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Romans de société

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Le gardien du dernier poison Frédéric Bernicot, août 2009.

 

 

 

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Le gardien du dernier poison (extrait)

Né en Bretagne, Frédéric Bernicot est docteur en pharmacie et auteur-réalisateur de courts métrages. Le gardien du dernier poison est son premier roman.

Le gardien du dernier poison  « Si la signification du terme suicide est universelle [… je préfère parler d’autolyse pharmaceutiquement assistée […] ce qui signifie la mort de soi-même, par soi-même, via l’administration d’un poison délivré sous la responsabilité d’un pharmacien, ceci étant bien sûr illégal dans notre pays, même s’il n’est pas illégitime d’y penser… »

Cette fiction, liée à une quête de philosophie existentielle, conduira François Mével, pharmacien condamné par la maladie, à dépasser la contradiction présente dans le mythe de Sisyphe ; mais par quelle voie – la révolte, la résignation… – réussira-t-il à briser ou, simplement, à confirmer la parole d’Albert Camus : « Tout l'être s'emploie à ne rien achever » ?

Le gardien du dernier poison. Thème : Roman de société / actualité. Genre : Roman. 70 pages noir et blanc. Format classique 13/20 cm.
http://www.edilivre.com/doc/10710/Le-gardien-du-dernier-poison/Frederic-Bernicot
***

?? Aujourd'hui

Du coin de l’oeil, j’observe Monsieur Truffaut, mon dernier patient de la matinée. Je l’observe avec une attention d’autant plus inhabituelle qu’il appartient, comme moi, à la communauté restreinte des bretons infectés par le microorganisme, et qu’il est, à ce titre, le seul autre malade que je connaisse.

Mais lui, il a choisi de se battre, et s’il sait qu’une infection opportuniste ne manquera pas de l’emporter, il a le courage d’affronter les anémies, asthénies et neutropénies, céphalées, nausées et diarrhées, il a le courage de suivre l’observance de son traitement, il a le courage de continuer à vivre ; lui, il a ce courage qui me manque.

Son regard croise un instant le mien. Il ne sait rien. Il ne saura jamais rien et c’est mieux ainsi, car j’ai soudain honte des conseils que je lui ai prodigués quelques mois plus tôt et que je ne respecterai jamais.

Lorsque ma bouche sèche lui envoie un : Bon appétit ! ; je sais que, pour ma part, le déjeuner se résumera à une diète hydrique. Sans m’attarder, je ferme la pharmacie et me dirige vers le logement situé au dessus.

Alors que je monte les escaliers, un mot s’inscrit en gras dans mon cerveau : contestation ! ; puis, un à un et dans le désordre, les souvenirs d’hier regagnent ma conscience : la consultation et le dîner, le livre dédicacé et le goût amer du cognac, le silence de la
maîtresse de maison et le fauteuil roulant aux trajectoires virtuoses, le dernier regard échangé avec Sartre et surtout… notre pacte implicite.

C’était hier et de son style impersonnel, tiède et hypocrite, rien n’est resté. Hier je ne pouvais pas être je, alors j’étais il. Mais hélas, je suis toujours là, et aujourd’hui, pour raconter la saleté de l’existence, je vous parle au présent.

Le terme : contestation !!! ; clignote. Je ne peux l’écarter de mon esprit et je décide de retrouver le livre. Je fouille la maison ; rien ; il n’est jamais entré chez moi. Et pourtant son souvenir me hante. Il reste deux hypothèses. 1 – Chez Sartre ? Possible… A moins que…

… 2 – Je me dirige au pas de course vers le break. Je constate au passage que son aile droite est cabossée ; aucune importance. J’ouvre la portière et après un examen superficiel, je m’assieds et songe qu’il doit être chez lui, lorsque mon regard se dirige vers un objet de la taille d’un… livre, oui c’est bien lui, sous le siège passager. Un livre pouvant en cacher un autre, je trouve aussi Le mythe de Sisyphe.

Je relis la dédicace : Cher Monsieur Mével, veuillez accepter ce livre en remerciement de votre travail inconditionnel passé et à venir. Nul doute quant au sens du travail à venir.

Ma main feuillette les pages et mon attention se porte, une fois encore, sur la définition de la CCC qui est présentée comme la contestation modérée et argumentée de l’inacceptable, dont l’unique dessein est la recherche constructive et constante de l’amélioration de la condition humaine et de sa place au sein d’un univers indéfiniment plus complexe – auquel il convient de s’adapter proportionnellement.

Bla, bla, bla ?!!!

Non, car à la lumière des derniers événements, une extrapolation se présente à moi : la contestation de l’inacceptable, qui sous-entend une connotation politique, peut aussi s’appliquer à la maladie, en particulier à une maladie incurable. Jusque-là, j’avais toujours pensé qu’une pathologie qui entraîne la mort, fait, comme cette dernière, partie de la vie.

Mais cette réflexion du scientifique que je suis comme le dit Pierre Sartre, m’apparaît elle-même inacceptable. Pourquoi ? Parce que je suis
condamné ? Nous le sommes tous ; à court, moyen ou long terme, ce n’est juste qu’une question de temps. Alors Docteur Mével, vous maintenez le terme inacceptable ? Oui, car désormais, j’ai pleinement conscience de la fin. Peut-être, mais ce n’est pas suffisant. Alors ? alors d’où vous vient, mon cher petit pharmacien, à vous qui n’avez rien d’un contestataire, ce subit refus de l’inacceptable déguisé sous les traits de la maladie ?

J’entrevois un élément de réponse : ce n’est pas la maladie en elle-même qui m’est inacceptable, mais l’idée de la souffrance qui en résulte, souffrance d’autant plus intolérable que l’issue est fatale. Cette réflexion m’est venue en repensant au couple de philosophes ; ils souffrent de ne plus pouvoir penser comme avant, ils souffrent de leur déchéance intellectuelle, et cette souffrance affecte ce que l’être

humain a de plus précieux : la dignité. Et bien que mon cas ne soit pas le même, il présente quelques similitudes : je souffre de me savoir malade, car si je dois convenir que mon corps n’est pas encore atteint d’immunodéficience, savoir que le virus le parcourt à sa guise et qu’il entraînera – à coup sûr ! – sa perte, est au dessus de mes forces.

Voilà qui est pensé ! Désormais, je ne peux plus rester les bras croisés : il faut que j’agisse ; il faut que je me révolte. L’inacceptable ne doit pas gagner. Et Pierre Sartre, en citant Camus, m’a fait entrevoir le seul dénominateur commun : le suicide.

Une précision s’impose. Si la signification du terme suicide est universelle, il convient d’en spécifier les modalités, ainsi que le contexte d’application. Pour ma part, je préfère parler d’autolyse pharmaceutiquement assistée. L’ensemble de ces trois termes est plus précis et on comprendra aisément ce qu’il signifie : la mort de soi-même, par soi-même, via l’administration d’un poison délivré
sous la responsabilité d’un pharmacien (ceci étant bien sûr illégal dans notre pays, même s’il n’est pas illégitime d’y penser, mais il ne m’intéresse pas d’en débattre, chaque cas est particulier).

Surtout, je suis résolu à en finir, et plus rien – absolument rien ! – ne me fera changer d’avis.

Frédéric Bernicot  f.bernicot@laposte.net
http://www.edilivre.com/doc/10710/Le-gardien-du-dernier-poison/Frederic-Bernicot

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