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Du sang sur le miroir Cosmos Akoètè, mars 2008.

 

 

 

Du sang sur le miroir (roman)

Seule une passion ravive la flamme de ma vie: écrire! Oui, je crois en la magie de la plume, et pour moi il n’est rien de plus merveilleux qu’un monde qui prend forme dans le cerveau de l’écrivain et, enfin, jaillit de la plume. C’est par la plume que j’exprime tout ou partie de moi, mes interrogations et mes angoisses. C’est par la plume que je vois le monde: je veux vivre de la plume, par la plume et pour la plume!

Prologue

Lomé, une nuit de janvier 1963…

Crosse calée dans le creux de l'épaule droite, buste légèrement incliné vers l'avant, poitrine aux trois quarts de face, bassin descendu, genou gauche fléchi, jambe droite tendue vers l'arrière: voici, en posture de tir, le sergent X.
Son coup d'œil, fulgurant, perfora l'écran de mire, transperça le guidon et s'écrasa sur un homme. L'homme était debout, tête haute, bras croisés sur la poitrine. Cet homme souriait au fusil qui le menaçait: Sylvanus Olympio! Le sergent X se retint le souffle. Lentement, très lentement il appuya sur la détente. Jaillit une flamme orange, et la détonation sèche du fusil de guerre écrasa le silence!
Sylvanus sentit le choc. Il sentit la balle lui fracasser la mâchoire, il sentit la balle lui déchiqueter le cou. Alors s'assura t-il de son passage de terre à l'au-delà. Sitôt assuré, sitôt donna t-il son sang, sang pur dont il nourrit pour l'ultime fois ce bas monde auquel il renonçait déjà. Et, silencieux, tête toujours haute, il s'agenouilla posément aux portes de l'autre monde.
Le sergent, lui, demeura dans la même position, dévorant des yeux son vis-à-vis. Puis il abaissa le canon et, tout souriant, appuya de nouveau sur la détente. Quelle déflagration! Sylvanus en rit, lui. La balle lui pulvérisa le torse, la balle lui foudroya le cœur. Sylvanus s'en moqua. Calmement il pivota sur les genoux, se coucha, de tout son long s'étendit dans la position du grand voyageur: face au ciel, dos tourné définitivement à la terre. Et il tressaillit, tressaillit longuement, se débarrassant ainsi des dernières gouttes de la vie. Alors, fièrement ferma t-il les paupières, Sylvanus Olympio.
Le sergent souffla. Son grand visage épais se tordit, ses grosses lèvres s'élargirent et s'ouvrirent sur des dents carnassières mal rangées. Pendant ce temps Sylvanus le fixait, le narguait, le défiait sans un mot, le visage éclairé d'un grand sourire. Confus, le sergent maugréa, les traits convulsés, les doigts crispés sur la détente. Le lourd fusil tonna, cracha des dizaines de projectiles enflammés. En vain. Placide, paisible, heureux, Sylvanus dormait dans l'éternité, indifférent à la pluie des balles qui lui déchiquetaient le corps.
Tantôt plus de balles. Instinctivement le sergent leva les bras bien haut, et de toutes ses forces abattit la crosse du fusil sur la tête de Sylvanus. La boîte crânienne éclata, éparpillant débris osseux et miettes de cerveau. Toujours en vain. Sylvanus Olympio, combien heureux, souriait encore…
Le sergent soupira profondément, arracha négligemment le chargeur vide. Il était tout trempé de sueur, et sous sa peau d'ébène s'étaient dilatés ses nerfs taillés au burin. Du revers de la main il s'essuya le visage et soupira de nouveau. Tantôt il se figea dans une attitude révérencieuse, roulant des yeux globuleux à ses pieds. Il trouva le sol bien garni: là, des douilles éjectées, des lambeaux d'étoffe accrochés au gazon; ici, morceaux de chair et fragments d'os éparpillés dans du sang.
Le sergent X, à présent calme et détendu, ruminait son plaisir. Les yeux mi-clos, de ses énormes mains caressait-il le canon tout chaud. Son cœur se réchauffait. Il inclina légèrement la tête en arrière, dressa les entonnoirs de son nez volumineux, huma voluptueusement l'air. L'odeur âcre de la cordite lui fit du bien. Aussitôt un frisson délicieux lui chatouilla tout le corps, alors il éclata d'un fou rire. Il rit, rit, rit à gros éclats… Tantôt les rires s'achevèrent en une quinte de toux. Enfin, le sergent se calma. Il réajusta sa tenue de combat et fit face à sa troupe. "Tout passé bien", grogna t-il.
En effet, pour une opération militaire, l'opération Korogona ne fut que coup de sabre dans du beurre. Dans la nuit noire, après que la reconnaissance eut signalé la position de " l'ennemi ", nos soldats avaient encerclé la résidence privée du président de la république. Assiéger ces lieux ne fut que question de minutes, mais des heures s'étaient écoulées avant l'assaut final. Car les instructions étaient formelles: " Aucune action décisive sans le signal radio du commandant en chef! "
Quand donc retentirait le signal radio? Cette attente interminable avait écrasé le moral de la troupe. Néanmoins, le sergent, lui, avait mis à profit ce temps mort. Il avait réglé les derniers détails, en répartissant les rôles au sein du commando. Mais, enfin, le sergent avait craqué.
Comme il s'était démené: il maugréait, pestait, maudissait le commandant en chef, chargeait son fusil, le déchargeait, le rechargeait et le déchargeait aussitôt. " La base pour Eléphant! La base pour Eléphant! Si vous tombez sur les enfants de l'ennemi, pas d'hésitation : feu! " Ces appels intermittents avaient agacé davantage le sergent X. A la fin, harassé, résigné, à plat ventre s'était-il couché sur le sol, se répétant inlassablement la consigne du Haut Commandement: " Ramenez l'ennemi, mort ou vif "; " Ramenez l'ennemi, mort ou vif ". Et tantôt, le sergent lui-même avait simplifié: " Ramenez l'ennemi, mort! " se répétait-il tout court.
A deux heures du matin, le signal radio fit sursauter tout le commando: Et ce fut l'assaut! Sans heurt. Car le président de la république vivait, libre de toute garde armée. Les assaillants le savaient. D'ailleurs, tout Lomé savait bien cela.
Au fait, voici ce que répétait Sylvanus Olympio: " Seul s'encombre d'un revolver, seul s'étrangle d'une cuirasse, seul suffoque au milieu d'un régiment de gardes, seul meurt de peur au fond d'un palais-cachot, et seul s'enterre sous le béton d'un abri souterrain, le tyran. L'élu du peuple, le fidèle serviteur du peuple, lui, dans le cœur de la nation vit en paix. Et là, plus rien au monde ne le détruit. Même la mort à jamais le vivifie, en l'immortalisant! "
Ainsi, le farouche assaut ne fut que balade. Sans dérobade, sans résistance aucune, " l'ennemi " s'était rendu. Calme, tout en blanc, Sylvanus était sorti. De lui-même, et de quelle démarche majestueuse, il avait dirigé ses pas vers les fusils braqués. Aussitôt la meute de soldats l'avaient entouré, le couvrant d'une cacophonie de cris et jurons. Sylvanus Olympio, lui, était demeuré froid, imperturbable, comme si rien de cette agitation ne le concernait. Soudain, une silhouette massive avait surgi de l'ombre: le sergent X! Alors le cercle s'était rompu devant le matador. Le sergent, étincelant de la tête aux pieds, avait dressé sa montagne devant Sylvanus qui, d'une voix tout à fait posée, avait demandé : " Que me voulez-vous? " Réponse instantanée: le sergent gifla le président de la république!
A peine Sylvanus avait-il cillé. Il s'était contenté de plonger ses yeux dans les yeux du sergent. Et le regard du sergent, ce regard fixe et farouche, Sylvanus l'avait déchiffré. Ce qu'il y lut l'avait tellement soulagé: il allait seulement mourir. Alors, debout, solidement debout, tête haute, front serein, poitrine offerte, les yeux secs et ouverts, Sylvanus avait attendu. Il avait attendu, impassible, souriant.
Le sergent, lui, avait promené des yeux gloutons sur l'homme qu'il brûlait de tuer, puis d'un geste nerveux avait chargé l'énorme fusil d'assaut allemand HK G3.
" Eléphant appelle la base! Eléphant appelle la base! A vous! " Ainsi le sergent hurlait-il maintenant, au comble de l'excitation. Tantôt retentit une voix: " La base à l'écoute, parlez! " Et le sergent de baragouiner: " Mission accomplir! Moi, oui, moi seul tué l'ennemi! A vous. " " Message reçu. Repliez! Terminé. " Le sergent aboya, ordonnant ainsi le repli. Alors tous firent mouvement vers la base.
Et de leurs bottes nos militaires piétinèrent notre ville endormie, cependant que le jour se levait au ralenti, muet, nonchalant, mélancolique, grimpant péniblement sur l'horizon. Bientôt surgit un brouillard rouge sang qui s'étendait, s'épaississait, obturait l'aube, étouffait la vie, happait tout sur son passage. Et tantôt, dans la lueur blafarde, le temps s'était figé, gris, lourd, pendant que dans le lointain, pareils aux roulements sourds d'un tambour de guerre, des grondements de tonnerre se succédaient, se relayaient, se répondaient et se rapprochaient. Ainsi la voûte céleste rugissait-elle, sur le point de cracher bourrasques et pluies.

***


Chapitre 1

Kodjo Médiros se targuait d'être un vaillant guerrier. Il livrait bataille, disait-il, à chaque minute de son existence. En cela le guidait sa vision de la vie. Oui, à ses yeux, d'aucuns viennent au monde et grandissent, un biberon d'or à la bouche; d'autres, la sueur au front, ainsi prédestinés à combattre pour vivre, si ce n'est pour survivre. Il estimait être de ces derniers car, expliquait-il, unique enfant de ses parents, il n'avait hérité d'eux que misère. D'ailleurs il n'avait connu que son père. Bébé, il tua sa mère dans la nuit du 15 juillet 1939! C'est ainsi qu'on laissait entendre que sa mère mourut en couche. Bien sûr que l'exaspérait cette formulation teintée de superstition. Il y dénonçait même un procès sordide.
Son père fut concierge à la S.G.G.G, vieille maison de commerce au centre de Lomé. Aux dires de Kodjo, cet homme vécut une vie morte. Concierge, il vieillit concierge, mourut concierge: en définitive, jamais il n'avait pu grandir. Aussi Kodjo ne puisait-il de son père que triste fierté. " Kodjo, l'enfant, doit à son père la vie; Kodjo, l'homme, rien. " De la sorte insinuait-il que son père n'est en rien le père de sa carrière. Mais avec un soupçon de lucidité, il plaignait son père plus qu'il le blâmait: le pauvre homme n'empochait que des jetons qui lui donnaient seulement la force de survivre.
Seule une femme l'avait véritablement bâti, tout au moins, avait guidé ses premiers pas: Maman Mado. Tout le monde l'appelait ainsi. Femme dodue, débordante d'enthousiasme; on disait d'elle que le bon Dieu lui-même avait élu domicile dans son cœur. Car ce qu'on peut trouver de plus charitable et de plus bienveillant ici bas, c'est bien Maman Mado. Elle ne vivait que pour autrui. Grosse importatrice de denrées de luxe, veuve d'un huissier richissime, elle était fortunée jusqu'à la moelle. Mais elle et sa fortune se dévouèrent aux enfants du monde entier. Elle en élevait des dizaines.
Kodjo, lui, Maman Mado l'avait adopté, le couvrant d'une tendresse maternelle. De toute évidence, cette affection particulière germa de l'intimité des rapports qu'entretenaient son père et Maman Mado. Au fait, jamais ne voyait-on l'un sans l'autre. Certes, ces deux personnes disaient n'éprouver l'une pour l'autre que " de la considération ". Mais leurs faits et gestes n'éclairaient que trop bien les sombres recoins que pénétrait cette " considération "… Du berceau jusqu'au banc du lycée, Kodjo, Maman Mado l'avait nourri, l'avait habillé, l'avait comblé de petites attentions qui, à la fin, firent de lui un jeune homme. Et la mort frappa! Oui, en classe de première, coup sur coup il perdit et son père et Maman Mado. Son père fut emporté par un malaise cardiaque, et Maman Mado le cancer du foie. Alors se mit-il à ramer, esseulé sur le fleuve de la vie.
Il avait ramé dur et, en quelques années, pétri de la sueur de son front, il mangeait à sa faim, se vêtait plutôt bien, dormait sous ses toits et roulait en voiture. Il ne s'estimait pas heureux pour autant. Car il ne se retrouvait guère en lui-même. Au fond, l'homme de sa peau soumettait l'homme de ses rêves. Il se veut libre, esclave de l'horloge demeurait-il. Il préfère commander, obéir était son devoir. Il rêve de briller du haut de son empire; le voici, pauvre employé subalterne, fretin noyé dans l'océan de la fonction publique. Ainsi, Kodjo Médiros, une soif ardente alimentait et ravivait son âme.
Alors, décidément il livrait bataille, à la conquête de lui-même, tel que moulé dans ses aspirations profondes. Et il croyait en ses forces. Il y croyait fermement. D'ailleurs, dans son entourage on s'accordait à dire que la nature l'avait suffisamment nanti pour qu'il tirât meilleur parti de son séjour ici bas. On disait de lui que ses yeux pétillent d'ardeur; et son grand front fuyant, on le disait plein d'intelligence et d'ingéniosité. Lui-même, avec un semblant de modestie, répliquait: " J'ignore si je suis intelligent ou non, mais c'est certain que je ne suis pas sot. " Plus est, les uns le disaient autant minutieux que perspicace dans ses entreprises. Il se reconnaissait ainsi, avouant qu'il n'admet jamais aucune défaillance dans ses visées car, expliquait-il, moindre problème peut causer catastrophe. " Aux ânes bien nés, le malheur n'attend point le nombre des ratés. " C'était sa chanson. D'autres, par ailleurs, disaient simplement de Kodjo que son étoile recèle d'or et merveilles. Il croyait cela, mais en public jamais ne faisait-il grand cas de son étoile, de peur de passer pour superstitieux. Toujours est-il qu'une étoile apparut dans le ciel de sa vie, par un petit matin de janvier 1963.
Ce matin-là, en sa résidence à Lom-Nava, on avait violemment martelé sa porte. - Qui est-ce? " Ouvre! Imbécile! " vocifèrent des inconnus. Il n'ouvre point. Il demeure interdit au milieu de la pièce. Soudain les inconnus fracassent la porte et jaillissent à l'intérieur: des militaires!

***


Chapitre 6 (extrait)

Lomé, le 25 mars 19… Ce jour-là ne fut qu'un jour banal, gris, ennuyeux au demeurant. N'empêche! La radio nationale, elle, dans un éditorial sans cesse diffusé, laissait entendre que c'était " le jour longtemps attendu par le peuple togolais qui, mobilisé derrière Le Guide bien aimé, se lève maintenant comme un seul homme pour épouser Mei ".
En tous cas, c'est vrai que partout avaient fleuri des portraits géants de Mei, fille de Samotsur. Samotsur, c'est un industriel nippon. Le général Télou l'avait connu deux ans plus tôt, au cours d'une visite officielle au Japon. Ce jour-là Le Guide s'était épris de Mei, benjamine de Samotsur. Et, pour montrer de quel feu brûlait son cœur, séance tenante il avait offert d'échanger la main de Mei contre un " petit cadeau " qui, dit-il, ferait tache d'huile sur l'empire nippon. Comme Samotsur n'est pas homme difficile, il s'était contenté du petit cadeau : l'immense gisement de pétrole découvert dans les entrailles de nos eaux. Au début la belle gagnait du temps par force caprices, rongeant ainsi la patience du général Télou. Mais à la fin, dans un sursaut de patriotisme, dit-on, elle avait accepté de donner sa main. Aussi le général Télou fit-il organiser des événements grandioses, en prélude aux noces. C'est ainsi que des dizaines et des centaines d'oisifs, en mal de spectacle, avaient afflué vers le Stade Municipal de Lomé.
Et le stade, à l'arrivée de Kodjo, était déjà plein. Le Premier ministre descendait de voiture au portail lorsqu'une jeune femme, sortie d'un petit attroupement, l'appela d'une voix flûtée. Kodjo l'avait reconnue d'emblée. Et son cœur avait fondu. D'une démarche de gazelle, la Sénégalaise, vêtue d'un T-shirt noir et d'un pantalon en blue jean, s'était avancée vers lui. Nymphe! Elle en était vraiment une. Il faut la voir…
Mince, élancée, peau d'ébène, Mariama resplendissait d'une vingtaine d'années. Son visage est sculpté dans l'ivoire. Et quel visage! Figurez-vous un visage de madone: une petite bouche surmontée d'un nez fin, des pommettes combien polies, des cheveux noirs, abondants, longs et souples; de petits yeux limpides, si limpides que le monde entier s'y mirait. Il faut surtout voir le torse de Mariama, ferme, bien arrondi, assorti de deux colombes haut perchées. Qui diantre résisterait?
Le Premier ministre et Mariama, main dans la main, entrèrent au stade, gravirent les marches de la tribune centrale sous des applaudissements nourris, prirent place dans la loge des officiels. Et, la jeune femme serrée contre lui, Kodjo, tout heureux, s'était mis à chantonner, bénissant Paris qui l'avait ainsi gratifié de la plus grande merveille ici bas, Mariama.
Mariama, elle, souriait tièdement, de temps en temps liquéfiait le Premier ministre en coulant sur lui le chaud miel de son regard innocent. Un moment après, Le Guide était arrivé, soudé littéralement à Mei. Taille de guêpe, les traits fins et grimaciers, de longs cheveux en natte, la Japonaise s'était vêtue d'un pantalon de velours et d'une chemisette blanche qui couvrait à peine son nombril. C'était une fille, une jeune fille, oui, très jeune, à peine pubère, une fillette pour ainsi dire: c'était une enfant!
Tantôt Kodjo ne chantonnait plus, ne bénissait Paris non plus. Car en quelques minutes son beau rêve s'était évanoui. Oui, à la vue de Mariama, que d'étincelles faillirent emporter Le Guide! Pendant quelques secondes il était demeuré figé, les yeux éclatés, puis, sans un mot, un sourire trouble au bout des lèvres, il avait tendu les bras à la Sénégalaise. Alors, sous les yeux incrédules de Kodjo, Mariama s'était pratiquement jetée dans les bras de l'Homme de Janvier. Cependant Mei, Samotsur et l'ambassadeur du Japon, tous les trois assis dans le canapé d'honneur, ne comprenaient plus rien. D'un nerveux geste du bras le général Télou les avait enjoints d'aller s'asseoir derrière le canapé, c'est-à-dire parmi les gardes du corps. Mei, confuse, avait traîné les pas. Alors Le Guide l'avait gentiment poussée dans le dos. Ainsi s'évapora la lune de miel entre le général et l'enfant.
Mais ce divorce, pour ainsi l'appeler, ne pesa point sur le défilé. Tantôt trompettes et clairons s'étaient mis à nasiller, cymbales et tambours à tousser. La fanfare écharpait l'oreille. Qu'importe! Tour à tour des troupes se traînèrent devant le général Télou: la Cavalerie Nationale, une cinquantaine de chevaux écrasés par des lourdauds; la Garde Présidentielle, une centaine d'ours non léchés, encombrés de lassos, besaces, poignards, fusils et futilités.
Pendant ce temps, enroulé littéralement autour de Mariama, le général dormait, la tête enfouie dans l'aisselle de la jeune femme. Mais le général ne dormait du tout. Le Guide s'extasiait de chair tendre… L'ambassadeur nippon, Samotsur et sa fille, eux, avaient beau tousser en chœur, c'est en vain qu'ils rappelaient leur présence au général Télou. D'ailleurs quand le diplomate, tout souriant, se pencha sur le général Télou pour lui murmurer quelque chose à l'oreille, " Fiche-moi la paix! Sapristi! " avait répondu l'Homme de Dialogue.
Pendant que le défilé tirait à sa fin, Kodjo, gorge serrée, s'était baissé, avait regardé furtivement le général Télou. Aussitôt il découvrit quelque chose: de la main le président de la république se promenait dans le jupon de la jeune femme! Kodjo faillit s'évanouir. Mais des applaudissements nourris le ramenèrent à la vie. Il ouvrit les yeux, vit une vingtaine de titans gagner la pelouse en trottinant: la partie de football allait commencer.
Au début ce fut une jolie bataille. Mais quelques minutes après, la bataille dégénéra malheureusement en une partie de football! L'important c'était de s'acharner l'un sur l'autre, c'était de se battre les uns les autres, de s'entre-déchirer jusqu'à ce que but s'ensuive… Des buts, pas un seul jusqu'à la fin de la première mi-temps. Et pendant que se reposaient nos titans, Kodjo, lui, méditait en observant Mariama. Se faire transporter de Paris par vol spécial, tout juste pour un spectacle de trois heures. Quel personnage doit être cette femme!
Au fond, le Premier ministre se trompait. Personnage, Mariama n'en était vraiment pas un. Elle n'était qu'une immigrée, tout au plus, une immigrée d'une stature singulière. Mariama, fille d'un pêcheur et d'une femme de ménage, naquit et grandit à Dakar. A la mort de ses parents, elle vivotait d'un job de nettoyeuse au Port de Gorée. Un jour l'idée lui vint de tenter l'aventure. C'est ainsi qu'elle embarqua sur Jeanne D'Arc, navire français. Et le navire leva le cap, se glissant sur une mer sans fin. La faim? Mariama se moqua de la faim. La soif? Mariama se moqua de la soif. Recroquevillée dans un emballage de caoutchouc, seule l'obsédait sa destination, n'importe où diable accosterait le navire. Quelques jours après, Mariama fut découverte, traînée devant le capitaine, un gros homme badin.
De jour comme de nuit, au capitaine Mariama servit de bouffon. " Négresse au ventre chaud ", ainsi l'avait-il surnommée. A la fin tout l'équipage se résolut à jeter la jeune femme aux requins. Mais déjà le navire se trouvait sous les yeux d'une tour de contrôle, au port du Havre. Mariama fut emmenée par un inspecteur de police. Elle vécut sept jours pénibles derrière les barreaux. Au huitième jour surgit un homme, grand, l'allure féline, bizarrement accoutré. Cet homme, c'est lui le chef des services secrets français. Il emmena la Sénégalaise.
Alors voici bientôt Mariama dans les coulisses des services secrets français. Agent contractuel, elle ne l'était point. Permanent? Encore moins. Elle ne jouissait que du statut d'immigrée. Seulement, on se servait d'elle n'importe où seule la chaleur de sa poitrine pouvait sauver la France! Bien entendu, pour un " coup " réussi, des coups de cachet pleuvaient sur ses papiers dont la validité se trouvait ainsi prorogée de quelques mois encore. On l'envoyait un peu partout dans le monde. Mais jusqu'alors elle n'avait mené que deux opérations en Afrique. La première fois c'était au Soudan, repaire d'un vieux corsaire que traquait Paris. La Dalila chatouilla le vieux corsaire, l'endormit, le glissa dans la gibecière de la police française. Quelques années plus tard, cap sur l'Algérie. Objectif: maîtriser quatre prédateurs qui tenaient sous leurs griffes, plein d'une centaine d'hommes et femmes, un avion des lignes françaises. Mariama fit encore miracle. Personne ne sut comment la jeune femme avait hypnotisé les prédateurs. On les vit s'envoler d'Alger, on les vit atterrir à l'aéroport de Marignane, on les vit se précipiter d'eux-mêmes dans la gueule de la gendarmerie française. Et grâce à cet exploit, les papiers de Mariama firent encore peau neuve…
Tantôt avait démarré, sur le même rythme guerrier, la seconde partie du jeu: n'importe qui jouait à n'importe quoi, et n'importe comment. A quelques minutes de la fin, un taureau, vexé par les diableries du ballon, s'en saisit des mains. Penalty! Alors un joueur adverse se résolut à cogner la balle. C'est lui le capitaine de son équipe. Au coup de sifflet, le héros jaillit en flèche, s'empêtre dans ses pieds, trébuche et, emporté par son élan, le voici qui s'envole au-dessus du ballon et vient s'écraser le nez contre le poteau. Le gardien de buts, lui, plonge dans le vide, atterrit dans les filets et s'y prend de la tête aux pieds.
La partie finie, Kodjo regardait dans le vide, perdu dans un labyrinthe de questions. A quoi servit au juste la présence de Mariama sur ces lieux? Est-ce juste pour éjecter la petite Mei du cœur du général Télou? Sans doute. Mais pourquoi le gouvernement français s'est-il donné tout ce mal? Pour Le Guide d'épouser Mei, en quoi Paris se sent-il lésé? La France, puissance au monde, jalouse d'une pauvre enfant!
De la sorte absorbé par ses pensées, Kodjo ne vit pas exactement ce qui se produisit. Il entendit seulement trois coups de feu, sitôt les cris de la foule paniquée, et surtout les vociférations du général Télou: " Touchez pas! Laissez-la! Laissez-la! " Pendant ce temps la foule s'agitait; hommes et femmes sautaient des gradins, escaladaient murs et grilles, se dispersaient en tous sens; des sirènes mugissaient, mugissaient sans arrêt tandis que nos militaires, en plein désarroi, giflaient, fouettaient, matraquaient les fuyards. Pendant ce temps, effondrée dans les bras affectueux du général Télou, Mariama sanglotait, livide.
Mariama! Quelle adresse! Et surtout quelle rapidité! Personne n'avait vu la jeune femme glisser la main dans son soutien gorge. Personne n'avait vu cette main ressortir, tenant un objet noir, un tout petit objet, à peine plus gros qu'un briquet, un revolver. Et le joli bras s'était détendu tel un cobra! A peine entendit-on la mort tousser trois fois que c'en était déjà fait. L'ambassadeur nippon gisait sur le dos, tête fracassée. Samotsur et sa fille demeuraient étendus au sol, l'un dans les bras de l'autre, chacun d'eux frappé d'une balle au cœur.
Le lendemain, sur les consignes du général Télou, on avait couvert ces faits d'un épais silence. Seul un communiqué de presse fit état du décès de trois Japonais, " décès probablement consécutif à l'affaire du stade ". Sans d'autres commentaires…
Deux jours après, une voix grondeuse se répercutait dans le silence de Lomé 2000. C'est un diplomate nippon (le secrétaire général à l'ambassade du Japon) qui tempêtait. A la tête d'une forte délégation, il protestait ainsi contre le meurtre de ses concitoyens.
Le général Télou les avait accueillis en présence de Kodjo. Le cœur franchement fendu, le Premier ministre avait écouté le diplomate fulminer. Le général Télou, lui, écrasé sur son siège, bâillait et s'étirait de temps en temps, totalement indifférent. D'ailleurs, bientôt il s'était mis à somnoler. Manifestement, il succombait de fatigue: trois jours au lit! Trois jours à décharger son canon dans le ventre chaud de la négresse…
Après que le diplomate nippon eut fini de cracher ses boulets, Kodjo avait pris la parole. Il déclara que " le Togo tout entier se prosterne devant les dépouilles mortelles des trois Nippons ", et que le gouvernement s'y prendrait par tous les moyens pour faire toute la lumière sur cette affaire. " Ainsi qu'un baume cicatrise une plaie, poursuivit-il, le temps, je l'espère, adoucira cette douleur que se partagent équitablement les peuples togolais et japonais. " Enfin, il exhorta les autorités japonaises à " garder le calme, maintenir cet incident dans son contexte réel et surtout s'abstenir d'y donner des suites disproportionnées à ce qu'il fut ".
Le jour suivant, encore une voix grondeuse s'élevait à Lomé 2000. Cette fois, c'était l'ambassadeur de France. Par solidarité, dit-il, il venait exprimer " les préoccupations " du Quai d'Orsay, suite au " triple décès de ces valeureux guerriers tombés sur le champ d'honneur ". Jacques Rocard avait continué, en précisant que la France entière se trouvait endeuillée, et que " ce serait fort intéressant qu'une petite enquête soit ouverte, de sorte à permettre de comprendre pourquoi, sans motif apparent, chacun des trois Nippons avait belle et bien rendu l'âme ".
Ce jour-là, Kodjo, entouré de quelques ministres, avait accueilli le diplomate français. Le général Télou l'avait formellement retenu, le chargeant ainsi de faire face aux protestations diplomatiques. " Toi vas t'asseoir ici pour t'occuper des gueulardes ", lui avait-il dit. Car Le Guide lui-même accomplissait une tâche extraordinaire, et des plus nobles: il déchargeait son canon dans le ventre chaud de la négresse…
Après les tempêtes, après la vague de protestations diplomatiques, l'affaire du triple meurtre semblait mourir, lentement avalée par le temps. Mais un beau matin voilà que rebondit cette affaire! Ce matin-là, à Tokyo, l'empereur nippon grimpa sur les ondes et se mit à crier vengeance. Raid d'une escadrille de Kamikazes sur Lomé? Pilonnage de Lomé par la flotte japonaise? Pluie de bombes volantes sur Lomé? Ainsi nos habitants, morts de terreur, s'interrogèrent-ils sur la nature de la vengeance dont menaçait l'empereur. Toujours est-il que ce matin-là, coopérants, commerçants, hommes d'affaires, touristes, tous les ressortissants japonais quittèrent notre pays. Tous? Non. Tous, sauf les coopérants médicaux, une soixantaine. Ils partirent le lendemain. Savez-vous ce qu'ils firent quelques heures avant leur départ? Ils vidèrent Samaritain, le seul hôpital pédiatrique de Lomé, emportant ainsi tout le lot de médicaments dont le Japon nous avait fait don. Aux dires de témoins oculaires, ils emportèrent tout, y compris des seringues qu'ils arrachèrent des veines d'enfants mis sous perfusion sanguine. D'ailleurs, l'empereur ordonna qu'on ne fît rien de ces médicaments repris. Cela fut accompli: les médicaments, plus de cinquante tonnes de médicaments, dans l'océan! Et par conséquent des dizaines d'enfants au tombeau. Oui, ce jour-là, trente-six enfants moururent à Samaritain.
Alors retentit le message radiotélévisé du Premier ministre: " Mes chers concitoyens, croyez-moi, aucun bâtiment de la flotte japonaise ne s'infiltrera dans nos eaux; aucune bombe ne vous tombera sur la tête. Mes chers compatriotes, dormez en paix car les menaces de l'empereur nippon, ha!ha!ha!ha! ce n'est que du bluff! "
Bluff ou non, nos enfants mouraient. Chaque jour s'écoulait en emportant sa cargaison d'enfants morts: quarante, cinquante et un, soixante, et même plus. Du sang coulait aussi. Oui, coulait le sang des ennemis de La Révolution, ceux qui, intrépides, osaient parler, osaient écrire, osaient dire que des enfants mouraient. C'est ainsi qu'un homme fut tué dans la nuit du 3 avril 19… C'était un médecin pédiatre, Docteur Osronvi. L'homme fut tué de trois balles dans la tête. Tué pour " propos odieux "… Car cet homme, au cours d'un débat radiotélévisé, s'était demandé jusqu'à quand nos gouvernants, les bras croisés, contempleraient nos enfants qui se meurent…
A vrai dire, les autorités avaient fini par se préoccuper des enfants, les enfants mourants s'entend. Au conseil des ministres tenu le 26 avril 19…, les débats pivotèrent sur une seule question: " Nos enfants qui se meurent, comment les empêcher de ternir l'image du Togo? " D'une dizaine de solutions proposées, deux avaient retenu l'attention du conseil: celle proposée par le ministre de la Santé Publique, et celle du Premier ministre. Selon le ministre de la Santé Publique, " sauver la situation consiste à fermer purement et simplement l'hôpital en question, et mettre le personnel médical en chômage technique. " Le Premier ministre, lui, proposait une mesure, à ses dires, plus circonspecte et plus humanitaire: " Médicaments ou pas, l'hôpital se doit de survivre. Seulement, les enfants morts, nous devons les enterrer dans la plus grande discrétion. Ainsi sauverions-nous ce qui mérite d'être sauvé, le secret d'Etat… "
Ainsi, ce jour-là, l'unanimité se tissait autour de la proposition du Premier ministre lorsque soudain, conseil interrompu! Car voici que surgit le colonel Napo. Hors d'haleine, transpirant à flot, il traversa la salle à grandes enjambées et vint se pencher sur le général Télou. Il lui murmura quelque chose à l'oreille. Sitôt le général, complètement décomposé, s'effondra sur la table.
Tantôt Le Guide leva la tête et, dans son latin, informa le conseil de ce qu'il appela catastrophe: Mariama disparue! Aux dires du colonel Napo, la jeune femme, au cours d'une promenade en ville, voulut des gâteaux. Conduite à la pâtisserie Les Champs Elysées, elle disparut dans les couloirs de la boutique. Mais d'après le témoignage de Conforte Lumière, Mariama ressortit belle et bien par la porte latérale.
En tous cas ce jour-là, le général Télou ne dissimula point ses inquiétudes: un quidam retrouve la jeune femme, l'emmène sous ses toits, la fait coucher sur un pauvre lit, l'enjoint d'écarter les cuisses et…aïe! Ces inquiétudes du Guide eurent force de drame national. Aussi le général Télou déclara t-il que jamais notre pays n'accepterait pareille humiliation, et que notre armée, garant de l'intégrité territoriale, guerroierait jusqu'au dernier soldat pour " reconquérir le terrain perdu ". Cela dit, c'est pouce par pouce que nos soldats, par bataillons, ratissèrent tout Lomé. (Officiellement, l'opération visait à démanteler, " une fois pour de bon ", un réseau de trafiquants d'enfants.) En vain. Aucune trace de la Sénégalaise. Pas un seul brin de cheveu!
En vérité, la disparition de Mariama n'avait pesé sur le moral de personne. Certes, à longueur de semaine, la radio nationale, sur fond de requiem, avait annoncé que " la Première Dame laisse un gouffre que comblent à peine les larmes de la nation tout entière ". Mais en réalité, seul Le Guide, seul lui s'occupait à combler de ses larmes le vide que la Sénégalaise avait laissé dans son cœur.

***


Chapitre 7 (extrait)

Le lendemain matin, Kodjo s'était rendu tôt à Lomé 2000, passant toute la matinée là-bas, en compagnie du général Télou. Tous deux, assis dans un canapé, avaient attendu le moment décisif: l'arrivée de Jacques Rocard, porteur de la réponse de Paris. Kodjo avait paru nerveux, inquiet surtout. Au fur et à mesure que s'égrenaient les minutes, il sentait s'accélérer les battements de son cœur. Tant de questions l'avaient tourmenté. Paris réagira t-il conformément aux prévisions de Washington? Et si, contre tout calcul, Paris répondait favorablement? Malheur! Il écarta du coup cette éventualité. Car il pressentait plutôt le refus de Paris. Mais alors tout reposerait sur la bonne éducation du général Télou. Fasse le ciel qu'aujourd'hui, pria t-il, Le Guide soit, mieux que jamais, le meilleur de nous tous. Tantôt apparut un officier. C'était un capitaine, un gorille bien arrangé. " Son Excellence l'ambassadeur de France est là ", annonça t-il au garde à vous. Kodjo sursauta, le cœur en miettes: l'heure H!
Ce jour-là, le général, brave soldat, avait osé lire et comprendre tout seul le message du chef d'Etat français. " Ça veut dire quoi? Ça veut dire quoi? " s'était-il mis à vociférer, ne pouvant saisir le fond de ce " charabia des civils ". Jacques Rocard, lui, était demeuré debout, tête baissée, figure renversée, les bras croisés sur la poitrine. " Comprends quelque chose toi? " avait demandé le général en jetant le document sur les cuisses de Kodjo. Le Premier ministre avait pris le message et l'avait parcouru des yeux.


"Paris, le 4 juin 19…
Cher homologue et ami,
Croyez-moi, c'est un insigne honneur que vous me faites, en sollicitant mon feu vert pour une intervention militaire de la France au Togo. Combien ma petite personne s'enorgueillit de cet immense pouvoir que vous me prêtez! Souffrez donc que je vous exprime ma sincère gratitude. Se joignent à moi, la Sixième Flotte française, la Quatrième Division Blindée, la Deuxième Escadrille du quarante-deuxième Groupement de Combat Tactique, la Grosse Cavalerie; tout court, les Forces Armées Françaises me chargent de vous témoigner leur reconnaissance combien profonde. Car vous faites preuve d'une générosité bien exceptionnelle à leur endroit, en les estimant (à tort) "capables de mater la résistance".
Enfin, en ce qui concerne Dopé, nous vous prions, cher ami, de croire en la cruauté des sentiments dont nous brûlons à l'encontre de cette vipère: la peste l'emporte!
J'oubliais ceci. Vous insistez, et c'est dommage, que je devine ce qui, sans doute, aurait été ma réponse, si m'avait été vraiment conféré le pouvoir de donner carte blanche aux forces françaises. Eh bien, je donne ma langue aux chats, ou plutôt…à Jacques Rocard."
Ce message lu, Kodjo s'était mis à frémir de plaisir: le piège de l'opération Fog allait enfin se refermer sous ses yeux. Il se tourna vers le général en faisant des airs catastrophés. " Mon Guide bien aimé, dit-il, monsieur l'ambassadeur ici présent est chargé de la réponse finale. " Le général Télou bondit du canapé! Il avait dû saisir " l'ambassadeur " et " réponse finale ". Il se rua sur Jacques Rocard, et de la main gauche empoigna le diplomate par le col. Jacques Rocard recula de quelques pas en balbutiant. Sa superbe avait disparu d'un coup.
- " Oui ou non? " hurla le général.
Jacques Rocard tremblait, les yeux dilatés. Le général Télou l'empoignait maintenant des deux mains.
- " Je…Excellence, vous voudrez bien… " nasilla le diplomate. Il
pleurnichait presque. L'autre l'interrompit en aboyant.
- Moi pas vouloir d'histoire! Oui ou non?
Et Le Guide se mit à secouer furieusement l'ambassadeur de France.
Kodjo, débordant de joie, contemplait les deux hommes. Il vit flamber les gros yeux du général Télou. Le Guide écumait. Jacques Rocard, lui, était méconnaissable. Une terreur indicible l'avait défiguré. Brusquement " le meilleur de nous tous " noua ses énormes mains crochues sur le frêle cou du diplomate français. Le premier, féroce, grognait en avançant tandis que le second, impuissant, suffoquait et reculait; les deux hommes tournaient en rond. Kodjo se leva. Il s'approcha. Il voulait savourer la scène de plus près, geste par geste. Il exultait!
" Oui ou non? " tonna de nouveau Le Guide. Et Kodjo vit Jacques Rocard ouvrir la bouche comme pour aspirer de l'air; il vit trembler le menton du diplomate, et tantôt il devina plus qu'il entendit le " non " lâché par l'ambassadeur de France. Alors se produisit exactement ce que la Maison Blanche avait présagé!

***


Chapitre 8 (extrait)

Pour se faire détartrer les dents, Kodjo s'était rendu tout seul à la Clinique des Etangs, au cœur de Baguida. Son médecin, un Américain, l'avait installé dans la salle d'opération puis l'avait quitté précipitamment, promettant de revenir quelques minutes après. Il aurait égaré ses gants.
Ce jour-là, Kodjo baignait dans l'extase. Tout son être n'était que triomphe et jubilation, tant se réjouissait-il du succès de l'opération Fog. Car tout se produisait selon les prévisions des Américains.
Au fait, Paris et Lomé se brouillaient. En quatre jours les événements s'étaient précipités. Quelques heures après que l'ambassadeur de France eut été battu jusqu'au sang par le président de la république, un communiqué du Quai d'Orsay laissait entendre que cette " crise de courtoisie " n'entame en rien les relations franco-togolaises, " d'autant que l'incident s'est produit à huis clos, à l'abri des bavards ". Le lendemain, tôt dans la matinée, un homme foula le sol de Lomé. C'était le chargé des Affaires Africaines à l'Elysée. Sa mission? " Réitérer vigoureusement au général Télou les sympathies de la France entière et mettre en garde Jacques Rocard contre toute velléité de rancune. "
Mais il n'eut même pas le temps de ciller. Il fut chassé! Deux jours après, à l'Elysée se réunit une cellule de crise, chargée de " tirer les conséquences de cette affaire ". Et les conséquences furent tirées: rupture des relations diplomatiques! La France, avait déclaré le chef d'Etat français, " nation fondée sur le droit et les valeurs républicaines, ne peut se permettre de côtoyer lâchement un régime né dans le crime, grandi dans le crime et ne survivant que par le crime ".
Kodjo, lui, avait applaudi le génie des Américains, terribles qu'ils furent à concevoir l'opération Fog, combinaison de petites farces. Il avait déjà lu de pareilles histoires dans des romans, mais jamais n'avait-il soupçonné la réalité de ces scénarios-là dans la vie courante. Et il avait passé bien des heures à rire du fameux assaut des maquisards du Front Révolutionnaire sur le Camp du Premier Régiment. Il avait imaginé la fureur des assaillants, acharnés qu'ils furent à tuer le général et s'emparer du pouvoir, alors que cette nuit-là, même un seul cheveu du Guide ne traînait sur ces lieux. Au fait, comment les Américains avaient-ils su que ce jour-là, le général Télou ne passerait pas la nuit au Camp du Premier Régiment? Et pourquoi Paris refusa t-il de venir à la rescousse du général Télou? Surtout, pourquoi les Américains étaient-ils tellement persuadés que l'Elysée ne lèverait même pas le petit doigt?
Tantôt il avait sursauté. Il tapa du poing sur sa cuisse et maugréa. Ce médecin a bien le front de le faire attendre pendant près d'une demi-heure, lui, Premier ministre et chef du gouvernement. Frissonnant de colère, il se levait lorsque la porte s'ouvrit d'un coup. Aussitôt il se rassit, ébahi devant ce qu'il voyait de ses yeux: Bill Gordon!
Ce jour-là, sorti de la Clinique des Etangs, Kodjo n'avança ni ne recula. Il était demeuré sur place, stupéfait: Jacques Rocard ici! En costume noir, le diplomate français était assis à l'avant d'un fourgon de la pâtisserie Les Champs Elysées. Le véhicule était garé sous un manguier, à quelques mètres d'un étalage de casseroles. Le moteur tournait encore. Une femme était au volant. Kodjo la reconnut d'emblée: Conforte Lumière. Les traits tendus, les cheveux épars, elle semblait nerveuse.
Jacques Rocard, superbe dans son costume, avait souri faussement, dissimulant mal sa tension. Kodjo, lui, à toute vitesse avait réfléchi sur la conduite à tenir. Bouder le diplomate? S'en aller seulement comme si de rien n'était? Ou se comporter comme un gentleman? Il avait opté pour la dernière solution. Alors il s'était avancé, souriant. A peine fut-il près du fourgon que Jacques Rocard lui lança: " Je venais te faire mes adieux. Ah! Dis-moi, cet homme qui vient de t'accompagner jusqu'au portail, depuis quand le connais-tu? " Le cerveau de Kodjo prit feu! Car le ton franchement ironique de Jacques Rocard trahissait quelque chose. Le diplomate avait bien vu Bill Gordon, il le connaissait, du moins savait-il quelque chose de lui. " Bah! répondit-il d'un ton bien détendu, c'est hier seulement que j'ai rencontré cet homme. C'est un touriste américain, immensément riche, paraît-il."
Il ne sut si son interlocuteur l'avait cru ou non. Mais il se rendit compte que Jacques Rocard ne se sentit pas bien. Car il avait vu le diplomate frissonner, il l'avait vu pâlir subitement, il avait vu ses cheveux se dresser. Il n'entendit pas ce que Jacques Rocard dit à Conforte Lumière. Il vit seulement le fourgon démarrer. En trombe!

*
* *

" Couchez-vous! Couchez-vous! " Mais Kodjo demeurait interdit au milieu du cauchemar, assourdi par le vacarme d'un immense hélicoptère qui planait au-dessus de sa tête. Au même moment du feu pleuvait sur la plage, le sable bouillait autour de lui pendant que son garde, revolver au poing, accourait et cria de nouveau: " Couchez-vous! Vous êtes en danger! Couchez-vous! " Mais que signifie tout ceci? Comment se coucher sur le sol nu, lui, Premier ministre et chef du gouvernement, bientôt président de la répu… Kodjo n'eut guère le temps de philosopher davantage. Il vit son garde plonger sur lui, et il se vit étendu de tout son long dans le sable. Il leva la tête, les oreilles broyées par des balles qui détonaient près de lui. C'est son garde qui tirait en l'air. Du coup Kodjo sortit de sa torpeur. Bill Gordon! Bill Gordon! L'Américain venait de rebrousser chemin, et courait maintenant vers sa voiture en stationnement.
Et soudain Kodjo se mit à hurler, à hurler de tous ses poumons, terrifié par ce qui se produisait sous ses yeux. Crachées par l'hélicoptère, des traînées de flammes s'abattaient sur Bill Gordon. L'Américain sautillait et tournoyait sur place en poussant des cris étouffés par les coups de feu. On mitraillait Bill Gordon! Kodjo, halluciné, vit Bill vaciller puis s'effondrer lourdement. Suivi de son garde, il se mit à courir pendant que s'éloignait l'hélicoptère. La fusillade n'avait duré qu'une vingtaine de secondes.
Tantôt Kodjo s'arrêta, pétrifié. A quelques mètres de lui, Bill Gordon, criblé de balles, gisait sur le dos. Kodjo tressaillit. Tout à coup il n'entendit plus le mugissement de la mer ni les sanglots de son garde. Il ne vit même plus la masse ensanglantée qui restait de l'Américain. D'ailleurs il ne sut si lui-même était encore vivant ou non: Kodjo s'était évanoui.

*
* *


Kodjo respirait péniblement. Une froide sueur mouillait son front brûlant de fièvre. Lourde, fatiguée, sa tête semblait se détacher du cou, et une douleur diffuse avait envahi tout son corps. Kodjo se portait mal. Depuis cinq jours, Kodjo souffrait. Il souffrait de corps et d'esprit. Au fond, il souffrait plus d'esprit que de corps. Depuis cinq jours, plus de sommeil. Et partant plus de paix. Une vision, une seule vision secouait ses nuits: Bill Gordon tué! Bill mort, Kodjo ne vivait non plus. Il était mort de chagrin car il vivait un désastre. Le pouvoir lui glissait entre les doigts. En cinq jours, il avait senti la terre tourner carrément à rebours, il avait senti le monde entier s'évaporer. De toute sa vie, aucun moment ne lui avait tant tourmenté les nerfs: cinq jours cauchemardesques…
Au fait, cinq jours s'étaient écoulés depuis la mort de Bill Gordon. Et déjà, au grand dam de Kodjo, d'autres événements poussaient Bill vers les oubliettes. Quelques heures après la mort de l'Américain, Jacques Rocard s'était présenté devant son homologue, l'ambassadeur des Etats-Unis d'Amérique. Et les deux hommes s'étaient rendus à Lomé 2000. Ensemble, ils avaient été reçus en audience par le général Télou. Personne n'avait été témoin des entretiens. Même pas le Premier ministre. D'ailleurs, pendant ce temps, sur un lit d'hôpital reposait Kodjo, aux bons soins des spécialistes de la réanimation.
Aucun communiqué n'avait sanctionné cette rencontre entre Le Guide et les deux diplomates. Seul le journal télévisé, à huit heures du soir, avait qualifié cette rencontre de " haut niveau ", et le journal avait précisé que rien n'a filtré de ces entretiens. Ce soir-là, le cerveau de Kodjo faillit éclater. Il ne pouvait imaginer les ambassadeurs de France et des Etats-Unis d'Amérique assis ensemble, côte à côte, main dans la main, souriant l'un à l'autre, encore devant le général Télou. Et dire que rien n'a filtré de ces entretiens… Surtout pourquoi ce silence, pourquoi diable ce silence sur le meurtre de Bill Gordon? Mais le lendemain matin, silence rompu par Nouvelle Marche. Sous la rubrique des faits divers, on pouvait lire: "Hier matin, aux abords du Port Autonome de Lomé s'est produit un malheureux accident qui coûta la vie d'un Américain. L'accident fut occasionné par un appareil de l'armée française, appareil baptisé Cartouche. Il s'agit d'un hélicoptère de combat, chargé d'escorter le navire qui devait emporter les biens mobiliers de l'ambassade de France. Comme l'ont confirmé les premières enquêtes, un incident de tir fut à l'origine du drame. En effet, survolant le littoral à basse altitude, le pilote, au cours d'une brusque manœuvre, a malencontreusement appuyé sur la mannette de tir. L'Américain, un certain Bill Gordon, obstruait malheureusement la trajectoire des balles…"
Kodjo, lui, en devint fou. Incident de tir! Faire état d'incident de tir quand un hélicoptère, bien stabilisé dans l'air, mitraille soigneusement un homme. Non! On avait délibérément tué Bill Gordon. C'était un meurtre. Un meurtre prémédité: un assassinat! Tantôt il avait percé le mystère. Un seul fait l'avait édifié: l'apparition de Jacques Rocard devant la Clinique des Etangs. Ce n'était pas un hasard. Il s'était souvenu du trouble de l'ambassadeur, clé de tout le mystère. Jacques Rocard connaissait Bill Gordon. Il savait tout de lui. Il l'épiait. Il savait que la présence de l'Américain dans les rues de Lomé ne pouvait que dissimuler la machination d'un projet ténébreux. La concurrence! Ainsi, l'histoire de touriste avait plutôt incendié les soupçons de Jacques Rocard. Le diplomate avait donc compris. Il avait compris que les Américains tramaient réellement quelque chose. Sûrement pas dans l'intérêt de la France… Pour le reste, l'évidence s'imposait sans coup férir. L'Américain et lui avaient été filés. Et, au bon moment, Cartouche avait accompli sa mission.
Kodjo avait bouilli de rage. Il avait bouilli, avait bouilli, puis il s'était calmé. De fond, il ne s'était pas calmé. Il avait attendu plutôt. Oui, il avait attendu la réaction des Américains, celle qu'il présageait, lui: rejet de cette histoire d'accident, dénonciation du meurtre et, sait-on jamais…la guerre! Enfin, le lendemain, vers deux heures de l'après-midi, l'ambassade américaine avait réagi. C'est ainsi qu'un communiqué nécrologique invita tous les ressortissants américains à se rendre à l'Aéroport International de Lomé, en vue d'assister massivement au rapatriement du corps d'un "grand concitoyen, victime d'accident stupide". Coup de poing sur les entrailles de Kodjo! Ainsi, cette histoire d'incident de tir, les Américains l'avaient gobée.
Enragé, il avait précipitamment quitté l'hôpital, nonobstant les inquiétudes de son médecin. Il s'était enfermé chez lui, brûlant des heures à se presser les méninges. Soudain, une image l'avait encore frappé: le diplomate français et son homologue américain souriant l'un à l'autre, dans les jardins de Lomé 2000. Et encore, quelques heures après le meurtre de Bill Gordon. Du coup Kodjo s'était dit que Jacques Rocard avait endormi le diplomate américain, mieux, l'avait muselé. Mais pourquoi devant le général Télou?
C'est alors qu'une vive angoisse lui avait noué les viscères. Et si les services secrets français avaient eu vent du coup de force que machinaient les Américains pour balayer le régime Télou? Et si Jacques Rocard, fin cerveau, usait de toutes les intrigues d'ici bas pour déjouer ce coup? Mais aussitôt une question bien simple avait ébranlé tout l'échafaudage. Paris ayant choisi de rompre avec Lomé, pourquoi Jacques Rocard s'érigerait-il encore en ange gardien du général Télou? Sur ce point Kodjo s'était embrouillé. Pas longtemps. Et si Paris, sans fanfare, était revenu sur sa décision? Et si Jacques Rocard, dans un retour inattendu, reconquérait le terrain perdu? C'est exactement cela. Du coup, il s'était persuadé qu'il lui fallait prendre Paris de vitesse, en déclenchant le coup de force des Américains, dans quarante-huit heures tout au plus. Alors lui parut-il nécessaire de renouer dans l'immédiat avec les Américains. Mais il s'était demandé comment. Car il ne connaissait personne qui fût au courant des menées de Bill Gordon. Bientôt, à son esprit s'était imposé quelqu'un: l'ambassadeur des Etats-Unis d'Amérique. Sûrement serait-il au courant, lui. Séance tenante, il avait écrit une longue lettre, officieusement la fit porter jusqu'au diplomate américain. Le lendemain, l'ambassadeur avait ainsi répondu:

"Lomé, le 12 mai 19…
Excellence,
Monsieur le Premier ministre,
Permettez-moi de vous exprimer toute ma gratitude pour les condoléances que vous avez bien voulu nous adresser, suite au décès accidentel de Bill Gordon.
Néanmoins, vous ne m'en voudrez certainement pas d'attirer votre attention sur la confusion que votre lettre a jetée dans nos esprits.
En effet, à travers plusieurs passages, vous laissez croire l'existence d'un pacte secret entre vous et feu Bill Gordon qui, selon vous, serait le pivot d'une gigantesque subversion que les Etats-Unis d'Amérique machinaient contre le régime du général Télou.
Par ailleurs, vous prétendez avoir eu des contacts clandestins avec Bill; ces contacts dont le plus important, écrivez-vous, est une rencontre à la Clinique des Etangs. Et, concernant l'objet de vos entretiens au cours de cette fameuse rencontre, vous racontez une histoire d'invasion de Lomé par des mercenaires à la solde de la Maison Blanche; opération dont Bill aurait promis de vous communiquer les derniers détails au cours d'une rencontre ultérieure. Cette ultime rencontre, écrivez-vous, lui fut fatale…
Au vu de tout ce qui précède, permettez-moi, Excellence, de vous avouer combien je suis ébahi devant vos affirmations dont vous n'ignorez guère la gravité, d'autant que vous sollicitez de ma modeste personne, "la concrétisation des rêves du peuple frère américain."
Excellence, sûrement faites-vous erreur sur la personne de feu Bill Gordon. Aussi trouvons-nous nécessaire de vous éclairer sur ce personnage. S'il est une chose dont Bill Gordon, de toute sa vie, eut horreur, c'est bien la politique. Aussi ne vivait-il que pour son travail, l'archéologie. C'était un archéologue rompu. Le meilleur au monde… Retenez qu'il séjournait à Lomé pour des raisons purement professionnelles. D'ailleurs, il a trouvé la mort pendant qu'il s'apprêtait à mener personnellement une nouvelle investigation sous-marine.
Justement à propos de cette mort dont vous vous prétendez "témoin vivant", nous portons à votre connaissance ce qui suit. Bill Gordon se trouvait en compagnie de trois jeunes gens, ses assistants, au moment du drame. Les témoignages de ces personnes sont formels: aucune trace de votre présence ni celle de tout autre individu. Excellence, n'eût été le respect que je dois à votre personne, je vous aurais dit que ces témoignages donnent une allure de divagations à vos allégations de meurtre…
Pour terminer, je vous prie de bien vouloir comprendre ceci. Développer des relations fructueuses entre votre pays et le mien, c'est la seule et l'unique préoccupation de la mission diplomatique américaine que j'ai l'honneur de diriger. Tout le reste n'est que perfidie…
Très haute considération."
Ces mots lus, Kodjo avait fermé les yeux. Quand il les rouvrit, il s'était retrouvé sur un lit d'hôpital, aux bons soins des spécialistes de la réanimation. Ce jour-là, en pleine crise de nerfs, le Premier ministre avait passé son temps à pleurer. Et à hurler! A la fin, son médecin l'avait assommé d'un puissant somnifère. Kodjo s'était réveillé le lendemain, c'est-à-dire au troisième jour de la mort de Bill Gordon. Ce matin-là, par téléphone, Le Guide l'avait enjoint de venir incessamment à Lomé 2000. Ce qu'il fit. Mais tout juste avait-il eu le temps de voir le général et Jacques Rocard s'embrasser, donnant des tapes amicales l'un sur les épaules de l'autre. Ce qu'il avait vu quelques instants plus tard, c'est le visage hargneux d'un médecin qui, manifestement exaspéré, sans ménagement lui fourrait quelque chose dans les narines. Et tantôt il s'était endormi, gavé de somnifères…
Le jour suivant, à son réveil, il avait trouvé, apporté par un employé de l'ambassade de France et glissé sous son oreiller, un document. C'était le fac-similé d'un message du chef d'Etat français au général Télou. Kodjo avait lu ceci:
"Paris le 13 mai 19…
Cher homologue,
Très cher ami,
Roseau! Ainsi devons-nous baptiser l'amitié qui lie nos deux pays. Car notre amitié plie, mais jamais elle ne rompt! Et je suis persuadé que dorénavant plus rien au monde ne pourra nous brouiller, ni vos coups mal retenus, ni nos injures simulées.
Cher ami, triomphez donc! Triomphez de la douloureuse désillusion qu'éprouvent en ce moment les ennemis de notre Révolution. Ces gibiers de canon! Pendant que nous faisions seulement le ménage, ils dansaient de joie, croyant que nous pliions bagage…
Nos hommages"
Après lecture de ce document, Kodjo n'avait ni pleuré ni perdu connaissance. Il avait seulement réfléchi. Bien qu'assommé par les tranquillisants, il avait mûrement réfléchi. Quel déboire fut l'opération Fog, surtout que la mort de Bill Gordon avait complètement dégonflé les Américains. Adieu coup de force, adieu pouvoir… Pis, le voici devenu l'ennemi de Paris. Soudain un petit détail s'était allumé dans son cerveau. Il s'était souvenu de l'hélicoptère, des balles qui sifflaient autour de lui, du sable qui bouillait entre ses pieds: ce n'était qu'un rappel à l'ordre. Autrement, on aurait dû le tuer… Donc Paris l'avait épargné. Et si Paris l'avait épargné, c'est que Paris avait encore besoin de lui, c'est que Paris tenait à lui, vivant. Alors, avait-il conclu, il se devait de renouer rapidement avec Jacques Rocard, il se devait d'écrire une lettre au diplomate français. Sitôt pensé, sitôt accompli. Le lendemain matin, vers neuf heures, il fut en possession de la réponse de Jacques Rocard.
"Lomé, le 15 mai 19…
Excellence,
Monsieur le Premier ministre,
Une lettre m'est tombée dans les mains: la vôtre. Malheureusement, après lecture, je me suis rendu compte que cette lettre m'a bien été destinée par erreur. Je n'en veux pour preuves que les faits dont votre Excellence a fait état, des faits dont je n'ai le moindre souvenir, ni récent ni lointain.
Néanmoins, s'il s'avère que c'est bien à moi que cette lettre fut destinée, alors certainement suis-je victime d'une farce bien ennuyeuse. Car je me vois mal, moi Jacques Rocard, dans la peau d'un diplomate investi du pouvoir d'accomplir de basses besognes: rencontrer clandestinement un opposant politique dans une pâtisserie!
Enfin, je regrette de n'avoir pu parcourir votre lettre sur toute son étendue puisque le dernier passage échappe à mon entendement. Vous avez griffonné ce qui suit:
"Il est temps que l'Elysée, fidèle à l'objet de nos apartés, déblaye mon chemin de la menace de Dopé, et que le Quai d'Orsay mette son savoir-faire au service de mon gouvernement pour l'organisation de la mascarade électorale sans laquelle mon destin ne peut tenir ses promesses."
Hélas, je n'ai pu déchiffrer ces hiéroglyphes… Mes hommages tout de même."
Ce jour-là, tout l'hôpital faillit s'écrouler sous les agitations de Kodjo. Il avait fallu jeter le Premier ministre dans un asile psychiatrique! Mais sous menace de limoger tout le personnel médical, Kodjo avait ordonné qu'on le libérât immédiatement de la camisole de force. Cela fut fait.

***


Chapitre 9 (extrait)

Tantôt Kodjo n'écoutait plus son vis-à-vis. Il savait déjà l'essentiel: Paris, en échange de l'or noir, avait accepté d'agir. Ainsi, bientôt des unités spéciales françaises débarqueraient à Lomé, chargées de tuer Dopé. Ce n'était que question de jours.
Six au fait. Oui, six jours après le retour du général Télou, débarqua nuitamment à Lomé, un commando du G.I.G.N. Le Quai d'Orsay déclara que l'intervention française consistait à " réconcilier la résistance et l'obéissance ", et que " tergiverser sur cette noble mission, ce serait une ignoble démission que rien ne peut justifier, un fiasco dont la France jamais ne se remettrait ".
C'est ainsi que les gendarmes français, après qu'ils eurent repéré le nouveau maquis de Dopé (un monastère abandonné), de nuit, donnèrent l'assaut. On ne sut ce qui se produisit exactement car, quelques heures après l'assaut, la radio nationale célébrait " la victoire des forces du bien sur les forces du mal " pendant que Radio Liberté, elle, se vantait de " repli tactique ".
En tous cas, victoire ou repli tactique, cette nuit-là, hommes, femmes et enfants furent tués dans les voisinages du " front ". Aux dires de l'officier français qui commandait les opérations, c'étaient de " petits énergumènes qui, se promenant mal à propos, se trouvèrent, dans l'ordre normal des choses, à portée de balles réelles ". Et notre ministre de la Défense, militant convaincu, ordonna qu'on jetât les corps dans la grande lagune de Bè pour, dit-il, " refroidir les esprits ".
Ces cadavres, c'est au petit matin qu'un pêcheur les découvrit. Sitôt il avait ameuté tout le quartier, et sitôt voici la ville entière amassée tout au long des rivages. Des nageurs entrèrent dans l'eau, repêchant les morts l'un après l'autre. Sur l'un des rivages s'élevait une station de pompage. C'est sous ce bâtiment qu'on allongea les cadavres: un vieil homme complètement nu, neuf jeunes hommes élégamment vêtus, une femme enceinte, trois jeunes filles (chacune en uniforme de couturière), et quatre enfants en haillons. L'émotion fut grande, la ville entière figée dans un silence lourd de tempête. Et tantôt se déchaîna la tempête, propulsant des vagues humaines sur l'ambassade de France.
Cris, clameur, tollé, hurlement d'injures, jet de pierres, casse…furie devant l'ambassade de France! Par dizaines, par centaines, des hommes, des femmes, des adolescents, tous avaient déferlé sur l'ambassade. A la devanture, plus d'affiches, plus de vitrines, plus de réverbères, plus de statues, plus de voitures, plus rien : on saccageait tout!
L'immense foule se démenait, avançait, frappait, reculait, s'éparpillait, se regroupait, et de nouveau se lançait à l'assaut. Le ressac, forcené, produisait un furieux charivari, percutait tantôt les portes, tantôt les grilles, se ruait frénétiquement sur tout. Et voici dix, vingt, cent, mille bras armés d'un long poteau, les voici qui s'acharnèrent sur la porte principale. Vlan! En vain. Vlan! Toujours en vain. Le bélier est de bois, la porte d'acier.
Regardez! Que sont ces choses? Mais que sont ces étranges bagages qui flottent à la surface de la marée? Des cadavres! Oui, c'étaient les dépouilles mortelles repêchées quelques heures plus tôt. A présent, l'un après l'autre, on jetait les cadavres par-dessus les grilles de l'ambassade. Les cadavres, on les jetait ainsi sur le territoire français. On jetait les morts sur la conscience de Paris!
Mais aussitôt ces cadavres étaient rejetés du territoire français, retombant dans la foule enflammée. Paris vomissait nos morts… Tout à coup, voici que surgit une voiture neuve. Du museau de la voiture émergeait un drapeau tricolore. L'ambassadeur de France! Le conducteur tenta de faire marche arrière pour s'échapper mais déjà le véhicule avait disparu, englouti par la foule et le tollé. Et blocs de pierre de marteler la carrosserie, et barres de fer de s'abattre sur les glaces. En vain. Quelle cuirasse! Alors, voici que des milliers de bras arrachèrent la voiture du sol; et voici que le torrent s'ébranla vers Bè. A bout de bras, on emmenait et la voiture diplomatique et l'ambassadeur de France.
Au même moment, sur les toits de l'ambassade, des gardes, tous français, avaient braqué leurs fusils. Il faut les voir, tendus, nerveux, attendant impatiemment un ordre qui ne venait pas. L'ordre vint: "Feu!"

***


Chapitre 10 (extrait)

As-tu jamais été l'être à tuer? As-tu jamais été pourchassé par la haine d'un Caligula? Si seulement tu peux imaginer ce que c'est! C'est le déferlement du tout-puissant sur le fragile, d'un côté le cruel, de l'autre l'innocent. C'est une poursuite infernale, un acharnement contre la vie.
Ainsi traqué, harcelé, menacé, te voici torturé par l'inquiétude, la peur, l'angoisse, la hantise de la mort. Alors, à quel prix survis-tu! Le monde entier se promène sous le ciel ensoleillé. Pas toi. Le monde entier s'égaye en plein air. Pas toi. Te voici cloîtré, barricadé, emmuré, terré. Te voici donc, à perpétuité, séquestré dans un cercle vicieux: s'enterrer pour vivre, vivre pour s'enterrer. Et si seulement tu peux te conserver vivant. Tant s'en faut. Une ombre sur le mur, un pas dans le couloir, un murmure derrière toi, et te voici mort, déjà mort, en tous cas plus mort que vif.
Plus mort que vif, Kodjo l'était. C'est vrai que Kodjo mourait d'angoisse. Il était devenu l'homme à tuer, alors était-il traqué, farouchement traqué par le général Télou. Aussi s'était-il terré, portes, fenêtres et persiennes barricadées. Ainsi, depuis plusieurs semaines Kodjo ne mettait pied dehors. Il ne voyait personne non plus, personne, sauf son boy. C'est le boy qu'il chargeait des courses en ville et de la préparation des rares dîners.
Rares étaient les dîners car Kodjo mangeait peu. Et lorsqu'il s'efforçait à cela, c'est comme si la nourriture n'était que sable. Kodjo avait perdu le goût. Ainsi se lassait-il de la vie, tant les derniers événements avaient éteint ses ultimes espoirs.
Tout avait commencé quelques heures après que Jacques Rocard eut refusé de le recevoir. Le détonateur, ce fut le message qu'il avait adressé personnellement au diplomate français, message que voici :
" Mon vieux Jacques,
Faute de me tuer, comme tu m'as fait dormir! Merci. Car le repos, j'en avais réellement besoin. Mes compliments aussi: à mon réveil, j'ai constaté le beau travail que Paris avait accompli. Bien sûr, je n'avais nullement douté que ce fût l'exploit de Paris: ce puissant général Télou que vous menez par la bride!
Hélas, seul un hic gangrène tout votre ouvrage. Et ce hic, c'est moi, vivant…encore conscient de tout ce que je tais! Jacques, retiens ceci. Soit fait président à vie le général Télou, que m'importe. Que survive, sous des apparences de démocratie, la dictature du général, que m'importe. Ce qui m'importe, c'est me retrouver dans ma peau de Premier ministre. Et comme cela ne dépend que des calculs de Paris, si dans un délai de quarante-huit heures je ne me retrouve pas au Palais de la Primature, de ma plume je détruirai Paris. Alors Jacques, te voici sur pied de guerre: quarante-huit heures pour sauver Paris…
Salut."
Jacques Rocard avait réagi dans l'immédiat. Sur les écrans de télévision, on vit le diplomate français, grave, nerveux et tendu, on l'entendit déclarer: " Quel triste honneur m'échoit de porter les faits suivants à la connaissance du monde entier! Hier, aux environs de neuf heures, le sieur Kodjo Médiros s'est présenté seul à l'ambassade de France, prétendant venir en qualité de Premier ministre et chef du gouvernement. Se prévalant ainsi de ces qualités, il s'est refusé catégoriquement à se soumettre aux formalités qui conditionnent l'accès de tout visiteur à mon bureau.
C'est pourquoi, nullement enclin à donner entorse aux mesures en vigueur dans nos services, j'ai fait signifier très poliment au visiteur qu'il ne pouvait être reçu dans ces conditions, et que, par conséquent, sa présence dans nos locaux devenait inopportune.
Grande fut donc ma surprise quand quelques heures après cet incident, nous nous trouvâmes en possession d'une lettre signée du sieur Kodjo Médiros. A travers la fameuse lettre, il s'en prend à Paris, accusant implicitement le gouvernement français d'avoir dicté discrètement au pouvoir en place les récentes réformes constitutionnelles.
Pis, il menace de détruire Paris, si jamais le gouvernement français ne le propulsait, je ne sais comment, au poste de Premier ministre à la tête du nouveau gouvernement togolais. Les faits ainsi relatés, nous croyons devoir faire la mise au point suivante.
D'abord, au sujet des réformes constitutionnelles que Paris aurait dictées au général Télou, nous nous inscrivons en faux contre ces allégations, et, solennellement, nous affirmons que Paris, fidèle à sa politique de non-ingérence dans les affaires intérieures d'un Etat souverain, ne peut en aucune façon s'arroger le droit d'initier ni d'encourager en terre étrangère une orientation politique de quelque portée que ce soit.
Ensuite, concernant les menaces du sieur Kodjo Médiros, considérant qu'elles ne sont que divagations d'un maître chanteur qui se trompe de victime, ces menaces ne peuvent que nous laisser bien indifférents. Toutefois, nous nous réservons le droit de traîner le maître chanteur devant les tribunaux, si jamais il se plaît à noircir Paris à l'aide d'un roman quelconque.
Enfin, nous espérons que le gouvernement français tirera toutes les conséquences de ces faits et prendra les mesures appropriées. "
Cela fut fait. Et il faut dire que Paris eut un peu la tête froide, Paris eut un peu la tête chaude. Ainsi, sous les yeux des caméras de télévision, Paris se croisa les bras, Paris sourit même, " nullement ému par les extravagances d'une tête évaporée ". Et dans l'ombre, Paris s'enflamma, Paris se démena, " vivement inquiet des menaces de cet homme réfléchi ". Inquiet, oui, à tel point que l'Elysée, à l'abri des caméras, ordonna qu'on s'occupât incessamment de Kodjo. Et comment!
" Paris, le 15 août 19…
Cher homologue, cher ami,
Nous nous devons d'éteindre un homme pour raviver notre amitié. Et vous devinez bien qui: Kodjo. Occupez-vous de lui. Lui brûler le cerveau nous semble le traitement le plus simple. Néanmoins il serait plus propre, et surtout plus humain, de le noyer dans un fait divers que nous laissons à votre goût. Pas une seconde à perdre! Cette nuit même, il nous faut pleurer Kodjo Médiros…
La France entière vous fait confiance."
A peine Le Guide acheva t-il de lire ce message du chef d'Etat français que le domicile de Kodjo prit feu! Au petit matin, la radio nationale annonça: " Un incendie monstre vient de ravager le domicile de l'ancien Premier ministre qui, contre toute attente, n'a pas survécu. Les autorités se demandent, inquiètes, si les flammes ont pu se confiner dans les limites du domicile indiqué, ou si le vent les a répandues sur des maisons alentour. Il convient de noter que les causes de l'incendie ne sont pas encore bien connues, mais tout porte à privilégier l'hypothèse de l'erreur humaine…"
Et l'Elysée de sangloter : " Celui que nous pleurons aujourd'hui fut un ami de l'Hexagone. Oui, nous nous inclinons devant les cendres immortelles de ce grand individu qui, à jamais, demeurera bien vivant dans les annales de la France. "
Vivant! Kodjo l'était belle et bien. Au fait, Kodjo l'avait échappé belle. Quelques minutes avant l'incendie, son boy lui avait signalé la présence d'un homme qui rôdait autour de la maison. Cet homme, Kodjo l'avait reconnu: Bizang! Sitôt ils avaient pris la fuite, son boy et lui, avaient couru jusqu'à Tokoin pour se réfugier dans une maison déserte, propriété d'un ami mort sous les fers. Il en gardait les clés depuis son retour au pays.
Pendant deux jours, Kodjo avait passé son temps à pleurer sur ses malheurs. Sa flèche de Parthe s'est brisée sur la cuirasse de Paris. Donc plus jamais il ne fléchirait Paris, et partant plus aucune chance de redevenir Premier ministre. Tantôt il avait séché ses larmes, et s'était mis à réfléchir. Une fois encore avait éclaté dans son esprit l'idée de quitter le Togo. Pas question! Faire face! Mieux: se venger! Se venger, en mettant Paris à feu. Et, pour cela, il avait ce qu'il lui fallait, un outil, un tout petit outil grandement efficace, mieux, une arme terrible, la plume.
Alors il avait tiré la plume et, toute une nuit, sur maintes feuilles de papier déversa t-il tout ce qu'il taisait. Quelques jours après, les dessous de la table ronde, les dessous de la mort des trois Nippons et les dessous de la mort de Bill Gordon n'étaient plus que secrets populaires. Car les révélations de Kodjo, révélations contenues dans un texte intitulé Du Sang sur le Miroir, partout dans le monde les journaux prirent un malin plaisir à les répandre sur les masses.
Désastre! Du Sang sur le Miroir ne fit éclater la moindre étincelle à Paris ni ne fit jaillir moindre goutte de sang. Certes, écœurés de voir du sang sur les mains de l'Elysée, des centaines de Français avaient descendu dans les rues en grognant. Mais aussitôt l'Elysée les avait endormis, en leur jetant aux yeux la poudre fulminante de la raison d'Etat. - Le chef d'Etat français, alors définissant la politique étrangère de la France, en substance avait déclaré qu'" à la façon d'un obus qui jaillit en balayant tout sur son passage, la France n'hésitera jamais à surgir n'importe où l'appelle son destin, quitte à labourer tout devant elle, à grands sillons que seul abreuvera l'impur sang des importuns ". -
Par ailleurs, des représailles japonaises dont Kodjo se réjouissait déjà, il n'en fut rien. Aucun Kamikaze n'apparut dans le ciel de Paris. Tout juste le Japon se plut-il à convertir sa vengeance en condamnation, " sans fard ", des essais nucléaires français. Et seuls payèrent le meurtre des trois Nippons, une trentaine d'avions français décommandés par Tokyo. Des représailles américaines? Du tout. Certes Washington déclara la guerre à Paris. Mais ce ne fut que drôle de guerre: la guerre des bananes… Ainsi, n'ayant déclenché ni révolution ni guerre, Du Sang sur le Miroir ne fut qu'un boutefeu tombé dans l'eau.
Voici Kodjo. Allongé sur un lit métallique recouvert d'un drap grossier, il n'en finissait pas de méditer. Son destin l'avait trahi. Non, lui-même s'était trompé de destin, en s'aventurant dans la jungle de la politique, en se précipitant dans cette machinerie broyeuse d'homme. Et maintenant le voici, la mort à la gorge, de surcroît une mort violente; lui qui, en tant d'années d'existence, n'a jamais pu se faire à l'idée de la mort violente. Quelle fin doit être la mort violente: un choc, cri, du sang, puis rien. Et plus il réfléchissait à tout cela, plus il lui semblait que la vie s'éteignait autour de lui.
Tantôt il se rendit compte que la nuit suintait à travers les lézardes des murs nus, envahissant lentement la petite pièce. Kodjo se redressa péniblement. Il était las, tellement las qu'il fut lent à se lever. De froides gouttes de sueur perlaient sur son front, ruisselaient sur sa tempe et dégoulinaient sur son torse nu. Ses mains s'étaient engourdies. Il les frotta contre son pantalon qui, maintenant, s'agrippait désespérément aux hanches ruinées. Kodjo avait maigri.
Au fait, Kodjo n'était plus Kodjo. Il avait vieilli d'un siècle: corps décharné, sec et voûté, yeux ternes, cheveux ébouriffés. Il se prit le visage entre les mains. Ainsi demeura t-il pendant quelques minutes, comme s'il étouffait d'imperceptibles sanglots. De la rue s'élevaient des cris de marchands ambulants, des klaxons de voitures, la musique agitée de bars et dancing clubs… Tous ces bruits, rumeurs d'un monde duquel il s'était détaché pour de bon, lui brisaient le cœur. Il secoua la tête et promena son regard dans la pièce, constatant, impuissant, le grand désordre qui l'entourait. Sur le sol poussiéreux traînaient torchons, journaux, assiettes, verres à boire, chaussettes, et tout un fouillis de menus objets. Face au lit se dressait une grande armoire. Sur cette armoire reposaient un poste téléviseur et un vieux téléphone.
Kodjo mit en marche le poste téléviseur. Les images le captivèrent. Car l'écran réfléchissait un grand événement qui se produisait depuis quelques jours chez nous, à la Maison du Peuple. Et pour grand événement, c'en était vraiment un: le sommet franco-africain. Cette année-là, c'est Yaoundé qui devrait abriter le sommet. Mais Le Guide avait joué de coudes et dents pour détourner " la fête " sur Lomé.
Kodjo n'avait d'yeux que pour l'écran. Le sommet tirait à sa fin. Avant lecture du communiqué final, c'était la pause. Sur le podium, au premier rang, le chef d'Etat français, dans un excès de bonne volonté, souriait au vide. Assis à côté de lui, le général Télou, comme chaque fois qu'il se trouvait en face des caméras de télévision, dodelinait lentement de la tête, faisant un air paisible et bienveillant. Occupaient la seconde rangée, d'autres chefs d'Etat, répartis en deux groupes. D'une part des hommes sereins, élégants, des gentlemen, ceux-là, démocratiquement élus au suffrage universel dans leurs pays respectifs. D'autre part des individus débraillés et nerveux, un ramassis de soldats aux profils de brigands: des Hommes Forts!
Tantôt, occupa tout l'écran, le ministre malien des Affaires Etrangères. Faisant office de rapporteur, il se mit à lire le communiqué final qui sanctionnait ainsi la fin des travaux. D'abord, concernant les " questions de forme ", le communiqué fit entendre que les chefs d'Etat présents au sommet congratulaient les autorités togolaises " pour avoir fait du sommet, des retrouvailles familiales ". Ensuite, abordant " les questions de fond ", l'orateur fit entendre ceci: " Avec le recul nécessaire, le chef d'Etat français et ses pairs africains, en parfaite communion, ont fait le tour d'horizon des problèmes brûlants de l'heure.
Bien sûr, point besoin de le souligner, soucieux du bien-être de leurs populations respectives, ils se sont penchés sur ces problèmes et, sans esprit de fête, se sont attelés à trouver sur-le-champ les remèdes appropriés; entendez par-là des remèdes à court terme qui, lentement mais sûrement, tiendront lieu de remèdes à long terme, et tous azimuts.
Les débats, empreints non seulement de vérité mais aussi de franchise et surtout de sincérité, ont suscité l'émergence de divers points de vue; diversité dans l'unité, c'est-à-dire une diversité non seulement arrosée par un esprit commun, mais aussi charriée par un seul et unique courant de pensée. Ces points de vue ont, comme il fallait s'y attendre, généré mille et une suggestions, des suggestions fort intéressantes aussi bien dans leur conception que dans leur formulation.
Et dans cet élan de positivisme, enrichi de réalisme, nos chefs d'Etat se réjouissent que ces suggestions aient permis d'asseoir la plate-forme d'un plan d'action rapide. Ce plan, homogène tant au point de vue de la forme que du fond, la plupart, pour ne pas dire tous, oui, tous se sont accordés à le considérer comme le salut ou, autrement dit, la meilleure approche de solution, si ce n'est la meilleure solution qui, il faut le dire, d'une manière ou d'une autre permettra d'aborder, non seulement avec plus de sérénité, mais surtout dans une vision globale de leur complexité, les problèmes. "
Et les murs faillirent s'écrouler sous les applaudissements nourris qui saluèrent ainsi " le succès des travaux ". Kodjo maugréa, lui. Ces images l'écœuraient. Le voici qui sursauta: des coups frappés contre la porte! Il se leva d'un bond, éteignit le poste téléviseur et tendit l'oreille. Les coups retentirent de nouveau; deux coups rapides, puis trois bien espacés. Alors il soupira, soulagé : c'était son boy. Il ouvrit la porte, trouva le boy debout dans le noir, les bras chargés de provisions: du pain, du sucre, du lait, des conserves et de l'eau potable. Le boy apportait ainsi de quoi tenir, il apportait de quoi survivre pendant quelques jours encore.
Kodjo le regardait. Il le regardait fixement, le contemplait. Il s'avança, s'approcha, et de ses bras entoura les frêles épaules du boy. Il le serra contre lui, l'étreignit. Ils demeurèrent ainsi dans l'obscurité, dans un silence que ponctuaient leurs soupirs bruyants. A ce moment Kodjo ne pensait à rien. Du moins s'efforçait-il à vider sa tête surchauffée. Il sentait le corps sec et nerveux de son vis-à-vis, sentait les rebonds d'un cœur. Ce cœur si chaud, il le savait souffrant, non de l'épreuve des longues heures de course en ville, mais souffrant pour lui Kodjo. Alors il se prit d'une profonde tendresse pour ce jeune homme, et du coup se demanda pourquoi pendant tant d'années de vie commune, jamais il n'avait pu l'aimer.
Au fait, Kodjo n'avait jamais aimé Sani, son boy. A vrai dire, il ne l'avait jamais détesté non plus. Seulement n'éprouvait-il rien à l'égard de ce jeune homme, fils d'un lointain cousin qui végétait au village. Tout juste Kodjo se contentait-il donc de jouir des services de son boy, sans éloges ni blâmes. Sani, lui, ne souffrait nullement de cette froideur. Jamais donc ne faisait-il procès à son patron. D'ailleurs, il se disait heureux, combien heureux de vivre en ville, chez " un grand ". Pour seuls biens sur terre, il avait une natte en raphia, des pantoufles raccommodées et quelques guenilles entassées dans un vieux carton. Mais il s'en moquait. Son rêve, c'était de satisfaire son patron. Dans l'entourage de Kodjo, le boy était plutôt connu sous le surnom de Loulou. Un nom de chien. Car, raillait-on, Kodjo ne pouvait posséder meilleur chien que Sani.
Les bras de Kodjo demeuraient autour des épaules du boy. Celui-ci souffrait maintenant du poids des colis qu'il tenait toujours, les uns sous les aisselles, d'autres dans le creux du coude. Kodjo dénoua ses bras et se détacha de Sani. "Ne t'inquiète pas mon garçon, murmura t-il, tout finira bien. Dans peu de temps tout va finir très bien." Il vit le boy hocher la tête, le visage éclairé par un sourire forcé. " Oui patron, tout finira bien ", répondit Sani. " J'y crois ", ajouta t-il. Sa voix était heurtée, mais le ton semblait sincère. Pourtant Kodjo ne s'y trompait guère. Il savait très bien que Sani ne le croyait pas. Il savait que ce garçon était assez intelligent, assez lucide pour comprendre qu'à jamais tout était perdu. Kodjo lui tourna le dos et s'avança vers l'armoire. Il allait remettre le poste téléviseur en marche lorsque son cœur éclata: des coups de feu!
Oui, des balles giclèrent, fracassèrent une fenêtre de la pièce et s'écrasèrent sur les murs. Instinctivement Kodjo plongea sur le lit, roula, bondit vers la porte de fond, celle qui s'ouvrait sur la cuisine. Sitôt jaillirent de nouvelles rafales, ponctuées de cris furieux et de puissants martèlements de bottes contre le sol. Kodjo tâtonna des mains sur le mur, trouvant enfin la poignée qu'il arracha. Alors son boy et lui se précipitèrent dans la cuisine. La pièce était éclairée. Eclat de verre! Sani s'aplatit machinalement contre un placard tandis que Kodjo se laissa choir au sol, se ramassant en boule, les mains nouées sur la nuque. Des balles sifflèrent de nouveau! L'une percuta violemment un robinet qu'elle brisa dans une gerbe d'étincelles, l'autre frappa le mur, fit voler des carreaux en éclats et tomba dans un évier.
" Patron! Par-là! Là-haut! " Ces cris de Sani fondirent dans de nouvelles détonations, sèches et rapides. Kodjo, trempé de sueur, haletant, méconnaissable, leva la tête et vit ce que désignait du doigt son boy: un trou dans le plafond. Il se leva pour se remettre aussitôt sur quatre pattes. Les assaillants, eux, enfonçaient maintenant les portes l'une après l'autre. Ils arrivaient! Du coup Sani se rua sur son patron, le tira du sol, le portant à califourchon sur ses épaules. Avec peine il monta sur un sac de riz, puis sur l'évier. Sa tête effleurant alors le plafond, Kodjo tendit les mains, s'agrippa frénétiquement aux chevrons et, s'appuyant sur les épaules de son boy, parvint à se glisser dans le toit. Sani, lui, sauta par terre et se jeta sur la porte ouvrant sur le magasin. Il ne l'ouvrit pas. Plutôt tournoya t-il et s'effondra, frappé d'une balle au front.
Au même moment trois inconnus jaillirent dans la pièce, fusils braqués. L'un d'eux, grand, en uniforme de scout, frappa du pied le corps étendu dans du sang. Il allait mitrailler le cadavre lorsque derrière lui retentit une voix impérieuse: " Non! Pourquoi gaspiller tes munitions ? " C'était une voix de femme. Au fait, une femme entra. Géante, robuste, vêtue d'un uniforme en treillis, son visage était à moitié ravagé par une cicatrice de brûlure. Un pistolet mitrailleur tchèque SA23 calé dans le creux du coude, elle roula des yeux puis éclata d'un rire nerveux. " Ce lézard s'est terré. Replions! Prochainement nous l'aurons ", s'écria t-elle. Et tous sortirent précipitamment.
Les assaillants partis, Kodjo, au seuil des larmes, se lamenta silencieusement. Dans l'immédiat il était hors de danger, mais désormais le voici pris entre deux feux. Car il avait bien reconnu la voix, cette voix de femme. Mais comment diable cette femme avait-elle survécu? Et comment l'avait-elle repéré? Dopé! Cette fois-ci, il était un homme fini. Kodjo, ainsi mort de frayeur et d'angoisse, demeura là, recroquevillé dans le plafond. Bien qu'il étouffât en ces lieux, il y passa la nuit, évaluant ses dernières chances. Pour survivre, il se devait de fuir. Fuir le Togo pour trouver refuge quelque part dans un pays voisin. Nigeria! Exactement. Fondu dans l'infini de Lagos, rien au monde ne pourrait le déloger. Et il demeurerait là-bas jusqu'à la fin de ses jours. Non. Non, pas du tout. Dans un environnement anglophone, il aurait du mal à s'adapter à sa nouvelle existence, d'autant plus qu'il ne pouvait communiquer convenablement en anglais. Il se réfugierait au Bénin plutôt. Mais partir en plein jour était hors de question. Il ne ferait pas trois pas sans se faire abattre ou capturer. Seule la nuit serait donc son meilleur allié. Ainsi, déguisé, il prendrait le train de minuit pour Anécho. Puis il marcherait jusqu'à Djéta. Ensuite, en pirogue ou à la nage il traverserait le Mono. Dès qu'il mettrait pieds sur l'autre rive, il serait en sécurité puisqu'il se trouverait alors en territoire béninois. Le reste ne serait plus que promenade. Il louerait un Zémidjan pour se rendre à Grand-Popo. Là, il vivrait dans une auberge pendant quelques jours, le temps de louer une chambre bien modeste. Quel ennui de ne connaître personne à Grand-Popo! En tous cas il ne tarderait pas à se faire des amis. Mais de quoi vivrait-il au Bénin? N'ayant pas eu le temps de vider ses comptes en banque, il n'avait qu'une petite somme d'argent en poche. Point de doute, son existence s'ouvrait maintenant sur des perspectives misérables. Mais cela n'avait aucune importance, car il n'espérait plus grand chose de la vie.
Le lendemain, en début d'après-midi, enfin descendu de son refuge, il observa longuement le corps de Sani puis se résolut à s'en débarrasser. Un puits occupait le milieu de la maison. L'idée lui vint d'y jeter la dépouille. Alors se saisit-il des pieds inertes et se mit à tirer le corps dehors. C'est à ce moment que retentit la plus terrible sonnerie qu'il eût entendue de sa vie: un coup de fil!
Kodjo mourut debout. Il flottait sur le sol et son cœur jaillissait dehors. Qui donc pouvait l'appeler? Somnambule, il se traîna jusqu'au téléphone et, stupéfait, demeura paralysé près du combiné qu'il regardait, les yeux grand ouverts, comme si se dressait une étrange bête en face de lui. Et de nouveau sonna le téléphone. Kodjo tressaillit. Soudain quelque chose creva dans son esprit, il arracha le combiné d'un coup, résigné, prêt à recevoir le choc de sa vie: ou la voix du général ou la voix de Dopé. Ni l'un ni l'autre: Jacques Rocard!
Kodjo, pratiquement interdit, accrocha son âme à l'écouteur. Il n'en croyait pas son tympan. Mais de nouveau retentit, douce, posée, la voix du diplomate français.
- " Monsieur Kodjo Médiros? "
- " Lui-même ", parvint-il à murmurer, hagard, étranglé par l'émotion, foudroyé
de frissons. Jacques Rocard ne chercha point ses mots: " Nous avons réfléchi. En reconnaissance des services que tu nous as rendus, nous mijotons de te glisser, nous seuls savons comment, à la tête du nouveau gouvernement togolais. Bien entendu, nous attendrons l'occasion propice pour te pousser plus loin, et tu comprends bien ce que je veux dire. Seulement, voici la condition que nous posons. Tu devras faire face au monde entier, et crier bien haut que Du Sang sur le Miroir n'est que du roman pur et simple, le produit de ton imagination diabolique. Voilà donc notre proposition. Si tu l'acceptes, tâche de me rencontrer ce soir à minuit, au Jardin Fréau. Je t'attendrai. Si tu la refuses, alors ne viens pas. " Et clip! Jacques Rocard avait raccroché.
Kodjo faillit avaler le combiné! Du rêve! Du rêve! Il n'en re-ve-nait pas! Eperdu, fou, mort d'allégresse, le voici qui tournait en rond dans la petite pièce; les mots de Jacques Rocard résonnaient encore en lui, chargés de bouffées d'air et de bonheur qui le pénétraient, le métamorphosaient, le purgeaient de ses frayeurs, l'emplissaient d'une nouvelle vie, le transportaient dans six, dix, vingt ans à venir. Transfiguré, il exultait, triomphait, n'en finissant pas de broyer mille pensées dans sa tête éclatée. Décidément, sous quelle étoile est-il né? Mais quelle est cette main providentielle qui le tirait ainsi de la potence au trône? Mais quelle est cette mouche du ciel qui venait de piquer l'Elysée? Il se moquait de savoir tout cela. Seul le préoccupait le plus important: redevenir Premier ministre! Et dire que pour cela, il ne lui suffisait qu'à renier Du Sang sur le Miroir. Il allait le renier belle et bien, il allait le renier de fond en comble. Et de surcroît, en guise de pourboire, il reniera sa mère défunte!
D'ailleurs, à bien considérer les choses, il n'avait rien à reprocher personnellement à l'Elysée. Pourquoi donc l'éclabousser du sang de Bill Gordon et du sang des trois Nippons? Ah non! L'Elysée n'y est pour rien. C'est la guerre, une guerre aveugle, sourde et muette, sans aucune limite ni loi. Maintenant il blanchissait le chef d'Etat français. Du coup Jacques Rocard, Conforte Lumière et Mariama, il les blanchissait tous. Eh quoi! Faibles mortels, ils ne pouvaient rien, coincés, embourbés, piégés dans une puissante mécanique dont ils étaient devenus les rouages; cette mécanique-là même qui faisait tourner le canon dans le sens des intérêts de l'Elysée, cette mécanique-là même qui faisait couler du sang pour que vive la France.
Il redeviendra Premier ministre, lui, dût-il pour cela renier tous ses aïeux. Ainsi Premier ministre et chef du gouvernement, il n'attendrait guère que Paris le pousse plus loin. Lui-même secouerait l'univers tout entier pour faire tomber le général Télou. Alors de tout son poids il s'assoirait sur le Togo et, comme l'appétit vient en régnant, il s'y coucherait pour de bon. Bien sûr, sur son chemin se lèveraient des centaines de têtes, et cela n'aurait rien d'anormal puisque tout homme immergé dans la politique y subit une poussée qui est égale au volume de sa politique déplacée. Mais, Homme Fort, il s'en sortirait en s'imposant de toutes ses forces, il s'en sortirait en faisant triompher sa droiture: bien faire et laisser taire… En cela suivant les suggestions de Tokarev, il mettrait sur pied son armée personnelle, nourrie des fonds de l'Etat. On l'appellerait Garde Présidentielle ou Garde Républicaine ou n'importe quoi; en tous cas ce serait bien son monopole, son armée, peuplée de ses cousins, peuplée des gens de son village, des inconditionnels, des robots qui ne vivraient que pour tuer pour lui Kodjo. L'Etat et lui seraient un tout. L'Etat, ce serait lui: le règne total! Kodjo, ainsi perdu dans ses méditations, ne sut quand ni comment il s'était endormi tantôt, euphorique, le rêve parsemé de lauriers…
A minuit, il se rendit précipitamment au Jardin Fréau, prêt à se jeter dans les bras de Jacques Rocard. Mais pas de Jacques Rocard. Tendu, nerveux, Kodjo s'était planté devant la porte principale. Il respirait avec peine, étouffant à l'air libre. L'absence du diplomate français l'intriguait. Jacques Rocard s'est-il simplement moqué de lui? Aussitôt il s'effaça cette question de la tête. En ce moment crucial, il ne pouvait se permettre de s'insinuer le doute dans l'esprit. Tantôt l'idée lui vint d'attendre à l'intérieur. Equipé de projecteurs usés, le Jardin Fréau fondait dans l'obscurité totale. Ni les grilles ni les bancs n'étaient visibles. Muni d'une lampe de poche, Kodjo vint s'asseoir. Il promena le faisceau lumineux autour de lui. L'état de ces lieux le répugnait.
Le Jardin Fréau n'est qu'un petit désert échoué quelque part au cœur de Lomé, à quelques pas du Centre Culturel Français. Ce n'est qu'un fatras de grossiers bancs envahis d'herbes sauvages. Au fond, ce fut un jardin public, resplendissant de vie. Mais depuis l'Affaire du 25 janvier, tout Lomé fuyait ces lieux. Les faits remontaient à dix ans plus tôt. Ce jour-là, des dizaines de femmes, chacune d'elles pourvue de bougies, faisaient un pèlerinage sur ces lieux, à la mémoire du feu président Sylvanus Olympio. Elles chantaient en chœur. Tantôt surgirent nos militaires! Ils éteignirent et bougies et chansons et femmes. Oui, les femmes, pas une seule ne fut épargnée, toutes furent tuées. Quelques heures après, un point d'information de Lomé 2000 fit entendre que nos " forces de l'ordre " venaient de débarrasser le peuple du " fantôme têtu " de Sylvanus Olympio, et que nos soldats avaient " saisi cette opportunité pour extirper les nostalgiques de nos rangs ".
Kodjo commençait à s'inquiéter quand un ronflement de moteur le fit sursauter. Tous feux éteints, une voiture entrait par la porte latérale. Machinalement Kodjo braqua sa lampe sur la plaque minéralogique du véhicule, et son cœur bondit de joie: une voiture diplomatique! D'abord il demeura cloué solidement au sol, tout souriant, les bras levés vers le ciel. Puis, sorti de sa joyeuse torpeur, il accourut, s'arrêtant à quelques mètres de la voiture qui venait de stationner, sans grand bruit, entre deux bancs. Déjà s'ouvrait une portière, et Kodjo vit sortir la silhouette de Jacques Rocard. Fou devenu, il voulut allumer de nouveau sa lampe de poche pour éclairer le visage du diplomate. Il y renonça par politesse. D'une démarche lourde, Jacques Rocard s'avançait vers lui sans mot dire. Kodjo, les bras ouverts, le regardait venir. Dans le noir, le diplomate français lui parut non seulement plus grand, mais aussi plus lent, et surtout plus froid. Qu'importe! Il exultait, exultait, les bras grandement ouverts à son bonheur… Soudain s'allumèrent deux projecteurs. Ebloui mais toujours souriant, il cligna des yeux et regarda le diplomate bien en face. Alors son cœur explosa, une coulée de lave lui fondit les veines: ce n'était pas Jacques Rocard!
Kodjo ne bougeait plus. Stupéfait, hébété, terrifié, il demeurait paralysé sur place, tout tremblant, les yeux éclatés, jaillis d'un visage horriblement tétanisé. Appeler du secours! Mais ses mâchoires s'entrechoquèrent, et de sa bouche tordue par un affreux rictus, seul s'échappa, perdu dans le souffle de sa respiration saccadée, un long grognement. Fuir! Impuissant, les jambes liquéfiées, les bras tendus en un geste de supplique, plutôt se mit-il à sangloter.
Le colonel Napo le fixait froidement, calme, le bras tendu, tenant quel énorme poignard. Puis le colonel s'avança. Kodjo, lui, exécuta de grands moulinets des bras. Tout à coup la main droite du colonel se détendit et fendit le vide. Le poignard siffla, trancha la gorge de Kodjo d'une oreille à l'autre. Foudroyé par une atroce douleur, Kodjo jappa, tournoya et s'effondra sur les genoux, les mains enroulées autour du cou. Du sang jaillissait, jaillissait à flot; Kodjo se vidait. Il hoqueta, cracha des caillots, de gros caillots de sang. Sitôt pris de vertige, il agita les bras, culbuta, s'étendit de tout son long.
Le colonel Napo s'abaissa, frappa de nouveau. Du sang gicla! La lame d'acier s'enfonça profondément dans le ventre, et le hurlement de Kodjo perça la nuit. Tantôt c'est comme s'il se débattait: ses mains se crispèrent sur ce bras qui l'éventrait tandis que ses pieds se détendaient en ciseaux. Il se redressa même, retomba lourdement et se recroquevilla, les mains encore nouées sur cette chose brûlante et rugueuse qui, maintenant, lui parut vaguement un bras humain. A cet instant il n'éprouvait plus aucune douleur; il avait seulement froid, la bouche emplie d'un étrange goût, un goût fade, un goût de cendre. Il ne sentait même plus le poignard encastré dans ses entrailles.
Et pourtant le poignard montait, descendait, tournait, remontait, redescendait, déchirait la chair, embrochait les muscles, empalait les intestins… Floc! Les viscères avaient jailli. Il roula sur lui-même, se raidit, se tendit en arc de cercle; il lui sembla que ses forces lui revenaient, qu'il se relevait… Survivre! Survivre! Les doigts enfoncés dans le sol, tête levée, oreille dressée vers le spectre de l'autre monde, le corps fut pris de râles, de râles et tressaillements. Tantôt plus de râles, plus de tressaillements. La tête retomba, lourde, inerte, puis… rien.
Debout, les jambes écartées, le colonel Napo contemplait l'énorme poignard ensanglanté. Il le tapotait affectueusement contre la paume de sa main gauche. Tantôt le colonel se retourna. Il siffla. Sitôt de la voiture diplomatique jaillit un homme, l'ambassadeur de France. Il accourut, s'arrêta, toisa longuement le mort et soupira, satisfait. L'Elysée lui avait recommandé de s'assurer lui-même de " la fin du casse-pieds ", mieux, voir la dépouille de ses propres yeux.
Jacques Rocard souriait maintenant tandis que le colonel Napo, lui, se dirigeait vers la voiture. A son tour le diplomate français allait tourner sur ses talons quand quelque chose le frappa: à hauteur de la hanche droite, le pantalon du mort semblait bourré. Une arme à feu! Curieux, il s'accroupit et fouilla le corps mais ne découvrit qu'un journal soigneusement plié. L'ambassadeur de France, d'un air amusé, déplia le journal. Il parcourut des yeux la première page. Un gros titre s'étalait en caractères gras: Du Sang sur le Miroir. Le reste, presque tout le reste était trempé de sang. Seuls étaient lisibles les derniers mots que voici:
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Cosmos Akoètè  yobiro2002@yahoo.com

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