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Romans adultes

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Index:
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Le secret de l'ermitage Patrick Morisset-Chevalier, juin 2002.
Le sourire blessé du moi à naître Patrick Morisset-Chevalier, juin 2002.
Oroxymore François Gorin Camard, août 2002.

 

 

 

  

Le secret de l'ermitage

Présentation: Ce roman, situé dans le Quercy, pose de façon aiguë et délicate le problème de la morale sexuelle. Evoquant la complexité de l'appel intérieur, il veut aider à des repères forts, entre laxisme et dogmatisme...

Avant-propos

Ce roman est dérangeant, parce qu'il défie les limites des normes habituellement admises. Il a été inspiré, insufflé, par le témoignage fort d'un ami de longue date, et n'aurait pas existé sans lui.

Sur une feuille de papier, la séparation entre le blanc et le noir peut correspondre à un espace flou, barbouillé, sans forme précise, et sans autre nom de couleur que " grisâtre "...
Mais cette séparation peut aussi être nette et tranchée, sur une fine ligne mystérieuse qui n'est ni blanche, ni grise, ni noire...

Certaines situations de la vie humaine ont aux yeux du commun, les contours de la confusion. Malgré cela, ceux qui vivent ces situations peuvent savoir où ils en sont, avec un coeur droit et un regard clair.
Parallèlement, les schémas normaux de la vie usuelle, peuvent recéler des intentions tortueuses et des désirs tordus.
Rien n'est simple… Rien ne peut être jugé superficiellement.

Ces pages sont une provocation à dépasser l'apparence, non pour banaliser, surtout pas pour banaliser, mais pour admettre que l'exception existe. Cette exception où la règle commune est impuissante, parce que d'autres règles, plus hautes, sont inventées le temps d'une maturation.

Si l'homme, charnière du monde matériel et du monde spirituel, ne reste souvent qu'un animal, il arrive qu'il emprunte aussi à l'ange, et que s'effrayant d'avoir dérobé ce qu'il ne peut vivre sans dommage, il reste saisi d'humilité et de reconnaissance...

Mars 1998, Remanié en 2004

***

Chapitre premier

Etonnante rencontre...

Marie Essart-Brun était assurément très sympathique.
Attendant sur le quai encombré de cette modeste gare du sud-ouest la personne qui avait réservé l'Ermitage, Quentin avait eu le loisir de s'imaginer le pire quant au style de sa locataire estivale. Sa plus grande crainte était de voir débarquer une victime de l'indifférence sociale, percluse de maux affectifs divers et incapable de résister à l'isolement que la topographie imposait. Il avait un important travail de recherche médicale à mener à bien, et appréhendait par dessus tout ce que la religion peut parfois véhiculer d'êtres instables, souvent obnubilés par la recherche illusoire d'un ego souffreteux et hypertrophié.
Depuis que Soleyne et lui avaient restauré ce petit havre de "désert", au sens des spirituels du premier millénaire, ils s'étaient sentis appelés à ouvrir ce lieu à qui voudrait en profiter. Soucieux d'établir une sorte de sélection au niveau des candidats potentiels, ils n'avaient pas minimisé dans leurs annonces à quelques revues nationales, l'inconfort, l'éloignement et la sobriété des lieux, sachant que ces données même pouvaient opportunément orienter le choix d'un quelconque épris d'absolu, de solitude et de silence.
Dans les faits, quelques scouts Routiers étaient passés, pour vivre une sorte de retraite imposée par les règles internes au Mouvement, la poignée de main énergique, à l'égal des principes dont ils se faisaient l'écho lorsque d'aventure ils croisaient leurs hôtes ; quelques rêveurs aussi, qui après deux ou trois jours d'extase dans la pure nature se déclarèrent vaincus par la chaleur et le besoin d'une civilisation à laquelle ils reconnaissaient subitement des charmes avoués.
Une année, Soleyne et Quentin reçurent un garçon très doux, très policé, avec un côté quelque peu gauche et rigide, qui sortit de son sac de voyage un nombre étonnant de ces bouquins qu'arborent les vitrines des boutiques New Age. Celui-là leur apparut vite habité d'un perpétuel questionnement totalement décalé. Profitant de ce que le sentier obligeait à passer le long de la maison pour accéder à la route et descendre au village, il les rejoignait plusieurs fois par jour, les étonnant de son innocente opiniâtreté, les harcelant de sa vision magique et enfantine de l'existence, dans laquelle les théories les plus contradictoires et les plus extrêmes s'emberlificotaient. Volontiers assortis de révélations secrètes et extraordinaires au sujet du Pape, de tel homme politique ou de telle manifestation surnaturelle, ses propos leur étaient devenus douloureusement embarrassants, tant ils se sentaient l'un et l'autre prisonniers d'un relatif mutisme, qui ne voulait ni encourager la moindre thèse hasardeuse, ni manquer à la compassion en laissant paraître leur agacement.
Par bonheur, la location n'était prévue que pour une semaine, et désirant profiter au mieux de leurs vacances, ils avaient prétexté une abondance de réservations pour décourager les quelques citadins intéressés qui se manifestèrent ensuite.

Ces souvenirs occupaient pêle-mêle l'esprit de Quentin, pendant qu'il regardait distraitement les touristes arpenter le hall de gare. La nonchalance résignée de quelques autochtones contrastait avec l'agitation de groupes de jeunes motivés par la perspective d'exploits sportifs et de conquêtes amoureuses. Le regard un peu perdu, des étrangers cherchaient leur destination, abordant au hasard les passants pour demander les précisions appropriées par cinq ou six mots d'un français ânonné. Les anglo-saxons se repéraient par leur enthousiasme relationnel, l'expression chaleureuse de leur gratitude se traduisant par une sorte de familiarité spontanée, simple et directe.

Depuis quelques saisons, les enfants ayant chacun leur propre vie, Soleyne et lui s'étaient désunis pour disposer d'un espace de liberté devenu primordial. Ce choix permettait de peaufiner l'équation toujours fragile d'une dimension personnelle au sein du couple en particulier. Ils avaient jugé impératif cet accommodement pour continuer leur amour en sereine amitié, et se croisaient de temps à autre. Au long du temps, les obligations routinières de la vie familiale, même si elles avaient été empreintes d'engagement authentique, avaient dissimulé des intérêts et des besoins divergents qui s'étaient révélés incompatibles pour prolonger un cheminement commun.
Quentin était donc seul dans leur maison du causse, et il avait reçu quelques semaines auparavant un courrier s'inquiétant de la disponibilité de l'Ermitage sur une quinzaine de jours. Etant données les conditions d'accueil plutôt austères, et s'agissant d'une femme, il était resté perplexe quant à la réalisation de ce projet. Ce n'est qu'après une longue explication téléphonique qu'il accepta de conclure le séjour. La personne, bien que parisienne, lui avait assuré avoir l'expérience d'une vie sobre, et cherchait un lieu de solitude pour préparer une décision d'importance. La présence d'une petite pièce - oratoire, les propositions d'accompagnement spirituel, les précisions géographiques indiquées dans l'annonce, et la modicité du prix demandé, l'avaient convaincue de prendre contact.
C'est ainsi qu'un peu en avance sur l'heure prévue, Quentin attendait l'arrivée du train de Paris muni d'une petite pancarte qui lui avait souvent servi à se faire reconnaître de ses hôtes.

La jeune femme qui l'interpella était chaussée d'une solide paire de sandales en cuir, et vêtue d'une robe simple et classique, d'un bleu moyen tirant vers le gris. Elle semblait avoir un peu moins de trente ans, et se débarrassa d'un volumineux sac à dos pour lui tendre la main. Assez grande, souple et harmonieuse, elle lui fit l'impression, par la luminosité de son regard et la franchise de son attitude, d'offrir la sécurité qu'il avait craint de ne pas trouver.
Quentin s'était chargé de son sac pour l'accompagner jusqu'à la voiture, et ils roulaient à présent vers Pechcayroux, après qu'elle eût refusé sa proposition de s'arrêter à une terrasse de café pour se désaltérer. Le long de la petite départementale, elle parut fascinée par les collines arides, ponctuées de genévriers, de petits chênes tortueux et de murettes écroulées. Le ciel était uniformément bleu, presque monotone jour après jour, et la chaleur imprégnait l'air de senteurs d'herbes jaunies et de buis. Dans les passages de plateaux, les cigales relayaient leurs stridulations lancinantes, couvrant le léger ronronnement du moteur.
C'est seulement à la maison qu'elle accepta un rafraîchissement, pendant que Quentin lui exposait le coté matériel de sa fruste villégiature, les coordonnées des commerçants et les itinéraires de promenade.
Il lui notifia rapidement qu'elle pouvait accéder à sa bibliothèque quand elle le désirait pour piocher dans les divers livres d'art, de philosophie ou de spiritualité qui s'y épaulaient, puis il l'invita à le suivre dans le sentier qui conduisait au gîte.

La visite de la vieille bâtisse aux pierres blanches était aisée Une pièce servant à la fois de cuisine, de salon, de chambre et de coin toilette, les commodités à l'extérieur, l'appentis avec quelques icônes, et c'en était tout. L'absence de chauffage et d'électricité n'en autorisait l'utilisation qu'une partie de l'année, d'autant que sa situation presque en fond de combe la laissait ombragée dés que la courbe du soleil s'affaissait à l'horizon.
A proximité, une fontaine assez spacieuse et toujours alimentée, permettait d'acheminer l'eau depuis la source, et servait également de piscine improvisée à l'occasion, quand la canicule invitait à s'y immerger. Un bac étanche recevait la nourriture à conserver, avec des performances égales au meilleur des réfrigérateurs.
En pleine journée, quelques grands chênes faisaient l'aumône d'un peu d'ombre, autour de la maisonnette, sans apporter néanmoins de fraîcheur notable.
En contrebas, deux ou trois vasques naturelles, facilement boueuses, offraient gîte et couvert à des familles de tritons de différentes espèces. Au printemps, expliqua-t-il, s'y ajoutaient des larves de libellules, et de petites salamandres encore au stade aquatique, munies de leurs branchies externes.
Rejoignant le sentier en foulant la maigre végétation cassante de sécheresse, Quentin découvrit parmi les criquets sautillants et les lourds éphippigères, un diablotin, sorte de mante au faciès de gargouille, accroché à une tige haute. La grimace sortie de l'imagerie médiévale impressionna sa compagne. Il préféra en conséquence lui faire part de la présence possible de couleuvres, la mit en garde contre les frelons, et la laissa s'installer tout en lui recommandant de ne pas hésiter à venir frapper au moindre besoin.
Quentin avait comme à l'accoutumée, fait suffisamment de provisions de première nécessité pour que le locataire éventuel ne se trouve pas obligé de marcher jusqu'au village dès son arrivée. Il espérait que ses choix lui conviendraient...

Quel paradoxe, pensa-t-il en remontant ! Il avait même parlé de l'Ermitage à l'évêque, un jour, le proposant à titre gracieux pour les prêtres qui désireraient prendre un temps de méditation... Aucune demande ne lui était parvenue... Et puis aujourd'hui, apparaît cette fille qui semble tout à fait se satisfaire des conditions d'habitat on ne peut plus rustiques, et envisage de rester jusqu'à deux semaines sans en être effarouchée...

 


Chapitre second

Au fil des jours...

Ni le dimanche ni le lundi, Quentin n'aperçut Marie, et commençait à s'en inquiéter. En fait, il l'avait presque oubliée, tant son programme de travail était chargé.
A Bordeaux, il avait participé la semaine précédente, à un colloque sur la Chronothérapie, fruit de recherches récentes en occident, visant à démontrer que les remèdes n'avaient pas la même efficacité selon l'heure à laquelle ils étaient administrés. Des résultats difficiles à ériger en règle stricte, mais assez patents pour questionner, avaient été constatés en services de cancérologie notamment.
Selon les auteurs, chaque organe aurait une heure de prédilection, en lien avec les notions d'énergétique chinoise, et profiterait plus ou moins des substances régulatrices qui lui seraient fournies.
Une difficulté était que selon certains, cette heure pouvait légèrement varier selon les individus, et qu'il fallait donc des techniques précises et fiables d'évaluation de l'horloge biologique personnelle, pour pouvoir envisager une approche thérapeutique idoine.
A défaut d'entrer à ce point dans la complexité, il souhaitait reprendre toutes ses fiches informatiques pour adapter les indications en fonction de ces nouvelles données. Un seul risque existait, celui d'être encore plus performant dans les réponses apportées aux patients. En outre, les intervenants avaient vivement souhaités que les praticiens de santé intéressés puissent leur faire part de résultats cliniques en toute objectivité, mais assez rapidement, afin d'affiner leurs études.
Il passa donc de nombreuses heures à chambouler ses blocs de données, avec les surprises de manipulation que tout possesseur amateur d'ordinateur connaît, et qui obligent parfois à reprendre entièrement un travail. En fait, il n'avait initialement pas prévu que ses notes deviendraient aussi denses avec le temps, et il était confronté aux limites de son organisation, astreint à construire des pages bis qui ne facilitaient pas la consultation de l'ensemble.
L'obscurité ne s'imposant vraiment que peu avant minuit, dans une atmosphère encore pesante de chaleur, Quentin arrivait difficilement à se coucher, ragaillardi dans les heures qui suivaient par une timide fraîcheur inclinant à l'ouvrage.
Ayant besoin de peu de sommeil, il récupérait pendant la journée par une courte sieste et quelques longueurs de piscine. C'est au cours de ces moments de farniente que la conscience d'avoir une locataire lui revenait, et c'est justement elle qui le matin suivant, le sortit avec bonheur de son clavier.

- Hello, lui-fit-il, je me demandais justement ce que vous deveniez... Vous m'excusez de ne pas être allé vous voir. Je savoure assez l'indépendance pour ne pas m'immiscer dans le temps libre des autres... Rentrez, je vous en prie...
- Tout va bien, assura-t-elle. Merci pour les courses. Il faut d'ailleurs que je vous les rembourse. Vous penserez à me communiquer la note ?

Devant son assentiment évasif, elle continua

-Je suis restée alléchée par le contenu de vos rayonnages. Cela ne vous dérange pas si je jette un coup d'oeil ? Je n'ai pas voulu trop m'encombrer, et un peu de lecture me fait terriblement envie... Dimanche, j'ai voulu explorer un des circuits indiqués dans vos dépliants, mais je n'ai pas résisté au soleil. Je ne pensais pas que c'était à ce point. Finalement, il n'est pas possible de faire grand-chose entre la fin de matinée et la soirée... Même les murs dégagent de la chaleur quand on veut se mettre à l'ombre, et il n'y a jamais de vent, c'est horrible ! Heureusement qu'il y a la source ! Je n'ai jamais autant profité d'une chaise longue...
- Oui, répartit-il, et rassurez-vous, même avec l'habitude, il fait toujours aussi chaud. Les salons de jardin et les piscines sont presque une question de survie dans la région... Voulez-vous un vrai café ?
Sa mimique enjouée fut une réponse suffisante. Il l'incita à faire son choix dans la bibliothèque pendant qu'il allait mettre la cafetière en route. Il se sentait un peu gêné de la savoir réduite au dépouillement de l'Ermitage, alors qu'en comparaison, la propriété offrait des attraits presque luxueux. Lui proposer de venir nager de temps à autre lui semblait un peu déplacé, à moins qu'il la prévienne de ses rares absences pour qu'elle profite de l'eau librement...

Ayant sélectionné deux ouvrages, Marie ne s'attarda pas, et il resta un peu désappointé par ce moment de rupture dans ses activités. Indépendamment du travail dont j'ai déjà parlé, il lui fallait élaborer une présentation générale des médecines alternatives, pour Sandrine, amie d'une de ses filles qui avait ce secteur en perspective professionnelle. Il lui incombait donc de synthétiser et de distinguer la naturopathie, en tant que réponse médicinale différente, non habilitée à porter un diagnostic, de toutes les techniques d'investigation ou de soins, comme l'iridologie, l'ostéopathie et l'étiopathie, qui étaient autant de disciplines spécifiques demandant une formation longue.
Il y a plusieurs années qu'il avait été convaincu de l'intérêt de cette approche, à l'efficacité de l'expérimentation d'une part, et à un niveau plus philosophique d'autre part, dans cet abord global de l'homme comme un tout interactif, corps, âme et esprit, qui le séduisait.
Il ne s'agissait plus de traiter un symptôme ou une maladie comme un en-soi, mais d'interpréter cette manifestation comme reliée à la personnalité, aux conditions de vie, à la psychologie d'un sujet.
Cela supposait de devenir soi-même réellement thérapeute, de savoir écouter, évaluer, discerner, en cherchant les véritables ordres de cause, du blocage mécanique au conflit spirituel, en passant par le biologique, l'énergétique et le psychique.
La difficulté résidait dans l'absence de législation française, autorisant par le fait même, tout et n'importe quoi, à l'inverse des pays anglo-saxons. Pour un non averti, la sphère des médecines parallèles pouvait n'être qu'un fourre-tout, assimilé à des pratiques sauvages voire dangereuses, et exercées par des escrocs ou des illuminés adeptes de sectes diverses. Il convenait donc d'être très circonspect quant aux propositions de formations des revues grand public, et ne retenir que ce que la Fédération Européenne authentifiait, examen et diplôme à l'appui.
A une époque où le déficit de la sécurité sociale fait autant de bruit, on pouvait penser qu'une prise en charge de tous les maux courants par des praticiens de santé, représenterait sans doute un facteur d'économie.

Quentin devait avoir à plusieurs reprises la visite de Marie pendant la semaine. Au fur et à mesure, celle-ci s'enhardit à rester davantage en soirée, et ils discutaient au son de musiques florentines du Quattrocento. Quand je dis "ils discutaient", c'était en fait elle qui le poussait à se raconter, amenant par ses questions justes et pudiques une implication grandissante de sa part. Comment déterminer si cette attitude était due à une jeunesse dépourvue d'expériences marquantes, ou si elle cachait une réserve mystérieuse et délibérée ? L'intelligence de ses rares interventions inclinait plutôt à opter pour cette dernière hypothèse.
Quentin lui confia ainsi que contrairement à ce que véhiculait l'éducation de son milieu d'origine, il avait pris beaucoup de recul intérieur par rapport aux différentes Eglises, et qu'il fallait probablement expérimenter cela concrètement pour reconnaître que c'était là un véritable cheminement, et non un simple désengagement de facilité. Cette distanciation lui avait d'ailleurs révélé l'énorme bonne conscience cachée qui gît dans l'observance de tout rite et de toute loi. Cette bonne conscience des " bien pensants " implique insidieusement qu'il est légitime de juger, puisque la vérité n'est pas à discuter…

Il l'assura toutefois être convaincu de la prééminence du Christianisme, à condition de se rapprocher d'une conception doctrinale orthodoxe, avec la vision de l'homme et la théologie qui lui sont connexes. Mais toute parole de Dieu tombe dans de l'humain, rétrécissant, caricaturant, faussant l'intuition initiale. Il convenait de se méfier des particularismes et des rigidités morales, disciplinaires, liturgiques, que les hommes avaient introduites au cours du temps.

Il avait en effet cru dans sa propre jeunesse, au bien et au mal, jusqu'à être fortement troublé de certains comportements jugés comme incompatibles avec une vie intérieure. Des idées trop "ouvertes" lui semblaient alors également dangereuses jusqu'à en éprouver un rejet émotionnel, et il avait fallu qu'il atteigne plus ou moins la symbolique quarantaine, à travers de multiples désarrois, pour comprendre que c'était en fait la sécurité de son propre système qui était menacée, et non l'intégrité de la foi ou la transcendance divine.

Par ailleurs, il refusait l'optimisme béat et intellectuellement indigent de toute une frange du clergé catholique, pour laquelle Dieu n'était apparemment plus qu'une accessoire caution de toute entreprise humaine, naïvement respectable par définition.
Plus actuels, les divers courants nébuleux, mystico-ésotériques n'étaient vraisemblablement qu'une gigantesque tromperie sur une authentique quête du Sens, et maintenaient de nombreux assoiffés dans le leurre d'une illusoire réalisation de soi.

Il avoua donc que sa pratique religieuse était devenue sporadique et éclectique. Il commençait à comprendre vraiment, bien que l'ayant formulé intellectuellement auparavant, que partout, dans chaque culture, dans chaque race, coexistaient des hommes et des femmes tournés vers l'acte juste, et d'autres, fussent-ils socialement ou politiquement importants, encore insouciants d'une véritable responsabilité jusqu'à n'avoir comme but que le profit personnel, la gestion de l'immédiat, ou la défense d'une idéologie, évitant de prendre en compte véritablement, l'autre.

Marie, -- Il s'était rapidement autorisé à l'appeler par son prénom dans cette proximité relationnelle qui caractérise la bonne société britannique -- recevait son discours sans en rien contredire.
Son regard de feu et son inaltérable sourire lui suffisaient pour saisir qu'ils se comprenaient sans doute au-delà des mots, au-delà des opinions.

Parfois, lorsqu'elle l'aidait à laver ou essuyer les verres qu'ils avaient utilisés, il restait étonné de sa spontanéité, de cette sorte de chaleur simple, pure et aimante qui émanait d'elle. D'ailleurs, l'innocence et la liberté qu'elle manifestait semblaient habitées d'un amour jaloux, dans lequel il n'avait aucune place comme homme à séduire.
Il était curieux d'en savoir davantage sur elle, mais elle se dérobait adroitement en le questionnant sur des thèmes plus généraux, et Quentin se refusait par discrétion à insister...

 


Chapitre troisième

Une demande inattendue...

Une semaine avait passé depuis l'arrivée de la jeune femme.
Le travail de Quentin avançait plus lentement, mais il ne regrettait pas d'avoir passé quelques soirs à refaire le monde, plutôt qu'à s'abrutir devant son écran. Dans le but de le communiquer à Sandrine, il avait commencé à brosser un tableau synoptique des diverses techniques manuelles et méthodes de relaxation, pour lesquelles il ressentait une connivence particulière. Mais l'impression d'être confiné à l'intérieur malgré la fenêtre grande ouverte, lui coûtait.
Les occasions de crépuscule au grand air lui avaient donc été singulièrement agréables. Entre deux échanges, Marie et lui goûtaient au silence harassé de la fin de journée, seulement troublé par quelques xylocopes à la traîne, dont le vol sourdement bruyant semblait annoncer le largage de parachutistes miniatures.

La veille, Marie l'avait branché "couple". Elle voulait savoir si la confrontation de deux personnalités, de deux libertés, était vraiment compatible avec une harmonie, sans que l'un en fasse les frais aux dépens de l'autre. Il ne pouvait lui donner de réponse qu'à travers son expérience, expliquant qu'un équilibre étroit était à vérifier fréquemment. Il fallait effectivement accepter de rogner sur ses désirs, sur ses goûts parfois, sur ses projets, pour rencontrer les demandes de l'autre ; et dans le même enchevêtrement des données du quotidien, il fallait refuser de perdre son espace vital, mettre l'autre face à ses incohérences et supporter la réciproque. Grâce à beaucoup de légèreté dans la patience, d'humour vis-à-vis de soi, de décision de ne jamais durcir ou dramatiser les difficultés, l'aventure produisait des fruits de maturation mutuelle, et l'amour, peu à peu, devenait une complicité.
A vrai dire, songeant à Soleyne et à leur vie commune, il lui était difficile de préciser à quoi tenait une stabilité qui avait semblé aller de soi pendant plus de vingt-cinq ans. L'articulation des caractères, la proximité du regard sur la vie, l'attention à verbaliser ses sentiments et ses ressentiments, l'ouverture pourtant balbutiante à une intériorité, tout cela et la somme imprévisible des circonstances de l'existence, avaient fait que ni l'un ni l'autre n'avaient jamais éprouvé le besoin de chercher une autre affection. Leurs évolutions simplement les avaient poussés à choisir une autonomie de vie, pour continuer à grandir en responsabilité face à son propre destin.
Il avait bien spécifié que cette séparation avait été désirée par chacun, et s'avérait constructive.

Pour ce dimanche, il avait proposé à sa voisine de parcourir la région en voiture, de façon à lui faire découvrir quelques lieux connus ou plus confidentiels, qui la sortiraient de sa combe. Elle avait accepté sans hésitation, mais Quentin sentait que sa situation semi érémitique ne lui pesait pas, et qu'elle envisageait cette échappée avec un détachement presque insolite.
Ils étaient d'abord allés à l'Eucharistie à une petite communauté dominicaine proche, et Quentin avait découvert à ses cotés la voix superbe et veloutée de Marie. Tout à coup, à travers ce qu'il percevait déjà d'elle, et à l'aspect toujours mesuré de son attitude, l'idée lui vint d'une correspondance entre ce lieu monastique et ce qu'elle gardait secret d'elle-même. Amusé de ce qu'il venait de supputer, il la regarda avec interrogation, préférant tenir son intuition en réserve...

Bien que ce début juillet ne fût pas le moment le plus favorable, ils étaient convenus d'aller malgré tout jusqu'à St Cirq Lapopie, quitte à braver la foule gluante des touristes. Une fois sur place, ils y firent le choix d'une petite terrasse d'auberge en tonnelle, pour se sustenter d'une part de pizza que Marie tînt à régler avec persuasion. Ils avaient suffisamment anticipé l'heure du déjeuner pour trouver une table disponible, et purent ainsi parcourir les ruelles pittoresques et pentues avec une relative aisance, pendant que la majorité des visiteurs se restauraient.
Quelques rares échoppes seulement leur furent inaccessibles, la plupart des artisans mangeant à même leur comptoir, sans fermer. La mouvance du flot humain quasi continuel devait entraîner chez eux une sorte d'apathie, qui les faisait échapper à une présentation contraignante et vénale des créations exposées. C'est tout juste parfois si un "Bonjour" grommelé ponctuait les incursions des passants.
Depuis plusieurs années, Quentin convoitait dans l'une des boutiques, un choix de cannes-épées soi-disant en provenance de pays balkaniques, et il regretta de constater que le commerce en question avait changé à la fois de propriétaire et d'articles.
Marie quant à elle, s'attarda avec un peu de nostalgie devant un éventaire de bijoux en ambre montés sur argent.
Ils firent ainsi un tour rapide du village, sans se laisser tenter par des visites architecturales pour lesquelles il fallait attendre un temps indéterminé.
Après avoir rejoint le parking brûlant, Quentin prit la route de Cajarc, continuant la vallée. Sa compagne ne se lassait pas des murailles calcaires qui les entouraient, plus ou moins proches selon la largeur des méandres que la rivière avait creusés. Çà et là, de sombres failles révélaient des grottes dont un bon nombre devait encore recéler quelques traces préhistoriques.
Il bifurqua vers le Causse. Le paysage de plateau devint vite très contrasté. Les parcelles délimitées par de nombreux murets en pierres sèches offraient souvent une surface désolante de pauvreté. La terre semblait avoir peine à émerger des innombrables cailloux blanchâtres, et la végétation rabougrie était nivelée par le passage des moutons. Quelques buses planaient en décrivant des arabesques nonchalantes dans l'azur.
Bientôt, ils retrouvèrent l'alternance des vallées parallèles du sud Quercy. Malgré la petite glacière, l'eau de leurs bouteilles était devenue proche de la température ambiante, et dissuadait d'y avoir recours. Le soleil commençait toutefois à baisser, et Quentin proposa de s'arrêter dans un petit village voisin, pour se dégourdir les jambes. Là au moins, il n'y aurait pas de touristes. La cave troglodytique qu'il proposait à Marie comme but d'excursion n'était connue que de quelques initiés. A proximité d'une source fraîche dans laquelle ils trempèrent avec délice leurs poignets, elle contenait un silo typique, creusé dans le sol en forme de bouteille et profond probablement d'à peu près deux mètres, mais malheureusement comblé aux trois-quarts. Une niche en ogive aménagée près de l'entrée égayait l'ensemble d'une note gothique. D'autres pièces semblables ne subsistaient plus qu'à l'état de vestiges.
Plus loin, un sentier bordé de buis séculaires permettait de contourner la paroi et d'atteindre le plateau. A une centaine de mètres, on pouvait redescendre légèrement à un ensemble de cavernes en surplomb, dont la dernière, petite et d'accès difficile, avait contenu des squelettes probablement préhistoriques.

Fatigués et ruisselants de sueur, ils furent spontanément d'accord pour rentrer, et Quentin suggéra à Marie qu'elle pouvait sans scrupule profiter de sa douche. Pendant qu'elle allait chercher affaires et vêtements propres, il accueillit lui-même avec reconnaissance les flots d'eau douce jusqu'à ce que la saveur de sel eût disparu.
A son retour, il en profita pour lui rappeler qu'une machine était à sa disposition au sous-sol pour son linge, et la laissai s'organiser.

L'heure du dîner approchait, et Quentin prépara une salade de tomates au basilic pour deux. La chaleur ne prêtait pas à manger copieusement. Un melon et une bonne coupe de glace compléteraient le menu.
Marie, vaincue par la journée, ne se fit pas prier pour accepter l'invitation. Ils se retrouvèrent donc plus tôt que d'habitude dans le coin jardin, avares de paroles, récupérant peu à peu un semblant d'énergie.
Le charme mystérieux de son invitée subjuguait Quentin, et il était simplement heureux de ces moments où le temps semblait laisser la place à une plénitude d'une autre dimension. La voyant paisible, il supposait qu'elle éprouvait les mêmes sensations.

- Prête pour une seconde semaine, lui lança-t-il ?
- Oui, si je ne suis pas cuite avant, répartit-elle avec humour après un instant, comme sortant d'une rêverie.
Ils firent un peu de nettoyage, puis Marie déclara qu'elle reviendrait volontiers discuter plus tard, mais qu'elle souhaitait retourner à sa solitude pour prendre des notes sur leur périple du jour et faire du courrier. Il la laissai donc aller, et se refusant à ouvrir l'ordinateur, se plongea dans un livre de Raimon Panikkar qu'il avait commencé plusieurs semaines auparavant.
Porteur d'une prodigieuse culture englobant l'orient et l'occident, l'auteur se livrait à une étude de haut vol sur le thème du moine comme archétype universel de tout homme. Transcendant les religions et les concepts, il obligeait à se familiariser avec une pensée dont Quentin était intuitivement proche, mais que les termes employés rendaient d'un abord difficultueux. C'est en vérité pour cette raison qu'il avait négligé l'ouvrage, manquant de pugnacité. Ce moment de disponibilité tombait à point pour raviver l'envie de poursuivre sa lecture.

Il prit un quart d'heure pour arroser quelques massifs dont les fleurs vacillaient. Depuis le départ de Soleyne, il ne s'était pas plus décidé à commencer un potager. A part quelques dahlias et des essences aromatiques, il avait seulement organisé la végétation naturelle du cru, giroflées, pervenches, orchidées et muscari, pour avoir un minimum d'entretien.
Il choisit un fauteuil orienté à souhait pour bénéficier de la fin du jour et s'assit.
Exceptionnellement, il s'autorisa à bourrer sa pipe d'un tabac anglais qu'il affectionnait.

Quentin avait assimilé un bon chapitre, se laissant le temps de commentaires intérieurs, pendant que le soleil s'était éclipsé. Marie, silencieuse le surprit presque. Elle avait à la main la lampe torche qui lui permettait de regagner l'Ermitage à la nuit et portait la robe boutonnée qu'il lui avait vue à la gare.
- Tiens, vous fumez, interrogea-t-elle ?
- Rarement, répondit-il, mais je ne dédaigne pas cela de temps à autre, pour accompagner un bouquin...
- Je ne vous dérange pas ? Vous auriez peut-être voulu continuer ?
- Non, c'est un peu abscons pour moi, et la dose est suffisante. Asseyez-vous ! Vous avez récupéré ?
- J'ai même dormi. Je m'étais allongée un peu, et j'ai pris subitement conscience que le temps avait passé. J'écrirai demain. Il n'y a rien d'urgent...

Elle s'assit et parla de ce qu'ils avaient vu pendant la journée, demandant si certaines garriottes étaient toujours utilisées comme abris de berger, quelle physionomie avait la région plus au sud, si les villes d'alentour étaient importantes, et autres choses du même ordre.
Quentin la trouva soudain étonnamment volubile, comme quelqu'un qui camoufle un sujet difficile à aborder ou une émotion non maîtrisée.
Alors que la pénombre commençait à rendre les contours indécis, et que Marie ne s'exprimait plus depuis une ou deux minutes, elle ajouta :

- Vous allez sûrement me trouver bizarre, mais j'ai dépassé la moitié de mon séjour, et une chose me manque, qui m'attire depuis deux ou trois jours... Je ne savais pas que cela s'imposerait à moi comme ça... C'est parce que je me sens en sécurité avec vous.... et il faut que j'aie tous les éléments pour décider de ma vie... Jamais je ne me serais crue capable de demander ça à quelqu'un, mais vous êtes libre, sérieux, intéressant, ouvert... Je crois pouvoir vous faire confiance... Vous me direz ce qu'il en est... Je comprendrai très bien un refus...

Quentin se demandait où elle voulait en venir, quand elle conclut avec gravité :

- Voilà Je voudrais vivre une relation sexuelle, je voudrais avoir cette expérience de faire l'amour avec quelqu'un comme vous...

 


Chapitre quatrième

Délicate aventure.

Quentin resta désarçonné par la surprise. Il avait dû bredouiller quelque chose comme" Pardon ? ", puisqu'elle reprit
- Oui, je voudrais savoir ce qu'est une vraie relation physique. J'en ai vécue une étant adolescente, qui m'a laissée dans une indifférence plutôt négative, et depuis, j'ai toujours refusé les avances qui m'ont été faites. Nous étions par ailleurs très soudés en famille, et je n'ai pas eu le besoin de me lier affectivement à quelqu'un. Ma soeur aussi du reste est encore célibataire, pour d'autres raisons, je vous raconterai ça...
Ce qui m'importe, c'est de comprendre ce qu'est un rapport physique normal, satisfaisant, sans équivoque de sentiment ou d'attachement... Je sais bien que dissocier cet acte là d'un amour n'est pas très logique, mais je voudrais savoir ce que c'est quand c'est bien vécu, assumé, voulu, simplement.

Ayant retrouvé un peu de son flegme, Quentin coupa, avec un peu d'ironie
- Faire l'amour en amis, en quelque sorte ?
- Si vous voulez, répartit-elle le plus sérieusement... C'est une question que j'avais en tête depuis plusieurs semaines, mais à vos cotés, j'ai fini par me dire que cela pourrait devenir une réalité, et que ce n'était pas le hasard qui vous avait mis sur ma route...

Devant la perplexité de son interlocuteur, elle continua
- Mais vous comprenez bien, je ne veux surtout pas de mots d'amour et d'embrassades, ce n'est pas cela que je cherche... C'est ce qui me paraît si opportun dans notre situation : Qu'il n'y ait pas de danger d'attachement, de passion... Enfin, si vous arrivez à me comprendre... Vous devez me trouver folle.

Il comprenait bien, mais il avait également beaucoup de mal à s'y retrouver...
- Non, non, balbutia-t-il pendant que mille questions l'assaillaient. C'est si…. Surprenant ! Excusez-moi, mais d'après ce que vous me racontez, vous n'avez pas vraiment l'expérience d'une relation intime. Je suis un peu gêné de me permettre quelques précisions : Pour qu'une union physique soit satisfaisante comme vous dites, il faut que la femme en particulier y soit préparée ; il faut que son corps soit désirant, ou au moins réceptif, et cela ne peut se faire habituellement que par une attirance, une proximité, par des caresses, des touchers de tendresse, qui amènent une disponibilité physiologique. Vous devez savoir ça quand même ?
- Bien sûr, mais justement, j'ai envie de sentir mon corps réagir, j'ai envie de savoir ce qu'est le contact charnel avec un homme, dans l'ouverture de l'âme. Evidemment, je ne demanderais pas cela à un inconnu. Mais je ressens une connivence avec vous, comme une certitude que vous ne trahirez pas les limites de ma demande. C'est un peu une démarche sacrée pour moi, très importante, magique. Et les conditions se trouvent là spontanément : Vous, qui n'êtes plus en couple, la période de mon cycle, notre amitié gratuite...
- Et vous ne craignez pas d'être prise au dépourvu ? D'éprouver des sensations, des émotions qui ne vous plaisent pas et qui vous laissent blessée peut-être ?
- Pourquoi ? Y aurait-il du mal à vivre un plaisir, quand il est tout entier porté dans la louange ?.. C'est peut-être fou mais j'ai envie d'être innocente, de sentir ma nudité et les vibrations de mon corps comme en harmonie avec la nature, avec la vie...

Quentin ne trouvait rien à rétorquer et ne put que marmonner
- Vous êtes une drôle de fille !
- Alors vous voulez bien ? Ce soir ? Questionna-t-elle... Maintenant ?

Tout s'entrechoquait dans la tête masculine. Quentin n'avait jamais envisagé une telle situation. Etait-il possible de partager le corps avec la même simplicité, la même innocence que s'il s'agissait d'une promenade ou d'un café ? N'importe qui aurait fait ce type de proposition, la réponse aurait été cinglante... Mais Marie n'était pas n'importe qui ! Elle rayonnait de droiture intérieure... Elle rendait tout pur...
Etait-ce le faux-ange qui cache le démon ? Etait-ce la preuve que tous les vieux schémas moralisants prenaient leur revanche en manifestant l'éternelle vérité de la femme-Eve tentatrice ? Il savait lui, quelle passion pouvait envahir la sexualité. Il savait aussi, n'étant pas de la même génération que Marie, qu'il était bien difficile de se départir d'un sentiment de faute que la religion avait réussi à tisser dans l'inconscient collectif, et au sein de la culture même. Etait-ce un piège insidieux qui allait empoisonner sa vie ? Ou bien était-ce une occasion de vivre après tout quelque chose d'exception, de beau, de nouveau, en acceptant de se défaire des lois toutes faites, et des vieilles culpabilités de mort toujours prêtes à ronger l'âme ?
Il eut l'intuition furtive et incertaine que la jeune femme symbolisait la grande question de l'occident, réunissant l'Eros -attrait et plaisir- et l'expérience divine. Il se sentit grisé par la séduction de l'utopie.

Marie attendait sa réponse.
- Vous voulez passer la nuit ici ? Alors laissez-moi au moins quelques minutes pour refaire le lit...
Il venait d'accepter...
L'atmosphère lui parut subitement irréelle, comme s'il s'était mis à flotter dans un monde onirique. Il était encore trop interloqué pour bouger, confronté à une situation finalement impossible...

Ce fut elle qui rompit enfin le lourd silence.
- Je n'ai pas l'habitude de me déshabiller devant quelqu'un. Je préfère attendre que vous soyez dans la chambre. Vous venez me retrouver ? Il fait tellement bon...

Quentin se contenta d'acquiescer implicitement en se levant, et se trompa plusieurs fois en changeant les draps tant il était ivre de questions, de repères perdus, et d'un désir qui loin de la jouissance brute, lui donnait le sentiment d'accueillir l'univers.
Il laissa ses vêtements sur une chaise, éteignit la lumière, et traversa sans hâte le living vers la porte d'entrée. Encore aveuglé, il distingua à peine la silhouette de Marie, debout près de l'embrasure.
Elle vint vers lui et se blottit sans manières.
Il tremblait quelque peu et elle s'en aperçut.
- Vous avez froid ?
Il fut tenté de lui répondre que non, qu'il était en fait un peu tendu par les circonstances et pas vraiment prêt à se joindre à son corps, mais ne voulut pas risquer d'induire de doute ou de regret dans son esprit.
La pressant légèrement de ses mains, il répondit :
- Ça va aller, laissez-moi m'apprivoiser, c'est tout.

Il effleura son dos, s'arrêtant à plusieurs reprises pour goûter simplement au contact de leur peau, se mettant à l'unisson de son humilité. Puis, il se dégagea et passa derrière elle pour l'appuyer à nouveau contre lui. Il laissa peu à peu ses paumes parcourir ses épaules, son buste, son ventre. Dans le ciel, les étoiles s'allumaient toujours plus nombreuses. Ses doigts descendirent vers son sexe, et le frémissement de son désir initia le sien. D'intimes caresses dans ses replis secrets lui révélèrent la force de son plaisir... Il la retourna contre lui, l'entraîna vers l'angle du mur pour l'y caler, et leurs corps se mêlèrent.

Ils restèrent serrés, et sa tête contre sa joue, elle murmura seulement :
- C'est bon !

Lui tenant la main, après s'être séparés, il alla prendre ses habits, l'incita à rentrer et ferma la porte. Il la guida jusqu'au lit, et la laissa retrouver son contact.
Ils avaient légèrement ramené le drap sur eux. Marie était contre lui, la main sur son torse. La radicalité de son amour pour la vie, pour Dieu peut-être, avait su l'ouvrir dans sa chair, et l'aspirer dans la pureté de son innocence. Il avait le sentiment paradoxal d'expérimenter un instant de chaste volupté.
Ce n'était pas la recherche de jouissance qui les avait réunis. Celle-ci n'avait été qu'accessoire, secondaire, et d'autant plus riche que la rencontre était bien au-delà dans leur être. Ils n'étaient pas amoureux, pas l'un de l'autre en tous cas, et cela donnait d'éprouver une joie libre, sans cette fusion qui nie ce que chacun est, sans cette passion qui déguise le désir et fausse toute relation.

Le souvenir des moments passés avec Soleyne imprégna Quentin. C'était le même mouvement de don, et son coeur dans ses recoins, était encore à elle.

Le bras ankylosé, il bougea, et Marie s'étendit sur le dos.
- Ça doit être extraordinaire pourtant d'être mari et femme... Se retrouver tous les jours, dans cette proximité, cette sécurité...

Il eut la tentation de la tutoyer, mais la conviction très forte que cela détruirait la mystérieuse et nécessaire distance qui subsistait entre eux l'en empêcha.
- Vous savez, répondit-il, des circonstances aussi rares et spéciales que celles de ce soir ne sont pas toujours réunies, loin s'en faut. Les préoccupations ordinaires, les veilles avec les enfants, les horaires de travail, les réunions tardives, la fatigue, tout cela ajouté aux disponibilités personnelles fait que l'on vit parfois plus l'un à coté de l'autre ou l'un succédant à l'autre, qu'ensemble... Les premiers temps à deux sont peut-être les plus fastes de ce point de vue, mais ils sont une sorte d'enfance naïve de l'amour, qui ne sait ni prévoir ni intégrer les différences, les solitudes, les divergences...
C'est probablement la raison d'être du couple justement, que cette aide mutuelle à devenir responsable de sa vie propre, et parallèlement relié à l'autre par un amour mûri, un amour de respect, d'attention, d'écoute, qui sait doser la tendresse et la liberté. Jour après jour, un équilibre se construit, qu'il faut veiller à ne pas habiller d'habitudes et de monotonie... Parfois cela ne suffit pas, et le moment vient, ce fut notre cas, où il est nécessaire de repartir chacun vers soi, à travers une activité, une passion créatrice, sans rien renier des années communes... A trop vivre dans le devoir, quand on ne sait pas s'autoriser à écouter ses propres questions, ses propres aspirations, il arrive un moment où l'appel à être provoque un rejet de ce qui est devenu sourdement pesant.

Il se tut.

A nouveau Marie se recroquevilla contre lui.
- Je crois deviner les dangers auxquels vous faites allusion, affirma-t-elle. D'ailleurs ce que vous dites me semble s'appliquer en grande partie à d'autres situations, d'autres types de relations, de vie commune ; mais moi, c'est la première fois que j'aie l'occasion de ressentir ce contact avec mon corps, dans mon corps, vous comprenez ? C'est ce que je cherchais précisément... C'est comme si vous étiez une preuve, une manifestation de... Comment vous expliquer ?.. Je vous en parlerai... Plus tard...

Quentin respecta le silence de sa compagne. Il vibrait de gratitude, de respect, d'étonnement, n'osant aucun geste supplémentaire, aucune proximité qui à présent lui aurait paru déplacée, désajustée... Il avait l'impression de porter une responsabilité qui le dépassait... Comme s'il devait être signe de quelque chose...
Avoir envie de posséder l'autre, dans un mouvement de sensualité égoïste, lui semblait à la fois une évidence et une impossibilité absolue. La beauté de ce qu'ils avaient vécu, la beauté de leur contact, la beauté de ce qu'ils étaient, ressemblait, éphémère et fragile, à ces fils d'araignée au soleil, que le moindre obstacle détruit.
La joie n'était possible que dans la gratuité. La gratuité épousait la préférence de l'autre, dans le renoncement à la fois ferme, clair, libérateur et finalement facile, à toute pulsion archaïque.

Ils étaient repus d'une sorte de béatitude... Bien qu'ensemble et se touchant, leur coeur et leur esprit étaient ailleurs, bien au-delà d'eux-mêmes, là où l'intime de l'être touche à l'infini.

Les péripéties de la journée eurent raison de leur vigilance. Un sommeil lourd et bienfaisant les emporta...

 


Chapitre cinquième

Désarroi.

A son réveil, il fallut à Quentin constater furtivement la présence de Marie qui dormait pour ancrer dans la réalité de sa conscience tout ce qui s'était passé la veille.
Il se leva avec prudence, et s'attarda à regarder avec une sorte de vénération la paix simple et confiante que chaque respiration de la jeune femme semblait exprimer. Etendue sur le ventre, la tête de coté sur l'oreiller, elle lui apparut comme une fascinante énigme.
Il prit délicatement ses vêtements et partit se doucher.

Le bruissement de l'eau avait dû déranger Marie, parce qu'il trouva la porte extérieure ouverte, en sortant de la salle de bain. Elle s'était habillée et se tenait face au soleil déjà caressant, comme pour l'accueillir. Son souhait de bon jour quand elle le vit, ne fut que son habituel sourire. Elle s'éclipsa pour se laver à son tour, et le rejoignit dehors alors qu'il terminait de disposer le couvert du petit-déjeuner.
- Je ne pense pas revenir vous voir aujourd'hui, dit-elle tout en achevant le contenu de son bol, demain peut-être... J'ai besoin de faire le point à présent. Vous comprenez ?

Décidément, il avait beaucoup de choses à comprendre qui lui restaient en fait assez obscures, mais il approuvait trop l'idée d'un temps de réflexion pour ne pas la rassurer. Il lui fallait également assimiler les récents événements, et retrouver ses marques.
Pareillement à chacune de ses visites, elle l'aida à ranger avec minutie, puis profita d'un moment où ils étaient proches pour se serrer doucement contre lui, d'une étreinte fugace et enfantine, comme pour un merci.
- A bientôt, lança-t-elle en disparaissant...

Quentin ne put se mettre à rien.
Bien que ce fût le matin, il alla chercher sa bouffarde et son tabac, puis s'installa dehors.

Il me mit à penser à Soleyne. Que lui rapporter de ces dernières heures quand il la verrait ? Curieusement il n'avait pas le sentiment de l'avoir trahie, puisqu'ils avaient mis fin depuis longtemps à toute relation intime. Mais ils n'avaient jamais verbalisé l'éventualité de se lier à quelqu'un d'autre, et Quentin ne pouvait être totalement sûr de ses réactions profondes. Si son éducation, son caractère aussi, l'avaient souvent porté à une franchise parfois trop directe, il avait fini par accepter que dans certains cas, l'affection réelle impose plutôt de se taire, pour éviter des blessures dont personne ne peut maîtriser l'étendue.
L'authenticité était néanmoins pour lui un respect de l'autre ; à moins qu'elle ne soit aussi l'aveu qui aide à se débarrasser d'une culpabilité...
Il ne ressentait pas de culpabilité.
Ce qu'il venait de vivre était quelque chose d'absolument personnel ; une expérience qu'il osait qualifier de spirituelle, et qui ne pouvait être communiquée qu'avec discernement.
Soleyne avec lui, la dimension de sa présence aurait exclu même la perspective d'une "infidélité". Mais ils étaient passés à une autre étape de leur vie. Il ne savait pas ce que Soleyne vivait de son coté, et il l'aimait quoi qu'il en soit, avec reconnaissance pour tout ce qu'ils avaient partagé.
Bien qu'il soit attribué à tant de réalités diverses, " amour " était le seul concept lui évoquant ce qui émanait de Marie Un amour intérieur, fort, qui lui donnait charme et liberté, audace et retenue, joie et gravité. Un amour de tout son être, qui devait expliquer la facilité de leur relation physique, alors que celle-ci aurait très bien pu tourner à l'impasse.

A aucun moment il ne l'avait sentie vouloir l'attirer à elle. A aucun moment il n'avait eu le désir de se l'approprier. Il percevait que dans cette gratuité, résidait un mystérieux secret, et que ce mystère même imposait que l'expérience en soit unique, non renouvelable. C'était comme s'ils s'étaient risqués sur une crête aiguë, prêts à perdre l'équilibre, et qu'y revenir une autre fois assurerait une chute mortelle.

Alors qu'en soi la nudité ne le choquait d'aucune façon quand elle était naturelle, simple, exempte de sexualité, là, elle lui aurait paru indécente s'ils s'étaient exhibés en pleine lumière... Alors qu'il tutoyait facilement, il n'avait pu faire autrement que de maintenir symboliquement la distance du "vous"... Et de la même façon que Marie avait exclu avec évidence les mots d'amour, cela avait fixé qu'ils ne se séduisaient pas, qu'ils ne s'appartenaient pas. Une étrange initiation avait eu lieu, qui les dépassait, et les avait menés au-delà d'eux-mêmes, au-delà de l'autre, à travers l'autre...

Il percevait rétrospectivement que leur relation ne pouvait concerner qu'eux. D'aucune manière elle ne pouvait être un modèle, une facilité, une liberté qu'on s'autorise, sous peine de devenir une lamentable caricature, une venimeuse contrefaçon, à laquelle il refusait de penser davantage. Son âme était dilatée d'un sentiment étrange, où la densité de la nuit passée paraissait absurde, intraduisible, et en même temps merveilleuse...

La faim ne se faisait pas spécialement sentir, mais les cloches du village rappelèrent Quentin à l'ordre. C'est seulement en s'activant pour dénicher quelques denrées, qu'il perçut la chaleur déjà pesante. Il grappilla deux ou trois restes et essaya d'envisager l'après-midi.
Un souffle de bénédiction le submergeait, et il voulait respecter cette émotion fragile tant qu'elle subsisterait. Se forcer au travail était hors de question. Se prélasser dans la piscine encore moins. Il résolut donc d'aller au hasard sur les chemins, se laissant guider par la succession des ombrages.
Par ces sentiers de causse, on pouvait faire des dizaines de kilomètres en évitant toute bourgade. Il fallait parfois emprunter une partie de route, mais rapidement, une bifurcation permettait de se croire loin de tout. Les fonds de combes surtout étaient boisés, laissés aux soins de la nature comme autant de minuscules réserves touffues pour sangliers et chevreuils. Dessinant une transition semi-circulaire entre les cultures de maïs ou de tabac, et les plateaux pierreux qui n'acceptent que tournesol, vigne, ou colza, ils cachaient fréquemment l'émergence d'une source. Sur les hauteurs, les frondaisons clairsemées alternaient avec les espaces quasi dénudés de garrigue.
Les Pyrénées restaient hors de vue. A l'horizon, au-delà des fumées de la Centrale Nucléaire de l'Agenais, tout n'était en effet que lointaine brume. Cela valait mieux Voir la montagne ne constitue pas à ce qu'on dit, un bon présage pour les jours à venir.
Soudain sur un passage en crête, un héron s'enfuit d'un vol pataud, la tête dans les épaules. Dans les vallées, de nombreuses réserves d'eau, souvent poissonneuses, attiraient les échassiers qu'on voyait toiser de leur morgue immobile les rares humains présents, jusqu'à ce que la prudence les fasse se réfugier dans un arbre, en vigie.

Quentin était parti à une assez grande distance et avait ponctué son circuit de nombreux arrêts, ne prélevant à chaque fois qu'une gorgée de liquide à sa gourde pour limiter la transpiration.
Hébété par la température et les senteurs trop denses, il s'était allongé à un endroit moussu, le chapeau sur les yeux, et malgré les insectes qui le considéraient comme un terrain d'exploration, il avait vaguement eu conscience de s'entendre ronfler...
C'est au retour qu'il croisa le voisin Vourgnoux. Celui-ci revenait d'Andorre en car -- il y avait eu un voyage le samedi -- et regrettait le temps où le Pas de la Case n'était pas encore un vaste supermarché pour étrangers.
Lorsque Quentin rejoignit, fourbu, l'angle de la propriété, l'heure du repas était largement dépassée. Il se rua sur un morceau de chorizo enroulé de salade, et se permit de déguster une bière rousse et glacée, avant de passer à nouveau sous la douche...

Raimon Panikkar n'était peut-être pas le meilleur auteur pour quelqu'un qui avait la tête ailleurs. Quentin posa son livre, et dut reconnaître que la présence de Marie lui manquait un peu. Son corps à présent ressentait le souvenir du sien, et il se demanda si la gratuité de la veille lui était toujours aussi présente. Il se la représenta à ses cotés, et son image restaura l'affectueux et absolu respect qu'il lui portait. La renonciation à son égoïsme sensuel devint cadeau pour l'aimer vraiment. Il lui souhaitait intérieurement de trouver réponse à ses questions, puis pour mieux la rejoindre, décida d'aller chanter les Complies devant son coin icône, au salon.
La prière acheva de dénouer le lien de nostalgie qui l'avait parcouru.
L'air se faisait plus frais. Il se mit au travail.

Il avait pu croiser ses données de plantes, d'oligo-éléments, et d'huiles essentielles avec les nouvelles notions d'horloge biologique. Il lui restait à préciser le rythme des sécrétions endocrines, et à noter l'heure de réceptivité idéale pour toute une gamme de compléments alimentaires.
Pour Sandrine, il lui fallait également continuer sa présentation des médecines non conventionnelles. Des analyses particulières, peu pratiquées encore en France, permettaient d'obtenir des indications fiables sur la prédisposition aux grandes maladies, cancer, faiblesse cardio-vasculaire, dégénérescence, infections, autorisant alors un traitement précoce plus efficace. Les coordonnées des centres qui pratiquaient ces examens étaient à vérifier, ses sources datant un peu...
D'autres techniques de soins restaient à exposer Tout ce qui tournait autour de l'alimentation, régimes, monodiètes, jeûnes, et quelques aperçus sur le yoga des yeux, l'utilisation des aimants et de l'argile, sans oublier la liste des laboratoires et des lieux de formation en France et à l'étranger, Québec notamment.
Le programme était suffisamment vaste pour l'aider à la patience.
Marie avait promis de lui expliquer...
Il ne savait ni quoi, ni quand...

Cette nuit-là, il éteignit l'ordinateur peu avant l'aube. Dehors, les sifflements enjoués et primesautiers des oiseaux avaient succédé aux coassements tapageurs et disgracieux des batraciens. La radio locale quittait la mare pour les halliers.
Il alla lourdement fermer les volets pour éluder le jour, et s'affala sur le lit.

 


Chapitre sixième

Le secret.

Deux journées s'étaient écoulées sans que quiconque ne dérangeât Quentin. Il avait presque fini les dossiers qu'il s'était imposés, et grâce aux nécessaires moments de pause, il ne lui restait que quelques pages du livre en cours. Il s'était amusé du spectacle contrasté qu'il devait offrir, s'obstinant à déchiffrer l'austère anthropologie monastique, alors qu'il était confortablement ajusté dans un fauteuil de jardin avec à l'occasion un verre d'alcool à la main. L'auteur avait fort opportunément les idées assez larges pour lui permettre de concilier un épicurisme passager et un idéal de sobriété intérieure.
Dans ces moments de délassement, il se laissait bercer par les différents tableaux que l'environnement lui offrait en distraction : Des avions de chasse venaient subitement déchirer le ciel d'une éphémère traînée. Plus agiles et discrètes, des aeschnes, grosses libellules au vol rapide, passaient et repassaient frénétiquement, en recherche d'abeilles à déguster. D'insaisissables lézards parcouraient le labyrinthe des vieilles pierres, pointant parfois leur museau comme à un balcon, l'oeil fixe et la langue furtive. Des sphinx aux ailes invisibles venaient faire leur point fixe devant les fleurs à corolles, déployant leur trompe démesurée pour se délecter d'un peu de nectar.

C'est au cours d'un de ces instants de vague contemplation, qu'en milieu de matinée du vendredi, il aperçut Marie revenant probablement de faire quelques achats. Il ne sut si elle avait spontanément obliqué vers lui, ou si le fait de passer si près l'y avait contrainte.
- Bonjour Quentin, dit-elle en l'embrassant. Je pensais venir un peu ce soir. C'est possible ?
- Bien sûr, répartit-il, soulagé de l'aisance de la jeune femme. Voulez-vous pour dîner ?
- En fait, je préférerais demain si vous voulez m'inviter, mais il faudrait que ce soit un peu en avance. Mon train est juste après midi. J'apporterai ce qui me reste à l'Ermitage.
- C'est d'accord. Nous pourrons déjeuner vers onze heures si vous voulez... Je vous attends en soirée alors...

Il était heureux que leur premier contact depuis leur nuit commune soit si facile. Il n'avait pu s'empêcher, compliquant toujours tout, de craindre un peu la rencontre, comme s'il n'avait pas encore saisi que Marie simplifiait les choses autour d'elle.

Comme à chaque fois que quelque chose d'important approchait, il allait comme les enfants, trouver que le temps se traînait désespérément. Il fallait qu'il occupe sa journée.
Il opta pour un coup de téléphone à des amis, dans le cas où ceux-ci seraient disponibles pour une visite, et il fut conclu qu'il les rejoindrait pour le café.
Pierre et Annie habitaient un gros bourg à une cinquantaine de kilomètres. On pouvait pour s'y rendre passer par la ville, ou musarder au fil de petites routes sinueuses et sauvages, ce qu'il choisit.
Il y avait longtemps que les deux couples avaient sympathisé, et ils s'étaient même retrouvés une année, pour passer les vacances ensemble. Toujours prêts à rendre un service, et ce qui est peut-être plus rare, à oser en demander un également, ils avaient su maintenir entre eux des relations épisodiques quant à la fréquence, mais constantes quant à l'affection.
Involontairement, Pierre avait eu sur Quentin une certaine influence. Là où autrefois celui-ci se passionnait facilement, jugeant des situations et des êtres selon un idéal, croyant qu'une logique conceptuelle devait par sa simple qualité de logique s'imposer à tous comme une évidence, Pierre lui avait appris par ses réactions, sans jamais donner de conseils, que les psychologies, les parcours individuels, les sensibilités, et par conséquent les logiques elles-mêmes, étaient multiples. Il avait ainsi contribué à réduire, presque à supprimer, ce qui était chez Quentin une souffrance, quand il était confronté à des réflexions collectives où tout partait dans tous les sens. Il ne s'était pas pour cela résigné au médiocre et à l'inefficace, mais au moins, il arrivait à accepter les différences.
Annie était aussi positive que dynamique et inversement. Un extraordinaire sens pratique lui donnait de trouver aisément une solution à tout problème, ce qui est parfois agaçant lorsqu'on tient à avoir un problème... (N'est-il pas vrai que les difficultés tombent à point quand on peut les utiliser comme prétextes pour éviter ce qu'on ne tient pas à faire ?...). Elle le mettait ainsi fortuitement devant ses responsabilités, et tout compte fait, il ne lui en voulait pas.

L'accueil fut donc chaleureux.
Pierre et Annie s'enquirent du passage éventuel de Soleyne, en prévision d'un barbecue, et ils échangèrent les nouvelles du quotidien. Les études et vacances des enfants, les nouvelles données professionnelles, la situation sociale et politique, vinrent tour à tour meubler la discussion.
Ils insistèrent tant pour que Quentin reste, que celui-ci consentit à un rapide apéritif dînatoire. Il leur expliqua bien que sa locataire devait passer à la maison, mais cela leur parut d'une importance toute relative.
Il réussit enfin à les quitter, et conduisit plus sportivement que d'habitude pour rejoindre la propriété.
Il était presque neuf heures quand il y arriva, et Marie attendait...

- Excusez-moi, fit-il en descendant de la voiture, j'étais chez des amis qui ont tenu à me garder. J'espérais bien arriver avant vous... C'est raté !
- Il n'y a pas longtemps que je suis là, répondit-elle. Je commençais juste à me demander si nous nous étions bien compris, ne voyant pas votre véhicule... Voilà, tout est rangé en bas. Je n'aurai pas grand-chose à faire demain matin...
Quentin alla tourner la clef dans la vieille serrure, ouvrit grand la porte de la maison et revint pour lui présenter un fauteuil. Mais elle objecta :

- Je préfère le banc ce soir !

Ils s'assirent donc côte à côte. Lui, respira fortement pendant quelques secondes pour calmer sa précipitation, puis la regarda d'un air interrogatif :
- Alors ?
- Je ne sais pas trop par où commencer, répondit-elle...
D'abord, je ne suis pas Marie, mais "soeur" Marie... Je suis moniale... enfin, presque... Je vais bientôt prononcer mes voeux définitifs, et c'est pour cela que je suis venue prendre un temps de désert. Je ne voulais pas m'engager sans tout peser... Il me fallait un recul...

Le sourire appuyé de Quentin l'arrêta dans son aveu.
- Oui, expliqua-t-il : Cela me surprend quand même de vous entendre l'exprimer aussi directement, mais j'avais eu un pressentiment dimanche...
Allez, je vous laisse continuer...

Elle étreignit la main qu'il lui avait proposée et poursuivit :

- Je vous ai mentionné l'autre jour que j'avais eu une expérience à quinze ans... Cela m'a marquée malgré tout. Je ne pouvais pas admettre de prendre une décision pour ma vie entière, qui soit en partie dépendante de ce souvenir. Depuis, j'avais refusé la sexualité comme quelque chose d'inintéressant, de facilement dangereux, et je ne voulais pas que ma résolution de m'en priver pour toujours tienne à ce rejet. J'appréciais beaucoup la camaraderie des garçons au cours de mes études et de mon travail, mais la perspective d'être amoureuse d'un homme ne me concernait pas. Je me suis toujours sentie aimée chez moi... Je n'avais pas de besoin particulier...
Récemment, au monastère, j'ai entendu quelqu'un dire qu'il ne fallait pas faire de choix négatif. Cette question qui ne m'avait jamais déconcertée jusque là, a soudain pris en moi une dimension que je n'avais pas prévue. Cela ne remettait rien en cause, mais simplement, j'ai su comme une sorte d'évidence que mon engagement ne serait possible qu'après un approfondissement, un tour d'horizon intérieur...

Et puis il y a ma soeur Aleth.
Elle est plus jeune que moi et court de garçon en garçon sans trouver l'homme de sa vie. Malgré ses déconvenues, elle ne peut pas rester sans dénicher un nouveau compagnon... Elle m'a toujours tout confié, mais un argument nous empêchait à chaque reprise de nous comprendre : c'était que je ne connaissais rien justement, à la sexualité. Je lui renvoyais que j'avais l'impression de connaître au moins quelque chose à l'amour, mais nos mots n'avaient pas le même sens. J'étais heureuse, totalement, et elle de son coté, hormis l'euphorie des premières semaines avec ses petits amis, semblait plutôt maussade, souvent déprimée par son instabilité. Cela fait plusieurs années que ça dure... Depuis que je suis rentrée en communauté... Je ressens parfois une jalousie dans ses propos, et à d'autres moments, elle parle comme si elle ne pouvait que vivre des choses négatives, et que j'en sois la cause... Comme si elle m'admirait et m'en voulait en même temps.
Cette nécessité qu'elle avait d'une relation physique m'était une énigme et son comportement a fini par rejoindre mes interrogations. Autour de nous, beaucoup de couples semblaient fonctionner harmonieusement... La plupart des filles de notre âge étaient sorties avec des garçons... Pourquoi avions-nous toutes les deux une singularité par rapport aux hommes ? Il fallait que je prenne cela en compte... Que je sache... Pour elle, et pour moi...
Comme je vous l'ai dit, je crois, ce n'était qu'une idée dans ma tête. Je voulais faire le point. J'ai demandé un retour dans ma famille avec la promesse de quinze jours de solitude pour mûrir ma décision. Cela m'a été accordé. C'est ainsi que je suis arrivée ici, et que je vous ai rencontré...

Elle écarta doucement sa main, plongeant son regard dans le sien, avec une bouffée de placide exaltation.
- J'ai pris ma décision. Je vais demander à prononcer mes voeux. Je n'ai jamais pensé qu'il en soit autrement, mais à présent, c'est une certitude libre, un peu grâce à vous...

- Depuis quand en êtes-vous sûre ?
- Depuis cette nuit, sinon je pense que je serais venue vous voir avant. Ça a été difficile cette semaine. J'ai dû laisser décanter ce que j'avais vécu avec vous... J'ai dû lutter à certains moments pour ne pas monter ici... C'était comme si mon coeur risquait d'être amené à se partager, comme si un choix se présentait, et au fond de moi, je sais que ce n'est pas cela que je recherche.
Justement à cause de cette envie que j'avais de vous retrouver, j'ai compris que je risquais de m'enfermer dans des limites qui n'étaient pas faites pour moi. Je ne sais comment vous dire... C'était beau, notre proximité, mais après, avec le temps, j'ai senti qu'il subsistait des liens dont je ne voulais pas.
Et puis, vous avez eu raison de me souligner que le quotidien dans un couple, n'était pas toujours ce que j'ai éprouvé avec vous. Je me suis dit que sans doute, notre relation n'avait été qu'une sorte de parenthèse un peu irréelle, mais dont j'avais toutefois un besoin essentiel, pour comprendre...
Je ne me sens pas faite pour de l'à peu près, pour des fluctuations, des déceptions, des aller et retour. Mon but, c'est d'être sans cesse présente à la Présence Divine. Si je manque à cela, c'est uniquement de ma responsabilité. Je ne peux faire aucun reproche à Dieu. Lui, ne déçoit pas. Je n'ai qu'à être réceptive à l'Amour, et les occasions en sont innombrables...
Peut-être est-ce plus facile au fond ? Peut-être que je me sens appelée à cette vie parce que je ne serais pas capable de gérer une relation dans la durée, comme Aleth ? Si seulement elle acceptait de quitter ses résistances... de vouloir diriger sa vie toute seule...

Marie songeuse, serra à nouveau la main de Quentin, puis reprit

- L'autre nuit, près de vous, j'avais l'âme en allégresse, et le corps en paix... Mais la sensation de la présence de Dieu dans la solitude a quelque chose de plus vaste, même si elle peut être ressentie physiquement elle aussi. C'est comme une force et une sécurité qui vous enveloppe de l'intérieur. Il n'y a pas de limites vous comprenez ?
Comment traduire en quoi c'est la même chose, et en quoi ça ne l'est pas ?

- Je ne voudrais pas vous troubler, mais c'est probablement la même chose, intervint-il, l'entourant de son bras. La vocation est une question de résonance intérieure, subjective. C'est parce que vous avez, vous, tel point de vue, telle approche, que vous excluez les autres voies. Mais il n'y a pas d'oppositions entre les diverses formes d'expérience de Dieu. Ce n'est pas parce que je vivais l'amour physique avec ma femme, que cela nous empêchait d'être présents aux autres, de nous aimer dans l'éloignement, ou de ressentir en tout cela la présence divine.
Je n'y avais jamais songé de cette façon, mais cela se fait plus clair en vous écoutant en fait, et ce que j'ai expérimenté avec vous me le confirme, il n'y a pas de différence. L'amour de l'autre, spirituel, charnel, intime, sentimental, tout ce que vous voulez, est toujours un amour divin s'il est vécu dans la pureté du don, dans la gratuité de la louange, et c'est bien ce que nous avons ressenti l'un et l'autre... Seulement, c'est particulièrement délicat quand on met une relation sexuelle en jeu, parce que nous sommes complexes, à la merci d'émotions qui nous ramènent à nous-mêmes, et dès que nous nous préférons, nous nous coupons de ce mouvement divin.
La difficulté de l'acte sexuel est qu'il engage tellement de choses profondes au niveau de nos sensations, de notre mémoire, de notre imagination, de notre inconscient, qu'il peut aller jusqu'à révéler ou exacerber des désirs de violence, de possession, et souvent, il nous fixe sur une jouissance qui nous referme sur nous...
Mais vous savez, le désir que vous avez eu de me revoir, je l'ai eu également. Il n'est pas lié seulement au fait que nous ayons partagé nos corps. Nous avons tous en nous une difficulté à vivre la solitude, un besoin de contact physique, une quête d'affection, de compréhension, et c'est tout cela qui devient obsédant, qui crée des liens intérieurs, des frustrations, des rigidités, si nous n'acceptons pas de nous décentrer.
Ça peut très bien exister en communauté, au niveau de la sensibilité, du coeur, et empoisonner toute une vie. Ce n'est pas parce qu'on échappe à la pratique de la sexualité que l'âme devient juste. Peut-être même est-ce le contraire dans certains cas... Tout peut se trouver perverti par l'orgueil, le jugement, les rancoeurs secrètes...
Le chemin d'un consacré, est de travailler directement, et sur lui-même, au décentrement de soi, ce qui n'est pas facile.
Le chemin d'un couple est un chemin particulier où c'est probablement la vie sexuelle elle-même qui cristallise une partie de l'évolution vers le divin, selon qu'elle concrétise et révèle une ouverture, un respect, une désappropriation de soi.
Quant à savoir pourquoi l'un se sent appelé et l'autre pas ? Cela peut dépendre d'une circonstance de vie, d'une évolution de personnalité, et d'une sorte de révélation intérieure, que celle-ci soit brutale ou progressive...
Dans les deux voies, les obstacles sont différents, les méthodes sont différentes, les relations avec les autres et avec le monde sont différentes, avec dans chacune des avantages et des dangers spécifiques.
A tout prendre, les deux chemins se rejoignent, dans cette louange de la création qui est prière, dans cette pauvreté qui est détachement de l'avoir et du paraître, dans cette forme d'obéissance qui est soumission joyeuse aux circonstances. A un certain niveau, il y a comme une telle proximité entre les deux voies, qu'il y a des passerelles.
Peut-être est-ce l'une d'entre elles que nous avons empruntées dans son utopie ?
A la limite, vous êtes une vraie moniale, parce que l'expérience d'un amour physique ne vous a pas détournée de vous-même...
Vous vous sentez appelée à la radicalité des moyens ? Foncez ! Ne vous lassez jamais d'aimer et de sourire...

 


Chapitre septième

Epilogue

La pénombre les avait enveloppés.
Marie avait écouté, se laissant reposer sur son épaule, tout en regardant le ciel qui tournait inéluctablement les pages de la nuit.
En silence, ils restèrent dans la pure joie de ce sentiment indéfinissable, où chacun, au centre de soi, goûtait à la paisible jubilation de l'autre. Ils savaient ce moment sans suite, sans avenir, et le souhaitaient tel, parce que l'envisager autrement les aurait détournés du chemin et détruits.
Leur rencontre probablement devait être, mais elle ne devait être que cela, restant un fragile écho d'absolu, d'éternité.
Aucune attente, aucun désir n'était secrètement projeté.
Quentin sentait le coeur de Marie en Dieu.
Le sien était un peu en Soleyne, et Dieu tenait leur amour.

Ils n'étaient pas dignes de cette expérience. Seule la délicatesse divine leur avait donné d'en faire une juste liesse. Seule la conscience de leur permanente errance, en tirait prudente force.

Le vent si rare en ces régions, s'était levé, éloignant la menace d'orage. Le temps avait été lourd aujourd'hui, et Quentin avait remarqué en conduisant, que le bleu de l'éther se diluait d'une lumière plus blanche et aveuglante.

- Je repensais à votre conclusion sur ma vocation tout à l'heure, chuchota la jeune femme sur un ton taquin : Bien que vous soyez seul à présent, vous seriez alors un vrai mari parce que vous savez parler en moine ?

La réflexion le fit s'esclaffer.
Il sentit Marie frissonner.
- Froid ?
- Et bien, un peu ce soir oui.
- Voulez-vous que nous rentrions avaler quelque chose ?
- Volontiers, mais je ne reste pas longtemps. A vrai dire, j'ai peu dormi la nuit dernière. Je me suis éternisée sous les étoiles à penser, à prier, et quand la confirmation de mon engagement s'est imposée, je suis restée tellement enfiévrée que je n'ai pas pu trouver le sommeil.

La soudaine lumière de la pièce les éblouit.
Quentin ferma la porte et alla faire chauffer de l'eau. Son choix de tisanes était restreint, mais menthe et réglisse emportèrent les suffrages.
Ils prirent place sur les fauteuils, ayant remplacé le violent éclairage du lustre par de petites lampes de coins, moins agressives.

- Je peux vous demander, osa-t-il, de quand date votre appel monastique, et comment cela s'est passé ?
- Bien sûr ! La perspective du mariage, je vous l'ai dit, ne me satisfaisait pas. J'avais en moi comme une sorte d'attente, de désir d'un plus, sans savoir de quoi il s'agissait. Après le bac, j'ai fait une formation de designer-styliste spécialisée dans les bijoux. J'avais une place intéressante à Paris, et par relations, je commençais à travailler avec des gens connus du monde de la Mode. J'aimais ce que je faisais, et quand un garçon se faisait trop insistant pour sortir avec moi, j'arrivais toujours à le décourager avec suffisamment d'humour pour maintenir une bonne entente. A la fin, c'était presque un sujet de plaisanterie... Puis un jour, j'ai regardé un reportage télévisé sur les femmes cloîtrées. Je me suis mise à pleurer sans pouvoir m'arrêter pendant toute l'émission. Cela a duré une partie de la nuit, et c'était de joie... Comme si subitement, j'avais la solution à une question que je ne m'étais pas posée, mais qui m'avait toujours habitée, sourdement.
Alors ensuite, s'est posée la question du lieu. Je me suis laissé conduire par les rencontres, et des contacts réguliers se sont établis avec une communauté que j'ai reconnue comme étant ma famille spirituelle.
Quelques séjours m'ont convaincue de quitter mon travail, et j'ai commencé ma nouvelle vie. J'avais enfin trouvé la source de ma joie.
Après plusieurs années, le temps arrive où il convient de confirmer cette appartenance. Je me sens libre à présent d'aller là où Dieu m'attend.
Voilà...

Ils achevèrent leur boisson. Marie emporta les tasses à la cuisine, et se contenta de rester debout, manifestant ainsi son désir de ne pas prolonger la soirée.
Quentin accéda à sa demande implicite, et se leva pour lui ouvrir la porte. Dehors, l'autan balayait la végétation avec frénésie. Seules, quelques étoiles jouaient avec d'immenses nuages noirs et bas qui rendaient la nuit exceptionnellement opaque et inquiétante.

- Attendez, décréta-t-il, je vais chercher une lampe et je vous raccompagne.

Aux abords du sentier rocailleux, il lui saisit les doigts, jusqu'à l'Ermitage où il la quitta rapidement. Une partie de lui aurait trop souhaité un dernier embrassement pour qu'il s'attarde... Il pouvait la rejoindre dans la gratuité de son âme, mais tout autre manifestation risquait d'abîmer leurs libertés, à l'un et à l'autre.
Avant de rejoindre la chambre, il fit le tour des volets dont certains battaient bruyamment, puis se coucha, sans autre espoir qu'un vague repos. Le vacarme inhabituel infusait à la maison une atmosphère de tangible sécurité.
Il se mit à évoquer les jours passés, poursuivant sa réflexion sur des aspects dont il n'avait pas voulu faire part à Marie pour ne pas risquer de la désorienter :
Comment lui dire, au seuil de son engagement catholique, que l'Eglise Romaine traînait derrière elle un vieux contentieux avec la sexualité...
En édictant des lois générales et contraignantes, empreintes de méfiance et de paternalisme, celle-ci avait contribué en effet à faire de toute pratique sexuelle un problème de conscience entaché de moralisme, de culpabilité, de péché, sans voir qu'elle ne faisait ainsi que rajouter aux forces d'obsession et de centrement que la sexualité porte déjà en elle.

Le choix du célibat de Marie, disait une correspondance entre une personnalité limitée -- toutes nos personnalités sont limitées -- et un état de vie permettant au mieux l'épanouissement.
Peut-être même fallait-il d'ailleurs revenir avec sagesse et prudence sur le caractère définitif de tout engagement, eu égard à l'évolution possible de chacun ?
Bien des moines et ermites étaient retournés, dans la dernière partie de leur vie, en plein coeur du monde... A l'inverse, des couples, après avoir mené leurs enfants à l'âge adulte, s'étaient séparés comme Soleyne et lui, jusqu'à rentrer pour certains en monastère...
Il souhaitait pour Marie que sa communauté soit de celles qui avaient le courage et l'authenticité de s'ouvrir aux grands débats de l'humanité. Il lui souhaitait à elle de ne jamais se dérober aux interrogations qui pourraient l'habiter, restant disponible à sa conscience, attentive à sa liberté, comme elle l'avait été au cours de ces semaines...
Plus que de s'être révélée une soeur, elle était devenue en quelque sorte sa soeur, et il décidait de la porter intérieurement, l'incluant dans ceux et celles qui l'aidaient à dépasser les angoisses de certains jours. Sa présence dans son coeur l'amenait à se dépasser dans un lâcher prise où l'amour affleurait en vraie prière.

A l'extérieur le vent faiblissait...
Il s'endormit.

***


Comme prévu, Marie arriva assez tôt dans la matinée. Le ciel était totalement dégagé, et la journée s'annonçait belle, avec une chaleur moins envahissante. Quentin avait préparé un repas frugal, et mit une boisson au congélateur pour lui assurer de quoi se désaltérer au cours du voyage.
Pendant qu'ils mangeaient, la jeune moniale lui précisa :

- Vous savez, quand je serai rentrée à Paris, je ne sais pas si je vous écrirai. Je suppose que vous comprenez. Je préférerais ne garder de vous que le souvenir de ces journées, comme un bijou qu'on contemple à chaque fois qu'on ouvre l'écrin... Peut-être un jour... Vous verrez bien...

Il comprenait, et se garderait donc de prendre l'initiative.
Ils arrivèrent à la gare avec suffisamment de marge pour que l'horaire ne les oblige pas à l'empressement. Dans ces moments qui précédaient la séparation, ils ne pouvaient échanger que des banalités sur l'itinéraire de métro à prendre une fois dans la capitale, et le nombre de jours qui restaient à Marie à passer en famille.

Le train s'immobilisa devant eux.
Elle s'approcha, et ses lèvres vinrent audacieusement effleurer les siennes.
- J'aime Christ en vous, souffla-t-elle dans un de ses délicieux sourires...

 


Notes a posteriori...

Dans cette histoire, j'aurais pu imaginer Quentin veuf, célibataire, ou officiellement divorcé. Cela aurait simplifié le tableau, évitant ainsi d'évoquer la difficile ambiguïté d'un amour toujours présent, au-delà de la liberté redonnée.
J'aurais pu également imaginer une mésentente conjugale telle, que l'excuse et la compassion auraient tenu lieu d'explication immédiate et de circonstances atténuantes.
Je ne l'ai pas souhaité, pour que reste posée la question de la fidélité, de ses limites, de ce qu'elle implique ; pour que soient manifestées également, la complexité de l'homme et de la femme en tant qu'être ; la complexité de l'homme et de la femme en tant que différents dans l'intégration de leur sexualité et de leur psychologie ; ainsi que l'ambivalence propre à beaucoup de situations émotionnelles ou affectives.
Un dernier schéma aurait été celui d'une banale situation de couple, avec ce qu'il est coutume d'appeler un adultère. Outre que cette perspective devenait incompatible avec le personnage de Marie, j'aurais eu alors le sentiment d'ériger plus ou moins en modèle une permissivité, une évanescence des repères, qui ne peut qu'induire à mon sens souffrance, désarroi et errance.

Ce scénario volontairement original, puisque mettant en jeu un couple harmonieusement séparé, et des protagonistes gratifiés d'une certaine maturité humaine autant que d'une ouverture à une Transcendance, permet d'approcher plusieurs interrogations, dont celles-ci :

- Pensons-nous le couple comme un but ou comme un moyen ?
Est-ce un absolu que seule la mort dissout, ou plutôt un idéal que la faiblesse humaine rend parfois relatif ?
Est-ce un état de fait ou un lieu vivant où les énergies se fécondent ?
Est-ce un principe à défendre coûte que coûte jusqu'à l'hypocrisie ou au déni quand il recouvre une réalité misérable, ou un chemin d'évolution à deux qui demande l'honnêteté d'une régulière évaluation ?

- Faisons-nous partie de ceux qui pensent qu'il y a eu dans cette histoire, véritable infidélité ? Et pourquoi ?
- Faisons-nous partie de ceux qui pensent que la sexualité engage tout l'amour, au point qu'une défaillance concrétise un échec définitif ? Et pourquoi ?

- L'authenticité d'un aveu peut-elle être entendue quand le véritable respect aurait été d'éviter la consternation, la détresse et la douleur de l'autre ?

- Que deviennent les dimensions du pardon, de la compréhension, de l'amour qui va au-delà, quand il s'agit de la trahison ou de l'erreur dans un couple ?

- L'hypothèse de l'exercice d'une sexualité avant un engagement de couple ne peut-il pas permettre de réduire les risques de ruptures précoces et souvent déroutantes, ainsi que leurs conséquences sur les enfants quand il y en a ?

- L'argument du sacrement comme garantie, souvent avancé par les personnes croyantes, résiste-t-il à un examen honnête des couples à problèmes, et ne révèle-t-il pas l'investissement magique et naïf dont on l'entoure, ne mesurant pas assez que l'action de Dieu à laquelle il est fait référence, ne peut qu'aller à la rencontre d'une disponibilité et en aucun cas forcer une maturité qui fait défaut ?

A travers ces pages, j'ai voulu montrer
que si ce que je vis,
ce à quoi je crois,
et ce vers quoi je désire aller,
est une stabilité du couple par laquelle chacun devient davantage soi-même, jusqu'aux limites de la vie,
nul toutefois ne peut juger la diversité des chemins, la multiplicité des circonstances et le secret des maturations.

J'espère avoir contribué à ce qu'on évite de réduire ce qui nous semble étranger, blâmable, scandaleux, à de grossières raisons qui nous laisseraient dramatiquement et faussement innocents.
Plutôt que de voir alors ces sentiers mal tracés habillés de faillite, acceptons qu'ils puissent par d'étroits goulets, permettre l'ascension de la Personne au sein de sa propre vie, et l'émergence de l'autre (Autre ?) au sein de la Personne..

Dans l'Eglise orthodoxe, le déliement des liens du mariage est admis, et ne remet pas en cause la perspective du couple stable et fidèle. Il permet simplement à ceux qui l'ont ratée d'en tenter une autre, avec plus de sagesse et de maturité.
De la même façon, la contraception n'est pas condamnée, et l'attitude morale est laissée au discernement spirituel du couple.

Puisse l'Eglise d'occident s'ouvrir à cette intelligence du coeur...
Le Christ n'a pas défini la vérité comme un concept, mais comme une personne...
Le véritable péché n'est-il pas d'utiliser Dieu pour défendre un système, que celui-ci soit une structure mentale, ou une idéologie sociale ou politique ?

En ce domaine comme dans d'autres, la véritable intériorité est étrangère au fanatisme, lequel n'est finalement qu'une inaptitude à l'Autre...

Patrick. pmc1mail@aol.com

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Le sourire blessé du moi à naître...

Présentation: Entre la recherche de son authenticité personnelle, et la reconnaissance véritable de l'autre, y a-t-il des concessions possibles ? C'est le sujet de ce roman situé en Auvergne, où deux personnages livrent tour à tour leurs sentiments sur l'amour/amitié qui les habite. L'extrait suivant correspondant au premier chapitre fait par la force des choses peu écho à la complexité relationnelle développée par la suite...

Préambule

Depuis quelques mois, ma participation à des forums de discussion ou à des recherches d'amitié sur Internet m'a fait rencontrer diverses personnes pour la majorité en suivi psychologique, et donc attentives à leur vécu, à leur ressenti....

De l'anonymat du pseudo à l'identité déclarée, de la question théorique à l'expression d'une souffrance, les échanges se sont avérés riches d'empathie, d'enseignements, de témoignages...

Certaines de ces relations ont pris un tour plus personnel, dans une correspondance électronique, une transmission de photos, voire exceptionnellement un échange téléphonique ou une entrevue...

A travers tout ceci, et dans une grande vigilance à pointer, repérer et dénoncer tous les dangers, toutes les limites du virtuel (projections affectives, manipulations, compensations, fuite du réel, dramatisations, transferts, restauration narcissique, etc, etc...), plusieurs expériences de vie relatées dans la simplicité de la confiance, solitudes, blessures, difficultés de couple, m'ont mené plus loin vers moi-même...

Surtout, parmi les diverses amitiés, une fraternité s'est révélée être de l'ordre de l'évidence, de cette sorte de connivence où on se reconnaît plus qu'on ne se connaît.
Dans cette sorte de transparence où l'on sent que l'autre sait, au-delà des mots, gratuité rime avec liberté, confiance avec émergence d'une capacité à se dire en vérité, dans le rire et la tendresse...

De tout cela, des interrogations sont nées, renouvelant l'amour, rajeunissant le coeur, confirmant les certitudes intérieures....
Ce sont ces interrogations qui fondent cet essai.
Tout principe établi restant par essence extérieur à soi, et donc inadapté à nous mener vers nous-mêmes, il s'agit d'aller au fond de ce qu'on élude, de ce qu'on craint, de ce qu'on cache, pour être authentique.
Mais quelle est la place de l'autre dans la vérité de soi-même ?

A chacun, et à chacun ensemble, de faire un peu de ce chemin qui laisse rarement indemne, souvent déroutant, parfois périlleux, vers la joie intérieure du don véritable...

***

Ce qui suit n'est pas un écrit à simplement parcourir
C'est un écrit à déguster...
Sur chaque mot, chaque phrase qui parle au coeur
Il faut prendre le temps des résonances intérieures...

Ainsi ce roman bâti de petits vécus
Rejoindra-t-il une authenticité
Dans ce qu'elle a à parfaire, à corriger
En chacun de nous....

Puissé-je avoir contribué
Chez l'un ou l'autre
A l'être vrai...

Janvier 2002

***

Chapitre 1

Le vent soufflait depuis mon départ de chez l'instituteur. Celui-ci, rencontré la veille sur le sentier du lavoir et probablement mis en sympathie par mon apparence de randonneur égaré, s'était inquiété de ma nationalité, et m'avait rapidement proposé de dîner chez lui. La chose ne devait poser aucun problème à son épouse, m'avait-il précisé pour me mettre à l'aise, ajoutant que ses grands enfants étaient à cette période de l'été, aux quatre coins du pays, et que par ailleurs je pourrais disposer d'un local pour la nuit.
J'avais accepté d'emblée, la perspective d'une vraie douche et d'un repas chaud l'emportant sur mes hésitations à m'imposer chez des inconnus....
Depuis ma rupture avec Colombe, j'avais éprouvé un incoercible besoin de faire le point. Rendu à une solitude que la tension des derniers mois avait introduite par à-coups douloureux, je m'étais trouvé incapable de donner un sens à mes vacances. Alors que je commençais à réagir avec colère à l'agitation qui m'habitait, un vieux refrain scout s'imposa à moi, comme une évidence naïve, conseillant à "celui qui est mal dans sa peau, de mettre sac au dos".
C'est ainsi que j'avais décidé, un matin d'août, de parcourir à pied les monts du centre de la France, empruntant au hasard et parfois à contresens les fameux chemins de Saint Jacques. Je disposais de l'essentiel du matériel requis, établissant mon programme du lendemain à partir des cartes que j'achetais de bourgs en villages, avec ma nourriture, mon tabac, et selon son épuisement, des piles pour ma lampe.
Mes chaussures déjà bien rodées alternant avec de grosses sandales me permettaient d'avancer avec sécurité. Ce sont mes muscles qui me trahirent les premiers jours. La chaleur constante m'avait incité à dormir à la belle étoile, mais l'altitude rafraîchissait les nuits, m'obligeant à présent à me glisser sous mon abri de toile.... Dans la journée, cascades, sources ou fontaines de pierre m'avaient toujours permis de remplir ma gourde d'une eau fraîche et vivante....
Régulièrement, je faisais une pause, pour grignoter quelque aliment réputé énergétique, ou pour contempler le paysage qui s'offrait à mes pas. J'aimais particulièrement à l'aube, mesurer l'évanouissement des brumes encaissées, sous le câlin timide du soleil levant. Je ne pouvais m'empêcher de penser à Colombe, regrettant son absence pour partager cette joie extatique du spectacle de la beauté. Nous nous connaissions depuis longtemps, trop peut-être... Notre proximité nous avait conduits à partager le quotidien, évoquant un avenir à deux, et c'est ce même quotidien qui au fil des jours, avait révélé des distances, des rigidités, que nous n'avions pas su discerner à l'avance. Notre vie prenait les couleurs d'une co-location, et sans que ni l'un ni l'autre n'ait succombé à un charme étranger, nous avions décidé de nous rendre nos libertés, dans un accès de bon sens et de salubrité.
Aujourd'hui, c'est du ciel que l'eau menaçait de m'arriver. Mes hôtes m'avaient pourtant mis en garde contre ces orages venant du sud, mais ma halte m'aurait paru trahir mon engagement si je l'avais prolongée. J'avais bien marché depuis le matin. Le paysage s'était accentué, prenant à certains détours des allures orgueilleuses de haute montagne. J'espérais gagner un lieu habité avant la nuit, mais le tracé apparemment aisé sur ma carte, s'avérait complexe et ralentissait mon allure.
Des nuages étrangement translucides rivalisaient de contorsions, cependant que d'autres plus sombres pesaient sur l'horizon, s'étalant comme une invincible masse avide de victoire. Le grondement sourd des tambours annonçait leur passage, ponctué d'éclairs diffus, rendant l'air odorant d'un ozone subtil. Le vent cessa en même temps que les premières gouttes de pluie, lourdes et espacées, faisaient vaciller les feuilles au ras du sol. Puis ce fut un déluge presque froid qui s'abattit, pendant que l'orage zébrait sa vindicte jusqu'à terre.
J'avais enfilé ma cape à bosse bien étanche, et coupant à travers l'herbage, me dirigeai vers une bâtisse aperçue en contrebas. La vieille ferme de pierre comportait plusieurs bâtiments austères, mais le logis principal aux allures de maison forte, ne faisait aucun doute.
Mes coups à la porte furent accueillis par des aboiements lents et graves. Une femme encore jeune entrouvrit. Je lui criai : "Est-ce que je peux me mettre à l'abri quelque part pour ce soir dans vos dépendances ?". Elle sembla hésiter quelques secondes, puis ouvrit davantage en me faisant signe d'entrer.
La vue du Danois légèrement en retrait, babines retroussées et grognant en sourdine, me fit ralentir mes mouvements.
- Couché, Rex !
A l'ordre sec donné avec autorité, le chien s'abattit sur le sol, comme rassuré. Son regard vif et attentif semblait guetter les consignes éventuelles, et il me vint à l'esprit que me considérer comme un vulgaire sandwich ne lui aurait pas déplu.
Je posai mon sac sur les tomettes inégales, veillant à circonscrire l'eau qui dégoulinait de ma tenue... Un lustre allumé compensait la noirceur du temps....
Je repris :
- Merci, vous auriez un endroit où je pourrais passer la nuit ?
- Et bien, ici même ! me fut-il répondu avec un sourire froid dans lequel une sorte d'ironie me parut fêler la sympathie initiale de l'accueil.
- Je ne voudrais pas vous déranger, insistai-je....
- Si je vous le propose... Vous avez vu, je suis bien gardée.... Je vous fais un truc chaud ? Un café ?
J'acquiesçai avec étonnement face à ce mélange d'attentions et de rudesse. Une certaine grâce, une souplesse un peu sportive, contrastaient avec des yeux hermétiques qui me tenaient intérieurement à distance. Je me sentis un peu gauche, comme lorsque j'étais enfant devant un supérieur redouté....
Me reprenant, je tentai une ouverture à la mode anglo-saxonne :
- Je m'appelle Gaulthier, fis-je....
Comme si elle n'avait rien entendu, elle terminait de préparer l'unique tasse dans la partie cuisine, et vint la poser sur une lourde table au centre de la pièce, semblant m'inviter à prendre place.
C'est quand je fus assis qu'elle lâcha sèchement :
- Et moi Nathalène...
- Nathalène, ponctuai-je, ce n'est pas courant...
- Ce n'est pas courant ! obtins-je comme réponse....
Il fallut un moment pour qu'elle reprenne la parole, semi assise sur un coin de la table. Sa robe de toile simple, boutonnée, légèrement serrée à la taille, dégageait un genou.
- Vous êtes pèlerin ?
- Si on veut...
- C'est votre bâton, là, qui me fait dire ça... En général, tous les pèlerins en ont... Avec la coquille... Pas vous ?
Je pris le temps d'une gorgée supplémentaire et expliquai :
- Je ne fais pas le chemin de St Jacques.... Plutôt le tour des Causses, des plateaux, des volcans, pour revenir à mon point de départ... Je n'ai pas vraiment d'objectif... J'ai lu que le Massif central était la plus grande montagne de France en superficie, et je me suis fait le défi d'en apprécier la diversité, entre la Haute Loire, le Cantal, l'Aubrac, les Cévennes....
- Touriste alors ? Et vous êtes tout seul ?
- Je suis tout seul.
J'eus envie d'en rester là pour lui manifester son peu d'enthousiasme à échanger, mais finis par céder au désir de parler... La soirée chez l'instituteur n'avait été que banalités couvertes par le son de la télévision... et j'avais besoin de m'exprimer à moi-même les raisons de mon choix...
- C'est quand même un peu un pèlerinage, dans la mesure où mon but est de me confronter à la solitude, à la nature.... Il y a plus de deux semaines que je suis parti... J'évite les villes, et me suis arrêté deux fois dans un camping, pour un peu de lessive...
La jeune femme quitta sa position pour venir prendre une chaise, en face de moi...
- J'ai quelque chose à vous proposer.... J'ai un tas de bois énorme à couper et à refendre pour l'hiver.... Si vous voulez vous en occuper, je vous loge et je vous nourris pendant le temps que ça vous prend...

Je restai interloqué, sans toutefois en rien montrer, par l'attitude paradoxale de cette Nathalène au sang de basalte refroidi. Nous ne nous connaissions que depuis quelques minutes, mais tout en elle indiquait que la relation ne pouvait être que rationalité, contrat, logique cérébrale.... Curieusement, l'idée de séjourner dans cette maison isolée, et d'y travailler, me parut s'inscrire dans la perspective de mon périple.... C'était comme si la demeure, le chien et sa maîtresse, n'étaient qu'une émergence de la nature environnante...
Un "Pourquoi pas" laconique scella mon accord.

Nathalène m'invita à monter mes affaires... Dans l'angle de la pièce, un escalier de pierre amenait à l'étage. Là, un couloir épousait le pignon pour repartir sur toute la longueur de la façade et distribuer des chambres... Elle ouvrit l'une d'elles et m'indiqua la salle de bain, tout au bout, dans la tour.... Au passage elle signala :
- Je dors ici.
Et comme pour couper court à toute interprétation, elle ajouta :
- Rex couche toujours à mes côtés.

La cape à bosse était efficace. Rien de mon sac n'était mouillé. Je pus sortir quelques vêtements fripés mais propres, et remerciai en pensée mes hôtes de la veille. Je pris le temps d'une grande toilette pour me débarrasser de la sueur accumulée, et disposais mon pyjama sur le lit. Celui-ci était fait, comme si cela avait été son identité d'être perpétuellement fait. Des effluves du passé, mélange de poussière et de vieux bois, flottaient dans l'air un peu confiné. J'étais presque gêné de troubler un ordre dans lequel l'aléatoire semblait ne pas avoir de place; et pourtant, j'étais là....
Il restait une bonne heure avant que la nuit ne tombe officiellement, mais la tempête ne désarmait pas au-dehors, avançant le crépuscule.
J'envisageais de redescendre, ne sachant toutefois pas trop quels contacts j'allais pouvoir établir avec ma logeuse. Le point de vue que m'offrit l'escalier me permit de mieux situer l'ensemble du rez-de-chaussée. La pièce principale devenait salon et bibliothèque dans sa seconde partie, ouvrant en angle sur le bas de la tour qui semblait aménagée en bureau. Nathalène y était assise, devant un ordinateur...
Rex indiqua ma présence d'un petit et unique aboiement. Je restais admiratif devant une éducation aussi précise. Sachant que beaucoup d'animaux détectent immédiatement les poussées d'adrénaline, je m'étais exercé depuis longtemps à garder un calme étudié face aux chiens menaçants. J'éprouvais même une certaine fierté à prendre l'ascendant sur eux, et du même coup, sur leurs maîtres étonnés... J'essayai la même tactique avec Rex, mais la puissance de sa gueule et son indifférence ostentatoire ne me rendaient pas la relation plus simple qu'avec sa propriétaire....
Celle-ci s'était retournée, et répondit à mon expression interrogative :
- C'est mon travail. Je suis traductrice. Les documents me parviennent par Internet ou par fax. Pour certains, c'est un travail à long terme, pour d'autres, c'est l'urgence, même la nuit parfois. Vous m'excusez, mais je ne vais pas être très disponible ce soir. Trouvez-vous un bouquin, et si vous avez besoin de quelque chose, vous me demandez.
Commençant à saisir le fonctionnement de ma diligente hôtesse, je ne me formalisai pas, et fis un signe d'assentiment. Je trouvai dans les rayonnages quelques ouvrages sur la région, que je feuilletai à la recherche de sites à visiter. Des annotations historiques piquèrent ma curiosité, mais le temps s'écoulant, le confort inattendu de cette soirée eut raison de ma vigilance, et je pris congé pour regagner ma chambre.


Chapitre 2

L'orage menaçait depuis ce matin. Mon matériel informatique était pourvu d'un onduleur et d'une prise anti-foudre, mais je ne pouvais pas exclure une panne de courant durable qui viendrait annihiler mon travail, ne pouvant dans ce cas le renvoyer à temps. Il s'agissait d'un document de technique industrielle à traduire du japonais en anglais. Des décisions importantes d'engagements financiers devaient être prises demain au sein de la société qui m'avait contactée, et je devais impérativement leur adresser ma copie dans la nuit.
Si au moins ils avaient pu me transmettre les données un jour plus tôt.... Mais c'était toujours comme ça... Pour continuer à être bien placée dans ce créneau professionnel, il fallait que je me plie aux exigences des employeurs... Je n'avais pas le choix. Mes revenus assez inégaux dépendaient des sollicitations auxquelles je pouvais répondre rapidement.
Enfin, il me restait peut-être deux bonnes heures à taper sur mon clavier, fouiller dans mes dicos, chercher dans mes encyclopédies le sens de mots trop spécialisés, et j'en serais débarrassée.
On m'avait bien conseillé l'achat d'un groupe électrogène pour suppléer aux défaillances fréquentes du réseau EDF, mais je n'avais pas réussi à me convaincre d'investir une somme malgré tout importante pour mon budget. Peut-être allais-je y être contrainte si la situation ne s'améliorait pas. Nous étions à deux mois de la période froide, pendant laquelle gel et neige occasionnaient de nombreuses perturbations.
Quelle idée avais-je eue de vouloir m'installer dans cette maison isolée après ma maîtrise.... Mais louer ou acheter ailleurs m'aurait imposé de vendre la propriété, et il n'en était pas question.
Je m'étais accordée une pause pour dîner, et m'apprêtais à me remettre au travail quand Rex gronda et alla japper à la porte. Qui pouvait bien traîner dans le coin à cette heure et avec ce temps ?
J'allai ouvrir, et tombai sur un pèlerin trempé qui demandait asile. Ce fut peut-être son apparence propre ou son visage rasé de près qui m'influença... Je le fis rentrer, et plutôt que de l'envoyer à la grange, l'invitai à passer la nuit.
Pendant que je lui préparais une boisson chaude, il me donna son prénom, ce qui me parut un peu familier. Pourquoi m'étais-je engagée si spontanément alors que j'étais occupée ? Je commençais à regretter mon impulsivité probablement due au stress de la journée, mais le voyant si piteux, lui échangeai mon identité.
Il me raconta un peu ce qui l'avait amené à passer par là. Je l'écoutais distraitement, pensant que l'aide d'un homme me serait finalement bien utile, et que les circonstances me permettaient de proposer un marché qui ne me coûterait pas grand chose... Confusément, l'idée de régler quelques comptes avec la gent masculine ne me déplaisait pas, et ce visiteur impromptu pouvait m'en donner l'occasion.
Il sembla un peu éberlué, mais accepta.
Je le conduisis à une chambre d'amis, et le laissai arranger sa présentation.

Je m'étonnais d'agir ainsi, guidée par je ne sais quelle force que je n'avais pas le temps de chercher à analyser... Je me remis à ma traduction....
Il descendit un peu plus tard, se mit à lire un moment au salon, et se décida à aller se coucher. Cela me convenait tout à fait.
J'avais à présent terminé la présentation de mon document. Quelques manipulations supplémentaires, ma lettre d'honoraires, et le tout était à destination...
A deux ou trois reprises des micro-coupures avaient fait clignoter les lumières, mais mon écran n'en avait pas souffert. Le vent reprenait de la puissance. Probablement allait-il chasser le reste de l'orage... Je laissai sortir le chien quelques minutes, éteignis et montai.

Tout était calme à l'étage, et Rex ne manifestait aucun signe d'alerte.
J'étais trop fatiguée pour me mettre à penser. Les pages du dictionnaire tournaient toutes seules dans ma tête, occultant le reste. Je m'endormis.

Soudain, des battements violents me réveillèrent. Un volet du couloir avait dû se détacher. J'allai jusqu'à la fenêtre incriminée, l'ouvris, et attrapai le contrevent au moment où une bourrasque le fit partir contre le mur. Tirée brutalement en avant, je sentis une douleur aiguë dans le bas de mon dos, qui me fit pousser un cri. Rex aboya. Quelqu'un était dans le corridor, tout près de moi.
J'avais oublié Gaulthier.
Celui-ci s'affaira autour du volet pour le bloquer, puis me dit quelques mots auxquels je répondis vaguement, regagnant ma chambre.
J'avais mal. Ma main également me faisait souffrir. Je cherchais une position sans la trouver. Fallait-il que la présence d'un homme me gâche la vie ? Mais non, cela aurait pu arriver quoi qu'il en soit... Quoique... Comment savoir ?.... D'ailleurs, le regard de ce type m'exaspérait à la réflexion, comme s'il voulait pénétrer dans ma vie...
Le sommeil m'avait quittée. Il était trois heures du matin.
Le reste de la nuit fut chaotique. Je m'en voulais désespérément de cette invitation, et cherchai le moyen de revenir sur ma parole.
Vers 7 heures, Rex me réveilla.
Me lever fut difficile. Je n'avais pas envie de savoir où était mon touriste, ni ce qu'il faisait. Je me fis couler un bain pour tenter de me rendre plus mobile, puis choisis pour la journée un bermuda que j'eus du mal à enfiler.
L'escalier me parut plus raide que celui d'un donjon, et je pensai que la maison n'était pas propice à ce qu'on y vieillisse...

Mon convive était à la cuisine, en train de ranger ce qu'il avait dû utiliser pour son petit-déjeuner. Il ne tarda pas à remarquer mon état, et me proposa d'intervenir, ce que je refusai sous prétexte que tout allait s'arranger au fur et à mesure de la journée, en bougeant. Il n'insista pas.
Je lui donnai les consignes pour le bois. Mes résolutions de la nuit étaient toujours présentes mais je me sentais incapable de les concrétiser tant que j'étais aussi diminuée.
Préparer un petit repas pour midi fut un calvaire. Je n'arrivais pas à me tenir droite, et la position assise ne me soulageait que quelques minutes.
Lorsque Gaulthier revint, j'étais en larmes, appuyée sur le dossier d'une chaise. Il me recommanda à nouveau de me laisser masser. Il y avait deux kilomètres de chemin pierreux pour rejoindre la route, et ensuite une bonne demi-heure pour le premier village médicalisé. Je cédai.
Le contact de ses mains chaudes sur mon corps aurait dû être agréable, mais j'étais si paniquée que je ne me rendais pas compte de ce qu'il faisait, sauf à un ou deux moments quand des craquements me firent hurler d'inquiétude.
J'avais toujours mal, mais pas de la même façon, et je pouvais me redresser.
Je me couchai sur ses conseils, et ne tardai pas à sombrer, vaincue par le combat de la matinée....

J'avais faim.... L'escalier devenait presque facile à descendre... Mon repas était au réfrigérateur, et malgré l'heure incongrue qui était plutôt celle du thé, j'en avalai une bonne partie...
Je me sentais bizarre, comme si des émotions qui m'étaient étrangères m'agitaient, un peu à la façon des jours où je bois trop de café. D'ailleurs, je ne suis pas concernée par les émotions. Je mis ces impressions sur le compte du "traitement" que j'avais subi, et allai du côté de la grange voir où en était Gaulthier.
Depuis le matin, il avait bien calibré une paire de stères. Quand il me vit, encore boitillante, il me fit déchausser, et m'apprit à marcher en déroulant toute la plante du pied jusqu'à pousser sur les orteils avant de quitter le sol. Même si ce n'était pas parfait, j'avais la sensation de retrouver mon contrôle.
Il ne voulut pas que je m'occupe du dîner, et prépara une salade composée.
Mon corps allait mieux, mais je ne me sentais pas bien à l'intérieur de moi. C'était comme une sorte de malaise, de mal-être. Je supportais mal de devoir quelque chose à cet individu qui perturbait finalement beaucoup ma vie...
Il voulut faire une promenade en soirée, qui accentua mon trouble. Je m'empressai au retour d'inventer un autre travail urgent, pour échapper à sa présence (j'avais quoi qu'il en soit une traduction en cours d'un manuel sur les insectes, que j'espérais bien faire éditer), et ne montai qu'après que lui-même s'en fût allé se coucher...


Chapitre 3

J'avais bien dormi... Le lit devait accuser plusieurs décennies et on avait l'impression de s'y enfoncer comme dans de la plume, ce que je n'aime pas beaucoup. Malgré tout, ce relatif confort eu égard aux nuits passées sur le sol herbu représentait une aide à un sommeil réparateur... Seul, l'épisode du volet avait introduit une parenthèse. Mon hôtesse avait eu de la chance... Elle aurait pu se le prendre en pleine tête...
La vue de la salle de bain était superbe.
Le soleil de nouveau rayonnait sur la montagne, et l'humidité accumulée formait des lambeaux de ouate blanchâtre, desquels émergeaient les prairies d'altitude. En longeant le couloir j'avais entendu Rex étouffer un "ouaf", et je restais le plus discret possible pour ne pas déranger...
Je trouvai dans la cuisine de quoi me faire un café, que j'accompagnai d'un fruit. J'aurais volontiers été m'asseoir dehors, mais je craignais que le bruit de la porte ne "déclenche" le chien, selon l'expression picarde.
Je terminais de ranger quand Nathalène entra à petits pas, la figure défaite. Elle m'expliqua le choc de la nuit, ses douleurs de dos et de jambe. Mes réflexes d'approche psycho corporelle se mirent en route dans ma tête : "Sans aucun doute un blocage lombaire avec les inévitables répercussions au niveau du sciatique...."
Je lui expliquai avoir quelques connaissances en matière de manipulation, et lui proposai ce que j'appelai un massage, pour la soulager. Elle refusa.
Comme elle restait sur place, l'air pincé, je finis par lui demander où trouver les outils pour commencer le travail qu'elle m'avait confié.
Je passai ainsi la matinée à tronçonner, puis à manier la hache ou la masse sur les coins à fendre, pour éclater les bûches trop massives. J'empilai tour à tour les morceaux le long du mur, pour qu'ils soient prêts à l'usage... Je comprenais que l'hiver devait être rude dans ces contrées, et la quantité de bois à réserver devait être en conséquence.
Rex venait me voir à intervalles réguliers, comme pour s'assurer de ce que je faisais, mais ne restait pas...
Vers midi, j'allais me passer visage et torse à l'eau de l'ancien abreuvoir, auquel j'avais bu à plusieurs reprises, puis revins à la demeure où je trouvai Nathalène debout en train de pleurer... Je lui signifiai qu'il n'y avait rien de risqué dans ce que je me proposais de lui faire, et le regard dans le vide, elle finit par acquiescer.
Nous montâmes doucement jusqu'à sa chambre. J'espérais que son lit fût plus ferme que le mien, ce qui était le cas, et lui expliquai comment je souhaitais qu'elle se positionne. J'avais dans mon sac une bonne fiole de Lavande en vue des ampoules, coups de soleil et piqûres. Je m'en servis pour effleurer son dos, faute d'huile adéquate. Elle se mit à trembler nerveusement, et j'eus du mal à obtenir qu'elle respire en synchronicité avec mes ajustements. La réponse à mes pressions vint me rassurer, et les torsions latérales achevèrent le travail, du moins pour cette fois.
Je la fis mettre sur pieds, et constater le mieux-être, puis lui conseillai de prendre un temps de récupération.

Mon repas fut rapide, grappillant dans ce que Nathalène avait sorti. Je m'autorisai une courte sieste, puis repris le travail à la grange. J'accusai un peu la fatigue, et fis davantage de pauses qu'en matinée. La chaleur redevenait plus forte.
Vers six heures, je vis ma patiente me rejoindre.
Remarquant une démarche encore hésitante, je lui fis pratiquer la marche à l'indienne.

Son regard était par moments moins dur, presque un peu apeuré, parfois fuyant. Je décidai de m'occuper du repas, après lequel je proposai une balade, au cours de laquelle j'espérais un échange plus personnel... Mais pas plus qu'au dîner, Nathalène ne sortit de sa réserve.
Elle était préoccupée d'avoir pris du retard dans ses traductions, et s'excusa de s'éclipser comme la veille, pour s'y consacrer.
Je me remis donc à la lecture, sortis observer les étoiles qui me manquaient, et finis par succomber au poids du travail fourni.

*******************

Le lendemain matin, c'est moi qui fus le dernier à l'appel.
Nathalène était déjà en train de se sustenter, juste vêtue d'un tee-shirt de nuit. Elle n'avait plus que quelques courbatures et fit mine d'admirer la thérapeutique employée. Je lui demandais si je pouvais me permettre d'alterner les journées de labeur avec d'autres qui m'auraient permis de découvrir les endroits indiqués dans ses livres... Elle me l'accorda.
Je pris donc sans hâte le chemin d'un prieuré roman, distant d'une petite dizaine de kilomètres. J'avais pioché dans mes réserves personnelles pour manger à midi, l'absence de pain ne permettant la confection d'aucun en-cas.
Je me questionnais en marchant, sur la personnalité de la jeune femme. Etait-elle juste superficielle, uniquement intéressée par elle-même, ou bien se protégeait-elle de souffrances profondes par de solides défenses ?
Dans cette hypothèse, j'envisageai de l'amener à se positionner, en lui parlant de moi-même.

Autour de l'église et des vestiges de cloître, un petit village à peine plus récent s'essayait à survivre. Plusieurs maisons n'étaient que ruines, les vieilles charpentes ayant cédé sous le poids des lauzes. L'ancien logis des moines avait changé d'hôtes, pour devenir gîte de France. Je pénétrai dans la courte nef, m'accoutumai à cette semi obscurité qui concourt si bien à créer l'espace du silence... Des arcs en plein cintre reposaient sur des colonnes engagées aux chapiteaux sobrement sculptés de scènes cocasses... Je m'assis sous une chaire aussi faible que son homonyme, et goûtai à la fraîcheur du lieu.
Non loin du monument, un estaminet proposait un ensemble hétéroclites de saucissonnerie, conserves et cartes postales. Je cédai à la tentation d'une bière servie à température ambiante....

Je rentrai par le même chemin, refusant des détours qui m'auraient probablement égaré. Les vaches rousses au long poil, broutaient en mesure avec le tintement de leurs clarines. Certaines acceptaient que je m'approche pour leur caresser le front, mais le moindre geste brusque les faisait s'écarter avec vivacité.
Le soleil baissait mais n'en chauffait que plus sur ma nuque. Le sac en fait me manquait pour équilibrer ma marche et me servir d'isolant. Le paysage à contre-sens m'apparaissait nouveau, baigné d'une lumière différente et contrasté d'ombres profondes.
La maison fut bientôt en vue. Je fis un dernier arrêt, comme pour me préparer à cette cohabitation étrange, qui m'évoquait quelque chose de la dernière année vécue avec Colombe... Etait-ce moi qui imposait aux autres de garder une distance ? Percevait-on dans ma manière d'être, un engagement dont certains éprouvaient le besoin de se protéger ? Mon aptitude à la solitude (je m'en rendais compte depuis mon départ), rendait-elle la communication spécialement difficile ?...
Rex m'accueillit sans broncher.
Nathalène était assise à la table de jardin, devant un ensemble de livres et de cahiers. Elle portait à même la peau un chemisier étroit qui lui galbait la poitrine et la rendait délicieusement provocante. Je n'osais penser, la jugeant si méfiante, que ce fût à dessein.
A mes questions de néophyte, elle répondit que le japonais empruntait ses caractères écrits au chinois, mais que cela donnait lieu à une double langue : Les kana correspondant aux sons fondamentaux, réduits à une quarantaine et se lisant verticalement ; et les caractères proprement chinois, réduits à environ deux mille, qui pouvaient être lus de différentes façons, rendant la compréhension étroitement dépendante du contexte. Ces caractères étaient donc dans la vie courante, accompagnés de la transcription en kana de façon à en préciser le sens.
Les ouvrages techniques ou culturellement spécialisés pouvaient utiliser jusqu'à huit mille caractères chinois différents, chacun n'ayant aucune signification isolée. L'apprentissage de la langue se révélait donc être une gageure pour les étrangers, et même pour la grande majorité de la population autochtone. Elle-même ne maîtrisait bien que le kana, et la composition de son dictionnaire anglo-nippon d'entomologie représentait un défi gigantesque.
Je lui demandai de prononcer quelques mots, que je trouvai plus harmonieux dans sa bouche que les expectorations rauques entendues dans les films... Le ton relativement monocorde, presque dénué d'expression, collait bien d'une certaine manière à sa personnalité...

Le temps avait passé, et elle me proposa pour dîner, de sortir une pizza du congélateur. J'allai me doucher, et le couloir à mon retour embaumait les herbes du sud.
Nous mangeâmes dehors, pour la première fois. L'immensité vallonnée avait presque séché de l'abondante pluie nocturne, et la terre exhalait elle aussi un parfum d'herbes infusées.
La hauteur des monts avoisinants rendait le couchant précoce, mais une lumière tamisée subsistait longtemps avant que la nuit ne s'installe. La fraîcheur, accentuée par l'évaporation, nous enveloppa rapidement.
- Aurai-je le plaisir de vous croiser un peu plus ce soir ? dis-je avec humour... Ce serait sympa de faire connaissance...
Elle ne put se dérober et donna son accord en affirmant qu'elle avait assez travaillé pendant mon absence...
Je m'abstins de faire remarquer le sous-entendu qui faisait de moi une fois de plus un importun...
Nous fîmes la vaisselle, et nous retrouvâmes au salon, dans une atmosphère un tantinet contrainte... Je lui demandai avec beaucoup de précautions la permission d'utiliser ma bouffarde, et ne sus quoi faire tant sa réponse était évasive... La décision m'appartenait, et j'avais envie d'imposer symboliquement ma présence. Je me mis à tasser tranquillement le tabac dans le fourneau, et allumai mon calumet dont je n'étais pas sûr qu'il fût de paix...
Le silence était embarrassant....
Je me lançai...
- En fait, je viens de me séparer de ma compagne... Nous nous sommes aperçus que nous faisions fausse route... J'ai essayé d'analyser tout cela au long de mes journées de marche, et je me demande si notre choix de vivre ensemble n'était pas plus un besoin de protection, de réassurance, contre un monde extérieur que nous avions du mal à intégrer seuls.... Je vous admire (je forçais un peu la note), d'avoir équilibré votre existence comme ça, autour d'un projet professionnel, dans un cadre aussi porteur...
Son regard si foncé que la pupille s'en distinguait à peine me fixa avec neutralité. Je l'imaginais me répondant : "C'est pour me dire ça que vous me demandez de sacrifier ma soirée ?"... Mais elle n'en dit rien. Je poursuivis :
- Mon père est mort il y a quelques années, avant que je puisse réellement communiquer avec lui en tant qu'adulte... J'ai le sentiment de plus en plus fort d'un manque quelque part...
Colombe, c'est le nom de mon amie, faisait preuve d'une énergie, d'une tonicité, d'un dynamisme qui me sécurisaient... Elle savait toujours ce qu'elle voulait, et en prenait les moyens... C'est probablement ce qui m'a attiré chez elle... Moi, j'avais besoin de temps ; je vivais les choses plus à l'intérieur... Elle avait comme un besoin de dominer, de manipuler les autres, les hommes surtout, non par désir de pouvoir, mais par incapacité à ne pas être en première place.... Elle était un peu la mesure de tout, nous obligeant à vivre souvent au-dessus de nos moyens, par plaisir de s'affirmer, de s'étaler.... Je me rendis vite compte qu'elle vivait beaucoup à l'extérieur d'elle-même, et que les obstacles, les questionnements, amorçaient un côté dépressif sous-jacent. Se remettre en cause équivalait pour elle à perdre toute assurance...
Notre relation est devenue une impasse en trois ou quatre ans...

Je continuai ainsi à lui parler de mon enfance, de mes découvertes sur moi-même à l'occasion de mes études de psychologie... Elle m'écoutait avec de temps à autre une expression proche de l'angoisse, puis se reprenait, et maniait pour ponctuer mon discours une sorte d'ironie que je feignais de prendre pour un encouragement...

- Et vous, questionnai-je après avoir épuisé mes capacités de narrateur, vous avez de la famille dans la région ?
- Je n'ai plus de famille, me répondit-elle.

Bien qu'habitué maintenant à sa sobriété verbale, le ton employé me désarçonna, et je n'osai pas aller plus loin dans mon investigation. Je ne voulus pas en outre lui paraître indiscret, et prétextai la fin de ma pipe pour me lever et aller la secouer à l'extérieur.
La voûte étoilée me fit du bien. J'avais l'impression de sortir d'une épreuve et respirai fortement pour me gorger d'air pur avant de regagner ma chambre...
Quand je rentrai, Nathalène était en train de signifier ostensiblement à Rex qu'elle-même allait monter...
Je gravis l'escalier avec la sensation d'un échec retentissant...

Je mis longtemps à m'endormir ce soir-là.
Je regrettai d'avoir voulu forcer l'échange, et plus que de nous rapprocher, cette expérience avait compliqué la relation...
Je pris la résolution de terminer au plus vite la mise en place du bois de chauffage, et de repartir sur les routes...

Le souvenir des souffrances vécues avec Colombe s'inscrivait dans cette mouvance de gâchis... Pourtant je n'avais pas tous les torts : Quand des amis venaient, j'étais souvent gêné de la façon dont elle s'imposait, coupant la parole, réduisant les autres aux espaces qu'elle jugeait utile de leur laisser... C'était comme si elle ne pouvait supporter, viscéralement, profondément, d'être partenaire dans une relation ou une activité... Exister signifiait pour elle brasser de l'importance, se faire admirer ou même jalouser... et quand ça ne fonctionnait pas, elle n'était plus rien...
Il lui fallait sa sécurité, son cadre dont je faisais partie. Tout risque, surtout physique la paniquait : l'éloignement, le mauvais temps, l'inconnu, l'aventure...
Tout ce qui touchait à la mort la faisait frissonner, alors que c'était moi jusqu'à présent, qui avais perdu l'un de mes parents. Il est vrai que son seul frère n'avait pas vécu plus que quelques jours, et ce souvenir avait jeté un voile pesant de non-dit dans la famille.
En somme, ce qui était possible et séduisant dans sa personnalité sur le plan de l'amitié, s'était révélé à la longue un poison dans la confrontation au quotidien.... Nous avions mis notre éloignement sur le compte de la routine, et mes tentatives d'introspection la déstabilisaient plus qu'autre chose... Elle finissait par me fuir, et de mon côté, je me demandais bien ce qui nous avait rassemblés, tout en restant prisonnier de son charme, qu'elle savait utiliser...
Ça ne pouvait plus durer...
D'ailleurs je m'étais senti tellement plus près de moi-même depuis que je marchais en solitaire....


Chapitre 4

Mon sommeil de la veille m'avait fait me réveiller tôt... J'étais stupéfaite d'avoir retrouvé une telle aisance de mouvements... Plutôt que d'aller faire ma toilette du lever, je voulus retrouver mes repères de solitude et sortis faire le tour des bâtiments avec Rex... Je laissais le début de matinée s'écouler, redoutant un peu de voir descendre Gaulthier et son regard scrutateur. Je n'avais avalé qu'un jus de fruit et me mis à table avec un café fumant, quand il descendit....
Il me fit part de son désir de visiter les environs... Voilà qui tombait bien, et même si cela devait prolonger un peu son séjour, j'aurais ainsi l'occasion de souffler. Sa présence était comment dire, trop présente justement... Je ne pouvais l'expliquer autrement. Je le vis donc partir quelques temps après avec le soulagement de savoir que je pourrais disposer de ma journée comme bon me semblait... A la réflexion, il ne modifiait pas beaucoup mes habitudes, mais quelque chose d'indéfinissable continuait à me gêner, comme une peur sourde...
Je sentais chez lui comme une sorte de supériorité que je ne supportais pas.
J'étais chez moi. C'était un homme. Peut-être pouvais-je le mettre en situation délicate par un peu de séduction, et le remettre vertement à sa place s'il s'y laissait prendre... Le tout était de ne jamais laisser Rex s'éloigner... Ainsi, je reprendrais l'avantage perdu par ce bête incident de colonne vertébrale...
Je me préparai, et me mis au travail...

La journée passa si rapidement que j'en avais oublié Gaulthier, quand je vis Rex filer sur le chemin à sa rencontre... Aucune jugeote ce chien... Pouvais-je vraiment compter sur lui en cas de besoin ?...
Gaulthier me raconta vaguement ce qu'il avait fait comme parcours, et se mit à me questionner sur le japonais... Voilà un sujet qui me convenait.... Je n'étais pas sûre d'avoir pu expliquer la complexité de l'idiome en question, mais il paraissait suivre ce que je lui exposais.
Après le dîner, il me demanda si nous pouvions parler, "enfin", avait-il l'air de dire... J'avais conscience d'avoir éludé une confrontation les deux soirs précédents, et je pouvais difficilement y couper... Il eut le culot de s'enquérir de la possibilité de fumer... La cigarette, j'aurais prononcé un "non" catégorique, mais en l'occurrence, je laissai la porte ouverte, ce dont il profita sans vergogne... Ça commençait bien....
Il me narra ses problèmes de couple, son enfance, ses difficultés, et toutes ces choses auxquelles les concierges, les petits bourgeois désoeuvrés, les artistes toxicomanes et les résidents de maison de retraite prêtent une attention proportionnelle à leur culture. Non, j'exagérais, c'était quand même d'un autre niveau, mais après tout ce que j'avais vécu, s'appesantir sur soi-même et s'allonger sur un divan de psy m'apparaissait inutile et déplacé.... Il fallait ne rien avoir à faire pour se prendre le pouls ainsi, et chercher d'illusoires réponses aux drames de la vie...
A certains moments, ce que Gaulthier évoquait rejoignait en moi une sensiblerie dont je croyais m'être débarrassée... Au risque de lui paraître insolente, je tournais ses propos en caricature pour couper court, mais il semblait prendre cela pour de l'humour et abondait dans mon sens avant de poursuivre....
J'avais hâte que mon mutisme de plus en plus délibéré le fasse renoncer...
Puis il me posa cette question anodine, qui fut pour moi comme un accident de voiture. Je ne sais pas si vous avez déjà eu un accident. On est en forme, insouciant, pensant à n'importe quoi, et tout d'un coup, c'est le choc. Cela se passe en un éclair, et on a l'impression que le temps est ralenti. Et puis on se retrouve cassé, blessé, incapable de bouger par soi-même, dépendant de ceux qui arrivent pour vous tirer de là... C'est cela que j'ai ressenti... J'étais mise brutalement face à ma solitude désespérée, face au mensonge que je m'étais construit pour ne pas en souffrir. Tous ces derniers mois s'écroulaient et je me sentais atrocement vide...
Il ne fallait pas que je cède à cette envie de pleurer qui m'envahissait... Je fis rentrer Rex qui était sorti avec Gaulthier, et montai me réfugier dans ma chambre....
Le chien me voyant sangloter, posa sa tête sur ma cuisse avec un gémissement... Comment se faisait-il que j'aie encore des larmes en moi ? Je croyais les avoir épuisées, en tristesse, en ressentiment, en haine... C'était bien une colère immense que je vouais à ce type et à ses semblables... En plus, il ne le faisait même pas exprès.... Il venait de détruire mon oeuvre, ma folle réussite, par sa bêtise... Il n'avait rien compris... Pourquoi était-il arrivé jusqu'ici ? Pourquoi lui avais-je ouvert ma porte ? J'étais bien punie d'avoir voulu profiter de lui. Ça m'aurait moins coûté de m'occuper du bois moi-même...
Je quittai machinalement mes vêtements de jour et me jetai sur le lit.
Toute mon histoire me revenait comme autant de flashes d'un inéluctable destin de douleur. Qu'est-ce que j'avais cru ? Pouvoir lutter contre Dieu ? Je vomissais Dieu.
Mon père, professeur d'université, avait fini par s'éteindre d'une sorte d'Alzheimer précoce qui en avait fait une loque... J'avais quinze ans...
Ma mère incapable de surmonter la déchéance de son mari, était devenue perpétuellement agressive... De toutes les façons, elle n'avait jamais montré beaucoup de compréhension... L'idée de donner d'elle-même ne l'effleurait pas, il fallait que tout le monde marche, se débrouille... Elle nous avait confiés à une cousine pendant nos premiers mois, parce que le contact avec un bébé lui déplaisait...
Le départ rapide de ma soeur, qui avait quitté la maison pour ne plus donner de nouvelles ne l'a que peu affectée... C'est la mort de Martin, mon frère, à l'occasion d'une banale intervention chirurgicale, qui avait précipité sa fin : Cancer généralisé.....
Je m'étais retrouvée seule, tombant dans les bras du premier venu... Et le premier venu m'avait partagée à ses amis... J'en étais sortie brisée, avec la seule force de mon orgueil et de ma haine, cette haine pour les autres, pour tous ceux qui s'imaginaient être proches de moi et me faisaient souffrir davantage...
Alors j'ai repris ce que j'avais toujours fait : Grâce à mon DEUG déjà obtenu, je me suis jetée à nouveau dans les études... Des collègues de mon père acceptèrent de m'aider pour trouver des débouchés. L'un d'eux, introduit dans les milieux industriels, m'avait proposée comme traductrice...
La vente de l'appartement parisien m'avait permis de subvenir à mes besoins, et dès que je le pouvais, je venais ici, à Mérac, dans cette demeure que mon père avait choisie pour y prendre sa retraite, sans savoir qu'il ne l'atteindrait pas...
J'en avais fait ma maison, loin de tout, loin des hommes avec qui je communiquais en toute neutralité par le net.
Je me croyais enfin à l'abri... Je regardais de haut les villes de la plaine, et pouvais mépriser ceux qui m'avaient humiliée...

Les heures avaient passé. Je ne savais trop à certains moments ce qui ressortissait au souvenir ou au cauchemar. Il n'y avait pas loin de l'un à l'autre quoi qu'il en soit, et j'étais immergée dans mes enfers...
Je me sentais comme si j'étais fiévreuse, et fus prise d'un besoin de me désaltérer... Je descendis me servir un verre d'eau bien froide...
Soudain, je sentis une présence. Gaulthier était là, s'inquiétant de ce qui m'arrivait.... C'est toujours comme ça, ceux qui vous font du mal ne comprennent jamais en quoi ils y sont pour quelque chose...
La colère de nouveau s'empara de moi, et je le rendis responsable de tout, le laissant abasourdi pendant que je m'enfuyais dans ma chambre...
Il était pitoyable... Tellement pitoyable que je finis par me dire qu'il n'avait sûrement rien voulu de tout cela. C'était à moi que je devais m'en prendre.... J'étais un monstre, une anormale, incapable de vivre comme tout le monde.... Ma vie se résumait à mes traductions et à mon chien... Il n'y avait que Rex d'ailleurs qui me supportait...
Pourquoi était-ce Martin qui était parti, et pas moi ?

Je m'assoupissais malgré mes questions, quand l'aube apparut : Une légère clarté d'abord dessinant la silhouette des meubles, puis les couleurs qui se crayonnaient doucement sur les choses...
Je me sentais mal, poissée de larmes... Il fallait que je me lève... Que je laisse l'eau couler sur mon corps pour en diluer la honte d'exister...

Gaulthier était sur le canapé, couché en chien de fusil. Comment se faisait-il qu'il ne soit pas monté ? Quel idiot ! S'était-il senti atteint à ce point par ce que je lui avais lancé ?
Rex en le reniflant, le réveilla.
Je ne devais vraiment pas être bien, car j'eus pitié de lui...

Pendant qu'il était en train de se préparer, je fis passer le café. Il n'était pas encore six heures...
Qu'allai-je pouvoir dire à Gaulthier ? Lui présenter mes excuses ? Lui demander de quitter Mérac dès aujourd'hui ? Après tout, quand il était à travailler à la grange, il ne me dérangeait pas... Et puis il me fallait du temps pour essayer de voir un peu plus clair...

Mon dictionnaire ne me motivait pas ce matin... J'entendais le feulement inégal de la tronçonneuse, les coups de masse, et les silences qui me donnaient envie d'aller voir comment mon "ouvrier" s'en tirait... Je tournais en rond...
Les blessures rouvertes me donnaient l'impression d'éprouver à nouveau des sentiments... J'étais bien femme finalement, femme et faible... Car c'est bien une faiblesse d'éprouver des sentiments, non ? Ça permet de souffrir.... Et d'aimer à ce qu'on dit....
Pour moi l'amour n'était qu'une comédie... Une mascarade.... Seul mon père et Martin m'en avaient donné, pour m'abandonner tous les deux...
J'étais encore en train de pleurer... Allait-il me falloir autant de temps qu'à Paris pour me remettre ? Me remettre de quoi si tout devait à nouveau basculer dans les mois à venir... Les branches que j'avais écartées revenaient me fouetter en pleine figure... Je n'avais pas avancé d'un pouce...

Midi approchait... Je devais préparer quelque chose... Pourquoi ce que je faisais chaque jour sans y penser me paraissait soudain une corvée impossible à gérer ?

Gaulthier ne disait rien en mangeant... Il respirait fort entre chaque bouchée, les traits tirés, l'air tendu... J'étais décontenancée par ce que mon manque de contrôle avait entraîné... Il me fit part de son besoin d'aller dormir...
Je fis la petite vaisselle et allai m'étendre dans la chambre...

Il était près de cinq heures quand le bruit des outils me sortit de mon sommeil. Je me forçai à allumer mon PC, et allai d'un livre à un autre sans réussir à progresser...
J'entendis Gaulthier passer... Et si pour remplacer mes mots qui ne venaient pas, je l'invitais à dîner au Moulin... C'est là que nous allions autrefois en famille, quand nous arrivions de la capitale... Je fermai tout, et allai m'asseoir dehors pour l'attendre...
Il parut surpris de ma proposition.

Le décor était toujours le même... La seule chose qui changeait était qu'il ne nous fallait qu'une petite table cette fois...
Je ne pensais pas qu'on pût me reconnaître, et les autres convives étaient anglais...
J'hésitai, une douleur à l'estomac, puis demandai à Gaulthier d'excuser ma réaction de la nuit... Je lui racontai mon histoire, comme pour me disculper, m'expliquer... Il y avait si longtemps que je n'avais pas parlé à quelqu'un... Avais-je même parlé déjà à quelqu'un... Il m'écoutait avec attention, avec bonté... Etait-ce le vin qui me rendait légère... J'avais la sensation d'un poids qui me quittait...
Je n'avais pas pu terminer mon aligot qui d'ailleurs était devenu complètement froid... Je fis l'impasse sur le dessert et demandait un café bien serré...
Quand il mit sa main sur la mienne, je fus paralysée... L'émotion était trop violente, inconnue... Je fis tomber ma serviette pour me libérer, et serrai mon poing sous la table, pour ne pas céder à la panique... J'explorai le plafond du regard avec obstination, pour éviter de croiser le sien... La serveuse passant à proximité me sauva... Je demandai l'addition... Nous étions presque les derniers...

Le silence accompagna notre retour, comme à l'aller, mais le temps ne comptait plus... Mon coeur battait fort... Quelle idée d'avoir pris un café après la journée que nous avions eue...
Je n'avais pas envie que la soirée s'achève...
Tout ce qui s'agitait en moi me faisait peur, mais je m'y trouvais liée comme si je ne pouvais y échapper. Je me sentais étrangement vivante, comme si chaque chose autour de moi existait d'une façon nouvelle... La voiture... La route.... Le sentier de façade... La porte que j'ouvris....

Je proposai un jus de fruit...
Pendant que je disposais les verres sur un plateau, Gaulthier se rapprocha de moi, et mit sa main sur mon épaule, me remerciant de ce qu'il appelait "ma confiance"... Encore cette main qui osait franchir mes barricades... Je ne saurais expliquer ce qui me prit, je me retournai contre lui et pleurai, pleurai...

Il fallut du temps pour que je me calme... M'entraînant au salon, il m'avait fait asseoir à ses côtés, et je restai blottie, heureuse et désemparée en même temps...
Il me parlait, doucement, de guérison, de personnalité... Je ne suivais pas tout... L'important était qu'il soit là... C'était comme si je me fondais en lui... Comme si je pouvais enfin lâcher toutes mes douleurs, tous les artifices par lesquels je m'étais inventée une vie... Est-ce que c'était ça, être aimée ?

Il m'emmena jusqu'à ma chambre, et me serra quelques secondes très fort contre lui, avant de me souhaiter bonne nuit...
J'aurais voulu qu'il reste... Mais c'était mieux ainsi... C'était tellement soudain...

Je flottais entre mes songes et mes rêves...


Chapitre 5

Je me réveillai dans le milieu de la nuit avec une terrible sensation de soif. Les anchois de la pizza certainement. Je me rendis à la cuisine que je m'étonnai de trouver allumée. Sans doute Nathalène était-elle descendue elle aussi...
Celle que je découvris était quelqu'un d'autre, ou plutôt, c'était bien Nathalène, mais décomposée, les yeux rouges et cernés, des mèches de cheveux collés sur la tempe. Quand elle se tourna vers moi, on eut dit une sorcière...
- Qu'est-ce qui vous arrive ? me risquai-je à demander...
- Vous vouliez mieux me connaître, répondit-elle d'une voix cassée, vous êtes le plus fort, vous avez réussi...
- Je ne comprends pas...
- Non, vous ne comprenez pas, s'emballa-t-elle, vous ne comprenez pas que vous avez saccagé ma vie par votre innocence, par votre insistance à fouiller dans ce qui ne vous regarde pas. Vous voulez imposer votre amitié sans savoir tout ce qu'elle peut détruire... Je m'en fichais de votre amitié... Je ne vous l'ai jamais demandée...

Elle criait presque, et Rex aboya, se demandant ce qui se passait.
J'étais quant à moi, complètement perdu. Qu'avais-je pu faire ou dire ? Ainsi les conséquences de cette soirée ratée allaient bien au-delà de ce que j'avais pensé....

Nathalène reprit :
- Tout le monde a des problèmes... Je croyais être sortie des miens... Vous m'avez montré que j'avais tort. Tout est là... Rien n'est dépassé... Rien n'est réglé... Ça vous va comme ça ?

Des larmes coulaient sur ses joues. Elle passa devant moi et monta...
Je ne savais que faire. La soif ne comptait plus.
Je m'assis sur le canapé, hébété, affligé, furieux envers ces circonstances mystérieuses que j'avais déjà connues où en voulant bien faire, on sème le malheur...
Je finis par m'allonger sur place. J'avais un peu froid, mais qu'importait...
J'étais responsable d'un désastre... Que pouvais-je faire hormis prier ?.... Que pouvais-je faire, hormis me persuader à nouveau de ma médiocrité, de mon incroyable égoïsme, de mon idéalisme naïf, et ce n'était pas difficile...

C'est là que Nathalène me trouva au petit matin...
Elle avait dû passer se préparer car elle était habillée et avait le visage moins marqué... Contrairement à l'habitude, elle s'était maquillée, pensant tromper peut-être une partie de sa fatigue... Ça ne lui allait pas, révélant par contraste son épuisement du corps et de l'âme...
- C'est malin, me dit-elle, vous avez aussi bonne mine que moi maintenant...

Ne sachant quel sens donner à ses paroles, je montai à la salle de bain sans mot dire... Quand je redescendis, l'arôme du café baignait la pièce...
Nathalène m'indiqua mon bol, précisant que nous avions tous deux besoin d'être dopés pour affronter la journée...
- Et, ajouta-t-elle, je n'ai besoin de personne dans ma vie... Même si je dois demander de l'aide pour mon bois... C'est votre programme aujourd'hui, non ?
Je fis oui de la tête, sans avoir le coeur à parler...

Mon rythme de travail était considérablement lent. Les outils eux-mêmes s'étaient alourdis. Entre chaque mouvement, je cherchais le sens de ces événements, sans rien trouver d'autre qu'un sentiment d'absurde et d'anéantissement...
Je ne pouvais pas continuer. Il me fallait une signification, un but, un espoir...
Il me vint à l'esprit qu'au moins, je pouvais par l'intensité de mon désarroi, par l'acceptation de cette douleur qui transperçait tout mon être en buvant mes forces, partager l'épreuve avec Nathalène, intérieurement....
Je fus surpris de ressentir subitement que je l'aimais, non d'une quelconque passion amoureuse, mais d'un élan fougueux et inconditionnel, gratuit et absolu, comme si j'étais prêt à donner ma vie goutte à goutte... L'énergie que me communiqua la sensation de cet amour diminua la pesanteur de ma besogne. Seul mon coeur restait lourd...

J'atteignis ainsi la fin de cette longue matinée, ne sachant si je devais me présenter au logis pour le déjeuner. Je n'avais pas faim, juste besoin d'avaler quelque chose de solide pour compenser mon éreintement.
C'est Nathalène qui vint me chercher :
- Vous voulez manger ?
Je posai la cognée, allai me passer à l'eau et la suivis...

Notre repas fut pratiquement exempt de paroles. Nous évitions de nous regarder. Le fait de m'arrêter joint au manque de sommeil me submergea d'une torpeur qui dérivait insidieusement vers une sorte de malaise... Je n'arrivais plus à rester assis...
- Excusez-moi, fis-je en me levant, je ne tiens plus... Il faut que je m'allonge un peu pour récupérer...

Pour la première fois, j'eus l'impression d'une douceur dans son expression... Mais je n'étais pas en état de réfléchir... Je partis vers un bosquet et m'étendis sur le sol... Je m'entendis ronfler par à-coups, puis perdis conscience totalement.

Plus de deux heures avaient passé quand je me réveillai. Je me sentais complètement décalé, n'arrivant à donner d'importance à rien...
D'une manière machinale et gauche, je me remis au bois.
Comme dans un rêve embrumé, des scènes du proche passé s'imposaient, comme celle où Colombe me demandait des comptes sur mon amitié avec Paule :
Paule était une de nos amies. Je ne la connaissais que superficiellement, mais un jour où nous nous étions trouvés à parler ensemble d'une émission télévisée où un ermite entre comique et philosophe était invité, une sorte d'évidence nous avait stupéfiés. Nous avions la même sensibilité aux choses, nous accordions la même importance aux mêmes valeurs, et nous employions les mêmes mots pour en parler...
Colombe nous avait ensuite vus à plusieurs reprises discuter, le regard perdu dans celui de l'autre... Elle m'avait accusé de la laisser tomber... J'avais beau lui expliquer qu'il n'y avait aucune rivalité, que ce n'était pas sur le même plan, elle n'acceptait pas que je trouve chez quelqu'un d'autre ce que manifestement, je cherchais chez elle sans le découvrir....
C'est à partir de là probablement, que notre relation s'était envenimée... Pour moi la vie de couple avec Colombe et la complicité avec Paule étaient complémentaires, équilibrantes. Je trouvais enfin un échange d'âme à âme. Mais Colombe ne supportait pas de ne pas m'être nécessaire en tout. Elle s'arrangeait d'ailleurs pour que chacun la trouve indispensable, s'attribuant naïvement le mérite des préférences qu'on lui manifestait... Son refus de comprendre, ses soupçons ridicules, augmentaient une comparaison que je ne voulais pas faire, et m'éloignaient d'elle inconsciemment...
Assistant parfois à nos différends, Paule s'était discrètement éloignée, finissant par ne plus nous contacter... J'en avais souffert, et n'avais pu pardonner qu'au cours de ma marche, analysant le comportement de Colombe comme dépendant de ses peurs intérieures...

Au fur et à mesure que le temps passait, mon esprit réintégrait mon corps, mais je n'étais pas encore entièrement moi-même quand je décidai d'arrêter, fourbu, en fin d'après-midi.

Je regagnai la maison... Nathalène était devant son ordinateur, et ne se retourna pas... Je pris une longue douche qui évacua le reste de torpeur, me changeai, et redescendis en appréhendant fortement la soirée...
A priori aucun repas n'était en préparation... La maison semblait vide... Je sortis au cas où ma logeuse aurait mis le couvert à l'extérieur, mais la table était nue. Je me tournai vers Nathalène que je venais de découvrir assise dans le vieux fauteuil d'osier, m'attendant à je ne sais quel drame imminent... Ne voulant pas aborder le sujet du dîner, je lui demandai :
- Vous avez pu dormir un peu ?
- Toute l'après-midi, me répondit-elle, et je vous attendais. Je vous emmène au restaurant.

J'eus l'impression d'arriver par erreur dans un film qui ne me concernait pas. Je ne saisissais plus ce qui se passait.
- Je n'avais pas très envie, confirma-t-elle en voyant mon air ahuri, de recommencer comme à midi. Alors je vous emmène au restaurant....

Je pris place dans la voiture garée sous l'auvent de la grange - un modèle commercial pas vraiment récent - et Rex eut droit à la partie arrière. Pendant que nous roulions, il avançait sa tête entre les deux sièges et me soufflait son haleine haletante dans l'oreille. Les pattes avant bien écartées pour se stabiliser, il paraissait connaître par coeur la petite route sinueuse que nous empruntions...
Nous restions silencieux... Nathalène avait une conduite sûre, et il ne nous fallut qu'une petite demi-heure pour atteindre l'auberge de vallée qu'elle avait choisie.... C'était un vieux moulin à eau, dont la roue demeurait à présent immobile, décorée de plantes tombantes....
Dans la salle, quelques conversations étrangères indiquaient la présence de touristes d' Outre-manche... Il y avait peu de monde, et nous pûmes décider de l'endroit que nous préférions : Une petite table à deux un peu retirée, juste éclairée d'une lampe rustique coiffée d'un abat-jour en vessie de porc. La serveuse nous apporta des menus calligraphiés, dans lesquels je cherchais une formule économique. Un échantillon de charcuterie du cru, suivi d'une truffade au Saint Nectaire et dessert au choix me convint très bien... Ma compagne opta pour une salade précédant un aligot. Je me proposai de prendre le vin à ma charge, et commandai un Côtes d'Auvergne pour rester couleur locale....

Nathalène me regarda de ses yeux noirs, dans lesquels brillaient une intensité inhabituelle...
- Vous pourrez m'excuser pour cette nuit ?

Je fus étonné de la voir consentir à cette démarche...
- Encore deux ou trois invitations de ce genre, et je pense que oui, fis-je en choisissant le registre de l'humour.
Il se passa alors une chose extraordinaire : Elle souriait, tristement, mais elle souriait... Puis elle se mit à me parler de son enfance, de son passé, son père malade, sa mère visiblement pathologique... Et tout suivit pendant que nous mangions, toutes ses souffrances personnelles...
Au café, elle me demanda si elle avait bien fait de m'imposer tout ça... "Ce n'était pas très amical comme conversation"... Je lui pris la main pour lui manifester mon écoute, mais elle me donna l'impression de ne pas supporter ce contact.

J'avais besoin de laisser décanter tout ce que j'avais reçu...
C'est de retour au logis que je tentai un autre effleurement, la remerciant de m'avoir confié ce vécu intime... Elle fondit en larmes contre moi...

Je l'emmenai s'asseoir et l'entourai de mon bras... Depuis ce soir elle n'était que fragilité... Et moi je me sentais impuissant à l'aider... J'hésitai sur les mots à employer...
- Nath, je suis désolé d'avoir contribué à vous faire revivre ces événements... Mais j'ai le sentiment que vous avez à guérir de tout cela... Que vous pouvez en guérir... En fait, la façon dont je vous ai ressentie les jours passés confirme que vous avez voulu dépasser ces blessures à la force du poignet, par volonté, en censurant vos souvenirs, votre sensibilité.... On ne peut pas vivre comme cela longtemps, ou alors on développe une maladie, du corps ou de l'âme....
En agissant par réaction comme vous semblez faire, vous restez prisonnière de votre passé, liée à vos souffrances...
Il faut un jour accepter de regarder sa terre, de quoi on est fait, même si parfois cela s'apparente à des enfers...
Il faut accepter les émotions qui vous traversent, et travailler avec pour y construire votre liberté intérieure...
Ce n'est pas facile de vous voir souffrir ainsi... Ce n'est pas facile de naître à soi-même, d'abandonner les fonctionnements qui nous pétrissent à notre insu, pour devenir vraiment nous -mêmes...

Il était très tard... La fatigue nous enveloppait tous deux... J'accompagnai Nathalène jusqu'à sa chambre, l'étreignis avec le désir de lui communiquer force et apaisement, puis la quittai...

Mon séjour prenait un autre sens... Il n'était plus question de partir et de laisser Nath gérer seule ce qu'elle vivait....
Je m'inquiétais de me donner ainsi un rôle indispensable, mais ce n'était pas moi qui comptais, c'était qu'il y eût quelqu'un...

Toutes ces confidences, toutes ces révélations d'intense douleur.... Comment était-il possible de porter tout cela comme elle l'avait fait ?...

Je l'admirais, oui, d'une certaine façon, et me sentis une affection protectrice pour elle...
La perspective du lendemain et de tout ce que nous aurions à partager m'occupait l'esprit et retarda mon endormissement...


Chapitre 6

C'était bien Mérac... Rex était là, les pattes posées sur le grand lit pour me signifier qu'il avait besoin d'exercice.... Et pourtant je me sentais dans un monde irréel...
Quand je rejoignis le rez-de-chaussée, j'étais seule, Gaulthier n'avait pas émergé, mais j'avais la sensation d'une présence qui m'enveloppait, me suivait, m'habitait.... Cela pouvait faire ça, d'être amoureuse ? Je m'en voulais d'oser prononcer ce mot... Ça n'avait aucun sens...
J'eus envie de petit-déjeuner à l'extérieur... Le paysage montagneux que je voyais tous les jours, m'apparut spécialement féerique, et je pris conscience de la chance que j'avais de résider ici...

- Bien dormi ?
La question s'accompagna d'un baiser appliqué sur ma joue...
Le temps d'essayer de maîtriser mon émotion, et il n'y avait plus personne... Gaulthier devait être affairé à la cuisine... Etait-il envisageable qu'il m'aime ? En quelques secondes un avenir improbable se déroula dans ma tête où des enfants jouaient devant la façade, sous l'oeil attendri d'un mari qui m'enlaçait... Non ! Il fallait rester objective, ne pas me laisser emporter par ce coeur qui recommençait à battre bien trop vite...

Aujourd'hui était une journée de repos selon le planning établi. Il faisait beau. Des nuages blancs d'altitude jouaient avec un vent léger. Je me laissai convaincre de ne toucher ni à mes bouquins, ni à mon clavier...

Nous passâmes en fait notre temps à parler, assis ou en se promenant... Les paroles de Gaulthier me touchaient, mais plus encore, c'était ce sentiment dense d'être reconnue, comprise, qui me transportait.... Je n'étais plus obligée de dissimuler, de tricher avec moi-même, comme il était évident maintenant que je l'avais fait... Je pouvais donner libre court à mes larmes, à l'humour, à un rire que je sentais sortir de plusieurs années d'emprisonnement....
J'éprouvais une sécurité totale à laisser ma main rejoindre la sienne, à appuyer doucement ma tête...
J'appris beaucoup sur le fonctionnement du psychisme, de l'inconscient. C'étaient des notions que je connaissais plus ou moins sur un plan théorique, mais pour la première fois, j'acceptais qu'elles soient mises en perspective avec ma vie...
Certains mots résonnaient d'une manière particulière en moi : Naissance à soi-même, relation de tendresse, regard authentique, espace de liberté....

J'avais la perception forte d'une communion, d'une rencontre. Je vivais la proximité de Gaulthier comme si je n'avais vécu que pour cela, sans l'avoir su, sans l'avoir pu. Je buvais ses paroles comme si les pages en moi, en portaient déjà l'écriture, sans que j'aie jamais ouvert le livre...
J'adorais être appelée "Nath", avec une affection qui me respectait... Nous avions tant échangé que nous préparions le repas dans un silence de plénitude, limitant nos interventions aux questions pratiques...
C'est là que quelque chose lui échappa :
- Tu veux que j'écale les oeufs ?

Je le regardai, un peu incrédule, et lui demandai comme pour en être persuadée à nouveau :
- Alors nous sommes amis ?
Je reçus un revers de main dans le bras pour toute réponse... Mais ses yeux m'indiquaient ce que je voulais entendre...

A table, nous abandonnâmes les sujets graves pour parler de choses et d'autres... J'avais l'impression que nous nous connaissions depuis toujours...
Il me demanda si je connaissais le prieuré qu'il était allé voir l'avant-veille, et devant ma dénégation, suggéra que nous pourrions y aller en voiture durant l'après-midi...

***********************

Pendant que nous déambulions dans les ruelles du vieux village, j'éprouvais une fierté immense à l'avoir à mes côtés, comme une revanche sur la solitude dont je mesurais à présent à quel point elle avait été isolement...
Je ne savais qui de Rex ou du couple que nous formions attirait les regards... Je ne doutais pas que ce fût nous tant ma joie rayonnait....
Je goûtais les instants avec une telle intensité que je me demandai s'il était possible de vivre cela longtemps...
Nous nous laissâmes tenter par les dépliants trouvés au café, et le reste de la journée se passa à découvrir des sites dont je ne soupçonnais pas l'existence... Une animation nocturne était proposée au pied d'un château, retraçant quelques épisodes de la vie au Moyen Age... J'accédai à sa proposition d'y rester...
Nous nous installâmes à une terrasse de guinguette pour attendre l'heure du spectacle en mangeant quelque chose... Il me parla du Morvan, sa région, me décrivant la colline de Vézelay, la vallée du Cousin et ses artisans verriers, les remparts d'Avallon, le pont romain de Pierre-Perthuis et les stalles sculptées de Montréal... Il m'évoqua Colombe à nouveau, et le temps qu'il avait passé, prisonnier de ce qu'il appelait son personnage, avant qu'une soif d'authentique ne l'amène à décider de rompre, et de partir sur les sentiers d'Auvergne... C'était bien de réentendre tout cela parce qu' à présent je pouvais l'écouter, et sans doute le devinait-il... Je regrettais tant mon ironie de l'autre soir...
Lui aussi avait donc été seul...
Est-ce que la rencontre de deux solitudes avait un avenir ?
Est-ce qu'il n'avait pas juste besoin de moi comme je me découvrais avoir besoin de lui ?

Le petit son et lumière chassa mes questions.
Dans la foule, à la fin, un minuscule roquet agressif faillit bien servir de casse-croûte à mon chien qui devait trouver sa pâtée bien tardive...
Gaulthier prit le volant pour rentrer, me demandant de temps à autre de lui confirmer la direction. Je n'étais pas trop sûre, et je crois que nous n'avons pas pris ce soir là le chemin le plus direct... Je somnolais, expérimentant cette nouveauté de me laisser conduire...
Jusqu'où fallait-il que je me laisse conduire ? Les discours de la matinée me revenaient en mémoire, et j'étais perplexe. Etait-ce aller vers moi que de me sentir si liée à Gaulthier ? N'était-ce pas une nouvelle illusion ? Le risque d'une magistrale et cinglante déconvenue ?
J'étais trop en attente de ce que je vivais dans ce présent fragile, pour juger pouvoir m'en dispenser... Je voulais profiter de ce bonheur, de cette magie, m'y investir sans réserve quitte à me tromper...
Et puis il y avait ces allusions à l'intériorité, à la transcendance, que j'acceptais sans bien les comprendre... Tout en haut, dans les étoiles, Dieu me parut bienveillant, à moins qu'il ne m'attende au tournant...
N'avais-je pas le droit de cueillir cet amour qui m'était offert ? Est-ce que j'étais pour quelque chose dans le fait qu'un randonneur me demande asile ? S'il avait fait beau ce jour-là, il serait resté sur son tracé de crête, et moi dans mes traductions... Je n'étais pas responsable du climat après tout... C'était donc peut-être Dieu... Pourquoi pas ... Cela me faisait drôle de penser être amie avec Dieu...

Comme d'habitude, il était tard... Nous avions eu un peu frais au spectacle, n'ayant emporté aucun vêtement supplémentaire... Je soumis l'idée d'une tisane et fis chauffer de l'eau...

Nous étions à nouveau l'un contre l'autre... Je pris conscience que je me sentais capable de me donner à lui... C'était impensable... L'amour physique n'avait eu pour moi qu'un goût amer... Et le corps que je pouvais lui proposer était sali par des souvenirs qui me faisaient frissonner... Mais son regard qui m'atteignait l'âme, son sourire calme, effaçaient le plus souvent cette indignité, me donnant l'impression d'être pure...
Ce n'était pas un plaisir que je recherchais, mais l'accomplissement d'une communion, comme - je m'en rendais compte à l'instant - pour sceller une relation dont il ne pourrait plus s'échapper... Je fus effrayée... C'était donc ma peur qui me dictait cette perspective... Je le voulais pour moi, pour l'obliger à m'appartenir... Je me serrai contre lui pour lui crier intérieurement : "Protège-moi de moi-même"...
Je découvrais ma peur... Le fait d'être calée dans ses bras me permettait de l'affronter enfin, comme si je n'en avais rien à craindre... Peur d'être seule et de souffrir encore, oui, mais plus fortement peur de ne pas avoir de sens, d'être comme un accident de difformité dans la vie du monde, destinée à disparaître pour réparer cette erreur d'exister...
Je n'en avais pas été loin à Paris. Mon orgueil, ma capacité à évacuer tout ce qui m'avait atteint au profit d'une personnalité construite de toutes pièces m'avaient sauvée. Comme quoi, cela avait dû être nécessaire malgré ce que Gaulthier disait du refoulement, sans quoi, je n'aurais sans doute pas été là....

Aimer en liberté... Cela incluait-il de me faire à l'idée qu'il allait partir ? Alors il fallait qu'aucune minute ne soit perdue de sa présence...
J'avais pris ma décision...
Quand nous montâmes et qu'il voulut me dire bonsoir, je l'invitais avec un peu d'inquiétude à revenir me voir quand je serais au lit...

Il me regarda longuement, semblant sonder mes intentions, et acquiesça.
Je regrettai presque aussitôt mon audace... Qu'avait-il pu interpréter de ma demande ? J'étais mal à l'aise de sentir ce porte-à-faux entre nous.... Et s'il se montrait trop tendre.... Qu'allais-je faire ?...


En me glissant dans les draps, choisissant ostensiblement un côté du lit, j'étais ouverte à tout, à tout ce que je pouvais vivre avec lui... C'était folie, mais folie nécessaire, comme un inaccessible cadeau trop rêvé, et qui devenant réel fait perdre ses moyens... J'avais le sentiment de retrouver ma féminité, d'accéder à des choses oubliées, délicatesse de séduction, besoin de contacts....
Je ne voulais pas être lucide, je ne pouvais pas l'être en cet instant... Ou plutôt, je décidai avec insouciance d'assumer les conséquences de cette relation... Me soustraire aux bouleversements qui s'opéraient en moi ne m'effleurait pas... C'était un choix entre la vie et la mort....

Chapitre 7

J'étais encore le dernier... Aucun bruit ne filtrait, mais je pouvais le supposer puisque la porte d'entrée était grande ouverte, laissant entrer les rais du soleil encore bas en faisceaux diaphanes ...
Nath était assise dehors, tenant un bol fumant... J'allai l'embrasser et rentrai résoudre une alternative difficile : Il y avait longtemps que je n'avais pas pris de chocolat, le supportant difficilement, mais je me sentais en appétence ce matin... Mon corps courbatu aurait digéré n'importe quoi....

J'expliquai à ma compagne que j'espérais bien qu'elle ne me laisserait pas seul pour profiter de ma journée de récupération...
Elle me donna son accord, et la collation s'éternisa jusque tard...

Je revins sur ce que Nath m'avait appris d'elle, lui demandant de me corriger si je faisais erreur dans mon appréciation de son cheminement...
Je lui dis que notre part de liberté était probablement plus infime que ce que croyaient la plupart des gens... Que cette liberté était en fait le but d'une vie qu'on pouvait assimiler à une seconde gestation... Qu'il s'agissait de faire de la vie, sa vie à soi, en posant des actes qui ne soient plus dépendants de notre passé, des déterminismes de notre hérédité, des conditionnements de notre éducation, de notre milieu social, de nos blessures, de nos peurs... Je lui expliquai qu'il ne s'agissait pas de réagir forcément contre ce qu'on avait reçu, mais simplement de faire le tri, d'assumer ce qu'on voulait vraiment intégrer comme étant de soi, et de rejeter le reste...

J'allai chercher un stylo et un papier sur son bureau, et lui écrivis en gros les trois repères de notre évolution :

- Le Soi , qui est l'état dans lequel nous arrivons à la naissance, avec un capital déjà présent, unique, et tout une aptitude à recevoir en stimulations et en traumatismes... A partir de là nous étions plus ou moins le jouet d'une lutte en nous, entre nos pulsions et nos censures intérieures (le Ça et le Surmoi de Freud)... Nous étions partagés entre nos forces instinctives d'attraction et de répulsion, de désir et de fuite d'un côté, et la rigidité de notre conscience de l'autre, façonnée par des normes, des imitations, des convenances.................... Tout cela concernant les trois domaines de notre être : Le corps dans ses sensations, son bien-être de santé et sa sexualité. L'âme psychique dans sa mémoire, sa sensibilité, ses sentiments. Et l'esprit dans ses capacités de liberté, de volonté et de mémoire...........

- Le Moi était justement la force de la personnalité, pas au sens du caractère, mais en tant que capacité à dépasser les conflits intérieurs, dont le refoulement entraînait frustrations, épuisements, tensions, blocages et névroses de toutes sortes................... Il s'agissait donc de prendre conscience des conflits intimes, des blessures secrètes, de tout ce qui nous tenait lié, prisonnier, dans nos certitudes intellectuelles, nos affections, nos fermetures, nos souffrances.......... Il s'agissait de reconnaître notre manque fondamental, notre à peu près, qui faisait que nous participions qu'on le veuille ou non, à faire souffrir les autres........ Ce n'était d'ailleurs qu'en élucidant toutes nos complicités avec nos négativités qu'on pouvait avancer..... Le reste étant illusion............... Dans l'acceptation de ce manque, s'inscrivait le deuil de toutes nos attentes, de toutes nos projections sur la vie, l'amitié, l'amour, les autres.... Ce travail de vérité sur soi ouvrait alors à une véritable compassion, à un non-jugement, une tolérance, un pardon, .............. parce qu'on comprenait que les autres n'étaient pas plus réellement libres à l'intérieur d'eux qu'on ne l'avait été soi-même..... Il ouvrait à des relations véritables, parce que gratuites et pacifiées... Il ouvrait au créatif...

- Le Je , enfin, était d'un autre registre.... Il s'agissait là où on avait pu construire une liberté intérieure, de saisir que le véritable bonheur était de l'ordre du don, et pas de la possession.... Il fallait donc se quitter soi-même, accepter de ne pas savoir finalement qui on était, de ne pas s'enfermer dans une recherche illusoire et sans fin...... Cette autre étape était à mon avis dépendante de l'accueil d'une transcendance, hors de laquelle nous restions prisonniers de l'espace et du temps, incapables de donner un prolongement réel à la dimension de l'amour... Quand le don devenait possible, libre, la joie de donner la préférence à l'autre, de l'aider à éclore, à marcher sur son chemin, devenait alors guérison suprême de nos propres blessures, et nous révélait à nous-mêmes dans notre identité la plus intime....

Voyant Nathalène songeuse, je lui tendis la main pour l'entraîner à marcher autour de la maison...
- Et moi, où en suis-je selon vous, demanda-t-elle ?
Je lui répondis sans hésiter :
- En train de naître................ Vous avez su échapper d'une certaine manière aux conséquences de tout ce passé dramatique que vous m'avez livré, vous avez pu faire émerger quelque chose d'un moi au niveau de l'intelligence et de la volonté, mais au dépens de tout le reste que vous avez enfoui, et qui ne pouvait que frapper à la porte.... Votre travail maintenant est de trouver votre liberté non pas en dehors de ce passé, mais avec lui, face à lui, je dirais presque, grâce à lui.... Il faut que vous arriviez à intégrer, accepter tout cela.... que vous arriviez à vous aimer....
Je sais l'importance du regard des autres pour arriver à s'aimer.... Mais vous voyez, il y a au moins quelqu'un qui vous aime....

Elle se serra contre moi.............
Je ne savais pas si j'avais été assez clair dans mes explications.... Cela ressemblait un peu à un schéma d'école, et pourtant c'était si vivant pour moi....

En préparant le repas de midi, je me mis tout d'un coup à la tutoyer, comme je le faisais depuis un certain temps quand je pensais à elle.... Elle en parut ravie...

Elle accepta ma suggestion de lui faire découvrir le petit village où j'étais allé, et nous nous laissâmes entraîner à passer le reste de la journée en visites, jusqu'à un spectacle dont nous eûmes connaissance fortuitement, et dont nous revînmes au milieu de la nuit...
Je la trouvais métamorphosée, rayonnante de cette sécurité heureuse qu'on rencontre chez les personnes en harmonie, ou chez les amoureux, ce qui revient un peu au même puisque dans les deux cas cela procède d'un regard de confiance et de paix sur la vie et sur soi...

Nous passâmes un moment encore, à savourer une badiane pour nous réchauffer... Je fus ému de sentir Nathalène ainsi blottie... Quel chemin parcouru depuis la veille ! J'avais le sentiment de porter une responsabilité qui me dépassait... N'étais-je pas allé trop loin dans ma spontanéité, ma tendresse ?... Avais-je finalement bien fait de me mêler ainsi de sa vie ?... C'est bien moi qui d'une certaine façon avait induit ses confidences.... Est-ce qu'elle n'allait pas s'accrocher à moi ?...
Cette idée ne me réjouissait pas... Je sortais de trop d'ambiguïtés, de trop de dépendance, pour ne pas en garder un besoin farouche d'autonomie, de liberté...
Je me sentais capable de partager ces moments de proximité affectueuse, à condition d'avoir en moi, et dans le quotidien, des espaces de solitude et de choix où me retrouver sans contraintes...

Les attentes de l'autre sont des contraintes, au moins intérieures... Si on sent chez l'autre une difficulté à être libre par rapport à lui, il pèse sur notre liberté...
Il arrive aussi qu'on se rende prisonnier de ce qu'on imagine des attentes de l'autre, et la relation devient piégée, organisée autour du faux, du subi... L'amour a ainsi des contrefaçons où on dilue sa propre vérité, sa propre existence, manquant presque de respect vis-à-vis de soi-même, vis-à-vis de la responsabilité qu'on a de devenir soi......... Et d'être soi face à l'autre....
J'avais connu cela avec Colombe, et pensant naïvement l'amener à mes perspectives pour rétablir une gratuité, pour ne plus me sentir lié à ses caprices de grandeur, je m'y étais perdu, lassé de discussions sans suite, d'initiatives sans échos, d'étreintes sans cohérence...

Nous montâmes, et avant que j'embrasse Nath, elle me murmura :
- Tu voudrais bien venir me dire bonsoir quand je serai couchée ?

La question souleva en un instant une multitude d'interrogations... Je la regardai, elle paraissait droite, simple, sans arrière-pensées... Au mépris de ce à quoi je songeais quelques minutes auparavant, j'acceptai....
J'attendis que Nathalène fût sortie de la salle de bain pour y passer moi-même.... Son attitude rassurante n'était-elle pas le plus gros danger finalement ?... Là où une sollicitation exprimée m'aurait mis en garde, la complicité que nous vivions pouvait aisément glisser vers une intimité que je ne pouvais me résoudre à considérer comme juste.... Mon corps n'était pas insensible à la douceur de son contact, même si j'en contrôlais les résonances...
Les conséquences d'une implication sexuelle entre nous, m'apparaissait comme un lendemain qui déchante, un rêve qui se brise, un tabou dont le franchissement ouvrait à toutes les désillusions...
Peut-être y avait-il en moi des traces de vieille morale, de culpabilité, qui me faisaient envisager les choses de cette façon ?..... Peut-être était-il possible de vivre l'amour physique, l'échange du plaisir, comme un moment simple d'amitié qui n'engage pas au-delà et ne change rien à la liberté de notre relation ?.... C'était beau en théorie, mais je n'y croyais pas vraiment, ou dans des circonstances exceptionnelles d'âmes bien situées dans leur identité que j'avais en fait du mal à me préciser....
Et puis où se situait la frontière alors entre le couple et l'amitié ?... Ne dérivait-on pas vers une de ces utopies d'amour libre dont les soixante-huitards étaient eux-mêmes revenus ?..... Pire, n'était-ce pas une tromperie suprême, une illusion pleine d'attraits, qui faisant tomber ces repères nécessaires à notre structuration psychique, ouvrait la porte à une aliénation intérieure, un égarement douloureux....
Il m'apparut soudain que ce que je ressentais confusément comme sacré dans l'amitié, n'était pas sans analogie avec l'inceste... Ne pas respecter le mystère des lois du sang, le mystère de la matrice commune, charnelle ou symbolique, amenait confusion et désarroi, brouillant les questions jusqu'aux fissures de personnalité...
Bien sûr, ce n'était pas aussi profond, aussi grave, en ce qui concernait la relation amicale, et on pouvait sans doute se remettre d'un engagement passager du corps, mais c'était évident pour moi, des amis ne devaient pas "s'appartenir".... Ils devaient préserver la gratuité. Non qu'une relation sexuelle ne puisse pas être gratuite, mais elle établissait de fait une appartenance....

Nath devait se demander ce que je faisais...
J'allai la rejoindre....

Je compris en m'approchant qu'une place m'était réservée, mais rien dans sa tenue ni dans son comportement ne semblait suggérer plus que le simple fait d'être avec elle...
Je choisis l'humour :
- Je croyais te dire juste bonne nuit, mais si je comprends bien, on est parti pour une heure de "tchape" ?
Elle rit, confirmant mon soulagement...
Je m'étendis sur le lit...
- Non, je ne pense pas à l'heure qu'il est, avoir très envie de discuter... Je peux éteindre ?
- Si tu veux...
- Je voulais te poser une question, si tu peux m'y répondre.... Pourquoi est-ce que tu t'es intéressé à moi ?

Je ne m'attendais pas à cela, et dus mettre un peu d'ordre dans mes idées, sans être certain de ce que ça donnait...
- Je ne sais pas.... Le hasard de notre rencontre au départ, si on croit au hasard.... Et puis cette apparence distante, sûre de toi, sévère même, que tu avais... Je me suis dit qu'il devait y avoir une grande souffrance là-dessous, ou au moins une grande protection, un système de défense... Alors j'ai pensé qu'en insistant dans la sympathie, en parlant de moi, cela ferait peut-être tomber la carapace...
- Et ça a marché, ajouta-t-elle, pensive....

-Tu sais, repris-je, il y a des choses qu'on ne peut expliquer qu'après coup... Je me suis senti proche de toi, très vite, même si à certains moments j'ai hésité à claquer la porte... Quand tu as commencé à te confier, au restaurant, j'avais l'impression de te connaître depuis longtemps...
- Moi aussi j'ai ressenti ça, coupa-t-elle, comme si tu étais mon frère revenu à la vie....

Je l'attirai contre moi... En un éclair la possibilité que j'avais de la posséder m'effleura, comme une idée saugrenue provoquée par un émoi physique que je m'obligeai à calmer... Je me dis que les femmes ne semblaient pas mesurer la violence de la sexualité chez l'homme, le caractère impérieux, envahissant, d'une force qui devenait difficile à contrôler si on lui laissait libre cours... L'intrusion importune fut de courte durée, l'immensité de mon amour d'affection remettant les choses à leur place...

- Et moi, est-ce que je t'apporte quelque chose, continua-t-elle ?
Décidément, c'était un moment de vérité...
- Oui, Nath, énormément.... Tu me révèles à moi-même... Dans mes ombres et mes lumières....

Le sommeil commençait à nous gagner... J'hésitai à rester, puis me dis que ma vigilance au matin risquait d'être moins forte, que même s'il ne se passait rien, nous enclenchions là un processus d'attachement, source de difficultés et de douleur probable... Je la serrai fort, et l'embrassai.
- Je te laisse dormir...
Elle me rattrapa par la manche, chercha dans le noir mon cou pour m'attirer, et claqua un baiser au coin de mes lèvres.

Je regagnai mon lit à pas mous...
J'étais complètement transporté par une sorte d'amour universel... qui ne résista piteusement que quelques minutes à la fatigue...


Chapitre 8

Rex grogna légèrement lorsqu'il entendit frapper... Il n'avait certes pas coutume de voir quelqu'un s'introduire dans ma chambre, et manifestait son étonnement....

En attendant Gaulthier, je m'étais efforcée de mieux déterminer ce qu'il représentait pour moi, et du même coup, ce que je pouvais moi-même être pour lui...
Je m'en ouvris à lui, et sa réponse me donna l'impression fugitive et désagréable d'avoir été un cobaye manipulé par quelqu'un d'expérimenté...
Son étreinte me rassura, comme une preuve d'authenticité...
J'étais heureuse, comme je l'avais été toute la journée...

Je ne me souviens plus si je m'étais endormie, mais j'eus conscience qu'il se levait... J'avais un énorme merci dans le coeur.... Je l'embrassai pour le lui dire...

Rex m'obligea à me lever le temps de descendre et lui ouvrir la porte. La lumière était déjà vive, mais vaincue par ma somnolence, je remontai me coucher... Un instant, j'envisageai de rejoindre un autre lit que le mien, j'en avais presque le désir..... Mais si Gaulthier m'avait laissé dormir seule cette nuit, c'est qu'il n'était pas prêt à vivre ce que ma démarche rendrait probablement inéluctable...

C'est en fin de matinée que mon corps estima avoir assez récupéré pour sortir du sommeil...

Gaulthier était dehors, en train de lire...
C'est fou ce qu'on peut manquer d'aisance quand on aime sans être sûr de l'autre... J'aurais voulu être tendre, passionnée, et ne pus que m'accroupir à côté de sa chaise et lui sourire...
C'était déjà bien, parce qu'à certains moments, son calme m'impressionnait, m'embarrassait presque....

Il me dit être debout depuis plus d'une heure, mais il n'avait pas voulu se mettre au travail pour ne pas me déranger... Il supposait que j'allais faire l'impasse sur le petit-déjeuner, et me proposa d'aller m'habiller pendant qu'il se chargeait du repas, si du moins j'avais quelques idées à lui fournir...
En me posant la question, il ébouriffa mes cheveux avec sa main, et cette familiarité affectueuse me toucha à l'intime...
Je recommençai à me sentir amoureuse...
Mais lui ?....

Pendant que nous mangions un mélange de légumes et de céréales relevé d'une sauce au piment (j'avais quand même quelques ressources dans mon congélateur), je voulus voir sa réaction, et lui fis part en regardant dans le vague, de mon hésitation à aller le retrouver ce matin dans sa chambre....
Je n'osais espérer un "Tu aurais dû..."

Il resta d'abord en silence, et la peur me gagna d'être allée trop loin, d'avoir cassé quelque chose...
Il prit alors ma main et m'obligea à le dévisager...

- Et moi j'ai failli rester hier soir, lâcha-t-il....

Cet aveu aurait pu nous faire quitter la table à l'instant, pour partager nos corps sans retenue... Mais je sentais qu'une réalité plus grave, une réalité que je redoutais, allait dissiper mes rêves... Si Gaulthier éprouvait les mêmes sentiments que moi, la même sécurité, pourquoi gardait-il toujours une dimension de distance dans ses effusions ?
Il est vrai que c'était tellement nouveau tout cela, si rapide... C'était peut-être mieux ainsi... Je me préparai avec résignation à ce qui allait suivre....

Il tenait toujours ma main serrée et me faisait presque mal...

- Je t'aime, Nath... Je crois que je t'aime... Mais je ne peux pas m'engager, t'engager, dans une aventure qui pourrait se terminer mal pour nous deux.... Nous obliger à affronter l'échec, à nouveau....
J'ai besoin d'évoluer, de comprendre tout ce que j'ai vécu avec Colombe... Tout ce que je ressens pour toi...
Tu as besoin d'évoluer de ton côté.....
Depuis hier, tu sembles aller bien parce que nous sommes ensemble et que tu as pu laisser tomber les barrières de ton coeur.... Mais qu'est-ce qui t'appartient vraiment dans ton bonheur ?... Qu'est-ce qui en existe en toi indépendamment de moi ?... Ce n'est pas sur deux jours que tu peux juger.... Il faut du temps, de l'espace intérieur....
Tu retrouves vite comme en ce moment, un sourire triste qui dit tout de toi... de tes blessures... Le jour où tu auras guéri ton sourire, le jour où je me sentirai prêt à t'offrir de l'avenir, nous nous retrouverons probablement....

C'était terrible : Gaulthier confessait un amour qu'il ne pouvait pas authentifier... Il semblait douter du mien également... Ne comprenait-il pas que pour guérir mon sourire, ce sourire blessé, j'avais besoin du sien à mes côtés ?
Quelque chose me disait qu'il était sage..... mais je ne voulais pas accepter cette sagesse qui contrariait la soif de tout mon être....
Il interrompit mes pensées :

- Tu es pour moi une amie comme j'ai rarement trouvé... Une amie comme dans le Cantique des cantiques, ma soeur, mon amour, mon aimée, mon unique... C'est tellement dense ce que je ressens pour toi, que je verrais ça comme une "amitié amoureuse", ce genre d'amitié où la connivence est si forte, la transparence, l'évidence, que l'amour véritable, celui qui donne la priorité à l'autre, n'est que liberté et gratuité.
Je ne suis pas sûr d'être ton chemin.... Je suis sûr de te vouloir sur ton chemin à toi... Je suis sûr de vouloir t'accompagner vers ta voie juste, vers ta joie.... Et pour cela je ne dois pas être le bâton de tes fragilités... Pas au quotidien en tous les cas.... Mon amour est de t'aider à marcher seule... Pour que tu puisses aller vers celui qui t'attend, quelque part....

Je n'écoutais plus.... Je ruisselais de larmes de douceur... C'est comme si un poids supplémentaire avait quitté mon coeur et le dilatait...
Il se leva pour venir m'entourer...
Encore un repas que je n'allais pas terminer....

Nous parlâmes jusque dans le milieu de l'après-midi... C'était bon, et je me sentais soulagée de mettre des mots sur mes émotions... Cette relation si simple qu'il suffisait de "dire" pour être compris, changeait ma vie de fond en comble... (La formule était d'ailleurs dérisoire par rapport à ce que je ressentais).....

Puis Gaulthier rappela qu'il restait du bois à couper...
Je lui proposai d'aller l'aider, et nous nous retrouvâmes à travailler ensemble, en complémentarité, comme si nous avions dû être là...
J'avais envie de chanter ma gratitude à la vie...
Dieu et la vie, c'était peut-être la même chose ?...

J'attendis des circonstances plus favorables pour lui poser des questions à ce sujet...

Tout était rangé, enfin...
J'allai prendre ma douche. Le fait de déambuler dans le couloir drapée dans ma serviette ne me gêna pas... La conversation de midi m'avait libérée... Nous savions quelle était la bonne porte à notre désir...
Et dans une boutade qui me fit rire, je pensais que ce n'était pas la porte de la chambre....

Quand nous fûmes au salon où il faisait plus frais, autour d'un jus de fruit, je lui demandai s'il croyait en Dieu, ce que représentait la vie, la mort.... Comme souvent, il prit le temps.....

- Il n'y a pas, dit-il, la vie, le monde et la mort, mais ce que je perçois moi, de la vie, du monde et de la mort... Cette perception est totalement subjective, dépendante de mon regard, qui lui même est fonction du regard que j'ai sur moi-même. Et ce regard que j'ai sur moi dépend du regard des autres, de la façon dont je suis reconnu, aimé, considéré...
C'est donc dans mon histoire personnelle, dans mon enfance, dans mon éducation, dans mon équilibre affectif, dans mes blessures, que gisent les fondements de ce que je pense sur la vie, le monde et la mort...
Tout ce que je peux faire, c'est faire réfléchir sur cette "subjectivité" de notre jugement, montrer que selon les moments, les humeurs, les circonstances heureuses ou difficiles, notre regard change... Tu en sais quelque chose....
Tout ce que je peux faire, c'est témoigner du fait que pour moi, la vie est une gestation pour naître à soi-même, ce dont la naissance physique ne représente que l'insertion dans l'espace et le temps....
Cette gestation qui suppose une élaboration de sa propre liberté, se situe et c'est heureux, dans un monde lui-même en gestation, et donc dans cet à peu près que nous partageons tous...
L'état de manque fondamental, partagé par tous, est une condition du libre choix, et il est aussi quand on en prend conscience au plus profond de soi, une merveilleuse ouverture à l'à peu près des autres, réduisant nos jugements, ouvrant à la tolérance et au pardon...
Dans cette perspective, la mort n'est qu'une naissance supplémentaire à une autre dimension, celle de l'esprit, ou débarrassé de la limitation de l'espace-temps, je pourrai terminer de cheminer vers mon identité propre, et donc vers l'authenticité des relations avec chacun...
Alors on peut douter, se moquer, prendre de haut ou se révolter...
Pourquoi, même si l'aboutissement devait être un néant, changerais-je un regard qui m'apporte la plénitude de l'instant, la guérison de mes peurs, l'énergie de mon amour...
J'ai le sentiment, dans ce bouillonnement matriciel qu'est la vie, avec ses douleurs, ses blessures et ses joies, qu'un immense appel suscite une recherche du Sens... J'ai le sentiment que les épreuves sont plutôt des élagages, des tailles plus ou moins sévères... A nous de nous obnubiler sur le rameau qui tombe, ou sur les fruits à venir...
Moi, je sais pourquoi je suis là, en ce moment, et je te remercie d'exister... d'être là comme un cadeau....
Alors Dieu ? Je n'aime pas ce mot tant il véhicule le pire et le meilleur... Je préfère parler de la Présence, celle qui m'a fait te rencontrer, celle qui me pousse à creuser les questions plutôt que de les fuir, celle qui m'aide à rejeter la négativité pour saisir en tout les parcelles de joie....
Je suis gratitude pour cette Présence, grâce à laquelle tu es quelque part en moi, et moi quelque part en toi....
Ça te convient ?

Je lui répondis que c'était un peu complexe mais que j'aimerais voir les choses de la même façon....
Il m'avait associée à son destin, et cela me remplissait d'un bonheur un peu triste... Le travail dans la grange était achevé... Je ne voulais pas songer à son départ, à après....
Je remarquai que nous nous étions mis spontanément face à face, comme pour préparer l'éloignement... J'en refusai le symbole et vînt m'asseoir à côté de lui...

Il avait parlé de pardon, tout à l'heure... de blessures... Voulait-il dire que moi aussi je devais pardonner, pardonner à tous ceux que j'avais pratiquement réussi à détruire dans ma mémoire ?.... Pardonner à ma mère qui n'avait jamais rien compris ? (au fait, ma mère, je repensais à ce que Gaulthier avait dit de moi... Lui ressemblai-je à ce point sans l'avoir voulu ?)... Et puis encore pardonner à Dieu pour Martin, pour mon père, pour moi ?

- Nath, me dit-il de sa voix douce, il ne faut pas tout confondre... Tu vois, c'est souvent parce qu'on a des idées fausses, qu'on éprouve des ressentiments qui n'ont pas lieu d'être........ Si tu penses que le boulanger t'a accroché ta voiture, tu es en colère contre lui.... Et si tu apprends que ce n'est pas lui qui est en cause, ta colère tombe... Et bien c'est pareil pour Dieu, ne lui attribue pas ce qu'il n'a pas fait... Dieu n'intervient pas dans la vie des hommes, pas de cette façon.... Ce n'est pas lui qui est responsable de la violence des hommes.... Il propose juste son regard pour apporter son point de vue à ce que nous vivons... et son point de vue n'a rien à voir avec le nôtre... Il est tellement plus large, plus haut, plus profond....
Face à notre colère, à notre sentiment d'injustice, envisager de pardonner à l'autre met en ébullition tous nos démons intérieurs, insiste sur notre innocence bafouée, sur notre état de victime... Pourtant, si on arrive avec lucidité à faire retour sur soi de façon plus paisible, on peut découvrir que pour avoir eu une telle attitude, l'individu qui nous a agressé, amputé de nos forces de vie, ne devait disposer que de bien peu de liberté dans son fonctionnement intérieur...
Si on accepte de considérer les prisons de l'autre, nos sentiments peuvent évoluer, sans rien renier, sans rien effacer, mais pour dire :"Sans doute ne pouvais-tu pas..."
Si tu arrives à discerner en toi ta propre violence, à côté de toutes tes prisons intérieures, tu sens qu'être pardonnée, te pardonner à toi-même... est une question qui te concerne.....
C'est très dur à admettre, cela paraît scandaleux à tous ceux qui sont encore à l'extérieur d'eux-mêmes, toutefois, nous ne sommes jamais totalement innocents de la faute de l'autre....
Mais probablement est-il trop tôt pour que je te dise cela...

Trop tôt ? Oui, sûrement... J'arrivais à entrevoir ce que Gaulthier voulait dire, mais cela ouvrait de tels abîmes sur ma responsabilité, sur ma pauvreté, que je ne pouvais pas aller plus loin....
Je comprenais mieux ce qu'il avait voulu m'expliquer en précisant qu'il me restait à évoluer.... Sans doute ne pouvais-je pas envisager d'aimer vraiment, tant qu'en moi subsistait de la colère, envers moi, envers les autres, envers Dieu.....

Je me sentais presque prête à quelque chose qui ressemblait à un pardon, tant son amour me renouvelait.... Mais qu'en serait-il sans lui... J'avais bien conscience de vivre une sorte de parenthèse précieuse, euphorique... Il fallait que ces perspectives nouvelles s'inscrivent dans le temps, fassent partie de moi....

J'avais le sentiment de m'être desséchée pendant toutes ces années...
Il avait fallu cette rencontre à laquelle je ne m'habituais pas, pour que je découvre ce qui était en fait caché au fond de moi... prêt à être révélé....
J'étais écartelée entre le désir de rester l'adolescente que j'aurais voulu être, protégée, insouciante.... et l'appel à être une adulte épanouie, en harmonie enfin avec moi-même.... Pourquoi fallait-il choisir ?

Gaulthier me demanda subitement si j'étais d'accord pour aller dîner au Moulin... Il pensait qu'un menu crêpes pouvait être judicieux pour un dernier repas.... Je ne pensais pas que sa décision allait arriver si tôt... Et pourquoi un lieu public pour notre ultime tête à tête ?... Toujours cette distance à préserver ?... En serait-il autrement si nous nous retrouvions un jour ?...

Je fus malgré moi secouée de sanglots...
- Pourquoi maintenant ?... Cela aussi c'était trop tôt.... Trop proche...
Il mit sa joue contre la mienne en chuchotant :
- Il faut que tu sois forte, Nath, je t'en supplie, pour nous deux...

Je sentis qu'il était bouleversé... A travers ma douleur les rôles s'inversaient... J'eus la certitude déroutante que notre avenir se jouait, que j'avais à me montrer à la hauteur de ce qu'il attendait, que c'était à moi de prendre une décision....
- Tu conduis, questionnai-je ?

Chapitre 9

Quand je me réveillai, pourtant tardivement, c'était calme plat... Je fis le moins de bruit possible pour me préparer, faisant couler l'eau en étroit filet, marchant mes sandales à la main jusqu'à la cuisine. La cafetière mise en route, j'allai choisir un livre sur une étagère, et m'installai au soleil avec ma tasse...
J'eus le temps de parcourir l'ouvrage avec attention, avant que Nathalène ne vienne se mettre en équilibre près de moi... La position qu'elle avait prise, sur la pointe des pieds et assise sur ses talons, lui dénudait haut les genoux avec une innocence que je trouvais ravissante... Je la taquinai un peu, me sentant tellement proche d'elle... puis partis m'occuper du déjeuner...

Je m'étais bien ressaisi depuis notre moment d'intimité somme toute très correct de la veille, et c'est elle qui, à table, me prit au dépourvu en m'annonçant qu'elle serait bien venue me rejoindre ce matin....
J'eus un mouvement intérieur d'agacement, ne me rappelant pas avec fierté l'instant où j'avais envisagé de me conduire très égoïstement... Pour ne pas me démarquer de sa simplicité, je lui concédai que moi aussi.......
Je la regardai avec insistance, et lui confiai combien j'étais épris d'elle, mais au milieu de tant de questions me concernant et la concernant, je ne pouvais rien avancer de précis....
Son émotion me fit la consoler, maladroitement... Je ne savais comment lui expliquer à la fois mon affection et ma prudence... J'avais fait souffrir Colombe d'avoir été lâche, complice de mon aveuglement... J'avais fait souffrir Paule certainement, et d'autres encore... Qui sait d'ailleurs si Paule, me sachant désormais libre, ne pourrait redevenir une amie, plus peut-être ?... J'étais un vrai coeur d'artichaut, tiens !

Je demandai à Nath d'analyser ce qui la faisait pleurer, et elle put me dire son attachement, son amour, sa peur de se retrouver seule et de tourner en ironie ou en mauvaise farce ce que nous vivions...
- Je suis tellement surprise de ce qui se passe en moi, tu comprends ? Tellement désappointée.... Cela a été si brutal.... Ces cauchemars qui remontent à la surface, et en même temps cette proximité si claire entre nous, cet amour.... Tu dis que je dois évoluer encore, mais comment, où, si je n'ai pas ta force près de moi ?...
- Tu sais, répondis-je, c'est un vrai chambardement qui se passe en nous, en toi encore davantage... Ce ne sont pas de bonnes conditions pour en tirer des conclusions... Il faut se méfier de ce qu'on interprète comme des signes... Parfois ils sont juste là pour nous faire faire un pas, et non pour nous indiquer toute la route.... Nous avons semé en chacun de nous, comme une graine qui ne nous quittera plus... Mais si nous sommes trop près, à la retourner comme des enfants impatients pour la voir pousser, elle risque de mourir... Il vaut mieux l'arroser, même avec quelques larmes, pas trop, la laisser déployer l'énergie qu'elle contient, et nous verrons de quelle sorte d'arbre il s'agissait... Il faut se donner un délai pour évaluer ce qui nous habite, même si on ne peut pas tout vérifier... Entre foncer et refuser de marcher, beaucoup de rythmes sont possibles...

Nath m'écoutait et renchérissait, avec une spontanéité qui me charmait...
Je pris conscience tout d'un coup du temps qui passait, et rappelai que c'était une journée de travail, selon l'alternance dont nous étions convenus...
Elle m'accompagna, et l'humour prit le dessus pendant que nous nous passions les morceaux de bois à mettre à mesure...

C'était bon de l'entendre rire, de partager cette fraternité qui semblait nous mettre à l'abri de tout.... Justement, cette impression d'être dans une bulle d'irréalité m'obligeait à penser au-delà...
Pendant qu'elle allait se changer, et que je nettoyais les outils pour les remettre en place, je pris ma décision : Je partirais demain.... Il me suffisait de guetter l'instant propice pour le lui annoncer...

La chaleur était forte en cette fin d'après-midi, et le temps lourd... Le petit air vif d'altitude qui nous permettait d'habitude de rester en façade, nous fit préférer l'intérieur pour nous désaltérer...

Nath se lança dans de grandes questions existentielles qui mettaient en relief le peu de connaissance que nous avions l'un de l'autre.... Je ne savais pas quel sens elle pouvait donner à mes mots... J'ignorais dans quel environnement culturel elle avait baigné....

A un moment, elle vint me rejoindre, comme pour me parler de quelque chose qui la touchait de façon plus personnelle : Le pardon.... Je lui dis ce que j'en pensais, mais jugeais mes paroles probablement trop précoces, trop inadaptées, pour ce qu'elle pouvait entendre et supporter....

Depuis notre conversation de midi, je glissais des allusions à mon départ... Elle les percevait bien puisqu'elle exprimait ses résistances à ce sujet.... Septembre approchait à grands pas, et il me fallait bien rentrer, préparer la reprise professionnelle... Comment arriver à accepter une distance dans notre coeur, alors que nous étions dans l'espace, collés l'un à l'autre ?.... Poursuivre la soirée dans ces circonstances me parut une gageure.... Il fallait que je trouve un moyen de faire progresser une sorte de neutralité qui faciliterait la séparation...
J'eus une idée... L'autre soir, au restaurant auquel elle m'avait emmené, j'avais aperçu dans les menus la possibilité d'un repas crêpes... Je n'avais qu'à le lui proposer en guise d'au revoir....

Sa réaction fut dramatique pour moi... Je la sentis si perdue, si seule, que dans ma tête ce fut comme une implosion : Mes belles phrases volaient en éclat, ricanant les unes des autres... Je ne savais plus... L'angoisse à nouveau d'avoir agi bêtement m'étreignit... Le sentiment d'avoir pu profiter d'un bonheur fugace aux dépens de Nathalène si fragile, me dégoûta de moi-même.... N'avais-je pas tout simplement cherché à compenser inconsciemment ma rupture avec Colombe ?... N'avais-je pas désiré que moi en tout cela ?....
J'étais si dérouté, si prisonnier en même temps de cette peau parfumée trop proche, que j'envisageai quitte à descendre dans l'absurde et la souffrance, de céder à une passion fusionnelle et destructrice si elle ne m'aidait pas....
Je lui soufflai de m'aider...
Une éternité passait....
Je sentais que j'avais le droit à pleurer, mais ces maudites larmes ne venaient jamais....

Elle me proposa de prendre le volant....

Je respirais fort en négociant les quelques lacets qui menaient à la vallée... Nath était de son côté, comme une passagère anonyme... Je savais suffisamment sa douleur pour ne pas la regarder...

"Notre" table était occupée, et nous dûmes nous asseoir en pleine salle...
- Et si nous essayions de faire le point, sereinement, risquai-je....
- C'est facile pour toi peut-être de tout mettre en équations, rétorqua-t-elle.
- Tu le penses vraiment ?.... Tu m'en veux ?...
- Bien sûr je t'en veux... Parce que je t'aime... Tu as ouvert une plaie béante dans ma vie, et tu me laisses avec.... Si au moins tu me parlais de nous retrouver, bientôt, rapidement, mais il y a des moments où je te sens si loin... Je ne sais pas de quel ordre est ton amour... Je ne comprends pas tout ce que tu compliques.... Tu te rends compte de ce que tu as réveillé en moi ?... Et deux jours après, tu repars.... Quel sens ça a ?....

Comment lui expliquer une nouvelle fois, que je ne voulais pas l'aimer pour moi, mais pour elle ?.... Laisser planer une suite à notre histoire m'interdisait toute liberté... Et j'avais tant besoin de retrouver une liberté....
C'était insoutenable ! Pourquoi existait-il des moments ainsi où se chercher soi-même impliquait de détruire l'autre ?....
Pourquoi protéger l'autre ne pouvait-il se faire que par une destruction de soi ?....
De tout cela ne résultait que chaos et souffrance....
A moins que...
A moins qu'une force intérieure ne vienne apporter le sens que Nathalène ne voyait pas.... A moins qu'une dimension de don ne vienne dénouer cet imbroglio mortifère....
Je signifiai que c'était la raison pour laquelle je "croyais" en quelque chose, parce que si nous étions clos sur nous-mêmes, sur nos sentiments, nos douleurs, rien ne pouvait évoluer...
Cette dimension de don avait la capacité d'ouvrir l'amour, de ne pas se sentir lié à la présence physique, de partager la peine pour en faire une transfusion de vie... Elle pouvait aussi paradoxalement paraître un immense alibi pour ne pas s'engager... Mais tout dépendait de ce qu'on préférait vraiment privilégier : Soi ou l'autre....
Si elle m'aimait véritablement, elle devait pouvoir accepter d'entendre mes questions, mes besoins, mes limites....
Si elle se refermait, dans le regret, la nostalgie, la solitude, alors effectivement rien n'aurait eu de sens.... Si elle arrivait à faire confiance, à sourire à la vie, à attendre gratuitement du lendemain, cela rendait secondaire que notre amour fût d'amitié ou d'autre chose....

- J'essaierai, dit-elle, de t'aimer de cette façon.... Mais comment pourrai-je ne pas t'attendre ?
- Si tu m'attends sans liberté, si tu m'attends comme nécessaire à toi, tu vas fausser ta vie.... C'est toi Nath qu'il faut construire, et tu verras, si tu trouves l'ajustement à ta dimension intérieure, tout, autour de toi se mettra en place....

C'est elle ce soir qui me prit la main.... La sienne était froide....

Avant de reprendre la voiture, j'optai pour quelques pas digestifs le long de la rivière, alors que le soleil effaçait les dernières crêtes... Nathalène semblait résignée... Ses doigts s'étaient réchauffés, son regard également....
Pour ne pas rompre cet accord tacite qui nous protégeait de l'anarchie des sentiments, nous continuâmes en fait longtemps à nous promener, jusqu'à ce que la nuit nous enveloppe d'une réelle obscurité...

A Mérac, où nous l'avions laissé, nous libérâmes Rex, qui devait se trouver peu concerné par les avantages de cette nouvelle vie à trois....

Nous montâmes nous coucher sans autre manifestation de tendresse qu'un long moment d'embrassement silencieux, au pied de l'escalier...

Je dormis mal.... Sous prétexte que je préférais le salé au sucré, j'avais pris une deuxième galette complète en guise de dessert, et avais succombé aux arômes du Grand-Marnier quand ma compagne avait commandé le sien...
Etait-ce à cause de cela que je voyais une femme en pleurs m'apporter des bûches, une femme qui ressemblait à Colombe?....

Je me levai dynamisé par la perspective de reprendre la marche... D'après la carte, une journée à bonne allure devait me permettre de rejoindre une petite ville, d'où un car me ferait rejoindre la gare la plus proche...

Nathalène m'avait préparé de quoi tenir largement jusqu'au soir en provisions diverses... Ses allées et venues souriantes, ponctuées de plaisanteries, voulaient donner le change à ses yeux trop brillants et creusés...

Elle mit ses chaussures de montagne, et m'indiqua qu'elle voulait m'accompagner jusqu'au sentier balisé....
Je retrouvai mon itinéraire de départ... Le chemin me semblait sain, exempt de tout ce qui avait perturbé mon âme depuis que je l'avais laissé...
Nous nous étreignîmes une dernière fois, et nous quittâmes, sans même un baiser qui nous aurait affaiblis... Rex mit ses énormes pattes sur mes épaules, signe que j'étais adopté...
Nous nous fîmes de grands signes, de loin en loin, jusqu'à ce que les circonvolutions du tracé nous cachent l'un à l'autre...

Un avenir s'ouvrait, incertain, différent, chamboulé par cette étape imprévue...

Ce n'est que plusieurs heures après, en fouillant dans mon sac, que j'y trouvais une photo de Mérac dans une enveloppe, avec au dos :

"Je ne t'attends pas...
Je suis avec toi sur ton chemin...
A tout le temps....
Nath."


Chapitre 10

Je restais étonnée d'avoir pris l'ascendant sur Gaulthier... C'était moi qui avais décidé, et les événements suivaient ce que j'avais décidé... J'avais un sentiment de responsabilité, au sens fort et libre du terme...
Cela changeait mon positionnement vis-à-vis de lui, et quand au restaurant, il me proposa de faire une sorte de bilan, je ne lui cachai pas mon amertume...
Je compris au fur et à mesure du dîner, qu'il voulait surtout prendre du temps pour laisser décanter ce que nous avions partagé, et il n'en savait pas le résultat... Il m'aimait, mais voulait me laisser libre, avec le choix de grandir, de sortir de mon petit univers... J'entrevoyais ce dont il voulait me convaincre, et bien que quelque chose en moi reste révolté par la rupture de cet amour surprenant, je me sentais davantage en paix que dans tous les moments d'exaltation qui avaient jalonné nos journées....

Après le repas nous allâmes marcher, et curieusement, je partageai cet élément de distance qui m'avait questionné, comme s'il s'agissait de sauvegarder à l'intérieur de soi, l'important de notre proximité....

De retour à la maison, après qu'il m'eût dit bonsoir par une étreinte où je quêtai cette nouvelle force, je cherchai de quoi lui mettre un mot à glisser dans ses affaires le lendemain.... Je me concentrai longtemps sur la phrase que je pensais juste, puis me mis à mes traductions que j'avais délaissées.... Je n'avais pas sommeil...
Je me résolu à monter quand la fatigue fut si forte qu'elle m'empêchait de penser...

Malgré l'heure de mon coucher, je me réveillai aux aurores. La nuit avait un peu ramolli mes résolutions, et sous la douche, l'eau qui me coulait sur le visage avait un goût salé...
Le temps de descendre, de préparer quelques denrées pour Gaulthier, et je pus l'accueillir avec une apparence de gaieté...

Le moment était venu...
Je montai jusqu'à la crête avec Rex... accompagnant celui que je serrai dans mes bras et que je ne savais nommer... Mon amour ?.... Mon ami ?.... Mon pèlerin de passage ?....

Dès qu'il fut hors de vue, je lui soufflai un baiser dans le creux de ma main, pour qu'il ne m'oublie pas...

Pendant plusieurs jours, j'eus du mal à retrouver mes marques... Les lieux étaient trop imprégnés de la présence de Gaulthier, et me balançaient entre sourire et larmes... Je restai de longs moments à penser, puis me mettais rageusement au travail que je poursuivais tard, pour éviter les désarrois suscités par la nuit...

Je sus que Gaulthier avait trouvé ma carte, quand je reçus de l'Yonne ce simple mot : "Merci".

Puis ce furent des mails qui arrivèrent, mais qui ne parlaient que de sa vie quotidienne, ou me résumaient des livres qu'il m'envoyait dans les jours à suivre par la poste...
Je me plongeai ainsi dans Légaut, Lanza delVasto, Graf Dürkheim, Jean-Yves Leloup, et j'y retrouvais beaucoup de choses qu'il m'avait partagées... Je relevais ce qui me parlait particulièrement, et nous en discutions pas messages interposés, où s'inséraient enfin de nouveau des sentiments...

L'amour que je ressentais ne me quittait pas... Il était plutôt agrandi, élargi par mes lectures.... Si bien qu'après quelques mois, je me demandais si finalement, ma vie ne pouvait pas se satisfaire d'une tendresse devenue certitude... Je ne me sentais pas transportée comme je l'avais été, mais plutôt habitée par une douceur presque permanente...
L'hiver avait été long et rude... La période des fêtes surtout, dont j'avais mis quinze jours à me remettre... J'aurais tant voulu avoir quelqu'un avec moi... Alors je m'étais souvenue du "don" sur lequel Gaulthier insistait si souvent.... J'avais pris contact avec une association d'aide aux démunis, et m'étais fait des amis, tant chez les bénévoles que chez certaines personnes à aider....

Maintenant je pouvais dire que j'avais évolué... Je me mettais même à ruminer la "Prière de Jésus", cette sorte de mantra orthodoxe, pour bénir ceux que j'aimais, ceux que j'aimais moins, et reconnaître avec humour ma petitesse.... L'émerveillement devant la nature, devant la fidélité aimante de Gaulthier, devant des opportunités professionnelles qui se présentaient, me remplissait souvent de gratitude...
Dieu, pardon, la Présence.... était devenue une Présence amie, dont je ressentais parfois la plénitude, comparable à l'amour ressenti cet été, mais profondément pacifiante, au-delà des états d'âme...

De tout cela, je tenais mon confident au courant....

Un jour d'avril je reçus ce mail :

"Là où quelque part, subsistent en nous des dépendances à notre passé, des liens intérieurs, des prisons et des peurs, il ne nous est pas demandé de renoncer à nous-mêmes, de nous dépasser, de nous quitter, car le chemin est au contraire de vivre un désir libre, qui permette l'émergence du "moi".

Là où quelque part, existe déjà une liberté du "moi", conquise de haute lutte, le renoncement à soi pour l'autre, l'abnégation choisie, consentie, dépasse alors le simple "moi" pour construire le véritable "Je" de la Personne.

Ainsi, le don de soi en attention à l'autre, peut être une fuite pour naître à soi-même, aussi bien qu'un secret de plénitude.
Seul, l'accès à une liberté intérieure en fait la différence...

Certains sont donc jugés altruistes, dévoués, disponibles, là où ils ne font que s'enfermer dans les impasses de leur inconscient, refusant la lucidité des déterminismes qui les habitent.... D'autres sont jugés égoïstes et ingrats, immatures et irresponsables, alors qu'ils ne font que chercher à naître en posant des actes libres....

Enfin, ceux qui ont dépassé leurs luttes intérieures, peuvent accéder à la joie identifiante du don..."

P.S. Ce don est devenu clair pour moi, telle une évidence radieuse et sereine... J'ai mis beaucoup de temps à passer du premier au deuxième paragraphe... Du don par devoir ou pitié, qui laisse dans sa poche toutes les frustrations et les ressentiments, au don par amour, qui se nourrit de lui-même... Je t'en parlerai bientôt....
Je t'embrasse fort, comme d'habitude, avec toute mon affection....
Gaulthier.

Je ne saisissais pas bien ce que ça signifiait, sinon qu'il s'apprêtait lui aussi à un engagement... Un choix lui paraissait sûr et semblait répondre à ses questions... Je lui envoyai des demandes de précision, sans réponses...
Que pouvait-il se passer ?... Est-ce qu'il allait se marier ?... Si c'était le cas, je comprenais qu'il hésite à me l'écrire, pensant peut-être me peiner... Pourtant j'étais heureuse pour lui à cette pensée...

Quelques jours plus tard, en début d'après-midi, j'entendis un véhicule arriver... C'était souvent l'heure à laquelle le facteur passait, je ne me dérangeai pas... Le moteur s'arrêta, et Rex aboya curieusement... J'allai ouvrir la porte qui face au soleil encore bas à cette saison découpait la silhouette de quelqu'un...

Une voix familière me demanda :
- Vous louez des chambres à l'année ? Je crois que c'est pour toujours....

Patrick, St Silouane - Janvier 2002  pmc1mail@aol.com

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OROXYMORE (roman), extraits.

            L'immobilité aride du héros contrôlé par le pouvoir sur un arrière-plan  de mouvement de la nature.

Equinoxe

            Il se trouvait dans le métro, dans cet endroit souterrain où les dominantes sont le noir et le gris et, attendant le métro, il apercevait la sortie du souterrain. Celle-ci était toute dorée. On devinait qu’il faisait beau dehors et il y avait dans les rails posés dans le sol et uniquement posés dans le sol quelque chose de beau. Ils avaient oublié leur corps opaque de pluie. Ils brillaient dans le soleil comme de l’or. Ils en atteignaient l’image par le dépassement de leur situation matiériste mais néanmoins forte. Il ne prit pas la première rame. Il ne put s’empêcher de s’approcher de cette éclaircie pour en distinguer, pour s’en imprégner de toutes les composantes. Sur le rail, il pouvait distinguer les endroits ayant conservé leur première structure en acier et d’autres rongés par la rouille. En ce jour de chaleur, il pouvait voir ces deux matières différentes, une travaillant uniquement pour l’homme et l’autre corrosive, coexister, s’entendre. La rouille semblait laisser l’acier tranquille pour profiter du soleil et certaines de ses particules sous l’action du soleil se dégageaient de l’acier pour disparaître à tout jamais dans un dernier râle paisible. Il y avait une forme d’accord dans la nature et ce qui par son rôle simple et nécessaire y était parvenu. Tel était le chemin à suivre...

**********

         ... Il se retrouva sur cette route où il venait de pleuvoir. Sous l’effet du soleil, la chaussée brillait. Déjà au niveau des roues, la chaussée était sèche. Seules, restaient des traces de la pluie au milieu de la route et sur les bordures. Il aimait cette situation où les contraires se rejoignent. Il y avait le soleil mais aussi l’eau et , peut-être, dans cette situation, l’eau et le soleil en se rehaussant mutuellement n’avaient jamais été aussi beaux.

**********

        ... Il ne savait plus combien de temps s’était écoulé entre ses - ces pensées et le moment où il se retrouva tapi dans l’obscurité à attendre son homme. Il s’occupa minutieusement de son arme, chargeant une balle, puis une autre, pour parer à toute éventualité d’un contrat non rempli le plus directement possible. Il était toujours extrêmement minutieux dans ses préparatifs. Il avait  ainsi l’impression de bien faire son travail, d’être un professionnel et, pour lui, tuer un homme devait être fait, quand on est payé, aussi bien et de la même manière que le balayeur balayant minutieusement et sans relâche les feuilles au même endroit en automne ou que l’éboueur vidant les ordures. Faire son travail pour respecter son travail quel qu’il soit. Tout devait et tout devrait ainsi être fait et peut-être, alors, les choses seraient plus parfaites. Mériter ainsi l’argent que l’on gagne et le faire le plus professionnellement possible parce que l’on est payé. Il se répétait ainsi souvent les choses quelque peu en désordre, son esprit désaxé par des buts et des bruits lui échappant. Il essayait ainsi de se trouver un but et, ce but, il le trouvait en se comportant de la façon la plus minutieuse, la plus froide possible. Et s’il ne se comportait pas ainsi, il était en proie à des sentiments et il était impossible, c’était un obstacle insurmontable, que d’avoir des sentiments dans ce genre de métier. A chaque fois qu’il s’était comporté ainsi, il s’était créé de nombreux problèmes supplémentaires, dangereux pour lui et surtout pour sa famille et son comportement était d’oblitérer ces situations. Il pensait que ses états d’âme s’effaceraient petit à petit, habitué qu’il deviendrait vis-à-vis de ces situations. Et, pour lui, ce n’était pas une façon de se comporter face à cette ultimité en homme responsable.

            Alors, l’homme en question sortit de chez lui. Il sortit quelque peu de sa cachette et il visa calmement l’homme. Il ne le manqua pas. En un coup, il le sentit tomber lourdement contre le sol.

            Après chaque contrat, il était comme une jachère. Après ce coup d’arrêt, parce que chaque contrat est un coup d’arrêt parce qu’un acte négatif, il se réorganiquait. Petit à petit, il se refaisait une personnalité parce que chaque contrat avait pour résultat de le dépersonnaliser en lui faisant commettre des actes de doute, étant confronté à des personnes ne lui ayant jamais causé aucun tort. Il retrouvait un corps d’énergie prêt à se réaliser mais à chaque fois cette potentialité était réduite à néant par des actes le dépassant. Sa vie en était au stade organique.

            L’année où il y avait eu une sécheresse, il eut loisir d’observer la terre et ses craquelures et la quasi immobilité de la terre. De temps en temps, elle bougeait imperceptiblement mais ce n’était que pour trouver une immobilité encore plus complète. Lui, aurait voulu être ainsi. Il souhaitait par moments n’éprouver plus aucun sentiment et, alors, tout ce qui compose son être, ses humeurs, son sang, sa bile, sa salive sécheraient pour disparaître ou se figer à jamais. Il n’aurait plus aucun sentiment mais aussi plus aucun doute, plus de transpiration, celle-ci ayant séché aussi. Tout serait immobile. Tout serait immobile et il serait d’un calme, d’une sérénité inébranlables.

François Gorin Camard, françois.gorcam@wanadoo.fr 

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