Romans adultes2
Trouvez dans l'index les extraits de romans qui vous intéressent.
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Index: |
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Le
Mic-Mac de Big Mac
Bernard Lancourt, février 2003.
L'espace d'un crime Bernard Lancourt février 2003. Capsules Dominique Bousquet, février 2003. A l'ombre d'un tyran Marcel Girardin, juillet 2003. Et celui-là, tu l'as déjà lu? Xavier Richard, octobre 2003. Nabuchodonosor Didier Jacob, novembre 2004. |
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Bernard
LANCOURT est français.
Il s'est installé aux États-Unis en 1980. Il travaille à l'ONU. Il vit
à Piermont, New York. Il a écrit de nombreux romans inédits. Deux de
ses nouvelles ont été primées au concours de l'Association Dissonances
de Nice. Il a aussi publié un recueil de poèmes aux Editions de
la Framboisière, à Paris. |
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Dominique
BOUSQUET nous propose
"Capsules"
un extrait de son recueil de nouvelles qui s'intitule "Amuse-gueule". Email: bdominiques@aol.com Pour lire le texte, cliquez: EXT DB CAPSULES |
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Marcel GIRARDIN
nous invite à découvrir un roman basé sur une histoire vraie: "Dans l'ombre d'un tyran", le combat d'une femme à qui l'on a enlevé ses enfants et qui va tout faire pour les retrouver et les reprendre. Ecrire à l'auteur: girardin.marcel@mgcorpo-editions.com Visiter son site: http://www.mgcorpo-editions.com Lire le texte: EXT MG TYRAN |
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Xavier RICHARD
nous invite à une lecture originale, un SAN-ANTONIO
"à la manière de"...! Il n'est donc nullement question
d'un plagiat ou d'une usurpation de nom, mais d'un véritable hommage
au trop regretté auteur original de la série San-Antonio: Frédéric DARD. Ce roman s'intitule "Et celui-là, tu l'as déjà lu?" et en voici donc deux extraits... (ci-dessous). Ecrire à l'auteur: pince@club-internet.fr |
Et celui-là, tu l'as déjà lu ?Premier extrait
Je franchis d'un bond léger la haie rachitique bordant la contre-allée qui me sépare de l'usine. Celle-ci comporte, outre le bâtiment proprement-dit et déjà cité, une cour qui en fait le tour; sur sa partie qui m'est visible est un parking, auquel on peut accéder depuis la contre-allée par une grille, à laquelle je me tiens présentement. Derrière le bâtiment, je devine une intense activité: cris, bruits de moteurs de camions en manoeuvre, circulation de trans-palettes. Parfois j'aperçois figitivement un type en bleu avec l'air vachement affairé. Probable qu'on charge (ou décharge, va savoir?) un bahut; le train-train-de l'usine moyenne, quoi, tu vois?
A part ça, une sonnette d'appel solidaire du mur d'enceinte me présente son mignon clito; juste en dessous, une plaque verdegrisée annonce sobrement mais en relief: "Gardien". Et il m'émeut, ce mot, planté là, seul, livré à la corrosion. Comme il illustre bien son contenu! Comme il en dit bien la grandeur et la misère! Oui, priez, mes amis, priez pour tous les gardiens du monde.
Pendant ce temps, je sonne le mien (de gardien). Qu'au bout de peu, une porte du bâtiment s'ouvre; en sort un rouquin trapu, vêtu d'une chemise à carreaux rouges et blancs de bûcheron canadien et d'un jean notablement usé au niveau des roubignoles. Il fait un pas et demi dans ma direction, ce qui est toujours ça de pris, et me gueule comme ça: "C'est pourquoi?", d'un bel organe puisqu'il couvre cent cinquante mètres et le bordel de l'arrière plan. The classe! On chiade l'accueuil des visiteurs, à la Balayette Limited! On donne dans la réception haut de gamme!
Il s'imagine quoi, l'albinos de service? Que je vais me fissurer les cordes vocales pour lui m'annoncer? Et mes couilles, il les a vues mes couilles? Juste, je dévague ma brême et la brandis à travers les barreaux de la grille. Sans piper le moins du monde, d'autant qu'il ne m'a pas l'air de prendre du rond, alors tu vois, ça serait vraiment pas la peine. Et je reste commack, bras tendu, résolument muet. Rayonnant d'autorité là où tout autre se sentirait hautement glandu et, pire, le montrerait. Le bûcheron est d'abord intrigué, fatalement. Hésite entre regueuler, mais sur le mode agressif, et me venir à la hauteur. Mon assurance, ma détermination et par dessus tout mon mutisme le décide d'opter pour la deuxième solution. Un con (car c'en est un, et de belle facture), si tu veux l'impressionner, tu fermes ta gueule. Ca le démonte à tous les coups. Car le silence ne donne pas de prise à sa connerie, tu comprends? Ca le déCONcerte. Il veut savoir, lever les doutes qui lui poindent; s'assurer que tu en es bien un, toi aussi, qu'il peut te parler à connerie ouverte, de con à con. Il attend une signe de reCONnaissance, que tu profères une connerie révélatrice. Il est ferré, quoi.
Ainsi de ce flamboyant cérbère aux burnes si nettement imprimées sur son futal que, ça ou les exhiber à tous vents, je vois mal la différence. D'une démarche de branleur de banlieu il vient à moi, comme la limaille à l'aimant et le poisson à l'ameçon. Pas joyce le moindre, le frère, à moins qu'il ne souffre d'hémorroïdes? Possible. Mais si tu permets, je crois quand même qu'il est en rogne. Doit supputer la manière qu'il va m'envoyer au bain, se préformuler in petto des gueulances irréplicables, vitrioleuses jusqu'à l'os. Il prie son dieu pour que le prétexte de ma visite branle dans le manche, qu'il puisse bien, dans son tout bon droit, me dégueuler au nez toutes les véroleries qu'il est en train de concevoir.
Las! Le mot "Police", pour ces cons de pas de caractère, symbolise la puissance absolue, l'autorité archi-suprême contre laquelle l'idée de se rebeller leur est aussi étrangère que celle de leur propre connerie. La bouille de mon rouquin, quand il a pu lire ma brémouze! Que juste il allait me r'apostropher, pour se faire une voix avant de m'agonir en plein; il ouvrait la bouche pour quand il s'est pris "Police" dans les mirettes. Et le voilà qui clape à vide, refoulant ses insultes à toute berzingue avec un mouvement de glotte paniqué, comme un qui ravalerait un glave prématurément armé. La toute belle gueule de con, parole! Les tifs ras, le front large comme un string brésilien, la bouche en moue tombante de merde qui me met illico de la haute tension dans les phalanges. Avec ça, des carreaux globuleux à paupières crapeauteuses et péloches dans les cils. La totale!
Je le laisse déCONfir ce qu'il faut, toujours en motus. Il renifle par petits coups sans nécessité, pour se contenancer, croit-il, ce con. Enfin je laisse tomber:
"Ok?" Et ce cave, dompté à bloc, clapote que "ok", complètement dépassé. En chute libre, du haut de sa connerie; l'a le temps de relire tout Hugo avant de retoucher terre, cet étalon-con!
-Le directeur, continué-je dans le même style. Tout dans le ton et dans le regard, le Sana; tel que me v'là, en deux coups les gros je fais faire de la trotinette à un grizzli enragé, parole d'homme. La connerie humaine qui me rend comme ça, kif le père Hulk avec les rayons gamma, tu vois?
Le roux-con déponne la grille. Il tente des effets d'oeil noir, mais vu que les siens sont connement bleus il capitule vite fait du globule, et me drive sans plus d'histoires jusqu'à sa loge.
Evidemment, ça fouette le fauve, chez cézigue-pâte. Ce que ça doit être chiant de coincer comme ça, en continu, jours après jours, années après années! Ca doit être crevant, d'une façon, non? Il y faut bhien de l'énergie, sous une forme ou sous une autre; puer à ce degré ne peut pas être gratuit, j'imagine?
Toujours est-il que mon pote (mon con pote) chope le bignou qui occupe son burlingue, et se met à raconter mon cas à son interlocutrice (je décide que c'est une trice parce que je préfère les trices aux teurs, mais si tu veux un teur, te gêne pas, fais comme chez toi). Moi je mate à travers la paroi vitrée du local, laquelle donne sur un vaste hall. Des cuves gigantesques s'y alignent par rangées, sur une longueur que je situe entre cinquante et soixante mètres, si ça ne te fais rien; y prolifère une monstre tuyauterie, enchevêtrée pire que la tignasse des ZZ Top après deux heures de sauts à l'élastique. Et puis y'a des gus en blouses blanches, voire bleues, qui se baladent de cuve en cuve, matent des cadrans, cigognent des témoins de flatulage, écrivent des trucs sur leurs carnets. Tout ça dans un puissant ronronnement, sourd et dense (les sourds y dansent); supportable si tu ne fais que passer, mais qui doit t'user quand tu y longueurdejourne (du verbe longueurdejourner). Tu mords l'ambiance? L'"atmosphère", comme dirait un journaliste de Studio?
Le miniumisé de la touffe raccroche; m'apprend que le directeur m'attend à l'atelier d'empoilage; m'annonce qu'il va m'y conduire. Attend que je l'en remercie, mais avec une tellement gueule de con que je m'abstiens. S'autorise une moue d'esprit supérieur-qui-s'y-attendait et nous emmène à la chaine d'empoilage. Tu veux parier qu'il me tient pour un pauvre con?***
Passionné par son métier, le nouveau dirluche de la Balayette Limited. La façon qu'il inspecte l'atelier d'empoilage est révélatrice, crois-en un homme qui connait les hommes. Il a le regard du père pour son fils, de l'entraîneur pour son poulain, du créateur pour sa créature. On le sent, on le sait concerné bien au delà de la technique. Les foirages de son usine lui retentissent directement dans les tripes, kif une maman dont le bébé chie vert. Ce mec, gare à celui qui lui détraque son bouzin! Tout pour sa mécanique, c'est écrit gros commack dans son regard-laser; se ferait scier les burnes, ferait scier celles de tous les autres pour préserver le bon fonctionnement de sa chose. Un féroce! Un intraitable!
Il est tellement concentré sur sa tâche qu'il ne me prend conscience que lorsque je lui suis tout contre, et encore ai-je dû émettre plusieurs râclements de gorge recquéreurs. Sa frime se détend un chouïa mais reste sévère. Il faut dire qu'il a une tronche d'aigle, cézigo, et t'as déjà vu un aigle se fendre le pébroque, toi? Il a des petits yeux très ronds, très rapprochés, plus perçants que mille chats persans; entre les deux, avec juste la place, un immense pif crochu du bout -un bec, je te disais; la bouche est mince mais point sèche; le tout est planté dans un visage tout en front et en pommettes, le menton s'étant mis aux abonnés absents, ce qui est son droit absolu. Pas antipathique, mais est-ce que ça va durer?
-Commissaire San-Antonio, je présume? présume-t-il en me tendant un battoir apte à obstruer le baillement d'un hippopotame adulte.
-Je suis confus de vous déranger en plein travail, monsieur le directeur, confirmé-je sans avoir l'air d'y toucher. Je désirerais vous entretenir du meurtre de Bernard Chieur, et surtout poser quelques question à un de vos employés, Ivan Tratair.
Mon interlocuteur rembrunit (il n'a pas de mal, il est si pâle qu'on a envie de le porter):
-M.Tratair est mêlé à cette histoire? demande-t-il en souhaitant très fort que non, à ce que je vois.
-Disons qu'à ce stade de l'enquête, c'est hautement probable. Que pensez vous de lui, si tant est que vous ayez pu vous faire une opinion?
-M.Tratair est dans la maison depuis peu, vous devez le savoir; il vient juste de terminer sa période d'essai. Je peux toutefois dire que...
En pleine phrase le dirluche me plante là et part en piqué sur une ouvrière de l'atelier, à vingt-cinq mètres de là. Un aigle fondant sur sa proie, merde, je te l'avais dit! Je le vois qui engueule la fille, l'entends aussi mais moins bien, et qui lui rectifie une malfaçon avec des gestes nerveux mais précis, tu peux y aller; puis il redécolle et revient se percher sur notre sommet, la bouille un tantinet plus hermétique que naguère.
-Excusez-moi, mais le chef d'atelier est malade et à part moi personne ne peut le remplacer; c'est un poste qui exige vigilance et compétence, n'est-ce pas, et qui ne se pourvoit pas au pied levé -mais revenons à M.Tratair: j'allais vous dire que c'est un excellent élément, dont j'envisage de faire le responsable du laboratoire de tests. J'ai du mal à l'imaginer trempant dans l'assassinat de M.Chieur, je vous le dis franchement.
Ca te ferait surtout sacrément chier de devoir te défaire d'un si bon collaborateur, voilà ce que je crois, moi, San-Antonio. A la limite, t'en aurais rien à battre qu'il ait dessoudé Chieur, du moment qu'il fait du bon boulot. Oui, je te lis à livre ouvert, mon coco!
-Mmmh...C'est ce que j'entends tirer au clair, précisément. Où puis-je le trouver, s'il vous plait? persisté-je, donc.
Et voilà: maintenant il me haït, le dirlo. Je vais peut-être alpaguer un de ses meilleurs techniciens, alors t'imagines! Détraquer sa belle organisation, perturber les campagnes de tests, retarder les validations, l'obliger à chercher quelqu'un d'autre, qui ne sera sûrement pas aussi bon...Une montagne d'emmerdes qui lui choirait sur les endosses! Mais, chacun son boulot, non?
-M.Tratair est occupé à tester notre nouvelle balayette à poils fromagés, me répond-il comme il m'aurait dit: "Ce n'est pas le moment de lui casser les roustons avec votre enquête à la con, il travaille!".
-Fort bien. Et où se livre-t-il à cette passionnante opération? insisté-je sans égards pour sa mine d'épervier constipé.
Pendant une demi-seconde je crois qu'il va m'envoyer carrément chier, tant la rogne commence à lui fumer de partout; mais finalement il se contrôle et décarre brusquement, en me lâchant au passage un "Suivez-moi!" qui en d'autres circonstances lui aurait bien valu mon poing dans sa décidément sale gueule. Mais, tu vois, nous sommes entre gentlemen!***
Moi, tu sais combien je raffole de l'insolite? Eh bien là je suis servi, parole! Comme je ne regrette pas d'être venu! Comme j'aurais perdu à ne pas avoir connu ça! Et comme la vie vaut d'être vécue dans ces moments-là!
Ca, c'est le laboratoire de tests où bosse Tratair. Imagine un local assez vaste (mais pas trop), aux murs blancs, au sol carrelé, vivement éclairé par une bardée de rampes de tubes fluo; dans l'espace central, vingt chiottes sont disposés selon une grille 5x4. Sur les chiottes, vingt personnes, de tous sexes, tous âges et toutes conditions physique et sociale, défèquent avec application; de la lecture est mise est leur disposion, sans doute pour les aider à s'abstraire de la promiscuité imposée, peu propice à de serreines évacuations. Quatre types en blouses blanches, portant des masque de protection style chirurgien en opération, circulent parmi les chieurs; dès que l'un d'eux a achevé son émission, un blousé en prélève un échantillon et l'introduit dans un des appareils pétafino-médicaux ultra-modernes situés le long d'une paroi du local.
Voyant ma fascination, le directeur ne peut se retenir de me prendre à partie:
-Ce laboratoire est pour le moment unique en France, commissaire. Je comprends votre surprise: c'est tout simplement formidable, n'est-ce pas?
-Le mot est faible, monsieur le directeur: c'est prodigieux! De grâce, commentez-moi ce spectacle, je me meurs de curiosité! Qui sont ces gens, que font ces quatre infirmiers, à quoi servent ces appareils?...
Du coup le voilà tout joyce, césarin. Parler de son bébé, tu parles s'il est partant!
-Vous voyez-là les "donneurs" que nous recrutons par petites annonces; ils attendent dans une salle adjacente au laboratoire jusqu'à ce qu'on les appelle, pour remplacer un donneur délesté; ainsi nous avons en permanence vingt donneurs en action.
-Fascinant!
-N'est-ce pas. Les techniciens-testeurs, que vous appeliez des infirmiers, analysent des échantillons des selles après l'émission, à l'aide d'un merdo-spectrographe, appareil que vous voyez contre le mur; en outre, sont entrées en mémoire le nombre de parties constituant la selle, leur diamètre et leur longueur. Cela pour caractériser exactement la merde qui sera récurée, comprenez-vous? Sinon le test de la balayette n'a pas de valeur scientifique.
-C'est l'évidence. Je suppose que le brossage se fait lui-même dans des conditions standardisée?
Coup d'oeil d'agréable surprise du dirlo:
-Effectivement, commissaire, je ne vous soupçonnais pas cette connaissance de la chose expérimentale. Tenez, vous allez voir un de nos techniciens à l'oeuvre; il a analysé la merde de la grosse dame qui vient de partir, à présent il va passer au brossage. Il tire la chasse, attend que l'eau de la cuvette soit stabilisée, comme le fait l'utilisateur moyen; et à présent, regardez: le brossage se fait concentriquement, en partant du haut de la cuvette et en décrivant une spirale jusqu'au fond, cela en six pas. L'opération est répétée jusqu'à nettoyage complet de la cuvette.
-Et le crititère significatif est...?
-...Le nombre de fois que l'opération doit être répétée, précisément. C'est lui qui nous dira si la balayette est bonne, compte tenu des coefficients correcteurs induits par la nature, le degré de fragmentation et le diamètre de la selle émise, bien entendu.
-Bien entendu. Tout cela est d'une rigueur des plus réconfortante, monsieur le directeur; puis-je toutefois m'autoriser une remarque?
-????
-Vos donneurs ne sont-ils pas nécessairement soit des chômeurs, soit des femmes au foyer, soit des retraités, soit des "essedéèfes", comme on dit puis, pour pouvoir être ainsi présents à toute heure de la journée? Il vous manquerait donc, pour avoir un échantillonnage de merdes pleinement représentatif de la moyenne nationale, des émissions en provenance de la population dite active? Dans la mesure où la merde d'actif présente des particularités statistiquement significatives, bien entendu.
Il est un brin soufflé, l'autre busard. Qu'un poulet vienne lui démonter le protocole, comme ça, en pleine enquête, il en revient pas. Il se marre d'étonnement, ce noeud!
-Vous avez raté votre vocation, commissaire! il exclame. Une telle analyse, en si peu de temps...Mais rassurez-vous: la rigueur du protocole est sauve. Pour les tests sur merdes d'actifs, nous déléguons nos techniciens à domicile, avec accord préalable des donneurs évidemment. Le brossage est fait sur place, et les échantillons sont ramenés ici pour analyse. Vous voyez, nous tâchons de penser à tout!
On se tait un brin. C'est fascinant, tous ces gens chiant en rang d'oignon! Et ce silence, juste troué de quelques "plouf!" périodiques et du menu bruit de brossage des techniciens à l'oeuvre. T'imagine la scène, Arsène? Faudra que j'en parle à Yves Robert, sur grand écran ça ferait un tabac du feu de Dieu! Avec Jean Rochefor, ou Pierre Richard, en chieur principal! Oui, oui, je vais lui en parler!
-Ca va être l'heure de la pause, me dit le démerdeur en chef; vous allez pouvoir interroger M.Tratair, c'est le blond, là, qui raccompagne un donneur. Faites ça discrètement, autant que possible, n'est-ce pas?
Ca lui fend le coeur de m'abandonner son brosseur d'élite, au dirluche, une taupe aveugle s'en apercevrait. Je lui assure que je mènerai l'affaire en finesse jusqu'à preuve qu'il ait trempé dans l'assassinat de Bernard Chieur; il m'en sait gré, et m'indique un local où je pourrai discuter tranquillement avec Tratair; puis il se casse, plus soucieux qu'un champ de soucis sous les cieux (sous l'essieu). A nous deux, Tratair!***
Deuxième extrait
Il renaude vilain, l'Obèse, comme quoi c'est pas humain de lui avorter le coït de cette façon, que c'est un coup à lui nazer le glandulaire pour le restant de ses jours, qu'en plus au prix où elle est, la Ginette, il me dit pas, mais merde! Je le laisse gueuler sans plus m'y intéresser; il a beau dire, c'est un poulet dans l'âme et il ne fera jamais passer sa libido avant une enquête. Je sais qu'il est déjà en train se ressaper, tout comme moi. Qu'il va cavaler jusqu'à l'agence Avis du coin, comme je le fais en finissant d'enfiler ma veste. Que lui aussi décarera en trombe, sous le regard en trou de pine réprobateur du responsable d'agence. Qu'il se frayera hardiment un chemin à travers la circulation dense de Tokyo tout en se repérant sur un plan de la ville. Qu'il saura éviter les piétons comme je le fais de cette vieillarde nattée et chaussée de ces sabots nipons si impratiques que-franchement-on-se-demande-mais-bon. Qu'il arrivera, à mon instar, à pied d'oeuvre et à temps pour assister à la sortie de Tratair.
Le regroupement se déroule impec. La rue Dukû fait la jonction entre les avenues Fign' Dé et Hiroshima-Mon-Amour, perpendiculairement à elles, façon barreau d'échelle. En conséquence j'adopte la formation suivante: Mathias continue à péter là où il est, Béru largue sa pompe, me rejoint dans la mienne et nous nous postons à l'angle de l'avenue Hiroshima et de la rue Dukû, de façon à n'être pas visible depuis icelle. Quand Mathias nous avertira de la sortie de Tratair, Béru quittera ma pompe et ira à sa rencontre; je m'engagerai dans la rue à sa suite, de façon à arriver en même temps que lui à la hauteur de Tratair. A ce moment Béru l'alpaguera, le fourera dans la guinde et on mettra les bouts. A l'extrémité de la rue Pinuche bloquera les poursuivants s'il y en a; sinon, dispersion et rencard à l'hôtel.
En un quart d'heure tout est en place. Nous attendons le signal du Rouillé. J'ai les nerfs à cran, espère; ce genre de combine peut déboucher sur tout et n'importe quoi, surtout avec des clients comme Tratair. J'en fais la leçon à Béru:
-Gaffe-toi de lui à mort, Gros. A côté de cézigue une panthère en rut a l'air aussi vive qu'une moule marinière! Si tu lui laisses un centième de seconde de flottement, Dieu sait ce qu'il est capable de trouver pour nous envoyer le bonjour!
-T'en fais pas, Tonio, répond le Rassurant. Ton mec, j'le situe coriace comme un' anguille: le genre savonnette à haute-tension qu't'as pas assez de douze paluches pou' l'alapaguer. Soite. Mais les n'anguilles ça me connait, j'te prille d' me croivre; fais confiance à tonton Béru et tu vas voir comment j'vais lu parler du pays, à ton Guy l'Eclair de mes deux!
M'ouais. Il a beau dire, le Mamaouth, je me sens vachement nimbus dans mes groles. Avec lui je peux m'attendre à tout: qu'il cueille Tratair comme à la parade ou qu'il glisse sur une merde au moment de le choper. J'aurais préféré m'en occuper, moi qui connait l'oiseau, mais Tratair me retapisserait à deux cent mètres, et alors...Non, je dois faire confiance à Gradube, en espérant qu'il sera dans un jour de forme.
Nous attendons depuis une demie-heure environ quand nous parvient l'appel de Mathias; chose marrante, il chuchotte, bien qu'étant enfermé dans sa bagnole à cinquante mètres de Tratair:
-Ici Mathias, souffle-t-il. Notre client vient de sortir!
Enfin! Je me paie une décharge d'adrénaline pire que tout un bataillon de 1915 partant à l'assaut d'une tranchée boche. L'hypra-mouillance du chasseur qui a repéré sa proie. Ca bouge!
Je fais signe au Mastard. Il me regarde d'un air entendu, renifle deux cents grammes de morve mêlée à trois litres et demi d'air japonais et s'extraie de la voiture. Je le regarde tourner au coin et disparaître, ballotant son gros cul d'une démarche serreine, les mains dans les fouilles. Allez, à Jacques, ta veste! comme il dit si bien ( ou si mal!), le cher Gros.
Maintenant j'attends le deuxième signal du Rouillé, auquel je m'engagerai à la suite de Béru. J'ai le palpitant qui joue un solo de grosse caisse à m'en faire péter les artères, et mes paluches transpirent vilain sur le plastique du volant. J'ai démarré le moteur, je le fais ronfler à vide à coups d'accélérateurs nerveux. Comme tous les hommes d'action, j'ai toujours un putain de trac lorsque tout ne dépend pas de moi!
Enfin, la voix toujours chuchoteuse du Flamboyant:
-A vous, m'sieur le co...Béru et Tra...notre "client"...sont sur votre trottoir, à votre droite.
Allez, Tonio, fini les coulisses, à toi la scène!
Je déhotte en souplesse. Je vais pour enquiller la rue Dukû quand une Mercedes 500 s'y enfile sous mon capot, le moulin hurlant de sur-régime. Je ne l'avais pas vu arriver, ce con, il a bien failli m'emplâtrer le museau!
Le temps que je négocie mon virage, la Mercedes est déjà à cent mètres, toujours moulinant à bloc. Je retapisse Béru, de dos, et, encore loin de lui, la silhouette de Tratair. Brusquement, arrivée à la hauteur de ce dernier la Mercedes pile à mort; dans le même millième de seconde deux types jaillissent d'une tire garée au niveau de laquelle Tratair se trouvait, et lui sautent sur le paletot. Deux missiles! La foudroyance absolue! Tratair n'a pas le temps de compter jusqu'à zéro (mais qui songerait à compter dans un cas pareil? Quelle connerie, la littérature!) qu'il a déjà morflé un maître coup de goumi sur la nuque et les paluches menottées derrière le dos. Trois dixièmes de secondes plus tard tout le monde a embarqué dans la Mercedes qui s'arrache tellement vite que son ombre a du mal à la suivre.
Sur le trottoir Béru en est comme deux ronds de flan, l'air plus con que celui qui viendrait de se torcher l'oignon avec le billet gagnant du loto. Mathias bêle des "Mais?mais?mais?" de sidérance extrème dans le talkie; ce qu'entendant Pinuche s'inquiète: "Ici César. Des problêmes? Allo?"
Et San-Antonio, vous demandez-vous, mes loutes, que fait-il? Que signifie son silence? La stupeur le paralyserait-elle?
Que nenni. San-Antonio s'est accordé un quart de seconde de prise de court. Le temps de se dire qu'une équipe de tordus venait de lui raffler Tratair sous le pif, en appliquant quasiment son propre plan d'action, ce qui passe très bien dans les De Funèseries, mais n'est présentement pas du tout du goût de son amour-propre. Ce tribut payé à sa nature malgré tout humaine, il a ensuite empoigné son talkie-walkie et le voilà qui s'entend beugler, à la limite extrème de l'inarticulé:
-Pinuche-une-Mercedes-grise-va-déboucher-emplâtre-la-absolument!!!!!!!
Le temps de finir ma phrase, la tire annoncée atteind le bout de la rue, derrière laquelle est embusqué le Fossile. A-t-il pigé ce que je lui ai balancé? Sinon c'est foutu, je n'ai pas le temps de le lui répéter. Tout en guettant son intervention je pédale à fond les manettes pour rattraper la Mecedes. Sur les trottoir, de part et d'autre de la rue, Mathias dévoituré et Béru sprintent à ma suite. Les passant s'arrêtent pour contempler ce cirque pas banal: deux chignoles bourrant à s'en désintégrer les soupapes et deux occidentaux, un obèse dépenaillé et un girophare ambulant, cavalant derrière plus frénétiquement que les Anglais de Singapour devant les cyclistes de l'Empereur en 42; les tomobilistes qui nous croisent se détranchent par leur fenêtre pour nous mieux suivre le numéro, ce qui fait qu'une Honda rentre dans le cul d'une Toyota qui a dû piler pour éviter une Mazda!
Devant moi les feux de stop de la Mercedes s'allument: ces enfoirés vont s'engager sur l'avenue Fign'Dé ! Juste comme je gueule "Pinuche, bordel!!" si fort que le Navrant doit m'entendre hors récepteur, je vois sa tire débouler plein tube et embugner grand veneur l'aile gauche de la "500". Moi je pile à mort à deux centimètres de son gros cul tandis que l'Ancêtre descend de sa pompe en chiquant au catastrophé. Je largue mon carosse en voltige en hurlant au Débris qu'attention, ils tiennent Tratair! Il comprend. Déponne à la volée la portière arrière-gauche de le guinde chleue, chope le niacoué groggy qui lui tombe sous la main, l'arrache de la voiture et l'envoie à dame pour le compte d'un double crochet au bouc. Du grand art! J'ai idée que le sérum du Rouillé lui a foutu un turbo dans le buffet, au Décrépit!
De mon côté j'ai opéré de même avec le deuxième oiseau qui encadrait Tratair; quant au chauffeur, il a morflé le gros du choc et il est pas prêt de nous dire ce qu'il pense de la "Critique de la raison pure"!
Béru et Mathias ont recollé au peloton. La Pine est remonté dans sa caisse et l'a désencastrée de la Mercedes, histoire de préparer notre sortie.
-Rouillé, monte à l'avant avec Pinuche, ordonné-je. Béru, aide-moi à coltiner Tratair.
Nous lui cramponnons chacun un brandillon et traçons vers la bagnole du Crouton. Autour de nous ça commence à s'agglomérer vachement, comme dirait le Gros; faut dire qu'un rodéo de cette ampleur, à part quand Bronson se met à justicier dans la ville, ça se voit pas tous les matins! Avec ça qu'on est européen, en plus, se permettre d'emplafonner de bons nipons et de leur émietter le ratelier! Heureusement c'est tellement dingue que ça doit passer pour le tournage d'un film, mais attends voir que la volaille locale rapplique: m'est avis que Pinuchet aura du mal à se faire passer pour Mel Gibson! Il est plus que temps de les mettre. Je finis de m'installer dans la chignole, encadrant Tratair avec le Gros, lorsque retentit dans des environs dangereusement rapprochés une sirène poulardière; d'ici trente secondes le coin va devenir moins sympa qu'un bain de siège à l'acide sulfurique! On ne plaisante pas avec l'ordre publique, ici.
-Arrache-nous de ce sac à merde, Vieillard! enjois-je au Survolté. Si les flics nous coincent, on se sera réincarné quinze fois quand on sortira du placard!
-Te bile pas, Antoine, rétorque-t-il à travers son ratelier serré par la concentration. C'est pas demain la veille qu' un de ces nabots hépatiques va m' en remontrer au volant d'un carosse. Accrochez-vous les enfants, et gare au roulis!
Ce que disant il opère un largage d'amarres qui nous centrifuge dans nos sièges et s'enfonce dans le flot roulant de l'avenue Fign'Dé. Au passage je zieute la rue Dukû et j'ai le temps d'y voir débouler une BMW 735, tout à fait dans le style de la Mercedes des kidnapeurs. M'est avis qu'on est peut-être sorti de la mouise, mais qu'on en a encore un chouette paquet accroché au semelles!
-Les roycos nous collent? me demande Béru en voyant ma mine soucieuse.
-J'ai peur que ce soit plutôt les petits copains des trois citrons de la Mercedes, fais-je sombrement. On va être fixé très vite, de toute façon...
Effectivement, cinq secondes plus tard je vois la BMW gicler de la rue Dukû sans égard pour la foule groupée autour de la Mercedes défoncée. Son pilote négocie un virage sur une roue et demie, manque de provoquer un carambolage en comparaison duquel celui des "Blues Brothers" eût passé pour un hymne à la sécurité routière, s'aligne sur l'avenue et ouvre grand la manette des gaz. Avec ce qu'il se trimballe comme cavalerie sous le capot, je ne nous donne pas deux minutes avant qu'il nous renifle le train!
-Cette BMW, tu crois que c'est eux, Antoine? demande La Pine qui, tout en jouant les Jean-Claude Killy dans le trafic, n'a rien perdu de ce qui se passait derrière.
-Si c'est pas eux c'est leurs cousins germains, grondé-je. Et pour les semer avec notre brouette surchargée, on peut toujours se l'arrondir à la gomme abrasive!
-Surtout que le gus qui tient le guidon de leur bolide a pas dû dégotter son permis dans un Kinder-Surprise, aggrave le Dodu qui suit les évolutions de nos poursuivants. L'père Fangio s'en chierait dessus si y pourrait mater c'coup d'volant!
"On peut s'préparer pour l'abordage, les copains!" conclue-t-il sans enthousiasme.
-Mais nous n'avons même pas d'armes! gémit Mathias tout en se cramponnant consécutivement aux embardées de Pinuche.
-Ma parole, gouaille ce dernier, tu bédoles dans ton grimpant ou quoi, Rouillé? D'abord ces macaques ne nous tiennent pas encore; ensuite, pendant que j'époussetais les dominos de l'autre face de lune, tout à l'heure, je l'ai soulagé de son presse-purée!
"Il est dans ma fouille droite, Tonio: c'est toi le meilleur tireur d'entre nous.", reprend-il à mon intention.
Dis donc, je sais pas si t'as remarqué, mais y'a quelque chose de changé chez le vénérable, non? Ce langage coloré, cette causticité, cet oeil pétillant! C'était pas prévu dans les effets du sérum, ça. On déborde largement le simple regain de tonus! Y'aurait comme des effets secondaires hors-programme à ce qu'on dirait! Note que pour l'instant ça va dans le bon sens, mais gare au retour de bâton!
Je raffle le soufflant révélé par l'Altéré. Le chargeur contient cinq dragées, ce qui serait peu pour un baptême, mais sera suffisant pour assurer un brin de causette au cas où.
-Tu peux sortir les appéritifs, annonce Béru, toujours à la vigie: les v'là!
Je me retourne. Effectivement, la BMW nous colle à présent au dur. Je peux distinguer quatre occupants dont le chauffeur; tous portent des lunettes de soleil, et rien qu'à voir leurs frimes on se sent déjà passer le goût des suchis. Ces affreux-là, on va pas s'en débarasser à coup de plumeau, j'en ai bien peur!
-Accrochez-vous! glapit soudain le Miraculé. Et d'accompagner sa goualante d'un brusque coup de volant à droite qui nous propulse dans une rue de traverse. Il gaze furieusement, traçant sa route à coups d'avertisseur sonore et de volant savament ajustés. Mais la BMW est toujours après nos miches. Merde, ils ont réquisitionné Hubert Auriol ou quoi, ces marsouins? A moins de les praliner, je ne nous accorde aucune chance de les décoller.
-Bon, on peut continuer comme ça jusqu'à la Saint Troû, ces gars-là ne sont pas prêts de nous lâcher le pot d'échappement, dis-je. Pinuche, tu vas freiner à mort à mon signal; ils vont nous enfoncer le fion, je les praline et tu repars. Ok?
-Trop tard les mecs! vagit Béru. Y'en a un qui vient d'se foutre à sa f'nêt' av'c une arquebuse à faire chialer le porte-avions Foch! C'est eux qui va nous allumer, et j'vous annonce le feu d'bengale du siècle!
-Il y a une rue à droite, flégmatise le Fripé. Cramponnez-vous, je ne vais pas ralentir sinon ils vont nous seringuer comme à la parade.
Et en effet il ne ralentit pas, César. Il braque à droite toute, la tire obéit mais se paie une méchante embardée du cul que l'énergique contre-braquage du Vénérable ne peut entièrement rectifier. Le train de la bagnole percute un poteau à la con qui se trouvait à l'angle des deux rues; sous la violence du choc, la portière côté Béru s'ouvre et celui-ci est proprement éjecté du véhicule. Calamitas! Je hurle à La Pine de stopper, mais il a déjà parcouru une vingtaine de mètres; derrière la BMW vient de foirer son virage et d'emplâtrer le mur à cinquante centimètres du Gros, qui gît assomé sur le trottoir.
-Marche arrière, Pinuche, beuglé-je. Vite! Viiiiiite!!!!
César décarre en trombe à reculon. Il n'a pas fait cinq mètres que trois gaziers giclent de la BMW et se mettent à nous arroser féroce. La lunette arrière éclate, puis le pare-brise, et les gnons pleuvent sur la carrosserie comme grêle sur vignoble. J'essaie de riposter, mais autant pisser à contre-vent dans le Sirroco! C'est un vrai déluge qui s'abat sur notre bagnole! Sans attendre mon ordre, Pinuche est repartit plein pot en avant, sur trois pneus car l'un d'eux a morflé, à l'arrière. Un des arquebusiers essaie de nous courser, mais celui-là a droit à deux valdas dans la caisse à horloge; du coup les autres continuent leur reconstitution de Pearl Harbour à distance, abrités derrière leur guinde. Tant bien que mal, mais plutôt mal que bien, nous atteignons l'extrémité de la rue et nous abritons derrière l'angle d'un bâtiment d'habitation.
Je risque un oeil sur nos arrières. Deux flingueurs cavalent à notre poursuite, sans se soucier des beuglantes poussées par les habitants du coin depuis leurs fenêtres. Un vieux melon surgit de l'entrée d'un immeuble; il allait acheter des piles pour son appareil acoustique, qui pour le moment lui permettrait tout juste de percevoir le crash d'une navette spatiale sur le pâté de maisons, alors tu parles s'il ignore tout de la fusillade. Le flingueur le plus avancé le voit et lui balance une petite giclée, sans s'arrêter. Le vieux bloque la sauce en plein buffet et s'écroule mollement, sans aucun bruit, qu'on dirait un manequin de chiffon. Tu peux me dire à quoi ça l'avance, l'autre pourriture, d'avoir rétamé ce pauvre vioque? C'est bien pour dire d'être une déguelerie d'ordure, non? Et il en sourit, ce sale petit tas de merde! Mais pas longtemps: comme à l'entraînement, je me désembusque, envoie le potage et me rembusque, juste le temps de voir exploser le haut de sa gueule de raie. Son pote, merde alors, s'attendait pas à une contre-attaque! S' imaginait qu'on se traînait toujours dans notre écumoire à roulettes, comme du gibier blessé. Là il vient de piger que justement le gibier n'est jamais aussi dangereux que quand il est blessé. Et puis dis: il a affaire à San-Antonio, non? Bon. Faudrait quand même voir à pas trop déconner non plus. Il bat en retraite fissa, le frère Lajaunisse, en arrosant de ci, de là, pour se couvrir la débandade, puis il se planque avec son dernier complice derrière leur bagnole.
Bon, mais et maintenant? Je ne vais pas jouer la Charge Héroïque face à ces deux artilleurs retranchés avec deux malheureuses pralines en magasin! Et mon Béru qui gît toujours, bon gros cachalot échoué sur ce triste bitume. J'enrage de ne rien pouvoir tenter pour le tirer de là. Et les flics qui vont bientôt radiner!Un jour de plus sous un grand ciel gris. Toujours pas de nouvelles d'elle. Le temps qui passe, efface peu à peu les traits de son visage. Je ne parviens plus à me la représenter clairement. Il est vrai qu'avec les pilules que me donne à avaler l'infirmière chaque matin, je commence même à penser que tout cela n'a jamais eu lieu. Cet abrutissement chimique a toutefois des effets positifs sur mon organisme : je suis de nouveau moi-même.
La première fois qu'elle m'est apparue, c'était chez le boucher. Même la plus désirable des femmes ne peut négliger de veiller à sa propre subsistance en s'alimentant correctement. C'était la cliente suivante. L'odeur de la petite saucisse mélangée à celle de l'andouillette ne faisait pas du lieu l'endroit le plus romantique de la ville mais pouvait contribuer à démontrer que les belles rencontres ne se passent pas toujours à l'ombre d'un cocotier sur une plage au Brésil. Elle était vêtue d'un manteau gris et chaussée de nu-pieds, un style un peu années cinquante, genre Kim Novak dans " Sueurs Froides ". Mystérieuse, au regard fuyant, elle m'avait pourtant fait, ce jour-là, un sourire des plus prometteurs. Je n'avais pas eu d'autre possibilité que de succomber à son charme. Je m'étais volontairement laissé piéger et envoûter. Son nom hitchcockien m'avait conforté dans l'idée que ce n'était décidément pas le genre de filles qu'on croise tous les jours au détour d'une rue. Marny fréquentait le quartier depuis quelques jours. En bonne carnivore qu'elle était, elle achetait de la viande chez l'un des artisans les plus réputés de la ville où je me rendais souvent du fait de sa proximité avec mon appartement. Je ne l'avais jamais vu auparavant, du moins avec cette apparence là. C'est à la suite de cette furtive rencontre que j'avais décidé d'en savoir un peu plus sur cette gracieuse inconnue. Je commençai par de brèves filatures en la suivant discrètement jusqu'à son domicile. Ma première surprise fut de m'apercevoir qu'elle habitait quasiment de l'autre côté de la ville. Ce commerçant était-il si réputé que l'on allait jusqu'à se déplacer de très loin pour acheter son savoir faire ? Je n'aurais su dire.
De part son attitude et ses habitudes, j'en déduisis qu'elle ne s'était pas aperçue que je la suivais. La seule fois où elle se retourna, ce fut lorsqu'un automobiliste freina brusquement sur la chaussée glissante. J'eus juste le temps de rentrer dans un magasin.
Je la suivais depuis quinze jours et commençais à définir sa journée type sans pour autant la connaître. Il me manquait sa voix. Quelle voix pouvait-elle avoir ? Je n'osais plus rentrer chez le boucher quand elle y était. Savait-elle que je l'observais ?
Depuis deux jours, elle avait changé de coupe de cheveux et je la sentais plus joyeuse. Un homme était apparu à ses côtés quand elle descendait du bus. Qui était ce ringard ? Le genre minet des beaux arts, moitié artiste, moitié con, un fanatique de la coupe de cheveux bidon et un semblant d'intelligence dans le regard quand il se grattait le postérieur. Il portait à son bras une grande pochette à élastique où il glissait les quelques œuvres, sûrement médiocres, qu'il avait créées. Il avait dû la repérer dans le bus, entre deux passages de mains dans les cheveux. Il l'avait vue, assise au fond, en train de regarder dehors avec cette mélancolie et cette tristesse qu'elle avait parfois. Ses cheveux blonds étaient attachés en chignon et laissaient une mèche ou deux tomber sur son visage pour mieux la servir et la rendre plus belle encore qu'elle n'était déjà. Il avait dû lui dire un truc comme : " une charmante demoiselle comme vous et personne à ses côtés, mais que Dieu peut parfois être dur ! ". Oui, un truc stupide comme ça, et elle, pour ne pas faire d'histoire avait souri à celui que j'avais baptisé Picavo, mélange de Picasso et " veau ".
Ils avaient fait connaissance depuis maintenant dix jours, et se découvraient au rythme des ouvertures de portes du bus qui laissaient entrer les usagers. Je vous avoue qu'à ce moment-là, j'en voulais à Marny de parler à ce crétin.
N'avait-elle pas vu que derrière ce physique d'apollon, se cachait un beau parleur sans avenir ? Le culte du prince charmant et de la belle princesse l'avait bercée depuis sa plus tendre enfance et elle y croyait dur comme fer. Elle devait penser que même s'il n'était pas le prince tant espéré, il ferait l'affaire pour un temps.
Combien de mois à attendre avant de pouvoir la conquérir ? Parce qu'en plus elle est fidèle, Marny ! Bien la seule à l'être dans cette histoire. L'artiste, lui, changeait souvent de bus, il passait plus de temps à faire le minet suicidaire auprès des filles que devant une toile ou un livre. Je l'avais croisé plusieurs fois au parc " Saint Judas " avec différentes filles. Ils étaient parfois couchés dans l'herbe sur une couverture qu'il amenait dans son sac. Ce grand bout de chiffon témoignait, avec le nombre impressionnant de cheveux accrochés dans ses mailles, de ses nombreuses conquêtes. Je n'avais qu'une chose à faire, démontrer à Marny que ce Stakhanoviste de la baise ne valait pas plus que mon voisin du dessus quand il éclate une pute à coups de cendrier un soir d'orage. La lettre anonyme me paraissait le moyen le plus efficace de balancer ce parasite. J'avais même pensé à le prendre en photo avec mon appareil numérique et de retoucher la photo en lui collant dans les bras une " bimbo " trouvée sur un site porno. Après réflexion et beaucoup de fainéantise, je décidai de ne rien dévoiler de ses agissements et d'attendre Marny à son arrêt de bus pour lui révéler mes sentiments. Enfin, je la prendrais dans mes bras en la serrant très fort et l'embrasserais à n'en plus finir jusqu'à ce que mort s'en suive. Elle me regarderait avec ses yeux de princesse impératrice et mes jambes trembleraient. Mon trouble serait tel qu'aucun son ne parviendrait à sortir de ma bouche. La tâche était rude mais faisable.
C'était un jour de printemps mais aussi un jour de grève pour les chauffeurs de bus. Ma bonne étoile, comme à son habitude, n'était pas au rendez vous que je lui avais fixé et m'avait une fois de plus, laissé seul avec mon destin. Le bus avait pris des allures d'ennemi et je le traquai à l'horizon tel un soldat français guettant l'armée allemande dans un des bunkers de la ligne Maginot. Il arriva avec un quart d'heure de retard. Marny descendit mais prit la direction inverse. Elle était seule et vêtue de son manteau fétiche et de ses nu-pieds vernis noirs. Comme d'habitude, je la suivis, mais, cette fois-ci, en accélérant le pas afin de la rattraper. J'étais maintenant à trois mètres d'elle et commençais à respirer une odeur de vanille mêlée à celle du café. Pour la première fois depuis un mois je découvrais son parfum. Elle devenait réelle, ce n'était plus l'icône qui m'avait tant fait rêver, elle devenait palpable et humaine. A un mètre d'elle, je levai la main et la posai sur son épaule. Marny sursauta, se retourna et me regarda.
Faisons une pause sur cet instant pour en décortiquer les tenants et les aboutissants. Plantons le décor : Marny est face à moi, la caméra sur son visage. Derrière elle, la rue et ses badauds. Une deuxième caméra s'attarde sur mon visage. Derrière moi le bus remonte la rue ensoleillée. Un clochard arrive et nous demande quelques pièces. Je lui donne mes derniers louis d'or, il me fait une révérence et s'en va. Un deuxième arrive et me demande à son tour de l'argent. N'ayant plus rien à lui donner, je l'encourage vivement à aller casser la gueule à son collègue : il trouvera dans sa poche intérieure gauche, au fond de son porte monnaie troué les quelques pièces offertes. La caméra revient sur moi et ce n'est plus le bus que l'on voit en arrière-plan mais les deux clochards en train de se battre ! Marny ne bouge toujours pas, elle est figée par mon regard et mon haleine fétide.
Je me présente : " Hugo, amateur de grosses poitrines fumées, j'en achète à la boucherie où je vous ai croisée, il y a de ça un mois !". Elle sourit. Encore craintive, et me dit :
- En effet, j'y vais de temps en temps. J'aime le rouge de la viande et me laisse souvent tenter par une ou deux saucisses.
Sa voix était magnifiquement douce et sensuelle. Je n'avais pas imaginé une voix si envoûtante. Ne sachant plus quoi dire, j'improvisai :
- Ca va peut-être vous paraître incroyable mais figurez-vous qu'on a un ami en commun.
- Tiens donc, qui est-ce ?
- Euh… eh bien, Picavo…
- Qui ça ?
- Ah ! C'est le surnom que je lui ai donné, je vous mets sur la piste, il est artiste…
- Ah ! Ca y est ! Tristan ! Oui bien sur, vous êtes vous-même artiste j'imagine ?
- Oh ! Eh bien, il m'arrive parfois de faire des dessins dans la purée quand j'en ai dans mon assiette, des petits trucs comme ça.
- C'est drôle, il ne m'a jamais parlé de vous.
- C'est sûrement parce qu'il a honte, mon ancien métier, c'était facteur.
- Oh mon dieu ! Je comprends mieux, quel métier de merde !
- Pardon ?!?
- Je plaisante, j'aime rire c'est tout. Hihihi…
J'étais perplexe.
- Euh… Pour en revenir à mon ancien métier, ils m'ont licencié, j'étais allergique à la colle du timbre. Du coup j'avais continuellement des boutons sur la langue ce qui m'empêchait de manger correctement.
- Ca devait être très désagréable.
- Oui, un peu. Depuis que j'ai arrêté, ça va beaucoup mieux. Sinon, on pourrait peut-être aller boire un verre quelque part un de ces jours ? Demain, ça vous convient ? Ou bien après demain ? Ou sinon la semaine prochaine ?
- Pourquoi pas ? Demain je ne travaille pas. M. Fernand, mon patron, m'a donné la journée. C'est calme en ce moment au niveau des commandes.Marny travaillait dans une manufacture de tabac, elle était secrétaire et se fâchait régulièrement avec son chef, autoritaire et incapable de maîtriser ses pulsions sadiques et sexuelles envers elle.
Elle me décrivit M. Fernand comme un homme d'une cinquantaine d'années, le visage continuellement moite et bouffi par la gourmandise. Il avait un début de calvitie sur la tête et dans le cerveau. Il ne parlait pas, il dégueulait les mots de ses lèvres violettes et les seules fois où il voulait être drôle, c'était pour être vulgaire. Né d'un père absent et d'une mère pondeuse, il avait eu deux options dans la vie : ou devenir un violeur sadique, ou travailler. La peur du pénitencier l'ayant emporté, il avait décidé de travailler. Toutefois, il se faisait de temps en temps plaisir en maltraitant des prostituées qu'il payait un peu plus cher pour qu'elles ne se plaignent pas à leur maquereau. Marny l'appelait le bousier. Elle ne pensait qu'à une chose, partir le plus vite possible de là. C'était pas le boulot en lui-même qui la gênait (après tout, être là ou ailleurs, peu importait), c'était ce vieux dégueulasse qui la hantait.- Vous connaissez la place des Morts à côté de la rue des Chrysanthèmes, en face du traiteur près de l'avenue Guillotin ?
- Oui.
- 14 heures sous la statue de la Faucheuse.
- Très bien. J'aime beaucoup cet endroit. Il est calme et reposant, j'y resterais une éternité ! C'est dommage, Tristan ne pourra être des nôtres. Il est en déplacement à Vesoul pour une exposition.
- Ah d'accord, toujours en vadrouille ce sacré Tristan ! Euh …j'aimerais que vous ne lui parliez pas de moi, nous lui ferons la surprise ensemble si vous le permettez. Il aime les surprises (ce con).
- Entendu. A demain !
Elle partit sans se retourner. Pourquoi d'ailleurs aurait-elle dû se retourner ? Il n' y a que dans les films qu'elles se retournent. C'est pourtant ce qu'elle fit. Elle marcha à reculons sur deux mètres en faisant des sourires niais et se remit à marcher normalement pour s'encastrer dans un panneau de signalisation et terminer sur la chaussée écrasée par un bus. Hugo, réveille-toi bon sang ! Encore ces hallucinations !
J'avais menti à notre première rencontre, ça promettait pour la suite. Je rentrais paisiblement à l'ombre des bâtiments et des arbres de mon quartier. Je pensais déjà à la suite. Une boule s'était formée dans mon ventre, le trac me rongeait de l'intérieur. Je décidai de fêter ce rendez-vous en allant boire une bonne bière dans un café branché où seuls les " demis " ne sont pas regardés de haut en bas mais directement ingérés en deux ou trois gorgées.
J'y retrouvai mes chers camarades déjà bien entamés par la chaleur et la bêtise du quatrième verre. Ils me trouvèrent un peu pâle et me commandèrent un verre de bourgogne aligoté très frais. Je m'empressai de le boire. Au bout d'une heure, j'avais rattrapé mon retard sur eux et un sentiment de bien-être profond m'envahit quand je repensai à Marny. Certes, l'alcool contribuait beaucoup à me donner l'illusion du bonheur et la joie de vivre. J'en avais conscience mais n'avais à aucun moment envisagé d'arrêter de côtoyer cet ami liquide.
A moitié ivre, je décidai de rentrer, déambulant dans les rues avec une haleine de cheminot, quand soudain je m'aperçus que je n'étais pas sur le bon rail. En effet, j'étais arrivé place des Morts, le lieu de rendez-vous du lendemain.
Il était 22h30 à ma montre, j'étais un peu en avance. Entre temps, mon portable avait sonné : c'était Ilgue, une Suédoise à forte poitrine que j'avais rencontrée au " Termine-toi ici ", un petit café qui fait l'angle avec la rue des Anes. Elle m'avait laissé un message sulfureux avec son petit accent moitié nordique moitié français. L'alcool agissant, je mis un quart d'heure pour comprendre le message : elle était seule dans le cagibi qui lui servait de chambre d'étudiant et aimerait que je passe la voir pour qu'on parle de l'extermination des baleines dans la mer du nord, à l'ouest de Bergen en Norvège. C'était de cette façon que j'avais attiré son attention dans un bar. Je l'avais entendue parler à sa copine française de ce grave problème écologique et j'étais allé la voir une demi-heure plus tard, la larme à l'œil, en me présentant comme un militant Greenpeace désespéré par les ravages de l'homme sur notre écosystème. Elle avait adoré mes conneries et moi ses énormes seins. Le pacte avait été conclu quand je lui avais discrètement glissé mon numéro de téléphone pour qu'on reparle de tout ça, allongés de préférence sur un lit.
Je consultai mon répertoire et la rappelai illico presto, j'avais vraiment envie de parler de baleines, nu avec un verre de whisky sur son lit ! Ilgue habitait dans ce genre de bâtiment sordide, moitié H.L.M., moitié cabane, où l'on entasse les étudiants dans de minuscules petites pièces sans douche ni cuisine avec les commodités sur le palier. Troisième étage, porte F. Je croisai dans les escaliers de très belles filles de différentes couleurs de peau avec des sourires étonnants de sincérité. Que c'est encore naïf et plein de bonne volonté à vingt ans ! Les escaliers étant en colimaçon, je faillis vomir à plusieurs reprises sur ces gentilles demoiselles. Me concentrant sur mon chemin, j'arrivai péniblement au troisième étage. Je fis un effort surhumain pour frapper, lourdement, à la porte qui s'ouvrit. Ilgue était assise à son bureau, plongée dans une bande dessinée, les Schtroumpfs ou Titof, je ne sais plus trop laquelle des deux, mais je me souviens avoir vomi dessus une heure plus tard. Elle était vêtue d'un jean serré, le buste moulé par un chemisier en viscose rouge fermé par trois petits boutons prêts à exploser au premier tremblement de terre. L'échancrure laissait entrevoir deux énormes montagnes séparées par une vallée où coulait un parfum sensuel. Troublé par ce paysage vallonné, je cherchai désespérément une chaise pour en faire un premier croquis et éventuellement un tableau. Elle ne s'était pas encore aperçue de mon haleine de policier en fin de carrière et me proposa une infusion. Comment devais-je le prendre ? Enfin quoi, une infusion ! Elle n'avait qu'à me filer une dose de calmants que je m'injecterais directement dans les veines, ça irait plus vite si elle voulait que je dorme. J'acceptai quand même son infusion dans une tasse en plastique jaunie par le temps et me laissai tenter par un bretzel mou sur sa table de nuit. Sa blondeur et sa sensualité parvinrent à me faire oublier cette ambiance pourrie. J'en oubliai les murs et m'attardai à observer sa bouche pulpeuse qui cachait une dentition des plus remarquables. Je repris mes esprits et entamai la discussion sur ces malheureux cachalots. Il fallait de toute façon passer par là pour la séduire et lui montrer que je préférais toucher les baleines à bosse plutôt que sa poitrine généreuse. Je parvins au bout d'une demi-heure à nous sortir du sujet et à en aborder un plus intéressant. Avait-elle un petit ami, là-bas en Suède ? Savait-elle que j'étais célibataire et que j'avais beaucoup d'humour ? Elle n'était pas insensible à mes allusions et le jeu de la séduction pouvait commencer, j'en avais tissé la toile. Combien de temps mettrait-elle à tomber dedans ? Pas trop, je l'espérais. L'alcool avait fait des ravages sur ma répartie et l'infusion attaquait mon cerveau. Avant que ma libido soit complètement endormie, je décidai de tenter le tout pour le tout avec ma fameuse technique de drague. Je lui avouai mon attirance pour elle avec une timidité feinte afin de ne pas lui montrer que j'étais dans la position du mâle dominant. Je lui demandai ce qu'elle en pensait. Je connaissais déjà la réponse grâce à mon instinct de prédateur. Je n'avais donc plus qu'à me pencher légèrement pour lui laisser faire la moitié du parcours et l'embrassai délicatement sur sa bouche pulpeuse. Et bien sûr, comme toutes les Suédoises que j'avais rencontrées, pas moyen d'y mettre la langue ! Elle avait bien raison de ne pas la mettre, l'odeur de vinasse mélangée au bretzel et à l'infusion avait eu raison de ma bouche.
Le baiser n'était qu'une première étape. En bon alpiniste que j'étais, je m'attaquai donc à la face nord d'un de ses seins : trois minutes de montée voluptueuse et le bonheur de découvrir au sommet un deuxième sein identique ! Vint le moment où elle me dit " tou as des prailservatifs, mein darling, moi jé pas ". A cet instant, tout s'arrêta et se mit à tourner autour de moi. Je ne sais pour quelle raison, c'est à ce moment-là que toute ma soirée remonta dans l'œsophage. J'aperçus la bande dessinée des Schtroumpfs à côté de celle de Titof, je choisis celle qui me plaisait le moins et lâchai tout ce que je pus dessus afin d'éviter le lit et la pauvre Ilgue. Je courus aux toilettes m'effondrer sur la cuvette pendant une bonne demi-heure. Ilgue avait eu le temps de ramasser les derniers bouts dans la chambre et m'attendait, impassible, sur le lit. J'essayai de me relever pour aller dans la chambre, en vain. Ne me voyant pas revenir, elle entra dans la salle de bain et me traîna jusqu'au lit. Elle avait mis son peignoir Simpsons et écoutait le dernier Pascal Obispo, bon exemple de la pauvreté de la musique française. Je partageai son lit une place avec elle et m'endormis à moitié habillé en cinq secondes. Elle passa sa première nuit avec moi, mes ronflements et mon haleine nauséabonde. Je pris mes aises durant la nuit et l'entendis tomber vers six heures du matin quand elle se cogna contre le bureau : une nuit de rêve avec votre serviteur !
L'alarme nous réveilla à neuf heure. Ilgue devait aller à la fac et moi je devais dégager. Un mal de tête lancinant m'empêchait d'être des plus agréables. Elle partit prendre sa douche sur le palier. Je restai seul dans cette chambre, scotchant sur les photos accrochées au mur : ses parents, son chien et un cheval. Je tentai de me lever afin de chercher dans les tiroirs de son bureau des cachets d'aspirine, et là, coup de théâtre, une douzaine de préservatifs emballés, prêts à l'emploi, criaient depuis hier soir leur désarroi de n'avoir pas été entendus. Pourquoi m'avoir dit qu'elle n'en avait pas, la garce ? M'avait-elle posé la question en sachant pertinemment que je n'en avais pas ? Je refermai le tiroir, un peu secoué par la découverte, me chaussai et décidai de partir en lui laissant un mot du genre : " Merci pour la nuit, désolé pour le vomi. Si je passe devant une école primaire, j'essayerai de piquer à un gamin un " Titof " tout propre".Le printemps faisait depuis six jours sa grande rentrée dans le ciel, la ville résonnait de tous ses bruits. Tel un zombie, je rentrai dans mon antre en espérant n'avoir à parler à personne, à part au pharmacien pour demander une boite d'aspirine. J'avais quatre heures pour me préparer et me remettre en forme, je ne devais pas manquer cette opportunité avec Marny. Le programme de notre journée était déjà planifié dans ma tête : une partie de bowling, puis un verre au café PMU du coin, pour terminer au bar routier sur la nationale quatre. Ce bar était très sympa et exclusivement fréquenté par des routiers violeurs et alcooliques. Marny n'aurait qu'à choisir le camion où elle désirait être violée pendant que moi j'encaisserais les passes derrière la remorque.
Après réflexion et une cure de désintoxication aux hallucinogènes, je changeai de programme. Il était maintenant midi et des palpitations se firent sentir dans ma poitrine. Le stress m'assaillait de façon irrégulière, je ne tenais plus en place dans mon appartement. Je décidai de sortir pour manger un repas frugal dans un snack turc. Il se trouvait à l'angle de la rue du Mouton et de la rue Harissa. Il y régnait toujours un calme apparent, la télé était réglée sur une chaîne turque et je scotchai dessus, comme à mon habitude, pendant la préparation de la commande, cherchant à traduire ne serait-ce qu'un mot ou deux pour comprendre ce qu'il en était. L'émission était une copie de programmes occidentaux où des familles viennent parler de leurs malheurs face à un pseudo journaliste larmoyant et compatissant ; celui-ci, en deux temps trois mouvements, changeait d'expression et faisait un grand sourire à la caméra pour envoyer les réclames pendant qu'en arrière plan on séchait les dernières larmes. Dans l'arrière-salle, cinq hommes jouaient aux cartes en fumant des cigarillos. Le tenancier leur servit du thé dans une ravissante théière couleur or. Le visage marqué par le destin qui les avait abandonnés là, ils ne firent même pas attention à moi qui les observais depuis dix minutes.
13h30, Marny n'était plus qu'à une demi-heure, les palpitations recommencèrent de plus belle, je ne finis pas mon repas et me mis en route pour la place des Morts. En chemin, je rencontrai Steven, alcoolique mondain, Patrick de son vrai nom mais il préférait qu'on l'appelle Steven, ça faisait mieux devant les filles, surtout quand elles étaient bêtes. D'une gentillesse à toute épreuve, un peu paumé et infatigablement pas drôle, il avait toujours un calembour puant à raconter suivi d'une blague machiste. La seule façon de s'en débarrasser, c'était de lui parler de sa dernière copine qui s'était défénestrée à la mort de leur chien Rambo, un dogue allemand qui bouffait par jour ce que mange une famille africaine en un mois. Je le laissai repartir la tête basse en lui donnant rendez-vous en fin de soirée au " Finis-toi ici ", bar mi-homo, mi-hétéro.
Encore deux rues et je serais devant elle. J'adoptai la posture du gentleman, genre Rod Taylor dans " Les Oiseaux " d'Hitchcock, celle du confident de ces dames ou du dictateur repenti qui s'excuse d'avoir tué des milliers de gens et qui, pour sa défense, déclare qu'il a tout de même fait installer le chauffage dans les vestiaires des douches des camps de concentration. Marny devait me voir sous mon meilleur jour, joyeux, frivole, gourmand de tout, surtout des bonnes choses. J'avais tout de même omis un détail important : elle sortait avec Picavo, ce pseudo artiste dont je ne connaissais que la silhouette de pianiste au chômage. Je devais l'éloigner de notre couple si parfait. Marny et moi c'était Bonnie & Clyde, Jean Marais et Cocteau, Belle et Sébastien, Coluche et les rediffusions. Je devais trouver un stratagème pour résoudre ce problème. La meilleure façon de le faire disparaître c'était encore de le tuer.
Marny se tenait à une dizaine de mètres de moi. Son teint pâle et son air maussade me firent suspecter une mauvaise humeur matinale. Je n'étais pourtant pas en retard, le clocher venait de sonner quatorze coups. Son regard noir me glaça le sang, mes jambes devinrent lourdes, quelques gouttes de sueur perlèrent sur mon front. L'air s'était radouci. Elle était vêtue d'une robe grise mi-longue, une large ceinture à grosse boucle lui enserrait les hanches et un sac à main en imitation serpent pendait à son bras. Elle sentait ce parfum enivrant qui lui allait si bien. Mes premiers mots furent d'une banalité affligeante :
- Bien dormi ? Les arbres commencent à bourgeonner. Je vois d'ailleurs que ça a commencé chez toi aussi, c'est quoi tous ces boutons sur ton visage ?
Je trouvais ma première blague de la journée très drôle, contrairement à Marny :
- Je ne suis pas d'humeur aujourd'hui. On va se le boire ce verre ?
- Un problème ? Je ne te sens pas en forme.
- Je n'ai pas bien dormi cette nuit, de vieux cauchemars sont venus troubler le peu de sommeil que j'ai en ce moment.
Nous nous assîmes à une terrasse de café et je lui demandai de me décrire son rêve. Elle joua le jeu et me raconta son cauchemar comme si elle venait de se réveiller à l'instant :
" Je suis en vacances au bord de la mer dans le sud-est du pays. La scène se passe dans la villa achetée par mon père dans les années quatre-vingt grâce à un ticket de loto gagnant. Je suis à table avec lui et tout à coup, des cris retentissent dans le garage. Je me lève et cours en direction des éclats de voix, observant au passage que mon père continue à manger tranquillement son melon. Je descends au sous-sol par l'escalier situé entre la salle de bain et la cuisine. Le choc est énorme quand j'arrive dans le garage et allume la lumière. Ma mère gît, allongée, les yeux révulsés, un bout de tuyau d'arrosage enfoncé de plus de trente centimètres dans son œsophage. Une odeur de solution aqueuse d'hypochlorite et de chlorure de sodium se dégage de la bouche. L'intoxication a fait apparaître des tâches sombres de couleur violette sur le cou et le haut de la poitrine. Ce sont des crises convulsives généralisées à tout le corps qui ont entraîné les cris de douleur. Un bout de langue a même fini par être tranché par les dents et gît mollement à quelques centimètres de sa bouche. Tout d'un coup la lumière s'éteint et je me retrouve dans l'obscurité du garage. Déboussolée et apeurée je me mets à crier pour que mon père vienne à mon secours. En vain, je n'entends aucun bruit. La maison reste silencieuse. Choquée et désorientée, j'essaye par tâtonnement, de retrouver les escaliers et quitter cet horrible endroit, laissant derrière moi ma pauvre mère. J'y parviens et me retrouve de nouveau dans la maison. La cuisine est déserte, le melon à moitié mangé baigne dans son jus de pépins, un calme apparent règne dans la pièce. La fenêtre est ouverte, on entend au loin une tondeuse à gazon et l'odeur d'herbe coupée a envahi la maison. Je me précipite alors dans les autres pièces en criant désespérément " papa !". Je pleure, tremble, mon cœur bat la chamade. Personne au rez-de-chaussée, je me précipite au premier étage et me retrouve devant la chambre de mes parents. La porte est fermée à clé. Galvanisée par la situation, je tente de l'ouvrir en mettant de forts coups de pied. La porte finit par céder et je découvre mon père allongé sur le lit, les deux mains tenant une carabine de chasse, le canon enfoncé dans ce qui reste de sa bouche. La balle lui a traversé la luette puis est ressortie par l'hémisphère cérébral gauche du cerveau pour terminer sa course dans l'oreiller. Il y a du sang partout. Horrifiée, je sens mes jambes qui vacillent. Tout à coup, la main droite quitte son emplacement sur la carabine, le bras se lève et mon père montre l'armoire du doigt. Je sanglote et suis dans un état second. Je me dirige vers l'armoire. J'ouvre la porte violemment et tressaute. En face de moi mon double est assis et me regarde. Son visage est plein de sang. Tout à coup quelqu'un me pousse précipitamment dans l'armoire. C'est à ce moment là que je me réveille en sursaut, trempée par l'horreur du cauchemar. J'ai mis dix minutes à me calmer !".
Il est vrai que le cauchemar en lui-même n'était pas des plus drôles. Marny en avait encore des sueurs froides. En plus des mots, les images lui étaient revenues pendant son récit. J'avais, quand à moi, du mal à reprendre le cours de mes pensées. Toutefois, j'essayai de relativiser en la convainquant que ce n'était qu'un épouvantable rêve n'ayant aucune sorte d'importance dans la vie réelle. J'essayais de plaisanter en lui disant que la nuit prochaine, ce rêve pénible allait laisser place à une série d'images très agréables où peut-être j'apparaîtrais sur mon fidèle destrier pour l'emmener vers des mondes fantastiques où seul le bonheur est roi. Elle commença à pleurer après ces quelques mots, pourtant joyeux, de votre serviteur.
J'avais parlé de destrier, ce qui lui avait rappelé Houblon, son fidèle compagnon de la famille des équidés. Le cheval avait été donné à une société équestre suite à l'emménagement de Marny dans son appartement. Houblon (elle l'avait baptisé comme ça) n'avait pas supporté la séparation et ne se nourrissait plus. Il était mort quelques mois après son abandon. Je m'imaginais qu'avec un nom comme celui dont elle l'avait affublé, il avait plongé dans l'alcoolisme et s'était tué, suite à un virage mal négocié, sur un champ de course. Bourré tous les jours, il avait bu le verre de trop quand il prit le départ à Deauville. Le jockey avait pourtant senti une odeur de vomi, mais n'y avait pas prêté attention. Il dirait plus tard qu'il avait trouvé bizarre de voir Houblon zigzaguer sur la piste alors qu'il pouvait aller tout droit. Houblon n'avait pas fait deux cent mètres qu'il avait senti remonter la bière qu'il venait d'ingurgiter à l'insu de son jockey. Voulant s'arrêter pour vomir, ce fut le drame. Il s'encastra dans les barrières de sécurité, éjectant le jockey dans les bosquets. On l'avait emmené chez le vétérinaire mais il était déjà trop tard. " Marny, pourquoi tu m'as laissé ? " avaient été ses dernières paroles…
- Qu'est ce qui te fait sourire Hugo ? Ce n'est pourtant pas drôle ce que je viens de te raconter !
- Oh ! Excuse-moi. J'étais parti dans mes pensées.
Marny ne s'en est jamais vraiment remise, elle avait encore du mal à en parler aujourd'hui. Je n'osais, peur d'éclater de rire, lui demander pourquoi elle l'avait appelé Houblon.
Elle s'excusa à son tour de tant de larmes et me prît la main pour chercher un peu de réconfort. Ce fut très plaisant, sa main était chaude et ses doigts me caressaient doucement l'éminence hypothénar.
Il était seize heures quand je décidai d'aller marcher le long des berges de la " Séssedekoulé ", cours d'eau connu pour le nombre important de cadavres que l'on y retrouve chaque année. Les vieux roseaux de l'année précédente avaient laissé place à de jeunes pousses vertes, les nénuphars colonisaient les eaux peu profondes, et un ragondin s'agitait autour de sa jeune compagne pour enfin la pénétrer sans aucune pudeur devant nous. J'espérais que ça puisse donner des idées à Marny qui regardait, un peu honteuse, cette copulation animale. Je dois dire que le fait d'avoir vu ce rongeur en plein ébat amoureux avait orienté ma conversation sur des questions plus intimes, mais Marny n'avait pas le cœur à ça. Je ne voulais en aucun cas la refaire pleurer mais je venais de repenser à son rêve et m'aperçus que je ne lui avais même pas demandé si elle avait encore ses parents. Elle me répondit qu'à la retraite de son père, ils avaient quitté le continent pour les îles Marquises. Elle évitait de leur donner des nouvelles, suite à une dispute concernant leur départ.
Nous n'avions décidément pas la même joie de vivre. Je décidai de la raccompagner chez elle tout en discutant.
- Dans ton rêve, tu es d'une telle précision en ce qui concerne l'anatomie de l'Homme, c'est surprenant !
- C'est mon plus grand regret. J'avais commencé des études de médecine mais j'ai arrêté après ma deuxième année de faculté, j'avais des résultats catastrophiques. Je n'ai pas voulu recommencer : j'en avais assez de ma chambre de bonne, je voulais gagner davantage d'argent. J'ai donc postulé à différentes offres d'emploi et me suis retrouvée dans cette manufacture. Il est vrai que mon train de vie n'est plus celui d'une étudiante fauchée mais je regrette le temps où je rêvais d'avoir mon propre cabinet médical. Ma seule ambition aujourd'hui est de fonder un foyer et d'assurer ma descendance. Tristan est peut-être l'homme qu'il me faut, qui sait ?
- Ce n'est sûrement pas moi qui te dirai le contraire. A propos, il rentre bientôt ?
- Je l'ai eu au téléphone hier soir, il rentre demain soir.
- Tu sais, je t'ai menti.
- Ah oui ? sur quoi ?
- Je ne connais Tristan ni d'Eve ni d'Adam.
- Mais alors, si ce n'est ni Adam ni Eve qui te l'ont fait rencontrer, comment l'as-tu connu ?
Je la regardai d'un air inquiet et dubitatif. Elle éclata de rire.
- Tu sais hier, quand tu m'as dit que tu connaissais Tristan, je ne t'ai pas cru une seconde. Si tu étais, comme tu le prétends, un de ses amis, il m'en aurait immédiatement parlé. Il parle toujours de ses relations quand il n'a plus rien d'intéressant à dire et comme ça lui arrive souvent, j'avoue que parfois je n'écoute que la moitié de ses monologues. Ce garçon n'a toujours pas compris qu'un silence dans une conversation ne signifie pas toujours que nous n'avons plus rien à nous dire.
- Si tu savais que je mentais, pourquoi être venue aujourd'hui ?
- Lorsque l'on a demandé à Puzzle Aldrine, l'astronaute Américain, pourquoi il était allé sur la lune, il a répondu qu'au moins là-bas on ne lui posait pas de questions.
Je cherche encore aujourd'hui ce qu'elle a voulu dire par là.
Arrivée devant l'entrée de l'immeuble, elle m'invita à prendre l'apéritif dans son salon fifties. J'acceptai volontiers, n'étant jamais le dernier pour boire un verre ou un nabuchodonosor. C'était un petit appartement confortable et sombre, la seule décoration sur un mur blanc était la photo de son cheval chéri, mort d'alcoolisme !
Du haut de son un mètre soixante dix, elle prit la photo et la dépoussiéra puis la reposa délicatement au mur avec un soupir plein de culpabilité et de tristesse. Elle était même allée jusqu'à s'engager dans l'association S.A.A.A. (Stop à l'Abandon d'Animaux sur Autoroute), un collectif qui militait contre l'abandon des chiens et autres serpents sur les aires de repos. Cela ne l'avait pourtant pas empêchée d'abandonner ce fier Houblon à son triste sort. La chambre de Marny était un vrai sanctuaire, toute sa vie était là : elle n'avait guère que vingt-six ans mais déjà il fallait jeter les choses encombrantes comme, posé à côté du piano, ce vieux fusil qui appartenait à son grand père Adrien et qui avait été généreusement offert par la gestapo à ce cher pépé pour les services rendus pendant la guerre. " C'était un combattant ", disait toujours Marny à ses copines. Fidèle à son grand-père, elle balançait innocemment que, depuis que sa famille s'était installée dans l'immeuble en 1942, les autres occupants avaient disparu. Etrange coïncidence, le seul témoin ce jour-là était grand papa. Le lit qui lui servait de refuge n'avait guère accueilli de garçons. Il semblait prendre des proportions énormes dans la chambre qui, comme toutes les pièces de l'appartement, offrait une vue splendide sur la ville. Changeant de couleur le soir venu et resplendissant de fraîcheur au petit matin, l'appartement comportait trois pièces : le salon séparé de la cuisine par un bar en pierre de taille, la chambre et la salle de bain.
Je m'affalai dans son canapé avec un martini " bianco " agrémenté d'une olive verte, elle-même empalée sur un pic en bois. Billie Holiday, chanteuse noire américaine s'appropria la pièce le temps d'un disque. L'ambiance était feutrée, deux bougies permettaient de distinguer son visage jauni par la lumière. La discussion s'orienta sur nos goûts réciproques et cette forte tendance à négliger le temps qui passe. Pendant que nous dialoguions, j'observais sa façon d'être. Elle avait la sagesse des femmes d'un certain âge et le mysticisme des femmes fatales. La toile était tissée, cette fois-ci du mauvais côté. Je m'apprêtai à y tomber la tête la première et être digéré par ce voluptueux arachnide aux énormes palpes. Elle était inconsciente de son rayonnement et moi conscient de subir son enchantement. Ses mains restaient soigneusement posées sur ses jambes croisées et cette même mèche qui m'avait tant fait craquer la première fois venait de se détacher de son épais chignon pour venir masquer son oeil. Une sensation de bien-être me donna la chair de poule, je ne pouvais résister à tant d'attaques et décidai de collaborer avec l'ennemi. Je m'imaginais dresser un drapeau blanc en haut de mon sexe afin qu'elle cesse toutes hostilités, je me rends Marny, je suis à toi.
- Veux-tu un autre Martini ?
Emergeant de mes pensées, la tête lourde et un peu alcoolisée, je lui répondis positivement tout en lui demandant de m'accompagner, ce qu'elle fit en se servant un double scotch. Il était maintenant 22h, l'alcool et la fatigue de la dernière nuit commençaient à avoir raison de moi. Mon sens de la répartie diminuait peu à peu. N'écoutant que mon courage de marin, je décidai de prendre la mer et de rentrer chez moi sur mon fidèle trois-mâts. Afin de ne pas polluer la mer, j'avais négocié un détour par les toilettes où m'attendait un trône des plus majestueux. L'originalité de ces toilettes venait du fait qu'ils étaient d'une taille si imposante que Marny y avait installé une penderie. J'y retrouvai d'ailleurs ma veste ainsi que son manteau gris. Installé sur la cuvette, j'observai son manteau et m'aperçus que son portefeuille dépassait légèrement de la poche intérieure. Curieux de nature, je n'eus qu'à tendre le bras et à l'extraire pour regarder ce qu'il contenait. Je m'efforçai de mémoriser la place respective des documents pour que Marny ne se doute de rien. J'y trouvai son permis de conduire, sa carte d'identité, divers papiers annotés, et un article de journal. Le papier était flétri et plié en quatre, il était daté du 15 juillet 1992. Il provenait de " La Dépêche ", presse quotidienne du coin qui fait de l'argent avec le malheur des autres. " Un père de famille a été retrouvé mort dans sa chambre, la piste du meurtre a été écartée. C'est un suicide par arme à feu, les carabiniers ont été prévenus par l'appel téléphonique de sa fille de quinze ans."
Aucun nom n'était mentionné. Le type laissait donc une jeune adolescente qui serait confiée à un centre social, n'ayant plus de mère pour s'en occuper. Le suicide à la carabine me rappelait évidemment le cauchemar de Marny. Elle m'avait pourtant affirmé le déménagement de ses parents à l'étranger. Pourquoi avait-elle gardé cet article si c'était vraiment son père qui y était mentionné ? C'était le genre de souvenir macabre qu'on préférait oublier. On garde plutôt des articles sur des souvenirs joyeux. J'ai, par exemple, gardé un article me concernant. J'étais monté nu sur la statue de la Faucheuse un soir de beuverie. Les pompiers avaient mis une heure à me faire descendre, la presse quotidienne avait été prévenue et je faisais la une de la quatrième page du journal du coin. Fier, j'avais découpé l'article et le sortait à celui qui ne me croyait pas.
J'imaginais que c'était Marny qui avait découvert le corps dans la chambre et le soi- disant rêve était bien réel. Au début de son cauchemar, c'est la mère qu'elle retrouve dans le garage. Rêve ou réalité ? Rien n'était stipulé sur sa disparition. Je remis soigneusement les différents papiers à leur place et rejoignis Marny dans le salon. Elle avait toujours la même posture sur le canapé, son verre de scotch était maintenant vide et elle semblait lasse. Mon manteau sur le dos, je la remerciai de cette soirée et l'embrassai délicatement sur les deux joues en m'enivrant une dernière fois de son parfum. Elle me demanda mon numéro de portable. Je le lui donnai en lui disant qu'elle pouvait m'appeler dès que le moment lui semblerait propice.
De la rue, je voyais parfaitement l'intérieur de l'appartement, la chambre n'était pas allumée. Je m'apprêtai à quitter les lieux quand j'aperçus Marny éteindre la lumière du salon et se diriger vers la chambre. Je parvenais à la distinguer et quelle ne fut pas ma surprise de la voir se déshabiller devant la ville entière. J'étais pourtant le seul privilégié à regarder le spectacle, je n'aurais manqué ça pour rien au monde, je n'avais même pas payé l'entrée. Un conteneur à poubelle me servait de siège mais j'avais mal estimé le poids qu'il pouvait soutenir. Un premier craquement se fit entendre. Obnubilé par l'érotisme de la situation, je n'y prêtai guère attention. C'est le deuxième craquement qui me fit réagir, un peu tard d'ailleurs. Mon postérieur s'écrasa brutalement sur une planche provoquant une réaction en chaîne. Un pot de peinture vide fut projeté en l'air. A ce moment précis, une chauve-souris vint heurter le projectile. Déboussolée par le choc, elle fonça droit sur l'entrée principale de l'immeuble et vint terminer son vol sur la sonnette de Marny.
Démuni par tant de hasards, je me précipitai derrière la poubelle pour me cacher au cas où Marny ouvrirait sa fenêtre. J'entendis sa voix à l'interphone, la chauve-souris encore sonnée n'avait pas la force de s'excuser du dérangement occasionné.
Deux minutes passèrent et tout redevint calme. Je pris la direction du retour. J'étais à dix minutes de mon appartement quand mon téléphone vibra (je l'avais mis sur vibreur au cas où une de mes nombreuses conquêtes nocturnes m'appellerait chez Marny). La discrétion était le mot d'ordre. J'étais à ses yeux un célibataire endurci par des années d'abstinence. Elle prenait une place prépondérante dans mon psychisme. J'en avais même oublié mon rendez vous avec Steven au " Finis-toi ici ". Il devait être en compagnie de divers alcools forts qui l'avaient déjà bien entamé. D'un tempérament à se jeter sous un train dès qu'il avait passé quatre grammes d'alcool par litre de sang, je ne pouvais annuler mes obligations.Didier Jacob, didierjacob@htomail.com