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Embarquement indirect Mary J'Dan, janvier 2007.
Les voleurs d'anges
Mary J'Dan, janvier 2007.
La Naine du Sagittaire Mary J'Dan, juin 2007.
Un secret à garder Eric Meije, avril 2011.


Mary J'Dan: De professions multiples et variées, liées à un grand appétit de découvertes, Mary J'Dan n'a pourtant jamais transgressé à sa première passion : l'écriture. Peu avant ses 10 ans, ses premiers écrits, d'abord pour ne rien dire, avaient pour seul mobile la juste jouissance de laisser courir la plume sur une feuille blanche. Puis vint ensuite le plaisir de construire, de créer et d'imaginer. Tous ses écrits, nouvelles, contes et romans, après avoir été soigneusement cachés, étaient systématiquement anéantis. Honte ou peur du qu'en dira t'on ? Aujourd'hui, après cinquante années d'écriture, cette passion éclate au grand jour avec ce premier roman d'une série de trois. Les deux autres sont bouclés et seront sous presse très bientôt.
Du même auteur: "Vers la lumière…" (Autobiographie, 2004), "Embarquement indirect" (Roman de fiction, 2005),
"La Naine du Sagittaire" (Roman de fiction, 2006).
Ecrire à l'auteur: mary-j-dan@caramail.com Site: http://perso.orange.fr/mary-j-dan

 


Scenes étranges d'une enfance de garçon

Un secret à garder

A Woorlegh, certains profs recouraient rarement au châtiment corporel, ou seulement en toute dernière extrémité, si les avertissements répétés ou d’autres punitions n’avaient pas suffi. Ils n’étaient pas si nombreux à agir ainsi : Horg en sport, mademoiselle Walkens en histoire, et un ou deux autres qui se montraient assez tolérants pour les écarts de conduite.


Horg était l’un des profs les plus jeunes, l’un des plus appréciés aussi. Il ressemblait énormément aux officiers des commandos ostwenka que mettaient en scène les films qui passaient en boucle à la télévision fédérale : ce genre de grand type sûr de lui, solide et énergique, à la carrure athlétique, aux bras puissants, avec un visage sympathique qui donnait en permanence l’impression de sourire. La plupart des garçons l’aimaient et l’admiraient, même les plus rebelles, presque tous s’efforçant d’imiter sa démarche, ses attitudes, et jusqu’à ses moindres gestes. Horg n’était assurément pas le genre de professeur qui se contente de faire sa classe et de repartir ensuite dans son bureau pour continuer ses travaux personnels, vous sentiez qu’il s’intéressait réellement à vous, attentif à ce que vous pouviez ressentir à son contact. En plus des cours de sport, il s’occupait de certaines équipes du collège pour l’athlétisme, la lutte et le volley-ball. Depuis quelques mois, à la demande de Saartz, il encadrait même les sorties montagne ou les séjours que le collège organisait régulièrement dans le sud des monts Waldens.
Ce qu’il y avait de vraiment bien chez Horg, et que les garçons appréciaient par-dessus tout : c’était un chic type. Il se montrait aussi juste que chaleureux avec ses élèves, d’une si parfaite équanimité que jamais il ne punissait pour rien comme certains autres profs imbus de leur toute puissance se le permettaient. Ceux-là sévissaient de la manière la plus arbitraire, selon leur état d’esprit du moment, sans aucunement se soucier de la moindre notion de justice. Horg, jamais. Cela ne signifiait pas qu’il acceptait tout, et mieux valait ne pas franchir certaines limites dans sa classe : il n’était pas si indulgent avec ceux qui arrivaient désinvoltes en cours, sans leur tenue de sport, qui chahutaient sans cesse au lieu d’écouter les consignes ou qui répondaient aux remontrances pour le défier. Les garçons qui allaient vraiment trop loin récoltaient leur lot de points-punition, et, une fois ou deux dans le trimestre, il arrivait qu’Horgh corrige un insolent ou un récidiviste.


Il fallait avoir dépassé les bornes pour en arriver là mais Wems et ses copains savaient assez bien dépasser n’importe quelle limite, abuser de n’importe quelle patience. Même alors, Horg restait égal à lui-même : il ne procédait pas à votre exécution capitale devant toute la classe pour éviter de vous humilier. Il vous saisissait par le bras et il vous emmenait à l’écart pour vous fouetter, tout se déroulait entre quatre yeux dans le couloir des vestiaires. Une fois la porte refermée, il vous basculait sous son bras et vous receviez – à main nue, jamais avec le rotin –, culotte retroussée, la brève fessée que vous aviez plus ou moins cherchée en le provoquant. Ensuite l’affaire était réglée, on n’en parlait plus. Horg était ce genre d’adulte généreux et loyal que vous auriez voulu avoir dans toutes les matières plutôt que des types comme Swengh, ce vieux salaud à l’haleine fétide, obsédé d’équations et de géométrie. Et peut-être aussi le père idéal, si vous n’en aviez pas déjà possédé un qui vous convenait.


Une chose était tout à fait étrange dans les rapports de Wems avec Horg : certains jours, il ressentait le besoin impérieux de le provoquer, de le harceler avec des défis calculés, cherchant délibérément la bagarre pour savoir jusqu’où il pourrait aller. Il jugeait sévèrement sa propre conduite : c’était idiot de se comporter ainsi alors qu’il appréciait tant la personnalité de Horg. Mais ce désir d’insolence et de rébellion ouverte restait plus fort que tout, impossible pour lui de s’y soustraire. Il aimait également beaucoup s’imaginer en train d’affronter Horg à la lutte, tous deux torse nu ou même parfois vêtus d’un simple slip de combat, leurs corps luisants d’huile. Certains soirs, dans son lit, les yeux clos, il montait de vrais scénarios de films dans lesquels lui et Horg se mesuraient au centre du gymnase, devant tous les autres garçons. Il y avait naturellement aussi quelques filles parmi les spectateurs qui assistaient au combat. Même si Horg dominait toujours – à chaque affrontement il lui plaquait les deux épaules au tapis – Wems résistait avec vaillance et il n’était pas si loin de l’emporter certaines fois. L’épilogue des scénarios restait de même immuable : le combat terminé, Horg victorieux plaçait sa main sur la nuque de Wems et disait : « Tu as failli gagner, garçon, tu te bats de mieux en mieux...». Tous les autres entendaient ce compliment qui emplissait Wems de fierté. C’était curieux de se passer ce genre de films dans la tête, Wems en avait un peu honte. Est-ce que les autres garçons de Woorlegh faisaient la même chose, est-ce qu’ils imaginaient également ce genre de situations absurdes et déplacées ? Probablement pas. Lui seul pour se livrer à de si curieuses pensées, et quelque chose le gênait là-dedans ; il se sentait vaguement coupable.


Avec Saartz aussi il se battait dans certaines des histoires, mais d’une manière très différente : l’objectif était alors de casser la gueule au directeur de Woorlegh pour se venger des punitions injustes. Parfois le combat allait très loin, les couteaux sortaient. Toute cette haine entre eux. Et chez Wems, presque le désir de tuer.
Saartz faisait irrésistiblement penser à l’un de ces grands dictateurs dont on vous infligeait la vie en cours d’histoire. Ce genre de type inflexible qui décide seul de tout et qui considère la volonté des autres comme quelque chose de particulièrement dangereux. Il ne jurait que par le règlement et le code d’honneur de Woorlegh, probablement une bible dans son esprit ou à tout le moins les deux piliers essentiels d’une vie scolaire honnorable. En intransigeant gardien de toutes les règles, il ne laissait passer aucune faute, pas la moindre incartade sans sévir aussitôt. Parfois, vous auriez presque pu croire qu’atteint de mégalomanie, rendu fou par l’étendue de son pouvoir quasiment sans limites dans le collège, il se prenait pour Dieu-le-Père lui-même. Vous étiez quant à vous dans le simple rôle de figurant, sinon celui de damné…


Il possédait un regard singulier, des yeux bleu-gris assez beaux mais extraordinairement perçants qui vous scrutaient avec une désagréable intensité sous d’épais sourcils. Tout le monde au collège le craignait. Chaque fois que ce regard acéré d’inquisiteur soupçonneux venait se poser sur lui, Wems éprouvait la sensation d’être fouillé, mis à nu, exactement comme si Saartz avait été capable d’entrer en lui pour lire la plus infime de ses pensées. Et peut-être bien qu’il savait faire cela aussi ; ce type était si bizarre.
Il était l’un des rares, avec Swengh et quelques autres cinglés, que même les garçons les plus rebelles n’osaient jamais défier ouvertement. Wems évitait autant que possible de croiser son chemin, il s’empressait de filer dès qu’il apercevait sa silhouette au bout d’un couloir. Elémentaire prudence, et tous ses copains prenaient soin d’agir à l’identique : Saartz pouvait très vite devenir dangereux.


Il possédait une sorte de sixième sens, celui que se partagent par une curieuse magie les directeurs de collège pour débusquer les jeunes coupables de tous acabits. C’était un virtuose à sa manière. Plus qu'aucun autre il semblait doué d’une hallucinante faculté pour sentir à distance si un élève avait quelque chose à se reprocher. Assez souvent il venait patrouiller lui-même dans le hall et dans les couloirs pendant les intercours ; une habitude bien ancrée chez lui, surtout à la grande récréation de dix heures. Il laissait planer son regard aigu de rapace sur les visages et rien, absolument aucun signe sur le sien n’annonçait l’orage à venir. Mais tout à coup, sans le moindre motif apparent, le voilà qui se redressait un peu plus tout en pointant son doigt vers un garçon qu’il venait de repérer dans la foule des suspects.
« Vous, là-bas…, lançait-t-il d’une voix de stentor qui couvrait le brouhaha, venez donc un peu ici ! »

Le garçon visé se figeait net, et déjà l’appréhension de la suite pouvait se lire sur son visage. Mais quelle autre solution que d’obéir ? Nul à Woorlegh n’aurait seulement songé à défier la voix de Saartz en prenant la fuite. L’infortuné s’avançait donc vers son destin tandis que ses voisins s'éclipsaient discrètement pour aller se mettre en sécurité le plus loin possible. Saartz était ce genre de type qui savait faire le vide autour de lui, nettoyer très vite un couloir, un hall de tous les élèves nonchalants ou désoeuvrés qui pouvaient l’encombrer. Il se trompait rarement, presque toujours il trouvait quelque chose de répréhensible dans la conduite du suspect : celui-ci avait fumé en cachette et ses doigts sentaient encore le tabac, ses mains étaient sales, ses cheveux trop longs, son carnet de correspondance mal tenu ; ou bien il portait des objets interdits dans son sac. Ce genre de délits.


En général l’affaire finissait mal pour le coupable, qui recevait son lot de reproches, de points punition et de pensums. Parfois, les choses allaient plus loin – en particulier s’il avait fumé –, et alors Saartz l’emmenait immédiatement dans son bureau pour une séance de rotin. Il faisait preuve d’un incroyable flair concernant le tabac : même si vous preniez soin de vous passer du dentifrice dans la bouche et de frotter énergiquement vos doigts avec de l’herbe pour en faire partir l’odeur, il arrivait encore certaines fois à la repérer. Il possédait d’autres marottes aussi dangereuses et qui finissaient assez souvent par une fessée de discipline ou une retenue de week-end, par exemple la traque des masturbateurs ou encore la chasse aux photos interdites, aux bandes dessinées, aux transistors, sans même parler de la nourriture et des confiseries dans les dortoirs, bref à tout ce qui présente un minimum d’intérêt dans la vie quand vous avez entre onze et dix-sept ans. Mais entre toutes, l’impitoyable guerre qu'il menait depuis toujours contre les fumeurs clandestins semblait de très loin avoir sa préférence. Chez lui, la lutte contre le tabac tournait à l'obsession, au point qu’il avait même un jour tenté de s’attaquer au fumoir de la bibliothèque des professeurs qu’il prétendait transformer en annexe de la salle de documentation. Le conseil des enseignants, d’ordinaire soumis à sa volonté, lui avait pour une fois opposé un refus indigné et Saartz leur avait fait la gueule pendant un mois entier en représailles: il n’adressait plus la parole à aucun d’entre eux excepté pour des raisons de service. Saartz était du genre rancunier, aucun dictateur n’apprécie qu’on ose lui tenir tête.


Grâce à lui – si l’on peut dire – fumer en cachette restait l’une des infractions les plus dangereuses qui soient à Woorlegh. Dans l’échelle des activités à haut risque, l’usage de la cigarette (ou plus exactement de la demi cigarette, unité de mesure dans le collège pour tout un tas de petits trafics) se situait à peu près au même niveau que la fugue, la masturbation, la conduite indécente avec les filles ou la possession de photos interdites, tous faits évidemment considérés par les adultes comme autant de crimes abominables et passibles d’une répression exemplaire. La simple détention d’allumettes ou d’un briquet –même si vous n’étiez pas pris sur le fait à fumer – pouvait valoir à votre cul les pires ennuis avec le rotin ou vous clouer au collège pour le week-end, voire les deux à la fois. Saartz savait s’y prendre pour pincer les fumeurs en flagrant délit, même les plus rusés ; ce type avait la patience d’un chat retors habitué de longue date à guetter ses proies. Il réprimait toujours plus sévèrement les cigarettes et les photos interdites que le reste, au nom de la loyauté censée être si chère au coeur des garçons de Woorlegh, peut-être parce que ce genre d’objets pouvait circuler facilement et se dissimuler partout, ce qui assurait une relative protection aux délinquants en les rendant plus difficiles à coincer. Lorsque Saartz trouvait à la fois cigarettes et photos défendues dans votre armoire ou votre casier pendant une inspection surprise, votre compte était bon, personne n’aurait voulu échanger sa place contre la vôtre. Il était allé jusqu’à huit coups de rotin avec Kenners, le jour où un surveillant avait découvert dans son casier d’étude la demi-cartouche de cigarettes et le stock de revues pornographiques dissimulés derrière un faux fond de contreplaqué. En général, les casiers subissaient moins de fouilles que les armoires des dortoirs puisque surveillants et tuteurs de discipline étaient censés pouvoir les contrôler souvent et plus aisément. Kenners, qui savait observer, l’avait remarqué.

Il jouait là-dessus depuis un moment, tout fier de sa ruse et de son double-fond qui imitait à s'y méprendre la paroi d’un casier. Oubliant toute prudence, il allait jusqu’à s’en vanter avec la plus grande imprudence devant qui voulait l’entendre ; une grave erreur entre toutes. Il se croyait plus malin que les adultes, il pensait être parvenu à les berner mais il avait tort : il finit par se faire pincer comme tant d’autres avant lui. A Woorlegh, même si les adultes ne pouvaient pas être toujours sur votre dos, mieux valait éviter de les sous-estimer, ils savaient assez bien s’y prendre pour vous coincer tôt ou tard avec leurs mouchards, ça ne ratait presque jamais. Les comptes se réglaient ensuite entre garçons – du moins si le mouchard était identifié – mais le mal fait n’en restait pas moins irrémédiable. Le lendemain, pendant le plein air, tandis qu’il attendait avec sa classe que les plus grands libèrent le portique des cordes d’athlétisme pour laisser la place, Wems avait aperçu les traces de la raclée sous la courte culotte de sport de Kenners, juste à la naissance des fesses. Les marques du rotin dépassaient un peu sur le haut des cuisses et on pouvait voir que cette fois, Saartz ne l’avait pas raté. En plus du rotin, Kenners avait été condamné par le conseil de discipline à quatre week-end entiers de retenue, mesure qui avait d’ailleurs dangereusement compromis l’approvisionnement du collège en cigarettes, en bandes dessinées et en revues interdites,

Kenners étant l’unique grossiste de Woorlegh. Se fournir ne lui posait aucun problème, son père possédait une entreprise de presse à Dinsk et il dirigeait aussi une grande chaîne de bureaux de tabacs dans tout le sud du Skeerwan. Une situation qui facilitait considérablement le commerce de détail monté par Kenners. Cette saisie imprévue, en bloquant brutalement et de manière imprévue le circuit de l’économie clandestine, fut une catastrophe pour tous ses clients comme pour lui : non content de lui griller les fesses avec sa baguette et de le coller pendant un mois au collège, Saartz – en accord avec ses parents– lui fit geler son compte d’argent de poche à l’intendance jusqu’à la fin du trimestre. Kenners dut travailler à la bibliothèque du collège et couvrir chaque soir des piles monstrueuses de livres pour gagner de quoi rembourser à son père les cigarettes et les revues volées. A tout cela vint s’ajouter la raclée qu’il reçut quand il fut enfin autorisé à rentrer chez lui, son père n’ayant pas beaucoup apprécié ses petits trafics clandestins au collège. Il s’était entendu avec Saartz là-dessus, il l’attendait de pied ferme à la maison avec sa ceinture pour solder le compte d’une déculottée et lui repasser les fesses une seconde fois. Le père de Kenners était ce genre de père qu'aucun garçon n’aurait aimé avoir, ces pères qui ressemblaient un peu trop à Saartz et qui ne plaisantaient pas avec la discipline ou le vol. Les pères dangereux ; il y en avait pas mal de ce calibre-là, en Ostwand.


Wems aurait préféré se faire tuer sur place plutôt que de l’avouer mais il n’en menait jamais très large quand il passait dans le bureau de Saartz. Même s’il le cachait avec soin, il le craignait comme le diable. « Encore vous, jeune Erwaal ! grondait Saartz en le fixant sans aménité. Je vais finir par croire que vous aimez me rendre visite ! » Dans ces moments-là, les sourcils du directeur se fronçaient bizarrement au point de ne plus former qu’une seule barre grise continue au-dessus de ses yeux étincelant de colère contenue. Saartz commentait interminablement le délit commis et Wems avait droit au sempiternel discours sur le règlement, le code d’honneur, les devoirs d’un collégien de Woorlegh. Puis, sauf jour d’exceptionnelle indulgence, les choses finissaient invariablement mal : Saartz déversait sur sa tête une tonne de pensums, il lui notifiait une privation de sortie ou lui infligeait une correction. Lorsque

Saartz choisissait la fessée de discipline pour l’expiation, sa baguette de rotin souple claquait sec, maniée avec la vigueur qu'il apportait toujours à l’administration des punitions corporelles. Il ne consentait aucune remise de peine, aucun cadeau, et vous deviez faire preuve d’un sacré cran pour ne pas chialer – ou du moins, pas trop – quand vous receviez le fouet avec lui. Ce salaud frappait si fort avec sa maudite baguette que la plupart des garçons corrigés dans son bureau craquaient et chialaient dès le second ou le troisième coup, surtout quand il prenait sa course d’élan pour que le rotin vous cingle encore plus fort les fesses. Tous ceux des petites classes qui passaient au rotin finissaient par chialer plus ou moins, sauf les plus coriaces. Wems parvenait généralement à sauver l'honneur, ou à peu près. Il était l’un des rares élèves des petites classes – avec Skert, Nejko et kelan – capable de retenir presque jusqu’au bout ses larmes quand Saartz le battait avec sa baguette. En vertu de ce courage, tous les autres garçons du collège le considéraient comme un dur, réputation virile qui l’emplissait de fierté. Il tenait à cette image d’un garçon vaillant comme à la prunelle de ses yeux, et cela allait bien au-delà des punitions infligées par les adultes : même pendant les bagarres les plus acharnées, et quelles qu’en puissent être les conséquences, jamais il ne consentait à reculer contre plus grand ou plus fort que lui.


Personne ne savait. Et personne ne saurait jamais, il se l’était juré. Nul n’apprendrait que malgré ses onze ans, il avait encore parfois un peu peur la nuit. A vrai dire, ce n’était pas vraiment de la peur, plutôt une vague sensation d’angoisse, simple appréhension de l’obscurité. Mais si incoercible, et irritante depuis toujours, dernier reste tenace de l’enfance dont il semblait impossible de se débarrasser. Jusqu’à présent, il était parvenu à dissimuler cette tache sur son honneur de garçon ostwander, jamais encore il n’avait avoué cela à quiconque : trop de honte. Serg et les parents ne se doutaient de rien, ses copains du collège non plus. Wems n’aurait pas supporté une seconde qu’ils sachent la vérité sur son compte. Skert et Nejko, surtout. Eux ignoraient virilement la peur, c’était évident. Et qu’auraient-ils pensé s’ils avaient appris cela de lui, cette infamie ? Probablement lui aurait-il fallu se tuer : tout plutôt que le déshonneur. A onze ans et deux mois, qui ne choisirait de mourir plutôt que subir la honte du moindre soupçon de lâcheté ?
Personne ne devait soupçonner quel sale trouillard il pouvait être dans le noir. Personne, absolument personne !

Parfois, ce lourd secret qu’il portait seul, et depuis si longtemps, lui pesait. Mais comment faire autrement ? Il n’avait pas le choix.
Il refusait pourtant d’être un lâche, même un lâche en secret ; cette seule idée lui était tout simplement insupportable. A ses yeux, le courage et le cran comptaient plus que tout. Toujours un garçon devait se montrer courageux. Sinon que valait-il ? Rien. Certainement rien. Il aurait donné ce qu’il possédait de plus précieux pour savoir s’il était seul à connaître cette faiblesse de sa volonté devant l’obscurité ou si d’autres garçons de son âge au collège la subissaient eux aussi. Il avait beau chercher, il n’en voyait autour de lui aucun capable d’éprouver un sentiment si vil et méprisable.


A part Toov évidemment. Mais Toov était un cas tellement spécial. Celui-là devait avoir encore bien plus peur que lui-même puisque c’était un vrai lâche. Wems ne l’aimait pas. L’idée de partager quelque chose – et surtout cela ! – avec un type pareil lui répugnait. D’ailleurs, qui aurait pu aimer Toov, accepter d’être son ami sincère et sans réserve ? Personne, bien sûr. Impossible de donner son amitié à un type comme lui, un froussard. Et pas seulement un froussard, un de ces sales mouchards aussi, à l’occasion, car Toov avait déjà dénoncé d’autres garçons par crainte d’être lui-même puni. Tout le monde au collège le méprisait pour cette raison. Toov ne s’en sortait que parce qu’il savait s’y prendre avec les adultes et les tuteurs de discipline : il se montrait aussi rusé et servile avec eux que lâche devant les autres garçons. Pour rien au monde, Wems n’aurait voulu ressembler un jour à ce genre de type. Ceux qu’à Woorlegh on nommait les rats et qui semblaient nés pour ramper devant les adultes, pour tout faire en douce. Nés pour reculer, céder ou trahir, toujours : la race des faibles et des dominés.


Afin de ne surtout pas devenir semblable à Toov, Wems luttait bravement contre son angoisse de l’obscurité. Il tâchait de faire front en s’imposant volontairement des épreuves difficiles et secrètes, des missions qu’il inventait au gré des circonstances. Ainsi, lorsque les parents l’envoyaient à la cave pour chercher du vin ou des pommes de terre, n’allumait-il pas la lumière immédiatement. Une fois la porte refermée derrière lui, il descendait le plus lentement possible l’escalier dans l’obscurité, longeant le mur de ciment en aveugle pour tâtonner jusqu‘à la porte du cellier. Alors seulement, le coeur battant, il cherchait l’interrupteur et éclairait pour prendre très vite ce qu’il était venu chercher. Ensuite, le coeur battant plus fort encore qu’à l’aller, il éteignait d’en bas et se contraignait à parcourir le chemin du retour dans la même obscurité, aussi lentement, tout en s’efforçant de contrôler son imagination pour l’empêcher de commencer.


Une grande résolution s’était fait jour en lui : vaincre. Vaincre à tout prix ce reliquat d’enfance avant qu’il ne soit trop tard, détruire cette dernière trace avant qu’elle ne s’incruste définitivement en lui. Il connaissait l'enjeu énorme de cette lutte acharnée contre lui-même : si sa volonté ne l'emportait pas à temps, il deviendrait peu à peu un lâche comme Toov. Un vrai lâche, un de ces pauvres types méprisables et sans ami, le genre de trouillard sur lequel personne ne peut compter. Jamais Toov ne serait en mesure de faire la guerre, c’était évident. Jamais il ne pourrait être officier comme lui, Wems, le deviendrait un jour puisqu’en guerre il fallait se montrer toujours brave, posséder un courage sans faille. Il avait lu dans un livre sur la guerre civile qu’un futur officier de la Heer fédérale – donc un parfait combattant aux nerfs d’acier – devait être capable de vaincre toutes ses craintes, toutes ses peurs pour pouvoir devenir un héros au combat contre les ennemis acharnés d’Ostwand. Il lui fallait à tout prix réussir l’exploit, il le voulait, il le désirait tant. Toutes ses forces tendues vers ce but ultime, il se sentait prêt à payer le prix fort pour cela. C’était parfois difficile de tenir bon dans l’obscurité de la cave et d’aller jusqu’au bout de l’épreuve mais la récompense en valait néanmoins largement la peine : il se sentait si fier de son courage lorsqu’il parvenait à résister à la tentation de se précipiter pour regagner la lumière et la sécurité.


Il s’imposait d’autres épreuves que la cave. Il montait ainsi régulièrement au grenier à la tombée du jour, avant le dîner. Là, installé sur un vieux fauteuil, dans le recoin le plus sombre, il comptait lentement jusqu’à cinq cent avant de s’autoriser à redescendre. Parfois même, il poussait avec audace jusqu'à mille. Ces preuves régulières de courage qu’il se donnait à lui-même apaisaient sa honte, et pourtant il en connaissait les exactes limites : jamais il n’aurait osé quitter sa chambre en pleine nuit pour aller faire de tels exercices de bravoure à la cave ou au grenier. Plusieurs fois déjà il avait esquissé de vaines tentatives, sans jamais pouvoir avancer plus loin que le palier devant sa chambre. La nuit, dans ce marécage maudit où s’enlisait le courage, sa volonté hésitait et reculait. Il en était mortifié, jusqu’à se haïr.


Il ne ressentait nulle appréhension au moment de s’endormir, comme en ces temps où il était plus jeune : à cette heure, il percevait encore les bruits familiers et rassurants de la maison. Mais beaucoup plus tard, aux heures les plus noires, lorsqu’il s’éveillait d’un sommeil agité, l’angoisse le saisissait et ne le lâchait plus. Elle le dominait, plus forte que sa volonté. Il n’osait plus allumer sa lampe depuis qu'une nuit, il s’était rendormi en oubliant de l'éteindre. Le lendemain, elle s’en était aperçue en venant le réveiller et il avait dû mentir en prétendant avoir lu après l’heure autorisée. Elle s’était fâchée, menaçant de le priver d’argent de poche pour toute une semaine si elle le reprenait à désobéir ainsi aux règles de la maison, mais du moins avait-il été infiniment soulagé qu’elle ne découvre pas la terrible vérité sur son compte.


Ses réveils nocturnes se produisaient la plupart du temps le dimanche soir, la veille du retour au collège. A demi dressé sur un coude dans son lit en désordre, tout le corps crispé, l’esprit douloureusement en éveil, à l'affût du moindre bruit, sensible au plus infime craquement, il sondait avec une épuisante acuité les invisibles menaces du silence et de l’obscurité. De longs, si longs moments il guettait sans relâche le murmure inquiet des pins juste derrière sa fenêtre, le froissement des branches des grands cèdres du jardin contre la façade de la maison, la sourde plainte du vent qui errait, lancinante sur le toit. Certaines nuits cela pouvait durer des heures, jusqu’à ce que le sommeil miséricordieux accepte de l’emporter à nouveau. Le lendemain, en partant au collège dans le bateau avec son père, il était fatigué de ces nuits incomplètes. Mais à qui se confier ? Qui aurait pu sans mépris entendre de Wems Erwaal, si fier garçon ostwander, que l’obscurité l’inquiétait encore à ce point la nuit malgré ses onze ans passés ? Souvent, il éprouvait le violent désir d’avouer aux adultes sa faute aberrante contre le courage, d’être puni, peut-être fouetté, au moins d’expier durement. Peut-être alors la punition l’aurait-elle affranchi de ce qui le retenait si douloureusement dans les liens de l’enfance, pour le laisser enfin devenir un homme.

Eric Meije. Dernière révision : 25/03/2011
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http://www.leoscheer.com/spip.php?article2052

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