Accueil     Remonter

Romans adultes4

    Trouvez dans l'index les extraits de romans qui vous intéressent.

Index:
(Cliquez sur votre sélection)

Le rêve écartelé (extrait) Jean-Paul Alandry, mars 2004.
Tuur (extrait) Jean-Paul Alandry, mars 2004.
Le vertige du néant Patrick Morisset-Chevalier, juin 2005.

 

 

Le rêve écartelé, Tome 1, Le banni

Quand l'Éminence se délecte des malheurs du Capitaine Tyllsite...

L'Éminence était aux anges. L'apocalypse... ça, c'était vraiment une trouvaille ! Une extinction majeure de plus ou de moins, quelle affaire ! Ce n'était jamais que la cinquième pour cette planète ; la routine... Et ce ne serait pas la dernière ! Il fallait les voir, tous ces ahuris de l'assistance, regarder béatement droit devant eux, les bras ballants, les épaules affaissées, la sueur sous les bras et les doigts dans le nez, avaler leur salive... L'apocalypse, ça payait toujours, depuis longtemps. C'était une vieille recette. Une apocalypse par-ci, une autre par-là, et alors ? Ça n'empêchait pas de recommencer. C'était la roue du destin. Il y avait toujours un sauveur qui passait par là, une prêtresse, un prophète, un messie, un sage égoïste, une pythie illuminée, bref, un Machin quoi, un de ceux que l'on croise aux détours de la vie et dont on oublie le nom, et Machin effaçait tout, puis relançait la machine.
Il se disait qu'il devenait philosophe avec l'âge. Mais, pas de ces philosophes compliqués, alambiqués, sulfureux ou gnoséeux... Non, lui, il était simple et pratique ; une petite pincée de terreur par-ci, une petite pincée de tragique par-là... il fallait s'adapter à l'auditoire, que diable ! Il n'y avait pas de recettes miracles ou de vérités absolues. Chimères que tout cela ! Ce soir, par exemple, il avait tous les imbéciles gratinés de la haute société. Il n'était pas question d'aborder des domaines, au demeurant fort instructifs, comme la vulgarité, la bassesse, la brutale sauvagerie, l'ordinaire tyrannie, la dépravation quotidienne d'une vie misérable dénuée d'avenir ; non, non, rien de tout cela... Il était consciencieux, lui. Il avait la responsabilité d'une tâche écrasante et des comptes à rendre aux Grand Suprême en personne, avec des objectifs à tenir, qu'on se le dise ! Non, ce soir, il fallait traiter, voyons... des cruels raffinés, des pervers obséquieux, de la bonne éducation, de la femme idéale, de l'ordinaire perfidie, du mari parfait, des enfants sages, du voisin si courtois, des amis attentifs, bref, toute une panoplie usée et rabotée issue du fond des âges.
Tout de même... il s'ennuyait un peu avec ceux-là. C'étaient des tiédasses, des biens comme il faut, complètement refoulés. Avec eux, les débordements de sauvagerie devaient toujours être bien contrôlés, sous couvert des bonnes intentions, d'une impérieuse nécessité, d'un hypocrite fatalisme, voire même, pour certains, d'un snobisme désuet. Rien à voir avec les basses castes... Ceux-là, c'était quelque chose ! Ils y allaient joyeusement.
Il en avait repéré un qui promettait ; c'était un jeune éphèbe, si beau que les femmes en pleuraient d'envie, en pure perte d'ailleurs. Pédéraste notoire, il avait été violé par son père durant son plus jeune âge et élevé sous le joug d'une mère tyrannique. D'accord, c'était assez ordinaire, mais lui, il était intelligent, créatif, raffiné, intuitif, sensible. Et, cerise sur le gâteau, il transpirait de peur et de haine à chaque seconde, dévoré par le monstre intérieur de l'image de lui-même qu'il s'était construit. Un spécimen de cette espèce, aussi ambivalent, aussi déchiré intérieurement, aussi perceptif, pouvait vous produire des rêves d'une indéniable qualité, d'une grande richesse intellectuelle, d'une diversité fantasque haute en couleur, parce qu'il souffrait, abondamment, sans même s'en apercevoir.
Souffrir... c'était là, la clé de la réussite ! Combien de ses collègues avaient occulté une telle évidence ? Malheureusement, la souffrance n'était plus de nos jours ce qu'elle avait été... Quelle époque ! Avant, il y avait d'authentiques carnages... Des guerres civiles, politiques ou religieuses... Des espions, des complots, des intrigues mystérieuses qui finissaient toujours en conflit d'un autre âge sauf, bien sûr, quand quelques érudits philanthropes militaient, insatiables, pour un monde plus propre ! Ces jean-foutre, ces rabat-joie, ces pisse-froid, vous culpabilisaient une horde sauvage s'en revenant joyeuse d'une marche d'effroi qui laissait derrière elle une mort sans partage ! Il fallait alors que l'Éminence, en personne, use des artifices les plus audacieux pour chasser ces paroles, ces rêves pernicieux qui voulaient faire des hommes des esprits qui raisonnent !
Peut-être qu'avec ce jeune Apollon, il y aurait du sexe... bordel ! Pas du... suivant les pointillés, ou selon le mode d'emploi comme cette falote de Nania complètement refoulée. Non, non, du vrai, du fort, de l'intense, de l'orgiaque frénétique et bestial, sans aucune complaisance, sans une seule parole autre que de plaintives jouissances. Ah ! Enfin, on se régalerait...
Car ne l'oublions pas, et là, il s'amusait toujours beaucoup lorsqu'il lançait, péremptoire, sa petite provocation devant un parterre de sommités intellectuelles soporifiques ; ne l'oublions pas... Au commencement était le sexe !
Il attendait ensuite, patiemment, son petit effet qui se manifestait timidement après une à deux minutes d'un silence pesant, par un, voire deux bras qui s'enhardissaient à pointer vers le ciel une hypothétique objection.
" Oui ? " disait l'Éminence, engageant, se régalant d'avance des condamnations qu'il allait infliger à ces naïfs érudits.
Un intrépide guerrier, armé de sa cuirasse de certitudes, portant haut et fière le heaume de son honneur, avec à son bras, le bouclier des connaissances et sur la hanche, l'épée des joutes verbales, quand ce n'était pas celle d'une obscure académie poussiéreuse, s'avançait d'un pas certain... " Je suggère, le Verbe, Éminence, avec tout votre respect. Au commencement était le Verbe.
- Intéressant, intéressant, faisait-il en prenant la posture du penseur assidu figé dans le marbre. Y-en a-t-il d'autres qui suggèrent une telle équivalence ? "
Une forêt de bras plus couards se levait alors. Il faisait prendre note, avec application, du nom des casse-pieds puis, fidèle à sa pédagogie, il punissait d'abord et expliquait ensuite : " Tous ceux qui m'ont contrarié sont condamnés à la perpétuité. Qu'ils me ramènent, et sans délai, le plus petit bambin qui sortirait d'un seul bouquin ! "
L'incrédulité, la stupéfaction se lisait sur les membres de l'assemblée, sur les visages des condamnés outragés.
Il poursuivait, simulant la colère divine : " J'affiiiirme qu'au commencement était le sexe ! Vous n'êtes pas nés d'une encyclopédie, me semble-t-il ? D'un large vagin, ça, oui ! Des milliers par secondes, chaque jour... Un vagin ouvert sur la porte de la vie et qui vous jette au monde comme un marin à l'océan. Voilààà le commencement ! Des victimes, vulnérables, qui vont apprendre très vite à devenir de vrais bourreaux... sous peine de mort ! De mort ! Vous entendez ? " Puis il se drapait dans un paternalisme bon enfant : " Le verbe, c'est bon pour les apôtres... Pierre, Paul, Jacques, ou Jean ! Plus tard, le verbe... bien plus tard. Pour dire, oui, quand on pense, jamais ! Je t'aime, quand on veut dire, je veux. D'accord, pour quelle guigne ! Génial ! pour horreur ! Encore pour, assez... Ô Dieu pour, pitié ! Mais pas au commencement... Au commencement, il n'y a que des bêtes... "
Il s'obligea à contrôler le flux de ses pensées et celui de ses émotions. C'est vrai qu'à chaque fois qu'il avait une apocalypse il en faisait tout un plat ! Il s'embarquait dans des états d'âme dont il finissait souvent par perdre le fil...
Bien, voyons, où en était son affaire ? Ah oui, le petit trio d'aventuriers. Ils ne s'en sortaient pas trop mal pour de jeunes premiers. Ils étaient un peu brouillons dans leurs analyses, mais un peu de confusion ne gâtait rien à la trame. Ne devait-il pas faire preuve d'un peu d'indulgence, que diable ! Ce Natook l'étonnait ; un perspicace ce gaillard. Comblerait-il ses espérances ? Ah ! Et puis cette petite Nania, si tendre, si touchante, qui croyait si fermement à son rêve... Elle vous ferait presque pitié ! Bon, il restait ce Skafy. Lui plaisait pas trop celui-là. Trop logique, calculateur, manque d'imagination... mauvais pour le public. Il faudrait y remédier lors du prochain cycle. Mais cette petite Nania, quelle désarmante sincérité... Désarmante... désarmante ? Mais où avait-il la tête ? Il était débordé ces derniers temps, il lui faudrait des vacances.
" Sarounor ? " hurla-t-il de sa voix cruelle au milieu de la spongieuse assistance. Sarounor accourut, fidèle à lui-même : " Oui, Éminence, vous m'avez demandé ?
- Où en sont les vaisseaux que je t'ai commandés ?
- Ils sont fins prêts, Éminence, prêts à partir. Il ne tient qu'à vous d'exprimer vos désirs.
- Mes désirs ? Les voici ; qu'ils partent, et sur-le-champ !
- Tout de suite Éminence ; je m'y rends à l'instant ! "
Sarounor s'inclina jusqu'à terre et disparut comme une ombre.
" Sarounooooor ? hurla à nouveau l'Éminence irascible.
- Oui, Éminence, y a-t-il autre chose ?
- Ouiii, Sarounor, il y a autre chose... Saurais-tu me dire la destination des vaisseaux ?
- Oh ! Pardon Éminence, je ne suis qu'un idiot. "
Il se fit remettre, de l'Éminence en personne, des tablettes d'argile contenant ses commandements.

 

Le rêve écartelé, Tome 1, Le banni

Quand Ayac le chasseur, banni, réchappe des griffes du tigre des neiges...

La curiosité insatiable dont il ne pouvait se départir le poussa vers l'observation des braises encore chaudes. Il posa les mains au-dessus et constata une douce chaleur parcourir ses paumes calleuses. Il fut tenté d'empoigner une des braises, mais il la rejeta aussitôt tant la morsure était piquante. Pourtant, le sang ne coulait pas, même si ses doigts lui interdisaient de presser les objets fortement. Il se redressa, entrouvrit les plis de ses fourrures et pissa généreusement sur les cailloux ardents. Il dut faire un bond de côté lorsque le feu protesta avec véhémence, marquant bien là toute son impuissance.
Accroupi, il reprit la braise piquante et put la garder un peu plus longtemps qu'auparavant, mais il dut quand même la relâcher. Une idée germa dans son esprit. Il chercha du regard un bâton, des brindilles, une touffe d'herbe, mais tout était calciné aux alentours. Il fallait repasser le col et prendre les matériaux sur le versant épargné. La tigresse avait disparu, mais elle n'était sans doute pas très loin... peut-être dans sa tanière à nourrir sa portée.
Il se fit le complice du feu et s'improvisa vent, se penchant sur les braises et commençant à souffler lentement. À chaque expiration, elles rougeoyaient et crépitaient de contentement, mais dès qu'il s'arrêtait, elles redevenaient froides et ternes comme une femme sans chasseur. Il entreprit d'en faire un tas, ramassa une vieille branche toute noire mais pas totalement calcinée, et la posa sur l'édifice. Puis il souffla, souffla, et plus il soufflait, plus les flammes grandissaient et la branche, à son extrémité, s'embrasait. Il se recula et souleva la branche dans les airs. Elle fumait abondamment mais flambait avec bien moins de force pour finalement dépérir lentement. Il la replongea dans le foyer et elle retrouva toute sa vigueur.
D'un seul coup, son regard s'illumina. Le feu n'était rien d'autre qu'un clan à lui tout seul ! Plus les membres qui le composaient étaient nombreux, plus grande était sa puissance et son appétit. Il suffisait d'ôter un seul des membres de ce clan et ce dernier dépérissait inéluctablement pour finir par s'éteindre et se refroidir, misérablement, loin des siens, tout comme lui-même, le banni.
Le pouvoir qu'il tenait dans sa seule main le submergea. Il voulait courir, courir à perdre haleine et montrer à tout son clan tout le bien qu'il pouvait attendre de lui. On ne parlerait plus d'Ayac qu'en termes élogieux ! Il serait le gardien du feu. Finit le banni, le maudit, l'éternel dérangeur. Namanassia devrait battre sa coulpe devant tous ! Il retrouverait sa femme et ses fils, le respect des autres chasseurs, celui des enfants et du clan tout entier.
Il souffla, fébrile, sur le premier feu des hommes. La nuit allait venir. Il ramassa avidement toutes les branches non encore consumées, toutes les touffes d'herbes, tous les petits morceaux de bois épars qu'il pouvait trouver et les rassembla à ses côtés. Il ne fallait pas dormir, il ne fallait pas mourir, pas encore, et porter le feu à tout le clan, demain, bientôt.
Toute la nuit, il la passa à entretenir le feu, comme un clan qu'il faut sans cesse renouveler par de nouvelles naissances toujours plus fortes et vigoureuses que les précédentes. La vision des petites flammes dansantes le plongeait dans un état second ; celui d'une conscience éveillée et lucide au beau milieu d'un rêve profond, insondable, vertigineux. Ah ! Rester ainsi, pour toujours, oublier les hommes et l'obligation de vivre. Toujours être auprès du feu et que jamais plus ne vienne le jour. Que son lambeau d'existence reste suspendu dans le temps et que pas un souffle ne vienne l'agiter.

***

Tuur, Tome 1, La citadelle

Quand il incombe au soldat Yodan d'emmener une patrouille en corvée de dépotoir...

Durant ce temps, Svein et Yodan avaient rejoint la salle des cartes, dans la caserne principale, et compulsaient l'itinéraire le plus adéquat à leur mission. L'idéal d'un tel trajet, c'était d'en faire une boucle, mais pour la marchandise à glaner, c'était d'aller directement dans une ancienne grande ville. Là, on y trouverait le plus large choix de matériaux et la plus grande quantité aussi ; Stavanger, Sandnes, voilà les noms qu'ils n'osaient formuler. Sur le Hardangervidda, ils ne trouveraient rien qu'un sordide désert de granit et quelques touffes broussailleuses juste bonne pour des ânes. Jamais aucune ville ne s'était établie en un lieu si désolé, de tout temps. Seulement les villes étaient convoitées et, en dehors de la muraille, tout devenait possible ; une patrouille de douze recrues, aussi loin des postes avancés, pesait bien peu de chose pour peu qu'elle tombât nez à nez avec une bande de pillards écumant la région... Abstraction faite de tous ces aléas, Yodan et Svein s'accordèrent sur la boucle et décidèrent d'établir leur premier camp à Scånevik pour rejoindre Stavanger en sept jours.

Lorsque toute l'intendance fut, non sans mal, chargée dans les charrettes, que chacun empoigna fermement, qui son arc et ses flèches à barbillons, qui son épée, sa hache à double tranchant, sa lance, sa hallebarde, son poignard, sa dague, sa pertuisane, son fléau d'armes, son bouclier de fer en ajustant sa martingale dans le dos, en emplissant sa giberne de billes de buis hérissées de pointes d'acier, en vérifiant sa fronde, son lance bille, alors seulement, la petite troupe des douze patrouilleurs, encadrant les forçats enchaînés à leurs brancards, s'apprêta à franchir la poterne dans l'ombre massive du donjon numéro un quand, venant à eux, le sergent Olafsen les héla. " Holà, la troupe ! " Chacun s'immobilisa tandis que le sergent manda Yodan à ses côtés. " À vos ordres, Sergent. " Olafsen, tout en lâchant un " Repos ! " désinvolte croisa les mains dans son dos et entreprit un passage en revu de cette bleusaille qui se voulait des hommes. Deux femmes, deux putes, grinça-t-il intérieurement, pas fini d'en baver. Les cons ! dang'reux c'type là. La mort au fond des yeux. L'autre ? un complice, un vicieux. Gare ! Une roue voilée... tard'rait pas à péter. La radio, manivelle... bien. Et l'antenne ? Pas d'antenne ! Les cons. Rien dans la tête... pense avec sa queue. Les panneaux... pas assez. Les outres... pleines, bon. Ces fers... trop serrés ; blessé dans trois jours. Déjà vieux çui là ; dernière charrette. C'tte lance... mal polie, écharde assurée. Pas fini d'en baver...
Apercevant à la dérobée les gardes de faction pratiquer le même inventaire, il hésita à les laisser partir. Mais les garder encore, c'était supporter ce blanc-bec, un départ remis au lendemain, en nocturne, et cela, c'était un plaisir qu'il ne voulait concéder. Se calant face à Yodan, de sorte que tous virent son geste, il lui tendit cérémonieusement un pistolet six coups, calibre neuf. Yodan s'en saisit, mais constata sans rien dire que le chargeur était vide. Qu'à cela ne tienne... égrenant une à une les balles qu'il avait dans sa poche, Olafsen les déposa solennellement dans la paume tendue du petit soldat. " Une balle, une semaine, articula-t-il soigneusement, non sans difficultés. Deux balles, deux semaines. Trois balles, trois s'maines. Quate balles, quate s'maines. " Sa générosité l'ayant quelque peu oppressé, il se hâta d'ajouter. " Z'êtes pas obligé d'les tirer toutes ! Y'aura récompense pour les balles ram'nées. " Cause toujours, pensa la troupe. Mais, brandissant entre son pouce et l'index une cinquième balle, il ajouta d'un air extatique en les dévisageant tous, l'un après l'autre. " Et celle-là, hein, celle-là, c'est pour quoi... Pour quoi... Kristiansand ! Cinq s'maines ! " La consternation frappa tous les visages, l'abattement aussi, surtout chez les forçats ; cinq semaines, à la fin de l'hiver... une folie ; ou un crime ! " R'viendrez par la vallée sèche de l'Otra. Xécution ! " Il pivota sur lui-même comme un automate et partit à la caserne, bien convaincu qu'il ne les reverrait pas de sitôt.
Chacun s'attifa de son barda, Yodan pris la tête de la colonne, un garde, apitoyé, déverrouilla la poterne qui grinça bruyamment sur ses gonds, et la patrouille s'engouffra dans la délicieuse épaisseur de la muraille qui gardait un semblant de fraîcheur avant de les vomir sur l'étendue désolée qui s'ouvrait à eux et, bientôt, les engloutit dans les tourbillons de chaleur émanant du sol surchauffé.

 

Tuur, Tome 1, La citadelle

Quand le Grand Khan, Khatan Uruk, marche avec son armée sur Onéga...

Bercé par la douce houle de son palanquin déambulant au milieu de la soldatesque en marche pour Onéga, le Grand Khan Oïrat, Khatan Uruk, souleva légèrement le rideau pour s'imprégner de l'état de la troupe. Piteuse et affamée... songea-t-il, amer. Ce soir, l'armée sera en vu d'Onéga. Après une bonne nuit reposante, ses hommes se paieront des privations endurées sur les blondes slaves et sur leurs greniers, et cette harassante marche ne sera plus qu'un mauvais souvenir...
Comme il rabaissait le rideau, une déchirure à l'aine lui soutira une grimace de douleur. Se carrant précautionneusement contre son dossier, il replongea dans les circonstances de l'attentat... En dépit de la perspicacité de ses plus fins limiers, ce Marouf Darnahla et sa soit-disante fille, Iñaces, s'étaient totalement volatilisés. Pour sa part, il restait convaincu que les deux agents étaient venus l'assassiner, mais Atkhar Säak doutait sérieusement que ce fût le véritable but. Il observa son conseillé. Dormait-il vraiment... " M'est avis que cela ne pouvait être qu'un attentat délégué tout spécialement contre ma personne. " prononça-t-il si faiblement que cela masquait à peine le bruit de la troupe en mouvement. Sans grand étonnement, un peu amusé même, il observa Atkhar Säak soulever légèrement les paupières. " J'ai retourné la question maintes et maintes fois, articula le conseillé. La thèse de l'attentat est séduisante, mais trop fragile. Celle de l'espion découvert et n'ayant plus d'autres choix que de faire diversion me plaît mieux... termina-t-il en un sourire malicieux.
- Parce que tu as toujours été adepte des coups tordus, ironisa Khatan Uruk.
- Non, s'obstina-t-il, parce que je n'ai jamais sous-estimé l'ennemi. Reprenons... S'il s'agit d'un attentat, il est directement imputable aux Slaves. Ce sont les seuls qui aient intérêt à ta disparition. Les Scandes et les Guptas n'auraient rien à y gagner.
- Ce qui montre bien que ma supposition est parfaitement plausible, commenta le Grand Khan.
- J'en conviens... Pour l'attentat, c'est la seule hypothèse que je retiendrais bien que deux espions slaves, décidés à t'éliminer coûte que coûte, et t'informant que les Scandes possèdent encore du pétrole dans le Nordland, donc te mettant en garde contre tout changement d'objectif, me parait plus qu'incohérent...
- Mais ce pétrole n'est qu'une invention... Il leur fallait gagner du temps, gagner ma confiance pour que je les entretienne en privé.
- Admettons, admettons... Dans l'hypothèse de l'attentat. Mais supposons qu'ils n'étaient que des espions chargés de nous infiltrer... Par qui auraient-ils été envoyés ?
- Des Scandes, bien entendu. Des Guptas entreprenant un tel périple alors qu'on les dit tout juste aux portes de Riga me paraît tout à fait improbable. D'autant que les sentinelles m'ont prévenu qu'ils sont arrivés par l'ouest, après enquête. "
Atkhar Säak demeura songeur. Oui, songeait-il, tout à fait improbable, c'était le mot. Pourtant, quel intérêt auraient eu deux espions Scandes à dévoiler l'existence de pétrole dans le nord ? Une mise en garde, un avertissement, une désinformation... possible. Les méthodes de désinformation d'aujourd'hui n'étaient plus comparables à celles employées durant l'époque opulente... Fini les médias, les fausses fuites judiciaires ou diplomatiques, les manifestions culturelles et sportives aux relents nationalistes. Les jeux étaient faits, les camps, choisis. Mais si, contre toute évidence, il s'était agi de Guptas... Quel aurait été leur objectif ? Pourquoi entreprendre un si long voyage et se trouver aussi rapidement, aussi bêtement démasqué ? C'était d'un amateurisme... S'imaginaient-ils qu'avec une fille lovée dans la couche du Grand Khan ils seraient parvenus à tromper leur vigilance ? Peut-être qu'être démasqué faisait-il partie de leur plan ? Auquel cas, dans quel intérêt... Les dissuader d'attaquer la muraille nord après la chute de Rovaniémi ? Mais pourquoi alors ?
Bon dieu, mais c'était Khatan Uruk qui avait raison... Il ne pouvait s'agir que d'espions Scandes, bien entendu... Qu'allait-il se fourvoyer dans des hypothèses abracadabrantes ? Ils avaient tout intérêt à l'affaiblissement des Slaves tout en gardant un oeil sur l'armée Oïrat. En menaçant son Grand Khan de pétrole et de chars, ils lui signifiaient clairement les limites de leur tolérance. " Tu as raison Kathan, concéda-t-il, il ne peut s'agir que de Scandes pour l'infiltration, ou de Slaves pour l'attentat.
- C'étaient des Slaves, insista le Grand Khan. C'est l'attentat qui les motivait, surtout en nous sachant si près de leur couper toute chance de reformer leur troupe. Une fois Onéga tombée, nous marcherons sur Rovaniémi et Mourmansk n'aura plus qu'à nous tomber dans les bras, tôt ou tard...
- Vorkouta demeure néanmoins une menace si Mourmansk nous résiste...
- Vorkouta est trop loin. Mourmansk tombera, et le peuple Oïrat y établira sa ville, construira des jardins comme jamais personne n'en a vu ici... Puis le tour des Scandes viendra, et l'extrême nord tombera sous ma coupe et se pliera aux lois Oïrat ou disparaîtra de la surface terrestre. Nous sommes des conquérants ! " conclut-il d'un ton n'admettant aucune réplique.
Atkhar Säak approuva gravement et retourna à ses songes. On disait l'armée Gupta équipée de cavaliers juchés sur des autruches et d'autres sur des chameaux. On la disait innombrable, se comptant par million d'individus fortement équipés et d'une cruauté presque égale à la leur... On disait qu'ils mangeaient la viande humaine ou qu'ils en nourrissaient des fauves qu'ils entraînaient au combat. On les disait excellents archers, d'infatigables fantassins...
Une fois Onéga tombée, Atkhar Säak se promit de soumettre au Grand Khan une idée qui lui était toute personnelle et faisait son chemin... Envoyer une ambassade aux Guptas dont il se proposerait d'être le diplomate attitré. Nul doute que le généralissime Thukrur Oïsha se féliciterait de son éloignement, mais il caressait l'espoir de conclure une alliance avec les Guptas et pourquoi pas, même, d'en ramener quelques milliers fanatiques qu'ils jetteraient opportunément contre la muraille Scande afin d'en tester la résistance...
Le son mat des pieds foulant la terre Slave, le cliquetis des boucliers dans le dos de la soldatesque, ou celui des épées, des haches ou des lances, acheva d'infléchir sa veille et le plongea dans une délicieuse torpeur peuplée d'intrigues et coups bas qu'il déjouait toujours admirablement.
Avant que le soir n'advienne tout à fait, l'armée campait en vu d'Onéga. Chacun des soixante-dix mille hommes contempla les remparts de cette ville promise à un sac des plus sanglant, et se délectait d'avance à l'idée de ces blondes créatures qu'on leur promettait depuis tant et tant de jour et qui sans cesse se dérobaient continûment.
On débita joyeusement, et plus que de raison, la primesautière forêt des alentours, si bien que peu de temps après, de grands feux resplendissaient au milieu du camp. Les soldats improvisèrent une pâtée de gland glanés aux alentours, agrémentée de millet concassé, le tout arrosé parcimonieusement d'une huile presque rance. Sous le crépitement de la friture dégagée, l'odeur repoussante se mua en fumet agréable et la pitance fut engloutie par les gosiers avides comme tous les soldats se promettaient de se repaître d'Onéga.
À l'instar d'autrui, Marouf Darnahla bâfrait goulûment. Son bagou l'avait mené tout naturellement jusqu'à l'intendance où il faisait office de bon à rien indispensable... Cependant, on l'y tolérait volontiers car il trouvait toujours le moyen de vous dégoter une fille ou deux qui vous mettaient sur les rotules pour au moins trois jours consécutifs contre quelques oignons et tartines à l'ail bien épaisses. Ou bien il avait l'art de vous conter de ces plaisanteries grivoises qui vous pliaient en deux à vous pisser dessus. Ou bien, il vous rendait quelques menus services... Tiens, l'autre soir, quand ce colosse de muscle et de sottise avait cassé la gueule au marmiton sous le prétexte d'un cheveu dans la soupe... Il avait suffi d'un regard torve du cuistot vers Marouf, pour que le solide gaillard, qui justifiait pourtant d'une excellente santé, périsse bêtement le lendemain matin, étouffé sous sa couche... Mauvaise digestion aux dires de tous, comme le suggérait vivement Marouf, la mine grave et désolée.
Tout en se pourléchant les lèvres du revers de la main, Marouf attendait impatiemment l'attaque de demain. Bon dieu, mais qu'ils s'y jettent donc contre cet Onéga tous ces crétins d'Oïrats, songeait-il. Il trouverait bien le moyen de leur fausser compagnie, alors. Rien que l'idée de croiser à nouveau Siseñor au milieu du cantonnement lui flanquait des frissons par tous le corps... Heureusement que le bougre ne l'avait pas aperçu sans quoi, son compte était réglé. Lorsque Toshmir le Vil vint à sa rencontre de sa démarche chaloupée, un large sourire dévoilant sa parcimonieuse dentition rescapée de nombreux combats, il crut qu'il lui faudrait encore se fader cet imbécile avec quelques souvenirs de bordées. Quand le gaillard postillonna son rire gras à cinquante centimètres de sa face il lui fallut se maîtriser pour ne pas lui planter la fourchette qu'il avait en main en plein dans la gorge. Se reculant légèrement, il arbora, lui aussi, son plus large sourire et postillonna à son tour : " Ben mon gaillard, m'est avis qu'tu vas bientôt mouiller tes braies comme un nouveau-né...
- Et toi qu'tu vas t'en retourner d'où tu viens, la queue entre les jambes, L'Drôle ! " Le Drôle... C'est vrai que dans la précipitation de sa fuite, il n'avait rien trouvé de mieux à s'accorder comme patronyme. Et l'imbécile qui continuait : " V'nez tous, v'nez tous, z'allez voir la gueule du Drôle... " Peut-être avait-il été dénoncé... quelqu'un l'avait reconnu... Lorsque cinq de ses compères l'entourèrent, il sentit comme un vague frisson lui parcourir l'échine. Ce n'était pas avec une fourchette et une dague qu'il opposerait une vaillante résistance. Lui flanquer son brouet en travers du visage et filer entre ses jambes... Oui mais trois pas plus loin, il sentirait la froide brûlure de l'acier d'un poignard lui farfouiller le dos. " Z'y êtes tous ? beugla Toshmir le Vil à ses compaings. Alors r'gardez-le, j'y vais... L'Drôle, j'ai pas c'qu'on pourrait dire une très bonne nouvelle pour toi... Tu d'vines pas ?
- Accouche, railla-t-il, évaluant ses chances de fuite quasi nulles.
- C'est qu'y z'ont pris ta chère copine, ironisa le gaillard. Voui, voui, voui... Sous l'nez l'espionne qu'tu voulais t'farcir à toi tout seul sans penser aux copains... " Tout le monde éclata de rire devant sa mine déconfite. " Oh ! L'Drôle, fais gaffe, tu d'viens sinistre... L'est pas perdu pour tout l'monde pisque l'armée y pass'ra d'ssus ", lâcha un autre qui ne voulait pas être en reste. " P't'être ben qu'Le Drôle aura son tour en queue d'p'loton ! " ironisa un autre. " Oh ! ça va, ça va, râla-t-il, insistant sur sa déconfiture pour mieux les contenter. Si ça s'trouve, l'était boudin ct'espionne ", acheva-t-il en flanquant un rageur coup de pied dans une gamelle opportune. L'envie lui brûlait les lèvres de questionner le crétin sur le lieu de la détention d'Iñaces, mais il fallait la jouer fine... " J'parie qu'l'était boudin, bougonna-t-il ostensiblement. J'parie mon rata d'deux jours ! Qui tiens ? " acheva-t-il d'un air de défi en affichant dans son regard la plus totale déconvenue. On rit encore plus fort et Toshmir le Vil releva le pari. Il fut convenu qu'après récurage, corvées de poubelles, de bois et d'eau, les deux joueurs s'en iraient observer la recluse.
La nuit s'appesantit tout à fait sur le campement n'était la lueur des feux qui crépitaient de plus en plus faiblement. Pas le moindre scintillement, pas le moindre bruissement n'émanait d'Onéga. Tout contre les remparts est et ouest de la ville, ceux visibles des Oïrats, une plaque noirâtre crénelée de reflets grisés laissait deviner les rivages de la Mer Blanche. Le campement Oïrat sombra peu à peu dans le sommeil...
Khatan Uruk se jucha sur son trône et demeura songeur un instant devant ses hommes d'armes. En dépit de sa rapide progression jusqu'aux portes de la ville, il craignait d'avoir à regretter l'absence de son arrière-garde. D'autant que suivaient derrière les quatre millions d'individus qui composaient son peuple. Se tançant intérieurement, il déclara le conseil ouvert en frappant deux fois dans ses mains, satisfait toutefois de la capture de l'espionne, et de sa verve une fois passée à la question. Mais d'abord le conseil qu'il avait hâte d'expédier ; ensuite... la suite ; ensuite le repos.
Le généralissime Thukrur Oïsha opina à ce qu'on n'entrât en aucune complaisance avec l'ennemi et qu'une fois la ville investie, on passât la populace au fil de l'épée pour n'avoir point à s'en embarrasser durant la marche sur Rovaniémi. Atkhar Säak lui objecta que la ville n'était pas encore tombée, mais le généralissime balaya l'argument d'un revers de la main des plus dédaigneux.
Khatan Uruk proposa la répartition des forces... Thukrur Oïsha revendiqua aussitôt pour lui-même trente mille hommes, pas moins, pour tomber les remparts ouest de la ville. Le Grand Khan esquissa un sourire devant tant de prétention. " Je t'en accorde vingt mille, pas un de plus, daigna-t-il concéder. Et vingt mille également à Atkhar Säak qui investira les remparts est, tandis que les trente mille restants, je me les alloue pour la prise de la porte sud.
- À qui octroies-tu la charge du bélier, demanda Atkhar Säak ?
- À moi-même, pour cette fois. Je n'exclus pas qu'à Rovaniémi, elle te revienne...
- Je suis bien plus aguerri à cette fonction que lui, protesta le généralissime.
- Vous m'êtes tous deux précieux et, sans votre aide, nos conquêtes seraient bien moindre. Aujourd'hui, c'est d'Onéga dont il s'agit. Rovaniémi fera l'objet d'autres pourparlers plus tard. Autres choses...
- Oui, Grand Khan, souffla le conseillé. Mes éclaireurs font état de nombreuses embarcations massées aux abords de la porte nord de la ville.
- Des pêcheurs sans doute...
- Possible... À moins qu'il ne s'agisse de bateaux ravitailleurs en prévision d'un long siège...
- Foutaises que ce siège ! éructa Thukrur Oïsha. La ville tombera demain et de siège il n'y aura point, martela-t-il du poing sur la table.
- Qui peut dire de quoi demain sera fait ? ironisa Atkhar Säak.
- Moi, je le peux ! renchérit le généralissime. Demain nos troupes crieront " ville prise ! " et se paieront sur ces Slaves fuyants de leurs dures journées de marche et de combats.
- Demain commence aujourd'hui, Messieurs, conclu Khatan Uruk. Les postes et charges sont attribués... Il appartiendra à chacun de prouver sa valeur aux premiers rayons du soleil. Le conseil est levé. "
Toute l'assemblé s'inclina en une profonde révérence, puis se retira rejoindre ses quartiers. Khatan Uruk héla son conseillé à qui il demanda d'aller quérir l'espionne et de la lui mener. La tente se vida totalement. Deux gardes en gardaient l'entrée nuits et jours depuis l'attentat. Le Grand Khan se laissa aller à une placide somnolence en attendant l'arrivé de son bras droit.

Jean-Paul Alandry, mars 2004    jeanpaul.alandry@laposte.net
URL:     http://pagesperso.laposte.net/alandry/index.html

Retour index

Le vertige du néant

A ma soeur,

sans laquelle cet essai n'aurait jamais vu le jour,
tant elle a participé à ce que j'apprenne un peu à écouter,
à respecter,
à me taire,
à attendre,
à comprendre,
et ce faisant,
à aimer...


A ma femme

dont l'indicible
indispensable
et douce présence
au long des jours
est une joie renouvelée
dans chaque instant commun
comme dans chaque lointain.

***

Chapitre premier

Cela faisait plus de deux heures que je grimpais, seule, sur le sentier balisé du Merloz. Le temps était lourd, et mes cheveux courts ruisselaient de sueur. Tout en haut, la montagne se brisait net sur un à-pic de plusieurs centaines de mètres. Du surplomb de la croix, on pouvait s'élancer pour planer... planer...
Le paysage immense se rétrécirait jusqu'à l'impact, et qui sait ce qu'il adviendrait de mon vol, ensuite...

J'étais partie presque en soirée, pour ne pas manquer mon rendez-vous : J'avais choisi d'arriver un peu avant que le soleil ne disparaisse, de façon à m'éteindre avec lui.
Ma petite robe blanche toute simple me collait à la peau. Je n'aurais qu'à enlever mes chaussures pour ressembler à un ange -C'était bien la seule ressemblance-... Peut-être ferions-nous partie du même monde ce soir...

Je n'avais pas voulu prendre trop d'avance, pour éviter les marcheurs attardés d'une part, et pour ne pas avoir à reconsidérer ma décision, si j'étais confrontée à trop d'attente sur place. Mais en fait, je craignais maintenant avoir mal évalué la distance.
Il est vrai que lors de ma première excursion il y a six ans, l'entrain du groupe gommait la conscience de la durée. Trop confiante en mes souvenirs, je n'avais pas échangé plus que le traditionnel bonjour avec les randonneurs que j'avais croisés et situais mal le chemin encore à arpenter.

Plusieurs endroits restés identiques, me rappelèrent des pauses pour se désaltérer, des fous-rires, des hurlements quand nous nous aspergions d'eau glacée.

J'avais vingt-deux ans...
Combien en ai-je à présent ?
On n'a plus d'âge quand on n'a pas d'avenir...

Le torrent déjà tumultueux se fit cascade. La pente plus dure. Le sentier se remit à serpenter comme à chaque fois qu'il devait absorber un dénivelé plus important, avant de se perdre sur un à-plat herbu où quelques cairns confirmaient la direction.

Quelqu'un bougeait au loin, près d'un petit refuge. Au moins cette année, la bâtisse était utilisée : Nous l'avions trouvée close l'autre fois.
Je décidais de m'en approcher pour me renseigner sur mes chances d'atteindre mon but. J'avais oublié qu'en montagne, le soir se faisait aussi précoce, et que septembre est aussi loin déjà du solstice...
Un homme d'une bonne quarantaine d'année rinçait des ustensiles dans un abreuvoir de bois creusé.

- Bonjour ! A combien est-on du Merloz ?
- Vous pouvez peut-être y être à la nuit, mais je vous conseille une bonne torche.

Les yeux clairs de mon interlocuteur semblaient s'amuser du fait que je n'avais aucun matériel. Il me dévisageait avec un petit hochement de tête compatissant, me donnant le sentiment humiliant d'être une étrangère, ou une citadine ignare et égarée, ce que j'étais toutefois bien un peu.

- Si vous venez d'Ancilan, vous êtes à peine à la moitié... Le Merloz, je peux vous y mener demain matin si vous voulez... L'orage sera passé !

Il me désigna la vallée que j'avais parcourue. Des nuages translucides s'y aggloméraient en mouvements rapides, annonçant en effet le mauvais temps.

- Vous pouvez tenter de redescendre si ça vous dit, mais je ne m'y risquerais pas... La foudre en montagne, il vaut mieux s'en méfier.

Sa perplexité m'interrogea. Autant j'avais retourné le scénario de ma chute dans ma tête, autant la perspective de finir à moitié rôtie ne me disait rien. Je voulais donner un ultime sens à mon geste. Je voulais maîtriser enfin ma vie quelques secondes.
La mort ne voulait pas de moi ce soir ? Tant pis... Peut-être avais-je en contrepartie une occasion de me venger des hommes...

- C'est vrai, lui lançai-je, vous pouvez m'accueillir ?
- Bien sûr, répondit-il avec une expression d'évidence, et désignant la source, il ajouta : Rafraîchissez-vous !

Je ne me fis pas prier pour boire et laisser l'eau pure ruisseler sur mes bras.
C'était trop bête ! J'avais romancé ce dernier épisode de ma vie, au point de croire naïvement que les éléments allaient se plier à ma volonté.

- Je n'ai pas grand chose en réserve, continua mon hôte, je redescends demain. Mais on va se débrouiller... Vous ne devez pas être du style à dévorer trois steaks... Je m'appelle Thomas !
- Et moi Yolaine, répondis-je en présentant une main qu'il me serra énergiquement.
- Venez ! On va faire le tour des denrées disponibles.

La pièce unique comportait ces lits typiques des refuges de montagne, aux matelas juxtaposés. On pouvait y dormir à sept ou huit... Une étagère et une table complétaient l'équipement sommaire, réservé sans nul doute à la belle saison.
Thomas sortit de son sac à dos quelques provisions, qu'il étala sur la table en me demandant :

- Alors ce Merloz, on se le fait en mise en forme du matin, ou vous préférez la descente directe ? Il faut que je sache pour bien répartir ce qu'il me reste...

Il suffisait de cette première défaite, de ce rendez-vous manqué. Abandonner ce lieu si proche de moi sans le revoir, le toucher, me paraissait impossible. Je ne savais pas ce que j'y ferais, mais il me fallait y aller.

- Ok pour le Merloz, lui-dis-je.

En quelques gestes il écarta une partie des aliments et décréta :

- Pour demain !
Je vous propose : Saucisson, boulghour, tomme de pays, et même un petit café. Ça vous va ?

Je me pris au jeu et rétorquai :
- Trois étoiles !
- Par contre, je n'ai qu'une tasse. Il faudra prendre un ticket.
- Aucune importance, ponctuai-je...

Le poids souffrant de ma vie me parut soudain dérisoire, faux, artificiel, face à cet homme entier qui semblait savoir comment agir et quoi décider en toutes situations. Je doutais qu'il pût comprendre quoi que ce soit à mes états d'âme.
Je le regardai faire chauffer l'eau; mettre le sel, évaluer la quantité de graines... Les actes simples lui étaient faciles, naturels...

Je fis effort pour camoufler ma faim.
C'était risible, indécent, incohérent : A l'heure où je devais mourir, j'avais faim...

Nous nous assîmes sur des troncs pour partager le repas improvisé. L'ombre grignotait les sommets. Le ciel s'opacifiait de plus en plus, et l'air se faisait moins suffoquant.
En peu de temps, c'est même la fraîcheur qui nous enveloppa, et j'appréciai avec étonnement la chaleur du plat, puis du café qui me fut tendu.

Thomas me fit avouer que j'avais mal organisé ma course. Il trouvait incroyable que je n'aie eu aucune nourriture de secours avec moi, ni aucun vêtement. Que lui dire ? Savoir que j'étais partie pour un aller simple ne le regardait pas. Je supportais ses questions, ses conseils, et pour éluder le mal-être qui m'étreignait, j'inversais les rôles et l'interrogeai sur son expérience de la montagne.
C'est fou ce que les hommes peuvent aimer étaler leurs prouesses... Mais peut-être cherchait-il simplement à poursuivre la conversation...

Je n'avais rien à raconter...
Je n'avais rien envie de savoir...
Je voulais échapper à ma vie, et ne savais plus comment m'y prendre...


Chapitre second

La pénombre avait rapidement gagné, et Thomas avait allumé sa lampe à gaz pour nettoyer les quelques affaires utilisées.
Nous rentrâmes à l'intérieur, où un peu de chaleur subsistait.
Il tira les volets de l'unique fenêtre, et me montra le duvet :

- Comme pour la tasse. Il va falloir faire sac commun. Je vais le mettre en couverture... Si vous avez froid, j'ai un pull et un bon K-way en réserve. Vous demandez !


Baissant la flamme pour ne laisser vaciller qu'une pâle lueur, il entreprit pudiquement, me tournant le dos, de se mettre en tenue de nuit. J'en profitai pour me déshabiller totalement, et me glissai sous ce qui servait de couette.
Me sentant immobile, il jeta un coup d'oeil de mon côté en me demandant si j'étais prête, et éteignit.
- Il n'est pas très tard, mais si vous voulez voir l'aurore au sommet, c'est à cinq heures qu'il faut se lever.

Je ne répondis pas.
J'avais une sourde envie de détruire, n'ayant pu me détruire moi... Non pour faire du mal délibérément, mais pour gagner, pour m'assurer le pouvoir, pour manipuler, pour me moquer intérieurement jusqu'au mépris.
J'attendis un peu, puis me lovai contre Thomas. Il me laissa faire en s'inquiétant simplement de ce que j'aie assez chaud.

Sa résistance à comprendre m'agaça et m'enhardit. Je cherchai sa main et la mis sur ma peau.
- Non, Yolaine ! S'écria-t-il fermement en se dérobant.

J'avais été trop sûre de moi et réagis avec dépit :
- Qu'est ce qui ne va pas ? Vous me trouvez moche ? Vous êtes homo ou quoi ?

Je me retournai avec brusquerie, déroutée et boudeuse.
C'est lui qui prit ma main presque de force, voyant que je me raidissais, et il me fit effleurer son sexe tendu.
- Est-ce que ceci répond à vos questions ?

Je me remis sur le dos, les larmes aux yeux.
- Alors pourquoi ?

Il passa un bras sous ma tête, et m'attira contre lui.

- Parce que céder au plaisir du corps ne mène pas bien loin... Parce que faire l'amour, pour moi, engage tout l'être... Parce que cela ne peut être que l'aboutissement, l'éclosion d'une relation... Parce que beaucoup de soi est concerné dans l'acte d'amour, profondément, de sa propre origine, de ses émotions les plus cachées, les plus enfouies, et que je ne peux pas partager cela sans avoir l'impression de vous trahir...
- Vous avez envie de moi, non ?
- Mon corps a envie de vous. Mon corps réagit instinctivement à la femme que vous êtes et qui le complète. Mais j'ai aussi un coeur et un esprit. Si les trois ne sont pas en phase, en harmonie, je me trompe moi-même, et je vous trompe aussi.

J'étais surprise et déroutée par ces paroles, cette distance. Je n'avais pas imaginé que quelqu'un puisse résister à l'attirance. J'allais lui demander quel mal il y avait à se laisser aller, mais ma vie se déroula comme un flash dans ma tête, répondant par son échec à ma propre question.
Néanmoins je voulais comprendre.

- Mais vous vous faites souffrir en vous contraignant. Quelle harmonie ça peut vous apporter, ça ?
- Yolaine, même si notre époque de plaisir immédiat a perdu les clés de la sagesse et de la vraie joie, tout but, tout défi, tout progrès impose de se contraindre.
La virtuosité d'un artiste, l'habileté d'un artisan, l'exploit d'un sportif, paraissent d'une aisance déroutante à qui les regarde. Elles sont pourtant le résultat d'un apprentissage strict. La liberté acquise avec la maîtrise de ce qu'on pratique est une question de temps, de volonté et de renoncement.
Si on sait à quoi on veut arriver, si on sait qu'il y a au bout une jouissance plus grande encore, se contraindre n'est pas négatif... C'est au contraire une maturité, une anticipation, un regard vers davantage...
Regardez comme c'est symbolique : Notre but demain est d'aller vers un sommet, et pour voir émerger la lumière... Ce sont les choses intérieures qui nourrissent vraiment l'être, les choses hautes qui parlent à l'âme...

Me sentant encore humiliée, je ne retins que cette dernière phrase et commentai :
- Oui, en fait, je suis très basse, moi, en vous proposant mon corps... C'est ça ?
- Ce qui est le plus beau, est ce qui a le plus d'imitation... Ce qui est le plus beau, est souvent ce qui est le plus fragile, ou le plus éphémère, et a besoin d'attentions, de protection... Ce qui est le plus beau, est souvent rare, et demande une approche, une connaissance...
La véritable sexualité est belle... Mais elle ne livre ses secrets qu'à ceux qui cherchent d'abord la beauté...
Si je vous jugeais, si je vous repoussais, je ne vous tiendrais pas ainsi près de moi. Probablement pensiez-vous m'apporter quelque chose en vous proposant à moi... Alors respectez ma faiblesse, et dites-vous que vous me donnez beaucoup en me permettant de vous avoir dans mes bras.

Je ne sus quoi faire. Je sentais à travers ses mots que j'avais peu à tenter pour qu'il ne succombe, mais l'aveu même de sa vulnérabilité me touchait. J'éprouvai soudain une sorte de tendresse pour cet homme, le premier homme vrai que je rencontrais. Je l'imaginais attendant ma réponse, et relâchant mon attitude restée contractée, je calai ma tête dans son épaule.
Sa poitrine se souleva d'un grand soupir que j'interprétai comme un soulagement. De sa main libre, il ajusta délicatement le sac autour de mon dos.
Je me sentais bien, presque soulagée moi aussi... Mais je ne voulais pas savoir de quoi... Seulement goûter à cet étrange moment où le sommeil vient comme la mort faire basculer dans d'autres espaces...

Une petite sonnerie insistante me fit ouvrir les yeux. Une imperceptible clarté passait par la porte disjointe. Je mis quelques instants à réaliser où j'étais. J'entendis Thomas déjà en train de passer ses vêtements... J'attrapai les miens, et frissonnai au contact de l'air frais du matin. Je m'éclipsai pour aller m'accroupir à quelques distances de la maisonnette, et revins pour voir que le petit-déjeuner de fortune était presque prêt. Nous n'avions échangé aucune parole, comme si nous préparions un important événement... Thomas m'avait fait enfiler son gros pull, sans lequel je me serais mise à grelotter... C'est seulement quand j'eus bu mon café, et qu'à son tour il bénéficiait du vieux quart en métal cabossé, qu'il me demanda si j'avais bien dormi.
Curieusement, peut-être à cause de la marche et de l'intensité des émotions accumulées depuis les derniers jours, je n'avais pas vu la nuit passer... A peine avais-je eus souvenir de m'être bien recalée sous le sac à deux ou trois reprises...
Nous vérifiâmes que le refuge soit propre, les ouvertures bien fermées, et foulâmes l'herbe lourde de rosée.

Mon compagnon avait deviné juste : Le ciel semblait dégagé, une vague brume en suspension annonçant une chaude journée. Quelques étoiles se laissaient apercevoir dans un halo laiteux. La vallée était comblée d'une masse compacte de nuages blancs, tranchant sur la nature encore assoupie d'une hésitante obscurité .
Thomas m'aida à sauter quelques passages marécageux où des rus à peine visible débordaient de leur lit.
Nous fûmes bientôt sur le sentier, et l'ascension reprit.
Plusieurs fois je dus lui imposer de m'attendre, mon rythme ne me permettant pas de suivre son pas aguerri. Puis il parvint à calquer son allure sur la mienne, me faisant au besoin avancer en tête. Au-dessus de nous, l'espace s'éclaircissait, se nuançant légèrement de quelques pâles couleurs. Mes muscles endoloris par la montée de la veille se réchauffaient peu à peu.

Nous fîmes notre première halte près d'un petit lac encaissé, dont l'eau noire reflétait par endroits l'immensité de la lumière en éveil.
L'eau glacée de la gourde apaisa le goût trop sucré des abricots secs.

- Encore une petite heure, et nous y serons. Le temps que le soleil atteigne l'horizon, nous serons au but avant lui. Ça va ? On peut repartir ? Il vaut toujours mieux ne pas trop stationner à l'aller, sans quoi il est difficile de se remettre en route...

Je ne protestai pas, et me remis debout.

A un moment, Thomas me toucha le bras pour m'arrêter en me faisant signe d'éviter tout bruit. Un oiseau magnifique au long bec recourbé, le plumage alternant un gris cendre et du rouge grenat, voletait en s'agrippant à une paroi. J'appris qu'il s'agissait d'un tichodrome.
Le ciel à présent nettement bleuté se faisait jaune et rosé à l'est.

Nous arrivâmes à une sorte de cirque que je reconnus. Au loin, la dernière déclivité menait à l'escarpement. Dans des creux abrités, quelques îlots de neige sale avaient résisté à l'été.
J'eus droit cette fois à des cacahuètes.

Au fur et à mesure de la marche, j'avais progressé sans penser, comme si j'étais partie délibérément pour une excursion de longue haleine. La proximité du Merloz me ramena à la réalité de mes intentions contrariées. Je songeai à mon attitude d'hier au soir, et fus finalement contente que rien ne se fût passé entre nous.
Je ne savais pas pourquoi, mais j'étais moins sûre de vouloir rompre avec mon destin.
Mon coeur battait fort. A cause du raidillon pentu que nous abordions, mais aussi sous l'effet des sentiments confus qui m'étreignaient.
Enfin, nous débouchâmes sur l'étendue grandiose du paysage que nous dominions.
En face, les pics d'altitude se doraient sous le soleil qui nous était encore caché. Puis d'un coup, nous fûmes illuminés, caressés des rayons déjà puissants comme une force de vie.
Je m'avançai au bord du vide, m'offrant au vertige du néant, les bras ouverts. Mes rêves m'appelaient, où je me voyais flotter dans l'air avec une sensation indéfinissable de bien-être et de sécurité.
J'entendis Thomas crier, près de moi, fermai les yeux, et fis volte-face dans ses bras quand il me saisit.

Je ne sais combien de temps je restai accrochée à lui, secouée de tremblements et de sanglots... C'était fini... Je ne savais si j'avais tout perdu, ou si j'avais gagné... Mais gagné quoi ?
Doucement il m'écarta du précipice, en me tenant le poignet à me faire mal, et me força à m'asseoir.

- C'est pour ça que vous vouliez monter ici ? C'est pour ça que vous n'aviez rien avec vous ?

Je me sentais encore plus nue que la veille.
Quelqu'un était témoin du plus intime de mon être.
C'était infiniment douloureux, et très doux en même temps...


Chapitre troisième.

- C'est le rendez-vous que je m'étais fixé pour la dernière page de mon petit cahier, fis-je, laconiquement...

Comment expliquer à un inconnu l'impasse de ma vie ? Comment avoir envie de parler, alors que j'étais perdue, brisée, séparée de moi-même par l'angoisse et la douleur, aux portes de ces instants où l'on a l'impression que la raison va abdiquer ? Oui, la mort était préférable à cet insupportable déchirement, à ce mal-être nauséeux, à cet absurde qui disloque l'être et l'immerge cruellement dans la sensation ralentie de son propre éclatement, de son propre vide, de son propre non-sens. Mais le courage m'avait quittée... Mon corps était en vie, mais le reste...?

Bien que n'osant pas le regarder, je sentais Thomas désemparé.
Il essaya de me faire réagir en me débitant les platitudes maladroites et creuses que les bien-portants offrent aux malades, puis se résigna au silence.

Il me prit la main, et j'eus l'impression que ce contact dérisoire était le seul lien qui subsistait pour me donner encore conscience d'exister...

Comment sortir de ce chaos, où les joies s'étaient muées en trahisons, les espoirs en déceptions, les attentes en solitude, les amours en haine, les amitiés en lassitude ?

Ma mère m'avait laissée, très tôt, bien trop tôt... Je l'avais à peine connue... Un accident dont les circonstances précises avaient toujours été évitées en ma présence. D'ailleurs il était bien rare qu'il fût fait allusion à cette " disparition ".
Mon père n'avait pas supporté, et c'est une tante qui m'avait élevée, me comblant d'attentions, de sorties, d'affection, mais avec une façon de plonger ses yeux dans les miens à certains moments, qui m'étonnait, m'agaçait, ou me mettait mal à l'aise. On aurait dit qu'elle accédait alors à un monde de souvenirs, qui la faisait m'envisager avec pitié, tristesse, gravité, et presque crainte... Ces épisodes étaient fugitifs, et je n'y m'y étais pas sentie impliquée, jusqu'à ce que ces envies de mort me harcèlent, et m'y fasse voir comme mon destin depuis longtemps tracé.

En quête d'un amour d'homme, j'avais cru trouver le compagnon de ma vie, et m'étais mariée peu après ma majorité. Les premiers mois avaient été idylliques, puis je vis Yves avoir des réactions de plus en plus vives à mon égard. Plus je tentais de l'entourer, de lui demander sa présence et sa tendresse, et plus il devenait tendu et agressif. Je pleurais souvent, ne comprenant pas ce qui se passait, et lui était exaspéré, jusqu'au jour où sa colère fut telle qu'après les injures cinglantes et les reproches, il commença à me gifler.
Les journées donnaient le change. Moi encore dans les études, lui au travail, nous présentions aux autres l'image d'un couple normal, juste peut-être un peu trop organisé pour la jeunesse de notre amour. Les repas de midi souvent pris en commun à l'extérieur entre amis et collègues nous permettaient d'avoir une relation paisible, mais le retour à notre appartement correspondant à une épreuve redoutée... J'essayais de me mettre à son écoute, de préparer ce qui lui plaisait le plus -ce dont il me remerciait du bout des lèvres- et à la moindre occasion, il s'emportait pour me traiter comme si j'étais en fin de compte la souffrance et l'erreur de sa vie.
La nuit commune était un cauchemar. Je l'attendais dans le lit, espérant que le souvenir de nos unions passionnées lui permettrait de m'y rejoindre pour un semblant de douceur, mais il prenait prétexte de son travail pour rester tard au salon, et enchaînait sur la télévision.
A plusieurs reprises, ayant tenté de l'approcher quand je le sentais se coucher, il invoqua sa fatigue, et se fit cassant, même si parfois, il me faisait l'amour sauvagement, sans égards, me laissant dans les larmes et la détresse. Je me demandais si j'étais normale, si on ne m'avait pas caché une incompétence à me servir de mon corps. J'en arrivais à me persuader que je n'étais attirante qu'habillée et maquillée, obligeant mon compagnon à avoir pitié, comme ma tante, ce qui ne pouvait n'avoir qu'un temps...

Puis, Yves finit par dormir sur le canapé les soirs où il rentrait, prétextant que ses responsabilités l'amenaient fréquemment à rester avec son associé pour affiner un projet important, et qu'à l'heure où il terminait, et pour ce que nous faisions de notre nuit, il lui était plus simple de repartir directement à son bureau.

Je finis par lui demander s'il n'avait pas rencontré quelqu'un d'autre, ce qu'il nia... Le week-end, il était inerte, enfermé dans des livres ou à nouveau devant des programmes que je ne savais pas l'intéresser. Mes propositions d'activités ne lui convenaient pas... Rien en fait de ce qui était fait avec moi ne convenait... J'étais un poids... C'est moi qui étais de trop, je le voyais bien !

L'atmosphère était ainsi de plus en plus lourde, insupportable, et mon insistance à essayer d'avoir une explication ne faisait qu'entraîner de nouvelles violences.
Un jour où je lui proposais une fois de plus de partir, et où il haussait les épaules en me rétorquant que je ne comprenais rien, je lui hurlai de me dire ce qu'il voulait. Il me plaqua si fort contre la cloison, en m'y cognant la tête comme pour m'en faire sortir ma bêtise, que je claquai la porte et partis me réfugier chez ma tante.

Celle-ci était toujours prête à m'accueillir, même si ses couplets sur le thème " Je redoutais bien que tu te sois engagée trop tôt... Tu aurais dû prendre le temps... " m'étaient d'une souffrance stérile.

A la fac, il y avait un étudiant nettement plus âgé, qui prenait ponctuellement des cours pour une remise à niveau. Nous avions lié amitié, et Yves ne venant plus jamais nous rejoindre, ce que je banalisais en parlant de son travail assidu, nous en étions arrivés à prendre certains repas en tête à tête. Bruno était grand, assez nerveux, plein d'humour, et possédait ce côté fascinant de quelqu'un qui a déjà un regard élaboré sur l'existence. Il finit par m'avouer qu'il n'était pas dupe de ma tristesse, et me demanda s'il pouvait m'aider.
Devant ma dénégation - il m'était impossible de confier quoi que ce soit de mon couple- , c'est lui qui me parla du sien, m'apprenant qu'il était en cours de divorce. Sa femme et lui avaient investi plus que de raison leurs métiers réciproques, réservant la vie commune aux soins des enfants, sans jamais se donner une priorité... Maintenant que le dernier était adolescent, les espaces vides de leur relation avaient pris un relief inattendu. L'amour initial se trouvait brutalement confronté à des divergences insidieusement affirmées au cours du temps, et s'il y avait une estime et une tendresse réelle entre eux, Martine et lui n'éprouvaient plus aucune flamme leur permettant le vivre ensemble... Les difficultés avec les jeunes entraînaient souvent des tensions, des désaccords, et Bruno s'emportait avec des paroles qui dépassaient sa pensée.
La déconvenue de cette faillite conjugale lui faisait mal, et le portait à agresser sans nuances, alors qu'il ne désirait pas au fond de lui faire souffrir qui que ce soit.
Après pas mal de discussions, Martine et lui avaient décidé de lancer une procédure de séparation... C'était dans l'optique d'une reconversion professionnelle, qu'il venait compléter des UV universitaires, et son futur était dans l'interrogation.

Un matin, à l'appartement, après une nouvelle crise, je criais à Yves mon besoin de lui, de le voir me revenir avec un peu d'attentions... Je devais être horrible, après une nuit pratiquement sans sommeil, et mon acharnement le mit en furie. Il déversa sur moi l'aversion accumulée au cours des silences des derniers jours, et me projeta contre un meuble.
La douleur me fit tomber sur le sol, et vaincue, je murmurais dans mes pleurs :
- Pourquoi, pourquoi est-ce que tu me hais autant ?
- Je ne sais pas quand je reviendrai, répondit-il...

Il partit sans un mot, après avoir préparé un sac d'affaires personnelles.

Je ne savais plus vers qui me tourner... Mes passages chez ma tante quand cela n'allait pas, n'apportaient qu'impuissance supplémentaire... Je composai à tout hasard le numéro de portable de Bruno.
Il sentit tout de suite à ma voix qu'un drame avait eu lieu. Je n'avais rien fait que bredouiller, et déjà il me dit : " J'arrive ! ".

Je déballais tout, tout cet enfer qui avait succédé au paradis...
Bruno m'écoutait, et quand je fus au bout de mon malheur, il m'entoura de ses bras, me serra, me proposa ses lèvres... Pris de folie comme si nous attendions secrètement cet instant, nous défîmes nos vêtements, et nos corps se rejoignirent avec l'ardeur de ceux qui n'ont plus rien à perdre, plus rien à espérer...

J'étais restée culpabilisée à l'extrême de cet épisode.
Quelques jours après, Yves était repassé. Il me trouva changée, distante, indépendante... C'est lui qui s'inquiéta cette fois de savoir s'il y avait quelqu'un dans ma vie, ce que je refusais d'avouer, et qui était par ailleurs faux.
C'était une période de vacances, et je n'avais pas revu Bruno... Nous nous étions seulement contactés par téléphone, souvent, nous disant notre erreur et notre besoin de nous retrouver...

Malgré le contexte de souffrance dans lequel nous avions fait l'amour - ou bien était-ce à cause de ce contexte -, jamais je n'avais éprouvé une telle plénitude, une telle impression de fusion, de sécurité...

Je demandai le divorce, ce qui mit Yves dans de nouvelles colères... Mais j'avais le témoignage de ma tante... Je parlai avec mes beaux-parents, et finis par faire accepter le projet. Yves emporta le reste de ses affaires, et me téléphonait de temps à autre pour me demander de réfléchir, me disant qu'il m'aimait, qu'il regrettait ses paroles et ses gestes...

Bruno et moi passions de longs temps ensemble. Nous avions beaucoup de différences, dont celle de l'âge qui lui posait à lui pas mal d'interrogations. Nous n'avions pas cru qu'une relation puisse s'élaborer entre nous, et pourtant, elle se dessinait peu à peu, à travers les promenades main dans la main, les étreintes passionnées, impétueuses, déraisonnables, parfois dans des endroits où nous aurions pu être surpris.
Il me disait découvrir avec moi l'amour physique, ayant une femme assez réservée dans le domaine, qui ne l'avait jamais initié à une quelconque fantaisie... J'avais le sentiment déroutant, agréable et un peu pervers, de pouvoir faire éclore son désir quand je le désirais... J'en faisais parfois un jeu, dont il semblait tellement avide et complice que je n'en éprouvais aucun remord.

Les seuls moments difficiles étaient ceux où il rentrait de chez lui, tendu, éreinté, découragé, par l'ambiance qui y régnait... Il avait avoué à sa femme qu'il avait une amie, et celle-ci ne l'avait pas bien pris. Elle ne remettait pas le fait en cause, dans la logique de leur divorce, mais vivait mal de savoir son mari appartenant à une autre, déjà, alors que celui-ci vivait encore au domicile commun.
Bruno partageait en outre toujours le même lit avec Martine, faute de place, et un besoin ponctuel de tendresse partagée les avait amenés à vivre un moment d'union physique certes regretté, mais qui m'avait rendue furieuse et mal à l'aise.

Il fallait que la situation s'éclaircisse, ce qui n'était pas simple.
Bruno protestait de son désir de venir vivre avec moi, mais les réticences de Martine à se retrouver seule aussi rapidement l'enfermaient dans une indécision chronique. Il venait me voir à la sauvette, m'offrait des cadeaux, se faisait remonter le moral, m'obligeant à être forte pour deux. Au-delà de notre intimité sexuelle, nous avions le sentiment d'évoluer à travers nos échanges... Il me disait découvrir en moi une douceur qui l'aidait à mesurer son impétuosité... J'étais selon lui, à sa grande surprise, la femme de sa vie...

C'est la dégradation des conditions de vie en famille, qui le convainquirent d'arriver à une échéance précise. Nous convînmes d'une date à laquelle il me rejoindrait...

Le temps passa, au gré des sautes d'humeur de Martine qui acceptait plus ou moins selon les moments, la perspective de voir la séparation se concrétiser.
Un jour, je ne sais plus par quel biais, je l'eus même au téléphone, et assez sereinement, nous échangeâmes sur les côtés négatifs de Bruno, que je connaissais parfaitement. Elle me parla d'un feu de paille entre nous, prédisant que son mari se révélerait tôt ou tard avec moi comme il avait été avec elle, et que j'en ferais les frais...

Mais je savais aussi que mon amoureux était capable de changer, de subir mon influence. Il ne niait pas ses limites, en faisait même parfois un obstacle à notre vie commune, et sa lucidité était plutôt rassurante.
Il était souvent troublé par la façon dont je lui parlais de Yves, et craignait que celui-ci reste à jamais une ombre entre nous. Yves me contactait en effet régulièrement, me surveillait, me harcelait parfois à la limite de la menace, et entraînait tour à tour chez moi des sentiments contrastés de compassion et de rage.


Un soir, peu avant la date promise à notre bonheur, je vis Bruno arriver à l'appartement avec une mine défaite. Il était anxieux, agité, malhabile, tournant autour du pot, et finit par me lancer :

- Je ne viens plus. Martine a un cancer !



Chapitre quatrième

Sur le moment je ne pensai pas à moi... La situation était trop grave pour que j'hésite à donner la priorité à l'urgence. Tout le monde chez Bruno était bouleversé, et Martine ne croyait pas à sa guérison, faisant peser culpabilité et désarroi autour d'elle. Sous l'effet de l'angoisse, les nerfs étaient à fleur de peau, et les reproches volaient bas...
Le projet de divorce fut suspendu, Bruno s'engageant à rester aux côtés de sa femme jusqu'à la fin du traitement. Celle-ci, totalement perdue, lui demandait de lui consacrer tout son temps et son affection. Il n'était pas question pour elle que notre relation parasite le besoin qu'elle avait de sentir quelqu'un l'assister.
Plus ou moins consciemment, elle s'arrangeait pour avoir un impératif ou une mauvaise nouvelle, le jour où Bruno et moi devions nous voir...
Je comprenais l'importance des examens, le traumatisme de l'intervention annoncée, la peur des chimiothérapies, mais moi, j'étais privée de l'être qui était devenu essentiel à ma vie. J'en étais privée concrètement, parce que ses visites se faisaient rares et courtes, mais plus encore intérieurement, parce que je sentais qu'il ne m'était plus présent...
Au téléphone il ne faisait que se plaindre de l'ambiance chez lui, disant qu'il allait partir, et parallèlement, il se disait responsable de tout ce qui arrivait, indigne de moi et de qui que ce soit.

Dépassant ma solitude, je l'engageai à reconsidérer son couple, lui disant que cette épreuve était peut-être pour Martine et lui l'occasion de repartir... Il en doutait, ne ressentant aucun amour pour sa femme, dans les sentiments confus qui le liaient à elle.

L'opération se passa bien, et quelques jours après, Bruno et Martine prirent un temps de congés à deux, pendant lequel ils communiquèrent plus qu'ils ne l'avaient fait au cours de toute leur vie commune.
J'étais contente pour eux, et écrivais des lettres enflammées à mon compagnon fantôme, lui demandant de me sacrifier, même s'il avait été mon plus grand amour, même si j'allais souffrir. Et je souffrais déjà...
Il me répondait en m'assurant de son amour, me disant que dès que cela lui serait possible, il viendrait vers moi...

Le temps passait...

Le traitement administré à Martine semblait efficace, et elle reprenait confiance, redonnant probablement place à une perspective de réconciliation conjugale.
Moi je sentais Bruno écartelé, s'enfonçant dans une sorte de dépression.
Il me parlait de son obsession pour moi, du miracle que j'étais dans sa vie, de l'impossibilité qu'il avait de parler et de s'entendre avec Martine... Mais bien que celle-ci aille mieux, il ne me donnait toujours que des mots, me laissant tendue vers lui, espérant son retour, imaginant un avenir qui se faisait de plus en plus illusoire à mes yeux.
Quand il avait évoqué naïvement auprès de sa femme la possibilité de faire un saut chez moi, elle s'était effondrée d'une façon que j'assimilais à du chantage. Je commençais à trouver que la maladie était prétexte à beaucoup de choses...

Moi je me délabrais peu à peu... Yves continuait à m'importuner... Je me sentais par moments responsable du malheur de tous ceux qui m'avaient approchée.
L'éventualité d'être en trop dans le paysage me frôla... J'avalai même des somnifères un soir, et en fus malade plusieurs jours... Rien n'allait plus dans mon horrible quotidien... Je me traînais, j'avais abandonné les cours avant la fin de l'année... J'avais mal à la tête, au dos, au ventre...

Je finis par notifier à Bruno que je ne pouvais plus assumer l'incertitude de ma solitude... Je lui demandai de prendre position, de se décider, de faire un choix... Je lui avouai que ses transcriptions des difficultés familiales ne faisaient que m'exaspérer et me perturber...

Du coup, il alterna les mots passionnés où il évoquait notre relation, avec des nouvelles neutres et insipides.
Cela me faisait trop de mal. Je lui proposai de prendre de la distance, en arrêtant nos contacts pendant quelques temps...

Nous tentâmes cette coupure à plusieurs reprises. Aucun de nous deux ne pouvait se passer de l'autre... Après au plus quelques jours, un courrier ou un coup de fil éploré venait détruire le peu de force que nous avions, et nous réinstaller dans un fouillis déstructurant de besoin passionnel, de plaintes, de promesses, d'espoir et de tristesse.

La souffrance devint agressivité... Je lui demandai de me quitter... Je lui expliquai que ce que nous avions vécu n'avait pas de futur, que nous portions les conséquences de notre folle étreinte du début, qu'il fallait se rendre à l'évidence.
Il excusait cela en parlant d'une rencontre de deux paumés de la vie, n'ayant eu d'autres choix que d'allier leur détresse. Il convenait du fait que nous n'avions pas de lendemain, mais restait tendre ou se montrait subitement susceptible, et même vindicatif, dès qu'un silence de ma part ou une parole maladroite lui était insupportable.

Cette dépendance compliquée nous épuisait littéralement, nous minait de l'intérieur, nous empêchait d'être présents à quoi que ce soit d'autre...

Notre amour insatiable et blessé se faisait reproches, griffures, interprétations jalouses, regrets larmoyants, et dépit.

Il fallait en sortir...

Un jour, dans le courant de l'été, après avoir une nouvelle fois décidé d'une relation purement amicale, nous eûmes l'occasion de nous rencontrer en ville pour un problème matériel. Trop meurtrie par ses hésitations sans fin et ses contradictions des derniers mois, je ne respectai pas notre contrat de neutralité, et l'embrassai pour voir sa réaction. Il ne se déroba pas.
Je savais que si je m'étais montrée plus insistante, il aurait cédé. Cela me réjouissait d'une joie mauvaise, et me déroutait... Sa parole n'était donc pas plus vraie que la mienne : Nous nous désirions secrètement, et nos efforts n'étaient qu'un fiasco permanent que nous voulions déguiser en fatalité, comme si nous n'étions que les acteurs impuissants d'une comédie dramatique.

Qu'attendait-il alors pour quitter cette famille qui à ses dires lui pesait tant ? Qu'attendait-il pour me choisir et me rejoindre ?

Le soir même je lui jetai ses lâchetés à la figure... Je le traitai d'égoïste, puisqu'il se préservait en me faisant tant souffrir. N'évitait-il pas sans cesse d'affronter une décision qui bien sûr n'irait pas sans remous du côté de Martine ?

Je lui criai sa faiblesse, et mon attente, et mon amour, mêlés à mes accusations.

Je reçus par retour les mêmes critiques, violentes, acerbes, sans la moindre trace de remise en question ni d'affection.
Je me sentis trahie, leurrée, abusée, révélée à moi-même dans ma crédulité.

Comment avais-je pu croire compter réellement ?
Comment avais-je pu penser avoir droit à un bonheur, à une existence sereine et comblée ?
Comment n'avais-je pas su lire que tout depuis mon enfance m'interdisait de prétendre à la joie ?

Il me restait à mettre fin au mauvais rêve... Il me restait à rétablir la justice, à organiser mon anéantissement.

La semaine qui suivit, par besoin d'effacer Bruno, je sortis et acceptai les avances de quelques étudiants retrouvés au hasards des soirées.
Je n'en étais pas fière, mais cette vengeance-punition s'imposait à moi au-delà du vide que cela créait ensuite. Je me retrouvai perdue dans mon identité, prête à saisir les caricatures d'amour qu'on me proposait.
Cela ne collait pas toutefois avec la droiture de mon coeur, avec la lointaine image de dignité qui subsistait en moi. Je me repris.

Je fis une lettre à Yves, pour lui dire que je lui laissais finalement tout ce qui nous avait appartenu, que nous avions acquis à l'époque où nous étions épris l'un de l'autre. Nous étions tellement sûrs que cela durerait toujours...
Je retournai chez ma tante, qui à force de patience, me réapprit à manger, me fit prendre l'air, sans que tout cela altère ma décision intérieure. J'avais même l'impression que je me préparais pour un combat ultime, et une bévue de tante Mathilde me conforta dans cette direction .
Il y avait quelques jours que j'étais chez elle, et à travers ma maigreur, mon inertie, ma volonté exagérée de donner le change, elle ne devinait que trop mon mal-être... Au détour d'un de mes refus à ce qu'on prenne soin de moi, elle lâcha :

- Pauvre petite... Tu ne vas tout de même pas faire comme ta mère ?

En un instant je compris pourquoi tous ces silences autour de " l'accident "... Je sus pourquoi la mort me tenaillait... J'avais quelqu'un à retrouver, qui n'avait pas su non plus adhérer à la vie.

Ma tante fut effrayée de ce qu'elle venait de révéler, et me voyant interloquée, bredouilla un retour en arrière qui ne servait à rien. Je l'obligeai à me raconter la détresse de ma mère à ma naissance, sa survie quelques courtes années, l'effroi de mon père face à son impuissance, jusqu'à l'acte final qui le laissait seul avec moi, en un défi impossible à gérer.
Il avait sombré dans l'alcool, pendant quelques temps, puis s'était repris, mais avait coupé tout lien avec sa famille, et nul ne savait ce qu'il était devenu.

La confidence involontaire aurait pu me faire réagir... Elle m'enferma au contraire dans la certitude de n'avoir rien à attendre, rien à faire, rien à être...
Curieusement, elle me donna une sorte d'énergie à vivre pour préparer ma fin. Ma tante se réjouissait de me voir reprendre des forces, et même retrouver une sorte de gaieté. Elle ne voyait pas que la certitude de mon destin, après ces années d'indicibles douleurs, m'était une source de sérénité presque joyeuse.

Puisque j'allais mourir, tout m'était égal, et je me montrais spécifiquement disponible. J'inventai une histoire de formation pour l'année universitaire à venir, et préparai ma tante à ce qu'elle ne me revoie que dans longtemps... J'évoquais même l'étranger...

Au matin que je m'étais fixé, je pris un gros sac de voyage, remerciai cette femme fidèle et dévouée qui m'avait élevée, et pris le train pour les Alpes. Un bus me conduisit ensuite à Ancilan, où je trouvai un petit hôtel-restaurant dans lequel je pus me reposer, me changer et laisser mon bagage. J'y avais inséré finalement une lettre pour ma tante, pensant que le choc de ma disparition était préférable à un silence sans fin... Je lui disais à quel point je me sentais soulagée de mon choix, et la remerciai avec effusion de tout ce qu'elle avait fait...
Je laissai également un mot pour Yves... Peut-être avait-il souffert ce de que j'étais, au-delà de ce que j'avais pu discerner...
Bruno n'occupait plus mes pensées. Je souhaitais seulement que Martine vive...

J'avais fait le tour... Ce n'était plus la peine de rien cacher...
Le soleil montait à l'horizon, écrasant de victoire...

Je racontai tout à Thomas, qui écouta sans un mot, grave et attentif.
Quand j'eus terminé, je le regardai, comme s'il pouvait percer mon destin, et lui dis:

- Pourquoi ?
- Parce que de grandes choses vous attendent, me répondit-il...



Chapitre cinquième

Le calme avec lequel Thomas prononça ces paroles, fit que je fus tentée d'y croire quelques secondes... Mais cette perspective magique, irréelle, ne pouvait me concerner...
L'illusion d'une réussite ne pouvait avoir comme but secret que de me plaquer au sol de plus haut, avec une implacable ironie, et une justice probablement méritée.

- Vous ne comprenez pas que rien de bien ne peut m'arriver ?

- Ce qui arrive dépend de l'authenticité du désir... Et pour que le désir soit vrai, il faut d'abord se connaître soi... Rares sont ceux qui acceptent de se connaître, parce que cela suppose d'aller au fond de ses propres enfers... Vous avez parcouru vos enfers, mais pas encore totalement. Il reste à donner du sens à tout cela, à explorer ce qui demeure caché. Ensuite seulement, un désir vrai pourra naître, qui fera fleurir la vie sous votre sourire.

De très loin dans mon coeur, plus loin encore que mon coeur, quelque chose vibra... Quelque chose auquel mon être aspirait comme si l'attente en avait toujours été là... Mais cela me paraissait tellement impossible que ma peur d'être trompée se moquait tristement et amèrement de ma crédulité.

- En route, fit Thomas ! Vous vouliez mourir ? Vous venez de le faire... Vous venez de dénoncer tout ce qui n'est pas vous, tout ce qui n'est pas vraiment de vous, tout ce qui vous a toujours empêchée de vous trouver vous-même...
Je vous expliquerai en descendant... Maintenant, il s'agit de remonter le temps, de faire symboliquement ce que nous allons faire concrètement : Mettre vos pieds dans les traces de votre passé, jusque là où votre mémoire croit ne pas pouvoir aller.

Son regard bienveillant m'interrogea autant que ses phrases mystérieuses... Etait-il possible que quelqu'un accueille mon malheur sans me juger, sans m'enfoncer ?
Je bus longuement à la gourde tant j'avais parlé.
Je parcourus des yeux une dernière fois le panorama majestueux du Merloz. Au loin, bien plus bas, la vie des hommes s'égrenait dans les hameaux minuscules. Je ne pouvais pas prétendre connaître mon guide, et pourtant, je me sentais liée à lui comme s'il en savait plus sur moi que moi-même... J'étais allée lui demander ma route, et voici qu'il m'indiquait celle de mon âme.
Serait-il donc vrai que tout est écrit ?

Je remarquai qu'il restait tout près de moi, et compris sa vigilance.

- Ne vous inquiétez pas... C'est en moi que vous avez mis le vertige... Tant que vous êtes là, je ne risque pas de tomber de très haut.

Il sourit. Nous nous mîmes en marche.

- Vous n'avez jamais cherché à retrouver votre père ? S'enquit Thomas.

- Oh si, surtout à l'adolescence... Ma tante m'en a d'abord dissuadée, me disant qu'il n'y avait aucune chance... Puis devant mon insistance et l'importance que je donnais à cette démarche, elle m'a aidée à éplucher département par département, tous les noms identiques au mien. Mais aucun prénom ne correspondait. Une fois, je me suis demandé si elle n'en savait pas plus que ce qu'elle voulait m'avouer : J'étais rentrée sans faire de bruit à cause d'une absence de prof au lycée, et l'entendis donner de mes nouvelles à quelqu'un d'une façon étonnamment familière. Elle sursauta quand elle me vit, parut troublée, et se hâta de raccrocher en faisant allusion à une de ses amies... Je n'avais aucun moyen à l'époque de pouvoir vérifier.
Avec le temps, je me suis résignée, pensant comme le disait ma tante qu'il était peut-être à l'étranger. Je m'investissais beaucoup dans les études, mûrie je pense par le fait d'avoir vécu seule avec une adulte. Puis j'ai rencontré Yves, dans une sorte de coup de foudre réciproque, et comme il avait la chance d'avoir un travail tout tracé par le biais d'un de ses amis, nous nous sommes mariés très vite.
Quand Tante Mathilde a consenti à m'expliquer pour ma mère, je l'ai de nouveau questionnée pour savoir si elle savait d'autres choses. Elle m'a simplement dit : " Tu es grande maintenant... Essaie de comprendre... Tu étais celle qui avait privé ton père de sa femme, de celle qu'il avait choisie pour la vie... ".
Cela signifiait donc qu'il me refusait, qu'il m'en voulait, et que probablement il n'avait aucun désir de savoir ce que je devenais... Elle ajouta - ce dont elle ne m'avait jamais parlé- qu'il avait placé une somme d'argent qui avait permis une bonne part des largesses dont j'avais bénéficié.
Cela avait rendu d'un coup ma vie encore plus insupportable. Je ne pouvais accepter d'avoir dû mes joies insouciantes au don d'un père qui m'avait reniée.

J'avais chaud à présent... Nous avions passé le cirque, et mes cuisses me faisaient mal à force de freiner mon pas dans les passages abrupts. J'enlevai le pull bien trop vaste pour moi, et Thomas le roula dans son sac.

- Il y a en vous une petite fille trahie, me dit-il... Trahie dès le départ de sa vie... Trahie par une mère qui vraisemblablement fragile et souffrante elle-même, n'a pu assumer le fait d'être mère, ou d'être mère d'une fille... Trahie par son père qui lui a fait porter la responsabilité de sa propre douleur...
Cela ne s'est pas fait sentir pendant toutes les années où vous êtes probablement restée grâce à votre tante dans un monde un peu feutré, facile, immature... Et puis quand l'amour vous a touchée, inconsciemment, vous vous êtes arrangée pour provoquer une nouvelle trahison, qui était l'atmosphère inscrite en vous des premières relations d'amour avec vos parents.
Vous avez cru sortir de tout cela dans votre relation avec Bruno, et voilà que la vie elle-même vous a trahie à nouveau, faisant par le cancer de Martine, échouer une nouvelle fois votre amour. C'était bien la preuve pour vous, que vous n'y étiez apparemment pour rien. Que le destin vous refusait le bonheur, et que vous étiez condamnée à buter toujours sur les mêmes espoirs déçus, sur les mêmes illusions...

- Mais ce n'est quand même pas moi qui ai suscité la maladie de Martine, m'écriai-je... Les médecins ont dit qu'il y avait plusieurs années que le processus était en route... Je me suis assez posé la question, pensant que si je n'étais pas rentrée dans leur vie, rien ne se serait peut-être passé...

- Non, bien sûr... Vous n'êtes pas responsable du cancer de Martine. S'il est vrai que ce type d'atteinte a des composantes psychologiques, les causes en sont dans sa propre histoire, personnelle et conjugale... Mais mystérieusement, ce n'est sûrement pas le hasard qui vous a fait choisir Bruno, comme si vous deviez d'une façon ou d'une autre vous mettre dans une impasse...

Nous arrivions au niveau du refuge...

- Alors ce n'était pas un hasard non plus si je m'y suis prise trop tard pour monter au Merloz hier, et si je me suis approchée pour vous demander combien de marche il me restait ?

- Qu'en dit votre coeur, Yolaine ?

Mon coeur était bien trop froid, et mes idées bien trop embrouillées, pour que je puisse répondre... Quelque chose en moi pourtant se sentait reconnu, avec un sentiment jamais éprouvé, mais je ne pouvais croire que l'existence se montrât sans raison fortuitement clémente envers moi...

- Pourquoi disiez-vous que j'avais provoqué l'échec de mon mariage avec Yves ? C'est lui qui a changé. C'est lui qui est devenu distant, irritable, sans que je ne fasse rien pour lui nuire...

- On peut faire beaucoup de mal sans avoir l'intention de nuire... Si j'ai bien compris, parce que tout ce que je vous dis est ma lecture subjective à partir de ce que vous m'apportez comme éléments, votre relation avec Yves était fusionnelle et passionnelle. Vous recherchiez en lui une réponse au vide, à la béance, dont vous preniez plus ou moins conscience... Vous vouliez réparer votre passé, compenser tout ce que vous n'aviez pas reçu.
Vous étiez tellement collée à lui, tellement dépendante... Vous le chargiez d'une telle mission impossible, qu'il a pris peur à un moment. Il s'est rendu compte qu'il n'était pas aimé pour lui-même - ou tout du moins pas seulement pour lui-même- mais parce que vous attendiez de lui ce qu'aucun homme ne peut apporter.
Vous lui demandiez de répondre à l'abandon de votre enfance, de guérir vos peurs secrètes, et finalement d'être la partie de vous-même que vous seule pouvez et devez affronter.
Vous avez introduit chez lui votre propre angoisse, et il a réagi avec ses limites, ses moyens, son incompréhension.
Il avait cru aimer une personne, et s'est aperçu qu'il avait en face de lui un manque impossible à combler.

Ce que me révélait Thomas me transperça... Je me raidissais contre l'éventualité d'être responsable de ma détresse, alors que j'avais tant d'exemples, tant de détails à fournir, pour montrer à quel point Yves avait été injuste , intolérant, faux, blessant...

Comme si Thomas lisait dans mes pensées, il ajouta :

- Mais vous ne pouvez vous reprocher ce qui n'est pas de vous... C'est la souffrance de votre être profond qui menait votre attitude, vos paroles, votre regard... La souffrance enfouie, celle qui n'a pas de mots pour être nommée, qui n'a pas de failles pour émerger, ne laisse pas d'espace à notre liberté.
On croit naïvement dominer sa vie, et on est en fait intérieurement submergé par tous les règlements de compte accumulés au-delà de ce que notre mémoire peut explorer.

- Pourtant quand j'ai connu Bruno, ensuite, tout allait bien. J'avais vraiment le sentiment de découvrir le bonheur.

- L'amour est quelque chose de haut, de difficile, d'exigeant... Il est presque impossible d'aimer vraiment gratuitement, en préférant l'autre à soi-même. Votre amour avec Bruno était un amour de passion, et toute passion n'est que projection de ses propres attentes, de ses propres fantasmes. On aime l'autre d'autant plus qu'il correspond à ce que l'on souhaite qu'il soit... On aime ce qu'on reçoit de lui... Et ce qu'on donne est plus ou moins consciemment destiné à enchaîner, à assujettir, à modeler.
Dès que l'autre ne nous apporte plus de la façon dont nous avons besoin qu'il nous apporte, l'amour-passion se transforme en haine, et c'est bien ce que vous m'avez relaté : Ces mois de jeu à vous faire souffrir mutuellement, ces invectives, cette nécessité de faire mal alors qu'on aime...
La passion est un égoïsme qui s'habille des vêtements de l'amour vrai, mais ce n'est qu'un déguisement. Elle fait tellement se projeter en l'autre, que quand l'autre s'échappe, on n'est plus rien...
Dans ce sens, si on la vit radicalement comme vous l'avez fait, l'aboutissement de la passion, qui ne peut durer dans le temps, est ce à quoi vous vous étiez résolue : Le suicide !
Tout le monde n'en arrive pas là, parce que tout le monde n'a pas votre histoire, ni l'entièreté de votre jeunesse. Beaucoup s'étourdissent à croire qu'ils peuvent recommencer et réussir avec l'un ce qui a échoué avec l'autre... Certains arrivent même ainsi à traverser la vie sans grandir, parce qu'ils évitent le moment où confrontés à eux-mêmes, ils pourraient enfin devenir vrais...
Paradoxalement, c'est une chance que vous avez, d'être allée au bout de vous-même. Fuir sa vie, dans la compromission, la compensation, ne peut qu'amener le jour où on ne s'aperçoit que survivre.

- Mais justement, rétorquai-je, je n'ai jamais eu autant l'impression de vivre qu'à travers l'exaltation de nos étreintes, de nos contacts, de nos attentes, de nos désirs... A quoi sert d'aimer si on ne ressent pas de passion pour l'autre ? L'amour est possible sans passion ?

- Bien sûr que non ! Mais à condition que l'amour vrai soit premier.
Le véritable amour jubile dans les moments de passion, parce que cette passion n'est qu'expression d'un amour existant, manifesté et prouvé par tous les autres moments de la vie quotidienne...
La passion seule, elle, est illusion de l'amour... Et faisant vivre un corps sans âme, elle est comme une fuite en avant face au vide redouté, craint, pressenti... Jusqu'à ce que l'amour-besoin, l'amour-manque, l'amour de soi, se fasse reproche.
Il y a une expression qui parle du feu dévorant de la passion. A l'intérieur d'un projet, d'une pensée, d'une intention, la flamme peut être lumière, chaleur, cuisson, forge... Mais livré à lui-même, le feu n'est qu'incendie destructeur.
Pour vivre la plénitude de notre être, avec cette intensité que donne la liberté, il faut que nous dominions, et non que nous soyons dominés...
Dès que quelque chose en nous est plus fort que notre raison, c'est que nous sommes désajustés, prisonniers de nos blessures, de nos faiblesses, de nos complicités...
Ah, nous sommes aveugles aux évidences simples... Nous allons chercher bien loin ce qui est en nous-mêmes.

Nous nous arrêtâmes sur l'herbe rase. Le son sourd et aigrelet des clochettes, ponctué de bêlements, annonça un troupeau qui dévala le versant au soleil.
Thomas me partagea les fruits qui lui restaient, et reprit :

- Vous savez, il y a un monde, comme un changement de dimension, entre le grossier et le subtil, l'intérieur et l'extérieur, l'éveil et le sommeil... Nos sens existent aussi en version intérieure : Le regard, l'écoute, le toucher même...
La recherche d'une sensation puissante, d'une excitation de l'esprit, traduit souvent l'insatisfaction profonde de ce qu'on vit... Avoir besoin de cela pour se sentir exister est signe d'un désajustement dans l'être... C'est parce qu'on ne se supporte pas, qu'on ne s'aime pas soi-même, qu'on fuit l'instant, le simple, le présent.

Cela faisait beaucoup pour moi... Ce type de discours m'était rare, presque inconnu. Tellement nouveau que j'avais du mal à m'y retrouver, à en saisir la logique.
Thomas dut s'en douter parce qu'il ne parla plus pendant la suite de la descente.
Quelque chose de fascinant me touchait, sans que je comprenne bien quoi...

Nous avions atteint la forêt, dont l'ombre fraîche fut bienvenue... Le tapis d'aiguilles se faisait souple comme une moquette sous nos pas.
J'étais épuisée, avançant de façon presque automatique et facile, au-delà de la résistance de la fatigue.
La route se laissait apercevoir au hasard des trouées, et à présent que nous approchions du village, l'inquiétude de mon sac laissé dans la chambre m'envahit... J'avais hâte d'arriver, espérant que personne ne se serait résolu à fouiller mes affaires.


Chapitre sixième

Le contact avec l'asphalte me donna l'impression d'avoir des jambes en coton. Je dirigeai Thomas vers l'hôtel... Il n'était pas encore midi, et la région dépeuplée des vacanciers, me donnait une chance qu'on n'ait pas cherché à me déranger...
Je trouvai effectivement mon sac à sa place, et les lettres intactes. Assise au bord du lit, je ne pus retenir des larmes d'émotion et de soulagement.

La patronne, conciliante, me fit comprendre qu'elle avait hésité à intervenir, m'ayant vue partir en chaussures de marche la veille, et que si nous envisagions de déjeuner sur place, elle ne me compterait pas la nuit... J'aurais quand même pu selon elle demander à ce qu'on me garde mon bagage, au lieu de prendre une chambre pour ne pas l'occuper...
Je lui répondis qu'une bonne douche ne serait pas de trop, et que je tenais à lui régler mon séjour... Je laissai Thomas choisir une table, et m'éclipsai...

Quelques trop longues minutes après, je descendais l'escalier, heureuse de sentir mes pieds libres dans mes sandales...
Thomas m'attendait pour commander... Le menu m'importait peu... Nous nous mîmes d'accord sur une pièce de boeuf grillée accompagnée de légumes, et ajoutâmes une crème glacée chantilly monumentale.

Je ne voulais penser à rien, pour goûter à ce moment d'étrange sécurité, mais trop de questions m'assaillaient...
Je fis effort pour demander innocemment à mon compagnon pour où il repartait.

- Vous connaissez le Morvan ? Fit-il... Je vous ferai voir des coins superbes...

Devant mon air interloqué, il expliqua, les yeux plissés d'un sourire malicieux :

- Je ne vais tout de même pas risquer de vous voir remonter au Merloz... Le refuge est fermé à présent...

Attentive à la montagne qui se faisait moins imposante au long des kilomètres, je finis par m'écrouler, ayant vaguement conscience de buter contre une épaule dans certains virages...
Thomas conduisait d'une façon très lisse, et c'est curieusement la plate monotonie des routes bressanes qui me réveilla.

Après Beaune, le relief s'accentua à nouveau, au milieu des vignes qui commençaient à se colorer. J'appris que nous nous rendions dans une communauté moderne, composée de couples et d'enfants, réunis autour du travail commun et de la non violence. Thomas y avait ses habitudes, et m'y invitait quelques jours, avant que nous ne repartions chacun de notre côté...
La perspective d'affronter ma vie à nouveau seule, me fit considérer cette échéance comme un abandon supplémentaire, et je me mis à nourrir des pensées très négatives... Je n'avais pas envie de rencontrer d'autres personnes... Je n'avais pas envie de vivre quoi que ce soit qui se termine par une douleur... Je m'étais fait encore piéger, et j'en voulais à tous ceux qui avaient eu un rôle dans mon histoire, et à moi en premier...
Nous fîmes un arrêt à une station service, et je faillis en profiter pour descendre du véhicule.

- Ça va, me fit Thomas en se réinstallant au volant ?

Je tournai la tête, en proie au désastre intérieur. J'acceptai passivement la main qui se posa sur la mienne.

- Yolaine, vous pensiez que toute votre vie allait être métamorphosée comme par un coup de baguette magique ? Mais vous n'êtes pas au bout de vos états d'âme. Vous êtes à pied d'oeuvre sur le chemin. Tout vous reste à faire. Mais au moins, vous avez un chemin...
Maintenant que vous savez à quel point nous pouvons tous être conditionnés, programmés, par les données ou les interprétations de notre enfance, il vous reste à devenir lucide, distante de vous même, vigilante à repérer vos démons...
Travaillez à avoir des repères, des idées justes sur la façon dont vous fonctionnez intérieurement. Avoir des idées saines, construites, c'est la première étape. Nos sentiments dépendent des représentations que nous nous faisons.
Si nous sommes dans les fausses certitudes sur nous-mêmes ou sur la vie -flou, doutes, soupçons, négativité, dévalorisation- nous réagissons dans notre émotivité en fonction de ces schémas qui nous maintiennent en circuit fermé.
Nous continuons à nous croire, ou à croire les autres, tels que notre conditionnement nous y porte, au lieu d'accéder à du nouveau, du possible, du différent...
Essayez de faire un peu confiance, même si vous ne savez pas à quoi... C'est la confiance qui donne à la vie d'être un enseignement... C'est la confiance qui ouvre aux circonstances justes.

Le paysage à nouveau défilait.
Tout se heurtait dans ma tête.
C'est vrai. J'avais encore cédé à l'impression de trahison... Bien que ne sachant pas grand-chose de Thomas, et lui reconnaissant intellectuellement le droit d'avoir une vie à lui, je n'acceptais pas qu'il reparte, qu'il me laisse, après avoir reçu tout ce qui m'appartenait... J'avais mis intuitivement en lui le peu d'espoir qui avait survécu à ces derniers jours, et je me sentais perdue à l'idée qu'il puisse s'éloigner.

Comme souvent, depuis les quelques heures que nous avions partagées, il répondit à ce que je n'avais même pas formulé à voix haute.

- En fait, je veux vous faire connaître Pontisland, parce que c'est un lieu où vous ferez l'expérience d'être aimée, acceptée, et reconnue. Vous en avez besoin. Vous y resterez le temps que vous voudrez... Je vous demande seulement de ne pas partir avant moi, ça me ferait un peu de peine.
Je suppose que vous voudrez bien me donner vos coordonnées à Paris. J'y passe régulièrement. J'aurai plaisir à vous retrouver si ça vous dit.

Mon coeur retrouvait un peu de paix.
Thomas conduisait d'une main.
Il n'y avait pas de virages assez prononcés, mais je me laissai aller sur son épaule quelques secondes.


******************


Une poterne d'entrée indiquait l'importance de la bâtisse. Il commençait à être tard, mais la communauté étant prévenue de notre arrivée, cela n'avait aucune importance, d'autant que le repas de midi avait été copieux.

Une quinzaine de personnes d'âges variés vinrent nous accueillir. Je fus surprise d'être embrassée et tutoyée d'emblée. On m'avait donné une chambre dans une famille, l'étage étant visiblement réparti en minuscules appartements, permettant à chacun d'avoir une vie personnelle en dehors du grand groupe. Les portes avaient toutes des loquets de bois, et ne comportaient aucune serrure.
On avait laissé notre couvert dans le réfectoire, plus celui des responsables, qui nous avaient attendus pour que nous ne mangions pas seuls. Tout était propre et beau, dans des matériaux authentiques : bois, cuir, pierre, terre et fer, sans compter les tissus de décoration que j'appris être travaillés sur place, dans le lin, le chanvre, ou la laine...
Il n'y avait pas de viande, mais une variété étonnante de légumes et de céréales.

Plusieurs résidants passèrent demander une chose ou une autre au cours du dîner, et je fus frappé de la cordialité des relations, simples et affables, sobres aussi, ne comportant pas plus d'échange que ce qu'il fallait pour être efficace.

En visitant les locaux, on m'expliqua que plusieurs communautés de la sorte existaient en France, créées par un disciple de Gandhi... Aucune religion n'était imposée. Seule la démarche de non violence était requise, ainsi qu'une ouverture à des valeurs intérieures, permettant de s'intégrer aux divers temps de méditation proposés.

Le groupe comptait un médecin, une calligraphe, un ingénieur, et les autres se relayaient selon les semaines à la boulangerie, au jardin et aux travaux divers, pour que tous les besoins matériels soient couverts. Des gens de l'extérieur venaient faire des sessions de chant, de yoga, d'enluminures, de sculpture, ou bien de simples séjours de vie commune.

Je me sentais intimidée par le silence dominant, la chaleur avec laquelle on me souriait en me croisant.
Le jour faiblissait...
Je vis que tout le monde se rassemblait dans la grande cour, et appris que c'était l'heure de la prière du feu.
Un brasier était en effet préparé au centre de l'espace, et illumina les visages qui l'encerclaient. Quelqu'un lança une sorte de prière, reprise par tous, excepté moi qui ne la connaissais pas...

Je me rappelle encore ces mots qui m'avaient atteint le coeur et que j'avais notés :
" Nous sommes tous passants et pèlerins... Mettons un terme au temps, un centre aux ténèbres extérieures, et rendons-nous présents au présent... Ce présent que nous avons en vain poursuivi car il était loin de nous au moment où il était... Le feu, c'est le présent qui prie... Il est la mort des choses mortes, et le retour à la lumière... Le feu est la vie et la mort l'une dans l'autre. L'apparence qui se consume, et la substance qui paraît... Chantons gloire dans la langue du feu, évidente et claire à tous les hommes... Et vous gens qui passez sur la route des Quatre Vents, entrez dans la ronde et donnez-nous la main... "
Mes voisins avaient en effet saisi ma main, pendant que la prière se terminait... Puis il n'y eut plus que de rares chuchotements.
Pierre et Michèle chez qui je logeais, m'invitèrent à monter avec eux... Ils s'inquiétèrent de tout ce dont je pouvais avoir besoin, et me laissèrent me coucher.


******************


Mon réveil fut laborieux... J'étais courbatue de partout, et ma nuit avait été agitée de rêves étranges et remuants...
Je m'aperçus qu'on m'avait laissé dormir, alors que la journée était commencée pour tous les autres... Je cherchai de quoi prendre une douche, m'habillai et descendis... On me proposa un petit-déjeuner à la cuisine, en me demandant si j'acceptais de participer aux préparatifs du repas.
La matinée passa vite, dans le travail et des échanges discrets entre femmes. Il me semblait que je faisais naturellement partie du groupe, et me sentis comme adoptée. J'osai poser quelques questions sur Thomas qui était passé prendre de mes nouvelles et me promettre que nous nous verrions en après-midi. J' appris ainsi qu'il venait régulièrement à Pontisland pour commander des travaux d'artisanat.

Moi qui m'étais demandé comment on pouvait ne pas s'ennuyer dans ce style de vie, je me rendais compte que d'une part il y avait largement assez d'activités pour que chacun soit occupé, et que d'autre part, l'atmosphère de silence, portait à ce que l'attention soit décuplée, donnant à chaque détail une importance inattendue. La délicatesse et l'affection dont les communications étaient empreintes donnaient effectivement le sentiment d'être aimé, considéré.
Certaines familles ou certains célibataires étaient là depuis plusieurs années. D'autres plus récemment arrivés. Je sus que des anciens étaient partis, restant dans des réseaux de " familiers " qui bien que menant une vie " normale " étaient en lien particulier avec la communauté.

Vers onze heures, les enfants apportèrent un peu de fantaisie par leurs mouvements et quelques cris de jeux. Ils étaient probablement encadrés auparavant, pour ne pas troubler le rythme des adultes. Une de mes compagnes me brossa un tableau idéal de la non-violence, m'indiquant que des loisirs pédagogiques avaient été inventés sans perdant ni gagnant. Elle me parla également de l'Espéranto, tentative de langue universelle que je ne savais pas aussi répandue.

Arrivant au déjeuner, pris à l'extérieur, je fus ébahie de voir Pierre et Michèle me serrer dans leurs bras avec effusion, comme si j'étais une vieille amie. Je mentis sur la qualité de mon repos en les rassurant, et me rapprochai de Thomas, que j'avais aperçu en train de discuter.

Puis le silence se fit pour la première partie du repas, de façon à permettre à chacun de faire retour sur lui-même, d'abandonner les tensions factices, de remettre son être dans l'axe, comme me l'expliqua Michèle à mi-voix.

Après un café assez éloigné de ce que le nom recouvre habituellement, le temps libre, ouvert à la sieste ou aux promenades, nous permit enfin de déambuler dans la nature environnante. Pacifiée par l'accueil qu'on m'offrait, je m'aperçus que mon besoin de retrouver Thomas se faisait plus libre.
Je ne sais si j'étais déjà influencée par le lieu, mais je n'avais pas tant de choses à lui dire en fait. Bien que " l'après " me questionnât toujours en arrière plan, je me sentais simplement bien, à marcher ensemble. J'avais le sentiment curieux vis-à-vis de lui également, d'être une amie. Il m'annonça qu'il ne pouvait rester que deux jours encore, et me refit la proposition de prolonger ma présence. J'étais touchée, mais bien que je sois à l'aise avec tout le monde, le départ de Thomas ne m'incitait pas à accepter.

Je m'enhardis à le questionner :

- Vous n'avez jamais pensé faire partie de la communauté ? Je vous y verrais bien.

- En passant, oui... Mais c'est une vie protégée, un peu comme un monastère, en dehors du monde. Moi je suis trop ancré dans les relations ordinaires. Je considère Pontisland comme un phare, un lieu de ressourcement, de décantation. Il est nécessaire que des endroits comme ça existent, mais je ne crois que ça puisse être le but de tout le monde.
Tenez, d'ailleurs en parlant de monastère, je vous avais dit que je vous ferais découvrir un peu la région. Vous n'avez rien de prévu tout de suite ? Alors je vais signaler que nous ne serons pas au repas ce soir...

Peu après, nous roulions vers Avallon, et Thomas bifurqua par la jolie vallée du Cousin, pour nous amener sous les remparts de la ville. Nous déambulions dans les vieilles rues pavées, lorsque je le vis se précipiter dans une boulangerie en disant : " Il y en a ! "
Il ressortit quelques minutes après, un gros sachet dans les mains.

- Des gougères, expliqua-t-il ! Des spécialités locales. C'est fameux !

Je comprenais finalement qu'il ne puisse se satisfaire d'une vie malgré tout un peu austère, et je me dis avec sourire que le choix du steak de la veille à Ancilan, pouvait bien être une provision de viande sachant ce qui l'attendait.

Il m'emmena ensuite à Vézelay, dont j'avais entendu parler. Le site était effectivement unique, la colline parée de la belle basilique, dominant les alentours. Nous rentrâmes dans le bâtiment religieux, et pour le première fois, le silence qui y régnait ne me fut pas vide.
Les magasins sur la place, proposaient des choses originales, oscillant entre l'histoire, l'ésotérisme et la spiritualité.
Nous nous assîmes à un bar pour nous désaltérer d'un coca bien frais. Il ne resta des gougères que le papier, froissé dans le cendrier.

Nous reprîmes la voiture en direction de Pierre-Perthuis, où un vieux pont romain enjambe la Cure et sert de plongeoir aux gamins du coin. Thomas regarda sa montre, et déclara : " Nous avons le temps ! "
Il m'expliqua en roulant que de l'autre côté d'Avallon, l'église du village fortifié de Montréal recélait des sculptures étonnantes.
Nous y fûmes rapidement, et je constatai que les accoudoirs et les miséricordes des stalles, étaient tous ornés d'un motif différent. Des scènes de la vie villageoise -buveurs portant un toast, vendangeurs- étaient dans un état de conservation exceptionnel.

Je me demandais bien pourquoi Thomas semblait s'inquiéter d'un horaire.
Il prit des petite routes alambiquées, et nous nous retrouvâmes dans les bois.

C'est en arrivant à un panneau indicateur sans équivoque qu'il m'annonça :
" Voilà ! Ce soir, je vous invite à manger chez les moines ".

L'architecture moderne de la Pierre qui Vie était assez réussie. Notre repas à l'hôtellerie fut plus frugal que ce qui était servi à Pontisland. Mais je compris que le but de Thomas était de m'emmener à l'office de la nuit.
Je n'étais pas croyante.
Comment aurais-je pu l'être ?
Néanmoins, en écoutant les voix pures et indissociables des frères, je reconnus une beauté qui ne me laissa pas indifférente.

- Vous êtes catholique demandai-je à mon compagnon en sortant ?

- Je ne suis rien du tout, répondit-il ! Mais je crois que nous ne savons pas grand-chose de ce qu'il y a là-haut, fit-il en désignant le ciel, et qu'une partie de nous n'est pas complète si nous ne voyons pas qu'en une autre dimension, réside le sens et le secret de la vie humaine.
Les religions dans ce qu'elles ont de meilleur, ont bien des choses à nous apprendre. Mais il faut dépasser les apparences, les bêtises, les médiocrités, pour aller à l'essentiel.

Ma nuit chez Pierre et Michèle fut meilleure.

Le surlendemain, Thomas me fit ses adieux. Il m'aurait bien emmenée au train mais l'heure ne convenait pas à ses impératifs. Ou bien ne voulait-il pas risquer de s'attendrir plus qu'il ne le souhaitait... Il était plus facile en effet, mais un peu frustrant, de se dire au-revoir dans un cadre collectif. Il m'embrassa quand même, d'une façon un peu bourrue, et promis de me contacter très vite. Il m'avait confié son numéro de portable, me spécifiant de ne pas hésiter à l'appeler à n'importe quelle heure si j'avais selon son expression " des araignées au plafond ".
C'est Pierre qui me conduisit plus tard à la petite gare d'Avallon, " prendre le rail " pour la capitale.

J'avais téléphoné à Tante Mathilde, pour lui dire que mon projet avait tourné court, et que je rentrais. Je ne savais pas encore si j'allais concocter quelque explication de circonstance, ou si j'allais lui dire la vérité...
Plus nous approchions de Paris, et plus j'optai pour cette seconde solution, mais en prenant le temps, et selon les opportunités d'échanges qui s'offriraient...


Chapitre septième

L'année qui suivit fut en montagnes russes...
J'avais fini par raconter à ma tante les quelques jours de mon escapade, sans toutefois lui préciser que mon intention était de ne jamais rentrer...
Ayant raté de loin l'époque des inscriptions à la fac, j'avais négocié une formation en candidat libre, et cherchais parallèlement un travail. Quelques remplacements me furent proposés, qui me permirent de me sentir plus indépendante financièrement.
Il y a peu, le divorce avait été prononcé.
Yves avait abdiqué dans son désir de me retrouver, et les relations avaient été très neutres, favorisant un constat presque serein.

J'étais différente, certes, dans la mesure où j'apprenais à savoir de quoi je souffrais.
Thomas m'écrivait et m'appelait régulièrement.
A l'aide de méthodes de psychologie, il m'aidait à affronter mon passé, ce qui ne changeait pour l'instant pas grand chose à mon présent.
A force de relire et de relire les mêmes concepts, j'avais commencé à en intégrer le processus, et voyais plus clair en moi. C'est la capacité à modifier mes réactions profondes qui me manquait encore.
Beaucoup d'éléments avaient évolué, mais sans correspondre à la pratique d'une paix intérieure, telle que je l'avais pressentie à Pontisland. J'avais échangé quelques courriers avec Pierre et Michèle, mais leurs réponses étaient toujours très tardives, sans doute en lien avec leurs nombreuses activités, Pierre étant devenu le berger de la communauté. Ils m'invitaient à retourner faire un séjour, mais bien qu'attirée, je n'en avais jamais trouvé la motivation suffisante.

Thomas était passé me voir trois ou quatre fois, et la foi qu'il avait en ma guérison me soutenait et m'étonnait. Avec ma tante dans son domaine, il était la seule personne à m'être fidèle et disponible.

J'avais tout de même traversé des moments d'abattement profond, et avais dû me résoudre, ce qui était peut-être un progrès, à me faire suivre médicalement.
J'étais toujours en quête d'un amour compensatoire, mais en m
e méfiant de mon comportement, et sans attendre avec la même naïveté qu'auparavant, qu'un compagnon soit la solution unique à mes détresses.

A l'occasion de ces passages douloureux, à la limite de penser à nouveau à disparaître, Thomas m'avait appris sans grands résultats, à explorer mes ressentis, mes peurs, mes symptômes physiques, jusqu'à en trouver la racine.
L'absence de ma mère, que j'avais toujours plus ou moins occultée, se fit cruelle, et je découvris que j'avais à faire un véritable deuil de sa disparition... Un deuil qui impliquait de ne pas la juger, et d'aller jusqu'à un pardon difficile.

Je pus un soir, lui écrire, lui crier l'abandon que je ressentais, l'injustice de ma vie, la colère que j'éprouvais envers elle, et ce fut un grand pas.
Sans que cela supprime la souffrance, cette démarche avait au moins rétabli une sorte de communication, et avait apaisé quelque chose en moi.

Il restait mon père.

Tante Mathilde, à l'occasion de mes problèmes et du travail sur moi que je lui confiais un peu, m'avoua qu'elle avait eu régulièrement des nouvelles de lui, mais que celui-ci ne voulait pas entendre parler d'une prise de contact, et lui défendait de rien tenter en ce sens.

Il appelait d'un portable, et un jour où j'étais témoin d'une communication, je lui hurlai de me faire savoir pourquoi il me rejetait ainsi. Il coupa aussitôt, et le résultat fut que nous n'eûmes plus de nouvelles.

Je n'arrivais pas à dépasser ce refus.
J'eus l'idée de lui passer un sms, espérant qu'il avait toujours le même numéro, et lui proposai de me rendre à la terrasse d'un café avec un signe distinctif, pour que s'il voulait, il puisse m'apercevoir, sans se manifester.
Le jour fixé, je me rendis sur place avec un bouquin, et y passai une partie de l'après-midi, sans arriver à assimiler quoi que ce soit de ce que je lisais... De temps à autre, je dévisageais les passants, les consommateurs, et même les conducteurs qui me paraissaient dans la bonne tranche d'âge. Je me rendis vite compte que mon attitude pouvait paraître équivoque, et me replongeai dans mon livre... Au bout de deux heures et demie, rien ne pouvait me laisser soupçonner que mon père fût passé près de moi.
Je rentrai à bout de nerfs, et craquai dans les bras de ma tante, que mon état oscillant mettait à rude épreuve. Je pouvais me réveiller battante et optimiste, proche même de l'excitation, ou bien défaitiste et dépressive.

Quelques jours après, en soirée, le téléphone sonna, et Tante Mathilde avec un air incrédule, me fit signe de prendre le combiné... Il y eut un silence, et j'entendis une voix grave me dire : " Tu lui ressembles tellement ! "...

Je restais pétrifiée... C'était inespéré : Mon plan avait fonctionné !

Je n'eus rien de plus ce soir là, mais peu à peu, un contact hésitant, gauche, difficile s'établit. Je veillais à mes interventions, au ton que j'employais : Il ne fallait pas que le rate, cet homme là ! Il représentait le seul lien avec mes origines, avec tellement d'espaces blancs sur lesquels j'avais besoin d'écrire.

Je ne posais pas de questions, ne faisais allusion à rien du passé ancien, me contentant d'expliquer mes études, mon divorce, ma vie avec Tante.
Mon père restait très réservé, se taisant dès que quelque chose de personnel affleurait. Il s'étendait par contre sur les sujets neutres, avec une élocution toujours posée, presque lente.

Au détour d'un échange - nos discussions étaient trop brèves pour qu'on puisse les nommer conversations- j'osais lui dire avec légèreté :

- Il y a quelque chose de très injuste, c'est que toi tu as pu me voir, alors que mes souvenirs à moi sont si flous... Tu ne voudrais pas qu'on se rencontre ?

- Je savais que tu me demanderais ça un jour... Je m'y suis préparé. Dimanche, viens dimanche, dans l'après-midi, pas trop tôt !

Il m'avait ensuite donné l'adresse, que j'allais immédiatement situer sur un plan. C'était en banlieue, mais il y avait une station de RER à proximité, et je devrais trouver sans difficulté. J'étais excitée, et paniquée à la fois. J'avais peur que mon initiative aboutisse à une confirmation du rejet, si j'abordais des points difficiles. Et pourtant, au-delà du fait de retrouver enfin mon père, c'était bien mon intention d'en savoir plus sur mes parents, sur ce qui avait entouré le début de mon enfance.

Le jour dit, Tante Mathilde m'avertit avant que je ne parte :
- Tu feras attention. Ton père est très malade. Le coeur...

C'était donc pour cela qu'il parlait de cette façon bizarrement calme.

Le numéro que j'avais noté correspondait à un immeuble. L'étage était spécifié : Au troisième ! Je sonnai à la porte de l'appartement. Un homme massif apparut, respirant fortement. Le regard avait bien quelque chose de commun avec sa soeur aînée.
- Voilà ton vieux père, fit-il en m'ouvrant ses bras !

L'émotion nous paralysa tous les deux pendant un moment, sans même que la porte soit refermée. Puis il m'incita à entrer...
Une forte odeur de tabac emplissait la pièce dans laquelle je fus introduite. Une cigarette fumait d'ailleurs encore sur le coin d'une sellette, près du fauteuil où il se rassit.

- Je m'étais promis de ne jamais te revoir, dit-il en plissant ses nombreuses rides mates en air d'incrédulité. Je savais que tout allait bien par Mathilde... Enfin, sauf ces dernières années, n'est-ce pas ? Cela m'a un peu soucié. Mais chacun doit gérer sa propre vie, et tu allais mieux depuis quelques mois...
Pourquoi as-tu voulu me revoir ? J'ai si peu compté. Je suis resté important pour toi malgré tout ?

L'homme qui me parlait ne semblait rien percevoir de ce que j'avais traversé. J'eus envie de crier... La conscience de ses efforts pour se mouvoir m'aida à me maîtriser. Il n'avait donc rien soupçonné, rien analysé...

- Papa, répondis-je... L'année passée, j'ai voulu mourir, et il s'en est fallu de peu que je réussisse...

Ses yeux écarquillés d'une sorte d'ingénuité simple, il se cala contre son dossier, et me dit :
- Raconte-moi !

Je lui relatai alors que j'avais eu toute mon enfance et une partie de mon adolescence un comportement de petite fille modèle, trop sérieuse, trop adulte, voulant satisfaire ma tante, seule personne sur qui je pouvais compter. Je lui détaillai toutes les souffrances que l'amour avait ouvertes en moi, mes échecs, mes errances... Je lui appris en minimisant la responsabilité de Mathilde, que je savais le suicide de sa femme, ma mère... Je lui expliquai cette certitude intérieure de devoir être trahie quoi que je fasse, dans ma vie amoureuse... J'expliquai mon sentiment d'abandon, et la façon dont j'étais rongée de ne pas comprendre, de sentir que quelque chose m'était caché... Je précisai que ma tante m'avait toujours parue réfractaire aux détresses intimes, et qu'elle n'avait perçu que l'extérieur de mes périodes les plus bouleversés, dont je camouflais tout ce que je pouvais.

Il parut éberlué, et grimaça en se raidissant. Je me levai d'un bond, angoissée, regrettant aussitôt ma sincérité.

- Ne t'inquiète pas... Ça m'arrive souvent. Va me chercher un verre d'eau.

Il avala quelques cachets, puis resta immobile, comme s'il récupérait doucement. J'approchai ma chaise pour être près de lui.

- Je n'imaginais pas, ajouta-t-il... Je ne pouvais pas savoir... Si j'avais su...
Ta mère était dépressive, oui... Elle semblait heureuse de t'attendre, et puis à ta naissance, elle n'a pas pu s'occuper de toi. Nous avons pensé que c'était passager, et j'ai suppléé comme je pouvais à son désintérêt... Mais elle ne mangeait plus, restait dans le sombre à lire, puis à ne rien faire... Nous n'arrivions plus à nous comprendre, à nous parler... Ma douleur était insurmontable. Voir ainsi celle que j'aimais changer à ce point, me rejeter, se détruire... Je t'en ai voulu, c'est vrai ! Si tu n'avais pas été là, rien ne se serait passé ainsi.
Un matin je l'ai retrouvée sans vie. Elle avait réussi la veille à prendre en cachette une boite des médicaments qui lui étaient prescrits, et dans sa faiblesse, cela a suffit.
J'étais perdu... Je n'avais plus aucun courage, ni aucune volonté. Mathilde s'est proposée pour te prendre en charge, jusqu'à ce que je refasse surface. Je n'ai jamais pu te revoir, jusqu'à l'autre jour...

Je fus bouleversée par cette sorte de confession.
Je prenais conscience que d'aucun côté, il n'y avait eu volonté de faire du mal. Chacun, avec ses limites, avait réagi à des circonstances imprévues, croyant faire au mieux.
Mon père me tendit sa grande main.
Ses yeux brillaient d'humidité contenue.

- Pourras-tu me pardonner, ma chérie ?

Rien n'était effacé, rien n'était gommé, mais ce mot referma comme une immense plaie. Je luttai pour ne pas éclater en sanglots. La place était au sourire.

- Je suis si heureuse d'avoir un père...

Quelques jours après, je reçus cette lettre :

Ma petite Yolaine,

J'ai beaucoup réfléchi depuis ton passage.
Jamais je n'aurais dû te laisser, et je me rends compte à présent de l'étendue des souffrances que je t'ai causées.
Je sais aussi que je ne voyais pas à l'époque comment faire autrement.
Il me reste peut-être peu à vivre, et ma compagnie n'est pas réjouissante, mais si tu le souhaites,cela me ferait un immense plaisir que tu acceptes de loger ici, au moins de temps en temps.
Ce que je ne t'ai pas dit - nous avons tant de choses à nous dire- c'est que je n'ai jamais pu fonder un couple stable tout au long de ces années. Je n'ai que toi, dont je me suis privé trop longtemps, enfermé dans mon aigreur.
Je ne sais si cela peut t'aider, puisque tu cherches à décortiquer tout ce qui te touche et nous touche, mais ta grand-mère maternelle, ma belle-mère donc, était une personne très négative, voyant le malheur partout. Ta mère s'en moquait, jusqu'à sa grossesse...
Pardonne-moi encore... Pardonne-nous.
Ma vie ne compte plus maintenant que pour ton bonheur et pour te voir.

Papa


Je lui répondis que mon pardon était bien réel, et que lui aussi devait me pardonner en son nom et au nom de maman, de tous les ressentiments que j'avais développés à leur encontre.
Le fait de savoir que des données peut-être génétiques influaient sur ma capacité à affronter la vie ne m'effrayait pas. Au contraire, cela me permettait de prendre de la distance quand j'avais des idées noires, en me disant que ce n'était pas moi en profondeur, qui suscitais cela, et que je pouvais décider de ne pas me laisser habiter par mes peurs.

Thomas m'avait expliqué en long et en large que la sensation sans réponse du manque, du vide, du néant, touchait potentiellement tout le monde, à un moment ou à un autre de sa vie... L'expérience de la fusion dans le sein maternel en était la source, à moins que ce ne soit, disait-il, l'expérience de la fusion avec Dieu avant notre mise en chair...
Le reste n'était que péripéties, contingences, circonstances...
A l'occasion d'un drame, d'un état émotionnel, le fond de nos peurs nous rattrapait, et dirigeait d'autant plus nos vies que nous voulions l'éviter, le différer, le nier... Ceci expliquait la répétition des échecs, puisque nous nous obstinions à chercher les solutions là où notre inconscient était blessé, là où il ressurgissait à notre place...
Il fallait explorer, réfléchir, affronter, et finalement, accepter d'être faussés dans notre vie la plus intime, par des questions qui remontaient à notre gestation...
Pour la plupart d'entre nous, n'étant pas dignes d'être aimés, il restait à cacher notre peu de valeur à nos propres yeux et aux yeux des autres. Notre comportement ne pouvait qu'être factice, démesuré, inadapté, illusoire, amenant avec le temps la détresse.

Maintenant, je savais qu'aucune intention négative n'avait volontairement été à la source de ma vie.
L'avenir restait inconnu, incertain, mais j'avais appris que j'étais au tout début de ma naissance, et que rien ne pouvait remplacer le temps...
J'avais donc un but intermédiaire, qui était de découvrir en moi toutes les fausses programmations, toutes les certitudes erronées, à travers les instants du quotidien.

Thomas m'avait dit que je serais guérie le jour où j'éprouverais la joie simple, la plénitude de l'instant, l'expérience intime d'une présence qui me rendrait comme " sans besoin "...

Ce n'était pour l'instant que des mots. Mais j'avais vu des êtres qui rayonnaient cette attitude là, et ne pouvais nier que cela puisse exister.

Cette nuit-là, je rêvai que j'allais ranger et nettoyer chez mon père... J'ouvris les lourds rideaux toujours à moitié tirés, et la lumière inondait notre joie...

Patrick, Juillet 2004  pmc1mail@aol.com

Retour index