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La Lauze apprivoisée Patrick Morisset-Chevalier, août 2008. |
Premier jour...Le soleil rasant du soir enfouissait les vallées dans une ombre précoce. En altitude, près de 1000m au-dessus d'Aiguilles, il faisait encore très bon, la chaleur des dernières semaines ne faisant qu'accentuer l'éclat des rares sommets enneigés du Queyras. Des plaques schisteuses ruisselantes d'eau de fonte, attiraient le regard comme autant de miroirs posés au flanc des montagnes.
A proximité du petit chalet qui dominait les pistes en sommeil, Sylvain nettoyait les ustensiles de son dîner dans la fontaine faite d'un tronc de mélèze évidé. Un captage y amenait l'onde fraîche d'un peu plus haut, une dérivation alimentant -luxe sommaire- la douche rustique de la bâtisse, qui n'atteignait ponctuellement une température supportable que grâce au système de chauffe-eau couplé à une bouteille de gaz.
Il ne vit pas arriver la jeune femme lourdement chargée, qui plantée devant lui le héla :
- Bonjour, j'ai dû m'égarer : Je cherche le gîte de Lauze.
- Bonsoir. C'est bien ici, répondit-il. Vous faites partie de l'association ?La front de la randonneuse se plissa.
- Quelle association ?
- Eh bien, c'est un gîte privé ici, associatif. Mais il n'y a que moi en ce moment. Ça ne me gêne pas si vous voulez faire étape. Il y a de la place...Ielena se mordit la lèvre. Emportée par son projet de photos, elle avait fait confiance au chauffeur qui l'avait conduite de la gare de Mont-Dauphin à Aiguilles, et qui lui avait signalé un nouveau refuge d'où la vue devait correspondre à ce qu'elle cherchait. Sympathique ce conducteur, qui n'ayant plus l'âge d'arpenter les sentiers les plus escarpés, cherchait à savoir les intentions des touristes pour leur livrer son expérience éprouvée des environs.
- On m'a indiqué ce gîte... Je pensais trouver (elle réfléchit aux termes à employer pour ne pas être blessante) quelque chose d'officiel... En fait, je ne pensais pas dormir en altitude. C'est la perspective de trouver une halte sur place qui m'a décidée à grimper. Je viens faire un reportage pédagogique sur le déplacement de la lumière du lever au coucher du soleil. Tant pis... Je vais bien pouvoir dénicher une chambre au village...
- Vous voulez redescendre maintenant ? Je ne vous le conseille pas. Vous aurez la nuit en chemin, et il y a de quoi se perdre ou se faire mal dans les rus torrentueux qui serpentent un peu partout... Vraiment, il n'y a aucun problème à ce que vous profitiez du local...Ielena se défit de son sac. Elle était harassée de fatigue. Elle regarda autour d'elle, constatant avec inquiétude que la pénombre se faisait de plus en plus dense, estompant dangereusement les détails de la pente. La jeune femme se sentit piégée, et ne savait pas ce qu'elle préférait affronter.
Ne tenant pas compte de sa perplexité manifeste, Sylvain enchaîna :
- Je vous montre l'intérieur ?L'auvent amenait à une pièce unique, formant un angle. L'homme alluma une lampe de camping qui compensa d'un éclairage cru la faible lumière encore apportée par l'unique fenêtre. Une partie était réservée au couchage avec ces lits typiques des refuges, où plusieurs matelas se côtoient sans espace sur un sommier de planches. L'autre espace, muni d'une grande table posée sur tréteaux, était destiné aux repas. Le coin cloisonné était une petite salle d'eau. Tout était net et rangé. Sur une sorte d'étagère large, un réchaud à deux feux permettait de faire un minimum de cuisine. Au-dessus, des rayonnages supportaient quelques casseroles et couverts. Une poêle même, y était suspendue. Un récipient sombre et massif devait être un caquelon à fondue.
Sylvain expliqua qu'un groupe de marcheurs, désireux d'avoir un pied à terre à eux, avait obtenu de construire ce gîte qui ne servait pratiquement que l'été, en échange d'un accès planifié pour les associations locales. Des groupes ou familles avaient plaisir à venir y fêter les événements qui les concernaient, la plupart du temps au retour d'une excursion sur les crêtes.
Lui-même, sortant d'une période professionnelle astreignante, avait réservé le lieu pour une bonne semaine, et venait d'y arriver la veille.Quand ils ressortirent, les lumières d'Aiguilles tranchaient sur l'obscurité de la vallée. Ielena n'avait plus le choix.
- Je vous prends votre sac ?
- Faites attention ! J'ai du matériel fragile, fit-elle avec résignation.
- Vous êtes photographe ?
- Oui, mais c'est un métier où il est difficile de percer. Je travaille en fait pour un magasin d'informatique à Dijon, en tant que graphiste. Une prof que je connais m'a obtenu un contrat pour faire le reportage dont je vous parlais. Elle connaît le coin -moi pas du tout-, et c'est elle qui m'a conseillé Aiguilles à cause de l'orientation de la vallée. Je n'ai pas un matériel très sophistiqué, et le challenge consiste à prendre des vues tous les quarts d'heure à partir du même emplacement, sur une journée complète... Il paraît qu'il y a une symbolique du temps très spécifique dans la région, avec de nombreux cadrans solaires agrémentés de sentences en latin. J'en ai aperçus tout à l'heure, et je leur consacrerai également quelques photos, pour faire ensuite un montage de rapprochement entre eux et les vues prises d'ici. Je ne vous encombrerai pas longtemps...Ielena savourait l'ambiguïté de cette dernière phrase, espérant travailler tout le lendemain et retrouver sa liberté. Elle en déduisit très vite que si elle voulait mener à bien sa série de clichés jusqu'au coucher du soleil, le même problème d'une descente nocturne se poserait à nouveau. La perspective d'avoir à gérer une deuxième nuit dans cet endroit inattendu la pétrifiait, et elle se mit à penser technique, pour se libérer d'une angoisse qui tentait de la submerger.
- Je m'appelle Sylvain. Vous avez dîné ? Vous voulez manger quelque chose ? Boire ?
- Merci. Moi c'est Ielena. J'ai une bouteille d'eau dans mon sac.
- Vraiment ? J'ai du coca au frais. Venez voir.Sylvain persuada la jeune femme de le suivre à la fontaine, et prit une lampe torche qui ne s'avéra pas indispensable sous un ciel juste encore teinté d'une nuance blafarde et fuyante. Il expliqua avec une sorte de fierté d'instituteur, que c'était son " frigo ", la boisson étant rafraîchie par l'eau de montagne, ainsi que les aliments conservés dans une boite étanche immergée. Il ne disposait pas de grand chose, prévoyant de faire un approvisionnement le jour suivant, mais il y avait au moins du beurre pour le petit déjeuner.
Ielena, ne voulait rien devoir à l'inconnu, mais son eau à elle était presque chaude, et sa bouche pâteuse ne dédaignerait pas un liquide plus savoureux. Elle céda.
Bien qu'ayant été assise une bonne partie de la journée dans le train, le banc adossé au mur de bois lui sembla confortable.- Ielena ! Vous êtes d'origine russe ?
- Mon grand-père l'était.
Elle ne voyait aucun intérêt à développer un sujet qu'elle estimait personnel. A quoi servait de préciser que son aïeul du côté maternel, Vassili Feodorovitch, avait quitté la Russie enfant, peu après la révolution bolchevique, et qu'elle n'avait connu de lui que ses dix dernières années... Peut-être se serait-il décidé à retourner sur son sol natal, si son âge le lui avait permis... Peut-être les choses auraient-elles été différentes pour elle, s'il avait vécu davantage, et sans les absences mentales qui devenaient fréquentes dans les derniers temps... La mère de Ielena, Tatiana Vassilievna (le prénom russe est habituellement suivi du prénom du père) avait ainsi perdu ses racines. Cela expliquait probablement qu'elle se soit réfugiée dans tout ce qui permet d'être euphorique et irresponsable avec classe. L'âme russe connaît rarement la mesure...Servi dans un gobelet en plastique, le coca bien frais était une merveille après l'effort de la marche. Elle n'avait jamais vraiment fait de montagne. Catherine, son amie prof, lui avait fait une liste du matériel nécessaire. Short, pulls épais, chaussures de marche, cape contre la pluie, crème solaire, onguent contre les ampoules, sac de couchage garanti contre les grands froids, carte IGN, barres de céréales, couteau, elle était parée...
Le paysage était grandiose, mais elle ne l'avait pas prévu si vaste, et si haut ! Finalement, être montée jusqu'à ce gîte était presqu'une opportunité, parce qu'elle ne se voyait pas faire le trajet de multiples fois pour venir réaliser ses photos. Elle avait imaginé prendre ses repas au village, et grimper en fonction de ses prises de vues. Une belle naïveté ! Mais il allait donc lui falloir dormir avec ce type... Et pour se mettre en tenue de nuit... La salle d'eau ? Si ça se trouve il n'y a même pas de verrou... Et si elle se couchait tout habillée ? Heureusement, elle pouvait au moins se mettre au bout des matelas, à quatre mètres... Et puis elle garderait son couteau -quasiment un poignard- à portée de la main... Sylvain ne paraissait pas désagréable... Mais être seule ainsi avec un homme ne lui était jamais arrivé...- Votre amie a bien jugé de la topographie, intervint justement celui-ci. Juste en avant du chalet, on domine Aiguilles qu'on voit presque entièrement. Le matin, vous aurez le soleil à droite, mais avant qu'il touche le village, il faut patienter... En tous les cas, le temps est vraiment propice à votre boulot. J'espère que ça va se maintenir comme ça...
- Et à quelle heure faut-il que je sois prête pour ne pas rater les premières lueurs ?
- Ecoutez, je ne sais pas trop... Mais j'imagine que 6h est bien suffisant. Je n'ai que du café et du lait concentré pour demain matin... Ça vous va ?Ielena n'arrivait pas à envisager le petit déjeuner, et elle éluda en bredouillant son indifférence pour ce qui lui serait proposé.
Son attention se fixa à nouveau lorsque Sylvain lui demanda si elle avait un système de minuterie, où si elle devait appuyer sur le déclencheur elle-même, à intervalles réguliers. Elle confirma que la tache était fastidieuse et précise, puisqu'elle devait être attentive des heures durant pour ne pas rater la progression de ses clichés. Elle saisit l'occasion pour sortir son matériel, et s'excusa de déballer ainsi tout ce dont elle aurait besoin au petit matin.
Sylvain regarda avec amusement cette fille un peu sèche, tant au physique qu'au comportement, préparer avec minutie son appareil, étirer le trépied, vérifier les objectifs, déplier une sorte de cache de protection pour la lumière ou l'humidité... Il aimait la photo et avait toujours possédé des modèles de qualité, mais sans atteindre au haut de gamme.
- C'est un numérique ? demanda-t-il avec admiration...
- Oui, je ne travaille plus qu'avec ça. Mon premier appareil était un argentique, avec la complexité des réglages, l'inconnu du résultat, l'attente du tirage... Comme beaucoup j'ai pensé résister au nom de l'art, de la qualité, mais ne pas prendre le virage de l'informatique était s'engager dans un combat suicidaire. Le matériel a tellement évolué que les arguments esthétiques en faveur de la pellicule relèvent de l'idéologie.Sylvain n'était pas mécontent de trouver un terrain d'échange sur lequel il pourrait relancer une conversation. Il était passé quant à lui sans état d'âme au numérique. L'économie, la facilité, les innombrables possibilités des traitements d'image, leur communication par mail, avaient vite eu raison de la nostalgie que pouvait inspirer un vieux reflex de marque.
- Bon, eh bien surtout si vous vous levez aux aurores, je pense qu'il va être temps de penser à la nuit. Je vous laisse la lampe. Moi, je connais la pièce. Je passe à la salle d'eau et je vous cède la place... Ah, pour les commodités, à l'arrière du chalet, un appentis avec une porte. Ce n'est pas le grand confort, il faut sortir, mais il y a au moins ça...
En guettant le sommeil, Sylvain se dit qu'il y avait effectivement quelque chose de slave dans le visage de son invitée. Etaient-ce les pommettes hautes, ou plutôt l'intensité du regard tel qu'il l'avait croisé à certains moments ?
Au vu du programme de la jeune femme, il n'y aurait pas à chercher de quoi s'occuper. C'était toujours une gêne de moins, pour lui qui avait souhaité calme et solitude... Il faudrait juste prévoir un peu plus de provisions.Aiguilles est un bourg de 3000 habitants, situé à 1500 m d'altitude, dans la haute vallée du Guil. En plein Queyras, massif montagneux du sud est de Briançon et touchant l'Italie, le village est entouré de pics oscillant entre 2500 et 3000m. La confrontation entre l'altitude et l'univers méditerranéen relativement proche, permet une richesse très diversifiée et parfois rare de la flore et de la faune.
Situation des lieux évoqués : (en rouge, la frontière italienne)
Vue du gîte, avec la crête qui part vers l'Italie, et la direction d'Aiguilles au premier plan en bas. L'orientation Sud Est - Nord ouest, est inverse de celle de la carte ci-dessus.
Deuxième jour...
Quand Sylvain se réveilla, il était seul dans la pièce. Le jour était déjà bien présent. Il alla faire un brin de toilette, s'habilla, remit ses affaires en ordre, et prépara du café. Ouvrant la porte, il n'eut pas besoin de s'avancer beaucoup pour voir Ielena, affairée à proximité de son appareil. Elle avait visiblement trouvé l'angle qui lui convenait, et consultait sa montre pour rythmer ses clichés. Des pierres étaient disposées contre le trépied, pour en marquer précisément l'endroit.
- Bonjour ! Il y a du café, cria-t-il ! Vous avez une minute ou je vous le porte ?
- Un instant... Je vais disposer d'un quart d'heure...Il apporta deux tasses avec sucre et pain sur la table d'extérieur, et alla chercher le beurre à la fontaine. Il faisait encore frais, mais le soleil du côté de Ristolas commençait à piquer.
- Vous êtes levée depuis longtemps, lança-t-il à la jeune femme qui s'approchait ?
- Presque deux heures. Je ne voulais pas risquer de rater le début de ma série...
- Je vais descendre faire quelques courses dans la matinée. Il y a quelque chose que vous n'aimez pas ?
- Non, ce que vous trouverez conviendra. Je ne mange pas beaucoup... Sauf au petit-déjeuner !Ielena se servit un café, qu'elle accompagna de plusieurs tartines qu'elle avala avec précipitation, toute à son activité. Elle avait les traits tirés, et Sylvain respecta son silence.
- Excusez-moi, je peux vous laisser ranger ? furent ses seules paroles.
Il fit donc la vaisselle, comprenant la tension de la jeune femme, et rentra griffonner quelques idées de repas pour les jours à venir. Il lui fallait entre une heure et une heure et demie selon le chemin qu'il choisirait, pour rejoindre Aiguilles. N'ayant pas encore rôdé ses muscles, il opta pour un sentier de forêt, plus long mais moins pentu, et estima le détour qu'il lui faudrait faire pour éviter d'être dans le champ des photos.
Il troqua ses sandales contre ses vieilles chaussures, compagnes de tant de " courses " remplit sa gourde à la fontaine, expliqua le fonctionnement de la douche, et se mit en route.- Je serai de retour dans quatre heures environ, peut-être un peu plus. Bon travail !
Ielena répondit d'un geste de la main.
Rapidement, la vallée du Guil disparut derrière le relief , et ayant visé les pistes, il obliqua à gauche pour rejoindre les premiers résineux. Marchant d'abord dans l'herbe rase souvent spongieuse, il goûta le confort des chemins souples de la forêt de Marassan. Les senteurs étaient pénétrantes et dilataient sa respiration. Il fallait être attentif à l'émergence de nombreux rochers glissants, mais l'habitude d'un pas assuré lui permettait de rester en éveil à la nature qui l'entourait.
Après un bon nombre de lacets, il déboucha à nouveau sur la vallée, et ne tarda pas à dominer le village, qui jouait à cache cache entre les arbres.
Quelques toits de tôles rouillées, dont celui de l'église, indiquaient la rigueur de l'hiver dans ces régions.Ielena, profitant d'une de ses courtes pauses, alla voir s'il restait du café, et s'en resservit un bon bol. Il lui fallait tenir malgré la lourdeur de ses jambes, ne rien laisser passer qui l'obligerait à recommencer son labeur méthodique. Elle enleva son pull, désormais inapproprié à la chaleur, et roula haut les manches de son tee shirt. Elle tenta par curiosité d'allumer son portable, et s'aperçut qu'elle n'avait aucun réseau. Sur un carnet, elle nota les repères qui lui permettraient de retrouver le même cadrage, et protégea son appareil du soleil. Son mal de tête persistait, mais son ventre avait terminé de la tordre comme chaque mois.
Le bruit du Guil devenait de plus en plus perceptible, et la pente se fit plus douce, jusqu'aux premières maisons. Sylvain fit un tour du village pour repérer les différents commerces, puis commença ses achats. Des crudités (tomates, concombres, carottes), quelques fruits, une sauce salade et de la mayonnaise, du saucisson et du chorizo, des oeufs, de la mozzarelle et de la tomme de pays, du café, de la boisson, et des mélanges d'oléagineux (amandes, noisettes et noix de cajou) ainsi que des raisins secs pour les marches. Du pain longue conservation, et pour les soirées, quelques boites de plats complets, et des tisanes anisées. Restaient du papier toilette, et quelques recharges de gaz pour la lampe, qu'il trouva dans un autre magasin.
Ielena alla se passer le visage sous l'eau de la fontaine, et s'enduisit de crème solaire. On l'avait bien prévenue des risques de coups de soleil, mais elle n'avait pas pensé qu'il puisse faire aussi chaud à cette altitude. Elle quitta chaussures et chaussettes pour fouler directement les plaques herbues. La beauté des cimes raccourcissait le temps. Des détails jusque là invisibles dans les parties ombragées, apparaissaient soudain en pleine lumière, faisant du spectacle un tableau surprenant de mouvance et de diversité. Le son rythmé, aigrelet ou enroué des clarines, révélait d'un versant à l'autre le déplacement de troupeaux clairsemés.
Un cadran solaire attira l'attention de Sylvain : Nihil sine sole - Rien sans le soleil. S'il avait eu lui aussi l'idée d'un reportage, il aurait choisi de répertorier toutes ces maximes naïves ou plus philosophiques, qui rappelaient aux hommes l'importance du temps dans l'écoulement de la vie.
A propos de temps, il lui fallait songer à faire demi tour. Son sac était bien rempli, et le retour se ferait bien moins rapidement. Divers panneaux indiquaient les sports aquatiques que le site proposait. Beaucoup d'autres patientaient en attente de la neige, et s'adressaient aux skieurs probablement aussi nombreux l'hiver que les touristes d'été qui déambulaient dans les rues. Le Viso, ce belvédère italien de près de 4000 m, attirait les foules de marcheurs, qui sans le gravir directement, se rendaient sur les sommets avoisinants pour le contempler. Le Pain de sucre en particulier, dont l'analogie avec celui de Rio lui restait mystérieuse, devenait presque une cohue certains jours, tant son point de vue, quasiment à la frontière, était prisé. Heureusement, on y accédait par la route du col d'Agnel dans la vallée suivante de Fontgillarde, et de l'autre côté, à l'est, par Ristolas, c'était le sentier des lacs qui drainait les promeneurs, laissant la Lauze à sa tranquillité. Plus loin encore, et bien fréquenté, le GR58 proposait le tour du Queyras.
Une douche ! Elle avait terriblement envie d'une douche, et plus encore de la prendre tranquille, sûre d'être seule. Mais ce système archaïque ne lui laissait pas assez de temps. A présent, Ielena était contrainte à se mettre à l'ombre du chalet, supportant mal de rester sans bouger près de son appareil. Elle voulait terminer sa séquence à midi. Cette dépendance des espaces de temps et son indécision face à ses questions la stressaient considérablement. Après tout, il y avait une clé sur la porte. Il était légitime qu'elle s'enferme pour avoir un peu d'intimité, même si son hôte était là... Pourquoi ne savait-elle pas accueillir les choses au lieu d'en faire des montagnes, comme lui disaient parfois ses amies ?
Justement. Elle y était, dans la montagne...A pas lents et réguliers, Sylvain effaçait ses traces de l'aller, ne s'autorisant que de courtes haltes de façon à ne pas couper son énergie. Les arbres d'un coup se firent rares, laissant la place au gazon estival. Il n'eut pas le courage de dévier, et affronta la pente directe, quitte à se faire tirer le portrait en arrivant. Les clochers des environs avaient signalé depuis un moment déjà que la mi-journée était passée. Le sac lui tirait un peu les épaules, et il compensait en passant les pouces dans les bretelles. Paradoxalement, suite à des années de marche, il se sentait plus à l'aise avec une charge, que de partir sans rien sur le dos.
Le toit du chalet émergea. Ielena était assise sous l'auvent, et semblait visionner ses photos.
- Vous êtes satisfaite de vos prises de vue ? Vous n'avez pas trop faim ?
Difficile de répondre de façon opposée à deux questions contiguës. Ielena se sentait mieux dans la réalité de ce contact avec cet homme, que lorsqu'elle laissait son esprit vagabonder. Elle éluda et proposa de l'aide.
Sylvain posa son sac sur la grande table, et en répartit son contenu. Ils décidèrent de ce qui allait constituer le repas, et rangèrent le reste. Tomates-mozzarelle, tomme et abricots, composaient un menu complet et sans préparation. Ils emportèrent le tout sur la table extérieure, sous l'auvent. La disposition du chalet avait été bien pensée, la situation de cette table permettant de profiter du soleil levant ou couchant, tout en assurant l'ombre le reste de la journée, ainsi que la possibilité de manger dehors malgré une éventuelle pluie.
Ils allèrent rincer leurs tomates à la fontaine.
L'attention de Sylvain fut soudain attirée par quelque chose à la lisière de la crête. Il mit machinalement sa main sur l 'épaule de Ielena, indiquant de son bras une direction, et chuchota :- Un chamois !
Il arrive parfois face à des gens bizarres ou blessés -bizarres parce que blessés-, qu'un mot ou un geste anodin ait des répercutions surréalistes, hors normes, imprévisibles... Au lieu de compter pour ce qu'il est, ce mot ou ce geste est immédiatement replacé dans un contexte confus et insupportable, qui détermine le degré de réaction à l'agression, à la culpabilité, à la souffrance aiguë quoi qu'il en soit. Le champ de conscience se rétrécit à l'unique mal-être, et plus rien ne compte que sa propre survie, empêchant toute distance, tout recul, toute appréciation objective. L'autre fait subitement partie de tous les tourmenteurs, il est un traître, une menace. Il appartient au complot de tous ceux qui ne comprennent pas, et qui ne comprenant pas, sont des ennemis ou pour le moins des dangers. Il n'y a pas de milieu, pas de réflexion possible, pas de mesure. La radicalité de la réponse est proportionnelle à l'insécurité enfouie, et au bon droit dans lequel on se justifie d'être une fois de plus, victime.
C'est ce qui arriva.
Ielena s'écarta vivement :
- Ne me touchez pas !Sylvain, éberlué, lui demanda si ça allait bien...
Provoquée par l'ironie de la question, la jeune femme répartit :- Ça va très bien ! Je n'ai pas dormi de la nuit. Je n'ai pas pu me laver. Je n'ai eu aucun répit de toute la matinée. Je n'avais pas souhaité cette situation, et je ne sais pas jusqu'à quand je vais pouvoir la supporter. D'ailleurs je fais mon sac et je m'en vais !
La suivant à l'intérieur, Sylvain se positionna en barrage, devant la porte :
- Il n'en est pas question !
- Vous voulez m'empêcher de partir, lança-t-elle avec défi ?
- Je ne peux pas vous en empêcher, mais pas dans ces conditions. Vous êtes éreintée, tendue. Vous n'avez rien mangé. Le soleil est au plus haut. Vous partirez en fin d'après-midi si vous voulez. Mais il me semble avoir droit à quelques explications... Qu'est-ce que je vous ai fait ?... S'il vous plaît, vous venez à table. On parle calmement, ou on ne parle pas du tout si vous préférez... Et je vous respecte dans la mesure où vous me respectez ! Je vais chercher les tomates. Je vous attends.Pourquoi céder... Il n'y a vraiment aucune raison de perdre la face... Et parallèlement, Ielena se trouva décontenancée de la liberté qui lui était laissée, après avoir vu pointer l'affrontement. Sylvain n'avait pas tort : Il n'y était pour rien. Elle était une fois de plus la proie de ses spectres. Sa psy l'avait bien aidée à identifier le problème. Elle savait, intellectuellement, mais son être profond n'en tirait aucun bénéfice. Elle était toujours vulnérable, surprise au moment où elle s'y attendait le moins par les résonances que certaines choses avaient en elle... Sa colère oscillant entre Sylvain et elle-même s'avérait plus forte que les larmes, mais celles-ci n'étaient pas loin de sourdre en sanglots qui l'auraient peut-être apaisée. C'est vrai qu'elle avait besoin de se poser, de reprendre des forces, et par dessus tout, de dormir. Elle ravala sa fierté, et vint s'asseoir...
- Je n'ai pas dormi parce que j'ai peur des hommes, j'ai peur de vous. Pas comme ça, là, en face à face... Mais dès que j'imagine... Quand je suis seule... Quand c'est la nuit...
Mon père est mort alors que j'étais petite. Ma mère s'est réfugiée chez mon grand-père, jusqu'à ce que lui aussi... Des amis de mon père, parfois assez jeunes, venaient presque quotidiennement pour des repas copieux et arrosés. Je devenais insensiblement femme, et au nom des familiarités et des taquineries que l'enfance permet, j'étais chacun de ces soirs exposée, caressée, passée de main en main.
Ce qui flattait auparavant mon orgueil de gamine m'est devenu une oppression, un supplice. L'habitude étant prise, mes résistances furent interprétées comme une stratégie pour me faire désirer, mais le désir n'était pas de mon côté. Je perçus vite les analogies entre l'attitude de certains hommes vis à vis de ma mère, et celle qu'ils avaient vis à vis de moi. J'étais un jouet, un condiment aphrodisiaque, un apéritif, jusqu'à ce qu'un jour je devienne le plat principal. Alionka, Olessia, tous ces diminutifs avec lesquels on me pétrissait autant qu'on me méprisait dans mon être...
Ma mère ne voulait pas voir, vivant comme une gloire héréditaire le fait que les hommes s'intéressent à moi. Je me suis refermée, n'acceptant plus que des relations aseptisées, professionnelles... Toute proximité, toute ébauche affective masculine me faisait mordre ou fuir... Tout contact physique me replongeait avec angoisse dans le contexte redouté... Voilà pourquoi j'ai réagi comme ça tout à l'heure...Ielena fit une pause... Elle n'avait encore touché à rien du contenu de son assiette. S'en rendant compte à l'immobilité de Sylvain, elle entama une tomate, tourna un morceau de mozzarelle dans la sauce, et enfourna le tout.
- Je ne sais pas pourquoi je vous dis tout ça... Vous êtes le premier homme à qui j'en parle. Peut-être parce que ces circonstances de confrontation et de solitude se sont rarement présentées de manière aussi contraignante, et que je suis à bout de nerfs...
Comme son compagnon se contentait d'écouter, surpris et soulagé à la fois de tant de confidences, elle reprit :
- Je suis écartelée dans ma tête : Je ne sais si votre silence est une compassion dont je n'ai que faire, ou un aveu de complicité avec ce désir qui habite les hommes, tous les hommes, de manière plus ou moins sournoise et déguisée. Je ne sais comment distinguer le Sylvain à qui je n'ai rien à reprocher, et l'homme qu'il est en même temps et qui m'est au mieux étranger, indifférent, méprisable...
Voilà qui était direct, lapidaire... Ielena parlait sans haine, sans éclat de voix, mais avec la passion des choses trop contenues. Sa détermination n'en était que plus froide et implacable, comme cette façon qu'elle avait de regarder droit, avec une sorte de défi. Elle avait conscience des barrières intérieures érigées pour continuer à vivre, et ces barrières étaient secouées par une tempête imprévue.
Sylvain songea à l'adage du cadran solaire, et l'adapta à sa façon : Rien sans le feu. En tous les cas, pas grand chose, dans l'histoire de l'humanité...
Il aurait voulu saisir la main de la jeune femme, mais sut immédiatement que c'était précisément le geste à proscrire.- Le feu est-il bon ou mauvais ? Les deux... Il est bon lorsqu'il est maîtrisé, orienté, utilisé pour un progrès. Il est mauvais et dévastateur quand il est aveugle, manié imprudemment, utilisé pour détruire. Faut-il condamner le feu pour cela ?
Le désir est feu... Il n'est ni bon ni mauvais. Son seul tort, mais qui est également une force, est de véhiculer énergie et passion. Ce n'est pas le désir qui peut être jugé, invectivé, mais la façon dont il est identifié et utilisé.
Si le désir, comme le feu, est circonscrit dans un cadre, dans ses effets, il produit des merveilles de créativité, d'inventivité, de dépassement, de dévouement. Et le cadre du désir, c'est la priorité de l'autre, quel qu'il soit. C'est la justesse, l'ajustement à l'utile, au beau, à la liberté, au chemin de chacun.
L'homme en tant que mâle est effectivement bien démuni je vous l'accorde, bien pauvre, par rapport à la femme. Dans son être, dans sa spontanéité, il oscille entre son corps -et donc sa sexualité-, et son mental. Il est prisonnier des extrêmes. La femme, elle, est dans son être, au milieu, dans le coeur, dans les résonances affectives, dans la proximité de l'inconscient, dans la mémoire, dans l'écho du mystère de la vie qu'elle seule peut donner...Vous savez, les émotions, les sentiments, sont en dépendance du regard qu'on a sur les choses. Si on a des repères justes au niveau des idées, les réactions sont elles-même plus ajustées, même si on peut toujours être trahi par ses conflits non réglés, par ses limites, ce qui demande d'aller plus loin dans les résonances, dans l'acceptation de ses contradictions, dans l'exploration de sa souffrance intérieure...
Ielena se sentit prise au dépourvu. Elle ne s'attendait pas à recevoir des paroles qui la touchaient, qui la troublaient. Ce qu'elle éprouvait était totalement nouveau : l'envie de communiquer avec un homme. Et malgré l'impression réticente qu'elle avait de débusquer en elle un monde de noirceur et de douleur, elle devina intuitivement qu'une porte s'ouvrait dans son âme. Parallèlement, la perspective de pouvoir s'affranchir de ses rancoeurs ne lui convenait pas : Cela impliquait qu'elle renonce à son fonctionnement, à ses certitudes, et le gouffre de l'inconnu lui faisait peur.
Son emportement n'ayant plus de raison d'être, c'est la lassitude qui la submergea. Elle n'avait plus la force de penser. Sylvain lui proposa le fromage, qu'elle déclina au profit d'un fruit.
- Je vous propose quelque chose, si vous êtes partante : Il me semble que justement, passer quelques jours ensemble peut être l'occasion d'avancer, de faire évoluer vos peurs. Cette après-midi, je fiche le camp. Cela vous laisse toute latitude pour vous reposer, pour prendre une douche, pour réfléchir... Vous me direz ce soir ce que vous en pensez, ou plutôt demain matin, parce que si j'ai bien suivi, ce n'est pas forcément dans un temps de solitude que vous êtes le plus objective. D'accord ?
- Pour que vous me laissiez dormir, tout à fait, répondit-elle.Sylvain prit de quoi tenir quelques heures, compulsa la carte pour dégrossir un itinéraire, et piqua droit sur Peynin à travers les pistes. Poursuivant l'idée qui lui était venue à Aiguilles le matin même, il avait l'intention de découvrir les cadrans solaires des villages avoisinants. Il rejoignit vite la route de la station, qu'il quitta plus bas pour contourner la crête du Mourre Froid, et atteignit Prats Hauts à travers la forêt.
Il luttait contre l'inquiétude et la déception, sachant qu'il pouvait très bien trouver le chalet vide à son retour. Mais il savait que toute aide suppose une transfusion, un échange, un partage invisible, et il décida de dépasser ses propres sentiments, avec la conviction que sa confiance pouvait contribuer à fonder celle de Ielena. Après tout, quel meilleur gage pouvait-il donner que d'accepter la liberté de l'autre, que d'envisager avec sérénité même l'échec apparent ?... Il n'était pas indispensable, et ne pouvait faire que selon ce que l'autre voulait bien recevoir et donner.
La route de Molines permettait d'admirer la Demoiselle Coiffée, cheminée de fée isolée qu'il approcha avec le zoom de son appareil, puis il traversa Gaudissard.
Arrivant au village, il se rappela ce qu'il avait lu sur les vieilles maisons typiques, avec leur partie supérieure et saillante en bois - la fuste - reposant sur le rez de chaussée habitable en pierre - le caset.
Au hasard des rues, il dénicha un cadran flanqué du célèbre palindrome " Sator arepo tenet opera rotas ". Ce carré magique peut être lu en effet dans toutes les directions, et reste susceptible de multiples interprétations ésotériques et religieuses qui ont fait l'objet de nombreux ouvrages.
| Texte obscur, parmi les possibilités : Le semeur Arepo tient les roues au travail... Mais on peut aussi former une croix avec les lettres disposées ainsi : ? Pater Noster / Pater Noster O, alpha et omega signifiant le début et la fin... Ce carré du premier siècle a été repris par les templiers et de nombreux numérologues ou cabbalistes. | ![]() |
Il était aux environs de seize heures. Malgré sa résolution, Ielena faisait régulièrement irruption dans son esprit et minimisait parfois son attention à ce qu'il croisait. Il se reprit, et chercha un point d'intérêt susceptible de faire diversion. Estimant que les 5 km qui le séparaient de St Véran risquaient de l'entraîner trop loin, il regretta pour la forme, de ne pouvoir arpenter cette commune dont la réputation est d'être la plus haute d'Europe, à 2042 m, et se consola d'un cappuccino à la terrasse d'un bar. De toutes les façons, cela l'aurait obligé à revenir sur ses pas, ce qui est nettement plus fastidieux sur route que de pouvoir musarder selon les sentiers.
Après avoir condamné la porte, Ielena s'était affalée sur le lit. Elle avait dormi deux heures consécutives, et en avait mis presque une de plus à émerger d'une torpeur massive et tenace. Elle ne savait plus bien où elle en était, et la douche lui parut une nécessité avant de penser à quoi que ce soit. Pendant que la réserve d'eau chauffait, elle alla se verser une boisson et pensa à Sylvain, sans se douter qu'à peu près au même moment, lui-même se désaltérait à Molines. Il fallut une vingtaine de minutes pour que l'eau doucisse véritablement, et malgré l'irrégularité d'un jet timide, se laver enfin de la poussière et de la sueur accumulées lui fut une délectation. Elle se drapa dans sa serviette, ouvrit en grand la fenêtre de la salle, et sûre de sa tranquillité, sortit pour se sécher au soleil. C'est là qu'elle s'aperçut avoir laissé en plan les restes de midi, et elle s'affaira pour les nettoyer et dresser une nouvelle table, après avoir passé une tenue correcte.
Elle se sentit honteuse et totalement contradictoire de se voir ainsi préparer le couvert en attendant " le retour de l'homme ", ce schéma lui ayant toujours paru ridicule et pervers. Ses défenses aux aguets lui conseillèrent de se méfier, si elle devait ainsi s'avérer influençable... Elle aurait pu faire son sac, comme elle en avait eu l'intention sous le coup de sa nervosité... Elle y avait pensé dans les brumes de son réveil... Mais partir en douce ne lui convenait pas. Cela aurait ressemblé à une défaite, à une fuite, et elle n'aimait pas perdre...Le jour allait vite baisser dans les sous bois de la vallée... Son sac à dos étant vide à l'exception des poches latérales, Sylvain y entassa toutes les branches qu'il put ramasser au cours de la remontée. Quand il arriva au chalet, il avait de quoi prolonger un peu la soirée par un feu de camp... Il ne laissa pas à Ielena le temps de parler, et lui lança en reprenant sa respiration :
- Les balades en montagnes sont toujours merveilleuses, mais ma vraie joie ce soir, c'est de vous retrouver ici !
" Alionka, Olessia, comme nous sommes contents de te voir... "... Elle avait tant entendu ce genre de phrase... Elle était là, oui. Elle se sentait bien mieux physiquement, et plus la manipulation était indirecte, plus elle saurait la déjouer.
Pendant qu'ils se restauraient, Sylvain détailla la chronologie de sa marche, et ne pouvant désigner les lieux de là où ils étaient, proposa que le lendemain matin, Ielena l'accompagne à la Gardiole de l'Alp, sur la crête voisine.
Il enchaîna sur quelques anecdotes de randonnées passées, tentant de capter l'intérêt de la jeune femme, qu'il sentait lointaine. Celle-ci aurait pu sourire à certaines évocations, mais restait volontairement en retrait, se protégeant de toute connivence.- Je vous ennuie avec mes histoires... J'avais pensé faire un feu ce soir. Ça vous tente ?
Ielena n'y voyait rien de particulièrement captivant, mais opina d'une moue peu impliquée.
- Vous m'aideriez à ramener encore quelques branches ? J'ai pris ce que j'ai pu dans le sac, mais c'est un peu juste.
Ils firent plusieurs allers et venues pour apporter ce que Sylvain estimait convenir. L'estomac noué, il se concentra sur la disposition des bois, taillant à la hachette les trop grands morceaux. Il avait horreur de ces situations de non dit où l'impuissance diffuse et chaotique côtoyait la menace permanente d'une explosion. Il doutait à présent de ce que sa compagne puisse s'ouvrir, et se sentait prisonnier de ce dilemme où pour se rapprocher d'elle, il ne fallait surtout pas l'approcher.
Le soleil avait quitté les cimes, et Ielena alla passer son pull. Il ne faisait pas vraiment froid, mais elle restait fatiguée de sa nuit, de toute la tension accumulée, et rester sans bouger après le maniement des branches la réfrigéra.
Sylvain avait circonscrit un emplacement avec de grosses pierres. Elle eut peur un instant qu'il ait utilisé le marquage de son appareil, et s'avança dans la pénombre pour vérifier que celui-ci était toujours en place.
Les premières flammes crépitèrent, et bientôt, la nuit installa son horizon de silence sur la Lauze.- Vous connaissez un peu les étoiles ?
- Pas plus que ça, répondit la photographe qui était venue s'asseoir à distance suffisante.
- Je vous en parle, parce qu'à côté de St Véran, il y a un observatoire sur le Pic de château Renard... En altitude, le ciel est plus net, plus diaphane. Ce qui est facilement repérable est ce qu'on appelle le triangle d'été : Le Cygne, avec Deneb, qui forme un grand losange, comme un cerf-volant ; l'Aigle, avec Altaïr ; et la Lyre avec Vega... Ce sont des constellations, avec leur étoile principale. Evidemment, ce n'est pas à la lumière du feu qu'on peut les distinguer. Je vous montrerai tout à l'heure...Ielena regardait la flambée... Etait-ce pour faire écho à ses paroles de midi que Sylvain avait tenu à ce feu ? Le désir n'est ni bon ni mauvais...
En l'occurrence le feu lui plaisait. Elle se sentait bien, comme rassurée par cette lumière et cette chaleur. Et c'est justement ce qui l'inquiétait sourdement : se sentir bien !
Par moments, un craquement sec projetait des étincelles éparses qui repoussaient l'obscurité d'une manière éphémère.Ils restèrent ainsi une bonne demi-heure, sans savoir s'ils étaient ensemble, ou pire que seuls.
Sylvain rassembla les derniers tisons pour une ultime lueur, et annonça qu'il allait prendre sa douche.
- Vous voyez ? fit-il en désignant les étoiles à la verticale...
Mais comment peut-on préciser une direction, comment peut-on montrer un chemin, si on n'est pas suffisamment proches pour que l'intérêt et l'angle de vue soient communs ?...Quand il sortit de la salle d'eau, la lampe de camping réglée au plus bas, Ielena dans son sac de couchage formait une bosse, là-bas, au bout du lit...
Il est des circonstances où la souffrance de l'autre, son mal-être, son enfermement, ne permettent aucune communication. C'est alors l'acceptation de sa propre pauvreté, de sa propre inutilité, qui seule peut mettre en gestation des étincelles de vie.
Le désespoir ou la colère qu'induisent l'isolement, le refus, la distance, ne sont que l'écho de ses propres peurs, de ses propres manques, de ses propres blessures.
Accéder au détachement suprême, à la réjouissance de ce qui est, sans attente, est le chemin qui peut créer l'inattendu.
Nul ne sait si nous faisons partie de ce chemin, et s'y accrocher manifeste que nous nous cherchons tout autant que nous croyons aider l'autre.
C'est dans le renoncement à notre importance, que l'élagage de nos désirs fructifie en gratuité.
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| Le masculin repose sur les racines du corps (sensation, sexualité, santé) et du mental-esprit (volonté, liberté, rationalité)... Son accomplissement est d'intégrer l'âme psychique de sa féminité, sans laquelle il reste à un niveau... | Le féminin repose sur la racine de l'âme psychique (affectivité, mémoire, émotions, inconscient, prédisposition au symbolique et à l'intériorité). Son accomplissement est d'intégrer son masculin sans... | |
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| L'union du masculin et du féminin ouvre à toute la potentialité humaine. L'âme psychique est à la fois dans les profondeurs et dans les sommets, épousant toute la dimension de l'être, servant de pivot. Elle est l'axe de la verticalité. Corps et esprit participent aux deux niveaux de l'extériorité et de l'intériorité, du concret et du symbolique. | ||
Troisième jour...
Cette fois Sylvain fut le premier à ouvrir l'oeil... Il se leva avec précautions, s'habilla, et prépara le café... Il trouva la température du matin anormalement douce, sans cette fraîcheur caractéristique que la transition de l'aube apporte habituellement. Pendant que l'eau chauffait, il alla se brosser les dents et s'asperger le visage à la fontaine. Il était plus de huit heures. Ils avaient visiblement bien profité de la nuit, et Ielena ne pourrait pas nier qu'elle s'était endormie...
Réveillée par l'eau qui bouillonnait, celle-ci apparut à la porte, hésitante, la main en biais devant les yeux pour se protéger de la lumière vive... Une chemise de nuit en coton lui donnait un air d'adolescente. Elle contourna le chalet, pieds nus, pendant que Sylvain apportait sur la table les ingrédients de ce premier repas.- Je n'ai pas vu l'heure, s'excusa-t-elle, encore étourdie de sommeil... Ça prend beaucoup de temps d'aller en face ? J'ai arrêté mes prises de vue juste à midi hier, et j'aimerais les reprendre en suivant...
- Eh bien dans ce cas, vous sautez dans vos chaussures et on y va, risqua Sylvain...
- Mais sérieusement, vous pensez que c'est possible ?
- Ecoutez, vous déjeunez tranquillement, et puis nous rejoignons la crête en mesurant le temps. Là où cela nous paraît judicieux de faire demi-tour, nous rentrons. Ça vous va ?Ielena approuva. Elle avala un grand bol de café avec quand même deux tartines et de la confiture, et partit s'habiller. En quelques minutes elle fut prête...
- Je peux laisser mon matériel ici ? Ça ne craint rien en fermant ?
- Je ne pense vraiment pas, et nous aurons toujours la vue sur le gîte...La remarque n'était pas tout à fait exacte, parce que passant au plus haut de façon à faciliter le franchissement des torrents, il y eut bien des moments où le chalet disparaissait. Sylvain avait choisi un tracé presque sans dénivelé, partant vers le Fond de Peynin pour accéder au versant de la Gardiole, juste perpendiculaire au soleil. A présent qu'il fallait rejoindre la crête, les choses changeaient : La pente était raide et de plus en plus rocheuse. Les échancrures des sommets correspondaient souvent à des zones d'érosion et même d'éboulement, la progression devenant alors délicate. Bien que cherchant à éviter les passages les plus instables, ils furent contraints d'utiliser un pierrier pour déboucher enfin sur les hauteurs, lorsque Ielena assura mal un appui et se retrouva à plat ventre au milieu des débris de schiste. Ses pieds ne trouvèrent pas autre chose pour se rétablir que des blocs qui se dérobaient. Elle avait laissé échapper un cri étouffé, et son coeur battait à se rompre. Sylvain chercha l'endroit qui lui parut le plus sûr, et se pencha vers elle.
- La main, donne la main !
Tout se passa très vite, et dans une sorte de dimension parallèle, comme au cours des rêves, une multitude d'enchaînements de pensées et d'émotions les parcourut.
Ielena avait regardé la main tendue, puis la position de son corps pour s'assurer qu'elle n'allait pas dévaler au moindre geste. Elle attrapa la paume de Sylvain, et pendant quelques secondes, ils eurent conscience chacun à leur façon de ce qui se déroulait. Ils se touchaient, ils étaient en contact, liés et solidaires face au danger.
L'étreinte des doigts serrés n'avait rien de la neutralité éphémère des civilités. Elle n'avait rien non plus de la sournoiserie du désir. Elle était simple et vraie, urgente, décisive et gratuite...
Sylvain attira doucement la jeune femme, la conseilla, eut peur lorsque l'un de ses pieds glissa à son tour, et lui fit franchir les deux mètres qui manquaient au soulagement. Il fit un dernier effort pour se hisser sur la roche ferme, et quand il se redressa dans une grande respiration, il eut le sentiment que Ielena allait se jeter dans ses bras.
Elle n'en fit rien, même si son regard avait parlé davantage que son corps, l'espace d'un instant.- Il y a d'autres possibilités pour redescendre ?
L'imprévu parfois bouleverse nos cadres, pour nous appeler au nouveau. Mais ne connaissant que nos habitudes et nos repères hérités, nous ne comprenons pas le clin d'oeil de la Vie, et cherchons avidement à restaurer nos sécurités, négligeant de côtoyer la nudité qui préside à toute naissance.
Sylvain regarda sa montre. La marge de temps qui leur restait leur donnait la possibilité de suivre la ligne de crête un petit moment. Il rassura Ielena quant au fait de prendre au retour un sentier plus serein, et ils reprirent leur marche qu'il dirigea vers le Fond de Peynin, délaissant la Gardiole qui aurait obligé à un trop long détour. Sous eux, dans la vallée de l'Aigue d'Agnel, on découvrait Fontgillarde, Le Coin, Pierre Grosse. Sylvain expliqua que juste derrière la prochaine crête, se situaient Molines, où il était la veille, et St Véran où il n'avait pas eu le temps de se rendre...
- Tu peux continuer à me tutoyer, intervint Ielena. Ce n'est pas réservé aux situations de détresse...
Cette pointe d'humour -la première- réconforta le guide amateur, tout autant que l'avancée vers un peu plus de convivialité... Il s'était à peine rendu compte que sous le coup de l'émotion, tout à l'heure, il avait en effet abandonné sa réserve.
Le ciel était bleu, mais moins franc. Il n'y avait pas d'air, et l'atmosphère était presque oppressante. Ils entendirent siffler quelques marmottes, mais n'aperçurent que quelques mouvements furtifs, sans avoir la chance de surprendre un guetteur en pleine action.Ielena n'avait pas davantage épilogué sur l'épisode, mais elle avançait plus lentement. Ils optèrent pour un espace herbu afin d'entamer la descente, et Sylvain prit soin de signaler que la végétation cachait parfois des dalles humides sur lesquelles on pouvait déraper. Il ouvrait la marche, assurant ainsi la sécurité du passage.
Ils croisèrent un troupeau sonore. Les moutons guidés par une chèvre s'écartaient à peine, bêlant leur dédain d'être ainsi dérangés. Des agneaux s'aventuraient en marge en jouant, pour vite rejoindre la communauté.Midi approchait lorsqu'ils rejoignirent le chalet.
Ielena s'empressa d'installer son appareil, tout en remarquant que la lumière était légèrement voilée. Les ombres s'en faisaient moins nettes et invalidaient l'homogénéité du reportage. Elle décida de poursuivre quand même, au cas où le temps ne permettrait pas de faire mieux.Le repas s'assimila davantage à un grignotage en plusieurs étapes, jusqu'à ce que la rescapée avoue qu'elle n'en pouvait plus. Sylvain lui proposa de continuer lui-même à manier le déclencheur, et elle s'étendit à l'abri de la bâtisse, vaincue par l'effort et l'émotion.
Quand elle se réveilla d'un repos agité, elle vit que des bandes nuageuses parsemaient les vallées. Au loin, des masses translucides et violines annonçaient un probable orage. Le matériel était rentré, et son compagnon de bivouac terminait de nettoyer les quelques ustensiles utilisés.
- Tu crois que le temps va changer ?
- Ce soir, il y a de grandes chances... Tu sens comme il fait lourd ? Mais ça peut très bien passer et que le soleil soit présent demain.Elle regrettait que les prévisions météo qu'elles avait consultées n'aient pas été plus précises à long terme. Il ne manquerait plus que son diaporama en soit réduit à une vingtaine de photos...
Les nuages s'épaississaient, et engloutissaient inexorablement le relief. Des bandes éparses s'avançaient jusqu'à les frôler, puis tout devint compact, et ils se retrouvèrent dans une moiteur éprouvante. Les grondements lointains se firent plus précis, inquiétants. Elle n'avait jamais vécu cela, et guettait l'attitude de Sylvain, pour savoir si elle devait craindre la menace que la nature esquissait. L'horizon se réduisait à présent à quelques mètres, et la luminosité diffuse laissait place à la grisaille.
Ils s'assirent sous l'auvent pour partager un jus de fruit. Tout semblait en attente d'un déchaînement libérateur qui tardait à venir... Des senteurs d'ozone flottaient...
- Ce n'est pas dangereux à cette hauteur, se soucia-t-elle ?
- Un orage en montagne l'est toujours, répondit-il, mais il vaut mieux qu'il pleuve que s'il s'agissait d'un orage sec.Des éclairs illuminèrent l'espace sans rien laisser discerner.
- Bon, ajouta-t-il placidement, je crois que nous pourrons avancer le dîner et le coucher ce soir...
Brutalement, la pluie se mit à tomber, refroidissant l'atmosphère. Ielena alla chercher son pull. Ils restèrent ainsi un bon moment, comme fascinés par le spectacle, puis la fraîcheur les incita à rentrer. A l'intérieur, il faisait presque nuit, et ils durent allumer la lampe.
Sylvain fit le tour des boites pour envisager un repas chaud. Ils se déterminèrent pour un petit salé aux lentilles, qu'ils transférèrent dans une casserole.- Dommage que je n'aie pas pensé à prendre un petit vin. Ça nous aurait revigorés... On se fera une tisane après. Tu aimes ça ?
- Ça dépend ce que c'est, mais vu les circonstances...La lampe à gaz ne portait pas loin, et l'extrémité de la pièce n'était plus qu'un coin sombre. Des claquements secs suivis d'innombrables échos secouaient les alentours. Ielena demanda à fermer la porte.
Ils dînèrent, en échangeant les souvenirs de peur qu'ils avaient pu expérimenter. A certaines évocations, la jeune femme sourit. Elle ressentait un contraste étonnant à vivre le tumulte extérieur, tout en éprouvant la fragile quiétude que la conversation induisait, comme s'il s'agissait de conjurer les forces aveugles de la fureur céleste.
Sylvain proposa du fromage, et s'enveloppant d'un K way, s'enhardit malgré la contestation de Ielena à courir jusqu'à la fontaine avec la torche.Ils firent ensuite bouillir de l'eau, et continuèrent de se réchauffer autour des bols fumants, dans lesquels les infusettes dispersaient d'agréables effluves.
Rien dans le chalet ne permettait de se distraire, et Sylvain proposa un petit bac pour passer le temps, où il arriva souvent bon dernier, Ielena se montrant vive à trouver les items correspondants aux lettres déterminées. L'orage se calmait, et la véritable nuit avait enveloppé l'alpage, succédant à la grisaille humide.
- Tu m'accompagnes aux toilettes ? Je ne suis pas très rassurée d'y aller seule...
Ils burent une dernière tisane, et après avoir pris la suite de Ielena à la salle d'eau, Sylvain eut la surprise de voir que celle-ci s'était installée à côté de ses propres affaires, sur le lit.
- Tu sais s'il y a de quoi laver du linge ? J'aurais eu besoin de faire un peu de lessive demain, si la pluie a cessé...
- Ecoute, il y a au moins du savon, et du produit vaisselle...
Il s'enfila dans son sac, s'abstenant de toute réflexion concernant la migration de sa voisine. Bien que celle-ci parût plus détendue, il craignait trop qu'une parole malheureuse la fît se raidir et reprendre son attitude de méfiance agressive.
Elle, malgré sa sieste, n'aspirait qu'à trouver le sommeil.Il éteignit, et se laissa bercer par l'espoir qu'une sympathie durable puisse s'établir entre eux.
L'engagement à l'autre ne souffre pas d'un à peu près. Il vaut mieux ne pas s'impliquer, si on doit se lasser, trahir, décevoir... L'autre a besoin de nous voir témoin du don inconditionnel, avant de devenir capable de comprendre que nous sommes aussi en chemin, prisonniers de nos limites.
Etre témoins de ce que nous ne sommes pas, de ce que nous galvaudons tout en le désirant, voilà la gageure que nous portons dans la complexité de nos aspirations.
L'appel à aider, est l'énergie qui nous amène à affronter nos illusions. C'est ensuite seulement, qu'on s'aperçoit avoir davantage reçu que ce qu'on a cru avoir donné.Ce mélange constant de pur et de médiocre, de don et d'attentes, d'élans vers l'autre et de besoins narcissiques, fonde la patience, l'humilité, et la compassion.
Qui sait reconnaître au creux du quotidien, ses complicités égoïstes, ses contradictions d'humeur, ses intolérances rigides, ses errances déguisées, quitte peu à peu l'aptitude injuste et grossière à juger.
Mais trop comprendre l'autre dans sa détresse, comporte l'écueil de ne plus discerner les lois de la vie. L'amour vrai n'existe que dans la clarté des lois ontologiques*. Pour chacun, et pour chaque moment, un geste, une intention, un désir, est ajusté, qui ne l'est pas pour un autre, ou trop tôt, ou trop tard... Seul l'éveil à ce qui dilate, à ce qui pacifie, à ce qui nourrit liberté, joie et lucidité, contribue à ce que l'âme unique et ineffable accouche d'elle-même, dans un processus qui n'en finit pas d'apporter défis, lumière, et plénitude.
*ontologique : ce qui touche à l'être.
Détails de la journée :
Quatrième jour...
Quand Sylvain émergea d'un rêve absurde où différents éléments de la veille se combinaient en un puzzle fantastique, il vit que Ielena était assise dans son sac, la tête posée sur les genoux. Elle avait enfilé son pull, et en effet, la température de la pièce était tonique.- Ça ne va pas ?
- J'ai mal partout, fit-elle avec un sourire plissé.
Elle se déplia en grimaçant, et alla ouvrir la porte.
Une brume mouvante enveloppait la moindre aspérité de gouttelettes vite emportées par leur poids. Il était tard... Aucun rai de lumière filtrant pas la fenêtre au sud-est n'était venu sonner le réveil. Tout portait à la léthargie, et c'est un peu mécaniquement qu'ils se croisèrent, préparèrent le petit déjeuner, et s'assirent pour le savourer... Ils avaient mis l'eau de la douche à chauffer, mais la perspective de passer sous ce jet rudimentaire les enthousiasmait à la mesure de la fraîcheur du réduit. L'écoulement était une simple pente ouverte sur l'extérieur, et l'air glacé imposait une motivation spartiate.- Eh bien je crois que ma lessive...
- Ça ne veut rien dire... Tant qu'il n'est pas midi, le soleil peut prendre le dessus. Regarde, c'est relativement clair, et ça évolue... Ce sont des nuages. Si ça se découvre, la vallée sera certainement dans la crasse. Ça va être magnifique. Tu pourras faire des photos...Tant qu'à faire, Ielena décida d'affronter son lavage... Elle chercha le vêtement de pluie encore plié dans son emballage, réunit son linge, et alla s'agenouiller à la fontaine, dans une attitude séculaire, pour commencer à frotter les quelques vêtements. Elle n'aurait jamais pensé revenir à des gestes aussi simples, aussi essentiels... Prendre conscience de l'eau, de cette eau vive si froide, de la nécessité par opposition de pouvoir chauffer nourriture ou local...
Sylvain en profita pour prendre la douche et s'habiller.
Quand il sortit, des masses cotonneuses de plus en plus circonscrites jouaient avec le paysage, dévoilant ou effaçant de soudaines percées sur les alentours. C'était bon signe !- Est-ce qu'il y a une ficelle quelque part ?
- Oui, il y a une cordelette dans le coin cuisine, je te l'installe.
- Et des épingles ?
- Ça non, je ne pense pas... Mais regarde :
Sylvain tendit un premier fil entre les poteaux de l'auvent, puis en fit passer un deuxième enroulé autour du premier. Il suffisait de glisser le linge entre les tresses pour le coincer... La technique déclencha une expression comique sur la frimousse de la lavandière.
La luminosité se faisait presque aveuglante, et d'un coup, le ciel bleu apparut. Les nuages proches se délitèrent, et c'était presque magique de voir les flammèches en suspension s'évaporer à un mètre du sol.
En quelques minutes le spectacle fut grandiose. Une brume dense comblait les vallées, ne laissant saillir que les sommets étincelants de ruissellements.Ielena laissa son ouvrage en plan, et sortit son numérique.
Tout évoluait si vite qu'elle fit une débauche de clichés. Les derniers nuages isolés émigraient vers des climats plus cléments, et la ouate installée dans les creux se tassait, sans toutefois dégager le village.Sylvain hésita, puis la prit par les épaules pour la redresser.
- Arrête, lui dit-il avec douceur. Accueille pour toi maintenant... Il n'y a que toi, au fond de ta mémoire et de tes sens, qui puisse donner de l'éternité à un tel moment. Prends du temps pour toi, écoute, sens, reçois le contact de l'air... Essaie, tu vas voir...
Elle fut contrariée d'être ainsi dérangée, commandée, dans ce qui était " son " domaine. Cette intrusion la marqua davantage que le fait d'avoir été touchée, il est vrai à travers plusieurs épaisseurs. Elle se rendit compte avoir en fait très chaud, et se défit de son vêtement imperméable.
Le léger souffle lui fit du bien, et elle s'ouvrit aux odeurs de la terre, qui ne lui avaient jamais paru aussi intenses.
Sylvain s'était assis. Elle comprit que c'était la meilleure posture pour contempler cette féerie, nouvelle pour elle. Mais cela voulait dire qu'elle se soumettait, qu'elle imitait, qu'elle donnait raison à une intervention qui passait mal... Elle resta debout, marquant sa différence.
Le glatissement insistant d'un aigle qui tournoyait au-dessus d'eux mit fin à son débat intérieur.L'expérience de la gratuité, est une des plus grandes libertés que la personne humaine puisse éprouver. Accueillir l'instant, s'en réjouir, s'en laisser pénétrer, va beaucoup plus loin que de posséder ou de consommer.
Acheter une chose,ou pire une personne (il y a tant de façons d'asseoir une possession, un pouvoir, une manipulation) ne permet que d'en avoir le contour.
Rentrer en connivence intime avec ce qui nous touche, ouvre à des résonances infinies, comme si par le respect que nous laissons à l'autre, chose ou être, il nous offrait d'accéder à son mystère, à son énergie, à sa propre joie d'exister.
Le plaisir d'avoir est vite lassé, parce que limité, clos sur l'apparence.
Refuser de s'approprier, de désirer pour soi, fait passer à un autre registre, dont les jouisseurs et les despotes ne savent pas les richesses. En se passant de posséder, en arrêtant d'imposer, on reçoit au centuple, et sans dépendance d'espace ou de temps...
Le sacré de la distance ouvre sur le tout...
L'absence de distance disperse dans le rien...Ils furent heureux de pouvoir à nouveau profiter de l'auvent pour le repas.
Ielena avait terminé d'étendre son linge, et s'était préparée. Elle avait faim, et ne se lassait pas de tremper ses crudités dans la mayonnaise.- Je suis ennuyée... Je n'ai plus beaucoup de batterie. Il faudrait que je descende à Aiguilles. Je suppose qu'un commerçant acceptera bien de me les mettre en charge...
- Sûrement... Tu sais, quand le ciel a été lavé par la pluie comme ça, la vue est particulièrement nette sur l'horizon. Ce serait sympa si on montait sur la Lauze pique-niquer ce soir. Il n'y a pas un gros dénivelé. C'est tout près !
- Pourquoi pas... Il faut peut-être que je ramène quelque chose ?
Ils convinrent de se faire des hot dogs, et Sylvain proposa d'acheter le rosé qui lui avait manqué la veille. Il conseilla à Iele de piquer sur la bergerie et la station, afin de ne pas s'égarer dans la brume nuageuse qui s'était stabilisée en contre bas.
Elle vérifia son sac, fit quelques mètres, puis le posa et revint vers Sylvain qu'elle étreignit maladroitement et furtivement avant de s'enfuir...A chaque étape du désir de liberté, l'enfant d'homme a besoin de s'opposer pour s'affirmer indépendant, et paradoxalement, d'imiter, pour se sentir reconnu, aimé, intégré dans les normes du groupe. Si rien ne vient l'aider à sortir de ce schéma puéril ou adolescent, il ne conçoit plus sa liberté que comme une alternative entre " refuser " et " se soumettre ", se marginaliser, ou être conforme.
Prisonnier de cette dialectique, dans laquelle il assimile le refus à une émancipation positive, il ne discerne pas que " s'opposer " est tout autant un conditionnement, une absence de choix, que de satisfaire au désir de l'autre.
Il ne voit pas que ce dilemme est un faux problème, entravé aux apparences, aux contours des choses... Il ne voit pas que même avancé en âge, il reste piteusement un enfant d'homme immature.La liberté véritable, est de ne plus être concerné par cet affrontement " opposition-soumission ". Celui qui est solide sur ses bases, centré sur son axe, se sent responsable de ce qu'il décide, parce qu'il l'estime ajusté à lui et à l'instant, indépendamment des attentes d'autrui.
Peu importe alors qu'il s'agisse de contredire ou de se mettre en harmonie. Ce qui compte est que le choix soit une appropriation de l'être, un accord avec ce qui me réalise au mieux, par delà mes conflits, mes vengeances, mes comptes à régler, mes calculs, mon amour propre, mes rigidités...Là où il y a choix possible, la liberté est de déterminer ce qui va vers la joie, la relation, la communication, l'entraide, la dignité, le respect absolu de l'autre, la vérité...
Là où il n'y a pas de choix possibles, la liberté est de s'approprier ce qui est, par une adhésion intérieure authentique.Ielena ne savait pas trop pourquoi elle avait eu cet élan affectueux. Pour se faire pardonner son agacement d'avant le déjeuner ? Pour signifier qu'elle commençait à avoir ses attaches sur la Lauze ? Quoi qu'il en soit, une chose était sûre, elle se sentait mystérieusement proche de cet homme qui la respectait, et la jugeait digne de ses propres exigences.
Le regard qu'il portait sur elle lui donnait l'impression de pouvoir être aimée, considérée, reconnue importante, et cela lui fit découvrir à quel point en profondeur, elle ne s'aimait pas.
Jamais elle n'avait pu jusque là verbaliser sa peur et sa colère à un individu masculin. Elle fuyait, louvoyait, éludait, faisait diversion... C'est probablement parce qu'elle s'était sentie acculée, poussée aux extrêmes de sa résistance nerveuse, qu'elle avait extirpé ce poids malfaisant. Elle s'attendait à du mépris, à de la moquerie, de la violence même peut-être ; et ce qu'elle avait ressenti de cet ennemi supposé l'avait décontenancée, au point que sa rage était presque devenue confidence.
Savoir que l'autre savait, enfin, qu'elle n'avait pas à ruser, à manoeuvrer, l'avait plus que soulagée : libérée.
En dehors de compétences techniques, elle n'avait jamais pu reconnaître aucun intérêt à un homme. Renier ce principe aurait eu pour conséquence immédiate de la désagréger intérieurement. Il lui fallait nier l'homme, en ce qui le constitue homme, pour exister.
Et voilà qu'au contact de ce montagnard occasionnel, un sentiment nouveau, inconvenant, contradictoire, imprévu, venait caresser son âme avec douceur : La confiance...Sylvain avait remarqué hier dans le troupeau qu'ils avaient croisé, un bélier aux cornes monumentales... Il lui avait semblé tout à l'heure, en indiquant le chemin, que les bêtes s'étaient réfugiées à la bergerie et s'apprêtaient à reprendre leur itinérance. Les sonnailles groupées tintaient vigoureusement, à la recherche d'une herbe renouvelée... Ielena en avait pour plusieurs heures : Il disposait largement du temps nécessaire à quelques photos, la présence nuageuse proche réservant des effets de cadrage intéressants.
Il eut quelques difficultés en fait, à obtenir du vieux mâle que celui-ci daigne poser de face, mais réussit à isoler le trophée. Il choisit quelques brebis jalouses et photogéniques pour compléter son interview, et remonta le thalweg pour bénéficier de la fraîcheur du torrent.
Il passa ensuite du temps sur sa carte, à imaginer le profil de différentes courses d'altitude. Puis, un peu désoeuvré, il se décida à s'occuper lui aussi de son linge. Celui de Iele était sec, il le plia et le disposa sur son lit.Les sept coups du soir avaient sonné lorsque Ielena rejoignit le col. Elle reprit haleine un moment avant de sortir les denrées...
- Eh bien il ne fait pas beau en bas ! Froid même !
- Tu as trouvé facilement pour tes batteries ?
- A la boulangerie... Il faut deux heures de charge. J'ai flâné un peu, je suis allée voir les bijoux chez un tailleur de pierres, je suis passée au bureau de tourisme, je suis allée me réchauffer à la boutique bio, et j'ai fait les courses ! J'ai même pris du papier métal pour envelopper les sandwiches.Ils se partagèrent les taches, l'une à la casserole d'eau pour les saucisses, l'autre à l'ouverture des baguettes, et à une technique rapide et odorante de grill à même la flamme. Ne disposant pas de four, Sylvain proposa de plonger également le paquet de râpé dans l'eau bouillante, ce qui compliqua quelque peu la manipulation du fromage. Il y eut concertation pour la dose de moutarde à introduire, et le repas fut bientôt prêt.
La lampe à gaz fut allumée sous l'auvent, de façon à guider leur retour si la nuit était trop noire. Pulls et sacs de couchage étaient de rigueur, parce qu'à cette hauteur...
Il ne fallait pas longtemps pour gravir les cinq ou six cents mètres qui les séparaient du Pic. Ils s'installèrent près de la croix, et Sylvain décrivit le panorama : vers l'ouest, à contre-jour, le Pic de Rochebrune. Presque au nord, invisibles dans la vallée, les villages d'Abriès et du Roux. Dans la continuité de la crête, au sud-est, la masse du Pic de Fond de Peynin, et le Mont Viso qu'on apercevait légèrement sur la gauche. Derrière un méplat, un peu du piémont italien et de la plaine du Pô se laissait deviner.
Le soleil flirtait avec le relief de l'horizon. Ils s'assirent, calés contre leurs sacs, et dévorèrent avec délice les hot dogs encore chauds.
- Tu vois, fit Sylvain, j'aime beaucoup la mer... Enfin la mer bretonne. A de nombreux endroits, le sentier des douaniers s'apparente à de la montagne... Mais je ne sais pas expliquer pourquoi, ce spectacle m'est une plénitude... Est-ce le fait de dominer ? La stabilité des choses ?
L'océan, c'est une dimension horizontale... Il y a l'immensité, mais on de décolle pas. Ici, c'est une dimension verticale. On est au-dessus du commun, au-dessus des mesquineries du quotidien, au-dessus de son âme, au meilleur de soi...
Il y a des bruits : les animaux, les clochers... Mais ce sont des sons discrets, évanescents, qui ne submergent pas le silence... La mer, c'est un roulement agréable, mais incessant, avec comme un effet hypnotique... Et il y a les mouettes, les goélands...
Et puis il faut de l'effort pour rencontrer la montagne. On ne peut pas s'arrêter sur un parking et dire " J'y suis "... Il faut donner de soi...
Je parle bien sûr d'un cadre de vacances.
L'immensité de la mer, c'est un bloc, même s'il y a des nuances, des îles, des pointes... J'en ai la nostalgie, elle me manque à certains moments... Mais ici, c'est devant, derrière, plus haut, en-dessous...
On est peu de choses face à l'Océan, mais on peut se le dire de son transat sur la plage... Ici, on vit véritablement que c'est la montagne qui fixe les règles. Il faut l'apprivoiser, la connaître.
Enfin, je ne suis pas objectif. C'est mon ressenti...
Je ferais une exception pour le Mont... Le Mont Saint Michel, c'est un monde à part... C'est un bout de montagne dans la mer, où l'on retrouve la hauteur et la profondeur, le silence des lourds murs romans, la solitude en hiver... Il n'y a pas de ressac, ou si léger... Et dans la baie aussi la nature a ses lois. Tu connais le Mont ?Bien sûr, Ielena en avait entendu parler, et avait même dû voir des émissions qui lui étaient consacrées, mais elle n'y était jamais allée.
Elle n'était pas en mesure de s'impliquer dans les comparaisons de Sylvain. C'était son premier sommet, à près de 3000m, et tout était magnifique.
Elle vit les cimes se faire silhouettes sur le ciel encore subtilement teinté, puis les étoiles prendre le relais, ainsi que les lumières des villages, au gré des nuages qui déjà se désagrégeaient au cours de la soirée. Sylvain avait raison. L'intensité du ciel était stupéfiante.- Je crois que quelque chose se guérit à l'intérieur de moi... C'est grâce à toi... J'ai beaucoup pensé à ce que tu m'as dit l'autre jour... Peut-être ai-je faussé mon regard, par mes idées fausses... Mais comment faire quand on ne rencontre jamais quelqu'un qui soit assez adroit pour te détromper sans te heurter, t'humilier, te culpabiliser ?...
Ma psy m'a souvent dit que j'étais complice de mes certitudes, que je me protégeais par des généralisations dont je ne voulais pas sortir. Selon elle, j'avais besoin de schémas simplistes pour m'y appuyer, et maintenir mes peurs et mes colères constituait un cadre dans lequel j'avais trouvé vaille que vaille une identité...
Je crois que j'ai envie d'évoluer, de risquer... Mais c'est tellement particulier, ce que je vis ici...
Je reste pleine de questions : C'est le désir des hommes qui m'a brisée. J'ai bien compris ce que tu m'as dit : Ce n'est pas le désir en tant que tel qui est à incriminer. Mais comment puis-je gérer un désir qui vient d'un homme ?
Tu parlais d'apprivoiser la montagne tout à l'heure. Et tu as su m'apprivoiser moi, un peu... Je ne sais pas si tu te rends compte, il faut ce cadre d'exception pour que je puisse oser ces mots, il faut cette Lauze qui restera à jamais en moi : J'éprouve des sentiments envers toi. Jamais je n'aurais cru cela possible, ou plutôt, jamais je n'aurais pensé me renier au point d'accepter ces sentiments...
Peut-être me rappelles-tu mon grand-père ? -elle rit- Non, pas parce que tu es si vieux que ça... mais parce que tu m'évoques le seul homme digne que j'aie connu.
Vous serez deux ainsi à me mettre le doute...
Parfois, l'idée m'a effleurée que je ne savais pas tout, que je pouvais me tromper sur Vassili Feodorovitch. Mais mon seul ancrage était dans l'affection saine qu'il m'avait portée... Ne pas croire à cela, et c'était le néant...Ils s'étaient entourés de leurs sacs. De temps à autre une filante découpait le ciel de manière aléatoire.
Sylvain ne savait pas quoi répondre... Il aurait voulu à nouveau un geste, parce qu'il est des moments où être là, simplement là, est plus important, plus juste, plus dense, que n'importe quelle parole... Il n'osait pas ce geste, à cause de la démesure qu'il sentait chez Ielena. Il avait peur d'être repoussé, ou trop attiré, et dans les deux cas, de gâcher ce qui s'ouvrait timidement dans le coeur de la jeune femme.
- Et toi, poursuivit-elle, je ne sais rien de toi... Je veux dire, de ce qui t'a amené à être ce que tu es, si différent...
- Je ne sais pas ce qui est " si différent ", répondit-il... Les circonstances de ma vie ont fait que j'ai beaucoup reçu du féminin, et croisé beaucoup de souffrances dues aux drames, aux excès, aux impasses des faux amours...
Plusieurs personnes m'ont introduit à la compréhension de ce qui est intérieur, invisible. Il a fallu du temps pour que je me réconcilie avec ma sensibilité, pour que j'accepte mes contradictions, pour que je prenne en compte le regard et la parole des autres davantage que les certitudes que j'avais sur moi. Et ce n'est pas fini... Il y a parfois des situations face auxquelles c'est l'ancien en moi qui réagit. Ce n'est pas simple d'en prendre acte, de corriger... Petit à petit, j'apprends à être vigilant, et à quitter mon égoïsme et mon orgueil.
Je suis homme, fondamentalement, et je reste défavorisé, handicapé... Et puis des questions me tenaillent, comme l'existence de Dieu, du divin... Rien ne me semble avoir de sens, si quelque chose ne fonde pas la relation à l'autre, l'écoute, le partage... Et rien non plus ne vient me dire quel est ce quelque chose.
Je me sens loin des religions, de tout ce qui m'apparaît comme un système dans lequel les gens se rassurent sans aller plus loin. Et par ailleurs, j'ai trop vécu de coïncidences, de rencontres ou d'événements qui se sont avérés chemins, réponses, dans une exactitude qui confine au cadeau, pour pouvoir douter qu'il y a quelque part, plus que nous.
C'est pour cela que j'avais désiré venir ici... Retrouver le silence, la solitude, la capacité à penser de façon juste ...
- Je ne suis pas vraiment bien tombée, alors...
- Ne crois pas cela... Tu ne sais pas à quel point tu es chemin... Un jour, tu verras ce que tu as traversé comme une chance. Tu comprendras que cette souffrance était une préparation à l'éveil de ton âme...Ils restèrent encore un moment dans la quiétude de la nuit. Il leur semblait que rien n'était opportun à ajouter. Même si bien des aspects restaient confus, mystérieux, Ielena acceptait -et c'était nouveau- de ne pas savoir... Elle se sentait enfin assez de sécurité pour lâcher prise, pour tenter cette disponibilité à la vie où les choses prennent sens...
- On redescend, proposa Sylvain ?
Il dut allumer la torche pour rassembler les affaires dans les sacs, et prit la main de Iele pour la guider sur la pente caillouteuse. En bas, la lampe leur indiquait la direction, de temps en temps masquée par de légers nuages qui se promenaient dans la nuit.
Ils se firent une boisson chaude, et se couchèrent.
Sylvain sentit Ielena se caler contre lui, et l'entoura de son bras.Lorsque qu'on parle à des orientaux de cette fameuse énergie vitale (Qi), aucune autre explication n'en est donnée, que de chercher à l'expérimenter. Rien ne peut en être dit, mais seulement, de l'éprouver... En écho, les Ecritures chrétiennes dans la bouche de Pierre, disent : " Quand vous aurez goûté combien est suave le Seigneur "...
La parole est donc vaine pour formuler l'essentiel... Parce que cet essentiel n'est pas de l'ordre de l'intellect, du raisonnement, mais de la résonance de notre être avec sa source.L'éveil à cette dimension où enfin l'homme accède à son humanité, quitte l'enfermement du concret, les illusions de l'apparence, ne peut en aucune façon se forcer. Partager quelque chose de cet élargissement de la conscience, de cette harmonie, de cette communion avec tout le vivant, n'est possible que si l'éveil est déjà en désir.
L'éveil est exigeant, radical. Il suppose qu'on accepte de faire retour sur soi, d'élucider tout ce qui est flou, désajusté, incompatible avec la droiture intérieure. Non dans l'espoir de s'en débarrasser, mais davantage pour éprouver humilité et compassion, ouvrant à la rencontre de l'autre en vérité.
L'éveil est subtil, vulnérable, fragile... Il suppose d'être nourri par une direction d'âme, et par la cohérence des attitudes intérieures et extérieures avec cette direction.
Il passe par le respect absolu de l'autre... Ce respect qui refuse d'utiliser, de juger, d'imposer, de manipuler, d'interpréter, de réduire à ses besoins de compensation ou de vengeance... Ce respect qui refuse aussi la compromission, la faiblesse, la sensiblerie, et qui accepte d'être vrai, entier, sans se substituer à ce qu'est l'autre, à son chemin.Le destin de l'homme est infini... De l' utérin, monde clos et fusionnel, il passe à l'espace-temps du quotidien. Beaucoup en restent là, sans discerner que ce n'est là qu'un support, qu'une étape... Il reste à introduire dans l'espace-temps son propre dépassement, par la dimension intérieure, verticale, des résonances de l'instant.
Quand l'âme est saisie par la beauté, par l'amour oblatif, par le silence de la connivence, par le vertige de la complexité humaine, elle entre dans l'éveil... Rien ne sert de le chercher par des techniques, si on ne l'a pas déjà trouvé dans la force intime de son appel. C'est lui qui va nous changer, nous dilater, nous ouvrir à des consciences et des joies insoupçonnées, pour peu que nous soyons vigilants à écouter ce qu'à travers l'instant, il nous révèle de ce qui est ajusté, et de ce qui ne l'est pas.
Se mettre à cette écoute n'est pas simple. Il faut accepter de déconstruire, d'abandonner ce que nous croyons savoir sur nous. Il faut accepter de s'éprouver errant, seul, nu, désemparé, et confronté à tous les conflits que nos démons les plus glauques font émerger. Il y a là, dans la plus pure tradition initiatique, une épreuve... Mais de ce chaos de la chenille dans son cocon, va se profiler le nouveau...
Il s'agit de quitter la situation rampante et boulimique, pour trouver la liberté des airs, et le parfum complice des fleurs...Toute rancoeur acide, tout refus de s'élargir, toute rigidité, angoisse ou tristesse, tout alibi systématique d'hérédité, d'éducation ou de caractère, est signe que nous sommes arrêtés... Peut-être n'est-ce pas le moment... - il y a un moment pour tout. Peut-être manquons-nous simplement d'une occasion, d'une amitié, pour réunir l'énergie nécessaire au lâcher prise...
Rien n'est pire que de s'accommoder des demi-mesures, de se résigner, de s'installer vaille que vaille dans la gestion anarchique de l'ambivalence.
L'évolution n'est jamais linéaire. Elle suppose, comme en montagne, des louvoiements, des pauses, des changements de direction, et même tous ces moments où le but disparaît à la vue... Mais si on a goûté au chemin, si on reconnaît être mystérieusement accompagné, c'est de marcher qui permet d'épouser sa propre vie...
Parfois les blessures sont telles que la liberté personnelle est véritablement aliénée, submergeant toute possibilité d'ouverture par des schémas de pensée profondément pathologiques. Qu'il y ait conscience souffrante de son état (névroses) ou inaptitude non moins souffrante à discerner son enfermement (psychoses), le chemin est long et incertain, pour retrouver la neutralité " normale " des affects... Un accompagnement technique compétent s'impose, tant du point de vue psychothérapeutique que du point de vue médical.
Face à de telles distorsions de l'âme et de l'esprit, l'amour ne suffit pas... Il faut un savoir, une aptitude à décoder, une distance, qui ne peuvent être le fait de trop proches, de trop impliqués...
Cinquième jour...
- Que penserais-tu de faire une vraie randonnée, proposa Sylvain au petit-déjeuner ? Il y a des lacs typiques en allant vers le pain de sucre... C'est le sentier que nous avons pris avant-hier, mais au lieu de bifurquer vers la Gardiole, on continue tout au fond vers la crête. Rien de très difficile, et nous serions rentrés en milieu d'après-midi...
Ielena hésita. Cela différait encore la suite de son reportage, mais celui-ci devenait presque secondaire. Si elle pouvait travailler la fin de journée, il ne resterait plus que la partie centrale du jour à combler... Et puis il aurait pu faire un temps exécrable à la suite de l'orage... L'occasion d'aller plus loin dans sa découverte l'emporta. Elle donna son accord.
Les sacs furent vite préparés. Ils avaient été réveillés tôt malgré leur courte nuit, par un soleil qui ne dispersait pas encore la brume des vallées, aujourd'hui beaucoup plus vaporeuse.
Il fallut franchir plusieurs thalwegs aux abords boueux, mais vers 9h, ils étaient en pleine ascension de la combe, proche du sommet du Fond de Peynin, où ils s'arrêtèrent quelques minutes. Ensuite, la crête était le plus souvent large, avec des passages de plaques pentues qui imposaient la prudence, et ils trouvèrent sur la gauche, une sente propice indiquée par un cairn, pour descendre sur le torrent de Ségure.
Il n'était pas midi, mais le besoin de se restaurer les fit décider la halte auprès du petit lac. Pendant qu'ils déjeunaient, plusieurs marcheurs dont un couple suisse, leur adressèrent les quelques mots que tout montagnard échange avec ses semblables. Les helvètes lièrent conversation, face à l'étonnement de Sylvain de les voir arpenter des paysages peu différents des leurs. Ils expliquèrent avec leur intonation flegmatique, que pratiquant les sommets du Valais depuis pas mal d'années, ils se donnaient d'autres buts avec des visées spécifiques, comme en l'occurrence, une espèce de salamandre présente dans le Queyras.
Ils venaient précisément du Lötschental, ce qui fit rebondir Sylvain.- Vous êtes de Kippel ?
- Vous connaissez Kippel, Mais comment est-ce possible ? Même les suisses ne savent pas tous que ça existe, répondirent-ils avec un humour au paroxysme de leur accent.
| Le Lötschental est une haute vallée en cul de sac, à 1400m, longeant le canton de Berne, et qui fut jusqu'au début du XX° siècle isolée du reste du monde six mois de l'année. Des maisons de bois sculpté sur pilotis de pierre y sont remarquables, ainsi que la tradition des Tschäggättä, masques monstrueux de divinités féminines, dont l'origine ancestrale est diversement interprétée. | ![]() |
Une sorte de complicité nostalgique s'établit, donnant lieu à des encouragements mutuels surabondants qui semblaient rendre improbable une séparation...
- C'est incroyable, fit Iele...
- Ça arrive, répondit Sylvain... Il y a parfois des surprises de ce genre... Ils sont sûrement originaires du Valais pour parler comme ça... Le Lötschental est alémanique. J'avais eu la chance de m'y faire comprendre, parce que j'y ai rencontré un vieux bonhomme pittoresque, Otto, qui avait travaillé chez les frères, à Martigny, et qui parlait le français.Ielena tenait le coup... C'étaient bizarrement ses cuisses qui avaient accusé un début de douleur lors de la descente. Une bonne distance restait encore à parcourir. Ils montèrent au col du Clos du Poulain, puis suivirent l'arête jusqu'à ce que la vue embrasse les deux lacs d' Egordéou et de Foréant, avec leurs verrous (barrage naturel formant un dénivelé brutal). Le Thalweg était nettement plus fréquenté, correspondant au GR touristique du Pain de Sucre, et des groupes expérimentés gravissaient même l'impressionnante arête des Taillades, en face d'eux.
Iele ne se lassait pas de faire des photos, et remarqua, espiègle :- Tu ne m'arrêtes pas, aujourd'hui ?
Sylvain lui tira la langue.
- Il faut bien que je compense, parce que dans l'état où je vais rentrer, je ne suis pas sûre de continuer " Aiguilles " aujourd'hui... Il va falloir remonter au Fond de Peynin, je suppose...
- Ah moins qu'un taxi ou un chameau... suggéra-t-il...Elle lui répondit de la même façon, et vint s'asseoir contre lui.
- Je ne regrette pas. C'est vraiment magnifique...
Après un moment, elle reprit comme s'il s'agissait de la suite d'une conversation interrompue quelques instants :
- Que voulais-tu dire cette nuit, en m'affirmant que j'étais " chemin " ?
C'était bien une femme... L'art de poser des questions simples qui n'ont aucun rapport avec ce qu'on fait dans le moment précis, parce qu'elle, dans son " anima " a la possibilité d'être partout, de gérer une multitude de plans à la fois, alors que lui se satisfaisait par force, d'une seule implication...
Il ne savait pas précisément d'ailleurs pourquoi il avait formulé ça de cette façon... C'était sûrement vrai quelque part, mais en quoi le préciser...
Etait-elle chemin par rapport à lui ? Il est vrai qu'elle l'avait fait progresser encore dans la confiance et la patience...- C'est si compliqué, insista-t-elle ?
- Il y a des choses dont on a l'intuition, et que seul le temps révèle. Tu es chemin déjà pour moi, parce que je ne t'attendais pas, et qu'il était probablement mieux que tu sois là plutôt que je me débatte avec des questions sans réponse... Peut-être y a-t-il une réponse à travers toi, que je ne sais pas encore lire...- Tu sais, poursuivit Iele, j'ai l'impression que je pourrais ne jamais te quitter, ne jamais partir de cet endroit... C'est extraordinaire... Je ne dis pas cela sérieusement bien sûr, mais c'est pour traduire à quel point je me sens bien, à quel point je suis à des kilomètres de mes peurs, de mes rancunes... Il y a juste cette interrogation qui subsiste quant à ce que ce que je vis avec toi puisse se transposer... Est-ce que tout cela n'est pas lié à toi, à la Lauze et tout ce qui l'entoure ?
- Lorsque la porte de la prison s'ouvre, toutes les directions sont possibles, même celle des anciennes habitudes... Ce sera à toi d'apprivoiser autrement ta vie, tes relations... Tu te rends compte : Il y a cinq jours que tu es arrivée, et tu voudrais avoir tout résolu ? Tu as ta part du travail à effectuer. Symboliquement, le principal est fait, mais il reste maintenant à incarner tout ça dans le quotidien, à affronter toutes les occasions qui susciteront ton ancien regard, et c'est un vrai défi...Ielena n'avait pas envie de se projeter dans cette perspective du quotidien. Elle avait pour l'heure trop à apprendre, à recevoir, à engranger du présent. Hier soir, elle s'était endormie dans les bras de Sylvain. C'était donc qu'elle pouvait, au moins de sa part à lui, supporter le contact qu'elle-même suscitait en étant ainsi contre son bras. Elle prit sa main, et il compléta son geste. Des larmes coulèrent sur ses joues, de joie, de délivrance, et il lui semblait que toute sa rage contenue se diluait en s'échappant de son corps.
C'est à regret qu'ils remirent sac au dos. Le vallon de Ségure était assez facile, mais ils peinèrent à rejoindre la crête au nord-ouest du Grand Queyras. La vigueur du soleil leur piquait la nuque malgré l'air vif des hauteurs, et ils firent plusieurs arrêts afin de boire et de s'asperger d'eau. Les sources n'avaient pas manqué pour se réapprovisionner, et c'est en riant que Sylvain vida une bonne rasade sur la tête de sa compagne.
Enfin, ils dominèrent " leur " combe, avec, tout en bas, au loin, la bergerie... Il suffisait de se laisser aller sur le sentier aux multiples tracés, avec juste un dernier effort pour remonter ensuite vers le col de Lauze et le chalet... Le soleil n'était pas assez oblique pour que l'ombre de la Gardiole atteigne le fond du thalweg.
Ils restèrent un long moment à récupérer, devant un jus de fruit apaisant, les pieds à l'air. Sylvain s'allongea même, pendant que Iele prenait une douche. Il passa sous l'eau à son tour, et fut étonné en allant étendre sa serviette, de voir que la jeune femme ne se consacrait pas à ses photos... La fin d'après-midi approchait, mais il restait quand même plusieurs heures utilisables à son reportage...
- La lumière ne te convient pas ?
- Il y a plus important que la lumière extérieure, non ? Ce n'est pas ce que tu cherches à m'apprendre ?Puis se rapprochant de lui, elle planta son regard dans le sien, et osa :
- Si j'avais le désir de ton désir, tu en ferais quoi ?
Sylvain ferma les yeux en la prenant contre lui. Il était bouleversé, et sentit que Iele tremblait.
Ils s'aidèrent à quitter leurs vêtements.
En lui tenant la main, il s'assit en tailleur, et Ielena fit de même sur ses jambes. Ils étaient ainsi serrés, timides et empreints d'une sorte de sacré.Lorsqu'il la souleva pour parfaire la jonction de leurs corps, il fut étonné de la pénétrer aussi aisément. Elle respirait fort, les seins écrasés contre sa poitrine. Leur étreinte immobile était telle, que Sylvain ne savait pas si Iele éprouvait un plaisir, et il eut peu de conscience du sien. Leur embrassement était au-delà, d'un autre ordre, dans une fusion où c'étaient leurs âmes qui s'entrelaçaient, comme s'ils voyaient l'un à travers l'autre et flottaient dans l'infini.
Le terme de " fusion " est ambigu selon qu'il s'adresse au charnel, à l'affectif, ou à l'âme spirituelle. Toutes les formes d'amour y sont exacerbées, de la passion violente et dévorante, à la dépendance, en passant par le pouvoir et le mépris.
La fusion physique est courte, limitée dans le temps et dans l'espace, ne sachant reconnaître la présence de l'autre dans son unicité. Pourvu que les sensations soient intenses, l'autre est interchangeable.
La fusion affective reconnaît l'autre dans sa personne, mais à travers une complexité d'attentes, de liens, de frustrations, de dépendance, de conflits personnels et mutuels.
La fusion de l'âme spirituelle, est la seule à ne pas être con-fusion... L'âme y reste mystérieusement distincte, distante, seule, responsable, alors même qu'elle s'ouvre à l'âme de l'autre dans une communion qui ouvre au Tout sacré.Toutes les trois sont en recherche de l'absolu, de l'origine... Mais que peut trouver celui qui rentre dans sa maison quelques mètres après l'avoir quittée ? Le même, et encore le même, sans évolution, sans nouveau... Seul celui qui s'impose la rupture, la découverte, le risque et l'effort, pourra revenir avec profit...
L'homme ne peut avancer sans faire le deuil de ses sécurités...C'est seulement quand il a compris et assumé sa solitude, qu'il peut vivre la rencontre...Si on dit de l'homme et de la femme qu'ils font un être complet dans leur étreinte, ce n'est pas dans le sens où l'un comblerait les manques de l'autre. Ce travail revient inéluctablement à chacun, pour ce qui concerne soi. Cette complétude est de l'ordre du gratuit, d'une surabondance, d'un cadeau, qui transfigure et décuple ce que chacun apporte de soi.
Tout est équilibre, voie du milieu... Et à l'inverse de la fusion, trop d'indépendance, de renvois à ce que l'autre gère ce qui le concerne, peut insidieusement tarir l'amour. La relation amoureuse, aussi bien que l'amitié, se nourrit d'un mélange subtil d'attentions et de séduction. Entre être " tout " pour l'autre, ou être n'importe qui, il y a la possibilité d'être pôle, référence, repère, laissant place à la liberté autant qu'à la proximité partagée.
Ielena reprit quand même son activité photographique... Ils s'étaient séparés en sourire pacifié et en silence, croisant leur regard pour la première fois depuis leur ravissement. Chacun, par pudeur et par besoin, s'était isolé, Sylvain à la préparation du repas, et Iele à son reportage.
Aiguilles n'était plus que partiellement éclairé, mais la progression du soir se projetait de manière inégale selon le relief de l'horizon, et il lui importait d'en capturer toutes les étapes.
Elle vit que son compagnon avait prévu une sorte de buffet, lui permettant comme l'autre jour de continuer à gérer son appareil. Il lui fit bientôt signe que tout était prêt, venant d'apporter le reste de vin.Sylvain se sentait d'une sérénité inhabituelle. Comment Ielena ne serait-elle pas chemin, alors qu'elle l'a mené si proche du divin ?... Il avait souvent vécu des proximités d'âmes qui le réjouissaient et le transportaient. Etait-ce encore plus fort ? Etaient-ce simplement les circonstances qui en magnifiaient la quintessence ?
Il était rempli de gratitude, pas tant envers Iele qu'envers cette présence secrète et bienveillante qui disposaient les réponses sous ses pas, à la mesure de sa propre quête...
Quand la jeune femme revint s'asseoir sur le banc à ses côtés, il s'aperçut qu'elle avait laissé le matériel en place. A son air interrogateur, elle répondit :
- Je voudrais tenter un cliché de nuit quand il fera vraiment noir...
Comme elle gardait une distance, là où il se serait attendu à un geste, à un regard, il craignit
que quelque chose n'aille pas.- Ça va ? Tu ne regrettes pas ?
- Oh si, considérablement, fit-elle en se blottissant contre lui... Sylvain, c'était merveilleux. Merci !... Et toi, tu ne regrettes pas non plus ?
- Que tu sois un petit sentier de montagne qui mène vers les cimes ? Je devrais ?L'humour leur permettait de préserver ce que les mots ne savaient traduire.
A un moment, il eut l'impression bizarre que Ielena allait poursuivre, et qu'elle s'était ravisée.La nuit s'installait, et ce soir, les maisons du village se distinguaient sans peine. Iele modifia ses réglages à l'aide de la torche, attendit que l'éblouissement s'estompe, et prit une dizaine de photos sous différentes focales.
Elle rejoignit le gîte, déclina une tisane, et très naturellement, se déshabilla sur place. Elle vint prendre la main de Sylvain, et lui dit :- Je voudrais que tu me fasses l'amour, toi !
C'était donc cela son hésitation de tout à l'heure, probablement... Il n'avait pas envisagé que leur expérience si singulière puisse avoir un prolongement. D'une part parce qu'il ne souhaitait pas de dépendance entre eux, et aussi parce que l'intensité lumineuse de leur relation ne pouvait être reproduite sans risque de caricature, de déception... Mais il eut vite l'intuition que Ielena avait encore quelque chose à exorciser. Après avoir vécu une dimension mystique, elle voulait être confrontée à un désir plus humain, plus charnel...
Cette fois leur plaisir fut évident, sans que cela réduise le respect et la mesure qu'ils gardaient. Jamais leurs lèvres ne s'étaient rapprochées, jamais il n'y avait eu de caresses spécifiquement érotiques. Il ne s'agissait pas d'un jeu amoureux, mais d'une union dont ils se sentaient investis comme d'une initiation cathartique*.
Elle consentit à présent à ce que Sylvain éteigne.
Ils se recouvrirent des sacs superposés, et se serrèrent, dans la nudité innocente d'une paix qui les transcendait.
- J'avais besoin, souffla-t-elle...
- J'ai compris, répondit-il... Toi aussi, maintenant, tu as les réponses...*cathartique : qui apporte la guérison.
Toute ligne de crête chemine entre deux versants opposés : Celui du trop peu (conformisme, pusillanimité, peurs, formalismes, traditions, sécurités, suffisance, stagnation...) et celui de l'excès (détournement, caricature, perversion, gâchis profanateur, irrespect, illusion, fanatisme, élitisme...). Le trop peu est compatible avec l'ordre social. L'excès beaucoup moins... Les autorités humaines, dont la plupart des grandes religions, ont préféré stigmatiser les dangers des hauteurs, par sagesse envers la fragilité humaine (vulgariser le subtil n'est pas sans périlleuse naïveté), ou par crainte des horizons qui pourraient échapper à leur contrôle.
Il peut y avoir là une stratégie initiatique (* qui ouvre le chemin vers ce qui est secret), mais le plus souvent, tout dépassement des règles communes et des dogmes fut assimilé sans nuances par l'autorité, au mal et à l'interdit.
De fait, pourtant, l'éveil n'est possible qu'aux âmes qui s'affranchissent du commun, de l'épais, du grossier, des croyances ordinaires et des apparences du concret, osant répondre à l'appel intérieur tout en en discernant les contrefaçons illusoires.Notre époque, de par la décadence (et un refus généralisé) de toute autorité, est à l'apogée d'un contraste : Triste par l'enflement de tous les ego qui s'autorisent à remplacer sur tout et sur rien une sagesse désormais sans représentant audible ; prometteuse par la fragilité et les incohérences des grandes structures, obligeant ceux qui perçoivent cette faillite à marcher par eux-mêmes...
Sixième jour...
Sylvain se réveilla le premier, pas très tôt pour une fois, malgré le beau temps persistant... Il s'extirpa du lit avec précautions, et décida de faire sa toilette à la fontaine, puis s'habilla et prépara de quoi déjeuner. Il s'installa dehors pour ne faire aucun bruit.
Qu'allait-il se passer dorénavant ? Il ne savait comment aborder les heures à venir avec Iele... Pour l'instant, celle-ci dormait, vaincue par la marche de la veille, et sans doute aussi par la puissance de ce qu'ils avaient partagé.
Il n'était pas question pour lui de se montrer trop proche. Mais il ne voyait pas non plus comment envisager une séparation trop précoce.Quand Ielena apparut, avec son gros pull sur sa chemise de nuit, il lui proposa le café habituel.
- Bien dormi ? Pas trop endolorie ce matin ?
- Pas trop, non... Je dois commencer à m'endurcir...Il laissa passer un peu de temps, et se lança :
- Et maintenant ?
- Tu ne perds pas une minute, dis-donc... Il faut vraiment que je me mette à réfléchir, comme ça, à mi-bol, rétorqua-t-elle en souriant ?
Eh bien, je ne sais pas, maintenant... Tu m'as dit qu'il y avait des choses dont on ne voyait le sens qu'avec le temps... Je pense qu'il vaut mieux que je m'éclipse. C'est ce que tu veux dire ? Je sens bien que tu n'es pas fait pour qu'on s'accroche à toi... Je n'en ai pas l'intention d'ailleurs, même si je n'ai pu m'empêcher de poursuivre des rêves avant de m'endormir.
Si tu veux, je prépare mon sac, et je disparais...
- Ce n'est pas ce que je sous-entendais... Au contraire. Il me semble important que nous puissions reprendre un temps d'amitié, de vie commune simple. Si tu es d'accord, tu termines le créneau de photos qui te manque, et en soirée, nous allons dîner au restaurant à Aiguilles. Ça te convient ? Ensuite, demain, nous envisagerons le départ...
- Ça me convient, répondit-elle !Comme elle se levait pour remporter les affaires, Sylvain l'arrêta.
- Attends ! A mon tour je voudrais quelque chose, pour sceller tout ce que nous avons vécu depuis hier.
Il la prit par les épaules, la regarda longuement, et lui déposa un baiser au coin des lèvres, en un contact simple et absent de tout désir, ou plutôt, dans cet élan que la secrète complicité avec l'autre suscite, et dans ce renoncement tacite à toute convoitise, à toute possession, à toute emprise, qui libère la gratuité vivifiante de la joie.
Iele lui répondit d'un autre baiser, plaqué avec fougue sur sa joue.
L'absence de désir serait apathie vide et close, indifférence ou inattention à l'autre. Le désir est énergie primordiale, épousant tous les contours à l'instar du plomb fondu que seuls le savoir et l'ascèse de l'alchimiste transformeront en or pur.
Seule la transmutation du désir lui permet de retrouver l'origine de son orientation juste. La non consommation du désiré, ouvre à un surplus d'être et à la dilatation de l'âme. Le respect sacré de l'autre, et la bénédiction de ce qu'il ou elle existe, indépendamment de soi, efface et sublime tout égoïsme autant que toute frustration.
Sur le plan sexuel, cela explique les techniques extrême-orientales selon lesquelles une union prolongée de l'homme et de la femme, sans orgasme, puisse conduire à des états supérieurs de conscience... Mais cette démarche est bien au-delà l'archétype même du renoncement libre à la possession, à l'utilisation, pour en déployer les ailes de la pure joie.Le reste de la matinée se passa à faire une dernière lessive, ce qui s'imposait après la marche de la veille.
Bien avant midi, pour préserver l'heure des photos, ils cherchèrent à consommer tout ce qui était impropre à supporter un voyage.
Ielena avait changé. Elle paraissait détendue, le regard empreint d'une douceur nouvelle.- Et tu sais que sans l'erreur fortuite du chauffeur, nous ne nous serions jamais rencontrés, remarqua-t-elle ?
- Tout se met en place lorsque notre quête est droite... Quand c'est le moment juste aussi... Nous ne sommes pas maîtres de ça, et souvent, lorsque nous tenons aux choses, lorsque nous voulons gérer, nous ne faisons qu'empêcher ou retarder les réponses.
Ça ne veut pas dire qu'il faut être passif. Ce n'est qu'en écho à notre part du chemin, que les événements se disposent ainsi. Il faut parfois du temps, beaucoup de temps, parce que nous ne sommes pas prêts, parce que nous n'avons pas la maturité suffisante pour profiter de ce qui nous serait donné.
Nous croyons souvent que notre errance a assez duré, qu'il est légitime que le cours des choses s'inverse, et nous ne voyons pas que nous éludons notre responsabilité, que notre comportement ou notre regard sur la vie, sur les autres, ne nous rend pas disponibles à recevoir... Il faut alors que le désarroi nous accule à abandonner nos stratégies, nos défenses, pour être enfin malléables. Mais on peut aussi se raidir, continuer à élaborer des compensations selon ses vieux schémas, se rendre prisonnier de ses blessures et de ses ressentiments... Ce n'est pas simple, de consentir à naître... Il faut passer par le rien, et ça effraie, quand même nous ne refusons pas carrément de quitter nos colères.
- Je suis tout au début, alors ?
- Nous sommes tous au début, plus ou moins, dans le sens où tu en es témoin dans ton travail, plus la lumière est forte, et plus les ombres sont denses...
Sylvain demanda s'il pouvait profiter de l'après-midi pour descendre sur Abriès, où il y avait plusieurs choses à voir : cadrans solaires bien sûr, mais aussi pierres écrites, et la situation de confluent entre Guil et Bouchet.
Aussitôt parti, il pressa le pas : Rester en compagnie de Iele lui avait paru fastidieux compte tenu de l'attention persistante à apporter aux clichés, mais parallèlement, il jugeait impossible de la laisser cinq heures de suite sans pause ni dérivatif, même si le projet initial de la jeune femme l'aurait de toutes les façons astreinte à cette solitude méthodique.Les dépliants touristiques indiquaient l'église d'Abriès comme un lieu d'intérêt. Arrivé au village, Sylvain décida donc d'y rentrer, avec l'espoir de profiter d'un moment de fraîcheur plus que du baroque qu'il appréciait peu.
Son attention, en contournant le choeur et son retable, fut attirée par l'entrée d'une crypte. Curieux, il se faufila dans l'étroit escalier tournant, et déboucha dans une petite salle romane, sobre et obscure. Un homme y était absorbé dans sa prière, face à la petite lampe vacillante de la Présence... Rien ici ne venait imposer aux sens les affligeantes représentations d'une pieuse religiosité. Entre les pierres de la voûte, juste façonnées du temps, et la flamme vulnérable qui leur donnait vie, Nu et uN se répondaient en écho.
Un sentiment nouveau l'étreignit. Au-delà des griefs que Sylvain gardait envers les Eglises, il perçut d'une façon fugace mais terriblement signifiante, que le divin n'était en rien limité par les systèmes qui s'en réclamaient, mais qu'il les transcendait. Dépasser concepts et idéologies était possible... Il fut enseigné d'éprouver ainsi l'essentiel au sein même du limité, et mesura tout ce qui lui restait de jugement, de raidissement... Le " cryptos " - caché en grec - n'était-il pas excellemment l'espace destiné à révéler l'enfoui ?
Il aimait l'architecture romane, isolant de l'extérieur pour centrer l'attention de sens qui privés d'objets, s'intériorisaient. L'instant se fit durée, inaccessible aux fluctuations des sentiments, à la multiplicité contradictoire des ressentis, à l'agitation des soucis des hommes...En retraversant la nef, et bien qu'il vienne d'expérimenter chaque lieu comme une façon de dire un aspect du divin à la manière des avatars de l'hindouisme, il se dit avec un mélange d'humour et d'agacement qu'une surcharge de mièvrerie ou de laideur invalidait probablement toute prétention à lire le divin. Quelques statues ou tableaux sans aucun hiératisme s'imposaient en effet dans une charnalité de tons ou d'expressions qui le mettait mal à l'aise. Rien à voir avec les icônes orthodoxes qui invitent à traverser l'image pour accéder au sens...
La pause lui avait fait du bien, et la devise du cadran : " Il est plus tard que vous ne croyez " l'incita avec sourire à regarder sa montre... En l'occurrence, l'apophtegme lui conseillait très directement de se soucier de Ielena, et il s'amusa de constater l'infinité d'applications subjectives que l'on pouvait faire de ce type de sentences... Il était temps en effet de penser à rejoindre le chalet, et Sylvain se permit juste quelques détours dans les ruelles adjacentes pour y glaner les singularités. Il trouva un autre cadran évocateur : Lux altius ire monet (La lumière incite à aller vers les cimes).
L'art également est susceptible, comme toute activité humaine, de trop et de trop peu... Il peut arrêter, figer, tout dire en simple reproduction au point qu'il n'y a plus à cheminer, ou s'abstraire jusqu'à ne plus être relié au signifié...
L'évocation n'est-elle pas résonance, appel à voir plus loin, plus haut, que ce qui est représenté ?
Pour qu'une oeuvre soit signe, il faut qu'elle soit un départ à l'envol d'une émotion.
Toute beauté est murmure de l'accompli, de l'incréé, mais elle ne peut attirer et captiver qu'en se préservant de trop montrer l'immédiat, afin de susciter le silence de l'âme.L'accès au symbolique (symballein = joindre ensemble) est probablement la plus haute activité spécifiquement humaine. Il s'agit de voir à travers et au delà de ce qui est visible, de découvrir ce qui est signifié, de rendre présent ce qui est en apparence absent, de réaliser ce qu'il représente... Deux pôles sont en relation, indissociables, l'un accessible aux sens extérieurs, l'autre destiné aux sens intérieurs.
Plus la matérialité du signifiant est discrète, en restant impérativement compréhensible, plus le champ du signifié est ouvert... Ainsi en va-t-il du mot, qui se concrétisant dans l'image et plus encore dans la vidéo, réduit à proportion les résonances de l'imaginaire, même si bien sûr, il y a des lectures plus concrètes et basiques qu'un cinéma d'évocations. C'est le processus d'abstraction et de représentation du mot qui est essentiel au développement du symbolique.
Voir à travers le mot, sans être arrêté par la matérialité de formes et de couleurs imposées, conduit à voir à travers les comportements sans être arrêté par leur immédiateté, à voir à travers les émotions sans qu'elles soient obstacles à la mémoire de notre histoire, à voir à travers nos limites sans que celles-ci nous réduisent aux conditionnements.Le symbolique est rencontre, mouvement entre l'élargissement de l'ouverture au signifié et ce que cet élargissement provoque en retour sur le concret.
L'imaginaire, lui, s'évapore dans un abstrait rêveur et improductif, qui risque d'isoler du réel et de l'autre, tendant alors vers le dia-bolique (mettant en opposition, en séparation, en dichotomie).
L'ordre du symbolique ouvre à l'intelligence des choses et des êtres (cette fameuse intus legere - lire à l'intérieur), et permet de vibrer en communion.
La situation presque plein nord de la pente arborée, favorisait la persistance de l'humidité. Quelques rares champignons eussent été à déguster, mais le programme établi ne laissait pas de place aux fantaisies culinaires. Sylvain souhaita que quelques touristes connaisseurs puissent en profiter, et poursuivit sa progression.
Il héla Iele de loin, pour lui redonner courage. Celle-ci avoua qu'elle avait dû recourir plusieurs fois à l'eau tonique de la fontaine, pour ne pas sombrer entre deux déclenchements. Il posa son sac, lui raconta avec emphase l'épisode du cadran solaire, et se substitua au maniement de l'appareil.- Tu me permets un petit break, fit-elle en s'étendant ?
- Si c'est toi qui m'offres l'apéritif...
- Quelle galanterie ! Tu es toujours comme ça ?
- Ben, je t'évite déjà la vaisselle... Tu deviens sacrément exigeante dis-donc...Un rire agrémenté de quelques grimaces s'amplifia jusqu'à devenir suffoquant sous l'effet de la tension nerveuse accumulée, et voyant Ielena se mordre la lèvre de douleur, il en rajouta en proposant de légender quelques photos :
- Bougé d'Aiguilles sous pic d'hilarité, ça te va ?
- Et moi qui voulais me reposer, pouffa Iele en se résignant...
Pendant tout le temps où elle avait été seule, elle avait tenté de rassembler un peu tout le vécu des derniers jours pour en faire une sorte de synthèse rassurante. L'attention qu'elle devait porter aux clichés ne lui donnait pas assez de temps pour enchaîner ses pensées de façon logique, et le résultat en avait été plutôt désastreux. Questions et sentiments parasites s'entrechoquaient à plaisir dans sa tête, et elle avait fait d'énormes efforts, se concentrant sur la progression de l'ombre, pour ne pas céder à l'exaspération.
Elle était si négativement désorientée par l'imbroglio de ses ressentis, qu'elle alla jusqu'à se demander si elle n'avait pas été manipulée. Puis la mise en garde de Sylvain lui revint, et elle se dit qu'il s'agissait là probablement de la première bataille pour changer son regard.A présent qu'il était à nouveau à ses côtés, tout était simple. Et puis un observateur extérieur aurait peut-être pu déduire de son comportement à elle que c'était elle qui avait intrigué... Du reste, elle s'était demandé s'il n'y avait pas eu quelque chose d'une vengeance, dans le fait qu'elle sollicite Sylvain une deuxième fois la veille au soir... Après tout, quel homme aurait résisté à un tel contexte ? Pas si simple en fait... Dès qu'elle pensait trop en tous les cas.
Elle résolut de s'en tenir aux faits, aux échanges, à tout ce que son coeur lui rapportait comme mélange de respect et de tendresse, d'amitié et d'estime. C'était si étrange de se sentir proche à ce point de quelqu'un dont elle avait l'impression de connaître davantage l'âme que la vie personnelle... Qu'ils soient là, tous les deux, était à la fois une évidence et un mystère, une révélation et un secret, une réalité et une aventure si improbable...
Elle se sentit enveloppée d'une bienfaisante pacification, et s'endormit.Six heures sonnèrent en se chevauchant à différents clochers de la vallée. Sylvain la regardait, ému de la confiance qui émane du sommeil.
Il prit une brindille et lui chatouilla les orteils jusqu'à ce qu'elle réagisse.- Désolé Iele, mais il serait temps de descendre si tu es toujours d'accord...
- Oui, bien sûr... Excuse-moi, j'étais anéantie.
- Pas de souci, nous avons le temps. Mais ce serait bête de ne pas trouver de place et de se trouver contraints à remonter pour grignoter les restes. Il y a tellement de vacanciers encore...Ils fermèrent le gîte, et se dirigèrent vers la bergerie.
A Peynin, où Sylvain avait laissé sa voiture, il crut bien faire en proposant de l'utiliser pour franchir la partie goudronnée. Ielena fit une telle moue d'indignation qu'il s'en excusa piteusement.
Les quelques restaurants du village étaient en effet bien animés, mais ils n'eurent pas trop de difficultés après quelques recherches, pour trouver une table en intérieur, dans un établissement qui avait réhabilité de manière harmonieuse une ancienne étable. La salle avait un certain cachet, toute de pierre et de bois, décorée de divers outils anciens savamment mis en valeur par des éclairages indirects.
Ils optèrent pour des diots -saucisses fumées locales- et des crozets au Beaufort, accompagnés d'un Crépy légèrement pétillant, presque " frizzante " diraient les italiens... Une clairette leur fut proposée pour patienter. Un cd d'une chanteuse américaine à la voix claire et sûre, égayait l'atmosphère d'un rythme lent, scandé par des claquements de doigts, et doublé d'un sifflet d'homme qui suivait le phrasé musical.
- Tu aimes, demanda Sylvain ? Je trouve ça délicieux, comme musique.
Elle opina.
- Je ne sais pas si tu as remarqué, ajouta-t-il, mais il n'y a plus depuis une quinzaine d'années environ, de chanteurs qui pratiquent l'harmonie des voix, en duos ou en groupes... C'est une analyse très spontanée, mais je pense que c'est révélateur, comme d'une difficulté ou d'un refus de notre époque à travailler l'accord des différences, l'harmonie, dans ce surplus d'être que procure la rencontre des voix. Il n'y a que des chants en solo, quand ce n'est pas une monophonie obsédante et répétitive. C'est la première fois dans l'histoire, me semble-t-il, que l'accord est abandonné au profit d'un rythme souvent bien moins élaboré que celui-ci... Est-ce que c'est révélateur de l'individualisme, de l'incapacité à gérer l'ajustement des complémentarités, des spécificités ? Il y a rarement recherche d'une émotion esthétique, mais bien plus étourdissement ou réassurance collective dans du volume, avec des textes où percent contestations et provocations... Il y a une sorte d'aliénation dans ces musiques où tout porte à fuir une verticalité, une pensée personnelle. La complicité apparente avec l'autre ne semble y être que dans le partage des haines et ses solitudes, ce qui en dit long sur les souffrances...
- Que te répondre ? Je ne connais pas assez ce qui n'est pas de ma génération pour avoir un avis. Tu m'entraînes tellement souvent sur des sujets à propos desquels je manque de données, de réflexion. Tu as probablement raison quoi qu'il en soit, sur ce que tu évoques de la société...Les assiettes leur furent servies, et ils se délectèrent de la cuisine savoyarde.
- Tu penses que je devrai continuer à voir ma psy, questionna-t-elle ?
- Je ne sais pas à quelle fréquence tu la consultais, mais oui, ça me semble indispensable d'avoir cette sécurité, au moins en support, selon les besoins.
Nous manquons souvent de recul, d'objectivité, pour voir clair sur ce qui se passe en nous. Rencontrer quelqu'un qui maîtrise le fonctionnement de nos défenses, de nos projections, de nos complicités, est un moyen non négligeable pour avancer. En sachant que le but n'est pas de tout disséquer, mais d'évoluer vers ce moment où on se sent libre des conditionnements qui nous bridaient, qui nous poussaient à tout interpréter selon des schémas récurrents, des règlements de compte réitérés...
Tu sais, même si je suis en questionnement par rapport à une foi, j'ai toujours été étonné de voir ce que les spirituels orthodoxes savent sur l'homme. Un des enseignements qui m'ont le plus marqué, est ce symbole de la résurrection, qui commence par une descente aux enfers... Il faut élucider nos ombres avant de prétendre renaître. Et ce n'est jamais vraiment achevé...
Simplement, il y a une période où on a besoin d'un regard extérieur, d'un soutien, puis on intègre le processus, on devient capable de vigilance, de sagacité, même si on finit toujours par croiser quelqu'un qui nous dévoile d'autres incohérences, d'autres enfermements, auxquels on n'a pas prêté attention...Les fromages du plateau n'étaient pas très diversifiés -tomme et reblochon-, mais succulents. Des myrtilles à la crème les subjuguèrent, en guise de dessert...
- Tu accepterais de rester en contact avec moi, demanda Ielena ? Je comprendrai, ajouta-t-elle comme si elle était embarrassée par sa question, ou inquiète de la réponse...
- Mais bien sûr ! Pourquoi crois-tu que je t'aie proposé cette journée supplémentaire ? C'est justement pour pouvoir rester en relation, en ayant pris le temps de replacer cette exception que nous avons vécue, à sa place d'exception.
- Tu penses que nous n'aurions pas dû ? C'est moi qui t'ai incité à vivre ces moments...
- Et c'est moi qui ai accepté, pleinement et librement, parce que cela m'apparaissait juste, légitime, pour autant que cela reste unique, que notre relation profonde ne soit pas liée à cette expérience qui devait être, sans devenir autre chose que ce partage de l'âme et du corps qui nous a liés par une sorte de secret qui n'appartient qu'à nous sans nous rendre dépendants...
- Tu l'as fait " pour " moi ?
- J'ai peur que ta question sous entende beaucoup de complications de culpabilité, de mauvaise compassion à forme de pitié... Je l'ai fait " avec " toi, et c'était ineffable... Je suis heureux de t'avoir rencontrée. Tu m'as apporté bien plus que tout ce que je pouvais espérer en envisageant ce séjour à la Lauze.
- Qu'est-ce que je dirais, répartit-elle en saisissant sa main.Sylvain la regarda avec douceur, jusqu'à ce que son sourire pacifie son visage.
La serveuse apporta les coupes remplies de baies violettes...
- Et si tu me parlais un peu de toi ? Tu es marié ? Tu l'as été ?
- Oui, je suis marié, mais là comme dans ma foi, je ne sais pas trop où j'en suis... J'ai vécu un échec qui m'a profondément déstabilisé il y a quelques temps, sur tous les plans, à part le professionnel. Ma femme n'a pas compris mon besoin de faire le point, la façon dont probablement je changeais... Elle pensait bien faire en insistant pour que je garde mes repères, nos amitiés communes, nos engagements, et moi je vomissais tout cela... Du coup, je me suis posé beaucoup de questions par rapport à notre couple. C'est douloureusement surprenant de constater alors qu'on ne va pas bien, qu'on n'est pas compris, pas soutenu dans ses besoins... Que l'être le plus proche devient soudainement un étranger, un fardeau... La proximité qui a été si longtemps enchantement devient enfer... Je ne sais pas si cela peut s'inverser, se rattraper, parce qu'il y a comme une amertume de trahison, de déception. On ne sait plus ce qui est vrai dans ce qu'on a partagé, et même si on a véritablement partagé quelque chose et pas seulement été le jouet de son immaturité et de sa naïveté...
Ce que j'ai vécu avec toi me donne étrangement le sentiment de me rapprocher d'elle, qui m'aime et souffre de me voir ainsi. Je l'aime aussi d'ailleurs, dès que je ne suis plus dans ce quotidien où je me sens soumis à une pression directe ou insidieuse intolérable... Je ne sais pas... Il me faut du temps, en espérant qu'elle puisse me laisser libre, respecter mon espace, mon besoin de solitude et de réflexion... Mais déjà les choses se précisent, j'avance...
- Eh bien, fit Iele, je ne soupçonnais pas que tu portais tant de choses...Elle porta quelques cuillers à sa bouche, et ajouta :
- Je t'ai vraiment aidé ?
- Merveilleusement, oui... J'avais pensé à recommencer ma vie, ailleurs, dans le fantasme... Ou même trouver quelqu'un qui me comprenne, qui complète mes manques, en parallèle... Tu m'as fait prendre conscience de la part d'illusion qu'il y a dans ces espoirs. Peut-être cela représente-t-il une véritable solution pour certains... Je ne veux juger aucun chemin. Mais ça ne me paraît pas être le mien... Et puis tu as ré-ouvert mon coeur à l'essentiel, à la suavité de la douceur...Ça a bousculé tous les obstacles dont je n'arrivais pas à me débarrasser. Je suis plus objectif, me semble-t-il...
- Et tu rentres chez toi demain ?
- Oui.
- Tu comptes parler de moi à ta femme ?
- Je parlerai sûrement de toi. Quant à tout relater, est-ce opportun ? N'y a-t-il pas des transparences qui sont elles-mêmes des illusions, et qui font plus de mal que de bien ? J'ai cru pendant des années au mythe de la transparence, et puis des exemples dramatiques m'ont fait réfléchir... Le conjoint n'est pas forcément le confident obligé de tout ce que l'autre vit... C'est bien, quand c'est possible. Même peut-être un idéal... Mais qui autorise à faire porter à l'autre ce qui ne serait qu'une blessure irréparable ?
Entretenir une liaison qu'on nie et camoufle est une hypocrisie et une tromperie. Ce n'est pas le cas de quelque chose de clos, de passé, de résolu... Il faut être sûr que l'autre puisse assumer ce qu'on lui révèle, pour s'autoriser à le lui partager. Qu'il y ait une crise est une chose, mais on ne peut pas détruire par naïveté ou désir de se réhabiliter...
En ce qui nous concerne toi et moi, c'est encore d'un autre ordre, singulier... Nous n'avons jamais été épris l'un de l'autre au sens amoureux du terme. C'était quelque chose de quasiment - je dirais, mystique, thérapeutique - et qui reste intraduisible à quiconque... Je le vis comme ça de mon côté en tous les cas...Iele semblait confirmer, hochant très légèrement la tête pendant que son regard se perdait intensément dans l'infini. Elle laissa passer un peu de temps, et enchaîna :
- Et si j'avais été amoureuse ? Si je m'étais agrippée à toi ?
- Tu m'aurais éloigné des femmes, comme toi tu l'étais des hommes. La féminité me serait alors apparue comme un danger, une entrave.Elle sourit.
- Un café, Messieurs dames ?
Ils s'interrogèrent du regard, et acquiescèrent...
Certaines réalités sont parfois si subtiles, si dépendantes d'un contexte dont le moindre rouage est important, qu'à moins d'une grande expérience d'âme, elles ne peuvent être comprises. Il faut être en résonance, au même niveau de pensée, pour pouvoir les accueillir avec respect et absence de jugement. Les communiquer sans discernement correspond à les dénaturer, à les galvauder, et seul, les maintenir dans l'écrin de leur mystère permet de les garder intactes.
Pis, il peut arriver que l'interprétation qu'en font les autres, vienne en dévaster notre propre ressenti, parce que ce qui est beau, rare et pur, ne peut impunément être touché, dévoilé, divulgué.
A l'inverse, ce qui a été vécu peut sembler une validation, une autorisation, pour d'autres qui dans l'illusion de le reproduire à leur compte, n'en sortiront qu'avec davantage de problèmes à gérer. L'unique ne peut se copier que par des imitations sans valeur.
Nous ne sommes pas maîtres de ces réalités là. Les provoquer, les désirer même simplement, peut les faire se retourner contre nous. Il n'y a que lorsqu'elles se présentent d'elles-mêmes qu'elles peuvent être signe, et encore... Elles doivent s'inscrire dans une relation d'âme, dans une maturité, qui n'a rien à voir avec une opportunité ou une impulsion. C'est un appel plus qu'une volonté, un tremblement de petitesse face à l'immensité qu'il nous est donné d'approcher.
On dit que l'exception confirme la règle, et en ce domaine bien plus qu'en grammaire, l'exception n'autorise rien d'autre, ni à personne d'autre. Elle existe pourtant, à sa place, et ne peut être réintégrée dans la règle...
Il y a là une antinomie, une tension entre deux contraires, qu'il faut préserver sans rien sacrifier de ce qui semble ne pouvoir être conciliable.Ainsi va de la vraie rencontre entre deux êtres, la plupart du temps non sexuelle, qui fait que deux âmes se reconnaissent avec étonnement et immédiateté, sans rien savoir humainement l'un de l'autre. Nul ne sait combien de temps cette évidence peut perdurer. Elle arrive au moment juste, et se vit tant qu'elle a sa place...
Cette notion de rencontre, est probablement ce qui distingue le mieux bouddhisme et christianisme...
Le premier met en évidence de façon éminente, l'impermanence des choses, le détachement, l'impassibilité, le vide, la maîtrise, pour tendre à une communion cosmique impersonnelle.
Le second, possède les mêmes approches, tout aussi radicales bien que plus diffuses dans leur exposition, mais en référence à un divin personnel, à un divin mystérieusement en relation ouverte, puisque trinitaire.
L'amour de l'autre est ainsi présenté comme l'ultime accomplissement de son être, en ce qu'il est oblation, dépossession de l'ego. Mais ce n'est plus pour soi, pour un quelconque accès à un infini indéfini... C'est pour l'autre, et pour l'âme de la joie mutuelle.Si ce divin personnel existe, se pose alors la question de son silence, face aux tragédies humaines, collectives ou individuelles... Mais que sommes-nous pour penser maîtriser l'ensemble du réel en formulant cette question ? Tant de choses nous échappent, tant de perspectives, de points de vue, de décalages, de dimensions, d'horizons, d'états de conscience...
La mouche posée sur le livre du voyageur ne bouge pas. Mais l'observateur immobile sur la colline, sait que sans bouger, elle se déplace au rythme du convoi... Et vu du soleil, l'observateur immobile de la colline tourne avec la terre... Et vu d'une autre galaxie, l'observateur solaire tourne également dans l'immensité... Jusqu'où faut-il aller pour juger de la réalité ?Nous sommes inachevés, inaccomplis, flous, ne pouvant donner la vie -et c'est cela le désajustement originel- qu'à des êtres inachevés, inaccomplis et flous. La terre elle-même, participant à cette pâte informe qu'est le devenir, subit le tâtonnement, l'errance, et trop souvent la perversité humaine qui n'est que compensation et vengeance de l'errance.
Violence et sexualité aveugle ne sont qu'une recherche erratique et désespérée du sacré.
Au milieu de tout cela, un espace secret existe pour chacun, où la gestation prend sens, où lorsque le regard se fait quête et humilité, tout s'articule vers une naissance à laquelle désormais rencontres et événements participent, pour autant que nous restions fidèles et disponibles à la lumière intérieure.Nos questions n'ont pas de réponses, parce qu'elles ne savent pas se décaler jusqu'au bon point de vue... C'est quand nous acceptons de ne plus être " centre " que nous prenons enfin la mesure de nos prétentions et de l'inadéquation de notre démarche. Et nous sommes figés sur nous-mêmes, à chaque fois que nous utilisons notre bon droit pour exiger ou attendre l'évolution de l'autre, au lieu d'abandonner nos règlements de compte.
Il faut sortir de nos cadres, changer de registre, oser abandonner nos logiques fermées... Se dévoilera alors un espace intérieur paradoxal, où nous serons initiés à l'appel d'un amour libre et adulte.Iele comprit pourquoi elle était souvent captivée par ce que Sylvain développait : Contrairement à beaucoup, ses mots n'avaient rien d'intellectuel, de mental ; ils venaient de l'intime, de l'expérience du coeur, de la cohérence de l'être... Ses paroles avaient une sorte d'autorité implicite, alors même qu'il se disait si prudent, si incertain, si souriant de méfiance par rapport à tout savoir...
A la sortie de l'auberge, elle prit son bras, et lui chuchota un " merci " à l'oreille, en l'embrassant. Ils avaient refusé le Génépi, se sentant déjà bien lestés d'un repas nettement moins frugal que leurs menus d'altitude.
Les cimes étaient encore baignées d'une légère clarté. Ils n'avaient pas envie de se presser... Chaque instant était si dense, si plein, qu'ils marchaient en silence dans les rues, main dans la main, comme si tout mot se révélait impropre à respecter la lumineuse gravité de leur coeur.
En passant par la route de Peynin, puis par le sentier de la bergerie, il n'était pas trop difficile, même de nuit, de revenir au chalet. Il restait juste la dernière pente qu'il fallait connaître, mais le col se découpait à présent de façon nette sur le ciel étoilé.La lampe à gaz les éblouit.
- Je passe par Briançon, Grenoble et Lyon demain... Je peux te déposer à la Part Dieu, ce serait plus simple ?
Ielena réfléchit. Prolonger le fait d'être ensemble était séduisant, mais quelque chose la gênait à trop différer la séparation. Elle pensa que se quitter dans cet environnement de montagne qui avait présidé à toutes ces journées, semblait plus ajusté.
- Grenoble, je veux bien. C'est direct, et je n'ai pas envie d'être dans la cohue pour te dire au-revoir... Briançon, ça me fait du train en plus, et j'ai peur d'avoir des problèmes avec les correspondances.
- Comme tu préfères...Sylvain approuva silencieusement le choix de son amie. Eviter de s'engouffrer dans la circulation lyonnaise lui convenait très bien.
Ils se mirent rapidement en tenue de nuit, et éteignirent.- Je peux, fit Iele en se rapprochant ?
- Rooo, et puis quoi encore, rugit-il en la calant contre son épaule !Le noir était total, mais ils savaient chacun que l'autre souriait d'une bienveillance malicieuse...
Septième jour...
Il s'agissait de laisser le gîte impeccable, de n'oublier aucune nourriture périssable, et de le rendre accueillant à ceux qui prendraient la suite...
Après rangement et nettoyage, Iele installa son appareil à un endroit inhabituel, mettant fontaine, chalet et Lauze en perspective. Elle appela Sylvain, parti faire une petite réserve de bois, et ils prirent la pose pour quelques clichés à retardement. Ils étaient convenus d'échanger par Internet le contenu de leurs numériques, chacun ayant sa propre thématique.Avant 10h, ils étaient prêts, leurs sacs méticuleusement rembourrés de leurs affaires respectives. Peu après, c'est dans la sensation étrange du véhicule, après tous ces jours de marche, qu'ils abordèrent les lacets conduisant à Aiguilles.
Il restait à déposer la clef du chalet, à choisir deux sandwiches à emporter, et ils prirent la direction de Briançon.
Ielena regardait la route défiler, regrettant de ne pouvoir capturer tous les détails du paysage : vieux ponts, villages nichés dans des anfractuosités rocheuses, cascades, vaches aux longues cornes effilées... Elle se laissa bercer par cette atmosphère qu'elle savait appartenir à une page qui se tournait avec les kilomètres. L'avenir n'était que questionnement, mais empreint d'une sérénité et même d'une curiosité qui la surprenaient. Elle était si différente, et en même temps si proche de " l'ancien " qui l'avait façonnée depuis tant d'années. L'ébauche de sa nouvelle force, de son apprivoisement à la tendresse, résisterait-elle au fait de retrouver son environnement ?... Il lui faudrait effectivement de l'aide, pour ré-habiter autrement le connu... Il est souvent plus facile de créer que de reprendre un travail mal fait...
Elle se rappela l'arrivée incertaine au chalet la veille au soir. La nuit dissimule les dangers, mais connaître son terrain, son sentier, compense d'une lumière intérieure.
Il fallait encore et encore accepter ses ombres, les reconnaître, les faire siennes, pour pouvoir s'en faire des alliées. Elle devinait à quels raidissements, à quelles peurs, à quels refus, elle allait être confrontée... Mais le défi était justement de ne pas les évacuer ni les nier, et de les prendre par la main pour leur apporter souplesse, sécurité et disponibilité.
Vivre était donc cela : Participer consciemment à la naissance de sa liberté ? Et cette liberté était la condition même pour se rencontrer soi-même et rencontrer autrui ? Voilà bien qui s'annonçait une longue et passionnante randonnée d'altitude...La liberté est moins de pouvoir choisir entre différentes choses que de pouvoir choisir ce qui est. Dans le premier cas, nous restons à l'initiative du choix, sans autre contrainte que d'exclure ce qu'on laisse (ce qui est déjà trop pour ceux qui en sont restés à l'illusion infantile de la toute puissance). Mais la vraie difficulté, est de choisir là où on n'a pas le choix, d'embrasser librement ce qui nous est donné, et d'en faire notre bout de route...
Et là où nous n'avons pas le choix, c'est déjà immédiatement dans notre hérédité, notre éducation, nos conditionnements et nos passés de toutes sortes... Ce n'est donc qu'en les assumant, qu'en les reconnaissant comme terrain malgré leurs ombres, que nous pouvons nous libérer peu à peu de leurs entraves.
Rester fixés sur l'injustice qu'on a subi, ou sur la culpabilité de ce qu'on a raté, n'ouvre sur rien d'autre que sclérose et morosité.
A vouloir compenser nos béances, au lieu de les affronter, nous ne faisons que disposer autour de nous des étais qui nous encombrent, nous lassent, et nous recouvrent de leur poussière quand ils cèdent et révèlent leur moisissure...
S'apprivoiser soi-même -et cela n'est probablement possible que si l'on se sait aimé, entouré, important pour quelqu'un- est le seul remède à la solitude fondamentale qui nous rejoint tous aux moments de fragilité.
On ne peut se laisser traverser par l'épreuve, que si le lâcher prise rejoint un au-delà du visible. Dans l'agitation intérieure, l'angoisse et la souffrance, les projections imaginaires ne sont que des mirages. C'est dans l'expérience d'une dimension à la fois intérieure et cosmique, là où tout se rejoint, là où tout s'apaise, que nous pouvons reconnaître notre place avec bienveillance.Ielena se retourna pour attraper une bouteille.
- Tu veux boire quelque chose ? Moi j'ai déjà soif...
- Volontiers...
- Je m'inquiète un peu pour ta situation, ajouta-t-elle en lui passant le verre à un moment où les virages laissaient un répit. Tu penses que l'amour peut se restaurer ? Qu'on peut retrouver une véritable harmonie, une complicité, après qu'il y ait eu tant de distance ? Il n'y a pas des choses qui restent irrémédiablement cassées ?Sylvain ralentit, tant pour qu'ils aient moins besoin d'élever la voix avec le bruit des vitres ouvertes, que pour partager son attention entre la route et ses pensées. Pourquoi Iele l'obligeait-elle à fouiller les réponses que lui-même cherchait ? Il était une fois de plus confondu par ces hasards qui ne peuvent en être, par ces circonstances imprévues autant qu'improbables, qui précèdent, accompagnent et emmènent au-delà de soi sur son chemin, comme si une mystérieuse et délicate présence se permettait juste un clin d'oeil...
Il tourna quelques secondes un regard pénétré de douceur et de reconnaissance vers la jeune femme, qui plissa le front d'une manière interrogative.- Tu sais, les sentiments sont des ressentis inconstants, versatiles. On croit qu'ils signifient quelque chose en eux-mêmes, alors qu'ils ne sont que reflets de ce que l'autre renvoie, reflets des événements, des contingences, ou de ses propres projections... On les croit signes, alors qu'ils ne sont qu'écho... A l'extrême, les sentiments n'ont aucun caractère de crédibilité. Ils peuvent s'inverser avec violence si on se sent nié ou trahi, s'étioler insensiblement si on succombe à la routine ou à l'indifférence...
L'amour vrai est de désirer le bien de l'autre, et de s'en réjouir.
Dans la mesure où il n'y a pas chez l'autre de volonté de blesser, on peut dépasser, comprendre, et pardonner beaucoup de choses, si on a décidé d'aimer...
Ses propres blocages, si on accepte de sortir de son ego, sont là pour éclairer le droit qu'a l'autre à être limité. Il ne l'est pas de la même façon que nous, pas sur les mêmes plans, pas dans les mêmes domaines, mais il l'est tout comme nous, avec la même impuissance, la même difficulté à évoluer, à sortir de ses colères, de ses blessures, à refuser les mots acides, les caricatures, les enfermements dans des schémas qui empêchent mutuellement d'évoluer...En ce qui nous concerne Agnès et moi, il n'y a pas de rancoeurs... Une saturation de mon côté, oui. Mais je peux accepter de voir que son intention est positive même si elle est maladroite, et bien qu'elle me soit devenue insupportable. En ce sens, je lui reconnais qu'elle m'aime. Et si j'accueille cette réalité qu'elle m'aime, comment ne puis-je pas éprouver une tendresse, une envie réciproque d'aimer à mon tour ?...
C'est la distance qui me permet de dire ça...
Bien sûr, dans le quotidien, si je suis confronté aux même pressions, à la même impression d'être incompris, ce sera difficile... Mais moi de mon côté, je rentre avec des embryons de réponses, et ma tension étant apaisée, mon comportement différent, cela peut modifier sensiblement son attitude.
Alors l'amour ?...
Nous avons été très fusionnels, pendant des années, faisant tout à deux, partageant les mêmes intérêts, participants aux mêmes choses, ayant les mêmes amis... C'est probablement ça d'ailleurs qui a donné autant de brutalité à nos différences soudaines. Tout d'un coup, ne plus retrouver son chemin dans les pas de l'autre, ne plus vibrer aux mêmes choses...
Nous n'avons pas su comprendre que si des " moments de fusion " sont légitimes et nécessaires dans le couple, c'est tout autre chose que de bâtir la vie ensemble sur un " registre de fusion ". Et là, quand l'un des deux découvre un besoin d'indépendance, d'autonomie, c'est difficile...
L'autre ne peut qu'interpréter cela comme quelque chose de grave, un éloignement, une fin, alors qu'il ne s'agit que d'un décalage de maturité dans la relation...Sylvain laissa passer quelques voitures qui le suivaient, et reprit :
- Donc je pense que s'il y a ce respect impératif qui consiste à ne pas être critique inutilement, à ne rien imposer qui pèse à l'autre, à ne pas le piéger, l'utiliser ; s'il y a cette ouverture du coeur qui accepte les limites, les différences, même si elles sont contestables, on peut reconnaître que l'autre cherche à aimer avec ce qu'il est, et en être touché. Le sentiment est alors signe de la disponibilité mutuelle, et peut permettre la cohérence d'un désir qui reconnaisse l'autre en vérité.
Ce ne sera jamais " comme " avant, mais les moments de passion autant que la tendresse partagée peuvent retrouver une intensité au moins égale, plus ancrée dans la complexité du réel, dans la conscience de la fragilité de toute chose...
Il y a probablement une complicité supplémentaire à avoir surmonté l'éventualité d'un échec, d'une impasse, même si parallèlement, cette complicité inclut la conscience d'une distance.Dis-moi, tu guettes s'il y a une aire pas loin ? On s'arrête déjeuner ?
Il n'y a d'amour que là où il y a écoute véritable. Cette écoute où on accepte d'abandonner au moins un moment ses griefs, ses certitudes, sa logique, pour entendre et recevoir la souffrance de l'autre. Il est alors possible de faire retour, de mesurer à quel point on a décuplé le problème initial, parce que les jugements, attaques ou ironies qu'on s'est permis, ont légitimé chez l'autre la même attitude, et la même accumulation de frustrations diverses.
Sans cette écoute, on en arrive à un mode relationnel où toute la gamme des cohabitations est possible : Silences, agressivités, sarcasmes, manoeuvres, douceurs suspectes, comptabilité des points, répartition cloisonnée des lieux et des taches, compensation dans les activités, et tout ce qui rend le désir hors de propos, illogique, si ce n'est le besoin physiologique. La sexualité est un droit inaliénable, au même titre que de manger ou de dormir, mais elle suppose d'être deux, en relation...
Le pire (dans l'ordre des difficultés conjugales ordinaires) est probablement la conjugaison de la dépendance et du rejet. L'ambivalence suscite alors une oscillation exacerbée et usante des sentiments. On souffre du mal qu'on fait à l'autre, et on lui en veut du mal qu'il nous fait en souffrant... L'incapacité à être soi peut amener à ces extrêmes où chacun se perd et se raccroche à l'autre dans l'illusion d'y trouver la force qu'il n'a plus.
Le minimum de l'amour devrait permettre à quiconque de reconnaître la légitimité d'un espace personnel, d'un chemin personnel, et de garder la dignité d'une estime pour celui ou celle qu'on a aimé(e). Alors, si la souffrance de l'un n'est plus compatible avec ce que l'autre peut donner, la clairvoyance d'une saine séparation peut permettre de nouveaux chemins.
Ils avaient passé Briançon depuis un moment, et trouvèrent un endroit sympathique en montant sur le Lautaret.
- Je te sens en tous les cas à même de gérer ton retour. Ça me rassure, fit Iele, carrément installée sur la table de bois pour mieux se détendre du voyage. Tu me donneras malgré tout des nouvelles rapides, que je sache comment tu vas ?
- Promis.Ils avaient de la marge par rapport à l'heure du train à Grenoble, mais préférant anticiper, ils mangèrent leurs sandwiches rapidement, s'arrêtèrent un peu plus loin à une auberge avaler un café, et reprirent la route.
- C'est curieux, reprit Sylvain comme si leur conversation ne s'était pas arrêtée, je repense à ta question... Si je ne t'avais pas rencontrée, j'y aurais probablement répondu différemment, ou bien je serais resté indécis, incapable de me situer... J'avais trop de ressentiments, d'interrogations, de flous dans ma tête. Tu as prodigieusement balayé tout ça, et je ne sais comment t'en remercier...
- Tu ne crois pas que tu inverses les rôles là ?
- Disons que nous avons fait un échange de compétences...
- Je me sens en effet hautement qualifiée, ironisa Ielena en riant... Et moi, il faut que je te dise merci comment ?
- Je ne sais pas, moi... C'est quoi les spécialités à Dijon ? Tu connais un petit restaurant ?Il marqua une pause, voyant qu'elle se moquait, puis reprit, plus sérieux :
- Dis-moi, tu aurais été différente si tu avais su que j'étais marié ?
- Je pense, oui, avoua-t-elle après un instant de réflexion... Mais ça ne m'a interpellée qu'après...
- Ouf, fit Sylvain avec humour.
Elle fit mine de lui décocher un coup de poing...- Eh, attention, je conduis !...
Cette façon qu'ils avaient de mêler la facétie aux choses plus importantes, leur permettait d'aborder plus facilement ce qui touchait à l'intime, et d'en limiter les résonances.
- Je voudrais te demander, poursuivit Iele peu après, tu te sens infidèle ?
- C'est paradoxal, mais comment se sentir infidèle quand on a vécu quelque chose qui nous ramène vers la personne qu'on aime ?...Que pouvait-elle ajouter à cela ? Elle était la première prise au dépourvu, incrédule, face aux conséquences de leur rencontre. D'un côté, elle éprouvait la joie d'avoir contribué à guérir elle aussi. D'un autre, elle ne savait quoi penser de la légitimité du chemin qui les avait conduits à partager jusqu'à leurs corps.
Elle n'éprouvait aucune jalousie... Juste une envie respectueuse pour Agnès, qui avait sûrement de nombreuses qualités et richesses pour avoir gagné ainsi l'amour de Sylvain.- J'aimerais bien connaître ta femme... Mais c'est délicat ! Même s'il n'y a rien d'équivoque entre nous, si nous sommes amis et bons amis, clairement, j'ai quand même conscience de lui avoir pris quelque chose qui lui appartenait...
- Je comprends, et en même temps tu m'as rendu à elle. Y a-t-il d'autres solutions que d'accepter ces contradictions, que de se réjouir du bien de l'autre, au-delà de nos questions et de nos états d'âme ? Tu m'as profondément aidé, Iele.Il prit sa main, qu'il garda tant que la configuration de la route ne l'obligea pas à changer de vitesse. Comment expliquer que son coeur battait pour Agnès, et que justement pour cela, il se sentait infiniment proche de la jeune femme qu'il avait à ses côtés, sans confusion, sans rivalité ?... Les deux amours étaient complémentaires, sororal et conjugal.
Grenoble. Ils eurent la chance de ne pas trop chercher avant de trouver une place à la gare. Sylvain se chargea du sac de Ielena pendant qu'elle alla prendre son billet. Ils étaient largement en avance, et un autre café ne leur parut pas superflu pour aller au bout de la journée.
- Je te laisse partir maintenant... Ça ne sert à rien que tu attendes avec moi. Tu as de la route...
- Oui, tu as raison. La pause était bienvenue, mais il faut continuer. J'ai encore trois bonnes heures de conduite, mais ça va mieux rouler...Ils s'étreignirent fort, et leur sourire dissimula mal l'émotion qui affleura en embuant leur regard...
- Prends soin de toi, lui dit-il... Tu as tellement de valeur...Il démarra, et vit qu'elle lui envoyait un baiser.
Epilogue
Plus les kilomètres passaient, et plus Sylvain savourait le moment où il allait retrouver Agnès. Il lui avait téléphoné avant de quitter Grenoble, et avait senti qu'elle était attentive à son état intérieur. Il put authentiquement la rassurer, tant lui-même se sentait bien, et elle sut à son ton qu'il n'y avait rien de forcé dans son allégresse.
Il ne comprenait rien à ce qui s'était passé pendant cette semaine, s'il en restait aux critères communs, mais il ne pouvait contester les bienfaits de ce qu'il avait vécu avec Iele. Tout cela restait mystère, probablement incommunicable.
Il se surprit à avoir envie de prier, et engloba les deux femmes chères à son coeur dans un même mouvement de bénédiction.Patrick Morisset-Chevalier, pmc1mail@aol.com
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