Le Triangle Flamboyant

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La défense de la laïcité

 

Introduction / Historique / Grandes dates / Pourquoi défendre la laïcité? /
Faut-il concevoir une morale laïque? /
Document: le livre blanc de la laïcité /


Introduction:

La laïcité est un concept assez récent dans le débat public et dans sa forme actuelle institutionnelle. Apparue et institutionnalisée en France en 1905, elle demeure une spécificité très française, peu comprise au-delà de nos frontières. Le mot "laïcité" étant lui-même le plus souvent incompris et intraduit dans la plupart des langues.
     La laïcité n'est pas un "machin" obscur ou une vague notion de droit, mais un véritable concept philosophique et législatif qui doit avoir pour effet de clarifier et d'ordonner dans l'esprit de la loi tout ce qui découle de principes tels que la liberté de pensée ou de conscience (éthique) et le principe rigoureux de séparation absolue de tout ce qui touche au domaine de l'état et de la loi d'avec la chose religieuse ou spirituelle, en général (statut civique).

 

Petit historique:

La séparation de 1905 : la séparation de l’Eglise et de l’Etat (La loi du 9 décembre 1905 de séparation de l’Eglise et de l’Etat), ne comporte pas de référence explicite à la laïcité, mais elle sera le pilier des institutions laïques. Elle pose le principe de la liberté de religion et de culte des personnes et des communautés garantie par l’État. Chaque Eglise peut s’organiser suivant son droit propre. Par ailleurs, le principe de l’autonomie de l’Etat vis-à-vis des religions implique qu’aucun culte ne soit plus " reconnu ", c’est-à-dire privilégié ou subventionné. Les défenseurs de la loi, comme Jaurès ou Briand, entendent en faire une loi d’apaisement. La séparation est amiable : ainsi, plus de 30 000 édifices religieux appartenant aux communes sont mis gratuitement à la disposition des cultes contre l’opinion de certains laïcs plus intransigeants. Elle aurait donc pu être acceptée par les catholiques, comme elle l’était par les protestants, mais l’opposition du pape Pie X empêche l’accord : l’encyclique Gravissimi officii affirme qu’il s’agit d’une " loi non de séparation mais d’oppression ". Il faudra attendre 1923 pour que le pape Pie XI adopte une attitude plus conciliante et accepte que le culte catholique soit régi par des associations cultuelles, que le Conseil d’Etat reconnaît conformes à la loi. Malgré cela, l’Assemblée des cardinaux et archevêques de France condamne en bloc les " lois de laïcité " jugées contraires " aux droits formels de Dieu et aux intérêts temporels et spirituels de l’Église ". La loi de 1905 marque une étape historique : l’Etat renonce à son pouvoir sur les Églises et celles-ci ne doivent plus intervenir dans le fonctionnement des institutions. Rappelons toutefois que ce régime ne s’applique pas à l’Alsace-Moselle, qui avait gardé sous le régime allemand l’essentiel du droit français antérieur à 1871. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la séparation est toujours contestée par l’épiscopat. La laïcité est remise en cause sous le régime de Vichy, qui favorise l’enseignement catholique, reconnaît les congrégations et subventionne l’école privée. Ces mesures viennent conforter la politique familiale du Maréchal. À la Libération, le combat laïque reprend toute sa force.

 

Les grandes dates de la laïcité

28 mars 1882 Loi Ferry instituant l'école publique gratuite et laïque ainsi que l'instruction obligatoire. L'instruction morale et religieuse est remplacée par l'instruction morale.
30 octobre 1886 Loi Goblet stipulant que l'enseignement dans les écoles publiques de l'enseignement primaire doit être assuré par un personnel laïque.
9 décembre 1905 Loi de séparation des Églises et de l'État. L'article 1er assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes. L'article 2 interdit à la République de reconnaître, salarier et subventionner tout culte. Cette loi ne s'applique pas en Alsace-Moselle (Concordat) ni en Guyane, à Mayotte et en Polynésie.
1936-1937 Circulaires Jean Zay interdisant toute forme de propagande (politique, confessionnelle) et tout prosélytisme à l'école.
1941 Abrogation de la loi de 1905 par le gouvernement de Vichy : enseignement de la religion à l'école publique, subventions à l'enseignement catholique…
27 octobre 1946 La Constitution de la IVe République affirme la laïcité de la France : "La France est une république indivisible, laïque, démocratique et sociale" (article 1er). L'article 2 de la constitution de la Ve République (4 octobre 1958) reprend les mêmes termes.
31 décembre 1959 Loi Debré accordant des subventions publiques aux établissements privés sous contrat.
10 juillet 1989 Loi d'orientation sur l'éducation qui dispose que "Dans les collèges et les lycées, les élèves disposent, dans le respect du pluralisme et du principe de neutralité, (…) de la liberté d'expression".
2 novembre 1992 Le Conseil d'État juge qu'"une interdiction générale et absolue des signes d'appartenance religieuse au sein des établissements est illégale". Cette interdiction ne peut être justifiée qu'en cas de menaces pour l'ordre public scolaire.
20 septembre 1994 Circulaire Bayrou affirmant le droit des élèves à porter des signes discrets et interdisant les signes ostentatoires.
11 décembre 2003 La Commission sur l'application du principe de laïcité dans la République, dite Commission Stasi, préconise l'interdiction par la loi de "signes manifestant une appartenance religieuse et politique" dans les services publics et les établissements scolaires.

 

Pourquoi défendre la laïcité?

Faites un micro trottoir et demandez aux gens ce qu'est, pour eux, la laïcité et vous aurez autant de réponses vagues et improbables que vous aurez interrogé de personnes. C'est à cela que l'on peut juger du manque de clarté que peut porter une idée ou un concept.

On ne peut pas présenter la laïcité comme une sorte de panacée qui va résoudre tous les problèmes. Non ! La laïcité a une sphère limitée d'influence. Son rôle n'est pas de régler tous les problèmes. La laïcité est avant tout un moyen, une étape, un outil pour la république et pour la nation. Un instrument pour que les gouvernements et les structures de l'état puissent assurer leur mission dans la transparence et la sérénité.
La définir simplement. La laïcité n'est pas une bataille contre les religions. Elle n'est pas une bataille du tout. Prenons garde de ne pas générer des intégrismes ou des extrémismes laïques…
Ce serait absurde. La laïcité est un principe fondamental et même fondateur. Elle ne saurait être violée sans porter une immense atteinte à la Nation et au peuple Français tout entier. Elle ne peut pas se mettre en balance ou en comparaison avec des religions ou des idéologies, car elle est en-dehors de cette problématique.
La laïcité n'est pas une option parmi les religions et les idéologies. Cela n'a rien à voir.
La laïcité ne lutte pas non plus pour ou contre les religions ou les idéologies. Elle est également en-dehors de cette problématique.
La laïcité est et doit être le choix du peuple, être un principe inaliénable de la république et être défendue au même titre que la démocratie.
La laïcité édicte simplement ce que l'histoire a mille fois démontré, c'est que l'irrationalité des dogmes, des religions et des idéologies, fussent-elles les plus généreuses dans leur théorie, ont toujours été des fléaux pour l'homme lorsqu'ils se sont emparé des pouvoirs et ont voulu imposer leurs lois au nom de Dieu ou de toute autre force soi-disant supérieure, impalpable, improbable, omniprésente et omnipotente.
Que les dieux fassent la loi dans le monde des dieux et que les humains fassent leurs lois dans le monde des humains. "Rendez à César ce qui est à César et rendez à Dieu ce qui est à Dieu".
La laïcité ne dénie pas aux citoyens le droit de croire à tout et à n'importe quoi.
Les hommes ont besoin de croire en des idées qui rendent leur vies plus douces et plus acceptables et les aident à affronter les vicissitudes de l'existence.
Mais si la croyance, la foi, en tant que conviction métaphysique individuelle est parfaitement légitime, respectable et naturelle et relève de la liberté de conscience de chacun, à l'opposé, l'édification d'une croyance religieuse en ordre souverain et en pouvoir régnant ou gouvernant imposant à tous, par la force, ses conceptions irrationnelles, devient un système totalitaire aliénant incompatible avec les textes fondateurs des nations républicaines et démocratiques.
En résumé, la démocratie laïque est totalement incompatible avec la théocratie.

Par contre, il est du devoir des nations démocratiques et laïques d'assurer le respect des règles de liberté de culte, comme celles de toutes les autres libertés, ainsi que la coexistence la plus pacifique et tolérante des différents cultes entre eux. En contrepartie, tous les cultes et toutes les idéologies doivent respecter les lois de la République, au risque de se voir dénoncer comme portant atteinte à l'intégrité et la sécurité de la nation et de se voir condamnés ou interdits comme tel.

Dans notre pays, avec deux départements où subsiste encore une règle d'imbrication des pouvoirs publics et religieux, nous sommes encore loin du modèle laïque idéal.

Lorsque des religieux détiennent le pouvoir "temporel", ils se déresponsabilisent aussitôt en mettant toutes leurs actions, et de préférence les plus nuisibles à l'homme, sur le compte de Dieu ou d'improbables lois divines. Les religieux ont toujours tout mis en oeuvre pour détenir ce pouvoir temporel qui leur permet d'aliéner totalement les masses tout en les contrôlant politiquement et matériellement. Malheureusement, l'histoire a toujours montré que ces régimes "théocratiques" étaient des régimes d'abus, d'inégalité, de non-droit, de discrimination, de violence, de destruction, et n'ont jamais été capable de faire avancer les choses dans une direction positive.
Il est clair, et tout le monde peut le constater, que la totalité des états du monde qui sont actuellement gouvernés par des religieux, dans des simulacres affligeants de gouvernements, ne font régner que la misère, la terreur, la violence, et la mort parmi leurs populations désespérées.

Aujourd'hui, le retour de tous les intégrismes religieux, chrétien, juif et musulman, représente un très grave danger pour la république et pour la démocratie. Les choses risquent d'aller en s'aggravant dans le sens d'une plus grande confusion des idées et des esprits, confusion extrêmement profitable aux pouvoirs religieux. En effet, quand les gens ne comprennent plus rien, ils se tournent vers les religions et vers les prêtres. C'est pourquoi la laïcité doit avoir des défenseurs très clairs et très précis et doit être prête à justifier son existence et sa nécessité face à des systèmes de pensée qui sont vieux de plusieurs millénaires, qui ont fait leurs preuves de séduction des masses et dont les principes irrationnels et anesthésiants sont le refuge de tout ceux qui ont peur et qui sont dans l'incertitude morale.

La laïcité, comme principe garant de la neutralité philosophique des lois de la République, protège et préserve la liberté de pensée, la liberté de culte et la liberté de conviction individuelle et protège la Nation de tout débordement lié à ces principes et de tout risque de conflagration susceptible de mettre en péril la paix et l'ordre publique.
A ce titre, l'état doit accomplir sa mission et a le devoir d'endiguer tout débordement de violence qui serait dû à des agitateurs de quelque ordre religieux ou idéologique que ce soit et de faire respecter l'ordre public, la paix civile et la sécurité des biens et des personnes.

Défendre la laïcité et donc la liberté, l'ordre et la paix publique, dépend du choix de chaque citoyen, au moment du vote, à l'occasion de tout type d'élection, de mettre dans l'urne le bon bulletin, celui qui renforcera nos institutions et nos lois républicaines et laïques.

 

Faut-il concevoir une morale laïque?

Ce qui existe

La laïcité est à l'ordre du jour dans de nombreux domaines et dans de nombreuses discussions. C'est un grand débat, un grand espoir pour la paix, un grand principe de rapprochement des hommes autour d'un idéal de société.
La laïcité est à l'opposé de la religiosité et entend faire place nette de tous les discours et de toutes les ambitions de pouvoir des tenants de toutes les religions, sectes et idéologies sulfureuses.
Jusqu'à notre époque, les peuples se regroupaient autour de principes qui régissaient leur vie privée et sociale et que l'on inscrivait sous le vocable de " lois morales ".
La morale est le tissu des règles généralement admises par tous les représentants d'un même peuple, nation ou civilisation et qui permettent aux hommes de vivre ensemble dans une relative harmonie et dans la paix. Ce sont des règles le plus souvent non écrites, mais qui peuvent l'être.
Les règles morales ont presque toujours été générées et diffusées par les pouvoirs religieux. Les règles morales de l'Asie, de l'Europe ou d'autres parties du monde ne sont pas les mêmes, mais leurs buts sont toujours les mêmes, ce qui permet de leur trouver de nombreuses similitudes. En occident, les règles morales ont découlé d'un ensemble de préceptes dispensés par les religions juive et chrétienne et que l'on regroupe généralement sous le terme de "morale judéo-chrétienne".
Les règles morales religieuses contiennent des principes qui traitent des relations des hommes avec Dieu et des relations des hommes entre eux. Ce sont ces dernières qui nous intéressent et qui sont l'objet de nos préoccupations actuelles. Les règles morales qui régissent les relations des hommes entre eux doivent être bâties sur des fondements simples et acceptables par tous.
Elles définissent ce qui bien ou mal et ce qui est bon ou mauvais pour l'homme.
Généralement, ce qui est bon pour un homme est bon pour tous les hommes et ce qui est mauvais pour l'un est également mauvais pour tous. Tous les hommes veulent accéder au bonheur et échapper à la souffrance. Si on organise les règles de la morale à partir de cette constatation, on pourra parvenir à une harmonie.
Les règles morales doivent prendre en compte ce qui est positif ou négatif, ordre ou chaos, constructif ou destructif, ce qui permet ou empêche le progrès dans tous les domaines de l'activité humaine. Elle doivent donc aller dans le sens de favoriser ce qui est bon pour l'homme et pour tous les hommes, ce qui est positif, ce qui est ordonné, ce qui est constructif, et ce qui va toujours dans le sens du progrès bénéfique pour tous les hommes.

Les règles morales n'ont pas toujours fait l'objet de livres de code écrit.
La société humaine et ses activités sont en perpétuels mouvement et mutation.
Un livre des règles morales aurait un caractère figé et monolithique et les règles ne pourraient plus s'adapter aux évolutions naturelles de la société humaine, ce qui serait générateur de conflits et de discorde.
Si l'enseignement des règles morales est pratiqué intelligemment dans les écoles de l'enseignement publique, les élèves et citoyens en auront reçu les préceptes et pourront les appliquer tout au long de leur vie. L'enseignement de la morale n'est d'ailleurs pas la prérogative exclusive de l'école. Elle doit également être enseignée aux enfants par leurs parents, dans le cadre familial.
Pour cela, encore faut-il que les parents possèdent des rudiments de règles de morale. Ce qui n'est pas un problème incontournable. Des cours de morale pourraient être dispensés gratuitement aux adultes désireux d'y assister.

Ce qu'il faudrait faire...

Ce tour d'horizon de la morale universelle nous permet de constater que des règles morales existent et qu'elles contiennent beaucoup de principes qui ne sont pas du tout en désaccord avec une société laïque. Si l'on excepte ce qui relève de la relation des hommes avec Dieu, on garde une très vieille tradition de morale qui s'avère très positive pour l'homme et qui, bien qu'imparfaite, a le mérite d'exister.
Créer une morale laïque consisterait à reprendre, le plus souvent, des règles qui fonctionnent, qui ont fait leurs preuves depuis des siècles et qui sont profondément ancrées dans l'inconscient collectif.
Peut-être suffirait-il simplement d'adopter et d'adapter les règles classiques de la morale universelle de souche judéo-chrétienne et de les compléter de ce qui leur donnerait une légitimité plus " laïque "…
Il n'est pas opportun de nier les origines religieuses de notre morale. L'honnêteté intellectuelle consiste à reconnaître ce qu'il y a de bon à prendre dans l'héritage des religions et de le considérer comme tel. L'histoire avance et les peuples s'enrichissent de tous les brassages, ethniques et culturels.
Notre morale a été pensée par les anciens, dans le but d'améliorer le sort et la vie des hommes, tout comme nous, aujourd'hui, oeuvrons à la même fin.

Il ne semble donc pas nécessaire de créer de nouvelles règles de morale, mais simplement d'enrichir, d'enseigner et de faire en sorte que les citoyens respectent les règles de la morale universelle déjà existante.

 

LE LIVRE BLANC DE LA LAICITE

Introduction.

     La laïcité est un concept relativement récent puisque, sous sa forme actuelle, elle est institutionnalisée en France depuis 1905. Elle est encore bien souvent incomprise à l'extérieur de nos frontières, à tel point que le mot, intraduisible dans la plupart des autres langues, est souvent utilisé " en français dans le texte ".

     Il est donc apparu utile, sinon d'en donner une définition définitive, d'en exprimer les contours, de l'expliquer, d'en évaluer les origines, les implications modernes et l'avenir. La laïcité s'appuie sur deux piliers : l'éthique (la liberté absolue de conscience) et le statut civique (séparation des Eglises et de l'Etat).

     Elle établit strictement la différence entre deux univers distincts : l'intérêt général et la conviction individuelle. Par ailleurs, il est devenu indispensable de reconnaître " l'existence d'une réelle bigarrure culturelle ", qui ne peut que s'accentuer avec l'intégration à l'Europe de nations de plus en plus diverses. La question est de savoir comment nous pourrons gérer cette diversité tout en maintenant notre conception de l'universalité républicaine.
Enfin, le doute identitaire, la crainte de perdre son âme et sa propre identité, nourrissent toutes les formes d'intégrisme (ethnique, culturel, religieux surtout), qui voient dans la laïcité, non pas un choix de société et la condition de la paix sociale, mais un risque supplémentaire de
dissolution de cette identité.
La laïcité est une règle de vie en société démocratique. Elle impose que soient donnés aux hommes, sans distinction de classe, d'origine, de confessions, les moyens d'être eux-mêmes, libres de leurs engagements, responsables de leur épanouissement et maîtres de leur destin.

II. L'Histoire-Spécificité française

     La revendication laïque s'est essentiellement développée là où une église, en l'occurrence ici l'Eglise catholique romaine, a voulu imposer un pouvoir totalitaire au sens strict, c'est-à-dire englobant tous les aspects de la société civile, politique, économique, en fait là où la religion
est devenue pouvoir.
Face à ce pouvoir se sont manifestées des velléités successives de libération tantôt politique, tantôt spirituelle ou les deux à la fois. Au Moyen Age, c'est à l'intérieur de l'Eglise catholique que naissaient ces mouvements vite qualifiés d'hérétiques et rapidement étouffés. Des premiers réformateurs aux philosophes du XVIIIe siècle, l'idée a évolué, restant cependant associée à un double mouvement émancipateur :
- celui de la pensée libre s'affranchissant peu à peu des croyances obligatoires;
- celui d'une société revendiquant des libertés politiques.

     Face à cela, l'Eglise catholique, dirigée par une papauté accrochée à un pouvoir temporel que ne lui reconnaissent même pas ses textes fondateurs, s'est au contraire enfermée de plus en plus dans un refus total, une négation définitive de tout mouvement émancipateur. En France, l'alliance plus que millénaire entre " le Trône et l'Autel " a rendu inévitable la contestation religieuse à partir du moment où se développait la contestation politique.
Dans cet état d'esprit, les philosophes du XVIIIe siècle, animés par l'esprit des Lumières, mènent un double assaut idéologique contre les deux formes de l'absolutisme, royal et religieux. La revendication de la liberté de penser et la référence à la Raison radicalisent ce mouvement parfaitement illustré par Condorcet.

     Au XIXe siècle, la formation progressive de l'idée républicaine, son ancrage sur la plate-forme des libertés révolutionnaires, du progrès social, de la libération des esprits de toutes les formes d'obscurantisme, a apporté la dernière touche à cette évolution.

     La séparation des Eglises et de l'Etat aurait pu être le symbole de l'achèvement d'une étape essentielle si elle n'avait été, depuis, constamment remise en question, de façon directe ou non, par les attaques de tous ceux qui restent persuadés que l'homme est incapable d'assumer pleinement les effets de sa liberté absolue de conscience.

     Si, dans l'histoire de notre pays, tous les grands combats pour la liberté et la justice furent porteurs de l'exigence de laïcité, toutes les périodes de réaction virent, par opposition, le retour de la domination religieuse. La dictature vichyste - dont certaines conséquences, 50 ans après, n'ont toujours pas été liquidées - en a été le dernier exemple.

     Renaissance, Réforme, Révolution, République : ces différentes étapes de la formation de l'idée laïque ont donné au citoyen français du XXe siècle une place particulière dans l'Europe en construction. Le problème qui se pose à lui à l'heure actuelle est clair :
- ou il renonce à cette spécificité et il abandonne à terme l'énorme progrès qu'il a accompli, peut être plus vite que d'autres, au cours des siècles passés;
- ou il est persuadé que l'idée laïque, loin d'être un frein à l'intégration européenne peut être au contraire un énorme levier d'accélération de la marche à l'unité.

II. Les valeurs laïques.

     L'humanisme laïque repose sur le principe de la liberté absolue de conscience.

     Liberté de l'esprit: émancipation à l'égard de tous les dogmes; droit de croire ou de ne pas croire en Dieu; autonomie de la pensée vis-à-vis des contraintes religieuses, politiques, économiques; affranchissement des modes de vie par rapport aux tabous, aux idées dominantes et aux règles dogmatiques.

     La laïcité vise à libérer l'enfant et l'adulte de tout ce qui aliène ou pervertit la pensée, notamment les croyances ataviques, les préjugés, les idées préconçues, les dogmes, les idéologies opprimantes, les pressions d'ordre culturel, économique, social, politique ou religieux.
La laïcité vise à développer en l'être humain, dans le cadre d'une formation intellectuelle, morale et civique permanente, l'esprit critique ainsi que le sens de la solidarité et de la fraternité.

     La liberté d'expression est le corollaire de la liberté absolue de conscience. Elle est le droit et la possibilité matérielle de dire, d'écrire et de diffuser la pensée individuelle ou collective. Les nouvelles techniques de communication rendent cette exigence encore plus vitale. Et dans ce domaine de l'information et de la communication plus qu'ailleurs, la vigilance doit être particulière face aux énormes moyens de manipulation et de perversion de la pensée.
La morale laïque qui en découle est simple. Elle repose sur les principes de tolérance mutuelle et de respect des autres et de soi-même. Le bien, c'est tout ce qui libère, tout ce qui affranchit; le mal, c'est tout ce qui asservit ou avilit. La laïcité vise dans ce contexte à donner les moyens à l'homme d'acquérir une totale lucidité et une pleine responsabilité de ses pensées et de ses actes.

     Fondée sur les nécessités de la vie en société et la promotion de la liberté individuelle, elle est essentielle dans la construction de l'harmonie sociale et le pour renforcement du civisme démocratique. Elle tend à instaurer, par delà les différences idéologiques, communautaires ou nationales, une société humaine favorable à l'épanouissement de tous, société d'où seront exclus toute exploitation ou conditionnement de l'homme par l'homme, tout esprit de fanatisme, de haine ou de violence.

     Certes, la tolérance est la conséquence logique des valeurs précédentes, faute de quoi l'harmonie sociale est mise en péril. Mais la tolérance n'a de sens que si elle est mutuelle, et elle aura toujours pour limites l'intolérance, le refus de l'autre, le racisme et le totalitarisme.

     Le refus du racisme et de la ségrégation sous toutes ses formes est inséparable de l'idéal laïque. La société nouvelle que nous voulons ne peut pas être la simple juxtaposition de communautés qui, au mieux, s'ignorent, au pire s'exterminent. Aucune société de paix ne peut se construire sur la séparation définitive de groupes culturels, linguistiques, religieux, sexistes ou autres. Le passage est trop facile de séparation à ségrégation, à rivalités et conflits. Et ce, même si la séparation est présentée comme une nécessité vitale de développement.

     L'idéal laïque ne peut en aucun cas s'accommoder de l'idée de " développement séparé " souvent pratiqué dans des sociétés de type anglo-saxon. Le principe même de " discrimination positive " ne saurait constituer en soi une solution à la libération d'un groupe. Le seul moyen de développement social est l'intégration - différente de l'assimilation - la participation de tous à une collectivité de citoyens libres et égaux en droits et en devoirs. Les seuls groupes sociaux acceptables reposent sur le choix, la libre appartenance et l'ouverture.

     L'éthique laïque mène enfin inévitablement à la justice sociale : égalité des droits et égalité des chances. L'éducation laïque, l'école, le droit à l'information, l'apprentissage de la critique
sont les conditions de cette égalité.

III. Les pratiques laïques - Un statut civique et social.

     Au delà des principes, la laïcité est une attitude dont les champs d'application recouvrent tous les aspects de la société. Le principe de ce statut civique, juridique, institutionnel, est simple. Il repose sur la distinction claire, pour chaque citoyen, entre une sphère publique et une sphère privée.
     - La sphère privée, personnelle, celle de la liberté absolue de conscience, et où s'expriment les convictions philosophiques, métaphysiques, les croyances, les pratiques religieuses éventuellement et les modes de vie communautaires.

     - La sphère publique, citoyenne, celle où le citoyen évolue socialement, économiquement, politiquement, juridiquement. Les règles en sont clairement définies et basées sur les Droits de l'Homme. Aucun groupe, aucun parti, aucune secte, aucune église, ne peut prétendre pénétrer, a fortiori capter à son profit, le fonctionnement de la société républicaine ainsi définie.

     La séparation des Eglises et de l'Etat est la pierre angulaire de la laïcisation de la société. Elle ne saurait souffrir ni exception, ni modulation, ni aménagement. Sa totalité, son intégralité sont la condition de son existence même. Elle est la seule façon de permettre à chacun de croire ou de ne pas croire en libérant les églises elles-mêmes des logiques de liaisons conventionnelles avec l'Etat. Si les églises veulent exister, que les fidèles leur en fournissent les moyens, la religion étant affaire de conviction personnelle.

     Si l'Etat garantit la totale liberté des cultes comme de l'expression et de la diffusion de la pensée, il n'en favorise aucun, ni aucune communauté, pas plus financièrement que politiquement. Bien plus, il n'appartient pas à l'Etat de réguler les relations entre les églises à partir du moment où il n'en reconnaît aucune. Dans le cadre général de ses attributions politiques, il veille à l'exercice des libertés individuelles de chacun, à l'ordre public et à l'harmonie sociale entre les citoyens.

     A partir du moment où l'Etat considère que la religion est définitivement devenue une affaire privée, qu'elle n'est susceptible d'attirer son attention que dans la seule mesure où ses manifestations porteraient atteinte à l'ordre public, en toute logique, les églises ne peuvent revendiquer aucun avantage, aucun privilège, aucun traitement particulier. Elles peuvent encore moins être dotées de statuts officiels en dehors du respect de la loi commune régissant la liberté d'association. Enfin la loi républicaine ne saurait par conséquent reconnaître le délit de blasphème ou de sacrilège qui déboucherait inévitablement sur l'institutionnalisation de la censure.

     La première manifestation du caractère laïque d'un pays est l'indépendance de l'état et de tous les services publics vis-à-vis des institutions ou influences religieuses.
La laïcisation des statuts individuels, comme des services considérés indispensables au fonctionnement de la société, a été un des aspects essentiels de l'exercice de la liberté et de l'égalité des droits:
     - naissance, vie et mort considérées non plus uniquement sous l'angle de la religion ou de l'appartenance communautaire, mais sous celui de la liberté individuelle.
     - égalité de tous devant les services publics. L'éventuelle appartenance à un groupe religieux, ethnique, social..., ne peut être prise en compte en ce qui concerne l'accès des usagers. La mention officielle de cette appartenance doit être considérée comme discriminatoire. Il apparaît de plus évident que la notion même de service public est étroitement liée à la pratique de la laïcité.
     - La loi civile est seule habilitée à organiser les domaines de la vie civique et sociale. Les représentants de la République, élus ou fonctionnaires, respectent en contrepartie dans l'exercice de leur fonction une absolue neutralité vis-à-vis des pratiques individuelles ou collectives et observent une stricte obligation de réserve.
     - L'école laïque et républicaine enfin, doit être préservée de toute pénétration économique, confessionnelle ou idéologique, même déguisée sous des dehors dits " culturels ". L'école n'est pas le lieu de manifestation, voire d'affrontement des différences; elle est " un lieu où sont suspendus, d'un commun accord, les particularismes et les conditions de fait ". L'école doit proscrire toute forme de prosélytisme.

     Tout ce qui précède ne veut pas dire que la République nie les appartenances communautaires. Elles existent de fait et sont respectables pour autant qu'elles ne remettent pas en cause les principes de liberté individuelle, de dignité humaine et d'égalité.

IV. L'avenir - Des champs d'application nouveaux.

     Dans un monde caractérisé par le plus profond bouleversement de structures économiques, politiques, sociales et culturelles qu'on ait connu depuis des siècles, la laïcité apparaît comme la réponse à cette interrogation fondamentale: que faire pour remédier à l'inquiétude, à l'angoisse, à l'indifférence, à l'abandon de la notion de responsabilité, à la violence ?

     Dans une société de plus en plus multiculturelle, la laïcité peut apprendre aux individus à coopérer, à trouver les modalités d'une bonne entente et à harmoniser leurs différences. Nous avons déjà décrit les dangers du communautarisme. Nous voyons le nationalisme se développer à nouveau en Europe en s'alimentant des haines religieuses et ethniques. La laïcité reste la seule idée susceptible de ramener les conditions d'une paix durable, dans les Balkans notamment.

     Il reste encore beaucoup à faire, dans l'Union européenne elle-même, où très rares sont les pays comportant des dispositifs politiques et juridiques se rapprochant du système laïque français ou pouvant évoluer dans ce sens. Les logiques concordataires restent, en matière de religion, largement dominantes.

     Quelques signes cependant nous incitent à penser que l'évolution est possible : modification de la loi sur la nationalité en Allemagne, interrogations de plus en plus nombreuses dans ce même pays sur la fiscalité religieuse...

     En France même, I'idée de laïcité est loin d'être universellement acceptée. Elle doit encore
être défendue et étendue :
     - La séparation des Eglises et de l'Etat subit encore trop de restriction géographiques inadmissibles (Alsace-Moselle, Guyane, TOM).

     - L'intervention de plus en plus fréquente de l'appareil judiciaire pour régler notamment des problèmes liés à des pratiques communautaires (port du voile islamique dans les écoles par exemple), est inquiétante. C'est à la République de définir les mesures unitaires et de s'y tenir. La vie en société ne saurait se résoudre à l'établissement d'une jurisprudence des pratiques et des relations intercommunautaires. Il y a une dérive communautariste "à l'américaine " extrêmement grave qui remet en cause les fondements de notre société républicaine.

     - Les progrès de la science doivent pouvoir être libérés de toute influence des groupes de pression, notamment religieux. L'intérêt général et le respect de la personne humaine doivent
être les seuls cadres de ces progrès.

     La laïcisation du " statut des corps " (amour et sexualité, mort, maladie) n'est pas terminée. La libre disposition de son corps, les modalités sociales de la vie des couples et des familles, les garanties fondamentales des libertés dans ce cadre, les droits et la dignité des enfants, sont autant de champs d'application d'une laïcité seule garante de la liberté des esprits et des corps.
     - Dans la composition des comités d'éthique qui sont créés ici ou là, il importe de privilégier le choix des membres en fonction de leur compétence et non de leurs convictions. Le but de ces comités n'est-il pas de veiller aux conditions nécessaires et suffisantes à l'exercice des libertés et au respect de la dignité humaine, plutôt que d'essayer de maintenir des équilibres savants entre des communautés rivales ?
     - Enfin, la culture et la création artistique, mais aussi l'information et la communication participent largement à la formation des consciences qui n'est plus réservée à l'école. Il conviendrait là aussi de veiller constamment, non seulement à ce qu'aucun tabou religieux ou dogmatique, mais aussi aucun groupe de pression économique ou idéologique ne puisse imposer une quelconque limitation à la liberté, par exemple en étouffant économiquement la vitalité des expressions minoritaires. C'est au nom de la laïcité qu'il faut aussi bien dénoncer l'A.M.I (Accord Multilatéral d'Investissement) ou ses dérivés que toutes les formes de pensée unique.

En guise de conclusion.

     La laïcité n'est pas une notion passéiste mais au contraire une idée de progrès, et de multiples champs d'application s'ouvrent devant elle.

     La laïcité est devenue institutionnelle. Elle est un cadre légal, une règle du jeu. Ses règles sont applicables à l'ensemble du corps social et elle n'est pas le résultat de contrats évolutifs entre des communautés ou des groupes. Il n'y a enfin qu'une seule laïcité qui ne saurait être qualifiée: elle ne peut être ni " nouvelle", ni " plurielle ".

     La laïcité est une notion qui repose sur des principes humanistes forgés au cours de l'histoire. Elle est une affirmation forte de sens et de valeur au service de la liberté individuelle. Elle est le plus sûr garant de la paix civile. Elle porte en elle une morale personnelle et une éthique sociale. Elle est action et volonté, voire résistance; résistance à la facilité du renoncement, au confort de la pensée unique.