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Mystères à Plouernic Lorna Pendelton,
1997. |
| Mystères
à Plouernic: Michel, Agnès, Cécile et Fanfan sont frères,
soeurs et cousins. Ils vivent à Paris, dans le quartier de
la gare de Lyon, comme des milliers d'autres enfants. Ils se sentent
bien ensemble et aiment la vie, le rêve et l'aventure. Cette fois, l'aventure va les entraîner à la pointe de la Bretagne, au pays des Abers, des dolmens et des légendes millénaires. Les souterrains d'une vieille tour, une visite qui dérange, un chauffeur inquiétant, un mystérieux noctambule et une petite fille paralysée des deux jambes qui danse, la nuit, sur les murs du château. Autant d'intrigues que Michel, Agnès et les autres vont devoir élucider... Dépot légal : Mars1997. ISBN : 2-906074-59-4. Agnès
a disparu: A l'heure où Agnès vit les premiers émois
de son coeur d'adolescente, une terrible catastrophe va
s'abattre sur elle et son ami José. Lecture conseillée de 9 à 14 ans et plus... |
Chapitre 1
Présentations.
Agnès avançait entre deux rangées de pingouins en habit et au garde-à-vous. En y regardant de plus près, les pingouins se métamorphosèrent doucement, et prirent l'apparence de ses camarades de classe. Ils étaient tous là, dans une attitude respectueuse, les yeux brillants d'admiration pour sa beauté et son allure princière. Elle songea qu'ils avaient quand même toujours l'air patauds et empruntés.
A sa gauche, et deux pas en arrière, le Principal du lycée la couvait du regard et portait, pour elle, son cartable et son sac de sport.
Il dut y avoir un courant d'air quelque part, car une porte claqua, et il lui sembla que le décor de l'école commençait à s'estomper, tandis qu'un voile opaque tombait sur la cour de ses admirateurs.
Ses yeux s'ouvrirent doucement sur le décor familier de sa chambre, baignée de la lumière douce du petit matin. Un instant, elle tenta mollement de retenir les lambeaux de son rêve, et se pelotonna frileusement sous l'abri illusoire de sa couette, loin des agressions de ce monde.
Elle pensa que la porte claquée était sans doute celle de l'appartement, que son père venait de quitter pour se rendre à son travail. Un coup d'oeil à son radioréveil lui confirma la chose. Enfin réveillée, elle rejeta la couette et sauta de son lit dans ses chaussons. "Quel rêve idiot !". Se dit-elle.
Après quelques rapides mouvements de gymnastique, elle ouvrit les volets de sa chambre.
A sept heures du matin, en ce mois de janvier, la seule lumière extérieure était celle des lampadaires et des vitrines éclairées de la rue de Lyon. Il y avait encore peu de voitures, et un morne crachin parisien mouillait sans bruit les trottoirs et la chaussée luisante.
Agnès fila à la salle de bain pour une rapide toilette, et frappa, au retour, à la porte de la chambre de son frère Michel, comme tous les matins. N'obtenant pas de réponse, elle pénétra dans la pièce, et alla secouer son frère qui avait encore oublié de mettre son réveil à sonner.
Il ouvrit les yeux, sourit à sa soeur qu'il adorait, comme pour la remercier, et s'étira en bâillant, tandis qu'Agnès quittait la pièce pour aller prendre son petit déjeuner.
Dans la cuisine, sa mère, déjà levée depuis une bonne heure, s'affairait à mille petites tâches quotidiennes dont, naturellement, le rituel du petit déjeuner pour toute la famille. Elle accueillit sa plus jeune fille d'un tendre sourire, l'embrassa, et l'invita à prendre place à la table déjà chargée de café et de chocolat fumants, ainsi que de quoi faire des tartines variées, pour tout un régiment. Madame Mourier avait pour principe qu'un petit déjeuner copieux et équilibré déterminait la réussite d'une journée de travail ou de vacances.
Comme elle se réveillait toujours de bonne heure, elle en profitait pour appliquer sa théorie à toute la famille, en commençant par son mari. Celui-ci, médecin-anésthésiste, partait souvent tôt pour assurer sa permanence à l'hôpital.
A peine Agnès eut-elle pris sa place, que le chat de la maison, un bon gros mâle noir et blanc, très affectueux, et âgé de huit ans, sauta sur ses genoux pour lui faire ses effusions matinales. C'était un chat du genre distingué, aux allures de prélat, que l'on avait nommé "Maître Chat". Après quelques caresses appréciées, Agnès reposa l'animal sur le sol pour prendre son déjeuner. Elle lui déclara d'un air faussement sévère :
---Maître Chat, il me semble que vous avez encore pris du poids!
Et prenant sa mère à témoin:
---Maître Chat avait déjà l'air imposant à la fin de l'été, mais avec son pelage d'hiver, il paraît vraiment monstrueux.
Puis, elle attaqua son petit déjeuner, alors que son frère Michel entrait dans la cuisine. Il embrassa sa mère et se mit à table en taquinant sa soeur.
---Tu es encore tombée du lit, ce matin. Tu n'as donc aucune pitié pour mon grand âge...
---C'est vrai qu'à quatorze ans tu commences à avoir des rides et des cheveux blancs. Répliqua-t-elle sur le même ton.
---Un an de plus, ça compte.
Mais leur soeur aînée, Elisabeth, qui était apparue dans l'encadrement de la porte depuis quelques secondes, se mêla à leur conversation d'un air affligé.
---Je me demande de quoi je dois avoir l'air, moi qui en ai trois de plus...!
Tout le monde rit de bon coeur, et l'on avala rapidement le petit déjeuner pour partir à l'école.
Michel et Agnès étaient très proches l'un de l'autre, par l'âge, comme par le caractère, et une affectueuse complicité s'était installée entre eux, au fil des années. Aucun des deux enfants n'aurait supporté que l'on s'en prenne à l'autre, sans intervenir ou lui venir en aide.
Enfin, tous deux prirent le chemin du lycée, dans la grisaille matinale, leur cartable sur le dos, et les mains enfoncées dans les poches de leur anorak.
Arrivés devant les portes du lycée, ils retrouvèrent quelques camarades de classe, qu'ils saluèrent gaiement. On parlait beaucoup de ce nouveau professeur de gymnastique qui leur menait la vie dure. Mais les filles semblaient lui trouver beaucoup de charme et mieux accepter l'épreuve.
---Avec des yeux comme les siens, on peut tout lui pardonner. Plaida Agnès.
---Et ces petites fossettes sur les joues sont vraiment craquantes. Ajouta Bénédicte, une de ses meilleures camarades.
---Je parie que vous parlez du nouveau prof de gym. Lança une nouvelle venue.
Tous les regards se tournèrent vers elle. C'était Cécile, la cousine de Michel et Agnès, qui faisait son arrivée et se joignit au groupe.
---Exactement. Fit un des garçons. Et je parie que tu t'es laissée séduire comme tes copines, par ses airs de "m'as-tu-vu" et de garçon de plage.
---Oh, c'est vrai que je le trouve mignon. Mais il est aussi vrai qu'il est un peu fatiguant, avec sa marotte de vouloir faire de nous des champions olympiques. Finalement, je préfère le prof d'histoire-géo qui est aussi très mignon, mais beaucoup plus reposant!
Eclat de rire général. La discussion se poursuivit sur le même ton décontracté pendant quelques minutes, puis la cloche sonna, et tous les élèves se rendirent dans leurs classes respectives, pour une nouvelle journée de découvertes éducatives.
En se séparant, les deux cousines échangèrent un coup d'oeil complice d'encouragement mutuel. Les deux filles étaient enchantées de s'être retrouvées un jour, un peu par hasard, dans ce même établissement de l'avenue Daumesnil.
A la fin des années soixante-dix, leurs parents s'étaient installés dans ce quartier du douzième arrondissement, les Mourier rue de Lyon et les Rivière boulevard Diderot.
Les années passèrent, et se succédèrent les heureux événements dans les deux jeunes familles. Vinrent Elisabeth, Michel et Agnès chez Hugues et Anne Mourier, pendant que voyaient le jour Jean-Luc, Cécile et François, chez Antoine et Nicole Rivière.
Anne Mourier et Antoine Rivière étant frère et soeur, les deux familles se trouvaient liées par les liens du sang. Mais une grande tendresse doublée d'une puissante complicité, les avaient rapprochées davantage encore.
Monsieur Mourier, travaillait à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, et n'avait que la Seine à traverser pour s'y rendre. Son épouse, Anne, s'occupait de sa maison et de ses enfants, et prenait part à des activités à but humanitaire, au sein de diverses associations.
Monsieur Rivière, quant à lui, possédait un cabinet d'architecture situé dans le même immeuble et au même étage que l'appartement familial, ce qui présentait bien des avantages. Son épouse, Nicole, ancien mannequin, consacrait la plus grande partie de son temps à chouchouter sa petite famille. Il lui arrivait cependant, parfois, de faire quelques petits travaux de secrétariat, pour soulager son mari, lorsque l'activité du cabinet l'exigeait.
Aujourd'hui, Elisabeth âgée de dix-sept ans, était en classe de terminale.
Michel, à quatorze ans, était en troisième au lycée Daumesnil, et Agnès, à treize ans, en quatrième dans le même lycée.
Chez leurs cousins, Jean-Luc avait alors vingt ans, et étudiait le Droit. Cécile, âgée de treize ans, comme Agnès, était également en quatrième au lycée Daumesnil, mais dans une classe différente. Enfin, le plus jeune, et bien sûr le plus gâté par tous, François, surnommé "Fanfan", âgé de onze ans, était en classe de sixième au C.E.S Jules Verne, non loin de là.
Agnès et Cécile étaient inséparables, et s'épanouissaient ensemble aux joies et aux découvertes de leur âge.
Agnès, âgée de trois mois de plus que sa cousine, et d'un caractère plus volontaire, imposait parfois gentiment son point de vue et ses décisions à Cécile. Celle-ci n'en prenait jamais ombrage, car elle avait la plus grande confiance dans le jugement d'Agnès. Cette dernière, sportive, de silhouette élancée et bien proportionnée, devait sa ligne aux cours de danse classique et moderne, qu'elle suivait avec plaisir et assiduité. Un joli visage aux yeux noirs, une longue chevelure brune, et un sourire toujours au bord des lèvres, reflétaient un caractère optimiste et généreux.
A l'opposé, blonde aux yeux verts et d'une silhouette un peu fragile, fine et élégante, Cécile offrait plutôt le portrait de la jeune fille sage, rêveuse et romantique, à la personnalité calme et attachante. Elle faisait partie d'un club de théâtre amateur, au sein duquel elle se sentait bien, entourée de ses amis.
Les deux adolescentes se retrouvaient presque tous les soirs chez l'une ou l'autre, pour faire leurs devoirs, puis bavarder en écoutant de la musique.
Il arrivait parfois qu'Elisabeth, la soeur aînée d'Agnès, les rejoignît, lorsque son emploi du temps le lui permettait, et que leurs rires l'appelaient. Elle était déjà, à dix-sept ans, une vraie demoiselle, raisonnable et mûre, qui apportait beaucoup à ses frère et soeur, par sa réflexion et sa sagesse. Naturellement jolie, blonde et bouclée, aux yeux bleu pastel, elle était un modèle de féminité pour Agnès. Elisabeth préparait son baccalauréat avec tout le sérieux requis, mais savait aussi parfois prendre le temps de jouer et de rire avec ses cadets. Elle se sentait très heureuse entourée des siens, et ne leur échappait que pour se plonger dans la lecture d'innombrables livres, qu'elle amassait et dévorait avec passion.
Certains soirs, son travail achevé, Michel rejoignait les trois filles dans la chambre d'Agnès. C'étaient alors des éclats de rires et des cris de joie, jusqu'à l'heure du dîner. Ce grand garçon aux cheveux châtain clair et aux yeux bleus était apprécié de tous. Il émanait de sa personne une aura de gentillesse et de bienveillance. Parfois, un bref éclat dans ses yeux, ou un coin de sourire moqueur, révélait une pointe de malice ou de taquinerie envers ses interlocuteurs. Mais nul n'aurait songé à lui en tenir rigueur.
C'était un bon élève, un bon camarade, et il appartenait à la troupe des Scouts de France de sa paroisse, à laquelle il consacrait une partie de ses temps de loisirs. Sportif accompli, pratiquant la natation intensive, il était aussi le bricoleur de la bande, et s'adonnait au radiomodélisme de petits avions qu'il construisait lui-même.
Parfois, le dimanche, les deux familles partaient à la campagne pour faire voler ces petits modèles, et pique-niquer ensemble. C'étaient de grands moments de bonheur et de rires.
Souvent, à l'occasion de ces sorties en famille, on évoquait, la possibilité prochaine de posséder une belle et grande maison à la campagne, dans un joli coin de France. Un endroit où les deux familles pourraient se retrouver pour passer une partie des vacances, ou les fêtes de Noël.
Les parents affirmaient que cela viendrait un jour, et qu'il ne fallait pas désespérer. Mais les enfants trouvaient que cela tardait bien à venir.
Ce n'était pas vraiment un problème financier pour les parents, mais plutôt le souhait de découvrir la "perle rare", le coup de foudre pour une petite propriété en Normandie ou en Sologne, ou plus loin encore, pourvu que cela soit partagé par tous.
Chapitre 2
Parure d'hiver...
Pour les lycéens, ce fut une journée sans histoire. A l'heure de la sortie, en milieu d'après-midi, le jeune trio se retrouva devant l'école, pour échanger quelques mots avec d'autres élèves. Puis, Michel, Agnès et Cécile reprirent ensemble le chemin de la maison.
---Nous prendrons Fanfan, au passage, devant son école, dit Cécile.
Les deux autres acquiescèrent. Le C.E.S Jules Verne n'était qu'à quelques centaines de mètres plus loin, de l'autre côté de l'avenue.
Les trois enfants attendirent quelques minutes, en discutant. Puis les portes s'ouvrirent, et un flot d'élèves jaillit du porche. Fanfan apparut bientôt, entouré de ses camarades.
---Michel, Agnès, Cécile! S'écria-t-il. C'est sympa d'avoir pensé à m'attendre. Il leur sauta au cou et les embrassa tour à tour. Fanfan était le plus jeune, et bien sûr, le chouchou de la bande. Tous l'adoraient, pour sa gentillesse et son espièglerie, ses cheveux clairs coiffés en brosse, et son regard pétillant de malice. Mais Michel éprouvait une affection toute particulière pour son jeune cousin, auquel il aimait apprendre toutes sortes de choses, et dont il appréciait la curiosité intelligente. Il lui passa le bras sur l'épaule, affectueusement.
---Tu n'aurais pas un petit creux, par hasard, Fanfan?
---Oh! Si, dis donc! Je prendrais bien un goûter.
---Alors, tous à la boulangerie! Décida Michel. C'est moi qui régale.
---Bravo! Bonne idée! S'écrièrent les deux filles. Et puis, ajouta Cécile, il fait un froid de canard, et ça m'a donné une faim de loup.
---Je ne sais pas si tes loups et tes canards vont faire bon ménage, remarqua Michel, mais je suis bien d'accord avec toi.
Tout le monde rit.
Quelques instants plus tard, les quatre enfants firent irruption dans la boulangerie où ils avaient leurs habitudes, pour s'y procurer force brioches, pains aux raisins et pains au chocolat. Puis, tous se rendirent chez les Rivière, boulevard Diderot, pour y passer un moment de détente.
Deux heures plus tard, Michel et Agnès ressortirent de l'immeuble, à la nuit tombante, pour regagner l'appartement de leurs parents, rue de Lyon. Ils furent saisis par le froid vif et piquant qui était tombé sur la ville, pendant qu'un voile de brouillard pénétrant descendait jusqu'à terre. La nuit promettait d'être glaciale.
En chemin, ils croisèrent dans la brume quelques silhouettes recroquevillées de passants attardés, regagnant leur foyer d'un pas pressé. La vague de froid brutale semblait en avoir surpris plus d'un.
Michel avait souvent une pensée pour les humbles et les pauvres, et dit à sa soeur :
---Par une nuit comme celle qui s'annonce, des gens sans logis vont mourir de froid, et l'on aura encore rien fait pour l'éviter.
---C'est révoltant, répondit Agnès, mais j'espère quand même que cela n'arrivera pas. Comment, à notre époque, de telles choses peuvent-elles encore se produire, alors que par ailleurs, on gâche tant d'argent et d'énergie pour des futilités ou des causes douteuses.
Quelque instant après, ils atteignirent l'entrée de leur immeuble, et s'y engouffrèrent en frissonnant. Au troisième étage, une douce chaleur régnait dans l'appartement où, derrière la porte, les guettait Maître Chat.
Ils embrassèrent leurs parents et câlinèrent Maître Chat. Bientôt, l'on passa à table, où la discussion débuta sur les rigueurs de l'hiver et dériva curieusement, très vite, sur la vie dans les pays chauds!
Le dîner avalé, on s'attarda un moment devant la télévision, tandis qu'Anne Mourier et Agnès finissaient de desservir la table et de ranger la cuisine.
---Merci, ma chérie, dit Mme Mourier, tu peux aller te coucher, je finirai cela demain matin.
---D'accord. Bonne nuit, Maman.
Puis, Agnès passa au salon.
---Bonne nuit, Papa. Ne veille pas trop tard. Tu sais que tu te lèves tôt.
---Promis, répondit-il en souriant.
Elle embrassa son père, dit bonsoir à son frère et à sa soeur, qui somnolaient devant une émission inconsistante, et disparut dans sa chambre.
Le lendemain matin, il n'y eut pas de revue de pingouins! Mais Agnès se réveilla avec un sentiment inhabituel. L'esprit encore cotonneux des brumes d'un sommeil réparateur, elle tenta de percevoir et de situer la cause de cette sensation inaccoutumée. C'est en se levant, à l'écoute des bruits familiers, qu'elle comprit mieux ce qui avait changé. Elle entendait distinctement les mille bruits furtifs de sa mère, s'affairant aux préparatifs du petit déjeuner, mais la rue était curieusement calme, pour un mardi matin, et les rares sons qui lui en parvenaient, étrangement feutrés.
Après avoir enfilé un survêtement, elle ouvrit sa fenêtre et ses volets, et poussa un petit cri de surprise et de ravissement.
La rue de Lyon offrait un spectacle bien inhabituel. Pendant la nuit, elle s'était habillée d'un lourd manteau de neige, qui la rendait lumineuse et scintillante, malgré l'heure matinale.
Agnès posa ses mains sur la neige qui s'était déposée, en une couche épaisse, sur la barre d'appui de sa fenêtre, puis porta ses mains à ses joues. La sensation de fraîcheur éprouvée lui confirma qu'elle ne rêvait pas. Agnès adorait la neige, si rare à Paris, et elle en fut remplie de bonheur.
Toute frétillante, elle se mit à confectionner une belle boule avec la neige accumulée sur le rebord de sa fenêtre, puis s'en fut, en courant, dans la chambre de son frère qu'elle secoua dans son lit.
---Debout, paresseux! C'est l'heure de se lever. Regarde, il y a quelque chose pour toi...
Le pauvre garçon ouvrit un oeil hagard sur la furie qui venait de le ramener brutalement à de dures réalités, et n'eut pas le temps d'esquiver la boule blanche qu'Agnès lui écrasa traîtreusement sur la tête. Saisi, Michel poussa un hurlement.
---Au secours! On m'assassine...
---Viens voir, l'invita sa soeur, il y a au moins vingt centimètres de neige dans la rue.
Un peu groggy, le garçon s'ébroua et ouvrit sa fenêtre et ses volets. Il se pencha un instant pour contempler sa rue.
---Tu as raison, soeurette, c'est rudement tombé, cette nuit.
Puis, des deux mains il prit en une seconde un gros paquet de neige, et se rua sur sa soeur pour la lui faire ingurgiter de force.
Agnès se débattit pour tenter d'échapper aux représailles de Michel.
---Arrête, Michel. Je suis une fille. Tu n'as pas le droit!
---Ben, tiens! Fit-il. Et Agnès sentit le froid de la neige sur ses dents.
Il s'ensuivit tant de chahut et de cris, que Mme Mourier, inquiète, survint en courant, suivie de près par Elisabeth. Mais tout finit, bientôt, par des rires, autour d'un grand pot de chocolat fumant et de tartines beurrées et confiturées.
Ce fut un matin différent, et ce fut une journée différente.
En quittant leur immeuble, pour se rendre à l'école, Michel et Agnès purent constater que la couche de neige faisait bien la vingtaine de centimètres à laquelle ils l'avaient évaluée. De jolis flocons tombaient encore doucement, et le froid était pénétrant. Au moins, cela empêcherait la neige de fondre trop vite, et permettrait aux enfants d'en profiter plus longtemps.
Sur la chaussée rendue glissante, les rares voitures déjà en circulation roulaient doucement, en faisant de petites embardées facilement rattrapées.
Tous les bruits de la rue arrivaient comme tamisés aux oreilles des enfants. Le jour n'était pas encore levé, mais les concierges et gardiens d'immeubles étaient à l'ouvrage sur les trottoirs, maniant maladroitement pelles et balais à neige, ou jetant sur le sol de grosses poignées de sel.
Bien sûr, Michel et Agnès échangèrent quelques boules de neige encore immaculée, pour se mettre en train, mais ils réservaient leurs forces pour pratiquer ce genre d'exercice avec leurs camarades.
Soudain, un éclair blanc fendit l'air, et Michel reçut une énorme boule dans la figure. Il eut le temps d'apercevoir, au coin de la rue, les visages hilares de Marc Gaubert et Claude Lanou, deux scouts de sa troupe, qui venaient de passer à l'offensive. La réplique fut foudroyante. Agnès prit immédiatement le parti de son frère, et une brève bataille fut livrée, à l'issue de laquelle les deux scouts se rendirent en riant.
---Ta frangine a une drôle de technique, dit l'un des deux assaillants à Michel, en secouant son anorak pour en faire tomber la neige.
---C'est parce qu'elle n'a peur de rien, répondit Michel, et je préfère l'avoir dans mon camp. Ca vous apprendra à mieux évaluer les capacités de l'adversaire, à l'avenir.
Puis, les quatre enfants firent quelques pas ensemble, et se séparèrent au coin d'une rue, car les deux scouts fréquentaient une autre école.
L'avenue Daumesnil était magnifique, toute de blanc vêtue, et Michel et Agnès se sentaient le coeur en fête.
La journée se passa dans une atmosphère gaie et lumineuse. Même les professeurs avaient l'air de bonne humeur, conquis par la joie de l'événement. On travailla néanmoins un peu... Et l'heure de la sortie arriva.
Au retour, comme la veille, on prit Fanfan au passage, et après une étape indispensable à la boulangerie, les quatre se rendirent, dans un joyeux charivari de volées de neige, à l'appartement des Mourier, rue de Lyon.
Lire la suite du roman : EXT LP PLOUERNIC
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Chapitre 1
Un nouveau copain.
Michel grimpa, quatre à quatre, les marches branlantes du vieil escalier de bois. Le local de patrouille se situait dans les combles d’un antique immeuble de la rue Traversière. Ce grenier appartenait au père de l’un des scouts, qui le mettait gracieusement à leur disposition.
Après avoir gravi les cinq étages, sans ascenseur évidemment, Michel, essoufflé, s’arrêta net sur le pas de la porte du local, et resta un instant ahuri à la vue du spectacle qui s’offrait à lui. C’était un capharnaüm indescriptible, et chacun semblait prendre un malin plaisir à en rajouter.
Des armoires avaient été vidées, des malles débordaient de leur contenu, et il régnait là une activité frénétique. Dans son local de 15 mètres carrés, la patrouille avait un peu de mal à stocker son matériel et ses subsistances, de façon rationnelle et pratique.
---Qu’est-ce que vous avez encore perdu? S’informa Michel.
---Ah! C’est toi, dit Marc Gaubert, le C.P (Chef de Patrouille). On cherche la boîte où sont rangés les totems, les photos et les souvenirs de camp. Tu n’aurais pas ta petite idée, par hasard?
---Bien sûr, elle est dans le tiroir de la table!
---Hein! Mais c’est qu’il a raison, le bougre, dit un autre.
---Facile, les gars. Fallait me demander!
---C’est malin, dit Bernard Duthuit, le second de patrouille. Bon, allez les gars, on remballe tout et on remet de l’ordre. Et rapidos! On a une réunion à faire.
Un moment plus tard, le local avait repris son aspect habituel, et les garçons purent prendre place autour de la grande table, aux emplacements qu’ils s’étaient attribués, par habitude, au fil des années. Chacun avait posé devant lui la silhouette, découpée dans du plastique sombre, de son totem. Le C.P invita au calme, et nota les noms des présents et des absents. Il dit:
---Notre camarade Claude Lanou, « Mangouste », ne viendra pas à la réunion. Sa mère a téléphoné chez moi pour l’excuser. Il paraît qu’il a la rougeole! Alors, un conseil, n’allez pas le voir tant qu’il est contagieux. Par ailleurs, nous allons avoir un petit nouveau, qui doit venir à cette réunion. Je lui ai dit de venir à la demie, afin qu’il ne nous trouve pas, précisément comme c’était le cas il y a un quart d’heure, dans une fichue pagaille. Il s’appelle José Aguilon-Siau, il a 15 ans et il est très sympa. D’origine espagnole, je crois. Son père a disparu. Mais j’ai rencontré sa mère, qui est très gentille et qui me l’a chaudement recommandé. Alors essayez, pour une fois, de ne pas avoir l’air d’une bande de clochards...
---Houuu! Chiqué! Remboursez! Manifestèrent-ils, pas d’accord.
---Bon! Bon! Ça va, je retire « clochards ». Bref, faites-lui bon accueil.
A l’ordre du jour, nous avons maintenant: le prochain camp d’été, l’état de nos finances (voir Aigle blanc, notre trésorier-économe), les réparations du local à voir avec le père de Dauphin, et le remplacement du matériel usagé (gamelles, cordes, etc...)
Ainsi se poursuivit la réunion, avec sérieux, mais dans la bonne humeur, jusqu’à ce qu’on frappe à la porte. Bernard Duthuit, dit « Sanglier », le second de patrouille, alla ouvrir. Un grand garçon brun, au teint hâlé, et au regard profond, se tenait là, un peu intimidé. Il sourit à « Sanglier », et se présenta.
---Bonjour, je m’appelle José Aguilon, et...
---Salut, José! Firent en choeur les sept autres scouts assis là.
Bernard le fit s’approcher et les lui présenta un à un:
---José, je me présente, Bernard Duthuit dit « Sanglier », et voici Christophe Rouquier dit « Dauphin », notre champion de natation. Joël Besson, dit « Bison », notre « cuisto » et gros mangeur. Philippe Trévoux, « Aigle blanc », notre trésorier-économe (quelquefois trop économe!). Fabien Martinez, « Poulain ». Yannick Lebeau, « Colibri ». Michel Mourier, « Loutre », et enfin, Marc Gaubert dit « Epervier », notre chef de patrouille, que tu as déjà rencontré. Ce soir, il en manque un, qui a la rougeole, et que tu verras plus tard, il s’agit de Claude Lanou dit « Mangouste », le plus jeune. Au nom de tous, je te souhaite la bienvenue dans la patrouille des « Chevreuils », et j’espère que tu te sentiras bien parmi nous. Nous nous efforcerons de faciliter ton intégration à la grande famille des scouts. Dans l’immédiat, je t’invite à prendre place autour de cette table. Nous étions justement en train de parler du prochain camp d’été.
José prit place sur un banc, entre Michel Mourier et Marc Gaubert, le C.P. La réunion continua tard dans la soirée. Au fur et à mesure, Michel mettait José au courant, à voix basse, de tout ce qui concernait la troupe et la patrouille, et l’informait de tout ce qu’il devait savoir. Joël Besson avait sorti d’une de ses poches un gros paquet de cacahuètes. Il en offrit une tournée à ses camarades, et se chargea d’engloutir le reste du paquet. On n’arriva pas à se décider sur la destination précise du prochain camp d’été, faute d’informations suffisantes sur la région des Cévennes, qui attirait particulièrement les garçons. Pour les autres points de l’ordre du jour, des décisions furent prises, et vint l’heure de quitter le local.
---Déjà vingt heures trente, s’étonna Philippe Trévoux. Il faut que je me dépêche, mon père n’aime pas dîner trop tard.
---Une seconde, Philippe! Le rappela Epervier. Michel, je vois que tu as commencé à prendre José en main. Je compte sur toi pour le parrainer et le conseiller pour ses débuts dans la patrouille. Là-dessus, comme il est tard et que Bison a fini son paquet de cacahuètes, je clos la réunion. Salut à tous, et n’oubliez pas de vous procurer des documents sur les Cévennes.
Les garçons quittèrent le local et se séparèrent rapidement sur le seuil de l’immeuble.
Michel resta quelques instants, à discuter sur le trottoir avec José Aguilon. Celui-ci l’invita à passer, le lendemain, après l’école, au magasin d’antiquités que tenait sa mère, non loin de là, sur l’avenue Daumesnil.
---Tu verras, dit-il, ça se trouve sous l’une des arches des voies ferrées de l’ancienne gare de la Bastille. Bon, je me sauve, ma mère doit m’attendre. Bonsoir Michel.
---OK, à demain, salut José.
Les deux garçons échangèrent une solide poignée de mains, et se séparèrent pour rentrer chez eux, José vers l’avenue Ledru-Rollin et Michel vers la rue de Lyon.
Michel remonta son col, car les soirées étaient encore fraîches, en ce mois de mars. Puis, les mains dans les poches, il se hâta de parcourir les quelques centaines de mètres qui le séparaient de son immeuble. Il pensa que le « petit nouveau » (pas si petit que ça, d’ailleurs) avait l’air bien sympathique, et son regard franc et ses façons directes plaisaient à Michel. Celui-ci, malgré ses 15 ans, savait qu’il se trompait rarement dans sa première impression, et il était heureux de compter un nouvel ami dans la patrouille.
Il poussa la lourde porte de l’immeuble et, négligeant l’ascenseur, monta à pieds les trois étages. Puis, il sortit ses clefs et pénétra dans l’appartement où régnait une douce chaleur. Il y flottait les effluves d’une bonne soupe de légumes, comme seule sa mère savait la préparer.
Maître-Chat, le compagnon des bons et mauvais jours, vint se frotter à ses jambes, en signe d’affection et comme pour lui dire: « où étais-tu encore? Je me suis fait du mauvais sang ». Michel le prit dans ses bras et lui fit quelques papouilles affectueuses, puis passa par la cuisine pour embrasser sa mère. Sa tante Nicole était là aussi, et Michel se rappela qu’on était mercredi, jour où traditionnellement les deux familles dînaient ensemble.
Ayant embrassé l’une et l’autre, il se rendit au salon où se trouvaient les autres membres des deux familles. Il y avait là son père le Docteur Hugues Mourier, son oncle Antoine Rivière, ses deux soeurs Elisabeth et Agnès, et ses cousins Cécile et François. Ce dernier était le plus jeune, et tout le monde l’appelait Fanfan.
L’ambiance au salon était très animée. Pendant que les deux hommes essayaient de discuter en prenant un verre, les quatre enfants avaient déplacé une partie des fauteuils ainsi qu’une table basse. Dans l’espace ainsi libéré, les filles, bizarrement accoutrées, semblaient vouloir défiler sans parvenir à ne pas s’écrouler de rire. Elles avaient l’air de bien s’amuser, et leurs rires étaient communicatifs. Michel rit de bon coeur à ce spectacle, tout en demandant à Fanfan:
---Elles sont tombées sur la tête?
---Non, pas du tout, répondit le benjamin de la famille. Mais je crois qu’Agnès veut participer à un concours, et elles sont en train de répéter...
---Ah, bon!
Là-dessus, les filles eurent l’air de vouloir se calmer, et Cécile vint faire la bise à son cousin. Michel voulut en savoir plus.
---Quel est ce concours auquel tu veux participer, Agnès?
---C’est un concours de mannequins amateurs, organisé par ma revue « Ado et Femme », et doté d’un premier prix de 20 000 Francs. C’est pas mal, non?
---Ah! C’est une jolie somme. Et tu vas tenter ta chance?
---Ben oui, si j’arrive à garder mon sérieux!
---Effectivement, ça m’a l’air d’être la partie la plus délicate!
Un instant, Michel contempla sa soeur. C’était vrai qu’elle avait grandi, et qu’elle était déjà une bien jolie adolescente. Son doux visage ovale, ses grands yeux noirs, ses longs cheveux très bruns, et son éternel sourire à fleur de lèvres faisaient craquer, il le savait, plus d’un garçon du lycée. Et son jeune corps de femme parfaitement proportionné, et sa démarche souple et féline, n’étaient pas faits pour en modérer les effets. Plus d’un copain lui avait demandé de parler à Agnès, en sa faveur, mais il avait toujours refusé de s’immiscer dans ce genre d’affaire.
---Mais, reprit-il, je crois que tu as toutes tes chances.
---C’est ce que je pense aussi, dit Elisabeth. Et puis, qui ne tente rien n’a rien!
---Et tu ne sais pas tout, Michel, ajouta Cécile. Si elle gagnait le concours, en plus des 20 000 Francs, elle passerait à la Télé dans l’émission « Jeunes Révélations », animée par Wintie Opheler, la star des ados.
---Ouais, c’est génial! Approuva Michel, qui était un peu en dehors du coup pour tout ce qui touchait à cet univers. Et bien, je te souhaite bonne chance, frangine.
---Merci, Michel.
Sur ces bonnes paroles, Anne Rivière invita tout le monde à passer dans la salle à manger, pour le dîner.
Comme souvent, le mercredi, le dîner se passa dans le chahut et la bonne humeur, mais les Mourier et les Rivière étaient très attachés à cette tradition qui avait contribué à renforcer les liens d’affection réunissant les deux familles.
Evidemment, on s’étendit longuement sur la candidature d’Agnès à ce fameux concours, qui serait au moins une bonne occasion de s’amuser. Michel parla un instant de sa réunion, et du « petit nouveau » qui venait d’entrer dans la patrouille. Agnès voulut en savoir plus, comme à son habitude, puisqu’elle connaissait déjà tous les autres scouts. Michel fit un bref portrait de José, et conclut pour Agnès:
---Après tout, si tu veux en savoir plus, tu n’auras qu’à passer le voir avec moi, demain après l’école. Il m’a dit que sa mère avait un magasin d’antiquités sous les arcades de Daumesnil.
Après le dîner, on passa un moment au salon, à discuter en buvant des tisanes, puis il fut temps, pour les Rivière, de rentrer chez eux, à deux pas de là, boulevard Diderot.
Dès qu’ils furent partis, Elisabeth, Michel et Agnès embrassèrent leurs parents et allèrent se coucher, car le lendemain il y avait école.
Agnès s’endormit sur des images de défilés de mannequins des plus grandes agences. Un couturier en renom se penchait vers elle pour l’inviter à rejoindre son équipe...
Un moment plus tard, comme chaque soir, Maître-Chat poussa la porte de sa chambre et sauta délicatement sur son lit, où il se pelotonna à ses pieds, pour la nuit.
Chapitre 2
Une journée de routine!
En ouvrant ses volets, à la clarté exceptionnelle du jour naissant, Agnès se dit que ce serait une belle journée. Elle se vêtit rapidement et passa dans la chambre de Michel, pour l’arracher à son dernier sommeil. Puis, elle se rendit à la cuisine où sa mère, très matinale, lui avait déjà servi son petit déjeuner.
---Bonjour Maman. Tu as bien dormi?
---Parfaitement bien, ma chérie. Et toi?
---Oh! Super! Même si j’ai fait un tas de rêves bizarres. Figure-toi que je participais à une sorte de sélection de mannequins de classe internationale, dans un hôtel somptueux, dans un pays que je n’ai pas pu identifier. Et puis, il s’est passé un tas de choses extravagantes, et il me semble que j’ai été enlevée avec d’autres filles, par des gangsters masqués. Ceux-ci nous ont dit qu’ils nous rendraient notre liberté, lorsque nos familles ou nos directeurs d’agences auraient payé une forte rançon, pour chacune de nous.
---Alors, dit Mme Mourier en souriant, quelqu’un a dû payer ta rançon puisque tu es là ce matin.
---Sûrement.
A ce moment Michel et Elisabeth arrivèrent en se chamaillant comme des gosses. Ils embrassèrent leur mère et se mirent à table. Elisabeth prit sa mère à témoin.
---Maman, tu veux bien dire à cette espèce de je ne sais quoi de se servir de SA serviette de bain, et pas de la mienne.
---Mais Elisa, je t’ai dit que c’était par pure distraction, s’excusa Michel.
---Bon, mes enfants, intervint Anne Mourier, essayez de vous organiser pour éviter ce genre de problème, et prenez vite votre déjeuner, sinon vous arriverez en retard à l’école.
Chacun plongea dans son bol, et l’incident fut clos.
Un peu plus tard, Elisabeth s’en alla vers son lycée, et Michel et Agnès vers le leur.
Un an seulement séparait les deux enfants, entre lesquels s’était établie, au fil des ans, une étroite complicité doublée d’une profonde affection.
Beaucoup de frères et soeurs de leur âge semblaient trouver plaisir à se disputer continuellement. Cela n’était pas leur cas. Ils avaient compris qu’il était plus sage de garder son énergie pour des choses utiles, et de faire bloc.
Les trajets école maison école étaient des occasions d’échanges et de discussions enrichissantes pour l’un et l’autre. Ils avaient fini par se connaître parfaitement, et parfois un simple battement de cils en disait plus que de longs discours.
Si Elisabeth était pour Agnès un modèle de féminité, son frère était un peu l’image de celui qu’elle aimerait rencontrer un jour. Gentil, doux et fort en même temps. Et s’il était beau aussi, ce serait encore mieux!
Au lycée, ils retrouvèrent Cécile, leur cousine, en grande conversation avec quelques autres élèves. Les deux cousines s’entendaient également très bien, mais leurs relations étaient celles de fille à fille, et leurs conversations plus féminines. Cécile quitta ses camarades pour accueillir ses cousins.
---Michel, Agnès! Devinez qui m’a écrit une longue lettre passionnante?
---Le père Noël, hasarda Michel. Ce qui fit glousser sa soeur.
---Mais non, sot!
---Brad Pitt! Emit Agnès, dans le même registre.
---Ah! Vous êtes bêtes tous les deux, quand vous vous y mettez. C’est Karin, qui m’a écrit.
---Karin Blumer? Demanda Agnès.
---Evidemment! On n’en connaît pas d’autre, que je sache.
---Mais c’est super, reprit Michel, et les nouvelles sont bonnes?
---Excellentes. Elle vous embrasse très fort, et dit qu’elle pense beaucoup à nous, et attend impatiemment les prochaines vacances où nous pourrons nous retrouver à Kerzuirec*. Mais je vous apporterai la lettre ce soir. J’ai oublié de la prendre.
Puis, la cloche sonna et les élèves rejoignirent leurs classes.
La journée s’écoula au rythme habituel, et à cinq heures les enfants se retrouvèrent sur l’avenue. Ils passèrent prendre Fanfan. Son collège, le C.E.S Jules Verne, était sur leur chemin. Fanfan était toujours heureux de les voir, à la sortie de l’école. Mais il avait une tendresse particulière pour son grand cousin, qui lui enseignait tant de choses, et qui était toujours disponible pour lui. En chemin, les enfants se séparèrent.
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* Lire : « Mystères à Plouernic ».
---On va voir un nouveau copain, dit Michel, un scout, qui a une boutique sous les arches, un peu plus loin.
---On se retrouve à la maison tout à l’heure, Cécile, ajouta Agnès. Et n’oublie pas la lettre de Karin.
---T’en fais pas.
Cécile et Fanfan prirent le boulevard Diderot, tandis que Michel et Agnès continuaient sur l’avenue Daumesnil.
Peu après la fourche avec la rue de Lyon, ils s’arrêtèrent devant un magasin bourré d’un tas de vieilleries, dont certaines étaient fort belles.
---Ce doit être ici, dit Michel. C’est drôle, je suis passé des centaines de fois là-devant, sans jamais vraiment y prêter attention.
---Alors, observa Agnès, tu ne dois pas être un bon client pour les antiquaires.
Michel poussa la porte vitrée, ce qui fit sonner un tas de petits tubes métalliques accrochés au-dessus. Les deux enfants entrèrent et refermèrent la porte. Il n’y avait personne. Ils se mirent à examiner les objets exposés sur des étagères ou dans des vitrines. Il y avait aussi des bibliothèques, croulant sous le poids d’innombrables vieux livres, aux reliures de cuir patinées par le temps.
---C’est Elisa qui se régalerait ici, avec sa marotte des vieux grimoires, remarqua Agnès, il faudra lui donner l’adresse. A moins qu’elle ne connaisse déjà... Eh! Michel regarde çà! Ces petits objets en porcelaine sont adorables!
---Tu as raison, c’est très mignon.
Puis, une grande femme brune, très élégante, fit son apparition à leurs côtés.
---Bonjour, puis-je vous être utile, jeunes gens?
---Oh! Bonjour Madame, firent-ils ensemble. Puis, Michel: Etes-vous Madame Aguilon?
---Non, jeune homme, je suis Madame Siau. Aguilon est le nom de mon fils José.
---Ah! Je comprends. Je vous prie de m’excuser.
---Mais, c’est sans importance. Seriez-vous un ami de José?
---Et bien, oui, je fais partie de la patrouille de scouts, et je connais José depuis hier soir, seulement. Il m’a proposé de passer le voir après l’école, et me voici. Je m’appelle Michel Mourier, et voici ma soeur Agnès.
---Dans ce cas, soyez les bienvenus tous les deux. Les amis de José sont toujours les bienvenus chez nous. Je pense qu’il ne va pas tarder. Il avait peut-être une petite course à faire. Allez-vous dans le même lycée que lui?
---Non, Madame Siau, nous allons au lycée Daumesnil.
Là-dessus, la porte s’ouvrit de nouveau, et José apparut, son cartable à la main. Il aperçut Michel et Agnès. Après avoir posé son cartable dans un coin et embrassé sa mère, il vint à eux et serra la main de Michel.
---Excuse-moi, Michel. J’ai dû te faire attendre; puis se tournant vers Agnès, et qui est cette charmante personne?
---C’est ma soeur Agnès. Agnès, je te présente José Aguilon, un nouveau dans la troupe.
José et Agnès échangèrent un sourire et une poignée de mains.
---Je suis content de te connaître, Agnès.
---Moi aussi, José...
Les mots lui étaient venus de façon automatique. Elle se sentit envahie par une sensation étrange, sous le regard profond de ce beau garçon de quinze ans. Il émanait de lui comme une aura de gentillesse et de spontanéité, à laquelle Agnès fut sensible, au delà de ce qu’elle pouvait imaginer.
Madame Siau regardait Agnès, et dut percevoir le léger trouble qui s’était installé. Elle invita les enfants à passer dans l’arrière-boutique, où un petit salon cuisine avait été aménagé pour ce genre de circonstance. Elle expliqua:
---Cet endroit nous évite des allées et venues inutiles entre l’appartement et ici. Comme cela, José peut étudier et faire ses devoirs à côté de moi, ce qui est plus agréable. Et lorsque j’ai besoin de m’absenter pour une raison ou une autre, José peut tenir le magasin un moment, et il est tout à fait capable de faire une vente, si le cas se présente!
---Ce doit être un métier très agréable, dit Agnès, que de manipuler et négocier tous ces vieux objets chargés d’histoire.
---Vous avez raison, Agnès, c’est un travail plaisant et passionnant, qui nous ramène parfois vers des époques lointaines, où l’art avait un autre sens que celui qu’il croit avoir aujourd’hui. Autrefois, les artistes oeuvraient souvent dans l’anonymat le plus complet, à l’exception de ceux qui avaient été remarqués par quelque riche mécène. Les rois et les princes étaient alors les véritables commanditaires de leurs créations. Mais combien de peintres ou de sculpteurs, d’un immense talent, sont morts dans un extrême dénuement...
« Aujourd’hui, seule compte la spéculation, qui n’enrichit que des ignorants dépourvus de toute sensibilité artistique. Il n’est que de voir certaines créations hideuses et inutiles telles que les colonnes de Buren, ou encore cet édifice inesthétique qui trône sur la place de la Bastille. Comme si une capitale avait besoin de deux opéras...
« L’art, c’est cette étincelle qui brille dans les yeux de l’acheteur d’une vieille pendule. L’art ne prend tout son sens que dans le bonheur de celui qui le crée, ou de celui qui le contemple. L’argent ne procure que l’orgueil de la possession d’une oeuvre.
« Mais je crois que je vous ennuie avec mon verbiage. Alors, changeons de sujet. Désirez-vous prendre un jus de fruit ou une boisson gazeuse?
---Allons, dit José, ne vous gênez pas, nous sommes entre amis.
---Alors, je boirai un jus de fruit, dit Michel.
---La même chose pour moi, dit Agnès.
Mme Siau sortit une bouteille d’un réfrigérateur, tandis que José posait quatre verres sur une table basse. Puis, Mme Siau invita Michel et Agnès à s’asseoir dans des fauteuils, et l’on trinqua, au jus d’orange, à cette nouvelle amitié. Michel et José se mirent à parler de scoutisme, camps, escalade et secourisme, et ne virent pas Mme Siau entraîner Agnès dans le magasin, afin de lui montrer les plus belles pièces qu’elle avait en vente. Agnès était fascinée par l’érudition de cette femme à l’abord si simple, et le temps passa sans qu’elle s’en rendît compte.
Enfin, elles rejoignirent José et Michel, qui étaient toujours en grande conversation. José avait l’air passionné par leur débat, et Agnès le contempla longuement, à son insu, malgré elle. Il était vraiment très beau. Soudain, il posa les yeux sur elle, et lui sourit gentiment. Elle ne put détourner son regard de ces grands yeux noirs.
---Maman t’a montré ses trésors? Lui demanda-t-il.
---Oui, oui, répondit-elle, un peu gênée. C’est vraiment magnifique.
Michel consulta sa montre et se leva enfin.
---Oh, lala! Nous avions promis à Cécile et Fanfan -ce sont nos cousins- de les retrouver à la maison. Mais le temps est passé à toute vitesse, et je crois qu’ils vont nous sonner les cloches. Excusez-nous, Madame Siau, mais nous devons vraiment y aller.
---Mais oui, allez-y vite, mes enfants. Je ne voudrais pas que vous vous fassiez gronder par vos cousins.
---Au revoir, Madame, dit Michel. Et merci pour le jus d’orange.
---Au revoir, Michel, à très bientôt. Quant à vous ma petite Agnès, vous serez aussi la bienvenue chaque fois que vous aurez envie de parler d'arts ou d’histoire. Entre nous, c’est à moi que ça fait le plus plaisir. Allez, je vous embrasse.
---Alors, moi aussi je l’embrasse, dit José.
Un peu rose de confusion, Agnès laissa José lui faire les quatre bises « réglementaires ».
José et sa mère les raccompagnèrent jusque sur le trottoir, et leur firent de petits signes de la main, tandis qu’ils reprenaient le chemin de la maison.
Michel regarda sa soeur, elle était toute songeuse.
---Alors, comment tu les trouves?
---Sympas.
---C’est tout? D’habitude, tu m’en aurais fait une phrase d’un quart d’heure, sans respirer!
Agnès ne put s’empêcher de sourire. Elle avait chaud au coeur, mais n’osait pas le montrer à son frère.
---Ils sont adorables, dit-elle. On retourne les voir demain?
---Pas de problème, soeurette.
---Génial!
Puis elle passa son bras sur l’épaule de son frère, ce qu’elle ne faisait que très exceptionnellement.
---Tu es le meilleur frangin de la terre, lui dit-elle.
Interloqué, il lui jeta un coup d’oeil surpris et fit une moue dubitative.
---Tu vas bien, toi?
---Oooh, oui!
Mais comme ils étaient à la porte de leur immeuble, Michel feint de se désintéresser de la question.
---Et bien, tant mieux!
Et il pesa de tout son poids sur le lourd battant de chêne.
---Mieux vaut tard que jamais, grinça Cécile, à leur arrivée. Moi j’ai fini mes devoirs, et Fanfan a presque terminé. Alors, il est sympa le nouveau scout?
---Demande à Agnès, dit Michel. Et excuse-nous, Cécile, on n’a vraiment pas vu le temps passer.
---Boh, c’est pas grave. Alors, Agnès?
---.....
---Dis donc, Michel, elle est devenue muette ta soeur?
---Non, mais elle a pris un coup de soleil, dans le magasin de José.
---Mais non, se décida Agnès, je réfléchissais, c’est tout. Tu me passes la lettre de Karin, Cécile?
---Tiens, la voilà.
Agnès s’installa dans un fauteuil, pour lire la lettre de plusieurs pages, que leur avait adressée leur amie Allemande. Elle s’extasia:
---Le jour où je parlerai aussi bien l’anglais ou l’espagnol qu’elle écrit le français, ma moyenne générale remontera drôlement, les copains.
Quand elle eut fini sa lecture, elle passa la lettre à Michel.
---Tiens, Michel, elle est vraiment mignonne. Il faudra l’inviter pour de prochaines vacances, à passer une semaine avec nous à Paris, puisqu’elle ne connaît pas la capitale. Et nous serons quatre ou cinq à lui servir de guide, et à pousser sa chaise roulante.
---C’est une excellente idée, Agnès, approuva Michel. Il faudra que nous y pensions sérieusement.
Mais il était tard. Fanfan et Cécile reprirent leurs affaires et leurs anoraks pour rentrer chez eux. Ils embrassèrent leurs cousins et leur tante, et Agnès referma la porte derrière eux.
Monsieur Mourier arriva juste pour le dîner. Son travail de médecin-anésthésiste, à l’hôpital de la Pitié, lui imposait parfois des horaires imprévus.
---Tout va bien les enfants?
---Ça va, Papa, assura Michel.
---Rien de nouveau?
---Non, non, la routine.
Comme Agnès restait muette, alors qu’elle était habituellement la plus bavarde, Michel se tourna vers elle:
---Pas vrai, Agnès?
---Mais oui.
Mais sous le regard de son frère, elle sentit le rouge lui monter aux joues, et prit le parti d’en rire:
---La vraie routine, Papa!
Michel riait sous cape. Elisabeth trouva leur comportement curieux. Elle se demanda quelle blague avaient encore imaginée son frère et sa soeur. Elle dit:
---Au fait, il est sympa le nouveau scout?
Du coup, Michel éclata de rire, et Agnès avala sa soupe de travers, ce qui lui évita d’avoir à répondre. Michel le fit, son sérieux retrouvé.
---Il est super, Elisa, et je te conseille d’aller voir le magasin de sa mère, qui est bourré de vieux bouquins. Comme c’est ta maladie...
---Tu me diras où c’est, Michel.
---Dans les arches, au niveau de la fourche Daumesnil-rue de Lyon.
---Je vois où c’est. Mais je n’y suis jamais entrée, ne pensant pas y trouver de livres.
Le dîner terminé, les enfants aidèrent leur mère à débarrasser la table et à ranger la cuisine. Tout le monde se dit bonsoir et alla se coucher.
Agnès s’endormit avec un tourbillon dans la tête. Elle n’osait trop s’avouer les sentiments mitigés qui l’habitaient, peut-être par crainte de l’inconnu. Elle songea qu’un temps infini la séparait encore du lendemain, après l’école.
Lire la suite du roman : EXT LP AGNES