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Mère de l'ombre Isabelle Odin, mai 2006.

 

 

 

 

Mère de l'ombre

Chapitre 1

Bredel, juin 1972.

- Maman ?
Je demande et j'implore.
- Maman, je suis enceinte.
Maman me jette un regard surpris et dubitatif.
- Arrête de dire des bêtises.
Son ton est sec et agacé.
- Je ne dis pas de bêtise, c'est vrai.
Quelques secondes se passent. Elle se retourne et me fixe, intrusive et interrogative. Devant mes yeux suppliants et coupables, la colère envahit tout son être et fuse par son regard. Elle se redresse, sa bouche se fait mauvaise et méprisante. Elle a compris que je ne blaguais pas, comme les fois où ma soeur Hélène et moi cachions un coussin sous notre tee-shirt en disant : " Maman, on est enceintes ! "
Ce n'est plus un jeu. Elle se redresse de toute sa petite taille :
- C'n'est pas vrai ? ! (Silence tendu). Il ne manquait plus que ça ! Tu me les auras toutes faites !
Elle crie.
Je lis encore le doute dans ses yeux.
- Non mais tu te rends compte ! ! !
Je suis paralysée par la peur. Depuis un mois et demi, j'ai retourné toutes les solutions dans ma tête et là, j'ai mobilisé toute mon énergie pour dire ces quatre mots : maman je suis enceinte. Je suis honteuse, coupable d'avoir dérogé à la " bonne éducation " que ma mère répète souvent nous avoir donnée.
- Enceinte ! A ton âge ! Mais à dix huit ans, on n'a pas besoin d'aller faire l'amour, on n'a pas de besoins sexuels ! C'est pas croyable. Tu es une putain ou quoi ? Ce sont les salopes qui vont coucher avec les garçons à ton âge !
Son ton est dur et outré, elle s'agite en tous sens et lance ces phrases tel le feu d'un lance-flammes purificateur et destructeur à la fois. Il y a un silence, comme si elle reprenait son souffle après le choc qu'elle vient de recevoir. Elle me regarde comme si elle attendait encore un démenti à la nouvelle, comme si j'allais lancer : " C'est une blague, je t'ai encore eu une fois ! "
Mais rien ne vient pour la rassurer.
- Il ne manquait plus que ça ! Mais que vont penser les gens, tu te rends compte ? La fille de l'assistante sociale !
L'angoisse est là, nichée avec le petit foetus que je porte. J'ai la nausée. Ma gorge est broyée. Je ne peux pas parler. Je ne peux pas pleurer tellement j'ai peur. J'ai peur de la colère de ma mère, j'ai peur de sa réaction, j'ai peur d'elle. Je ne m'attendais pas à être félicitée, certes. Je savais que sa réaction serait très violente, c'est pourquoi j'avais reculé mon aveu le plus longtemps possible. J'espérais m'être trompée, mais devant les nausées, les vertiges et la confirmation d'un médecin, il avait bien fallu me rendre à l'évidence.
Elle crache comme un chat acculé.
- Ah, s'il y avait eu un père à la maison, il vous aurait tenu, lui. Je ne peux pas vous surveiller tout le temps avec la vie que j'ai ! ÇA, c'est le bouquet, la voilà enceinte !
Elle secoue la tête comme pour se persuader de la véracité de l'information.
- Et qui c'est qui t'a fait ÇA ? Quel est le salaud qui t'a fait ÇA ? Réponds !
Je ne peux pas répondre, ma gorge est trop nouée.
Elle insiste.
- On va aller voir ses parents, à ce salaud ! Dis-moi qui c'est.
Le ton est tranchant, le regard sans transigeance. Il me faut lui répondre.
- C'est Loïc.
Elle a bien entendu, mais continue sur sa lancée.
- Heureusement que ton grand-père est mort et qu'il ne voit pas ÇA ! Il doit se retourner dans sa tombe, le pauvre vieux en serait mort de honte. De toute façon, une fille mère dans la famille, ça ne s'est jamais vu. MA fille est une putain !
En parlant, elle a recommencé à s'agiter, ses gestes sont brusques et saccadés, elle aboie plus qu'elle ne parle et crache son mépris, sa colère.
Ma mère est un petit bout de femme brune et replète. Elle a alors quarante-huit ans et son statut d'assistante sociale l'autorise à régner en maître sur tout et sur tous. Elle a le savoir et le pouvoir absolus. Ma peur est toujours là. Ses paroles me lacèrent au plus profond. Des sanglots secs montent, que je ravale, mais elle les voit :
- Tu peux bien pleurer maintenant que c'est trop tard ! Mais qu'est-ce que j'ai fait au bon Dieu pour avoir des enfants pareils ! J'aurais vraiment toutes les tuiles dans ma vie ! Un mari qui me laisse toute seule avec trois gosses ! Mon père qui meurt ! Ma mère paralysée ! Et maintenant celle-ci qui se retrouve enceinte ! Et mes collègues de travail ? Tu y as pensé ? Qu'est-ce qu'on va dire de moi ? Tout le monde va rigoler : ah ! Elle peut donner des conseils, l'assistante sociale sa fille s'est fait engrosser Ah ! Ah ! Ah !
Elle mime le rire avec mépris et colère.
- Tu as pensé à moi ? A la honte que tu allais nous faire à tous dans la famille ? Ah ! Il y en a qui vont être contents de la situation, la tante Germaine va bien rigoler. Elle, ses filles n'auraient jamais fait ÇA. Je vais encore passer pour la dernière des dernières !
Son regard ne lâche plus le mien. Elle ne voit pas ma détresse, toute occupée qu'elle est de l'image qu'elle va donner d'elle-même.
- On va aller voir le père, il faudra bien qu'il t'épouse. Dans mon temps c'était comme ça.
Elle me jette sa hargne et sa rancœur :
- Je ne savais même pas que tu faisais l'amour à ton âge ! Moi, j'ai attendu de me marier pour faire ça, mes parents ne m'auraient jamais autorisé une telle chose !
Comment aurais-je pu avoir quelque intimité avec elle, quelque complicité, quand tout devenait un drame, tout était réutilisé et déformé contre celui qui avait émis la confidence.
J'ose répondre :
- Mais je ne l'aime pas !
- En plus elle ne l'aime pas ! Tu couches avec un garçon que tu n'aimes pas ?… Et il y en a eu combien comme ça ? Ce sont les putains qui agissent comme ça. Tu es une putain !
Elle continue d'aboyer, vient vers moi brusquement comme si elle allait me frapper, puis recule, et revient à nouveau à la charge.
- Je ne comprends pas, je vous ai pourtant bien élevé, nous sommes une famille honorable avec une morale religieuse à la base.
Elle martèle :
- Comment as-tu pu ME faire ÇA ? Tu es enceinte de combien ?
Je murmure :
- Presque deux mois.
- Donc il est trop tard pour l'avortement ! De toute façon, c'est interdit ! Et il n'y a jamais eu d'avortement chez nous ! En tout cas, il va falloir trouver une solution et il est hors de question que j'élève cet enfant. J'ai déjà élevé les trois miens avec beaucoup de difficultés, alors pas un de plus… ! Et tes études, tu y as pensé ? C'est l'année de ton bac français ! Tu vas le rater ! En plus elle va rater son bac ! C'est ta vie entière que tu fiches en l'air, tu as gagné ! Je ne comprends pas, je ne comprends pas, tu es enfermée au lycée toute la semaine, alors quand as-tu fait ça ?
Ses questions sont un supplice, je voudrais que ça s'arrête. J'ai l'impression d'être opérée sans anesthésie. Elle pénètre en moi, éradiquant chaque détail d'un coup de scalpel affûté, sûre d'elle. Poussée par sa colère son ton ne supporte plus les non-réponses.
- Le jeudi.
Quelque part, et malgré la violence des propos, je me sens soulagée. Elle sait maintenant. Je me sens moins seule, même accompagnée par sa colère virulente, son mépris et sa hargne. Mais je sais que ce n'est pas fini. J'éclate enfin en sanglots. J'ai mal de ma situation, mais j'ai aussi mal de sa peine à elle, j'ai mal de l'avoir déçue, elle qui a été mon seul pilier d'amour, du moins le croyais-je encore à l'époque. Ma nature fantasque et rêveuse, mes rêves de jeune fille, mes velléités d'exister sont alors compilés et broyés en un instant. Oui, j'allais rater ma vie que je n'avais pas commencée, car pour vivre il faut exister. Exister ? Je n'en avais jamais vraiment eu l'occasion.
Elle m'abandonne à mes pleurs, s'éloigne d'un pas rageur, pleine de soupirs excédés. Je me sens seule à nouveau. Peut-être aurais-je dû avoir le courage de me supprimer, comme il m'en est venu spontanément l'idée quand le médecin m'avait confirmé ma grossesse. Je pressentais le drame que cela allait être et j'avais tellement peur de vivre ça. Je me serais tuée non pas par envie de mourir, mais pour me sortir de cette situation. J'avais aussi pensé à partir sans rien dire à personne, mais ma mère disait souvent qu'elle nous mettrait les flics aux fesses si nous partions sans l'avoir prévenue, même pour un week-end ou pour deux heures de retard sur un horaire prévu. Je m'étais imaginée encadrée par deux pandores, recevant la double flagellation de la honte d'être enceinte et de celle d'être arrêtée par la police. Mourir ou partir, ma mère aurait certes eu de la peine, mais n'aurait pas eu à affronter la honte que j'allais lui infliger. Au fond de moi, l'envie de vivre avait été la plus forte et puis il y avait le bébé, l'inconnu. Que je sois enceinte à dix-huit ans ne représentait consciemment qu'un gros problème à résoudre pour ma mère. Pourtant, il y avait alors au fond de moi un contentement que je n'expliquais pas, une sorte de fierté. J'étouffais le plus possible ce sentiment. C'était un peu comme un vertige dû à un excès d'oxygène et que je m'empêchais de respirer parce que c'était nouveau et enivrant. J'avais été consciencieusement conditionnée à ne pas le faire.
La maison était petite, constituée d'une chambre, d'un salon, d'une cuisine et des sanitaires. Il était donc difficile de pourvoir s'isoler. Je ne pouvais que croiser ma mère. Après de brefs regards haineux, elle fit mine de m'ignorer et ne m'adressa plus la parole. Je l'entendais bougonner. Le soir venu, je lui tendis mes lèvres pour lui dire bonsoir. Elle détourna la tête :
- Tu me dégoûtes, tu n'es plus ma fille !
J'allai pleurer ma honte et la sienne. J'étais une fille " répudiée " par sa mère. Je n'avais alors aucune autre attache affective, et cette attache venait de rompre, croyais-je. En réalité, elle venait juste de changer. Je l'ai compris plus de vingt ans après. Ma grossesse allait lui donner plus d'emprise encore sur moi et la conforter ainsi dans son besoin de possession, la maintenir dans sa toute-puissance parentale.
Dix-huit printemps, dit-on. Mon dix-huitième printemps était aussi dévastateur qu'une tornade en Arizona. Mon ciel à moi était orageux, lourd, étouffant et irrespirable.


Chapitre 2

Chaque année depuis 1972, je ne peux pas respirer l'odeur des foins, exacerbée alors par mon état, sans revenir par la pensée dans le petit village de la Bretagne sud où nous habitions alors, ma mère, ma soeur et moi. Il m'en vient systématiquement une sorte de nausée. Mon frère, plus âgé de sept ans, s'était marié l'année précédant notre arrivée en Bretagne, en 1969.

Je n'avais jamais été vraiment enthousiaste à l'idée de quitter la région parisienne où j'avais été élevée depuis ma naissance. Les neuf premières années de ma vie s'étaient émiettées chez mes grands-parents maternels, où j'avais vu le jour, ma mère ayant accouché difficilement de moi sur la table de la salle à manger. Le fait restait dans ses récits, puisqu'elle avait failli mourir en me mettant au monde : " Tu as failli me tuer en naissant ".
J'aurais pu me sentir quitte de cette lourde responsabilité concernant la mort hypothétique de ma mère due à ma naissance à moi, puisque j'aurais dû moi aussi " y passer ". Cyanosée, ne respirant pas, on m'avait trempée alternativement dans l'eau chaude, puis froide. J'étais toute bleue et de plus j'étais trop grosse ! Un schtroumf obèse ! Je crois en avoir gardé une peur panique de l'eau, ainsi que celle de prendre des kilos ! Bref, j'avais tout pour plaire et à l'époque, j'ignorais encore le pire qui allait éclater à l'horizon de mes treize ans : mon père n'était pas mon père !
La vie m'avait donc acceptée difficilement. Le reste de la famille aussi. Mais quand on est enfant, le pire est normal.

Ma grand-mère, originaire du village breton où nous résidions, souffrait d'une sclérose en plaque qui la clouait sur un fauteuil. Ce " trône " lui avait donné la puissance terrible d'une Catherine de Russie de banlieue. Elle régnait en despote sur mon grand-père, méridional fatigué par deux guerres, sur les bonnes bretonnes et idiotes qui se succédaient rapidement, sur ma mère et ses trois enfants. Elle criait peu. Tout passait par un système de culpabilisation bien pensé : " Tu serais gentille si tu me cirais la table. Ah, si j'avais mes bras et mes jambes, pour le faire moi-même ! " Je devenais la " gentille Isabelle " quand j'accédais à ses désirs, mais que je m'avisa d'être moi-même par un refus ou à travers mes velléités de potière qui tachaient mon tablier, et j'étais transformée immédiatement en une " Isabelle Turelure " que personne ne pouvait aimer, qui était vilaine, sale, et qui " allait le payer ". Son affabilité cachait un autoritarisme efficace. C'était un orfèvre du contrôle de l'autre au pouvoir destructeur et sournois.
Peut-être plus que ma propre mère, c'est elle qui a sculpté en profondeur ma peur de vivre, d'être moi-même, ma soumission.

Mon enfance fut un conditionnement à l'obéissance aveugle. Le noyau dur de ma personnalité n'aurait pu germer et s'épanouir qu'en étant correctement arrosé d'acception, de compréhension et de bienveillance, correctement tuteuré par des repères cohérents et engraissé d'amour dans le respect de moi-même. Je ne suis apparemment pas née dans une famille de jardiniers et j'y suis arrivée en qualité de mauvaise herbe notoire. Mais tout cela je ne le sais que depuis quelques années seulement.
L'orage que j'avais déclenché à l'annonce de ma grossesse avait couvé depuis ma conception, l'incohérence des vents éducatifs, les tensions électriques des mensonges familiaux, le mauvais arrimage de mes branches enfantines, tout avait contribué à cette situation.

Juin 1972.

Me revoilà dans des repères que je ne connais que trop bien : les rets de la volonté maternelle. Ils sont blessants, ils coupent, mais je les connais et ils me rassurent. L'entaille qu'ils ont faite dans mon psychisme est tellement profonde que je la sens à peine. Elle fait partie de mon anatomie psychologique, et l'habitude m'en fait presque oublier la douleur pour moi-même. Dès le début, j'avais appréhendé le résultat de mon aveu et la douleur s'était installée d'elle-même. Je ne voyais plus que le bras levé de ma mère, brandissant la punition divine au nom de la morale, et je ne me rebellais pas. J'étais confite dans la peur et la honte. Je n'existais plus comme être humain, mais uniquement comme la fille de ma mère. Je déposais à ses pieds le fardeau de ma faute et ne pouvais que me mortifier.
Ma détresse et ma solitude sont telles depuis un mois et demi !

Au début, je ne me suis pas inquiétée vraiment. ÇA ne pouvait pas m'arriver à moi ! Comment cela pouvait-il s'être produit ? J'avais bien " consommé " un acte sexuel, mais je m'étais fiée à la fameuse méthode Ogino qui réchauffa tant de berceaux. Alors pourquoi moi ? Je le vivais comme une injustice, voire comme une punition à mes pulsions. C'était une des raisons qui me faisait plier l'échine devant ma mère. Comme si un puissant élastique me ramenait aux valeurs enseignées, imposées depuis mon plus jeune âge.


Chapitre 3

Juillet 1969.

Cette année était la dernière où nous allions résider comme vacanciers à Bredel, nous y installant définitivement dès septembre. La campagne en vacances, c'était bien. Anorexique de l'air pur et de la nature en bonne petite parisienne, je boulimisais les senteurs, le vent, les fleurs, les grandes promenades dans les bois, et tout ceci exacerbait le romantisme fatal de l'adolescente que j'étais. Les paysans amusés nous regardaient faire des brassées de " margots ", eux qui les considéraient comme des mauvaises herbes. Ici, on pouvait crier et chanter tant qu'on voulait, sans gêner les voisins. Le vent ne portait pas que les effluves marines, il sifflait des sonorités de liberté insoupçonnée aux oreilles de la petite citadine que j'étais.

La rupture brutale d'avec Paris avait été double. Lors de ce dernier été, j'avais connu un jeune homme de vingt ans dont j'étais tombée follement amoureuse. Il habitait Choisy-le-roi, mais je l'avais connu en Bretagne.
Ce jour là, la petite maison blanche était pleine : mes grands-parents, ma mère, ma sœur Hélène et moi.
Je revenais d'une grande promenade qui m'avait mise en sueur. Devant la maison, une voiture inconnue immatriculée 94. Cela m'ennuyait. Je n'aimais pas les visites à la famille, qui faisaient déployer aux bonnes les petits plats dans les grands, qu'ils fussent de porcelaine ou de terre cuite, et tout l'arsenal d'affabilités douteuses, enrobeuses et sucrées mortellement au cyanure de ma famille, la grand-mère en tête. J'hésitais à rentrer, mais j'avais soif. A l'angle de la maison se tenait un jeune homme brun à la peau mat, les yeux en amandes, le torse fin et musclé. Mon élan en fut arrêté. Je passais à vue, le saluant d'un " Bonjour monsieur " auquel il répondit par un " Bonjour " sourd et indifférent. J'avais honte d'être en sueur et si mal fagotée. Dès ce premier regard, ce premier échange laconique, il avait capté mon attention. Je le trouvais très beau et, pour une adolescente, la beauté est importante !

La petite salle à manger débordait de monde. Outre ma famille, trois autres copains de mon cousin Patrice étaient présents. J'écoutais d'abord, puis m'infiltrais dans la conversation. J'étais rassurée par la jeunesse des nouveaux arrivants. Cela éviterait sans doute les salamalecs englués et les politesses fourbes qui déclenchaient, après le départ des invités, des " On les a bien reçus, ils ne pourront pas dire… ". En général, cette maudite phrase ouvrait la porte à des commentaires acerbes et décapants, petits et mesquins sur ceux qui venaient de partir. C'était souvent le point de départ d'une future brouille, puis de réconciliations qui donneraient lieu une nouvelle fois à ce type de scène.
J'avais toujours connu ça, c'est pourquoi je détestais les visites depuis ma plus tendre enfance. Plus jeune on me demandait de faire le chien de cirque : " Joue-nous un air de piano, dis une récitation pour faire plaisir à Mme X. "
Souvent, je mettais un point d'honneur enfantin à refuser de le faire, l'invité me semblait alors une alliée qui me sauverait en disant : " Mais non, laissez la tranquille. " Malheureusement, cela arrivait rarement et l'invité prenait des airs contrits et vexés. Je me faisais rabrouer, expurger de l'assistance, mais la vexation du rejet était bien moindre que la satisfaction de n'être plus avec eux.
J'avais quinze ans et l'impression d'être totalement idiote, d'être indésirable, et la jeunesse de l'assemblée de ce jour-là ne me rassurait qu'en partie. J'avais du mal à me situer, les vieux étaient trop vieux, les jeunes trop vieux aussi. Ils parlaient de photos, de voyages, de musique. Je n'y connaissais rien. J'écoutais pour ne pas dire de bêtises, j'engrangeais un maximum d'informations que je prenais pour argent comptant et que je trouverais bien le moyen de refourguer dans une conversation d'adolescents du même âge pour avoir l'air intelligent. Parce que dans mon éducation, il fallait " avoir l'air ", l'intelligence de l'autre se repérait à l'ardeur qu'il mettait à être d'accord avec vous. C'était les normes familiales et je me devais d'y sacrifier, ne connaissant rien d'autre. Alors, comme à quinze ans je me trouvais ignorante de tout, je me sentais idiote.

L'après-midi fondait dans une chaleur orageuse. L'estomac horloge de mon grand-père sonna l'heure du repas. L'assemblée se sépara, la maison n'étant pas assez grande pour recevoir tout le monde, mais nous nous donnâmes rendez-vous vers 21 heures pour une soirée chansons entre jeunes sur le terrain de foot de la commune à proximité de la maison familiale. Aussitôt le repas expédié, nous rejoignîmes mon cousin et ses copains, Lucien, Martial et Bob, ma soeur Hélène, qui avait dix-huit ans, et moi-même. La soirée débuta bien, feu de bois, chansons, et Bob, le beau jeune homme que j'avais croisé quelques heures plus tôt et qui me fascinait, jouait de la guitare. Nous riions, nous chantions, nous bavardions, comme tous les jeunes de cet âge et de cette époque.

Ma soeur entama un flirt avec Lucien. J'enviais sa témérité. J'osais à mon tour poser ma tête sur les genoux de Bob. Il ne me rejeta pas comme je m'y attendais. La guitare, la nuit, le feu et les étoiles, j'avais pour la première fois de ma vie une sensation de liberté et de bonheur. Elle fut de courte durée. Des hurlements s'échappèrent de la maison proche :
- Isabeeeelle ! Hélène ! Rentrez immédiatement !
C'était mon grand-père qui usait de son ton de méridional braillard :
- Hélène ! Isabelle ! Vous avez vu l'heure qu'il est, bande de bourriques ?
Il était à peine minuit et il nous savait avec mon cousin sur le terrain de foot.
- On ne traîne pas à ces heures là, votre mère est inquiète, vous allez voir ce que vous allez prendre !
Il hurlait littéralement, ameutant le village endormi.
Le couperet de la réalité familiale décapita rudement ma soirée idyllique. Les garçons nous regardèrent surpris. Le grand-père arriva en boitant, gesticulant comme un sémaphore hystérique.
- Rentrez, c'est quoi ces voyous avec qui vous êtes ! Petites traînées, sortir à des heures pareilles !
Il insulta tout le monde et nous rabattit vers la maison comme des brebis égarées. J'avais honte. Je me disais que les garçons allaient m'identifier à ce croisement de Galabru et de Raimu. Sauf que là, je ne riais pas, ce n'était pas du cinéma, mais bien la réalité de ma vie.

Ma soeur, plus vindicative à l'époque, reçu la première les injures et les coups de ma mère. Ce n'était pas des coups de lanière ou des gifles : ma mère frappait comme les chiens nagent, par petits battements successifs, mais qui pouvaient faire mal à la longue. Elle avait la bouche méprisante, l'oeil allumé de colère légitime qui excluait toute tentative de dialogue. Leur colère, leur hargne, leur mépris était d'ailleurs toujours légitime à leurs yeux, c'était la toute puissance parentale, qui n'autorisait aucune prise de position de la partie adverse. On se taisait et c'était tout. Eux savaient, nous, non. Nous étions des enfants qui ne connaissions pas la vie, nous n'avions qu'à obéir, et puis voilà. C'était pour tout le monde pareil. Quand nous serions majeurs, nous ferions ce que nous voudrions, " ils " s'en laveraient les mains. " Comme Ponce Pilate " rajoutaient-ils.


Chapitre 4

Juin 1972

Le lendemain de mon aveu, le visage de ma mère avait la même empreinte que ce soir-là, mais plus déterminée, plus mauvaise. Ses regards étaient brefs et noirs.
Elle me regarda avec mépris. Je ne m'aventurai pas à l'embrasser.
- Tu pourrais dire bonjour au moins !
Les nausées matinales ne m'en donnèrent pas le temps.
- C'est bien fait ! Tu vois ce que c'est que d'être enceinte, et tu vas voir c'est pas fini ! De toutes façons, vous allez me faire mourir, c'est ça que tu veux, hein ? Que je meure ?
Ses menaces redéclenchèrent mes pleurs. J'avais envie de disparaître. Tout mon être vibrait, comme prêt à exploser. L'air sentait mauvais, les couleurs étaient noires, la chaleur était froide. Tout l'intérieur de moi paniquait.

Que ses enfants la fissent mourir, qu'ils le désirassent, et que leurs actions ne visassent qu'à ça, c'était dans son dialogue courant. Quelques contrariétés qu'elle eût, c'était de notre faute, au global ou en particulier, et c'était pour la faire mourir.
- Dire que j'ai sacrifié ma vie pour vous, que je ne vous ai jamais imposé de beau-père, que j'ai raté ma vie de femme pour vous, que j'ai trimé depuis mes 18 ans pour vous nourrir et vous loger, et pour quel résultat ? Pour quels remerciements ? Pour quelle récompense ? La voilà enceinte, celle-là.

La vie de femme qu'elle nous avait sacrifiée ne l'avait jamais privée d'avoir quelques amants qui vivaient épisodiquement à la maison. J'aimais bien, car pendant qu'elle était occupée, nous avions un peu de liberté. Et puis il y en eut de rigolos, qui nous aimaient bien et étaient paternels à mon encontre surtout, puisqu'ils venaient le week-end, pendant que mon frère et ma soeur étaient chez leur père. La réalité du célibat de ma mère était surtout fondée sur l'incapacité qu'elle avait à vivre avec quiconque, et l'inverse.
Je ne haïssais pas ma mère. J'étais trop dépendante d'elle et son attitude était mon quotidien. Elle était mon modèle incohérent. Je ne connaissais rien d'autre. J'étais dans un état de chaos et de détresse extrêmes.

Ma soeur Hélène avait tenté maladroitement de me faire rire en se moquant d'un futur ventre rond. J'ai compris bien plus tard son intention, mais sur le coup je le pris mal. Ma mère la rabroua vertement, récupérant mon malheur par des " On est déjà bien assez ennuyés. ".
Ma mère s'identifiait sans doute à moi d'autant plus facilement qu'elle avait dû vivre cela lors de ma conception. Mais elle était alors mariée et pouvait cacher honnêtement son péché et sa honte sous le couvert d'un acte de mariage encore valide. Ah ! Les situations répétitives de générations en générations. Je me demande aujourd'hui quelle grand-mère ou arrière-grand-mère a dû " fauter " dans sa jeunesse !
Je décidais de sortir prendre l'air, de grappiller encore quelques instants d'enfance non achevée. Je m'assis à l'angle des deux routes qui formaient le bout du jardin. Le village était petit et les ardoises des toits, mêlées aux pierres violettes de la région, s'accordaient à merveille aux ciels bleus et gris, souvent tourmentés par les vents venant de la mer. J'aimais regarder les mouvances et les couleurs de la nature, mais ce jour là je ne les voyais pas. J'étais toute à mon souci, à mon angoisse.

Le père de l'enfant connaissait ma situation. Du même âge que moi, nous faisions alors nos études au lycée de Coëtquidan. L'établissement jouxtait le camp militaire de Saint-Cyr et, quoique lycée d'état, nous y bénéficiions d'un régime quasiment semblable, dans l'absurdité de l'obéissance aveugle et des règles stupides. Nous le devions à la gestion du proviseur, le plus jeune de France à l'époque, que nous avions surnommé " Ronchon ".

Loïc et moi étions internes au lycée. Lui en Terminale scientifique, moi en Première littéraire. Je l'avais intercepté quelques semaines plus tôt, entre deux cours, pour lui faire part de mes doutes :
- C'est bien embêtant pour toi, avait-il répondu.
Devant ma panique grandissante, il avait suggéré un avortement, lui ne voulant pas d'enfant, c'était clair. Avorter ! La loi n'était pas passée alors et j'étais mineure. Bien sûr, tout le monde parlait des filières de l'Angleterre, un coup d'avion et hop, le problème était résolu. Tout le monde en parlait, certes, mais ce n'était que des paroles. Ou aurais-je trouvé l'argent nécessaire ? A qui m'adresser ? Comment expliquer à ma mère quelques jours d'absence ? Si j'avais été à Paris, peut-être cela aurait peut-être été réalisable, mais pas ici, au fond de la Bretagne. Même le médecin que j'étais allée voir m'en avait dissuadé.
Mais avant tout, quelque chose de profond, que je n'identifiais pas alors le refusait. Malgré ma détresse, ma peur de ma mère et de l'avenir, il y avait au fond de moi une petite lumière de bonheur, qu'il m'a fallu voiler très rapidement par la suite. Le vent de la morale, l'orage maternel avait réduit au minimum cette flamme. Je l'ai même cru éteinte, alors qu'elle ne faisait que couver pour mieux renaître de ses cendres. A dix-huit ans je n'avais pas le souffle d'indépendance et de volonté nécessaire pour assumer mon désir profond. Mes idées collaient souvent à celles de ma mère, décalquées en force à coups de poing éducatifs et autoritaristes.

Du bout de la route principale je vis arriver Yves. C'était mon copain, mon frère, mon arbre à griffes. Une solide amitié nous liait depuis mon arrivée en Bretagne. Nous avions parcouru ensemble à pied tous les sentiers et les bois d'alentour, à vélo les petites routes encore tranquilles. Il était mince, de taille moyenne, le teint coloré des gens de la région habitués au grand vent et aux intempéries de la Bretagne. C'était un grand timide et je prenais toujours plaisir à le provoquer, par mon langage un peu vert qui se voulait libéré, par mes manières de garçons qui me donnaient l'impression d'être sûre de moi. Son quasi-mutisme laissait place à mes bavardages incessants. Il me regardait toujours avec indulgence et bonté. Ce garçon-là ne me faisait pas peur, sa timidité, sa gentillesse et sa douceur étaient un gage de confiance. C'était un genre de frère du même âge que moi. Il avait cet avantage, pour l'adolescente gouailleuse et extravertie que j'étais alors, de m'écouter avec bienveillance. Je l'avais mis au courant de ma situation, et me faisais un point d'honneur à paraître insouciante et confiante en l'avenir.

- Salut ! Alors ça va ?
- Ben oui. Ca y est, je l'ai dit à ma mère.
Il ne m'interrogea pas, sachant que la suite viendrait toute seule. Son regard attendait.
- Elle a gueulé ! Ça va mal tu sais. Je ne sais pas ce que je vais faire. Elle veut voir les parents de Loïc. Ca m'étonnerait que ça arrange les choses, d'ailleurs, je ne sais même pas s'il leur a dit ce qui se passait.
Il est assis près de moi sur le talus, les coudes appuyés contre la pente. Il regarde au loin les sourcils un peu froncés.
- Peut-être que tu pourrais allez lui porter un petit mot ?
- Ouais, mais comment ? Ca fait loin.
- T'as qu'à prendre mon Solex.
Je fonce dans la maison, récupère un papier et un stylo, et écris : " J'ai mis ma mère au courant, elle va prendre contact avec tes parents. Je suis désolée, je ne pouvais pas faire autrement. Je t'embrasse Isabelle. "
Je remets le pli sans enveloppe à Yves, et le voilà parti sur mon Solex.
Je ne me préoccupe pas qu'il puisse lire le mot. Je n'ai guère de secret pour lui. Son calme me rassure.

J'attends. Mes idées se cognent aux limites de l'instant. Je voudrais pouvoir être heureuse de cette grossesse. Je m'imagine avec un bébé dans les bras, mon bébé. Pourtant, je n'ai jamais été attirée par les bébés. Les bébés, les enfants, c'est ce que m'en ont dit ma mère et ma grand-mère et c'est moi, petite.
Pour ma mère c'est : " A part, ton frère, qu'est-ce que j'ai pu pleurer quand je me savais enceinte, quelle horreur ! "
Quand elle voyait une femme enceinte dans la rue, elle prenait un air apitoyé : " La pauvre fille, elle ne sait pas ce qui l'attend, salauds de bonhommes, c'est dégoûtant !"
Souvent dans ses moments de colère, elle disait que nous lui gâchions la vie, et avec le recul, qu'elle n'aurait jamais dû avoir d'enfants, elle aurait pu être heureuse et refaire sa vie. Ces considérations maternelles étaient renforcées par celles de ma grand-mère, qui n'avait vécu que pour son magasin de nouveautés à Paris, sans cette saleté de maladie qui l'avait frappée à 40 ans. Les enfants l'avaient encombrée plus qu'autre chose. D'ailleurs, le second avait été élevé chez sa propre mère en Bretagne. Elle n'avait pas eu le temps de s'en occuper, ni de les aimer.

Quand des enfants, surtout petits, venaient à la maison, la famille déployait tout un arsenal de fadaises bêtifiantes dont je n'avais jamais été l'heureuse bénéficiaire et qui me rendaient jalouse. L'injustice ressentie me les faisait rejeter d'emblée, sans comprendre alors que ces pauvres enfants n'étaient que les victimes de l'incohérence du comportement de mon entourage.
Les autres enfants étaient dignes, eux, de l'attention affectueuse des adultes. Ils devenaient parfaits, beaux, intelligents, et leur moindre babillage bulleux avait des allures de poème. Je me sentais rejetée et préférais la solitude d'un massif d'aucubas à tout ce théâtre familial. Je n'existais vraiment, affectivement, que quand ma mère, bien disposée ou malheureuse, m'embrassait violemment : " C'est la plus petite, c'est la plus gentille, elle ne me quittera jamais, elle, c'est pas comme ces sales Julien (mon frère et ma soeur). " Généralement cette scène se déroulait lors des départs de mon frère et de ma soeur chez leur père. Leurs retours étaient remplis de sorties extraordinaires pour moi : restaurant, équitation, ramassage de myrtilles !
J'étais donc partagée entre l'image de " l'enfant-emmerdements " et ce que je sentais, ne reconnaissais pas alors. C'était vague, doux, chaud, comme du velours sentimental.

L'échappement du Solex toussote en haut du bourg. Yves descend du motocycle, le feu aux joues :
- Alors ? Tu l'as vu ?
- Oui, il était à la pêche.
Silence.
- Mais, qu'a-t-il dit ?
Yves fixe le bout de ses chaussures, gêné.
- Il a dit qu'il s'en foutait, et que ça ne le concernait pas.
Je sens la tristesse et le désarroi monter en moi.
- Ça ne le concerne pas ? !
Je ne l'ai pas fait toute seule ce bébé ! Je suis révoltée devant cette injustice.

Ça ne m'étonne pourtant pas tant que ça. Je me dis qu'il est lâche et que, sans vouloir ni de cet enfant ni de moi, il pourrait au moins m'aider moralement. J'ai quand même mal, au second degré. L'abandon par les hommes n'est pas une nouveauté pour moi, et celui là s'inscrit dans l'ordre des choses. La confiance et la soumission à ma mère vont se renforcer à partir de cet instant, plus fort que jamais. Je l'ai toujours entendu dire : " Si vous couchez avec les garçons, c'est fini, ils ne veulent plus de vous. Ils vous fichent enceintes et puis vous abandonnent. Mes permanences d'assistante sociale sont pleines d'idiotes qui se laissent avoir. Et après, elles sont bien avancées avec leur gros ventre ! Elles fichent leur vie en l'air pour deux minutes de plaisir, et le type, lui, n'en a plus rien à faire, il a eu ce qu'il voulait ! "
Elle nous parlait souvent de ces situations où les femmes étaient victimes des hommes systématiquement. La seule situation fiable, à ses yeux, était celle de femme mariée. Même si on n'aimait pas le mari, celui-ci devait sécurité, argent, et protection à sa famille. Schéma curieux pour une femme divorcée dans les années 50, élevant seule ses trois enfants, et qui mène une vie apparemment d'avant-garde pour l'époque, avec une certaine libéralité dans SES moeurs à elle. Elle a toujours fonctionné avec ses incohérences. Elle prêchait à ses filles une vie quasi-monacale, établissant des règles uniquement valables pour elle, projetant sur notre éducation une morale qu'elle avait bien du mal à appliquer à elle-même. Il était difficile pour la jeune fille que j'étais d'arriver à trouver un juste milieu à tout cela. J'étais en pleine adolescence, le moment difficile où les jeunes se cherchent, et l'incohérence de son éducation, les repères contradictoires qu'elle me donnait, ajoutaient à mon instabilité, à la difficulté de faire des choix en accord avec me désirs profonds.
" Les hommes sont tous des salauds ! disait-elle, sauf pépé Eugène (son père) qui a toujours été un bon mari et un bon père. Heureusement que je l'ai eu dans ma vie pour m'aider, je ne sais pas ce que je serais devenue s'il n'avait pas été là. Moi j'ai toujours écouté mes parents et je m'en suis toujours bien trouvée. Regardez ma vie : Julien, qui m'a laissée seule avec vous trois en emportant la voiture neuve que j'avais payée, qui me faisait repriser vos chaussons par mesure d'économie et qui payait des chemisiers en guipure à sa maîtresse. Après, il a eu Mathias. Ah ! Celui là, il nous volait les draps et couchait avec la bonne. C'est grâce à mon père qui l'a fichu à la porte que j'ai pu m'en débarrasser. Mathias m'avait dit qu'il était célibataire et éducateur aux Orphelins d'Auteuil, mais pépé Eugène a fait une enquête, il est allé chez lui en se faisant passer pour un inspecteur de police. En montrant sa carte d'Inspecteur des Postes, il a mis le doigt sur " des Postes " et là, il a trouvé une femme et cinq gosses. C'est pour eux qu'il volait chez nous. Il m'avait promis le mariage ! "
Puis au gré des époques, suivait les mésaventures qu'elle avait subit avec la gente masculine.
L'idée que je pouvais me faire des hommes en fut très altérée. En réalité, je n'avais pas d'idée précise de ce qu'ils pouvaient être. Je n'avais connu que deux hommes de près : mon frère, plus âgé de sept ans, que j'admirais benoîtement depuis ma petite enfance, et mon grand- père, qui n'a jamais remplacé mon père. Il était avant tout l'esclave mari de ma grand-mère et le père de ma mère. Il faisait " des choses de femme " : laver le sol, faire la cuisine, la vaisselle etc.…Sa seule activité spécifique était sa sieste.
A l'âge où les autres fillettes définissent leur féminité par rapport à leur père ou à un père de substitution, je n'avais aucun modèle, et cela m'a posé de sérieux problèmes par la suite. Un garçon était un autre moi-même, avec une seule différence très complémentaire : son sexe. Je cherchais dans mes relations avec eux à être reconnue, aimée. Cependant, je ne voulais pas me laisser dominer. L'incohérence des sources éducatives était à l'oeuvre : libre et soumise à la fois.

Yves me proposa une petite ballade, pour me changer les idées, disait-il. Il avait l'air bien triste.

L'après-midi, je préparais mes affaires pour la semaine d'internat. Ma mère me raccompagnerait au lycée en fin de journée. J'avais un peu escompté ne plus avoir à y retourner. J'étais malade physiquement. Outre les nausées fréquentes, mon esprit était cotonneux, impossible de fixer mon attention sur quelque activité intellectuelle que ce soit. La priorité, c'était mon ventre. Ma tête était remplie de mon problème, auquel venait s'ajouter le bac français, bref, un avenir qui ne se présentait pas sous les meilleurs augures. J'aurais bien du mal à me concentrer sur un programme scolaire.
Je n'ai jamais été une élève enthousiaste. Je me suis toujours ennuyée à l'école, du C.P à la Terminale. Je m'appliquais par goût à quelques matières comme le français, les sciences naturelles ou les langues, le dessin ou la musique, mais que ce soient les maths, la physique ou la chimie, je restais irrémédiablement " bouchée ". J'obtenais des notes correctes, parfois brillantes, sans efforts de travail véritable, dans mes matières de prédilection. Les autres laissaient un véritable abîme sur mes carnets de notes. Il me fallait souvent une accroche avec le professeur pour m'engager dans un travail plus sérieux. Les études étaient devenues un enjeu dans ma relation avec ma mère. Pour elle, faire des études était une preuve d'intelligence et elles devaient aboutir systématiquement sur une bonne situation. Elle se posait en exemple : " Moi j'ai eu mes deux bacs, c'est ce qui m'a permis d'avoir un bon métier et de pouvoir vous élever. " Mais ma tête d'enfant, si pleine de problèmes quant à mes origines, quant à l'incohérence de mon éducation et au désir permanent d'être aimée et acceptée, avait bien du mal à laisser rentrer un programme scolaire en plus. Le milieu scolaire ne faisait que répéter des schémas familiaux où je ressentais du rejet, un triage toujours en ma défaveur, se basant systématiquement sur ce que je faisais et non sur qui j'étais.
Qui étais-je ? J'étais loin de le savoir alors.
- Il te reste que deux semaines avant ton bac, tu vas le passer, moi j'aviserais pendant ce temps là.
Ma mère s'était un peu calmée depuis la veille. Dans son regard, il y avait toujours la colère, mais aussi une sorte lassitude.
La panique intérieure ne m'avait pas vraiment quittée.
Je retournais donc au lycée, dans cet univers quasi-carcéral qui m'avait toujours pesé lourdement. Les cours reprirent le lendemain matin. Mon esprit plus que jamais était absent. Je n'entendais rien, ne voyais rien et n'écoutais rien, sauf mon corps qui hurlait fort les transformations en cours. J'essayais d'apercevoir Loïc aux intercours, mais en vain. Il m'évitait. Lui aussi ne voulait pas écouter mes peurs, mes angoisses.
J'avais parlé des doutes que j'avais sur mon état à une ou deux copines. Elles essayèrent de me rassurer :
- C'n'est peut-être pas ça, et puis tu sais, un coup d'avion en Angleterre, ça doit pouvoir s'arranger. Et même sans ça, c'est le début, il paraît que quand on prend une grosse dose d'aspirine, ça fait avorter.

Parmi mes amies de lycée, beaucoup avaient des parents avec de bonnes situations, médecins, ingénieurs, patrons de tous poils ou gradés de l'armée. Ce n'était pas un choix délibéré de ma part, j'allais instinctivement vers un milieu social aisé, bien que ma mère nous répétât constamment que nous étions pauvres. Les adolescents comme les enfants ne font pas de racisme social. Déjà le lycée précédent, Marie Curie à Sceaux, m'avait initiée à un autre monde que le mien.
Ma mère nous avait donné une image de nous de pauvres dignes. Si nous ne roulions pas sur l'or, nous n'étions pas pauvres pour autant. L'image de la dignité consistait à ne rien demander à personne, surtout de l'argent, à être propres, " pas déchirés et pas tâchés ". Là encore, son attitude m'a toujours parue ambivalente : d'un coté, elle aurait aimé être riche et enviait ceux qui l'étaient, elle plaignait les pauvres qu'elle disait soulager, de l'autre, elle parlait des premiers avec une jalousie hargneuse et des seconds avec un mépris condescendant. Je n'avais pas du tout envie que l'on fut condescendant avec moi et je pense que c'est une raison pour laquelle je choisissais mes amies dans des couches sociales plus représentatives.
Cette image de pauvres dignes venait court-circuiter l'importance que ma mère se donnait à travers son travail. Elle semblait avoir un pouvoir sur une population inféodée à des problèmes qu'elle seule était en mesure de résoudre. C'était pour moi, enfant et adolescente, une sorte de Zorro de la DDASS, une superwoman du cas social, une Kasparov des échecs de l'humanité. Je l'admirais beaucoup et j'ai été bercée par les récits non nominatifs de toute la misère du monde. Point besoin de sorcières ou de princesse en détresse, nous avions les parents abuseurs, les femmes battues, les veuves dans la misère, les alcooliques, les viols, les infanticides. Ma mère était quelqu'un de très théâtral, ceci renforcé sans doute par les gènes méridionaux de son père. Tout prenait une dimension au centuple, dramatique ou hilarante, suivant le sujet. Ses colères et ses plaisirs aussi. Elle pouvait passer en une minute du rire à la colère la plus féroce. Cette toute-puissance était toujours légitimée par " C'est comme ça chez tout le monde ". Cet aspect d'elle-même me faisait peur au plus haut point et j'hésitais toujours à dire quoique ce soit de peur de déclencher un orage qui allait se répercuter à l'infini de notre vie commune. Elle réutilisait systématiquement des faits passés ou anciens, souvent transformés à son avantage, afin d'étayer une accusation ou un jugement qu'elle portait.
Il n'est pas difficile d'avoir raison par la peur ou la violence, contre un enfant ou une personne faible. Elle avait affirmé cette toute puissance dans son travail et y croyait elle-même profondément. Mais qu'une personne un peu en vue, d'un rang social supérieur survint, elle courbait l'échine, déployant un arsenal de courbettes et d'affabilités emmiellées.
Je n'avais pas compris alors combien elle avait peur des autres.

Plusieurs fois dans la semaine, je me réfugiais à l'infirmerie, prétextant des crises de foie que mes nausées ne démentiraient pas. J'évitais ainsi les cours et pouvais réfléchir à ma situation. Devant la répétition de mes apparitions à l'infirmerie, l'infirmière scolaire me demanda si je voulais qu'on appelle ma mère afin que je rentre chez moi.
- Surtout pas, ce n'est rien, ça va passer. D'ailleurs ma mère travaille, elle ne pourra pas venir.

Réfléchir à ma situation. Le problème était là et je n'y arrivais pas. La conscience d'une faute grave, prenait le pas sur le reste. J'étais coupable. Coupable de n'avoir pas suivi les conseils de ma mère, coupable d'avoir eu des envies pas de mon âge, coupable d'être qui j'étais et d'avoir voulu exister.
Avant ma grossesse, je ne me sentais déjà pas grand chose, maintenant je ne me sentais plus rien.
- Et ton frère, oui, ton frère qui vient de se marier avec une famille respectable, comment je vais lui annoncer ÇA, hein ! ? Tu y as pensé, à lui ? Il va être furieux ! Ca va faire bien, une fille mère dans la famille ! Et Hélène, qui est institutrice, tu y as pensé ? Tu vas lui gâcher sa carrière. Tu ne penses qu'à toi ! Tu me feras toujours honte !

L'avantage du lycée était que je n'avais plus la pression directe de ma mère. J'aurais aimé parler de mon problème avec quelqu'un, avoir un autre avis, mais qui ? Les copines étaient gentilles mais je me rendais bien compte qu'elles étaient aussi ignorantes que moi de la vie. Un adulte ? Aucun ne m'inspirait confiance, je leur appliquais globalement les traits de ma mère. Et puis, si je le disais, ça ferait une traînée de poudre qui reviendrait inévitablement allumer la honte et la colère maternelle.
Devant les autres, je faisais bonne figure, jouais les malades pour me garantir une certaine solitude.

Les dortoirs, aménagés par boxes de six lits ouverts sur un couloir central, ne permettaient guère d'intimité. J'étais enceinte de deux mois, je me voyais déjà énorme. Tous les matins sous la douche, je scrutais mon ventre. Le moindre excès de nourriture qui me faisait mal fermer mon jeans m'affolait. Ma poitrine avait grossi et me faisait mal, les aréoles noircissaient. J'avais la mine pâle et défaite. L'angoisse et le changement hormonal s'alliaient pour m'enlaidir un peu plus. Depuis toujours, je ne me sentais pas jolie.
Pourtant, à dix-huit ans, j'étais très jolie, mais je ne le savais pas. La belle, c'était ma sœur Hélène qui avait les yeux bleus de son père, les cheveux clairs, les lèvres fines, le teint très clair. Pas moi. Je ressemble plus à ma mère, me disait-on, mais je n'en suis pas bien sûre. J'avais le visage ovale et plein, les yeux rieurs en amandes, bruns, et les cheveux très longs châtains roux, une bouche aux lèvres charnues. Je ne ressemble pas aux autres, " aux Julien " comme disait ma mère.

Tant bien que mal, je terminais cette semaine. La gaieté des autres me gênait. Je sentais devant moi comme un gouffre s'ouvrir, je pressentais que jamais je ne pourrais faire partie du clan des adolescents maintenant. J'étais passée directement dans la cour des grands.

Je pensais à l'année qui suivrait. Où serais-je ? Qui serais-je ? Et le bébé ? J'avais beaucoup de mal à réaliser que je portais un bébé. Ça ne représentait pour l'instant que le souci du moment. Je ne ressentais pas consciemment le lien qui nous unissait. J'avais conçu un bébé dans mon ventre, oui, comme ma mère et ma grand-mère l'avaient fait, mais là aussi je percevais un décalage entre nous, femmes de la même lignée. Ma mère pleurait quand elle était enceinte, et bien moi aussi je pleurais, je pleurais dès que les lumières du dortoir s'éteignaient, en étouffant le plus possible mes sanglots pour ne pas alarmer mes camarades. Je n'avais pas envie qu'on vienne me demander ce que j'avais, j'aurais été capable de le dire. Je ne devais pas le dire, ma mère me l'avait bien recommandé. " Si ça venait à se savoir ! "
J'avais perdu mon envie de rire, ma gaieté triomphante, mon insouciance gouailleuse. Je ne faisais même plus l'imbécile pendant les cours. Je suppose que les profs prirent ça comme un revirement de dernière minute, une prise de conscience in extremis de l'importance du bac A. S'ils avaient pu savoir combien j'étais loin de tout cela, combien il m'importait peu de l'avoir ou non. Les cours, les textes que j'affectionnais en Français pourtant, plus rien n'avait de goût, la vie elle-même n'avait plus de couleurs. Je souffrais irrémédiablement d'une agusie de la vie.


Chapitre 5

La foule des lycéens pressés de retrouver la liberté, s'égaie sur les grandes marches qui mènent à la route, où les parents, sagement cloîtrés dans leur voiture, attendent. Embrassades, mouvements désordonnés, ils jettent pêle-mêle leur sac de la semaine, leurs livres, les raquettes de tennis dans le coffre des voitures. Ils vont vers la félicité d'un week-end, qui studieux, qui libératoire d'une semaine à la promiscuité pesante. Petites Sixièmes, grandes Terminales, filles et garçons, tous sont mêlés dans cette sortie vers la liberté. " Ronchon " les mains au dos, domine la scène d'un œil sévère. Il scrute cette volée de " résultats " au bac, de passage dans la classe supérieure, il a un quota à tenir. Il veut faire de son établissement un établissement modèle. Certains directeurs ont la même ambition avec leur prison. Il a fait une prison estudiantine à coup sûr. Il a trié les élèves par sexes, par classes, par capacités, par résultats, et par capacités de soumission. Viennent en premier les garçons, puis les Terminales et les Troisièmes, les très bons élèves, et les très obéissants. Je ne suis nulle part dans son classement, ou plutôt si, je représente le pire. Nous nous vouons une haine réciproque. Plusieurs fois, il m'a fait des remontrances quant à mon travail, à ma tenue vestimentaire ou à mon attitude générale.
L'internat a compté comme la pire des choses dans notre arrivée en Bretagne. Je n'ai jamais supporté l'enfermement sous aucune de ses formes. Je quittais la semi-liberté de ma vie familiale pour une surveillance de tous les instants. La vie d'interne ne laissait aucune place au plus petit moment d'intimité et même, quand les lumières du soir s'éteignaient, une surveillante passait dans les travées des dortoirs pour s'assurer que tout le monde dormait. Nous rusions toutefois, attendant longtemps, avant de nous relever silencieusement, et nous volions des moments extatiques dans la chausserie ou les douches. Nos rigolades d'adolescentes se faisaient à rire retenu, c'était des chuchotements de joie, des lâchés d'hilarité quasi-hystérique mais silencieuses, qui devaient compenser la dureté d'une discipline nous écrasant tout au long de la journée.
Cette pression trop forte pour moi s'évacuait souvent en cours, j'aimais faire rire les copains, faire le pitre, amuser la galerie. Je me donnais des airs désinvoltes de fille blasée, qui cachaient tellement bien mes incertitudes d'alors et agaçaient prodigieusement les professeurs. " Elle est très mûre pour son âge " ai-je entendu tout au long de ma scolarité. Je n'étais ni mûre, ni mature. Je me dissimulais derrière ce rôle, pour cacher mon désarroi, ma peur irrépressible de la vie. Je ne savais pas qui j'étais et me raccrochais surtout aux définitions que les autres me donnaient de moi.

La petite Simca 1000 blanche de ma mère est là, garée le long de la route. Comment va être l'accueil ? Mon ventre se serre. Que va-t-elle décider pour moi ?
Je rentre dans la voiture et m'installe près d'elle. Elle me regarde à peine et démarre. Son regard est attentif à la route, sa colère s'est adoucie un peu et laisse place à une expression très soucieuse. Il y a de la douleur aussi, je m'en sens d'autant plus coupable. Oui, je suis bien l' " Isabelle Turelure " de mon enfance, l'impossible gamine qui fait n'importe quoi et surtout des bêtises, l'incontrôlable. J'ai l'impression que son jugement a rejoint celui de ma grand-mère. Elles ne font plus qu'un dans l'image qu'elles me renvoient de moi. Je me sens si petite, si malheureuse, si penaude d'avoir voulu exister, d'avoir osé faire quelque chose d'interdit.

Nous arrivons à la maison. Ma soeur ne viendra pas pour le week-end. Elle a préféré rester à S., où elle est institutrice de maternelle. Je vais donc être en tête-à-tête avec ma mère.
Il ne reste qu'une semaine avant le bac. Et puis après ? Ce vide-là me fait peur. Je sais qu'il sera comblé par une décision ou une autre.

Je défais mes affaires de la semaine et me rue dans la cuisine. J'ai faim. En temps habituel et vu mon âge, j'ai souvent faim, mais dans mon état, c'est irrépressible. Je mange surtout pour éponger mes nausées, qui sont fréquentes et soudaines, et comme ma méthode est efficace, je mange. Je commence à être boudinée dans mes jeans, que nous portions alors très moulants. J'ai la sensation constante que ça se voit. J'ai envie que ça se voit, mais pas ici en Bretagne. Je rejette bien vite cette idée comme si elle me brûlait. Je dois être malheureuse et repentante, je suis une sale fille, en aucun cas je ne puis me réjouir du mal que je fais à ma mère.

- Ne mange pas comme ça, nous allons déjeuner dans cinq minutes.
Ma mère semble lasse, aucun sourire, au contraire, sa bouche est amère et ses mots cinglent mes oreilles comme des gifles. Ses regards sont appuyés et lourds de rancune contenue. Je me sens si coupable à son égard. Ses mots sonnent à mes oreilles comme un glas à mes envies profondes. Je m'en veux tellement de n'avoir pas écouté, force est de constater que tout ce qu'elle avait prédit se réalise : les hommes sont des êtres uniquement préoccupés de sexe, puis, quand ils ont eu ce qu'ils voulaient, ils vous abandonnent.
Je me sens si coupable d'avoir trahi son amour, elle qui dit nous avoir tout donné, tout sacrifié.

Et moi, que cherchais-je dans cette aventure amoureuse ? Non, je n'aimais pas Loïc, même physiquement il ne me plaisait pas. Il faut dire que même jeune, il était plus près de Woody Allen que de Richard Gere, mais il était calme et sur ce point, il me rappelait mon premier amour, Bob.
Celui là, je n'arrivais pas à l'oublier. Notre idylle ne s'était pas arrêtée à la soirée catastrophe de notre première rencontre. Avant de déménager définitivement en Bretagne, nous nous étions revus à Paris, chez lui, avec mon cousin Gérald comme chaperon.
Bob vivait seul dans un petit pavillon au fond du jardin de ses parents. Cela m'impressionnait. Pour moi son indépendance lui donnait un statut d'homme à part entière. Il était alors à l'armée et travaillait dans des laboratoires, rentrait chez lui tous les jours, et passait le reste de son temps à faire de la varappe. Il était silencieux, mystérieux à mes yeux d'adolescente. Je le trouvais tellement beau avec ses yeux en amandes, son teint très mat, ses lèvres pleines et ses pommettes hautes qui lui donnaient un air exotique. Il représentait le prince charmant, parce que son silence et son mystère laissaient place à toutes mes rêveries de jeune fille. Je n'avais aucun repère masculin, je n'étais pas définie comme femme, et je pouvais donc décalquer sur lui tout ce que j'attendais d'un homme. Et puis il était plus âgé que moi de sept ans, c'était rassurant.
Les adolescents de mon âge ne m'intéressaient pas sentimentalement. Je les sentais aussi instables que moi, maladroits, empressés et imprévoyants. J'y faisais mes griffes de jeune chatte langoureuse, m'amusais des réactions que je provoquais, faisais mes armes de séductrice, mais en aucun cas je n'eus pu établir un sentiment d'amour tel que je l'entendais alors. Je n'étais pas réellement une séductrice, sans doute avais-je le charme infernal de l'adolescence, mais je ne minaudais pas, ne faisais aucune manoeuvre féminine, bien au contraire, j'usais d'un langage de charretier, me donnais des airs aguerris et masculins, n'hésitant pas à provoquer physiquement un garçon. Je ressentais un plaisir inouï à leur plaquer les épaules au sol, j'aimais les dominer, les contrôler. Depuis mon enfance, j'avais développé en moi un coté masculin. Cela me permettait de cacher mes faiblesses et de combler ce vide intérieur quant au comportement spécifiquement féminin de séductrice.


Chapitre 6

Septembre 1969

Bob, c'était différent. Nous avions profités de la voiture de son copain Lucien, qui continuait son aventure amoureuse avec ma sœur, pour passer notre dernier week-end Parisien à Fontainebleau.

La forêt de Fontainebleau est pour moi la plus belle de France. Outre le fait qu'elle fut témoin de mes premières amours, il y règne une atmosphère spéciale ; il s'y mêle des odeurs de pins et de sable chaud, de bouleaux et de chênes, donnant une mixture olfactive qui fait passer d'un sud lointain au plus profond de nos forêts du Nord en un clin d'œil. Cette forêt est belle dans tous ses états, du printemps à l'hiver, sur fond de jacinthes sauvages ou de neige, dans la flamboyance de l'automne ou le cagnât de l'été.
On peut y faire à loisir de l'escalade ou de la marche, du farniente. Chaque détour de sentier offre un nouveau paysage, elle se renouvelle à l'infini de vos promenades, sans jamais vous lasser.

Jamais la fin d'été n'avait été si belle. Lucien et Hélène partirent de leur côté. Nous nous étions donnés rendez-vous à 17 heures pour le retour. Je me retrouvais donc seul avec LUI. J'espérais violemment qu'il s'intéresserait à moi. Je ne savais quelle contenance avoir. D'une part, me sentant laide et idiote, j'avais peu d'espoir, et puis je ne lui avais pas dit mon âge, d'autre part, il y avait cette pulsion amoureuse qui me poussait à être entreprenante. Comment un homme de vingt ans pouvait-il s'intéresser à une gamine comme moi ? Si au moins j'avais été jolie, comme ma sœur. Et puis, à son âge, me disais-je, il devait attendre d'une fille autre chose qu'un petit flirt. C'était un homme.
Pourtant un élan amoureux très violent, que je réprimais au mieux, me poussait vers lui. Des sentiments contradictoires se mêlaient dans ma tête : j'avais envie qu'il me prenne dans ses bras pour m'embrasser, un baiser à la Scarlet O'hara, mais j'étais complètement terrorisée à l'idée que ça pouvait entraîner une autre demande de sa part, à laquelle je ne pourrais répondre.
Je laissais faire. Il varappa une partie de l'après midi. J'admirais sa musculature souple de félin, ses gestes précis et puissants qui le propulsaient au sommet des rochers dans une apparente aisance. Il ne m'adressa pas la parole au cours de ses efforts, et n'eut aucun geste qui pu m'encourager à penser que quelque chose put exister entre nous. Son comportement venait renforcer mon idée que j'étais laide et inintéressante pour un homme.
Fatigué par la chaleur et l'effort, il s'étendit au sommet d'un rocher plat. Je vins l'y rejoindre et m'allongeais à ses cotés, respectant une distance approuvée par la morale. Je me disais que là, peut-être, si je lui plaisais, il aurait la velléité de me prendre la main ou de m'embrasser. Je l'espérais très fort, comme quand on prie dans les moments désespérés et qu'on n'est pas croyant. Ces prières-là sont les plus fortes.
Mais non, rien, quelques mots à peine échangés. J'en conclus donc que je ne lui plaisais pas, je me traitais d'idiote d'avoir pu penser le contraire. Je ravalais mon dépit et ma tristesse. J'avais tellement envie qu'un homme m'aimât, c'eût été une sensation inédite pour moi, une grande première, mêlant mes premiers émois de jeune fille à l'acceptation d'un homme. Je m'en voulais de n'être pas plus entreprenante, et je me rendais compte combien je ne savais pas séduire. J'attribuais alors ce fait à ma jeunesse, plutôt qu'à une absence d'entraînement avec un père.
Du coin de l'oeil, je le scrutais, le détaillait, le trouvais irrémédiablement à mon goût, et ressentais le désespoir décevant que l'on a devant une vitrine pour une toilette trop chère. Je me contentais d'admirer, refoulant une frustration profonde, me crucifiant intérieurement de ce que je croyais être.

Le soleil était déjà bas quand nous décidâmes de rejoindre la voiture. Nous marchions côte à côte sur le chemin blanc. Nous échangions des propos anodins, et chaque mot que je disais me mortifiait. Ils me semblaient vides, je me sentais stupide. La voiture était en vue quand nos mains se frôlèrent. Il prit ma main dans la sienne. Ma poitrine allait éclater. J'évitais son regard, tellement j'avais peur que cette minute cristalline ne se brisa.
Hélène et Lucien arrivaient par un autre chemin, tendrement enlacés. Je les enviais.
La petite Fiat 850 était une trois portes. Nous nous glissâmes de concert à l'arrière, avec un ensemble si parfait que nous fûmes projetés l'un contre l'autre, l'un dans les bras de l'autre. Il m'enlaça enfin et m'embrassa.

Le retour vers Paris fut des plus tendres, et je portais ce jour-là une dévotion quasi-amoureuse aux embouteillages. J'étais fière de l'avoir capté, heureuse qu'il me vît enfin. Tout soudain, j'existais autrement que comme une gamine, autrement que comme la fille de ma mère, autrement que comme la lycéenne indisciplinée. Un homme m'avait vu !

Le doute arriva très vite. La victoire de la conquête fit place au doute de ses intentions. Les mots de ma mère revenaient en moi : " Attention les filles, les garçons de cet âge n'en ont rien à fiche que vous soyez intelligentes ou non, ce n'est pas ça qui les intéressent, ils jettent leur gourme, ils font leurs expériences, si vous couchez avec vous passerez pour des putains, et puis voilà. Regardez votre frère, il en a ramené des filles à la maison, il a couché avec, et puis après hop ! Il n'en voulait plus quand il les avait eues. "
Effectivement les nombreuses conquêtes de mon frère, qui était un fort beau garçon, avaient défilé à la maison.
Il y en avait eu de toutes sortes, des blondes, des brunes, des rousses, jusqu'au moment où il avait trouvé celle qui allait devenir sa femme. Il s'était marié jeune, l'année de ma rencontre avec Bob.

J'avais cette même peur de n'être qu'une passade pour lui, je voulais être aussi importante qu'il l'était pour moi. Je n'avais aucun moyen de m'en assurer, n'ayant aucune expérience, mais cela générait une angoisse certaine. La peur de l'inconnu ? Sans doute, et cette situation était un gouffre. Et puis, qu'allait-il se passer maintenant ? Je déménageais en Bretagne la semaine suivante. Qu'avais-je à espérer ? Il serait forcément sollicité par des femmes de son âge, et m'oublierait vite. D'ailleurs j'étais persuadée que s'il connaissait mon âge, il s'enfuirait. Physiquement, je paraissais deux ou trois ans de plus que mon âge. Combien de temps pourrais-je faire illusion ?

La transhumance vers la Bretagne se fit donc, m'éloignant de cet homme que je désirais. Et puis mon esprit tout plein de lui fut occupé par la nouvelle vie qui s'offrait à moi. Ma sœur et moi devions de toute façon sacrifier à l'internat. Il avait été question de Rennes, mais tous les établissements publics étaient complets et ma mère dû se rabattre sur le lycée de Coëtquidan, situé à vingt-cinq kilomètres de Bredel. Il n'y avait pas à l'époque de services de cars efficaces, et le trajet nous aurait obligé à des horaires trop matinaux pour assurer la pérennité de nos études. Il fallait donc se résoudre à l'internat. Beaucoup de jeunes y étaient soumis alors pour les mêmes raisons. Il y avait peu d'établissement en campagne, et l'éloignement des villages les y obligeait. Moi qui à Paris voyais poindre un semblant de liberté à l'aube de mes seize ans, je reçu cette nouvelle situation comme extrêmement frustrante. Je rentrais alors en Troisième, tout aussi peu motivée par les études qu'auparavant, devant intégrer une discipline incompatible avec les élans de liberté que tout adolescent sent poindre à cette époque de sa vie.
Le plus pénible était la promiscuité imposée. Je n'avais jamais eu de chambre à moi véritablement. Petite, je dormais dans la chambre de ma mère, puis lors de notre déménagement à Chevilly-Larue, je partageais la chambre avec ma soeur. J'avais bénéficié de celle de mon frère durant un mois seulement, après son départ de la maison.

A l'internat, je partageais l'espace avec soixante autres personnes au moins. Nous bénéficiions d'un lit, d'une table de nuit, et d'une petite armoire penderie qui nous permettait d'accrocher quelques vêtements. Tout était ouvert à tous vents, présenté au regard des autres, et la pudeur n'était pas de mise. L'ensemble des installations était moderne et propre. Chausserie, douches, lavabos, rien ne manquait à notre confort, sauf l'intimité. La première semaine fut très difficile. Je souffrais de claustrophobie. Me soumettre à la discipline, renier mon désir de solitude, mon besoin d'indépendance à peine né, tout me rendait cette vie d'interne insupportable.
Ma seule expérience de vie commune avait été lors d'un séjour en colonie de vacances, j'avais sept ans. Pour moi, ça avait été l'horreur, j'avais été malade, une angine, j'étais revenue couverte de poux, et avait perdu toutes mes affaires. J'avais fait un baluchon que je portais comme les sans-abri qui errent de ville en ville.
L'atmosphère du lycée m'était irrespirable. Je sympathisais toutefois avec plusieurs autres pensionnaires et la présence de ma soeur en Terminale me rassurait, quoiqu'elle s'occupât peu de moi, toute à la folie de ses dix-huit ans et à l'échéance proche de la liberté et de la vie après le bac.

Le courrier était distribué au réfectoire à l'heure de midi. Les surveillants avaient bien du mérite à hurler les noms par-dessus les voix, les bruits de fourchettes, d'assiettes, qui emplissaient les locaux. Le 20 septembre, on hurla mon nom. J'étais surprise. Une lettre ! Je ne connaissais pas l'écriture, mais le tampon sur le timbre me donna une indication de rêve : Val-de-Marne ! Mon cœur battait à tout rompre, c'était une lettre de LUI. Je serrai le pli dans ma poche. Il ne m'avait pas oublié. L'odeur de la sauce tomate, mêlée à celle des désinfectants de collectivité, les remugles saumâtres de la betterave n'avaient pas la grandeur nécessaire pour une lecture aussi importante.

J'attendis donc la fin du repas et allais m'asseoir en haut des marches de la petite cour qui desservait les internats. Je décachetais fébrilement l'enveloppe. La lettre commençait par un poème :
" Que ne puis-je porter sur le char de l'aurore ?
Vague objet de mes voeux m'élancer jusqu'à toi Sur la terre d'exil pourquoi restai-je encore Il n'est rien de commun entre la terre et moi "

Puis suivait l'expression de son trouble amoureux, étayé de poèmes :
" Car elle me comprend, et mon coeur transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème
Pour elle seule hélas, et les moiteurs de mon front blême
Elle seule sait les rafraîchir en pleurant.
Je ne saurai te dire ce qui m'a attaché à toi de cette façon, peut-être parce que tu es très différente de celles que j'ai connues et qui n'avaient pour moi aucune personnalité. "

Ma compréhension vacillait, moi qui me croyais idiote, qui me sentais si peu sûre de moi dans tous les domaines, voilà que l'homme que j'espérais si fort faisait cas de la toute petite chose insignifiante que je croyais être. Il concluait par :
" Plongé dans ce bonheur suprême
De dire encore et toujours
En dépit des mornes retours
Que je vous aime, que je t'aime. "

Ce fut la première émotion positive forte de ma vie consciente. Je sentais les larmes rouler sur mes joues, des sanglots serrer ma gorge. J'éprouvais un bonheur reconnaissant à l'égard de cet homme, le premier qui me témoigna de l'amour.

Ce fut ce jour où je sentis une petite lueur s'allumer au fond de moi, qui me fit voir que je pouvais être quelqu'un, surtout quelqu'un d'autre. IL devenait mon miroir magique, où je pouvais me trouver belle et désirable, quoique à cet instant précis je lui trouvais surtout du courage et de l'inconscience à m'aimer. J'avais l'impression de ne pas le mériter. Je l'avais tellement appelé, sans oser espérer, que sa lettre me fit l'effet d'une île paradisiaque pour un naufragé affamé. Je relus la lettre et chaque fois le débit de mes larmes augmentait, ce qui fini par alerter mes camarades. Compatissantes, elles vinrent s'enquérir de la catastrophe qui me faisait ainsi verser tant de larmes.
- Rien, rien ce n'est rien, c'est une bonne nouvelle, mais tellement bonne que ça me fait pleurer.
Je gardais mon bonheur pour moi. Bien au chaud. Cette journée-là fut sans doute une de celles où je fus le plus absente des cours. C'était la première fois où la vie répondait à ma demande.


Chapitre 7

Juin 1972

Il faisait chaud pour un milieu juin. La chaleur exacerbe mes malaises. Nous déjeunons avec ma mère, et malgré ma fringale, les bouchées passent difficilement par ma gorge nouée. Tout mon ventre est serré. Ma mère a l'air morose, mais les insultes ont cessées pour l'instant. Le repas terminé, je file dehors. Ce sont les seuls moments où je peux être seule. La même question me revient sans cesse à l'esprit : " que vais-je devenir ? "
Et le bébé ? Je n'ai pas encore la conscience de la grossesse. Je sais que je suis enceinte, que c'est un problème, mais rien pour l'instant ne me relie au bébé lui-même. Je laisse aller mon imagination, m'envisage mariée avec le père, jouant les bobonnes torcheuses, ménagères, bonne épouse, et je ne m'y vois pas du tout. Je m'imagine seule avec mon bébé, là je m'y vois mieux, mais comment le nourrirais-je, qui s'en occupera si je dois aller travailler, et puis quel travail vais-je trouver sans même le bac ?

Mais d'autres images s'imposent à moi, d'autres sensations me reviennent : j'avais onze ans et j'étais dans une de ces familles d'accueil où ma mère me laissait durant un des mois de vacances. Cette famille-ci était bien et je jouais avec une fillette du même âge que moi, Catherine. Enfant, je n'ai jamais été attirée par les poupées. Je préférais les jeux de garçons, les batailles, les indiens et les cow-boys, où je refusais systématiquement les rôles féminins, je devais être un chef indien de préférence. Les poupées, c'était bon pour ma soeur, qui les dorlotait, les chouchoutait, aimait et savait jouer les petites mamans. Moi pas. Pourtant, cette année-là, j'avais accepté de jouer avec Catherine. Nous trimballions les poupées sur les vélos, provoquant des séquelles qui auraient pu coûter la vie à nos poupées si elles avaient été vivantes.
Cette fois-là, je m'étais réfugiée dans l'abri des chèvres. Sans doute devais-je être poursuivie par quelques dangereux personnages. J'étais assise dans la paille, guettant le moindre bruit annonciateur d'un danger. Je tenais ma poupée dans mes bras, et tout à coup je ressentis une émotion profonde et violente à l'égard de ladite poupée. C'était chaud et doux, il y avait un grand amour, un grand besoin de protection, c'était un élan voluptueux où la tendresse et l'inquiétude se mêlaient. Je la serrais contre moi et l'embrassais frénétiquement. Je m'arrêtais net, surprise de ma réaction, confuse et honteuse de mon élan, et revins à la réalité du jeu.

Cette sensation confuse de protection et d'amour pointait au fond de mon esprit en ce moment même, là, assise sur le talus. De la même manière que la première fois, je la rejetais, à la différence que ce sentiment s'appuyait sur la réalité de mon état. La "°poupée°" restait là, accrochée à mon amour nécessaire, bien vivante au fond de mon ventre. J'oscillais entre ce doux sentiment et la volonté de ma mère, la conscience du péché, de la faute. La culpabilité fut la plus forte.
Ce qui venait de moi était forcément faux et mauvais, et engendrait le mépris, la colère, le rejet des gens dont je voulais obtenir l'amour. Toute mon éducation, tout mon dressage avait finalisé cette contre-vérité. Reconnaître mes propres sentiments, mes propres envies m'étaient formellement interdit. Tout devenait une faute au regard des adultes. Que je revins souillée de terre parce que j'avais joué, j'étais la sale qui donnait trop de travail ; mes bavardages devenaient saoulants ; mes essais au piano, du bruit ; mes découpages, mes jeux devenaient du désordre intolérable, mes peines de la comédie. On me renvoyait à une obéissance aveugle, à la soumission et, là, je pouvais entendre " tu es une gentille Isabelle " qui me comblait d'aise et de confusion.
Le problème était qu'il fallait que je lâche la vapeur de temps en temps et pour ce faire, je m'isolais pour être moi-même. Je chantais à en hurler, je dérobais les ciseaux pour couper tout ce que je trouvais, voire les rideaux, des couteaux, des outils, tout ce qui était interdit et je m'éclipsais le plus longtemps possible de la maison. Chaque fois, outre le plaisir immense que j'avais à vivre, il s'ensuivait une période de culpabilité qui venait gâcher mon plaisir. J'avais bravé l'interdit.
Quand mes tentatives de vivre étaient révélées au gré des petits dégâts que la bonne découvrait, il s'ensuivait de très grosses punitions, des fessées, et surtout la sacro-sainte menace qu'on allait le dire à ma mère le soir quand elle rentrerait. Je troquais parfois leur dénonciation contre une conduite exemplaire pour le reste de la journée, ou contre un service, comme cirer la table de la salle à manger, ranger le placard de la cuisine où je dérobais les câpres et les cornichons.
Je craignais les colères de ma mère. Elles étaient soudaines et violentes comme un orage d'été. Tout et n'importe quoi pouvaient les déclencher. Elles étaient d'autant plus terribles pour moi que je n'en comprenais pas forcément l'origine, mais que j'en subissais souvent les retombées. Et là, quand je me sentais rejetée par ma mère, c'était l'enfer.

Tout fait bloc dans ma tête, j'arrête de penser. Je voudrais continuer à être l'adolescente de dix-huit ans que j'ai le droit d'être.

L'après midi s'étire. Mon copain Yves arrive.
- Alors, on fait quoi cet après-midi ?
J'ai envie de marcher, de faire n'importe quoi mais de n'être plus là, à la maison.
Nous discutons de choses et d'autres, et puis nous partons à vélo dans la campagne sous le soleil lourd de juin. La campagne est magnifique à cette époque, les fossés et les champs débordent de couleurs : du rose pastel au violet foncé des digitales, ces couleurs aux teintes chaudes, ont pris la place des jaunes, genêts, coucous, ajoncs des mois précédents. Juin est la période des roses, des mauves, des violets. Les quelques retardataires jaunes de mai se mélangent harmonieusement avec leurs remplaçants de juin. Chaque saison a ses couleurs, et la nature ne fait pas de faute de goût. J'ai toujours eu ce regard des couleurs et des formes, et je le dois à ma mère. Elle attirait notre regard d'enfant sur l'harmonie des choses et des teintes.
Toutes ces beautés, sans me consoler vraiment, me font oublier mon problème pour le temps de la promenade. Yves fait des efforts louables pour me distraire. Nous contournons le petit bourg de Bredel, filons vers la nationale, coupons par des chemins de traverse, encadrés par les talus ombrageux et rafraîchissants encore épargnés par le remembrement qui approche à grand pas et qui détruira le bocage si mystérieux, et surtout si utile, au bénéfice de larges champs sans mystère, piqués de maïs dégringolant sur les bassins versants aux premières pluies d'automne.

" Et si on s'arrêtait à la ferme de Philo ? "
Yves n'a pas l'air très chaud.
C'est la ferme où j'ai pu donner libre cours à mes pulsions de Parisienne durant toutes les années où nous venions en vacances à Bredel. J'y ai appris à traire les vaches, piquer les "°lisettes" (plans de betteraves), ramasser les foins. C'était mon grand bonheur d'enfant et de jeune fille. J'adorais aller chercher les vaches le soir, pour la traite en compagnie de Philo : " Ho ! "Tcho ! "Tcho ! Mabichen tcho ! " lançait-elle à l'orée du pré. Aussitôt le troupeau rappliquait au galop.
Je trouvais ça magique. J'oubliais souvent l'heure, car les pendules de la ferme indiquaient ce que nous appelons l'heure d'hiver, et distraite, j'arrivais souvent en retard à la maison. Parfois, je montais à cru les énormes chevaux de trait qui travaillaient encore, malgré l'existence des tracteurs, comme un défi au temps. Mes étonnements, mes engouements de parisienne faisaient rire Philo et Pierrot, son frère. Cette ferme, c'était mon enclave à moi. Les choses y étaient simples, l'accueil sincère. J'y travaillais avec entrain, payée d'une bolée de cidre qui m'enivrait, mais dont je raffolais, ou de fruits du jardin. Je m'y sentais libre et heureuse.

Pour Yves, le monde rural était son quotidien, et si nous fîmes quelques fois les foins dans d'autres fermes, ce jour là il n'était pas décidé à y replonger.
- On peut remonter par chez moi, si tu veux, il y a plein de fraises dans le jardin de mon père.
Pourquoi pas. Je me sentais un peu fatiguée, et une petite pose serait la bienvenue. Le carré de fraises était des plus accueillants. Je fondis dessus comme une volée de moineaux sur du millet. Je m'en gavais jusqu'à saturation.
Au-delà même, car dès mon retour à la maison je fus malade. La dure réalité de mon état s'imposa à moi de nouveau, et je fus dégoûtée à jamais des fraises.

Ma mère lève les yeux au ciel, crispe sa bouche d'un air répulsif.
- J'ai téléphoné aux parents de Loïc. Nous avons rendez-vous, ils nous invitent même à déjeuner. Ça a l'air de gens corrects. Si ça pouvait s'arranger, ce serait bien. La maman est très croyante, c'est une bonne chose, peut-être aura-t-elle pitié de notre situation. Si vous pouviez vous marier, le problème serait réglé, ça serait le mieux. Enfin, on verra bien. Mon Dieu, qu'est-ce que j'ai bien pu faire pour avoir tant d'emmerdements dans ma vie, me faire ça à moi, tu me les auras toutes faites !
Une bouffée d'angoisse m'oppresse. Apparaître devant d'autres adultes qui s'impliquent dans l'affaire, devant les parents de l'autre. J'avais presque oublié que, comme moi, Loïc était mineur. Il représentait pour moi l'autre côté du problème, mais lui seul. A nouveau j'allais être jugée, jaugée par des étrangers qui allaient eux aussi décider pour moi. Je savais quelle allait être la réponse, puisque Loïc me l'avait donnée plusieurs fois : ce n'était pas SON problème, c'était bien ennuyeux pour moi, certes, mais lui ne se sentait pas concerné, il voulait continuer ses études et il était hors de question qu'il se marie, que je me débrouille toute seule, d'ailleurs il n'avait plus rien à me dire.

Son refus me rassurait parce que je ne l'aimais pas, mais je me ralliais quelque part à l'avis de ma mère que ça aurait réglé le problème. J'étais dans une impasse depuis le début. Je n'arrivais pas à déterminer mon envie profonde par manque d'entraînement à être moi-même, et surtout parce que ma position me plaçait entièrement sous la coupe de ma mère. Juridiquement, j'étais mineure, psychologiquement j'étais dépendante d'elle depuis ma naissance, pécuniairement je n'avais aucun revenu, je n'avais nulle part où aller, n'étais aidée par personne, et me sentais tellement coupable que, comme quand j'étais petite fille, je me soumettais à la volonté des adultes pour racheter la faute que je commettais en étant moi-même. J'avais existé, je devais payer et me soumettre. C'était un automatisme tellement puissant que je le subissais sans broncher, cimentée dans ma peur.
J'appréhendais violemment la rencontre. J'essayais d'expliquer à ma mère que ça ne servirait pas à grand chose, qu'il ne voulait ni de moi ni de l'enfant, mais elle s'entêta dans sa décision : nous irions.

Je retournai au lycée dès le dimanche soir, avec cette nouvelle angoisse à gérer. Je savais que ça n'allait être qu'une étape dans mon histoire, mais le vide qui allait suivre m'était lourd à envisager. Nous nous évitâmes Loïc et moi durant toute la semaine. Je n'écoutais plus les cours, et l'approche de l'examen m'était indifférent. Ce qui aurait du remplir mon esprit, exciter ma vindicte de lycéenne, passait au stade ultime de mes préoccupations. Ma tête était pleine de mon ventre plein, elle était douloureuse d'un bien-être qui éveillait ma méfiance, et que je repoussais de toutes mes forces. J'oscillais sans cesse entre la peur et l'angoisse.

Les odeurs de cantine m'écoeuraient de plus en plus, je cachais mal mes nausées lors des réveils militaires de l'internat, et j'appréhendais que quiconque s'en aperçu.
Après le petit déjeuner, nous partions en cours. C'était à la fois un repos et un effort pour moi. Je n'écoutais pas, et mon esprit vagabondait comme il pouvait. J'étais en attente d'une décision impossible qui ne m'appartenait plus. Tout en moi était confus. Par instant, je rejetais l'embryon qui se développait en moi, l'instant d'après je le caressais de l'âme, l'entourant d'une matrice d'amour et de désir. J'étais déchirée, perdue dans mes contradictions de désirs et de devoir d'obéissance.

Moi si vivante, si extravertie d'ordinaire, j'évitais le plus possible le contact avec les autres. Les larmes me venaient aux yeux rapidement et la curiosité intéressée de mes copines m'aurait entraînée à me confier. J'avais fait part de mes doutes à l'une d'entre elle au tout début, elle avait cherché à me rassurer, me donnant des trucs de bonne femme pour m'en débarrasser, la bourdaine ou l'aspirine qui liquéfient le sang et provoque des avortements spontanés, un sport violent qui aurait pu décrocher le foetus, voire l'inusable aiguille à tricoter. Tout cela m'avait effrayé et je n'en avais pas usé de peur de me blesser. Par instant j'oubliais mon état et je redevenais adolescente, je riais à nouveau des plaisanteries de mes amies, me moquais des profs, et puis un mot, un malaise me ramenaient à mon statut de fille mère.

Ce mot était dans mon esprit avec tout ce qu'il engendrait de mépris et de rejet. L'année précédente, nous avions, Yves et moi, participé à un défilé 1900, une reconstitution de mariage d'époque en costume. Je portais une toilette à volants roses et un petit chapeau de paille à ruban. La mariée était une jeune femme seule avec un enfant, une fille mère. Ma mère en avait été outrée : " Comment une traînée comme ça peut représenter la mariée, qui doit être pure, qui symbolise le mariage et la virginité, on aura tout vu, allez mettre une fille mère comme mariée ! Puufff ! C'est une honte ! "
Une partie des gens de la population avait ricané de même, la fustigeant, la clouant au pilori de la morale et de la bonne conscience. Elle avait transgressé les règles de la religion, la sacro-sainte religion qui ne pardonnait pas. J'ai souvent pensé à cette jeune femme depuis, et du courage qu'il lui avait fallu pour affronter les bonnes consciences religieuses de l'époque.

L'année suivante, c'était moi qui étais sur la sellette, à cette même place de fille mère, sous l'opprobre du regard de ma mère. J'anticipais sans aucun doute les regards méprisants des autres, de la famille, des amis de ma mère. J'avais peur de ce qui m'attendait, je n'aurais sans doute pas le courage de cette jeune femme. Avait-elle conscience du regard des autres ? De leurs critiques, de leurs vilenies, de leurs moqueries scabreuses ? Quelle force intérieure avait-elle pour lutter contre ce mur d'inhumanité ? Quelle détresse cachait-elle ?


Chapitre 8

La semaine passa ainsi, c'était la dernière avant l'examen du bac français. Le samedi matin, ma mère vint me chercher comme à l'accoutumée. Nous allâmes à Rennes ce jour là au centre commercial de l'Alma.
- Il va falloir que tu sois correcte pour allez voir ces gens-là, je vais quand même t'acheter une robe.
C'est vrai que je rentrais difficilement dans mes jeans, non que mon ventre ait pris une ampleur démesurée, mais j'avais gonflé de partout. Ma mauvaise circulation du sang héréditaire et la chaleur avait épaissi mes chevilles. Quand je me regardais dans une glace, j'avais l'impression d'être verte, et mes taches de rousseur augmentaient le contraste. Habituellement, je me trouvais laide sans vraiment me poser la question, là je constatais une réalité. Ma peur horrible des kilos en trop ressurgissait de plus belle. J'allais être déformée, et cette vision venait comme une punition supplémentaire à ma faute.

La galerie commerciale grouillait de monde. Je n'avais pas eu l'occasion depuis longtemps d'aller dans un tel lieu. Des femmes enceintes s'y promenaient. Mon regard accrochait leur ventre systématiquement. J'allais ressembler à ça. J'avais du mal à réaliser que d'ici quelques mois mon ventre serait gonflé de la sorte, qu'il me faudrait accoucher. J'avais peur de tout cet inconnu. Je n'arrivais à concevoir mon état que dans l'anormalité, trop jeune. Et puis il y avait le spectre épouvantable de l'accouchement. Il ne m'avait pas travaillé vraiment jusque là, mais maintenant que j'allais y être confrontée, tout me revenait en mémoire. Tout d'abord le récit de celles qui y étaient passées, ma mère en tête : " C'est une horreur humaine, c'est comme des douleurs de règles mais beaucoup plus fort, pour toi j'ai cru mourir, j'entendais des cloches, j'étais en train de mourir, pour ton frère aussi, j'ai eu la fièvre puerpérale après, il n'y a que pour Hélène que ça a été rapide, mais ça n'a quand même pas été une partie de plaisir, faut bien le dire. "

Les autres femmes aussi racontaient et peu disaient n'avoir pas souffert, ma mère rajoutait, sentencieuse : " Dieu a dit : tu accoucheras dans la douleur. "
Moi, je n'ai jamais su souffrir et j'étais horrifiée, tétanisée mentalement à cette idée. Je me voyais déjà comme une dinde de Noël, écartelée sur une table, dans un monde médicalisé qui m'effrayait énormément, seule, livrée au bon vouloir des bouchers médicaux.

Ma vue vacillait, et moi avec. J'étouffais au milieu de la foule des acheteurs du samedi. Nous regardions les vitrines de vêtements à la recherche d'une robe suffisamment ample pour contenir mes rondeurs naissantes, mais pas trop pour ne pas révéler mon état ouvertement. J'en découvris une, bleue marine, sobre, avec un empiècement piqué de petits points jaunes. Le prix en était abordable. Ma mère l'acheta.
- C'n'est pas la peine d'y mettre cher, pour ce que ça te fera d'usage !
J'avais l'impression de recevoir une récompense non méritée. Je ravalais ma honte d'être gâtée, alors que je ne le méritais pas de toute évidence.

Mes mains naviguaient sur mon ventre, sans cesse, j'étais moins engoncée que dans les inévitables jeans, j'étouffais moins physiquement. Ma poitrine était douloureuse et gonflée, les aréoles brunes, j'abandonnais les soutiens-gorge. Toutes ces transformations m'inquiétaient, venant confirmer la réalité de mon état, comme un défi à un avenir sans faille. N'ayant jamais pris vraiment conscience de mon état de femme, j'étais surprise, refusant au fond de moi l'évidence.
- Tu es quand même plus correcte comme ça, ÇA se verra moins.
Il fallait cacher à tout prix.


Fin juin 1972.

Ce matin, c'est le bac français. Tout le monde est tendu, moi aussi, mais pas pour les mêmes raisons. Certains rient trop fort pour cacher leur stress, d'autres bachotent dans les coins ombragés de la cour. Pour moi, cet examen est juste une balise à ma vie; il ne marquera que la fin prématurée de ma scolarité. J'en ressens presque du plaisir; du soulagement tellement je n'aime pas les études générales. Derrière il y a l'inconnu. L'immédiat, c'est mon ventre, ce qu'il y a dedans, la manière dont on va être séparés un jour ou l'autre, et puis après, c'est encore un nouvel inconnu. Je vis ma grossesse comme une maladie honteuse.

Le proviseur crie l'appel. Nous nous dirigeons dans les salles d'examens. J'ai bardé mes poches et mon sac de friandises en tout genre pour éponger d'éventuelles nausées. J'ai la tête qui tourne en entrant dans la salle. Je ne vais jamais tenir. J'ai chaud, je me sens mal. Je bande toute ma volonté pour ne pas m'évanouir. Je m'assieds enfin. Ça ne m'inquiète pas plus que ça, le français est une de mes matières favorites.
Le temps s'écoule, et c'est enfin la sortie. Les élèves discutent de leurs choix de sujet, de ce qu'ils ont écrit. Ça rigole, ça s'inquiète, quelques larmes par là : " j'ai tout raté ! ", et puis ils y a les indifférents, les sûrs d'eux qui s'éloignent tranquillement.

Pour nous, les sections littéraires, cet examen est important. Nous n'avons déjà pas l'aura de bûcheurs des sections scientifiques, il s'agit donc pour les plus convaincus de donner le meilleur d'eux-mêmes. Et puis il y a encore l'oral, que je prends plus comme un jeu. Je sais que je vais être à nouveau jaugée, jugée, sanctionnée par une note. Mais cette note-là n'a pas la même valeur que celle donnée par ma mère et la société, le double zéro de conduite de la fille mère. Cette note là me fait mal.
Alors quelque soit celle de français, je m'en fiche un peu. Ce que je souhaite c'est que tout ça finisse le plus vite possible. Je me sens égarée tout à coup dans ce groupe d'adolescents. Je ne suis plus adolescente, moi, je ne suis pas adulte non plus, puisque je ne peux pas faire valoir une décision que je ne reconnais pas en moi.

" La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse... "
J'aime Baudelaire et l'oral est avalé comme du miel. Ça y est, ma vie de lycéenne est finie.

Je me retrouve à la maison, seule, confrontée à mon problème. Je suis soulagée de n'être plus au lycée. Mais devant l'évidence de ma situation, je m'écroule. Je pleure beaucoup. Tout et rien vient attiser ma détresse. Je ne veux plus me lever. Je reste dans la pénombre de la salle à manger, couchée dans la banquette lit, puisque la maison ne comporte qu'une chambre, celle de ma mère. Je me réveille avec le goût amer de la bile dans la bouche. Les nausées s'amplifient, et sont les seules à me faire sortir du lit. Je suis entre deux eaux du matin au soir.

- Allez au revoir, à ce soir, lance ma mère.
- Quand tu reviendras je serai morte, je lui réponds.
Son front est soucieux :
- Ne dis pas de bêtises, moi, je ne vais pas partir travailler tranquille.
Moi non plus je ne suis pas tranquille. La fin du lycée a été pour moi comme un détonateur. Je prends la pleine mesure de ma situation et je suis si effrayée que je voudrais disparaître pour de bon. J'ai lâché les rambardes du quotidien lycéen et je suis dans le vide. Je vis une longue descente infernale au plus profond de ma peur.
J'ai mal, si mal à l'intérieur de moi ! Je me sens glacée dans le sucre de mon angoisse qui ne craquelle pas, je suis contenue dans cette réalité négative. Plus rien de doux n'arrive à mon esprit, pas même cette fierté d'être enceinte que j'avais ressentie au début, ce petit tortillon de tendresse pour mon bébé. J'ai tout refoulé, tout annihilé. J'ai envie de mourir, de disparaître.

Ma mère est partie. Je pleure doucement. Je sens mon odeur qui me répugne. Les draps sont humides de sueur et de larmes. La salle de bain n'est pas loin. La pharmacie non plus, il suffit d'un verre d'eau pour l'avaler toute entière et puis ce sera fini, ce sera l'oubli définitif. Je me lève. Je n'ose pas me regarder dans la grande glace de l'entrée. Depuis longtemps, j'évite les miroirs. Mes membres sont engourdis. J'ai un goût de métal dans la bouche. J'ouvre l'armoire à pharmacie. Il n'y a pas grand chose, de l'aspirine, d'autres flacons de je ne sais pas quoi. Je prends l'aspirine et j'avale. On verra bien. Je renifle les flacons, mais l'odeur est repoussante et je les repose. Je retourne me coucher. Je pleure. J'attends un effet qui ne vient pas. Je voudrais m'endormir, ne plus me réveiller, jamais. Je m'endors...

…Et je me réveille. Je suis surprise et déçue de ce réveil. On a frappé à la porte. C'est Yves. Il vient s'asseoir sur une chaise près du lit. Il a l'air désolé. J'ai l'impression de l'importuner par mon état de guenille humaine. Je préférerai être seule. Je gêne tout le monde. Je pleure, m'assoupis. J'ai honte des mes pleurs, de mon odeur, de mon corps. Il ne dit pas grand chose, mais il est là. Quelque part, il me rappelle que nous avons le même âge, mais il marque d'autant plus notre différence de sexe et de condition. Je pense au père de l'enfant que la situation ne trouble pas vraiment. Ô combien ma mère avait raison dans ses préventions. Il s'en fiche lui, ça ne compromet en rien son avenir ni son présent.
" Ils font l'amour avec vous, et hop, ils vous laissent tomber quand ils ont eu ce qu'ils voulaient, les hommes sont des salauds. " Elle avait raison, pourquoi ne l'ai-je pas écouté. Elle doit savoir ! Elle savait ! Je me suis faite bouler comme un lapin un jour d'ouverture de chasse. La sensation de ma trahison à l'égard de ma mère vient ajouter à la honte et à la peur. C'est vrai, comment ai-je pu lui faire ça, comment n'ai-je pas eu confiance en ce qu'elle me disait, elle était bien placée pour le savoir. Elle me l'a toujours dit dans ses conseils " Je ne te dis pas ça pour t'embêter, je suis votre maman et je ne veux que votre bien. " Et puis voilà, j'ai commis le pire que je pouvais lui faire, c'est l'insulte suprême à son dévouement pour nous, pour moi surtout, moi le cheveu sur la soupe, moi, le canard noir aux yeux sombres, moi qui existe par sursis de la vie, moi qui n'aurait jamais dû exister parce que mon existence même est une erreur, une gêne pour tous. Et cet enfant qui, comme moi, s'accroche à la vie au fond de mon ventre, cet enfant que je n'ai pas désiré consciemment. Je suis hors de ce monde que je ne comprends pas. Je n'en connais que les règles sociales et morales qui me semblent alors l'unique chemin possible, et je n'arrive pas à entrer dans ses rets. J'y étouffe. " La vie est un chemin de croix, chacun porte sa croix. " disait ma mère. Quand ai-je endossé la mienne ? Depuis toujours sans doute et, aujourd'hui, elle se fait plus lourde, plus pesante. La vie c'est donc ça, une souffrance interminable qu'il faut endurer. Celui qui semble heureux ne fait donc que supporter une croix plus élégamment que les autres ? Ce doit être cela. La mienne est trop lourde, elle m'écrase, et la seule main secourable qui se présente est celle de ma mère. Je retourne à mon repaire d'amour et de confiance, blessée au plus profond. J'y retrouverai sans doute des odeurs rassurantes qui me rattachent à la sécurité. Chaque cellule de mon corps se sent vaincue par la vie. Je pleure, je sanglote, je vide toute mon envie de vivre et d'exister, je rince par mes larmes toute la saleté que j'ai déposée dans la vie de ma mère et dans la mienne. Je me sens si moche, si petite, si dérisoire, si sotte de n'avoir pas entendu, ne n'avoir pas écouté, de n'avoir pas obéi. Bien sur qu'elle ne me voulait pas de mal quand elle brandissait le drapeau de l'interdit. Je me sens anormale dans mes désirs d'amour, dans ma force de vie, dans mon entêtement à FAIRE !

Je n'ai plus faim, plus soif. Je veux dormir, dormir pour oublier. Je voudrais exploser, disparaître dans l'éther, m'enfouir dans le néant, me dissoudre dans un vide neutre.

La lumière du dehors est basse. Yves est parti. Il a bien raison, pensais-je. Nous n'appartenons plus au même monde. Je n'appartiens plus au monde. Je n'ai d'ailleurs jamais vraiment eu l'impression d'être comme les autres. Pour moi, ça a toujours été différent. Quand ma grand-mère nous présentait, ma soeur et moi, elle disait : " Voilà la petite Hélène, si courageuse, si obéissante, vous verriez ses cahiers, si propres, si soignés. "
Puis elle me désignait d'un vague geste de la main : " ÇA, c'est Isabelle, c'est autre chose... "
Le ton qu'elle prenait ne laissait planer aucun doute quant à l'interprétation que l'autre devait faire.
A l'école aussi, quand l'enseignant rendait les copies de français : " La seule qui ait écrit quelque chose d'original, c'est Isabelle, ce n'est pas comme les autres. " Au lieu de m'en sentir flattée, je n'entendais que la différence que ça impliquait. Le comble de l'horreur était quand on lisait ma copie à haute voix. Tous les regards se tournaient vers moi, et j'avais l'impression d'être nue au milieu de la rue. Souvent la famille expliquait mes actions : " Elle n'a jamais été comme les autres, c'est une originale ! " Moi j'aurais voulu être comme les autres pour être acceptée et aimée comme les autres justement. Et, à chaque écart de la norme, je me sentais plus seule, plus isolée, et plus perdue aussi. J'avais donc choisi la normalité maternelle. L'écart que j'avais commis me replaçait hors norme, et la douleur qui en découlait me montrait bien mon erreur. Pour être hors norme, je l'étais. Je ne pouvais pas annuler la faute, mais je pouvais essayer à nouveau de ne pas sortir des repères imposés par ma mère.

Le rendez vous approchait, augmentant ma peur à chaque heure. La semaine s'écoula dans une demie torpeur. Le temps avait changé, et les vents d'ouest avaient rabattus la fraîcheur et la pluie. On aurait dit un mois de novembre chaud. Il fallait être à douze heures trente chez les parents de Loïc, à Chablessac. Je me levais ce matin-là, plus angoissée que jamais. J'allais à l'abattoir et je le savais. Je me mis au mieux que je pouvais, coiffais mes cheveux, revêtis ma robe neuve, et me calais dans la petite Simca 1000 de ma mère.
Ma mère soupirait beaucoup, c'était comme une ponctuation d'angoisse à ses phrases :
- Ne dis pas de bêtises là-bas, et tâche de te tenir bien, il faut faire bonne impression. Peut-être que ça va pouvoir s'arranger. Mon Dieu, quelle histoire ! Me faire ÇA à moi, je n'ai pas mérité un tel affront. Et dire que notre famille habite à côté. Peut-être qu'ils pourraient intervenir et dire qu'on est une famille honnête. Mais je vais passer pour quoi, moi. J'ai tellement honte, tellement honte de ce que tu m'as fais.
Je me sens mortifiée.

Nous effectuâmes les vingt kilomètres sans échanger beaucoup de mots. Chablessac est un petit village perdu dans la campagne, au milieu des derniers bocages. La campagne y est belle, variée et sauvage. J'y avais fait une longue promenade avec Loïc. Il m'avait parlé de sa passion pour la nature. Il était calme, et j'avais confondu ce calme avec une certaine maturité qui me rassurait. Il était au lycée avec moi, dans une classe supérieure, et rien au départ ne nous prédisposait à vivre une aventure ensemble. Physiquement, il ne m'attirait pas du tout. Pas très grand, plutôt mince, il avait un visage long, des yeux verts bleus que cachaient de grosses lunettes aux verres épais comme des culs de bouteilles. Un genre "°Grand Duduche°" en plus court.
Nous nous étions côtoyés dans l'enceinte du lycée, mais notre idylle avait commencé un soir à Rennes dans la chambre universitaire qu'occupait alors ma soeur. Nous nous retrouvions le jeudi après-midi. J'aimais ce calme qui me rappelait Bob, cette passion qu'il avait pour la nature, il me paraissait intelligent, moi qui me trouvait si sotte. Et le fait qu'il ait consenti à porter ses yeux sur moi, si insignifiante, avait suffit pour que je lui accorde une amitié un peu poussée. C'était sans doute ma manière d'exister. Le regard d'un homme ou d'un jeune homme sur moi tenait du miracle. J'arrivais à me voir d'une manière plus aimable à travers leurs yeux. Souvent un flirt suffisait à me contenter, pourquoi cette fois-ci allais-je plus loin ? Je n'éprouvais pas d'amour pour lui à proprement parler, mais j'arrivais alors à en éprouver un peu pour moi, ne serait-ce que dans le désir que je provoquait chez lui.

Nous arrivâmes sur la place du village. C'est un village comme cent mille autres, rien de formellement typique, sinon les caractéristiques habituelles des villages bretons : toits d'ardoises, quelques maisons en pierres, les autres crépies ou cimentées et chaulées, moins onéreux et plus moderne. Certains villages sont ramassés frileusement autour de l'église, comme des fleurs en boutons. Chablessac, c'est le contraire, c'est une fleur complètement épanouie, comme aplatie par un battoir de lavandière, avec, en son centre, un petit pistil bétonné, posé sur l'asphalte d'une place morte et sans arbre. C'est le café du village, et c'est là que nous allons. Les parents de Loïc sont les cafetiers du village, ils ont six enfants. Je ne les ai jamais vu, pas plus que ses frères et soeurs. Il doit être le troisième de la portée.
Je tremble de tous mes membres. Ma mère plisse le front et me fait les dernières recommandations, surtout celle de ne pas dire de bêtises, le mieux est d'ailleurs de me taire. La pluie a ciré l'asphalte, mon regard s'accroche à la petite maison de l'autre coté de la route, basse, les ouvertures petites, un jardin minuscule devant comme un bavoir à la porte, celle-là même où nos ébats se sont commués en cette affreuse situation.
L'intérieur du bistrot est sombre et petit. Quelques tables de formica maronneux, des chaises en bois, un petit bar. Un client ou deux sont assis là, sirotant un " p'tit rouge ". Les alcooliques ont ceci en commun, qu'ils sont voûtés sur leurs verres, comme pour mieux en respirer les vapeurs, légèrement déhanchés, les jambes écartées, un coude sur la table comme pour équilibrer le centre de gravité qu'est leur estomac. Les regards se tournent vers nous. Les clients ont des yeux de vieux chiens, troubles, leurs paupières penderliquent et il leur faut une énergie énorme pour laisser filtrer un regard qui se veut observateur. Il règne une odeur de sueur, de vinasse et de tabac, mêlée à celle d'un produit ménager.

La mère de Loïc est là. Sans nous connaître, elle sait.
- Venez avec moi, nous allons dans l'autre maison, nous ne pouvons pas discuter ici.
Elle n'est pas très grande et on lit une grande lassitude dans son regard. Ses yeux m'évitent. Ils fixent le chemin devant ses pas. Nous traversons la rue pour pénétrer dans l'autre maison. Il y fait sombre aussi. Une longue table de bois supporte le couvert.
- Asseyez-vous, je vais chercher mon mari.
Nous attendons silencieusement quelques instants, ma mère soupire beaucoup. La porte s'ouvre. Un petit homme au visage aigu entre. Son regard est brutal, perçant, déterminé. Il est suivi de son fils aîné, de la femme de celui-ci et de Loïc. L'atmosphère est lourde. Je me tais. Tout le monde s'assoie autour de la table.
- C'est bien embêtant ce qui se passe avec les enfants, dit le père.
- Ça pourrait peut-être s'arranger, dit ma mère, vous savez, moi je suis une femme seule avec trois enfants, j'ai eu du mal à les élever, mais nous sommes une famille honnête, ils pourraient peut-être se marier.
- C'est vrai que ça pourrait peut-être s'arranger. Il y a la petite maison, ici, ils pourraient élever le bébé, chuchote la mère de Loïc.
- Tu veux te marier avec elle ? demande son père à Loïc.
Le frère intervient :
Ne - Fais pas la même connerie que moi, tu vois où j'en suis, moi !
Sa jeune femme se lève, les larmes plein les yeux et sort précipitamment de la pièce.
Il y a un silence, puis Loïc répond:
- Certainement pas ! Pas avec une fille comme ça !
Je ne sens même pas la claque morale que je reçois. C'est quoi une fille comme ça ? Une fille avec qui il a pris du plaisir, qui lui a fait confiance ? Je me suis murée derrière des murs si épais que je ne réagis pas. Je vois ma mère cligner des yeux. Elle, elle a pris la claque.
- Bon, dit le père, voilà qui est dit, faut trancher. Vous n'avez qu'à faire le nécessaire, vous n'avez qu'à la faire avorter !
Et il lance une liasse de billets négligemment sur la table devant ma mère.
La mère de Loïc baisse les yeux. Personne ne dit plus rien. Le père soupire, comme pour marquer l'ennui qu'il a de l'entretien.
Je regarde ma mère. Elle est blanche, ébahie devant tant de grossièreté et d'humiliation. Elle regarde les billets avec mépris, les repousse de la main. Aucun doute ne se lit dans ses yeux. Elle détourne la tête de " la solution ". Ses lèvres tremblent un peu. Son regard se fait déterminé tout à coup.
- Allez viens, on s'en va.

Maman s'est levée, je la suis. Une fois dehors, je souffle. Ma tension se relâche. Je savais que ce serait un refus, mais pas dans ces conditions-là. J'ai mal pour elle, je la sens si profondément meurtrie dans son orgueil de mère, dans son orgueil d'être humain aussi. Nous avons été traitées comme des chiens : " Allez, on se débarrasse de la portée avec quelques billets, et voilà tout. " Cette porte-là est refermée définitivement. J'en éprouve du soulagement quelque part, mais un nouveau vide s'ouvre sous mes pas.
- Alors là c'est le bouquet! On nous a traité comme des moins que rien, il peut se les garder ses billets ! Nous voilà dans de beaux draps. Ah ! Tu ne feras jamais que des conneries, ma pauvre fille. Maintenant, il n'y a plus qu'une solution, et une seule. On va en parler à la maison. J'aurais mieux fait de mourir le jour où je t'ai mise au monde ! Jamais avoir d'enfant ! Vous n'avez été qu'une source d'emmerdements, et celui-là est le plus gros ! Il est hors de question que j'élève cet enfant, j'ai déjà élevé les trois miens, c'est fini, je n'en veux plus… Me faire ça à moi ! Tu vas me faire mourir, c'est ce que tu veux, hein ? C'est ce que vous attendez tous !
Elle conduit brusquement, fait hurler les vitesses. Le reste du trajet se passe en plaintes sur elle-même. Je suis étrangement calme, comme ailleurs. Tous ces mots qu'elle a dit mille et mille fois prennent une signification nouvelle et s'empilent sur ma culpabilité, comme les couches d'un millefeuille. C'est un écran total avec le monde extérieur. Que va-t-il se passer maintenant ?


Chapitre 9

Nous arrivons à la maison. Je suis fatiguée. Elle semble calmée.
- Assied-toi, ordonne-t-elle.
- Bon, il n'y a plus qu'une solution, tu ne seras pas la première à qui ça arrive. Moi, je ne veux pas de cet enfant. Il faut regarder ton avenir. Si tu le gardes c'en est fini de tes études, tu n'auras aucun diplôme et tu iras travailler en usine si on t'accepte comme fille mère. Tu ne verras pas ton enfant. Tu devras le placer en nourrice parce que tu travailleras toute la semaine, tu ne le verras donc pas. Tu n'auras même pas de quoi payer la nourrice. En plus, tu es trop jeune pour élever un enfant. Tu as fichu ta vie en l'air pour deux minutes de plaisir, tu en es consciente ?
Je réponds oui, mais je ne suis consciente de rien du tout. Mon système de pensée est paralysé.
Elle reprend :
- La seule solution, c'est que tu l'abandonnes. On peut le faire, des filles comme toi, j'en ai envoyé deux cents en maison maternelle, elles ont accouché, n'ont rien dit à personne, elles ont continué leur vie comme si de rien n'était, elles ont refait leur vie, ont eu d'autres enfants, et ont oublié, comme tu oublieras. Des enfants tu en auras d'autres ! Tu te trouveras un gentil mari qui t'aimera, tu pourras finir tes études, avoir une situation.
Son ton est devenu doucereux, quoique ferme. Je l'ai entendu parler ainsi à ses clients de la DDAS.
- Tu te rends compte que si ça se sait, je risque de perdre ma place ? J'ai tellement honte ! Et tu sais, il y a même des femmes mariées qui font ça, ce n'est pas un problème. Elles recommencent leur vie normalement, le mari ne le sait jamais, elles sont heureuses, et tu seras heureuse toi aussi. Ce sont des choses qui arrivent. En tout cas, si tu veux le garder, moi je ne t'aiderai pas, tu te débrouilleras toute seule. La seule aide que je puisse t'apporter, c'est celle là. Alors tu choisis. De toutes façons, que tu le gardes ou non, tu ne le verras pas.

Quel choix ai-je ? Quel avenir ? Comment ne pas croire ce qu'elle me dit, elle avait déjà prédit tout le problème qui se pose aujourd'hui. Dois-je encore désobéir, dans quel bourbier vais-je m'aventurer en gardant l'enfant ? Quel enfant ? Pour l'instant il n'a aucune réalité. Je suis enceinte, mais je ne suis pas mère. Je n'ai aucune approche des nourrissons. Jusqu'ici, je les ai même plutôt rejetés. Je ne leur ai jamais rien trouvé de mignon ou d'attendrissant. Oui, celui-là c'est le mien. Le mien, je l'ai dans mon ventre, mais cela n'éveille plus aucun écho. Le mien n'a d'équivalent que mon problème. Je l'assimile plutôt au rejet du père, c'est le mien et le sien, et me voilà seule, vraiment, devant le problème qui est le mien tout entier.
- Je ne sais pas.
Non, je ne sais pas du tout. Je suis déchirée entre la pression de la bonne morale et la mère que je ne reconnais pas en moi.
- Tu vas avoir le temps d'y réfléchir. Je vais faire le nécessaire pour te trouver une maison maternelle. Il est hors de question que tu restes là, on pourrait te voir, on pourrait savoir. Quelle honte pour moi ! La fille de l'assistante sociale... Et tu n'en parles à personne, hein ? Tu en as parlé à quelqu'un ?
- NON !
J'ai menti. Yves le sait, mais j'ai peur d'aiguiser sa colère, de l'alarmer inutilement, de réactiver sa violence.

Je me sens si seule face à une décision que je ne comprends pas. J'ai le temps, a-t-elle dit. Pour l'instant, j'ai besoin de respirer, de digérer tout ça. Je ne veux plus penser, j'ai trop mal d'être rejetée à nouveau, tout le temps. Ma dernière lanière de sécurité, c'est maman. Je dois penser comme elle et faire ce qu'elle me dit si je veux conserver ce dernier bastion d'amour. J'ai tellement peur de l'avenir. Mon rêve à moi, ce n'est pas de faire des études, c'est d'aller aux Beaux-arts, ou de faire une école de théâtre. Quand je l'ai dit, elle a répondu : " Certainement pas, tu passes ton bac avant, tout le monde a son bac dans la famille, après tu feras ce que tu voudras, mais ce n'est pas avec la peinture que tu pourras vivre, avec le théâtre non plus, ce sont des passe-temps ça, mais pas des métiers. Regarde moi, si je n'avais pas eu mes deux bacs, je ne serai pas assistante sociale et je n'aurais pas pu vous élever. Alors ton bac avant, c'est comme ça. Quand tu seras majeure, tu feras ce que tu voudras. Pour l'instant, tu es chez moi et sous ma responsabilité. "

Mais moi, j'aime le dessin et la peinture, surtout la peinture. Mes cahiers de classe, mes copies sont plus couverts de croquis que de cours. Le théâtre, c'est aussi maman qui m'y a initiée sans le savoir. Alors que nous habitions Chevilly-Larue, les week-ends où nous étions seules toutes les deux, elle m'emmenait au T.N.P de Villejuif. C'est là que j'ai eu accès aux pièces classiques, que j'ai appris à aimer Molière. Nous y voyions aussi des opérettes, et même l'opéra Carmen. Que l'on ne s'y trompe pas, les T.N.P offraient de vrais spectacles de qualité, où bien des acteurs connus venaient y faire leurs classes. J'y vis donc Jean-Claude Drouot, prince charmant de mon enfance dans le rôle de Thierry La Fronde, qui émouvait tant mes six ou huit ans d'aimer une Isabelle dans laquelle je me confondais avec délice, ainsi qu'une pointe de culpabilité et de regret de n'être pas elle vraiment.
Si l'on savait étant enfant, combien les princes charmants sont haïssables. Ils induisent les petites filles, puis les jeunes filles que nous devenons en erreur. Courageux, nobles, responsables, sachant sacrifier leurs intérêts propres, voire leur vie, au profit de leur damoiselle, protecteur et aimants. Et on part dans la vie avec cette idée des hommes, surtout quand on n'a pas eu de père pour vous ramener à la réalité de l'homme au quotidien. Fourberie à l'enfance, mirage déloyal que l'on fait miroiter aux petites filles, les formant au moule de la dépendance à leur prince futur.

Mes princes à moi avaient été juste le contraire.

Le premier, Bob, à qui j'avais voué un amour inconditionnel, avait préféré les copains, la montagne, la photo. Notre relation avait continué après mon déménagement en Bretagne. Ma sœur Hélène ayant une aventure avec Lucien, qui venait la voir, Bob profitait de la voiture et nous nous rencontrions tous les quinze jours environ. Entre les visites, nous nous écrivions beaucoup. L'heure du déjeuner au lycée devenait la démarcation la plus importante de la journée : j'attendais ses lettres, et encore plus ses visites.
Ma mère les recevait très différemment suivant qu'elle fut bien ou mal lunée. Il arriva souvent qu'un week-end débutât à peu près normalement et finisse par les hurlements de notre mère qui jetait nos amis dehors, sans cause ni raison apparente. C'était au gré de ses humeurs. Je m'en trouvais souvent contrite et peinée au plus profond de moi, imaginant que Bob m'abandonnerait, las des coups de boutoirs intempestifs de ma mère. J'en voulais très fort à cette mère de contrevenir à ma relation avec l'homme que j'aimais. Un jour, Lucien et Hélène se quittèrent. Je paniquais, comprenant que mes entrevues avec Bob allaient s'espacer, et peut-être disparaîtrent. Le courrier ne pouvait pas suffire. Je décidais donc pour la première fois de me donner à lui, il s'était presque passé un an depuis notre première rencontre en 1969.
Bob avait émis ce désir bien plus tôt mais sa demande, trop directe, m'avait paniquée. Tout s'était mélangé, mon envie réelle, la morale inculquée par ma mère, le désir de devenir une femme, de franchir une marche vers l'âge adulte. J'avais alors mis la morale de coté et m'étais présentée chez lui, lors de vacances scolaires, sans prévenir.
- Je viens passer quatre jours avec toi.
- Ah ? ! avait été la réponse.
Je ne savais pas s'il était content ou non, j'aurais voulu lire de la joie dans ses yeux, ou du désir. Je me sentais sotte et maladroite. Je sacrifiais ma virginité, la lui offrant comme un cadeau ultime de mon amour, comme une demande à son amour à lui. J'étais fière et honteuse à la fois. Après ce don total, nos relations s'effilochèrent dans les mois qui suivirent. J'en éprouvais une profonde amertume, un dépit aigre. Je constatais pour la première fois que ce que ma mère m'avait dit se réalisait. Je me sentais rejetée à nouveau, utilisée. Il en découla une apparente indifférence quant au sentiment d'amour à proprement parler. Mon prince charmant avait vaincu le monstre de ma pudeur, avait enfourché le destrier de la vie pour vivre d'autres aventures plus loin. Il ne voyait pas les ravages et les terres brûlées qu'il laissait derrière lui.
Ma désillusion était si forte, que je décidais de traiter les hommes comme ils m'avaient traités. Peut-être qu'en agissant comme eux, j'aurais des chances de les comprendre ou de les rencontrer. Je flirtais quelquefois, les poussant dans les retranchements de leur désir, puis je les laissais tomber. Je me satisfaisais du désir qu'ils avaient de moi et de l'impact de mes ruptures. Je n'éprouvais aucun amour pour eux. Je faisais mes griffes de jeune chatte. Mes pensées revenaient sans cesse à ce premier amour déçu. Aucun ne pouvait remplacer celui-là, tous me paraissaient fades, ou trop jeunes, ou trop empressés, trop ou pas assez. Je bâtis ainsi de hautes murailles intérieures derrière lesquelles je cachais mes doutes adolescents, ne laissant apparaître que les jardins suspendus, qui me donnaient des allures désinvoltes et libérées. Mon aspect extérieur était important. Je soulignais mes yeux de noir, m'habillaient de noir, portais de profonds décolletés, et je me mis à fumer. Mes camarades de classe étaient souvent masculins. J'avais quelques copines tout aussi débonnaires que moi. Notre statut de littéraires nous autorisait à être les " artistes " du lycée. Cela m'allait bien dans la mesure ou ma nature fantasque pouvait alors s'exprimer.

Au retour du rendez-vous de Chablessac, cette nature fantasque, je la comprimais du mieux que je pouvais. J'étais la chèvre de Mr Seguin qui s'était fait dévorée à moitié par le loup en voulant brouter les herbes de la montagne, celles qui ont un goût de liberté. Et Mr Seguin me proposait juste de me couper une patte, afin d'arranger les choses au mieux, de continuer à brouter dans l'enclos, en annihilant à jamais la possibilité de retourner paître là-haut. Il repassait la chaîne à mon cou, le plus serré possible, je laissais faire, la sentant à peine, l'acceptant presque avec reconnaissance, trop traumatisée par les blessures que je venais de recevoir, trouvant le pré presque douillet malgré l'amputation prochaine.

Les jours passent. Je ne vois personne sinon Yves. J'évite les autres, je n'ai plus envie de faire semblant et je ne dois rien dire. La tentation n'est même pas là vraiment, mais j'ai tellement peur de craquer, de contrevenir aux recommandations de ma mère. Alors je reste couchée ou je marche un peu, je ne fais rien.

Maman me donne régulièrement des nouvelles de l'avancement de ses démarches pour une maison maternelle.
- C'est quoi une maison maternelle ?
- C'est une institution tenue par des soeurs qui accueillent des filles mères comme toi, elles peuvent se cacher là pendant leur grossesse et ne faire honte à personne. Après, elles font ce qu'elles veulent, elles trouvent du travail et élèvent leur enfant ou, si elles n'en sont pas capables, comme toi, elles abandonnent leur gosse.
- Mais les enfants, après, où ils vont ? On ne les met pas dans des institutions ? Ils ne sont pas élevés dans des centres ?
- S'ils sont normaux, non. On les donne à l'adoption, c'est bien mieux pour eux. Ils ont de vrais parents qui les aiment. Ce sont des gens qui ne peuvent pas avoir d'enfant et qui les élèvent comme les leurs. Ton malheur fera leur bonheur, sois-en sûre ! Pense à toutes ces pauvres femmes qui ne peuvent pas en avoir, elles. Alors que toi, te voilà enceinte, alors que tu n'en veux pas. La vie est mal faite, quelquefois. Tu sais, ils sont tous heureux, souvent ils sont très gâtés et on ne les donne qu'à des gens bien. La sélection est très serrée. Ce sont des gens qui ont de bonnes situations, de l'argent. Ton enfant aura tout ce que tu ne pourras pas lui offrir, parce qu'avec une paie d'usine, tu ne pourras pas lui payer des études, tu sais. Il recevra une bonne éducation. En le gardant, tu ne serais pas heureuse et lui non plus. L'abandonner est le mieux que tu puisses faire pour lui et toi. Et penses que tu rendras des gens heureux qui te béniront toute leur vie.

C'est lourd dans mon coeur. Mon ventre se serre, je ne sais pas pourquoi. Ses arguments semblent logiques, mais pourquoi mon coeur est-il si lourd ? Pourquoi cette angoisse si douloureuse au fond de moi ? Je m'efforce de l'ignorer. Maman me parle gentiment depuis quelques temps, je suis presque redevenue sa petite fille d'avant. J'ai même eu le droit à un " Ma pauvre bichette, dans quels draps tu t'es fourrée ? Tu vas voir, ÇA va s'arranger au final, et puis après, on n'en reparlera plus jamais, personne ne saura ce qui t'est arrivé. Tu as de la chance de m'avoir, tu te rends compte, toutes ces filles qui n'ont pas de parent et à qui ÇA arrive ? Elles n'ont personne pour les aider, elles. Tu as de la chance dans ton malheur de m'avoir pour trouver la solution. "

Je ne veux pas penser à tout ça pour l'instant. Je suis enceinte de trois mois, j'ai dix-huit ans, je me sens seule comme jamais. Je suis détachée du reste du monde, mon seul rayon de lumière, c'est maman.
Mon ventre commence à grossir, de concave il est passé à convexe. J'ai déjà l'impression d'être énorme. Je ne rentre plus dans mes jeans. Mes rêves de silhouette mannequin se sont envolés. Je me trouve laide, mon teint, pâle à l'origine, n'a rien cédé au soleil de l'été et mes tâches de rousseur font figure de fleurettes sur le fond verdâtre de ma peau. Je suis grosse, j'ai l'impression de sentir mauvais tout le temps, je n'arrête pas de me laver. Les odeurs de café et d'oignons frits me dégoûtent, et même certaines couleurs. J'ai arrêter de fumer, ça aussi je ne supporte plus. Je suis irritable, ne me sens bien que quand je dors, et d'ailleurs je m'endors partout. J'ai sommeil tout le temps, dès mon réveil. C'est mon refuge, je sombre dans des nuits profondes et sans rêve.

Je n'ai plus de nouvelles de mes camarades de lycée, malgré les promesses de se voir après le bac. Tant pis, peut-être tant mieux. Je ne vois pas ma soeur non plus. Elle vit sa toute jeune vie d'indépendance. Elle a fini son année de fac et cherche un poste d'institutrice, alors la petite soeur enceinte ne l'intéresse pas beaucoup.

- J'ai mis ton frère au courant de la situation, annonce un jour ma mère. Il a honte de toi et de ce que tu as fait. Enfin, il est bien bon, il viendra peut-être te voir à la maison maternelle avec Yvette, quand même. Je t'ai trouvé une maison maternelle à Thiais, loin d'ici. Mais tu seras près de Choisy, Gloria et Roland, et près de ta grand-mère. Elle, elle sait. Tu lui fais honte aussi. De toute façon, tu n'auras pas le droit de sortir de la maison maternelle. Il ne manquerait plus qu'on sache, la Gloria en ferait des gorges chaudes. Tout le monde serait au courant, ça leur ferait plaisir et on rigolerait bien de moi !

Enfermée à nouveau ! Avec des bonnes soeurs ! J'imagine le couvent, le cloître, les prières à toute heure ! Tout mon être se révolte, mais je ne dis trop rien de peur d'éveiller la colère de ma mère.
- Je ne vais pas passer six mois enfermée, je ne peux pas, j'ai besoin de sortir un peu !
- C'est comme ça, fallait y penser avant ! Tu as joué, faut payer ! Et puis ce n'est que quelques mois, après, quand tout sera fini, ta vie reprendra comme avant, ça aura été une mauvaise parenthèse, c'est tout ! Et si tu veux sortir, il y a un jardin là-bas.
L'enfermement ! Quelle horreur ! Je vais être en prison, je ne vais plus m'appartenir du tout, déjà l'internat, je ne supportais pas. Il me semble presque un havre de liberté par rapport à ce qui m'attend. Avec des bonnes soeurs en plus ! J'imagine la discipline, les jeûnes, les prières de repentir, les leçons de morale. Une panique folle me prend. Je ne veux pas. Pas ça ! J'irais à l'hôtel, je trouverais quelqu'un qui me reçoive chez lui, je ne sais pas, moi, mais pas ça ! Pas ça !
- C'est la mieux des maisons maternelles, ce ne sont que des filles de famille, il y avait bien Saint-Malo, mais c'est trop près, et puis ce sont des filles délinquantes, de milieux sociaux bas. Tu y seras très bien, les bonnes soeurs sont très gentilles, tu verras, elles ont l'habitude de filles comme toi, et les autres seront dans la même situation que toi, enceintes...

Je m'effondre littéralement, comment faire autrement, on ne m'a pas demandé mon avis, tout est prévu, organisé. Je n'ai même pas la velléité de me révolter ouvertement. Je sais qu'il n'y a pas de discussion possible. Je me trouve en état d'infériorité de toutes façons. Ma faute pèse lourd dans la balance et mes velléités de révoltes sont anéanties.
- Je t'accompagnerai là-bas mi-août. Tu ne t'imaginais tout de même pas que tu allais rester là, aux yeux de tout le monde ! Ah, sûrement non !

Dans trois semaines, je rentrerai au couvent. Je vais pleurer toute seule dans les champs. Pour moi, c'est une rupture infernale, je vais pour la première fois goûter à la solitude la plus complète. Je vais quitter ma mère, mes amis ou ce qu'il en reste, tout ce que je connais. C'est un nouveau gouffre qui s'ouvre devant moi.
Mais pourquoi donc ce bébé a-t-il élu domicile dans mon ventre ? Et si c'était lui le responsable ? Il faut un responsable et les choses sont trop lourdes pour moi toute seule, je ne peux plus. Et le père, lui, qui continue sa petite vie bien tranquille. Il n'en a rien à fiche de moi et du bébé. Je ne suis donc rien du tout sur cette terre, juste un tiroir à problèmes pour les autres, un verre ébréché dans le service de cristal de la société et de la famille, la faute de mauvais goût qui dépare l'harmonie suprême.

Il y a la rivière, là devant moi. Et si je plongeais dedans en ouvrant grand ma bouche et en respirant fort ? Je vais étouffer un moment et puis ce sera le noir. Je repense au corps inerte d'un copain, Jean-Pierre, qui s'est noyé par hydrocution l'été d'avant devant nos yeux, sans que nous n'ayons pu faire quoique ce soit. Je ne m'étais pas baignée, je n'aime pas l'eau, elle m'angoisse, je m'y sens prisonnière. Les autres nageaient depuis un moment quand nous entendîmes des cris. L'eau s'agitait. Alban, un ami qui nageait de concert avec Jean-Pierre, faisait de grands gestes en criant. Nous avons pris cela pour un jeu dans un premier temps, puis, en quelques instants, nous comprîmes ce qui se passait. Jean-Pierre coulait et se raccrochait à Alban qui se débattait et demandait de l'aide. Une barque passa non loin, indifférente. Alban hurlait, et l'eau était redevenue calme. Un nageur plongea. Je restais paralysée à quelques mètres du corps ramené sur la berge. Les gens s'agitaient autour. La plage n'étant pas surveillée, je demandais qu'on nous monte au bourg, distant d'un kilomètre pour appeler les pompiers. J'avais le fol espoir que ce n'était qu'un malaise. Ce n'était pas possible, on ne pouvait pas mourir à dix-neuf ans. Mon esprit refusait l'évidence. Il était mort. Je ne sais plus comment je rentrai chez moi. Ce dont je me souviens, c'est qu'en arrivant je dis à ma mère :
- Jean-Pierre est mort.
- Arrête de raconter des bêtises, tu dis toujours n'importe quoi, faut pas plaisanter avec la mort !
- Mais c'est vrai !
Ça avait déclenché les larmes salvatrices.
Je suis maintenant devant la rivière et je me vois, verte, flottant entre deux eaux. Je fixe l'onde. C'est la même chose qu'avec la pharmacie, aurais-je le courage ? Non, mon instinct de vie est le plus fort. Je me suis faite peur à moi-même juste ce qu'il faut pour m'aider à continuer.

Je vois Yves épisodiquement et je lui raconte mes peurs et mon départ prochain. On va s'écrire. Je l'aime bien, mon copain silencieux. Mais comme il est loin de mon monde, loin de la réalité que je vis. C'est le seul à qui je puisse parler un peu, qui me rattache encore un peu à l'enfance que je quitte si brutalement. Il m'aime bien aussi, je le sais. Je suis exactement son contraire et ça semble lui plaire. Il me paraît si frêle, si petit, si jeune, et surtout si libre de tous soucis. Je me sens si vieille tout à coup, si hachée menu par la vie, si lasse de vivre. J'ai quitté pour de bon l'insouciante époque des ballades à vélo, des chamailleries d'ados, des grandes idées qui refont le monde. J'ai quitté l'adolescence sans avoir pu y goûter vraiment, attachée que je suis à ma mère, redevable de ma vie, de ma survie, de mon salut.

L'été s'étire trop vite, chaque jour me rapproche de la maison maternelle et de ce que j'en imagine. Mon angoisse augmente avec le volume de mon ventre. Certaines femmes cachent leur grossesse longtemps, pas moi.
Plusieurs fois depuis le début de ma grossesse, je me suis demandé si je portais une fille ou un garçon. J'avais même demandé à Loïc ce qu'il aurait préféré.
- Je m'en fiche, puisque je n'en veux pas.
Ça ne m'avait pas découragé et j'avais insisté :
- Oui d'accord, mais dis-moi quand même, juste comme ça.
- Je préfère les garçons.
Ça ne m'avançait à rien de lui demander, mais peut-être aurais-je dû pour moi-même prendre plus en compte cette curiosité que j'avais de l'enfant.

Je n'avais eu aucun contrôle médical depuis le début de ma grossesse. Il y avait juste eu le médecin de Rennes qui m'avait confirmé mon état. C'était la première fois que je subissais un tel examen, et j'en avais été choquée et honteuse. J'y étais allée seule. Là non plus je n'avais reçu aucun soutien, ni aide. J'étais repartie comme j'étais rentrée, sans une question de sa part. Nous avions échangé trois phrases :
- Je n'ai pas mes règles depuis un mois.
- Déshabillez vous, on va voir ça. Vous avez quel âge ?
J'avais senti ses doigts durs à l'intérieur de moi, fouisseurs et précis.
- Vous êtes enceinte, votre utérus est déjà gros, environ un mois et demi.
Une Chappe de béton m'était tombée sur la tête.
- Je peux faire quoi ?
- Le mettre au monde, pardi !
Je l'avais payé et j'étais partie. Quelque part, j'attendais une aide, un conseil. Je m'étais murée dans la certitude qu'il eut pu se tromper. Il s'était trompé, c'était sûr.

L'indifférence de Loïc m'avait vite remise dans la réalité. J'étais toute seule. Je n'avais pas à dix-huit ans l'autonomie nécessaire pour affronter une telle situation. Les diktats de ma mère avaient toujours pallié mes désirs profonds, mes envies. Ma mère représentait ma sécurité affective depuis toujours, et ma solitude présente me faisait revenir invariablement vers elle, soumise et repentante. Le présent et l'avenir m'apparaissaient très sombres. Ils n'étaient qu'une succession de vides noirs, entrecoupés d'évènements qu'il me faudrait subir, que ce soit l'enfermement ou l'accouchement. Après, je n'osais même pas y penser. Je n'avais pas pris de décision concernant le bébé. Je me disais que, peut-être, il se passerait quelque chose qui m'aiderait, qui m'orienterait, sans y croire vraiment. Mon souci présent était de quitter la Bretagne, et surtout d'être isolée.


Chapitre 10

Août 1972.

Départ, moins une semaine. Je commence à réunir mes affaires. Elles sont légères et pourtant je pars pour plusieurs mois. Je n'ai que la robe bleue achetée avec maman. Je n'ose pas en demander une autre pour changer celle-ci qui n'ira que quelques semaines encore. Je biaise :
- Je voudrais acheter de la laine pour me faire une robe, ça m'occupera de tricoter, et puis celle-là n'ira pas jusqu'au bout.
- T'auras pas le temps de t'ennuyer, parce que tu vas travailler ton bac, je t'ai inscrite à des cours par correspondance qui me coûtent assez chers comme ça. On est pauvres, mais tu auras ton bac, comme moi et ta soeur.
Et voilà, moi qui avais eu ce petit soulagement de me dire qu'au moins j'échappais à une scolarité ennuyeuse ! La nouvelle me contraria très fort. Je n'arrivais même pas à me concentrer sur un roman, je tournais les pages, les parcourais et, au bout d'une dizaine, je n'en avais rien retenu. Mon esprit tout entier était tendu vers mon ventre.
- Je t'ai inscrite pour les cours de maths et de philo, je ne pouvais pas plus, c'est déjà très cher. Tes conneries me coûtent cher quand on fait le calcul.

Nous achetâmes de la laine noire, orange et jaune. Je me disais qu'elle se déformerait en même temps que moi. Je commençais mon ouvrage, montant au crochet, plus rapide que les aiguilles, un empiècement de couleur. Le reste serait noir. Je n'ai jamais été douée pour les travaux d'aiguilles ou de couture. Tant pis ça donnerait ce que ça pourrait.
- T'n'as pas besoin de manteau, puisque de toute façon tu ne sors pas.
J'emmenais donc celui que j'avais, du linge de toilette, pas de livre, des vêtements corrects pour la clinique pour ne pas lui faire plus honte encore plus et du papier à lettre. Mon bagage était léger, mais mon moral était très lourd. Nous prîmes le train, puis un taxi jusqu'à la maison maternelle. J'avais fermé mon esprit à tout, je me claquemurais dans ma honte, ma culpabilité et ma douleur. Les brimades me semblaient normales, comme un juste retour à mon inconséquence. J'obéissais, c'est tout. Mes tourments ? Je les ravalais, ne m'autorisant pas à en faire état, puisque de toutes façons, mes larmes devenaient " des pleurnicheries que j'avais bien cherchées ".

La région parisienne. Sa pollution (déjà !) son vacarme, sa population agitée et maussade.
- C'est où ?
Ma mère est soucieuse et hargneuse.
- Tu vas le voir assez tôt, tu n'inquiètes pas, tu y seras très bien.
Nous sommes sur le boulevard Stalingrad, l'avenue qui mène à la porte de Choisy, traversant Vitry et Ivry. Il y a beaucoup de circulation. A gauche, en remontant sur Paris, juste à la limite de Choisy-le-roi, une rangée de maisons bourgeoises, qui en pierres de taille, qui en meulières, bordent l'avenue. Le trottoir est ourlé de platanes dont les feuilles commencent à jaunir et tomber, exalant une odeur quasi-acide et pourtant chaude. " Oeuvre Sainte-Thérèse " peut-on lire sur une plaque, à l'extérieur d'une petite allée qui précède la porte d'entrée. Ma mère est tendue, la bouche pincée. Elle sonne. Rien ne se passe. Enfin un judas s'ouvre et une voix demande :
- Qu'est-ce que c'est ?
- Nous avons rendez-vous avec la Mère Supérieure. C'est pour une entrée.
La porte s'ouvre sur un échalas pincé, sans âge, l'oeil inquisiteur et visiblement contrarié d'avoir été dérangée.
- Suivez moi au parloir, je vais la prévenir.
Ma mère regarde devant elle et me dit à voix basse :
- Toi, tu te tais, tu me laisses dire, sinon tu ne dis que des bêtises, alors tais-toi et laisses-moi parler.
Nous obliquons sous le porche à gauche et pénétrons dans le parloir. Je m'attendais à pire, il n'y a pas de barreaux. Le parloir sent la cire, le moisi, et l'humidité malgré la saison. Il est meublé chichement de quelques fauteuils et chaises dépareillés. Tout mon être est en tension. J'ai du mal à respirer. La bouche de ma mère est en accent circonflexe, pointes vers le bas, elle a le regard déterminé et noir. La porte s'ouvre, livrant passage à la Mère Supérieure. Elle est petite, a un oeil d'éléphant, froid, têtu et ridé, visiblement âgée. Elle est vêtue d'une chasuble et d'un voile gris. La physionomie de ma mère change instantanément, elle se fait affable, la tête penchée comme sous un grand poids, un sourire qu'on voudrait donner, mais on ne peut pas tellement le poids du fardeau est lourd. Elle s'arrache même quelques brillances humides dans les yeux, l'air misérable. D'être devant une Soeur semble lui induire un comportement de martyre !

- Bonjour ma Mère. Je suis la maman d'Isabelle, je vous amène ma fille. Quel drame pour nous, vous savez. Nous sommes une famille honorable, d'ailleurs je suis assistante sociale. Je connais bien votre maison, je vous ai souvent envoyé des filles mères, on en a même pris une comme bonne pour ma mère il y a un an et demi, vous vous souvenez ? Ma pauvre mère est paralysée depuis l'âge de quarante ans et mon père est mort. Nous n'avons que des malheurs vous savez, et maintenant celle-ci qui se retrouve enceinte. Je suis moi- même une femme seule et j'ai eu bien du mal à élever mes trois petits toute seule.
Ca y est, elle a chanté son couplet que je connais par coeur. Elle hypnotise la sentimentalité de son interlocuteur, ma mère est une martyre née, quand ça l'arrange. Elle me fait penser à ces chiens qui se roulent pattes en l'air devant les dominants de la meute, fixant la règle du " Mord-moi pas, je suis ton humble serviteur, tellement faible devant ta puissance ".
La Mère Supérieure compatit poliment, et nous entrons dans le vif du sujet.
- Bien, mon enfant, voilà comment ça se passe ici. Tout d'abord avez-vous pris une décision quant à votre enfant ?
Je n'ai pas le temps de répondre.
- Elle va accoucher sous X. Elle ne peut pas le garder, elle n'a pas de situation, elle est trop jeune, c'est une enfant ! Répond ma mère.
Je n'ai rien dit, et rien pu dire.
La Mère Supérieure continue :
- Vous allez passez un certain nombre de mois ici, nous avons des règles que vous devrez respecter, soeur Marie-Claire vous fera visiter la maison et vous expliquera. Maintenant si vous accouchez sous X vous ne pouvez pas garder votre nom et votre prénom, tout doit être absolument secret, il faut donc vous choisir un autre prénom. En avez vous choisi un ?
- Non. Je ne savais pas.
C'est comme si j'étais prise en faute. Il me faut quitter mon prénom ! C'est ridicule, mais ça me panique. Je réfléchis. Barbara ? Non c'est trop pompeux, Elisabeth, c'est presque Isabelle, les gens se trompent souvent, et ça me rappelle une fille que je n'aime pas.
- Elisa.
Ma voix est éteinte, j'ai du mal à déglutir, ma mère me fixe, acquiesce de la tête, satisfaite. Maintenant, la fille mère, c'est Elisa.
Me voilà dépouillée de mon identité, j'ai envie de pleurer, mais je me retiens très fort.
- Alors, Elisa, puisque c'est ce que vous avez choisi, ici, toutes les filles sont à la même enseigne. Mais pour vous, c'est différent, comme vous allez accouchez sous X, vous aurez une chambre particulière. Nous en avons très peu. Les autres sont en boxes. Vous serez à coté de la Soeur Marie-Claire. Il vous est absolument interdit de parler de votre accouchement sous X avec les autres, vous devrez faire comme si vous le gardiez. Vous pouvez changer d'avis à tout moment, mais vous garderez votre nom d'emprunt. Mais je pense que l'abandon est le mieux dans votre situation. Votre maman a raison, vous savez, c'est souvent que nous en avons. Quand vous aurez accouché, vous ne reviendrez plus jamais ici, et il ne faudra en parler à personne, c'est bien compris ? Nous avons deux maisons, celle de derrière, vous verrez, accueille durant neuf mois les post-natales qui n'ont pas où aller après, le temps pour elles de trouver un emploi et un logement.
La mère supérieure me regarde droit dans les yeux, son ton est sec mais sans hargne.
- Personne ne vous jugera ici, n'ayez crainte.
- Vous savez, ma Mère, je lui ai fait donner des cours par correspondance, car elle passe son bac philo l'an prochain.
- Ah! Un bac philo ! J'ai moi même enseigné la philosophie pendant de longues années, qu'avez vous lu comme philosophes ?
- Je n'en sais rien, aucun.
- Et bien tu vois, ma chérie, si tu as besoin de renseignements en philo, je suis sûre que Mère Supérieure pourra t'aider, n'est-ce pas ma Mère?
Tout à coup je suis devenue sa chérie, comme un mot automatique qu'elle n'aurait jamais cessé de dire. Je vais la quitter et je ne suis plus la putain, l'ordure, la salope qui lui en fait voir de toutes les couleurs Elle passe le flambeau à la Mère Supérieure.
- Mais sans problème, si j'ai le temps bien entendu.
- Vous êtes bonne, je vous remercie, c'est si dur vous savez, une femme toute seule comme moi. Je voudrais tellement qu'elle ait son bac !
- Ne vous inquiétez pas, tout ira bien. Bien maintenant je dois vous quitter, alors Elisa, dites au revoir à votre maman qui est si bonne pour vous.
La conversation de salon où tout le monde est si bon pour l'autre s'achève comme un précipice au bout d'une falaise. Ma mère prend des airs contrits, pousse des soupirs angoissés dignes d'une bourrasque de tempête bretonne. Elle me regarde avec des yeux suppliants qui me font mal, fait mine de pleurer et part sans se retourner.

Je quitte un vide plein d'angoisse et de peur pour entrer dans un autre vide où s'ajoute la douleur de la séparation d'avec ma mère. C'est une nouvelle forme de solitude que je n'ai encore jamais connue. La constante, c'est mon état de fille enceinte.
- Vous êtes enceinte de combien, mon petit ?
- Quatre mois environ.
- Vous allez accoucher quand exactement ?
- Je ne sais pas, en janvier sans doute.
- Mais à la fin ou au début, votre médecin ne vous a rien dit ?
- Je n'ai pas vu de médecin, sauf celui qui m'a dit que j'étais enceinte.
- Bien, bien, nous verrons ça plus tard.
Elle m'entraîne dans le porche d'entrée, et me demande d'attendre, on va venir me chercher. Devant moi s'ouvre une cour de graviers blancs, au fond de laquelle un petit bâtiment cache des frondaisons qui se colorent déjà. Je vois des silhouettes passer, toutes arrondies à différents stades. Les démarches sont traînantes, des rires fusent. Ils éclatent sur ma douleur angoissée. Comment peut-on rire ici ? Ils me semblent presque une insulte. Je me sens hors du temps. J'ai l'impression de rêver, je vais sans doute me réveiller. J'attends une dizaine de minutes. Une Soeur arrive, menue, de grands yeux bleus et doux, voilés par des verres. Elle a une petite voix douce et calme.
- Je suis la Soeur Marie-Claire, venez mon petit, je vais vous conduire à votre chambre et puis je vous ferai visiter la maison plus tard quand vous vous serez installée.
Nous prenons un escalier de bois pentu et étroit, ciré à l'excès. Je monte derrière elle. C'est au second étage et ça ne va pas plus haut. Nous tournons à gauche dans un petit couloir, la porte du fond est celle de ma chambre. Elle l'ouvre et entre, m'invitant à la suivre. La chambre est chichement meublée d'un lit d'une place, d'un fauteuil d'osier, d'une petite table et d'une chaise, d'une petite armoire. Le sol est en tomettes peintes en rouge, et la peinture s'écaille par endroit pour laisser place à la couleur première, moins rutilante. Le tout est ciré. Dans un coin, en face de la porte, il y a un lavabo et un bidet portable. Soeur Marie-Claire s'engage dans la chambre à petits pas, ouvre la fenêtre :
- Vous donnez sur l'avenue, c'est un peu bruyant mais vous vous habituerez vite, vous verrez. Il n'y a que le mardi et le vendredi, c'est le marché, et les commerçants commencent à 5 heures le matin.
Je m'efforce de sourire et de la remercier. Je voudrais être seule, je suis gonflée de larmes, et je ne vais plus tenir longtemps.
- Ma chambre est à côté de la vôtre, si vous aviez besoin de quelque chose ou si vous étiez malade.
Sa voix est douce mais pas mielleuse. Les religieux éveillent en moi la méfiance. Ils me font l'effet de serpents. Doucereux, glissants, affables à l'extrême, trop polis pour être honnêtes, se cachant sous la morale et les sermons, jugeant sans aucun sens humain. C'est au nom de cette morale que je suis là, perdue, malheureuse, et il me semble que ma mère m'a tout simplement livrée à l'ennemi. Je suis trop fatiguée, trop émue à cet instant pour juger de la fiabilité de l'autre, mais il me reste tout de même une petite défense, une petite méfiance.
- Je reviens vous chercher dans une heure. A tout à l'heure. Comment vous appelez vous ?
- Isab... non. Elisa
C'est dur de se renier.

La porte s'est refermée doucement et j'entends le pas de Soeur Marie-Claire s'éloigner. Il n'a pas atteint l'escalier que je fonds en larmes. Je vide toute ma peur, toute ma tension depuis si longtemps accumulée, j'étouffe mes sanglots le plus possible. Si on m'entendait… J'ai honte de mes pleurs. Je me sens si petite, si fragile, si abandonnée dans cette grande maison.

En cinq minutes toutes mes possessions sont rangées. J'ai arrêté de pleurer. Je regarde la chambre vieillotte et spartiate. C'est ma première chambre à moi seule, et cet état de fait m'apporte une piètre consolation. Au moins, je ne vivrais pas en plus la promiscuité des boxes. Je m'allonge sur le lit, à l'envers. Je vois le ciel bleu pâle qui ne pourrait pas être celui de la Bretagne, si vivant de ses nuages multicolores et mouvants. J'entends le ronflement de la circulation de l'avenue. " Vous vous y ferez " m'a dit Soeur Marie-Claire. Bien obligée.
Pour la première fois depuis longtemps, je suis dans un calme relatif. Je pense aux moments qui vont suivrent, la rencontre avec les autres filles, les autres Soeurs, et puis la vie de tout les jours qui va se mettre en place. Pour l'instant, je suis dubitative quant à mon adaptation. Mes premiers instants de cette vie en maison maternelle se passent mieux que je ne l'avais imaginé. Point de cellule, ni de barreaux, un peu de verdure à l'extérieur, et puis, si certaines rient, ça ne doit pas être si terrible.
Soudain je réalise que je suis à moins d'un kilomètre de chez Bob. " Il suffit de passer le pont, chante Georges Brassens, et ce serait tout de suite l'aventure. " Il m'a oublié, c'est sûr. Je n'ai été qu'une aventure pour lui. S'il savait ? Ça aurait pu m'arriver avec lui. Quelle réaction aurait-il eu ? Je le sais, il me l'avait dit : " Je ne veux pas d'enfant, j'ai autre chose à faire dans la vie ". Je laisse aller mes pensées vers lui, vers cet amour passion qu'il a déclenché en moi. Mes pensées filent sur les souvenirs et finissent par la déception de notre rupture. Je rate tout depuis le début de ma vie, ma mère a raison. J'ai été tricotée à l'envers. Comme tous les adolescents, je me pose des questions fondamentales sur ma présence sur terre, sur la mort et sur la vie. Les réponses de ma mère ont toujours été qu'on est sur terre pour en baver, et qu'il y avait quand même des petits moments de joie, quelquefois, pour adoucir nos misères. Je ne me sens toutefois toujours pas dans la norme.

On frappe tout doucement à la porte.
- Oui ?
- C'est Soeur Marie-Claire. Vous êtes prête, Elisa ?
Je ne me fais pas à mon nouveau nom. J'ai l'impression que ce n'est pas à moi qu'on s'adresse.
Je me lève trop vite et ma tête tourne. Je me raccroche au mur et vais ouvrir. J'essaie de sourire.
- On y va.
- Alors, vous pouvez accéder en bas par plusieurs escaliers, celui par lequel vous êtes arrivée et un autre, plus central...
La soeur me guide à travers un dédale de couloirs et de salles.
- Là, c'est la bibliothèque, si vous avez besoin de livres vous me demanderez la clef.
Une jeune femme nous croise.
- Bonjour Chantal… Elle va partir bientôt, elle est à terme, m'explique la Sœur. Et puis voilà le local à ménage, je ne vous ai pas dit, mais les pensionnaires sont responsables de l'entretien de leur chambre et des parties communes, il y a des roulements pour les corvées.
Nous arrivons dans les boxes.

Une grande pièce en longueur est séparée par des rideaux. Les espaces ainsi obtenus ne font guère plus de quatre mètres carré. Les pensionnaires y ont installé leurs photos, ou des posters. Je suis heureuse d'avoir échappé à ça. Quelques-unes des filles tricotent dans des aires aménagées sur les différents paliers. Elles nous regardent passer, curieuses. Certaines chuchotent dès que nous nous éloignons, ou étouffent des rires dont je me sens l'objet. Soeur Marie-Claire m'en présente quelques unes. Je salue poliment sans engager de dialogue. Toutes sont très jeunes, voire plus jeunes que moi. D'autres moins. Elles sont à des stades de grossesse différents. Je ne peux pas m'empêcher de fixer leurs ventres, je pense que je vais devenir comme ça. Leurs regards aussi se rivent rapidement sur mon ventre, qui n'est pas encore aussi proéminent. L'une d'elles me dit :
- Vous êtes ici pour longtemps à ce que je vois.
Je sais immédiatement que ces regards deviendront un signe important de reconnaissance tout au long de mon séjour ici. Les pommes les plus mûres se décrocheront de l'arbre avant les autres et d'autres viendront les remplacer sur l'arbre de la maison maternelle, quelquefois à des stades de maturité déjà avancés.
Une autre me dit :
- Ah, c'est vous qui avez hérité de la chambre du second. Et bien vous en avez de la chance, normalement c'est à celle qui est le plus à terme de prendre les chambres libres, vous vous venez d'arriver, pff !
Le ton est agressant et hautain. Je reçois la réflexion comme une gifle, mais ne dis rien.
- Enfin Monique, vous pourriez être plus gentille. Cette chambre était retenue pour elle depuis longtemps, c'est comme ça, que ça vous plaise ou non.
Soeur Marie-Claire m'a défendue, elle a même menti pour moi. Je lui en suis reconnaissante, mais cette agression gratuite m'a touchée. Va-t-il falloir se battre ici encore ? J'espérais un peu de paix.
- Ne faites pas attention, elle est comme ça ! Grande gueule, mais pas méchante. Il faut toujours qu'elle dise quelque chose de désobligeant.
- Combien sont-elles au total ?
Je n'arrive toujours pas à m'inclure dans le nombre.
- Ça dépend des départs et des arrivées. Nous sommes environ une vingtaine en moyenne, mais vous savez, il y en a de gentilles, vous verrez. Andrée par exemple, mais elle va partir bientôt aussi, d'ici un mois. La plupart ont été mises à la porte de chez elles, par les parents ou le petit ami, quand ils ont appris qu'elles étaient enceintes, la plupart viennent de milieu ouvrier, et n'ont pas reçu beaucoup d'éducation. Quand elles partent accoucher, elles reviennent ensuite, et celles qui sont enceintes s'occupent des bébés des premières, comme ça, ça leur apprend pour leur propre bébé.

Nous avons descendu un grand escalier à l'autre bout de la maison, et arrivons dans le réfectoire. C'est un réfectoire type, carrelé, avec des tables de six. Toujours une odeur mêlée de nourriture froide et de produit ménager, qui me lève le coeur.
- Le petit déjeuner est servi à partir de huit heures, puis le déjeuner à midi, vous avez le droit à un goûter vers seize heures et le dîner est à dix-neuf heures. Soyez à l'heure. Derrière, il y a la salle de télé, un genre de salon où l'on peut faire ce que l'on veut.
Nous saluons au passage des petits groupes de filles. Soeur Marie-Claire me présente ça et là, expliquant à chaque fois :
- Elle vient d'arriver, je compte sur vous.
Chaque fois, elle me donne les noms de mes co-pensionnaires, chaque fois, je les oublie instantanément. Je suis paniquée de ne pas pouvoir me rappeler. Depuis plusieurs semaines, ma mémoire me fait défaut. J'ai la cervelle dans du coton. Nous continuons la visite :
- Là bas, c'est la chapelle et le pavillon des post-natales. Vous découvrirez le reste plus tard.
- Il faut aller à la messe ?
Mon ton est imprégné d'angoisse.
- Non, ce n'est pas une obligation, il y a un office le dimanche si vous voulez. Votre maman est croyante, je crois ?
- Si on veut !
Ma mère est croyante quand ça l'arrange. La morale religieuse lui sert uniquement à affirmer la légitimité de ce qu'elle veut imposer aux autres, que ce soit sa position, ses sentiments ou une décision, quand elle est à bout d'argument, elle trouve toujours un point de morale religieuse qui vient cimenter définitivement son point de vue. La religion fait office d'éventail, qui lui permet de se cacher derrière, la parant des couleurs de l'objet, la sécurisant dans ses incohérences. Elle ne pratique pas. Ces incohérences religieuses sont par exemple son divorce (non reconnu par l'église), mais elle affirmera toujours que l'homme dont elle a divorcé est et sera toujours son mari, car ils se sont mariés devant Dieu. Elle se croit bonne comme le prescrit l'église, mais n'épargnera personne dans ses propos ou dans ses actes. Sa compassion ne peut être que si ça lui rapporte quelque chose, de la reconnaissance, de la redevabilité, une survalorisation d'elle-même. Que celui qui a bénéficié de sa compassion ou de son aide ne rende pas au centuple ce don d'elle-même, et il glisse irrémédiablement dans le clan des " pourris, des salauds pour qui on a tout fait, des ingrats, et que si c'était à recommencer, je ne lèverais pas le petit doigt. "
Peut-être est-ce ce comportement qui a fait germer en moi ce rejet de l'église. Il y avait eu aussi l'enterrement cet mon ami noyé et le sermon du curé qui m'avait révolté. L'église était pleine, la mère en pleurs, tous les camarades de Jean-Pierre étaient présents. Je ne me souviens pas des termes exacts du sermon, mais il disait globalement que les jeunes ne devaient pas s'amuser, que ce qui était arrivé à notre copain était la punition de Dieu. J'étais sortie en cours de messe, révoltée.
Je suis la seule des trois enfants à avoir évité le catéchisme. Ma soeur y avait fait un court séjour, puisque interpellée par la dame catéchisme de la manière suivante : " Ah c'est toi, la petite Julien, la gamine qui n'a pas de père ! " Elle était rentrée en pleurs et n'y était jamais retournée. A Bredel, j'allais de temps en temps à l'église, non pour recevoir un message religieux, mais simplement pour chanter et être avec les copains qui, en bons petits Bretons, ne pouvaient pas être exemptés de messe.

- Vous voulez aller goûter maintenant ? Ça va être l'heure.
- Non, je préfère retourner dans ma chambre, je suis fatiguée, si ça ne vous dérange pas.
J'avais faim, mais il m'était impossible d'affronter les autres en groupe pour l'instant.
Je l'avais quittée et avais retrouvé mon chemin tant bien que mal à travers les couloirs.

Je m'assis sur mon lit. Je me sentais étrangère à tout ça. J'avais visité la maison, comme on visite une usine. Je ne me sentais pas concernée, je n'avais rien à faire ici. Et si je me sauvais ? Après tout la porte était tout près, mais pour aller où ? Je n'avais personne à qui m'adresser. Ma grand-mère ? Elle s'empresserait de prévenir ma mère. Ma tante ? Elle n'était pas au courant, et désobéir à nouveau à ma mère me faisait peur. J'envisageais la sanction, ses jérémiades, ses plaintes. Je n'avais aucun argent sur moi, ma mère ayant jugé que je n'en avais pas besoin : " Tu auras tout ce qu'il te faut dans la maison maternelle, et comme tu ne sortiras pas, tu n'as besoin de rien. "
Il faisait chaud, j'ouvris la fenêtre, aussitôt une forte odeur de gaz d'échappement monta vers moi, mêlée aux odeurs des platanes et de l'asphalte. Je me penchais sur la rambarde pour voir dessous. La barre d'appui comprimait mon ventre. Des gens passaient sur le trottoir, habillés de clair. J'imaginais la chute que je ferais si je me penchais plus. J'augmentais mon avance jusqu'à être en presque équilibre sur la barre d'appui, mes pieds effleuraient la tomette. Je n'entendais plus rien tout à coup, il suffisait de détacher mes mains et en quelques secondes ce serait fini, pour moi et le bébé. Plus de honte pour personne, il vaudrait mieux pour ma mère d'avoir une fille morte plutôt qu'une fille mère. On la plaindrait, mais c'était moins insultant, moins humiliant. Fini l'accouchement, fini le bébé, fini ! Je fermais les yeux. Mon ventre était comprimé, ma poitrine oppressée. Combien de temps suis-je restée comme ça en bascule sur le vide ? Je ne sais pas.

Un bruit insistant me réveilla de ma torpeur, on frappait à la porte.
- Oui.
Ma voix sourdait faiblement, je me repris.
- Oui ! Lançais-je.
La porte s'ouvrit, livrant passage à une jeune femme de mon âge environ. Je l'avais vu pendant la visite, mais ne me souvenais pas de son nom.
- Faut pas rester toute seule comme ça, viens avec nous. On est dans le jardin, tu verras, on est pas mal ici. Faut pas t'en faire, allez viens !
- Non c'est gentil, mais je préfère rester dans ma chambre, je suis fatiguée.
- Le dîner est à sept heures, si tu veux je viendrais te chercher.
- Si tu veux. Merci.
Ce tutoiement avait été une petite lumière pour moi. Un petit filament d'espoir. Je me raisonnais du mieux que je pouvais. " Tu es là pour un bout de temps, à moins que tu craques avant, fais un effort Isabelle, te laisses pas aller. Les autres filles sont dans le même état que toi, et tu vois, elles rient, elles vivent, en plus, elles vont devoir élever leur enfant seules. Toi aussi tu pourrais faire pareil, si elles y arrivent, tu pourras toi aussi. " Alors venait s'interposer l'image de ma mère, de sa honte d'avoir une fille comme moi, de sa menace de ne pas m'aider si je gardais l'enfant, de me retirer son amour à jamais.
J'essayais d'écarter l'idée du bébé. C'est vrai qu'une des filles d'ici était venue s'occuper de ma grand-mère après le décès de mon grand-père. Elle avait un beau bébé roux, rieur et plein de vie, qui enchantait ma grand-mère. La mère du bébé était nerveuse et semblait souvent agacée par l'enfant qui l'empêchait de sortir. A d'autres instants, elle lui parlait, le caressait, le prenait dans ses bras. Elle n'était pas restée très longtemps. Ma mère en parlait avec mépris : " C'est une paria de la société, qui ne méritait pas mieux que d'être bonne, heureusement que j'ai été là pour lui donner une place qui lui permettait d'élever son enfant. Des filles comme ça, ce sont des chiennes en chaleur qui se font remplir, sans se soucier des suites. " Elle était partie au bout de quelques mois, et de ce fait : " En voilà encore une qui n'avait aucun respect, ni reconnaissance envers moi, c'était bien la peine de se décarcasser pour des filles comme ça, maintenant je me retrouve sans personne pour ma pauvre mère paralysée ". Et maintenant, c'était moi qui faisais partie du chenil des chiennes en chaleur qui se sont faites remplir.

J'attends l'heure du dîner en regardant par la fenêtre fermée. Mes pensées vont et viennent comme un fuseau sur un métier à tisser. Je ne dépasse pas la trame du présent ou de l'avenir immédiat. Chaque action, chaque déplacement, chaque rencontre est devenu pour moi un défi à ma peur, au puissant sentiment de rejet de moi-même dans lequel je baigne. Je prends le temps de regarder ma chambre plus en détail, j'essaie le fauteuil : trop profond. J'y cale mon oreiller et m'assoie. Voilà, c'est bien. Mes mains caressent mon ventre, comme pour confirmer la réalité de ma présence ici. J'ai un bébé dans le ventre, à quoi peut-il bien ressembler en ce moment ? Un haricot de quelques centimètres sans doute. Il est là, mais je ne le sens pas. J'ai grossi, mais rien ne remue en moi. Ma main agrippe le bourrelet et le tord avec rage. Toute ma détresse remonte d'un coup.

Il est dix huit cinquante cinq. On frappe à ma porte.
- C'est l'heure du dîner, tu viens ?
Je sors sur le palier et suis cette jeune femme à la démarche pesante.
- T'es enceinte de combien ?
- Quatre mois environ, et toi ?
- Ho ! J'ai encore presque deux mois à tirer, mais on ne sait jamais, il peut arriver avant, ça serait bien. On est pas mal ici, mais ça fait long.
Son ventre est rond comme une bille, on la dirait posée à même son abdomen.
- Comment ça se passe avec les Sœurs ? Elles sont combien ?
- Dans l'ensemble ça va, sauf la Mère Supérieure qu'est une vraie peau de vache, sinon il y a Soeur Marie-Claire, Soeur Econome qu'est super sympa, mais qui gueule, et puis les gens de la cuisine, et Denise, celle qui ouvre la porte. Elle, elle est complètement folle, ce n'est pas une bonne Soeur, c'est une civile, tu verras, mais faut pas faire attention. T'accouches où ?
- Je ne sais pas encore, je viens d'arriver. J'étais en Bretagne, alors je ne connais rien ici.
- Moi je vais accoucher à l'hôpital de Créteil. Et après, tu retournes en Bretagne avec ton bébé ?
- Sans doute, oui.
- Je suppose que le père t'a laissé, on est presque toutes dans ce cas, Monique dit qu'elle va revivre avec le père après l'accouchement, mais ça m'étonnerait, elle dit ça pour faire l'intéressante. Remarque, tu sais, on a même eu des femmes mariées, qui sont venues ici, parce que les maris les battaient ou les avaient fichus dehors. On a aussi eu des gogols, des folles quoi. T'as quel âge ?
- Dix-huit ans, et toi ?
- Dix-sept et demi.
Nous sommes arrivées au réfectoire en discutant. J'ai essayé de repérer le chemin. Je suis un peu plus calme à présent, et j'ai faim. J'ai tout de même du mal à avaler. Les filles sont dispersées au gré des tables par petits groupes qui papotent, qui rigolent.
- Allons mesdemoiselles ! Vous faites trop de bruit, calmez vous un peu.
- Oh ça va, nous faites pas chier, on n'est pas à l'école, on a bien le droit de parler quand même !
- Je vous prie de rester polie, Monique. Vous êtes là au même titre que les autres il me semble, alors arrêtez votre sale caractère !
Agnès, la jeune fille qui est venue me cherchez dans ma chambre m'explique que la Soeur qui a demandé le calme, c'est Soeur Econome. C'est une femme masculine au visage carré, au corps carré, au langage carré, au regard direct et sans concession. Elle se déplace avec vivacité, ses gestes sont anguleux. Je suis impressionnée. Elle n'a pas l'air commode du tout. Bien que n'ayant rien fait de particulier, je me sens coupable quand même. J'ai toujours eu ce défaut, et toute autorité supérieure qui s'impose me pousse à ce sentiment. Je soupire.
- T'inquiète pas, tu verras, elle est vachement sympa, elle rigole avec nous tout le temps. Mais faut dire que l'autre là bas, c'est pas du gâteau, elle énerve tout le monde. Elle se croit supérieure parce qu'elle va vivre avec son mec après. Elle nous bassine sans arrêt avec ça. Enfin moi je m'en fous, je partirai avant elle. Toi, tu vas te la taper jusqu'au bout.
Petit silence.
- Si tu veux, t'auras qu'à venir avec nous demain, on sort dans après midi pour faire des courses. Ça te dit ? Hein, ça te dit ?
Je ne sais pas comment me dépêtrer de la situation, et je ne comprends pas sur le coup que je suis la seule à ne pouvoir pas sortir.
- Parce que vous avez le droit de sortir ?
- Ben oui, heureusement, c'est normal. Pourquoi tu dis ça ? Tu croyais qu'on devait rester enfermées tout le temps ? On n'est pas en prison quand même.
Et elle rit d'un petit rire haut perché en secouant la tête, comme si j'avais dit une énormité.
J'ai un petit espoir. Je vais pouvoir sortir, aller me promener, voir des magasins, réintégrer un bout de vie.
- T'as peut-être des trucs à acheter ? Moi je vais aller voir pour un couffin, on ne sait jamais s'il arrivait avant. J'ai déjà tricoté trois brassières et des chaussons, et toi ?
- Moi j'ai rien tricoté, je tricote mal et je n'aime pas ça.
Je me dis que ça coupera court à toute question.
Agnès me regarde, étonnée, surprise. J'ai répondu un peu sèchement.

Le repas est fini, et tout le monde se disperse. Je me retrouve seule. Je remonte dans ma chambre. Je suis un peu rassurée quant à mon intégration, mais je décide énergiquement que je ne prendrai pas part au jeu qui m'est imposé, de faire semblant. Pour l'instant, le bébé que je porte n'a toujours aucune réalité. De voir le ventre des autres, leur joie de vivre, me plonge dans une douloureuse réflexion. Pourquoi moi, n'éprouvais-je pas ce sentiment de joie, d'enthousiasme maternel qu'elles semblent pour la plupart ressentir ? Mes mains vont et viennent sur mon ventre et pour la première fois, je parle à mon enfant en pleurant doucement : " Pourquoi as-tu voulu venir maintenant, je ne suis pas prête, ce n'était pas le bon moment. Tu vois bien comme on gène tout le monde tous les deux. On n'a pas le droit d'exister, moi je suis déjà une erreur de la nature et tu viens rajouter à ça. " Je dois être entrain de devenir folle pour parler ainsi à mon ventre. J'ai la sensation d'une anormalité dans mon comportement. Je me ressaisis.
Je me mets en devoir de faire ma toilette. Je me sens sale intérieurement et extérieurement. Les odeurs de la cuisine se sont fixées sur moi comme une teinture odorante. C'est écoeurant. J'ai du temps avant de me coucher, et je m'applique à faire les gestes lentement, minutieusement, pour que ça dure le plus longtemps possible, pour meubler mes instants de solitude, pour ne pas me rencontrer en tête-à-tête. Je m'applique à penser chaque mouvement, à ressentir chaque odeur, chaque sensation sur ma peau, à être contenue dans ce quotidien rassurant. Je m'aperçois dans le petit miroir au dessus du lavabo. Je me trouve laide, j'ai la bouche maussade, le teint blafard. Je vois mes longs cheveux comme ceux d'une sorcière. Je détourne mon regard qui vient se heurter à la réalité du bidet. J'en ai vu de semblable dans les vieux films après guerre. Ils servaient aux prostituées, dans des hôtels borgnes de Xième catégorie. Il a les pattes écartées, lubrique, et soutien un haricot de métal blanc émaillé. " Tu es une putain " m'a dit ma mère. Le bidet est là comme une accusation. Je le cache dans l'armoire pour ne plus le voir. Je n'ai rien à faire. Je me glisse dans les draps rêches dont l'odeur m'est inconnue. J'ai l'impression d'être à l'hôtel. Demain, j'aurais passé la nuit et je repartirai, tout cela n'est qu'un mauvais rêve...Je plonge dans un sommeil de plomb.


Chapitre 11

Ce sont les coups à la porte et la voix de Soeur Marie-Claire qui me réveillent.
- Elisa, il est 8 heures, il faut vous dépêcher si vous ne voulez pas rater le petit déjeuner.
- Oui, oui, j'arrive.
Ses pas s'éloignent. Je me lève, nettoie mon visage rapidement, passe ma robe et descend au réfectoire. Il n'y a pas grand monde. Un petit silence se fait quand j'arrive, et les visages se tournent vers moi.
- Bonjour !
Plusieurs filles me saluent, je leur réponds et je vais me servir. Je déjeune seule. Puis je remonte dans ma chambre, fais ma toilette plus complètement, avec les mêmes gestes lents. J'ai à peine fini qu'on frappe à ma porte, une autre pensionnaire est là, que je ne connais pas. Elle est petite, et son ventre prend toute la place de son corps. Ses yeux vifs font le tour de la chambre.
- Salut ! Je viens te dire que t'es de corvée pour les escaliers aujourd'hui.
En même temps qu'elle parle, elle croque une grosse pêche juteuse qui me fait envie.
- T'es vachement bien ici, toi, t'as du pot. Tes parents doivent avoir du fric pour avoir eu un passe-droit comme ça.
- Ben non, d'ailleurs, ce n'est pas " mes parents ", je n'ai que ma mère.
- Ah bon ? Ton père est mort ?
Dans quel guêpier ai-je encore été me fourrer ? Je n'ai pas envie de me raconter.
- Non, pas vraiment, enfin c'est compliqué...
Je ne me suis pas demandée qui payait mon séjour ici. Ma mère m'avait dit que tout cela lui coûtait cher, elle m'avait dit aussi que la DASS payait une partie de mon séjour, mais que de toute façon, ça ne me regardait pas, que j'avais qu'à rester tranquille jusqu'à l'accouchement.
- Bon, je te montre une fois et puis tu te débrouilles après. C'est quoi ton nom ?
- Elisa, et toi ?
- Christiane... T'es pas grosse encore, alors celles qui ne sont pas très avancées font les travaux les plus durs, les autres, celles qui sont presque à terme, ont des tâches moins fatigantes. Normal non ?
Elle me regarde droit dans les yeux avec un petit sourire.
- Normal, pas de problème !
J'ai ressenti la question comme un test et j'ai eu raison. Je suis déjà à part, puisque je bénéficie d'une chambre particulière, ce qui semble engendrer la jalousie de mes co-pensionnaires et éveiller des soupçons quant à un statut social hors la norme de la maison. Si en plus je renâcle pour les corvées, je risque de me faire rejeter. La hiérarchie de la maison est celle des ventres ronds. Plus on est grosse et proche du terme, plus on bénéficie d'avantages au niveau des corvées ou des chambres. Il en ira de même avec les fauteuils du salon télé. Je me plie de bonne grâce aux us et coutumes, d'autant que je me sens coupable d'occuper une chambre destinée à une autre, plus grosse.
- Alors toi, c'est les escaliers du fond, ceux qui montent à ta chambre. Une fois par mois, il faut les cirer, sinon c'est un coup de balai tous les jours. Ça ira ?
Je fais ma tâche rapidement. Ces escaliers, je vais en connaître chaque détail, chaque fissure du bois, l'inclinaison particulière d'une marche ou d'une autre. La maison maternelle devait être une ancienne maison de maître, le rez-de-chaussée était réservé en partie aux salons et petites dépendances, le premier étage aux chambres des maîtres et le dernier aux domestiques. Je nettoie l'escalier de service. D'autres dépendances plus modernes ont été rajoutées à l'arrière du bâtiment. Je me dépêche rapidement de finir mon travail. Cet escalier ne desservant que ma chambre et celle se soeur Marie-Claire, je ne suis pas dérangée. Je pense aux bonnes de ma grand-mère, et j'éprouve maintenant l'humiliation qu'elles devaient ressentir des ordres et des critiques qu'elles recevaient. Mais peut-être n'en avaient-elles pas conscience. Je vois mon activité comme une juste punition, qui vient se rajouter à toutes les autres.
Pourtant ces tâches quotidiennes me permettront de ne pas sombrer dans une solitude complète, j'apprendrai à les aimer, à les attendre, comme des petits filaments qui me reliront à la vie. C'est à travers ces travaux apparemment stupides, que me viendra plus tard, la conscience salvatrice qu'il me faut FAIRE pour ne pas couler.

Je remonte dans ma chambre et m'y enferme. Je range le peu qu'il y a à ranger, et je continue mon ouvrage au crochet. Il doit avancer. En arrivant ici, j'ai pris conscience de l'ampleur physique que j'allais prendre et ma petite robe bleue ne fera pas long feu. Je crochète furieusement, la tête vide. Je refoule toutes les pensées, quelles qu'elle soient, qui pourraient venir me troubler. Je suis au calme. J'ai ouvert la fenêtre et la chaleur entre. Toujours ces vapeurs de feuilles et de gaz mélangées. La vie est là, de l'autre coté, grouillante, et moi je suis ici, comme derrière une vitre épaisse, à part de ce monde qui me fait envie, dans un autre monde, dans une autre vie.
Je tricote jusqu'à l'heure du déjeuner, puis vais manger avec les autres. J'écoute leurs babillages, leur rire qui me paraissent toujours aussi étranges. Je n'arrive pas à me couler dans le moule.
Je remonte dans ma chambre et m'y enferme à nouveau. Je m'assoupis sur mon lit.

Trois heures. On frappe à la porte. J'ouvre. Agnès est là, souriante.
- Ben alors ? Faut pas rester seule comme ça, nous sommes dans le jardin avec les autres, vient avec nous. Allez je suis venue te chercher, Soeur Marie-Claire s'inquiétait pour toi, allez, prends ton crochet et viens !
J'ai envie de pleurer très fort, mes larmes ruissellent sur mes joues sans que je puisse les contrôler.
- Allez, c'est normal, tu viens d'arriver, ça fait ça les premiers jours, après ça ira mieux.
Je m'essuie le visage et je la suis. Nous traversons la cour et nous enfonçons dans le jardin. Il n'est pas très grand, mais les arbres sont hauts, et des buissons épais. Pas de fleurs. Un petit chemin amène vers une autre bâtisse que je ne vois pas très bien. Nous nous arrêtons juste après les bâtiments de service. Là plusieurs filles papotent, certaines lisent, d'autres tricotent.
- Bonjour, moi c'est Andrée. toi c'est Elisa ?
Chacune se nomme, j'en fais autant. Andrée est plus âgée que les autres. Elle est énorme. Certainement de stature assez forte à l'origine, son ventre me paraît démesuré. Mon regard s'y fixe, elle s'en aperçoit et se met à rire.
- Je suis à terme, mais c'est vrai que je me porte bien. Le gynéco m'a dit que ce serait un très gros bébé.
- Ah ! C'est comme Nadia, tu te souviens, elle est partie il y a trois semaines, la petite brune qui se plaignait tout le temps, elle a eu un gros garçon de trois kilos huit cents.
- J'espère que le mien ne sera pas si gros, c'est plus facile à passer quand c'est moins gros !
Les autres rient.
- Du coup, toute sa layette premier âge était trop petite, il lui a fallu tout racheter. On est allé la voir à l'hôpital.
Cette dernière remarque m'interpelle.
- Vous avez le droit d'aller voir les autres ?
- Ben oui, rigole Agnès, la voilà qui se croit encore en prison. Comment ferait-on pour les visites prénatales ? Tu ne t'imagines quand même pas que les toubibs viennent ici, à domicile. Faut bien sortir pour y aller, du même coup on va voir celles qui viennent d'accoucher, et comme ça on a vu leur bébé, même si elles ne reviennent pas après.
Je me mets à poser toutes sorte de questions qui les font rire. Je dois avoir l'air d'une oie blanche qui sort de sa campagne. Elles ont environ mon âge, voire plus jeunes, mais elles ont un sens de la vie courante que je n'ai pas. Elles ont une force de vie et de décision, une autonomie que je ne retrouve pas en moi. Je n'ose pas les questionner sur leur histoire, pourtant j'en ai envie, comme pour trouver un synopsis à mon futur. La conversation s'étire et revient sur des sujets qui me semblent futiles, de mode, de chanteurs. Elles parlent aussi des autres filles, en crucifiant certaines, en embaumant d'autres, et puis de toutes celles qu'elles ont vues passer depuis leur séjour ici. Elles m'expliquent le système des post-natales. Il n'y a que peu de chambres disponibles dans l'autre pavillon, et là aussi les places sont chères. N'y reviennent que celles qui n'ont nulle part ailleurs où aller. Les prénatales les plus responsables vont s'occuper des bébés, mais pas toutes. C'est zone interdite sans autorisation. Les bébés ne viennent jamais dans la partie prénatale. Le pavillon du fond a son entrée particulière. Là-bas, les filles apprennent à vivre seules. Elles ont leur cuisine, la plupart travaillent et doivent se débrouiller sans personne. La maison maternelle les aide momentanément, et ce n'est qu'une prise en charge provisoire.
Les filles me questionnent sur ma provenance et sur ce que je compte faire après. " Après ", c'est toujours après l'accouchement. C'est la balise, la ligne de départ pour autre chose.
- Je vais retourner en Bretagne.
- Pourquoi tu n'as pas accouché là bas ? Puisque de toute façon, tu y retournes avec ton bébé ?
Je ne sais pas quoi répondre. Je mens :
- Ma mère n'avait pas le temps de s'occuper de moi, et je ne pouvais pas aller au lycée comme ça. Elle n'a trouvé qu'ici. Je vais avoir des cours par correspondance pour passer mon bac l'an prochain.
Elles me regardent bizarrement. J'ai toujours mal menti. Andrée hausse les épaules, l'air fataliste.
Et la conversation reprend sur des badinages de jeunes mamans : Comment tu vas l'appeler ? Tu préfères une fille ou un garçon ? Etc... Je continue de mentir au fur et à mesure des questions auxquelles je ne peux pas répondre et qui me font mal.
Je me suis tue et j'écoute vaguement. Mon esprit est ailleurs, tendu vers autre chose que je n'arrive pas bien à déterminer. C'est sourd et douloureux.

Le gravier crisse sous un pas pressé, la Soeur Econome apparaît soudain, un grand sourire aux lèvres.
- Alors voilà la petite nouvelle, comment ça va ? Je suis la Soeur Econome.
- On lui a déjà dit, disent en choeur mes compagnes.
- Et bien tant mieux. Je vois que vous vous êtes intégrée, c'est parfait. Au fait les filles, j'ai une petite blague pour vous...
Et elle raconte une histoire drôle, dont elle rit elle-même avec une vigueur juvénile.
C'est vrai qu'elle a l'air sympa, et que la première impression que j'en avais eue n'était pas la bonne. Elle repart vers les bâtiments d'un pas décidé.
- Ah ! C'est quelqu'un la Soeur Econome ! On dit qu'elle a été mariée autrefois, et qu'elle est rentrée dans les ordres après. Peut-être même qu'elle a des enfants...
- Tiens voilà l'autre folle !
L'autre folle, c'est Denise, la gardienne. Elle marche penchée en avant, les mains au dos.
- Minou ! Minou !
Elle cherche son chat.
- Il y a des chats ici ?
Mon attention est en éveil. J'adore les chats, ça a toujours été une passion. J'ai toujours voisiné avec leur compagnie. Ils ont quelque chose de rassurant pour moi. Etant petite, je leur confiais mes peines, mouillais leur fourrure de mes chagrins d'enfant. J'enviais leur indépendance, leur liberté, leur autonomie.
- Il y a SON chat. Personne ne peut l'approcher sauf elle. C'est pas normal d'ailleurs, il pourrait allez chez les post-natales et étouffer les bébés. Je me demande pourquoi la Mère Supérieure autorise ça.
- Mignou ! Mignou !
Agnès l'imite et ça fait rire les autres. Denise nous envoie un regard noir. Elle marmonne je ne sais quoi, mais ses grognements sont étayés du mot " saleté ".

J'ai un petit pincement au coeur. Je pense à ma mère dont c'est une des insultes préférées. Elle rentrait en Bretagne aujourd'hui et est peut-être à la maison déjà. La Bretagne ! C'est comme si je l'avais quitté depuis longtemps.

Je suis entrée dans le quotidien de ma vie carcérale. Les jours s'enchaînent, tous pareils les uns aux autres, cadencés au rythme du ménage et des repas. Je suis fermée à tout et n'existe plus qu'à travers ces banalités de la vie quotidienne. Une semaine déjà que je suis là. Ce matin, Andrée manque le rendez vous du petit déjeuner.
- T'n'es pas au courant ? Forcément, t'es dans une chambre. Elle est partie cette nuit, on aura des nouvelles dans la journée par les Soeurs.
Je l'enviais d'être sortie d'ici, et cette échéance qui serait la mienne un jour m'effrayait à la fois. Un jour, qui me paraissait si lointain, je ne serais pas, moi non plus, au petit déjeuner, et les autres diraient la même chose : " Elle est partie ". Ce départ m'avait affecté car j'avais sympathisé avec Andrée, jeune femme calme et plus âgée dont la présence me rassurait. Je savais que je ne pouvais lier aucune relation d'amitié sérieuse, de plus, ne pouvant me libérer du secret de mon état de mère X, mes relations resteraient superficielles. Toute discussion spontanée devenaient un danger où je risquais de dévoiler sans le vouloir ce secret qui pesait trop lourd déjà. Je me méfiais de moi-même.

Une semaine après mon arrivée, alors que je me reposais dans ma chambre, pour la première fois, je sentis bouger le bébé. C'était comme des petites bulles qui se promenaient dans mon ventre. J'en fus surprise et attendrie. Ce coup-ci, il était là, je le sentais au fond de moi, et sa réalité s'imposa avec force. Ce que mon esprit refusait, mon corps me le criait. Je ne pus m'empêcher d'en parler à Agnès.
- Ca y est, il a bougé ! Il est vivant !
- Ce n'est que le début, tu vas voir après. Il donne des coups de pied, de coude. Tiens regarde ma robe, elle bouge tout le temps. Donne ta main.
Elle prit ma main et la posa sur son ventre. C'était dur et tendu. J'avais eu un geste de recul comme si son ventre allait me mordre. Ce ventre-là ne m'appartenait pas. Ça la fit rire.
- Mais qu'elle est bête !
J'attendis un moment et enfin je sentis une vague de chair se déplacer sous la paume de ma main. Une vie indépendante, et pourtant si attachée à celle de la mère. Un jour prochain, je sentirai aussi mon ventre onduler de la sorte. Mais pour quoi ? Pour qui ? L'instant d'émotion que je venais de vivre s'envola pour laisser place à la tristesse et l'angoisse. On me prendrait mon bébé. Déjà, il ne m'appartenait plus. Je pourrais peut-être braver la décision de ma mère ? Cette idée était inconcevable. Je ne pourrais pas l'élever, et puis la honte, la honte pour tout le monde. Elle m'avait dit aussi combien je serais rejetée par la société : " Tu seras toute seule, moi je ne t'aiderai pas, et les employeurs ne prennent pas les filles comme toi. "

Je ne connaissais rien de la vie, du monde du travail, des soucis d'argent, hormis ceux de ma mère qui trouvait tout trop cher, qui avait peur de ne pouvoir y arriver avec sa petite paie de fonctionnaire et qui encensait le fonctionnariat qui lui avait permis d'élever ses trois enfants dignement. Du plus loin de mes souvenirs, je l'ai toujours entendue se plaindre de la difficulté de nous élever seule. Je me sentais redevable de tant d'efforts à notre égard. Mon image de boulet s'en trouvait renforcé. Allais-je vivre la même chose avec mon enfant ?
" Tu n'es déjà pas capable de t'occuper de toi-même, comment veux tu t'occuper d'un enfant ? Il faut être adulte pour avoir un enfant, regarde les oiseaux, ils font un nid avant de pondre. "
J'étais bien la nulle, l'idiote qu'elle décrivait, et l'exemple de mes camarades qui allaient se débrouiller seules me le confirmait et me laissait dubitative. Plusieurs avaient déjà trouvé du travail, serveuse, ouvrière d'usine, bonne à tout faire. A part Andrée qui était comptable et n'avait pas cessé son travail, de nombreuses autres ne semblaient pas de soucier de l'avenir.
- On verra bien quand on y sera !
J'admirais leur capacité à s'en ficher, à prendre la vie comme elle venait. Moi, je n'y arrivais pas. J'enfilais les propos tenus par ma mère comme des vérités premières, ils devenaient mes propres pensées, je me les martelais dans l'esprit, excluant tout ce qui pouvait m'en détourner.

En une semaine j'avais appris plus sur la maternité qu'en dix-huit ans de vie. Les bébés m'intriguaient en même temps qu'ils m'effrayaient. Je n'avais jamais eu de contact avec eux, moi-même étant la dernière de la fratrie, il n'était pas né d'autre enfant dans la famille proche. Mon attention maternelle de petite fille s'était retournée plus vers les chats, d'où je crois, cet amour immodéré pour eux.

Je passais les jours suivants à enfoncer mes doigts dans mon ventre à travers ma robe, pour essayer de sentir l'enfant plus présent à ma main.

L'enfermement me pesait déjà, j'avais envie d'aller me promener un peu. Agnès m'ayant invité à l'accompagner une nouvelle fois, je décidais d'aller voir la Mère Supérieure, dont il fallait l'autorisation pour toutes sorties.
- Qu'est-ce que vous voulez ?
Son bureau faisait le pendant au parloir de l'autre côté du porche. Les volets étaient rabattus et la pièce aux odeurs de cire et de vieux baignait dans la pénombre. Je la dérangeais visiblement.
- Je voudrais sortir avec Agnès, juste un peu. Elle va faire des courses pas loin, et j'ai besoin d'une savonnette.
Son visage s'était relevé, elle me fixait, agacée.
- Non, mon petit ! Vous savez que vous n'avez pas le droit de sortir, c'est interdit, votre mère l'a interdit. Si vous avez besoin d'une savonnette, demandez à Agnès qu'elle vous en rapporte une. Et ce n'est plus la peine de venir me redemander ça durant votre séjour ici. Au revoir.
Le ton était sans réplique. L'histoire de la savonnette, je l'avais inventée pour donner plus de poids à ma demande. De toute façon je n'avais pas d'argent.
Je rejoignais les autres qui s'apprêtaient à partir.
- Alors ça y est ? Tu es prête ?
- Je ne peux pas aller avec vous, la Mère Supérieure ne veut pas.
- C'est quoi cette histoire ? On a le droit de sortir, du moment qu'on prévient et qu'on est rentrées avant le dîner.
- Oui, et bien pas moi.
Un silence suivit. Les autres se regardèrent, surprises et dubitatives.
- Bon et bien tant pis ! Si t'as besoin de quelques chose tu le dis, on peut te le ramener.
- Merci, j'ai besoin de rien.
La seule chose dont j'avais besoin, c'était de prendre un peu l'air, de voir du monde, de marcher dans la rue, de regarder les boutiques, même si je ne pouvais rien acheter. Je remontai dans ma chambre pour pleurer. J'avais la rage au ventre de cet interdit. J'aurai été si heureuse de pouvoir me promener avec les autres, enceintes comme moi, d'appartenir même au groupe des parias, des filles mères que nous étions. J'aimais cette idée comme une provocation à la société, aux biens pensants, à la morale que je repoussais de toutes mes forces. La provocation était minime et ne concernait que moi, mais elle m'aurait satisfaite et apporté un petit soulagement à ma douleur. Et l'autre vieille chouette qui se cachait derrière ma mère. Qui avait donné l'ordre de m'interdire de sortir ? Avaient-elles tout bonnement comploté tout ça avant mon arrivée ? C'était probable. Tout était réglé depuis longtemps dans le ballet de ma grossesse. Ma mère en était le metteur en scène et les soeurs les chorégraphes. Mes sorties étaient réglées, et au moindre signe d'un entrechat non prévu, on se chargeait de me taper sur les pieds pour me faire revenir à leur danse. Je me sentais prise au piège de leurs volontés, de leur pouvoir, haïssant mon impuissance et ma faiblesse. Le mince espoir que j'avais eu de cette petite joie toute simple s'évanouissait. J'étais en prison pour de bon. La maison qui m'avait parue immense à mon arrivée, avait rétréci à la taille d'un bungalow. Ses murs m'oppressaient, son jardin faisait figure de potée d'herbe à chat : " Allez mademoiselle ! Une petite touffe de verdure pour vous purger de votre envie de liberté ? "
Le minimum vital. Mon esprit s'emballait, je visualisais une sortie en force, ou en douce avant que la grande porte ne fût fermée. Je m'enfonçais dans une sorte de léthargie qui anesthésia ma colère. Plus rien n'avait d'importance, ni moi, ni le bébé, ni l'avenir, ni même ma mère. J'avais à nouveau l'envie du " plus rien " du néant salvateur. La fissure de mon espoir s'était refermée plus solidement sous le ciment de ma déception. Une fois encore, je n'étais pas comme les autres. Même dans ma particularité présente de fille mère, je n'étais pas soumise au même régime. Je me sentais rejetée de la vie, exclue même de ma situation particulière. Je voguais comme un atome perdu dans cette vie qui ne voulait pas de moi, qui m'interdisait tous ses accès les plus élémentaires.

Mes nausées avaient disparu dès les premiers jours de mon séjour à la maison maternelle. Je me sentais mieux physiquement, mais l'inaction, l'ennui, les frustrations avaient déclenché une boulimie que je ne voulais pas reconnaître. Je grossissais rapidement, et plus je grossissais, plus j'étais contente. Je ne me trouvais plus laide, je ne me voyais plus. J'évitais les miroirs, les reflets des vitres. J'acceptais de regarder mon ventre lors de mes ablutions. Le soir je m'endormais les mains dessus, essayant de capter le moindre message de vie.

Je reçu du courrier de ma mère. Elle m'envoyait des timbres, me disait son inquiétude et sa peine, m'encourageait à prendre la décision de l'abandon. Chacune de ses lettres me faisait pleurer, me rappelant qu'il y avait un ailleurs, un autre endroit où j'avais été heureuse. Elle m'annonçait l'arrivée prochaine de mes cours par correspondance et m'engageait à y travailler sérieusement, afin "°qu'elle n'ait pas payé tout ça pour rien". Elle me faisait miroiter des "°après°" qui chantent dans l'oubli de mon " malheur ". Elle donnait aussi des nouvelles du quotidien, de ma soeur, de mon frère qui, " peut-être, aurait la bonté de venir me voir, malgré son travail. "

Je reçu aussi du courrier de Yves. Ça me faisait plaisir, mais là aussi j'avais l'impression qu'il appartenait à un autre monde qui ne me concernait plus. Je lui étais reconnaissante d'avoir une pensée pour moi, de faire l'effort de m'écrire, lui qui n'aimait pas ça. Je recevais toutes ces bontés comme des récompenses non méritées. Je répondais, racontais ma vie dans la maison, en extrayant mes émotions qui me semblaient honteuses et inavouables. Je voulais avoir l'air forte.

Mes cours arrivèrent. Déjà ! Notes explicatives du travail à fournir, lectures à faire, devoirs dans les délais, corrections et notations. Ce travail que je n'aimais pas venait en surplus dans mes refus. Il me pesait. Je lisais les textes de philo, mais n'y comprenais rien, tout cela était aléatoire et futile à mes yeux. C'était la cerise empoisonnée sur le gâteau. Et les maths alors ? J'avais décroché sur cette matière depuis la troisième, et quand je dis décrocher, c'était le vide sidéral. Mes moyennes, malgré tous les efforts que je pouvais faire, naviguaient entre 0 et 2. Je m'étais complètement découragée lors de la seconde, et mon orientation vers le littéraire n'était pas un hasard. Je regrettais la vie végétative des premières semaines.

Plusieurs des filles étaient parties, d'autres arrivaient. Sous ma chambre, une toute jeune fille de seize ans et demi s'était installée. Je la trouvais jolie. Elle venait de Paris, des beaux quartiers. Un tout petit ventre rond s'accrochait à son buste. Elle s'appelait Marie-Christine. Son visage était fin et distingué. Son air était déterminé malgré sa jeunesse. Elle aussi passait son bac, et je lui demandais de m'aider pour les maths. Elle accepta et fini par faire les devoirs à ma place. Elle était plus avancée dans sa grossesse et partirait avant moi. Très vite, je remarquais qu'elle ne tricotait pas non plus. Nous discutions de choses et d'autres et je sentais, sous-jacente, une tension contenue. Elle finit par me faire comprendre qu'elle allait accoucher sous X. J'en éprouvais un soulagement énorme.
- Mais c'est toi qui n'en veux pas ?
- C'est surtout mes parents. Mais que veux-tu que je fasse avec un bébé à mon âge ? Et puis, dans notre milieu ça ne se fait pas. Mes parents sont catholiques, alors !
- Mais, et le père de ton bébé, il est au courant ?
- Oui, mais il n'en veut pas non plus, il est beaucoup plus âgé que moi, il a trente ans. C'est un copain de mon père.
- Et ça ne te fait rien de laisser ton bébé ?
- Je ne sais pas. Pour l'instant, non.
La réponse me paraissait dure. Et à moi, qu'est-ce que ça faisait, l'idée d'abandonner mon enfant ? D'un côté, il y avait l'assurance de ma mère d'une vie qui recommencerait, de l'oubli, et cela engendrait de l'espoir. De l'autre, il y avait la douleur, la peur et l'angoisse que je ressentais depuis le début de ma maternité et que j'assimilais à l'enfant, avec toutes les menaces de rejet et de difficultés que ma mère brandissait au dessus de ma tête. Abandonner son enfant ne semblait être un problème que pour moi. Pour l'instant, il était au chaud dans mon ventre, et je ne pouvais pas imaginer la séparation qui me semblait lointaine. C'était une petite bête qui remuait dans mon ventre, mais qui faisait partie de moi. Il était moi. Je n'arrivais pas à cristalliser le bébé hors de moi. Je ne savais pas ce que je ressentais pour lui, tant mes sentiments étaient étouffés sous le poids de la culpabilité vis-à-vis de ma mère. Tout était mêlé.

Un beau matin, Marie-Christine n'était plus là, elle avait accouché prématurément à sept mois et demi. Son départ me peina, tant au niveau de l'échange et de la confidence que je pouvais lui faire, qu'à propos de mes devoirs de maths qui redevenaient un casse-tête.

J'avais sympathisé plus profondément avec ma voisine de chambre, Soeur Marie-Claire. Quoique fortement dénigrée par mes camarades, traitée de faux jeton, de sournoise, nous avions engagée une relation privilégiée. Un jour qu'elle était venue dans ma chambre sous je ne sais quel prétexte, je lui fis part de mes doutes quant à cette décision d'abandon.
- Vous avez ma fille, votre maman a raison, vous allez ficher votre vie en l'air. Vous n'êtes pas comme les autres filles ici, vous avez reçu une bonne éducation, et votre maman vous conseille bien car elle vous aime. Il y en a eu plein d'autres avant vous, et elles ont continué à vivre ! En plus pensez à votre enfant, quel avenir allez vous lui offrir ? C'est un faux-pas que de nombreuses filles ont franchi, de tout temps, ne faites pas la bêtise de le garder. Les autres filles ici n'arrivent pas du même milieu que vous, les parents s'en fichent et elles arrivent là par ce qu'elle n'ont nulle part ailleurs où aller. De toute façon leur vie n'aurait pas été vraiment différente, même sans enfant, elles sont vouées à l'échec. Mais vous, vous arrivez d'un bon milieu, vous êtes intelligente et jolie, ne gâchez pas votre vie. Et puis vous savez, il aura de bons parents qui l'aimeront vraiment, de vrais parents. Il aura besoin de vrais parents. Ces gens-là vous en seront reconnaissants toute leur vie, vous ferez des heureux. Pensez-y.
- Oui, mais qui va l'adopter ? Est-ce que je pourrais avoir des nouvelles après ?
- Non, après avoir accouché, vous avez trois mois pour réfléchir au cas où vous voudriez le reprendre. A ce propos, la dame de l'adoption passera la semaine prochaine pour vous voir, je vous préviendrais.
- Mais je vais accoucher où ?
- Je ne sais pas, il faudra demander à la supérieure, mais en général il y a deux cliniques qui se chargent de ce genre de chose, une au Perreux, l'autre à Anthony.
- Je pourrais choisir où j'irai ? Et puis, quand vais-je avoir une visite médicale ? Il y a bien des visites pendant la grossesse, les autres y vont.
J'ai toujours eu une phobie du médical, mais en l'occurrence je voyais surtout la sortie que ça me permettrait de faire, et le choix de la clinique me rassurait un peu, si je pouvais y aller avant pour voir. Cet inconnu m'angoissait profondément, je n'avais jamais été en clinique.
- Quelqu'un viendra avec moi le jour où j'accoucherai ?
- Bien sur que non. Les filles vont accoucher toutes seules, une ambulance ou un taxi vous accompagnera le moment venu, quand aux visites ou au choix de la clinique, je ne peux rien vous dire, vous verrez avec la Supérieure.
- Mais elle vient pour quoi la dame de l'adoption ?
- Pour vous connaître, pour remplir des papiers, vous verrez bien. Allez, ne vous inquiétez pas tout ira bien.

Ne pas m'inquiéter ? Tout était orchestré, mais on avait omis de me donner le programme. J'allais jouer la partition en solo, et cette partition, je ne l'avais jamais lue, je n'en connaissais même pas l'air, juste les premières notes, toutes en mineur.
Avec l'arrivée de cette " dame de l'adoption ", le projet de ma mère prenait une réalité toute nouvelle. Qui était-elle ? Qu'allait-elle me demander ? Serait-elle gentille avec moi ? Tout ce qui arrivait de l'extérieur sans que je le connaisse devenait une menace, une agression à mon état et à la léthargie dans laquelle je vivais, sans doute due à mon enfermement. Je m'étais adaptée tant bien que mal à cette matrice qu'était la maison maternelle, et j'avais fait le choix de " coma ter " pour subir le moins possible la dureté du régime carcéral qui m'était imposé. Du coup, l'extérieur et tout ce qui en arrivait devenaient un danger.

Ma robe était finie et je la portais. J'étais assez fière de mon ouvrage qui était plutôt bien réussi à mes yeux. Nous lavions notre linge dans un lavoir à l'ancienne muni de deux bacs de bétons, qu'abritait un petit appentis. Je ne rentrais plus dans les quelques vêtements que j'avais rapportés de Bretagne. J'étais enceinte de cinq mois environ, ne sachant pas la date exacte de mon accouchement. Nous arrivions à la fin du mois de septembre. Les platanes de l'avenue étaient presque nus et les employés de la voirie balayaient deux fois par semaines ces cadavres sylvestres avec les papiers gras laissés par le marché. Les jours raccourcissaient sensiblement et, les jours de marché, les premiers bruits de piquets de métal des marchands, leur cris se faisaient maintenant de nuit. J'aimais ces jours-là, quoique je fusse réveillée plus tôt que d'habitude. Un peu de vie arrivait jusqu'à moi. Puis, dès huit heures, les premiers clients arrivaient. C'étaient souvent des vieux. Je les voyais de haut, dans l'espace réduit laissé entre deux tentes, aux abords des entrées de maisons où les marchands ne pouvaient pas s'installer. Certains étalages n'étaient pas couverts et j'observais volontiers les échanges. Le client désignait du doigt ou d'un geste plus vague l'objet de son achat. Pendant ce temps, le commerçant attentif écoutait la demande, puis vif, il empoignait la marchandise, l'enfilait dans un sac et le tendait au client, qui le prenait d'une manière pesante, tendait à nouveau sa main pour payer, rangeait son achat dans son cabas et partait. Le commerçant allait toujours trois fois plus vite que le client dans l'échange. Un petit maraîcher sans auvent campait sous mes fenêtres. Son étal était joyeux et respirait le petit jardin biologique. C'est de ma fenêtre que je remarquais du beau raisin d'Italie. Qu'il me faisait donc envie, ce beau raisin, même vu de si loin. J'avais demandé par lettre quelque argent à ma mère qui m'en avait envoyé bien peu. Il fallait que je sorte. J'allais me glisser avec les autres au moment propice, peut-être qu'emmitouflée jusqu'aux oreilles, Denise ne ferait pas attention, elle me confondrait avec une autre...

Je pris mon argent, me bardais du plus de vêtements que je pus, rentrai mon ventre, et me glissai jusqu'à la porte. Mon coeur battait fort, j'avais trop chaud, je savais que c'était interdit, mais tant pis. Je m'engageai sous le porche.
- Elisa ! Où allez vous ainsi ?
La Mère Supérieure était derrière moi, et malgré tout mon camouflage elle m'avait reconnu. J'avais oublié de ramasser mes cheveux, si reconnaissables.
- Je vous ai posé une question. Où allez vous ainsi ? Vous comptiez vous enfuir peut-être ? Vous savez bien que vous n'avez pas le droit de sortir, vous n'avez rien à faire ici.
- Mais, ma Mère, je voulais juste aller acheter du raisin, là, au coin de la porte. Je vous en supplie, laissez-moi y allez, personne ne me verra. Je vous en prie, ce n'est pas loin, j'en ai pour une minute. S'il vous plaît…
Je supplie des yeux et de la voix.
Son regard inquisiteur faiblit soudain, ses yeux clignotent, sa voix prend un autre ton.
- Bon, allez-y, mais ce sera la seule fois. Que ça ne devienne pas une habitude, ne vous imaginez pas que vous pourrez sortir une autre fois.
- Non, ma Mère. Merci, ma Mère.
Je sors. J'ai chaud au coeur. Je vacille dans la lumière pâle de l'automne, la courette me paraît interminable, je vois la rue sur le plan de la réalité, plus du haut de ma chambre. Les tentes des marchands ont une profondeur, une largeur, sont meublées de diverses marchandises que je trouve toutes attrayantes, habitées par des hommes et des femmes qui parlent, qui crient, qui vivent au grand air de leurs travail, de leurs envies. Cette scène si banale est un vrai cadeau pour ma journée. Je m'empresse à l'étal du raisin. J'ai l'impression de faire semblant de vivre, de jouer à la marchande et au client, c'est moi la cliente. Mes paroles sonnent faux à mes oreilles. Le marchand ne s'aperçoit pas de mon malaise. Il me regarde en souriant :
- Et pour la p'tite dame, ce sera quoi ? Une livre de raisin ? Et c'est parti...
- Pas la peine de vous presser, j'ai le temps.
J'ai envie de voler encore quelques instants. Pourquoi n'y avait-il pas d'autres personnes avant moi ? Mais ses mains volent du raisin au papier, du papier à la balance, de la balance à mes mains. Il n'a pas dû mettre plus de vingt secondes au total.
J'embouche un grain sucré et pulpeux, c'est un délice. Je regarde à droite et à gauche. L'allée est pleine de monde. Je me fondrais bien dans cette mouvance de vie, mais là, tout près, à dix mètres à peine, la Mère Supérieure est à la porte.
Je rentre. Mon arrivée est ponctuée d'un "°c'est bien". Je monte dans ma chambre et dévore ma livre de raisin d'un coup, comme une vengeance.


Chapitre 12

24 Septembre 1972.

Je reçois un courrier de ma mère. L'enveloppe est gonflée. Je vais dans ma chambre pour l'ouvrir en paix. Que peut-elle bien m'envoyer ? Une autre enveloppe est pliée en deux à l'intérieur de la première. Y est joint un petite mot de ma mère : " Je pense que tu seras heureuse de recevoir ce courrier. Bisous, maman. "
Je déplie lentement l'enveloppe et reconnais l'écriture. C'est celle si souvent attendue de Bob. Mon coeur bat à tout rompre, une bouffée de chaleur inonde mon corps. Je n'arrive pas à ouvrir l'enveloppe, j'ai peur de ce que je vais y trouver. Toutes les situations me viennent à l'esprit : il a dû avoir connaissance de mon état et veut me rendre visite en bon copain ? Il ne sait pas ? Passe par la Bretagne bientôt et veut me dire un petit bonjour ? Ou il sait et vient quand même ? Mais l'important est qu'il ne m'ait pas oublié.

Je me décide à ouvrir. Il me dit qu'il ne m'a pas oublié, qu'il ne sait d'ailleurs pas pourquoi et qu'il voudrait qu'on se revoie. Mon premier réflexe est la joie, mais elle tombe aussitôt. Il ne sait pas. Comment irais-je le voir dans mon état, je sais que ça couperait tout espoir de relation entre nous. Nous en avons déjà parlé. Que vais-je faire ? Je le sais à deux pas de moi, mais lui non. Il est tentant de tout lui dire, cela comblerait l'immédiat, peut-être viendrait-il me voir ici. Mais je sais aussi qu'aucun espoir futur ne me serait permis avec lui. Je m'aperçois que je l'aime toujours, que je n'ai jamais cessé de l'aimer, et qu'à travers mes flirts, et même ma relation avec Loïc, c'est lui que je cherchais. Je maudis d'autant plus ma situation présente. Si je n'avais pas été aussi inconséquente, je n'en serais pas là. Cette ouverture qui se présente à moi me fait vivre encore plus mon état comme une faute. Pourquoi ne l'ai-je pas attendu ? Je fais toujours tout trop vite, ne cesse-t-on de me dire. Je suis heureuse et torturée à la fois. Que dois-je faire ?
Dans l'immédiat, je décide d'attendre que mes pensées s'éclaircissent. Je descends au premier, pleine d'espoir. Depuis cinq mois que je suis enceinte, c'est la première fois qu'un futur lointain s'ouvre sur quelque chose de positif. Il ne s'agit pas de tout gâcher à nouveau par trop d'impétuosité. J'ai le sourire aux lèvres.

Soeur Marie-Claire sort de la bibliothèque.
- Ah, mon petit, je voulais vous voir justement. Comme vous êtes là pour longtemps et que vous ne sortez pas, je voulais vous proposer de vous occuper de la bibliothèque. Tout est en désordre depuis longtemps, il faudrait refaire des fiches et tout classer par ordre alphabétique. Ce n'est pas une obligation, mais je me suis dit que peut-être ça occuperait votre temps libre.
- Oui, oui, pas de problème, je veux bien.
- Vous avez l'air joyeuse, je ne vous ai jamais vu comme ça. Vous avez reçu une lettre de votre maman, il me semble ? Elle vous annonce de bonnes nouvelles ?
Je ne peux plus retenir mon secret, tellement il m'étouffe de joie. J'ai besoin de parler à quelqu'un, n'importe qui, et Soeur Marie-Claire a toujours été gentille avec moi. J'ai souvent vu de la compassion et de l'amour dans ces yeux.
- Ce n'est pas de ma mère !
Et je lui raconte toute l'histoire, mon premier amour, la rupture, et maintenant la lettre.
- Mais c'est merveilleux ! Peut-être ce jeune homme voudra-t-il de l'enfant ?
- Ça non, je le sais déjà. Mais je ne sais pas ce que je dois faire.
Je lui expose mes doutes.
- Il ne faut rien lui dire mon petit, c'est une chance pour vous pour après. S'il ne veut pas d'enfant, ne lui dites pas, faites comme si de rien n'était. Faites comme si vous viviez en Bretagne. Renvoyez vos réponses à votre mère qui les renverra chez lui. Il vous reste quatre mois à passer ici. Quand vous aurez accouché, vous serez libre à nouveau, on vous l'a bien dit, votre vie pourra recommencer comme avant. Ne lui dites jamais ce qui vous est arrivé. Vous voyez bien que l'abandon est la seule solution. Votre petit sera bien mieux avec des gens qui l'ont désiré. Vous pourrez vous marier, avoir d'autres enfants.
- Non, je n'aurai jamais d'autre enfant.
- Ne dites pas ça. Vous verrez ça se passera très bien, ça aura été juste un mauvais moment à passer.
Ah oui, le moment est mauvais ! Me voilà tiraillée maintenant entre deux, voire trois ou quatre choix possibles.
- Que désirez vous au fond de vous -même ?
C'est bien la première fois qu'on me pose une pareille question. Au fond de moi-même ? Je ne sais pas. L'idéal pour moi serait de conserver mon enfant et de vivre avec l'homme que j'aime.
- Mais ça n'est pas possible, vous venez de me le dire vous-même il y a un instant, il ne veut pas d'enfant. Il faut trouver une autre solution. Elle est devant vous et vous ne voulez pas la voir. Je sais combien vous êtes malheureuse de votre état, et de la peine que vous faites à votre pauvre maman, mais c'est réparable. Vous savez Elisa, c'est réparable.
Puis elle m'explique le travail que je ferai à la bibliothèque. Il s'agit de quelques heures par jour. Je suis contente, j'aime bien les livres, et j'ai l'impression d'avoir une mission de confiance. Ce travail effectivement m'occupe l'esprit et les mains, et les journées passent plus vite. J'ai toujours un peu peur quand je monte sur l'escabeau pour atteindre les rayons supérieurs. Mon équilibre est assez instable.

Au hasard de mes rangements, j'ouvre un volume, lis quelques pages, puis referme, et recommence plus loin. Tout est effectivement très en désordre. Soeur Marie-Claire vient me rendre visite quelquefois. Je l'aime bien. Elle est douce, et il s'installe entre nous une amitié calme et réservée, mais qui m'aide à supporter ma solitude.

Ce matin là, je croise Soeur Econome dans un couloir.
- Faudra passer voir la mère supérieure à dix heures, mon petit, vous allez avoir de la visite !
Mon visage devient chaud tout à coup, et la peur m'envahit. De la visite ? La mère supérieure ? Deux choses qui m'affolent. Ce doit être la dame de l'adoption annoncée voilà plus de quinze jours. Mon esprit se rétracte tout au fond de ma tête à l'idée de cette rencontre. J'ai peur.
A dix heures je me présente au bureau de la supérieure.
- Entrez, entrez mon petit, asseyez vous. Bon, la dame de l'adoption va venir vous voir aujourd'hui pour remplir les premiers papiers. Elle veut faire votre connaissance. C'est normal. Alors, vous resterez dans votre chambre jusqu'à sa venue, de manière à ce qu'on ne vous coure pas après pendant une heure dans la maison. Elle a très peu de temps, et en général passe rapidement. C'est Madame M. Vous verrez, elle est très gentille, vous n'avez pas à vous inquiéter. A part ça, tout va bien ?
Elle n'attend pas ma réponse et enchaîne :
- Tout va bien, alors c'est parfait.
Et elle replonge dans la pile de papiers devant elle.
Cette femme m'impressionne et me fait peur, il n'y a aucune humanité dans son regard. Elle est froide et autoritaire. Je me sens quantité négligeable à ses yeux et je ressors toujours contrite de nos brèves entrevues. Une seule lui tient tête, c'est Monique. Ses grossièretés, son langage banlieusard et sa gouaille en font l'instrument d'une petite satisfaction pour la plupart d'entre nous, qui n'osons rien dire, ni se rebiffer. Elle, elle ose. Elle se fait rembarrer souvent, remettre à sa place sévèrement, mais rien de l'arrête. Les autres filles ne l'apprécient guère, tant elle est violente dans ses propos, dans son agressivité. Mais quand elle engage une querelle avec les Soeurs, nous avons toutes un sentiment de reconnaissance à son égard. Certaines même osent s'exprimer dans son sillage.

Après le repas, je retourne dans ma chambre et j'attends. Je me suis calée dans mon fauteuil d'osier trop profond. Je laisse allez mes rêveries, je ne fais rien, j'attends. Quatorze heures trente, toujours personne. Je n'ose engager quoique ce soit de peur d'être surprise et pas prête. J'essaie de me conditionner à cette rencontre. Quinze heures trente. Toujours personne. Peut-être ne va-t-elle pas venir, ce serait bien. Seize heures. C'est l'heure du goûter et mon estomac s'est calé sur cette halte, j'ai faim. On frappe et on entre dans la foulée. J'ai devant moi une petite femme agitée aux cheveux grisonnants. Je ne saurais lui donner un âge avec précision, peut-être la cinquantaine.
- Bonjour, je suis en retard, excusez-moi, et je suis pressée, alors il n'y a pas de temps à perdre. Vous me suivez, nous allons autre part. Vous êtes bien Isabelle Julien ?
Tout a été débité dans la foulée. Je suis abasourdie de tant d'activité nerveuse.
- Oui.
- Alors on y va.
Elle passe devant, descend le demi étage qui mène au premier, par l'escalier de service que j'ai si bien ciré Je vais plus lentement, peureuse des marches glissantes et inclinées. Je la rattrape dans le couloir de la bibliothèque en courant presque, j'ai l'impression que mon bébé va tomber tellement il est secoué. Elle me fait penser au lapin d'Alice au pays des Merveilles, avec son oignon qu'il consulte sans arrêt tant il est pressé. Nous arrivons dans une partie de la maison que je ne connais pas. Elle ouvre une petite porte qui donne dans une chambre simplement munie d'un lit.
- Enlevez votre culotte !
Elle me tourne le dos et cherche quelque chose dans son sac.
- Quoi ?
Je suis ahurie. On ne m'a pas dit que je devais subir ça, on m'a parlé d'un entretien, de renseignements.
- Ben oui, dépêchez vous, je n'ai pas de temps. Ce n'est pas la première fois que vous subissez un examen gynécologique, que je sache !
Non, c'est la seconde fois, et je ne m'y étais pas préparée. La première fois déjà, cela m'avait gêné au plus haut point, mais je savais avant que je devrais le subir. Mais là, si soudainement.
J'obéis, honteuse. Je n'ai même pas eu le temps de faire une toilette juste avant. Je me sens mal à l'aise.
- Allongez-vous là.
Elle n'est ni agressive, ni douce. Elle est indifférente. Elle ne me regarde pas. Elle se penche sur moi et enfonce ses doigts gantés de plastique.
- Mais ne vous contractez pas comme ça, je ne peux pas vous examiner.
Je n'arrive pas à me décontracter, j'ai envie de pleurer.
- Bon tout va bien. Vous pouvez vous habillez.
Elle se retourne et me regarde de la tête aux pieds.
- Vous avez les jambes gonflées, faut arrêter le sel. A partir d'aujourd'hui vous ne salerez plus vos aliments. Et bien je vous laisse, je repasserais plus tard pour les papiers. Allez, au revoir.
Elle me plante là et s'en va. Elle reviendra plus tard, mais quand ? Le plus tard possible espérais-je.
Ce sera le seul examen médical que je subirais de toute ma grossesse. Aucune prise de sang ou de tension, aucun examen concernant le bébé.
Je remonte dans ma chambre, soulagée du moment pénible que je viens de vivre. Au moins c'est fait, pensais-je. Pourvu qu'elle ne revienne pas le mois prochain.

J'ai loupé l'heure du goûter, mais je n'ai plus faim. Je suis triste. Je me sens quantité négligeable, rien du tout, et j'essaie de me raccrocher à des images, des pensées plus positives. Bob. Il représente un futur de liberté et d'amour, celui dont je rêvais il y a deux ans à peine. Je décide de ne rien lui dire pour l'instant, ne connaissant pas mon futur proche. Je vais suivre les conseils de Soeur Marie-Claire. Je renverrais mes réponses à ma mère qui les repostera de Bretagne. Je pense qu'elle le fera. Ne risque-t-elle pas de lire mon courrier ? Elle ne l'a jamais fait à ma connaissance, mais elle souvent intrusive, questionnant sans cesse dans des domaines qui n'appartiennent qu'à moi. Je m'appliquerais donc à ne rien dire de compromettant dans mes lettres. Mes pensées partent vers la Bretagne, la campagne, le vent et l'air. De l'air, il n'y en a pas beaucoup ici. Les feuilles des arbres sont toutes tombées, le jardin de la maison maternelle ressemble à un hallier. Le temps s'est gâté depuis quelques jours, et les possibilités de prendre l'air de sont réduites à ouvrir ma fenêtre le matin. Pas trop longtemps pour ne pas prendre froid, ce n'est pas le moment d'être malade.

Le dimanche, c'est le jour le plus terrible pour moi, parce que la maison se vide presque complètement. Celles qui travaillent en profitent pour sortir, seule ou en groupe, se changer les idées. Elles vont au cinéma ou au parc. Le matin il y a la messe à laquelle je n'assiste pas. Le repas du midi est un peu amélioré, puis tout le monde part. Les couloirs sont déserts, et je reste seule avec les Soeurs. Même Denise va faire son petit tour. Je n'ai jamais vu d'étrangers dans la maison hormis Madame M.

L'automne est maintenant bien avancé. Mon ventre a pris de l'ampleur. Les autres me le disent d'ailleurs :
- Et bien, pour six mois de grossesse t'est drôlement grosse. T'es sûre que t'attends pas des jumeaux ?
Je ne suis sûre de rien, c'est même ce qui me qualifie le mieux dans cette période. Je ne suis pas sûre de vouloir ou de ne pas vouloir du bébé, je ne suis pas sûre de ce qui se passera avec Bob, quelque soit la position que je prendrais vis-à-vis de lui. Dans nos échanges épistolaires, rien n'indique qu'il veuille vivre avec moi ou quelque chose de la sorte. Nos courriers sont des échanges de nos vies, surtout de la sienne, puisque moi je me suis inventée une vie de lycéenne tout à fait ordinaire, des sorties, des copains, des centres d'intérêts totalement factices. Je me sens honteuse de tant de mensonges, mais je me pique au jeu d'imaginer cette vie que j'aurais dû avoir. C'est comme si j'écrivais un roman, page par page. Je reçois du courrier de Yves aussi, à qui je peux dire ce que je vis, mais sans trop vouloir l'alarmer quant à ma détresse. Je ressens mon angoisse et ma peur comme quelque chose de honteux, qu'il faut cacher à tout prix, comme une incongruité de l'âme, un défaut rédhibitoire, un repoussoir à l'amour ou l'amitié. Ce que j'attends des autres c'est de l'amour, et quand il me semble en recevoir, je suis confuse et persuadée ne pas le mériter.

- Elisa, la Mère Supérieure vous attend dans son bureau.
Qu'est-ce que j'ai pu faire de mal, rien à ma connaissance, mais on ne sait jamais. Peut-être est-ce Madame M. qui revient, non, pas un dimanche tout de même, mais allez savoir ? Les entrevues avec la Supérieure n'amène jamais rien de bon. Alors c'est normal, je suis sur la défensive.
- Bien, asseyez-vous mon petit. Vous avez une grande chance, vous allez avoir de la visite.
Ça y est, ça recommence ! Le mot chance déclenche ma méfiance à l'extrême, j'ai appris à prendre le contre-pied du sens de ce qu'on me dit.
- Votre frère va venir vous chercher à 11 h 30. J'ai d'abord refusé puisque vous n'avez pas le droit de sortir, et puis votre mère a téléphoné pour donner l'autorisation, donc vous pourrez allez avec lui. Vous êtes contente ?
Bien sûr que je suis contente, quelle question !
Mon frère ! Je n'ai jamais eu de rapports vraiment profonds avec lui. Notre écart d'âge, sans doute. Il a le même âge que Bob. Pour lui, je n'ai toujours été que la petite soeur. Petite, je lui vouais une admiration respectueuse pour son statut de mâle et d'aîné de la famille. Lui aussi en avait bavé dans son enfance. Des peccadilles de gosse l'avait conduit en internat chez les frères pendant un an et en préventorium durant une période qui avait semblée très longue à la fillette que j'étais alors. C'était un bel homme aux yeux bleus, un visage aux traits réguliers. Il était nerveux et décidé, autoritaire, mais peu, voire pas bavard sur lui-même. Après de multiples essais féminins, qui rendaient ma mère fière, il avait épousé Yvette, jeune femme coquette à la voix menue, que j'aimais bien.

Je me précipitais à la mesure de mon embonpoint dans ma chambre pour me faire présentable. Et j'attendis. On vint me chercher à l'heure dite. J'entrais dans le parloir où lui et sa femme m'attendaient. Il me dit bonjour du bout des lèvres, déposant un coup de joue sur la mienne. Ses yeux ne croisaient pas les miens, il ne souriait pas. Yvette était plus loquace, elle s'enquit de ma santé, et m'annonça que nous partions en forêt pour marcher.
- T'n'as pas autre chose à te mettre pour la forêt ? Me demanda mon frère.
Je n'avais que des robes ! J'avais mis mon kabig que je ne pouvais pas fermer, et il m'avait fallu beaucoup d'astuce pour enfiler des chaussures que je ne mettais plus depuis deux mois que j'étais là. Mes pieds étaient gonflés et s'étaient habitués à vivre leur vie, à s'étaler dans les chaussons que nous devions porter à l'intérieur de la maison.
- Bon, on fera avec.
Nous sortîmes de la maison pour monter dans sa voiture. J'avais escompté que nous irions plutôt dans la ville, quelque part où il y avait du monde de la vie.
- Mais on va manger où ?
- T'inquiètes pas, il y a ce qu'il faut, nous avons un pique-nique.

Nous traversâmes Choisy et le pont, pour obliquer vers Villeneuve-Saint-Georges, puis Sénart. Je scrutais les trottoirs, au cas où j'aurais pu apercevoir Bob. Si d'aventure...
Mon frère conduisait vite et brusquement. La traversée ne dura pas longtemps et la banlieue disparut pour laisser place à la forêt. J'ai compris plus tard qu'en venant me voir, il obéissait à un désir de ma mère, il faisait sa B.A. Il n'aurait pas pu me promener en ville, au risque de rencontrer quelqu'un de connaissance, accompagné de sa soeur enceinte. Ma belle-soeur me parlait de choses et d'autres pour graisser l'atmosphère. On ne me posait pas de question sur ma vie. Là aussi, tout devait être secret. Ou simplement n'osait-elle pas être indiscrète ?

J'étais passée des murs de la maison aux parois de la voiture. Nous nous étions garés à l'orée d'un chemin rectiligne qui s'enfonçait dans la forêt. De voir si loin d'un coup, moi qui n'avais pour tout horizon que quelques dizaine de mètres de route barrée par les immeubles d'en face, je fus prise de vertige. Je l'attribuais alors à mon état et à l'air de la forêt. Je n'en touchais mot, ayant trop peur qu'on me raccompagna d'office à la maison maternelle. Je savais que mon frère détestait les gens malades. Nous nous mîmes en marche. Mon frère marchait devant, d'un bon pas de chasseur qu'il était. Je suivais péniblement, étant restée trop longtemps sans exercice, de plus ma prise de poids n'arrangeait pas les choses. Nous marchâmes ainsi une bonne heure. J'étais contente d'être autre part qu'à la maison maternelle, mais je me sentais une charge pour le couple. Ils avaient sacrifié un dimanche après midi pour moi. Connaissant l'égoïsme de mon frère, je m'en étonnais. Peut-être le geste venait-il de Yvette. Je n'ai jamais su.

J'emplissais mes yeux et mon âme de tout ce que je voyais, faisant une réserve pour les jours à venir. Je n'osais pas dire que j'avais mal aux pieds. Le repas fut le bienvenu. Il donnait lieu à tout un cérémonial angoissant, mon frère aimait son confort et Yvette sacrifiait au désir de son jeune époux. Même vingt-sept ans après, je me souviens que nous avons mangé du poulet fumé. Je n'osais dire que l'odeur du fumé me dégoûtait et que je ne trouvais pas le poulet assez cuit. Je mangeais. J'avais peur de gêner ou de déclencher une réaction agressive de mon frère.

Ma belle-soeur était jolie, fine. Je l'admirais pour sa grâce et sa féminité. Elle avait une peau mate et un teint de pêche. Je prenais d'autant plus conscience de ma lourdeur et de mon inesthétisme. Je ne me souviens plus de quoi nous parlâmes. Après la pause repas et un petit repos, nous reprîmes notre promenade et à quatre heures j'étais de retour à la maison maternelle.
- Est-ce que vous reviendrez me voir ?
- Je ne sais pas, sans doute.
Cette petite enclave dans ma vie monacale m'avait fait du bien, mais me rappelait trop précisément le goût de la liberté et du dehors, encore que je fus bien surveillée durant cette promenade.
Je ne supportais pas ce départ que je vivais comme un abandon. J'allais pleurer dans ma chambre, oubliant l'heure du goûter.


Chapitre 13

J'obéissais tant bien que mal aux recommandations de Madame M. quant au sel. D'autres filles n'y avaient pas le droit non plus et les Soeurs surveillaient nos excès. Du coup, la nourriture avait quelque chose d'insipide et je ne m'en régalais plus. Je rusais comme les autres, dérobant des salières que nous cachions dans nos poches. Quand c'était trop mauvais, nous en mettions deux fois plus. Ça nous faisait rire.

Un matin, nous ne vîmes pas Monique, elle était partie. L'après-midi nous apprîmes qu'elle avait eu une petite fille de trois kilos trois cent. Soeur Marie-Claire irait la voir à l'hôpital dans les jours suivants. C'est elle qui ramenait les nouvelles fraîches des jeunes mamans et des bébés. D'autres iraient la voir aussi. Elle ne reviendrait pas en post-natal.
Une nouvelle entrée allait se faire. Quelques jours après, nous vîmes arriver au réfectoire une femme, pas une jeune fille, une femme, trente ans peut-être, les cheveux en bataille et l'air égarée. J'étais devenue une pensionnaire à part entière de la maison, et non plus une " arrivée ". Je me crus le devoir de l'aider à s'intégrer, comme Agnès l'avait fait pour moi. La nouvelle arrivante ne paraissait pas enceinte. Son regard était fixe, et elle mangeait son potage avec des gestes dont l'automatisme m'intrigua.
- Bonjour, vous êtes nouvelle ?
Elle continua de manger sans me répondre, engrangeant ses cuillerées les unes après les autres.
Une main se posa sur mon épaule. Soeur Marie-Claire me chuchota :
- Laissez Elisa, c'est un cas spécial, elle n'a pas toute sa tête.
J'étais déçue dans mon désir de bien faire, et un peu surprise que l'on accueille des malades mentales dans la maison. Je n'avais pas alors la vision de la psychiatrie ou de la psychologie que je confondais, comme la plupart des gens encore aujourd'hui. Je m'étonnais toutefois qu'elle pu être enceinte. D'où venait-t-elle ? D'un hôpital psy ? De chez ses parents ? De chez elle ?
Elle resta une quinzaine de jours environ, jusqu'au jour où des hurlements mirent en alerte toute la maison. Que se passait-il ? Nous nous regardions, étonnées.
- Ce doit être la cinglée, dit l'une d'entre nous.
- Y'a des chances. Monique est partie, c'est donc pas elle qui se fiche une peignée avec une autre en tout cas.
Le cas s'était produit un soir au réfectoire. Je ne sais quel conflit avait germé entre Monique et une autre, mais quand j'arrivais au réfectoire, elles s'étaient empoignées par les cheveux et roulaient avec leurs gros ventres sur le carrelage. Il avait fallu toute la force musculeuse de la Soeur Econome pour les séparer, avec force reproches.
- Non mais vous n'avez pas honte, mesdemoiselles, d'agir de la sorte ! Vous pouvez vous blessez, et blesser votre enfant ! Ce n'est pas possible de voir des choses pareilles !
La scène m'avait impressionnée, et je sentais un invisible danger à me confronter à certaines filles. Monique n'était pas un cas isolé dans la violence. De nombreuses autres démarraient au moindre mot qui ne leur plaisait pas. Je ne savais pas me défendre physiquement et je le savais. Il me revenait donc de ne pas provoquer.
L'épisode de la " folle " fut jugulé aussi par Soeur Econome et quelques infirmiers appelés en urgence. La " folle " avait couvée durant ces quelques jours sa folie qui avait fait une irruption volcanique, là, tout d'un coup. Le problème était qu'elle s'était affalée de l'autre côté de la porte, la bloquant, et que personne ne pouvait de ce fait entrer pour la secourir. Nous avions ordre de ne pas bouger de nos chambres ou des salons dans lesquels nous étions. Les cris s'étaient tus et nous ne revîmes jamais cette femme. Ces petits évènements mettaient du piment à notre quotidien, alimentant les conversations pendant plusieurs jours. L'histoire était racontée à celles qui arrivaient, livrée comme un secret d'état qui les faisaient frémir.

Le mois de novembre arriva, tout en pluie et en vent. La grisaille du paysage s'ajoutait à celle d'un ciel couvert, aux branches des arbres déshabillées par les bourrasques. J'avais pris le rythme de la maison, et étais devenue une " vieille ", ce qui me donnait droit à plus de respect de la part des autres. Peu de pensionnaires séjournaient si longtemps, elles s'installaient en général pour trois ou quatre mois au plus. Du fait de mon arrivée précoce et du temps qui me restait à faire, j'avais à nouveau un statut à part. Je me sentais plus calme dans le quotidien, vaquais à mes occupations, de la bibliothèque au salon, du petit ménage matinal aux repas ou à mes devoirs par correspondance, que je renvoyais à demi remplis au hasard d'un moment d'inaction. Je n'arrivais absolument pas à me concentrer intellectuellement, et ne cherchais même plus à le faire.

Mon frère était venu une seconde fois me visiter. J'en avais à peine ressentie de la joie. Je m'étais incrustée dans la vie de la maison, souhaitant presque ne plus en sortir. L'extérieur me faisait peur tout à coup. J'aurais aimé pouvoir aller seule ou accompagnée de mes camarades, mais sous la houlette de mon frère, mes sorties avaient le goût des cours de prison, de la sortie obligatoire, histoire de prendre l'air.
J'avais réussi à fléchir une seconde fois la Supérieure pour aller faire un achat sur le marché durant quelques minutes, et puis ma vraie sortie avait été celle de la mercerie. Le temps était froid et j'avais arguée que, bien couverte et le visage caché sous une écharpe, je voulais aller chercher de la laine dans une mercerie, quelques centaines de mètres plus haut sur l'avenue. La Supérieure étant absente ce jour là, Soeur Econome, plus humaine, m'y avait autorisée. J'étais heureuse de ma victoire et voua un saint amour à cette Soeur. Je ne nageais pas dans l'esthétisme ! Le kabig largement ouvert sur mon ventre, ma robe de tricot noir, une écharpe empruntée m'enrubannait la tête. On aurait dit une femme manouche, mais qu'importait, l'essentiel était que je pus sortir seule. On m'avait fait promettre de ne rien dire et d'être là une heure plus tard. Il ne me vint pas à l'idée de désobéir, trop heureuse de cette permission qui ne se reproduirait sans doute pas.

Le trottoir s'ouvrait devant moi comme un chemin vers le paradis. Je ressentis le même vertige qu'à ma première sortie dans les bois. J'avais complètement perdu l'habitude de marcher, et surtout avec des chaussures, l'impression que j'allais tomber, ne pas arriver à mon but me saisissait et m'angoissais. C'était idiot ! Marcher avec des chaussures ? Tout le monde le faisait, je le faisais aussi avant. L'air m'étourdissait. Je le respirais comme un parfum de grand luxe, et les vapeurs de gaz d'échappement me paraissaient plus suaves, là, saisies à leur sortie. Il n'y avait plus d'odeur de feuilles pourrissantes. C'était la ville à l'état pur.
Au bout de quelques dizaines de mètres, je pris une allure de croisière et entamait la légère côte qui menait sur Vitry. Je croyais voir les yeux des passants rivés sur moi, se demandant quelle était cette manouche enceinte, si jeune pour porter un enfant. J'en étais presque heureuse. Je me sentais très fière d'arborer ce ventre tout rond aux yeux de tous. Je m'aperçus soudain que cela me manquait. Pouvoir officialiser mon état, mon enfant aux yeux des autres humains. Je marchais lentement pour faire durer le plaisir, et puis j'oubliais les passants et parvins enfin à la mercerie. La boutique était petite et la commerçante aimable. Son regard se fixa tout de suite sur mon ventre et elle me dit :
- C'est pour de la laine à layette au moins ?
- Non, j'ai juste besoin d'extra fort.
Elle me sourit gentiment, et me demanda si je venais du foyer, qu'elle comptait de la clientèle au nombre de ces demoiselles. Cette dénomination de "°demoiselles", que ce soit ici ou à l'intérieur de la maison par les Soeurs, m'amusait beaucoup. A mon sens, elle contrastait par trop avec notre état. " Mesdames " me semblait plus approprié. Du coup je mentis, pour donner plus de relief à ma sortie, plus de réalité dans mon rêve.
- Non, pas du tout ! Ah, il y a un foyer dans le secteur ? Je n'étais pas au courant. Non, moi je vais me marier bientôt.
Je crois qu'elle ne fut pas dupe, mais joua le jeu.
- Et c'est pour bientôt, le bébé ?
- Dans trois mois.
Mon ton était fier et ravi.
- Et bien dites donc ! Vous êtes grosse, je pensais que vous étiez presque à terme !
Elle était sincère et je le pris comme le plus beau compliment qu'on ne m'ait jamais fait. Etait-ce le code intérieur de la maison où les gros ventres régnaient en maître ? Je crois plutôt que je vivais pour la première fois un moment vrai de ma maternité, loin de la honte d'être enceinte. C'est le seul moment d'éternité que je volais de toute ma grossesse, et grâce à un mensonge encore. Je voulais y croire très fort, juste pour ces quelques minutes où une autre était témoin de ce qui aurait dû être un bonheur.
Nous papotâmes quelques minutes, et pour la première fois je rejoignais une autre femme de l'extérieure dans notre rôle de mère. Elle me raconta en avoir deux, mais grands déjà, combien elle en était heureuse. J'oubliais totalement ma situation et lui disais mon bonheur. Règle de mon mensonge ? Réalité cachée ?
Je repartis, le coeur plus léger et la jambe lourde.

J'avais argué vouloir aller chercher de la laine pour de la layette pour la bonne raison qu'on m'avait dit me faire remarquer parce que je ne tricotais pas. Les autres tricotaient toutes et se posaient des questions à mon sujet. Je n'aimais pas tricoter, et d'autre part pour qui aurais-je dû le faire ? Pour ce bébé qui aurait de vrais parents, dont, soi-disant, j'étais incapable de m'occuper et que je n'aurais aucun mal à oublier dans une vie nouvelle ? Je n'étais pas sa vraie mère alors ? Pourquoi tricoter pour cet enfant qui allait m'être enlevé. J'avais mal d'y penser et j'en voulais presque à l'enfant, comme s'il devait partir de sa propre initiative. Il m'abandonnait par personnes interposées.
- Vous n'avez qu'à tricoter pour les autres, elles seront contentes et au moins, non seulement vous ne vous ferez pas remarquer, mais vous ferez quelque chose d'utile.
J'éprouvais à cette idée une révolte intérieure que je ne définissais pas bien, mais c'était de l'ordre de l'injustice.
Je n'ai jamais pu le faire. Je revins en disant que la mercière n'avait plus de laine à layette, et qu'elle n'en aurait pas avant longtemps.

C'est cette absence de tricotage qui me fit repérer la seconde mère X que je rencontrais dans la maison. Elle était jeune aussi, dix-sept ans et demi. Elle arrivait de la Beauce, fille de riches agriculteurs qui ne voulaient pas de ce déshonneur-là non plus. Elle s'appelait Dominique. C'était une grande fille simple au visage enfantin. A peine enceinte quand elle arriva. Elle serait là aussi pour longtemps et j'étais assurée d'avoir une copine jusqu'au bout. Remarquant qu'elle non plus ne tricotait pas, ne " nichait " pas comme les autres, j'amenais la discussion sur ces " certaines filles qui pouvaient laisser leur bébé après l'accouchement ". Elle avait eu quelques réticences à me le dire, mais j'avais banalisé la chose pour forcer sa confidence. La confidence était venue avec soulagement de part et d'autre. Je m'aperçu qu'on lui avait tenu le même langage, tant au niveau familial qu'au niveau de l'encadrement de la maison. Elle avait les mêmes doutes et les mêmes angoisses que moi, les mêmes peurs quant à l'avenir.
- Pourquoi tu ne le gardes pas ?
- Je ne peux pas, mes parents ne veulent pas, et ils me ficheront à la porte si je fais une chose pareille. Que veux-tu que je fasse, je n'ai pas de travail, je ne sais rien faire.
Je dialoguais avec elle et entendais mes propres réponses venant de sa bouche. Nous décidâmes de rester prudentes vis-à-vis des Soeurs et de ne pas dire que nous connaissions le secret de l'autre. Nous nous isolions dans les escaliers de service pour causer, guettant le moindre bruit de pas qui nous alertait, mais beaucoup moins exposées que derrière une porte de chambre sur laquelle n'importe quelle oreille aurait pu venir se brancher.
Elle me racontait sa vie dans la ferme de ses parents, je lui racontais la mienne. Nous riions quelquefois d'anecdotes passées. Je lui parlais de ma rencontre avec Madame M., la dame de l'adoption, essayais de savoir si elle avait de plus amples précisions. Etait-ce la DASS qui l'envoyait ? Nous ne savions rien, ni l'une ni l'autre. Je me sentais moins seule dans mon marasme. Elle n'avait pas la froideur de Christine et nous liâmes une amitié que nous savions très provisoire, mais que je goûtais tout de même profondément.

Les jours passaient, tous pareils les uns aux autres, et je végétais de plus en plus comme un cornichon dans un bocal de vinaigre. Mon frère vint une troisième fois pour me sortir. Direction la forêt qui cachait si bien le déshonneur que je faisais à la famille. La promenade fut pénible. Mon embonpoint me ralentissait considérablement et ma lenteur agaçait visiblement mon frère. Je lui demandais de ne plus venir, c'était mieux. Je n'échangeais qu'avec ma belle-soeur, et je n'avais pas grand chose à lui dire. J'habitais un autre monde dont ils ne faisaient pas partie, et moi je ne faisais plus partie du leur, alors à quoi bon.

L'échéance de mon accouchement se rapprochait. J'entamais le mois de décembre, huitième mois de ma grossesse, sans avoir revu Madame M. J'avais l'espoir qu'elle m'avait oubliée, que tout ça n'avait été qu'un mauvais rêve. Depuis un moment, j'évitais les allers-retours à ma chambre, car il me fallait descendre l'escalier de service ciré à outrance et aux marches déclives, or je ne voyais plus mes pieds, cachés par mon ventre. Chaque descente était un défi à la loi de l'équilibre. Je ne le descendais d'ailleurs plus complètement, car il donnait accès au premier étage qui, lui, était desservi par un escalier plus grand et plus stable. Je traversais les couloirs au lieu de passer par la cour, ce qui me protégeait du même coup des froideurs hivernales. Je traînais mes pieds chaussés de mules dilatées par leur gonflement. Depuis deux jours, la maison est en chantier. On refait les peintures du couloir de la bibliothèque. C'est de la peinture à l'huile et je ne supporte pas, je ne supporterais d'ailleurs plus jamais cette odeur. De fortes nausées me reprennent. L'odeur semble me poursuivre même dans ma chambre, elle s'est collée dans mes narines irrémédiablement. Du coup, je choisis le danger de l'escalier et la cour froide plutôt que la peinture. Je rencontre moins les autres qui stagnent dans les couloirs.

La Supérieure me fait demander dans son bureau.
- Madame M. va venir cette après midi. Tenez vous prête.
J'en ressens un très grand désagrément. Mais, prévenue, je me prépare, fais une toilette supplémentaire et attend. Elle arrive plus tôt que prévu. Toujours bouillonnante, voire excitée, agitant ses petits bras en tous sens sur son corps de coléoptère, trapu.
- Me revoilà, bon et bien aujourd'hui on reste là et on va faire les papiers.
Elle me questionne sur moi, mon âge, mon milieu familial, nos maladies de famille, sur le père de l'enfant, sur la couleur de ses yeux dont je ne me souviens pas, sur ses antécédents médicaux que je ne connais pas, sauf qu'il est myope, très myope, et moi aussi, mais moins que lui. Puis elle me regarde et commence à m'expliquer comment ça va se passer. Dès que je serais prête, que j'aurais des contractions, il faudra le dire aux soeurs qui m'enverront à la clinique. Après l'accouchement, on prendra mon bébé que je ne verrais sous aucun prétexte puisqu'on me mettre un masque au moment de l'expulsion. Dans mon idée, on va me mettre un genre de loup de carnaval. Sans doute cela sera-t-il moins douloureux de ne pas le voir. Puis on emmènera le bébé dans une pouponnière, c'est elle qui viendra le chercher. Et là, j'aurais trois mois pour le reprendre si je changeais d'avis. Après ce sera fini pour toute la vie, je ne le reverrai plus jamais de toute ma vie, jamais il ne pourra me retrouver, et jamais je n'aurais aucune nouvelle de lui.
Elle me dit alors qu'il y a deux possibilités d'adoptants, tous les deux très bien, soit une famille d'enseignants, soit une famille des P.T.T.
J'ai mal au fond de moi même, mal de devoir faire un choix qui ne me convient pas. Je m'accroche désespérément à cette lumière de vie normale que ma mère m'a promis, un après, à l'espoir d'une vie commune avec l'homme que j'aime.
- Vous savez, il ou elle sera très heureuse, votre décision est la bonne. Vous êtes trop jeune, mais réfléchissez bien quand même, souvenez vous de ce que je vais vous dire et pensez-y. C'est vous et vous seule qui allez faire le sacrifice, ce ne sera ni les parents adoptifs, qui seront les seuls bénéficiaires de votre geste, ni l'enfant, ni votre mère. Ce que vous faites est un geste d'amour pour votre bébé, vous assurez son avenir. Mais c'est vous qui ferez le sacrifice.
Pourquoi cette phrase n'a-t-elle eu aucune résonance à l'intérieur de moi à cet instant ? Je ressentais une incohérence notoire dans ce qu'elle me disait. Comment pouvais-je faire le sacrifice d'un enfant non désiré qui gênait tout le monde, qui serait un poids à une vie définie comme normale et heureuse par ma mère, par les sœurs ? Comment pouvais-je faire le sacrifice de ce qu'on me disait être une faute aux yeux de tous ? Et que je redeviendrais heureuse et normale en sacrifiant mon enfant à moi-même. On m'aimerait à nouveau comme avant m'avait dit ma mère, on oublierait, tout le monde oublierait, moi la première. Je m'appliquais de toute mon âme à être celle qu'on attendait que je sois, pour retrouver l'amour des autres.
- Et puis, en confiant votre enfant à l'adoption, vous comblerez des gens qui ne peuvent pas en avoir, vous ferez des heureux, n'en doutez pas, ces gens là vous en seront reconnaissants toute leur vie. Vous n'avez pas de situation, qu'allez-vous faire après si vous le gardez ? Ces gens-là ont de l'argent et il faut de l'argent pour élever correctement un enfant, vous savez. Il sera très bien.
Je réfléchis rapidement. Tous semblent convaincus que l'abandon adoption est la solution pour moi. J'ai déjà fait tellement de bêtises en voulant voler de mes propres ailes. Je ne sais pas quoi dire, et puis ça ne m'engage à rien de répondre maintenant à sa question. La famille P.T.T c'est hors de question, toute ma famille est dans les P.T.T. et je hais ma famille profondément, c'est de leur honte à eux dont je suis coupable. Alors je réponds :
- Je préférerais les enseignants.
J'ai l'impression qu'ils sauront mieux l'aimer, ils sont habitués avec les enfants et les enseignants ont une aura plus grande pour moi, petite lycéenne en mal de pupitre.
- Je vous dis ça, mais ce n'est pas sûr du tout. Ce n'est pas vous ni moi qui décidons.
- Mais il sera adopté, c'est sûr ? Il n'ira pas dans un foyer de la DDASS, dites, il n'ira pas ?
- Mais non, et si ce n'est pas ces parents-ci, ça en sera d'autres, très bien aussi.
Un vague d'inquiétude me serre le ventre. Je soupire profondément. Ma robe fait des vagues, comme si le bébé se révoltait de cette décision.
- Sinon ça va, vous ? Tout se passe bien ? Le bébé bouge bien, on dirait...
Elle se lève et va vers la porte. Elle se retourne me tend la main, me regarde droit dans les yeux et redit :
- C'est vous qui allez faire le plus gros sacrifice, ne l'oubliez jamais. Allez, au revoir, on se revoit à la clinique.
- Je vais dans quelle clinique ?
- On verra ça au dernier moment.
Et elle s'en va de son petit pas pressé.

Je m'assieds sur mon lit. La tristesse, lourde, s'insinue dans tout mon corps. Je pose les mains sur mon ventre, je le caresse. Pour l'instant, le bébé est là, dans moi. J'essaie de m'imaginer après, mon ventre vide et flasque, j'ai vu celles qui étaient revenues. Mon bébé. Non il ne faut pas que je dise " mon ". Il ne sera pas à moi. Le bébé ! Le bébé remue. Une jambe ? Un bras ? Je ne sais pas, là, sur mon ventre, c'est plus gros et plus dur. Peut-être la tête ?
- T'es un garçon ou une fille ?
Je sais bien qu'il ne va pas me répondre, mais je lui parle souvent, comme ça. C'est un petit lien entre nous, je me sens moins seule aussi quand je lui parle.
- J'espère que tu me ressembleras un peu quand même. Tu dois être gros. Tu seras mieux sans moi, c'est ce que tout le monde dit. Excuse-moi de t'avoir fait maintenant et de t'avoir donné un père si lâche. Si j'étais tombée sur quelqu'un de bien, j'aurais peut-être pu te garder, mon bébé que je ne connais pas et que je ne connaîtrais jamais sans doute. Mais tu vois, la vie n'est pas marrante, j'espère que la tienne sera mieux. Elle sera mieux puisque tu ne m'auras pas comme mère.
J'ai beaucoup pleuré ce soir là. Et puis je me suis installée dans une détermination farouche, pour reconquérir la vie que les autres m'avaient promise.

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