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Index: |
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Le sourire blessé du moi à naître Patrick Morisset-Chevalier, juin 2002. Oroxymore François Gorin Camard, août 2002.
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Présentation: Ce roman, situé dans le Quercy, pose de façon aiguë et délicate le problème de la morale sexuelle. Evoquant la complexité de l'appel intérieur, il veut aider à des repères forts, entre laxisme et dogmatisme...
Avant-propos
Ce roman est dérangeant, parce qu'il défie les limites des normes habituellement admises. Il a été inspiré, insufflé, par le témoignage fort d'un ami de longue date, et n'aurait pas existé sans lui.
Sur une feuille de papier,
la séparation entre le blanc et le noir peut correspondre à un
espace flou, barbouillé, sans forme précise, et sans autre nom
de couleur que " grisâtre "...
Mais cette séparation peut aussi être nette et tranchée,
sur une fine ligne mystérieuse qui n'est ni blanche, ni grise, ni noire...
Certaines situations de
la vie humaine ont aux yeux du commun, les contours de la confusion. Malgré
cela, ceux qui vivent ces situations peuvent savoir où ils en sont, avec
un coeur droit et un regard clair.
Parallèlement, les schémas normaux de la vie usuelle, peuvent
recéler des intentions tortueuses et des désirs tordus.
Rien n'est simple… Rien ne peut être jugé superficiellement.
Ces pages sont une provocation à dépasser l'apparence, non pour banaliser, surtout pas pour banaliser, mais pour admettre que l'exception existe. Cette exception où la règle commune est impuissante, parce que d'autres règles, plus hautes, sont inventées le temps d'une maturation.
Si l'homme, charnière du monde matériel et du monde spirituel, ne reste souvent qu'un animal, il arrive qu'il emprunte aussi à l'ange, et que s'effrayant d'avoir dérobé ce qu'il ne peut vivre sans dommage, il reste saisi d'humilité et de reconnaissance...
Mars 1998, Remanié en 2004
***
Chapitre premier
Etonnante rencontre...
Marie Essart-Brun était
assurément très sympathique.
Attendant sur le quai encombré de cette modeste gare du sud-ouest la
personne qui avait réservé l'Ermitage, Quentin avait eu le loisir
de s'imaginer le pire quant au style de sa locataire estivale. Sa plus grande
crainte était de voir débarquer une victime de l'indifférence
sociale, percluse de maux affectifs divers et incapable de résister à
l'isolement que la topographie imposait. Il avait un important travail de recherche
médicale à mener à bien, et appréhendait par dessus
tout ce que la religion peut parfois véhiculer d'êtres instables,
souvent obnubilés par la recherche illusoire d'un ego souffreteux et
hypertrophié.
Depuis que Soleyne et lui avaient restauré ce petit havre de "désert",
au sens des spirituels du premier millénaire, ils s'étaient sentis
appelés à ouvrir ce lieu à qui voudrait en profiter. Soucieux
d'établir une sorte de sélection au niveau des candidats potentiels,
ils n'avaient pas minimisé dans leurs annonces à quelques revues
nationales, l'inconfort, l'éloignement et la sobriété des
lieux, sachant que ces données même pouvaient opportunément
orienter le choix d'un quelconque épris d'absolu, de solitude et de silence.
Dans les faits, quelques scouts Routiers étaient passés, pour
vivre une sorte de retraite imposée par les règles internes au
Mouvement, la poignée de main énergique, à l'égal
des principes dont ils se faisaient l'écho lorsque d'aventure ils croisaient
leurs hôtes ; quelques rêveurs aussi, qui après deux ou trois
jours d'extase dans la pure nature se déclarèrent vaincus par
la chaleur et le besoin d'une civilisation à laquelle ils reconnaissaient
subitement des charmes avoués.
Une année, Soleyne et Quentin reçurent un garçon très
doux, très policé, avec un côté quelque peu gauche
et rigide, qui sortit de son sac de voyage un nombre étonnant de ces
bouquins qu'arborent les vitrines des boutiques New Age. Celui-là leur
apparut vite habité d'un perpétuel questionnement totalement décalé.
Profitant de ce que le sentier obligeait à passer le long de la maison
pour accéder à la route et descendre au village, il les rejoignait
plusieurs fois par jour, les étonnant de son innocente opiniâtreté,
les harcelant de sa vision magique et enfantine de l'existence, dans laquelle
les théories les plus contradictoires et les plus extrêmes s'emberlificotaient.
Volontiers assortis de révélations secrètes et extraordinaires
au sujet du Pape, de tel homme politique ou de telle manifestation surnaturelle,
ses propos leur étaient devenus douloureusement embarrassants, tant ils
se sentaient l'un et l'autre prisonniers d'un relatif mutisme, qui ne voulait
ni encourager la moindre thèse hasardeuse, ni manquer à la compassion
en laissant paraître leur agacement.
Par bonheur, la location n'était prévue que pour une semaine,
et désirant profiter au mieux de leurs vacances, ils avaient prétexté
une abondance de réservations pour décourager les quelques citadins
intéressés qui se manifestèrent ensuite.
Ces souvenirs occupaient pêle-mêle l'esprit de Quentin, pendant qu'il regardait distraitement les touristes arpenter le hall de gare. La nonchalance résignée de quelques autochtones contrastait avec l'agitation de groupes de jeunes motivés par la perspective d'exploits sportifs et de conquêtes amoureuses. Le regard un peu perdu, des étrangers cherchaient leur destination, abordant au hasard les passants pour demander les précisions appropriées par cinq ou six mots d'un français ânonné. Les anglo-saxons se repéraient par leur enthousiasme relationnel, l'expression chaleureuse de leur gratitude se traduisant par une sorte de familiarité spontanée, simple et directe.
Depuis quelques saisons,
les enfants ayant chacun leur propre vie, Soleyne et lui s'étaient désunis
pour disposer d'un espace de liberté devenu primordial. Ce choix permettait
de peaufiner l'équation toujours fragile d'une dimension personnelle
au sein du couple en particulier. Ils avaient jugé impératif cet
accommodement pour continuer leur amour en sereine amitié, et se croisaient
de temps à autre. Au long du temps, les obligations routinières
de la vie familiale, même si elles avaient été empreintes
d'engagement authentique, avaient dissimulé des intérêts
et des besoins divergents qui s'étaient révélés
incompatibles pour prolonger un cheminement commun.
Quentin était donc seul dans leur maison du causse, et il avait reçu
quelques semaines auparavant un courrier s'inquiétant de la disponibilité
de l'Ermitage sur une quinzaine de jours. Etant données les conditions
d'accueil plutôt austères, et s'agissant d'une femme, il était
resté perplexe quant à la réalisation de ce projet. Ce
n'est qu'après une longue explication téléphonique qu'il
accepta de conclure le séjour. La personne, bien que parisienne, lui
avait assuré avoir l'expérience d'une vie sobre, et cherchait
un lieu de solitude pour préparer une décision d'importance. La
présence d'une petite pièce - oratoire, les propositions d'accompagnement
spirituel, les précisions géographiques indiquées dans
l'annonce, et la modicité du prix demandé, l'avaient convaincue
de prendre contact.
C'est ainsi qu'un peu en avance sur l'heure prévue, Quentin attendait
l'arrivée du train de Paris muni d'une petite pancarte qui lui avait
souvent servi à se faire reconnaître de ses hôtes.
La jeune femme qui l'interpella
était chaussée d'une solide paire de sandales en cuir, et vêtue
d'une robe simple et classique, d'un bleu moyen tirant vers le gris. Elle semblait
avoir un peu moins de trente ans, et se débarrassa d'un volumineux sac
à dos pour lui tendre la main. Assez grande, souple et harmonieuse, elle
lui fit l'impression, par la luminosité de son regard et la franchise
de son attitude, d'offrir la sécurité qu'il avait craint de ne
pas trouver.
Quentin s'était chargé de son sac pour l'accompagner jusqu'à
la voiture, et ils roulaient à présent vers Pechcayroux, après
qu'elle eût refusé sa proposition de s'arrêter à une
terrasse de café pour se désaltérer. Le long de la petite
départementale, elle parut fascinée par les collines arides, ponctuées
de genévriers, de petits chênes tortueux et de murettes écroulées.
Le ciel était uniformément bleu, presque monotone jour après
jour, et la chaleur imprégnait l'air de senteurs d'herbes jaunies et
de buis. Dans les passages de plateaux, les cigales relayaient leurs stridulations
lancinantes, couvrant le léger ronronnement du moteur.
C'est seulement à la maison qu'elle accepta un rafraîchissement,
pendant que Quentin lui exposait le coté matériel de sa fruste
villégiature, les coordonnées des commerçants et les itinéraires
de promenade.
Il lui notifia rapidement qu'elle pouvait accéder à sa bibliothèque
quand elle le désirait pour piocher dans les divers livres d'art, de
philosophie ou de spiritualité qui s'y épaulaient, puis il l'invita
à le suivre dans le sentier qui conduisait au gîte.
La visite de la vieille
bâtisse aux pierres blanches était aisée Une pièce
servant à la fois de cuisine, de salon, de chambre et de coin toilette,
les commodités à l'extérieur, l'appentis avec quelques
icônes, et c'en était tout. L'absence de chauffage et d'électricité
n'en autorisait l'utilisation qu'une partie de l'année, d'autant que
sa situation presque en fond de combe la laissait ombragée dés
que la courbe du soleil s'affaissait à l'horizon.
A proximité, une fontaine assez spacieuse et toujours alimentée,
permettait d'acheminer l'eau depuis la source, et servait également de
piscine improvisée à l'occasion, quand la canicule invitait à
s'y immerger. Un bac étanche recevait la nourriture à conserver,
avec des performances égales au meilleur des réfrigérateurs.
En pleine journée, quelques grands chênes faisaient l'aumône
d'un peu d'ombre, autour de la maisonnette, sans apporter néanmoins de
fraîcheur notable.
En contrebas, deux ou trois vasques naturelles, facilement boueuses, offraient
gîte et couvert à des familles de tritons de différentes
espèces. Au printemps, expliqua-t-il, s'y ajoutaient des larves de libellules,
et de petites salamandres encore au stade aquatique, munies de leurs branchies
externes.
Rejoignant le sentier en foulant la maigre végétation cassante
de sécheresse, Quentin découvrit parmi les criquets sautillants
et les lourds éphippigères, un diablotin, sorte de mante au faciès
de gargouille, accroché à une tige haute. La grimace sortie de
l'imagerie médiévale impressionna sa compagne. Il préféra
en conséquence lui faire part de la présence possible de couleuvres,
la mit en garde contre les frelons, et la laissa s'installer tout en lui recommandant
de ne pas hésiter à venir frapper au moindre besoin.
Quentin avait comme à l'accoutumée, fait suffisamment de provisions
de première nécessité pour que le locataire éventuel
ne se trouve pas obligé de marcher jusqu'au village dès son arrivée.
Il espérait que ses choix lui conviendraient...
Quel paradoxe, pensa-t-il en remontant ! Il avait même parlé de l'Ermitage à l'évêque, un jour, le proposant à titre gracieux pour les prêtres qui désireraient prendre un temps de méditation... Aucune demande ne lui était parvenue... Et puis aujourd'hui, apparaît cette fille qui semble tout à fait se satisfaire des conditions d'habitat on ne peut plus rustiques, et envisage de rester jusqu'à deux semaines sans en être effarouchée...
Chapitre secondAu fil des jours...
Ni le dimanche ni le lundi,
Quentin n'aperçut Marie, et commençait à s'en inquiéter.
En fait, il l'avait presque oubliée, tant son programme de travail était
chargé.
A Bordeaux, il avait participé la semaine précédente, à
un colloque sur la Chronothérapie, fruit de recherches récentes
en occident, visant à démontrer que les remèdes n'avaient
pas la même efficacité selon l'heure à laquelle ils étaient
administrés. Des résultats difficiles à ériger en
règle stricte, mais assez patents pour questionner, avaient été
constatés en services de cancérologie notamment.
Selon les auteurs, chaque organe aurait une heure de prédilection, en
lien avec les notions d'énergétique chinoise, et profiterait plus
ou moins des substances régulatrices qui lui seraient fournies.
Une difficulté était que selon certains, cette heure pouvait légèrement
varier selon les individus, et qu'il fallait donc des techniques précises
et fiables d'évaluation de l'horloge biologique personnelle, pour pouvoir
envisager une approche thérapeutique idoine.
A défaut d'entrer à ce point dans la complexité, il souhaitait
reprendre toutes ses fiches informatiques pour adapter les indications en fonction
de ces nouvelles données. Un seul risque existait, celui d'être
encore plus performant dans les réponses apportées aux patients.
En outre, les intervenants avaient vivement souhaités que les praticiens
de santé intéressés puissent leur faire part de résultats
cliniques en toute objectivité, mais assez rapidement, afin d'affiner
leurs études.
Il passa donc de nombreuses heures à chambouler ses blocs de données,
avec les surprises de manipulation que tout possesseur amateur d'ordinateur
connaît, et qui obligent parfois à reprendre entièrement
un travail. En fait, il n'avait initialement pas prévu que ses notes
deviendraient aussi denses avec le temps, et il était confronté
aux limites de son organisation, astreint à construire des pages bis
qui ne facilitaient pas la consultation de l'ensemble.
L'obscurité ne s'imposant vraiment que peu avant minuit, dans une atmosphère
encore pesante de chaleur, Quentin arrivait difficilement à se coucher,
ragaillardi dans les heures qui suivaient par une timide fraîcheur inclinant
à l'ouvrage.
Ayant besoin de peu de sommeil, il récupérait pendant la journée
par une courte sieste et quelques longueurs de piscine. C'est au cours de ces
moments de farniente que la conscience d'avoir une locataire lui revenait, et
c'est justement elle qui le matin suivant, le sortit avec bonheur de son clavier.
- Hello, lui-fit-il, je
me demandais justement ce que vous deveniez... Vous m'excusez de ne pas être
allé vous voir. Je savoure assez l'indépendance pour ne pas m'immiscer
dans le temps libre des autres... Rentrez, je vous en prie...
- Tout va bien, assura-t-elle. Merci pour les courses. Il faut d'ailleurs que
je vous les rembourse. Vous penserez à me communiquer la note ?
Devant son assentiment évasif, elle continua
-Je suis restée alléchée
par le contenu de vos rayonnages. Cela ne vous dérange pas si je jette
un coup d'oeil ? Je n'ai pas voulu trop m'encombrer, et un peu de lecture me
fait terriblement envie... Dimanche, j'ai voulu explorer un des circuits indiqués
dans vos dépliants, mais je n'ai pas résisté au soleil.
Je ne pensais pas que c'était à ce point. Finalement, il n'est
pas possible de faire grand-chose entre la fin de matinée et la soirée...
Même les murs dégagent de la chaleur quand on veut se mettre à
l'ombre, et il n'y a jamais de vent, c'est horrible ! Heureusement qu'il y a
la source ! Je n'ai jamais autant profité d'une chaise longue...
- Oui, répartit-il, et rassurez-vous, même avec l'habitude, il
fait toujours aussi chaud. Les salons de jardin et les piscines sont presque
une question de survie dans la région... Voulez-vous un vrai café
?
Sa mimique enjouée fut une réponse suffisante. Il l'incita à
faire son choix dans la bibliothèque pendant qu'il allait mettre la cafetière
en route. Il se sentait un peu gêné de la savoir réduite
au dépouillement de l'Ermitage, alors qu'en comparaison, la propriété
offrait des attraits presque luxueux. Lui proposer de venir nager de temps à
autre lui semblait un peu déplacé, à moins qu'il la prévienne
de ses rares absences pour qu'elle profite de l'eau librement...
Ayant sélectionné
deux ouvrages, Marie ne s'attarda pas, et il resta un peu désappointé
par ce moment de rupture dans ses activités. Indépendamment du
travail dont j'ai déjà parlé, il lui fallait élaborer
une présentation générale des médecines alternatives,
pour Sandrine, amie d'une de ses filles qui avait ce secteur en perspective
professionnelle. Il lui incombait donc de synthétiser et de distinguer
la naturopathie, en tant que réponse médicinale différente,
non habilitée à porter un diagnostic, de toutes les techniques
d'investigation ou de soins, comme l'iridologie, l'ostéopathie et l'étiopathie,
qui étaient autant de disciplines spécifiques demandant une formation
longue.
Il y a plusieurs années qu'il avait été convaincu de l'intérêt
de cette approche, à l'efficacité de l'expérimentation
d'une part, et à un niveau plus philosophique d'autre part, dans cet
abord global de l'homme comme un tout interactif, corps, âme et esprit,
qui le séduisait.
Il ne s'agissait plus de traiter un symptôme ou une maladie comme un en-soi,
mais d'interpréter cette manifestation comme reliée à la
personnalité, aux conditions de vie, à la psychologie d'un sujet.
Cela supposait de devenir soi-même réellement thérapeute,
de savoir écouter, évaluer, discerner, en cherchant les véritables
ordres de cause, du blocage mécanique au conflit spirituel, en passant
par le biologique, l'énergétique et le psychique.
La difficulté résidait dans l'absence de législation française,
autorisant par le fait même, tout et n'importe quoi, à l'inverse
des pays anglo-saxons. Pour un non averti, la sphère des médecines
parallèles pouvait n'être qu'un fourre-tout, assimilé à
des pratiques sauvages voire dangereuses, et exercées par des escrocs
ou des illuminés adeptes de sectes diverses. Il convenait donc d'être
très circonspect quant aux propositions de formations des revues grand
public, et ne retenir que ce que la Fédération Européenne
authentifiait, examen et diplôme à l'appui.
A une époque où le déficit de la sécurité
sociale fait autant de bruit, on pouvait penser qu'une prise en charge de tous
les maux courants par des praticiens de santé, représenterait
sans doute un facteur d'économie.
Quentin devait avoir à
plusieurs reprises la visite de Marie pendant la semaine. Au fur et à
mesure, celle-ci s'enhardit à rester davantage en soirée, et ils
discutaient au son de musiques florentines du Quattrocento. Quand je dis "ils
discutaient", c'était en fait elle qui le poussait à se raconter,
amenant par ses questions justes et pudiques une implication grandissante de
sa part. Comment déterminer si cette attitude était due à
une jeunesse dépourvue d'expériences marquantes, ou si elle cachait
une réserve mystérieuse et délibérée ? L'intelligence
de ses rares interventions inclinait plutôt à opter pour cette
dernière hypothèse.
Quentin lui confia ainsi que contrairement à ce que véhiculait
l'éducation de son milieu d'origine, il avait pris beaucoup de recul
intérieur par rapport aux différentes Eglises, et qu'il fallait
probablement expérimenter cela concrètement pour reconnaître
que c'était là un véritable cheminement, et non un simple
désengagement de facilité. Cette distanciation lui avait d'ailleurs
révélé l'énorme bonne conscience cachée qui
gît dans l'observance de tout rite et de toute loi. Cette bonne conscience
des " bien pensants " implique insidieusement qu'il est légitime
de juger, puisque la vérité n'est pas à discuter…
Il l'assura toutefois être convaincu de la prééminence du Christianisme, à condition de se rapprocher d'une conception doctrinale orthodoxe, avec la vision de l'homme et la théologie qui lui sont connexes. Mais toute parole de Dieu tombe dans de l'humain, rétrécissant, caricaturant, faussant l'intuition initiale. Il convenait de se méfier des particularismes et des rigidités morales, disciplinaires, liturgiques, que les hommes avaient introduites au cours du temps.
Il avait en effet cru dans sa propre jeunesse, au bien et au mal, jusqu'à être fortement troublé de certains comportements jugés comme incompatibles avec une vie intérieure. Des idées trop "ouvertes" lui semblaient alors également dangereuses jusqu'à en éprouver un rejet émotionnel, et il avait fallu qu'il atteigne plus ou moins la symbolique quarantaine, à travers de multiples désarrois, pour comprendre que c'était en fait la sécurité de son propre système qui était menacée, et non l'intégrité de la foi ou la transcendance divine.
Par ailleurs, il refusait
l'optimisme béat et intellectuellement indigent de toute une frange du
clergé catholique, pour laquelle Dieu n'était apparemment plus
qu'une accessoire caution de toute entreprise humaine, naïvement respectable
par définition.
Plus actuels, les divers courants nébuleux, mystico-ésotériques
n'étaient vraisemblablement qu'une gigantesque tromperie sur une authentique
quête du Sens, et maintenaient de nombreux assoiffés dans le leurre
d'une illusoire réalisation de soi.
Il avoua donc que sa pratique religieuse était devenue sporadique et
éclectique. Il commençait à comprendre vraiment, bien que
l'ayant formulé intellectuellement auparavant, que partout, dans chaque
culture, dans chaque race, coexistaient des hommes et des femmes tournés
vers l'acte juste, et d'autres, fussent-ils socialement ou politiquement importants,
encore insouciants d'une véritable responsabilité jusqu'à
n'avoir comme but que le profit personnel, la gestion de l'immédiat,
ou la défense d'une idéologie, évitant de prendre en compte
véritablement, l'autre.
Marie, -- Il s'était
rapidement autorisé à l'appeler par son prénom dans cette
proximité relationnelle qui caractérise la bonne société
britannique -- recevait son discours sans en rien contredire.
Son regard de feu et son inaltérable sourire lui suffisaient pour saisir
qu'ils se comprenaient sans doute au-delà des mots, au-delà des
opinions.
Parfois, lorsqu'elle l'aidait
à laver ou essuyer les verres qu'ils avaient utilisés, il restait
étonné de sa spontanéité, de cette sorte de chaleur
simple, pure et aimante qui émanait d'elle. D'ailleurs, l'innocence et
la liberté qu'elle manifestait semblaient habitées d'un amour
jaloux, dans lequel il n'avait aucune place comme homme à séduire.
Il était curieux d'en savoir davantage sur elle, mais elle se dérobait
adroitement en le questionnant sur des thèmes plus généraux,
et Quentin se refusait par discrétion à insister...
Chapitre troisièmeUne demande inattendue...
Une semaine avait passé
depuis l'arrivée de la jeune femme.
Le travail de Quentin avançait plus lentement, mais il ne regrettait
pas d'avoir passé quelques soirs à refaire le monde, plutôt
qu'à s'abrutir devant son écran. Dans le but de le communiquer
à Sandrine, il avait commencé à brosser un tableau synoptique
des diverses techniques manuelles et méthodes de relaxation, pour lesquelles
il ressentait une connivence particulière. Mais l'impression d'être
confiné à l'intérieur malgré la fenêtre grande
ouverte, lui coûtait.
Les occasions de crépuscule au grand air lui avaient donc été
singulièrement agréables. Entre deux échanges, Marie et
lui goûtaient au silence harassé de la fin de journée, seulement
troublé par quelques xylocopes à la traîne, dont le vol
sourdement bruyant semblait annoncer le largage de parachutistes miniatures.
La veille, Marie l'avait
branché "couple". Elle voulait savoir si la confrontation de
deux personnalités, de deux libertés, était vraiment compatible
avec une harmonie, sans que l'un en fasse les frais aux dépens de l'autre.
Il ne pouvait lui donner de réponse qu'à travers son expérience,
expliquant qu'un équilibre étroit était à vérifier
fréquemment. Il fallait effectivement accepter de rogner sur ses désirs,
sur ses goûts parfois, sur ses projets, pour rencontrer les demandes de
l'autre ; et dans le même enchevêtrement des données du quotidien,
il fallait refuser de perdre son espace vital, mettre l'autre face à
ses incohérences et supporter la réciproque. Grâce à
beaucoup de légèreté dans la patience, d'humour vis-à-vis
de soi, de décision de ne jamais durcir ou dramatiser les difficultés,
l'aventure produisait des fruits de maturation mutuelle, et l'amour, peu à
peu, devenait une complicité.
A vrai dire, songeant à Soleyne et à leur vie commune, il lui
était difficile de préciser à quoi tenait une stabilité
qui avait semblé aller de soi pendant plus de vingt-cinq ans. L'articulation
des caractères, la proximité du regard sur la vie, l'attention
à verbaliser ses sentiments et ses ressentiments, l'ouverture pourtant
balbutiante à une intériorité, tout cela et la somme imprévisible
des circonstances de l'existence, avaient fait que ni l'un ni l'autre n'avaient
jamais éprouvé le besoin de chercher une autre affection. Leurs
évolutions simplement les avaient poussés à choisir une
autonomie de vie, pour continuer à grandir en responsabilité face
à son propre destin.
Il avait bien spécifié que cette séparation avait été
désirée par chacun, et s'avérait constructive.
Pour ce dimanche, il avait
proposé à sa voisine de parcourir la région en voiture,
de façon à lui faire découvrir quelques lieux connus ou
plus confidentiels, qui la sortiraient de sa combe. Elle avait accepté
sans hésitation, mais Quentin sentait que sa situation semi érémitique
ne lui pesait pas, et qu'elle envisageait cette échappée avec
un détachement presque insolite.
Ils étaient d'abord allés à l'Eucharistie à une
petite communauté dominicaine proche, et Quentin avait découvert
à ses cotés la voix superbe et veloutée de Marie. Tout
à coup, à travers ce qu'il percevait déjà d'elle,
et à l'aspect toujours mesuré de son attitude, l'idée lui
vint d'une correspondance entre ce lieu monastique et ce qu'elle gardait secret
d'elle-même. Amusé de ce qu'il venait de supputer, il la regarda
avec interrogation, préférant tenir son intuition en réserve...
Bien que ce début
juillet ne fût pas le moment le plus favorable, ils étaient convenus
d'aller malgré tout jusqu'à St Cirq Lapopie, quitte à braver
la foule gluante des touristes. Une fois sur place, ils y firent le choix d'une
petite terrasse d'auberge en tonnelle, pour se sustenter d'une part de pizza
que Marie tînt à régler avec persuasion. Ils avaient suffisamment
anticipé l'heure du déjeuner pour trouver une table disponible,
et purent ainsi parcourir les ruelles pittoresques et pentues avec une relative
aisance, pendant que la majorité des visiteurs se restauraient.
Quelques rares échoppes seulement leur furent inaccessibles, la plupart
des artisans mangeant à même leur comptoir, sans fermer. La mouvance
du flot humain quasi continuel devait entraîner chez eux une sorte d'apathie,
qui les faisait échapper à une présentation contraignante
et vénale des créations exposées. C'est tout juste parfois
si un "Bonjour" grommelé ponctuait les incursions des passants.
Depuis plusieurs années, Quentin convoitait dans l'une des boutiques,
un choix de cannes-épées soi-disant en provenance de pays balkaniques,
et il regretta de constater que le commerce en question avait changé
à la fois de propriétaire et d'articles.
Marie quant à elle, s'attarda avec un peu de nostalgie devant un éventaire
de bijoux en ambre montés sur argent.
Ils firent ainsi un tour rapide du village, sans se laisser tenter par des visites
architecturales pour lesquelles il fallait attendre un temps indéterminé.
Après avoir rejoint le parking brûlant, Quentin prit la route de
Cajarc, continuant la vallée. Sa compagne ne se lassait pas des murailles
calcaires qui les entouraient, plus ou moins proches selon la largeur des méandres
que la rivière avait creusés. Çà et là, de
sombres failles révélaient des grottes dont un bon nombre devait
encore recéler quelques traces préhistoriques.
Il bifurqua vers le Causse. Le paysage de plateau devint vite très contrasté.
Les parcelles délimitées par de nombreux murets en pierres sèches
offraient souvent une surface désolante de pauvreté. La terre
semblait avoir peine à émerger des innombrables cailloux blanchâtres,
et la végétation rabougrie était nivelée par le
passage des moutons. Quelques buses planaient en décrivant des arabesques
nonchalantes dans l'azur.
Bientôt, ils retrouvèrent l'alternance des vallées parallèles
du sud Quercy. Malgré la petite glacière, l'eau de leurs bouteilles
était devenue proche de la température ambiante, et dissuadait
d'y avoir recours. Le soleil commençait toutefois à baisser, et
Quentin proposa de s'arrêter dans un petit village voisin, pour se dégourdir
les jambes. Là au moins, il n'y aurait pas de touristes. La cave troglodytique
qu'il proposait à Marie comme but d'excursion n'était connue que
de quelques initiés. A proximité d'une source fraîche dans
laquelle ils trempèrent avec délice leurs poignets, elle contenait
un silo typique, creusé dans le sol en forme de bouteille et profond
probablement d'à peu près deux mètres, mais malheureusement
comblé aux trois-quarts. Une niche en ogive aménagée près
de l'entrée égayait l'ensemble d'une note gothique. D'autres pièces
semblables ne subsistaient plus qu'à l'état de vestiges.
Plus loin, un sentier bordé de buis séculaires permettait de contourner
la paroi et d'atteindre le plateau. A une centaine de mètres, on pouvait
redescendre légèrement à un ensemble de cavernes en surplomb,
dont la dernière, petite et d'accès difficile, avait contenu des
squelettes probablement préhistoriques.
Fatigués et ruisselants
de sueur, ils furent spontanément d'accord pour rentrer, et Quentin suggéra
à Marie qu'elle pouvait sans scrupule profiter de sa douche. Pendant
qu'elle allait chercher affaires et vêtements propres, il accueillit lui-même
avec reconnaissance les flots d'eau douce jusqu'à ce que la saveur de
sel eût disparu.
A son retour, il en profita pour lui rappeler qu'une machine était à
sa disposition au sous-sol pour son linge, et la laissai s'organiser.
L'heure du dîner approchait,
et Quentin prépara une salade de tomates au basilic pour deux. La chaleur
ne prêtait pas à manger copieusement. Un melon et une bonne coupe
de glace compléteraient le menu.
Marie, vaincue par la journée, ne se fit pas prier pour accepter l'invitation.
Ils se retrouvèrent donc plus tôt que d'habitude dans le coin jardin,
avares de paroles, récupérant peu à peu un semblant d'énergie.
Le charme mystérieux de son invitée subjuguait Quentin, et il
était simplement heureux de ces moments où le temps semblait laisser
la place à une plénitude d'une autre dimension. La voyant paisible,
il supposait qu'elle éprouvait les mêmes sensations.
- Prête pour une seconde
semaine, lui lança-t-il ?
- Oui, si je ne suis pas cuite avant, répartit-elle avec humour après
un instant, comme sortant d'une rêverie.
Ils firent un peu de nettoyage, puis Marie déclara qu'elle reviendrait
volontiers discuter plus tard, mais qu'elle souhaitait retourner à sa
solitude pour prendre des notes sur leur périple du jour et faire du
courrier. Il la laissai donc aller, et se refusant à ouvrir l'ordinateur,
se plongea dans un livre de Raimon Panikkar qu'il avait commencé plusieurs
semaines auparavant.
Porteur d'une prodigieuse culture englobant l'orient et l'occident, l'auteur
se livrait à une étude de haut vol sur le thème du moine
comme archétype universel de tout homme. Transcendant les religions et
les concepts, il obligeait à se familiariser avec une pensée dont
Quentin était intuitivement proche, mais que les termes employés
rendaient d'un abord difficultueux. C'est en vérité pour cette
raison qu'il avait négligé l'ouvrage, manquant de pugnacité.
Ce moment de disponibilité tombait à point pour raviver l'envie
de poursuivre sa lecture.
Il prit un quart d'heure
pour arroser quelques massifs dont les fleurs vacillaient. Depuis le départ
de Soleyne, il ne s'était pas plus décidé à commencer
un potager. A part quelques dahlias et des essences aromatiques, il avait seulement
organisé la végétation naturelle du cru, giroflées,
pervenches, orchidées et muscari, pour avoir un minimum d'entretien.
Il choisit un fauteuil orienté à souhait pour bénéficier
de la fin du jour et s'assit.
Exceptionnellement, il s'autorisa à bourrer sa pipe d'un tabac anglais
qu'il affectionnait.
Quentin avait assimilé
un bon chapitre, se laissant le temps de commentaires intérieurs, pendant
que le soleil s'était éclipsé. Marie, silencieuse le surprit
presque. Elle avait à la main la lampe torche qui lui permettait de regagner
l'Ermitage à la nuit et portait la robe boutonnée qu'il lui avait
vue à la gare.
- Tiens, vous fumez, interrogea-t-elle ?
- Rarement, répondit-il, mais je ne dédaigne pas cela de temps
à autre, pour accompagner un bouquin...
- Je ne vous dérange pas ? Vous auriez peut-être voulu continuer
?
- Non, c'est un peu abscons pour moi, et la dose est suffisante. Asseyez-vous
! Vous avez récupéré ?
- J'ai même dormi. Je m'étais allongée un peu, et j'ai pris
subitement conscience que le temps avait passé. J'écrirai demain.
Il n'y a rien d'urgent...
Elle s'assit et parla de
ce qu'ils avaient vu pendant la journée, demandant si certaines garriottes
étaient toujours utilisées comme abris de berger, quelle physionomie
avait la région plus au sud, si les villes d'alentour étaient
importantes, et autres choses du même ordre.
Quentin la trouva soudain étonnamment volubile, comme quelqu'un qui camoufle
un sujet difficile à aborder ou une émotion non maîtrisée.
Alors que la pénombre commençait à rendre les contours
indécis, et que Marie ne s'exprimait plus depuis une ou deux minutes,
elle ajouta :
- Vous allez sûrement me trouver bizarre, mais j'ai dépassé la moitié de mon séjour, et une chose me manque, qui m'attire depuis deux ou trois jours... Je ne savais pas que cela s'imposerait à moi comme ça... C'est parce que je me sens en sécurité avec vous.... et il faut que j'aie tous les éléments pour décider de ma vie... Jamais je ne me serais crue capable de demander ça à quelqu'un, mais vous êtes libre, sérieux, intéressant, ouvert... Je crois pouvoir vous faire confiance... Vous me direz ce qu'il en est... Je comprendrai très bien un refus...
Quentin se demandait où
elle voulait en venir, quand elle conclut avec gravité :
- Voilà Je voudrais vivre une relation sexuelle, je voudrais avoir cette
expérience de faire l'amour avec quelqu'un comme vous...
Chapitre quatrièmeDélicate aventure.
Quentin resta désarçonné
par la surprise. Il avait dû bredouiller quelque chose comme" Pardon
? ", puisqu'elle reprit
- Oui, je voudrais savoir ce qu'est une vraie relation physique. J'en ai vécue
une étant adolescente, qui m'a laissée dans une indifférence
plutôt négative, et depuis, j'ai toujours refusé les avances
qui m'ont été faites. Nous étions par ailleurs très
soudés en famille, et je n'ai pas eu le besoin de me lier affectivement
à quelqu'un. Ma soeur aussi du reste est encore célibataire, pour
d'autres raisons, je vous raconterai ça...
Ce qui m'importe, c'est de comprendre ce qu'est un rapport physique normal,
satisfaisant, sans équivoque de sentiment ou d'attachement... Je sais
bien que dissocier cet acte là d'un amour n'est pas très logique,
mais je voudrais savoir ce que c'est quand c'est bien vécu, assumé,
voulu, simplement.
Ayant retrouvé un
peu de son flegme, Quentin coupa, avec un peu d'ironie
- Faire l'amour en amis, en quelque sorte ?
- Si vous voulez, répartit-elle le plus sérieusement... C'est
une question que j'avais en tête depuis plusieurs semaines, mais à
vos cotés, j'ai fini par me dire que cela pourrait devenir une réalité,
et que ce n'était pas le hasard qui vous avait mis sur ma route...
Devant la perplexité
de son interlocuteur, elle continua
- Mais vous comprenez bien, je ne veux surtout pas de mots d'amour et d'embrassades,
ce n'est pas cela que je cherche... C'est ce qui me paraît si opportun
dans notre situation : Qu'il n'y ait pas de danger d'attachement, de passion...
Enfin, si vous arrivez à me comprendre... Vous devez me trouver folle.
Il comprenait bien, mais
il avait également beaucoup de mal à s'y retrouver...
- Non, non, balbutia-t-il pendant que mille questions l'assaillaient. C'est
si…. Surprenant ! Excusez-moi, mais d'après ce que vous me racontez,
vous n'avez pas vraiment l'expérience d'une relation intime. Je suis
un peu gêné de me permettre quelques précisions : Pour qu'une
union physique soit satisfaisante comme vous dites, il faut que la femme en
particulier y soit préparée ; il faut que son corps soit désirant,
ou au moins réceptif, et cela ne peut se faire habituellement que par
une attirance, une proximité, par des caresses, des touchers de tendresse,
qui amènent une disponibilité physiologique. Vous devez savoir
ça quand même ?
- Bien sûr, mais justement, j'ai envie de sentir mon corps réagir,
j'ai envie de savoir ce qu'est le contact charnel avec un homme, dans l'ouverture
de l'âme. Evidemment, je ne demanderais pas cela à un inconnu.
Mais je ressens une connivence avec vous, comme une certitude que vous ne trahirez
pas les limites de ma demande. C'est un peu une démarche sacrée
pour moi, très importante, magique. Et les conditions se trouvent là
spontanément : Vous, qui n'êtes plus en couple, la période
de mon cycle, notre amitié gratuite...
- Et vous ne craignez pas d'être prise au dépourvu ? D'éprouver
des sensations, des émotions qui ne vous plaisent pas et qui vous laissent
blessée peut-être ?
- Pourquoi ? Y aurait-il du mal à vivre un plaisir, quand il est tout
entier porté dans la louange ?.. C'est peut-être fou mais j'ai
envie d'être innocente, de sentir ma nudité et les vibrations de
mon corps comme en harmonie avec la nature, avec la vie...
Quentin ne trouvait rien
à rétorquer et ne put que marmonner
- Vous êtes une drôle de fille !
- Alors vous voulez bien ? Ce soir ? Questionna-t-elle... Maintenant ?
Tout s'entrechoquait dans
la tête masculine. Quentin n'avait jamais envisagé une telle situation.
Etait-il possible de partager le corps avec la même simplicité,
la même innocence que s'il s'agissait d'une promenade ou d'un café
? N'importe qui aurait fait ce type de proposition, la réponse aurait
été cinglante... Mais Marie n'était pas n'importe qui !
Elle rayonnait de droiture intérieure... Elle rendait tout pur...
Etait-ce le faux-ange qui cache le démon ? Etait-ce la preuve que tous
les vieux schémas moralisants prenaient leur revanche en manifestant
l'éternelle vérité de la femme-Eve tentatrice ? Il savait
lui, quelle passion pouvait envahir la sexualité. Il savait aussi, n'étant
pas de la même génération que Marie, qu'il était
bien difficile de se départir d'un sentiment de faute que la religion
avait réussi à tisser dans l'inconscient collectif, et au sein
de la culture même. Etait-ce un piège insidieux qui allait empoisonner
sa vie ? Ou bien était-ce une occasion de vivre après tout quelque
chose d'exception, de beau, de nouveau, en acceptant de se défaire des
lois toutes faites, et des vieilles culpabilités de mort toujours prêtes
à ronger l'âme ?
Il eut l'intuition furtive et incertaine que la jeune femme symbolisait la grande
question de l'occident, réunissant l'Eros -attrait et plaisir- et l'expérience
divine. Il se sentit grisé par la séduction de l'utopie.
Marie attendait sa réponse.
- Vous voulez passer la nuit ici ? Alors laissez-moi au moins quelques minutes
pour refaire le lit...
Il venait d'accepter...
L'atmosphère lui parut subitement irréelle, comme s'il s'était
mis à flotter dans un monde onirique. Il était encore trop interloqué
pour bouger, confronté à une situation finalement impossible...
Ce fut elle qui rompit enfin
le lourd silence.
- Je n'ai pas l'habitude de me déshabiller devant quelqu'un. Je préfère
attendre que vous soyez dans la chambre. Vous venez me retrouver ? Il fait tellement
bon...
Quentin se contenta d'acquiescer
implicitement en se levant, et se trompa plusieurs fois en changeant les draps
tant il était ivre de questions, de repères perdus, et d'un désir
qui loin de la jouissance brute, lui donnait le sentiment d'accueillir l'univers.
Il laissa ses vêtements sur une chaise, éteignit la lumière,
et traversa sans hâte le living vers la porte d'entrée. Encore
aveuglé, il distingua à peine la silhouette de Marie, debout près
de l'embrasure.
Elle vint vers lui et se blottit sans manières.
Il tremblait quelque peu et elle s'en aperçut.
- Vous avez froid ?
Il fut tenté de lui répondre que non, qu'il était en fait
un peu tendu par les circonstances et pas vraiment prêt à se joindre
à son corps, mais ne voulut pas risquer d'induire de doute ou de regret
dans son esprit.
La pressant légèrement de ses mains, il répondit :
- Ça va aller, laissez-moi m'apprivoiser, c'est tout.
Il effleura son dos, s'arrêtant
à plusieurs reprises pour goûter simplement au contact de leur
peau, se mettant à l'unisson de son humilité. Puis, il se dégagea
et passa derrière elle pour l'appuyer à nouveau contre lui. Il
laissa peu à peu ses paumes parcourir ses épaules, son buste,
son ventre. Dans le ciel, les étoiles s'allumaient toujours plus nombreuses.
Ses doigts descendirent vers son sexe, et le frémissement de son désir
initia le sien. D'intimes caresses dans ses replis secrets lui révélèrent
la force de son plaisir... Il la retourna contre lui, l'entraîna vers
l'angle du mur pour l'y caler, et leurs corps se mêlèrent.
Ils restèrent serrés, et sa tête contre sa joue, elle murmura
seulement :
- C'est bon !
Lui tenant la main, après
s'être séparés, il alla prendre ses habits, l'incita à
rentrer et ferma la porte. Il la guida jusqu'au lit, et la laissa retrouver
son contact.
Ils avaient légèrement ramené le drap sur eux. Marie était
contre lui, la main sur son torse. La radicalité de son amour pour la
vie, pour Dieu peut-être, avait su l'ouvrir dans sa chair, et l'aspirer
dans la pureté de son innocence. Il avait le sentiment paradoxal d'expérimenter
un instant de chaste volupté.
Ce n'était pas la recherche de jouissance qui les avait réunis.
Celle-ci n'avait été qu'accessoire, secondaire, et d'autant plus
riche que la rencontre était bien au-delà dans leur être.
Ils n'étaient pas amoureux, pas l'un de l'autre en tous cas, et cela
donnait d'éprouver une joie libre, sans cette fusion qui nie ce que chacun
est, sans cette passion qui déguise le désir et fausse toute relation.
Le souvenir des moments passés avec Soleyne imprégna Quentin. C'était le même mouvement de don, et son coeur dans ses recoins, était encore à elle.
Le bras ankylosé,
il bougea, et Marie s'étendit sur le dos.
- Ça doit être extraordinaire pourtant d'être mari et femme...
Se retrouver tous les jours, dans cette proximité, cette sécurité...
Il eut la tentation de la
tutoyer, mais la conviction très forte que cela détruirait la
mystérieuse et nécessaire distance qui subsistait entre eux l'en
empêcha.
- Vous savez, répondit-il, des circonstances aussi rares et spéciales
que celles de ce soir ne sont pas toujours réunies, loin s'en faut. Les
préoccupations ordinaires, les veilles avec les enfants, les horaires
de travail, les réunions tardives, la fatigue, tout cela ajouté
aux disponibilités personnelles fait que l'on vit parfois plus l'un à
coté de l'autre ou l'un succédant à l'autre, qu'ensemble...
Les premiers temps à deux sont peut-être les plus fastes de ce
point de vue, mais ils sont une sorte d'enfance naïve de l'amour, qui ne
sait ni prévoir ni intégrer les différences, les solitudes,
les divergences...
C'est probablement la raison d'être du couple justement, que cette aide
mutuelle à devenir responsable de sa vie propre, et parallèlement
relié à l'autre par un amour mûri, un amour de respect,
d'attention, d'écoute, qui sait doser la tendresse et la liberté.
Jour après jour, un équilibre se construit, qu'il faut veiller
à ne pas habiller d'habitudes et de monotonie... Parfois cela ne suffit
pas, et le moment vient, ce fut notre cas, où il est nécessaire
de repartir chacun vers soi, à travers une activité, une passion
créatrice, sans rien renier des années communes... A trop vivre
dans le devoir, quand on ne sait pas s'autoriser à écouter ses
propres questions, ses propres aspirations, il arrive un moment où l'appel
à être provoque un rejet de ce qui est devenu sourdement pesant.
Il se tut.
A nouveau Marie se recroquevilla
contre lui.
- Je crois deviner les dangers auxquels vous faites allusion, affirma-t-elle.
D'ailleurs ce que vous dites me semble s'appliquer en grande partie à
d'autres situations, d'autres types de relations, de vie commune ; mais moi,
c'est la première fois que j'aie l'occasion de ressentir ce contact avec
mon corps, dans mon corps, vous comprenez ? C'est ce que je cherchais précisément...
C'est comme si vous étiez une preuve, une manifestation de... Comment
vous expliquer ?.. Je vous en parlerai... Plus tard...
Quentin respecta le silence
de sa compagne. Il vibrait de gratitude, de respect, d'étonnement, n'osant
aucun geste supplémentaire, aucune proximité qui à présent
lui aurait paru déplacée, désajustée... Il avait
l'impression de porter une responsabilité qui le dépassait...
Comme s'il devait être signe de quelque chose...
Avoir envie de posséder l'autre, dans un mouvement de sensualité
égoïste, lui semblait à la fois une évidence et une
impossibilité absolue. La beauté de ce qu'ils avaient vécu,
la beauté de leur contact, la beauté de ce qu'ils étaient,
ressemblait, éphémère et fragile, à ces fils d'araignée
au soleil, que le moindre obstacle détruit.
La joie n'était possible que dans la gratuité. La gratuité
épousait la préférence de l'autre, dans le renoncement
à la fois ferme, clair, libérateur et finalement facile, à
toute pulsion archaïque.
Ils étaient repus d'une sorte de béatitude... Bien qu'ensemble et se touchant, leur coeur et leur esprit étaient ailleurs, bien au-delà d'eux-mêmes, là où l'intime de l'être touche à l'infini.
Les péripéties de la journée eurent raison de leur vigilance. Un sommeil lourd et bienfaisant les emporta...
Chapitre cinquièmeDésarroi.
A son réveil, il
fallut à Quentin constater furtivement la présence de Marie qui
dormait pour ancrer dans la réalité de sa conscience tout ce qui
s'était passé la veille.
Il se leva avec prudence, et s'attarda à regarder avec une sorte de vénération
la paix simple et confiante que chaque respiration de la jeune femme semblait
exprimer. Etendue sur le ventre, la tête de coté sur l'oreiller,
elle lui apparut comme une fascinante énigme.
Il prit délicatement ses vêtements et partit se doucher.
Le bruissement de l'eau
avait dû déranger Marie, parce qu'il trouva la porte extérieure
ouverte, en sortant de la salle de bain. Elle s'était habillée
et se tenait face au soleil déjà caressant, comme pour l'accueillir.
Son souhait de bon jour quand elle le vit, ne fut que son habituel sourire.
Elle s'éclipsa pour se laver à son tour, et le rejoignit dehors
alors qu'il terminait de disposer le couvert du petit-déjeuner.
- Je ne pense pas revenir vous voir aujourd'hui, dit-elle tout en achevant le
contenu de son bol, demain peut-être... J'ai besoin de faire le point
à présent. Vous comprenez ?
Décidément,
il avait beaucoup de choses à comprendre qui lui restaient en fait assez
obscures, mais il approuvait trop l'idée d'un temps de réflexion
pour ne pas la rassurer. Il lui fallait également assimiler les récents
événements, et retrouver ses marques.
Pareillement à chacune de ses visites, elle l'aida à ranger avec
minutie, puis profita d'un moment où ils étaient proches pour
se serrer doucement contre lui, d'une étreinte fugace et enfantine, comme
pour un merci.
- A bientôt, lança-t-elle en disparaissant...
Quentin ne put se mettre
à rien.
Bien que ce fût le matin, il alla chercher sa bouffarde et son tabac,
puis s'installa dehors.
Il me mit à penser
à Soleyne. Que lui rapporter de ces dernières heures quand il
la verrait ? Curieusement il n'avait pas le sentiment de l'avoir trahie, puisqu'ils
avaient mis fin depuis longtemps à toute relation intime. Mais ils n'avaient
jamais verbalisé l'éventualité de se lier à quelqu'un
d'autre, et Quentin ne pouvait être totalement sûr de ses réactions
profondes. Si son éducation, son caractère aussi, l'avaient souvent
porté à une franchise parfois trop directe, il avait fini par
accepter que dans certains cas, l'affection réelle impose plutôt
de se taire, pour éviter des blessures dont personne ne peut maîtriser
l'étendue.
L'authenticité était néanmoins pour lui un respect de l'autre
; à moins qu'elle ne soit aussi l'aveu qui aide à se débarrasser
d'une culpabilité...
Il ne ressentait pas de culpabilité.
Ce qu'il venait de vivre était quelque chose d'absolument personnel ;
une expérience qu'il osait qualifier de spirituelle, et qui ne pouvait
être communiquée qu'avec discernement.
Soleyne avec lui, la dimension de sa présence aurait exclu même
la perspective d'une "infidélité". Mais ils étaient
passés à une autre étape de leur vie. Il ne savait pas
ce que Soleyne vivait de son coté, et il l'aimait quoi qu'il en soit,
avec reconnaissance pour tout ce qu'ils avaient partagé.
Bien qu'il soit attribué à tant de réalités diverses,
" amour " était le seul concept lui évoquant ce qui
émanait de Marie Un amour intérieur, fort, qui lui donnait charme
et liberté, audace et retenue, joie et gravité. Un amour de tout
son être, qui devait expliquer la facilité de leur relation physique,
alors que celle-ci aurait très bien pu tourner à l'impasse.
A aucun moment il ne l'avait sentie vouloir l'attirer à elle. A aucun moment il n'avait eu le désir de se l'approprier. Il percevait que dans cette gratuité, résidait un mystérieux secret, et que ce mystère même imposait que l'expérience en soit unique, non renouvelable. C'était comme s'ils s'étaient risqués sur une crête aiguë, prêts à perdre l'équilibre, et qu'y revenir une autre fois assurerait une chute mortelle.
Alors qu'en soi la nudité ne le choquait d'aucune façon quand elle était naturelle, simple, exempte de sexualité, là, elle lui aurait paru indécente s'ils s'étaient exhibés en pleine lumière... Alors qu'il tutoyait facilement, il n'avait pu faire autrement que de maintenir symboliquement la distance du "vous"... Et de la même façon que Marie avait exclu avec évidence les mots d'amour, cela avait fixé qu'ils ne se séduisaient pas, qu'ils ne s'appartenaient pas. Une étrange initiation avait eu lieu, qui les dépassait, et les avait menés au-delà d'eux-mêmes, au-delà de l'autre, à travers l'autre...
Il percevait rétrospectivement que leur relation ne pouvait concerner qu'eux. D'aucune manière elle ne pouvait être un modèle, une facilité, une liberté qu'on s'autorise, sous peine de devenir une lamentable caricature, une venimeuse contrefaçon, à laquelle il refusait de penser davantage. Son âme était dilatée d'un sentiment étrange, où la densité de la nuit passée paraissait absurde, intraduisible, et en même temps merveilleuse...
La faim ne se faisait pas
spécialement sentir, mais les cloches du village rappelèrent Quentin
à l'ordre. C'est seulement en s'activant pour dénicher quelques
denrées, qu'il perçut la chaleur déjà pesante. Il
grappilla deux ou trois restes et essaya d'envisager l'après-midi.
Un souffle de bénédiction le submergeait, et il voulait respecter
cette émotion fragile tant qu'elle subsisterait. Se forcer au travail
était hors de question. Se prélasser dans la piscine encore moins.
Il résolut donc d'aller au hasard sur les chemins, se laissant guider
par la succession des ombrages.
Par ces sentiers de causse, on pouvait faire des dizaines de kilomètres
en évitant toute bourgade. Il fallait parfois emprunter une partie de
route, mais rapidement, une bifurcation permettait de se croire loin de tout.
Les fonds de combes surtout étaient boisés, laissés aux
soins de la nature comme autant de minuscules réserves touffues pour
sangliers et chevreuils. Dessinant une transition semi-circulaire entre les
cultures de maïs ou de tabac, et les plateaux pierreux qui n'acceptent
que tournesol, vigne, ou colza, ils cachaient fréquemment l'émergence
d'une source. Sur les hauteurs, les frondaisons clairsemées alternaient
avec les espaces quasi dénudés de garrigue.
Les Pyrénées restaient hors de vue. A l'horizon, au-delà
des fumées de la Centrale Nucléaire de l'Agenais, tout n'était
en effet que lointaine brume. Cela valait mieux Voir la montagne ne constitue
pas à ce qu'on dit, un bon présage pour les jours à venir.
Soudain sur un passage en crête, un héron s'enfuit d'un vol pataud,
la tête dans les épaules. Dans les vallées, de nombreuses
réserves d'eau, souvent poissonneuses, attiraient les échassiers
qu'on voyait toiser de leur morgue immobile les rares humains présents,
jusqu'à ce que la prudence les fasse se réfugier dans un arbre,
en vigie.
Quentin était parti
à une assez grande distance et avait ponctué son circuit de nombreux
arrêts, ne prélevant à chaque fois qu'une gorgée
de liquide à sa gourde pour limiter la transpiration.
Hébété par la température et les senteurs trop denses,
il s'était allongé à un endroit moussu, le chapeau sur
les yeux, et malgré les insectes qui le considéraient comme un
terrain d'exploration, il avait vaguement eu conscience de s'entendre ronfler...
C'est au retour qu'il croisa le voisin Vourgnoux. Celui-ci revenait d'Andorre
en car -- il y avait eu un voyage le samedi -- et regrettait le temps où
le Pas de la Case n'était pas encore un vaste supermarché pour
étrangers.
Lorsque Quentin rejoignit, fourbu, l'angle de la propriété, l'heure
du repas était largement dépassée. Il se rua sur un morceau
de chorizo enroulé de salade, et se permit de déguster une bière
rousse et glacée, avant de passer à nouveau sous la douche...
Raimon Panikkar n'était
peut-être pas le meilleur auteur pour quelqu'un qui avait la tête
ailleurs. Quentin posa son livre, et dut reconnaître que la présence
de Marie lui manquait un peu. Son corps à présent ressentait le
souvenir du sien, et il se demanda si la gratuité de la veille lui était
toujours aussi présente. Il se la représenta à ses cotés,
et son image restaura l'affectueux et absolu respect qu'il lui portait. La renonciation
à son égoïsme sensuel devint cadeau pour l'aimer vraiment.
Il lui souhaitait intérieurement de trouver réponse à ses
questions, puis pour mieux la rejoindre, décida d'aller chanter les Complies
devant son coin icône, au salon.
La prière acheva de dénouer le lien de nostalgie qui l'avait parcouru.
L'air se faisait plus frais. Il se mit au travail.
Il avait pu croiser ses
données de plantes, d'oligo-éléments, et d'huiles essentielles
avec les nouvelles notions d'horloge biologique. Il lui restait à préciser
le rythme des sécrétions endocrines, et à noter l'heure
de réceptivité idéale pour toute une gamme de compléments
alimentaires.
Pour Sandrine, il lui fallait également continuer sa présentation
des médecines non conventionnelles. Des analyses particulières,
peu pratiquées encore en France, permettaient d'obtenir des indications
fiables sur la prédisposition aux grandes maladies, cancer, faiblesse
cardio-vasculaire, dégénérescence, infections, autorisant
alors un traitement précoce plus efficace. Les coordonnées des
centres qui pratiquaient ces examens étaient à vérifier,
ses sources datant un peu...
D'autres techniques de soins restaient à exposer Tout ce qui tournait
autour de l'alimentation, régimes, monodiètes, jeûnes, et
quelques aperçus sur le yoga des yeux, l'utilisation des aimants et de
l'argile, sans oublier la liste des laboratoires et des lieux de formation en
France et à l'étranger, Québec notamment.
Le programme était suffisamment vaste pour l'aider à la patience.
Marie avait promis de lui expliquer...
Il ne savait ni quoi, ni quand...
Cette nuit-là, il
éteignit l'ordinateur peu avant l'aube. Dehors, les sifflements enjoués
et primesautiers des oiseaux avaient succédé aux coassements tapageurs
et disgracieux des batraciens. La radio locale quittait la mare pour les halliers.
Il alla lourdement fermer les volets pour éluder le jour, et s'affala
sur le lit.
Chapitre sixièmeLe secret.
Deux journées s'étaient
écoulées sans que quiconque ne dérangeât Quentin.
Il avait presque fini les dossiers qu'il s'était imposés, et grâce
aux nécessaires moments de pause, il ne lui restait que quelques pages
du livre en cours. Il s'était amusé du spectacle contrasté
qu'il devait offrir, s'obstinant à déchiffrer l'austère
anthropologie monastique, alors qu'il était confortablement ajusté
dans un fauteuil de jardin avec à l'occasion un verre d'alcool à
la main. L'auteur avait fort opportunément les idées assez larges
pour lui permettre de concilier un épicurisme passager et un idéal
de sobriété intérieure.
Dans ces moments de délassement, il se laissait bercer par les différents
tableaux que l'environnement lui offrait en distraction : Des avions de chasse
venaient subitement déchirer le ciel d'une éphémère
traînée. Plus agiles et discrètes, des aeschnes, grosses
libellules au vol rapide, passaient et repassaient frénétiquement,
en recherche d'abeilles à déguster. D'insaisissables lézards
parcouraient le labyrinthe des vieilles pierres, pointant parfois leur museau
comme à un balcon, l'oeil fixe et la langue furtive. Des sphinx aux ailes
invisibles venaient faire leur point fixe devant les fleurs à corolles,
déployant leur trompe démesurée pour se délecter
d'un peu de nectar.
C'est au cours d'un de ces
instants de vague contemplation, qu'en milieu de matinée du vendredi,
il aperçut Marie revenant probablement de faire quelques achats. Il ne
sut si elle avait spontanément obliqué vers lui, ou si le fait
de passer si près l'y avait contrainte.
- Bonjour Quentin, dit-elle en l'embrassant. Je pensais venir un peu ce soir.
C'est possible ?
- Bien sûr, répartit-il, soulagé de l'aisance de la jeune
femme. Voulez-vous pour dîner ?
- En fait, je préférerais demain si vous voulez m'inviter, mais
il faudrait que ce soit un peu en avance. Mon train est juste après midi.
J'apporterai ce qui me reste à l'Ermitage.
- C'est d'accord. Nous pourrons déjeuner vers onze heures si vous voulez...
Je vous attends en soirée alors...
Il était heureux que leur premier contact depuis leur nuit commune soit si facile. Il n'avait pu s'empêcher, compliquant toujours tout, de craindre un peu la rencontre, comme s'il n'avait pas encore saisi que Marie simplifiait les choses autour d'elle.
Comme à chaque fois
que quelque chose d'important approchait, il allait comme les enfants, trouver
que le temps se traînait désespérément. Il fallait
qu'il occupe sa journée.
Il opta pour un coup de téléphone à des amis, dans le cas
où ceux-ci seraient disponibles pour une visite, et il fut conclu qu'il
les rejoindrait pour le café.
Pierre et Annie habitaient un gros bourg à une cinquantaine de kilomètres.
On pouvait pour s'y rendre passer par la ville, ou musarder au fil de petites
routes sinueuses et sauvages, ce qu'il choisit.
Il y avait longtemps que les deux couples avaient sympathisé, et ils
s'étaient même retrouvés une année, pour passer les
vacances ensemble. Toujours prêts à rendre un service, et ce qui
est peut-être plus rare, à oser en demander un également,
ils avaient su maintenir entre eux des relations épisodiques quant à
la fréquence, mais constantes quant à l'affection.
Involontairement, Pierre avait eu sur Quentin une certaine influence. Là
où autrefois celui-ci se passionnait facilement, jugeant des situations
et des êtres selon un idéal, croyant qu'une logique conceptuelle
devait par sa simple qualité de logique s'imposer à tous comme
une évidence, Pierre lui avait appris par ses réactions, sans
jamais donner de conseils, que les psychologies, les parcours individuels, les
sensibilités, et par conséquent les logiques elles-mêmes,
étaient multiples. Il avait ainsi contribué à réduire,
presque à supprimer, ce qui était chez Quentin une souffrance,
quand il était confronté à des réflexions collectives
où tout partait dans tous les sens. Il ne s'était pas pour cela
résigné au médiocre et à l'inefficace, mais au moins,
il arrivait à accepter les différences.
Annie était aussi positive que dynamique et inversement. Un extraordinaire
sens pratique lui donnait de trouver aisément une solution à tout
problème, ce qui est parfois agaçant lorsqu'on tient à
avoir un problème... (N'est-il pas vrai que les difficultés tombent
à point quand on peut les utiliser comme prétextes pour éviter
ce qu'on ne tient pas à faire ?...). Elle le mettait ainsi fortuitement
devant ses responsabilités, et tout compte fait, il ne lui en voulait
pas.
L'accueil fut donc chaleureux.
Pierre et Annie s'enquirent du passage éventuel de Soleyne, en prévision
d'un barbecue, et ils échangèrent les nouvelles du quotidien.
Les études et vacances des enfants, les nouvelles données professionnelles,
la situation sociale et politique, vinrent tour à tour meubler la discussion.
Ils insistèrent tant pour que Quentin reste, que celui-ci consentit à
un rapide apéritif dînatoire. Il leur expliqua bien que sa locataire
devait passer à la maison, mais cela leur parut d'une importance toute
relative.
Il réussit enfin à les quitter, et conduisit plus sportivement
que d'habitude pour rejoindre la propriété.
Il était presque neuf heures quand il y arriva, et Marie attendait...
- Excusez-moi, fit-il en
descendant de la voiture, j'étais chez des amis qui ont tenu à
me garder. J'espérais bien arriver avant vous... C'est raté !
- Il n'y a pas longtemps que je suis là, répondit-elle. Je commençais
juste à me demander si nous nous étions bien compris, ne voyant
pas votre véhicule... Voilà, tout est rangé en bas. Je
n'aurai pas grand-chose à faire demain matin...
Quentin alla tourner la clef dans la vieille serrure, ouvrit grand la porte
de la maison et revint pour lui présenter un fauteuil. Mais elle objecta
:
- Je préfère le banc ce soir !
Ils s'assirent donc côte
à côte. Lui, respira fortement pendant quelques secondes pour calmer
sa précipitation, puis la regarda d'un air interrogatif :
- Alors ?
- Je ne sais pas trop par où commencer, répondit-elle...
D'abord, je ne suis pas Marie, mais "soeur" Marie... Je suis moniale...
enfin, presque... Je vais bientôt prononcer mes voeux définitifs,
et c'est pour cela que je suis venue prendre un temps de désert. Je ne
voulais pas m'engager sans tout peser... Il me fallait un recul...
Le sourire appuyé
de Quentin l'arrêta dans son aveu.
- Oui, expliqua-t-il : Cela me surprend quand même de vous entendre l'exprimer
aussi directement, mais j'avais eu un pressentiment dimanche...
Allez, je vous laisse continuer...
Elle étreignit la main qu'il lui avait proposée et poursuivit :
- Je vous ai mentionné
l'autre jour que j'avais eu une expérience à quinze ans... Cela
m'a marquée malgré tout. Je ne pouvais pas admettre de prendre
une décision pour ma vie entière, qui soit en partie dépendante
de ce souvenir. Depuis, j'avais refusé la sexualité comme quelque
chose d'inintéressant, de facilement dangereux, et je ne voulais pas
que ma résolution de m'en priver pour toujours tienne à ce rejet.
J'appréciais beaucoup la camaraderie des garçons au cours de mes
études et de mon travail, mais la perspective d'être amoureuse
d'un homme ne me concernait pas. Je me suis toujours sentie aimée chez
moi... Je n'avais pas de besoin particulier...
Récemment, au monastère, j'ai entendu quelqu'un dire qu'il ne
fallait pas faire de choix négatif. Cette question qui ne m'avait jamais
déconcertée jusque là, a soudain pris en moi une dimension
que je n'avais pas prévue. Cela ne remettait rien en cause, mais simplement,
j'ai su comme une sorte d'évidence que mon engagement ne serait possible
qu'après un approfondissement, un tour d'horizon intérieur...
Et puis il y a ma soeur
Aleth.
Elle est plus jeune que moi et court de garçon en garçon sans
trouver l'homme de sa vie. Malgré ses déconvenues, elle ne peut
pas rester sans dénicher un nouveau compagnon... Elle m'a toujours tout
confié, mais un argument nous empêchait à chaque reprise
de nous comprendre : c'était que je ne connaissais rien justement, à
la sexualité. Je lui renvoyais que j'avais l'impression de connaître
au moins quelque chose à l'amour, mais nos mots n'avaient pas le même
sens. J'étais heureuse, totalement, et elle de son coté, hormis
l'euphorie des premières semaines avec ses petits amis, semblait plutôt
maussade, souvent déprimée par son instabilité. Cela fait
plusieurs années que ça dure... Depuis que je suis rentrée
en communauté... Je ressens parfois une jalousie dans ses propos, et
à d'autres moments, elle parle comme si elle ne pouvait que vivre des
choses négatives, et que j'en sois la cause... Comme si elle m'admirait
et m'en voulait en même temps.
Cette nécessité qu'elle avait d'une relation physique m'était
une énigme et son comportement a fini par rejoindre mes interrogations.
Autour de nous, beaucoup de couples semblaient fonctionner harmonieusement...
La plupart des filles de notre âge étaient sorties avec des garçons...
Pourquoi avions-nous toutes les deux une singularité par rapport aux
hommes ? Il fallait que je prenne cela en compte... Que je sache... Pour elle,
et pour moi...
Comme je vous l'ai dit, je crois, ce n'était qu'une idée dans
ma tête. Je voulais faire le point. J'ai demandé un retour dans
ma famille avec la promesse de quinze jours de solitude pour mûrir ma
décision. Cela m'a été accordé. C'est ainsi que
je suis arrivée ici, et que je vous ai rencontré...
Elle écarta doucement
sa main, plongeant son regard dans le sien, avec une bouffée de placide
exaltation.
- J'ai pris ma décision. Je vais demander à prononcer mes voeux.
Je n'ai jamais pensé qu'il en soit autrement, mais à présent,
c'est une certitude libre, un peu grâce à vous...
- Depuis quand en êtes-vous
sûre ?
- Depuis cette nuit, sinon je pense que je serais venue vous voir avant. Ça
a été difficile cette semaine. J'ai dû laisser décanter
ce que j'avais vécu avec vous... J'ai dû lutter à certains
moments pour ne pas monter ici... C'était comme si mon coeur risquait
d'être amené à se partager, comme si un choix se présentait,
et au fond de moi, je sais que ce n'est pas cela que je recherche.
Justement à cause de cette envie que j'avais de vous retrouver, j'ai
compris que je risquais de m'enfermer dans des limites qui n'étaient
pas faites pour moi. Je ne sais comment vous dire... C'était beau, notre
proximité, mais après, avec le temps, j'ai senti qu'il subsistait
des liens dont je ne voulais pas.
Et puis, vous avez eu raison de me souligner que le quotidien dans un couple,
n'était pas toujours ce que j'ai éprouvé avec vous. Je
me suis dit que sans doute, notre relation n'avait été qu'une
sorte de parenthèse un peu irréelle, mais dont j'avais toutefois
un besoin essentiel, pour comprendre...
Je ne me sens pas faite pour de l'à peu près, pour des fluctuations,
des déceptions, des aller et retour. Mon but, c'est d'être sans
cesse présente à la Présence Divine. Si je manque à
cela, c'est uniquement de ma responsabilité. Je ne peux faire aucun reproche
à Dieu. Lui, ne déçoit pas. Je n'ai qu'à être
réceptive à l'Amour, et les occasions en sont innombrables...
Peut-être est-ce plus facile au fond ? Peut-être que je me sens
appelée à cette vie parce que je ne serais pas capable de gérer
une relation dans la durée, comme Aleth ? Si seulement elle acceptait
de quitter ses résistances... de vouloir diriger sa vie toute seule...
Marie songeuse, serra à nouveau la main de Quentin, puis reprit
- L'autre nuit, près
de vous, j'avais l'âme en allégresse, et le corps en paix... Mais
la sensation de la présence de Dieu dans la solitude a quelque chose
de plus vaste, même si elle peut être ressentie physiquement elle
aussi. C'est comme une force et une sécurité qui vous enveloppe
de l'intérieur. Il n'y a pas de limites vous comprenez ?
Comment traduire en quoi c'est la même chose, et en quoi ça ne
l'est pas ?
- Je ne voudrais pas vous
troubler, mais c'est probablement la même chose, intervint-il, l'entourant
de son bras. La vocation est une question de résonance intérieure,
subjective. C'est parce que vous avez, vous, tel point de vue, telle approche,
que vous excluez les autres voies. Mais il n'y a pas d'oppositions entre les
diverses formes d'expérience de Dieu. Ce n'est pas parce que je vivais
l'amour physique avec ma femme, que cela nous empêchait d'être présents
aux autres, de nous aimer dans l'éloignement, ou de ressentir en tout
cela la présence divine.
Je n'y avais jamais songé de cette façon, mais cela se fait plus
clair en vous écoutant en fait, et ce que j'ai expérimenté
avec vous me le confirme, il n'y a pas de différence. L'amour de l'autre,
spirituel, charnel, intime, sentimental, tout ce que vous voulez, est toujours
un amour divin s'il est vécu dans la pureté du don, dans la gratuité
de la louange, et c'est bien ce que nous avons ressenti l'un et l'autre... Seulement,
c'est particulièrement délicat quand on met une relation sexuelle
en jeu, parce que nous sommes complexes, à la merci d'émotions
qui nous ramènent à nous-mêmes, et dès que nous nous
préférons, nous nous coupons de ce mouvement divin.
La difficulté de l'acte sexuel est qu'il engage tellement de choses profondes
au niveau de nos sensations, de notre mémoire, de notre imagination,
de notre inconscient, qu'il peut aller jusqu'à révéler
ou exacerber des désirs de violence, de possession, et souvent, il nous
fixe sur une jouissance qui nous referme sur nous...
Mais vous savez, le désir que vous avez eu de me revoir, je l'ai eu également.
Il n'est pas lié seulement au fait que nous ayons partagé nos
corps. Nous avons tous en nous une difficulté à vivre la solitude,
un besoin de contact physique, une quête d'affection, de compréhension,
et c'est tout cela qui devient obsédant, qui crée des liens intérieurs,
des frustrations, des rigidités, si nous n'acceptons pas de nous décentrer.
Ça peut très bien exister en communauté, au niveau de la
sensibilité, du coeur, et empoisonner toute une vie. Ce n'est pas parce
qu'on échappe à la pratique de la sexualité que l'âme
devient juste. Peut-être même est-ce le contraire dans certains
cas... Tout peut se trouver perverti par l'orgueil, le jugement, les rancoeurs
secrètes...
Le chemin d'un consacré, est de travailler directement, et sur lui-même,
au décentrement de soi, ce qui n'est pas facile.
Le chemin d'un couple est un chemin particulier où c'est probablement
la vie sexuelle elle-même qui cristallise une partie de l'évolution
vers le divin, selon qu'elle concrétise et révèle une ouverture,
un respect, une désappropriation de soi.
Quant à savoir pourquoi l'un se sent appelé et l'autre pas ? Cela
peut dépendre d'une circonstance de vie, d'une évolution de personnalité,
et d'une sorte de révélation intérieure, que celle-ci soit
brutale ou progressive...
Dans les deux voies, les obstacles sont différents, les méthodes
sont différentes, les relations avec les autres et avec le monde sont
différentes, avec dans chacune des avantages et des dangers spécifiques.
A tout prendre, les deux chemins se rejoignent, dans cette louange de la création
qui est prière, dans cette pauvreté qui est détachement
de l'avoir et du paraître, dans cette forme d'obéissance qui est
soumission joyeuse aux circonstances. A un certain niveau, il y a comme une
telle proximité entre les deux voies, qu'il y a des passerelles.
Peut-être est-ce l'une d'entre elles que nous avons empruntées
dans son utopie ?
A la limite, vous êtes une vraie moniale, parce que l'expérience
d'un amour physique ne vous a pas détournée de vous-même...
Vous vous sentez appelée à la radicalité des moyens ? Foncez
! Ne vous lassez jamais d'aimer et de sourire...
Chapitre septièmeEpilogue
La pénombre les avait
enveloppés.
Marie avait écouté, se laissant reposer sur son épaule,
tout en regardant le ciel qui tournait inéluctablement les pages de la
nuit.
En silence, ils restèrent dans la pure joie de ce sentiment indéfinissable,
où chacun, au centre de soi, goûtait à la paisible jubilation
de l'autre. Ils savaient ce moment sans suite, sans avenir, et le souhaitaient
tel, parce que l'envisager autrement les aurait détournés du chemin
et détruits.
Leur rencontre probablement devait être, mais elle ne devait être
que cela, restant un fragile écho d'absolu, d'éternité.
Aucune attente, aucun désir n'était secrètement projeté.
Quentin sentait le coeur de Marie en Dieu.
Le sien était un peu en Soleyne, et Dieu tenait leur amour.
Ils n'étaient pas dignes de cette expérience. Seule la délicatesse divine leur avait donné d'en faire une juste liesse. Seule la conscience de leur permanente errance, en tirait prudente force.
Le vent si rare en ces régions, s'était levé, éloignant la menace d'orage. Le temps avait été lourd aujourd'hui, et Quentin avait remarqué en conduisant, que le bleu de l'éther se diluait d'une lumière plus blanche et aveuglante.
- Je repensais à votre conclusion sur ma vocation tout à l'heure, chuchota la jeune femme sur un ton taquin : Bien que vous soyez seul à présent, vous seriez alors un vrai mari parce que vous savez parler en moine ?
La réflexion le fit
s'esclaffer.
Il sentit Marie frissonner.
- Froid ?
- Et bien, un peu ce soir oui.
- Voulez-vous que nous rentrions avaler quelque chose ?
- Volontiers, mais je ne reste pas longtemps. A vrai dire, j'ai peu dormi la
nuit dernière. Je me suis éternisée sous les étoiles
à penser, à prier, et quand la confirmation de mon engagement
s'est imposée, je suis restée tellement enfiévrée
que je n'ai pas pu trouver le sommeil.
La soudaine lumière
de la pièce les éblouit.
Quentin ferma la porte et alla faire chauffer de l'eau. Son choix de tisanes
était restreint, mais menthe et réglisse emportèrent les
suffrages.
Ils prirent place sur les fauteuils, ayant remplacé le violent éclairage
du lustre par de petites lampes de coins, moins agressives.
- Je peux vous demander,
osa-t-il, de quand date votre appel monastique, et comment cela s'est passé
?
- Bien sûr ! La perspective du mariage, je vous l'ai dit, ne me satisfaisait
pas. J'avais en moi comme une sorte d'attente, de désir d'un plus, sans
savoir de quoi il s'agissait. Après le bac, j'ai fait une formation de
designer-styliste spécialisée dans les bijoux. J'avais une place
intéressante à Paris, et par relations, je commençais à
travailler avec des gens connus du monde de la Mode. J'aimais ce que je faisais,
et quand un garçon se faisait trop insistant pour sortir avec moi, j'arrivais
toujours à le décourager avec suffisamment d'humour pour maintenir
une bonne entente. A la fin, c'était presque un sujet de plaisanterie...
Puis un jour, j'ai regardé un reportage télévisé
sur les femmes cloîtrées. Je me suis mise à pleurer sans
pouvoir m'arrêter pendant toute l'émission. Cela a duré
une partie de la nuit, et c'était de joie... Comme si subitement, j'avais
la solution à une question que je ne m'étais pas posée,
mais qui m'avait toujours habitée, sourdement.
Alors ensuite, s'est posée la question du lieu. Je me suis laissé
conduire par les rencontres, et des contacts réguliers se sont établis
avec une communauté que j'ai reconnue comme étant ma famille spirituelle.
Quelques séjours m'ont convaincue de quitter mon travail, et j'ai commencé
ma nouvelle vie. J'avais enfin trouvé la source de ma joie.
Après plusieurs années, le temps arrive où il convient
de confirmer cette appartenance. Je me sens libre à présent d'aller
là où Dieu m'attend.
Voilà...
Ils achevèrent leur
boisson. Marie emporta les tasses à la cuisine, et se contenta de rester
debout, manifestant ainsi son désir de ne pas prolonger la soirée.
Quentin accéda à sa demande implicite, et se leva pour lui ouvrir
la porte. Dehors, l'autan balayait la végétation avec frénésie.
Seules, quelques étoiles jouaient avec d'immenses nuages noirs et bas
qui rendaient la nuit exceptionnellement opaque et inquiétante.
- Attendez, décréta-t-il, je vais chercher une lampe et je vous raccompagne.
Aux abords du sentier rocailleux,
il lui saisit les doigts, jusqu'à l'Ermitage où il la quitta rapidement.
Une partie de lui aurait trop souhaité un dernier embrassement pour qu'il
s'attarde... Il pouvait la rejoindre dans la gratuité de son âme,
mais tout autre manifestation risquait d'abîmer leurs libertés,
à l'un et à l'autre.
Avant de rejoindre la chambre, il fit le tour des volets dont certains battaient
bruyamment, puis se coucha, sans autre espoir qu'un vague repos. Le vacarme
inhabituel infusait à la maison une atmosphère de tangible sécurité.
Il se mit à évoquer les jours passés, poursuivant sa réflexion
sur des aspects dont il n'avait pas voulu faire part à Marie pour ne
pas risquer de la désorienter :
Comment lui dire, au seuil de son engagement catholique, que l'Eglise Romaine
traînait derrière elle un vieux contentieux avec la sexualité...
En édictant des lois générales et contraignantes, empreintes
de méfiance et de paternalisme, celle-ci avait contribué en effet
à faire de toute pratique sexuelle un problème de conscience entaché
de moralisme, de culpabilité, de péché, sans voir qu'elle
ne faisait ainsi que rajouter aux forces d'obsession et de centrement que la
sexualité porte déjà en elle.
Le choix du célibat
de Marie, disait une correspondance entre une personnalité limitée
-- toutes nos personnalités sont limitées -- et un état
de vie permettant au mieux l'épanouissement.
Peut-être même fallait-il d'ailleurs revenir avec sagesse et prudence
sur le caractère définitif de tout engagement, eu égard
à l'évolution possible de chacun ?
Bien des moines et ermites étaient retournés, dans la dernière
partie de leur vie, en plein coeur du monde... A l'inverse, des couples, après
avoir mené leurs enfants à l'âge adulte, s'étaient
séparés comme Soleyne et lui, jusqu'à rentrer pour certains
en monastère...
Il souhaitait pour Marie que sa communauté soit de celles qui avaient
le courage et l'authenticité de s'ouvrir aux grands débats de
l'humanité. Il lui souhaitait à elle de ne jamais se dérober
aux interrogations qui pourraient l'habiter, restant disponible à sa
conscience, attentive à sa liberté, comme elle l'avait été
au cours de ces semaines...
Plus que de s'être révélée une soeur, elle était
devenue en quelque sorte sa soeur, et il décidait de la porter intérieurement,
l'incluant dans ceux et celles qui l'aidaient à dépasser les angoisses
de certains jours. Sa présence dans son coeur l'amenait à se dépasser
dans un lâcher prise où l'amour affleurait en vraie prière.
A l'extérieur le
vent faiblissait...
Il s'endormit.
***
Comme prévu, Marie arriva assez tôt dans la matinée. Le
ciel était totalement dégagé, et la journée s'annonçait
belle, avec une chaleur moins envahissante. Quentin avait préparé
un repas frugal, et mit une boisson au congélateur pour lui assurer de
quoi se désaltérer au cours du voyage.
Pendant qu'ils mangeaient, la jeune moniale lui précisa :
- Vous savez, quand je serai rentrée à Paris, je ne sais pas si je vous écrirai. Je suppose que vous comprenez. Je préférerais ne garder de vous que le souvenir de ces journées, comme un bijou qu'on contemple à chaque fois qu'on ouvre l'écrin... Peut-être un jour... Vous verrez bien...
Il comprenait, et se garderait
donc de prendre l'initiative.
Ils arrivèrent à la gare avec suffisamment de marge pour que l'horaire
ne les oblige pas à l'empressement. Dans ces moments qui précédaient
la séparation, ils ne pouvaient échanger que des banalités
sur l'itinéraire de métro à prendre une fois dans la capitale,
et le nombre de jours qui restaient à Marie à passer en famille.
Le train s'immobilisa devant
eux.
Elle s'approcha, et ses lèvres vinrent audacieusement effleurer les siennes.
- J'aime Christ en vous, souffla-t-elle dans un de ses délicieux sourires...
Notes a posteriori...
Dans cette histoire, j'aurais
pu imaginer Quentin veuf, célibataire, ou officiellement divorcé.
Cela aurait simplifié le tableau, évitant ainsi d'évoquer
la difficile ambiguïté d'un amour toujours présent, au-delà
de la liberté redonnée.
J'aurais pu également imaginer une mésentente conjugale telle,
que l'excuse et la compassion auraient tenu lieu d'explication immédiate
et de circonstances atténuantes.
Je ne l'ai pas souhaité, pour que reste posée la question de la
fidélité, de ses limites, de ce qu'elle implique ; pour que soient
manifestées également, la complexité de l'homme et de la
femme en tant qu'être ; la complexité de l'homme et de la femme
en tant que différents dans l'intégration de leur sexualité
et de leur psychologie ; ainsi que l'ambivalence propre à beaucoup de
situations émotionnelles ou affectives.
Un dernier schéma aurait été celui d'une banale situation
de couple, avec ce qu'il est coutume d'appeler un adultère. Outre que
cette perspective devenait incompatible avec le personnage de Marie, j'aurais
eu alors le sentiment d'ériger plus ou moins en modèle une permissivité,
une évanescence des repères, qui ne peut qu'induire à mon
sens souffrance, désarroi et errance.
Ce scénario volontairement original, puisque mettant en jeu un couple harmonieusement séparé, et des protagonistes gratifiés d'une certaine maturité humaine autant que d'une ouverture à une Transcendance, permet d'approcher plusieurs interrogations, dont celles-ci :
- Pensons-nous le couple
comme un but ou comme un moyen ?
Est-ce un absolu que seule la mort dissout, ou plutôt un idéal
que la faiblesse humaine rend parfois relatif ?
Est-ce un état de fait ou un lieu vivant où les énergies
se fécondent ?
Est-ce un principe à défendre coûte que coûte jusqu'à
l'hypocrisie ou au déni quand il recouvre une réalité misérable,
ou un chemin d'évolution à deux qui demande l'honnêteté
d'une régulière évaluation ?
- Faisons-nous partie de
ceux qui pensent qu'il y a eu dans cette histoire, véritable infidélité
? Et pourquoi ?
- Faisons-nous partie de ceux qui pensent que la sexualité engage tout
l'amour, au point qu'une défaillance concrétise un échec
définitif ? Et pourquoi ?
- L'authenticité d'un aveu peut-elle être entendue quand le véritable respect aurait été d'éviter la consternation, la détresse et la douleur de l'autre ?
- Que deviennent les dimensions du pardon, de la compréhension, de l'amour qui va au-delà, quand il s'agit de la trahison ou de l'erreur dans un couple ?
- L'hypothèse de l'exercice d'une sexualité avant un engagement de couple ne peut-il pas permettre de réduire les risques de ruptures précoces et souvent déroutantes, ainsi que leurs conséquences sur les enfants quand il y en a ?
- L'argument du sacrement comme garantie, souvent avancé par les personnes croyantes, résiste-t-il à un examen honnête des couples à problèmes, et ne révèle-t-il pas l'investissement magique et naïf dont on l'entoure, ne mesurant pas assez que l'action de Dieu à laquelle il est fait référence, ne peut qu'aller à la rencontre d'une disponibilité et en aucun cas forcer une maturité qui fait défaut ?
A travers ces pages, j'ai
voulu montrer
que si ce que je vis,
ce à quoi je crois,
et ce vers quoi je désire aller,
est une stabilité du couple par laquelle chacun devient davantage soi-même,
jusqu'aux limites de la vie,
nul toutefois ne peut juger la diversité des chemins, la multiplicité
des circonstances et le secret des maturations.
J'espère avoir contribué
à ce qu'on évite de réduire ce qui nous semble étranger,
blâmable, scandaleux, à de grossières raisons qui nous laisseraient
dramatiquement et faussement innocents.
Plutôt que de voir alors ces sentiers mal tracés habillés
de faillite, acceptons qu'ils puissent par d'étroits goulets, permettre
l'ascension de la Personne au sein de sa propre vie, et l'émergence de
l'autre (Autre ?) au sein de la Personne..
Dans l'Eglise orthodoxe,
le déliement des liens du mariage est admis, et ne remet pas en cause
la perspective du couple stable et fidèle. Il permet simplement à
ceux qui l'ont ratée d'en tenter une autre, avec plus de sagesse et de
maturité.
De la même façon, la contraception n'est pas condamnée,
et l'attitude morale est laissée au discernement spirituel du couple.
Puisse l'Eglise d'occident
s'ouvrir à cette intelligence du coeur...
Le Christ n'a pas défini la vérité comme un concept, mais
comme une personne...
Le véritable péché n'est-il pas d'utiliser Dieu pour défendre
un système, que celui-ci soit une structure mentale, ou une idéologie
sociale ou politique ?
En ce domaine comme dans
d'autres, la véritable intériorité est étrangère
au fanatisme, lequel n'est finalement qu'une inaptitude à l'Autre...
Patrick. pmc1mail@aol.com
Le sourire blessé du moi à naître...
Présentation: Entre la recherche de son authenticité personnelle, et la reconnaissance véritable de l'autre, y a-t-il des concessions possibles ? C'est le sujet de ce roman situé en Auvergne, où deux personnages livrent tour à tour leurs sentiments sur l'amour/amitié qui les habite. L'extrait suivant correspondant au premier chapitre fait par la force des choses peu écho à la complexité relationnelle développée par la suite...
Préambule
Depuis quelques mois, ma participation à des forums de discussion ou à des recherches d'amitié sur Internet m'a fait rencontrer diverses personnes pour la majorité en suivi psychologique, et donc attentives à leur vécu, à leur ressenti....
De l'anonymat du pseudo à l'identité déclarée, de la question théorique à l'expression d'une souffrance, les échanges se sont avérés riches d'empathie, d'enseignements, de témoignages...
Certaines de ces relations ont pris un tour plus personnel, dans une correspondance électronique, une transmission de photos, voire exceptionnellement un échange téléphonique ou une entrevue...
A travers tout ceci, et dans une grande vigilance à pointer, repérer et dénoncer tous les dangers, toutes les limites du virtuel (projections affectives, manipulations, compensations, fuite du réel, dramatisations, transferts, restauration narcissique, etc, etc...), plusieurs expériences de vie relatées dans la simplicité de la confiance, solitudes, blessures, difficultés de couple, m'ont mené plus loin vers moi-même...
Surtout, parmi les diverses
amitiés, une fraternité s'est révélée être
de l'ordre de l'évidence, de cette sorte de connivence où on se
reconnaît plus qu'on ne se connaît.
Dans cette sorte de transparence où l'on sent que l'autre sait, au-delà
des mots, gratuité rime avec liberté, confiance avec émergence
d'une capacité à se dire en vérité, dans le rire
et la tendresse...
De tout cela, des interrogations
sont nées, renouvelant l'amour, rajeunissant le coeur, confirmant les
certitudes intérieures....
Ce sont ces interrogations qui fondent cet essai.
Tout principe établi restant par essence extérieur à soi,
et donc inadapté à nous mener vers nous-mêmes, il s'agit
d'aller au fond de ce qu'on élude, de ce qu'on craint, de ce qu'on cache,
pour être authentique.
Mais quelle est la place de l'autre dans la vérité de soi-même
?
A chacun, et à chacun ensemble, de faire un peu de ce chemin qui laisse rarement indemne, souvent déroutant, parfois périlleux, vers la joie intérieure du don véritable...
***
Ce qui suit n'est pas un
écrit à simplement parcourir
C'est un écrit à déguster...
Sur chaque mot, chaque phrase qui parle au coeur
Il faut prendre le temps des résonances intérieures...
Ainsi ce roman bâti
de petits vécus
Rejoindra-t-il une authenticité
Dans ce qu'elle a à parfaire, à corriger
En chacun de nous....
Puissé-je avoir contribué
Chez l'un ou l'autre
A l'être vrai...
Janvier 2002
***
Chapitre 1
Le vent soufflait depuis
mon départ de chez l'instituteur. Celui-ci, rencontré la veille
sur le sentier du lavoir et probablement mis en sympathie par mon apparence
de randonneur égaré, s'était inquiété de
ma nationalité, et m'avait rapidement proposé de dîner chez
lui. La chose ne devait poser aucun problème à son épouse,
m'avait-il précisé pour me mettre à l'aise, ajoutant que
ses grands enfants étaient à cette période de l'été,
aux quatre coins du pays, et que par ailleurs je pourrais disposer d'un local
pour la nuit.
J'avais accepté d'emblée, la perspective d'une vraie douche et
d'un repas chaud l'emportant sur mes hésitations à m'imposer chez
des inconnus....
Depuis ma rupture avec Colombe, j'avais éprouvé un incoercible
besoin de faire le point. Rendu à une solitude que la tension des derniers
mois avait introduite par à-coups douloureux, je m'étais trouvé
incapable de donner un sens à mes vacances. Alors que je commençais
à réagir avec colère à l'agitation qui m'habitait,
un vieux refrain scout s'imposa à moi, comme une évidence naïve,
conseillant à "celui qui est mal dans sa peau, de mettre sac au
dos".
C'est ainsi que j'avais décidé, un matin d'août, de parcourir
à pied les monts du centre de la France, empruntant au hasard et parfois
à contresens les fameux chemins de Saint Jacques. Je disposais de l'essentiel
du matériel requis, établissant mon programme du lendemain à
partir des cartes que j'achetais de bourgs en villages, avec ma nourriture,
mon tabac, et selon son épuisement, des piles pour ma lampe.
Mes chaussures déjà bien rodées alternant avec de grosses
sandales me permettaient d'avancer avec sécurité. Ce sont mes
muscles qui me trahirent les premiers jours. La chaleur constante m'avait incité
à dormir à la belle étoile, mais l'altitude rafraîchissait
les nuits, m'obligeant à présent à me glisser sous mon
abri de toile.... Dans la journée, cascades, sources ou fontaines de
pierre m'avaient toujours permis de remplir ma gourde d'une eau fraîche
et vivante....
Régulièrement, je faisais une pause, pour grignoter quelque aliment
réputé énergétique, ou pour contempler le paysage
qui s'offrait à mes pas. J'aimais particulièrement à l'aube,
mesurer l'évanouissement des brumes encaissées, sous le câlin
timide du soleil levant. Je ne pouvais m'empêcher de penser à Colombe,
regrettant son absence pour partager cette joie extatique du spectacle de la
beauté. Nous nous connaissions depuis longtemps, trop peut-être...
Notre proximité nous avait conduits à partager le quotidien, évoquant
un avenir à deux, et c'est ce même quotidien qui au fil des jours,
avait révélé des distances, des rigidités, que nous
n'avions pas su discerner à l'avance. Notre vie prenait les couleurs
d'une co-location, et sans que ni l'un ni l'autre n'ait succombé à
un charme étranger, nous avions décidé de nous rendre nos
libertés, dans un accès de bon sens et de salubrité.
Aujourd'hui, c'est du ciel que l'eau menaçait de m'arriver. Mes hôtes
m'avaient pourtant mis en garde contre ces orages venant du sud, mais ma halte
m'aurait paru trahir mon engagement si je l'avais prolongée. J'avais
bien marché depuis le matin. Le paysage s'était accentué,
prenant à certains détours des allures orgueilleuses de haute
montagne. J'espérais gagner un lieu habité avant la nuit, mais
le tracé apparemment aisé sur ma carte, s'avérait complexe
et ralentissait mon allure.
Des nuages étrangement translucides rivalisaient de contorsions, cependant
que d'autres plus sombres pesaient sur l'horizon, s'étalant comme une
invincible masse avide de victoire. Le grondement sourd des tambours annonçait
leur passage, ponctué d'éclairs diffus, rendant l'air odorant
d'un ozone subtil. Le vent cessa en même temps que les premières
gouttes de pluie, lourdes et espacées, faisaient vaciller les feuilles
au ras du sol. Puis ce fut un déluge presque froid qui s'abattit, pendant
que l'orage zébrait sa vindicte jusqu'à terre.
J'avais enfilé ma cape à bosse bien étanche, et coupant
à travers l'herbage, me dirigeai vers une bâtisse aperçue
en contrebas. La vieille ferme de pierre comportait plusieurs bâtiments
austères, mais le logis principal aux allures de maison forte, ne faisait
aucun doute.
Mes coups à la porte furent accueillis par des aboiements lents et graves.
Une femme encore jeune entrouvrit. Je lui criai : "Est-ce que je peux me
mettre à l'abri quelque part pour ce soir dans vos dépendances
?". Elle sembla hésiter quelques secondes, puis ouvrit davantage
en me faisant signe d'entrer.
La vue du Danois légèrement en retrait, babines retroussées
et grognant en sourdine, me fit ralentir mes mouvements.
- Couché, Rex !
A l'ordre sec donné avec autorité, le chien s'abattit sur le sol,
comme rassuré. Son regard vif et attentif semblait guetter les consignes
éventuelles, et il me vint à l'esprit que me considérer
comme un vulgaire sandwich ne lui aurait pas déplu.
Je posai mon sac sur les tomettes inégales, veillant à circonscrire
l'eau qui dégoulinait de ma tenue... Un lustre allumé compensait
la noirceur du temps....
Je repris :
- Merci, vous auriez un endroit où je pourrais passer la nuit ?
- Et bien, ici même ! me fut-il répondu avec un sourire froid dans
lequel une sorte d'ironie me parut fêler la sympathie initiale de l'accueil.
- Je ne voudrais pas vous déranger, insistai-je....
- Si je vous le propose... Vous avez vu, je suis bien gardée.... Je vous
fais un truc chaud ? Un café ?
J'acquiesçai avec étonnement face à ce mélange d'attentions
et de rudesse. Une certaine grâce, une souplesse un peu sportive, contrastaient
avec des yeux hermétiques qui me tenaient intérieurement à
distance. Je me sentis un peu gauche, comme lorsque j'étais enfant devant
un supérieur redouté....
Me reprenant, je tentai une ouverture à la mode anglo-saxonne :
- Je m'appelle Gaulthier, fis-je....
Comme si elle n'avait rien entendu, elle terminait de préparer l'unique
tasse dans la partie cuisine, et vint la poser sur une lourde table au centre
de la pièce, semblant m'inviter à prendre place.
C'est quand je fus assis qu'elle lâcha sèchement :
- Et moi Nathalène...
- Nathalène, ponctuai-je, ce n'est pas courant...
- Ce n'est pas courant ! obtins-je comme réponse....
Il fallut un moment pour qu'elle reprenne la parole, semi assise sur un coin
de la table. Sa robe de toile simple, boutonnée, légèrement
serrée à la taille, dégageait un genou.
- Vous êtes pèlerin ?
- Si on veut...
- C'est votre bâton, là, qui me fait dire ça... En général,
tous les pèlerins en ont... Avec la coquille... Pas vous ?
Je pris le temps d'une gorgée supplémentaire et expliquai :
- Je ne fais pas le chemin de St Jacques.... Plutôt le tour des Causses,
des plateaux, des volcans, pour revenir à mon point de départ...
Je n'ai pas vraiment d'objectif... J'ai lu que le Massif central était
la plus grande montagne de France en superficie, et je me suis fait le défi
d'en apprécier la diversité, entre la Haute Loire, le Cantal,
l'Aubrac, les Cévennes....
- Touriste alors ? Et vous êtes tout seul ?
- Je suis tout seul.
J'eus envie d'en rester là pour lui manifester son peu d'enthousiasme
à échanger, mais finis par céder au désir de parler...
La soirée chez l'instituteur n'avait été que banalités
couvertes par le son de la télévision... et j'avais besoin de
m'exprimer à moi-même les raisons de mon choix...
- C'est quand même un peu un pèlerinage, dans la mesure où
mon but est de me confronter à la solitude, à la nature.... Il
y a plus de deux semaines que je suis parti... J'évite les villes, et
me suis arrêté deux fois dans un camping, pour un peu de lessive...
La jeune femme quitta sa position pour venir prendre une chaise, en face de
moi...
- J'ai quelque chose à vous proposer.... J'ai un tas de bois énorme
à couper et à refendre pour l'hiver.... Si vous voulez vous en
occuper, je vous loge et je vous nourris pendant le temps que ça vous
prend...
Je restai interloqué,
sans toutefois en rien montrer, par l'attitude paradoxale de cette Nathalène
au sang de basalte refroidi. Nous ne nous connaissions que depuis quelques minutes,
mais tout en elle indiquait que la relation ne pouvait être que rationalité,
contrat, logique cérébrale.... Curieusement, l'idée de
séjourner dans cette maison isolée, et d'y travailler, me parut
s'inscrire dans la perspective de mon périple.... C'était comme
si la demeure, le chien et sa maîtresse, n'étaient qu'une émergence
de la nature environnante...
Un "Pourquoi pas" laconique scella mon accord.
Nathalène m'invita
à monter mes affaires... Dans l'angle de la pièce, un escalier
de pierre amenait à l'étage. Là, un couloir épousait
le pignon pour repartir sur toute la longueur de la façade et distribuer
des chambres... Elle ouvrit l'une d'elles et m'indiqua la salle de bain, tout
au bout, dans la tour.... Au passage elle signala :
- Je dors ici.
Et comme pour couper court à toute interprétation, elle ajouta
:
- Rex couche toujours à mes côtés.
La cape à bosse
était efficace. Rien de mon sac n'était mouillé. Je pus
sortir quelques vêtements fripés mais propres, et remerciai en
pensée mes hôtes de la veille. Je pris le temps d'une grande toilette
pour me débarrasser de la sueur accumulée, et disposais mon pyjama
sur le lit. Celui-ci était fait, comme si cela avait été
son identité d'être perpétuellement fait. Des effluves du
passé, mélange de poussière et de vieux bois, flottaient
dans l'air un peu confiné. J'étais presque gêné de
troubler un ordre dans lequel l'aléatoire semblait ne pas avoir de place;
et pourtant, j'étais là....
Il restait une bonne heure avant que la nuit ne tombe officiellement, mais la
tempête ne désarmait pas au-dehors, avançant le crépuscule.
J'envisageais de redescendre, ne sachant toutefois pas trop quels contacts j'allais
pouvoir établir avec ma logeuse. Le point de vue que m'offrit l'escalier
me permit de mieux situer l'ensemble du rez-de-chaussée. La pièce
principale devenait salon et bibliothèque dans sa seconde partie, ouvrant
en angle sur le bas de la tour qui semblait aménagée en bureau.
Nathalène y était assise, devant un ordinateur...
Rex indiqua ma présence d'un petit et unique aboiement. Je restais admiratif
devant une éducation aussi précise. Sachant que beaucoup d'animaux
détectent immédiatement les poussées d'adrénaline,
je m'étais exercé depuis longtemps à garder un calme étudié
face aux chiens menaçants. J'éprouvais même une certaine
fierté à prendre l'ascendant sur eux, et du même coup, sur
leurs maîtres étonnés... J'essayai la même tactique
avec Rex, mais la puissance de sa gueule et son indifférence ostentatoire
ne me rendaient pas la relation plus simple qu'avec sa propriétaire....
Celle-ci s'était retournée, et répondit à mon expression
interrogative :
- C'est mon travail. Je suis traductrice. Les documents me parviennent par Internet
ou par fax. Pour certains, c'est un travail à long terme, pour d'autres,
c'est l'urgence, même la nuit parfois. Vous m'excusez, mais je ne vais
pas être très disponible ce soir. Trouvez-vous un bouquin, et si
vous avez besoin de quelque chose, vous me demandez.
Commençant à saisir le fonctionnement de ma diligente hôtesse,
je ne me formalisai pas, et fis un signe d'assentiment. Je trouvai dans les
rayonnages quelques ouvrages sur la région, que je feuilletai à
la recherche de sites à visiter. Des annotations historiques piquèrent
ma curiosité, mais le temps s'écoulant, le confort inattendu de
cette soirée eut raison de ma vigilance, et je pris congé pour
regagner ma chambre.
Chapitre 2
L'orage menaçait
depuis ce matin. Mon matériel informatique était pourvu d'un onduleur
et d'une prise anti-foudre, mais je ne pouvais pas exclure une panne de courant
durable qui viendrait annihiler mon travail, ne pouvant dans ce cas le renvoyer
à temps. Il s'agissait d'un document de technique industrielle à
traduire du japonais en anglais. Des décisions importantes d'engagements
financiers devaient être prises demain au sein de la société
qui m'avait contactée, et je devais impérativement leur adresser
ma copie dans la nuit.
Si au moins ils avaient pu me transmettre les données un jour plus tôt....
Mais c'était toujours comme ça... Pour continuer à être
bien placée dans ce créneau professionnel, il fallait que je me
plie aux exigences des employeurs... Je n'avais pas le choix. Mes revenus assez
inégaux dépendaient des sollicitations auxquelles je pouvais répondre
rapidement.
Enfin, il me restait peut-être deux bonnes heures à taper sur mon
clavier, fouiller dans mes dicos, chercher dans mes encyclopédies le
sens de mots trop spécialisés, et j'en serais débarrassée.
On m'avait bien conseillé l'achat d'un groupe électrogène
pour suppléer aux défaillances fréquentes du réseau
EDF, mais je n'avais pas réussi à me convaincre d'investir une
somme malgré tout importante pour mon budget. Peut-être allais-je
y être contrainte si la situation ne s'améliorait pas. Nous étions
à deux mois de la période froide, pendant laquelle gel et neige
occasionnaient de nombreuses perturbations.
Quelle idée avais-je eue de vouloir m'installer dans cette maison isolée
après ma maîtrise.... Mais louer ou acheter ailleurs m'aurait imposé
de vendre la propriété, et il n'en était pas question.
Je m'étais accordée une pause pour dîner, et m'apprêtais
à me remettre au travail quand Rex gronda et alla japper à la
porte. Qui pouvait bien traîner dans le coin à cette heure et avec
ce temps ?
J'allai ouvrir, et tombai sur un pèlerin trempé qui demandait
asile. Ce fut peut-être son apparence propre ou son visage rasé
de près qui m'influença... Je le fis rentrer, et plutôt
que de l'envoyer à la grange, l'invitai à passer la nuit.
Pendant que je lui préparais une boisson chaude, il me donna son prénom,
ce qui me parut un peu familier. Pourquoi m'étais-je engagée si
spontanément alors que j'étais occupée ? Je commençais
à regretter mon impulsivité probablement due au stress de la journée,
mais le voyant si piteux, lui échangeai mon identité.
Il me raconta un peu ce qui l'avait amené à passer par là.
Je l'écoutais distraitement, pensant que l'aide d'un homme me serait
finalement bien utile, et que les circonstances me permettaient de proposer
un marché qui ne me coûterait pas grand chose... Confusément,
l'idée de régler quelques comptes avec la gent masculine ne me
déplaisait pas, et ce visiteur impromptu pouvait m'en donner l'occasion.
Il sembla un peu éberlué, mais accepta.
Je le conduisis à une chambre d'amis, et le laissai arranger sa présentation.
Je m'étonnais d'agir
ainsi, guidée par je ne sais quelle force que je n'avais pas le temps
de chercher à analyser... Je me remis à ma traduction....
Il descendit un peu plus tard, se mit à lire un moment au salon, et se
décida à aller se coucher. Cela me convenait tout à fait.
J'avais à présent terminé la présentation de mon
document. Quelques manipulations supplémentaires, ma lettre d'honoraires,
et le tout était à destination...
A deux ou trois reprises des micro-coupures avaient fait clignoter les lumières,
mais mon écran n'en avait pas souffert. Le vent reprenait de la puissance.
Probablement allait-il chasser le reste de l'orage... Je laissai sortir le chien
quelques minutes, éteignis et montai.
Tout était calme
à l'étage, et Rex ne manifestait aucun signe d'alerte.
J'étais trop fatiguée pour me mettre à penser. Les pages
du dictionnaire tournaient toutes seules dans ma tête, occultant le reste.
Je m'endormis.
Soudain, des battements
violents me réveillèrent. Un volet du couloir avait dû se
détacher. J'allai jusqu'à la fenêtre incriminée,
l'ouvris, et attrapai le contrevent au moment où une bourrasque le fit
partir contre le mur. Tirée brutalement en avant, je sentis une douleur
aiguë dans le bas de mon dos, qui me fit pousser un cri. Rex aboya. Quelqu'un
était dans le corridor, tout près de moi.
J'avais oublié Gaulthier.
Celui-ci s'affaira autour du volet pour le bloquer, puis me dit quelques mots
auxquels je répondis vaguement, regagnant ma chambre.
J'avais mal. Ma main également me faisait souffrir. Je cherchais une
position sans la trouver. Fallait-il que la présence d'un homme me gâche
la vie ? Mais non, cela aurait pu arriver quoi qu'il en soit... Quoique... Comment
savoir ?.... D'ailleurs, le regard de ce type m'exaspérait à la
réflexion, comme s'il voulait pénétrer dans ma vie...
Le sommeil m'avait quittée. Il était trois heures du matin.
Le reste de la nuit fut chaotique. Je m'en voulais désespérément
de cette invitation, et cherchai le moyen de revenir sur ma parole.
Vers 7 heures, Rex me réveilla.
Me lever fut difficile. Je n'avais pas envie de savoir où était
mon touriste, ni ce qu'il faisait. Je me fis couler un bain pour tenter de me
rendre plus mobile, puis choisis pour la journée un bermuda que j'eus
du mal à enfiler.
L'escalier me parut plus raide que celui d'un donjon, et je pensai que la maison
n'était pas propice à ce qu'on y vieillisse...
Mon convive était
à la cuisine, en train de ranger ce qu'il avait dû utiliser pour
son petit-déjeuner. Il ne tarda pas à remarquer mon état,
et me proposa d'intervenir, ce que je refusai sous prétexte que tout
allait s'arranger au fur et à mesure de la journée, en bougeant.
Il n'insista pas.
Je lui donnai les consignes pour le bois. Mes résolutions de la nuit
étaient toujours présentes mais je me sentais incapable de les
concrétiser tant que j'étais aussi diminuée.
Préparer un petit repas pour midi fut un calvaire. Je n'arrivais pas
à me tenir droite, et la position assise ne me soulageait que quelques
minutes.
Lorsque Gaulthier revint, j'étais en larmes, appuyée sur le dossier
d'une chaise. Il me recommanda à nouveau de me laisser masser. Il y avait
deux kilomètres de chemin pierreux pour rejoindre la route, et ensuite
une bonne demi-heure pour le premier village médicalisé. Je cédai.
Le contact de ses mains chaudes sur mon corps aurait dû être agréable,
mais j'étais si paniquée que je ne me rendais pas compte de ce
qu'il faisait, sauf à un ou deux moments quand des craquements me firent
hurler d'inquiétude.
J'avais toujours mal, mais pas de la même façon, et je pouvais
me redresser.
Je me couchai sur ses conseils, et ne tardai pas à sombrer, vaincue par
le combat de la matinée....
J'avais faim.... L'escalier
devenait presque facile à descendre... Mon repas était au réfrigérateur,
et malgré l'heure incongrue qui était plutôt celle du thé,
j'en avalai une bonne partie...
Je me sentais bizarre, comme si des émotions qui m'étaient étrangères
m'agitaient, un peu à la façon des jours où je bois trop
de café. D'ailleurs, je ne suis pas concernée par les émotions.
Je mis ces impressions sur le compte du "traitement" que j'avais subi,
et allai du côté de la grange voir où en était Gaulthier.
Depuis le matin, il avait bien calibré une paire de stères. Quand
il me vit, encore boitillante, il me fit déchausser, et m'apprit à
marcher en déroulant toute la plante du pied jusqu'à pousser sur
les orteils avant de quitter le sol. Même si ce n'était pas parfait,
j'avais la sensation de retrouver mon contrôle.
Il ne voulut pas que je m'occupe du dîner, et prépara une salade
composée.
Mon corps allait mieux, mais je ne me sentais pas bien à l'intérieur
de moi. C'était comme une sorte de malaise, de mal-être. Je supportais
mal de devoir quelque chose à cet individu qui perturbait finalement
beaucoup ma vie...
Il voulut faire une promenade en soirée, qui accentua mon trouble. Je
m'empressai au retour d'inventer un autre travail urgent, pour échapper
à sa présence (j'avais quoi qu'il en soit une traduction en cours
d'un manuel sur les insectes, que j'espérais bien faire éditer),
et ne montai qu'après que lui-même s'en fût allé se
coucher...
Chapitre 3
J'avais bien dormi... Le
lit devait accuser plusieurs décennies et on avait l'impression de s'y
enfoncer comme dans de la plume, ce que je n'aime pas beaucoup. Malgré
tout, ce relatif confort eu égard aux nuits passées sur le sol
herbu représentait une aide à un sommeil réparateur...
Seul, l'épisode du volet avait introduit une parenthèse. Mon hôtesse
avait eu de la chance... Elle aurait pu se le prendre en pleine tête...
La vue de la salle de bain était superbe.
Le soleil de nouveau rayonnait sur la montagne, et l'humidité accumulée
formait des lambeaux de ouate blanchâtre, desquels émergeaient
les prairies d'altitude. En longeant le couloir j'avais entendu Rex étouffer
un "ouaf", et je restais le plus discret possible pour ne pas déranger...
Je trouvai dans la cuisine de quoi me faire un café, que j'accompagnai
d'un fruit. J'aurais volontiers été m'asseoir dehors, mais je
craignais que le bruit de la porte ne "déclenche" le chien,
selon l'expression picarde.
Je terminais de ranger quand Nathalène entra à petits pas, la
figure défaite. Elle m'expliqua le choc de la nuit, ses douleurs de dos
et de jambe. Mes réflexes d'approche psycho corporelle se mirent en route
dans ma tête : "Sans aucun doute un blocage lombaire avec les inévitables
répercussions au niveau du sciatique...."
Je lui expliquai avoir quelques connaissances en matière de manipulation,
et lui proposai ce que j'appelai un massage, pour la soulager. Elle refusa.
Comme elle restait sur place, l'air pincé, je finis par lui demander
où trouver les outils pour commencer le travail qu'elle m'avait confié.
Je passai ainsi la matinée à tronçonner, puis à
manier la hache ou la masse sur les coins à fendre, pour éclater
les bûches trop massives. J'empilai tour à tour les morceaux le
long du mur, pour qu'ils soient prêts à l'usage... Je comprenais
que l'hiver devait être rude dans ces contrées, et la quantité
de bois à réserver devait être en conséquence.
Rex venait me voir à intervalles réguliers, comme pour s'assurer
de ce que je faisais, mais ne restait pas...
Vers midi, j'allais me passer visage et torse à l'eau de l'ancien abreuvoir,
auquel j'avais bu à plusieurs reprises, puis revins à la demeure
où je trouvai Nathalène debout en train de pleurer... Je lui signifiai
qu'il n'y avait rien de risqué dans ce que je me proposais de lui faire,
et le regard dans le vide, elle finit par acquiescer.
Nous montâmes doucement jusqu'à sa chambre. J'espérais que
son lit fût plus ferme que le mien, ce qui était le cas, et lui
expliquai comment je souhaitais qu'elle se positionne. J'avais dans mon sac
une bonne fiole de Lavande en vue des ampoules, coups de soleil et piqûres.
Je m'en servis pour effleurer son dos, faute d'huile adéquate. Elle se
mit à trembler nerveusement, et j'eus du mal à obtenir qu'elle
respire en synchronicité avec mes ajustements. La réponse à
mes pressions vint me rassurer, et les torsions latérales achevèrent
le travail, du moins pour cette fois.
Je la fis mettre sur pieds, et constater le mieux-être, puis lui conseillai
de prendre un temps de récupération.
Mon repas fut rapide, grappillant
dans ce que Nathalène avait sorti. Je m'autorisai une courte sieste,
puis repris le travail à la grange. J'accusai un peu la fatigue, et fis
davantage de pauses qu'en matinée. La chaleur redevenait plus forte.
Vers six heures, je vis ma patiente me rejoindre.
Remarquant une démarche encore hésitante, je lui fis pratiquer
la marche à l'indienne.
Son regard était
par moments moins dur, presque un peu apeuré, parfois fuyant. Je décidai
de m'occuper du repas, après lequel je proposai une balade, au cours
de laquelle j'espérais un échange plus personnel... Mais pas plus
qu'au dîner, Nathalène ne sortit de sa réserve.
Elle était préoccupée d'avoir pris du retard dans ses traductions,
et s'excusa de s'éclipser comme la veille, pour s'y consacrer.
Je me remis donc à la lecture, sortis observer les étoiles qui
me manquaient, et finis par succomber au poids du travail fourni.
*******************
Le lendemain matin, c'est
moi qui fus le dernier à l'appel.
Nathalène était déjà en train de se sustenter, juste
vêtue d'un tee-shirt de nuit. Elle n'avait plus que quelques courbatures
et fit mine d'admirer la thérapeutique employée. Je lui demandais
si je pouvais me permettre d'alterner les journées de labeur avec d'autres
qui m'auraient permis de découvrir les endroits indiqués dans
ses livres... Elle me l'accorda.
Je pris donc sans hâte le chemin d'un prieuré roman, distant d'une
petite dizaine de kilomètres. J'avais pioché dans mes réserves
personnelles pour manger à midi, l'absence de pain ne permettant la confection
d'aucun en-cas.
Je me questionnais en marchant, sur la personnalité de la jeune femme.
Etait-elle juste superficielle, uniquement intéressée par elle-même,
ou bien se protégeait-elle de souffrances profondes par de solides défenses
?
Dans cette hypothèse, j'envisageai de l'amener à se positionner,
en lui parlant de moi-même.
Autour de l'église
et des vestiges de cloître, un petit village à peine plus récent
s'essayait à survivre. Plusieurs maisons n'étaient que ruines,
les vieilles charpentes ayant cédé sous le poids des lauzes. L'ancien
logis des moines avait changé d'hôtes, pour devenir gîte
de France. Je pénétrai dans la courte nef, m'accoutumai à
cette semi obscurité qui concourt si bien à créer l'espace
du silence... Des arcs en plein cintre reposaient sur des colonnes engagées
aux chapiteaux sobrement sculptés de scènes cocasses... Je m'assis
sous une chaire aussi faible que son homonyme, et goûtai à la fraîcheur
du lieu.
Non loin du monument, un estaminet proposait un ensemble hétéroclites
de saucissonnerie, conserves et cartes postales. Je cédai à la
tentation d'une bière servie à température ambiante....
Je rentrai par le même
chemin, refusant des détours qui m'auraient probablement égaré.
Les vaches rousses au long poil, broutaient en mesure avec le tintement de leurs
clarines. Certaines acceptaient que je m'approche pour leur caresser le front,
mais le moindre geste brusque les faisait s'écarter avec vivacité.
Le soleil baissait mais n'en chauffait que plus sur ma nuque. Le sac en fait
me manquait pour équilibrer ma marche et me servir d'isolant. Le paysage
à contre-sens m'apparaissait nouveau, baigné d'une lumière
différente et contrasté d'ombres profondes.
La maison fut bientôt en vue. Je fis un dernier arrêt, comme pour
me préparer à cette cohabitation étrange, qui m'évoquait
quelque chose de la dernière année vécue avec Colombe...
Etait-ce moi qui imposait aux autres de garder une distance ? Percevait-on dans
ma manière d'être, un engagement dont certains éprouvaient
le besoin de se protéger ? Mon aptitude à la solitude (je m'en
rendais compte depuis mon départ), rendait-elle la communication spécialement
difficile ?...
Rex m'accueillit sans broncher.
Nathalène était assise à la table de jardin, devant un
ensemble de livres et de cahiers. Elle portait à même la peau un
chemisier étroit qui lui galbait la poitrine et la rendait délicieusement
provocante. Je n'osais penser, la jugeant si méfiante, que ce fût
à dessein.
A mes questions de néophyte, elle répondit que le japonais empruntait
ses caractères écrits au chinois, mais que cela donnait lieu à
une double langue : Les kana correspondant aux sons fondamentaux, réduits
à une quarantaine et se lisant verticalement ; et les caractères
proprement chinois, réduits à environ deux mille, qui pouvaient
être lus de différentes façons, rendant la compréhension
étroitement dépendante du contexte. Ces caractères étaient
donc dans la vie courante, accompagnés de la transcription en kana de
façon à en préciser le sens.
Les ouvrages techniques ou culturellement spécialisés pouvaient
utiliser jusqu'à huit mille caractères chinois différents,
chacun n'ayant aucune signification isolée. L'apprentissage de la langue
se révélait donc être une gageure pour les étrangers,
et même pour la grande majorité de la population autochtone. Elle-même
ne maîtrisait bien que le kana, et la composition de son dictionnaire
anglo-nippon d'entomologie représentait un défi gigantesque.
Je lui demandai de prononcer quelques mots, que je trouvai plus harmonieux dans
sa bouche que les expectorations rauques entendues dans les films... Le ton
relativement monocorde, presque dénué d'expression, collait bien
d'une certaine manière à sa personnalité...
Le temps avait passé,
et elle me proposa pour dîner, de sortir une pizza du congélateur.
J'allai me doucher, et le couloir à mon retour embaumait les herbes du
sud.
Nous mangeâmes dehors, pour la première fois. L'immensité
vallonnée avait presque séché de l'abondante pluie nocturne,
et la terre exhalait elle aussi un parfum d'herbes infusées.
La hauteur des monts avoisinants rendait le couchant précoce, mais une
lumière tamisée subsistait longtemps avant que la nuit ne s'installe.
La fraîcheur, accentuée par l'évaporation, nous enveloppa
rapidement.
- Aurai-je le plaisir de vous croiser un peu plus ce soir ? dis-je avec humour...
Ce serait sympa de faire connaissance...
Elle ne put se dérober et donna son accord en affirmant qu'elle avait
assez travaillé pendant mon absence...
Je m'abstins de faire remarquer le sous-entendu qui faisait de moi une fois
de plus un importun...
Nous fîmes la vaisselle, et nous retrouvâmes au salon, dans une
atmosphère un tantinet contrainte... Je lui demandai avec beaucoup de
précautions la permission d'utiliser ma bouffarde, et ne sus quoi faire
tant sa réponse était évasive... La décision m'appartenait,
et j'avais envie d'imposer symboliquement ma présence. Je me mis à
tasser tranquillement le tabac dans le fourneau, et allumai mon calumet dont
je n'étais pas sûr qu'il fût de paix...
Le silence était embarrassant....
Je me lançai...
- En fait, je viens de me séparer de ma compagne... Nous nous sommes
aperçus que nous faisions fausse route... J'ai essayé d'analyser
tout cela au long de mes journées de marche, et je me demande si notre
choix de vivre ensemble n'était pas plus un besoin de protection, de
réassurance, contre un monde extérieur que nous avions du mal
à intégrer seuls.... Je vous admire (je forçais un peu
la note), d'avoir équilibré votre existence comme ça, autour
d'un projet professionnel, dans un cadre aussi porteur...
Son regard si foncé que la pupille s'en distinguait à peine me
fixa avec neutralité. Je l'imaginais me répondant : "C'est
pour me dire ça que vous me demandez de sacrifier ma soirée ?"...
Mais elle n'en dit rien. Je poursuivis :
- Mon père est mort il y a quelques années, avant que je puisse
réellement communiquer avec lui en tant qu'adulte... J'ai le sentiment
de plus en plus fort d'un manque quelque part...
Colombe, c'est le nom de mon amie, faisait preuve d'une énergie, d'une
tonicité, d'un dynamisme qui me sécurisaient... Elle savait toujours
ce qu'elle voulait, et en prenait les moyens... C'est probablement ce qui m'a
attiré chez elle... Moi, j'avais besoin de temps ; je vivais les choses
plus à l'intérieur... Elle avait comme un besoin de dominer, de
manipuler les autres, les hommes surtout, non par désir de pouvoir, mais
par incapacité à ne pas être en première place....
Elle était un peu la mesure de tout, nous obligeant à vivre souvent
au-dessus de nos moyens, par plaisir de s'affirmer, de s'étaler.... Je
me rendis vite compte qu'elle vivait beaucoup à l'extérieur d'elle-même,
et que les obstacles, les questionnements, amorçaient un côté
dépressif sous-jacent. Se remettre en cause équivalait pour elle
à perdre toute assurance...
Notre relation est devenue une impasse en trois ou quatre ans...
Je continuai ainsi à lui parler de mon enfance, de mes découvertes sur moi-même à l'occasion de mes études de psychologie... Elle m'écoutait avec de temps à autre une expression proche de l'angoisse, puis se reprenait, et maniait pour ponctuer mon discours une sorte d'ironie que je feignais de prendre pour un encouragement...
- Et vous, questionnai-je
après avoir épuisé mes capacités de narrateur, vous
avez de la famille dans la région ?
- Je n'ai plus de famille, me répondit-elle.
Bien qu'habitué
maintenant à sa sobriété verbale, le ton employé
me désarçonna, et je n'osai pas aller plus loin dans mon investigation.
Je ne voulus pas en outre lui paraître indiscret, et prétextai
la fin de ma pipe pour me lever et aller la secouer à l'extérieur.
La voûte étoilée me fit du bien. J'avais l'impression de
sortir d'une épreuve et respirai fortement pour me gorger d'air pur avant
de regagner ma chambre...
Quand je rentrai, Nathalène était en train de signifier ostensiblement
à Rex qu'elle-même allait monter...
Je gravis l'escalier avec la sensation d'un échec retentissant...
Je mis longtemps à
m'endormir ce soir-là.
Je regrettai d'avoir voulu forcer l'échange, et plus que de nous rapprocher,
cette expérience avait compliqué la relation...
Je pris la résolution de terminer au plus vite la mise en place du bois
de chauffage, et de repartir sur les routes...
Le souvenir des souffrances
vécues avec Colombe s'inscrivait dans cette mouvance de gâchis...
Pourtant je n'avais pas tous les torts : Quand des amis venaient, j'étais
souvent gêné de la façon dont elle s'imposait, coupant la
parole, réduisant les autres aux espaces qu'elle jugeait utile de leur
laisser... C'était comme si elle ne pouvait supporter, viscéralement,
profondément, d'être partenaire dans une relation ou une activité...
Exister signifiait pour elle brasser de l'importance, se faire admirer ou même
jalouser... et quand ça ne fonctionnait pas, elle n'était plus
rien...
Il lui fallait sa sécurité, son cadre dont je faisais partie.
Tout risque, surtout physique la paniquait : l'éloignement, le mauvais
temps, l'inconnu, l'aventure...
Tout ce qui touchait à la mort la faisait frissonner, alors que c'était
moi jusqu'à présent, qui avais perdu l'un de mes parents. Il est
vrai que son seul frère n'avait pas vécu plus que quelques jours,
et ce souvenir avait jeté un voile pesant de non-dit dans la famille.
En somme, ce qui était possible et séduisant dans sa personnalité
sur le plan de l'amitié, s'était révélé à
la longue un poison dans la confrontation au quotidien.... Nous avions mis notre
éloignement sur le compte de la routine, et mes tentatives d'introspection
la déstabilisaient plus qu'autre chose... Elle finissait par me fuir,
et de mon côté, je me demandais bien ce qui nous avait rassemblés,
tout en restant prisonnier de son charme, qu'elle savait utiliser...
Ça ne pouvait plus durer...
D'ailleurs je m'étais senti tellement plus près de moi-même
depuis que je marchais en solitaire....
Chapitre 4
Mon sommeil de la veille
m'avait fait me réveiller tôt... J'étais stupéfaite
d'avoir retrouvé une telle aisance de mouvements... Plutôt que
d'aller faire ma toilette du lever, je voulus retrouver mes repères de
solitude et sortis faire le tour des bâtiments avec Rex... Je laissais
le début de matinée s'écouler, redoutant un peu de voir
descendre Gaulthier et son regard scrutateur. Je n'avais avalé qu'un
jus de fruit et me mis à table avec un café fumant, quand il descendit....
Il me fit part de son désir de visiter les environs... Voilà qui
tombait bien, et même si cela devait prolonger un peu son séjour,
j'aurais ainsi l'occasion de souffler. Sa présence était comment
dire, trop présente justement... Je ne pouvais l'expliquer autrement.
Je le vis donc partir quelques temps après avec le soulagement de savoir
que je pourrais disposer de ma journée comme bon me semblait... A la
réflexion, il ne modifiait pas beaucoup mes habitudes, mais quelque chose
d'indéfinissable continuait à me gêner, comme une peur sourde...
Je sentais chez lui comme une sorte de supériorité que je ne supportais
pas.
J'étais chez moi. C'était un homme. Peut-être pouvais-je
le mettre en situation délicate par un peu de séduction, et le
remettre vertement à sa place s'il s'y laissait prendre... Le tout était
de ne jamais laisser Rex s'éloigner... Ainsi, je reprendrais l'avantage
perdu par ce bête incident de colonne vertébrale...
Je me préparai, et me mis au travail...
La journée passa
si rapidement que j'en avais oublié Gaulthier, quand je vis Rex filer
sur le chemin à sa rencontre... Aucune jugeote ce chien... Pouvais-je
vraiment compter sur lui en cas de besoin ?...
Gaulthier me raconta vaguement ce qu'il avait fait comme parcours, et se mit
à me questionner sur le japonais... Voilà un sujet qui me convenait....
Je n'étais pas sûre d'avoir pu expliquer la complexité de
l'idiome en question, mais il paraissait suivre ce que je lui exposais.
Après le dîner, il me demanda si nous pouvions parler, "enfin",
avait-il l'air de dire... J'avais conscience d'avoir éludé une
confrontation les deux soirs précédents, et je pouvais difficilement
y couper... Il eut le culot de s'enquérir de la possibilité de
fumer... La cigarette, j'aurais prononcé un "non" catégorique,
mais en l'occurrence, je laissai la porte ouverte, ce dont il profita sans vergogne...
Ça commençait bien....
Il me narra ses problèmes de couple, son enfance, ses difficultés,
et toutes ces choses auxquelles les concierges, les petits bourgeois désoeuvrés,
les artistes toxicomanes et les résidents de maison de retraite prêtent
une attention proportionnelle à leur culture. Non, j'exagérais,
c'était quand même d'un autre niveau, mais après tout ce
que j'avais vécu, s'appesantir sur soi-même et s'allonger sur un
divan de psy m'apparaissait inutile et déplacé.... Il fallait
ne rien avoir à faire pour se prendre le pouls ainsi, et chercher d'illusoires
réponses aux drames de la vie...
A certains moments, ce que Gaulthier évoquait rejoignait en moi une sensiblerie
dont je croyais m'être débarrassée... Au risque de lui paraître
insolente, je tournais ses propos en caricature pour couper court, mais il semblait
prendre cela pour de l'humour et abondait dans mon sens avant de poursuivre....
J'avais hâte que mon mutisme de plus en plus délibéré
le fasse renoncer...
Puis il me posa cette question anodine, qui fut pour moi comme un accident de
voiture. Je ne sais pas si vous avez déjà eu un accident. On est
en forme, insouciant, pensant à n'importe quoi, et tout d'un coup, c'est
le choc. Cela se passe en un éclair, et on a l'impression que le temps
est ralenti. Et puis on se retrouve cassé, blessé, incapable de
bouger par soi-même, dépendant de ceux qui arrivent pour vous tirer
de là... C'est cela que j'ai ressenti... J'étais mise brutalement
face à ma solitude désespérée, face au mensonge
que je m'étais construit pour ne pas en souffrir. Tous ces derniers mois
s'écroulaient et je me sentais atrocement vide...
Il ne fallait pas que je cède à cette envie de pleurer qui m'envahissait...
Je fis rentrer Rex qui était sorti avec Gaulthier, et montai me réfugier
dans ma chambre....
Le chien me voyant sangloter, posa sa tête sur ma cuisse avec un gémissement...
Comment se faisait-il que j'aie encore des larmes en moi ? Je croyais les avoir
épuisées, en tristesse, en ressentiment, en haine... C'était
bien une colère immense que je vouais à ce type et à ses
semblables... En plus, il ne le faisait même pas exprès.... Il
venait de détruire mon oeuvre, ma folle réussite, par sa bêtise...
Il n'avait rien compris... Pourquoi était-il arrivé jusqu'ici
? Pourquoi lui avais-je ouvert ma porte ? J'étais bien punie d'avoir
voulu profiter de lui. Ça m'aurait moins coûté de m'occuper
du bois moi-même...
Je quittai machinalement mes vêtements de jour et me jetai sur le lit.
Toute mon histoire me revenait comme autant de flashes d'un inéluctable
destin de douleur. Qu'est-ce que j'avais cru ? Pouvoir lutter contre Dieu ?
Je vomissais Dieu.
Mon père, professeur d'université, avait fini par s'éteindre
d'une sorte d'Alzheimer précoce qui en avait fait une loque... J'avais
quinze ans...
Ma mère incapable de surmonter la déchéance de son mari,
était devenue perpétuellement agressive... De toutes les façons,
elle n'avait jamais montré beaucoup de compréhension... L'idée
de donner d'elle-même ne l'effleurait pas, il fallait que tout le monde
marche, se débrouille... Elle nous avait confiés à une
cousine pendant nos premiers mois, parce que le contact avec un bébé
lui déplaisait...
Le départ rapide de ma soeur, qui avait quitté la maison pour
ne plus donner de nouvelles ne l'a que peu affectée... C'est la mort
de Martin, mon frère, à l'occasion d'une banale intervention chirurgicale,
qui avait précipité sa fin : Cancer généralisé.....
Je m'étais retrouvée seule, tombant dans les bras du premier venu...
Et le premier venu m'avait partagée à ses amis... J'en étais
sortie brisée, avec la seule force de mon orgueil et de ma haine, cette
haine pour les autres, pour tous ceux qui s'imaginaient être proches de
moi et me faisaient souffrir davantage...
Alors j'ai repris ce que j'avais toujours fait : Grâce à mon DEUG
déjà obtenu, je me suis jetée à nouveau dans les
études... Des collègues de mon père acceptèrent
de m'aider pour trouver des débouchés. L'un d'eux, introduit dans
les milieux industriels, m'avait proposée comme traductrice...
La vente de l'appartement parisien m'avait permis de subvenir à mes besoins,
et dès que je le pouvais, je venais ici, à Mérac, dans
cette demeure que mon père avait choisie pour y prendre sa retraite,
sans savoir qu'il ne l'atteindrait pas...
J'en avais fait ma maison, loin de tout, loin des hommes avec qui je communiquais
en toute neutralité par le net.
Je me croyais enfin à l'abri... Je regardais de haut les villes de la
plaine, et pouvais mépriser ceux qui m'avaient humiliée...
Les heures avaient passé.
Je ne savais trop à certains moments ce qui ressortissait au souvenir
ou au cauchemar. Il n'y avait pas loin de l'un à l'autre quoi qu'il en
soit, et j'étais immergée dans mes enfers...
Je me sentais comme si j'étais fiévreuse, et fus prise d'un besoin
de me désaltérer... Je descendis me servir un verre d'eau bien
froide...
Soudain, je sentis une présence. Gaulthier était là, s'inquiétant
de ce qui m'arrivait.... C'est toujours comme ça, ceux qui vous font
du mal ne comprennent jamais en quoi ils y sont pour quelque chose...
La colère de nouveau s'empara de moi, et je le rendis responsable de
tout, le laissant abasourdi pendant que je m'enfuyais dans ma chambre...
Il était pitoyable... Tellement pitoyable que je finis par me dire qu'il
n'avait sûrement rien voulu de tout cela. C'était à moi
que je devais m'en prendre.... J'étais un monstre, une anormale, incapable
de vivre comme tout le monde.... Ma vie se résumait à mes traductions
et à mon chien... Il n'y avait que Rex d'ailleurs qui me supportait...
Pourquoi était-ce Martin qui était parti, et pas moi ?
Je m'assoupissais malgré
mes questions, quand l'aube apparut : Une légère clarté
d'abord dessinant la silhouette des meubles, puis les couleurs qui se crayonnaient
doucement sur les choses...
Je me sentais mal, poissée de larmes... Il fallait que je me lève...
Que je laisse l'eau couler sur mon corps pour en diluer la honte d'exister...
Gaulthier était
sur le canapé, couché en chien de fusil. Comment se faisait-il
qu'il ne soit pas monté ? Quel idiot ! S'était-il senti atteint
à ce point par ce que je lui avais lancé ?
Rex en le reniflant, le réveilla.
Je ne devais vraiment pas être bien, car j'eus pitié de lui...
Pendant qu'il était
en train de se préparer, je fis passer le café. Il n'était
pas encore six heures...
Qu'allai-je pouvoir dire à Gaulthier ? Lui présenter mes excuses
? Lui demander de quitter Mérac dès aujourd'hui ? Après
tout, quand il était à travailler à la grange, il ne me
dérangeait pas... Et puis il me fallait du temps pour essayer de voir
un peu plus clair...
Mon dictionnaire ne me
motivait pas ce matin... J'entendais le feulement inégal de la tronçonneuse,
les coups de masse, et les silences qui me donnaient envie d'aller voir comment
mon "ouvrier" s'en tirait... Je tournais en rond...
Les blessures rouvertes me donnaient l'impression d'éprouver à
nouveau des sentiments... J'étais bien femme finalement, femme et faible...
Car c'est bien une faiblesse d'éprouver des sentiments, non ? Ça
permet de souffrir.... Et d'aimer à ce qu'on dit....
Pour moi l'amour n'était qu'une comédie... Une mascarade.... Seul
mon père et Martin m'en avaient donné, pour m'abandonner tous
les deux...
J'étais encore en train de pleurer... Allait-il me falloir autant de
temps qu'à Paris pour me remettre ? Me remettre de quoi si tout devait
à nouveau basculer dans les mois à venir... Les branches que j'avais
écartées revenaient me fouetter en pleine figure... Je n'avais
pas avancé d'un pouce...
Midi approchait... Je devais préparer quelque chose... Pourquoi ce que je faisais chaque jour sans y penser me paraissait soudain une corvée impossible à gérer ?
Gaulthier ne disait rien
en mangeant... Il respirait fort entre chaque bouchée, les traits tirés,
l'air tendu... J'étais décontenancée par ce que mon manque
de contrôle avait entraîné... Il me fit part de son besoin
d'aller dormir...
Je fis la petite vaisselle et allai m'étendre dans la chambre...
Il était près
de cinq heures quand le bruit des outils me sortit de mon sommeil. Je me forçai
à allumer mon PC, et allai d'un livre à un autre sans réussir
à progresser...
J'entendis Gaulthier passer... Et si pour remplacer mes mots qui ne venaient
pas, je l'invitais à dîner au Moulin... C'est là que nous
allions autrefois en famille, quand nous arrivions de la capitale... Je fermai
tout, et allai m'asseoir dehors pour l'attendre...
Il parut surpris de ma proposition.
Le décor était
toujours le même... La seule chose qui changeait était qu'il ne
nous fallait qu'une petite table cette fois...
Je ne pensais pas qu'on pût me reconnaître, et les autres convives
étaient anglais...
J'hésitai, une douleur à l'estomac, puis demandai à Gaulthier
d'excuser ma réaction de la nuit... Je lui racontai mon histoire, comme
pour me disculper, m'expliquer... Il y avait si longtemps que je n'avais pas
parlé à quelqu'un... Avais-je même parlé déjà
à quelqu'un... Il m'écoutait avec attention, avec bonté...
Etait-ce le vin qui me rendait légère... J'avais la sensation
d'un poids qui me quittait...
Je n'avais pas pu terminer mon aligot qui d'ailleurs était devenu complètement
froid... Je fis l'impasse sur le dessert et demandait un café bien serré...
Quand il mit sa main sur la mienne, je fus paralysée... L'émotion
était trop violente, inconnue... Je fis tomber ma serviette pour me libérer,
et serrai mon poing sous la table, pour ne pas céder à la panique...
J'explorai le plafond du regard avec obstination, pour éviter de croiser
le sien... La serveuse passant à proximité me sauva... Je demandai
l'addition... Nous étions presque les derniers...
Le silence accompagna notre
retour, comme à l'aller, mais le temps ne comptait plus... Mon coeur
battait fort... Quelle idée d'avoir pris un café après
la journée que nous avions eue...
Je n'avais pas envie que la soirée s'achève...
Tout ce qui s'agitait en moi me faisait peur, mais je m'y trouvais liée
comme si je ne pouvais y échapper. Je me sentais étrangement vivante,
comme si chaque chose autour de moi existait d'une façon nouvelle...
La voiture... La route.... Le sentier de façade... La porte que j'ouvris....
Je proposai un jus de fruit...
Pendant que je disposais les verres sur un plateau, Gaulthier se rapprocha de
moi, et mit sa main sur mon épaule, me remerciant de ce qu'il appelait
"ma confiance"... Encore cette main qui osait franchir mes barricades...
Je ne saurais expliquer ce qui me prit, je me retournai contre lui et pleurai,
pleurai...
Il fallut du temps pour
que je me calme... M'entraînant au salon, il m'avait fait asseoir à
ses côtés, et je restai blottie, heureuse et désemparée
en même temps...
Il me parlait, doucement, de guérison, de personnalité... Je ne
suivais pas tout... L'important était qu'il soit là... C'était
comme si je me fondais en lui... Comme si je pouvais enfin lâcher toutes
mes douleurs, tous les artifices par lesquels je m'étais inventée
une vie... Est-ce que c'était ça, être aimée ?
Il m'emmena jusqu'à
ma chambre, et me serra quelques secondes très fort contre lui, avant
de me souhaiter bonne nuit...
J'aurais voulu qu'il reste... Mais c'était mieux ainsi... C'était
tellement soudain...
Je flottais entre mes songes et mes rêves...
Chapitre 5
Je me réveillai dans
le milieu de la nuit avec une terrible sensation de soif. Les anchois de la
pizza certainement. Je me rendis à la cuisine que je m'étonnai
de trouver allumée. Sans doute Nathalène était-elle descendue
elle aussi...
Celle que je découvris était quelqu'un d'autre, ou plutôt,
c'était bien Nathalène, mais décomposée, les yeux
rouges et cernés, des mèches de cheveux collés sur la tempe.
Quand elle se tourna vers moi, on eut dit une sorcière...
- Qu'est-ce qui vous arrive ? me risquai-je à demander...
- Vous vouliez mieux me connaître, répondit-elle d'une voix cassée,
vous êtes le plus fort, vous avez réussi...
- Je ne comprends pas...
- Non, vous ne comprenez pas, s'emballa-t-elle, vous ne comprenez pas que vous
avez saccagé ma vie par votre innocence, par votre insistance à
fouiller dans ce qui ne vous regarde pas. Vous voulez imposer votre amitié
sans savoir tout ce qu'elle peut détruire... Je m'en fichais de votre
amitié... Je ne vous l'ai jamais demandée...
Elle criait presque, et
Rex aboya, se demandant ce qui se passait.
J'étais quant à moi, complètement perdu. Qu'avais-je pu
faire ou dire ? Ainsi les conséquences de cette soirée ratée
allaient bien au-delà de ce que j'avais pensé....
Nathalène reprit
:
- Tout le monde a des problèmes... Je croyais être sortie des miens...
Vous m'avez montré que j'avais tort. Tout est là... Rien n'est
dépassé... Rien n'est réglé... Ça vous va
comme ça ?
Des larmes coulaient sur
ses joues. Elle passa devant moi et monta...
Je ne savais que faire. La soif ne comptait plus.
Je m'assis sur le canapé, hébété, affligé,
furieux envers ces circonstances mystérieuses que j'avais déjà
connues où en voulant bien faire, on sème le malheur...
Je finis par m'allonger sur place. J'avais un peu froid, mais qu'importait...
J'étais responsable d'un désastre... Que pouvais-je faire hormis
prier ?.... Que pouvais-je faire, hormis me persuader à nouveau de ma
médiocrité, de mon incroyable égoïsme, de mon idéalisme
naïf, et ce n'était pas difficile...
C'est là que Nathalène
me trouva au petit matin...
Elle avait dû passer se préparer car elle était habillée
et avait le visage moins marqué... Contrairement à l'habitude,
elle s'était maquillée, pensant tromper peut-être une partie
de sa fatigue... Ça ne lui allait pas, révélant par contraste
son épuisement du corps et de l'âme...
- C'est malin, me dit-elle, vous avez aussi bonne mine que moi maintenant...
Ne sachant quel sens donner
à ses paroles, je montai à la salle de bain sans mot dire... Quand
je redescendis, l'arôme du café baignait la pièce...
Nathalène m'indiqua mon bol, précisant que nous avions tous deux
besoin d'être dopés pour affronter la journée...
- Et, ajouta-t-elle, je n'ai besoin de personne dans ma vie... Même si
je dois demander de l'aide pour mon bois... C'est votre programme aujourd'hui,
non ?
Je fis oui de la tête, sans avoir le coeur à parler...
Mon rythme de travail était
considérablement lent. Les outils eux-mêmes s'étaient alourdis.
Entre chaque mouvement, je cherchais le sens de ces événements,
sans rien trouver d'autre qu'un sentiment d'absurde et d'anéantissement...
Je ne pouvais pas continuer. Il me fallait une signification, un but, un espoir...
Il me vint à l'esprit qu'au moins, je pouvais par l'intensité
de mon désarroi, par l'acceptation de cette douleur qui transperçait
tout mon être en buvant mes forces, partager l'épreuve avec Nathalène,
intérieurement....
Je fus surpris de ressentir subitement que je l'aimais, non d'une quelconque
passion amoureuse, mais d'un élan fougueux et inconditionnel, gratuit
et absolu, comme si j'étais prêt à donner ma vie goutte
à goutte... L'énergie que me communiqua la sensation de cet amour
diminua la pesanteur de ma besogne. Seul mon coeur restait lourd...
J'atteignis ainsi la fin
de cette longue matinée, ne sachant si je devais me présenter
au logis pour le déjeuner. Je n'avais pas faim, juste besoin d'avaler
quelque chose de solide pour compenser mon éreintement.
C'est Nathalène qui vint me chercher :
- Vous voulez manger ?
Je posai la cognée, allai me passer à l'eau et la suivis...
Notre repas fut pratiquement
exempt de paroles. Nous évitions de nous regarder. Le fait de m'arrêter
joint au manque de sommeil me submergea d'une torpeur qui dérivait insidieusement
vers une sorte de malaise... Je n'arrivais plus à rester assis...
- Excusez-moi, fis-je en me levant, je ne tiens plus... Il faut que je m'allonge
un peu pour récupérer...
Pour la première fois, j'eus l'impression d'une douceur dans son expression... Mais je n'étais pas en état de réfléchir... Je partis vers un bosquet et m'étendis sur le sol... Je m'entendis ronfler par à-coups, puis perdis conscience totalement.
Plus de deux heures avaient
passé quand je me réveillai. Je me sentais complètement
décalé, n'arrivant à donner d'importance à rien...
D'une manière machinale et gauche, je me remis au bois.
Comme dans un rêve embrumé, des scènes du proche passé
s'imposaient, comme celle où Colombe me demandait des comptes sur mon
amitié avec Paule :
Paule était une de nos amies. Je ne la connaissais que superficiellement,
mais un jour où nous nous étions trouvés à parler
ensemble d'une émission télévisée où un ermite
entre comique et philosophe était invité, une sorte d'évidence
nous avait stupéfiés. Nous avions la même sensibilité
aux choses, nous accordions la même importance aux mêmes valeurs,
et nous employions les mêmes mots pour en parler...
Colombe nous avait ensuite vus à plusieurs reprises discuter, le regard
perdu dans celui de l'autre... Elle m'avait accusé de la laisser tomber...
J'avais beau lui expliquer qu'il n'y avait aucune rivalité, que ce n'était
pas sur le même plan, elle n'acceptait pas que je trouve chez quelqu'un
d'autre ce que manifestement, je cherchais chez elle sans le découvrir....
C'est à partir de là probablement, que notre relation s'était
envenimée... Pour moi la vie de couple avec Colombe et la complicité
avec Paule étaient complémentaires, équilibrantes. Je trouvais
enfin un échange d'âme à âme. Mais Colombe ne supportait
pas de ne pas m'être nécessaire en tout. Elle s'arrangeait d'ailleurs
pour que chacun la trouve indispensable, s'attribuant naïvement le mérite
des préférences qu'on lui manifestait... Son refus de comprendre,
ses soupçons ridicules, augmentaient une comparaison que je ne voulais
pas faire, et m'éloignaient d'elle inconsciemment...
Assistant parfois à nos différends, Paule s'était discrètement
éloignée, finissant par ne plus nous contacter... J'en avais souffert,
et n'avais pu pardonner qu'au cours de ma marche, analysant le comportement
de Colombe comme dépendant de ses peurs intérieures...
Au fur et à mesure que le temps passait, mon esprit réintégrait mon corps, mais je n'étais pas encore entièrement moi-même quand je décidai d'arrêter, fourbu, en fin d'après-midi.
Je regagnai la maison...
Nathalène était devant son ordinateur, et ne se retourna pas...
Je pris une longue douche qui évacua le reste de torpeur, me changeai,
et redescendis en appréhendant fortement la soirée...
A priori aucun repas n'était en préparation... La maison semblait
vide... Je sortis au cas où ma logeuse aurait mis le couvert à
l'extérieur, mais la table était nue. Je me tournai vers Nathalène
que je venais de découvrir assise dans le vieux fauteuil d'osier, m'attendant
à je ne sais quel drame imminent... Ne voulant pas aborder le sujet du
dîner, je lui demandai :
- Vous avez pu dormir un peu ?
- Toute l'après-midi, me répondit-elle, et je vous attendais.
Je vous emmène au restaurant.
J'eus l'impression d'arriver
par erreur dans un film qui ne me concernait pas. Je ne saisissais plus ce qui
se passait.
- Je n'avais pas très envie, confirma-t-elle en voyant mon air ahuri,
de recommencer comme à midi. Alors je vous emmène au restaurant....
Je pris place dans la voiture
garée sous l'auvent de la grange - un modèle commercial pas vraiment
récent - et Rex eut droit à la partie arrière. Pendant
que nous roulions, il avançait sa tête entre les deux sièges
et me soufflait son haleine haletante dans l'oreille. Les pattes avant bien
écartées pour se stabiliser, il paraissait connaître par
coeur la petite route sinueuse que nous empruntions...
Nous restions silencieux... Nathalène avait une conduite sûre,
et il ne nous fallut qu'une petite demi-heure pour atteindre l'auberge de vallée
qu'elle avait choisie.... C'était un vieux moulin à eau, dont
la roue demeurait à présent immobile, décorée de
plantes tombantes....
Dans la salle, quelques conversations étrangères indiquaient la
présence de touristes d' Outre-manche... Il y avait peu de monde, et
nous pûmes décider de l'endroit que nous préférions
: Une petite table à deux un peu retirée, juste éclairée
d'une lampe rustique coiffée d'un abat-jour en vessie de porc. La serveuse
nous apporta des menus calligraphiés, dans lesquels je cherchais une
formule économique. Un échantillon de charcuterie du cru, suivi
d'une truffade au Saint Nectaire et dessert au choix me convint très
bien... Ma compagne opta pour une salade précédant un aligot.
Je me proposai de prendre le vin à ma charge, et commandai un Côtes
d'Auvergne pour rester couleur locale....
Nathalène me regarda
de ses yeux noirs, dans lesquels brillaient une intensité inhabituelle...
- Vous pourrez m'excuser pour cette nuit ?
Je fus étonné
de la voir consentir à cette démarche...
- Encore deux ou trois invitations de ce genre, et je pense que oui, fis-je
en choisissant le registre de l'humour.
Il se passa alors une chose extraordinaire : Elle souriait, tristement, mais
elle souriait... Puis elle se mit à me parler de son enfance, de son
passé, son père malade, sa mère visiblement pathologique...
Et tout suivit pendant que nous mangions, toutes ses souffrances personnelles...
Au café, elle me demanda si elle avait bien fait de m'imposer tout ça...
"Ce n'était pas très amical comme conversation"... Je
lui pris la main pour lui manifester mon écoute, mais elle me donna l'impression
de ne pas supporter ce contact.
J'avais besoin de laisser
décanter tout ce que j'avais reçu...
C'est de retour au logis que je tentai un autre effleurement, la remerciant
de m'avoir confié ce vécu intime... Elle fondit en larmes contre
moi...
Je l'emmenai s'asseoir
et l'entourai de mon bras... Depuis ce soir elle n'était que fragilité...
Et moi je me sentais impuissant à l'aider... J'hésitai sur les
mots à employer...
- Nath, je suis désolé d'avoir contribué à vous
faire revivre ces événements... Mais j'ai le sentiment que vous
avez à guérir de tout cela... Que vous pouvez en guérir...
En fait, la façon dont je vous ai ressentie les jours passés confirme
que vous avez voulu dépasser ces blessures à la force du poignet,
par volonté, en censurant vos souvenirs, votre sensibilité....
On ne peut pas vivre comme cela longtemps, ou alors on développe une
maladie, du corps ou de l'âme....
En agissant par réaction comme vous semblez faire, vous restez prisonnière
de votre passé, liée à vos souffrances...
Il faut un jour accepter de regarder sa terre, de quoi on est fait, même
si parfois cela s'apparente à des enfers...
Il faut accepter les émotions qui vous traversent, et travailler avec
pour y construire votre liberté intérieure...
Ce n'est pas facile de vous voir souffrir ainsi... Ce n'est pas facile de naître
à soi-même, d'abandonner les fonctionnements qui nous pétrissent
à notre insu, pour devenir vraiment nous -mêmes...
Il était très tard... La fatigue nous enveloppait tous deux... J'accompagnai Nathalène jusqu'à sa chambre, l'étreignis avec le désir de lui communiquer force et apaisement, puis la quittai...
Mon séjour prenait
un autre sens... Il n'était plus question de partir et de laisser Nath
gérer seule ce qu'elle vivait....
Je m'inquiétais de me donner ainsi un rôle indispensable, mais
ce n'était pas moi qui comptais, c'était qu'il y eût quelqu'un...
Toutes ces confidences, toutes ces révélations d'intense douleur.... Comment était-il possible de porter tout cela comme elle l'avait fait ?...
Je l'admirais, oui, d'une
certaine façon, et me sentis une affection protectrice pour elle...
La perspective du lendemain et de tout ce que nous aurions à partager
m'occupait l'esprit et retarda mon endormissement...
Chapitre 6
C'était bien Mérac...
Rex était là, les pattes posées sur le grand lit pour me
signifier qu'il avait besoin d'exercice.... Et pourtant je me sentais dans un
monde irréel...
Quand je rejoignis le rez-de-chaussée, j'étais seule, Gaulthier
n'avait pas émergé, mais j'avais la sensation d'une présence
qui m'enveloppait, me suivait, m'habitait.... Cela pouvait faire ça,
d'être amoureuse ? Je m'en voulais d'oser prononcer ce mot... Ça
n'avait aucun sens...
J'eus envie de petit-déjeuner à l'extérieur... Le paysage
montagneux que je voyais tous les jours, m'apparut spécialement féerique,
et je pris conscience de la chance que j'avais de résider ici...
- Bien dormi ?
La question s'accompagna d'un baiser appliqué sur ma joue...
Le temps d'essayer de maîtriser mon émotion, et il n'y avait plus
personne... Gaulthier devait être affairé à la cuisine...
Etait-il envisageable qu'il m'aime ? En quelques secondes un avenir improbable
se déroula dans ma tête où des enfants jouaient devant la
façade, sous l'oeil attendri d'un mari qui m'enlaçait... Non !
Il fallait rester objective, ne pas me laisser emporter par ce coeur qui recommençait
à battre bien trop vite...
Aujourd'hui était une journée de repos selon le planning établi. Il faisait beau. Des nuages blancs d'altitude jouaient avec un vent léger. Je me laissai convaincre de ne toucher ni à mes bouquins, ni à mon clavier...
Nous passâmes en
fait notre temps à parler, assis ou en se promenant... Les paroles de
Gaulthier me touchaient, mais plus encore, c'était ce sentiment dense
d'être reconnue, comprise, qui me transportait.... Je n'étais plus
obligée de dissimuler, de tricher avec moi-même, comme il était
évident maintenant que je l'avais fait... Je pouvais donner libre court
à mes larmes, à l'humour, à un rire que je sentais sortir
de plusieurs années d'emprisonnement....
J'éprouvais une sécurité totale à laisser ma main
rejoindre la sienne, à appuyer doucement ma tête...
J'appris beaucoup sur le fonctionnement du psychisme, de l'inconscient. C'étaient
des notions que je connaissais plus ou moins sur un plan théorique, mais
pour la première fois, j'acceptais qu'elles soient mises en perspective
avec ma vie...
Certains mots résonnaient d'une manière particulière en
moi : Naissance à soi-même, relation de tendresse, regard authentique,
espace de liberté....
J'avais la perception forte
d'une communion, d'une rencontre. Je vivais la proximité de Gaulthier
comme si je n'avais vécu que pour cela, sans l'avoir su, sans l'avoir
pu. Je buvais ses paroles comme si les pages en moi, en portaient déjà
l'écriture, sans que j'aie jamais ouvert le livre...
J'adorais être appelée "Nath", avec une affection qui
me respectait... Nous avions tant échangé que nous préparions
le repas dans un silence de plénitude, limitant nos interventions aux
questions pratiques...
C'est là que quelque chose lui échappa :
- Tu veux que j'écale les oeufs ?
Je le regardai, un peu
incrédule, et lui demandai comme pour en être persuadée
à nouveau :
- Alors nous sommes amis ?
Je reçus un revers de main dans le bras pour toute réponse...
Mais ses yeux m'indiquaient ce que je voulais entendre...
A table, nous abandonnâmes
les sujets graves pour parler de choses et d'autres... J'avais l'impression
que nous nous connaissions depuis toujours...
Il me demanda si je connaissais le prieuré qu'il était allé
voir l'avant-veille, et devant ma dénégation, suggéra que
nous pourrions y aller en voiture durant l'après-midi...
***********************
Pendant que nous déambulions
dans les ruelles du vieux village, j'éprouvais une fierté immense
à l'avoir à mes côtés, comme une revanche sur la
solitude dont je mesurais à présent à quel point elle avait
été isolement...
Je ne savais qui de Rex ou du couple que nous formions attirait les regards...
Je ne doutais pas que ce fût nous tant ma joie rayonnait....
Je goûtais les instants avec une telle intensité que je me demandai
s'il était possible de vivre cela longtemps...
Nous nous laissâmes tenter par les dépliants trouvés au
café, et le reste de la journée se passa à découvrir
des sites dont je ne soupçonnais pas l'existence... Une animation nocturne
était proposée au pied d'un château, retraçant quelques
épisodes de la vie au Moyen Age... J'accédai à sa proposition
d'y rester...
Nous nous installâmes à une terrasse de guinguette pour attendre
l'heure du spectacle en mangeant quelque chose... Il me parla du Morvan, sa
région, me décrivant la colline de Vézelay, la vallée
du Cousin et ses artisans verriers, les remparts d'Avallon, le pont romain de
Pierre-Perthuis et les stalles sculptées de Montréal... Il m'évoqua
Colombe à nouveau, et le temps qu'il avait passé, prisonnier de
ce qu'il appelait son personnage, avant qu'une soif d'authentique ne l'amène
à décider de rompre, et de partir sur les sentiers d'Auvergne...
C'était bien de réentendre tout cela parce qu' à présent
je pouvais l'écouter, et sans doute le devinait-il... Je regrettais tant
mon ironie de l'autre soir...
Lui aussi avait donc été seul...
Est-ce que la rencontre de deux solitudes avait un avenir ?
Est-ce qu'il n'avait pas juste besoin de moi comme je me découvrais avoir
besoin de lui ?
Le petit son et lumière
chassa mes questions.
Dans la foule, à la fin, un minuscule roquet agressif faillit bien servir
de casse-croûte à mon chien qui devait trouver sa pâtée
bien tardive...
Gaulthier prit le volant pour rentrer, me demandant de temps à autre
de lui confirmer la direction. Je n'étais pas trop sûre, et je
crois que nous n'avons pas pris ce soir là le chemin le plus direct...
Je somnolais, expérimentant cette nouveauté de me laisser conduire...
Jusqu'où fallait-il que je me laisse conduire ? Les discours de la matinée
me revenaient en mémoire, et j'étais perplexe. Etait-ce aller
vers moi que de me sentir si liée à Gaulthier ? N'était-ce
pas une nouvelle illusion ? Le risque d'une magistrale et cinglante déconvenue
?
J'étais trop en attente de ce que je vivais dans ce présent fragile,
pour juger pouvoir m'en dispenser... Je voulais profiter de ce bonheur, de cette
magie, m'y investir sans réserve quitte à me tromper...
Et puis il y avait ces allusions à l'intériorité, à
la transcendance, que j'acceptais sans bien les comprendre... Tout en haut,
dans les étoiles, Dieu me parut bienveillant, à moins qu'il ne
m'attende au tournant...
N'avais-je pas le droit de cueillir cet amour qui m'était offert ? Est-ce
que j'étais pour quelque chose dans le fait qu'un randonneur me demande
asile ? S'il avait fait beau ce jour-là, il serait resté sur son
tracé de crête, et moi dans mes traductions... Je n'étais
pas responsable du climat après tout... C'était donc peut-être
Dieu... Pourquoi pas ... Cela me faisait drôle de penser être amie
avec Dieu...
Comme d'habitude, il était tard... Nous avions eu un peu frais au spectacle, n'ayant emporté aucun vêtement supplémentaire... Je soumis l'idée d'une tisane et fis chauffer de l'eau...
Nous étions à
nouveau l'un contre l'autre... Je pris conscience que je me sentais capable
de me donner à lui... C'était impensable... L'amour physique n'avait
eu pour moi qu'un goût amer... Et le corps que je pouvais lui proposer
était sali par des souvenirs qui me faisaient frissonner... Mais son
regard qui m'atteignait l'âme, son sourire calme, effaçaient le
plus souvent cette indignité, me donnant l'impression d'être pure...
Ce n'était pas un plaisir que je recherchais, mais l'accomplissement
d'une communion, comme - je m'en rendais compte à l'instant - pour sceller
une relation dont il ne pourrait plus s'échapper... Je fus effrayée...
C'était donc ma peur qui me dictait cette perspective... Je le voulais
pour moi, pour l'obliger à m'appartenir... Je me serrai contre lui pour
lui crier intérieurement : "Protège-moi de moi-même"...
Je découvrais ma peur... Le fait d'être calée dans ses bras
me permettait de l'affronter enfin, comme si je n'en avais rien à craindre...
Peur d'être seule et de souffrir encore, oui, mais plus fortement peur
de ne pas avoir de sens, d'être comme un accident de difformité
dans la vie du monde, destinée à disparaître pour réparer
cette erreur d'exister...
Je n'en avais pas été loin à Paris. Mon orgueil, ma capacité
à évacuer tout ce qui m'avait atteint au profit d'une personnalité
construite de toutes pièces m'avaient sauvée. Comme quoi, cela
avait dû être nécessaire malgré ce que Gaulthier disait
du refoulement, sans quoi, je n'aurais sans doute pas été là....
Aimer en liberté...
Cela incluait-il de me faire à l'idée qu'il allait partir ? Alors
il fallait qu'aucune minute ne soit perdue de sa présence...
J'avais pris ma décision...
Quand nous montâmes et qu'il voulut me dire bonsoir, je l'invitais avec
un peu d'inquiétude à revenir me voir quand je serais au lit...
Il me regarda longuement,
semblant sonder mes intentions, et acquiesça.
Je regrettai presque aussitôt mon audace... Qu'avait-il pu interpréter
de ma demande ? J'étais mal à l'aise de sentir ce porte-à-faux
entre nous.... Et s'il se montrait trop tendre.... Qu'allais-je faire ?...
En me glissant dans les draps, choisissant ostensiblement un côté
du lit, j'étais ouverte à tout, à tout ce que je pouvais
vivre avec lui... C'était folie, mais folie nécessaire, comme
un inaccessible cadeau trop rêvé, et qui devenant réel fait
perdre ses moyens... J'avais le sentiment de retrouver ma féminité,
d'accéder à des choses oubliées, délicatesse de
séduction, besoin de contacts....
Je ne voulais pas être lucide, je ne pouvais pas l'être en cet instant...
Ou plutôt, je décidai avec insouciance d'assumer les conséquences
de cette relation... Me soustraire aux bouleversements qui s'opéraient
en moi ne m'effleurait pas... C'était un choix entre la vie et la mort....
Chapitre 7
J'étais encore le
dernier... Aucun bruit ne filtrait, mais je pouvais le supposer puisque la porte
d'entrée était grande ouverte, laissant entrer les rais du soleil
encore bas en faisceaux diaphanes ...
Nath était assise dehors, tenant un bol fumant... J'allai l'embrasser
et rentrai résoudre une alternative difficile : Il y avait longtemps
que je n'avais pas pris de chocolat, le supportant difficilement, mais je me
sentais en appétence ce matin... Mon corps courbatu aurait digéré
n'importe quoi....
J'expliquai à ma
compagne que j'espérais bien qu'elle ne me laisserait pas seul pour profiter
de ma journée de récupération...
Elle me donna son accord, et la collation s'éternisa jusque tard...
Je revins sur ce que Nath
m'avait appris d'elle, lui demandant de me corriger si je faisais erreur dans
mon appréciation de son cheminement...
Je lui dis que notre part de liberté était probablement plus infime
que ce que croyaient la plupart des gens... Que cette liberté était
en fait le but d'une vie qu'on pouvait assimiler à une seconde gestation...
Qu'il s'agissait de faire de la vie, sa vie à soi, en posant des actes
qui ne soient plus dépendants de notre passé, des déterminismes
de notre hérédité, des conditionnements de notre éducation,
de notre milieu social, de nos blessures, de nos peurs... Je lui expliquai qu'il
ne s'agissait pas de réagir forcément contre ce qu'on avait reçu,
mais simplement de faire le tri, d'assumer ce qu'on voulait vraiment intégrer
comme étant de soi, et de rejeter le reste...
J'allai chercher un stylo et un papier sur son bureau, et lui écrivis en gros les trois repères de notre évolution :
- Le Soi , qui est l'état dans lequel nous arrivons à la naissance, avec un capital déjà présent, unique, et tout une aptitude à recevoir en stimulations et en traumatismes... A partir de là nous étions plus ou moins le jouet d'une lutte en nous, entre nos pulsions et nos censures intérieures (le Ça et le Surmoi de Freud)... Nous étions partagés entre nos forces instinctives d'attraction et de répulsion, de désir et de fuite d'un côté, et la rigidité de notre conscience de l'autre, façonnée par des normes, des imitations, des convenances.................... Tout cela concernant les trois domaines de notre être : Le corps dans ses sensations, son bien-être de santé et sa sexualité. L'âme psychique dans sa mémoire, sa sensibilité, ses sentiments. Et l'esprit dans ses capacités de liberté, de volonté et de mémoire...........
- Le Moi était justement la force de la personnalité, pas au sens du caractère, mais en tant que capacité à dépasser les conflits intérieurs, dont le refoulement entraînait frustrations, épuisements, tensions, blocages et névroses de toutes sortes................... Il s'agissait donc de prendre conscience des conflits intimes, des blessures secrètes, de tout ce qui nous tenait lié, prisonnier, dans nos certitudes intellectuelles, nos affections, nos fermetures, nos souffrances.......... Il s'agissait de reconnaître notre manque fondamental, notre à peu près, qui faisait que nous participions qu'on le veuille ou non, à faire souffrir les autres........ Ce n'était d'ailleurs qu'en élucidant toutes nos complicités avec nos négativités qu'on pouvait avancer..... Le reste étant illusion............... Dans l'acceptation de ce manque, s'inscrivait le deuil de toutes nos attentes, de toutes nos projections sur la vie, l'amitié, l'amour, les autres.... Ce travail de vérité sur soi ouvrait alors à une véritable compassion, à un non-jugement, une tolérance, un pardon, .............. parce qu'on comprenait que les autres n'étaient pas plus réellement libres à l'intérieur d'eux qu'on ne l'avait été soi-même..... Il ouvrait à des relations véritables, parce que gratuites et pacifiées... Il ouvrait au créatif...
- Le Je , enfin, était d'un autre registre.... Il s'agissait là où on avait pu construire une liberté intérieure, de saisir que le véritable bonheur était de l'ordre du don, et pas de la possession.... Il fallait donc se quitter soi-même, accepter de ne pas savoir finalement qui on était, de ne pas s'enfermer dans une recherche illusoire et sans fin...... Cette autre étape était à mon avis dépendante de l'accueil d'une transcendance, hors de laquelle nous restions prisonniers de l'espace et du temps, incapables de donner un prolongement réel à la dimension de l'amour... Quand le don devenait possible, libre, la joie de donner la préférence à l'autre, de l'aider à éclore, à marcher sur son chemin, devenait alors guérison suprême de nos propres blessures, et nous révélait à nous-mêmes dans notre identité la plus intime....
Voyant Nathalène
songeuse, je lui tendis la main pour l'entraîner à marcher autour
de la maison...
- Et moi, où en suis-je selon vous, demanda-t-elle ?
Je lui répondis sans hésiter :
- En train de naître................ Vous avez su échapper d'une
certaine manière aux conséquences de tout ce passé dramatique
que vous m'avez livré, vous avez pu faire émerger quelque chose
d'un moi au niveau de l'intelligence et de la volonté, mais au dépens
de tout le reste que vous avez enfoui, et qui ne pouvait que frapper à
la porte.... Votre travail maintenant est de trouver votre liberté non
pas en dehors de ce passé, mais avec lui, face à lui, je dirais
presque, grâce à lui.... Il faut que vous arriviez à intégrer,
accepter tout cela.... que vous arriviez à vous aimer....
Je sais l'importance du regard des autres pour arriver à s'aimer....
Mais vous voyez, il y a au moins quelqu'un qui vous aime....
Elle se serra contre moi.............
Je ne savais pas si j'avais été assez clair dans mes explications....
Cela ressemblait un peu à un schéma d'école, et pourtant
c'était si vivant pour moi....
En préparant le repas de midi, je me mis tout d'un coup à la tutoyer, comme je le faisais depuis un certain temps quand je pensais à elle.... Elle en parut ravie...
Elle accepta ma suggestion
de lui faire découvrir le petit village où j'étais allé,
et nous nous laissâmes entraîner à passer le reste de la
journée en visites, jusqu'à un spectacle dont nous eûmes
connaissance fortuitement, et dont nous revînmes au milieu de la nuit...
Je la trouvais métamorphosée, rayonnante de cette sécurité
heureuse qu'on rencontre chez les personnes en harmonie, ou chez les amoureux,
ce qui revient un peu au même puisque dans les deux cas cela procède
d'un regard de confiance et de paix sur la vie et sur soi...
Nous passâmes un
moment encore, à savourer une badiane pour nous réchauffer...
Je fus ému de sentir Nathalène ainsi blottie... Quel chemin parcouru
depuis la veille ! J'avais le sentiment de porter une responsabilité
qui me dépassait... N'étais-je pas allé trop loin dans
ma spontanéité, ma tendresse ?... Avais-je finalement bien fait
de me mêler ainsi de sa vie ?... C'est bien moi qui d'une certaine façon
avait induit ses confidences.... Est-ce qu'elle n'allait pas s'accrocher à
moi ?...
Cette idée ne me réjouissait pas... Je sortais de trop d'ambiguïtés,
de trop de dépendance, pour ne pas en garder un besoin farouche d'autonomie,
de liberté...
Je me sentais capable de partager ces moments de proximité affectueuse,
à condition d'avoir en moi, et dans le quotidien, des espaces de solitude
et de choix où me retrouver sans contraintes...
Les attentes de l'autre
sont des contraintes, au moins intérieures... Si on sent chez l'autre
une difficulté à être libre par rapport à lui, il
pèse sur notre liberté...
Il arrive aussi qu'on se rende prisonnier de ce qu'on imagine des attentes de
l'autre, et la relation devient piégée, organisée autour
du faux, du subi... L'amour a ainsi des contrefaçons où on dilue
sa propre vérité, sa propre existence, manquant presque de respect
vis-à-vis de soi-même, vis-à-vis de la responsabilité
qu'on a de devenir soi......... Et d'être soi face à l'autre....
J'avais connu cela avec Colombe, et pensant naïvement l'amener à
mes perspectives pour rétablir une gratuité, pour ne plus me sentir
lié à ses caprices de grandeur, je m'y étais perdu, lassé
de discussions sans suite, d'initiatives sans échos, d'étreintes
sans cohérence...
Nous montâmes, et
avant que j'embrasse Nath, elle me murmura :
- Tu voudrais bien venir me dire bonsoir quand je serai couchée ?
La question souleva en
un instant une multitude d'interrogations... Je la regardai, elle paraissait
droite, simple, sans arrière-pensées... Au mépris de ce
à quoi je songeais quelques minutes auparavant, j'acceptai....
J'attendis que Nathalène fût sortie de la salle de bain pour y
passer moi-même.... Son attitude rassurante n'était-elle pas le
plus gros danger finalement ?... Là où une sollicitation exprimée
m'aurait mis en garde, la complicité que nous vivions pouvait aisément
glisser vers une intimité que je ne pouvais me résoudre à
considérer comme juste.... Mon corps n'était pas insensible à
la douceur de son contact, même si j'en contrôlais les résonances...
Les conséquences d'une implication sexuelle entre nous, m'apparaissait
comme un lendemain qui déchante, un rêve qui se brise, un tabou
dont le franchissement ouvrait à toutes les désillusions...
Peut-être y avait-il en moi des traces de vieille morale, de culpabilité,
qui me faisaient envisager les choses de cette façon ?..... Peut-être
était-il possible de vivre l'amour physique, l'échange du plaisir,
comme un moment simple d'amitié qui n'engage pas au-delà et ne
change rien à la liberté de notre relation ?.... C'était
beau en théorie, mais je n'y croyais pas vraiment, ou dans des circonstances
exceptionnelles d'âmes bien situées dans leur identité que
j'avais en fait du mal à me préciser....
Et puis où se situait la frontière alors entre le couple et l'amitié
?... Ne dérivait-on pas vers une de ces utopies d'amour libre dont les
soixante-huitards étaient eux-mêmes revenus ?..... Pire, n'était-ce
pas une tromperie suprême, une illusion pleine d'attraits, qui faisant
tomber ces repères nécessaires à notre structuration psychique,
ouvrait la porte à une aliénation intérieure, un égarement
douloureux....
Il m'apparut soudain que ce que je ressentais confusément comme sacré
dans l'amitié, n'était pas sans analogie avec l'inceste... Ne
pas respecter le mystère des lois du sang, le mystère de la matrice
commune, charnelle ou symbolique, amenait confusion et désarroi, brouillant
les questions jusqu'aux fissures de personnalité...
Bien sûr, ce n'était pas aussi profond, aussi grave, en ce qui
concernait la relation amicale, et on pouvait sans doute se remettre d'un engagement
passager du corps, mais c'était évident pour moi, des amis ne
devaient pas "s'appartenir".... Ils devaient préserver la gratuité.
Non qu'une relation sexuelle ne puisse pas être gratuite, mais elle établissait
de fait une appartenance....
Nath devait se demander
ce que je faisais...
J'allai la rejoindre....
Je compris en m'approchant
qu'une place m'était réservée, mais rien dans sa tenue
ni dans son comportement ne semblait suggérer plus que le simple fait
d'être avec elle...
Je choisis l'humour :
- Je croyais te dire juste bonne nuit, mais si je comprends bien, on est parti
pour une heure de "tchape" ?
Elle rit, confirmant mon soulagement...
Je m'étendis sur le lit...
- Non, je ne pense pas à l'heure qu'il est, avoir très envie de
discuter... Je peux éteindre ?
- Si tu veux...
- Je voulais te poser une question, si tu peux m'y répondre.... Pourquoi
est-ce que tu t'es intéressé à moi ?
Je ne m'attendais pas à
cela, et dus mettre un peu d'ordre dans mes idées, sans être certain
de ce que ça donnait...
- Je ne sais pas.... Le hasard de notre rencontre au départ, si on croit
au hasard.... Et puis cette apparence distante, sûre de toi, sévère
même, que tu avais... Je me suis dit qu'il devait y avoir une grande souffrance
là-dessous, ou au moins une grande protection, un système de défense...
Alors j'ai pensé qu'en insistant dans la sympathie, en parlant de moi,
cela ferait peut-être tomber la carapace...
- Et ça a marché, ajouta-t-elle, pensive....
-Tu sais, repris-je, il
y a des choses qu'on ne peut expliquer qu'après coup... Je me suis senti
proche de toi, très vite, même si à certains moments j'ai
hésité à claquer la porte... Quand tu as commencé
à te confier, au restaurant, j'avais l'impression de te connaître
depuis longtemps...
- Moi aussi j'ai ressenti ça, coupa-t-elle, comme si tu étais
mon frère revenu à la vie....
Je l'attirai contre moi... En un éclair la possibilité que j'avais de la posséder m'effleura, comme une idée saugrenue provoquée par un émoi physique que je m'obligeai à calmer... Je me dis que les femmes ne semblaient pas mesurer la violence de la sexualité chez l'homme, le caractère impérieux, envahissant, d'une force qui devenait difficile à contrôler si on lui laissait libre cours... L'intrusion importune fut de courte durée, l'immensité de mon amour d'affection remettant les choses à leur place...
- Et moi, est-ce que je
t'apporte quelque chose, continua-t-elle ?
Décidément, c'était un moment de vérité...
- Oui, Nath, énormément.... Tu me révèles à
moi-même... Dans mes ombres et mes lumières....
Le sommeil commençait
à nous gagner... J'hésitai à rester, puis me dis que ma
vigilance au matin risquait d'être moins forte, que même s'il ne
se passait rien, nous enclenchions là un processus d'attachement, source
de difficultés et de douleur probable... Je la serrai fort, et l'embrassai.
- Je te laisse dormir...
Elle me rattrapa par la manche, chercha dans le noir mon cou pour m'attirer,
et claqua un baiser au coin de mes lèvres.
Je regagnai mon lit à
pas mous...
J'étais complètement transporté par une sorte d'amour universel...
qui ne résista piteusement que quelques minutes à la fatigue...
Chapitre 8
Rex grogna légèrement lorsqu'il entendit frapper... Il n'avait certes pas coutume de voir quelqu'un s'introduire dans ma chambre, et manifestait son étonnement....
En attendant Gaulthier,
je m'étais efforcée de mieux déterminer ce qu'il représentait
pour moi, et du même coup, ce que je pouvais moi-même être
pour lui...
Je m'en ouvris à lui, et sa réponse me donna l'impression fugitive
et désagréable d'avoir été un cobaye manipulé
par quelqu'un d'expérimenté...
Son étreinte me rassura, comme une preuve d'authenticité...
J'étais heureuse, comme je l'avais été toute la journée...
Je ne me souviens plus si je m'étais endormie, mais j'eus conscience qu'il se levait... J'avais un énorme merci dans le coeur.... Je l'embrassai pour le lui dire...
Rex m'obligea à me lever le temps de descendre et lui ouvrir la porte. La lumière était déjà vive, mais vaincue par ma somnolence, je remontai me coucher... Un instant, j'envisageai de rejoindre un autre lit que le mien, j'en avais presque le désir..... Mais si Gaulthier m'avait laissé dormir seule cette nuit, c'est qu'il n'était pas prêt à vivre ce que ma démarche rendrait probablement inéluctable...
C'est en fin de matinée que mon corps estima avoir assez récupéré pour sortir du sommeil...
Gaulthier était
dehors, en train de lire...
C'est fou ce qu'on peut manquer d'aisance quand on aime sans être sûr
de l'autre... J'aurais voulu être tendre, passionnée, et ne pus
que m'accroupir à côté de sa chaise et lui sourire...
C'était déjà bien, parce qu'à certains moments,
son calme m'impressionnait, m'embarrassait presque....
Il me dit être debout
depuis plus d'une heure, mais il n'avait pas voulu se mettre au travail pour
ne pas me déranger... Il supposait que j'allais faire l'impasse sur le
petit-déjeuner, et me proposa d'aller m'habiller pendant qu'il se chargeait
du repas, si du moins j'avais quelques idées à lui fournir...
En me posant la question, il ébouriffa mes cheveux avec sa main, et cette
familiarité affectueuse me toucha à l'intime...
Je recommençai à me sentir amoureuse...
Mais lui ?....
Pendant que nous mangions
un mélange de légumes et de céréales relevé
d'une sauce au piment (j'avais quand même quelques ressources dans mon
congélateur), je voulus voir sa réaction, et lui fis part en regardant
dans le vague, de mon hésitation à aller le retrouver ce matin
dans sa chambre....
Je n'osais espérer un "Tu aurais dû..."
Il resta d'abord en silence,
et la peur me gagna d'être allée trop loin, d'avoir cassé
quelque chose...
Il prit alors ma main et m'obligea à le dévisager...
- Et moi j'ai failli rester hier soir, lâcha-t-il....
Cet aveu aurait pu nous
faire quitter la table à l'instant, pour partager nos corps sans retenue...
Mais je sentais qu'une réalité plus grave, une réalité
que je redoutais, allait dissiper mes rêves... Si Gaulthier éprouvait
les mêmes sentiments que moi, la même sécurité, pourquoi
gardait-il toujours une dimension de distance dans ses effusions ?
Il est vrai que c'était tellement nouveau tout cela, si rapide... C'était
peut-être mieux ainsi... Je me préparai avec résignation
à ce qui allait suivre....
Il tenait toujours ma main serrée et me faisait presque mal...
- Je t'aime, Nath... Je
crois que je t'aime... Mais je ne peux pas m'engager, t'engager, dans une aventure
qui pourrait se terminer mal pour nous deux.... Nous obliger à affronter
l'échec, à nouveau....
J'ai besoin d'évoluer, de comprendre tout ce que j'ai vécu avec
Colombe... Tout ce que je ressens pour toi...
Tu as besoin d'évoluer de ton côté.....
Depuis hier, tu sembles aller bien parce que nous sommes ensemble et que tu
as pu laisser tomber les barrières de ton coeur.... Mais qu'est-ce qui
t'appartient vraiment dans ton bonheur ?... Qu'est-ce qui en existe en toi indépendamment
de moi ?... Ce n'est pas sur deux jours que tu peux juger.... Il faut du temps,
de l'espace intérieur....
Tu retrouves vite comme en ce moment, un sourire triste qui dit tout de toi...
de tes blessures... Le jour où tu auras guéri ton sourire, le
jour où je me sentirai prêt à t'offrir de l'avenir, nous
nous retrouverons probablement....
C'était terrible
: Gaulthier confessait un amour qu'il ne pouvait pas authentifier... Il semblait
douter du mien également... Ne comprenait-il pas que pour guérir
mon sourire, ce sourire blessé, j'avais besoin du sien à mes côtés
?
Quelque chose me disait qu'il était sage..... mais je ne voulais pas
accepter cette sagesse qui contrariait la soif de tout mon être....
Il interrompit mes pensées :
- Tu es pour moi une amie
comme j'ai rarement trouvé... Une amie comme dans le Cantique des cantiques,
ma soeur, mon amour, mon aimée, mon unique... C'est tellement dense ce
que je ressens pour toi, que je verrais ça comme une "amitié
amoureuse", ce genre d'amitié où la connivence est si forte,
la transparence, l'évidence, que l'amour véritable, celui qui
donne la priorité à l'autre, n'est que liberté et gratuité.
Je ne suis pas sûr d'être ton chemin.... Je suis sûr de te
vouloir sur ton chemin à toi... Je suis sûr de vouloir t'accompagner
vers ta voie juste, vers ta joie.... Et pour cela je ne dois pas être
le bâton de tes fragilités... Pas au quotidien en tous les cas....
Mon amour est de t'aider à marcher seule... Pour que tu puisses aller
vers celui qui t'attend, quelque part....
Je n'écoutais plus....
Je ruisselais de larmes de douceur... C'est comme si un poids supplémentaire
avait quitté mon coeur et le dilatait...
Il se leva pour venir m'entourer...
Encore un repas que je n'allais pas terminer....
Nous parlâmes jusque dans le milieu de l'après-midi... C'était bon, et je me sentais soulagée de mettre des mots sur mes émotions... Cette relation si simple qu'il suffisait de "dire" pour être compris, changeait ma vie de fond en comble... (La formule était d'ailleurs dérisoire par rapport à ce que je ressentais).....
Puis Gaulthier rappela
qu'il restait du bois à couper...
Je lui proposai d'aller l'aider, et nous nous retrouvâmes à travailler
ensemble, en complémentarité, comme si nous avions dû être
là...
J'avais envie de chanter ma gratitude à la vie...
Dieu et la vie, c'était peut-être la même chose ?...
J'attendis des circonstances plus favorables pour lui poser des questions à ce sujet...
Tout était rangé,
enfin...
J'allai prendre ma douche. Le fait de déambuler dans le couloir drapée
dans ma serviette ne me gêna pas... La conversation de midi m'avait libérée...
Nous savions quelle était la bonne porte à notre désir...
Et dans une boutade qui me fit rire, je pensais que ce n'était pas la
porte de la chambre....
Quand nous fûmes au salon où il faisait plus frais, autour d'un jus de fruit, je lui demandai s'il croyait en Dieu, ce que représentait la vie, la mort.... Comme souvent, il prit le temps.....
- Il n'y a pas, dit-il,
la vie, le monde et la mort, mais ce que je perçois moi, de la vie, du
monde et de la mort... Cette perception est totalement subjective, dépendante
de mon regard, qui lui même est fonction du regard que j'ai sur moi-même.
Et ce regard que j'ai sur moi dépend du regard des autres, de la façon
dont je suis reconnu, aimé, considéré...
C'est donc dans mon histoire personnelle, dans mon enfance, dans mon éducation,
dans mon équilibre affectif, dans mes blessures, que gisent les fondements
de ce que je pense sur la vie, le monde et la mort...
Tout ce que je peux faire, c'est faire réfléchir sur cette "subjectivité"
de notre jugement, montrer que selon les moments, les humeurs, les circonstances
heureuses ou difficiles, notre regard change... Tu en sais quelque chose....
Tout ce que je peux faire, c'est témoigner du fait que pour moi, la vie
est une gestation pour naître à soi-même, ce dont la naissance
physique ne représente que l'insertion dans l'espace et le temps....
Cette gestation qui suppose une élaboration de sa propre liberté,
se situe et c'est heureux, dans un monde lui-même en gestation, et donc
dans cet à peu près que nous partageons tous...
L'état de manque fondamental, partagé par tous, est une condition
du libre choix, et il est aussi quand on en prend conscience au plus profond
de soi, une merveilleuse ouverture à l'à peu près des autres,
réduisant nos jugements, ouvrant à la tolérance et au pardon...
Dans cette perspective, la mort n'est qu'une naissance supplémentaire
à une autre dimension, celle de l'esprit, ou débarrassé
de la limitation de l'espace-temps, je pourrai terminer de cheminer vers mon
identité propre, et donc vers l'authenticité des relations avec
chacun...
Alors on peut douter, se moquer, prendre de haut ou se révolter...
Pourquoi, même si l'aboutissement devait être un néant, changerais-je
un regard qui m'apporte la plénitude de l'instant, la guérison
de mes peurs, l'énergie de mon amour...
J'ai le sentiment, dans ce bouillonnement matriciel qu'est la vie, avec ses
douleurs, ses blessures et ses joies, qu'un immense appel suscite une recherche
du Sens... J'ai le sentiment que les épreuves sont plutôt des élagages,
des tailles plus ou moins sévères... A nous de nous obnubiler
sur le rameau qui tombe, ou sur les fruits à venir...
Moi, je sais pourquoi je suis là, en ce moment, et je te remercie d'exister...
d'être là comme un cadeau....
Alors Dieu ? Je n'aime pas ce mot tant il véhicule le pire et le meilleur...
Je préfère parler de la Présence, celle qui m'a fait te
rencontrer, celle qui me pousse à creuser les questions plutôt
que de les fuir, celle qui m'aide à rejeter la négativité
pour saisir en tout les parcelles de joie....
Je suis gratitude pour cette Présence, grâce à laquelle
tu es quelque part en moi, et moi quelque part en toi....
Ça te convient ?
Je lui répondis
que c'était un peu complexe mais que j'aimerais voir les choses de la
même façon....
Il m'avait associée à son destin, et cela me remplissait d'un
bonheur un peu triste... Le travail dans la grange était achevé...
Je ne voulais pas songer à son départ, à après....
Je remarquai que nous nous étions mis spontanément face à
face, comme pour préparer l'éloignement... J'en refusai le symbole
et vînt m'asseoir à côté de lui...
Il avait parlé de pardon, tout à l'heure... de blessures... Voulait-il dire que moi aussi je devais pardonner, pardonner à tous ceux que j'avais pratiquement réussi à détruire dans ma mémoire ?.... Pardonner à ma mère qui n'avait jamais rien compris ? (au fait, ma mère, je repensais à ce que Gaulthier avait dit de moi... Lui ressemblai-je à ce point sans l'avoir voulu ?)... Et puis encore pardonner à Dieu pour Martin, pour mon père, pour moi ?
- Nath, me dit-il de sa
voix douce, il ne faut pas tout confondre... Tu vois, c'est souvent parce qu'on
a des idées fausses, qu'on éprouve des ressentiments qui n'ont
pas lieu d'être........ Si tu penses que le boulanger t'a accroché
ta voiture, tu es en colère contre lui.... Et si tu apprends que ce n'est
pas lui qui est en cause, ta colère tombe... Et bien c'est pareil pour
Dieu, ne lui attribue pas ce qu'il n'a pas fait... Dieu n'intervient pas dans
la vie des hommes, pas de cette façon.... Ce n'est pas lui qui est responsable
de la violence des hommes.... Il propose juste son regard pour apporter son
point de vue à ce que nous vivons... et son point de vue n'a rien à
voir avec le nôtre... Il est tellement plus large, plus haut, plus profond....
Face à notre colère, à notre sentiment d'injustice, envisager
de pardonner à l'autre met en ébullition tous nos démons
intérieurs, insiste sur notre innocence bafouée, sur notre état
de victime... Pourtant, si on arrive avec lucidité à faire retour
sur soi de façon plus paisible, on peut découvrir que pour avoir
eu une telle attitude, l'individu qui nous a agressé, amputé de
nos forces de vie, ne devait disposer que de bien peu de liberté dans
son fonctionnement intérieur...
Si on accepte de considérer les prisons de l'autre, nos sentiments peuvent
évoluer, sans rien renier, sans rien effacer, mais pour dire :"Sans
doute ne pouvais-tu pas..."
Si tu arrives à discerner en toi ta propre violence, à côté
de toutes tes prisons intérieures, tu sens qu'être pardonnée,
te pardonner à toi-même... est une question qui te concerne.....
C'est très dur à admettre, cela paraît scandaleux à
tous ceux qui sont encore à l'extérieur d'eux-mêmes, toutefois,
nous ne sommes jamais totalement innocents de la faute de l'autre....
Mais probablement est-il trop tôt pour que je te dise cela...
Trop tôt ? Oui, sûrement...
J'arrivais à entrevoir ce que Gaulthier voulait dire, mais cela ouvrait
de tels abîmes sur ma responsabilité, sur ma pauvreté, que
je ne pouvais pas aller plus loin....
Je comprenais mieux ce qu'il avait voulu m'expliquer en précisant qu'il
me restait à évoluer.... Sans doute ne pouvais-je pas envisager
d'aimer vraiment, tant qu'en moi subsistait de la colère, envers moi,
envers les autres, envers Dieu.....
Je me sentais presque prête à quelque chose qui ressemblait à un pardon, tant son amour me renouvelait.... Mais qu'en serait-il sans lui... J'avais bien conscience de vivre une sorte de parenthèse précieuse, euphorique... Il fallait que ces perspectives nouvelles s'inscrivent dans le temps, fassent partie de moi....
J'avais le sentiment de
m'être desséchée pendant toutes ces années...
Il avait fallu cette rencontre à laquelle je ne m'habituais pas, pour
que je découvre ce qui était en fait caché au fond de moi...
prêt à être révélé....
J'étais écartelée entre le désir de rester l'adolescente
que j'aurais voulu être, protégée, insouciante.... et l'appel
à être une adulte épanouie, en harmonie enfin avec moi-même....
Pourquoi fallait-il choisir ?
Gaulthier me demanda subitement si j'étais d'accord pour aller dîner au Moulin... Il pensait qu'un menu crêpes pouvait être judicieux pour un dernier repas.... Je ne pensais pas que sa décision allait arriver si tôt... Et pourquoi un lieu public pour notre ultime tête à tête ?... Toujours cette distance à préserver ?... En serait-il autrement si nous nous retrouvions un jour ?...
Je fus malgré moi
secouée de sanglots...
- Pourquoi maintenant ?... Cela aussi c'était trop tôt.... Trop
proche...
Il mit sa joue contre la mienne en chuchotant :
- Il faut que tu sois forte, Nath, je t'en supplie, pour nous deux...
Je sentis qu'il était
bouleversé... A travers ma douleur les rôles s'inversaient... J'eus
la certitude déroutante que notre avenir se jouait, que j'avais à
me montrer à la hauteur de ce qu'il attendait, que c'était à
moi de prendre une décision....
- Tu conduis, questionnai-je ?
Chapitre 9
Quand je me réveillai,
pourtant tardivement, c'était calme plat... Je fis le moins de bruit
possible pour me préparer, faisant couler l'eau en étroit filet,
marchant mes sandales à la main jusqu'à la cuisine. La cafetière
mise en route, j'allai choisir un livre sur une étagère, et m'installai
au soleil avec ma tasse...
J'eus le temps de parcourir l'ouvrage avec attention, avant que Nathalène
ne vienne se mettre en équilibre près de moi... La position qu'elle
avait prise, sur la pointe des pieds et assise sur ses talons, lui dénudait
haut les genoux avec une innocence que je trouvais ravissante... Je la taquinai
un peu, me sentant tellement proche d'elle... puis partis m'occuper du déjeuner...
Je m'étais bien
ressaisi depuis notre moment d'intimité somme toute très correct
de la veille, et c'est elle qui, à table, me prit au dépourvu
en m'annonçant qu'elle serait bien venue me rejoindre ce matin....
J'eus un mouvement intérieur d'agacement, ne me rappelant pas avec fierté
l'instant où j'avais envisagé de me conduire très égoïstement...
Pour ne pas me démarquer de sa simplicité, je lui concédai
que moi aussi.......
Je la regardai avec insistance, et lui confiai combien j'étais épris
d'elle, mais au milieu de tant de questions me concernant et la concernant,
je ne pouvais rien avancer de précis....
Son émotion me fit la consoler, maladroitement... Je ne savais comment
lui expliquer à la fois mon affection et ma prudence... J'avais fait
souffrir Colombe d'avoir été lâche, complice de mon aveuglement...
J'avais fait souffrir Paule certainement, et d'autres encore... Qui sait d'ailleurs
si Paule, me sachant désormais libre, ne pourrait redevenir une amie,
plus peut-être ?... J'étais un vrai coeur d'artichaut, tiens !
Je demandai à Nath
d'analyser ce qui la faisait pleurer, et elle put me dire son attachement, son
amour, sa peur de se retrouver seule et de tourner en ironie ou en mauvaise
farce ce que nous vivions...
- Je suis tellement surprise de ce qui se passe en moi, tu comprends ? Tellement
désappointée.... Cela a été si brutal.... Ces cauchemars
qui remontent à la surface, et en même temps cette proximité
si claire entre nous, cet amour.... Tu dis que je dois évoluer encore,
mais comment, où, si je n'ai pas ta force près de moi ?...
- Tu sais, répondis-je, c'est un vrai chambardement qui se passe en nous,
en toi encore davantage... Ce ne sont pas de bonnes conditions pour en tirer
des conclusions... Il faut se méfier de ce qu'on interprète comme
des signes... Parfois ils sont juste là pour nous faire faire un pas,
et non pour nous indiquer toute la route.... Nous avons semé en chacun
de nous, comme une graine qui ne nous quittera plus... Mais si nous sommes trop
près, à la retourner comme des enfants impatients pour la voir
pousser, elle risque de mourir... Il vaut mieux l'arroser, même avec quelques
larmes, pas trop, la laisser déployer l'énergie qu'elle contient,
et nous verrons de quelle sorte d'arbre il s'agissait... Il faut se donner un
délai pour évaluer ce qui nous habite, même si on ne peut
pas tout vérifier... Entre foncer et refuser de marcher, beaucoup de
rythmes sont possibles...
Nath m'écoutait
et renchérissait, avec une spontanéité qui me charmait...
Je pris conscience tout d'un coup du temps qui passait, et rappelai que c'était
une journée de travail, selon l'alternance dont nous étions convenus...
Elle m'accompagna, et l'humour prit le dessus pendant que nous nous passions
les morceaux de bois à mettre à mesure...
C'était bon de l'entendre
rire, de partager cette fraternité qui semblait nous mettre à
l'abri de tout.... Justement, cette impression d'être dans une bulle d'irréalité
m'obligeait à penser au-delà...
Pendant qu'elle allait se changer, et que je nettoyais les outils pour les remettre
en place, je pris ma décision : Je partirais demain.... Il me suffisait
de guetter l'instant propice pour le lui annoncer...
La chaleur était forte en cette fin d'après-midi, et le temps lourd... Le petit air vif d'altitude qui nous permettait d'habitude de rester en façade, nous fit préférer l'intérieur pour nous désaltérer...
Nath se lança dans de grandes questions existentielles qui mettaient en relief le peu de connaissance que nous avions l'un de l'autre.... Je ne savais pas quel sens elle pouvait donner à mes mots... J'ignorais dans quel environnement culturel elle avait baigné....
A un moment, elle vint me rejoindre, comme pour me parler de quelque chose qui la touchait de façon plus personnelle : Le pardon.... Je lui dis ce que j'en pensais, mais jugeais mes paroles probablement trop précoces, trop inadaptées, pour ce qu'elle pouvait entendre et supporter....
Depuis notre conversation
de midi, je glissais des allusions à mon départ... Elle les percevait
bien puisqu'elle exprimait ses résistances à ce sujet.... Septembre
approchait à grands pas, et il me fallait bien rentrer, préparer
la reprise professionnelle... Comment arriver à accepter une distance
dans notre coeur, alors que nous étions dans l'espace, collés
l'un à l'autre ?.... Poursuivre la soirée dans ces circonstances
me parut une gageure.... Il fallait que je trouve un moyen de faire progresser
une sorte de neutralité qui faciliterait la séparation...
J'eus une idée... L'autre soir, au restaurant auquel elle m'avait emmené,
j'avais aperçu dans les menus la possibilité d'un repas crêpes...
Je n'avais qu'à le lui proposer en guise d'au revoir....
Sa réaction fut
dramatique pour moi... Je la sentis si perdue, si seule, que dans ma tête
ce fut comme une implosion : Mes belles phrases volaient en éclat, ricanant
les unes des autres... Je ne savais plus... L'angoisse à nouveau d'avoir
agi bêtement m'étreignit... Le sentiment d'avoir pu profiter d'un
bonheur fugace aux dépens de Nathalène si fragile, me dégoûta
de moi-même.... N'avais-je pas tout simplement cherché à
compenser inconsciemment ma rupture avec Colombe ?... N'avais-je pas désiré
que moi en tout cela ?....
J'étais si dérouté, si prisonnier en même temps de
cette peau parfumée trop proche, que j'envisageai quitte à descendre
dans l'absurde et la souffrance, de céder à une passion fusionnelle
et destructrice si elle ne m'aidait pas....
Je lui soufflai de m'aider...
Une éternité passait....
Je sentais que j'avais le droit à pleurer, mais ces maudites larmes ne
venaient jamais....
Elle me proposa de prendre le volant....
Je respirais fort en négociant les quelques lacets qui menaient à la vallée... Nath était de son côté, comme une passagère anonyme... Je savais suffisamment sa douleur pour ne pas la regarder...
"Notre" table
était occupée, et nous dûmes nous asseoir en pleine salle...
- Et si nous essayions de faire le point, sereinement, risquai-je....
- C'est facile pour toi peut-être de tout mettre en équations,
rétorqua-t-elle.
- Tu le penses vraiment ?.... Tu m'en veux ?...
- Bien sûr je t'en veux... Parce que je t'aime... Tu as ouvert une plaie
béante dans ma vie, et tu me laisses avec.... Si au moins tu me parlais
de nous retrouver, bientôt, rapidement, mais il y a des moments où
je te sens si loin... Je ne sais pas de quel ordre est ton amour... Je ne comprends
pas tout ce que tu compliques.... Tu te rends compte de ce que tu as réveillé
en moi ?... Et deux jours après, tu repars.... Quel sens ça a
?....
Comment lui expliquer une
nouvelle fois, que je ne voulais pas l'aimer pour moi, mais pour elle ?....
Laisser planer une suite à notre histoire m'interdisait toute liberté...
Et j'avais tant besoin de retrouver une liberté....
C'était insoutenable ! Pourquoi existait-il des moments ainsi où
se chercher soi-même impliquait de détruire l'autre ?....
Pourquoi protéger l'autre ne pouvait-il se faire que par une destruction
de soi ?....
De tout cela ne résultait que chaos et souffrance....
A moins que...
A moins qu'une force intérieure ne vienne apporter le sens que Nathalène
ne voyait pas.... A moins qu'une dimension de don ne vienne dénouer cet
imbroglio mortifère....
Je signifiai que c'était la raison pour laquelle je "croyais"
en quelque chose, parce que si nous étions clos sur nous-mêmes,
sur nos sentiments, nos douleurs, rien ne pouvait évoluer...
Cette dimension de don avait la capacité d'ouvrir l'amour, de ne pas
se sentir lié à la présence physique, de partager la peine
pour en faire une transfusion de vie... Elle pouvait aussi paradoxalement paraître
un immense alibi pour ne pas s'engager... Mais tout dépendait de ce qu'on
préférait vraiment privilégier : Soi ou l'autre....
Si elle m'aimait véritablement, elle devait pouvoir accepter d'entendre
mes questions, mes besoins, mes limites....
Si elle se refermait, dans le regret, la nostalgie, la solitude, alors effectivement
rien n'aurait eu de sens.... Si elle arrivait à faire confiance, à
sourire à la vie, à attendre gratuitement du lendemain, cela rendait
secondaire que notre amour fût d'amitié ou d'autre chose....
- J'essaierai, dit-elle,
de t'aimer de cette façon.... Mais comment pourrai-je ne pas t'attendre
?
- Si tu m'attends sans liberté, si tu m'attends comme nécessaire
à toi, tu vas fausser ta vie.... C'est toi Nath qu'il faut construire,
et tu verras, si tu trouves l'ajustement à ta dimension intérieure,
tout, autour de toi se mettra en place....
C'est elle ce soir qui me prit la main.... La sienne était froide....
Avant de reprendre la voiture,
j'optai pour quelques pas digestifs le long de la rivière, alors que
le soleil effaçait les dernières crêtes... Nathalène
semblait résignée... Ses doigts s'étaient réchauffés,
son regard également....
Pour ne pas rompre cet accord tacite qui nous protégeait de l'anarchie
des sentiments, nous continuâmes en fait longtemps à nous promener,
jusqu'à ce que la nuit nous enveloppe d'une réelle obscurité...
A Mérac, où nous l'avions laissé, nous libérâmes Rex, qui devait se trouver peu concerné par les avantages de cette nouvelle vie à trois....
Nous montâmes nous coucher sans autre manifestation de tendresse qu'un long moment d'embrassement silencieux, au pied de l'escalier...
Je dormis mal.... Sous
prétexte que je préférais le salé au sucré,
j'avais pris une deuxième galette complète en guise de dessert,
et avais succombé aux arômes du Grand-Marnier quand ma compagne
avait commandé le sien...
Etait-ce à cause de cela que je voyais une femme en pleurs m'apporter
des bûches, une femme qui ressemblait à Colombe?....
Je me levai dynamisé par la perspective de reprendre la marche... D'après la carte, une journée à bonne allure devait me permettre de rejoindre une petite ville, d'où un car me ferait rejoindre la gare la plus proche...
Nathalène m'avait préparé de quoi tenir largement jusqu'au soir en provisions diverses... Ses allées et venues souriantes, ponctuées de plaisanteries, voulaient donner le change à ses yeux trop brillants et creusés...
Elle mit ses chaussures
de montagne, et m'indiqua qu'elle voulait m'accompagner jusqu'au sentier balisé....
Je retrouvai mon itinéraire de départ... Le chemin me semblait
sain, exempt de tout ce qui avait perturbé mon âme depuis que je
l'avais laissé...
Nous nous étreignîmes une dernière fois, et nous quittâmes,
sans même un baiser qui nous aurait affaiblis... Rex mit ses énormes
pattes sur mes épaules, signe que j'étais adopté...
Nous nous fîmes de grands signes, de loin en loin, jusqu'à ce que
les circonvolutions du tracé nous cachent l'un à l'autre...
Un avenir s'ouvrait, incertain, différent, chamboulé par cette étape imprévue...
Ce n'est que plusieurs heures après, en fouillant dans mon sac, que j'y trouvais une photo de Mérac dans une enveloppe, avec au dos :
"Je ne t'attends pas...
Je suis avec toi sur ton chemin...
A tout le temps....
Nath."
Chapitre 10
Je restais étonnée
d'avoir pris l'ascendant sur Gaulthier... C'était moi qui avais décidé,
et les événements suivaient ce que j'avais décidé...
J'avais un sentiment de responsabilité, au sens fort et libre du terme...
Cela changeait mon positionnement vis-à-vis de lui, et quand au restaurant,
il me proposa de faire une sorte de bilan, je ne lui cachai pas mon amertume...
Je compris au fur et à mesure du dîner, qu'il voulait surtout prendre
du temps pour laisser décanter ce que nous avions partagé, et
il n'en savait pas le résultat... Il m'aimait, mais voulait me laisser
libre, avec le choix de grandir, de sortir de mon petit univers... J'entrevoyais
ce dont il voulait me convaincre, et bien que quelque chose en moi reste révolté
par la rupture de cet amour surprenant, je me sentais davantage en paix que
dans tous les moments d'exaltation qui avaient jalonné nos journées....
Après le repas nous allâmes marcher, et curieusement, je partageai cet élément de distance qui m'avait questionné, comme s'il s'agissait de sauvegarder à l'intérieur de soi, l'important de notre proximité....
De retour à la maison,
après qu'il m'eût dit bonsoir par une étreinte où
je quêtai cette nouvelle force, je cherchai de quoi lui mettre un mot
à glisser dans ses affaires le lendemain.... Je me concentrai longtemps
sur la phrase que je pensais juste, puis me mis à mes traductions que
j'avais délaissées.... Je n'avais pas sommeil...
Je me résolu à monter quand la fatigue fut si forte qu'elle m'empêchait
de penser...
Malgré l'heure de
mon coucher, je me réveillai aux aurores. La nuit avait un peu ramolli
mes résolutions, et sous la douche, l'eau qui me coulait sur le visage
avait un goût salé...
Le temps de descendre, de préparer quelques denrées pour Gaulthier,
et je pus l'accueillir avec une apparence de gaieté...
Le moment était
venu...
Je montai jusqu'à la crête avec Rex... accompagnant celui que je
serrai dans mes bras et que je ne savais nommer... Mon amour ?.... Mon ami ?....
Mon pèlerin de passage ?....
Dès qu'il fut hors de vue, je lui soufflai un baiser dans le creux de ma main, pour qu'il ne m'oublie pas...
Pendant plusieurs jours, j'eus du mal à retrouver mes marques... Les lieux étaient trop imprégnés de la présence de Gaulthier, et me balançaient entre sourire et larmes... Je restai de longs moments à penser, puis me mettais rageusement au travail que je poursuivais tard, pour éviter les désarrois suscités par la nuit...
Je sus que Gaulthier avait trouvé ma carte, quand je reçus de l'Yonne ce simple mot : "Merci".
Puis ce furent des mails
qui arrivèrent, mais qui ne parlaient que de sa vie quotidienne, ou me
résumaient des livres qu'il m'envoyait dans les jours à suivre
par la poste...
Je me plongeai ainsi dans Légaut, Lanza delVasto, Graf Dürkheim,
Jean-Yves Leloup, et j'y retrouvais beaucoup de choses qu'il m'avait partagées...
Je relevais ce qui me parlait particulièrement, et nous en discutions
pas messages interposés, où s'inséraient enfin de nouveau
des sentiments...
L'amour que je ressentais
ne me quittait pas... Il était plutôt agrandi, élargi par
mes lectures.... Si bien qu'après quelques mois, je me demandais si finalement,
ma vie ne pouvait pas se satisfaire d'une tendresse devenue certitude... Je
ne me sentais pas transportée comme je l'avais été, mais
plutôt habitée par une douceur presque permanente...
L'hiver avait été long et rude... La période des fêtes
surtout, dont j'avais mis quinze jours à me remettre... J'aurais tant
voulu avoir quelqu'un avec moi... Alors je m'étais souvenue du "don"
sur lequel Gaulthier insistait si souvent.... J'avais pris contact avec une
association d'aide aux démunis, et m'étais fait des amis, tant
chez les bénévoles que chez certaines personnes à aider....
Maintenant je pouvais dire
que j'avais évolué... Je me mettais même à ruminer
la "Prière de Jésus", cette sorte de mantra orthodoxe,
pour bénir ceux que j'aimais, ceux que j'aimais moins, et reconnaître
avec humour ma petitesse.... L'émerveillement devant la nature, devant
la fidélité aimante de Gaulthier, devant des opportunités
professionnelles qui se présentaient, me remplissait souvent de gratitude...
Dieu, pardon, la Présence.... était devenue une Présence
amie, dont je ressentais parfois la plénitude, comparable à l'amour
ressenti cet été, mais profondément pacifiante, au-delà
des états d'âme...
De tout cela, je tenais mon confident au courant....
Un jour d'avril je reçus ce mail :
"Là où quelque part, subsistent en nous des dépendances à notre passé, des liens intérieurs, des prisons et des peurs, il ne nous est pas demandé de renoncer à nous-mêmes, de nous dépasser, de nous quitter, car le chemin est au contraire de vivre un désir libre, qui permette l'émergence du "moi".
Là où quelque part, existe déjà une liberté du "moi", conquise de haute lutte, le renoncement à soi pour l'autre, l'abnégation choisie, consentie, dépasse alors le simple "moi" pour construire le véritable "Je" de la Personne.
Ainsi, le don de soi en
attention à l'autre, peut être une fuite pour naître à
soi-même, aussi bien qu'un secret de plénitude.
Seul, l'accès à une liberté intérieure en fait la
différence...
Certains sont donc jugés altruistes, dévoués, disponibles, là où ils ne font que s'enfermer dans les impasses de leur inconscient, refusant la lucidité des déterminismes qui les habitent.... D'autres sont jugés égoïstes et ingrats, immatures et irresponsables, alors qu'ils ne font que chercher à naître en posant des actes libres....
Enfin, ceux qui ont dépassé leurs luttes intérieures, peuvent accéder à la joie identifiante du don..."
P.S. Ce don est
devenu clair pour moi, telle une évidence radieuse et sereine... J'ai
mis beaucoup de temps à passer du premier au deuxième paragraphe...
Du don par devoir ou pitié, qui laisse dans sa poche toutes les frustrations
et les ressentiments, au don par amour, qui se nourrit de lui-même...
Je t'en parlerai bientôt....
Je t'embrasse fort, comme d'habitude, avec toute mon affection....
Gaulthier.
Je ne saisissais pas bien
ce que ça signifiait, sinon qu'il s'apprêtait lui aussi à
un engagement... Un choix lui paraissait sûr et semblait répondre
à ses questions... Je lui envoyai des demandes de précision, sans
réponses...
Que pouvait-il se passer ?... Est-ce qu'il allait se marier ?... Si c'était
le cas, je comprenais qu'il hésite à me l'écrire, pensant
peut-être me peiner... Pourtant j'étais heureuse pour lui à
cette pensée...
Quelques jours plus tard, en début d'après-midi, j'entendis un véhicule arriver... C'était souvent l'heure à laquelle le facteur passait, je ne me dérangeai pas... Le moteur s'arrêta, et Rex aboya curieusement... J'allai ouvrir la porte qui face au soleil encore bas à cette saison découpait la silhouette de quelqu'un...
Une voix familière
me demanda :
- Vous louez des chambres à l'année ? Je crois que c'est pour
toujours....
Patrick, St Silouane - Janvier 2002 pmc1mail@aol.com
OROXYMORE (roman), extraits.
L'immobilité aride du héros contrôlé par le pouvoir sur un arrière-plan de mouvement de la nature.
Equinoxe
Il se trouvait dans le métro, dans cet endroit souterrain où les dominantes sont le noir et le gris et, attendant le métro, il apercevait la sortie du souterrain. Celle-ci était toute dorée. On devinait qu’il faisait beau dehors et il y avait dans les rails posés dans le sol et uniquement posés dans le sol quelque chose de beau. Ils avaient oublié leur corps opaque de pluie. Ils brillaient dans le soleil comme de l’or. Ils en atteignaient l’image par le dépassement de leur situation matiériste mais néanmoins forte. Il ne prit pas la première rame. Il ne put s’empêcher de s’approcher de cette éclaircie pour en distinguer, pour s’en imprégner de toutes les composantes. Sur le rail, il pouvait distinguer les endroits ayant conservé leur première structure en acier et d’autres rongés par la rouille. En ce jour de chaleur, il pouvait voir ces deux matières différentes, une travaillant uniquement pour l’homme et l’autre corrosive, coexister, s’entendre. La rouille semblait laisser l’acier tranquille pour profiter du soleil et certaines de ses particules sous l’action du soleil se dégageaient de l’acier pour disparaître à tout jamais dans un dernier râle paisible. Il y avait une forme d’accord dans la nature et ce qui par son rôle simple et nécessaire y était parvenu. Tel était le chemin à suivre...
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... Il se retrouva sur cette route où il venait de pleuvoir. Sous l’effet du soleil, la chaussée brillait. Déjà au niveau des roues, la chaussée était sèche. Seules, restaient des traces de la pluie au milieu de la route et sur les bordures. Il aimait cette situation où les contraires se rejoignent. Il y avait le soleil mais aussi l’eau et , peut-être, dans cette situation, l’eau et le soleil en se rehaussant mutuellement n’avaient jamais été aussi beaux.
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... Il ne savait plus combien de temps s’était écoulé entre ses - ces pensées et le moment où il se retrouva tapi dans l’obscurité à attendre son homme. Il s’occupa minutieusement de son arme, chargeant une balle, puis une autre, pour parer à toute éventualité d’un contrat non rempli le plus directement possible. Il était toujours extrêmement minutieux dans ses préparatifs. Il avait ainsi l’impression de bien faire son travail, d’être un professionnel et, pour lui, tuer un homme devait être fait, quand on est payé, aussi bien et de la même manière que le balayeur balayant minutieusement et sans relâche les feuilles au même endroit en automne ou que l’éboueur vidant les ordures. Faire son travail pour respecter son travail quel qu’il soit. Tout devait et tout devrait ainsi être fait et peut-être, alors, les choses seraient plus parfaites. Mériter ainsi l’argent que l’on gagne et le faire le plus professionnellement possible parce que l’on est payé. Il se répétait ainsi souvent les choses quelque peu en désordre, son esprit désaxé par des buts et des bruits lui échappant. Il essayait ainsi de se trouver un but et, ce but, il le trouvait en se comportant de la façon la plus minutieuse, la plus froide possible. Et s’il ne se comportait pas ainsi, il était en proie à des sentiments et il était impossible, c’était un obstacle insurmontable, que d’avoir des sentiments dans ce genre de métier. A chaque fois qu’il s’était comporté ainsi, il s’était créé de nombreux problèmes supplémentaires, dangereux pour lui et surtout pour sa famille et son comportement était d’oblitérer ces situations. Il pensait que ses états d’âme s’effaceraient petit à petit, habitué qu’il deviendrait vis-à-vis de ces situations. Et, pour lui, ce n’était pas une façon de se comporter face à cette ultimité en homme responsable.
Alors, l’homme en question sortit de chez lui. Il sortit quelque peu de sa cachette et il visa calmement l’homme. Il ne le manqua pas. En un coup, il le sentit tomber lourdement contre le sol.
Après chaque contrat, il était comme une jachère. Après ce coup d’arrêt, parce que chaque contrat est un coup d’arrêt parce qu’un acte négatif, il se réorganiquait. Petit à petit, il se refaisait une personnalité parce que chaque contrat avait pour résultat de le dépersonnaliser en lui faisant commettre des actes de doute, étant confronté à des personnes ne lui ayant jamais causé aucun tort. Il retrouvait un corps d’énergie prêt à se réaliser mais à chaque fois cette potentialité était réduite à néant par des actes le dépassant. Sa vie en était au stade organique.
L’année où il y avait eu une sécheresse, il eut loisir d’observer la terre et ses craquelures et la quasi immobilité de la terre. De temps en temps, elle bougeait imperceptiblement mais ce n’était que pour trouver une immobilité encore plus complète. Lui, aurait voulu être ainsi. Il souhaitait par moments n’éprouver plus aucun sentiment et, alors, tout ce qui compose son être, ses humeurs, son sang, sa bile, sa salive sécheraient pour disparaître ou se figer à jamais. Il n’aurait plus aucun sentiment mais aussi plus aucun doute, plus de transpiration, celle-ci ayant séché aussi. Tout serait immobile. Tout serait immobile et il serait d’un calme, d’une sérénité inébranlables.
François Gorin Camard, françois.gorcam@wanadoo.fr