Romans adultes18
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Etre aimé c'est devenir Je (intégral) Patrick Morisset-Chevalier, Septembre 2008. |
Introduction
L'histoire qui va suivre n'est imaginaire que pour les circonstances et l'intrigue de son déroulement.
Les personnages en jeu, les dialogues, les réflexions à part soi, correspondent assez authentiquement à une réalité vécue.
Pour les besoins de la discrétion et l'élaboration du récit, plusieurs interlocuteurs réels ont pu être fondus en un seul personnage.
Pour les mêmes raisons, les propos ont pu être attribués de façon arbitraire à l'un ou l'autre des intervenants mis en scène.
Ceci n'enlève rien au but de l'ouvrage, que chacun nous l'espérons pourra discerner :
Il s'agit ici d'un témoignage plus que d'une démonstration, d'une recherche plus que d'une affirmation. L'expression d'une modeste expérience ne peut prétendre à aucune vérité, si ce n'est celle d'un cheminement. En cela uniquement elle peut aspirer à être quelque part "philosophique".
A travers la suite des jours en effet, des valeurs sont mises en relief, subtile et fragile quête d'une Sagesse.
L'erreur serait qu'à cause de cette fragilité, on tombe dans la caricature, dans la simplification, ou encore qu'on se laisse arrêter par le sens immédiat des mots. La richesse d'une communication tient souvent davantage à ce qui est entrevu et vécu, que dit.
C'est d'ailleurs la raison pour laquelle la forme du "roman" a été choisie, en ce qu'elle permet, par la description des attitudes, la manifestation des sentiments, et la peinture du cadre, de faire passer quelque chose de l'instant quotidien, plutôt qu'une réflexion abstraite.Comprenant que par ailleurs cette forme puisse nuire à l'exposition didactique de tel ou tel thème, nous avons jugé utile de signaler quelques ouvrages de référence pour une approche plus intellectuelle des sujets abordés.
Le choix d'une synthèse approximative, telle qu'elle s'élabore spontanément au rythme de la vie, dans la complexité de l'existence, est donc revendiqué.
Chapitre 1°
Manoir de Kerloc'h ilis. Bord de mer breton, un soir d'août.
La façon dont je rencontrai Bénédicte fut digne de la vénérable collection "Signe de piste" : J'étais en train de m'obstiner à finir un ouvrage intéressant quoique difficile d'un auteur contemporain, assis sous la lueur ténue d'un vieux lampadaire, quand j'entendis soudain des coups désordonnés frappés à la grande porte.
Me demandant qui à pareille heure pouvait venir s'égarer sur les chemins avoisinants, j'allai ouvrir à regret, juste à la fin d'une phrase dont la pertinence m'aurait fait souhaiter le temps et la solitude indispensable à la rumination.
L'insistance du martèlement me fit presser le pas pour traverser la longue pièce servant tout à la fois de salle à manger, de salon et de bibliothèque.
A peine eus-je le temps de tourner la clé dans la serrure massive qu"elle" forçait le passage.
- Excusez-moi... Refermez la porte s'il vous plaît... refermez... Vite, je vous en prie.Tout indiquait dans son essoufflement et le tremblement de sa voix, qu'un danger semblait exister, dehors, dans la nuit, à proximité peut-être ; aussi obéis-je à l'injonction qui m'était faite, tandis que s'entrechoquaient dans ma tête les explications les plus incohérentes à l'inquiétude qui alourdissait soudain la pénombre de l'entrée.
- Que se passe-t-il, questionnai-je en me retournant vers elle ?
Appuyée contre le mur, elle se laissait glisser sur le granit de l'escalier, telle une personne à bout de forces, au point que son regard même hurlait douloureusement l'incapacité à répondre. Pressentant l'émotion dans laquelle l'intruse devait se trouver, et la voyant oppressée à la manière de quelqu'un qui s'apprête à tourner de l'oeil, j'allai lui chercher un verre d'eau.
M'approchant d'elle pour lui proposer la boisson, je pus mieux l'observer, à la lumière plus forte de la pièce contiguë. Elle était en partie trempée, et sur ses membres, quelques estafilades mêlées de sable et de morceaux d'algues la bigarraient de sang vif. Les cheveux mi-longs, la mèche renvoyée sur le coté, elle paraissait avoir un peu plus d'une vingtaine d'années. Un ensemble short kaki, dont le boléro était déchiré, révélait de profondes éraflures. Reprenant peu à peu son souffle, le visage contracté, elle regardait la porte avec angoisse.
- Il n'y a personne ? questionna-t-elle ?
- Je ne crois pas, répondis-je en allant éteindre la cuisine pour plus de sécurité.
Que vous est-il arrivé ? continuai-je, m'asseyant à ses côtés sur la marche.
Elle prit le temps d'avaler quelques gorgées avant de répondre de façon saccadée :- Je faisais un tour sur la grève, profitant de la marée basse... il y a juste quelques pointes rocheuses à passer... C'était agréable par le temps lourd de ce soir. Dans une crique, il y avait un groupe autour d'un feu ; je ne me suis pas méfiée. En approchant, j'ai vu qu'ils levaient quelqu'un à bout de bras, une fille je crois, dont le corps paraissait raide, et ils criaient des sortes d'incantations que je ne comprenais pas à cause du ressac. J'étais intriguée et soudain, l'un d'eux m'a aperçue et m'a fait signe de venir. J'ai eu peur et commençai à reculer. Alors il a hurlé : "Viens avec nous où je vais te chercher". Les autres poussaient des cris horribles. Je me suis mise à courir. Celui qui m'avait appelée aussi. Je me suis affolée, j'ai grimpé sur les rochers, et suis tombée plusieurs fois en glissant sur le varech. Dans le noir, je ne voyais plus si les autres me poursuivaient. J'avais mal. J'ai aperçu la lumière et la silhouette de la maison, et je me suis précipitée ici...
Je ne suis pas rassurée ! Tout est fermé chez vous ?
- Tranquillisez-vous. Je suis tout seul à garder le manoir pendant quelques jours, alors je veille à ce que les ouvertures soient bien verrouillées. La propriété appartient à des oncle et tante qui sont partis faire un tour de famille...
C'est étrange ce que vous me racontez. Vous ne pensez pas que cela puisse être un groupe de jeunes qui pousse la plaisanterie un peu loin ?
- Je ne sais pas. Cela m'a plutôt donné l'impression d'une secte ou quelque chose de ce genre...Elle appuya maladroitement son front dans la paume de ses mains écorchées et se mit à pleurer, me priant de l'excuser. Ses blessures étaient superficielles, autant que la semi-obscurité me permit d'en juger.
Elle avoua :
- C'est bête, je suis frigorifiée à présent...
- Peut-être faudrait-il vous soigner un peu... Vous pouvez monter l'escalier ?Elle se leva avec une grimace...
J'allai fermer les contrevents de la salle de bain avant d'allumer. La clarté de la lumière électrique nous aveugla un instant.
-Asseyez-vous, lui dis-je en désignant les carreaux de céramique qui bordent la vieille baignoire. Je m'appelle Thibault, et vous ?
Elle soupira avant de répondre :
Bénédicte...Divers débris de ces flaques croupies qui ne sont alimentées qu'aux grandes marées étaient collés sur sa peau légèrement bronzée. Je lui apportai de quoi se nettoyer, l'aidant comme je pouvais.
Le sel devait rendre la tâche douloureuse, car elle grimaçait toujours secouée de tremblements qu'elle n'arrivait pas à maîtriser...
- Vous savez, si vous avez le courage, je crois que le mieux serait que je vous fasse couler un bain. Vous y restez tant que vous voulez : Ça ne peut que vous détendre. On terminera d'arranger ça après...Elle acquiesça sans paraître véritablement présente à ma proposition.
Pendant que la baignoire se remplissait, j'allai chercher une serviette ainsi qu'une grande chemise militaire qui pourrait remplacer le boléro hors d'usage, puis m'éclipsai, songeant avec compassion au moment brûlant du contact avec l'eau.
***La soirée prenait un tour inattendu. Tracassé par les propos de la jeune femme, j'allai espionner les alentours depuis les fenêtres des chambres, sans rien discerner qui fût anormal.
Un bon quart d'heure s'écoula. J'attendis quelques instants après l'avoir entendue sortir de l'eau, frappai à la porte et la rejoignis, muni des compresses et pansements que j'avais pu dénicher.
Recroquevillée dans le drap de bain, elle sursauta :
- Vous n'avez rien entendu dehors ?Je n'avais pas été suffisamment attentif à ce qui pouvait se passer à l'extérieur pour pouvoir la détromper, mais j'essayai de la rasséréner sans toutefois beaucoup de succès.
Je lui tendis de quoi se soigner.
Elle exprima son embarras pour s'être ainsi imposée à moi. J'éludai vaguement ses scrupules, et lui conseillai de saupoudrer de l'argile sur toutes les éraflures suintantes, lui indiquant comment procéder.- Dans l'état où vous êtes, lui dis-je, vous feriez bien de coucher ici. Vous avez quelqu'un à prévenir ?
- Non, répartit-elle, je suis dans un gîte avec des amies, et elles ne m'attendent pas spécialement ce soir. Je ne voudrais pas vous gêner... Mais je crois que rien ne me ferait ressortir tant qu'il fait nuit.Elle était plus calme, mais se mordait la lèvre en respirant. Je la laissai se rhabiller, pendant que je descendais chercher un sédatif, et éteignis le rez-de-chaussée. Elle me demanda pudiquement de l'aide pour regarder une profonde coupure le long des côtes, puis mis la baignoire à vider avant d'accompagner ma visiteuse jusqu'à une des spacieuses chambres toujours disponibles.
La grandeur de la bâtisse ne la sécurisait visiblement pas. Elle s'inquiéta avec candeur de savoir où je dormais moi-même, et demeura figée comme si elle ne pouvait se décider. Je m'enhardis à lui demander :
- Vous avez peur de rester seule ?
Elle mit sa main un court instant sur mon bras, l'air ennuyé, et opina de la tête avec une moue évanescente.Je suis désolée, je suis vraiment paniquée.
Des larmes de désarroi et de confusion débordèrent de ses yeux.- Bon, dis-je en désignant le lit avec humour, je vais vous laisser le plus confortable, et je me débrouillerai avec le tapis. De toutes les façons, j'aime beaucoup dormir sur le sol, ça ne me dérange aucunement, vraiment...
Elle regarda mon sourire avec hésitation, et n'eut pas la force de protester.
Après qu'elle se fût allongée avec un peu de difficulté, je m'assis un moment près d'elle, en vis-à-vis, sans parler, calmant d'un mouvement de tête l'interprétation des bruits qui survenaient fortuitement. Au fur et à mesure qu'elle s'apaisait mentalement, laissant parfois ses paupières se fermer, je sentais que la douleur physique se faisait moins lancinante.
La voir ainsi me fut comme une bouffée d'innocence confiante, et je me sentis secrètement proche d'elle comme d'un enfant qu'on sécurise.
Ça va aller ? murmurai-je en effleurant sa main.Elle me fit un signe d'assentiment.
J'allai dans la pièce voisine mettre mon pyjama, et revins m'étendre sur l'épais couvre-lit disposé sur le sol. Le tissu était imprégné d'une odeur typique de vieille demeure, avec des composantes de poussière et de moisissure, m'obligeant à contenir un éternuement.
Malgré l'heure avancée, la chaleur humide et orageuse ne faisait que légèrement décroître. J'écoutais les craquements, essayant de chasser de mon imagination la présence d'êtres rôdeurs et maléfiques, quand le sommeil finit par m'enlever aux fantasmes nocturnes.
***Je m'éveillai plusieurs fois au cours de la nuit, soucieux pour Bénédicte qui gémissait de temps à autre, jusqu'à ce que la lumière du jour insistant avec impudence, me décidât à me lever.
Je ne pus résister à l'envie de regarder au-dehors, et voulus entrebâiller quelque peu les volets, provoquant un grincement furtif et incongru qui fit réagir ma compagne. Elle me regarda, apeurée, parcourut la chambre des yeux, et s'appuya sur ses coudes en retenant un léger cri de souffrance.- Je suis désolé, je vous ai réveillée...
- Ça ne fait rien, répondit-elle en donnant l'impression de ré-assembler le puzzle de la réalité, j'étais en plein cauchemar : Les gens d'hier soir...- Comment êtes-vous ce matin ?
Elle se mit debout, par étapes, surprise de l'inertie que son corps lui opposait.
- Ouf, je suis endolorie de partout, souffla-t-elle.
- Je ne suis guère étonné. Pour petit-déjeuner, du café ?Avec son approbation, j'allai en préparer, et ouvris les volets de la cuisine avec encore une vague inquiétude. Tout était normal à l'extérieur, la nature s'ébrouait de sa fraîcheur au rythme incessant du grondement des vagues et des piaillements d'oiseaux marins.
Bénédicte me rejoignit dans la salle où les bols étaient disposés.
- L'escalier est dur à descendre, grimaça-t-elle... Je regardais l'océan depuis la chambre. Il a l'air de faire déjà chaud ? C'est vrai qu'il est plus de neuf heures...Puis elle remarqua, s'arrêtant devant la grande glace du salon :
- Vous avez vu l'état de votre chemise ?Effectivement, plusieurs auréoles sanguinolentes ponctuaient le vêtement.
- Ce n'est pas grave, je vous en prêterai une autre pour rentrer chez vous.Nous nous assîmes face à face. Elle paraissait détendue ce matin, et examinait la pièce d'un mouvement circulaire. Son regard croisa le mien, comme chargé de pensées lourdes, et elle soupira pour se défaire de ses mauvais souvenirs.
- Vous ne dites rien...
- Je n'ai rien de spécial à dire, répondit-elle... Je me sens bien ici... C'est si vaste...Après avoir achevé le contenu de son bol, elle m'aida à débarrasser, et remonta faire un peu de toilette. Elle reprit son short et accepta un nouveau corsage un peu vaste pour elle. J'allai ensuite prendre une douche, constatant qu'elle avait pris soin de nettoyer la place, et m'habillai. Quand je la retrouvai, elle compulsait quelques livres au hasard.
- A quelle heure faudra-t-il que vous soyez rentrée ?
- Je vais partir...
- Vous ne voulez pas que je vous accompagne ?
- Je préfère me forcer à marcher un peu. Ce n'est pas loin, et puis en plein jour il y a des gens partout. Je suis rassurée maintenant.Le village était à cinq ou six cents mètres. Je pensai qu'il n'y avait en effet aucun risque. Le chemin qui amenait à Kerloc'h se prolongeait jusqu'à la mer, et bien que n'étant pas le plus direct, on n'en faisait jamais le trajet sans y rencontrer quelques vacanciers.
Bénédicte me parut soudain crispée. J'eus l'impression que quelques larmes affleuraient et m'approchai d'elle un peu gauche, l'interrogeant d'un mouvement de tête.
- Ce n'est rien... C'est trop compliqué... Merci beaucoup Thibault, je vous rapporterai votre chemise. J'ai mis l'autre à tremper en haut, vous avez vu ?
Elle se dirigea vers l'entrée. Je la dépassai pour lui ouvrir la porte, me demandant la raison de son trouble, mais n'ajoutai rien, pensant toute insistance déplacée. Arrivés à la grille d'entrée, elle me tendit la main, avec un sourire dont les yeux exprimaient la même profondeur mélancolique que j'avais déjà remarquée, puis partit vers le bourg.
***Le lendemain en fin de matinée, alors que j'arrosais les massifs d'hortensias sous un ciel devenu bas et de plus en plus pesant, je trouvai près du portail un paquet contenant à la fois ma chemisette et la lettre qui suit :
Thibault,
Ce soir, je ne peux dormir. Pas pour les mêmes raisons qu'hier, mais parce que je suis désorientée. Alors je me décide à vous écrire. J'ai l'impression d'avoir vécu quelque chose d'irréel cette nuit, mais cela m'a mise face à moi-même, douloureusement.
Je m'explique : Mes parents ont divorcé il y a quelques années, brutalement, et cela n'a pas été facile. Après un affichage religieux, relationnel, moral, que je croyais sincère, tout ce à quoi j'avais cru s'est écroulé, ne laissant de la vie, brutalement, qu'un visage de mensonge, d'injustice, de traîtrise. J'avais trop de questions dans ma tête, trop de tromperies, et j'ai fini par avoir besoin de faire mal, et de me faire mal à moi.
Hier, j'étais partie me promener vers le camping en espérant rencontrer des amis de vacances, pour passer la soirée ou la nuit entière selon les animations. Ne trouvant personne, j'ai voulu rentrer par le bord de mer, et c'est autre chose qui m'attendait...
Ce qui m'est arrivé, votre accueil, votre façon d'être, votre discrétion... J'ai reçu tout cela comme en pleine figure... J'ai beaucoup réfléchi avant de trouver le sommeil... Je ne sais plus où j'en suis...
Ce matin, avec le silence, l'atmosphère de la pièce, j'ai failli commencer à vous parler de tout ça quand nous étions à table. Je n'ai pas pu... Au moment de partir, j'ai également failli me blottir contre vous et me laisser aller à pleurer avec l'impression que ça pourrait durer des heures. C'est ridicule.
En fait, je crois que c'est à cause de votre regard. Il me semblait que vous arriviez à voir à l'intérieur de moi. Cela m'attirait et m'effrayait en même temps. Vous me donniez l'impression de savoir sans rien me demander. Nous ne nous connaissons aucunement pourtant.
Je ne sais d'ailleurs pas si nous nous reverrons. Vous n'avez probablement rien à faire de mes problèmes...J'ai cru autrefois qu'une relation comme celle-ci pouvait exister... Cela m'a touchée d'en avoir vécu un peu quelque chose au manoir avec vous... Mais je ne veux pas souffrir davantage en recommençant à croire à des impasses.
Je pense que vous le prendrez bien, si je vous embrasse. Merci.
Bénédicte.
***Ayant appris l'amour et la sécurité (ou leur absence) à travers la dépendance des premières relations d'enfance, nous avons tous tendance à attendre de l'autre la preuve permanente que nous sommes aimables et aimés.
Nous cherchons naïvement et narcissiquement, l'amour inconditionnel qui pourrait nous entourer, nous rassurer, s'adapter à nos états d'âme, nous laisser libres quand nous avons besoin d'espace, nous écouter quand nous avons besoin de parler, nous étreindre quand nous avons besoin de combler nos tristesses, nos inquiétudes, ou notre solitude.
Oubliant que notre condition d'humain nous lie au désajustement, au flou, à l'incohérence, à la succession des sentiments et des besoins, nous sommes déçus et fragilisés d'attendre de l'autre ce qu'il ou elle ne peut donner que par moments.
Face à cette inconstance, nous sommes tellement malmenés dans notre amour et notre confiance, que nous finissons par édifier toutes sortes de protections et de défenses pour éviter de souffrir (rationalité, cynisme, fatalisme, activisme, obnubilation rigide sur un domaine précis, fuites, refus d'affronter les sentiments, imaginaire...).Nous traînons parfois les illusions de l'enfance jusque dans nos relations adultes, amitiés, couple... et c'est l'épreuve de l'inconstance de l'autre, évoquant trop celle de nos parents répondant à nos besoins, les différant ou les niant, qui nous propose de réajuster notre pensée.
Si nous acceptons alors de voir la succession changeante de nos propres besoins, nous pouvons avec sourire mesurer de quel fardeau impossible nous chargeons l'autre.
Une autre dimension se dessine, où il nous est proposé d'abandonner nos attentes, nos jugements, nos contrariétés et nos culpabilités stériles.
Il s'agit de découvrir que l'amour inconditionnel existe, et qu'il est notre but, mais qu'il ne peut se trouver qu'à l'intérieur de soi, là où il faut cheminer dans l'enfoui, dans le glauque, dans l'errance, jusqu'à ce que notre âme soit dégagée de ses fausses sécurités et de ses faux schémas.Il arrive que nous croisions quelqu'un déjà sur ce chemin, et que la connivence de l'appel intime à devenir vrai résonne confusément. L'autre est alors à la fois danger pour notre fonctionnement établi, et interpellation à risquer, à changer...
Le doute, toutefois, d'être à nouveau confronté à des espoirs-impasses, nous fait la plupart du temps choisir nos sécurités, même si nous rêvons des espaces entrevus.
Chapitre 2°
Trois journées passèrent, pendant lesquelles je restai songeur. La missive de Bénédicte appelait des explicitations que je ne me sentais toutefois pas le droit de provoquer sans mieux la connaître. Dehors, l'orage malmené par le vent du large s'était finalement esquivé sans laisser éclater sa fureur.
Je profitais d'une fin d'après midi pour aller chercher du tabac au village, en passant par la lande. L'étendue presque plate, égayée de bruyères et d'ajoncs, éclatait de couleurs.
Pour l'avoir parcourue à la lueur de la lune ou aux prémices de l'aube quand tous les contours en sont encore imprécis, je savais que cette même lande pouvait faire basculer dans un univers onirique et redoutable... La présence chaude et odoriférante de la végétation laisse alors la place à de sinistres formes mi-humaines, mi fantomatiques. Les langues schisteuses surgissent de terre comme des pièges noirâtres prêts à vous engloutir, pour s'évanouir tour à tour, au gré d'une brume épaisse et mouvante. Les vagues claquent au loin telle une menace obsédante, le vent siffle avec angoisse dans quelques anches naturelles, et les cris étouffés d'oiseaux incertains ou de victimes, achèvent la fantasmagorie du lieu, transportant quiconque dans un monde de chimères.Pour rompre un peu ma solitude, je m'arrêtai déguster une bière fraîche au bar du port, prenant plaisir à observer les autochtones attablés. Les vieux du pays, principalement des hommes au visage sculpté par l'air, le soleil et le sel, ressassaient leurs souvenirs. Certains fumaient la traditionnelle pipe de terre, alors que d'autres penchaient régulièrement leur tête en arrière et de côté, pour rallumer le reste d'une récalcitrante et éphémère cigarette. Les doigts cornés et jaunis se dégageaient vite d'un geste sec pour éteindre la flamme.
Dans quelques groupes on parlait breton, et avec la serveuse bien sûr. Breizh ma bro ! (Bretagne mon pays). Les quelques mots en ma possession ne me permettaient nullement de comprendre. Quelques touristes allaient d'ici peu envahir les tables libres pour goûter aux galettes locales, souvent coupées de farine de blé à leur intention. Un cidre à la bolée, resterait dans les mémoires, au même titre que les manifestations costumées, artificiellement abondantes au cours de l'été.Je sortis.
Dans la rue passante aux allures cosmopolites, je crus soudain reconnaître Bénédicte, accompagnée des deux amies pensai-je, dont elle m'avait parlé. J'étais dans l'expectative quant à sa réaction, mais lorsqu'elle m'aperçut à son tour, elle dirigea naturellement ses compagnes vers moi. Nous nous embrassâmes spontanément, à son initiative, puis je me contentai de serrer la main de Paule et Anne-Marie pendant qu'elles m'étaient présentées.
Nous échangeâmes quelques banalités d'usage, et la conversation venant sur l'importante demeure que j'habitais, je leur proposai de venir y dîner le soir même pour visiter. Bénédicte fut pressée par ses amies d'accepter, elles-mêmes ayant réservé leurs places à un fest noz de Cornouaille. N'étant pas de la région, elles ne tenaient pas à en manquer l'occasion et promirent de venir une autre fois à Kerloc'h.Leurs manières mutines me fit trouver quelque peu agaçante leur insistance pour que Bénédicte fasse honneur à mon invitation. Ne disposant que d'une clé pour revenir à leur gîte, elle ne manquèrent pas d'insinuer que la jeune femme pouvait peut-être passer à nouveau la nuit au manoir.
Bénédicte parut gênée et désappointée de leur aisance primesautière. Elle hésita, ne sachant quelle contenance prendre face à autant de désinvolture.
Je décidai de venir à son secours, tout en maudissant les deux commères qui faussaient ainsi les circonstances en rendant implicite une séduction hors de propos :- En fait, c'est volontiers pour ce qui me concerne, mais je ne voudrais pas porter la responsabilité de vous faire manquer le spectacle...
- Oh, il y a des binious et des bombardes un peu partout en saison, et je ne serai pas fâchée d'échapper à la foule, répartit-elle assez sèchement après un instant de réflexion, comme s'adressant à ses amies...Un silence un peu contraint se fit lourd, et nous nous séparâmes donc, Bénédicte et moi nous dirigeant vers le chemin herbu de Kerloc'h ilis.
Une fois que nous nous fûmes éloignés, elle poursuivit :
- Vous n'êtes pas trop choqué de l'attitude des filles ? Cela m'a exaspérée, et je me suis surprise à préférer prendre un peu de distance... Ça ne vous ennuie pas que je m'invite ainsi et encore sans affaires ? J'ai pensé que puisque nous nous étions rencontrés à nouveau, c'est que je devais vous revoir... Au fait, ma lettre ne vous a pas paru trop loufoque ? Vous avez dû vous demander sur qui vous étiez tombé...
- Pourquoi voulez-vous ? Je pense avoir saisi, un peu, ce que vous m'avez confié, mais sans extrapoler davantage puisque je ne sais pas grand chose de vous... Nous en parlerons ce soir si vous le voulez... Vous avez l'air d'être en bien meilleure forme..
***
L'amour d'amitié est parfois comme une rencontre
où deux êtres qui se connaissent
ou ne se connaissent pas
se reconnaissent.C'est comme si deux vécus
se sentaient implicitement tendus
vers la même direction,
riches d'expériences proches.C'est alors une fête
comme un câlin de tendresse
où chacun se sent compris et fortifié
dans ce qui habite sa vie.
Cet échange au plus intime de l'être
est tel une source fraîche sur le chemin.
Chacun est au-delà de sa mesure
réconforté, rassasié de plénitude
pour repartir vers l'ordinaire de la vie
un peu renouvelé.L'amour manifesté dans ce partage
est incompréhensible à l'oeil de chair
et lui est obstacle.L'homme juge des choses selon son regard
et seul le regard qui sait aimer est pur.La rencontre est un don de passage.
Il faut la cueillir, la garder en soi
mais ne pas s'y laisser enfermer.La rencontre est occasion de gratuité,
y chercher autre chose expose à l'échec
et à la déception.
Elle peut se renouveler
ou n'exister qu'une fois,
mais elle subsiste comme le souvenir
de l'aurore en montagne
et transporte l'esprit.La rencontre est communion
elle n'est pas fusion.
Chacun y reste soi, unique et différent,
libre de diverger.La rencontre n'est pas une fuite
mais une pause pour la marche.
Elle est un lieu de mystère
où se vit comme un écho
d'une relation d'éternité.
Loin d'une sentimentalité
elle est ce côtoiement de complicité
Au-delà du sexué
Au-delà de l'âge
Au-delà de l'espace et du temps
qui donne à chacun
de s'avouer vulnérable
de consentir à s'appauvrir de ce qui encombre l'âme
d'écouter les notes de la vie
et d'entourer d'affection
les autres de chaque jour.Seuls, ceux qui vivent déjà cela
à l'intérieur d'eux-mêmes
peuvent ainsi expérimenter la rencontre,
et leur joie est un chant.En eux, l'amour est force,
désir de lumière
clarté de l'agir.
Alors l'Enfant éternel les habite
et les accompagne
sur les chemins de la fidélité à soi-même....
***
L'angélus de sept heures sonna au village. Ni ho salud gant karantez... Je ne me sentais pas en fait, sous la chaleur encore forte, dans les conditions idéales pour échanger en profondeur. J'étais encore énervé, surpris par cette opportunité que j'avais vaguement désirée sans m'y attendre concrètement, et je ne savais pas si je devais craindre les conséquences de la porte que je venais d'ouvrir, ou m'en réjouir... N'allais-je pas ainsi au-devant de complications, d'incompréhensions, d'encombrements difficiles à gérer ? Toutefois, ne croyant pas au hasard dans ce type de circonstances, je me laissai rassurer et guider par le caractère fortuit des événements.
La discussion roula sur nos régions respectives, ses études de psycho, nos choix de vacances. Je racontai quelques anecdotes du pays breton.Arrivés au manoir, je proposai de faire le tour des étages et des dépendances. Le vieux granit rongé de lichen jaune trahissait une histoire de plusieurs siècles, et j'eus le sentiment que ma compagne y était sensible.
Vers neuf heures enfin, quand le soleil fut rouge et qu'il eut rejoint la terre à l'horizon, je me mis à chercher ce que nous pourrions manger. Quelques tomates, de l'andouille et des fruits firent notre affaire.
Nous prîmes notre repas au frais dans la salle, discourant sur les korrigans, poulpiquets et autres légendes du monde celtique que Bénédicte connaissait peu. Puis nous allâmes nous asseoir sur un banc devant la façade, où le crépuscule nous enveloppa bientôt de son intimité. La pierre restituait encore la chaleur du jour, tandis que l'air redevenait lourd d'immobilité.
***L'étrangeté du mystère dont la nuit revêt les choses rapproche souvent les êtres, porte à la confidence, suscite des échanges de l'ordre de l'intime, de l'important et du vrai.
Dans ce contexte de pudeur où l'émotion reste silence pour les yeux, des coeurs peuvent se révéler capables d'une rencontre véritable, de questionnements essentiels, osant cette délicate transparence de soi dont la lumière extérieure éclaire les défenses.
Ecoute et attention, concentrées par l'absence du visible, donnent aux mots le temps de se choisir. La proximité se fait espace, auquel le geste ajoute peu tant la présence mutuelle est déjà dense.
Plus encore que de trouver l'autre, grâce à la sobriété des sens, à la confiance partagée, on se trouve soi, frôlant la " vastitude " de l'infini.
***
Bénédicte semblait rêveuse... Je lui en fis la remarque, et elle précisa :- Je me sens pleine de contradictions. D'un côté c'est exaltant d'être là, dans ce cadre, et avec vous... et de l'autre, c'est une telle rupture... J'ai peur que ce soit une illusion dont je suis complice, et qui me réserve je ne sais quoi... Je n'ai pas pu encore mettre de l'ordre dans ce que mon passage l'autre jour a provoqué en moi, et je me retrouve ici ce soir... Je me demande si je ne me suis pas inventé des tas de choses dans ma tête. Je ne sais plus ce qui est réel...
- Vous auriez souhaité davantage de temps ?
- Non, je ne crois pas, mais je n'aime pas me sentir comme ça. C'est ce que je vous mettais dans ma lettre, trop de souvenirs remontent à la surface. Je n'arrive pas à voir clair en moi, à analyser mes émotions, mes pensées... Et puis, depuis la fin d'après-midi, nous n'avons échangé que du banal. Est-ce que je me suis trompée dans ce que je vous ai écrit ? Est-ce que nous n'avons finalement que cela à dire ? Ou bien est-ce si difficile d'aborder des sujets plus personnels ?... En plus, Anne-Marie et Paule interprètent autrement notre rencontre, elles en font des blagues dignes d'ados, vous avez bien vu, et cela me gêne pour me sentir libre...- Vous connaissez sûrement ces stéréogrammes où il faut pouvoir quitter son regard, adopter une autre focale, lâcher la réalité immédiate, pour accéder à une autre dimension où se révèle une autre réalité, toute de relief et de profondeur… La démarche est la même…On ne peut faire comprendre à quiconque l'autre réalité en dehors d'une expérience personnelle. En parler avec des mots n'évoque rien, prête à confusion, tant que le changement de dimension n'est pas partagé.
On ne peut pas, observai-je, empêcher les autres de juger selon ce qu'ils côtoient tous les jours... Vous connaissez la phrase de Saint Exupéry : "L'essentiel est invisible pour les yeux" ? Et bien c'est cela. Ceux qui vivent à l'extérieur d'eux-mêmes jugent les autres selon les apparences... Ceux qui ne donnent d'importance qu'au futile, au superficiel, n'imaginent pas que d'autres soient à la recherche de leur être profond.
Selon la maturité du regard, on est porté à l'émerveillement, à la confiance, ou à la critique et au soupçon ; à la simplicité et à la paix, ou à la frime et à la rumination médisante...
Nous découvrons tous un jour l'intériorité du regard, parfois tôt, parfois plus tard, et souvent grâce aux épreuves de la vie. Quand on comprend qu'on n'avance finalement que par rapport à soi-même, quand on découvre ses propres limites et le poids de son passé, on commence à voir que toute comparaison est vaine, tout jugement faux, orgueilleux et inutile...
En fait, chaque événement, même minime, nous fait entrer en résonance avec nos cordes intérieures, et révèle à quoi elles sont accordées... Harmonie ou confusion, ouverture ou rigidité, aptitude à reconnaître ce qui est en soi ou stratégie de fuite...Je devinais dans la pénombre son air intrigué, et poursuivis :
- Un peu intello ce que je raconte ? Je vais tenter d'être plus simple, même si c'est vivant en moi ce que je vous dis là. Je suis probablement maladroit parce que je ne me sens pas en terrain connu, mais en écho à votre lettre, je me laisse aller à parler, avec l'intuition éventuellement illusoire que ça peut vous rejoindre... Peut-être à cause de l'authenticité que vos mots traduisaient... Peut-être à cause d'une souffrance cachée et profonde ? C'est d'ailleurs la souffrance bien souvent qui fait naître à d'autres horizons, qui oblige à avancer, si on veut...
- C'est cette façon-là d'être avec vous que j'avais envie de retrouver, murmura-t-elle après un silence... et dont j'ai peur aussi...
Je laissai passer quelques instants à mon tour :
- Pourquoi peur ? Je suis heureux de vous avoir ici ce soir, heureux d'accueillir cet aspect de séduction-complémentarité qui existe toujours quelque part entre homme et femme. Mais je crois à l'amitié. Je crois à une relation gratuite, comme à une lumière pour se connaître soi-même et déceler ses propres ombres, comme à une liberté où il suffit de rester vrai et simple... Je ne sais pas où je mets les pieds en vous disant cela, mais j'ai vécu souvent des fraternités fortes, sans ambiguïtés. Ce sont des choses qu'on ne peut partager qu'avec parcimonie. Les mots apparaissent parfois trop piégés pour en parler sans prudence. Il y a tant de caricatures d'une relation vraie, de contrefaçons, de dérapages...
Laissez vos amies penser ce qu'elles veulent. Peut-être accepteront-elles de voir les choses autrement si vous leur expliquez ? Quant à vous si je me réfère au contenu de votre lettre, je comprends un peu votre désarroi, et c'est peut-être surtout ce sens que vous donnez à la peur : Se retrouver face à soi-même est probablement l'enjeu ultime de l'existence. Soit on reste complice et prisonnier de son personnage, de son masque, de son rôle social, de ses blessures, de ses conditionnements éducatifs et affectifs, soit on consent à se remettre en question, et on accède peu à peu à une réelle conscience d'exister...
Vous portez manifestement des choses douloureuses, tellement douloureuses que vous avez dû enfouir ce qui vous faisait trop mal... Il ne faut pas regretter que les souvenirs, les questions, remontent à la surface...
Si votre passage a réveillé tout ça en vous, vos paroles m'ont laissé une impression d'ébauche, de juste effleuré... Je ne veux rien forcer, mais je n'ai pas " rien à faire " de vos problèmes, et serais heureux de mieux comprendre, si vous le souhaitez...
Je ne savais pas non plus si nos routes se croiseraient à nouveau... et puis nous sommes là... C'est probablement pour aller plus loin, pour en faire quelque chose...Le ciel commençait à s'étoiler, bien qu'il ne fût pas assez sombre pour en distinguer les principales constellations. L'usure inlassable des vagues sur la grève trompait l'écoulement du temps, mêlé de senteurs d'iode et de goémon. J'attendais, indécis, que Bénédicte confirme ma suggestion... Comme elle continuait à se taire, je poursuivis :
- Alors à moi les présentations. Je suis marié... Gwendoline viendra justement me chercher après demain : nous devons nous retrouver en famille élargie à Rennes...
Je suis marié, et ce n'est pas une formalité. Plus le temps passe et plus je pense que c'est une véritable aventure vers soi-même, pour autant que chacun respecte l'autre dans sa liberté profonde.
Nous nous sommes souvent surpris Gwenn et moi, à nous regarder chacun comme si l'image de l'autre avait toujours été enfouie en soi, et que cela soit devenu réalité. Cela crée à la fois une émotion et une distance, en ce que nous avons le sentiment mystérieux de n'être pour rien dans notre présence l'un à l'autre.
Je suppose que seule la fidélité dans le temps permet cela... ce qui ne veut pas dire qu'un couple va forcément réussir à durer. La priorité donnée au sentiment, à la réassurance fusionelle, à l'apparence, est une base mouvante, éphémère et fragile... Je ne sais ce qui a été en cause pour vos parents, mais pour tous ceux qui sont plus ou moins catholiques, l'aide spirituelle qui pourrait être apportée en cas de difficultés est en outre souvent asphyxiée par l'intransigeance de l'Église romaine. En gros, le couple est condamné à réussir sans droit à l'erreur, ou n'a qu'à se recroqueviller dans les compromis divers et dans l'hypocrisie, pour sauver une apparence de stabilité qui devient vite mortifère.
Gwenn et moi sommes orthodoxes. Dans cette tradition, le divorce est admis, sans être vécu comme une chose banale, mais il laisse la reconnaissance au constat d'une impasse. Il laisse la chance d'un nouveau départ avec quelqu'un d'autre, si un couple est arrivé au bout de la confrontation mutuelle... Bien sûr, ce n'est jamais facile quand il y a des enfants...
Vous m'excusez si ce que je vous raconte vous touche de trop près.
Vous m'écriviez donc que vos parents eux-mêmes...- Non, non, coupa-t-elle, je peux supporter d'aborder tout ça... De toutes les façons, mon père a disparu de la circulation il y a longtemps.
Ce que vous dites me rejoint, parce que je crois que ma mère a beaucoup souffert d'être marginalisée justement, et sa foi en a pris un coup. Selon ce que j'ai appris, mon père se serait amouraché de quelqu'un d'autre, et maman ne l'a pas supporté. L'ambiance était devenue insupportable à la maison...
Ce que vous me relatez de votre couple me paraît être de l'ordre du rêve. Beaucoup d'étudiants que je connais sont dans mon cas, ou alors les parents, s'ils sont toujours ensemble, ne donnent pas vraiment envie de projeter dans une durée avec un conjoint...
C'est à se demander s'il est vraiment possible d'envisager un avenir à deux dans le temps...Je lui fis écho en soulignant que les images véhiculées par les médias n'étaient pas vraiment en faveur du couple... Même si les difficultés avaient toujours existé, la presse, les émissions radio ou tv, les stars, les artistes, les écrivains, appelaient le plus souvent à un style de vie où toutes les expériences étaient banalisées... Les dépressions, suicides et conduites addictives dans ces mêmes milieux ne posaient finalement question qu'à très peu...
Pour certains, cette recherche aboutissait malgré tout à un chemin de maturation, de réflexion sur la vie, mais le grand public ne retenait que la succession des conquêtes, les scandales, les interdits franchis.- Cela me fait penser à Paule et Anne-Marie, ajoutai-je... Elles me semblent bien de ce style à imaginer n'importe quoi... La perspective d'un homme compensant sa solitude ne doit pas plus les choquer que la facilité avec laquelle on se sépare à la moindre crise un peu sérieuse... Enfin, je peux me tromper...
C'est vrai que le couple est un grand défi... Mais il y a d'autres dimensions que celle de l'attrait spontané dans une rencontre, même si celui-ci compte, évidemment... La vie commune, dans le côtoiement quotidien et répétitif qu'elle permet, peut être un moyen privilégié d'éveil, d'élargissement d'âme, pourvu que dans la fidélité et la confiance, la liberté de chacun soit farouchement défendue. Sans cette liberté, chacun se rend prisonnier et aliène l'indépendance de l'autre, sa capacité de solitude, de création, de relation... La fidélité n'est pas une possessivité ; elle ne peut se réduire à une fusion dont la communication hors couple est exclue.
Même si je ressens l'absence de Gwenn par exemple, je vis très bien ce temps de séparation qui donne de de retrouver face à soi-même, et de redécouvrir l'autre, de loin, avec parfois cette sensation de manque qui confirme que l'autre est toute sa vie... Votre présence à vous m'est douce, agréable, mais ce n'est pas du même ordre. Il n'y a pas rivalité, au contraire. A travers cette sorte de complicité que j'éprouve là avec vous, et qui n'existe que parce qu'il s'agit de vous, je crois que j'aime Gwenn davantage, que j'aime la vie davantage...
L'amour est une relation de vérité, et cela dépasse bien le cadre d'une vie de couple... Cela engage toute relation authentique, tout côtoiement de désarroi...- Et Gwendoline voit les choses comme cela ?
- Tout-à-fait. C'est d'ailleurs extraordinaire qu'elle soit ce qu'elle est, parce que je crois que j'aurais difficilement pu continuer à deux sans cette confiance qui nous relie, et nous donne de marcher chacun vers soi-même...
Vous savez, ce qui nous fait souffrir ou déraper en fait, vient la plupart du temps des ambiguïtés de notre affectivité. J'ai vécu comme je vous le disais, des relations très fortes, avec une assez grande proximité physique, un contact, une manifestation sincère des sentiments. A travers cela, j'ai vérifié qu'une sorte de purification s'opère, où l'on apprend la liberté pour soi-même et pour l'autre. On découvre qu'on utilise en fait souvent l'autre pour soi, qu'on se rend chacun prisonnier, parfois malheureux, et qu'en définitive, on n'aime pas l'autre véritablement... C'est surtout soi qu'on aime...
Je me rappelle un formateur, pendant une session de vie communautaire, qui formulait la thèse que pour être bien dans sa peau, il fallait pouvoir étreindre quelqu'un dans ses bras au moins une fois par jour. C'est peut-être un peu simplifié, mais ce type d'expérience fait qu'on avance ainsi de la recherche égocentrique, de la confusion affective et du simple attrait érotique, vers l'élucidation de soi.
C'est merveilleux le dynamisme d'un contact avec l'autre, quand le coeur est situé, orienté, ce qui n'est jamais réalisé une fois pour toutes par ailleurs...- Je comprends ce que vous dites, interrompit Bénédicte, mais je n'arrive pas à adhérer totalement. Je ne me sens pas à ce niveau là.
- Ne parlez pas d'une question de niveau, comme si les uns étaient mieux que d'autres... Que sais-je de mon chemin ? Que sais-je du vôtre ?
Il s'agit simplement de désirer une liberté intérieure. Quand l'autre est regardé dans son être, dans sa personne, avec la conscience de son propre mystère, les perspectives sont radicalement modifiées, converties. Un respect fondamental, une évidence de l'autre en tant qu'autre, font qu'il n'y a plus de désir-vers-soi, d'attente-pour-soi.
La gratuité libère la relation de tout projet faussé.
La relation sexuée -mais non sexuelle- retrouve alors sa place, ni idolâtrée, ni diabolisée. Toute une problématique du corps est d'ailleurs liée à la culture occidentale, avec l'opposition classique de la chair et de l'esprit. L'harmonie est difficile : On fonctionne en noir et blanc, en bien et mal, comme la plupart des religions normatives, moralisantes, et cela ouvre grande la route à toutes les bonnes consciences, aux mépris des égarés et au mensonge sur soi-même. La réalité intérieure est bien plus subtile, au point que "les prostituées et les voleurs seront avant les pharisiens dans le Royaume". Vous devez en savoir quelque chose après ce qui est arrivé à votre mère ?- Oh oui, reprit-elle, que ce soit à son sujet ou envers mon père avant qu'il nous quitte, elle a souffert de beaucoup de jugements et de principes que les gens en fait ne savent pas expliquer. Personne ne cherche à comprendre les drames que cela peut entraîner, et surtout pas ceux qui fréquentent l'église le dimanche... Comme si les idées toutes faites, les règles religieuses, empêchaient de penser par soi-même... C'est quelque chose qui me révolte...
Vous devez comprendre pourquoi j'ai choisi de faire psycho, ajouta-t-elle...
D'ailleurs, même quand il n'y a rien à condamner, et bien que ces gens aient eux-mêmes dans leur famille des exemples évidents de difficultés, de ratés, ils trouvent le moyen d'introduire la méfiance, la jalousie, le commérage. C'est affreux ce qu'on peut détruire en agissant comme ça...J'eus le sentiment en l'entendant parler, que Bénédicte faisait allusion à quelque événement qui la concernait, rendant son âme lourde. Je pris bien garde de respecter son silence.
Brutalement, je pris conscience que la nuit, profonde à présent, nous enserrait. La lune s'éteignait au passage de gros nuages arrivés du large, et l'océan commentait sa gigantesque lutte contre un vent chaud qui s'était levé, chargé de senteurs d'ozone...
- Dites, Thibault, si on poursuivait à l'intérieur, je ne suis pas très tranquille malgré tout. Et puis, je m'allongerais volontiers, je suis anéantie par ce temps moite... Mais je veux bien qu'on continue à discuter...
Nous fîmes le tour des volets dont les gonds rouillés à l'air marin gémissaient en protestant, et montâmes à l'étage.
Quelques ablutions plus tard, je frappai à la porte de Bénédicte, qui étendue sur le lit, dans sa robe claire, se poussa avec simplicité pour me faire une place.
- J'éteins à cause des insectes, me dit-elle en tendant le bras vers la poire. J'ai tout laissé ouvert pour avoir un peu d'air. Cela ne vous dérange pas ? Je veux bien que vous restiez sur votre tapis si vous y tenez, mais ce n'est pas très convivial, et puis vous m'avez convaincue...Son propos avait été formulé avec un tel naturel que je ne trouvai aucune objection. Je commençai par m'asseoir à la tête du lit, puis m'accoutumant à l'obscurité dans laquelle le mobilier émergeait peu à peu, je finis par subir l'oppression de l'atmosphère, et refusai de lutter contre mon désir de m'allonger.
Je savourais notre proximité, et ressentis à nouveau la jeune femme comme quelqu'un que j'aurais curieusement connu de tout temps. La perception de cette familiarité m'enhardit à lui demander :
- Cela vous choquerait si on se tutoyait ? Personnellement, les habitudes professionnelles et les quelques années qui nous séparent me rendent le "vous" difficile.
- Je ne crois pas que cela me soit insurmontable, répondit-elle en riant. J'y avais pensé, mais je ne savais pas si cela convenait à votre éducation. C'est impressionnant d'être dans une maison comme cela, chargée d'histoire, de personnes socialement importantes, d'une culture raffinée...- Vous savez, enfin tu sais, il faut faire le tri dans la bonne éducation. Tout ce qui ouvre à une véritable attention à l'autre est intéressant. Un certain esprit dans le savoir vivre, et les règles et détails qui vont avec, contribue sûrement à une délicatesse, à une prévenance ; mais dans la mesure où cette éducation est souvent devenue une pure forme de mondanité, une façon de se distinguer ou de se croire différent des autres, il y a longtemps que j'ai relégué cela au grenier...
Tout ça est tellement relatif et occasion de jugement : Je ne sais pas si tu as remarqué, mais assez fréquemment, dans un groupe, chacun se croit être la bonne mesure de l'éducation. Tu entends l'un ou l'autre s'amuser ou s'indigner de la façon de parler, d'écrire, de manger, alors qu'on s'expose à être jugé soi-même par qui a des repères estimés supérieurs ou légitimement différents.A l'opposé dans des milieux simples, des gens probablement moins cultivés mais éveillés à l'essentiel, riches en leur être, possèdent un sens de la relation juste, de l'importance donnée à l'autre, de la discrétion, dans une élégance naturelle de comportement...
- Oui, je vois ce que tu veux dire, fit Bénédicte.
- Plus on possède -et la position sociale, le nom, l'éducation, sont de l'ordre de l'avoir- et plus il est difficile d'accepter une pauvreté intérieure. Maintenir son image, sa place, son autorité morale, est comme une seconde peau qui élude toute véritable remise en question. La conscience de faire ce qu'on doit justifie de tout et rejette toute interpellation. On ne sait pas assez combien derrière les apparences, il peut y avoir dans certains milieux, de souffrances, de vides, de dégoût parfois, compensés d'un attachement aux formes d'autant plus rigide qu'on ne tient debout que grâce à cette crispation sur la dignité des certitudes.Je me laissai quelques instants bercer par mes pensées puis continuai :
- J'ai peur que cela nous mène un peu loin de parler comme cela. Tu me dis si tu es fatiguée... Mais tu sais, cette conscience de " savoir " qui transpire dans certaines éducations, c'est horrible. Cela me fait penser à mes parents. Les mystiques ont raison de dire que la vie intérieure est plus un évidement, un détachement, qu'une acquisition.
Nous sommes tout le temps en train de nous sécuriser, de nous rassurer, de compenser nos insatisfactions par des références à ce que nous savons, ce que nous possédons, ce que nous faisons... La vraie liberté doit être quand on ne tient plus à rien, non par désillusion, mais parce qu'on aime tout, parce qu'on aime chacun, gratuitement, et dans la joie de cette gratuité...
Dans ce sens le bonheur est effectivement inaccessible aux riches. La richesse de soi est bien plus insidieuse, bien plus subtile que la richesse extérieure... L'absence de questionnement affronté, l'incapacité à sortir de ses schémas, est finalement une grande tristesse qui s'aveugle du raidissement de la bonne conscience.
Tu sens ? Allongés comme nous sommes, nous n'offrons plus de résistance à la chaleur. Elle nous enveloppe, et nous évite d'avoir à nous sécuriser. Il faudrait avoir la même attitude intérieure : Accepter de quitter ses résistances, ses certitudes, ses rigidités, pour accéder à la confiance...Bénédicte restait en silence, si bien que je finis par lui demander à quoi elle réfléchissait.
- A tout ce que tu dis, rétorqua-t-elle. C'est la première fois que je rencontre quelqu'un comme toi. Mais cela me correspond, ça réveille tant de choses enfouies en moi...
Je voulus esquisser un geste pour lui communiquer ma joie de la sentir intérieurement si proche, et me ravisai, hésitant.
Nous restâmes un bon moment sans parler, puis je me décidai à avouer :- Ce n'est pas simple d'être simple... Tout à l'heure, j'aurais eu envie d'un contact pour te remercier d'être là. Je n'ai pas osé, parce que je ne sais pas comment tu pouvais l'interpréter... J'ai du mal à ne rester qu'au niveau de la parole sans traduire une tendresse, d'autant plus que je ne te vois pas... Cela me paraît tellement évident de faire passer quelque chose d'incarné, de fort, dans une relation... J'aurais voulu te prendre la main quelques secondes...
- Si ce n'est que cela, ça ne m'aurait pas gênée, fit-elle en se tournant vers moi... Mais je ne sais pas très bien où trop de manifestations pourraient m'amener... Tu as l'air d'être sûr de toi... Quand tout va bien pour moi, c'est peut-être possible d'exprimer une tendresse gratuite, mais il suffit d'une période d'angoisse, de solitude ou de désarroi pour que l'affectif dont tu parlais tout à l'heure dehors m'envahisse... Et c'est pire...
Tu as plus d'expérience, et c'est beau ce que tu dis, mais je serais plus réservée que toi... Je suis trop bouleversée en ce moment, tu comprends ? Et je n'ai pas envie de vivre autre chose que ce que nous vivons là. C'est tellement nouveau pour moi !
Quand je suis avec toi, j'ai l'impression de ne pas être seule d'une façon que je n'ai jamais ressentie avant. Et en même temps, je sens un respect, je sens une sécurité dont j'ai besoin. C'est compliqué à expliquer...- C'est en effet compliqué, la relation à l'autre, confirmai-je. On bute souvent contre la différence de le personne qui est en face, ne sachant pas comment elle peut recevoir ce qu'on donne ou ce qu'on dit... Que ce soit positif ou négatif d'ailleurs... Tu vois, j'ai une facilité par exemple à renvoyer ceux que j'aime à eux-mêmes, en me permettant d'avancer des analyses, des interprétations de comportements. Je pensais mettre des formes, manifester une attention palpable, une délicatesse, et je me suis rendu compte qu'on m'avait souvent vécu comme très carré, parfois harcelant dans mon désir de pousser l'autre à mettre ses ressentis en mots... C'est pareil en ce qui concerne une manifestation d'affection : Il y a ce que projette l'un, et ce que reçoit l'autre...
- C'est pour cela, coupa-t-elle en se remettant sur le dos, que je préfère une distance. Pardonne-moi, je ne me sens pas assez paisible. Il faut que j'arrive à faire le point... Je t'expliquerai...
Je laissai le silence poursuivre ses paroles...
***
L'amour est de désirer d'abord que l'autre soit ce qu'il est.
Toute pression, manipulation, imposition, emprise, volonté de convaincre, et encore plus toute surveillance implicite, est contraire à la gratuité, au respect, et s'oppose quels que soient les arguments à l'amour vrai de l'autre.
Face aux attentes conscientes ou inconscientes, élucidées ou inavouées, face aux projections, aux interprétations, face aux émotions parasites qui peuvent interférer, surprendre, et fausser l'intention première, c'est la priorité donnée à l'autre qui permet de s'ajuster soi-même.
Ne pas lui reconnaître cette place indique que nous sommes dans l'illusion et le refus par rapport à nos limites et nos besoins. Nous réduisons l'autre à exister pour nous, pour compenser et combler tout ce que nous ne pouvons pas affronter.
Se donner à soi la première place, par confort, pouvoir, cadre mental figé, ou règlement de compte sous-jacent, enfer-me dans une relation d'extériorité, où les besoins et désirs égocentrés occupent tout l'espace. Dans la mesure où l'autre se différencie, gêne, s'oppose, il devient l'ennemi, l'enfer selon le mot de Sartre.
On s'aime dans l'autre avec passion tant qu'il correspond à nos attentes, et le jour où il nous devient incompréhensible, nous sommes prêts à tout pour l'obliger à rentrer dans les schémas qui nous sécurisent.Les relations aliénantes, avec la violence ou la souffrance qui les accompagne, sont fréquentes. Sur un plan anodin et quotidien, combien de fois constate-t-on qu'il est difficile d'assumer authentiquement une proposition en laissant à l'autre la vraie liberté de répondre par "oui" ou par "non". Ainsi "Veux-tu faire un tour ?" signifie souvent : "Je voudrais bien que tu fasses un tour avec moi"... Et il n'est pas plus évident de répondre avec la même liberté, sans se laisser piéger par ce qu'on projette du désir de l'autre, du genre : "Ça ne me disait rien, mais je pensais que c'était ce que tu voulais"...
A l'extrême, rien n'est pire qu'une relation dominant/dominé, où alternent abdication et revanche...L'amour est respect de l'espace intérieur de l'autre, avec ses rythmes, ses fragilités, ses flous, ses besoins, ses capacités à dire ou à ne pas dire.
Mais ce respect est en même temps attention, prise en compte, souci de l'autre, exigence et interpellation... Sans quoi il s'assimilerait vite à une renonciation, une indifférence, une juxtaposition tactique ou une lâcheté.Seule l'ouverture à la gratuité fait cheminer vers un peu de vérité de soi. Les relations en deviennent à la fois libres et prévenantes, échappant aux frustrations, aux ruminations secrètes, et au sentiment d'emprisonnement. On évolue enfin avec maturité, vers cette irréductible antinomie où s'ajustent selon les besoins, espace et complicité.
***
Bénédicte interrompit soudain mes pensées...- C'est à moi de te demander à quoi tu penses...
- Tu me disais sûr de moi, repris-je... Je crois que si je le suis un peu, c'est juste parce que je commence à reconnaître que je suis en fait capable de tous les égarements, de toutes les perversités... Il suffit de peu de choses probablement, une accumulation d'épreuves, un concours de circonstances, pour que nous soyons tous capables de n'importe quoi... Sans doute ne peut-on ébaucher un cheminement que lorsqu'on accepte d'apercevoir le flou qui est en soi... On a au moins cette sécurité d'échapper à l'illusion, à la naïveté, en partie...
Mais tu commences peut-être à avoir sommeil ? Tu me dis si tu préfères que j'arrête de bavarder...
- Oui, je crois que ça ne va pas tarder. Tu peux rester si tu veux. Ce sera quand même mieux que le sol...C'est elle qui prit ma main, furtivement, en me souhaitant bonne nuit.
Je me sentais à la fois en grande paix, et empreint d'une indéfinissable émotion. La sensation de Bénédicte à mes côtés me procurait cette joie intime et fragile que la vie offre en cadeau, en de rares et imprévisibles moments. Vaincu par mes levers matinaux auxquels l'entretien des jardins m'obligeait avant la chaleur, je m'endormis rapidement au rythme de la prière des Eglises d'orient.
***
Tout-à-coup la chambre fut illuminée d'une lueur blanche, suivie presque immédiatement d'un grondement furieux. L'orage était là, enfin, pour répondre à l'appel tragique de la terre.
- Il faudrait peut-être fermer la fenêtre, me dit Bénédicte elle aussi réveillée ?
- Viens d'abord voir les éclairs sur la mer, répondis-je, ça doit être magnifique...Nous allâmes de longues minutes admirer les déchirures du ciel et les reflets de lumière à la surface des vagues malmenées. Puis le vent se fit plus fort encore, frappant le manoir de bourrasques agressives, et une pluie lourde et soudaine s'abattit sur la côte.
- J'espère que les filles sont rentrées, souffla ma compagne en frissonnant.
J'allai regarder l'heure, suffisamment avancée pour que nous n'ayons pas à craindre pour elles.
Nous tirâmes les volets avec difficulté, redonnant à la pièce une obscurité convenable.
- Je peux utiliser le lit, questionna Bénédicte, j'ai un peu froid maintenant ?Elle défit sa robe et se glissa dans les draps.
Un peu trempé également, j'allai passer mon pyjama et revins m'étendre en m'enroulant dans le couvre-pieds.
Sentant que le sommeil s'était momentanément éloigné pour nous deux, je demandai :
- Tout à l'heure, et dans ta lettre également, tu me parlais de questions, d'interrogations... Je ne veux pas être indiscret ni remuer des choses douloureuses, mais tu me préciserais un peu ?
- Pas tout de suite. Je ne me sens pas encore prête à évoquer tout ça. Je t'ai dit que je te raconterai... Plus tard... Tu m'as déjà donné beaucoup à réfléchir... Il faut que j'assimile tout ça.Après une pause, elle ajouta d'un coup :
- Comment expliques-tu que nous nous soyons rencontrés ?Je dus prendre un moment pour apprivoiser l'inattendu de l'interrogation.
- Là, tu attends un peu trop de moi. On voit rarement le sens des choses sur le moment tu sais... Un jour, on regarde en arrière, et on reconnaît une cohérence, un fil, comme une présence ténue qui à travers des expériences très diverses, contradictoires parfois, des échecs apparents et des désarrois, révèle un accompagnement mystérieux. Ce jour-là, tout prend sa place. On comprend alors qu'une route objectivement fausse et sans lendemain, était pour nous subjectivement une étape juste.
Cela aide à découvrir que tout peut être Chemin... On est alors moins porté à juger celui des autres... On discerne aussi que chercher à maîtriser sa vie n'est pas le bon moyen pour la réussir... qu'il faut accepter de se laisser conduire...
Sans doute avons-nous à apprendre, à recevoir l'un de l'autre...
Un jour tu sauras, et c'est toi qui m'expliqueras.
Pour l'instant, je ne peux encore une fois, que te remercier d'être là.J'hésitai à continuer, puis osai :
- Je me sens comme enveloppé par ta présence. Sans doute l'homme au sens du mâle orgueilleux, plus fort, plus "mental", plus égal par ailleurs sur le plan émotionnel, a-t-il besoin de trouver un refuge à certains moments, comme dans une régression ponctuelle et bienfaisante ? Sans doute est-ce pour lui une façon de manifester sa sensibilité plus cachée, plus réservée, mais aussi plus douloureusement blessée quand elle est n'est pas comprise ? Qu'est-ce que tu en penses ?
- Je t'écoute... Cela me faisait penser à mon frère aîné quand mes parents étaient sur le point de se séparer. Je crois que j'ai réagi très superficiellement, en proie à mes propres inquiétudes. C'est après, en voyant ses réactions, la modification de notre relation, que j'ai compris le poids de ce qu'il avait dû vivre, et les attentes que mon attitude ne lui a pas permis de partager... En fait, quelque chose s'est cassé en lui, plus fortement qu'en moi je suppose... Cela correspond à ce que tu dis...
Nous restâmes en silence. Son souffle devint plus fort et caressait mon visage. Elle dormait.
***
Beaucoup d'entre nous
ont au fond de leur mémoire,
de leur coeur,
et de leur corps,
les traces lancinantes
des blessures de l'enfance,
ou d'un drame personnel.Plus cette souffrance est tue,
enfouie, niée, projetée sur l'autre,
plus elle nous enferme
dans nos peurs,
dans notre complicité aux forces de mort,
et dans des échecs ou impasses
dont nous ne comprenons pas la répétition.
La solitude d'être victime,
développe en nous des conflits épuisants,
et des règlements de compte
que nous appliquons tour à tour
dans la violence et le mal-être,
aux autres ou à nous-mêmes...Il faut un jour comprendre
qu'on ne peut dépasser
que ce qu'on a accepté de traverser...
Il faut un jour comprendre
qu'au-delà de la responsabilité des autres
il y a sa responsabilité à soi
de chercher sa propre liberté
à partir de ce qu'on est, et de ce qu'on a vécu,
sans y impliquer qui que ce soit.Le jour où on saisit dans son âme
que personne
d'une façon ou d'une autre,
n'échappe à la blessure fondamentale,
il est possible de commencer un deuil
où on arrête de compenser,
de projeter sur autrui,
de fuir sa souffrance,
et de détruire, soi ou l'autre,
parce qu'on accepte enfin
que notre passé soit la terre de notre chemin.L'issue, n'est pas dans le noeud strangulant
qui nous rend incapable de vraie vie,
ni dans un " ailleurs ",
dans un autre, ou un autrement,
mais en soi.Nos larmes n'en sont pas taries,
mais elles se font plus douces et sereines,
découvrant que de notre silence abîmé de cris intérieurs,
peuvent naître dignité et estime de soi,
ouvrant à agir, à aider, à sourire, à donner, à aimer.Dans cette marche,
où peu à peu les démons de nos enfermements,
de nos peurs et de nos haines,
sont mis en lumière,
un accompagnement est souvent nécessaire :
Nous ne savons pas à quel point
les liens qui enserrent notre âme
conditionnent notre vie
notre comportement
et notre capacité à être en relation juste,
allant parfois jusqu'à fausser tout regard et tout
ressenti...Il faut traverser pour dépasser,
nommer pour maîtriser (les mots sur les maux),
délier pour être relié à l'autre
et à soi-même.
La vie par ses épreuves tente de nous y inciter,
attendant notre lâcher prise...
Mais si souvent, il est essentiel
d'identifier la "véritable" cause de nos blessures
pour pouvoir évoluer,
(et non celle qui provient de notre rébellion,
de notre jugement égaré,
et de notre absolue projection-interprétation),
la guérison toutefois ne peut venir
que du jour où ayant traversé la juste colère,
l'errance intérieure,
la culpabilité sournoise,
et les regrets amèrement stériles,
le regard peut se porter vers cet instant présent
de chaque moment accueilli avec confiance,
bénédiction et gratuité.Il y a comme un re-cueillement nécessaire
-cueillir ensemble tout ce qui est en soipour
voir avec force d'âme
absence de jugement
et compassion,
que, à travers tout cela,
nous sommes,
et nous avons à être encore davantage...Avec le temps,
ce qui fut blessure pour soi
deviendra qui sait, pour d'autres, mis sur notre route,
creuset de tendresse,
et reconnaissance.Il faut juste alors
veiller à garder le coeur ouvert, large,
vers ce sourire câlinant,
(et pour certains cette suave présence du divin),
que la vie nous révélera,
à la mesure de notre don,
et de notre humilité.
Chapitre 3°
Le réveil fut un peu tardif suite au peu de sommeil de la nuit.
J'allai me préparer avec précautions, et quand je revins discrètement jeter un coup d'oeil à la chambre, Bénédicte était descendue.
Cette fois, c'était elle qui avait préparé la collation matinale, avec cette capacité d'initiative bien féminine. Devant mon air excessivement admiratif, elle eut une petite moue dubitative en m'avouant :
- J'espère que j'ai bien dosé le café. j'ai fait au pif.
- Enfin, fis-je grandiloquent, nous essaierons de survivre...Nous petit-déjeunâmes sans souci exagéré pour le repas de midi qui n'était plus très éloigné. Bénédicte monta se doucher. Pendant ce temps, j'allai jusqu'au portail, vérifier si une lettre que Gwenn m'avait annoncée au téléphone était arrivée. Le magnolia égouttait lentement ses feuilles sombres. J'aperçus avec satisfaction un coin d'enveloppe dont la particularité ne laissait aucun doute sur sa provenance.
Gwenn me redisait son amour, et la façon dont l'éloignement mettait en relief l'importance que nous avions chacun dans la vie de l'autre. A l'occasion de notre anniversaire de mariage, elle me rappelait notre rencontre, et confirmait le choix toujours plus fort de nous être engagés à mener vie ensemble. Mes yeux devinrent un peu humides sous l'émotion de notre complicité. Il y avait aussi des dessins des enfants...
Si je n'avais craint de choquer Bénédicte, je lui aurais fait lire la missive, tant j'avais le désir de lui partager l'expression de notre amour.
Elle descendait l'escalier quand je franchis la porte, les mains dans les poches de sa robe flottant au rythme des marches.
- Une lettre de Gwenn, lui expliquai-je !Mon expression devait trahir quelque chose car elle répondit :
- C'est sympa la façon dont vous vous aimez...Devinant une trace de mélancolie dans son regard, je lui pris les épaules en lui souriant avec gravité. Elle se laissa attirer et s'appuya légèrement de biais contre moi, comme pour puiser à ce que je vivais intérieurement.
J'étais étonné de la voir accepter cet embrassement. Sans doute était-ce la force de notre amour à Gwenn et à moi, qui permettait cet instant de tendresse simple, comme si cela la protégeait d'une quelconque ambiguïté...
Elle se dégagea, maintenant sa main sur mon bras :- Si nous t'invitions à notre tour, les filles seraient sûrement contentes de te connaître... J'ai dépassé mon énervement d'hier à leur sujet. Elles peuvent être très sympas, tu verras...
- Pourquoi pas, et nous pourrions dîner ensemble ici pour leur permettre de visiter... Nous y allons ?
***
Quand nous arrivâmes au gîte relativement éloigné du village, Paule et Anne-Marie s'apprêtaient à picorer quelques restes. Leur lever n'avait rien eu à envier au nôtre, et personne ne se sentait assez affamé pour envisager un repas digne de ce nom. Le fest noz avait été très couru, et il leur avait fallu patienter longtemps au retour, pour que le flot des véhicules se fasse moins dense.
Béné s'éclipsa pour changer de tenue.
Un vent plus frais avait chassé l'orage de la nuit, et nous dissuada de projeter une baignade. Peu à peu l'azur grandissait en patchwork de nuages blancs et gris. Un air diaphane, purifié par la pluie, rendait la côte plus proche et en faisait jaillir les contrastes ombrés.
Nous décidâmes de pousser jusqu'à Concarneau pour visiter la Ville close.
Affronter la foule estivale ne me réjouissait pas plus que ça, mais la perspective de servir de guide à mes compagnes compensait ce désagrément.
***
Nous frayant tant bien que mal un chemin au milieu des nombreux touristes de toutes provenances, nous avions arpenté quasiment toutes les ruelles, et parcouru les remparts typiques de l'architecture à la Vauban.L'heure du dîner approchant, nous hésitâmes à rester dans la cité médiévale pour la sillonner à nouveau de nuit, mais Paule et Anne-Marie, ayant appris que c'était mon dernier soir au manoir, préférèrent en reporter l'idée à une autre occasion.
Sur le port, nous achetâmes quelques coquillages, une majestueuse plie ponctuée de ses tâches de rouille, et un kuign aman merveilleusement chaud et doré qui nous obligea à beaucoup d'efforts pour en attendre la dégustation tant il embaumait la voiture.Pendant la route, n'ayant pas à me soucier de la conduite et m'assoupissant quelque peu, je repensai à mon agacement passager face à l'attitude de Bénédicte au cours de la journée. J'aurais souhaité pouvoir continuer une sorte d'intimité avec elle, pressentant que notre amitié permettait divers échanges, et cela d'autant plus que je voyais poindre la fin du séjour. Mais elle-même, ne semblant pas éprouver de sentiment parallèle, avait accepté toute l'après-midi l'envahissement insistant de Paule, grande adolescente exubérante et exclusive. Je cherchais à discerner la possessivité éventuelle dont ma réaction était teintée, et décidai de m'en remettre aux aléas des événements pour vérifier ma capacité à accueillir l'instant tel qu'il se présentait. La cause de ma tension ne me paraissait pas tant, en définitive, la conscience d'une proximité qui m'échappait temporairement, que l'impression d'un temps fuyant douloureusement dans la banalité, alors qu'il m'était compté.
Nous arrivâmes à Kerloc'h. Je demandai à Bénédicte de faire le tour du propriétaire avec les filles, pendant que je préparai le poisson.
Le dîner fut égrené de conversations de toutes sortes, de pitreries dont je ne fus pas le plus pâle auteur, et de fous rires inextinguibles. Nous revînmes sur l'épisode énigmatique du premier soir, échafaudant les explications les plus invraisemblables.
J'eus le sentiment que Bénédicte avait dû préciser explicitement la teneur de notre relation, car aucune allusion désagréable ne vint s'égarer dans notre bavardage.La nuit tombée, Anne-Marie, rejoignant fortuitement mon attente, déclara avec délicatesse à mon adresse :
- Je suppose que vous avez encore à discuter. Pour le dernier soir, nous n'allons pas nous imposer plus longtemps...Bénédicte accueillit l'allégation avec un faux air interrogateur, puis voyant que je manifestais ma disponibilité, opina d'une façon qui entraîna de nouveau chacun à s'esclaffer. Elle insista tout de même en aparté pour être sûre que sa présence ne me gênât pas, et avoua son intention secrète de rester avec moi cette fois encore.
Peu après, les feux arrière du véhicule disparaissaient à l'angle du portail. Les deux comparses m'avaient fait leurs adieux.
Je donnai un tour de clef et proposai à mon invitée :
- Un café ?
- En plus de la tisane, répondit-elle ? Je vais me lever toute la nuit ... Mais pourquoi pas si nous conversons aussi tard qu'hier soir...
- Tu sais que dans ma période communautaire, les couchers n'étaient pas tristes quelquefois. Une dizaine de jours à quatre ou cinq heures du matin, après un cinquième repas ponctué de défoulements hilares comme ce soir, et on finit par planer copieusement...
- A propos, ça fait plusieurs fois que tu me parles de communauté... Qu'est-ce que tu y faisais ?
- Eh bien, répondis-je en m'affairant à la cuisine, j'ai fait plusieurs fois de l'accueil avec des gens en recherche, des paumés, des gars et des filles complètement désorientés par des expériences familiales ou personnelles difficiles... Mon engagement y était passager, mais sur des temps assez longs pour que ce soit significatif. Problèmes de violence, de conflits de générations, de sexualité, de drogue... C'était dans la mouvance du Renouveau Charismatique à l'époque. Je ne sais pas si tu connais ? L'atmosphère globale, très libre, très non jugeante, axée sur la prière de louange, permettait de s'apprivoiser et de parler sa souffrance. Souvent un accrochage se faisait en complémentarité garçon/fille, avec au départ une fixation affective au moins d'un coté... Mais à la limite, et dans le cadre d'une vie de groupe, il n'y a que par là qu'un certain travail peut se faire...
Parfois, il y avait un tel état de défiance, de négativité, que les plus blessés nous pompaient complètement, nerveusement et émotionnellement, jusqu'à la provocation cynique, essayant de se prouver que nous aussi nous finirions par les rejeter.
Quand tu vis comme cela des moments de communication intense, de vibration dans l'espoir d'un peu de lumière pour l'autre, en alternance avec du chantage au suicide ou des passages de violence, tu te découvres bien petit. Tu vois vite qu'en croyant aider l'autre, c'est finalement lui qui t'aide, qui te découvre à toi-même, et tu deviens reconnaissant. C'est une sorte de paradoxe où on apprend sagesse et humilité.
Peu à peu, on acquiert un certain discernement, un recul intérieur, en même temps qu'une espèce de perspicacité qui étonne. Mais pour assumer toutes les souffrances exprimées, toutes les projections inhérentes à ce genre de relations, il est indispensable d'être plusieurs, de pouvoir s'accompagner les uns les autres, et de garder une saine distance d'intériorité. La tendresse et la franchise qu'on se manifeste à l'intérieur du groupe deviennent essentielles pour intégrer les chocs émotionnels. Chaque "frère et soeur" rencontré devient comme la manifestation concrète, touchée, ponctuelle, d'un amour inconditionnel qui dépasse nos mesures étriquées.
Avec le temps, à travers les difficultés, les incompréhensions, les énervements, on avance, grâce au parti pris de confiance et de pardon. Et comme je te le disais, les équivoques de l'affectivité sont décapées...
***
Le Renouveau charismatique est considéré comme ayant sa source dans des communautés orthodoxes russes du XIX° siècle, qui redécouvrirent la puissance du Saint Esprit, avec des manifestations extraordinaires (charismes) semblant réservées jusque là aux Eglises primitives (clairvoyance, parler en langues, dons de guérison...). Des arméniens touchés par le mouvement, émigrèrent aux Etats-Unis, influençant les protestants jusqu'à la fondation du Pentecôtisme. Celui-ci, d'abord maintenu à l'écart, gagna l'ensemble des Eglises protestantes, contribuant à leur renouveau. Puis, dans les années 1970, ce fut une communauté catholique américaine qui fit l'expérience étonnante de ces dons, introduisant le Renouveau dans le monde catholique européen, puis mondial.
Cette mouvance insiste sur la conversion intérieure comme une rencontre personnelle avec le Christ, sur l'action de l'Esprit et ses prodiges, sur la sensibilité affective comme propice à la manifestation du divin, sur l'évangélisation et l'accueil des pauvres (marginaux, handicapés, laissés pour compte, blessés psychiques, personnes dépendantes d'une addiction).
Vite reconnue par Paul VI comme " chance pour l'Eglise ", la mouvance s'est partagée entre diverses grandes communautés (Emmanuel, Béatitudes, Chemin Neuf, Verbe de Vie...), présentant l'originalité de rassembler célibataires, familles et consacrés. Des groupes de prière se sont créés un peu partout, ainsi que des médias de formation.
Touchées par la spontanéité de vie, la beauté de la liturgie, la prière de louange et la chaleur affective spécifiques au mouvement, beaucoup de personnes en recherche, non croyantes ou malmenées par l'évolution de l'Eglise, s'y sont retrouvées.
Beaucoup de personnalités s'y sont intéressées ou engagées, comme Jean Vanier (fondateur de l'Arche), frère Roger de Taizé, l'acteur Michael Lonsdale, le père Daniel Ange, ou Enzo Bianchi (fondateur des communautés monastiques de Bose).Les années fougueuses des débuts virent un certain nombre d'excès, comme des bergers (responsables de communautés ou de groupes de prières) s'apparentant à des gourous, " discernant " les chemins de vie des participants (profession mariage, conjoint, état spirituel), usant du " baptême dans l'Esprit " comme d'une thérapie surnaturelle, voyant du diabolique à l'envie, et suscitant des communautés fermées au monde, desquelles on ne sortait pas sans séquelles pour se réadapter à la vie ordinaire.
La surveillance attentive et pressante de l'Eglise catholique fit craindre à certains que l'intégration à l'institution ne fasse perdre le feu sacré initial.
Des contradicteurs en critiquèrent le côté anarchique, indépendant des structures officielles ; et d'autres dénoncèrent l'usage de techniques de groupe, la manipulation psycho-affective, l'exaltation et le désengagement politique du monde concret.
De tout cela résultèrent des crises qui aboutirent à la disparition de certaines communautés, ou à l'assimilation d'autres au Protestantisme ou à l'Orthodoxie. Le clergé dans son ensemble fut assez réticent voire opposé au Renouveau, qui s'orienta au sein du catholicisme vers les milieux plutôt classiques et traditionnels.
***- Tu vois, reprit Thibault, cela me fait penser au problème du célibat volontaire des moines ou des prêtres, qui n'est souvent pas compris dans la mentalité du monde actuel. La vie communautaire en est justement une réponse d'équilibre par le fait qu'une vraie tendresse, une transparence, évitent le dessèchement et la mauvaise solitude. Les pathologies de tristesse, de pouvoir ou d'intolérance se mettent vite en place quand on est seul, ou quand un groupe n'est qu'une juxtaposition de personnes. Il faut une vie où l'affection puisse s'exprimer. C'est pour cela que les Eglises chrétiennes n'imposent pas le célibat aux prêtres qui eux, ne sont pas en situation de communauté. L'Eglise latine de Rome est une exception, et encore depuis le XIV ° siècle seulement, et au niveau de la loi générale, parce qu'en pratique, on sait trop à quels débordements cette loi du célibat a conduit, sans réduire à cela toutes les déviances humaines...
Bien sûr il y a des appels particuliers comme les ermites, qui existent d'ailleurs dans toutes les religions, mais ce sont des gens qui ont déjà fait un énorme travail sur eux. Ils ont basculé dans l'intériorité, même si leur combat est loin d'être fini...
Mais je reviens à ta question...
Notre travail dans la rencontre des autres, était à travers la relation fusionnelle du début d'ouvrir à une relation plurielle, adulte, mûrie, ce qui n'était pas sans résistances ni sans risques : Si on provoque le passage trop tard, on s'empêtre dans un attachement douloureux où les libertés et les énergies se dispersent. Si on le fait trop tôt, l'autre ne s'est pas assez reconstruit comme personne aimée, et ne peut résister à la dépression ou aux diverses fuites de compensation.
Dans les deux cas, chacun a sa dose de souffrance intérieure, et nos limites sont cruellement mises à jour...Nous bûmes notre café, confortablement calés dans les gros fauteuils du salon, avec juste ce qu'il faut de lueur dispensée par les vieilles appliques du mur, pour privilégier l'écoute et la parole.
Bénédicte restait pensive... Elle me regarda :
- Je comprends mieux ce que tu es avec tout ce que tu me dis là... Et ce genre de communauté existe toujours ?
- Oui, mais avec pas mal de changements. L'aspect moderne de ces groupes, oecuméniques, non confessionnels parfois, avec une vie liturgique à contre courant de ce qui se vivait dans l'Église de France, n'a pas été sans poser de problèmes. Finalement, le souffle originel a été recadré dans une perspective bien romaine, avec parfois un militantisme et un dogmatisme qui frisent l'intolérance.
J'ai entendu des animateurs de session par exemple, défendre des thèses selon lesquelles tout ce qui n'était pas résolument catholique, et qui provenait d'autres traditions comme le yoga, les techniques respiratoires ou à la limite le judo, relevaient d'une influence diabolique...
Je ne veux pas dire que le Renouveau ne puisse pas faire de bien - encore une fois tout peut être chemin - mais ce n'est pas là que j'enverrais quelqu'un actuellement, à l'exception de lieux bien précis que je sais plus équilibrés, plus ouverts, plus fidèles aux origines, de par la volonté des responsables qui s'y trouvent.
- Et toi, comment es-tu arrivé là ?
- Ah ! Tu m'entraînes loin... En fait, je n'y étais pas vraiment prédisposé. J'étais bien protégé par ma famille, incapable de savoir vers quoi j'allais orienter ma vie si ce n'était un idéal de don déjà bien présent, mais totalement immature ; et puis grand adolescent, j'ai fait la connaissance d'une vague parente plus jeune que moi, qui avait de grandes souffrances, personnelles et singulières. Avec elle, et à travers des moments parfois très durs, plus ou moins bien gérés, j'ai vécu une initiation au respect du mystère de l'autre.
A partir de cela et de beaucoup de rencontres, de voyages, de fréquentation de milieux divers, j'ai commencé à faire des choix qui étaient de moi. Mes errances m'ont donné une soif d'aider, de comprendre, et j'ai cheminé avec plusieurs autres jeunes, en ayant souvent et étonnamment l'intuition des douleurs secrètes.
Mon mariage n'a pas réellement modifié cette orientation, en ce que Gwenn, quand j'ai croisé sa route, n'était peut-être pas très loin d'une hospitalisation. Une pathologie familiale assez particulière, et des dispositions personnelles probablement, l'avaient enfermée dans un monde imaginaire, peuplé de souffrances à l'état brut, d'angoisses destructrices et sans cause décelable.
Avec elle, j'ai compris qu'il fallait un engagement pour la vie. Plusieurs amis se sont demandés vers quoi nous allions, et avec le temps, tu vois, nous allons bien !- Et ça se manifestait comment ?
- Eh bien par exemple, en rentrant de donner mes cours, je la trouvais prostrée dans un fauteuil, le regard vide, avec des sanglots impressionnants, pas comme des pleurs qui indiquent une réaction de tristesse à quelque chose, mais des larmes lointaines, venant d'une autre réalité, sans capacité de parole. Il était difficile de rétablir un contact, elle-même ne sachant pas pourquoi elle se torturait ainsi.
Et puis peu à peu, elle s'en est sortie. Les crises n'étaient plus que de semaine en semaine, de mois en mois. Maintenant tout est terminé. Les imprévus importants la perturbent encore facilement, mais il ne lui reste ponctuellement qu'une fragilité pour dominer le quotidien et prendre vraiment sa place face à moi.
Je suppose d'ailleurs que ce ne doit pas être facile de vivre en ma compagnie. Malgré mon désir de la promouvoir elle, la façon dont je suis présent par ma personnalité ne lui est sûrement pas évident. Elle a eu à dépasser beaucoup de censures intérieures, de rigidités, d'interprétations fantasmées de la réalité où elle se vivait victime, démunie d'un droit à exister, légitimement punie par sa souffrance, se censurant et s'estimant coupable...- Cela a dû être difficile pour toi ?
- Oui et non, grâce à ce que j'avais déjà expérimenté. C'est maintenant que parfois j'ai du mal à accepter quand il y a un petit passage à vide, parce que dans mon désir et dans le quotidien ordinaire, c'est une phase résolue.
Je souhaiterais que Gwenn reconnaisse davantage mes limites et mes faiblesses, qu'elle me critique, qu'elle me bouscule davantage. Cela vient, doucement...
Et puis tu sais, on pourrait croire en m'entendant raconter tout cela , que j'ai joué un rôle important ; mais d'une part, je n'ai pas été seul : Les enfants, notre communauté orthodoxe, les amis... et par rapport à moi, la vraie question est plutôt de savoir ce que je serais devenu sans elle... Elle est mon évidence, mon bonheur...- J'espère que je la verrai demain... J'ai l'impression de la connaître un peu, à travers tout ce que tu m'en dis.
Un silence riche d'évocations intérieures s'installa...
L'atmosphère de la haute pièce à cheminée m'avait pénétré à mon insu. Bien que familière, elle m'offrait soudain des sensations inhabituelles. A travers l'âme des meubles séculaires, des épais murs de pierre et des poutres enfumées, il me sembla qu'un flottement d'êtres vivants nous entourait, comme si quelques témoins du temps veillaient à son déroulement. Les aïeux représentés sur des tableaux ternis ça et là, contribuaient probablement à cette impression fantastique et bienveillante.Le chuintement aigu d'une effraie me fit sortir brutalement de mes considérations. Un regard sur ma montre me confirma l'heure avancée.
- Nous montons, proposai-je à Bénédicte.
- Volontiers, et si tu n'as pas peur d'être trop zombie demain matin -fit-elle avec malice- je t'invite comme hier, pour la dernière fois... Je voudrais t'entendre encore...
***
Le bonheur,
c'est quand nous sommes disponibles à l'instant
tel que celui-ci touche à l'éternité...Instant de présence à soi-même,
de recueillement de toutes les attentions qui nous dispersent,
de toutes les sensations,
de toutes les émotions.
Instant de communion,
d'accueil,
pour ceux qui nous sont proches et nous nourrissent de
tendresse,
pour ceux qui nous ont blessés et ont ouvert en nous des
brèches,
par lesquelles nos limites sont mises à jour.
Instant de gratitude donc,
où la plénitude intérieure abolit l'espace et le temps,
conjuguant la bienveillance envers sa propre pauvreté,
et la compassion vraie,
absente du jugement qui n'est jamais qu'erreur.Le bonheur est cet instant gratuit, dense, mystérieux,
presque trop fort,
où la beauté, l'amour, la résonance du geste juste,
dilatent notre âme.Et cet instant n'est accessible
qu'à ceux qui savent regarder à l'intérieur
des choses, des événements et des êtres...
qu'à ceux qui savent maîtriser les contraires,
équilibrant engagement et détachement,
proximité et distance,
parole et silence,
force et douceur,
respect de l'autre et appel à l'autre...Cet instant n'est accessible,
qu'à ceux qui cherchent une sagesse,
un sens,
une clé,
une liberté...
Et bien qu'imparfait,
fugace,
soumis à nos errances et à nos résistances,
il libère l'horizon,
ouvre nos prisons intérieures,
indique la voie,
construit l'estime et la confiance
en intime présence...Le bonheur est quand à travers une étreinte,
un pardon,
un sourire,
quand devant une immensité,
un oiseau, une fleur,
une démarche de don, de pardon ou de paix,
l'on est porté à sortir de ses propres frontières,
pour goûter la joie...Fragile, délicate,
mais puissante d'une force de vie,
de la force de toute vie,
c'est cette joie qui construit le bonheur,
dans l'aptitude à la renouveler,
à se la rappeler,
à la susciter,
à la partager...Quand le don de nos regrets,
de nos désirs,
de nos fermetures,
de nos tristesses,
de nos inquiétudes,
de nos peurs,
laisse place à la suavité du coeur,
le joie enveloppante guérit de tout,
et ouvre à l'infini.
***
Nous nous retrouvâmes donc à l'instar de la veille, enveloppés d'une obscurité mouvante au gré des caprices du vent qui bousculait les nuages.
Bénédicte se retourna sur le ventre, appuyée sur ses bras.- C'est quoi la vie pour toi, dit-elle tout à coup ?
- Ouf ! fis-je, un peu décontenancé par l'ampleur du sujet. Je vois que tu as bien récupéré de ta journée, toi...Je me redressai à demi contre la tête de lit, embarrassé.
- Qui peut répondre à ça ? C'est copieusement présomptueux de penser pouvoir expliquer la complexité de la vie... Il n'est possible que de partager des bribes d'expériences, et encore, en sachant que c'est le point qu'on fait à un moment donné, dans une évolution susceptible de revirements parfois inattendus...
Tu vois, on dit qu'à l'approche de la quarantaine, on a tendance à regarder sa vie et faire une sorte de bilan. Cela se vérifie en ce qui me concerne. Je commence à comprendre que je ne sais pas grand-chose, que bien des certitudes que je tenais pour immuables et nécessaires ne sont que des béquilles qui empêchent l'homme d'atteindre à lui-même.La vie de chacun d'entre nous
est symboliquement, de marcher vers son nom
c'est-à-dire vers son accomplissement,
sa plénitude,
et de découvrir que le secret de ce nom,
correspond à ce que les religions nomment Dieu,
et que ce divin est au plus intime de soi,
nous aimant plus que nous ne savons le faire;
et nous appelant à devenir nous-mêmes en liberté.Mais j'hésite à prononcer le mot " Dieu " tant il est lourd de résonances culturelles, religieuses, et en particulier dans notre pays où le poids du moralisme catholique reste fort, en particulier pour ce qui touche à la sexualité.
Si je me sens proche de l'Orthodoxie, ce n'est pas tant comme Eglise, pas meilleure qu'une autre, qu'à cause de sa vision du divin et de l'homme.- Mais c'est quoi l'orthodoxie ? J'en ai bien entendu parler quelquefois par rapport à l'actualité, la Russie, les grandes barbes, les chants...mais j'ai l'impression que c'est un peu lointain, exotique, et que pas grand monde ne connaît en fait...
- Tu as raison... Il n'y a eu qu'une Eglise chrétienne pendant onze siècles, mais les circonstances politiques et religieuses ont fait que l'Orthodoxie est restée relativement liée à un orient peu accessible aux occidentaux... Ce serait très long et probablement un peu barbant de t'expliquer, mais en gros, ce qui caractérise la pensée orthodoxe est de ne pas avoir séparé ni opposé les dimensions du corps, de l'âme psychique et de l'esprit dans l'être humain. Le charnel, le psychologique et le spirituel restent en harmonie, ce qui permet d'être rejoint en vérité dans tous les aspects de son être...
Les grands théologiens orthodoxes vont même jusqu'à dire que le Christianisme bien conçu, fidèle au Christ, est la fin des religions. Le but de l'aventure spirituelle est paradoxalement de quitter les religions, où prière et rites sont en marge de la vie, réduites au mental, à la cérébralité.
C'est une conception qui désoriente l'ordre établi, les sécurités humaines, par sa liberté et sa radicalité. Le Christ dénonce l'hypocrisie et le mensonge des " religieux ", au même titre que toutes les formes d'enchaînement, de liens intérieurs, qui touchent les personnes ou les sociétés. Il ouvre à habiter le temps autrement, dans une rencontre, dans une relation vivante.
C'est quelque part une menace pour tous les systèmes, et de façon éminente pour les religions. D'ailleurs, celles-ci ont tendance à s'écrouler, et c'est probablement ce qui peut arriver de mieux. En ayant la prétention d'être la vérité, d'enfermer la vérité dans des concepts, les religions en restent au plan d'une idéologie, induisant les rapports de force et d'exclusion qui sont à la source de tous les intégrismes, de tous les jugements de haine et d'exclusion.
Du reste, tous les mystiques, par le fait qu'ils ont fait l'expérience du divin, bien au-delà des cadres humains, ont dépassé les particularismes et les dogmes. Je pense à Krishnamurti ou Tagore en Inde, à Al Hallaj ou Ibn Al Arabi dans l'Islam soufi...
La base de tout, est l'expérience intérieure...
***
L'Orthodoxie est l'Eglise indivise des premiers siècles. Elle est restée cette Eglise indivise, après la séparation du monde catholique au XI° siècle, et du Protestantisme au XVI°. A ce titre, elle est la plus proche des fondements de la foi, les occidentaux ayant été coupés des racines de la foi.
L'occident a hérité une mentalité où l'obéissance à la loi est devenue la norme de la conscience, avec en écho négatif toutes les culpabilités. En réaction contre cette religion ritualiste et moralisante, les milieux laïcs ont développé une sorte de foi dans la Rationalité, qui a permis tout le développement du scientisme, avec toutes les insuffisances actuellement évidentes dans le domaine de la médecine ou de la psychanalyse entre autres, après avoir cru maîtriser la connaissance. Une vision harmonieuse et spirituelle de l'homme a été perdue, et l'homme en fait les frais, croyants et incroyants.
On commence, sous l'influence d'une redécouverte de l'orient justement, mais souvent caricaturée, et véhiculée de façon très contestable par les milieux New-Age, à envisager une conception de l'homme plus globale, intégrant les dimensions du corps, de l'âme psychique et de l'esprit, en interdépendance. On commence à réhabiliter des cultures dites primitives, à prendre conscience de la nature à sauver, et à promouvoir d'autres logiques de compréhension de la vie. C'est probablement l'échec apparent des grandes religions et le besoin d'harmonie des hommes et des femmes de notre temps qui expliquent le succès du Bouddhisme par exemple.
Il est intéressant de voir comme les scientifiques, certains du moins, ne formulent plus leurs hypothèses qu'avec beaucoup de prudence, et dans l'aveu enfin prononcé que l'essentiel nous échappe. On finit par relativiser l'aptitude de l'homme à la connaissance, au profit d'une certaine intériorité.
C'est finalement toujours quand on touche à ses limites qu'on est conduit à changer de dimension, si du moins on n'est pas prisonnier de ses attachements intellectuels ou affectifs... Dans ce cas, il y a au contraire un réflexe de rigidité identitaire qui se referme vers l'intolérance...Ce qui caractérise le mieux l'Orthodoxie est probablement la démarche apophatique : Le divin est inaccessible aux concepts humains, inconnaissable. Seule l'expérience intérieure permet d'éprouver quelque chose de la présence divine. C'est pour cela que contrairement au catholicisme, les dogmes sont réduits au minimum, et en sachant que ce qu'on en dit est un balbutiement misérable.
L'affirmation d'un Christ Dieu et homme, ayant tout vécu de l'humanité pour la rendre accessible au divin, n'est que l'ouverture à ce lien entre le divin et l'humain, sans laquelle notre réalité est close et sans signification.
L'affirmation d'un Dieu trine, est spécifiquement l'essence de l'amour, non réduit à une solitude ou à un duo fusionnel, mais ouvert à ce tiers qui représente l'accès à l'autre, à l'espace du symbolique, à la dilatation des horizons. C'est l'archétype de toute relation, toi, moi, et la présence de l'amour, du divin, qui permet de co-naître, de naître ensemble à soi et à l'autre, pour une réalité nouvelle.Historiquement, et malgré des compromissions inévitables, l'Orthodoxie dans sa conception, s'est tenue à l'écart des pouvoirs politiques. Sa réalité plurielle -communion d'Eglises incarnées dans les différentes cultures- favorise liberté et pauvreté, même si le risque des nationalismes en est du coup davantage présent.
Dans son essence, l'Orthodoxie n'est pas système ou religion, refusant d'ailleurs de déterminer les limites mystiques et invisibles de l'Eglise (Comment juger de qui, même parmi ceux qui se disent athées, adhère de fait à l'enseignement du Christ ?). L'Orthodoxie est expérience de Rencontre et de fidélité, ce que la beauté et la pédagogie de sa liturgie confirment à qui veut l'expérimenter.
***
- Qu'est- ce que tu appelles intériorité ? Moi, je ne me vois pas du tout méditer toute la journée comme un sage hindou... J'ai du mal à cerner ce que tu mets sous ce mot.- Evidemment ! L'intériorité est d'abord un regard, une attitude...C'est une rentrée en soi même, une acceptation de constater que l'on porte en soi le manque fondamental de toute l'humanité.
On éprouve expérimentalement, pas cérébralement, l'erreur, l'impuissance, l'ambiguïté, l'incohérence, la violence et tout le reste...
A partir de là, quand on est confronté aux pauvretés des autres, on est davantage porté à faire retour sur soi, à comprendre, en évitant jugement, scandale et réprimande.Le début de l'intériorité est de prendre conscience dans sa vie, que la part de liberté y est ténue. Grâce à la psychologie des profondeurs pour ceux qui s'y intéressent, mais grâce aussi tout simplement à la maturité personnelle, à la faculté de tirer des leçons du quotidien, on peut repérer peu à peu tout ce qui en soi vient de l'hérédité, de l'éducation, de l'imitation, de la culture, du milieu social, de tel ou tel événement déterminant, de tel ou tel traumatisme, de tel besoin de compensation ou de revanche, et ainsi de suite...
On peut alors reconnaître les pulsions cachées qui nous animent : L'agressivité, la soif de posséder ou de dominer, l'envie de jouissances diverses dont la sexualité est un aspect particulièrement exacerbé à notre époque. On peut reconnaître les peurs, les blocages, les paralysies, les projections, les interprétations, qui gênent au quotidien la relation aux autres et à nous-mêmes...S'il nous est donné d'intérioriser tout cela,
on en conclut avec une sorte d'effroi
qu'on est davantage un lieu agi,
un individu de composition,
qu'une personne auteur d'elle-même
et créatrice de sa propre vie.Je passe sur toute la complexité de l'inconscient, nous donnant l'illusion de poser des actes vrais là où nous ne faisons que régler des comptes avec nous-mêmes, avec notre passé et avec les autres... Ce n'est pas à une étudiante en psycho que je vais apprendre ça ?
- Mais alors que faut-il faire pour être soi-même ? Cela paraît effectivement un peu angoissant tout ce que tu dénonces là...
- Justement ! Il faut amener tout nos conditionnements à la lumière. Ce n'est pas pour rien si dans les Ecritures, le Christ invite Nicodème à renaître. Il cherche ainsi à le libérer d'une simple observance de la loi religieuse, forcément infantilisante si on en reste là. Il faut aller plus loin, oser devenir responsable de soi, auteur de soi.
Ce qui est moins facile à entendre surtout dans la première partie de la vie peut-être,, c'est que le moi n'est pas un but en soi. Il contient une autosatisfaction, une conscience de soi, qui n'est qu'un orgueil déguisé. C'est pour cela que bien certaines personnes à la recherche d'elles-mêmes à travers des thérapies, passent d'une technique à une autre, d'un maître à un autre, dans une obnubilation sans fin...
Le moi est un passage obligé parce qu'il faut être construit, avant de se dépasser. Mais si on en reste fixé à l'ego, celui-ci nous enferme dans une quête-impasse...Ce que le Christ nous révèle, et pas seulement lui
mais lui mieux que quiconque me semble-t-il,
c'est que le but est l'amour,
et qu'il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie, au creux de l'instant.
Après avoir nécessairement construit son moi humain
il faut consentir à donner,
mais on ne peut pas donner si d'abord on n'est pas.
Il faut passer par un moi
avant d'évoluer vers un Je véritable, secret de plénitude.L'erreur de beaucoup de spirituels est de favoriser un abandon de soi alors qu'on n'est pas construit, ce qui contribue aux pathologies en les camouflant...
Le chemin vers le Je est la découverte que le secret de nous-mêmes ne nous appartient pas, et qu'il est de l'ordre de l'amour, impliquant qu'on accepte de se quitter, de se donner, de se renoncer dans tout ce qui est recherche de soi, pour se laisser transformer à la mesure de notre dimension divine, étant ainsi révélés à nous-mêmes...
La seule chose qui relie universellement les hommes est l'amour. C'est le sens de la vie pour chacun. Personne ne peut vivre véritablement sans aimer et être aimé. Seul, l'amour vrai donne la joie... L'amour narcissique, l'ego, est un obstacle à la vie. Il ne permet pas la rencontre de l'autre, ni de soi. C'est une solitude sans réponse... Tous les chemins d'intériorité impliquent cette ascèse qui travaille à faire mourir l'ego pour que naisse le nouveau, l'accès à l'intime de l'être, à la paix ajustée.
Je ne sais pas si j'ai répondu un peu à ta question...
- Eh bien, ça fait beaucoup de choses à digérer...
- Oui et non. L'intérêt est moins de conceptualiser tout cela que de le vivre, et ça se fait dans l'aventure du quotidien, dans la fidélité à l'acte juste, dans la relation à l'autre, au hasard des tâtonnements, des échecs et des avancées.
C'est là qu'au-delà de l'intériorité, on découvre l'opportunité incontournable, comme on dit aujourd'hui, d'une spiritualité...
***
Heureux es-tu
toi qui as pu approcher quelque chose
de l'amour vrai qui fait vivre,
car l'amour est chose vaste et multiple
et les hommes savent mal distinguer
l'amour qui libère
de celui qui enchaîne
de désir ou de peur.L'amour peut être force de mort
en ceux qui le cherchent pour eux-mêmes
en attente fébrile
compensation illusoire
du manque fondamental
et de la solitude.L'amour qui cherche à posséder
le corps
l'âme
ou l'esprit
n'est qu'une caricature,
poison
prison
ou folie.L'amour possède ce paradoxe
qu'il peut être refusé
rejeté, fui,
par crainte d'être conduit
au-delà de soi-même,
là où il faut jeter le masque
abandonner les calculs,
quitter ses sécurités
et ses attachements...L'amour habite dans la confiance
dans la maîtrise du coeur
dans la transparence du regard
et la tendresse du geste.Il passe à travers la douceur
la patience
la force
le respect de l'autre
et l'attention à l'autre.A partir de tout cela
et dans la conscience humble
de n'être pas grand chose,
l'amour existe,
force de métamorphose,
pour mener plus loin.L'amour est sourire intérieur
qui déborde jusqu'aux lèvres
et anime le regard.Il est pardon de paix
pour soi-même et pour tous.L'amour est joie
chemin d'harmonie
avec toutes les formes de vie
le temps d'avant et le temps d'après
le travail et le repos
les hommes et les femmes
et les enfants
ceux d'ailleurs, de l'autre dimension,
et ceux d'ici.L'amour est rencontre
où coexistent tous ceux qui ont été
ceux qui seront
et ceux qui sont,
proches ou lointains.Toi, n'aie pas peur de l'amour.
S'il est exigeant
il ne fait que te conduire vers toi-même.Il révèle tes limites
et te découvre ta vérité.
Il creuse en toi le délicat,
apte à percevoir l'attente de l'autre
sa tristesse
ou son désarroi enfoui.
L'amour transfigure
et fait revivre.
il trace ton chemin,
ta façon unique d'être.il est le secret de toute vie
le secret de ta vie
qui n'est que rêve
à chaque fois que tu n'aimes pas
que tu aimes faussement
ou que tu acceptes pour toi
le faux amour de l'autre...L'amour est don
et il n'y a de don véritable
que dans la liberté profonde de se donner.L'amour ne se force pas
ne se regarde pas lui-même
ne se mesure pas...
Personne ne le possède
entièrement...
Chaque visage en livre quelque chose...
Chaque rencontre l'évoque
et le partage,
mais n'en dit jamais tout....Retiens bien cela
pour ne pas être déçu...L'amour est cette présence intérieure
qui te fait parler à la fleur
chanter avec l'oiseau
et embrasser la Terre
d'émerveillement
et de compassion...L'amour est indivisible.
Il dit dans le même mouvement
le juste amour de toi,
l'amour de l'autre,
des autres, et du Tout-Autre.L'amour est ce qui dessine ton nom...
Quand tu le reconnais,
accueille-le
avec gratitude,
mais ne cherche pas à le garder.
donne-le à ton tour,
donne-le sans attendre ton tour,
Et tu sauras enfin
quelque chose de la joie suprême...
***
Lassés par l'engourdissement de notre position, nous retrouvâmes un allongement plus propice au repos. La nuit s'avançait mais l'effervescence de mon esprit me maintenait dans un état d'éveil forcé.
Repensant à la journée et à certaines réactions un peu carrées de Bénédicte, je me surpris à rire, ce dont ma compagne s'aperçut.
- Je m'amusais de ton impulsivité en certaines occasions, et je songeais que c'était bien féminin : Je ne sais pas si tu as remarqué, mais globalement, il y a bien sûr des exceptions, les femmes réagissent au quart de tour là où les hommes manifestent leur secondarité par plus de recul, d'analyse, de flegme...
- Pourquoi, cela te gêne que je me manifeste spontanément ?
- Pas du tout ! C'était juste une réflexion que je me faisais. Et puis c'est une question de mesure. J'ai constaté simplement que les femmes interviennent souvent avant d'avoir évalué les différentes hypothèses qui peuvent expliquer une parole ou un geste par exemple. Mais cela fait partie du charme de la différence...
- C'est vrai, admit-elle, que les relations me semblent généralement plus simples avec les hommes qu'entre femmes. D'un autre côté, nous sommes peut-être plus faciles à cerner, tandis que toi, tu es drôlement complexe... Il faut dire que je n'ai pas souvent rencontré des gens comme toi. Tu as l'air d'être à l'aise dans tout, avec une personnalité qui n'aide peut-être pas, je pense à Gwenn, à se sentir sur un plan d'égalité.
J'ai l'impression que tu es passionné par beaucoup de choses, que tu fonces facilement...
A d'autres moments, tu parais très sensible, délicat, réservé... Il y a ton éducation bien sûr, mais ce n'est pas que cela...
L'ensemble est un peu déconcertant, et on ne sait pas très bien en face de qui on est. Tu vois ce que je veux dire ?- Comme si j'avais des facettes qui se chevauchent, et qu'on ne sache pas très bien à quel Thibault on s'adresse ?
- Peut-être un peu, oui. Ça rejoint ce que tu disais tout à l'heure : c'est probablement parce que tu es un homme, mais j'aime bien savoir rapidement à qui j'ai à faire. Chez toi, on sent vite qu'il y a beaucoup de choses sous l'apparence. C'est à la fois séduisant et mystérieux ; quelquefois gênant, déroutant...Voyant que je restais sans mot dire, elle se pelotonna légèrement contre moi, et ajouta avec humour :
- Je ne voulais pas t'inquiéter en te confiant ça. D'ailleurs, c'est toi qui as commencé la critique, non ?
- Oh, je ne le prends pas mal. D'une part je suis loin d'avoir réglé son compte à mon petit moi, et d'autre part, Gwenn, malgré ce que je t'en ai dit, me renvoie quand même des vérités. Je sais que je suis encore attiré par la forme des choses, la brillance de l'esprit, la culture, le savoir faire, mais je sens que je peux relativiser depuis quelques temps, dans des circonstances qui m'auraient bloqué auparavant.
J'espère que mes choix importants sont guidés en tous les cas, par une certaine authenticité, quand ce qui me paraît essentiel est en jeu...
Je suis encore plein de moi-même tu sais ; et tu n'as qu'un petit aspect de mon côté emporté qui ne tient plus compte des autres, parfois, tant il est possédé par son sujet, son enthousiasme... Et puis il y a en moi le solitaire, le farouche, le bourru, qui se réfugie dans un silence affecté quand la compagnie de quelqu'un ne lui convient pas. Cela fait sûrement un mélange difficile à côtoyer...Je passai un bras autour d'elle, et poursuivis :
- C'est toujours bénéfique d'être remis en face de soi-même. Au cas où je me serais pris un peu trop au sérieux, tu me rappelles que je ne suis que ce que je suis, c'est-à-dire quelqu'un qui parle beaucoup et qui ferait mieux de se décider à se convertir vraiment. Tu vois que tu m'aides déjà, par ta capacité à être directe...
Elle soupira et cala mieux sa tête sur mon épaule.
- Tu vois, ce soir, j'ose être plus proche de toi...
- Est-ce que c'est un signe d'un peu plus d'harmonie à l'intérieur, questionnai-je avec humour ? Je renvoyai une de ses mèches qui me piquait la tempe...
- Peut-être, oui...
- Il existe certains moments comme cela, où sans tomber dans une naïveté dangereuse, la relation atteint la profondeur de l'être. Les contingences d'âge ou de sexe ne sont plus importantes. Je te rencontre toi, au-delà de ton mode d'existence, et comme un avant-goût de l'autre vie...
- Tu as vécu souvent ce type d'expérience, intervint-elle ? Moi, je découvre.
- Avec des gens en situation de problème, ou lorsque moi-même j'y étais, oui ! il y a également de rares personnes, avec lesquelles une telle complicité est établie depuis longtemps que nous pouvons nous retrouver n'importe quand et nous étreindre comme si le temps n'avait pas passé. Je concède que la façon dont tu t'es "imposée" est beaucoup plus rare...
Cela dit, il faut tenir compte de l'entourage. Tu as bien vu la réaction de tes amies l'autre jour... Il ne sert à rien de heurter ou de donner prise à des élucubrations parce qu'on est fort de ses convictions.
Dans le même ordre d'idées, je me rappelle une collègue avec laquelle je discutais longuement en internat de formation, justement parce que c'était une fille très accrochée par une réflexion sur la vie, les valeurs d'amitié, de fraternité... Nous dînions souvent ensemble au restaurant, et je déménageais mon matelas dans sa chambre le soir, pour continuer à parler. L'année suivante, des collègues qui m'étaient devenues assez familières m'ont avouées qu'elles étaient persuadées que nous avions une relation amoureuse, et avaient été choquées que je l'emmène chez moi en présence de Gwenn. Je pense que c'est devenu clair pour elles par la suite, mais c'était a priori un autre monde...- Et avec des hommes, cela t'est arrivé d'éprouver ou de manifester quelque chose comme ça ?
- Avoir un sentiment de communion intérieure, oui, mais le traduire m'a été pendant longtemps quasiment impossible. Dans mon milieu, les relations entre hommes sont très codifiées : Entre cousins, on se sert la main et on se vouvoie facilement. Avec le temps, l'expérience du Renouveau, et le mode de relation assez expansif dans l'orthodoxie, je me suis libéré de ma raideur ; mais malgré tout, j'ai conscience que la séduction de la complémentarité entre hommes et femmes me convient mieux, au moins dans la part humaine de la relation...- Tu parles de séduction... Tu n'as pas peur que l'un reçoive ce que l'autre donne à un niveau différent, que la tendresse soit investie autrement, et que cela soit source d'une ambiguïté difficile à gérer ? C'est ce que tu voulais dire la nuit dernière peut-être ?
- Exactement !
Tu sais, je crois que tout est possible...
Il ne faut sans doute pas chercher ce genre de relation,
et quand elle se présente,
il faut vérifier la clarté de l'un et de l'autre,
garder une mesure, une prudence,
sans laquelle on peut vite détruire à la fois l'amitié,
et tout ce à quoi on croyait...Par ailleurs, refuser par principe un engagement dans la tendresse révèle bien des peurs, biens des blocages, bien des blessures...
A l'extrême,
on peut sortir aussi de toutes les erreurs,
de tous les pièges,
avec le temps,
si on a en soi un vrai désir d'avancer vers soi,
et un véritable amour
qui souhaite authentiquement
et gratuitement
que l'autre marche sur son chemin propre.Le matin ne devait plus être très loin. Je laissai quelques instants le bruit de la mer accaparer mon attention, avant de reprendre :
- On apprend vite à distinguer un amour de don qui suscite un dépassement de soi et procure une joie agissante, d'un amour sensible qui provoque un appesantissement, une tristesse, et jusqu'à un sentiment d'emprisonnement. Si on est amené, dans une relation, à faire un constat inquiétant, négatif, il faut beaucoup de courage pour se désengluer et prendre de la distance. Cela demande souvent du temps, beaucoup d'énergie intérieure, et n'est pas toujours définitif.
J'ai eu une collègue de formation qui avait vécu avec plusieurs garçons sans trouver de stabilité, et le jour où elle a rencontré son conjoint, elle a eu la sensation d'être restaurée dans sa virginité, tant la qualité de cet amour avait permis l'émergence d'un nouvel être en elle. Cela peut donner la mesure de certains jugements, qui ne savent finalement pas grand-chose des sentiers de la souffrance et de la guérison...
Pour beaucoup, le chemin est d'abord de se confronter à ce qui détruit, avant de pouvoir choisir la vie... C'est souvent la seule façon d' être lucide sur soi-même, de prendre en compte à travers les échecs, les schémas de répétition, tout ce qui nous conditionne et nous empêche d'être nous-mêmes.Je me tus.
Bénédicte bâilla et se remit sur sa place.
- Je crois que je ne vais pas tarder à sombrer. Ça ne t'ennuie pas ?.. Dors bien !
Chapitre 4°
Comme à l'accoutumée, je fus le premier éveillé.
Je regardai Béné, à moitié enroulée dans le drap, le débardeur froissé des mouvements de la nuit. J'éprouvais le même sentiment que lorsque je passais embrasser mes enfants dans leurs premières années, et qu'à peine troublés dans leurs rêves, ils rayonnaient la sécurité la plus paisible qui fût. L'anecdote me revint de je ne sais plus quelle langue africaine, dans laquelle le mot "confiance" se dit : "Dors sur moi".Gwenn devait venir me rechercher en milieu d'après-midi. J'allais être heureux de la retrouver, surtout après ces moments passés avec Bénédicte, qui m'avaient donné de vivre quelque chose d'une tendresse universelle, et de me rappeler la nôtre.
Je me préparai, et descendis confectionner les habituels breuvages matinaux. Rien ne bougeait à l'étage. Comme je pensais garder la jeune femme à déjeuner et que les victuailles faisaient défaut, je décidai après quelques minutes, de forcer son réveil à l'aide d'un disque de musique baroque. Ainsi nous aurions le temps de faire un saut au bourg pour quelques achats.
Les trompettes sonnantes relayées par les cordes enjouées finirent par la faire apparaître, le visage encore marqué par la torpeur du sommeil.
- Tu ne dors jamais, toi, dit-elle en se laissant tomber sur une chaise.Je lui expliquai avec humour les raisons de mon stratagème, et attendit son choix qui s'orienta cette fois vers un thé fumé.
Dès qu'elle fut prête, nous partîmes au village, encore calme à cette heure de la matinée.
Alors que nous passions devant la vieille église paroissiale, tourmentée des sculptures dont l'art breton a le génie, Bénédicte remarqua :
- Je n'y suis même pas rentrée depuis que nous sommes dans la région. Nous avons bien cinq minutes pour voir l'intérieur ?
- Bien sûr, répondis-je.
Narquoise, elle ajouta immédiatement :
- C'est vrai que tu n'es pas catholique, toi...La nef était sombre. Le plancher de bois craquait sous nos pas au fur et à mesure que nous longions les lourds bancs fermés, gravés au nom de familles dont peut-être il n'existait plus de descendants. Dans une chapelle du transept, des bateaux miniatures aux couleurs passées étaient suspendus, témoins des attentes, des espoirs et des drames dont la vie des marins et celle de leurs proches avaient été chargée.
Pendant que Bénédicte détaillait les lieux, je m'inclinai devant la lampe de la Présence, et de libres réminiscences de psaumes chantèrent la dilatation de mon coeur:
Béni sois-tu, toi qui me guides et me soutiens
Tu m'enseignes le jour et la nuit
Ton amour est de tout temps
Tu m'envahis de ta tendresse.
Loué sois-tu de ta fidélité
Tu viens me libérer de mes prisons
et donner la lumière à ceux qui ne voient pas.
Sois remercié de ton amour qui me précède.
Enseigne-moi le chemin de ta paix.
Mets en moi la petitesse et la force
Pour que ma vie soit rayonnement de toi
Dans la joie et la sagesse de ton Esprit bienveillant.
Je rejoignis ma compagne, qui me souriait de cette façon mystérieuse où perce l'espace intérieur de l'au-delà des mots, dans une complicité fugace, comme si quelques instants les âmes se mêlaient d'infini, à la fois ajustées et distanciées, reliant à l'autre et à soi dans l'intime.Deux ou trois magasins suffirent à notre approvisionnement : Nous optâmes pour des blancs de volaille à la crème, avec quelques tagliatelles, et ne tardâmes pas à rentrer au manoir.
Bénédicte tint à préparer le repas.- Gwendoline ne va pas être surprise de me trouver là ?
- Je lui ai déjà raconté un peu ton premier passage à l'occasion d'un coup de fil. Cela m'étonnerait qu'elle ne t'apprécie pas... Quand nous nous sommes rencontrés, j'avais beaucoup d'amis, et elle très peu. Elle a adopté les miens au point qu'elle maintient avec certains plus de relations que moi.
Quant à nos discussions à toi et moi, notre amitié, notre proximité, dans le sens où tout cela nourrit aussi mon amour pour elle, je pense logique que je lui partage.
- Vous n'êtes vraiment pas communs, ponctua-t-elle, mais c'est bien !Nous passâmes à table.
Un silence, lourd de l'éloignement proche, s'était installé. Bénédicte ne m'avait toujours rien dit sur elle, et je ne voyais pas que le peu de temps qui nous restait soit propice à des confidences. Elle semblait soudain préoccupée, absente...- A quoi penses-tu ?
- A ces quelques journées... A après... me répondit-elle, l'air évasif...
- Laisse faire le temps...
J'ai bien conscience d'être dans une position très confortable en te disant ça, puisque moi, je vais retrouver ma femme et mes enfants. Mais si tu acceptes que je te parle à partir de mon coeur, ne te raidis pas contre tes questions :Tout travail intérieur est douloureux,
et ne peut se faire que dans la face à face avec soi,
dans la solitude
et souvent le désarroi.
La sensibilité se révolte
quand on souffre,
quand on se retrouve démuni,
mais il faut aller plus loin que le ressenti,
plus au centre de toi,
là où on touche à une présence contre laquelle on peut se blottir
comme tu as fait hier soir...Tu ne m'as pas dit grand chose de toi, osai-je. Ce n'est pas un reproche, ni une incitation. Simplement, tu m'es importante, et l'envie est là de savoir ce qui te touche, de te comprendre, même si parallèlement je respecte ta discrétion.
Un jour vient, où on peut regarder sa vie sans fuir, parce qu'on se sent assez aimé pour ne pas avoir besoin de paraître irréprochable.
Ce jour-là, on peut véritablement rentrer en relation avec les autres. On commence à convertir la culpabilité en responsabilité, ce qui est tout autre chose... Le seul regret peut être alors celui de la souffrance ou de l'errance imposée aux autres, mais que l'on peut porter dans l'invisible, dans le don des instants de sa vie, en une sorte de réparation.
L'essentiel est d'être ce que tu es, non pas malgré ce que tu as pu vivre, mais avec... Peut-être un jour pourras-tu même dire : " Grâce à ce que j'ai vécu, je suis en chemin... "
Je ne sais pas pourquoi je te dis tout ça, d'ailleurs, mais j'ai l'intuition que ça te concerne... Je me trompe ?
Pour le moment, en reprenant ta question de cette nuit, je ne saurais pas t'expliquer davantage pourquoi nous avons été amenés à partager cette expérience de proximité. Je ne sais pas ce qu'il en est de l'avenir. Je souhaite à la fois ne pas m'imposer, ne pas te gêner dans ta marche, et ne pas te perdre tout à fait si tu le veux bien.
La complicité que nous avons éprouvée ne peut rester sans traces, ne serait-ce pour moi que de creuser ce que tu m'as dit de moi, et ce que ta rencontre a provoqué. Je me sens lié à toi, intérieurement, et je continuerai à être avec toi, d'une certaine façon.Bénédicte réagit avec acidité.
- Tu penses à la prière ? Ça m'évoque une de mes tantes qui me dit toujours : "Je vais prier pour toi". Je ne supporte pas, désolée. Et d'ailleurs, ça change quoi ? De ta part je le prends mieux, parce que je ressens une intention sincère, mais ça ne correspond à rien.
Et puis je ne comprends pas pourquoi nous devons nous quitter maintenant. Je n'ai jamais vécu quelque chose d'aussi fort avec quelqu'un, et je n'ai pas pu me libérer de ce que je porte... Excuse-moi, mes démons remontent à la surface...Je laissai passer l'orage, un peu troublé de cette soudaine animosité où transpiraient l'angoisse de l'âme et l'attirance d'un fusionnel illusoirement rassurant. Mon coeur et mon corps éprouvèrent le besoin de secourir, de protéger, de compatir, et je repris conscience une nouvelle fois que c'était là, dans la détresse de l'autre, dans l'impuissance de soi, qu'il y avait danger de s'égarer au lieu de s'aider. L'émotion impérieuse et trompeuse dissimulait son héritage de souffrance, comme voulant aspirer dans le vertige d'une béance insidieuse et éperdue.
***
Il y a selon la formule connue,
Les liens qui lient,
Les liens qui délient,
Et les liens qui relient…Les liens qui lient,
Sont ceux qui viennent
D'avant nous, de l'enfance,
Et de nous-mêmes.Ils sont ceux qui,
Intérieurement,
Nous maintiennent dans nos peurs,
Dans nos manques,
Nos attentes,
Nos rigidités,
Nos censures,
Nos conflits enfouis,
Nos colères inavouées,
Et nos incohérences.Ils sont l'émotionnel qui submerge,
Ou bien la protection qui stérilise ;
La fuite dans l'agir incessant,
L'illusion de la compensation,
La préférence du bruit, du mouvement, de l'agitation.Ils sont dans la relation
Aux parents ou à l'autre,
Fusion, appartenance,
Pression, menace ou chantage,
Culture du reproche ou du remords,
Amour sous condition, jaloux
Méchant ou exclusif.Ils sont séparation des autres,
Et donc de nous-même ;
Fascination ambiguë et refusée
De l'échec,
De la culpabilité,
De l'errance,
Du rejet,
Ou de la trahison.
Ils sont la perte de l'espoir
Le regret d'exister
L'impuissance de soi et des autres.
Le repli solitaire
Et le mauvais silence.Les liens qui nous délient
Sont ceux qui par un lien du coeur
Ajusté et gratuit
Permettent justement le pont
Entre notre présent et notre passé,
Entre nous et les autres,
Entre soi et l'autre.Ils sont d'abord un cri
Appel
Tentative incrédule d'ouvrir un avenir
À travers une écoute,
Un geste de tendresse.Puis c'est l'épreuve du temps
Confrontation à soi
Où naissent des démons inconnus
Qui nous laissent victime de nous-mêmes
Bien autant que des autres…Quand alors nous devenons aptes
À lire en nous l'enfant,
A percevoir tout ce qui réagit
Sans notre consentement,
Tout ce qui pleure,
Se ferme,
Ou bien reste pétri de démesure ou de répétition,
Les noeuds de nos liens
Doucement se distendent.Le choix de l'inconscience
A ce point du chemin
Resserre nos entraves.
Il ne s'agit pas de compliquer,
Mais d'éveiller…Seule l'émergence du non-conscient en nous
Du blessé,
Du faible,
De l'angoissé,
Du vulnérable,
Peut faire que l'autre ne soit pas réduit
À l'erreur insatiable de nos besoins
Condamné à combler nos béances
Et à l'impossible mission
De nous réparer.Seul le lien d'un amour authentique
Intimement proche
Mais absolument libre
Peut réconcilier avec ses propres ombres
Unifiant l'âme de vérité paisible
Au lieu de rejeter, nier, effacer,
Ce qui de soi n'est pas supporté.Les liens qui délient
Sont donc ceux qui par un regard-sourire
De douceur et de force
Sécurisent et libèrent.Permettre à la douleur
De gagner les mots,
Et à la compassion
De se faire geste.
Apprendre à être aimé, à n'être pas jugé
Apprendre à se livrer, et se voir respecté,
Admiré, consolé
Apprendre à se sourire, à soi-même,
Par la dignité que l'estime de l'autre
Reconstruit en ébauche…Les liens qui délient
Éclairent sur la façon dont nos conditionnements
Contrôlent en aveugles nos choix
Et règlent les comptes de nos humiliations
Et de nos abandons.Ils restaurent la confiance
Écoutent, reconnaissent
Approuvent, accompagnent
Croient et s'émerveillent.Ils ouvrent au chant d'un demain,
À la joie surprise d'un nouveau.Les liens qui relient
Sont ceux qui par l'acceptation
De ce qu'on est
En totalité
Dans son passé et son présent
Dans son intime et son relationnel
Permettent l'harmonieuse unité de soi.
Ils sont ceux qui ne font plus dépendre de l'autre
Mais se nourrissent d'une présence libre à l'autre
Proposant un amour d'échange, de don, de rencontre,
Sans le fausser ni le pervertir
Des besoins de soi.Les liens qui relient
Sont des allers-retours
Pour réunir le séparé
Pour unifier
Pour recueillir ensemble
Ce qui fait l'identité
Dans sa lumière.
Ils sont faits pour délivrer…Délivrer…
Qui signifie à la fois
Libérer
Et donner
Essence de l'amour.Les liens qui relient
Sont ceux qui ouvrent au monde,
À l'appel d'aller vers soi
À l'attention de l'instant
À l'écoute de l'enseignement subtil
Que l'événement du quotidien dispense
À l'oreille de l'âme.Les liens qui relient,
Sont ceux qui permettent
De laisser la maîtrise de sa vie
Au mystère de ce qui nous dépasse et nous guide
Dès que nous acceptons de lâcher prise.Ils sont un clin d'oeil englobant
Au plus loin,
A l'autrement,
Au différent,
Tout en portant une exquise attention
À chacun
Dans le divin qui gît en nous
Comme une source fraîche
Et un câlin débordant de suavité.
***
Cherchant à apaiser la tension perceptible des ressentis, et désirant éviter que Bénédicte ne cède à un effondrement, j'ignorai délibérément les non-dits, pour reprendre stratégiquement le fil de la conversation.
- Je suis d'accord avec ta réaction, tu sais, concernant la prière. Cela m'est arrivé souvent de me révolter contre ce genre de paroles. On a l'impression qu'en fait, l'autre est apitoyé ou déçu par ce qui t'arrive, et que du haut de sa bonne conscience, il impose quelque chose que tu n'as jamais sollicité...
Je crois que la vraie prière est discrète. Si on en parle, on doit être sûr que l'autre le reçoit comme l'expression d'un amour de liberté, ce qui suppose qu'un lien se soit construit, qu'une gratuité soit reconnue.
Et puis il y a un côté qui me paraît drôlement présomptueux dans le fait de dire : "Je vais prier". La seule prière est celle du Christ, celle où il devient lui-même l'ensemble de toutes les prières de l'humanité à travers tous les temps, et qui gémit la gestation de chacun d'entre nous. Alors, on peut reconnaître qu'au-delà de l'espace et au-delà du temps, une communication d'énergie est possible, à laquelle s'ouvrir, pour avancer...
Qui sait à qui nous devons telle pensée, tel sentiment, tel événement imprévu, qui va modifier notre comportement ?
Si nous sommes réceptifs à cet aspect intérieur, invisible, et pourtant bien plus réel que notre concret quotidien, nous contribuons à ce que tout se mette en place dans notre vie...
Tu sais, quand j'ai des accrocs de santé parfois, ou des angoisses qui me submergent et que je ne comprends pas, je fais comme si je n'étais que le support de tout ça, comme si je jouais une sorte de relais pour quelqu'un qui vit la même chose et qui a besoin de partager le fardeau. D'une part, c'est absolument efficace parce que cela décentre de soi, et d'autre part, j'ai pu vérifier une fois ou l'autre que cela correspondait à des personnes et des situations précises...Sentant que la jeune femme se détendait légèrement, tout en n'écoutant que vaguement mes développements, il me sembla opportun de changer de registre...
- Cela dit, si vraiment tu y tiens, je peux me mettre à genoux et faire de grandes incantations comme tes jeunes de l'autre soir...
Elle secoua la tête en forme de dérision...
Nous débarrassâmes la table. Bénédicte se mit à la vaisselle, et pendant que je préparai le café, elle questionna soudain, preuve qu'elle avait quand porté attention à mes paroles :- Vous priez Gwendoline et toi , en famille ?
- Pas régulièrement, mais nous essayons de marquer l'importance des temps liturgiques, avec la symbolique de Noël, Pâques, Pentecôte. Nous favorisons les occasions d'intériorité, sans submerger les enfants.
Tu sais, la prière, c'est une nourriture, un réajustement du coeur et de l'esprit. On peut se forcer un peu si c'est une question de flemme, mais il vaut mieux que cela procède d'un attrait, d'un désir.Ayant le sentiment de capter à nouveau son attention, je poursuivis :
- Il y a toutes sortes de façons de prier : la prière pour l'autre dont je t'ai parlé tout à l'heure ; la prière liturgique avec l'office qui nous relie aux origines de la foi et structure notre mémoire ; la prière personnelle qui s'émerveille des beautés de la vie ; et la" prière de Jésus" qui vient de la spiritualité russe et se répète comme un mantra : tu sais, ces formules répétitives qui permettent d'échapper aux divagations de l'imagination. Cette prière peut s'enrichir d'une bénédiction adressée intérieurement à tous ceux qui nous sont chers, et sincèrement à ceux avec lesquels on est en conflit, en colère ; il s'agit " étymologiquement " de souhaiter du bien à celui ou celle qui nous pose problème et qu'on ne supporte plus. C'est très efficace pour repositionner notre regard. Et bien sûr, on peut aussi bénir de gratitude...
En fait, la prière est une ouverture à une Présence qui d'une part nous transcende dans nos limites pour nous communiquer force et lumière, et d'autre part nous est intime au point que parfois, une intensité de communion, bien supérieure à l'expérience de l'amour physique, laisse une paix, une justesse d'être, que seule l'obsession de nous-mêmes peut finir par désagréger...La cafetière émit quelques borborygmes, nous invitant à passer au salon.
Nous allâmes nous asseoir sur le canapé. Bénédicte regardait machinalement son sucre fondre à chaque immersion de la cuiller.- Cela ne m'arrive pas souvent, dit-elle, d'aller dans une église pour une cérémonie. Ça me paraît faux, artificiel, hypocrite, et la plupart du temps à la limite du supportable tant c'est mort, ennuyeux... Mais je ne connais en fait que les milieux de paroisses catholiques... Et puis de toutes les façons, à quoi cela sert-il quand on voit le peu d'effets sur les jugements, les étroitesses, les méfiances que les gens entretiennent ? C'est effectivement de la " religion ", dans le sens que tu lui donnes...
- Tu sais, répondis-je, il m'arrive à moi aussi d'être jugeant, intolérant, etc... Comparer avec les autres, c'est se condamner à rester dans l'extériorité. C'est ton chemin qui importe ! ... Bien sûr, il faut un minimum pour pouvoir s'y retrouver et être nourri, mais on trouve des lieux et des personnes épatantes dans le monde catholique, généralement assez libres par rapport à l'Institution d'ailleurs.
Et puis, ne te laisse pas préoccuper par ces faux problèmes de frontières d'Eglises. Dans chaque religion il y a des miracles, des mystiques, des saints, et chacun en tire argument pour dire que son Eglise est la vraie, contestant qu'il puisse y avoir une authenticité chez les autres. C'est aberrant !
Et ce qui est trompeur, c'est que souvent, ceux qui font une expérience intérieure la relient à la communauté ou au lieu dans lequel ils l'ont vécue, sans voir plus loin, et prennent ça pour un gage de vérité, une preuve qui les autorise à devenir militants. Ils ne se rendent pas compte que d'autres ont ressenti des bouleversements intérieurs tout aussi authentiques ailleurs, confondant l'expérience en tant que telle, et l'environnement qui l'a suscitée...
Il n'y a pas de pire aveuglement, de pire détournement, que de se servir du divin pour défendre des réalités humaines.
- Ça semble tellement compliqué, intervint-elle, où me conseillerais-tu de chercher alors ?
- D'où qu'ils soient, les chercheurs de lumière se reconnaissent, par leur joie et leur liberté. L'important est de savoir retrouver en soi la fraîcheur et la radicalité du questionnement de l'enfant. Ainsi les germes d'intériorité ne sont étouffés ni par la matérialité d'une vie tranquille, ni par la fuite répétée dans ce qui nous conditionne.
C'est pour cela encore une fois, que la souffrance existe -cette souffrance que tu vis toi en ce moment- insistai-je, parce que c'est la seule chose qui peut nous pousser à chercher au-delà de nous. Cette souffrance nous apparaît scandaleuse parce que nous évoluons dans un monde qui nie la mort, qui nie l'âge dans la déchéance du corps ou de l'esprit, qui nie en fait tout ce qui évoque la dépendance de notre état d'homme.
Les études sur les expériences de mort approchée sont intéressantes, même si elles n'ont pas de valeur démonstrative, en ce qu'elles traduisent pratiquement toujours une responsabilisation : Pendant son séjour hors du corps, la personne est amenée à considérer sa vie de façon détaillée, et là où elle a provoqué une souffrance chez un autre, elle est immédiatement immergée dans cet autre et vit à sa place les conséquences de son propre comportement. Quelle meilleure manière de saisir la solidarité qui nous lie, et exempte de tout jugement étranger, de toute morale étroite ?
Tu connais ces phénomènes de comas dépassés ?
- Oui, j'ai vu quelques émissions là-dessus, mais la plupart du temps, je trouve que les débats se réduisent à une confrontation d'irréductibles, et on ne sait plus en fait quoi penser...Nous bûmes notre café. Je regardai instinctivement l'heure, pensant à Gwenn qui devait déjà se trouver sur la route. Nous n'avions pas le temps de poursuivre...
- Eh bien peut-être me faudrait-il préparer mes affaires... Quand devez-vous rentrer dans les Vosges toutes les trois ?
- Dans quelques jours. Nous nous arrêtons en région parisienne chez des cousins d'Anne-Marie pour couper le voyage.
***
Présence indicible et inconnaissable (ouverture au divin intime à soi, dans la pauvreté de ce qu'on peut en dire et en approcher)
aie pitié de mon errance (reconnaissance des limites, contradictions, flous, ambivalences, fermetures, attachements, ressentiments, blessures... )
et bénis... (désir balbutiant d'amour de l'autre, celui ou celle qui m'est cher(e), et celui ou celle qui m'est ennemi(e) parce que révélant mes incohérences)(Adaptation de la prière de Jésus traditionnelle)
***
Pourquoi à l'évocation de ta liberté,
cette ride sceptique sur ton front,
cet air désabusé ?Pourquoi n'est-ce que rêve
et chimère ?Tant de choses semblent
dans notre monde
niveler, étouffer...
Où est l'espace où te trouver ?Si tu aspires à devenir toi
si tu aimes à te croire libre,
romps avec ce qui te pèse,
et cherche au centre de ton être...Tu côtoies la surface des choses,
et l'extérieur des autres...Dans la mesure où tu restes dans les prisons
de l'apparence
du facile
de l'immédiat
du crédule et de l'illusion
du trop quotidien
tu es lieu de beaucoup d'influences
d'hérédité
de milieu
de mode et de culture
d'orage et de pluie
ou d'astres, que sais-je ?Ta liberté n'est pas de subir
de constater
de ressentir
mais de faire tiennes ces forces qui te composent
en les reconnaissant
en les intégrant
en les discernant
en les aimant
parce qu'elles sont ta terre...Tu ne peux grandir vers la lumière
qu'en y enfouissant tes racines.Tu crois trouver ta liberté
en agissant selon ta volonté
en échappant à la contrainte
des autres
des choses
du temps
du travail
tu acceptes juste de les effleurer
pour correspondre à ce qui t'est imposé
et vite, tu fuis dans l'ailleurs
sans laisser ta vie être complice
être habitée
de ce que tu fais.Mais ta liberté n'est pas dans un agir
à moitié consenti
ni dans la succession sans fin
des occupations.Elle est responsabilité intérieure
et grandeur divine
au coeur de ce que tu vis.Si ton âme est en écoute de l'instant
en silence
en accueil
quel que soit le poids de ton passé
de ton tempérament
de tes blessures
de ta solitude
quel que soit ton manque de temps
et le nombre de tes activités
tu peux choisir de vivre
la colère ou la douceur
le jugement ou l'excuse
le confort ou le risque
la clarté ou le flou
la décision ou l'abandon.tu peux céder à la peur
ou à la confiance
tu peux chanter ou critiquer
tu peux aller vers les autres
ou te réfugier dans ton devoir
tes certitudes
ta souffrance
ou ton indifférence.Tu peux faire juste ce qu'il faut
ou t'engager dans ce que tu fais
comme si tu n'avais que cela.En toi est ta liberté.
C'est à toi de te rendre libre
seul sentier d'exigence intérieure
pour ceux qui attendent tout de toi.C'est à toi de choisir
dans les circonstances de ta vie
ce qui te referme, te retient
ou ce qui ouvre tes cachots
t'affranchit de tes démons
te lève de tes tombeaux.Partout, tu es libre d'un sourire
d'un regard
d'une parole qu'il est important de dire
ou de taire.En toi est ta liberté.
Si tu rencontres quelqu'un
qui ne soit pas attaché
à ses idées
à ses objets
à son temps
à ses sentiments
à sa vertu
Parle-lui
s'il a en plus la joie contagieuse
de l'élan intérieur
c'est qu'il est libre.
***
A l'étage, des senteurs d'algues et de mer pénétraient par bouffées dans les pièces ensoleillées. Quelques mouettes venaient pousser leur cri rauque en tournoyant près du toit, les rieuses à la tête noire se montrant les plus hardies.
Ma valise terminée et les lits refaits, nous redescendîmes nous asseoir dans la cour d'entrée. Je bourrai ma pipe, que j'avouais fumer davantage à l'occasion des vacances, ou bien lorsque je me mettais à un travail de composition requérant une inspiration particulière.
Bien que nous fussions à l'ombre protectrice des grands arbres d'ornement, la chaleur nous parut de nouveau pesante.- Je pourrai t'écrire, demanda Bénédicte ?
J'acquiesçai avec évidence, et profitai du prétexte de griffonner mes coordonnées sur un papier pour rentrer à la fraîcheur de la bâtisse.
Nous parlions des caractéristiques de l'est de la France et des magnifiques randonnées qu'offre la montagne vosgienne, quand un véhicule vint faire crisser les gravillons de l'allée.
Je sortis au-devant de Gwenn.
Nous nous serrâmes longuement l'un contre l'autre. Je la trouvai empreinte de cette beauté que l'amour donne au regard, au sourire et à l'être tout entier.
J'avais le sentiment que les années nous rendaient complices, fortement, comme si au-delà de notre amour, une fraternité profonde nous rendait secrètement proches.Bénédicte qui était restée en retrait avec discrétion, vint à notre rencontre.
Gwenn l'embrassa :
- Bénédicte, je suppose. Thibault m'a parlé de vous au téléphone. Vous êtes remise de vos émotions ?L'interpellée fit un signe de tête manifestant que l'épisode était loin.
- Tu as préféré laisser les enfants à Rennes, demandai-je à Gwenn ?
- Oui, avec ce temps lourd... Et puis ce n'est pas tous les jours qu'elles ont leurs cousins avec elles pour jouer ou discuter, alors elles n'ont fait aucune difficulté pour rester...Nous bavardâmes ensemble quelques instants pendant que Gwenn se rafraîchissait d'un grand jus de fruit, puis nous nous décidâmes à faire le tour des volets et à fermer le manoir.
Je proposai à Bénédicte de la ramener au bourg, mais elle préférait repartir à pied.
Lui prenant les épaules avec vigueur, je l'embrassai.
Elle semblait trop excessivement enjouée pour que je ne devine pas une détresse enfouie qui me faisait mal.
- Maintenant, c'est à toi de poursuivre ta vie...
Marche sur ton chemin...
Cueille ce qui est lumière pour toi, et rejette ce qui attriste ou fige ton âme.
Tu sais, un proverbe arabe dit : "Fais le bien, et jette-le à la mer", c'est-à-dire, occupe-toi d'être dans la voie juste, et oublie-toi.
Oublie aussi les commentaires des autres.
Si tu acceptes de devenir toi, le regard de ton coeur fera éclore les circonstances autour de toi...
Allez... tu fais appel quand tu veux...A la fois volontaire et résignée, elle me sourit avec une expression qui n'avait rien de la clarté perçue dans l'église du bourg ce matin, et dit au-revoir à Gwenn qui lui proposa de venir passer quelques jours à la maison si elle en avait la possibilité.
Je pris le volant. Bénédicte nous fit signe de la main en s'engageant sur le sentier sablonneux.
Kerloc'h ilis échappait à notre vue...
***
Il existe un sourire des lèvres
Et un sourire des yeux...Il existe un sourire du coeur
Qui transparaît dans les deux...On peut vivre le sourire intérieur
Dans sa vie
Face à l'instant qui vient
Comme une harmonie de l'être...On peut donner le sourire
Pour dire à l'autre
Son importance,
Pour l'aider à quitter ses peurs,
L'apprivoiser,
L'écouter...On peut recevoir le sourire
Comme une invitation à s'ouvrir,
Comme une tendresse
Absente de tout jugement
De tout à priori,
Et on renaît à la vie...On peut partager enfin le sourire
Comme un mystère
Une présence cachée
Qui réchauffe de complicité
Ce qui est en nous, et entre nous
Sacré...Il y a des sourires morts
Factices, convenus...
Et d'autres empoisonnés,
Moqueurs, assassins...Il y a le sourire barrière
Qui maintient à distance...Mais là où le sourire
Atteint à l'apogée
C'est quand il devient geste
Et disparaît à la vue
Dans l'étreinte de l'affection simple
Où se vit la confiance...Il y a des sourires tristes
Où l'esprit bute à l'impasse
Et le coeur à l'angoisse,
Sourire résigné au non-sens,
A la désespérance,
Que la douleur submerge.Mais si dans un sourire
Un jour,
Tu vois l'âme de l'autre
Affleurer
Laisse-le en toi s'épanouir
Laisse-le te guérir
Laisse ton regard être allumé
Être ré-animé,
Et ne le laisse pas partir
Avant de l'échanger...C'est ton nom alors
Qui est prononcé
Séduction de liberté
Appel à être relié
Pour réapprendre à t'aimer,
A aimer, à aider...Le sourire de l'autre
Si tu sais l'accueillir
Te parlera des horizons
De ton âme
Pour te révéler
A ta joie...
Chapitre 5°Notre réunion de famille fut assez courte pour que la joie de retrouver Gwenn demeurât intacte jusqu'à ce que nous soyons à nouveau entre nous.
Pendant plusieurs jours, nous fûmes comme de jeunes énamourés, remplis de passion, d'envie de goûter à la présence, à la joie et au corps de l'autre.Je relatai par épisodes les journées passées au manoir, et Gwenn en fut émue. De temps à autre, quand l'occasion lui en était donnée, elle ne manquait pas de m'adresser quelques allusions caustiques, qui lui étaient un prétexte pour se jeter dans mes bras en riant.
La rentrée arriva, d'abord pour moi, puis pour les enfants.
Les préoccupations professionnelles et la dispersion des domaines à gérer laissèrent moins de spontanéité à notre affection, bien que tous les instants disponibles fussent propices à nous témoigner notre amour.Le week-end, nous profitions de l'arrière saison toujours belle, pour aller nous promener en forêt. Quelques espèces de champignons se risquaient à émerger du sol moussu, et certains spécimens délaissés par l'ignorance prudente de ceux qui nous avaient précédés, nous réservaient de succulentes fricassées.
Les dernières baignades, entre Cancale et St Malo, sous un ciel de plus en plus instable, ritualisèrent l'enterrement de l'été. Nous ne croisions plus sur les plages que quelques rares étrangers, et les routes retrouvaient leur trafic habituellement clairsemé.Rennes au contraire, à l'instar de toutes les villes universitaires, vibrait d'une éclectique fébrilité. Octobre vit les étudiants, de plus en plus nombreux, envahir les vieux quartiers, à la recherche de la pitance la plus accueillante et la moins dispendieuse. Le grand parc du Thabor voyait les plus démunis travailler sur les bancs avec un casse-croûte. D'autres continuaient à théoriser en savourant quelque idylle, ou s'y laissaient aller à la plus soporifique et horizontale des méditations.
Nos deux aînées avaient renoué avec les activités sportives et artistiques qui leur étaient familières en dehors du collège.
La maison se réduisait souvent à un incessant va et vient plus ou moins exubérant, dans lequel j'essayais de trouver un espace pour mes propres occupations. Outre les recherches et les corrections qu'induisait mon travail, j'avais plusieurs essais en cours, que j'équilibrais par des moments de bricolage. Ma guitare également me permettait de rompre avec un investissement cérébral parfois trop intense.
Chacun ayant laissé le temps à une opportune transition, amis et collègues commencèrent à échanger de multiples projets d'invitation.De temps à autre, je me demandais ce que Bénédicte pouvait devenir, et hésitais à prendre l'initiative d'un courrier, quand un peu avant la Toussaint, nous reçûmes d'elle cette lettre :
Bonjour Thibault,Je me décide à t'écrire pour vous dire que si cela est envisageable, j'aurais la possibilité de venir à Rennes pendant les prochaines vacances. Je crois que cela me ferait du bien de te revoir.
Je ne t'ai pas donné de nouvelles plus tôt, parce que j'avais besoin de laisser décanter beaucoup de choses. Les derniers jours en Bretagne ont été difficiles. Je n'arrivais plus à profiter de nos visites, et le temps m'a paru long. J'étais désolée d'introduire une morosité qui a un peu gâché l'enthousiasme des filles. Elles ont essayé de me dérider avec une insistance parfois un peu lourde.
Le changement d'atmosphère a été si brutal qu'il m'aurait fallu une solitude que je n'ai trouvée que chez moi en rentrant. Peut-être un peu trop de solitude d'ailleurs à certains moments... J'aurais souhaité un signe de toi, qui n'est pas venu... Avec mes amis, j'ai vite compris que je ne pouvais pas partager ce que nous avions vécu sans rencontrer incompréhension ou inquiétude. Je t'en ai voulu, au point de rejeter un peu tout ce dont nous avions parlé.
Et puis avec le temps, je me suis rendue compte que c'était quand même bien tout ça qui m'attirait intérieurement, et que je ne retrouverai une certaine paix qu'en prenant des décisions fermes dans ma tête.
Le monde dans lequel j'évoluais me parait fade à présent, mais je ne vois toujours pas clair dans ma vie. J'espère que c'est le chaos qui précède une hypothétique lumière.
Je commence à pouvoir me regarder, mais pour l'instant, ce n'est pas très positif. Je t'en parlerai. J'ai trop de colère et de sentiment d'injustice pour pouvoir m'adresser à Dieu.
Le souvenir du manoir est malgré tout très fort, et je voudrais bien comprendre, trouver un peu de sérénité dans ma vie. La psycho ne fait qu'alimenter mes questions, mais il me semble que les réponses sont d'un autre ordre...Je n'aurais pas espéré que l'accueil de Gwendoline soit aussi chaleureux.
Dis-lui que je l'embrasse ; et pour toi aussi, un gros smack !Bénédicte
P.S. Téléphone-moi pour me dire si vous pouvez me recevoir...
J'ai beaucoup hésité à rédiger ce mot. Maintenant il faut que je le poste vite, sinon j'ai peur de renoncer définitivement.
Si je vous ennuie en reprenant contact, toi ou Gwendoline, contente-toi de ne pas répondre, je saurai en prendre mon parti...
A la lecture de la lettre, Gwenn s'inquiéta de ma disponibilité, sachant que je devais participer à plusieurs réunions. J'avais néanmoins plusieurs journées libres, et le ton employé à la fin de la missive nous fit penser qu'il valait mieux ne pas différer notre accueil. Pour mieux confirmer son accord spontané, c'est ma femme qui prit l'initiative de joindre Bénédicte pour arrêter les dates de son séjour.
***
Au calendrier fixé, un peu avant l'heure du train, je partis à pied à la gare, relativement proche. Gwenn était restée avec les filles pour préparer un goûter un peu festif. Un fin crachin humectait la ville, anéantissant la distance entre le ciel et l'asphalte. Les pavés brillants renvoyaient d'imprécises clartés, et les passants se faisaient rares.
Le grand hall où les voyageurs allaient et venaient me parut chaud, comparé à l'extérieur. Je vérifiai au tableau les coordonnées du train, et choisis d'attendre sur place plutôt que de me risquer sur le quai.
Ma joie était pondérée d'une sorte d'inquiétude que je n'arrivais pas à définir : Peur de ne pas retrouver la même qualité de relation ? Agacement d'être dérangé dans mon ordinaire familial ? Refus plus ou moins latent d'avoir probablement à gérer problèmes et souffrances ? Appréhension quant à la façon dont Gwenn pouvait assumer véritablement les événements ? J'étais en tous les cas plus tendu que je ne l'avais prévu.Après quelques minutes, le haut parleur annonça l'arrivée du rapide en provenance de la capitale.
Je dévisageai les passagers avec circonspection, jusqu'à ce que m'apparut la frimousse de Bénédicte.
J'avais pensé l'étreindre pour lui manifester ma joie de l'accueillir, mais le sentiment qu'après tout nous ne nous connaissions que peu, eu égard au temps écoulé, fit que banalement, je l'embrassai :
- Tu as fait bon voyage ?
- Oui, mais quel temps ! Il pleuvait encore plus à Nancy.
- Tu as pris un taxi à Paris ?
- J'ai hésité avec le métro, mais n'ayant pas une grande habitude, c'était le plus simple, et ça évite de traîner les affaires...
- Je suis venu à pied, il y en a pour quelques minutes. Ça ne te gêne pas ?
- Au contraire, cela me fera du bien de me dégourdir les jambes.
- Je te prends ton sac...La maison fleurait bon le thé aux saveurs orientales.
Les enfants reçurent notre amie avec l'excitation qui les caractérise lorsqu'une visite est attendue. Seule, Bérengère, la plus grande, considérait la situation avec réserve.
Après nous être réchauffés, échangeant quelques propos sur le trajet, je laissai à mon épouse le soin de montrer à Bénédicte la chambre qui lui était destinée, et leur donnai le temps de faire plus ample connaissance.Le dîner arriva rapidement, agrémenté des interventions hétéroclites de notre progéniture. Nous évoquâmes des vacances que Gwenn et moi avions prises en Alsace, alors que nous attendions notre aînée. Nous avions fait pour la circonstance une bonne vingtaine de kilomètres, depuis Mittlach jusqu'au Honneck, nous arrêtant dans une ferme auberge déguster une tourte au Riesling à se pâmer. Nous avions circulé sur une bonne partie des routes vosgiennes, et ces souvenirs nous firent retrouver des lieux dont la connaissance nous était commune. Le repas s'éternisa un peu.
Après la vaisselle, j'allai m'enquérir auprès de Bénédicte de son besoin de récupérer après sa journée de train. Elle n'avait pas particulièrement sommeil, et souhaitait simplement être au calme pour se délasser. Gwenn, nous entendant, se serra contre moi en ajoutant :
- Eh bien moi, j'irai volontiers me coucher pas trop tard une fois que les enfants seront dans leurs chambres. Les avoir toutes, et avec cette pluie... ce n'est pas une mince affaire que de trouver des occupations pour tout le monde...Nous dîmes bonsoir à la génération montante, et je dus insister pour revendiquer une soirée entre adultes, promettant qu'une autre occasion serait réservée pour des jeux.
J'allai préparer une tisane, que Gwenn revint prendre avec nous, proposant l'idée d'une petite flambée dans la cheminée.
Elle glissa malicieusement à mon intention, pendant que disposais bûchettes et papier :
- Je pense que je ne t'attends pas ?... Tu essaieras de ne pas me réveiller en venant ?... Bonsoir ! Ne parlez pas jusqu'au petit-déjeuner, Bénédicte doit avoir besoin de se reposer quand même...Je la rassurai d'un sourire, éteignis la lumière principale pour privilégier l'âtre qui s'embrasait, et revins m'asseoir à côté de notre invitée, absorbée dans ses pensées.
- Je suis toujours fascinée par le spectacle d'un feu, expliqua-t-elle. Je crois que je passerais des heures à regarder le bois être rongé jusqu'à la braise. C'est extraordinaire le feu ! Tout ce qu'il touche prend vie comme lui, devient lui, et ça éclaire ce qui était dans l'obscurité, ça réchauffe...
Il y a des gens comme cela...
Tu vois, j'ai retenu la leçon des symboles...Elle tourna vers moi son regard brillant du chatoiement des flammes, et se réinstalla pour mieux épouser la forme du siège, la tête en arrière.
Nous laissâmes un long moment le crépitement du foyer rythmer notre quiétude.J'hésitai à rompre son silence :
- Ça fait du bien de se retrouver...
- Je n'en étais pas très sûre. je ne savais pas comment interpréter le fait que tu ne m'écrives pas... Il y a eu des jours où j'ai pleuré de rage tant je regrettais de t'avoir connu. Je n'ose pas te dire de quels qualificatifs je t'ai abreuvé parfois, avec même des envies de me venger... Et puis certaines de tes paroles me revenaient malgré tout, ton calme sécurisant, et j'étais obligée de me dire que tu avais raison. A force de me torturer, j'ai fini par me convaincre que c'était à moi de trouver un sens à ma vie, que je n'avais pas à t'en vouloir. J'ai résolu de faire confiance à je ne sais quoi, peut-être à moi-même en fin de compte, et j'ai pu me sentir assez libre de mes ressentiments et de mes attentes pour envoyer la lettre. Si je ne l'avais pas fait ce jour-là, je n'aurais jamais su si j'avais vraiment une importance pour toi. Il fallait que je ne me sente pas trahie à nouveau...Elle se redressa et vint appuyer sa tête sur moi avant de poursuivre :
- C'est difficile... Mais je t'avais promis de t'expliquer... Voilà : En fait, quand mes parents se sont quittés, j'ai dû soutenir ma mère pendant plusieurs semaines, alors que j'étais moi-même déstructurée et aigrie d'avoir été ainsi trompée dans tout ce à quoi je croyais. Mon frère Guillaume, sans vraiment excuser mon père, n'acceptait pas les critiques qu'il entendait ressasser à la moindre occasion. Il se refermait terriblement et devenait capable de piquer des colères impressionnantes. Il a fini par quitter la maison...
Moi, j'en avais assez des lamentations de maman, assez de cette protection étouffante qui jointe aux normes de mon père nous avait privés d'espace. Toutes les valeurs familiales affichées avec tant de convictions et d'intolérance s'effondraient. Je n'avais pas su voir que leur excès indiquaient en fait leur incohérence et leur fragilité. L'intolérance de mon père n'était qu'une façon de se réhabiliter en prêchant et imposant ce qu'il ne pouvait pas vivre.
L'écroulement de mes repères m'a fait soupçonner tous les couples de n'être que des façades hypocrites. Du moins ceux de la génération de mes parents, installés dans le mariage...
Je crevais de solitude et de contradictions amères. Quand j'ai compris qu'un copain s'intéressait à moi, je me suis engouffrée dans ce qui m'apparaissait la seule issue pour quitter l'appartement et ne plus penser. A partir de ce moment là, ma mère est devenue odieuse. Elle s'est attaquée à notre relation, disant que j'allais l'abandonner, que je n'avais pas compris ce qu'étaient les hommes, et que moi aussi je défendais mon père en agissant comme lui.
Je suis partie définitivement avec Henri... Au début, c'était merveilleux. je découvrais l'amour physique, et nous avions des relations passionnées qui me donnaient l'impression d'exister vraiment pour quelqu'un. Puis, au bout de quelque temps, je commençais à m'inquiéter de ce que Henri n'avait aucun projet pour consolider notre vie commune. Il ne supportait pas que nous en parlions, et toute une part de sa vie m'échappait. Ma réaction au couple de mes parents devait être si fermée que j'ai dû induire moi-même son incapacité à verbaliser l'avenir, mais je n'en avais pas conscience.
Nous avions des conflits de plus en plus fréquents, avec des crises d'abattement, et nous ne nous en sortions que par une sexualité qui devenait une dépendance désespérée, compensant l'absence de toute autre communication. Nous étions mutuellement comme possédés au niveau de nos corps.
Je me sentais en échec total, et entièrement liée à Henri. Un jour, j'ai vraiment été tentée d'en finir. C'est la pensée de Guillaume qui m'a retenue... Ma mère que je voyais de temps à autre assistait à ma destruction ; et moi, je lui reprochais d'être responsable de mon malheur.
Le pire a été quand par hasard, en discutant avec les copains de fac, j'ai appris qu'Henri fréquentait une autre fille... J'en ai été blessée, humiliée, puis décidai de la rencontrer pour essayer de comprendre ce qu'il voulait en agissant ainsi, qui il était. Elle prit bien ma démarche, mais lui beaucoup moins. Pourtant j'aurais été prête à envisager une vie à trois si cela pouvait rééquilibrer nos relations. J'étais captivée par l'assurance de cette fille, par son équilibre, et j'aurais facilement accepté n'importe quoi d'elle pour ne pas être séparée de mon amoureux. Mais Henri n'a pas supporté mon intervention. Il était devenu de plus en plus irascible à mon égard, sans rien pouvoir expliquer de son comportement. Il se contentait de hurler qu'il avait besoin de moi, mais qu'il en avait marre d'une pleurnicharde. Il disparaissait plusieurs jours et revenait sans prévenir, sans que j'aie droit à aucun commentaire.
A la fin, nous n'échangions plus aucun mot. Seuls nos corps se rejoignaient sans tendresse.
Un matin, j'ai trouvé une note où Henri me signifiait qu'il ne souhaitait pas me revoir en rentrant.
Je suis retournée chez moi, où je n'ai pratiquement pas mangé pendant des jours. Il me fallait des cachets pour dormir... et malgré cela je faisais chaque nuit des cauchemars, un particulièrement : J'étais dans une chambre d'hôpital ; sur un lit, il y avait une forme humaine entourée de bandelettes, comme une momie ; et au bout du lit, j'eus la stupéfaction de voir que c'était mon nom qui était inscrit. Je comprenais alors que cette créature angoissante était Henri, comme un double de moi-même. Je voulais m'en aller, et la forme se levait, me poursuivant inlassablement dans les couloirs... C'était affreux...Bénédicte s'arrêta de parler. Au moment où je pris ses mains dans les miennes, elle fondit en larmes, enfouissant son visage dans mon épaule.
Je me sentais maladroit, impuissant à rejoindre cette souffrance, impuissant à changer quoi que ce soit de ces aveux qui n'avaient pu sortir à Kerlo'ch. J'étais confusément ballotté entre une compassion que j'aurais voulue efficace, et un ressentiment contre ces confidences qui réveillaient en moi l'absurde de la douleur.
Je m'en voulus de ne pas avoir repris contact depuis l'été, et j'en voulais aussi un peu à la jeune femme de me bousculer à ce point. Je me jugeai cynique d'avoir profité de sa présence au manoir avec autant de suavité, et de mal supporter qu'elle ait besoin de la mienne. La gratuité dont j'avais parlé n'était peut-être finalement que de vaines paroles pour que la jeune femme suscite en moi de tels paradoxes. Agacé par mon ambivalence, j'acceptai la pauvreté de mon apitoiement égoïste et de mes questions stériles, retrouvant une objectivité plus sereine.
En penchant ma tête sur la sienne, je pensai à l'échec apparent du Christ, et me dis que la mesure ultime de l'amour était peut-être de faire sienne, dans un détachement surhumain, la souffrance de ceux qu'on contribue à enfanter... Je la remerciai intérieurement de révéler ainsi mes petitesses.Bénédicte prit une profonde respiration, et s'essuya les yeux en s'excusant :
- Je suis partie en nouvelle année de fac à Nancy, pour couper. C'est là que j'ai rencontré Anne-Marie, et nous avons décidé ces vacances en Bretagne. C'était pour moi une occasion de fuir, matériellement et symboliquement, de me venger aussi... tu connais la suite...
Tu comprends maintenant pourquoi ce que tu m'as partagé dans nos soirées au manoir, a pu me surprendre et me troubler... J'étais incapable de te raconter tout ça... Il m'a fallu ces deux mois pour accepter de relire ma vie avec tes mots.
Je ne sais pas plus où j'en suis, je me sens décalée par rapport aux autres, avec des questions qui n'intéressent personne et qui me rendent à la limite un peu marginale... mais au moins, j'accepte un peu de regarder ma terre, comme tu dirais...Les braises se tassaient dans l'âtre. Il ne subsistait plus que quelques flammes discontinues et vacillantes.
- Je suis touché par ta confiance, murmurai-je... Je comprends mieux à présent tes silences, la détresse de ton regard à certains moments...
C'est une grande chance de désirer l'harmonie intérieure, insinuai-je doucement... C'est difficile de vivre l'un, l'unifié... Il est plus facile de rêver sa vie en restant dans la dispersion, dans la multiplicité des activités, des désirs, des expériences, ou la rigidité des certitudes...
Nous refusons que notre manque soit visible : C'est douloureux d'être mis à nu dans son âme.
Mais tu te souviens - Tu as l'air de te rappeler beaucoup de choses de nos discussions - c'est l'appauvrissement qui seul nous mène vers nous-mêmes, bien plus que d'acquérir...
Tu sais, je me sens en fait assez démuni moi-même, indécent d'oser commenter ta souffrance et de paraître donner des conseils... Mais si je pouvais t'aider ne serait-ce qu'un peu...- Ça m'aide d'être avec toi, souffla-t-elle...
J'accentuai quelques secondes la pression sur sa main, ému et gêné de tant représenter pour la jeune femme...
- Essaie de prendre patience, comme si tu étais une spectatrice de ce qui se passe en toi. Tu sais, je t'ai déjà parlé de ça. Dans la mesure où tu acceptes de ne pas comprendre, de ne pas savoir, tu laisses le champ libre au travail divin, tu laisses le champ libre au possible...
C'est curieux, ton prénom évoque à la fois "bénie" et "bénédictin" : La paix bénédictine... Je suis sûr que tu feras l'expérience. Tu n'es pas confrontée à ces épreuves et à ces questionnements pour rien... Tu es mise au défi de te trouver, de trouver ton centre, ton axe, là où nous butons à nos limites pour enfin rencontrer, accueillir le divin plus intime à soi que soi-même...
Je ne sais pas ce que cela t'apporte vraiment, mais tu m'es très proche... Pardonne-moi de ne pas avoir assez deviné... d'avoir laissé passer le temps... je te remercie de ta simplicité, et aussi d'avoir supporté mes discours...Bénédicte releva la tête, et déposa un baiser furtif sur ma joue.
Nous restâmes encore un long moment en silence. Le rougeoiement dans la cheminée devenait imperceptible.- Je crois que je vais aller dormir maintenant... Je me sens plus forte de t'avoir retrouvé comme tu étais... Je me demandais bien si tu aurais changé, mais c'est comme tu le disais à propos des amis pour lesquels le temps qui passe ne modifie rien : J'ai l'impression que Kerloc'h était hier...
Dors bien, Thibault ! A demain...Et disparaissant dans le couloir, elle ajouta :
- Je vous aime beaucoup, tous...
***
La création entière gémit dans les douleurs de l'enfantement, dit St Paul...
Dans le secret de chaque vie humaine, une difficile gestation est en attente, pour passer de la méconnaissance et de l'apparence à l'intériorité, du conditionnement de l'enfance à la liberté, de l'écartèlement des blessures à la maturité d'une responsabilité de décision.
Les guides sont rares.
La psychologie dispute aux sagesses et aux religions le droit d'être " lumière " pour l'homme. Ses nombreuses écoles se croient plus ou moins toutes l'approche définitive qui possède les clés du psychisme.
Les spirituels sont liés la plupart du temps par la défense de vérités secondaires, de structures, de prédominances confessionnelles, là où l'humanité entière a besoin de fraternité.
Certains s'autorisent de connaissances initiatiques pour asseoir un pouvoir personnel et favoriser une sorte d'élite.
D'autres au nom de religions instituées, empêchent toute responsabilisation personnelle, faisant de Dieu une sorte de Surmoi tyrannique et infantilisant.
En tout cela, des intuitions justes et utiles sont détournées vers une recherche de sécurité collective ou individuelle, empêchant qu'au plus intime de soi la présence divine soit expérimentée comme don de liberté et d'accomplissement.Où trouver une foi qui soit simplement accès à cette Présence, dans le respect infini et aimant de l'autre...?
Comment témoigner de cette Présence sans être résolument de ceux qui communiquent à l'autre le sentiment d'une acceptation authentique,
ne jugeant pas,
ne menaçant pas,
ne marchandant pas...
de ceux qui ne dévalorisant pas,
mais développent plutôt une saine estime de soi...Comment participer à être lumière et sel,
si j'apparais comme celui qui ne fait pas confiance...
qui n'accepte pas que l'autre échappe à mes valeurs...
qui ne croit pas en l'autre jusqu'à le laisser risquer son chemin...
qui n'aime pas jusqu'à risquer avec l'autre...
qui ne favorise pas l'autre aux dépens de mon orgueil et de mes divers attachements...Il n'importe probablement pas à Dieu d'être reconnu, pourvu que dans l'humilité d'une vie vraie, il soit vécu...
Ne faut-il pas être aimé authentiquement pour qu'une rencontre intérieure puisse advenir ?
Ne faut-il pas avoir conscience d'être aimé, pour pouvoir soi-même aimer jusqu'au don qui seul est naissance ?
Chapitre 6°
Le lendemain, je dus m'absenter pour un rendez-vous imprévu, avant que quiconque n'ait émergé de son sommeil.
J'avais apprécié en préparant mon café, cette parenthèse de solitude matinale, empreinte d'une atmosphère particulière. Cela m'arrivait parfois sans que j'aie à quitter la maison, et j'attendais alors paisiblement le moment où les enfants allaient envahir la journée de leur gaieté, de leur spontanéité tumultueuse.Le temps était plus affable. La pluie avait cessé de laver les ardoises des toits. Quelques nuages attardés se dessinaient encore, esquissant un espace plus guilleret.
Quand je revins dans le cours de l'après-midi, Gwenn était seule, et profitait de cette opportunité pour lire un peu. Bérengère et Guénola étaient sorties chez des amies.
J'appris que Bénédicte était partie avec les petites, très fières de leur rôle, pour visiter la ville et se promener au jardin public.
Gwenn me rapporta qu'au hasard des instants disponibles, notre amie lui avait relaté l'importance de notre rencontre au manoir, dont elle avait gardé des sentiments rarement éprouvés. Elle avait évoqué également quelques éléments de notre conversation de la veille. Gwenn était heureuse de la sympathie ainsi témoignée, et songeait avec émotion et nostalgie aux analogies présentes entre elle et Béné.
- Je t'aime, me dit-elle avec douceur.Nous étions ainsi enlacés quand une joyeuse cavalcade annonça le retour de la petite troupe.
- Papa, dirent les filles avec exaltation, nous avons vu la grande cascade, mais il n'y avait plus d'animaux. Comme c'est bientôt l'hiver, le monsieur a dû les rentrer pour qu'ils n'aient pas froid... Et je ne me suis pas trompée, j'ai bien retrouvé le chemin toute seule... Heureusement parce que Bénédicte, elle ne connaissait pas le chemin du tout, du tout...Aleth et Soazic racontèrent par où elles étaient passées, que la Vilaine était un drôle de nom pour une rivière mais que c'était comme ça, et énumérèrent ce qu'elles avaient vu dans le parc. Manifestement, Bénédicte était adoptée. Elle semblait d'ailleurs avoir une aisance particulière de relation avec les benjamines.
Nous préparâmes le dîner, introduit par une soupe de crustacés dont la proximité olfactive égayait l'appétit. Quelques croûtons dorés au beurre salé se prélassaient à la surface, excitant la convoitise de nos palais alléchés. Un vin blanc du pays nantais apaisa la saveur relevée du potage, dont il ne resta bientôt que la trace rougeâtre au pourtour de nos assiettes.
Après les différents services, nous fîmes quelques jeux vigoureusement réclamés, à la suite de quoi Gwenn insinua qu'elle apprécierait de disposer de sa soirée avec Bénédicte et moi.
Nous allâmes tour à tour embrasser les frimousses dont certaines jouaient à cache-cache avec les draps, et nous nous retrouvâmes pour l'habituelle tisane.
Bénédicte avait remarqué que je bénissais les enfants en leur traçant une croix sur le front, et me demanda de lui esquisser quelques traits de la pédagogie que nous utilisions.
- C'est un peu comme nous pouvons, lui répondis-je. Nous n'avons pas de grandes théories, si ce n'est de ressasser depuis le début que nous ne sommes pas supérieurs, que nous avons des limites, et que nous faisons des quantités d'erreurs, ce que les filles peuvent constater en grandissant. Cela favorise une liberté de parole, voire de contestation, et nous permet de nous laisser remettre en question quand cela est légitime. Par ailleurs, cela peut initier une conscience de l'incomplétude de l'homme, qui favorise à long terme une ouverture spirituelle.
Nous essayons d'éviter ce dont nous avons pu souffrir nous-mêmes étant enfants ou ados, sans prendre toutefois systématiquement le contre-pied, et en sachant que le mystère des personnalités fait qu'une même attitude ne donne pas les mêmes effets.
C'est fou, au long du temps, ce qu'on peut découvrir en soi de comportements imités. Ce qu'on a vécu dans sa propre enfance est enfoui dans la mémoire profonde, et il suffit qu'une situation y fasse écho pour que des réactions instinctives apparaissent... Il faut alors corriger ou assumer selon qu'on analyse sa manière d'être comme adaptée ou non.
Parallèlement, il nous semble important, surtout à notre époque, de revendiquer nos privilèges de parents, avec autorité s'il le faut. Cela amène sûrement des frustrations et même des rancoeurs, mais c'est l'apprentissage de la vie. Je vois trop d'élèves perturbés par des rôles qui ne sont pas situés, voire inversés ou complètement confus, sur tous les plans, pour ne pas confirmer la nécessité d'un cadre structurant. C'est aux adultes d'indiquer les valeurs, en introduisant peu à peu selon la maturité ce qu'elles ont de relatif. La difficulté est d'être fort sans être oppressant, et surtout d'avoir un comportement le plus cohérent possible avec les idées qu'on affiche.
Et puis tu sais, je crois qu'un enfant sent s'il est aimé. Il saisit que si on est exigeant, ce n'est pas parce qu'on cherche à imposer un pouvoir, mais qu'on l'appelle à grandir et à se dépasser. C'est davantage l'attitude générale qui compte, que les mots. Nous essayons de montrer par notre vie, que l'attention à l'autre est plus importante que les soins matériels et la richesse, dans une certaine mesure bien sûr.
Nous tentons de faire passer une certaine finesse d'éducation, tout en évoquant le caractère adaptable de celle-ci.
Jusqu'à présent pour l'aînée, le début d'adolescence se passe au mieux. Je pense que les filles ressentent que nous ne cherchons pas à nous opposer pour un rien, et quand il y a un sujet de litige, la concertation est ouverte. Mais je ne me fais pas d'illusions, nous en apprendrons probablement sur nos erreurs d'ici dix ou vingt ans... Et heureusement, parce qu'un éducation parfaite serait totalement enfermante pour un enfant...- Si on s'asseyait, intervint Gwenn en répartissant les tasses ?
Les infusions étaient encore brûlantes. J'allumai ma pipe et en aspirai de longues bouffées odorantes pour faire prendre le tabac...
- A quoi correspond ton travail exactement, me demanda Bénédicte ?
- Je travaille en institution spécialisée... Il y a beaucoup de jeunes qui sont blessés par des situations familiales éclatées, des drames internes. Quand j'emploie le terme de "blessés", c'est de notre point de vue à nous, parce que la plupart ne peuvent pas ou ne veulent pas voir leurs souffrances, leur handicap relationnel ou personnel. Ils se sentent injustement victimes des adultes, et compensent comme ils peuvent en fonction de ce qu'ils sont, par une tendance délinquante ou un comportement pathologique.
Avec eux, nous faisons peu et beaucoup. C'est-à-dire que nous évitons de répéter les relations qui existent dans le milieu familial. Nous essayons par les détails de la vie courante, de les situer comme sujets et comme membres d'un ensemble, ce qui suppose une certaine compréhension des lois, des règles. Avec quelques-uns, nous pouvons aller plus loin, analyser les problèmes, construire des projets, mais c'est rarement efficient à court terme. Il faut des années après leur sortie, pour que tout se stabilise, et pas chez tous.
Ils sont pour la plupart dans une telle insécurité, un tel flou, une telle absence de repères, qu'ils ne peuvent voir ni les causes, ni les conséquences de leur comportement. Chez certains, une interprétation perverse de la vie est si présente qu'on ne sait plus par quel biais rentrer en communication. Pour eux, être vulnérable est une faiblesse. Ils se blindent et refusent l'aide qui leur est proposée. Les phénomènes de groupe liés à l'influence des modes ne favorise pas une rencontre avec l'authentique qui est en eux. Souvent ils ne supportent ni la solitude, ni le silence, ni la réflexion, et le niveau scolaire ne permet souvent que d'accéder à une lecture hésitante et basique. Tout ce qui les ramène à leur problématique profonde est vécu comme angoissant... Là encore, la tentation de fuir sans cesse dans une compensation, un agir symptomatique - vols, violence, sexe, consommation de drogue et d'alcool, susceptibilité maladive, intolérance à la frustration. - ou de régler des comptes à travers les autres est la plus forte...Remarque, même en ce qui concerne les adultes dans la vie de tous les jours, combien rencontre-t-on de gens apparemment équilibrés, qui se sont fabriqués une façon de vivre avec leurs défenses et leur besoin de compenser. Les mieux placés socialement ne sont pas forcément plus lucides que les autres et il leur est plus difficile en outre de se remettre en cause. Nous avions parlé de ça au manoir...
Au-delà du personnage, du fonctionnement de surface, la détresse existentielle n'apparaît que lors d'un événement grave et ouvre une brèche... ou accentue la stratégie avec encore plus d'isolement...- J'ai l'impression que tu décris ma mère, coupa Bénédicte.
Les volutes de notre breuvage aqueux et sucré ne se distinguaient plus. Notre invitée porta la première sa tasse à ses lèvres, et rassurés sur la chaleur du liquide par son expression, nous bûmes notre infusion en choeur.
- C'est douloureux d'avoir une mère, intervint Gwenn. En tous les cas, ça l'a été pour moi. Ce n'est pas tant ma mère physique, actuelle, avec laquelle j'ai de bonnes relations, que le concept de mère. Cela évoque quelque chose de négatif, de violent.
C'était quelqu'un de très dur, avec de temps en temps des élans affectifs complètement décalés par rapport au reste. J'ai le sentiment peut-être inexact qu'elle ne nous supportait pas. Il ne fallait pas bouger, pas se salir, pas faire de bruit. Les relations avec les autres enfants étaient interdites pour éviter les problèmes... Ne pas exister quoi...
Elle devait être la seule à se sentir habilitée à faire les choses bien dans l'appartement... Si on n'a pas entendu un millier de fois qu'elle aurait tant voulu avoir des garçons et que c'était le regret de sa vie...
J'ai d'ailleurs beaucoup de difficultés à accepter les naissances de petits garçons. J'ai eu très peur d'un rejet s'il y avait eu un garçon parmi nos enfants. Le seul biais était de penser qu'il puisse ressembler à Thibault, mais sans garantie...
Chez mes parents il n'y avait jamais de visites, d'invitations. Il ne fallait pas de risques, pas de dérangement. Mon père était présent, mais effacé de la conduite de la maison. Quand je vois Thibault taquiner les filles, jouer avec elles, je n'ai pas de souvenirs du même ordre ; cela me semble un monde différent.
Avec ma soeur, nous sommes arrivées à l'âge adulte sans nous connaître. Il n'y avait pas de discussions, pas d'échanges. Personnellement, j'ai évacué beaucoup de choses. Je ne me rappelle pas les nombreuses paroles ou attitudes qui ont fortement marqué Myriam. Elle en garde un ressentiment, une conviction d'injustice, qui sont un handicap dans sa vie sociale. Sans compter que paraît-il, les seuls compliments qui nous étaient faits consistaient à nous dire que n'étant ni belles ni intelligentes, il faudrait bien que nous nous contentions du garçon qui voudrait bien de nous.
Les hommes par ailleurs nous étaient dépeints avec méfiance, et l'image de la relation de couple que nous avions était aseptisée au possible : Jamais une marque d'affection, jamais une complicité de tendresse. Je ne sais pas comment j'ai fait pour devenir amoureuse de Thibault...
Quand nous nous sommes rencontrés, je fuyais intérieurement dans un monde imaginaire et morbide, au point que je n'étais même pas consciente que mon corps indiquait ce recroquevillement sur moi-même... C'est peu à peu que j'ai pris conscience avec Thibault du degré d'aberration auquel j'étais arrivée.
J'ai compris que je n'existais pas, que je ne m'étais jamais autorisée à exister, n'ayant jamais senti chez mes parents un désir pour me respecter, me reconnaître. Jamais on n'avait fait de moi quelqu'un qui puisse vouloir par soi-même, décider, risquer, rentrer en relation avec les autres. On m'avait toujours protégée de l'échec,de l'erreur, de tout... Je n'ai choisi ni mes études, ni mon orientation professionnelle, ni mon métier concret.
A présent, quand il y a une chose à prévoir, je n'arrive pas à m'en représenter réellement les enjeux. J'accepte les projets en pensant un peu magiquement que quelque chose va se produire qui va éviter ce qui me gêne, et quand l'échéance arrive et que je vois que c'est la réalité, je suis démontée... Enfin, j'étais parce que ça va un peu mieux.Gwenn fit une pause, puis voyant que nous étions en attente d'une suite éventuelle, continua en s'adressant à Bénédicte :
- Tu vois, j'avais du mal à exprimer un avis différent par rapport à Thibault, je me sentais obligée de penser comme lui... et de sa part, j'interprétais les moindres réflexions négativement, comme si je me sentais coupable de tout. Je n'arrivais pas à recevoir un conseil ou une critique autrement que quelque chose qui me renvoie à ma nullité.
Dans les détails du quotidien, je n'étais pas capable de négocier, de concilier les avis. Je tranchais dans le sens d'une auto-punition pour éviter une négociation dont l'idée me faisait souffrir.
J'avais du mal à supporter la moindre impression d'opposition des enfants quand je demandais quelque chose, parce que j'avais un sentiment d'indignité, d'impuissance, trop ancré. Alors je faisais par moi-même en estimant que c'était mérité.
Pour moi, l'autre était celui qui m'empêchait de vivre, de faire le peu de choses que j'avais envie de faire. Alors je ne proposais même pas, je me sanctionnais.
Je crois que j'ai occulté le fait d'avoir des parents. Pour moi, c'est le mal, la souffrance, la prison... Avec ceux de Thibault, j'ai cru au départ avoir une possibilité de relations. Je me sentais beaucoup plus proche d'eux ; et puis un investissement sur moi en tant que fille m'a été insupportable. Mes bizarreries n'ont probablement pas arrangé la situation. Je suis parfois très mal à l'aise avec ma belle-mère, chez qui une capacité d'agressivité verbale, de causticité venimeuse, me renvoie à des peurs insurmontables... Ses sous-entendus, ses insinuations, montrent une insatisfaction permanente qu'on ne sait plus comment combler...Je ne sais pas où situer mes responsabilités dans tout cela.
Quelquefois, cela allait jusqu'au sentiment d'avoir ma mère en moi, me poussant à réagir comme elle ou en fonction d'elle. A d'autres moments, je me suis dit que je devais être un monstre depuis le départ et que cela expliquait le comportement qu'elle avait eu...
J'ai souvent réagi vis-à-vis des autres et de Thibault en particulier, comme s'ils étaient ma mère, comme s'ils voulaient me nier, me contraindre. Je suis farouchement indépendante, et je ne crois pas facilement que les intentions des autres sont positives quand il y a un problème. La concertation m'était quelque chose d'étranger : Je fais, quitte à me "planter", et malgré les précédentes mises au point de mon entourage.
Thibault me reproche de vouloir marcher seule, mais j'ai déjà du mal à demander de l'aide matériellement, dans le quotidien, alors intérieurement....
Il m'est arrivé de penser que je n'aurais pas dû exister, que c'est une erreur... C'est quand ça n'allait pas bien...Des craquements nous alertèrent, et rompant le silence subit, une petite voix lança :
- Maman, je peux revenir avec vous, je n'arrive pas à dormir...Gwenn se leva pour accompagner Soazic d'affectueuses persuasions, et la recoucher.
- Je n'aurais jamais pu deviner en la voyant, qu'elle avait vécu tout ça, me dit Bénédicte à voix basse.Je confirmai d'un signe de tête, attendant le retour de ma femme.
- Pourtant tu vois, reprit-elle en s'asseyant, je ne me suis jamais positionnée dans une réaction de haine vis-à-vis de ma mère. Peut-être parce que j'ai coupé très tôt avec la réalité... De toutes les façons je pense que cela ne sert à rien maintenant. Il y a d'autres manières de progresser.
Même si je pense que ce qui a été vécu est énorme, même si je pense que mes parents se sont donnés de bonnes raisons pour ne pas se gêner pour nous, je n'éprouve pas de sentiments négatifs à leur égard. Plutôt un vide de la notion de parents. Je ne peux pas m'imaginer en avoir, ni réinvestir d'autres personnes comme telles. C'est pour cela que j'aurais aimé avoir des relations gratuites, d'adultes, de connivence, avec les parents de Thibault, mais surtout pas me retrouver en tant que fille rapportée...Malgré tout ça, j'ai bien conscience d'avoir beaucoup évolué depuis que je suis mariée. Cela a été douloureux d'avoir un mari, des enfants qui me poussent à bouger. Les analyses de ma vie avec Thibault ont souvent été à la limite du supportable, mais tout cela a été ma chance...
Je me sens beaucoup plus dans la réalité, davantage capable de m'affirmer, d'exprimer un désaccord. Je commence à comprendre que le conflit, la discussion, peuvent être positifs. Ma peur en était telle que je suppose, sans pouvoir me souvenir de rien, que l'attitude de maman devait être terrible, unilatérale. C'est éprouvant d'avoir un trou dans son passé...Les sessions de réflexion dans l'orthodoxie m'ont également beaucoup apporté.
Mes parents aussi, en ce qu'ils sont très discrets. Ils nous portent assistance matériellement, mais ne manifestent pas d'attentes, de demandes affectives que je ne pourrais supporter. Et puis ils sont loin...
J'ai trop besoin de relations gratuites... Ce qui me paraît imposé me bloque complètement. C'est pour cela que penser être la fille de quelqu'un est dramatique pour moi.
S'adressant toujours à Bénédicte, elle ajouta :
- Tu vois que tu n'es pas seule...Celle-ci restait pensive, probablement étonnée de cette avalanche de confidences. Je me réjouissais quant à moi, de voir Gwenn aussi communicative. Le fait qu'elle puisse parler aussi aisément, et en mettant beaucoup d'éléments au passé, confirmait qu'elle prenait peu à peu la mesure d'elle-même...
Par perfectionnisme intellectuel, je soulignai que le chemin vers l'intériorité n'était pas strictement dépendant d'un équilibre psychologique. Nous étions tous pauvres d'une façon ou d'une autre, nous pouvions tous trouver en nous la trace de blessures, de rigidités, d'échecs ; et même privés de capacités personnelles, victimes d'une culture étroite, d'une éducation approximative, ou d'une santé chancelante, atteints par la vie de quelque façon que ce soit, nous pouvions au sein même de ces prisons entrevoir l'Amour hors de tout concept, et accéder à l'éveil de soi....
J'insistai sur le danger très actuel d'être sans cesse à la poursuite d'un moi enfin satisfaisant, la réalisation personnelle, psychique ou esthétique, n'étant souvent qu'un mythe pour milieux aisés.
Un certain eugénisme insidieux - ce fantasme d'une race humaine sans défaut- était distillé par les médias dans les esprits, nivelant les désirs sur tous les plans, refusant les imperfections, et par là, niant symboliquement la condition humaine et jusqu'à la mort.
Je dénonçai encore l'inflation de l'ego que cette mentalité suscitait, par la soumission au regard des autres, le souci de soi, et la difficulté à se démarquer des modèles dominants de comportements.
A l'inverse, j'attirais l'attention sur l'ambiguïté d'un certain type de don de soi, résultant d'une éducation, d'une norme intérieure, ou d'une compensation affective, et qui n'était alors qu'une pure forme ou une recherche de soi déguisée.
Nous connaissions tous des personnes qui sont ainsi encombrantes de prévenances, d'inquiétudes et de conseils. Leur manière de donner, ou de croire se donner, respecte rarement l'autre, et montre dans ses excès qu'il ne procède pas d'un amour vrai.- En fait, intervint Bénédicte avec humour, ce que tu appelles simple quand tu parles de la vie intérieure est dès qu'on y réfléchit terriblement compliqué... Je plaisante. Je suis bien placée par expérience, et avec mes études pour savoir que c'est l'homme qui est compliqué... Par contre, tu évoques souvent ce fameux chemin vers l'intériorité. C'est la même chose que ce que tu appelles " vie spirituelle " ?
***
Quand on n'a jamais pu réussir quelque chose par soi même
Parce que les autres, les parents, les adultes,
s'en attribuent le mérite...Quand on n'a jamais pu exister, par la moindre fantaisie,
Parce que les autres, les parents, les adultes,
ont toujours tout rangé chez nous,
du placard au sentiment...Quand on n'a jamais pu éprouver la fierté de soi,
Parce que tout nous a été fait, donné, imposé, marchandé,
avec une générosité écrasante et assassine...Quand les autres, les parents, les adultes,
ont tout fait pour protéger notre fragilité,
jusqu'à décider de nos désirs et de nos choix...Quand on n'a jamais pu parler en profondeur,
échanger d'égal à égal,
parce que nous ne devions que nous réjouir de recevoir...Quand on n'a même pas pu après coup, une fois l'âge venu,
verbaliser ce scandale et cette ingratitude
"Après tout ce que nous avons fait pour toi"...Quand on n'a même vécu qu'un peu de tout cela,
mais régulièrement, insidieusement,
Parce que les autres, les parents, les adultes,
étaient responsables de nous...Alors il y a comme une contradiction, un double message,
entre le fait de nous avoir appelé à la vie,
et de nous en laisser juste l'apparence,
l'existence du corps...Il y a comme une gestation inachevée et défendue,
une absence d'être,
remplie de larmes et de censures,
et dont l'interdiction même d'en prendre conscience,
nous conduit à en répéter la béance.Le réflexe de vie ne peut venir que d'une révolte,
d'une saturation salvatrice,
qui font qu'à chaque démarche, à chaque service, à
chaque conseil
à ces autres là, à ces parents là, à ces adultes là,
on peut dire : "Non, ça suffit, j'ai ma vie à construire,
et d'abord, j'ai à la réparer".
Ce cri, cette résistance, cette opposition ingrate,
ne sont qu'injustice, égoïsme et indifférence,
pour ces autres, ces parents, ces adultes...Comment oser rejeter ce qui était "pour notre bien",
et comment plus encore en faire un reproche inouï...L'amour a décidément bien des excès, bien des méandres,
qui feraient craindre d'aimer,
si au fond de soi on n'avait découvert
que les pires contrefaçons se réfèrent toujours à un modèle valeureux...L'amour joyau, rare et exigeant,
se nourrit de respect, de discrétion, de confiance, de distance...
Et surtout, il n'éclaire jamais plus et ne réchauffe
durablement,
que lorsqu'il souhaite ardemment que l'autre soit lui,
sur son chemin...Pour que notre liberté éclose, sans aller de quêtes en peurs,
et de peurs en compensations,
il aurait fallu que dès les frémissements de notre vie
matricielle,
les autres, les parents, les adultes,
reconnaissent ne pas avoir de droit sur nous,
mais la seule responsabilité de nous emmener vers demain.Il aurait fallu que les vérités soient moins absolues,
que les autres, les parents, les adultes,
nous apprennent le mystère, la diversité, les limites de l'être,
et l'illusion du savoir.Il aurait fallu que les autres, les parents, les adultes,
s'avouent capables d'erreurs, et de pardon.A présent, pour retrouver souplesse et émerveillement,
pour se sentir reconnu, distinct, unique sur son chemin,
pour accompagner notre enfantement,
il faudrait rencontrer l'amour qui valorise,
l'amour qui propose, dans le détachement et la gratuité...Il faudrait rencontrer des frères et soeurs...
Il faudrait rencontrer l'âme soeur...
Et à travers eux, la Présence
qui loin de nos schémas,
loin des images sainement rejetées,
préside au jaillissement de notre joie...
Chapitre 7°
J'allai secouer ma bouffarde sur le déclin, pensant à la question de Bénédicte. J'étais étonné et séduit par la volonté de notre amie à comprendre la vie.
- Je suppose que la vie spirituelle fait davantage écho à Dieu, remarqua Gwenn en guettant mon approbation ?
- Exactement, confirmai-je ! On parle de vie intérieure pour tout ce qui concerne la capacité à regarder en soi, à lire les événements au-delà de leur matérialité, à laisser les choses nous enseigner de la force de leurs symboles. L'intériorité s'oppose aux sens extérieurs, elle va plus loin, pénètre la gangue des apparences, mais n'aboutit pas forcément à l'évidence de Dieu, même si elle l'approche.
La vie spirituelle quant à elle, suppose l'accès à une transcendance, la reconnaissance d'un Autre dans sa vie, avec un " A " majuscule. Elle est essentiellement Rencontre des désirs entre l'Eros divin - cet attrait de Dieu pour nous - et l'incomplétude de notre " à peu près ".
La spiritualité vraie inclut forcément une intériorité, alors que l'intériorité peut ne pas aller jusqu'à l'accueil de la Présence divine...- Eros, dis-tu, fit Bénédicte ?
- Oui. Au sens grec, l'Eros est l'amour d'attirance, spontané, viscéral. C'est celui qui sous-tend, comme l'a bien vu Freud, nos passions, nos intérêts, et ne doit pas être réduit au seul aspect sexuel. C'est l'amour de Dieu pour nous, dans l'attente délicate et frémissante de notre réponse.
Dieu Tout-Autre et Tout Proche, se propose sans cesse dans l'instant, sans jamais s'imposer. C'est à nous de mettre notre être en écoute, en ouverture, en disponibilité, en confiance.
L'expérience de cette rencontre avec celui qui contient tout, nous appelle alors à compléter notre chemin de guérison et de transformation intérieure.
Notre être global, corps, âme psychique et esprit, est concerné par le travail des Energies divines. S'il n'y a pas d'harmonie entre ces trois domaines, la "maladie", le dysfonctionnement physique, psychique ou spirituel apparaît.
Je m'explique :* " Les partisans du spirituel seul, quand ils n'ont pas pu évoluer - c'est le cas malheureusement de beaucoup de " religieux ", sont coupés de leur affectivité et de leur corps, parce qu'enfermés dans leur mental. Ils n'arrivent pas à prendre en compte la souffrance des autres dès que celle-ci choque leurs convictions. Niant justement la force érotique de la vie, ils s'enferment dans des principes, dans des dogmes, et dérivent souvent vers un angélisme irresponsable du style "Dieu peut tout". Ils développent un discours doctrinaire qu'on ne retrouve que trop dans les diverses religions, et confondant l'Esprit divin et leur esprit, ils sont à la base de beaucoup d'intolérances.
Pour eux l'essentiel est de bien penser, et cette pensée tient souvent lieu d'action, les justifiant dans leur existence.* " Les partisans du psychologique seul, se coupant d'une transcendance d'un coté, et allant jusqu'à refuser dans les faits la conscience d'un corps mortel de l'autre, tombent dans l'illusion qui consiste à croire l'homme capable de se connaître, de se conduire et de s'harmoniser par lui-même. L'expérience du manque n'est qu'un accident de parcours ou un mal absolu à combattre. La souffrance n'est, comme je le disais tout-à-l'heure, qu'une erreur à supprimer. La mort ne devient supportable qu'en la niant d'une façon ou d'une autre, par des fuites en avant ou des théories fumeuses.
* " Les partisans du corps seul, enfin, partagent avec ces derniers le même refus prométhéen du Manque. "Il n'est pas acceptable que l'homme soit limité. Faisons-tout pour nous maintenir dans la meilleure forme, la meilleure apparence". Ils appliquent alors l'illusion de l'immortalité à la santé, à la prouesse neuro-musculaire, aux canons esthétiques, à la mode vestimentaire, au recul du vieillissement. Une sexualité sans âme et sans esprit, c'est-à-dire sans mesure et sans intelligence, devient creuset d'obsession ou de pornographie, passant à côté d'une véritable relation. Elle est recherche effrénée et erronée du sacré.
D'une façon générale, c'est le refus d'affronter l'important, l'essentiel, le vrai, en fuyant sans cesse dans le divertissement, l'étourdissement, l'extériorité, la sensation.Comme en témoignait Gwendoline il y a quelques minutes, et toi-même dans tout ce que tu m'as confié, un peu d'intériorité nous fait constater nos pauvretés à tous. Il ne sert à rien de rechercher des "responsables" à nos limites. Le manque de l'homme est ontologique, pour employer un mot savant : Il fait partie de son être, de sa nature, et ne peut se réduire à des circonstances de famille ou d'éducation.
Dans un autre contexte, les blocages, peurs, rigidités,colères et autres limites que nous découvrons en nous, se seraient de toutes les façons manifestés ailleurs, autrement certes, mais d'une façon toujours blessante pour nous.
Même si c'est le manque actuel dont nous souffrons, et que nous voudrions différent, et même inexistant, c'est lui qui est le lieu d'élaboration de notre liberté. Nous revenons au thème de notre terre, de nos racines les plus sombres dans lesquelles il faut accepter de plonger.- En plus, intervint Gwenn, ceux qui nous on fait souffrir pourraient expliquer eux-mêmes leur comportement par leur propre passé, leur milieu, leur éducation, et ainsi de génération en génération... Mais il n'en reste pas moins que ce sont eux qui nous ont concrètement transmis nos limites, et ça, il faut l'assumer tous les jours...
- Il s'agit donc davantage, repris-je, de s'occuper de soi, de toucher le désajustement, la permanence du manque en soi, dans la paix, sachant que c'est là qu'il nous faut le plus travailler, (c'est l'intériorité, le symbolique, le psychologique), et se laisser travailler (c'est la spiritualité, l'accueil de la Présence dans notre vie).
Là est la véritable responsabilité. Au lieu de râler sur les autres, d'accuser les circonstances, d'en vouloir à tout le monde et à soi, il faut accepter de voir là où j'ai été complice de paresse, de lâcheté, de négativité...
Ce n'est possible que si d'abord je ne me méprise pas moi-même...
Ce n'est possible que par l'expérience en soi d'une Présence, qui fait que je me découvre lieu d'un amour personnel et intime. L'expérience de cette Présence, qu'on peut favoriser par le silence intérieur, la louange d'émerveillement, le lâcher prise radical entre les mains divines, ne peut jamais se provoquer. Elle n'est pas de nous. Elle intervient parfois inopinément, et guérit de toute culpabilité et de toute peur.
Même la mort n'est plus crainte, la nôtre ou celle des autres.
Bien sûr, la sensibilité est atteinte par la perte de quelqu'un, et humainement, un certain désarroi peut s'ensuivre, mais quand on sait l'autre dans sa dimension d'éternité, intimement ouvert à la connaissance de tout et de tous, en perfectionnement d'amour partagé, un espace est laissé à la bénédiction, et jusqu'à la joie...
J'ai le souvenir d'un graveur sur pierre dans la force de l'âge, qui évoquait la disparition précoce de certains de ses enfants. Il tirait symbole du cimetière de montagne au lieu nommé "Bellevue", en parlant des morts comme de ceux qui voyaient effectivement "au-delà", plus loin que nous.
Notre tristesse révèle en fait souvent notre égoïsme, notre angoisse et notre fermeture à un point de vue intérieur.
L'idée même de mort est alors le prototype de toutes nos peurs, de tous les deuils, les détachements, auxquels nous nous refusons.
C'est seulement quand l'expérience d'un autre regard nous pacifie, que nous pouvons envisager les ruptures de la vie, en nous ou entre nous, comme un chemin de croissance...Finalement, pour en terminer avec ta question, la vie spirituelle n'est qu'une connivence amoureuse avec la Présence intérieure, mais cela nous est difficile à maintenir dans le temps : La simplicité d'une fidélité constante nous est compliquée...
***
Et si la mort était
quittant le corps-espace
et son temps-durée,
comme un accès illimité à toute chose...Si la mort était,
capacité soudaine et prodigieuse,
de se retrouver à l'intérieur de chacun,
à vivre les traces de nos joies,
de nos partages,
mais aussi de nos fermetures,
de nos refus,
de nos agressions...Si la mort était,
de vivre en l'autre
ce que nous lui avons fait,
ou la façon dont nous l'avons fui,
comme un retour de conscience,
un jaillissement de responsabilité,
un élan de pardon, et de compassion.Si la mort était,
un regard bienveillant
pour toutes les limites,
dans sa propre vie et dans celle de l'autre
tous les conditionnements,
à présent évidents puisque tout lui est clair...Si la mort était,
de traverser cette connaissance de nos actes
de nos mots,
de nos silences,
ou de nos absences,
pour entendre résonner les échos
de notre complexité humaine,
et sortir enfin du jugement...Si la mort était,
éveil,
à d'autres consciences,
à d'autres dimensions,
bouleversant le regard...Si la mort était,
libération des petitesses,
des souffrances,
des ressentiments,
pour évoluer vers la véritable découverte
de soi et de chaque autre...Si la mort était,
ce qui permet d'aller enfin
" au-delà "...
Dans cet au-delà de nos courtes vues,
de notre inconnaissance,
de nos peurs,
de notre souffrance frileuse...Peut-être alors accepterions-nous
de ne pas savoir,
de ne pas pleurer sur celui ou celle
qui est dans l'ailleurs,
mais juste sur l'abandon
qui nous frappe.
Quoi de plus normal,
que ce bouleversement de l'émotion,
chaque instant du quotidien
renvoyant à l'absence...Regrets, culpabilité, colère,injustice
teintent notre façon d'être désemparé.
Mais nous sommes, nous,
dans l'espace et dans le temps,
et si tout semble s'arrêter,
l'épreuve est en même temps
un défi au nouveau, à un autrement...Que savons-nous de la raison des choses,
et du moment où elles arrivent...
Il faut apprivoiser le nouveau,
le possible,
dont nous ne voyons rien,
et dont nous refusons même
qu'il puisse être le reflet
d'un autre bonheur,
d'u nouvel équilibre...Il peut arriver toutefois,
que des circonstances se mettent en place
dans notre vie,
nous laissant étonnés,
comme si l'autre voulait réparer,
ou simplement
continuer à nous aimer.Si la mort était,
cette autre naissance,
qui ressemble tant
à toute naissance,
et qui est notre chemin inéluctable...Si la mort était pour nous,
enseignement
sur l'impuissance de nos questions
et notre façon d'être centre de tout
même dans la douleur...Elle serait alors déjà
lumière,
dans la reconnaissance de notre brouillard,
et début de cette guérison
que l'on nomme deuil...
***
Le temps avait passé, et la nuit, malgré la douceur de la journée, apportait une fraîcheur pénétrante. Voyant notre invitée frissonner, j'allai comme la veille, enflammer quelques bûches. Gwenn alla porter le plateau à la cuisine, puis revint s'asseoir. J'étais heureux de ce qu'elle parût vouloir poursuivre la soirée avec nous, sachant que d'ordinaire, elle était peu résistante aux veillées.
Bénédicte approuva mon initiative et se rapprocha de la cheminée, tendant ses mains vers la chaleur encore timide.
- Vous savez, déclara-t-elle, ça bouleverse tout ce que je croyais connaître de la religion, ce que vous dites. C'est particulier à l'orthodoxie tout cela ?- Pas du tout, répondis-je ! C'est une question d'évolution personnelle qui peut se retrouver dans n'importe quelle Eglise, mais il est sûr que les orthodoxes ont une conception de l'homme et de la foi assez différente du catholicisme, qui lui, sert de référence culturelle plus ou moins consciente, positive ou négative, dans nos pays latins.
En règle générale, chez les orthodoxes, il n'y a pas d'obligations a priori, de contraintes imposées par une hiérarchie. On vit ce qu'on a à vivre, et en fonction de la découverte de la Présence intérieure dont je parlais, on modifie son comportement, non à cause de normes déterminées, mais parce que c'est la maturation intérieure, la rencontre avec plus que soi, qui change nos points de vue, nos réactions, nos logiques.
La découverte du cheminement de foi se fait par accompagnement spirituel, à travers des personnes et des communautés. Ce n'est pas un enseignement collectif ou intellectuel, mais une expérience d'intériorité.
Cela dit, je ne veux pas te donner l'impression que je fais du recrutement. D'une part, il y a des rigidités, des intégrismes également chez les orthodoxes, en ce qui concerne les rites et les juridictions particulièrement ; et il existe chez les catholiques de nombreuses personnes qui ne se sentent pas obligées de penser comme Rome, sans compter les milieux protestants dans lesquels il y a de grandes valeurs spirituelles.
Si tu veux, en caricaturant, nous en avons déjà parlé, depuis le grand schisme du XI° siècle, le catholicisme s'est coupé d'une certaine façon de la Tradition chrétienne commune. Un équilibre a été perdu, justement au niveau des notions d'esprit, d'âme psychique et de corps, et depuis, l'Église latine oscille entre des extrêmes, infantilisante, ou fade et irresponsable selon les lieux, les courants et les époques.
Elle a favorisé les normes et les lois aux dépens d'une maturation personnelle qui ne peut éclore que dans la liberté.Le Concile Vatican II dans les années soixante, a été l'occasion d'une véritable crise, introduisant un point de vue plus ouvert, plus démocratique, que malheureusement la majorité du clergé et des fidèles n'était pas prête à assumer sur un plan d'intériorité.
Il s'en est suivi d'un côté ce qu'on a appelé le progressisme, éclatement des idées et des comportements. La Messe est devenue n'importe quoi. La spiritualité, autrefois obéissance soumise et aveugle à l'autorité, a été suspectée de fuite du monde social et politique. L'Église se faisant semblable au monde par un faux souci de rapprochement n'avait alors plus grand-chose à apporter, ce qui explique qu'elle n'intéresse plus aujourd'hui.
Des réactions se sont fait jour du côté traditionaliste, excessives, visant à revenir au passé à maintenir des traditions extérieures et psychologiquement sécurisantes. Chez certains, il s'agit même de restaurer le mythe d'une société chrétienne.
En somme, l'Église catholique se débat dans les limites de son passé et de ses structures. On y trouve toutes les tendances. Rome favorise d'un côté un retour à une identité en restant rigide sur beaucoup de points qui touchent les hommes dans leur chair - divorcés remariés, mariage des prêtres, contraception -, et parallèlement les cérémonies traduisent souvent quelque chose de mort et d'artificiel, ou le prêtre semble parfois être le premier à vouloir se convaincre de ce qu'il fait. Seuls les milieux monastiques attirent, ayant gardé ou retrouvé quelque chose de l'essentiel.L'originalité de l'orthodoxie par rapport aux autre traditions religieuses réside sans doute dans la force de sa liberté, même si encore une fois, il y a aussi des courants divergents, mais pas du tout dans le même contexte.
Mais tu sais, je ne cherche aucunement à convaincre.
Il ne s'agit pas tant de trouver une Eglise ou une religion "meilleure", que d'être dans la vérité de soi-même ; c'est-à-dire transparent, disponible à l'action divine en nous, bien au-delà du christianisme ou de n'importe quelle foi exprimée.
J'ai entendu un jour un pasteur dire que la liberté spirituelle se mourrait de ses retenues et non de ses audaces. C'est tout-à-fait cela...- En fait intervint Bénédicte, tu veux dire que cela ne sert à rien de chercher en quoi croire ? Pourtant, il faut bien se rattacher à d'autres pour avancer... Comment faire s'il faut à la fois appartenir à une structure et en même temps la considérer avec méfiance ?
- La meilleure religion- être relié, relié à soi, relié aux autres, relié au cosmos dans son entier, relié au passé et à l'avenir, relié au divin- c'est sauf appel particulier, celle qui est naturellement la tienne, à cause de ce que tu peux en faire en l'intériorisant. Le Dalaï Lama ne dit pas autre chose... C'est dans ton coeur qu'elle doit se développer. A toi de voir jusqu'où tu peux t'engager pour que ta liberté soit à la fois nourrie et préservée. A toi de voir où tu te sens le plus appelée à donner.
A notre niveau d'homme, la vérité n'est pas de savoir, de trouver, mais de cheminer. Si nous pouvions laisser de côté tous les particularismes, toutes les constructions intellectuelles, tous les dogmes établis sur de fausses certitudes, il nous apparaîtrait sans doute beaucoup plus simple d'accéder à l'essentiel en nous-mêmes.
La fausse image de Dieu-Tout-Puissant nous fait projeter sur lui plein d'attentes, de sentiments d'injustice, de règlements de compte... Il y a tout un contexte psychologique. C'est seulement quand on accepte de ne rien savoir sur Dieu, quand on arrête de de lui attribuer la responsabilité de notre destin, qu'il est possible de l'apprivoiser comme Présence.- Alors, si je comprends bien ce que tu dis, coupa à nouveau Bénédicte, cela n'a pas vraiment d'importance d'appartenir à une religion plutôt qu'à une autre ? Pourtant quand je pense à ce qu'on dit de l'islam par exemple, je ne vois pas, surtout en tant que femme, comment je pourrais m'y sentir bien...
- D'une part, je n'ai pas voulu dire que toutes les religions se valaient en tant que telles, comme lieu de gestation vers Dieu-secret de soi-même.
D'autre part, il faut veiller en ce qui concerne l'islam, à dépasser le battage médiatique. Le mot lui-même signifie " remise de soi, abandon à Dieu ". L'histoire montre qu'il y a eu au cours des siècles un islam tolérant, à l'apogée de l'Espagne mozarabe entre autres, ou dans la tradition soufi, dont certains grands spirituels pouvaient rivaliser avec nos mystiques chrétiens quant à la relation d'amour avec Dieu. Et puis, l'occident vu d'ailleurs, peut légitimement ressembler à un immense lieu de débauche, de luxe, d'hypocrisie et d'injustice. Regarde quelles sont les valeurs qui ont envahi les pays de l'est depuis l'écroulement du bloc soviétique : Corruption généralisée, profit, sexe et modes superficielles, liées comme chez nous aux milieux du show business, du sport, de la finance industrielle et de la politique.
Je ne veux pas insinuer pas là que les pays islamistes sont purs et innocents, loin de là pour les tendances fondamentalistes, mais on peut considérer qu'il est facile et en partie justifié de diaboliser l'occident, au yeux de simples gens qui cherchent à ce que soient respectés les préceptes de leur tradition.
Par ailleurs, Allah est simplement le nom arabe de Dieu.
Nos frères chrétiens du Moyen-Orient, et ils sont nombreux, prient Allah.- Et ceux qui ne croient en rien, continua Bénédicte, tu penses que Dieu les voit comment ?
- Est-il possible que quelqu'un ne croie vraiment en rien ? Si celui-là, tout en refusant toute transcendance, toute Eglise, toute idée de Dieu, désire pour l'homme le meilleur de ce que l'homme peut donner, il épouse alors le projet de Dieu. Souviens-toi des paroles de l'Évangile : Ce n'est pas celui qui s'adresse à Dieu dans des prières de frime qui compte mais celui qui a compris le sens de l'amour.
Les Institutions sont probablement nécessaires à l'homme, pour un temps, avec le risque trop évident de les absolutiser, de les croire l'unique porte-parole de Dieu... Elles ont le mérite de durer dans le temps, et de transmettre, même maladroitement...
Tu vois, bien que je ne me sente pas prisonnier des structures, c'est grâce à elles, et à travers leurs imperfections, que quelque chose de la Révélation de Dieu a pu franchir les siècles, et que j'ai pu y accéder...
Et puis les grandes religions sont également porteuses d'une tradition éprouvée par le temps, qui au-delà de leurs rigidités ou de leurs compromissions, garantit une protection contre les dérives des illuminés, des purs, des sectes... La fragilité de l'homme demande des cadres...- Et tu ne doutes jamais, toi ?
- Si tu envisages la foi comme un ensemble d'idées, de données conceptuelles, tu peux douter... Si tu comprends expérimentalement que tout sur terre aspire à l'amour, tu ne peux que douter de toi-même, de ta volonté réelle à rentrer dans ce mouvement vertigineux de transformation de l'homme en divin... Bien sûr, je doute... Tellement de choses me sont obscures, apparemment illogiques. Cette approche apophatique de l'Orthodoxie dont nous avons parlé au manoir, est très proche chez moi d'un agnosticisme : Que puis-je dire de l'existence de Dieu et de son rapport à l'homme ?... Mais quand je regarde ma vie, d'autres vies, je ne peux que constater un accompagnement mystérieux, un sens des événements qui sont advenus... Où trouver un sens, ailleurs que dans une perspective intérieure ?Les bûches dans l'âtre, n'étaient plus que morceaux épars cherchant à joindre leurs braises en une ultime flambée. J'allai les rassembler. Une pesanteur à me mouvoir me fit prendre conscience de la fatigue accumulée, et le silence me parut soudain dangereusement complice d'un sommeil qui rôdait sournoisement autour de moi.
Je revins m'asseoir, prenant une grande inspiration pour remettre quelques secondes mon esprit en alerte.Eh bien, repris-je à l'intention de Bénédicte, tu as eu un grand cours de théologie ce soir... Et Gwendoline t'aura donné un écho direct des difficiles méandres de la naissance à soi-même...
Nous restâmes un moment encore sous l'effet hypnotique du feu qui reprenait, puis en chuchotant, Gwenn proposa :
- Si nous chantions Complies ?Nous allâmes autour de l'icône, près de laquelle les panikhides, liste de nos morts, rendaient parents et amis déjà nés au ciel présents à la lumière de la petite veilleuse.
Mon sommeil fut cette nuit-là, près du corps chaud de Gwendoline, gratitude...
***
L'amour divin n'est que gageure et mythe, pour quiconque n'a vécu que des contrefaçons de l'amour humain.
L'affectivité possessive, l'hyperprotection, la sécurisation permanente, et même la jalousie peuvent se dire amour...
La directivité, le pouvoir, l'autorité imposée de valeurs et de lois, la distance et la froideur cérébrale, peuvent se dire amour...
Le laisser faire, la neutralité indifférente comme prétexte à la liberté ou au respect, autant que la recherche fusionnelle de l'autre ; la soumission dépersonnalisée et la sexualité idolâtrée peuvent se dire amour...
Et tout cela engage à se méfier de l'amour comme lié au danger et à la souffrance...L'amour est engagement discret à l'autre, et suffisamment fidèle pour établir une confiance ; liberté et tendresse manifestée, respect des rythmes de chacun...
L'amour est parole vraie, sans calcul, ni naïveté, ni dissimulation, mais douce, humble et forte.
L'amour est à la fois acceptation de l'autre comme il est, et appel à être plus... Refus de tout ce qui peut blesser, et exigence de l'être... Pardon à l'autre et à soi-même...L'amour enfin, n'est pas plus de se nier ou de se renier, que d'avoir sur l'autre une emprise. " Aimer le prochain comme soi-même " suppose qu'on commence par s'aimer soi, non d'une façon narcissique, mais avec cet humour et cette paix qui sait de quelles limites et de quels flous nous sommes pétris.
Dans la mesure où nous acceptons notre chaos comme le lieu de notre métamorphose, nous pouvons laisser les limites de l'autre nous renseigner sur nos propres contradictions.
La confrontation mutuelle de la relation, de l'amitié, du couple, est alors le chemin de notre dilatation.
Chapitre 8°
Quelques jours avaient passé, pendant lesquels j'avais été moins disponible que je ne l'avais prévu. C'est davantage entre Gwenn et Bénédicte que la relation s'approfondit, à travers les tâches quotidiennes et l'accompagnement des enfants.
La perspective de la fin d'année liée à divers impératifs de travail m'obligea à plusieurs recherches pédagogiques.
La date du départ de Bénédicte approchant, j'y vis une opportunité pour suivre celle-ci jusqu'à Paris, afin d'y effectuer quelques démarches, rencontrer un ou deux amis, et faire des achats que seule la capitale permet.
J'en soumis l'idée à Gwenn, qui m'enleva mes derniers scrupules.Je me retrouvai donc le surlendemain à la fenêtre d'un compartiment de "seconde", envoyant un baiser de la main à Gwendoline et aux enfants. Bénédicte était bien sûr heureuse de ne pas être seule pour la première partie de son trajet de retour.
Rapidement, les silhouettes devinrent imperceptibles, et nous nous assîmes en vis-à-vis.
Les dernières habitations périphériques nous croisèrent à grande vitesse, puis ce fut subitement la campagne automnale. Le ciel était couvert en altitude, sans que la pluie ne semblât menacer. Par contraste, rompant avec les espaces labourés, les bouquets d'arbres au feuillage mordoré paraissaient flamboyer.
Le battement lancinant des bogies à chaque jonction de rails nous obligeait parfois à nous tendre l'un vers l'autre pour mieux nous entendre.
- Dans le train, la semaine dernière, confia Bénédicte, au fur et à mesure que Rennes approchait je me demandais bien comment les relations allaient s'équilibrer. J'avais tellement peur que tu sois différent... et puis je craignais aussi d'être en trop et de me voir reléguée à des moments d'inactivité où je me serais ennuyée. Finalement, avec votre accueil et les filles, il n'y a eu aucun problème. C'est moins facile d'être avec un couple sans enfants quand on est célibataire... Gwenn est vraiment super ! Elle m'a initiée aux habitudes de la maison sans que j'aie à me poser de questions...
Ça fait du bien de voir un couple comme le vôtre... A la fac, je connais plusieurs jeunes qui vivent ensemble, et ils donnent l'impression d'être déjà dans une routine, sans bien savoir pourquoi ils continuent... Il y a même des filles qui m'ont confié que leur "mec" était une solution d'attente pour tromper la solitude en attendant mieux...- Tu sais, répondis-je, le couple est comme une communauté, ou n'importe quel groupe... Si on n'a pas mûri et accepté sa solitude fondamentale, cela peut être un refuge tout bêtement, une sécurité, une fuite de soi-même dans laquelle on échappe à une partie des responsabilités. Cela ne dure en général pas très longtemps dans ce cas-là, à moins que les difficultés amènent de véritables échanges.
Ce n'est pas à toi que je vais apprendre quelque chose là-dessus... Mais rien n'est définitivement acquis... Il faut régulièrement faire une démarche de retour sur soi, où on vérifie les attentes qu'on projette sur l'autre... Peu à peu, on s'appauvrit de ses tendances à la possessivité, à la domination, aux agacements. De temps à autre, une accumulation de détails provoque une mise à plat, et il faut vivre explicitation et pardon, pour que toute rancoeur soit évacuée... Il n'y a rien de pire que les petits ressentiments qui ne sont pas parlés, et qui aboutissent un jour à un déballage passionnel et blessant... Il faut équilibrer renoncement inhérent à l'amour, et revendication légitime de sa liberté... Ce n'est pas toujours facile à gérer, et ce n'est pas dans les grandes convictions que ça coince, c'est bien plus souvent dans le détail du quotidien...Nous avions passé Vitré. A un moment, Bénédicte sembla vouloir commencer une phrase, puis se ravisant, vint se caler à côté de moi, comme si le sujet qu'elle voulait aborder demandait davantage d'intimité et de gravité :
- Tu parles souvent de se renoncer, de se quitter, de se détacher... Cela me fait penser un peu au vocabulaire employé dans les sectes justement. J'ai du mal à comprendre, ou plutôt à accepter ça, comme s'il me fallait abandonner ma personnalité, mon existence, mes projets, alors que j'ai tant besoin au contraire de retrouver qui je suis, et de faire confiance à la vie, avec des désirs, des engagements... Gwenn m'a souvent évoqué sa soif de s'affranchir du désir des autres pour mieux exister... Ça rentre un peu en contradiction avec un renoncement à soi ? Comment Dieu peut-il demander qu'on abdique ce qu'on est ?
- J'ai dû mal m'exprimer, répondis-je. Il ne faut pas tout mélanger. D'une part, il y a un temps pour tout au cours de la vie, et il est normal que l'énergie de l'adolescence, du début de la vie adulte, corresponde à une période de découverte, de construction de soi, d'expériences diverses. Mais à travers tout cela, nous risquons de nous laisser aveugler par des choix futiles, des valeurs d'extériorité, comme la réputation, l'intelligence, l'apparence physique, l'argent, l'opinion des autres... Plus tard, cela peut être la réussite sociale, l'engagement professionnel, les idéologies socio-politiques, etc....
On construit alors davantage le personnage en nous, que la personne. Dans la mesure où on reste quand même un peu préoccupé par un questionnement existentiel, on découvre un jour qu'on a misé sur des choses qui passent, sur des valeurs relatives, secondaires, trompeuses, et que cela ne nous permet ni d'être nous-mêmes, ni de rencontrer les autres en vérité...
Dieu ne nous demande pas d'abdiquer ce qu'on est,
mais justement ce qu'on n'est pas, réellement.C'est une liberté, une authenticité, pas une soumission à un gourou ! Il propose d'abandonner la fausse sagesse du monde, ses sécurités, ses certitudes, pour rentrer dans une folie où tout s'inverse : C'est-à-dire que c'est en se donnant qu'on se trouve.
Le détachement dont je parle est donc un détachement de tout ce qui trompe, ce qui égare, qui rend prisonnier, qui illusionne ; non pour un vide de type extrême oriental, mais pour creuser la place à un regard d'intériorité qui va me construire en vérité.
Cette action divine ne me contraint pas, ne me diminue pas, ne m'enlève rien de ce que je suis vraiment, mais au contraire, dans la mesure où je reconnais que je n'ai pas la connaissance de moi-même et de mon chemin, Dieu qui me connaît plus que moi-même me révèle, lui, ce chemin, guérissant au rythme de mes pas les blessures de ma vie.
Je peux porter alors un regard nouveau sur moi, sur les autres, et sur l'existence. Un regard qui pacifie, illumine, transfigure les événements et les choses.
Je peux alors me laisser apprivoiser, et découvrir que je ne suis pas lié aux conditionnements de mon passé. J'expérimente qu'une présence d'amour en moi peut me guérir de mes étroitesses,de mes jugements, de mes fermetures, de mes résistances au pardon...
Le détachement est en fait la part du chemin que nous faisons à la rencontre de Dieu. Il évacue les idoles qui sont dans notre coeur. Il éclaire nos ténèbres intérieures, restaurant la capacité à penser et à agir par nous-mêmes. C'est tout le contraire d'une secte...D'autre part, et c'est peut-être parce que je suis encore dans de grandes illusions que j'y insiste, tu m'en excuses, je découvre de plus en plus l'omniprésence de la recherche de soi. C'est-à-dire à quel point nous arrivons à camoufler dans nos actes, dans nos pensées, dans nos désirs, une satisfaction de nous-mêmes, d'autant plus que l'apparence de tout cela en est bonne et légitime.
Il y a quelque chose de comparable au recul qu'on prend, tu sais, quand on écrit quelque chose, et qu'on découvre après une pause toutes les imperfections, les répétitions, les lourdeurs du texte.
C'est comme une mise en lumière progressive de soi-même, qui fait qu'on déniche la préférence de soi là où notre naïveté ne l'attendait pas...
En fait, tu as raison de vouloir te projeter dans la vie, désirer des choses avec enthousiasme. La dépossession de soi n'est pas négative, absurde. Elle est simplement d'accepter de perdre ses entraves, ses poids, pour retrouver la liberté d'être soi, matricié, fécondé par la sécurité de la Présence.
Mais tu sais, nous ne faisons que nous tromper et nous réajuster, c'est juste la disponibilité qui nous est demandée, l'honnêteté de reconnaître nos errances, l'attention à refuser tout ce qui nous arrête, nous rigidifie, nous renferme.Certains sont humainement harmonieux très vite. D'autres ne le seront jamais. Ce n'est pas cela l'important, mais de pouvoir dépasser ce qui nous conditionne pour accéder à la liberté intérieure, à la liberté d'être soi en plénitude.
Ça va mieux comme ça ?- Oui, fit-elle. Je me doutais bien de toutes les façons que tu aurais une réponse... C'est attirant quelque part... On n'entend pas souvent parler de la foi dans ces termes là. Et puis je me rappelle l'allusion que tu faisais à une relation amoureuse avec Dieu... Ça ne me semble pas habituel comme propos, même si je n'étais pas particulièrement branchée sur les milieux religieux...
- C'est vrai, du moins dans le discours global... On a souvent représenté la simplicité de la vie intérieure comme réservée aux saints, à des êtres d'exception, et on en rajoutait pour convaincre du fait qu'ils étaient justement parfaits, presque inaccessibles...
Et pourtant, avoir en son coeur la louange de l'instant présent, comme il se présente,
rester dans une attitude de vérité et de petitesse
s'émerveiller de tout ce qui est beau
éprouver la joie intense de la libération intérieure
tout cela dispose à expérimenter Dieu comme amour.
Mais comment prononcer ce mot avec les résonances humaines qu'il implique ?
Cela ne peut se dire, ni se comprendre...
Avec ceux qui en ont vécu quelque chose, il est possible d'en partager une complicité, de façon fugace, discrète, presque implicite, tant le mystère est intime et tant il nous dépasse...- Et tu crois que ça peut m'arriver ?
- Pourquoi non ? Cette rencontre n'est pas liée au cadre d'une religion ou d'une Eglise. Elle dépend juste de notre capacité à redevenir assez enfant pour reconnaître notre impuissance à savoir, pour crier notre attente et notre confiance vers ce qui nous dépasse...
Il y a parfois de petits signes étonnants tu vois... Je me souviens d'une amie, ou plutôt d'une "petit soeur" en communauté Renouveau, qui préparait une maîtrise sur St Bernard. En voyage en Italie, elle arrive le jour de sa fête, et sous une pluie battante, au cloître de St Damien à Assise. Là, un frère franciscain l'apostrophe, sans raison particulière, et insiste pour la faire rentrer et lui offrir un thé, afin qu'elle se réchauffe. Immédiatement, il lui dit : "Vous priez, vous, je l'ai vu sur votre visage !". Puis il explique qu'il était dans sa cellule, et qu'il avait ressenti un besoin impérieux de descendre dans le cloître. Le court moment qu'ils passèrent ensemble fut une communication du regard. Plus que des paroles, le silence. Et en partant, elle apprit que le franciscain s'appelait... Bernard. Elle avait quitté St Damien bouleversée, tremblante d'amour pour la délicatesse de Dieu...On peut avoir une réaction tout-à-fait rationnelle par rapport à ce genre d'histoires ; on peut même ironiser. Mais ce sont des choses qui n'appartiennent qu'à ceux qui les vivent... On ne doit pas les divulguer facilement...
Tu sais ce que je vais faire, ajoutai-je après une pause ? Je vais t'envoyer une icône. Si tu veux bien tu installeras une bougie à proximité, et tu essaieras de prendre un temps de silence, de vide, devant elle.
De mon côté, je ferai la même chose, parce que je crois qu'il y a un mystère de communication, de transfusion de vie entre nous tous. Il m'est arrivé d'accompagner des gestations, physiques ou spirituelles, avec le sentiment que le lien avec les personnes concernées aurait été trahi si j'étais resté dans ma routine, ou dans une "pieuse" prière. Il faut donner sa vie, donner de sa vie, pour que d'autres reçoivent...
De toutes les façons, je te dois bien ça ! Je me laissais encombrer par des soucis extérieurs dernièrement, par un peu d'activisme, et tu es arrivée pour me rappeler à l'intériorité, pour me signifier l'incohérence entre la facilité de mes paroles et mon désir trop hésitant et éphémère de conversion.
Tu m'es importante, conclus-je en croisant son regard... Mais je crois que je me répète, là...Elle se laissa reposer contre moi, dans un sourire.
Nous étions en gare du Mans. L'affluence des passagers se fit plus forte, et la tranquillité dont nous avions bénéficié jusque là fut rompue par l'arrivée de quelque personnes.
Notre conversation s'orienta vers des sujets moins personnels. Je notai pour ma compagne, les coordonnées des diverses communautés orthodoxes ou catholiques, que je pouvais connaître dans l'est de la France. Il me paraissait trop périlleux que Bénédicte reste sans attache, et je l'engageai à chercher l'endroit où elle se sentirait intérieurement ajustée, pour qu'elle y tisse des liens, qu'elle y puise conseils, discernement et force de prière.Le passage d'un juif religieux dans le couloir, typiquement reconnaissable à sa barbe et à ses vêtements, fit sourire Bénédicte, avec une expression qui semblait dire " En voilà un qui a des convictions ! ".
- Tu sais, en profitai-je, que nous avons beaucoup à accueillir de la tradition judaïque. La langue hébraïque possède des particularités d'exception : D'abord, c'est un idiome alphanumérique, chaque lettre valant à la fois pour un nombre. Ensuite, de par la singularité consonantique que l'écrit a longtemps gardé (les voyelles ne se transcrivant pas), des corrélations implicites sont possibles, entre des mots qui n'ont à priori rien à voir, permettant des liens secrets et inattendus.
Ça permet d'établir une symbolique ouvrant des horizons fabuleux de réflexion sur l'homme et sur la pédagogie divine.
Quand on découvre cela, on se dit que l'adage italien "traduttore, traditore" est plus que pertinent. Chaque traduction de l'Ecriture sacrée dans nos langues modernes beaucoup plus figées, enferme le texte original dans une interprétation qui en réduit notablement le sens, quand elle n'aboutit pas carrément à des contre-sens...
Cela fait que nos bibles françaises, dans leur souci d'être littéraires et élégantes, sont pétries d'éléments devenus tout simplement incompréhensibles et étrangères au sens premier...- Ce n'est pas donné à tout le monde d'apprendre l'hébreu... Tu l'as étudié, toi ?
-Non, pas plus... Quelques mots à travers les personnes qui depuis quelques années ont fait cette démarche, rédigeant des livres qui permettent d'accéder peu à peu à cette richesse cachée... En lien avec des éléments de psychologie, c'est étonnant...
Je t'indiquerai quelques titres si ça t'intéresse... Ça rejoint ton domaine...
***
(extrait de " Nombres à conter)
Le nom biblique imprononçable du Yod Hé Wav Hé (lecture de droite à gauche):
h vw h i
peut être écrit sous la forme symétrique que les deux Hé suggèrent (croix et glaive) :
i
h h
w
soit en valeur numérique :
10
5 5
6
On voit alors que le Christ (symbolique du 4 de la croix) est présent dans les quatre lettres, qui par ailleurs ne sont que trois puisque le Hé est doublé, indiquant du même coup la Trinité divine, confirmée alors par la somme 10 + 5 + 6 = 21 = 3.
L'Esprit (le 7 des 7 dons) apparaît quand l'homme (6 de l'union des deux triangles masculin et féminin) fait oeuvre d'union entre les deux Hé (6 + 5 + 5 = 16 = 7), dépassant la dualité, les antinomies (conscient / inconscient, lumière / ténèbres, intériorité / extériorité, masculin / féminin ...).
Si l'homme n'opère pas ce dépassement des contraires, il se retrouve avec un seul Hé dans l'illusion de la certitude, ou dans l'égarement. Il se retrouve prisonnier de cette dualité dont précisément, il ne peut faire sa liberté. (5 + 6 = 11 = 1 + 1 = 2 ).
Bloqué par l'horizontalité des 5, ce n'est que par ce dépassement de la dualité qu'il retrouve la verticalité vers le divin.
Ainsi le Nom est voie.Le Nom divin, est au delà des nombres, riche d'enseignement :
Il est tout d'abord, imprononçable, indicible, ce qui équilibre la prétention des Eglises à définir des dogmes. Il rassure en cela, sur les déformations culturelles et religieuses du mot "Dieu", au point que des athées du Dieu des religions, puissent être de grands spirituels.
Il met enfin la Réalité Transcendante au delà des noms (Dieu, Allah, Adonaï, Grand Esprit, Jéhovah...), qui, dans la propension de l'homme à croire à l'extérieur des choses, ont trop servi les passions, les rigidités, les violences de toutes sortes, plutôt que d'accéder à l'essentiel.André Chouraqui, transposant St Paul, disait à peu près qu'il n'était pas question selon lui, de juifs, de chrétiens ou de musulmans, mais de vivants ou de morts (spirituels), dans chaque tradition. Plus que d'avoir, de savoir ou de faire, il s'agit d'être. A l'évidence, c'est la qualité de l'être qui rayonne et agit.
L'homme appartient à la fois au concret de l'horizontal et à l'intériorité du vertical.
Les rites sont ce concret, liés à l'espace et au temps, mais ils ne sont que moyen pour dire le mystère.
S'y attacher comme à un absolu, ouvre au rigorisme, au fanatisme, à l'intégrisme et à
l'intolérance.
A l'opposé, s'en détacher comme d'une chose inutile, peut ouvrir à perdre le support
du sens, à diluer les repères dans une progressive inconsistance.
Nos mots sont eux-mêmes supports des idées, des concepts, des essences, bien qu'ils
soient situés dans une culture qui les déterminent en les réduisant à un champ de conscience donné.
Dépasser les rites ne veut pas dire pouvoir illusoirement s'en passer.
Dans la mesure où l'intention du rite est devenue intérieure, alors on peut être libre de sa matérialité.
Scandaliser celui qui a besoin du rite au nom de sa liberté, n'est pas intériorité véritable. C'est au contraire faire de l'affranchissement du rite un dogme, et retomber dans la certitude intolérante.
La vraie liberté, est de pouvoir posséder comme de pouvoir être dépossédé.Le Nom divin, dans la tradition biblique, échappe à la possession de l'homme.
Malgré cela, l'homme a voulu renommer Dieu à sa mesure, obscurcissant pour ses semblables la lumière de la Transcendance. Comment lui en vouloir alors que poussent en lui conjointement l'ivraie et le bon grain ? Comment accuser sans orgueil alors qu'en soi-même la recherche de soi guette chaque acte et chaque pensée ?Le Nom divin est, et il est indicible ...
Le 10 contient tous les nombres, et il est le 1, l'unique...Notre voie est la quête du Nom,
en laquelle chacun découvre le chemin de son propre nom,
plénitude bienveillante de l'être,
enfin apte à rencontrer le nom de l'autre-Autre...
***
Au dehors, le paysage se faisait plus plat, monotone...
Nous anticipâmes sur notre emploi du temps parisien. Bénédicte hésitait à prendre plus tardivement un train de nuit pour Nancy de façon à découvrir un peu la capitale, mais avec le risque des problèmes de correspondance pour rejoindre Epinal. Comme je ne disposais moi-même que de peu de temps pour faire du tourisme, nous convînmes de respecter les horaires prévus.Arrivés à Montparnasse, dans cette extraordinaire et mouvante complexité de visages, de bruits hétéroclites et d'odeurs de frites, nous enfilâmes donc les couloirs du métro, pour prendre la ligne 4 qui nous permettait de rejoindre la gare de l'Est. La chaleur des conduits souterrains et la précipitation des usagers rompaient avec la fraîcheur du temps. Des musiques contrastées s'entrechoquaient comme à l'habitude, dans l'espoir d'émouvoir l'escarcelle des passants.
En avance d'une bonne demi-heure, nous en profitâmes pour avaler hot-dog et café au buffet ; après quoi j'accompagnai Bénédicte à sa voiture.
J'étais heureux de la sentir décidée, sans ce désarroi perçu au départ de Kerloc'h cet été. Elle me remercia du séjour passé avec nous et promit de nous envoyer des nouvelles rapidement.
- Selon certains traducteurs dont je te parlais tout-à-l'heure, lui confiai-je, la parole de Dieu-Yahvé à Abraham peut être lue comme : "Pars vers toi...". C'est ce que je te souhaite...Elle m'embrassa, me retenant quelques instants contre elle, et discrètement, me demanda la bénédiction que je faisais aux enfants.
Je quittai le quai alors que le convoi commençait à démarrer lourdement.
***
Je repris la même ligne pour descendre à St Sulpice, désirant fouiner à la Procure et à la Fnac voisine de la rue de Rennes, en quête de plusieurs livres difficiles à dénicher en province. Je me rendis ensuite à pied dans le quartier de la Sorbonne, pour y retrouver un ami avec lequel nous étions convenus d'un rendez-vous quelques jours auparavant par téléphone.
Je goûtais avec nostalgie le fait de déambuler ainsi dans les rues qui m'étaient avec le temps devenues familières. L'atmosphère particulière de Paris me séduisait à chaque passage, et des souvenirs d'enfance faisaient que je m'y sentais chez moi.
Je traversai le " boul'Mich " pour aller sonner chez Hugues.Après l'échange des dernières nouvelles, l'évocation de quelques réminiscences estudiantines, et un copieux apéritif dans le cadre d'un appartement très vieille France, nous allâmes dîner près de l'Odéon, dans un de ces petits restaurants connus seulement d'une troupe d'initiés, de sensibilité socio-politique généralement commune et proche du Comte de Paris, qui s'y retrouvait dès qu'un prétexte, facile à fabriquer, le permettait.
Nous y dégustâmes un délicieux Chile dont la mémoire me reste impérissable, tout en glosant sur l'apparence hypocrite et trompeuse de nos démocraties. Nous n'avions pas la naïveté de croire qu'un système plus qu'un autre pouvait éviter cette tendance bien humaine, mais trouvions particulièrement pervers de faire croire que nous disposons tous de l'égalité républicaine et des données objectives pour influer sur la vie politique, là où la manipulation et l'abondance contradictoire de l'information ne permettent plus à quiconque de s'y retrouver.La nuit était tombée. Hugues fit quelques pas avec moi sur Vaugirard. Le Luxembourg était déjà clos de ses hautes grilles. Nous croisâmes les voies boisées de Raspail, et nous quittâmes devant la silhouette noire de la tour Montparnasse, jusqu'à laquelle mon vieux condisciple avait tenu à me raccompagner.
J'arrivai à la maison aux alentours de la mi-nuit.
Gwenn s'était endormie sur le canapé pour m'attendre. Je lui racontai ma journée, tentant d'imiter la saveur du verbe de notre ami, inégalable dans son répertoire de mondanités les plus excentriques.Je passai embrasser les petites, réveillés par nos rires étouffés, puis nous nous couchâmes.
***
Nous eûmes au cours de l'hiver plusieurs échanges épistolaires avec Bénédicte. Celle-ci prit même l'initiative de téléphoner pour Noël, et d'envoyer un cadeau aux enfants.
Elle allait bien, et semblait vouloir rester discrète sur des orientations qu'elle ne faisait que malicieusement effleurer.
Gwenn et moi ne nous privions pas d'échafauder les révélations les plus inattendues.Tout à la fin du printemps, nous reçûmes une lettre d'explications. Bénédicte nous y apprenait que s'étant mise à fréquenter les monastères, elle avait été amenée à faire un séjour dans un Carmel de Normandie. Elle y avait ressenti un appel aussi imprévu que suavement impérieux, et allait y faire retraite pour confirmer un engagement qui pour elle ne laissait aucun doute...
Elle se rapprocherait ainsi de nous, même si pendant un temps, il lui était demandé de se recueillir dans la solitude.Je ne fus pas surpris de son choix... Elle était effectivement différente, travaillée par les raisons ultimes des choses, par le désir d'une relation pleine et non décevante. Comme d'autres, elle avait ressenti une évidence intérieure dilatante et pacifiante. La Présence dont elle doutait était devenue comme un coup de foudre, tant la rencontre avec le divin peut s'assimiler à une relation amoureuse.
Ce qu'elle avait vécu dans son passé, induisait fortement l'assurance d'une décision mûre et d'une guérison de son être.Nous fûmes juste étonnés de la soudaineté avec laquelle la nouvelle nous parvenait, mais pleinement heureux. Qui pouvait mieux la conduire vers elle-même, que cette rencontre suscitant le don intérieur à tous ?
Sans doute, la voie monastique n'est-elle pas garantie absolue d'un cheminement, tant l'homme est apte à protéger partout son ego, mais elle est pour certains le lieu d'une aventure intérieure où l'ordinaire se fait extraordinaire.
Désormais, nous serions présents les uns aux autres, par son temps exclusivement offert, exclusivement prié, dans le mystère d'un mutuel enfantement....
EpilogueCette histoire aurait pu avoir autant de suites que ceux ou celles qui ont composé les personnages eurent de destinées...
Mariage, communauté, célibat consacré, divorce, errance, les chemins d'ombre et de lumière ont alterné pour tous, à travers les hésitations, les retours en arrière, les épreuves...
Quoi qu'il en soit, notre espoir est que les moments de vie développés dans cet essai auront pu
susciter une réflexion
accompagner une solitude
ouvrir à la compassion
modifier des horizons...Toi qui sais, ton savoir te perd...
Quand ton savoir sera descendu dans ton coeur,
Devenant apte à l'amour,
Tu seras au début du chemin de la rencontre...Patrick Morisset-Chevalier http://www.patessais.com
***
Repris pour quelques modifications en 1988, 2004 et 2008Bibliographie
Cheminement personnel
Devenir soi et chercher le sens de sa propre vie. M. Légaut. Aubier
L'homme intérieure et ses métamorphoses. M.M. Davy. Epi
Approches de la vie intérieure. Lanza del Vasto. Denoël
Principes et préceptes du retour à l'évidence. Lanza del Vasto. Denoël
Le Prophète. Khalil Gibran. Casterman
L'Alchimiste. Paulo Coelho. Anne Carrière
Orthodoxie
L'Art de l'icône. P. Evdokimov. DDB
Corps de mort et de gloire. O. Clément. DDB
L'Orthodoxie. O. Clément. PUF
Le Royaume intérieur. K. Ware. Le Sele de la Terre
L'Orthodoxie. Costa de Beauregard. Buchet-Chastel
La foi vivante de l'Eglise. Ch. Yannaras. Cerf
Couple
Une seule chair. M. Laroche. Nouvelle Cité
Les hommes viennent de Mars et les femmes viennent de Vénus. John Gray. J'ai lu
Théologie chrétienne
Pour que l'homme devienne Dieu. F.Brunes. Dangles
Christ et Karma. F.Brunes. Dangles
Spiritualité
Petit traité de spiritualité au quotidien. Anselm Grün. Grand Livre du Mois - Albin Michel
Sagesse d'un pauvre. Eloi Leclerc. Editions Franciscaines
Job sur le chemin de la lumière. A. de Souzenelle. Albin Michel
Dialogues avec l'Ange. Aubier
Ecritures et symbolisme hébraïque
Le symbolisme du corps humain. Annick de Souzenelle. Albin Michel
La lettre, chemin de vie. Annick de Souzenelle. Dervy Livre
Le petit livre du Grand Livre. H. Tisot. Fayard
Le sacrifice interdit. M. Balmary. Grasset
Histoire et spécificités des religions
Initiation médiévale. M.M.Davy. Albin Michel
Les religions de l'humanité. M. Malherbe. Criterion
Psychologie, personnalité
Pour une éducation de la liberté. Ch. Maccio. Chronique Sociale
Parents efficaces. Th. Gordon. Marabout Service
Eléments de psychologie spirituelle. J. Vigne. Albin Michel
Pour une psychologie de l'éveil. John Welwood. Grand Livre du Mois - La Table Ronde
Faites vous-mêmes votre psychothérapie. Claude Imbert. Visualisation holistique
Guérir les secrets de vos mémoires d'embryon. Claude Imbert. Visualisation holistique.
Dis-moi où tu as mal, je te dirai pourquoi. Michel Odoul. Grand Livre du Mois-Dervy
Manque et plénitude. J.Y. Leloup. Albin Michel
Les renoncements nécessaires. Judisth Viorst. Grand Livre du Mois - Robert Laffont
Anthropologie - Philosophie
Des choses cachées depuis la fondation du monde. René Girard. Grasset
La violence et le sacré. René Girard. Grasset.
La parole au coeur du corps. A. de Souzenelle. Albin Michel
La percée de l'être. K. Graf von Durkheim. Le courrier du Livre
Evidences paradoxales. J.Y. Leloup. M. de Solemne. Le Fennec
Introduction aux "vrais" philosophes. J.Y.Leloup. Grand Livre du Mois - Albin Michel
Christianisme (études critiques)
Mutation de l'Eglise et conversion personnelle. M. Légaut. Aubier
Introduction à l'intelligence du passé et de l'avenir du christianisme. M. Légaut. Aubier
Relation à l'autre
Ecouter l'autre, tant de choses à dire. A. Vanesse. Chronique Sociale
Ton silence m'appelle. Jean Vanier. Cerf
Ouvre mes bras.Jean Vanier. Fleurus
Ne crains pas. Jean Vanier. Fleurus
Aimer d'amitié. J. Kelen. Laffont
Prendre sa vie en mains par l'écoute et la décharge émotionnelle. A. Gromolard. Chronique Sociale.