Romans policiers
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jours chrono-1 Georges Hubel, novembre2004. |
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L'auteur:
Georges Hubel: Autodidacte,
marié, père et grand-père, je suis passionné
de lecture depuis ma tendre enfance. Je
participe depuis plusieurs années à des ateliers d’écriture.
sur le net. En fin 2003 j’ai mis en place un groupe d’écriture
et un site littéraire « écrire en liberté ». Sur cette page aussi deux nouvelles de Georges Hubel: Une
étrange consultation (angoisse) Georges Hubel, novembre 2004. E'mail:
georges.hubel@tiscali.fr
Site: http://www.krakoen.com
Mon blog: http://www.georges-hubel.com |
Le roman:
Edité aux édition Krakoen (coopérative d’auteurs édités)
290 pages (format poche)
ISBN : 2-9519462-4-4
La police est sur les dents, les médias grondent, en haut-lieu on s’impatiente.
Le policier chargé de l’enquête sur le meurtre du député Gilbert Dumesnil appelle
à la rescousse son ancien patron, vieux briscard de la Crim en retraite.
Et c’est ainsi que Roselier reprend du service…
Chapitre 1
La sonnette de l'entrée retentit. Perdu dans ses pensées, Roselier sursauta. Il ronchonna : Mais qui cela peut-il être à une heure pareille ? Il se leva pour aller ouvrir. Il n'était pas parvenu au milieu de la pièce que la porte encadra la silhouette de son ancien adjoint.
- Alors patron, on roupillait ?
- Non, je ne roupille pas, je regarde la pluie tomber. Tu devrais essayer, tu ne peux pas savoir comme c'est apaisant ! J'étais loin de m'imaginer que c'était toi l'enquiquineur. D'habitude, tu te pointes le samedi et tu téléphones avant.
- Excuse-moi, j'avais besoin de te voir sans délai.
- Tu veux boire quelque chose ?
- Merci, je crois que le café est déjà en route.
- Assieds-toi, ne reste pas planté là.
Le capitaine Lardinois se laissa tomber sur la banquette, au moment où la maîtresse de maison arrivait portant un plateau garni de deux tasses fumantes.
- Je vous ai ajouté quelques biscuits, annonça-t-elle.
- Ah ! Clémence vous me gâtez. Je suis toujours reçu comme un prince chez vous.
- Arrêtez, vous allez me faire rougir, minauda-t-elle en sortant.
- Maintenant, Victor, je t'écoute. Je présume que tu n'es pas venu de Paris, par ce temps de cochon, pour boire un café et manger des petits gâteaux.
- Non pas vraiment ! Surtout qu'avec les embouteillages, pour arriver dans ta banlieue, c'est plutôt coton. Tu pourrais habiter à Paris comme tout le monde !
- Sûrement pas ! Ici, c'est formidable. Je suis en bordure de forêt, à dix minutes de la gare et du centre-ville. Par le train, je me trouve à vingt minutes du cœur de Paris.
- Tu n'es pas vraiment voiture, c'est ton côté écolo.
- Je ne vais pas changer maintenant. Allez, accouche !
- Eh bien, je suis chargé d'une affaire depuis une semaine et je n'ai pas avancé d'un pouce. Je patauge lamentablement. Les médias ayant flairé l'os à ronger, tous les jours on compte un sujet à la télé ou un article dans la presse. Tu penses bien que la hiérarchie me tarabuste.
- Comme je zappe les infos pour me désintoxiquer, je ne suis donc pas au courant. Quel genre d'enquête ?
- On a trouvé un mort dans le cimetière Montparnasse.
- Cela me semble l'endroit idéal pour un cadavre. Je me suis même laissé dire qu'il y en avait plusieurs milliers.
- Très drôle ! Tu deviens spirituel en vieillissant. Le macchabée dont je te parle n'avait rien à foutre dans ce cimetière, du moins pour le moment.
- Vas-y ! Raconte.
- Vendredi, début d'après-midi, juste avant une mise en terre, deux employés des pompes funèbres ont ouvert la dalle, et là, ils ont eu la mauvaise surprise de découvrir le corps d'un homme, dans le caveau.
- Vous l'avez identifié ?
- Gilbert Dumesnil.
- Le grand avocat ?
- Oui.
- Le député ?
- Lui-même. J'ai l'impression que je remue le couteau dans la plaie, je me trompe ?
- Effectivement ! Je m'en souviens de ce Dumesnil.
Roselier prit son menton dans sa main et son regard se fit absent. Il dit d'une voix monocorde :
- Cette affaire doit remonter à une dizaine d'années. L'une des rares que je n'ai pas résolue.
- Et pour cause, t'aurais sûrement réussi si on ne t'avait pas retiré l'enquête au bout de quinze jours.
- Que veux-tu, ce monsieur possédait apparemment de puissantes protections.
- Visiblement, cette enquête t'est restée en travers de la gorge.
- Oui, c'est le moins qu'on puisse dire. Ils ont refilé le boulot à ce faux-cul de Fournier, qui pour complaire à ses supérieurs, a investigué en dépit du bon sens, ce qui a conduit au classement de l'affaire. Encore heureux qu'il n'ait pas trouvé un innocent à accuser.
- Il devait se sentir merdeux notre zélé commissaire, car il a fait valoir ses droits à la retraite, quatre mois plus tard. Lui qui croyait terminer comme principal, s'est retrouvé, en remerciement de sa clairvoyance, divisionnaire, quelques mois avant son départ.
- Il faut dire à sa décharge, continua Roselier, que le procureur l'avait vivement invité à s'écraser.
Roselier, se remémorait cette affaire. Il demeura un long moment comme prostré, sans voix et le regard dans le vide. Lardinois se garda bien de rompre le silence.
Puis d'un mouvement d'épaules, Roselier écarta ses sombres idées :
- Excuse-moi, j'étais plongé dans mes souvenirs. Quand je repense à cette enquête, je sens le peu de cheveux qui me restent se dresser sur la tête. Mais revenons à ton affaire.
- Comme je te l'exposais, on a retrouvé notre député, mort, dans un caveau qui ne lui était pas destiné. Le plus inattendu, c'est qu'il a perdu la vie selon deux modes différents : poison et balle de 6.35 dans la tempe.
- Effectivement, ça constitue un bon début. Un fait certain, l'assassin avait de la suite dans les idées. La substance toxique a été identifiée ?
- D'après le labo, c'est un concentré de strychnine.
- Ce genre de salaud a la peau dure, le poison n'a pas dû suffire.
- Va savoir.
- Tu as planché aussi sur l'hypothèse de deux criminels, je présume.
- Évidemment ! Et c'est là que l'embrouille commence.
Lardinois avait posé sa tasse et marchait maintenant de long en large dans le bureau, puis s'arrêta face à son ancien patron en dansant d'un pied sur l'autre.
- On connaît l'heure du décès ? demanda Roselier.
- Au dire du légiste, elle se situerait le jeudi entre dix et douze heures. Il n'a pas été tué sur place, car, à l'heure présumée de la mort, les ouvriers travaillaient dans le cimetière à creuser le caveau, et cela, jusqu'à dix-huit heures. De plus, on n'a trouvé aucune trace de sang à proximité du cadavre.
- Si j'ai bien compris, précisa Roselier, le corps a été jeté dans la fosse entre le jeudi dix-huit heures et le vendredi avant quatorze heures.
- Ouais ! C'est ça, mais on peut réduire ce délai sans risque d'erreur. Les ouvriers sont restés sur place pendant l'heure du déjeuner et ne se sont pas absentés de l'après-midi. D'autre part, j'imagine mal le meurtrier parcourir plus de deux cents mètres avec le cadavre sur l'épaule, en pleine matinée du vendredi. Il n'a pu être déposé qu'entre le jeudi soir après la tombée de la nuit et le lendemain matin avant le lever du jour.
- Vous avez dû interroger les gardiens et les ouvriers ?
- Oui, et les voisins les plus proches, sans résultat, personne n'a rien vu ni entendu.
- Avez-vous des indices, un suspect ?
- Rien du tout ! On n'a même pas retrouvé la Mercedes de Dumesnil.
- Il était donc parti en voiture ?
- Oui, d'après sa femme, il a quitté son domicile le jeudi matin à sept heures pour se rendre à Bruxelles. Elle ne s'est pas inquiétée de son absence, car son mari devait rentrer le samedi après-midi. Il devait lui téléphoner s'il était retardé.
- Eh bien ! Avec si peu de biscuits, tu vas t'amuser, mon pauvre Victor !
- Question amusement, on peut trouver plus drôle. En réalité, je suis venu te demander si tu pouvais me donner un petit coup de main.
- Tu es marrant, toi ! Mais je suis rayé des cadres de la police nationale et je n'ai plus le droit d'enquêter.
- Je ne te demande pas d'enquêter, mais seulement de m'accompagner, de me conseiller.
- Et ton patron actuel, le nouveau qui m'a remplacé. Il ne peut pas t'aider à résoudre cette affaire ?
- Ah ! Ne m'en parle pas de celui-là. Il passe son temps dans son bureau à téléphoner, à lire, à rédiger des rapports et des notes de service. Si, moi, je nage, mon nouveau boss est complètement noyé
- Je le connais ?
- Je ne crois pas, il s'appelle Serge Bertheleau. Il est sorti du moule de l'École des commissaires de Saint-Cyr au Mont d'Or, cinq ans dans un commissariat de quartier à Lyon ; passé principal, il a débarqué, à sa demande, au D.R.P.J. de Paris, une semaine avant le meurtre de Dumesnil, avec son beau costume trois-pièces et ses trente-huit ans.
- Tu n'es tout de même pas seul sur cette enquête ?
- Tu parles, ils m'ont donné uniquement le jeune Enrico Martinez. Tu le connais ! Il était stagiaire et travaillait surtout aux recherches informatiques, il vient de passer lieutenant.
- D'accord, c'est le jeune, avec une queue de cheval et un portable collé à l'oreille, qui s'habille comme un loubard. À le voir et à l'entendre, on se demande à quel camp il appartient : flic ou voyou. Tu dois être satisfait de cette recrue, vous vous accordiez bien tous les deux, il me semble.
- Oui, contrairement à son apparence, il est sérieux dans le boulot et sympathique. Mais, ça ne suffit pas, il manque ton étincelle, tes éclairs, ton côté bourèlien " Bon sang, mais c'est bien sûr ! " Sans déconner, je suis vraiment dans le brouillard. Alors, j'ai pensé à l'équipe que nous formions tous les deux, il n'y a pas encore si longtemps.
- Si je te donne un coup de main, ton commissaire ne risque-t-il pas de prendre la mouche ? Parce que, moi, vois-tu, je n'aurais pas apprécié qu'un ancien collègue retraité vienne me marcher sur les pieds.
- Au contraire, connaissant tes états de service et sachant que tu avais déjà croisé la famille Dumesnil, l'idée de te contacter lui a semblé naturelle. Officieusement, s'entend.
- Il est plutôt gonflé ton patron ! Souhaiter que je rempile. Mais on ne ruse pas avec un vieux singe comme moi, cette idée lumineuse vient de toi.
Le sourire en coin du capitaine confirma son intuition.
- Alors, t'es d'accord pour m'aider dans cette enquête ?
- C'est entendu, mais il faudra déboucher avant samedi prochain. Nous sommes invités à passer trois semaines chez les enfants, à Honfleur, et nous devons partir dimanche matin. Si on n'a pas trouvé le coupable d'ici là, tu devras terminer le boulot sans moi.
- D'accord ! Mais je ne me tracasse pas, tu vas nous liquider cette affaire en un rien de temps.
- Nous verrons bien ; ne compte pas sur moi pour un miracle, je ne suis ni Maigret ni Holmes. Mais attention à la bavure procédurale du fait de ma présence, la moindre anicroche et ton dossier tombe à l'eau. Surtout si c'est le substitut Mazurier qui se trouve à la manœuvre dans cette instance.
- On va serrer les boulons.
- Je te le conseille.
- Je te remercie, André.
- Il n'y a pas de quoi. Occuper mes journées à battre le pavé sous la pluie, ça commençait à me manquer.
- Alors, par quoi on attaque, patron ?
- Demain matin, tu passes me prendre. Nous irons d'abord au cimetière Montparnasse et après nous pourrions rendre visite à madame Dumesnil. Tu l'as rencontrée, je présume.
- Non, c'est le commissariat central du XIVe, qui a procédé aux premières investigations.
- D'accord, nous verrons ça. Tu restes dîner avec nous ?
- Je ne voudrais pas vous déranger.
- Tu ne nous déranges jamais, Victor ; d'ailleurs, Clémence a sûrement déjà mis une assiette supplémentaire.
Pendant le repas, la conversation roula en évitant d'aborder l'affaire. Et comme d'habitude, le capitaine fit honneur aux petits plats de la maîtresse de maison.
- Clémence, votre tarte à la rhubarbe est divine !
- Vous voulez encore une part, inutile d'user de la flatterie même si cela fait toujours plaisir à la cuisinière.Lardinois parti, Clémence s'adressa à son mari.
- Victor a besoin de toi ? Et nos vacances ?
- Ne t'inquiète pas et accorde-moi huit jours, pas un de moins, pas un de plus ; dans une semaine, le coupable découvert ou non, nous serons à Honfleur. C'est promis.
- Ça m'étonnerait, ce n'est pas ton habitude d'abandonner une affaire tant qu'elle n'est pas terminée. Tu ne lâches pas ton os avant de l'avoir rongé jusqu'au bout. Je vais tout de même attendre pour préparer les valises.André Roselier ouvrit une porte basse de sa bibliothèque, en sortit une bouteille de vieux calvados et se servit une dose dans un minuscule godet en terre. Il s'installa à son bureau.
Il regardait la télévision d'un œil distrait en sirotant son alcool préféré. Son attention était attirée davantage par la pluie, crépitant sur les carreaux de la fenêtre, que par la série américaine diffusée sur le petit écran. Le vent soufflait avec furie. Les branches du tilleul s'entrechoquaient bruyamment et donnaient, à tout instant, l'impression de vouloir se briser.
De cette pièce, il jouissait d'une vue dégagée sur l'ensemble du jardin. Roselier aimait regarder les éléments se déchaîner. En cette fin du mois de mars, il était comblé, car, depuis deux semaines, il pleuvait et ventait sans interruption.
Ses yeux parcoururent son bureau où se côtoyait, pêle-mêle, un mobilier disparate, dont les styles différents se télescopaient, telles sa table de travail Louis XIV et sa banquette directoire. La retraite venue, il allait enfin mettre à profit son loisir continu pour savourer les nombreux livres, disques et C.D. amassés depuis plus de trente ans.
Désormais, loin de l'agitation, il entendait vivre paisiblement avec sa femme Clémence, dans cette jolie maison de Viroflay héritée de ses parents dix ans plus tôt. Mais sans doute savait-il que le rattrapage de ces loisirs longtemps différés ne durerait qu'un temps ? En vérité craignait-il déjà d'être progressivement envahi par l'ennui ?
Il regarda le calendrier placé sur son bureau. " Ça fera trois mois demain que j'ai quitté le service " , se dit-il avec une certaine mélancolie.
Roselier avait réalisé toute sa carrière dans la police nationale. Il avait débuté comme inspecteur dans un commissariat du quatorzième arrondissement. Après la réussite à son concours de commissaire, il s'était retrouvé, à sa demande, au D.R.P.J. de Paris, dans le département de la Crim'. On lui confiait en général des enquêtes criminelles sortant de l'ordinaire. Il acheva son activité professionnelle dans ce service, en qualité de divisionnaire.
Roselier avait gardé le contact avec ses anciens collègues, principalement avec son ex-adjoint et ami, l'inspecteur principal Victor Lardinois où plutôt le capitaine, car à présent les officiers de police possédaient des grades comme dans l'armée. Célibataire, celui-ci s'invitait souvent à dîner chez les Roselier qui le recevaient avec plaisir, au moins deux samedis par mois. Cette visite leur permettait de parler boutique.
Le capitaine Lardinois était tout l'opposé de son ancien supérieur. Autant Roselier avait un caractère calme et débonnaire, autant Lardinois ne tenait pas en place. Autant Roselier avait une taille moyenne et un début d'embonpoint, les cheveux courts sur les côtés et inexistants sur le dessus du crâne, autant Lardinois était grand, maigre et arborait une chevelure fournie et bouclée. Cette dissemblance s'observait également dans leur habillement. Roselier était habillé comme tous les jours d'un pantalon de velours noir, d'une chemise claire, col ouvert sur une poitrine velue, et d'une veste de cuir, tandis que, vêtu de son éternel complet gris et d'un imperméable vert, Lardinois portait un sempiternel uniforme couleur de muraille qui caricaturait les flics.
Pendant son activité, Roselier était estimé et apprécié de l'ensemble de ses subordonnés, tous grades confondus. La raison principale de cette estime était due en grande partie à sa présence constante sur le terrain avec ses inspecteurs. Lors de sa nomination comme divisionnaire, six ans plus tôt, le directeur général tenta de l'inciter à consacrer plus de temps à la gestion administrative. Il avait répliqué " Un flic, ce n'est pas un gratte-papier ! Sa place, c'est dans la rue, peu importe son grade. " Connaissant la détermination de son commissaire, ainsi que sa brillante réussite dans l'ensemble de ses enquêtes, son supérieur avait rapidement renoncé à transformer cet homme de terrain en bureaucrate.La pendulette de mon tableau de bord indique 16 heures 15 minutes, à l'instant où j'arrive devant le cabinet du docteur Mario Barnetti. J'ai un quart d'heure d'avance, ce qui me donne le temps nécessaire pour garer ma voiture dans une petite allée ombragée par de magnifiques tilleuls. Ainsi en reprenant mon véhicule, je n'aurai pas l'impression de rentrer dans un four. Depuis quelques jours, il fait vraiment très chaud. Rien d'anormal en ce début de juillet.
Trois semaines plus tôt, mon médecin traitant, lors d'une visite de routine pour un renouvellement de médicaments, m'avait vivement conseillé de prendre rendez-vous avec un cardiologue. D'après lui, il n'y avait pas urgence, mais, compte tenu de mes petits problèmes de santé et de mon âge, il lui semblait raisonnable d'effectuer ce type de visite une fois par an. Délicate façon de me rappeler ma mauvaise forme physique et mes 56 ans.
Pas vraiment pressé de quitter l'agréable couvert des arbres, je me dirige vers la maison qui abrite le cabinet du médecin. Suivant les indications affichées sur l'imposante porte en chêne, je sonne et pénètre à l'intérieur. Une bouffée d'air frais m'arrive en plein visage.
La maison doit avoir environ 150 ans. Ses épais murs de pierres et de briques lui permettent de conserver une certaine fraîcheur, bien appréciable par cette canicule. Fraîcheur toute relative car il y fait au moins 25°.
Je regarde autour de moi et salue les deux patients, puis m'assois sur le siège le plus proche de la porte.
Je me trouve dans une pièce aux murs et au plafond recouverts d'une peinture bleue délavée, craquelée par endroits. On se croirait dans l'antichambre d'un médecin des hôpitaux des années 1960. Le sol est carrelé avec des tomettes en terre cuite de couleur flammée. Une douzaine de chaises en bois bordent les quatre murs où se découpent trois portes : deux massives et une vitrée. Apparemment, cette dernière donne sur un bureau, probablement celui de la secrétaire, absente pour le moment. Au milieu de la pièce trône une table basse en bois blanc, recouverte de divers magazines. Même les affiches et reproductions de peintures impressionnistes fixées aux murs n'arrivent pas à humaniser cette salle d'attente, propre et aseptisée.
Un agréable parfum de fleur flotte dans l'air, dont je n'arrive pas à déterminer la provenance et la nature, cela m'intrigue sans savoir vraiment pourquoi.
Je prends un magazine au hasard, plus pour tromper l'attente que par intérêt pour ce genre de lecture. J'ai peu de goût, il est vrai, pour la presse à scandales et les mensuels féminins, surtout quand ils datent d'au moins six mois. Je le feuillette sans conviction et le remets en place, presque aussitôt.
Mon regard se pose sur l'un des deux patients. Il lit un quotidien régional qu'il tient à bout de bras. Il doit avoir une soixantaine d'années, petit, ventripotent, le visage aviné, mangé par d'épais sourcils broussailleux et un gros nez. Légèrement bossu, il ressemble à l'idée que l'on se fait de Quasimodo. Je me surprends à sourire sans méchanceté en me disant " le pauvre, il n'est pas gâté par la nature, si en plus il est cardiaque, c'est la cerise sur le gâteau ". Mon attention se porte sur l'autre patient ou plutôt l'autre patiente, car c'est une jeune femme magnifique, grande, brune, les cheveux longs, des jambes interminables, la trentaine, respirant la santé. Si cette jeune personne a des problèmes de cœur, je doute qu'ils soient identiques aux clients habituels de ce cabinet.
J'en suis à extrapoler sur le type de maladie qu'elle peut avoir, quand une des portes s'ouvre, cédant le passage au docteur Barnetti, du moins je le suppose car je ne le connais pas. C'est vraiment un curieux personnage. Plutôt petit, mince, le haut du crâne dégarni, les yeux foncés à peine visibles derrière des lunettes aux verres épais, moustache et barbe aux poils noirs et raides. J'ai devant moi la copie conforme du célèbre Landru. D'autres avant moi ont dû se faire cette remarque, peu flatteuse. J'espère qu'au moins c'est un bon médecin. Je lève la tête pour le saluer mais il ne fait aucun cas de ma présence et s'avance vers les deux autres patients, prend familièrement la jeune femme par le bras et l'entraîne dans son bureau, suivi de " Quasimodo ".
Je retourne à ma méditation étonné de son indifférence " est-ce un manque de courtoisie ou de la timidité ?". Je jette un oeil sur le tas de revues. Renonçant à choisir, j'en prends une au hasard et je tente, sans y parvenir, à me concentrer sur la grille de mots-croisés, commencée par un patient précédent.
Au bout de quelques minutes je repose le magazine. Je n'ai vraiment pas la tête à ça. Malgré la sérénité apparente de mon médecin généraliste, je reste tout de même un peu inquiet quant au diagnostic du cardiologue. Enfoncé dans mon siège, les bras croisés, la chaleur aidant je ne tarde pas à m'assoupir.
Je sursaute sous la pression d'une main sur mon épaule. J'ouvre les yeux et le docteur Barnetti se trouve devant moi.
- Monsieur, c'est à vous !
Je me lève sans répondre et le suis. Arrivé dans son bureau, il me fait asseoir et prend place en face de moi. La pièce vaste est meublée d'un bureau en bois vernis, de cinq fauteuils, d'une bibliothèque garnie de vieux livres, d'une table d'examens en métal blanc, recouverte d'un drap immaculé. Divers ustensiles médicaux sont enfermés dans une vitrine.
Les murs sont revêtus d'un tissu d'un joli vert pâle, ils sont décorés de quelques gravures anciennes. Le sol est recouvert d'un revêtement plastique de couleur beige. Trois portes donnent sur le bureau : une par où je suis entré, une communiquant avec le bureau de la secrétaire et une autre allant je ne sais où. La pièce confortable est éclairée par trois fenêtres donnant sur un jardin bien entretenu. L'une d'elle est ouverte et le superbe seringa, planté à quelques mètres de la maison, empli le bureau d'un parfum entêtant.
- Alors qu'est ce qui ne va pas ? me demande-t-il. Ses lèvres amorcent un début de sourire ressemblant plutôt à une grimace.
- A dire vrai, pour moi tout va bien. Mon médecin le docteur Pierre Dufaut a insisté pour que je passe une visite de contrôle à votre cabinet. D'après lui ce serait prudent à mon âge, d'effectuer cette consultation tous les ans, lui dis-je, en posant sur son bureau l'enveloppe remise par mon médecin.
Barnetti lit la lettre et les résultats de mes dernières analyses avec attention en hochant la tête, puis range l'ensemble dans une chemise vide. Ensuite il me regarde en silence avec ses petits yeux noirs en se frottant les mains l'une contre l'autre. Il a les doigts longs et fins aux ongles impeccablement manucurés.
- Parfait, nous allons voir ce que donne l'électrocardiogramme. Déshabillez-vous et allongez-vous, me dit-il en me montrant la table d'examens.
Une fois couché, le médecin me badigeonne la poitrine, les jambes et les bras, d'un gel transparent. Ensuite il m'applique des espèces de petites ventouses prolongées de fils, reliés à un boîtier métallique posé sur la vitrine. Un bruit semblable à un ancien téléscripteur se met à crépiter pendant quelques instants.
Après m'avoir libéré, le docteur Barnetti examine avec attention le résultat.
Le curieux graphique sorti de la machine n'a pour moi aucune signification. Il s'assoit à son bureau et mesure à l'aide d'un étrange décimètre les espaces entre les lignes. Apparemment satisfait, il se lève, me rejoint et me prend la tension aux deux bras puis me fait signe de m'asseoir sur la table. Voyant qu'il n'a pas l'air de vouloir m'en dire plus sur mon état, je me décide à l'interroger :
- Alors ! comment va mon coeur ?
- Soyez rassuré, vous avez un bon coeur.
- C'est ce qu'on me dit toujours et ça me perdra.
- Vous ne croyez pas si bien dire, me réplique Barnetti le sourire aux lèvres. Par
contre votre tension très élevée m'inquiète. Je vais vous faire une injection, ainsi elle devrait baisser en quelques minutes .
Il déchire un sachet en plastique, en sort une seringue munie d'une aiguille, s'empare d'un flacon dans la vitrine et transvide une partie de son contenu dans la seringue. Il m'attache une lanière en caoutchouc autour du bras droit. J'ai toujours une certaine appréhension face aux piqûres. Je ne regarde pas l'aiguille s'enfoncer dans la veine de mon bras.
Je m'allonge, poussé doucement par le médecin :
- Ainsi le sérum fera effet plus rapidement m'informe-t-il. Ne vous inquiétez pas, vous allez ressentir un léger étourdissement mais ça va passer rapidement.
Effectivement je me sens bizarre. Une somnolence m'envahit peu à peu. J'essaie en vain de bouger un bras. J'entends Barnetti parler mais il m'est impossible d'ouvrir la bouche pour en sortir un son. "Que m'arrive-t-il ? ".
Le médecin décroche son téléphone :
- C'est bon Vincent, tu peux monter !
Dans une épaisse brume, je vois une porte s'ouvrir laissant apparaître un petit gros, légèrement bossu, vêtu d'une blouse blanche. " Mais c'est le patient de la salle d'attente !" Sentant l'étrangeté de cette situation, j'essaie de me lever, mais je ne peux effectuer aucun geste. Barnetti me fixe et semble lire mes pensées :
- N'insistez pas, il vous est impossible de bouger. Votre cerveau n'est plus en état de commander votre système nerveux.
Le bossu sorti de ne je sais où s'approche de moi, à l'aide de lanières en cuir, m'immobilise les bras et les jambes. Je tente d'exécuter un mouvement pour me dégager mais je ne peux même pas bouger un doigt. Impuissant, je vois " Quasimodo " débloquer les roulettes situées sous la table d'examen, puis pousser celle-ci vers la porte par où il a dû entrer
Suivi de Barnetti, il s'engouffre par cette dernière et nous débouchons dans un ascenseur. L'accès se referme derrière nous et nous descendons lentement. La grille s'ouvre sur un bloc opératoire d'une parfaite propreté. Les murs sont peints en blanc et le sol est dallé d'un carrelage noir, veiné de gris. Au milieu de la pièce se dresse une table d'opération. Autour de cette salle, digne d'un hôpital ultramoderne se trouvent plusieurs tables roulantes et des vitrines. D'une porte vitrée donnant dans une pièce inondée de lumière, apparaît une jeune femme habillée en infirmière " la patiente de la salle d'attente "
- Où en est-on Patricia ? demande le médecin.
- Tout est prêt, nous n'attendions plus que vous et votre malade.
La panique commence à me gagner, je regarde partout " c'est de moi qu'elle parle, mais je ne suis pas malade ! " Le Bossu pousse la table, transformée en chariot, en direction du centre de la pièce. Il me libère de mesliens et, avec l'aide de la jeune femme, me bascule sur la table d'opération.
" Qu'est-ce que je fais ici ? "
C'est une histoire de fou !" J'essaie de nouveau de me lever. Impossible de faire le moindre geste.
Le médecin et ses deux " assistants " quittent le bloc opératoire. Je me retrouve seul dans cette vaste salle, faiblement éclairée par une lumière tamisée. Mes poignets et mes chevilles sont entravés par des cercles métalliques fixés à la table. Le calme règne dans ce sous-sol, " j'espère seulement que ce ne sont pas les prémices de la paix éternelle ".
Aucun bruit ne parvient de l'extérieur. Le silence est tellement pesant que j'ai l'impression de l'entendre. Si j'étais libre de mes mouvements, je serais en mesure de le toucher tant il me semble dense.
C'est bizarre, malgré mon angoisse, je ressens une impression de sérénité. Ça doit venir d'une drogue contenue dans la seringue.
Quelques minutes s'écoulent, Barnetti, le Bossu et Patricia réapparaissent gantés, un masque sur le visage. Le cardiologue s'affaire autour de la table d'opération pendant que ses deux assistants préparent les instruments qui me sont sans aucun doute destinés. Le médecin allume les spots au-dessus de la table et se tourne vers moi :
- Vous devez vous poser beaucoup de questions. Je les lis dans vos yeux, je vais tenter d'y répondre. Comme vous ne pouvez pas parler, je vais faire les questions et les réponses. Qu'est-ce que vous faites ici ?
- Un de mes patients est très malade mais heureusement très riche. Si on ne lui transplante pas un cœur dans les plus brefs délais il va mourir. Comme il m'a proposé une petite fortune pour le sauver, je dois trouver un coeur rapidement. Je vais donc prendre le vôtre. Voilà c'est tout simple.
Les effets du sérum commencent à se dissiper, me permettant de bouger les jambes et les bras. Je m'agite de toutes mes forces et tente désespérément de me libérer mais je ne réussis qu'à m'entamer les poignets.
- Patricia ! vite une autre dose.
Je me débats et ils ne sont pas trop de deux pour me tenir. Puis le sérum
agissant, j'arrête de gesticuler.
- Je sais, vous devez vous dire, pourquoi moi ? Je n'ai rien contre vous, mais
quand j'ai reçu vos analyses de votre médecin traitant, je me suis aussitôt rendu compte de votre compatibilité avec mon client. Je vous attendais avec impatience. N'ayez aucune crainte, vous ne souffrirez pas. La piqûre que l'on vient de vous injecter va vous endormir profondément. Faites-moi confiance, mon ami, dit-il en esquissant un sourire ; nous avons pratiqué ce type d'intervention plusieurs fois sans aucun problème. Patricia, appelez la clinique, qu'il prépare notre patient pour 20 heures.
J'ai l'impression d'être dans un épais brouillard, je suis en train de m'endormir. " Ce type est fou à lier "
- Vous devez penser : On va finir par me retrouver mais vous avez tort.
Personne ne saura ce qui vous est arrivé. Ce fut le cas pour les quatre autres patients vous ayant précédé dans ce lieu. Vincent vient de garer votre véhicule dans la cour. A la nuit tombée, l'opération sera terminée. Nous vous déposerons dans votre voiture et vous conduirons chez un ami casseur. Nous mettrons celle-ci avec vous dans le coffre à l'intérieur d'une presse. Un joli petit cube d'acier en sortira et ira rejoindre une fonderie. Evidemment votre disparition semblera suspecte. Les autorités vous rechercheront sans résultat. Ils viendront sûrement nous voir mais ils leur sera impossible d'établir un lien avec mon cabinet et moi et même s'ils avaient un doute, ils ne pourraient rien prouver. Croyez bien qu'il n'y a rien de personnel dans tout ça, mais que voulez-vous les circonstances… Patricia, bistouri !
Je ne vois presque plus rien ; mes yeux se ferment, je n'aperçois plus qu'une main gantée qui s'approche de ma poitrine avec un outil tranchant.
- Monsieur ! Monsieur ! réveillez-vous, c'est à vous !
Je me dresse d'un bond, le visage et le dos baignés de sueur. Le docteur Barnetti est devant moi.
- Vous n'avez pas l'air en forme ? vous êtes tout pâle.
- Non, c'est rien docteur, sûrement l'effet de la chaleur. Je me suis assoupi et J'ai fait un cauchemar.
- Cela ne m'étonne pas, une température aussi élevée perturbe beaucoup de gens ; manque d'habitude, surtout en Normandie. Si vous voulez bien me suivre.
Arrivé dans le bureau aux murs tapissés d'un joli tissu mural vert pâle, garnis en partie par de splendides gravures anciennes, je m'assois dans un fauteuil face à Barnetti. Derrière lui une fenêtre ouverte donne sur un jardin où trône un énorme seringa dont le parfum embaume la pièce.
- Alors qu'est-ce qui ne va pas ? me demande-t-il avec un semblant de sourire grimaçant.
Sans répondre je fais glisser sur son bureau en bois vernis l'enveloppe remise par mon médecin et d'un seul coup une sueur froide m'envahit...La guerre était passée par là ; plus précisément les bombardiers anglais et américains pour libérer la ville et ses habitants. Une journée plus tôt, les soldats allemands prévenus, avaient vidé les lieux. Nos alliés détruisirent les trois quarts de notre petite cité normande pour rien, faisant des milliers de morts. Pour ces civils écrasés sous les bombes, ce fut la libération définitive.
Je suis né quatre ans plus tard. La reconstruction de la ville venait à peine de commencer avec l'aide financière des Américains. C'est devenu depuis une de leurs spécialités, démolir pour mieux reconstruire, et chacun y trouve son compte, à part les sinistrés.
Pendant une dizaine d'années, nous avons logé, ma mère et moi, dans un baraquement en bois, sans confort ni hygiène. C'était le cas de milliers d'autres habitants. Certains, moins bien lotis que nous, vivaient dans d'anciens petits hangars en tôle, fournis par nos amis libérateurs. L'acier étant un très bon conducteur, chacun peut s'imaginer leurs conditions de vie, en été comme en hiver.
Dans notre baraque en planches, nous étions privilégiés, car, non seulement, elle se trouvait à moins de trois cents mètres d'un point d'eau potable, mais de plus au cœur du jardin public, un des plus beaux du département. Ce jardin était agrémenté de majestueux marronniers, de parterres de fleurs, d'un superbe bassin rempli de poissons rouges et d'un kiosque à musique, où l'association philharmonique municipale venait nous enchanter une fois par mois.
Une douzaine de baraquements se situaient dans le jardin, mais j'étais le seul enfant. La plupart des habitations étaient occupées par des couples âgés, des femmes seules et des commerces. Notre voisine la plus proche était couturière. Un peu plus loin se trouvait un horloger et à l'autre extrémité du jardin, un assureur.
De ce jardin, nous avions un accès direct au musée de la ville. Lieu que je fréquentais assidûment depuis l'âge de sept ans. Je passais avec délectation une grande partie de mon temps libre dans cet imposant bâtiment. Je me promenais d'une salle à l'autre, au milieu des tableaux, des sculptures, pour terminer parmi les livres, sous l'œil attendri des gardiens et des bibliothécaires. Le silence de ces immenses pièces aux moulures murales et corniches en plâtre avait pour moi quelque chose de fascinant, voire de religieux. D'après la responsable de la bibliothèque, j'étais leur plus jeune adhérent. Lorsque j'arrivais, je faisais le tour, prenais un livre d'abord au hasard, puis au fil des mois, me sentant dans ces lieux comme chez moi, j'allais directement au bon endroit, en général celui des livres historiques et d'aventures. Le plus souvent, je restais jusqu'à la fermeture, puis je sortais, un bouquin sous le bras, en suivant la grande allée qui me conduisait jusqu'à notre habitation.
Un matin de fin février, deux mois après mes neuf ans, les occupants d'un baraquement situé à l'autre bout du jardin public nous quittèrent pour habiter la campagne. Pendant plusieurs jours, je guettai avec impatience l'arrivée des nouveaux locataires.
Un samedi, en fin d'après-midi, alors que je venais de remplir un seau de charbon dans l'appentis qui nous servait de cave, j'entendis le ronflement d'un moteur. Je lâchai mon seau, me précipitai dehors et rejoignis ma mère sur le pas de la porte. Un camion bâché, lourdement chargé, se dirigeait péniblement vers le baraquement vide. Me voyant piaffer d'impatience, maman me fit signe que je pouvais suivre le véhicule qui bringuebalait de droite à gauche, laissant derrière lui une épaisse fumée noire.
Arrivé à proximité du baraquement, le véhicule stoppa, deux hommes descendirent et ouvrirent l'arrière. Le chauffeur, un costaud, d'une trentaine d'années, était vêtu d'un bleu de travail et d'un gros pull de laine, troué aux coudes. Le passager était maigre, nettement plus âgé, entre cinquante et soixante ans, de longs cheveux gris et une barbe poivre et sel. Il flottait dans un pantalon de velours et une blouse blanche.
Je restai là, adossé à un marronnier, espérant voir descendre des petits de mon âge, mais ce ne fut pas le cas. Les deux hommes commencèrent à vider tout un bric-à-brac du camion : une table en chêne, un bureau, des chaises, des gros cubes de bois, un divan, une caisse contenant des outils… Rien pour des enfants. Je me dis " peut-être que les gamins arriveront demain avec leur maman " puis je rentrai un peu déçu à la maison.
- Ils sont comment, nos nouveaux voisins ? me questionna ma mère
- Je n'ai aperçu que deux hommes, un jeune et un vieux.
- Je vois à ta bouille qu'il n'y avait pas d'enfants.
Je fis non de la tête.
- Ils arriveront, le déménagement terminé, dit ma mère pour me consoler.
- Tiens ! Le plus vieux doit travailler à l'hôpital comme toi, il a une blouse blanche.
- Ah, bon ! Je le connais peut-être.
Ma soupe, mes pâtes et mon œuf à la coque avalés, je filai au lit avec le livre de Robinson Crusoé, emprunté à la bibliothèque. L'hiver, je me couchais sans perdre de temps, car malgré notre poêle à charbon, la température dépassait rarement les quinze degrés et le lit était l'endroit le plus chaud de la maison.
Le lendemain, c'était dimanche, pas d'école, mais il fallait tout de même me lever pour me rendre à la messe. On ne peut pas dire que j'étais un fervent de l'église, mais la cathédrale se trouvait à deux pas, elle bordait le musée et je savais qu'en sortant de l'office, j'aurais ma récompense. La célébration terminée, je me glissais dans la ruelle logeant la cathédrale et je sonnais à la petite porte à l'arrière du musée. Le gardien-chef, monsieur Jérôme, un gros homme avec d'imposantes moustaches, vint m'ouvrir. Pendant une demi-heure, j'avais les galeries à moi tout seul, il me prenait par la main et nous faisions halte devant quelques tableaux dont il m'expliquait l'histoire. Monsieur Jérôme connaissait le passé de chaque peinture et sculpture de notre vaste musée. Vers midi trente, il alla m'ouvrir à l'aide d'une énorme clé la grande porte qui donnait dans le jardin public et je courus, comme tous les dimanches, vers la maison.
À table, je demandai à ma mère :
- Tu as vu nos voisins ?
- Non ! Je n'ai vu personne.
Après déjeuner, je m'assis dans ma voiture à pédales et je me rendis du côté des nouveaux arrivés. J'aperçus, à travers les carreaux poussiéreux, formant une large vitrine, le barbu en blouse blanche. Il allait et venait dans la salle. Il installait un genre d'établi, au milieu de la pièce, où il étala de curieux outils. Il leva les yeux et regarda dans ma direction, je me trouvais à quelques mètres du baraquement. Pas rassuré, j'appuyais sur les pédales et continuai mon chemin.
Vers quatre heures trente, tenant ma tartine de confiture d'une main et le volant de mon bolide de l'autre, je retournais rôder autour de la maison de notre nouveau voisin. Arrivé au niveau du kiosque à musique, je le vis monter sur un vélo et sortir du jardin. Il portait une veste par-dessus sa blouse blanche, dont le bas lui battait les genoux pendant qu'il pédalait. Le barbu hors de vue, je m'aventurai près de la baraque et regardai à travers les carreaux. La nuit commençait à tomber et, sous les marronniers, il faisait sombre. Malgré tout, je vis l'intérieur de la grande pièce. Elle ressemblait à un atelier de menuisier avec de gros morceaux de bois empilés, des scies, des rabots, des maillets, des outils à lame plate et coupante avec des manches en bois. Certains de ces instruments avaient des formes bizarres, ils étaient arrondis, d'autres tordus. Je rentrai et expliquai à ma mère ce que j'avais vu.
- Ce n'est pas bien de regarder chez les gens, me dit-elle.
- Mais, maman, personne n'y habite, c'est un atelier.
- Ce n'est pas une raison.
Boudeur, je pris mon livre de Robinson Crusoé et je m'assis sur mon lit jusqu'à l'heure du dîner. La dernière bouchée avalée, je saisis la lampe de poche et le seau de charbon que j'allais remplir pour la nuit. Je profitai de ma sortie pour regarder vers la baraque du barbu à blouse blanche, car malgré son éloignement, du bout de notre appentis, j'apercevais la façade de la vitrine. Aucune lumière n'éclairait l'intérieur. " J'ai raison, le baraquement sert d'atelier et personne n'y habite. "
Deux jours plus tard, je me rendis à la bibliothèque pour changer mon livre. J'en profitai pour parler de notre voisin à monsieur Jérôme, qui me promit de se renseigner. Le mercredi soir, la neige s'était mise à tomber et ma mère refusa de me laisser sortir. Le jeudi matin, le jardin public était couvert d'un grand manteau blanc, mais le temps était plutôt doux. Je m'habillai rapidement et avalai le bol de café au lait que maman m'avait préparé avant de partir travailler. Puis je me rendis vers l'atelier du barbu.
Tout était silencieux, je n'entendais aucun bruit, à part le crissement de la neige sous mes chaussures. J'aperçus le vélo appuyé contre la baraque. Des coups assourdis provenaient de l'intérieur. Je m'approchai de la fenêtre et vis le nouveau locataire en blouse blanche, ses longs cheveux attachés en queue de cheval, une pipe entre les dents, en train de taper avec un maillet sur l'extrémité d'un outil. Celui-ci ouvrait des entailles comme des cicatrices dans la pièce de bois, fixée sur l'établi. D'épais copeaux partaient dans tous les sens. Je ne pense pas que le barbu me voyait, il était tellement absorbé par son travail. De temps en temps, il jetait un bref regard sur un dessin, dont je n'arrivais pas à discerner le motif.
Quand midi sonna à la cathédrale, il s'arrêta, atteignit un panier qui devait contenir son déjeuner, il le posa sur la table en chêne et alluma sa radio. C'est à ce moment-là qu'il m'aperçut, il m'adressa un petit signe de la main, puis remit du bois dans son poêle. Ce geste me fit penser que, si je ne rechargeais pas le mien rapidement, il allait s'éteindre et je courus vers la maison.
Effectivement, il ne restait que quelques braises dans le fond. Un peu de petit-bois, trois pelles de charbon et c'était reparti. Je déposai la casserole avec mon repas sur le poêle. Pendant que mon déjeuner chauffait, j'essayai de deviner ce que fabriquait le barbu à la blouse blanche. Les éclats avaient transformé le morceau de bois en un truc ressemblant vaguement à un personnage d'une cinquantaine de centimètres de haut.
Mon repas à peine terminé, la porte d'entrée s'ouvrit, laissant le passage à ma mère, rentrant du travail. Elle m'embrassa et s'installa devant l'assiette que je lui avais préparée. Elle finit la casserole de bœuf bourguignon avec ses légumes, puis elle sortit, d'un sac papier qu'elle avait amené, une part de flan que l'on partagea. Après avoir essuyé la vaisselle, je retournai sous les fenêtres du barbu.
Il était déjà au travail, mais, il ne tapait plus avec son maillet, il donnait des petits coups sur son outil avec la paume de sa main et des copeaux très fins volaient autour de lui. Il continuait à regarder son dessin et, de temps en temps, levait les yeux dans ma direction ; j'avais l'impression qu'il souriait.
Vers cinq heures, je rentrai à la maison. Ce jour-là je ne me rendis ni au musée ni à la bibliothèque. Allongé dans mon lit, je tentai de deviner la nature de l'objet fabriqué. J'avais l'impression que c'était un personnage, un berger peut-être.
Le vendredi soir, le temps était tellement mauvais que je n'eus pas le droit de sortir, mais le samedi, dès mon retour de l'école, je gagnai le musée. Monsieur Jérôme m'aperçut, il vint vers moi.
- J'ai ton renseignement, petit. Ton nouveau voisin est un sculpteur sur bois. Il fabrique des bustes, des statues et ne travaille que sur commande. Personne ne connaît son nom de famille, tout le monde l'appelle Victorien. Il paraît qu'il a un certain succès et qu'il a fait des expositions.
- Alors, c'est quelqu'un d'important ?
- Pas vraiment, mais c'est un artiste qui commence à être connu.
Ce soir-là, je pris à la bibliothèque un livre sur la sculpture. En rentrant, je m'empressai de rapporter à ma mère ce que m'avait raconté monsieur Jérôme.
- Tu te rends compte, maman, je connais quelqu'un d'important !
- Important, il ne faut rien exagérer. Lui as-tu parlé au moins ?
- Oh, non ! J'oserai jamais.
- Essaie quand même, il ne va pas te manger.
Cette nuit-là, je rêvais que j'étais assis dans l'atelier du sculpteur et qu'il me parlait de son métier.
Le lendemain, après la messe j'allai comme toutes les semaines rejoindre monsieur Jérôme, mais nous ne parcourûmes pas les salles du musée. Je lui demandai de me parler de la sculpture sur bois, ce qu'il fit de bonne grâce. Le midi, ma mère avait invité à manger une collègue et je dus attendre son départ pour me rendre à la baraque de monsieur Victorien.
La bûche informe était devenue une statue, représentant une vierge avec un enfant dans les bras. Il terminait les détails avec des outils bizarres qu'il maniait avec dextérité. De temps en temps, il passait la main sur son œuvre comme pour la polir, puis reculait, la regardait avec amour et la prenait en main de nouveau pour enlever un minuscule éclat de bois. Je l'observais, le nez collé à la vitre, la bouche ouverte, complètement fasciné par ses mains qui, petite touche après petite touche, fignolaient son œuvre. J'étais tellement captivé par son travail que je me rendis à peine compte que le froid traversait mes gants de laine. L'horloge de la cathédrale sonna cinq heures. Je tapais dans mes mains pour les réchauffer, quand il s'approcha d'une fenêtre et l'ouvrit. Il me parla d'une voix douce et agréable. Je restai figé.
- Tu devrais rentrer chez toi, petit, il fait froid. Reviens demain.
Je m'entendis bégayer :
- Oui, Monsieur, à demain.
Je regagnai la maison en sautillant d'un pied sur l'autre.
- Maman ! Maman ! Il m'a causé. Je peux y retourner demain, c'est les vacances de mardi-gras.
- D'accord, mais tu vas finir par attraper du mal.
- Non ! Non ! Je vais bien me couvrir.
Le lendemain, vers dix heures trente, je me trouvais devant la vitrine du sculpteur. Dès qu'il m'aperçut, il posa son outil, sortit et me fit signe d'approcher.
- Allez ! Entre, je t'ai préparé un chocolat chaud, tu aimes ?
- Oh ! Oui, Monsieur.
- Pas Monsieur ! Mon nom est Victorien et le tien ?
- Moi, c'est Georges.
- Eh bien ! Georges prends une chaise et assied-toi.
Je m'empressai de lui obéir et, pendant que le cacao mélangé au lait chauffait, je regardais autour de moi. J'ai pu oublier certains détails de l'atelier, mais pas cette odeur de chocolat chaud et de bois aux différentes essences. Mon bol vidé, je me levai pour sortir. Monsieur Victorien me mit la main sur l'épaule.
- Si tu le désires, tu peux rester.
- Oh oui ! Merci, Monsieur Victorien.
- Si tu veux que l'on soit amis, ne m'appelle plus Monsieur.
Victorien choisit avec soin une bûche de bois et la fixa sur son établi. Il sélectionna un outil, qu'il nomma un ciseau, et à l'aide de son maillet, il commença à tailler son morceau de chêne, du moins c'est ainsi qu'il l'appela. Tout en travaillant, il me parlait de son métier, de ses outils et me décrivait les différentes essences de bois. Je ne comprenais pas tout, mais je buvais ses paroles.
- Victorien, vous avez toujours fait ça ?
- Non ! J'ai appris ce travail avec un vieux sculpteur dans un camp de prisonniers. Avant la guerre, j'étais inspecteur de police, mais, à ma libération, je n'ai pas souhaité retourner dans la police.
- Pourquoi n'avez-vous pas repris votre métier ?
- C'est une longue histoire. Pendant l'occupation, j'ai refusé d'arrêter des Juifs, j'en ai même aidé certains à s'enfuir.
- C'étaient des criminels ?
- Non ! Ils étaient Juifs, tout simplement. Mes collègues m'ont dénoncé, j'ai été emprisonné par des policiers français et envoyé dans un camp de concentration, jusqu'en 1945, où je fus libéré par des soldats canadiens. Tu comprends pourquoi je ne voulais pas rejoindre mes anciens " amis ".
À midi, je rentrai avaler mon déjeuner et revins rapidement auprès de mon nouvel ami. Avant de se remettre au travail, il me prépara un café, du vrai, sans chicorée. La semaine se passa ainsi : les matinées et débuts d'après-midi chez Victorien et les fins de journées au musée et à la bibliothèque.
Intrigué par la conversation de Victorien sur les Juifs et les camps, je demandai à mademoiselle Simone, la bibliothécaire, des livres sur cette époque. Elle m'en donna deux ou trois en évitant certains, contenant des photos trop dures. Au fil de mes lectures, je comprenais mieux les explications de Victorien ainsi que l'origine du tatouage sur son bras.
Le samedi suivant, Victorien finissait le buste commencé le lundi. Enfin, j'allais le découvrir achevé. Mon ami n'aimait pas que je regarde de trop près son travail avant qu'il soit terminé. Le dernier coup de ponçage et polissage donné, il grava quelques mots au dos du socle, puis il m'appela.
- Viens voir.
Je m'approchai de l'établi.
- C'est moi !
- Oui, petit, c'est bien toi et il est à toi.
- Mais je n'ai pas d'argent pour vous l'acheter.
- Qui parle de l'acheter, je te le donne.
Je restai sans voix. Pour seule réponse, je lui sautai au cou. Quand je le lâchai, une petite larme perlait sur sa joue. Encore maintenant, lorsque je pense à cet instant, je suis persuadé que, malgré ma joie, de nous deux, c'était lui, le plus heureux.
1. La masure au petit lac. Mercredi 13 juillet 2005.
Il est des moments dans la vie qui marquent un être humain. Bien que les souffrances physiques soient souvent dures à encaisser, il existe cependant des spectacles dont l'atrocité rejoint presque la fiction et dont l'impact sur le psychisme d'un individu normal peut entraîner chez lui des conséquences dommageables pour de longues semaines voire pour la vie entière… Certaines personnes qui ont découvert un cadavre en état de décomposition ont souffert parfois de jaunisse ou d'autres maladies du système digestif ou cardiovasculaire. Que dire aussi de la souffrance qui peut vous envahir quand vous perdez un proche et que cette disparition, comme c'est le cas pour Mme Evans, est le résultat de l'action délibérée d'un enlèvement suivi d'un assassinat. Plus triste encore pour son mari, M. Evans, de retrouver sa petite fille en larmes tous les jours parce que sa maman ne revient pas…
Quelle misère également pour le policier que je suis, de devoir briser le bonheur de parents, d'enfants ou parfois d'amoureux, lorsque mes premières paroles à leur égard commence par : " Il faudra être très courageux, vous savez… on a retrouvé votre… hélas… "
Parfois je me demande si je ne devrais pas changer de métier… ou tout au moins de région...Il était 3h du matin, ce mercredi 13 juillet, lorsque je fus réveillé par un coup de fil urgent. C'était un chef scout dont l'une des patrouilles venait de découvrir des morceaux de chair humaine éparpillés sur le sol à proximité du lieu-dit - La Croix Damnée - situé sur la commune de Froidchapelle en bordure des lacs de Cocobeach.
Je me rendis immédiatement sur les lieux, accompagné d'un assistant qui travaillait de nuit ce jour-là. Il nous fallut 30 minutes pour nous rejoindre et nous rendre à travers la forêt jusqu'à cet endroit où les arbres semblaient plus épars et moins hauts. Les murs d'une ancienne bâtisse en ruines y jouxtaient un petit lac et se détachaient sur une lune presque ronde. Celle-ci diffusait une lumière suffisante pour nous permettre de nous déplacer sans lampe de poche. Toutefois, le chef scout en sortit une et éclaira le sol :
- Venez, Inspecteur… Regardez, nous n'avons rien touché… Là, une main sans doigts… et ici, un pied… Nous avons fouillé les alentours et retrouvé encore un morceau de jambe là-bas à trente mètres… Panthère rose y est resté avec deux scouts… Venez…
- Expliquez-moi ce qui vous a amené à cet endroit précis à une heure aussi tardive ou plutôt, aussi matinale ?...
- Nous dormions lorsqu'un scout, Chouette tenace, de la patrouille des oiseaux de nuit, s'est rendu aux toilettes… Il a fait demi-tour pour venir réveiller immédiatement ses camarades car il avait aperçu un engin bizarre qui semblait stabilisé au-dessus de la forêt à bonne distance et assez haut. Ils ont cru à un jeu de nuit organisé par les chefs. J'ai bien sûr pu constater moi-même la présence de cet engin … - Dites-moi, émettait-il un bruit ?...
- Certains scouts prétendent avoir entendu un vrombissement… mais, ce que tout le monde a bien vu ce sont les flashs de lumière bleue qui descendaient par intermittence vers le sol…
- Pouvez-vous décrire cet engin ?
- Sincèrement non… j'ai bien vu un engin mais il était loin et, malgré la lumière de la lune, la brume ainsi que la distance nous empêchaient d'en avoir une image nette. Certains scouts parlent même de deux engins…
- Qu'est-il devenu ensuite ?...
- Nous ne savons pas car nous avons décidé de quitter le campement pour nous diriger vers l'endroit en question. A travers les arbres nous ne pouvions plus rien voir ni entendre car le vent dans les branches était assez important…Qu'est-ce que cela ? Pensai-je… Ca ressemble fort au cas de…
J'envoyai immédiatement un message chez Barreau pour qu'il puisse le lire dès son réveil. Je convoquai également une brigade spécialisée de la capitale pour qu'elle se mobilise au plus vite afin d'approfondir la recherche sur place des morceaux de chair humaine.
Dès qu'elle fut sur place, deux chiens pisteurs descendirent du combi.
Ils firent le tour du lac avec leurs instructeurs et découvrirent encore un morceau de tronc, une épaule gauche probablement.
Toutefois, ce sera principalement dans le lac lui-même où les plongeurs vont investiguer, qu'ils trouveront une dizaine de morceaux de chair parfois lestés avec du métal….
Vers 7h, de sérieux bruits de cognements et de raclements se firent entendre au nord du petit lac. C'était Barreau, il avait emprunté un raccourci dont la surface était très déformée par le débardage des arbres, le plancher et les bas de caisse de sa nouvelle voiture en prenaient pour leur argent. Il pesta quelque peu contre l'état des chemins forestiers et jura contre son Gps. Après avoir considéré la situation, il m'assura sans hésiter que ces rejets de chair humaine étaient destinés au petit lac et que les spots signalés par les scouts avaient certainement tenté de le localiser le mieux possible…
- Sans ces scouts, Jefferson, il est fort probable que ces morceaux humains se seraient décomposés rapidement et que les animaux de la forêt s'en seraient chargés sans traîner.Vers 8h 30, 13 morceaux avaient ainsi été extraits du lac. En les ajoutant à ceux retrouvés aux alentours, dans la forêt, on pouvait reconstituer un puzzle donnant à peu près deux cadavres décapités et sans doigts…
- J'en était sûr, fit Barreau… pas de visage et pas d'empreintes digitales…
Ont-il un sexe au moins ?
- Oui, de nouveau un homme et une femme…
- C'est certain, Jefferson, la technique est la même… pas de tête, pas de doigt. Ils sont de la même origine que les cadavres tombés du ciel en Ardenne… mais qui, eux, ont l'avantage d'être en seule pièce…
- J'ai l'impression, Barreau, de tourner dans un film macabre… malheureusement ici, c'est bien réel. A quelle démence allons-nous encore être confrontés ?...Le chef de la brigade spécialisée, George Hélaire, connaît bien Barreau pour l'avoir rencontré de nombreuses fois lors de ses interventions… il sait que Barreau est devenu aujourd'hui, le spécialiste incontournable des sacs de chair humaine attribués à un dépeceur qui sévit principalement dans la région de Mons… d'où son nom : " le dépeceur de Mons ".
- Inspecteur Barreau, on dirait bien que le dépeceur a abandonné les sacs plastiques, ils sont devenus trop chers !Barreau regarda l'inspecteur Hélaire :
- Hélaire, Hélaire… les sacs du dépeceur ne tombent pas du ciel… ils ne sont pas non plus radi…
Subitement, Barreau n'acheva pas sa phrase comme s'il voulait ne pas divulguer quelque chose qu'il serait seul à connaître...
Il reprit ensuite en me désignant de la main :
- Hélaire, faites rapport de tout cela et transmettez à l'inspecteur principal Jefferson… Pour ma part, j'aimerais que vous fassiez au plus vite une analyse médicale approfondie de ces cadavres afin de voir s'ils étaient ou non atteints de l'une ou l'autre maladie… Hélaire, j'ai bien dit " approfondie "… ces cadavres doivent parler…
Il donna ensuite ses références au responsable de la brigade, monta dans sa golf couverte de boue puis démarra et disparut lentement au bout du chemin de terre… Assez basse, sa voiture raclait de nouveau méchamment le sol.
2. Le petit Brandy. Jeudi 21 juillet 2005.C'est la Fête Nationale aujourd'hui mais c'est aussi l'anniversaire du fils de notre fille Sandra. Il y a un an et demi celle-ci surprenait tout le monde en découvrant qu'elle était enceinte. Ainsi, il y a juste un an, Sandra mettait au monde ce petit bijou. Il est très vite devenu un petit bout d'homme aux épaules larges et au visage d'espiègle.
Sandra n'a que 19 ans. Elle et Brandy vivent encore sous notre toit. Le papa est aussi très jeune… malheureusement nous le connaissons à peine…
Aujourd'hui, Brandy va souffler sa première bougie. A cette occasion, toute la famille s'est réunie autour du gâteau.
Aline, mon épouse, a invité une collègue de l'hôpital et son fils Pedro, un ami de notre fils John.
Personnellement, j'ai invité mon camarade Barreau. Comme d'habitude, il arriva très précisément à 17h.Une fois l'unique bougie soufflée et les photos souvenirs réalisées, Barreau profita de l'absence provisoire d'Aline, occupée aux cuisines :
- Jefferson, j'ai fait un petit état des lieux et, en réalité, j'arrive à 6 personnes disparues depuis le premier janvier 2005. Autrement dit, une personne par mois. Durant les années précédentes, ce chiffre ne dépassait pas 3 ou 4 pour toute l'année…il est donc clair qu'il se passe quelque chose qui sort de l'ordinaire…
- Je sais, Barreau, la dernière disparition, madame Evans, est dramatique… elle laisse une petit Bellinda de 9 ans. C'était une relation d'Aline à l'hôpital Jolival. Je dois interroger cette enfant et son papa demain… j'en ai déjà la gorge nouée.
- Parmi ces disparitions, il y a celles de Piet Godelieb et de Marc Lester, deux étudiants à l'université, leurs pères sont tous deux médecins… ils ont sympathisé depuis cette douloureuse affaire…
- Exact… ces adolescents ont disparu à quelques semaines d'intervalle…
- Jefferson, Jefferson… ce n'est pas ça qui m'interpelle… mais principalement le fait que l'on retrouve l'Adn de l'anesthésiste Martins dans les chambres d'étudiants de chacun des garçons… tu le sais pourtant…- Martins est anesthésiste, il connaît certainement des dizaines de médecins. Lorsqu'on a interrogé les parents ils n'ont pas trouvé cela étrange… ils étaient tous passionnés de voile…
A ce moment, Aline revint accompagnée de notre fille Sandra et de sa collègue… Nous entamions un nouvel happy birthday, le petit Brandy ouvrait des gands yeux étonnés car tout le monde le regardait en chantant…
Par contre le regard que me jeta Aline à ce moment-là signifiait clairement qu'il était grand temps pour moi de découper le gâteau et de servir le café et le cacao…
Un certain silence s'installa ensuite, chacun semblant apprécier ce qu'il avait dans l'assiette. C'était même le cas de Brandy pour qui Sandra, sa maman, avait découpé de menus morceaux qu'il tentait de mâchonner avec ses nouvelles petites dents situées à l'avant de sa bouche.Lorsqu'on débarrassa la table, Barreau en profita encore pour me glisser :
- L'enquête est fort embrouillée, Jefferson. D'un côté il y a des disparitions catastrophiques et, d'un autre côté, des réapparitions encore plus macabres… soit des cadavres décapités mais entiers… soit des cadavres décapités et sciés en morceaux…
- Je sais, Barreau, mais je te demanderai de reporter notre petite conversation à plus tard car je te garantis que si Aline voit sur mes lèvres en ce jour d'anniversaire, les mots cadavres, tronc, chair humaine ou même… sacs de plastique… ça risque de très mal se terminer…A ce moment précis, une violente explosion fit sursauter tout le monde… une deuxième puis une troisième…
Les femmes se mirent à crier et Brandy à hurler. Je sortis précipitamment de la pièce pour rappeler notre fils John de 16 ans.
Ce farceur a toujours aimé les pétards pendant les jours de fête. Il fût ainsi obligé de rester assis à table pour le reste de la journée… ce qui me convenait particulièrement bien car en discutant ordinateur avec Barreau, il l'empêchait par le fait même de parler enquête avec moi et donc de mécontenter Aline...
3. L'arbre en Ardenne. Dimanche 24 juillet 2005.- Monsieur Vagner… montrez-moi l'arbre dont vous m'avez parlé…
- Le voilà, nous sommes à son pied… C'est le plus éloigné de ma maison…
- Et vous me dites que vous étiez là-dedans à 2h du matin, à votre âge !...
- Ah, mais… j'y viens très souvent… Ce jour-là, j'y suis resté toute la nuit… On y dort très bien, vous savez…
On avait coupé la cime à ce bon dieu d'arbre parce qu'il ne portait que des cerises sauvages… et voilà qu'il n'est pas crevé et qu'il a refait des feuilles….
- On peut monter ?
- Attendez, je tire l'échelle… Allez-y, grimpez, Inspecteur…Barreau dût s'agripper fermement aux cordes pour gravir l'échelle qui se balançait sérieusement d'avant en arrière. Arrivé sur le plancher triangulaire fixé à trois grosses branches, il leva la tête pour évaluer l'endroit.
- En fait, c'est une tente en plastic transparent posé sur un plancher à 4 m du sol.
- Appelez ça comme vous voulez, Inspecteur, pour moi c'est le paradis…
Ma femme est décédée il y a cinq ans et mes deux enfants ont plus de 40 ans… C'est ce qu'il me reste, la nature… Vous savez, c'est l'Ardenne ici…Barreau s'assit comme il le put sur le plancher fait de rondins pour souffler quelque peu. Un léger vent faisait tanguer lentement tout l'ensemble… De gros taons tentaient d'entrer sous la tente.
- M. Vagner, répétez-moi de visu ce que vous avez expliqué à l'inspecteur Jefferson mardi 28 juin dernier.
- … Ben… Je dormais seulement d'un œil comme toujours… Un ronronnement, comme un moteur attira mon attention, ça semblait venir de nulle part… Bon dieu, je dis, il n'y a pas de chemin de fer ni d'autoroute à moins de 40 km…
Il y a bien des routes secondaires mais un bruit soutenu comme celui-là n'est pas possible sur ces petits axes routiers pleins de virages très serrés…
Il faisait nuit d'encre et je ne voyais aucune lumière à travers le plastic du toit… J'ouvris donc la fermeture éclair de la porte et passai la tête pour écouter…
- Ensuite ?
- Il y avait bien une sorte de vrombissement soutenu qui venait de je ne sais où, puis… des craquements à travers les arbres et enfin un choc comme quelque chose qui atteint brutalement le sol… Au même moment, le vrombissement s'atténua de plus en plus comme si ce bruit montait de plus en plus haut pour disparaître…
- Ensuite ?
- Je m'en veux, j'aurais du tirer vers ce ronronnement de moteur… J'ai toujours mon chassepot en dessous de mon sac de couchage…
- Chassepot ?
- Oui, c'est une carabine de chasse ancien modèle… bon sang pourquoi n'ai-je pas tiré ?...
- M. Vagner… faites cela et c'est la prison qui vous attend… Il est déclaré au moins votre chassepot ?
- Je suis parfaitement en règle… j'étais déjà là en 40 et lui aussi, vous savez…
- Je vérifierai de toute façon… ensuite ?
- Plus rien, le bruit de moteur a disparu lentement vers le haut…Barreau descendit difficilement l'échelle de corde. Sa grande taille et son poids élevé tordaient celle-ci presque à l'horizontale, à tel point que le propriétaire grimaça. Il craignait que celle-ci se rompe. Une fois sur le sol, Barreau, essoufflé, s'adressa de nouveau à M. Vagner :
- Pourquoi avoir attendu 8h du matin pour visiter l'endroit de la chute ?
- Vous permettez… je vous l'ai dit, c'était nuit d'encre… puis, la forêt est dense ici, les sapins sont serrés les uns contre les autres. De toute façon, je vais vous dire un engin qui vient du ciel, même à mon âge, c'est quand même inquiétant…
- Ensuite, Vagner ?
- Quand je me suis réveillé, j'ai sifflé mon chien qui dort au pied de l'arbre, nous nous sommes dirigés vers l'endroit de la chute et là…
Il s'arrêta de parler, le temps d'avaler sa salive et reprit :
- Là… mon pauvre chien m'a amené directement vers une masse toute difforme, couverte de sang caillé noir… Le cadavre décapité… pas beau à voir… pas beau… Comme il était nu, son corps était griffé et éventré par les branches… certainement pendant la chute. Pas beau du tout…
- Ensuite…
- Ben… c'est fini, j'ai foncé dans ma maison pour appeler la police… je n'ai pas de Gsm… à cause des ondes, c'est dangereux…
- Pff, Vagner… pff !... M. Vagner, vous pouvez retourner dans votre arbre… Toutefois, je vous demanderai de ne pas quitter le territoire national pendant quelques semaines, le temps d'élucider cette affaire.
- Oh!... pas de danger. Je ne quitterai même pas ma propriété… Ce sont mes petits enfants qui m'apportent à manger. En échange, ils reçoivent quelques pièces et en profitent pour jouer dans mon arbre, ils adorent.
- Vagner… quand vos petits enfants viennent vous rendre visite, planquez votre chassepot… c'est un ordre !
4. Le dépeceur est mort. Lundi 25 juillet 2005.En cette fin juillet, bien que nous soyons en plein été, le ciel est gris et il pleut à verse depuis deux jours… Seule la température reste clémente. Les chaînes de radio et de télévision ne cessent de nous détailler les attentats islamistes de Londres… Cette nouvelle affaire de la folie humaine ne fait guère d'ombre à celle moins médiatisée qui mine notre région depuis plusieurs années.
A partir de 1995, de nombreuses disparitions n'ont pu être élucidées et nous voici à présent simultanément devant l'apparition d'une série de cadavres décapités tout aussi incompréhensibles, découverts ici et là, et sur lesquels il nous est bien difficile de mettre un nom.
Pas de tête donc pas de visage ni de faciès dentaire… pas de doigts donc pas d'empreintes digitales…
Les interrogatoires permanents des proches des disparus me minent la santé… Cette après-midi je vais interroger Bellinda , la fille d'une disparue et son papa… J'en ai mal dormi cette nuit et je n'aurai guère d'appétit ce midi…
Tous les cadavres récupérés au sol sont venus d'en haut… Ils sont tous décapités cependant, certains sont en une seule pièce, d'autres en 14 ou 16 morceaux… Le dernier arrivé est tombé en Ardenne, à côté de la propriété de M. Vagner…Pendant que je réfléchissais de la sorte, Barreau contemplait impassible, assis contre le radiateur, le siège que j'occupais actuellement et qui fût le sien il y a une dizaine d'années seulement, avant qu'il ne fût mis à la retraite anticipée pour avoir voulu porter atteinte, à juste titre d'ailleurs, à l'honneur de deux représentants du corps dirigeant de notre pays. Aujourd'hui, il est indépendant et travaille pour son propre compte, ce qui n'empêche nullement que nous soyons restés de bons camarades et de bons collaborateurs.
Barreau pinça les lèvres, souffla un peu puis commença :
- Jefferson, les cadavres décapités c'est une chose, mais il y a, j'en suis certain maintenant, une série de sacs de chair humaine que nous avons attribué par erreur au dépeceur de Mons…Avant 1996, lorsque Barreau était inspecteur principal, il avait déjà entamé une vaste enquête sur ce dépeceur qui terrorisait la population, principalement dans la région de Mons… Il l'a continuée jusqu'à ce jour et est devenu aujourd'hui le meilleur inspecteur à la ronde concernant les sacs de chair humaine attribués à celui-ci et le
seul, en tous les cas, capable d'émettre des hypothèses à son sujet, qui tiennent la route…
- Jefferson, le dépeceur a dû décéder en 1999. A partir de cette date, nous sommes face à autre chose… à je ne sais quelle entreprise macabre qui enlève… tue… et rejette ses victimes…
Pourquoi ?... je n'en ai pas la moindre idée pour l'instant…
- Comment peux tu affirmer que le dépeceur de Mons soit décédé ?
- Parce que, Jefferson, le dépeceur de Mons ne découpait pas les troncs de ses victimes en 4 ou 6 morceaux… Il se contentait d'en arracher les bras, les jambes, la tête et de découper les membres en plus petits morceaux… mais les troncs étaient toujours entiers…
- Et cette entreprise macabre existait-elle avant 1999 ?
- Que oui ! ... On découvre des sacs de chair humaine avec des troncs découpés avant cette date… cependant, en faible quantité, un ou deux par an…
- Si j'ai bonne souvenance, le dépeceur a commencé son activité vers 1988….
- Très bien ! Tu m'étonnes, Jefferson… Depuis 95, on découvre en parallèle avec ceux du dépeceur, des sacs de chair avec des troncs découpés qui proviennent donc d'une autre origine… ce qui signifie que l'on a essayé de mettre ces cadavres découpés sur le dos du dépeceur de Mons…
Ce n'est pas compliqué, Jefferson, pendant des années tu as été berné et tu as clamé haut et fort que tous ces cadavres dépecés étaient le fait du seul dépeceur de Mons…
- Minute, Barreau, tu y as cru aussi pendant un certain temps… Quand je vois ces cadavres décapités et ces attentats islamistes, je me dis qu'il y a quand même sur terre des gens extrêmement dérangés…
- Pas du tout, Jeffi, ils ne sont pas plus dérangés que toi ou moi. Néanmoins, ils font partie d'un système… un système qui les manipule
et les entraîne dans des actions criminelles…
Dans le cas qui nous préoccupe, je me demande bien lequel ?
- Une secte ?
- Peut-être un collectionneur morbide intergalactique tant que tu y es… haha ha !
- En attendant, Barreau, des familles entières souffrent de la disparition de leurs proches et, parfois plus encore, de la crainte de leur réapparition sous forme de sacs ou de cadavres décapités… C'est horrible !...Je ne parle même pas de ceux qui découvrent ces corps ou ces sacs, le
traumatisme n'est pas mince pour eux non plus…
L'homme qui a vu tomber le premier cadavre, celui qui tondait sa pelouse - M. Rots - il n'en a plus dormi pendant deux semaines…
- Dots, Jefferson, M.Dots…
- Le cadavre décapité lui est quasiment tombé dessus, il s'est écrasé au milieu de son potager à deux mètres de l'endroit où il se trouvait… celui-ci était nu et tellement désarticulé qu'il a cru à la chute d'un aliène… Et l'odeur !... Ca le poursuit encore…
Ce M. Dots a bien spécifié n'avoir entendu aucun bruit de moteur…
- Jefferson, il poussait une tondeuse à essence !
- D'accord mais il a bien dit avoir coupé le moteur immédiatement… Il n'a vu ni engin, ni parapente, ni ballon… Rien qui puisse expliquer cette chute…
- Le ciel était partiellement couvert, il y avait une sorte de brume…
- Les voisins n'ont rien entendu non plus sauf le choc de la chute, Barreau…
- La tondeuse, Jefferson… Tu tournes en rond et depuis longtemps…Devant un tel désastre, Barreau autant que moi-même, nous nous posons bien sûr la question du " Pourquoi " et du " Comment "…
Cependant, aujourd'hui, alors que les meurtres s'accélèrent et que nous ne pouvons répondre au " Pourquoi ", c'est le " Qui " et le " Quand " qui nous inquiètent le plus…
Qui sera la prochaine victime ?…
Quand en serons-nous avertis ?...
5. La petit Bellinda. Mardi 26 juillet 2005.
La dernière disparue, Claudia Evans, habitait une villa située dans un quartier huppé de la banlieue de Charleroi.
Autour de la villa, une série d'arbres exotiques donnaient à celle-ci un cachet particulier rappelant les vacances. A l'entrée, à côté de la barrière, on pouvait lire sur un panneau doré " Charles Evans, Comptable et Assureur ". Je sonnai et la barrière s'ouvrit automatiquement.
M. Evans me fit entrer. Il ne savait que trop bien quelle était la raison de ma visite… Il appela Bellinda, sa fille de 9 ans…
- Bonjour, grande fille, fis-je.
Bellinda se contenta de me dévisager sans rien dire…- M. Evans, les questions que je vais être amené à vous poser vont malheureusement réveiller en vous la tristesse et la douleur. J'en suis extrêmement désolé cependant il n'y a pas d'autres solutions si nous voulons retrouver Claudia…
- Je sais, inspecteur… je sais…
M. Evans semblait complètement abattu. Il y a une semaine que sa femme a disparu… Il ajouta en chevrotant :
- Vous savez, l'absence de ma femme est très pénible pour moi mais… mais ça l'est bien plus encore pour notre petite Bellinda… De jour en jour on se dit qu'elle va revenir… au levé, au coucher… pendant la journée aussi… et surtout, plus le temps passe moins elle revient….
- M. Evans, lorsque vous m'avez téléphoné avant-hier, vous aviez des choses importantes à m'expliquer, n'est-ce pas ?...
- Oui, Inspecteur, et Bellinda aussi…A ce moment, la petite fille ne put plus contenir son chagrin et se mit à pleurer à chaudes larmes… Son papa la tira vers lui et la prit sur ses genoux… Elle sanglota un moment sur son épaule…
- M. Evans, vous m'avez dit que votre femme était atteinte d'une maladie…
- Justement, Inspecteur, et c'est cela qui est très grave, Claudia depuis presque deux ans souffre de diabète… Elle a besoin d'une injection quotidienne… Quelques jours sans injection peuvent la conduire au coma…
Vous comprenez pourquoi j'étais aussi agressif au téléphone…- Je comprends mieux maintenant, M. Evans… Ma femme Aline a son job dans le même hôpital que Claudia cependant, elle ne savait pas pour sa maladie…
- Je sais, Inspecteur, ma femme n'ébruitait pas cette complication car elle prétendait que ce genre de maladie n'est pas toujours bon à dévoiler aux yeux de tous… Il y en a dans cet hôpital qui ont perdu leur emploi pour moins que cela… Claudia se méfiait des restructurations…
- Je vous comprends, Monsieur, vous avez raison….
Si vous voulez, expliquez-moi quand et comment vous vous êtes rendu compte de sa disparition…
- Claudia se rendait à Jolival pour 8h le matin… Ce jour-là, j'ai sonné pour lui faire un petit bonjour… Quelle ne fût pas ma surprise de constater qu'elle ne s'y était pas présentée à 8h…
- Comment s'y rendait-elle ?...
- Avec sa voiture… On l'a retrouvée sur le parking de l'hôpital… Cette dernière est toujours à la disposition de la police de Loverval cependant ceux-ci semblent ne rien avoir trouvé de particulier…
- Exact, M. Evans, par contre on a bien retrouvé son Gsm en piteux état dans l'herbe à quelques mètres de celle-ci… Elle a certainement dû essayer de s'en servir…
- Oui, c'est un patient qui l'a rapporté vers 11h à l'accueil…Je me tournai ensuite vers Bellinda dont les yeux étaient toujours brillants et rougis par les pleurs. Son papa s'adressa à elle :
- Bellinda, ma chérie, il faut absolument que tu trouves la force de répéter à l'inspecteur Jefferson ce que tu m'as expliqué l'autre jour… C'est très important…Bellinda me regarda à travers ses yeux humides, les essuya … puis, commença à réciter son texte, un peu comme une leçon qu'elle aurait apprise par cœur :
- Le jour avant la disparition de maman, le matin, nous nous sommes rendus à l'hôpital car quelqu'un se faisant passer pour un malade avait sonné en disant que ça allait très mal et qu'il voulait absolument voir maman avant son dernier souffle…Lorsque nous sommes arrivées sur le parking, deux messieurs très grands se sont précipités immédiatement vers nous, ils sortaient d'une camionnette située un peu plus loin…Tout d'un coup, deux forts coups de klaxon raisonnèrent dans une rangée de voitures plus loin. C'était le chirurgien Callens qui venait de garer sa Jaguar et faisait signe à maman…Elle lui a fait un sourire et a commencé à parler avec lui à distance car il avait ouvert sa fenêtre…
Bellinda s'arrêta une minute pour respirer… Elle regarda son père puis continua :
- Ce qui m'a semblé vraiment bizarre… c'est que les deux hommes qui se dirigeaient vers nous, lorsqu'ils ont vu le docteur Callens, ont marqué un coup d'arrêt et subitement ont changé de direction…
A ce moment-là, j'ai trouvé que c'était un détail sans importance…
- Non, Bellinda, tu es une petite fille très intelligente… Tu as très bien observé et très bien expliqué… Crois-moi, je n'aurais pas fait mieux… Peux-tu me décrire ces deux hommes ?...
- Euh… ils étaient très grands, noirs de cheveux… L'un d'eux avait une grosse moustache…
- Que sont-ils devenus ensuite ?...
- Je ne sais pas car nous sommes entrées dans l'hôpital… cependant j'ai encore remarqué qu'ils portaient les mêmes vêtements avec une marque dessus… Ils étaient de couleur bleu foncé, comme leur camionnette…
- Très bien Bellinda. As-tu encore quelque chose à me dire ?...
- Oui… lorsque nous sommes arrivées au secrétariat, on nous a assuré qu'il n'y avait eu aucun coup de téléphone pour maman et que la personne qui était sensée avoir téléphoné ne l'aurait pas pu car elle était décédée la veille après-midi… Maman a vraiment eu l'air d'une demeurée…M. Evans embrassa sa fille et la remercia… Il l'autorisa ensuite à retourner sur Internet où ses amis l'attendaient impatiemment…
Il m'offrit ensuite un café et me posa discrètement quelques questions sur les cadavres décapités retrouvés dernièrement.
Il m'était impossible de parler de cela avec lui dont l'épouse venait de disparaître et, encore moins, de lui dire que les disparitions et les cadavres décapités étaient en réalité la même affaire…
Au contraire, je tentai de le rassurer en lui certifiant que nous ferions tout ce qu'il y avait en notre pouvoir pour retrouver Claudia le plus rapidement possible…Malheureusement intérieurement, je me disais quelque chose de bien plus grave car les chances de la retrouver vivante étaient à peu près nulles.
En rentrant chez moi, alors que je conduisais mon break dans les embouteillages, je constatai amèrement que toutes ces disparitions avaient un lien certain avec le milieu médical… des fils de médecins, un infirmier, un dentiste, le fils d'un autre dentiste… une aide soignante…
Une crainte profonde m'envahit soudain subitement… Je pris mon Gsm pour contacter Aline, j'étais en nage... Je lui demandai si tout allait bien… Elle avait l'air très étonnée mais j'étais heureux d'entendre sa voix à l'autre bout du fil…
Un bisou et nous raccrochions…
A suivre…
Bernard Olivier, oliberthebest2@hotmail.com
Blog: http://maxbarreau.skynetblogs.be