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Récits initiatiques

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La naissance de Jimmy (récit initiatique)
Jean-Yves Vincent, septembre 2005.
Jonathan ou l'apologie de la conscience (récit initiatique)
Jean-Yves Vincent, septembre 2005.
Dans les yeux de Maria Jean-Yves Vincent, janvier 2007.

De lourds voiliers Jean-Yves Vincent, février 2007.
Martin et Myriam Jean-Yves Vincent, mars 2007.
Quatre nouveaux textes de Jean-Yves Vincent, novembre 2007.

 

 

 

La naissance de Jimmy

Préface

A travers ce récit de genre " initiatique ", je souhaite exprimer que le désir de tout homme est de sortir de la souffrance. Lorsque, sans succès, on a parcouru les différentes possibilités pour réaliser cela, il ne nous en reste alors plus qu'une seule:

C'est de renouer avec ce niveau de paix et d'harmonie déjà présent en chacun de nous, pour finalement dépasser notre douleur et voir que nous en sommes libres.
La naissance dont il est question ici désigne l'ouverture à notre être véritable, notre seule identité et que l'on appelle souvent " l'éveil ".
Cette révélation entraîne de tels bouleversements dans la vie qu'elle peut être comparée à une véritable naissance.

***


La naissance de Jimmy

Partir...

Ce matin là, Jimmy quitta sa demeure, ferma sa porte à double tour et laissa derrière lui tout ce qu'il avait connu jusque là. Il ignorait les véritables raisons de cet abandon, de cette fuite en avant, tout ce qu'il savait c'est qu'il ne pouvait plus vivre dans cette lassitude, dans cette quasi inexistence. Il espérait que ce départ lui apporterait un peu d'air pur, une nouvelle bouffée d'oxygène et annihilerait son mal de vivre. Il franchit la barrière du jardin, se retourna un moment pour contempler ce qui, des années durant, avait été son antre de vie ; jamais encore jusque là il ne s'était senti le cœur aussi lourd…
Relevant alors la tête, il contempla un moment le ciel puis se remit en chemin. C'était le début de l'automne, les feuilles mortes tourbillonnaient dans le vent tout autour de lui, il marchait d'un pas égaré, tout juste conscient de ce qui l'entourait. Un corbeau croassant à ses oreilles, alla se poser sur une souche d'arbre près de lui ; le jeune homme le regarda d'un œil vaguement inquiet et dans sa tourmente intérieure il crut l'entendre lui dire :
" Où vas-tu Jimmy ? Crois tu qu'en quittant sa maison on laisse ce que l'on est ? Crois tu qu'en fermant sa porte on clôt le passé ? "
Dans un battement d'ailes, l'oiseau s'envola…
Avait-il rêvé ? Il ne saurait le dire. Son malaise empira. Il suivit un petit chemin qui serpentait entre de très vieux chênes, le tapis de feuilles bruissant sous ses pas devenait assourdissant. Il s'assit sur une pierre et le regard triste, il contempla les feuilles en décomposition sous ses pieds. Perdu au fond de lui-même, il sentit comme un murmure dans sa conscience qu'elles lui soufflaient:
" Regarde-nous Jimmy, regarde-nous et compatis, nous mourons, la terre se nourrit de nous, elle se repaît de notre force vitale. "
A l'écoute de ces paroles, sa détresse ne fit que s'amplifier ; il contempla alors le gros chêne qu'il avait devant lui, il perçut alors la force de vie courir à travers le tronc et se répandre jusque dans les extrémités de l'arbre. En résonance, il sentit comme dans un écho :
" Nous sommes la quintessence des feuilles mortes et de nouveau nous nous élançons vers la vie. Personne n'est mort ! Renonce à ta tristesse car seule la vie est vérité ! Si tu peux accepter de voir la mort, alors, derrière elle, tu verras la vie qui n'a jamais cessé et que nul ne peut vaincre. "
La froideur de la pierre sur laquelle il était assis commençait à pénétrer dans son corps, aussi se leva-t-il malgré la joie naissante portée par ce murmure. Le cœur maintenant plus léger, il pénétra dans une épaisse forêt, se glissant entre les arbres ; en contrebas, le clapotis de l'eau qui coule se fit entendre. Se laissant guider par ce bruit, il descendit le long d'un sentier jalonné de fougères arborescentes. Arrivé près du ruisseau, il fut saisi par tous les reflets dorés et argentés transmis par la lumière filtrant au travers des arbres. Il s'assit sur la rive et laissa ses pensées flotter en lui. Emporté par sa rêverie, il lui sembla que le murmure de l'eau qui coule devenait celui de sa conscience et que l'onde claire, de sa voix douce et chantante, l'apostrophait ainsi :
" Jimmy, je suis très loin de ma source maintenant et je sais que très long est le chemin que j'ai encore à parcourir. Je ne suis pas toujours claire et pure comme aujourd'hui. Parfois après les orages, lorsque je ravine les bords de mon lit, je deviens toute sombre et impure ; ces jours là, je suis bien incapable de refléter la moindre parcelle de la lumière du soleil, parfois même, je charrie des immondices dont tu n'as pas idée. Pourtant, la pureté de la source en moi n'est jamais atteinte, il suffit que je puisse me reposer quelque part et, de nouveau, je deviens pure et claire. Mon aspect, parfois sombre et impur n'est qu'une apparence. Ma qualité immaculée ne peut jamais être perdue car elle est inhérente à ma réalité intime ; et il en est de même pour toi ! "
Le garçon n'en revenait pas. Pourtant, il était certain d'avoir déjà entendu de tels propos, probablement dans les tréfonds de sa conscience.
Une paix profonde s'éleva en lui : il lui semblait que la forêt entière riait avec lui, que sa joie et celle de la forêt n'étaient qu'une seule et même joie. Il n'était plus nécessaire pour lui de poursuivre son chemin, car celui qui est heureux porte le bonheur partout où il se trouve. Il releva la tête, contempla le ciel à travers les branches et vit le soleil comme si c'était la première fois. Cette allégresse à la fois simple et vivante semblait en dehors du temps et des circonstances. Chaque instant paraissait contenir l'éternité. Il venait de s'ouvrir à la vie authentique, située au-delà des apparences, au-delà des méandres de l'ego.
Avec la candeur d'un enfant, il se remit en chemin et chacun de ses pas exprimait cette joie innocente ; allait-il rester dans cet état ?
Il l'ignorait et en réalité, pour l'instant, il n'y pensait pas vraiment, tellement cette expérience était nouvelle pour lui. Mais il allait commencer à s'en soucier. Inévitablement. Comment pourrait-on ne pas désirer maintenir un tel état de bonheur ?
Pourtant, dès que l'on met un oiseau en cage, aussi beau soit-il, sa capacité de voler et sa liberté sont perdues. Ainsi en est-il de notre liberté intérieure. Dès que l'on essaye de la retenir, d'en faire notre objet, elle nous quitte. L'expérience de Jimmy n'allait pas être différente. Après quelques minutes de jouissance, la tristesse et la morosité revinrent en lui. De nouveau en proie à ses démons, à la fois éperdu et interrogatif, il traversa les fourrés épineux, ne portant même pas attention aux épines qui pénétraient dans sa chair, puis s'assit sur le sol, épuisé et le regard vide. Se laissant aller à rêver, il vit son passé remonter en lui….
Jimmy avait 17 printemps, il partageait le quotidien des habitants cette plaine des basses terres. Bien qu'il apparût, le plus souvent comme un garçon joyeux, en son cœur la tristesse le gagnait. Que lui manquait-il pour être heureux ? Il l'ignorait ! Pourtant, jusque là, tout comme ses amis ou même les gens de sa connaissance, il avait vécu chacun de ses jours dans l'opulence ; il en était d'ailleurs ainsi pour tous les hommes de cette époque. En cet âge de lumière, nul ne manquait de quoi que ce soit, on eut dit que le soleil couvait la terre de ses rayons.
Pourtant, il ressentait un manque profond dans son cœur, et c'était la raison pour laquelle aujourd'hui il partait, poussé par cette quête, par cette recherche….De quoi ? Cela il l'ignorait….
Après quelques minutes ou quelques heures d'égarement, il ne savait plus trop, retrouvant son courage, il se releva et se décida à suivre son inspirateur le ruisseau, aussi loin que possible. Son cours avançait, serpentant entre les arbres et les rochers, parfois calme et presque stagnant, parfois dévalant la pente, mais toujours le même, toujours la même eau, se parant de divers reflets selon la luminosité. La nuit n'allait pas tarder à tomber. Déjà l'atmosphère devenait plus sombre, plus lourde, bientôt il n'y verrait plus rien. Il lui fallait trouver un endroit pour dormir, un trou tapissé de feuilles mortes dans lequel il pourrait se lover. Il se ménagea un passage sous un fourré puis, repérant une cavité sur le sol, il la remplit de feuilles, se préparant ainsi ce qui allait être sa couche. Dans le ruisseau il étancha sa soif, il n'avait pas dîné mais c'était sans importance pour lui : il alla s'allonger sans plus attendre.
L'obscurité était tombée très vite. Accompagnées par tous les bruits de la forêt, des ombres fantomatiques s'étiraient sur le sol. Pourtant, sans aucune crainte, il se mit sur le dos et contempla les nuages flotter dans le ciel et les rayons de lune s'insinuer au travers des branches. La nuit l'enveloppait complètement, l'emportant progressivement dans le sommeil, dans d'autres sphères, là où il pourrait se détendre entièrement.

 

Marie...

Cette nuit-là, un rêve vint à lui : il lui sembla qu'on l'appelait, qu'un vieil homme lui parlait d'une voix à la fois douce et feutrée. Ce personnage revêtait une apparence simple et majestueuse. Il dégageait une sorte d'aura de sérénité. On aurait croire qu'il sortait d'un conte pour enfants. Plongé dans un demi sommeil, il laissa pénétrer en lui, ces mots égrenés comme un chapelet, sans faire la moindre tentative pour les retenir, se laissant juste nourrir par leur sonorité apaisante. Lorsqu'il s'éveilla au petit matin, il se sentit comme rempli de l'intérieur, il n'avait pas le moindre doute sur l'authenticité de cette apparition durant son sommeil. Aussi, se leva-t-il ragaillardi, bien décidé à suivre les conseils qui lui avaient été donnés ; étonnamment, il se souvenait de ce que lui avait dit ce sage. Sans plus attendre, il se lava le visage et se mit en chemin, toujours le long du cours d'eau, mais cette fois-ci, en direction de la source, se conformant ainsi à la demande du vieil homme.
Il aurait pu croire que ses jambes marchaient seules, tellement ses déplacements semblaient faciles, sautant parfois d'une pierre à l'autre ou écartant les branches sur son passage, il lui semblait qu'il était devenu invulnérable. Pourtant, vers midi, la fatigue et la faim commencèrent à se faire sentir, et avec elles, le doute vint s'insinuer dans son esprit….
N'était il pas fou de partir ainsi ? Sur l'impulsion d'un simple rêve ! Qu'allait-il chercher dans le lointain ? N'avait-il donc pas tout ce qu'il lui fallait chez lui ? Alors qu'il arrivait à une clairière, il décida de s'arrêter un moment. Que pourrait-il bien manger ? Il était prêt à se contenter de peu de chose, quelques fruits ou un morceau de pain, mais pour l'instant c'était la pénurie totale ! Que n'avait-il pensé à amener une musette ? Chez lui, la nourriture ne manquait pas pourtant !
Ne sachant que faire, il s'assit à même le sol, le dos appuyé contre un arbre afin de mieux évaluer la situation. Après quelques instants de repos, il considéra que le mieux à faire était de revenir chez lui pour se munir de tout ce dont il avait besoin pour faire ce voyage dans les conditions optimales. Alors qu'il se relevait et s'apprêtait à repartir vers son domicile, un hurlement, tout à coup, retentit dans le lointain…
Qui cela pouvait il bien être ?
Dans cette région reculée où la densité de la population était très faible, rencontrer quelqu'un sans le rechercher était chose rare. Maintenant poussé par la curiosité, il alla à la rencontre de ce qui ressemblait à une plainte. Après quelques minutes, le cri résonna de nouveau, avec toutefois une consonance beaucoup plus proche. S'avançant encore, il vit alors une vieille femme, appuyée sur une souche et poussant des gémissements plaintifs. Jimmy, tout en s'approchant, s'adressa à elle :
" Madame, que vous arrive-t-il ? Puis-je vous aider ? Etes-vous souffrante ? "
Se taisant enfin, la vieille tourna alors vers lui un regard chargé de bonté et de lucidité, il lui sembla qu'elle regardait jusqu'au fond de son âme. Il se sentit complètement à nu devant cette présence. Jamais encore jusqu'à ce jour, il ne s'était vu ainsi dévoilé. Puis, détournant les yeux avec un léger sourire, la femme lui dit d'une voix empreinte de douceur :
" Merci mon garçon. Je me suis fait mal au dos en ramassant du bois, pourrais-tu m'aider à me relever et me raccompagner jusqu'à chez moi, j'habite au bout de ce chemin que tu vois ici. "
Répondant favorablement à sa demande, Jimmy la prit délicatement par-dessous le bras, et tous deux partirent dans la direction indiquée. Ils n'allaient pas très vite. De temps à autre, elle poussait un gémissement et montrait un visage crispé sous l'effet de la douleur. Malgré tout, après quelques minutes de cette marche difficile, une grande bâtisse enveloppée de verdure apparut devant eux.
D'une apparence assez sobre, l'intérieur de la maison laissait pourtant percevoir qu'elle était une personne sensible à la beauté. Des tentures transparentes voilaient les larges fenêtres qui laissaient se répandre la clarté du jour sur toute la pièce. Chaleureusement, elle remercia son sauveteur et lorsqu'elle fut assise confortablement, qu'il lui eut donné à boire, elle se mit à le regarder avec attention, sans parler, se contentant de l'observer avec une évidente satisfaction. Elle l'invita à s'installer en face d'elle. Aussi le garçon, ne sachant trop quelle attitude adopter, se résolut-il à rester un moment en cette présence apaisante.
Il séjourna chez elle plus d'une semaine ; compte tenu de son état de santé, il n'avait pu se résoudre à la laisser seule. Elle s'appelait Marie. Il y avait en elle une sorte de magie, quelque chose d'indéfinissable….
Qu'est ce qui avait bien pu forger une telle âme ? La solitude peut être…. il ne saurait le dire, elle ne s'étendait pas trop sur son propre vécu. Durant ces quelques jours avec elle, il l'aida dans les différentes tâches ménagères et pour tout ce qui pouvait être utile. Au fil du temps, une profonde complicité naquit entre eux, ce qui incita le jeune homme à lui dire son tourment et ainsi à vider son cœur. Elle l'écouta attentivement et après quelques minutes de silence, elle s'adressa à lui comme une mère parle à un fils. Puis, voyant combien il était touché par ses paroles, elle se mit alors à tenir des propos qui dépassaient, et de loin, l'entendement commun. Il l'écouta pourtant, d'un air parfois sceptique, mais sans jamais l'interrompre. Elle prétendit qu'il est inévitable pour les âmes arrivées à maturité, après les innombrables incarnations passées dans l'obscurité, d'exprimer ce qu'elles sont vraiment ; et que cela se passait rarement sans bouleversement dans la vie. Elle fit une comparaison avec la naissance d'un enfant qui, au bout d'un certain temps de gestation dans le ventre de sa mère, doit inévitablement venir au monde.
" Jimmy, tu arrives à ce stade où tu amorces le retour à ce que tu es vraiment. Après un temps incalculable passé dans la division, tu t'apprêtes à renouer avec les couches les plus profondes de toi-même, avec ta véritable identité, avec ce que tu es réellement. "
Après l'avoir écouté silencieusement, les yeux dans le vague, il répliqua :
" Je ne comprends pas bien tout ce que tu me dis là, cela me semble tellement extraordinaire.
- Il est sans importance que tu me croies ou non, car les opinions que l'on peut avoir sur les choses n'ont leurs places que dans la couche superficielle de notre conscience ; je t'ai parlé ainsi pour te donner une autre vue des choses, t'ouvrir sur une nouvelle dimension de la vie, tu verras ensuite à travers ta propre expérience ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas ! "
Jimmy resta de nouveau silencieux, aussi continua-t-elle :
" Notre rencontre n'est pas le fruit du hasard, tu as créé toi-même dans ton être profond les conditions favorables à cette transmission, et cela pour ton propre épanouissement. "
Durant le monologue de son amie, au-delà de son scepticisme, Jimmy sentait les choses s'éclairer en lui, comme si au fil de ces mots prononcés, des lumières s'allumaient dans sa tête. Il ignorait évidemment si tout ce qu'elle lui avait dit était vérité absolue, mais que lui importait, puisqu'il sentait de la joie dans son cœur.
Dans la soirée qui suivit cet entretien, il décida qu'il partirait dès le lendemain, car maintenant, son amie était entièrement rétablie ; de plus, il ressentait vivement la nécessité de suivre l'impulsion que lui avait transmise le rêve. Il s'était ouvert à son amie sur ce sujet et celle-ci lui avait vivement recommandé de suivre ce que lui disait son cœur, tout en déclarant que l'homme de son rêve était probablement l'ancien de ce village perché sur la montagne de l'est. Elle lui expliqua qu'il était, disait on, l'auteur de guérisons inexpliquées, mais qu'elle ne savait que penser à ce sujet ; que beaucoup de gens parlaient de ce lieu, mais bien peu semblaient y être réellement allés.
Leur conversation continua longuement dans la soirée. Leurs échanges étaient vraiment gratifiants. Il avait le sentiment d'avoir trouvé une mère, ce dont il avait probablement le plus besoin en ce moment.
Lorsque le lendemain matin il s'éveilla, il vit à travers le rideau que le soleil était déjà haut dans le ciel, que le temps était beau. Sentant l'appel du voyage, il se leva, puis alla se laver à la fontaine attenante à la maison. Il avait malgré tout un petit pincement au cœur d'être amené à quitter ainsi celle dont il se sentait maintenant si proche. Alors qu'il se répandait de l'eau sur le visage, elle surgit derrière lui, toujours dans cette douce quiétude, qui la caractérisait.
" Bonjour Jimmy "
Ce fut, comme chaque matin, les premiers mots qu'elle prononça. Il se retourna et sentit le bonheur revenir à lui. Il la salua à son tour, puis elle tira de l'eau dans la fontaine, et, ensemble ils se dirigèrent vers la maison. Après qu'ils eurent pris le premier repas de la journée, elle lui proposa en signe de reconnaissance pour l'aide qu'il lui avait apportée, de préparer avec lui ce voyage. Aussi, remplissant un sac avec nourriture et vêtements, tout ce qui lui manquait, fut-elle, pour lui, la providence, tout comme il l'avait été pour elle.
Sur le pas de la porte, alors qu'il avait déjà le sac sur le dos, elle se rendit bien compte qu'il avait une tristesse en lui liée à son départ. Pour l'aider à poursuivre son chemin vers davantage d'épanouissement, elle s'exprima ainsi :
"Je te remercie pour ton aide. Sans toi Dieu seul sait ce qu'il serait advenu, mais il est vrai que les gens qui restent intègres, entiers, jusqu'au fond d'eux-mêmes, trouvent toujours au bon moment tout ce dont ils ont besoin. Ne sois pas trop triste du départ. La séparation entre les uns et les autres n'existe que dans la mesure où nous la considérons comme vraie ; en réalité, il n'y a pas de séparation ! "
Jimmy, bien que trouvant ces paroles réconfortantes, resta interloqué, aussi demanda-t-il :
"Je ne comprends pas ce que tu me dis là ! Comment peux-tu affirmer que nous n'allons pas être séparés alors que je pars ? "
Marie trouva cette réflexion d'une telle évidence qu'elle ne put s'empêcher de sourire :
" Oui, bien sûr, tu t'en vas, mais n'oublie pas, après ton départ, de regarder dans ton cœur, au fond de toi-même, dans ton ressenti, ce qu'il y a réellement. Peut-être, alors, sentiras-tu encore la souffrance de la séparation. Si c'est le cas, accepte-la. Ouvre-toi à elle, et sans doute partira-t-elle rapidement ; peut- être aussi, à d'autres moments, ressentiras-tu ma présence ou de la joie, la non séparation. Sache alors que c'est à ce moment-là que tu vois la vérité. "
Il se souvint alors de l'expérience où il avait ressenti que la forêt riait avec lui. Il comprit enfin ce qu'elle voulait dire par " la non séparation ".
Son regard s'alluma. Que d'espoir, que de bonheur elle lui avait apportés !
Ils se dirent au revoir et il s'en alla.

 

Théodore...

Où Jimmy allait-il se rendre maintenant ? Seul dans l'immensité, il comprenait les paroles de Marie, mais ce n'était pas suffisant. La tristesse l'accablait. Il ne savait que faire pour dissiper son mal de vivre. Alors continuer, il n'avait que cela, vers cette lumière allumée à l'horizon. Il traversa les bois, les forêts, toujours remontant le cours d'eau. La fatigue intérieure le submergeait. Durant quatre jours sans discontinuer, son périple se prolongea jusqu'au moment où il arriva au pied d'une montagne ; il sut alors qu'il était proche du but qu'il s'était fixé, mais trouverait il ce vieil homme ?
Cela, il l'ignorait. Sans plus attendre, il commença à gravir ce relief laissant derrière lui la plaine qui paraissait devenir toujours plus étendue au fur et à mesure de son ascension, tandis que le sommet, trouant les nuages, s'élevait vers le ciel. Après quelques heures de marche, la végétation se fit plus rare. Le ruisseau, dont les eaux tombaient parfois en cascade, devenait de plus en plus étroit ; bientôt, ce ne fut plus qu'un ru qui sortait d'un fourré infranchissable, apparemment sa route s'arrêtait là….
L'incertitude en lui était à son comble, mais il ressentait une telle poussée au fond de lui qu'il était prêt à attendre jusqu'à la mort s'il le fallait. Les journées se succédèrent, interminables. Il ne semblait pas qu'il y eut âme qui vive dans le secteur, pourtant, sa détermination ne fléchissait pas. Après trois jours d'attente, alors qu'il n'avait plus rien à manger depuis longtemps, il était dans un tel désespoir, qu'il se demandait réellement s'il n'allait pas mourir sur place.
Mais un matin, à son réveil, le vieil homme était là. Le voyant ainsi, assis devant lui, Jimmy sentit les larmes couler le long de son visage. Son cœur lâchait d'un seul coup. Toute la tension qu'il avait accumulée se libéra. Il savait spontanément que c'était lui qu'il attendait. Lorsque ce moment d'émotion fut dissipé, leurs regards se croisèrent. Les traits de cet homme reflétaient la simplicité et l'innocence d'un visage d'enfant alors que ses yeux laissaient transparaître une présence et une ouverture sans faille. Assis près de lui, Jimmy eut l'impression de rentrer dans autre chose, dans une autre énergie. Il s'établissait un lien subtil entre eux qu'il n'aurait su définir.
Le temps semblait s'être arrêté, ni l'un ni l'autre ne parlait et devant cette incertitude et ce silence, le garçon ne savait plus quelle contenance se donner. N'en pouvant plus, Jimmy se leva, se dégourdit les jambes, puis s'approcha du vieil homme. A ce moment-là, celui qui allait pour un temps devenir son guide, se leva à son tour et lui dit dans la plus grande simplicité :
" Sois le bienvenu mon garçon ! Si tu es prêt à me suivre, nous avons une longue route à faire. "
En bougeant timidement la tête, Jimmy acquiesça. Il était prêt à beaucoup de choses pour qu'une nouvelle porte s'ouvre sur sa vie.
Délicatement, le vieillard ramassa le tissu sur lequel il était assis, le secoua et le rangea dans le sac posé près de lui. Puis, après s'être désaltéré dans le ruisseau, avec détermination il commença à gravir un étroit sentier pierreux s'élevant entre les arbres vers le sommet du massif. Jimmy lui emboîta le pas.
Des heures durant, ils marchèrent ainsi, en silence ; bien que son âge devait avoisiner la soixantaine, il paraissait doté d'une très grande vigueur. Malgré sa jeunesse et sa bonne santé, le garçon avait bien du mal à suivre la cadence. Pour toute végétation, il ne restait maintenant que quelques buissons desséchés et quelques arbres épars. Alors qu'ils atteignaient une pointe rocheuse, leur attention fut captivée par le paysage qui s'étendait à leurs pieds. Jimmy se plaça alors près de son compagnon, lequel, après avoir quelque temps laissé ses yeux plonger dans le vide, se mit à parler.
" As-tu remarqué mon garçon, que la vue que nous avons sur le paysage change selon l'altitude où nous nous trouvons. C'est toujours la même plaine que nous avons en bas, mais on la voit différemment selon l'endroit d'où on la regarde. Il y a une similitude avec l'esprit humain, selon la clarté dans laquelle il se trouve, il voit la réalité d'une manière ou d'une autre. C'est toujours le même monde que les uns ou les autres observent, mais il apparaît différent, selon le point de vue de l'observateur. A partir de ces différents angles de vision se déterminent les manières innombrables de considérer les choses et par voie de conséquence, les actions bonnes ou mauvaises des hommes. "
D'une voix volontairement douce afin de marquer le respect, Jimmy demanda :
" Comment alors pouvons nous être sûrs que la vision que nous avons est authentique ? "
" D'une certaine manière, on peut dire qu'elles sont toutes vraies puisqu'elles dépendent de celui qui regarde ; mais comprendre cela nous donne davantage de recul, de tolérance par rapport aux actes des uns et des autres. Bien que nous fassions toujours ce que nous avons à faire par rapport à eux, nos agissements ne sont plus à ce moment là motivés par un désir de réaction mais par ce qu'il y a de plus profond en nous. "
Jimmy écoutait attentivement le vieil homme dont la voix monocorde l'apaisait.
Lorsque son monologue fut terminé, le silence sembla envahir tout l'espace dans lequel ils se trouvaient. Et sans que cette paix ne les quittât, ils s'assirent ensemble et le sage donna à son protégé quelques biscuits sortis de son sac ; ils étaient bons, bien qu'assez durs, probablement le genre de nourriture faite pour se conserver longtemps.
Après cette pause opportune, ils repartirent, mais toutefois sur un rythme beaucoup plus lent ; ils marchaient maintenant côte à côte, visiblement leur relation avait changé depuis leur dernier échange.
A la nuit tombante, ils s'installèrent dans une grotte pour dormir. L'aisance avec laquelle ce sage se déplaçait et trouvait son chemin ou tout ce qu'il pouvait désirer, laissait supposer qu'il connaissait très bien la région. Lorsque le jour se leva, de nouveau, ils reprirent leur route, toujours s'élevant sur le sentier pierreux. Vers midi, en arrivant sur le sommet dénudé de la montagne, un instant, ils contemplèrent le paysage qui s'étendait tout autour d'eux. Sur l'autre versant, à quelques lieues de là, on pouvait distinguer, un plan d'eau entouré d'une luxuriante végétation. Jimmy apprit que c'était sur les bords de ce lac, probablement un ancien volcan, qu'il allait vivre quelque temps. Pénétrant de nouveau dans la forêt, très dense par ici, ils entamèrent la descente. En début de soirée, arrivant sur les bords de cette étendue d'eau inondée par les reflets du soleil couchant, malgré la fatigue et la faim qui le tenaillaient, Jimmy fut fasciné par tant de beauté. Il ignorait si cela était dû aux enseignements qu'il recevait depuis son départ ou à la splendeur du paysage, probablement à un peu des deux ; il savait par expérience que lorsque l'on se sent mal en soi, on est incapable d'apprécier même la plus belle des choses. En pensant à cela, il comprit tout à coup ce que voulait dire l'expression : " La beauté est dans l'œil de celui qui contemple. "
Emergeant alors de ses pensées, il reprit conscience de la présence de cet homme qui lui aussi semblait fondu dans le même ravissement. Ce dernier leva alors la main en direction du lac. Il lui fit voir que sur l'autre rive, on pouvait distinguer des habitations. Elles étaient si bien intégrées dans le paysage qu'on les percevait à peine. Contournant alors le lac, ils se dirigèrent vers ce village, se réjouissant à l'avance du repos qu'ils allaient pouvoir prendre. Tout en s'approchant, Jimmy fut agréablement surpris par l'apparence de ces belles maisons, toutes construites en bois. Elles reflétaient à la fois un très grand savoir faire architectural et un désir d'harmonie avec le milieu naturel dans lequel elles étaient bâties. Les habitants aimaient ce lieu, cela ne faisait aucun doute….

 

Le Village...

Lorsqu'ils arrivèrent à l'entrée, à leur approche, deux hommes de grande stature vinrent à leur rencontre.
Lorsque le vieillard les vit, ils furent pris tous les trois d'un mouvement de joie :
" Alors, comment ça va ? Bon, je vous présente…Comment t'appelles tu au juste ? demanda t il en se tournant vers le jeune homme.
Tout en répondant à la question, Jimmy se sentit soulagé, puis se laissant emporter par ce courant de bonheur, il les regarda, vaguement surpris : ils riaient tous les trois, emportés par la joie des retrouvailles.
Lorsque se fut dissipée cette exultation, il reprit :
" Je te présente Igor et Mathias. Ils vont te montrer ton logement et t'expliquer comment ça se passe ici ; après cela, tu pourras partir ou rester, selon ton désir. Mais si tu choisis de séjourner un moment parmi nous, je te demanderai de ne jamais t'enfuir sur un coup de tête. Puis, s'adressant aux deux hommes, il ajouta :
" Il faudrait lui trouver quelque chose à manger, il doit être affamé. "
Ceux-ci, tout en acquiescant, invitèrent Jimmy à les suivre. Tandis qu'ils s'éloignaient, le vieil homme continua à parler avec d'autres personnes venues les rejoindre.
Ne pouvant réprimer plus longtemps sa curiosité, le garçon questionna :
" Comment s'appelle t il ? Je ne connais même pas son nom !
- Théodore, il est l'ancien de ce village !
- Il est le chef, c'est ça ?
- Oui, on peut le dire comme ça ! "
Ils venaient de pénétrer dans une grande salle dont la majeure partie était occupée par de nombreuses tables en bois massif. Cette pièce, bien que d'une apparence très simple présentait, malgré tout, un certain charme. Des rideaux habillaient les grandes fenêtres et dans le fond, une cheminée en pierre de taille dominait tout l'ensemble. Une femme d'âge mûr pénétra alors dans la pièce. Elle le salua tout en souriant aux deux hommes, s'enquit de savoir s'il avait fait un bon voyage puis s'éclipsa ; le garçon regardait timidement autour de lui, apparemment étonné de l'aspect de ce lieu. Tout en parlant avec Mathias de choses et d'autres, Igor l'invita à s'asseoir, à se mettre à l'aise. Un peu plus tard, la femme revint avec du riz, des légumes, des fruits, des biscuits, tout ce qui était nécessaire à son repas. Les hommes s'assirent alors près de lui, le regardant manger, un petit sourire sur le coin des lèvres. Visiblement, il avait très faim. Contrairement à ce que pouvait suggérer sa forte corpulence, Igor se révéla être une personne à la fois intelligente et raffinée. Ses remarques, toujours judicieuses et fort à propos, égayèrent le repas du jeune homme. Son compagnon, encore plus massif que lui, laissait deviner que sous une apparence assez rustre, se cachait quelqu'un d'une grande bonté. Il ne parlait pas beaucoup mais à certains moments ses yeux pétillaient de joie.
Le repas terminé, ils discutèrent encore un moment avec lui, jusqu'à ce que Mathias, visiblement fatigué, proposât à Jimmy de lui montrer sa chambre. Ils sortirent de la grande salle. La nuit était déjà tombée et recouvrait tout le village ; précédé par les deux hommes il se laissa guider dans le noir jusqu'à un autre bâtiment de taille imposante. La porte principale ouvrait sur une grande pièce éclairée de manière diffuse par des lanternes accrochées sur les murs. L'intérieur était divisé en de nombreuses petites chambres et Igor montra au garçon l'emplacement qui lui était attribué. Celui-ci salua les deux hommes, les remercia chaleureusement et referma la porte derrière lui.
Dans une demi pénombre, il s'allongea sur le lit, essayant de distinguer les meubles qui l'entouraient : une petite table, un tabouret et ce qui ressemblait à une armoire. Puis, emporté par la fatigue, il s'endormit rapidement.
Au matin, lorsqu'il s'éveilla, il lui fallut un bon moment pour se rappeler à quel endroit il se trouvait. La lueur naissante du jour filtrant au travers des carreaux de la petite fenêtre fit revenir à lui le souvenir de ces derniers jours. Après avoir évacué son engourdissement, il s'habilla et sortit prendre l'air. Il erra au hasard entre les maisons. Il y en avait une centaine de différentes tailles ; certaines semblaient affectées à des familles, d'autres, comme celle où il avait dormi, étaient probablement occupées par des célibataires. Une palissade d'une hauteur respectable entourait tout l'ensemble du village, probablement pour éviter la visite inopportune d'animaux sauvages.
Que pouvait bien faire ce groupe dans un milieu aussi isolé, à plusieurs jours des autres villages ? Qu'est ce qui motivait une telle solitude ?
Telles étaient ses pensées, alors qu'il contemplait chaque chose autour de lui, les arbres gigantesques dont le feuillage très dense cachait la majeure partie du ciel, l'apparence de ces habitations, les parterres de fleurs sur le devant. Il écouta les bruits du matin. La vie renaissait et les personnes les plus matinales sortaient de chez elles. Il eut alors envie de retrouver le vieil homme, Théodore, pour voir un peu ce qui allait se passer pour lui maintenant. Aussi rejoignit il la grande salle où il avait dîné la veille. Il espérait le trouver là bas. Peut être y verrait il aussi Igor et Mathias. Sur place, quelques villageois étaient occupés à prendre le premier repas du jour, mais il ne trouva personne de sa connaissance, hormis la femme qui s'occupait du service des repas. Gentiment, elle l'invita à s'asseoir et à prendre ce qu'il voulait pour manger, tout en ajoutant que Théodore voulait le voir, qu'il n'allait probablement pas tarder. Il se mit seul à une table, prit un jus de fruit avec quelques biscuits et attendit.
Beaucoup plus tard, alors qu'il commençait à s'impatienter, de la démarche majestueuse propre à ceux qui ne connaissent pas la peur, le vieillard pénétra dans la salle et le voyant assis s'approcha de lui :
" Alors mon garçon, as-tu bien dormi ?
- Oui ! Ca va ! Je crois que hier soir, j'étais vraiment très fatigué !
- Bien, de nouveau je te souhaite la bienvenue ici au nom de tout le village.
- Merci beaucoup !
" Je préfèrerais que nous sortions si tu as fini de manger. Il convient d'examiner comment ta situation va évoluer. "
Ils sortirent et marchèrent ensemble jusqu'à l'extérieur du village. Théodore, fidèle à son habitude que le jeune homme commençait à connaître, faisait la part belle au silence. Il semblait laisser l'inspiration venir à lui ; le garçon le regarda essayant de deviner ce qu'il allait lui dire.
" Jimmy, si tu souhaites séjourner ici quelque temps, il faudrait que nous voyions ensemble quel genre d'activité te conviendrait le mieux. As-tu l'habitude du travail de la terre ou alors est ce que tu t'y entends dans la construction des maisons ? Peut être autre chose…. à quoi aspires tu ? Qu'est ce qui coule en toi ? "
Sans hésiter Jimmy lui confia avec franchise ce qu'étaient ses pensées, ses doutes et son incertitude :
" Théodore, je voudrais en premier lieu vous remercier de tout ce que vous faîtes pour moi, mais je vous avoue que je ne sais pas trop si je dois rester ici. Je suis dans le flou mais je comprends que tant je suis avec vous, il me faut participer aux activités, contribuer à la marche du village. Je crois qu'il est préférable que vous me disiez en quoi je peux être utile. Je n'ai pas de compétence particulière mais je peux évidemment faire tout ce que l'on me demandera. "
Visiblement satisfait de son attitude, le vieil homme répliqua :
" Je n'attendais pas d'autres réponses. C'est bien d'être franc, mais souviens toi que ces activités ne sont pas là uniquement pour la marche de la communauté, elles te sont indispensables pour ton propre équilibre. En réalité, c'est parce que l'action est vitale, pour le bien des hommes et l'équilibre du monde, que la force de vie rend sa nécessité incontournable. "
Jimmy ne comprit pas le sens de ces paroles, cette façon de considérer les choses lui étant totalement étrangère, il demanda :
" N'est il pas vrai que si personne ne cultive, vous n'aurez plus de nourriture ?
"Certes, bien sûr, mais si la nécessité de l'action nous est imposée c'est parce qu'elle nous met en contact avec le monde physique, le rôle de l'homme étant de servir de pont entre le monde matériel et ce qu'il y a au-delà ! "
Sans pour autant y adhérer totalement, le garçon commençait à mieux comprendre le sens de ses paroles, tout çà le dépassait un peu quand même. Mais il avait cette sagesse innée qui permet d'écouter pour pouvoir peser les choses sans nécessairement prendre parti ; aussi, le laissa-t-il continuer son monologue.
Lorsque de nouveau ce fut le silence, une gène le troubla : il ne savait plus où allait sa vie. Il vivait l'instant et toute tentative pour établir une perspective lui semblait impossible. Pourtant, malgré cette incertitude évidente, le vieil homme ne semblait nullement pressé d'obtenir une réponse, on aurait pu croire qu'il savait déjà ce qui allait se passer. Il lui proposa d'aller aider Igor et Mathias qui s'occupaient de la construction d'une salle commune, lui laissant entendre que c'était ce qui paraissait le plus approprié pour l'instant.
Le garçon suivit donc ce courant qui se dessinait devant lui. Aider ces deux hommes qu'il connaissait déjà suscitait en lui un sentiment agréable. Bien sûr, il était novice en ce domaine mais il se promit d'y mettre la meilleure volonté possible.
L'enthousiasme qu'ils manifestèrent en le voyant arriver vers eux le réconforta, ils lui affirmèrent qu'il était sans importance qu'il eut tout à apprendre. Ils dégageaient une puissance colossale, donnant l'impression que rien ne pouvait les arrêter. Ils lui expliquèrent d'une manière succincte les rudiments de la construction. Pour eux, dont c'était le travail quotidien, tout était simple.
" Le premier principe, lui dit alors Mathias de sa voix forte et bourrue, c'est de construire le bas avant le haut ; une fois que la structure de base est bien établie, inébranlable, on s'appuie sur elle pour bâtir le reste. "
Jimmy esquissa un sourire tellement cette évidence sautait aux yeux, pourtant, la façon de parler de cet homme dégageait une telle force, une telle assurance, qu'il se détourna pour cacher son amusement. Probablement, devinèrent-ils ce qui se passait dans la tête du garçon, car dans un échange de regard complice, leurs yeux devinrent rieurs. Montrant qu'ils n'étaient pas dupes, Igor lui dit calmement:
" Tu sais Jimmy, il y a des choses qui semblent d'une grande évidence, mais qui pourtant échappent à la majorité des gens. "
Un peu honteux, il considéra qu'il était judicieux de suivre leurs conseils et de montrer un peu plus d'humilité. Ils avaient, selon toute évidence, une expérience des choses beaucoup plus grande que la sienne. Toute la journée, il les aida du mieux qu'il pouvait, se sentant à certains moments un peu gauche ou même inutile. Quand il était inoccupé, il restait un peu en retrait, observant leurs gestes et leurs façons de travailler. Chacun de leurs mouvements était calme et précis, sans aucune précipitation. Ils se comportaient tous les deux comme s'ils avaient été la main droite et la main gauche d'une même personne, montrant une parfaite complémentarité.
La journée se passa ainsi, sans problème particulier. Le soir venu, avant le repas, un grand nombre de ces hommes et femmes se retrouvaient dans une salle commune où ils restaient en silence pendant une heure ou deux. Jimmy apprit que c'était ainsi tous les soirs. Il fut un peu surpris de cette habitude mais de bonne grâce il s'y conforma. Lorsqu'il demanda ce qu'il devait faire, à quoi il devait penser ou sur quoi il devait se concentrer, on lui répondit de laisser faire, que l'on ne faisait rien de plus que rester en silence. Il présuma que cette non réponse était volontaire. Très souvent les enseignements sont uniquement suggérés, cela il le savait.
Depuis quelque temps, il avait remarqué qu'il recevait beaucoup d'enseignements spirituels issus de sources différentes, de Marie, de Théodore ou par ses expériences dans la nature, de sorte qu'il pressentit que cela ne pouvait pas être une coïncidence ; il en parla au vieil homme, lequel, lui répondit avec bienveillance :
" Eh bien Jimmy, c'est probablement que tu en as besoin maintenant. La force de vie nous donne tout ce qui nous est nécessaire au moment opportun, de la même manière qu'une mère donne le sein à son fils quand il a faim. "
Le garçon fut très ému par cette réponse, et surtout par l'amour qu'il y avait derrière une telle affirmation.

 

La Fuite et... quelques larmes...

Et les jours passèrent ainsi, les semaines, les mois, il s'attendait à recevoir un enseignement spirituel extraordinaire mais rien de nouveau ne vint.
L'hiver arrivait, le changement des conditions climatiques rendait la vie beaucoup plus difficile. Plusieurs fois déjà, la neige était tombée, et les hommes calfeutrés dans leurs habitations, attendaient dans la paix des conditions plus propices au travail extérieur. Beaucoup d'entre eux se réunissaient le soir dans des veillées animées autour d'un feu de cheminée, on y racontait des histoires de l'ancien temps ou des récoltes à venir, les rires fusaient souvent ; parfois certains parlaient de l'ancienne tradition, essayant d'imaginer ce qui avait bien pu se produire pour cette civilisation, se hasardant à démêler la légende des faits réels.
Jimmy apprit à mieux connaître les habitants, lequel comptait environ trois cent personnes. Les adultes, contribuant à la marche de la communauté avaient tous une activité particulière, certains allaient dans la forêt pour couper des arbres destinés aux chauffage ou à la construction des habitations, d'autres accomplissaient des travaux de vannerie ou fabriquaient des outils pour les cultures. D'autres encore enseignaient aux enfants tout ce qui leur était nécessaire pour intégrer leurs vies futures afin qu'ils deviennent des adultes équilibrés et heureux, parfaitement capables d'exprimer la totalité de leur être et ainsi d'amener la force de vie à satisfaire tous leurs besoins. Théodore, toujours égal à lui-même, entretenait le contact avec Jimmy bien sûr, mais il ne semblait pas avoir de choses particulières à lui dire.
Donc il ne se passa rien de particulier durant les mois qui suivirent ou en tout cas, rien qui mérite l'attention.
Si ce n'est peut être, que le jeune homme commençait à s'user intérieurement. Il se posait de plus en plus de questions sur ce qu'il faisait là. Un matin, il se sentit tellement mal qu'il décida de s'en aller. Aussi, fidèle à la promesse qu'il avait faite au vieil homme, il alla le voir et lui exposa son intention. Celui- ci ne réagit pas ou très peu. Il lui demanda après quelques secondes de silence :
" Tu es sûr de vouloir t'en aller ?
- Oui, oui ! Il faut que je m'en aille !
- Bon, eh bien, c'est comme tu veux… "
Peut être un peu déçu par cette réponse, le garçon partit. Probablement s'attendait il à ce que Théodore lui propose :
" Mais reste donc avec nous, nous t'aimons…. "
Ce ne fut pas le cas ! Un peu désappointé il alla saluer ceux dont il était le plus proche, particulièrement Igor et Mathias. Ils le saluèrent sans plus de façon, tout en ajoutant qu'il serait toujours le bienvenu. Il franchit donc la porte du village, se retrouva à l'extérieur dans le froid glacial de ce matin d'hiver, un sac de vivres et de vêtements sur le dos. Il ne pensait pas que les choses se dérouleraient ainsi. Jusqu'au dernier moment, il crut qu'on lui conseillerait de réfléchir, mais rien ne vint. Il fallait vraiment toute l'inconscience d'un jeune homme pour partir comme ça, d'un coup de tête dans la rudesse de l'hiver. Il fallait aussi toute la confiance d'un vieillard, en cette force de vie qui soutient toute chose et ne laisse personne dans le besoin, pour le laisser faire.
Bientôt, il fut loin du village, un peu comme s'il était en train de rêver, un peu à côté de lui-même. Le froid crispait ses doigts et engourdissait son corps. A cela s'ajoutait le malaise de se retrouver seul et dans un sentiment d'abandon. Il comprit alors que cette action qu'il venait d'entreprendre n'était pas dictée par ce qui était profond en lui, que c'était uniquement un désir superficiel qui le poussait ainsi. Cela le mit dans une sorte de flottement, d'hésitation ; une partie de lui-même lui disait de continuer, mais il n'en avait plus la force. Son être refusait en quelque sorte de coopérer. Aussi resta-t-il là, sur place, un peu hébété, divisé en lui-même.
Il laissa le temps passer ainsi et au bout d'un moment, progressivement, la paix revint en lui ; il ne comprit pas si cela était dû à l'influence de la nature autour de lui ou au recul qu'il prenait sur son propre désarroi, mais il lâcha prise. Il sentit que tout son être se détendait. Il vit alors avec certitude qu'il avait fait fausse route, qu'il s'était laissé emporté par son malaise. Sa place, pour l'instant, était dans ce groupe, parmi ces gens, qui au fil du temps, devenaient ses amis. Nul autre chemin ne se présentait réellement devant lui. Il se leva et revint sur ses pas en direction du village, un peu honteux mais le cœur plus léger, comme un enfant qui revient dans les bras de sa mère après avoir fait une bêtise.
Théodore, à l'entrée du village, regardait le jeune homme s'approcher, tête baissée, avançant vers lui à petits pas ; comprenant sa souffrance et ne voulant pas l'accabler, il lui dit gentiment :
" Alors, as-tu trouvé ton chemin ? Il est vrai que cette voie que tu suis est difficile et pleine d'embûches. Viens ! Allons boire quelque chose. "
Une fois de plus il le suivit, soulagé qu'il n'ait pas fait plus de cas de ce retour. Traversant la place du village, ils arrivèrent dans la maison du vieil homme. Celui-ci, tout en l'invitant à s'asseoir, alla préparer une tisane. Se réchauffant du mieux qu'il pouvait, le garçon contempla la pièce, les tentures suspendues le long des murs, le feu de cheminée qui crépitait dans le fond tout en lançant des lueurs fantomatiques. Rapportant alors deux bols fumants, son hôte vint s'asseoir face à lui et le regarda avec douceur ; un sentiment de paix l'envahit alors. Toute explication semblait inutile : il y avait tellement d'amour chez ce vieil homme, il se sentait accepté, aimé, jusqu'au fond de lui-même. Cet amour-là semblait englober ses propres manques. Sans doute l'aimait-il davantage qu'il ne pouvait s'aimer lui-même.
A cet instant-là, il comprit ce que signifiait l'amour inconditionnel dont il avait bien sûr entendu parler, mais qui jusque-là n'était qu'un mot pour lui. Il eut envie de s'exprimer à partir de cette paix qu'il ressentait maintenant au fond de lui, mais on aurait dit que quelque chose l'en empêchait. Ce silence avait une force qui rendait toute motivation impuissante.
Alors, Théodore reprit :
" Tu as toujours le choix. Tu peux obéir à ce qui est profond en toi, ton être véritable, ou bien suivre tes impulsions superficielles, issues de tes propres peurs, de ta croyance dans le fait d'être séparé du grand tout. D'une certaine manière, en venant ici, tu as déjà choisi l'ouverture à ton être profond. Au fur et à mesure que ta conscience devient plus large, tu es amené à lâcher de vieux schémas, de vieux conditionnements ; cela se traduit souvent par des déprimes, des malaises. C'est la raison pour laquelle cette voie est pratiquement impossible sans accompagnement, sans les conseils et le regard d'une personne qui l'a déjà parcourue. Tu n'es pas seul ici. Nous sommes tous avec toi. Tous, nous avons déjà suivi ce chemin ! "
Après quelques instants de réflexion, le garçon demanda :
" Celui qui le voudrait, ne pourrait-il pas le parcourir tout seul ? "
" Peut être, mais à ce moment-là, il faut voir qui veut en lui. Est-ce l'ego qui trouve ainsi une manière de maintenir son territoire ? Ou alors est ce la véritable conscience, la source ?
En réalité, les guides viennent à nous parce que nous les créons par notre propre désir de libération ; et ceci parce que tant que nous ne sommes pas libérés, nous ne percevons pas toujours clairement les impulsions profondes de notre propre conscience.
- Je comprends. Mais ne risquons nous pas de rester la dépendance vis à vis avec ceux qui nous guident ?
- Non ! Pas s'il s'agit d'un guide authentique, car si tel est le cas il n'y a pas en lui l'idée du deux. Il n'est pas enfermé par le mirage de la division. Quand il enseigne, en réalité, c'est la Vie elle-même qui transmet. Il n'est plus habité par la croyance d'être une personne séparée des autres. L'unité domine. D'une certaine manière, on pourrait dire qu'il ne fait rien, les choses se font à travers lui. "
Le garçon se sentit alors accablé par une très grande fatigue. Tous les repères, qui jusque là avaient soutenu sa vie, se désagrégeaient. La présence calme et inébranlable de cet homme remuait tout son être ; il ne savait plus quelle contenance se donner et toujours, sur lui, ce regard…

Jean-Yves Vincent,  janhive@yahoo.fr
Blog:  http://spi.laique.over-blog.com

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Jonathan ou l'apologie de la conscience

Depuis très longtemps déjà Jonathan ne savait plus à quel saint se vouer, il lui semblait qu'il avait parcouru tout l'univers, fait toute les expériences. Désormais toutes choses lui semblaient avoir la même saveur, que se passait il ? Qu'est ce qui avait basculé dans sa vie ?
Probablement était il arrivé à ce stade, bien connu de tout ceux qui ont réellement vécu, où il n'est plus possible de faire semblant et de se conformer aux idées reçues. Mais cela il ne le savait pas encore ; il allait devoir traverser un grand nombres d'épreuves pour se connaître lui-même.
Ici commence réellement l'histoire de Jonathan, tout se qu'il a vécu auparavant n'a que peu d'importance, ce n'est qu'une suite d'actions et de conséquences d'actions. Du faite de son attrait, même voilé, presque inconscient pour un ailleurs, pour autre chose qui dépasse les limites, sa vie allait basculer et son vœu le plus cher se réaliser. Car les effets du désir sont créateurs, surtout si celui ci émane de la conscience profonde. (Dieu n'a-t-il pas fait l'homme à son image ?)
Ce qu'il est intéressant de découvrir, au delà de la réalité de ce désir qui a été l'impulsion première, c'est comment cette vie là dans son ensemble a changé, quels ont été les enseignements et les mécanismes moteurs de cette transformation.
Les raisons fondamentales, il les ignore encore à ce jour, si ce n'est que cela est dû à la grande Loi de la Vie, à cette intelligence qui gouverne toute chose. Par contre les raisons superficielles sont évidentes, dès que l'auteur de l'action change, son environnement se transforme.
A ce moment crucial de sa vie Jonathan a 19 ans ; Aujourd'hui, c'est un vieil homme, mais laissons le plutôt raconter son histoire lui-même…..

Ecrire ces mots, ces phrases, ce récit, me remplit le cœur de bonheur, ce qui à mon sens justifie le caractère juste et bienfaisant de cette démarche.

Ecrire comme le maître archer décoche une flèche, c'est-à-dire de manière spontanée, sans intervention d'un ego en moi, qui voudrait dire une chose ou une autre. Avant toute session d'écriture, je reste en silence et laisse venir à moi ce qui est ; lorsque la paix commence à s'établir je laisse les mots, se déployer d'eux même. Je ne vais pas évoquer tout ce qui est survenu le long de mon existence, mais plutôt m'attarder sur les moments déterminants. Je parle à travers ma propre vision des choses et cela avec conviction car toutes mes certitudes sont le fruit d'un vécu.
Pourtant je comprends que l'on puisse ne pas adhérer à mes propos, je suis intimement convaincu que chacun doit faire lui-même sa propre expérience, ceci afin d'établir de manière solide ses propres opinions. Je n'invite donc pas à me croire sur parole mais à prendre en considération ce que j'avance et à se poser réellement les questions quand à la véracité de mes propos.
En réalité, il est sans importance que l'on me croit ou non, l'essentiel étant de s'ouvrir à une vision toujours plus large de la vie, car la Vérité est inscrite au plus profond de chacun d'entre nous.
Je voudrais transmettre d'une manière simple et claire ces évidences sur la réalité, ce que me dicte ma conscience. Ce dont je vais parler est vieux comme le monde, il n'y a rien de nouveau ici ; Juste peut être une nouvelle approche de vérités si souvent énoncées, d'autres mots pour trouver d'autres échos.
Au cours de mon adolescence s'est révélée en moi une sorte de souffrance sous jacente, incompréhensible, dont je n'ai eu de cesse durant des années, de trouver la cause et bien sûr le remède. Elle a été pour moi le point de départ d'une très longue quête à la recherche de la Vérité, d'une vérité, ou tout au moins d'autre chose, que les sens ne peuvent appréhender au premier abord. Fidèle à cette aspiration je me suis intéressé à tout ce qui touche au paranormal, à tout ce qui se trouve au delà du miroir, au delà des apparences. Puis, il y a eu ce jour fatidique, cette rencontre, que rien ne laissait présager mais qui allait être déterminante. Quelques mots échangés avec une personne, rencontrée d'une manière apparemment fortuite et ma vie allait basculer, un horizon s'ouvrir, quelque chose de nouveau enfin !
Tout en l'écoutant d'une oreille distraite je remarquais à quel point cette personne avait l'air paisible, détendue, en un mot heureuse. Peu de temps après j'apprenais la technique de méditation dont elle m'avait parlé, j'apprenais à entrer en contact avec ce qu'il y a de plus profond en moi.

L'ouverture à soi même, une nécessité vitale…

La voie spirituelle ou " voie vers l'ouverture " sert à rétablir la jonction, le lien, entre ce qu'il y a de plus profond en nous et la vie matérielle. En conséquence, on reconnaît l'authenticité d'une telle voie dans le fait qu'elle amène des résultats positifs dès son commencement (davantage de paix intérieure, de calme, de joie, aplanissement de difficultés….etc.)

Dans le monde actuel où nous privilégions l'aspect extérieur de la vie à l'intégrité de notre humanité, nous devenons de plus en plus diminués, nous devenons semblables à des naufragés qui se débattent pour survivre. Bien que dotés d'un pouvoir de création qui dépasse la mesure de ce que nous sommes à même de comprendre, nous passons notre temps à subir les diverses situations que nous avons nous même engendrées.
Il semble que nous ayons une approche totalement illogique de la réalité, nous nous occupons d'abord de notre confort matériel, il est l'objet de toute notre attention ; notre vie intérieure passant éventuellement après. Dans cette attitude nous agissons comme un maçon qui voudrait poser la toiture d'une maison sans couler les fondations et sans construire les murs. Cette manière de procéder sera toujours vouée à l'échec.
Il est très surprenant que les enseignements spirituels qui sont la base de toute vie ne soient pas mieux connus, et surtout, profondément compris, que la grande majorité des hommes de notre époque ne réalisent pas à quel point l'épanouissement de la vie intérieure est indispensable.
Il semble que la plupart des religions aient perdues l'essentiel de leur message et pire que cela, donnant une fausse idée de ce qu'est la réalisation spirituelle, en ferment les portes…..
Je suis convaincu que si nous ne suivons pas cette démarche qui nous ramène à nous même, c'est que nous n'en comprenons pas l'aspect vital. Qui parmi nous, voyant un diamant à terre ne se baisserait pas pour le ramasser ???
Le simple faite d'avoir cette intention de réalisation spirituelle et de mettre quelque chose en œuvre dans cette direction amène déjà un changement dans la vie, va faire que les difficultés présentes vont s'aplanir ou s'atténuer.
Que faut il faire ? La question est posée !

Vers une spiritualité laïque… Premier pas vers l'ouverture à soi…

Remettre en question nos croyances, nos certitudes…

Nous avons des opinions sur les choses, sur le monde, qui sont souvent bien arrêtées, trop bien arrêtées ; mais avons-nous réellement pris le temps d'y regarder de plus près. Très longtemps les hommes ont cru que le soleil tournait autour de la terre, cela semblait d'une telle évidence…..
Nous sommes enfermés dans ce piège qu'est notre croyance en une réalité bien définie; ces certitudes nous rassurent, nous confortent, nous donnent une apparente stabilité et c'est pourquoi nous les maintenons avec une telle force ; le problème c'est qu'elles établissent le champ de nos propres limites et créent ainsi la prison qui nous enferme. Nous n'aimons pas avoir des doutes sur la nature des choses, cela nous déstabilise, et pourtant….. Cette incertitude donne l'ouverture sur l'infini. Accepter de ne pas savoir, reconnaître cette ignorance fondamentale est nécessaire pour que la réalité puisse se révéler à nous telle qu'elle est.
Cette compréhension ouvre l'opportunité de pouvoir suivre ou tester d'autres voies, d'autres attitudes, d'autres pratiques, écouter des enseignements que l'on avait jusque là mésestimés ; écouter dans l'ouverture….
Il est évident que si nous semons toujours les mêmes graines, nous aurons toujours les mêmes fruits.

Se mettre en chemin vers l'ouverture. Pourquoi est il important d'en comprendre profondément les avantages ?

Il est vraiment nécessaire qu'il y ait une profonde détermination pour effectuer cette démarche et c'est pourquoi il est essentiel de connaître les bénéfices que l'on peut en tirer.
Ne pas hésiter à poser les questions, à se poser réellement les questions sinon nous courrons le risque de nous rétablir dans une croyance et cette " spiritualité là " ne touchera alors que le plan superficiel de notre esprit. En d'autres termes, ne pas survoler le sujet…. Si l'on a un doute sur une chose ou sur une autre ce n'est pas un problème….Le doute est préférable à une certitude prise pour se rassurer.
Cette recherche a pour effet :
& De déstabiliser le carcan du mental.
& D'amener une intention profonde (réelle) d'ouverture déclenchant ainsi certains " hasards " bénéfiques dans la vie.
& D'établir en soi le désir profond d'ouverture, base du maintien de la continuité dans la démarche spirituelle.

Quels sont les avantages de l'ouverture ? Ou le pouvoir créateur de notre conscience…

Dès que l'on se met en chemin vers l'ouverture les conséquences bénéfiques se font sentir, car ce changement intérieur amène la vie (qui est notre miroir) à " réagir ". Au fur et mesure que la conscience s'élargit, devient plus claire, nous avons davantage d'influence sur les situations de notre vie, nos désirs se réalisent plus facilement.
En d'autres termes notre capacité à créer spontanément les situations qui nous sont favorables se rétablit progressivement. Nous sommes alors encouragés par ces améliorations.

Que faire ?

A chacun de voir lui même ce qu'il peut faire dans sa vie pour cela, l'intention seule si elle est sincère est déjà un pas en avant ; elle est une sorte de prière silencieuse en nous.
Pour de nombreuses personnes, ce sera d'accorder davantage de temps à l'écoute de soi, à la lecture d'écrits inspirants (qui résonnent avec ce niveau de paix présent en nous), au silence…. Pour d'autres, changer certains comportements nuisibles….
Faire à la mesure de ses capacités, un pas en avant peut sembler " petit " mais un pas est un pas, et le stade que celui-ci permet d'atteindre deviendra la base des pas suivants….
Une fois sur ce chemin, nous sommes portés par la dynamique générée par notre progression…..

Mais l'issue n'est pas dans " faire " mais dans comprendre, accepter de remettre en question les certitudes que nous avons durement acquises parfois, accepter d'avoir tort, de ne pas savoir, de changer…. Tout cela demande un très grand courage, un courage d'autant plus grand que cette attitude n'est généralement pas reconnue comme étant méritante par nos propre schémas mentaux.

Jean-Yves Vincent,  janhive@yahoo.fr
Blog:  http://spi.laique.over-blog.com

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Dans les yeux de Maria…

Dans un battement d'ailes l'albatros s'envola… et par sa simple présence dans ce déploiement au dessus du sol, l'espace qui s'offrait au regard fut un instant voilé. Pour Maria, dont le visage émacié contemplait la scène avec tristesse, c'était le départ et la perte de ce qui nourrissait son bonheur dans chaque instant. De ses yeux d'adolescente, elle contempla cette part d'elle-même qui s'enfuyait… Face à cette plaine quasi désertique qui, au loin, rejoignait l'immensité de l'océan, elle le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il ne soit plus qu'un point blanc qui, finalement, se fondit dans le ciel…

Tourmentée par cette séparation, une pensée l'effleura alors :
" Papa s'est exprimé clairement à cet égard : "Il faut rendre la liberté à la liberté, maintenant qu'il est rétabli, cet oiseau doit être relâché !… Emporte le sur le bord de l'océan afin qu'il puisse ressentir le lieu auquel il est accoutumé et ainsi choisir en fonction de son réel besoin : rester avec toi ou partir…" "
Pourtant, malgré la certitude que ses parents ne souhaitaient rien d'autre que son bonheur, elle ne put empêcher la tristesse de surgir en elle et d'envahir chacune de ses fibres. Elle revint sur ses pas et avec le chagrin, de nouveau les souvenirs affluèrent dans son esprit…

"Elle l'avait trouvé, inerte, sur la plage, plusieurs mois auparavant, englué dans un épais goudron. Lorsqu'elle le vit ainsi son cœur ne fit qu'un tour, elle le prit entre ses mains et le rapporta chez elle. Avec une attention soutenue, chaque jour elle lui prodigua les soins nécessaires et à travers ce sentiment de servir la vie, d'apporter son aide à un être en souffrance, une nouvelle qualité de bonheur avait progressivement pris place dans son cœur ; motivée par son besoin de donner, son besoin de chérir qui n'attendait qu'une occasion, qu'un prétexte pour se manifester, elle lui transmit toute son affection… Comme un flot qu'elle aurait trop longtemps retenu et qui soudain se libérait…
Délicatement elle nettoya ses plumes puis l'incita à se nourrir, mais la fatigue et le manque de nourriture marquaient chacun de ses mouvements et ses petits yeux inexpressifs paraissaient sur le point de s'éteindre… Pourtant, progressivement, au fil des jours qui passèrent, une lueur s'alluma dans son regard, la vie renaissait en lui… et avec elle, une profonde amitié qui dans une sorte de chant, insufflait une joie qui les unissait."

Les yeux dans le vague, Maria rentra chez elle et se réfugia dans sa chambre, petit fief de quiétude où elle savait pouvoir se ressourcer. Assise devant la petite table qui faisait office de bureau, elle prit une feuille blanche et fit glisser le crayon sur le papier, sans idée préconçue sur ce qu'elle allait réaliser, elle laissa la fluidité s'exprimer à travers ses mains et ses doigts… Cette activité l'apaisait et à travers l'inspiration qui s'élevait s'affirmait la certitude que c'était cela qui importait, et non pas l'œuvre finale qui en résulterait… Une demi-heure plus tard, sa peine en partie dissipée la laissa dans un état un peu brumeux…
Guillaume, son père, venait de rentrer ! Au rez-de-chaussée, les bruits familiers révélaient sa présence ; elle descendit le retrouver… Celui-ci, voyant la mine déconfite de sa fille, répondit à la question non formulée qui visiblement lui brûlait les lèvres :
" Il est parfois nécessaire, lui dit-il, de perdre ce qui nous est le plus cher pour nous retrouver nous-mêmes tels que nous sommes… Pour rester fidèles à notre ressenti le plus profond, nous sommes souvent contraints d'accomplir des actes qui nous coûtent cher… Mais ce qui importe, c'est de faire ce que nous savons être juste car cela ouvre notre conscience et nous permet connaître un niveau de bonheur et de quiétude toujours plus élevé. Dans cette optique, nous ne pouvons pas nous permettre de retenir ce qui veut s'envoler, de retenir un être libre par nature. Comprend bien que de vouloir maintenir cet albatros auprès de toi aurait construit ta propre prison et ainsi restreint ta liberté intérieure… Comme un voile qui aurait recouvert ta conscience et l'aurait rendue opaque… "

Incrédule, Maria l'écoutait… Elle n'allait pas se laisser convaincre par des discours théoriques dont la logique et la véracité lui paraissaient vraiment douteuses… Une moue sur les lèvres, elle sortit de la pièce… Sur le seuil, le soleil éclaira son visage. Elle avança vers la mer puis regarda avec regret la volière, maintenant vide, qui avait abrité son ami. Détournant rapidement les yeux, elle accéléra l'allure de son pas. Dans son dos, elle ressentit l'attention de son père posé sur elle, il y avait dans ce regard là quelque chose qui cherchait à l'enfermer, à la retenir, à lui imposer un point de vue qu'elle n'était pas certaine de partager. Sur le chemin, au loin, elle distingua sa mère qui approchait, mais Maria, aveugle au signe qu'elle lui adressa, continua à marcher sans même détourner la tête.

L'espace s'ouvrait devant son regard, mais elle avança les yeux baissés, prisonnière de ce trouble qui la subjuguait. Ses pas la conduisirent sur le lieu même où elle avait, à regret, libéré l'albatros. De nouveau elle leva son visage vers le ciel, comme si elle cherchait à percevoir encore une trace de l'oiseau qui s'enfuyait. Elle avança encore… pouvait-elle comme lui, s'envoler vers les nues et le suivre là où il était parti ?
Cette aspiration en elle était si forte que le poids de son corps sur le sol en devenait douloureux. En elle s'élevait le désir de se rendre là où personne n'était jamais allé, le désir de dépasser les limites de l'enfermement…

Une corrélation infinie…

Celle qui l'avait mise au monde était une femme remarquable, toujours prête à aider quiconque en avait besoin, à rendre service… À peine rentrée, elle demanda à son mari ce qui justifiait la tristesse et l'évidente contrariété de leur fille. Celui-ci relata leur conversation et conclut avec une voix qui traduisait sa peine :
" Il y a maintenant une cassure entre elle et moi, une séparation... "
Karine observa durant quelques instants cet homme qu'elle connaissait profondément mais qui pourtant, quelquefois, lui échappait dans sa façon de raisonner et de concevoir les choses. Elle contempla ses yeux clairs chargés de douceur, ils avaient perdu la joie pétillante qui les illuminait le plus souvent. Attendrie elle lui demanda simplement :
" N'es-tu pas trop dur avec elle ?
- Je ne sais pas… Même si mes paroles ont pu apparaître fermes, j'ai donné mon point de vue sur cette situation. Comment aurais-je pu faire autrement ? N'est-il pas naturel pour un père de donner à ses enfants la guidance dont ils ont besoin ?
- Oui bien sûr, mais comment aurait-elle pu agir à l'encontre de ton opinion ? Ne devait-elle pas choisir entre l'obéissance qu'elle doit à son père et la fidélité à sa propre intuition ? son conflit intérieur, n'était-il pas inévitable ?
- Certainement ! Mais ces circonstances qui mettent les parents en opposition avec leur progéniture ne reflètent-elles pas le jeu de la vie elle-même ? N'est-il pas naturel que les enfants s'affirment ! N'est-ce pas ainsi que les choses sont : Tout au long de leur croissance ils sont appelés vers une autonomie toujours plus grande et cette aspiration qui s'élève au plus profond d'eux-mêmes dissout la dépendance affective qui les relie à ceux qui les ont élevés et les transforme ainsi en adultes autonomes.
- Je vois ce que tu veux dire, ces situations conflictuelles que nous apporte la vie seraient en quelque sorte le ferment qui les pousserait vers une maturité toujours plus grande…
- Certainement ! mais à mon grand regret, cela n'empêche en rien ma tristesse et mon chagrin de voir ma fille s'éloigner… et à cela je n'ai pas de remède, pas solution.
- Ne peux-tu accepter cela en toi, cette souffrance ?… et ainsi t'en libérer… Ce serait sans doute la meilleure manière de lui porter assistance au sein même de son désarroi, car du simple fait de l'harmonie qui unit tous les êtres, notre propre libération intérieure libère ceux qui nous entourent. Tu as souvent enseigné cela, à toi maintenant de mettre en pratique… "
Approuvant la sagesse des propos de sa femme, Guillaume répondit :
" Tu as raison, je peux m'ouvrir à ce qui me limite… "
Il sentit sa peine refluer vers ses yeux, une larme coula sur sa joue et avec elle, dans l'acceptation de la désolation qui l'enfermait, son cœur s'ouvrit… Son chagrin devint tout à coup transparent et se montra lui-même comme n'étant rien d'autre que l'expression de sa propre conscience… Dans cette vision il apparut irréel et disparut…

Dans le même instant, Maria sentit son cœur s'alléger… Le ciel avait, semble-t-il, envahi ses yeux. La tristesse traversa son être et laissa apparaître un chant radieux qui émanait d'un autre plan d'elle-même… La joie de l'albatros, malgré la distance, venait jusqu'à elle… Le bonheur de tous, rien d'autre, en cet instant, ne lui semblait important…
Ainsi, dans ce moment de liberté, s'exprimait son être débordant d'amour…
Elle revint sur ses pas… et quelque part, très haut dans le ciel, se laissant porter par le courant, un albatros revenait vers celle qui l'avait recueilli…

Le lendemain matin, Maria vit avec stupéfaction par la fenêtre de sa chambre que son ami ailé était de retour ; posé près de la volière, il paraissait attendre qu'elle se décide à lui rendre visite. Comme à l'accoutumée, elle lui apporta un bol de petits poissons qu'il engloutit avidement, puis, quelques secondes plus tard, il s'élança dans les airs…

" Ce n'est vraiment qu'en vol que cet oiseau montre toute sa prestance ! " pensa-t-elle, étonnée de réaliser que ce sont justement ses ailes, apparaissant comme un handicap sur le sol, qui lui permettaient de s'élever et d'exprimer ce qu'il était…
Le cœur de Maria s'était allégé, son chagrin dissipé avec l'attachement qu'elle portait à cet animal dont la présence, toujours une source de joie, n'était plus aliénante.
Elle se rendit à l'atelier, annexe de la maison où son père s'adonnait à son activité quotidienne : sur commande des clients, il fabriquait des meubles dans le pur style traditionnel. Elle s'approcha de lui et l'observa durant quelques instants. Dans son optique, il n'était pas question de faire du travail en série, ses gestes précis dessinaient, sculptaient et chacune de ses œuvres devenait une pièce unique possédant son propre caractère. Il paraissait totalement absorbé dans son ouvrage et elle supposa qu'il ne l'avait pas remarquée mais quelques instants plus tard, sans même lever la tête il demanda :
" Alors Maria, comment va-tu ?
- Oui, ça va…
-
Puis le silence revint, elle resta à côté de lui à le regarder travailler…
Interrompant alors son activité, il leva les yeux vers elle et sourit…
Alors, profitant de cet intermède, elle lui raconta son expérience de la veille où elle avait subitement vu ce sentiment de liberté succéder à son chagrin… Son père ne trouvant visiblement rien à répondre, elle poursuivit :
" Ne trouves-tu pas étonnant que l'albatros soit revenu ?…
- Non, pas réellement, on peut comprendre cela de plusieurs manières différentes… On peut évidement supposer que c'est le besoin de nourriture qui l'a fait revenir mais ce n'est probablement que la cause la plus superficielle. D'autres raisons plus fondamentales en sont probablement à l'origine…
Une expression de surprise sur le visage, la jeune fille questionna :
- Comment ça ?
- Je crois que le retour de cet oiseau est lié à la corrélation infinie…, celle qui relie chaque chose et chaque être… Dès l'instant où le bonheur et la liberté intérieure ont été rétablis en toi, ta conscience a pu créer ce à quoi elle aspirait.
- Je ne comprends pas ce que tu veux dire !
- La dépendance affective qui te rattachait à lui recouvrait ton être, ta réalité la plus profonde ; celle-ci, en conséquence, était comme voilée et pour te délivrer de cet enfermement, elle a généré la situation appropriée… En d'autres termes, au fond de toi, tu as voulu qu'il parte… Mais dès l'instant où cet espace de liberté se révélait en toi, plus rien n'empêchait l'albatros de te revenir, plus rien n'empêchait la vie de répondre à ton désir…
Maria poursuivit :
- Lorsque tu disais : "Il faut rendre la liberté à la liberté !…", c'est donc pour moi que tu parlais !
- Pas spécialement, ce niveau de liberté n'appartient à personne, on ne le possède pas car il n'est rien d'autre que ce que nous sommes réellement !... Il est notre bien inné, notre réalité la plus profonde. Mais il n'en est pas moins vrai qu'en relâchant cet oiseau, tu t'es libérée toi-même de la dépendance qui te reliait à lui. Pourtant… ce sentiment d'espace que tu as pu ressentir n'est pas un acquis, une possession… Il est ce que tu es ! Il s'est manifesté car brutalement une servitude en toi a été annihilée… Comme si d'un seul coup on retirait un voile qui obstrue la lumière… "
Mais déjà, le visage flou de Maria montrait qu'elle pensait à autre chose ; ses yeux inexpressifs semblaient s'être perdus dans le lointain. Guillaume, réalisant que ses phrases trop abstraites arrivaient au seuil de la capacité de compréhension de sa fille, interrompit son monologue et se remit à son ouvrage.

L'aspiration du grand large…

Maria sortit et contempla dans le lointain les montagnes qui se dessinaient sur le ciel…
En cette période de vacances, durant ces longs moments où le temps paraissait se suspendre et où le soleil cuisant endormait les êtres, l'inactivité rendait propice les remises en question sur l'orientation et le sens profond de la vie. Pour Maria, dont l'existence se mouvait dans l'ennui, ce désoeuvrement accroissait le mal de vivre, il rendait palpable les malaises qui seraient passés inaperçus dans une période plus riche en activité.

Elle marcha quelques minutes en direction de ces hauts sommets, puis se retourna : devant elle maintenant, la vaste demeure de ses parents remplissait tout l'espace… Cette région où elle avait vu le jour se montrait d'une aridité et d'une sécheresse extrême. Depuis sa plus tendre enfance, ses parents lui avaient transmis ce qu'ils étaient, leurs opinions, leurs visions des choses, leurs certitudes… Mais qu'en était-il de tout cela ? À quel endroit se démêlaient le vrai du faux et le bien du mal ? Elle ne voyait en elle que des doutes… Et cela, malgré toutes les soi-disant vérités que son père désirait lui transmettre. Pouvait-elle prendre ses convictions et les faire siennes comme on assimilerait du petit lait ?
Elle aspirait à partir, à s'échapper, elle voulait dessiner autre chose. Par la secousse sur sa vie que la venue et le départ de l'albatros avaient générée, elle s'était ouverte et avait émergé du sommeil léthargique auquel elle s'était, au fil du temps, accoutumée. Une interrogation intense la taraudait, comme une force à laquelle il lui fallait répondre de toute urgence. Comme la recherche d'une chose dont elle ignorerait tout et qui serait motivée par la sensation d'un manque profond en soi…
Dans l'espoir de combler ce vide, elle se rendit sur le bord de l'océan. Fréquemment, son père lui avait affirmé que souvent les réponses viennent du fond de soi par la simple contemplation de cette immensité…

Sur place elle observa les vagues qui se désagrégeaient sur les récifs, chaque goutte d'eau trouvait sa place dans les coins et recoins des rochers. Les flots s'éparpillaient ou épousaient sans effort les reliefs qu'ils rencontraient. Elle laissa venir à son regard le miroitement incessant du soleil sur chacune de ces perles d'eau qui s'envolaient… Elle écouta le bruit de l'océan, il se mêlait à celui du vent soufflant sur son visage… Elle ne décela rien de particulier dans ces formes, il n'y avait pas de réponse ici !

Elle revint vers la maison de ses parents, l'albatros n'était pas revenu, peut-être cette fois-ci avait-il réellement pris le fil de l'air et retrouvé la liberté…
Le lendemain, elle quitta ce lieu de sécheresse... La venue de la lumière en elle, de ce nouvel éclairage sur sa vie avait, semble-t-il, souligné les ombres et accentué son mal de vivre. Comme par un mystérieux balancier, après l'apparition de la joie dans son for intérieur succédait une détresse plus importante qu'auparavant. Les réponses fondamentales sur le sens de la vie, il lui fallait les trouver par elle-même, elle réalisait qu'il n'était possible de les trouver que par soi-même…
Le regard inquiet, Guillaume et Karine voyaient à travers leur fille qui s'éloignait, leur propre " albatros " qui s'envolait… Ils avaient tout essayé pour la retenir mais rien n'y avait fait… Aussi, s'étaient-ils résolus à lui laisser faire sa propre expérience, bonne ou mauvaise…

Une nuance de colère dans la voix, Karine s'exclama :
" Ne crois-tu pas que nous aurions dû insister davantage pour qu'elle reste ?
- Je ne crois pas ! Je préfère qu'elle parte ainsi à la lumière du jour plutôt que la nuit en cachette, au moins ainsi, le lien qui nous unit à elle est-il maintenu… Cela permet de préserver l'influence positive de notre attention posée sur elle, et cela quelles que soient les épreuves qui l'attendent et le lieu où elle se rend…
- Comment peux-tu continuer à parler d'harmonie alors qu'elle nous quitte ?
- Il n'y a rien qui soit réellement en dehors de la corrélation infinie qui relie et unit toute chose… Et surtout pas ce genre de situation qui est là pour amener l'intégration de la vie elle-même… "
-
Guillaume contempla son épouse, il lui prit la main et dans ce geste de tendresse, conforta le lien d'amour qui les unissait…Il poursuivit :
" Tout comme le vent emporte au loin les graines des plantes, la vie la pousse hors des frontières de notre famille… Pour quel motif ? Quelle raison ? Sans doute la nécessité de l'évolution !… Pour cette réalisation, pour ce déploiement, la vie use de tous les moyens, de tous les prétextes et artifices possibles…, mais somme toute, chacun d'entre eux n'est en réalité qu'une cause apparente, superficielle. La véritable raison qui motive ce départ est la poussée du courant de la vie elle-même, elle qui amène vers une expansion toujours plus large et toujours plus profonde… "
Et tandis que Guillaume poursuivait son monologue et que Maria s'éloignait, l'espace qui s'ouvrait devant Karine se voila, voilée par les larmes qui brouillèrent son regard et par le chagrin qui embruma son esprit. Face à ce désarroi, aucune des paroles qu'égrainait son époux ne parvenait jusqu'à elle, elle devait maintenant comprendre la leçon de l'albatros…

Jean-Yves Vincent,  janhive@yahoo.fr
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De lourds voiliers

De lourds voiliers frôlaient les récifs de ces rivages inconnus… Ils portaient à leurs bords la souffrance des marins et les senteurs venues d'orient…
Perchés sur les mats, les hommes criaient le tourment et la solitude qui les accompagnaient. Devant leurs yeux s'ouvrait une immensité toujours renouvelée, mais c'est dans leur coeur que le vide, le manque et l'absence se creusaient…
Des voiliers si lourds poussés par un vent si léger, une telle prison de souffrance sur une telle immensité !
En ce temps là, telles des masses blanches, les voiles immenses gonflées par le vent, seules occupaient cet espace infini… Et lorsque sous le soleil cuisant, aucune brise ne venait les gonfler et que le navire, immobile, attendait, seuls s'offraient à ses occupants les bains dans l'eau salée parmi les poissons et les requins…
Sur ces océans interminables, ils remontaient les vents, remontaient les courants… Et lorsque c'était à la fureur déchaînée qu'ils devaient se mesurer…, elle résistait impitoyablement !…
Alors, nombre d'entre eux, perchés sur les mats comme des oiseaux sans ailes, s'écrasaient !… Que ressentaient-ils ? Que vivaient-ils ? à cet instant-là ! Lorsque dans le fracas de la mer en furie, ils lâchaient prise et voyaient en un éclair se rapprocher le pont du voilier... Une seconde d'éternité ! Pour eux, la route maritime s'arrêtait là !…
Le passage du cap Horn… Une seule pensée, une seule obsession : gagner vers l'ouest !…
Lorsque jour après jour, face aux violents vents d'ouest sévissant sous ces latitudes, le navire ne parvenait plus à progresser, et que malgré la détermination des marins à tirer des bords, toujours, la même côte se montrait près d'eux… Lorsque devant l'acharnement de l'océan, les hommes épuisés commençaient à tomber des mats, les capitaines voyaient en cela la perte des bras du navire et dans cette hécatombe, apparaître le spectre du naufrage…
Une seule décision s'imposait alors : battre en retraite !
Dans un demi tour, il repartaient dans le sens des flots !... Pour un même but, une même destination…, avec le souffle du vent, c'était par le contournement de la terre qu'ils atteindraient le port ...!

Jean-Yves Vincent,  janhive@yahoo.fr
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Martin et Myriam

Martin contemplait le quai balayé par le vent du nord… Comme une pluie fine, la brume naissante de ce matin d'Octobre vint recouvrir les formes présentes devant lui et chacune de ses fibres fut touchée par cette décroissance de clarté. Il n'attendait plus rien ! car le navire qui devait l'emporter au loin s'éloignait déjà, disparaissait dans cet horizon si proche. Il laissait dans son sillage, ultime souvenir, un panache de fumée qui se mêlait au brouillard.

Depuis le début de la soirée, immobile sur ce quai désert, il avait attendu avec cet espoir de partir sur les flots et de découvrir des rivages merveilleux, loin de cette vie morne qui était la sienne… Pourtant la lune elle-même semblait hésiter à se refléter sur les eaux sales du port, comme si celles-ci, indignes de la présence de son image, ne méritaient pas un tel honneur. Cela aurait dû suffire à le prévenir et l'inciter à écourter son attente, mais pourtant il ne bougea pas… Et lorsque la pénombre fut totale et que s'illuminèrent des myriades de projecteurs, ils lui apparurent comme la promesse du bonheur et de la clarté. Mais sans doute avait-il oublié… Même lorsqu'elle est éclairée, la nuit reste la nuit !…
Pourtant, depuis fort longtemps déjà, il avait espéré cet instant où il pourrait s'en aller, s'ouvrir à d'autres horizons. Mais lorsqu'à minuit, il avait vu surgir cette masse grise sans âme, fendant les eaux noires du port, il n'avait pas osé faire ce pas en avant qui aurait pu, du moins le croyait-il, transformer sa vie. Il avança sur ce quai désert, comme pour se rassurer quant à la réalité de sa présence en ce lieu… " Un jour, je saurai, se dit-il, un jour je partirai !… "

Il abandonna cet espoir perdu puis revint sur ses pas. La tristesse envahissait son cœur… Le jour s'était levé mais pourtant, à travers la persistance de cette brume, la pénombre paraissait vouloir se poursuivre indéfiniment. Elle voilait la clarté du soleil et ce n'est que lorsque celui-ci s'éleva un peu plus haut qu'il parvint à percer ; enfin, il venait toucher son regard, mais ce halo lumineux, si loin et si faible, ne put transmettre ni chaleur ni clarté. Tout au plus n'était-il, lui aussi, que la promesse d'un espoir inaccessible.
Martin rejoignit son logement, quatre modestes murs qu'il occupait avec sa compagne. Il ne l'avait pas prévenue de son départ imminent et celle-ci, habituée à son étrange comportement ne s'était nullement inquiétée de son absence durant la nuit. Depuis longtemps déjà, ils ne partageaient plus rien, hormis le toit qui les abritait et les habitudes qui rythmaient le quotidien. La vie paraissait éteinte pour toujours… Mais là où se trouve la nuit, la présence de la lumière est inéluctable, car elles n'existent pas l'une sans l'autre tout comme une pièce de monnaie dont le coté pile implique inévitablement un coté face. Mais tout cela lui échappait et son regard restait absent… Est-il souffrance plus profonde que celle où l'on en vient à espérer l'espoir lui-même ?
Mais dans son cœur naquit un appel imperceptible, une aspiration qui s'élevait comme une prière au-delà même de l'agitation de ses gestes pour atteindre ceci ou cela. Dans les profondeurs de son être une impulsion s'animait et la vie s'apprêtait à y répondre. Au-delà des rives inconnues allait se montrer une dimension dont il n'avait même pas idée, la vie allait le rappeler…
Lorsqu'il entra chez lui, sa femme Myriam l'appela :
" Martin… "
Surpris, il tendit l'oreille… Ce n'était pas tant qu'elle prononça son nom qui soit surprenant… mais le ton de sa voix portait une chaleur inaccoutumée, une chaleur qu'il n'avait plus connue depuis déjà bien longtemps et qui lui apparut comme le retour d'un éden. Il s'approcha d'elle, l'observa quelques instants et son regard, dans une expression informulée, semblait dire :
" Martin, nous allons de nouveau unir nos mains, unir nos cœurs dans une aspiration commune… "
La lumière avait-elle surgi en elle ? C'était bien possible ! Tout comme il était possible que la cause fut en Martin lui-même…
À cet instant précis, dans un éclair de lucidité où soudain le voile se déchira, il se souvint qu'elle l'avait souvent appelé puis regardé ainsi… Mais chaque fois il était resté comme sourd et aveugle, la profondeur de la détresse ancrée en lui, accrochée comme une pieuvre, lui cachait toutes les lueurs qui se montraient. Cette clarté qui émanait d'elle le dérangeait, elle remuait le schéma de ses habitudes, de son carcan et celui-ci se défendait.

Mais aujourd'hui, transformé sous la pression de cette épreuve qui l'avait mis à genoux et où l'espoir de ce départ vers l'inconnu avait disparu, il n'était plus le même. L'intensité de son tourment avait fait table rase de l'attachement à cette tour intérieure qu'il défendait. Maintenant une nouvelle vision pouvait naître, quelque chose de pur et de beau… Ses yeux venaient de s'ouvrir !… Ce qu'il avait cherché au loin, ce qu'il avait tant espéré se trouvait là !… Dans le regard de Myriam !…
Tendrement il prit sa main, la danse dans le présent allait pouvoir commencer. Ses yeux rivés dans les siens, il la vit si fragile, si tendre et si accessible que son cœur en fut chaviré… Comment avait-il pu être aussi aveugle ?

Combien d'Edens inaccessibles ainsi projetés dans un devenir nous cachent la richesse du moment présent ?

Jean-Yves Vincent,  janhive@yahoo.fr
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Quatre nouveaux textes de Jean-Yves Vincent

Les temps perdus

Le monde s'enfonçait dans le tourment. Les hommes, captivés par les plaisirs, sillonnaient les villes en tout sens ; elles étaient leurs nids, leur raison de vivre. La campagne laissait pourtant un vague souvenir dans leurs esprits, comme la nostalgie d'une époque révolue où chacun vivait au rythme des saisons.
Amanda se souvenait
. En son temps, elle fut l'une des principales instigatrices de ce qu'on appela plus tard : " La Grande Révolution ", ce mouvement qui permit à la planète d'échapper à la destruction totale. Á cette époque-là, le temps fuyait et les hommes désespéraient de voir leurs problèmes personnels résolus, ils étaient comme les enfants qui courent après des jouets quand la maison brûle.
Installée dans son fauteuil, la tête dans les nuages, elle revoyait se dérouler cette époque. Combien de jours, combien de nuits s'étaient succédés avec cette peur au ventre, avec cette impossibilité d'une issue, d'une mince perceptive. Tout semblait irrémédiablement perdu. Amanda ouvrit lentement les yeux, les murs de sa chambre ne l'enfermaient plus depuis longtemps déjà ; elle avait appris !
Marion, son arrière petite fille, lui rendait très souvent visite. Curieuse de ce passé glorieux et honteux à la fois, elle demandait fréquemment à son arrière grand-mère de lui donner les expressions de cette époque, de lui susurrer à l'oreille ce que d'autres auraient voulu oublier. Mais la vieille femme épuisée ne sentait plus la force de prononcer ces mots-là. Ses mains s'atrophiaient et sa bouche perdait jour après jour le contact avec le monde. Marion observa son aïeule ; celle-ci, le visage penché sur le coté parvenait difficilement à soutenir sa tête : 104 ans, ce n'était pas rien ! Elle s'écarta et la laissa à ses pensées, à son repos, à ce monde passé. Elle connaissait parfaitement tous les événements qui s'étaient succédés durant cette période trouble, mais elle aimait bien entendre de vive voix les témoignages vécus…
Le vent soufflait alors d'une façon imprévisible, il ramenait les relents des "pestilentiels" vers les régions encore vivables et les hommes, angoissés par la peur de mourir, prenaient d'assaut les derniers fiefs de vie.
Que n'eut-il fallu pour interrompre ainsi ce train en marche ? Personne, ou presque, ne le savait ! Face à ce désespoir, l'agitation devint si intense que la loi de la jungle refit surface ; ce n'était pas qu'elle avait disparu, mais plutôt que le vernis de la civilisation et des bonnes manières avait su la camoufler. Des combats éclatèrent partout, des groupes de mercenaires se formèrent sur toute la planète et envahirent les lieux encore habitables. Marion se souvenait bien de toutes ces histoires qui avaient abreuvé son enfance ; elle s'intéressait à ce siècle passé, pourtant, tous ces récits funestes lui laissaient un goût âpre dans la bouche, une blessure dans le cœur.
Elle sortit dans le jardin, et sous le ciel bleu où s'éparpillaient quelques nuages insignifiants, elle remercia ce monde qui s'ouvrait devant elle. Chaque jour, chaque heure, chaque seconde qui passait, véritable don de l'existence, lui apparaissait comme le bien le plus précieux. Á cet instant, elle perçut le parfum des fleurs qui s'élevait délicatement comme dans une marque de gratitude, comme un écho en réponse à la bienveillance de son attention. L'onde légère du vent l'effleura sans bruit et la pensée que le nouveau monde était déjà en marche lui procura une joie profonde ; la vie ressurgissait dans les déserts d'insalubrité, la nouvelle était tombée depuis peu…
Il en avait fallu du temps, il en avait fallu des souffrances pour en arriver là !

Angor, son père, pénétra dans le jardin. Il arborait un costume bleu sombre, un habit qu'il ne portait plus depuis plusieurs années. Celui-ci soulignait la droiture de sa démarche qui se déployait sans fluctuation, sans hésitation. Marion leva la tête lorsqu'elle décela cette présence qui approchait. Son retour inattendu soulevait maintes questions et c'est avec un regard interrogatif qu'elle avança vers lui.
- Très heureux de te revoir ! lui dit-il en guise de préambule.
- Bonjour, répondit la jeune fille dans un sourire qui éclaira son visage.
Elle le prit dans ses bras durant quelques instants, puis, impatiente d'obtenir des nouvelles, elle s'enquit :
- Alors ? comment les choses évoluent-elles ? La vie continue-t-elle à gagner du terrain ? Pourrons-nous bientôt visiter sans danger l'ensemble des terres qui restent émergées ?
Angor fit une moue sceptique et répondit :
- Il faudra encore beaucoup de temps ! Tes enfants, peut-être, dans leur grand âge pourront se promener sans protection sur ces terres perdues.
La jeune fille laissa apparaître une grimace, puis un air résigné avant de reprendre gaiement :
- Viens, rentrons voir grand-mère, elle se fatigue de plus en plus vite mais son visage acquiert avec le temps une expression toujours plus sereine ; comme si le grand âge lui permettait de retrouver une paix perdue.
Angor sourit devant l'enthousiasme de sa fille qui, face à l'usure du temps qui marquait le corps, voyait la réalité bien au-delà de ce que les apparences suggéraient. Il la suivit dans la maisonnée et la laissa s'approcher la première du fauteuil où reposait celle qui fut le témoin, mais surtout l'acteur, de cette renaissance.
La vieille femme ouvrit les yeux et aussitôt un éclair de joie les traversa, elle venait de reconnaître l'un des ses enfants, l'un de ses chéris. Aucun mot ne put sortir de sa bouche mais une larme, subrepticement, coula sur sa joue.

 

Le pêcheur

Le vent cinglait. Sans répit, il écrasait les vagues sur la jetée, il les déchiquetait. Au-dessus, parmi les oiseaux s'émoustillant dans le ciel, des nuées multicolores tourbillonnaient et s'éloignaient vers la petite darse. Á l'entrée du port, la grande tour étalait son prestige, immobile et imperturbable face à l'assaut des éléments, elle se dressait vers le ciel. Là-bas, vers les pontons de l'ouest, les pêcheurs, affinés par les caprices du temps, attendaient des cieux plus cléments.
J'étais venu ici pour admirer, pour respirer le spectacle, pour le vivre. Avec la course du soleil qui se poursuivit dans le ciel, la mer montra des signes de fatigue et le vent, las de tant de bruit, finit par s'estomper. La grande tour, avec une allure fière et victorieuse, s'illumina dans le rose du couchant et laissa les vagues, alimentées par leurs propres mouvements, poursuivre leurs interminables assauts.
Un pêcheur sortit du port ; petit canot, insignifiant dans la tourmente, il avançait, serein. Il était celui qui brave, celui qui espère. Il se balançait au rythme des flots et aucune vague ne paraissait l'atteindre, ne paraissait le corrompre. Son capitaine, homme fier et avisé, tenait la barre d'une main sûre et semblait commander à la mer elle-même. Comment celle-ci aurait-elle pu lui causer du tort, à lui dont la vie était vouée à cet océan, à cette immensité ?
Le temps suivait sa course et marquait les destins. Le vent reprit et de nouveau les rafales alimentèrent les vagues. La mer flagella l'embarcation, elle parut vouloir l'engloutir, elle aspergea le pêcheur, elle le liquéfia ; dans un mouvement incessant, celui-ci ne remontait sur la crête des flots que pour s'enfoncer de nouveau dans les creux, et ainsi continuellement, il ne ressortait de son tourment que pour y plonger de nouveau.
Les yeux perdus dans mes jumelles, je ne me lassais pas de regarder. Mais la pénombre survint sans que j'y prenne garde, elle recouvrit la scène et laissa ce destin dans le mystère.
" Homme seul au milieu de la tourmente et de la nuit, qu'es-tu devenu ? "
Pensif, à l'abri des rochers, j'observai une dernière fois la grande tour dont la silhouette sombre disparaissait dans l'obscurité.

 

Harry lit son journal

Harry prit un café noir. La boisson coula, onctueuse, le long de sa gorge et lui procura une sensation de bien être. Il reprit son journal et dans les nouvelles locales, il retrouva ce qu'il avait déjà lu la veille. Marie l'observait. Elle était lasse de cette vie de couple où rien ne se passait jamais, où l'inattendue n'existait plus depuis déjà longtemps. Elle se leva et pour une fois, décida de ne pas reprendre son tricot, de ne poursuivre des habitudes, à son goût beaucoup trop figées. Elle voulait trouver un peu de joie, quelques rires, que la vie chante un peu… Pourquoi aurait-il fallu que, moroses, les jours ses succèdent sans jamais apporter de bonheur. Elle décida soudain que cet homme en face d'elle, elle allait le surprendre, l'emporter vers des endroits imprévus afin que bouge cette inertie qui paralysait la vie. Nous vivons par habitude, quelle désolation ! Après cette moue qu'elle se fit comme pour elle-même, elle prit des baguettes qui traînaient dans le tiroir et se mit à taper sur la table. Harry releva la tête, éberlué, mais qu'est-ce qui lui prenait tout à coup, à elle, qui avait toujours été si prévisible ? Elle cessa le jeu puis reprit son tricot comme d'habitude, mais avec quand même un petit rire au fond de son esprit, un sourire imperceptible pour son mari, qui, le regard inquiet continuait à l'observer. Le chat se mit de la partie, il miaula soudain, comme pour demander ce qui se passait. Mais Marie continuait son tricot jusqu'à ce que Harry, fatigué de l'observer, reprenne sa lecture. Le temps s'écoula ainsi, et le chat, rassuré de voir que rien n'avait bougé, retourna dans son panier et se mit à ronronner. Marie poursuivit son jeu. Au lieu de tricoter, elle entreprit de défaire cet ouvrage sur lequel elle travaillait pourtant depuis plusieurs jours ; ainsi maille après maille, elle détricotait. Son mari, lorsqu'il eut achevé de lire l'article du journal qui le tenait, leva un regard furtif vers elle pour se rassurer quant à la normalité de sa conduite ; surpris, il leva les yeux une deuxième fois et avec un regard plus prononcé, marqua son étonnement :
- Mais enfin, que fais-tu ? lui demanda-t-il
- Eh bien ça se voit non ? Je détricote.
- Tu ne le finiras jamais si tu agis ainsi !
- Est-il besoin de le finir ? Nous avons déjà suffisamment de pull. C'est pour le plaisir que je tricote. Si la joie est éteinte, il n'y plus de raison pour continuer !
Face à cette répartie si évidente, il ne sut que répondre. " Voilà qu'elle se mettait à philosopher maintenant, pensa-t-il, mais où allons-nous ? "
Marie se leva, comme mal à l'aise, quelque chose bougeait au fond d'elle. Elle avait déstabilisé le regard de son époux posé sur elle mais aucune transformation réelle n'était survenue.
Elle sortit sur le balcon et alluma une cigarette. Lentement, elle aspira la fumée pour bien en savourer les effets relaxants.
" Il est vrai que nous ne touchons qu'une petite retraite, pensa-t-elle, et que nous ne pouvons nous permettre de longs voyages, mais vivons-nous vraiment notre vie actuelle ? Ce soleil au-dessus de ma tête, depuis combien de temps n'ai-je pas levé mon regard vers lui ? Et ces étoiles qui brillent dans la nuit, existent-elles encore pour moi ? "
Elle voulait que son quotidien évolue vers d'autres horizons et que la rivière figée de sa vie se remette à couler. Son époux, ne pouvait-il lui donner d'autres joies que ce quotidien morne ? Elle souhaitait l'interpeller d'une manière douce afin qu'il ne perçoive pas son attitude comme une agression ; comme lorsque l'on réveille un enfant le matin en lui disant : " Bon il est l'heure maintenant, le soleil brille et n'attend plus que toi ! "
Elle revint vers le salon, s'assit en face de la table où depuis des années ils prenaient leurs repas, puis attendit. De nouveau, Harry l'observa quelques secondes, mais à présent habitué à ses fantaisies soudaines, il replongea dans sa lecture. Le chat continua à ronronner, il ne vit pas de différence, ou bien il fit semblant ; mais après tout, ce n'était pas une histoire de chat.
Marie s'amusait seule à ce petit jeu ; ce plaisir : un premier résultat sans doute, une première lumière, un début de progrès en somme. Elle en déduisit qu'elle se trouvait sur la bonne voie, mais en réalité son attitude était motivée par une souffrance ; un manque de bonheur sans doute… mais en fait, qu'est-ce qu'une souffrance si ce n'est un manque de bonheur ?
" La vie n'aurait-elle pas dû s'épanouir avec le grand âge ? se demanda-t-elle, comme une fleur qui, arrivant à maturité, exhale un parfum divin avant de disparaître. Pourquoi les hommes et les femmes vieillissant n'exhalent-ils pas le bonheur ? n'exhalent-ils pas la plénitude d'une vie bien remplie ? Que leur manquent-ils ? ou bien que leur a-t-il manqué ? ou encore, qu'ont-ils reçu en trop ? Pourquoi ? "
Harry, plongé dans son univers, n'allait certainement pas trouver la réponse dans le journal ! Bien qu'on ne sait jamais ; mais encore aurait-il fallu qu'il soit ouvert à sa venue et qu'elle l'intéresse. Quant au chat, s'il la connaissait, il ne dirait sûrement rien.
Elle lui fallait donc chercher par elle-même…
Mais surtout ne croyez pas que Marie était devenue folle. Elle savait parfaitement où elle voulait en venir. Elle dessinait de nouvelles images, de nouvelles histoires et utilisait sa vie, son corps et son environnement pour tisser une trame toute neuve. Comme dans une expression artistique, un art si moderne qu'il restait encore inexploré, encore à découvrir.
Harry commença à bouger, un espoir peut-être. Il posa le journal, se leva et vint vers elle. Elle l'observa. Allaient-ils croiser le regard ? Sur la table, près de laquelle elle restait résolument assise, il prit un livre et retourna s'asseoir dans son fauteuil. Le silence se replia de nouveau.
" Bon, c'est déjà un début ! pensa-t-elle avec humour, il faut y aller doucement. "
Dans son panier, le chat ronronnait. Harry, dans son fauteuil, lisait ; mais avec ou sans lui, au-dessus de la tête de Marie, le ciel restait ouvert.

 

Marina a quinze ans

Depuis quelques jours Marina ne mangeait plus. Aucun, parmi ses proches n'avait su la persuader de prendre quelque nourriture. Sur les rives du canal Saint-Omer, elle observait les allées et venues, ne sachant trop que faire pour échapper à la prison qu'elle avait elle-même construite. En aval, monta la sirène d'un navire qui annonçait son passage prochain sur l'écluse de Sainte Berthe. En amont, la ville, quant à elle s'endormait, indifférente, comme chaque jour à l'heure de la sieste. Jamais Marina n'aurait envisagé un tel dénouement ; jamais elle n'aurait cru que ce chemin qu'elle venait de suivre l'amènerait ici, sur le bord de ce cours d'eau, à attendre elle ne savait trop quoi.
Du haut de ses quinze ans toute accomplissement semblait réalisable ; toute tentative, tout essai méritait d'être vécu, mais pour ce qui est de celui-là, elle ne savait que penser. Victor, son ami le plus cher, avait bien tenté de la suivre sur ses chemins escarpés mais au dernier moment, il s'était détourné d'elle ; il lui avait dit qu'il l'aimait… pourtant… Mais ici, était le constat d'un échec !
Assise sur le bord du quai, elle observa le courant de l'eau à ses pieds ; les rayons du soleil se reflétaient dans l'onde, mais bien peu en réalité de cette clarté lui parvenait. Elle se leva et vit au loin s'approcher le navire annoncé ; gros cargo, il dégageait une fumée grise qui obscurcissait l'atmosphère.
Elle se remémora toutes ces journées passées, à retourner la situation dans un sens ou dans l'autre, à intriguer pour que les choses prennent la tournure qu'elle désirait ; elle réalisait que son savant calcul l'avait conduite à une impasse. Fallait-il qu'elle meure pour échapper à ce sinistre, à ce tourment ?
Sur le bord de la rive, s'approcha un homme en gris ; étrangement vêtu, il arborait un vieux costume dont la coupe paraissait remonter au siècle dernier. Son chapeau montrait des rebords cornés et ses yeux, que recouvraient d'épaisses lunettes de vue, semblaient agrandis par un effet de loupe. À sa main, une canne se balançait et sa démarche hésitante traduisait tous les critères de la timidité. Surprise, Marina observa ce personnage qui avançait ; celui-ci était si pittoresque que malgré sa tristesse, la jeune fille sentit un sourire monter sur ses lèvres.
- Bonjour mademoiselle…
- Oui, bonjour monsieur…
- Voici bien deux heures que je vous observe, car je n'ai rien de mieux à faire. Je vous vois ici, comme portée par le désespoir le plus grand, envahie par le chagrin alors que la jeunesse vous porte et que le soleil brille pour vous…
Ça y est, pensa-t-elle, j'ai affaire à un taré !
- Non je ne suis pas fou, répondit l'homme à cette réponse muette, mais pourquoi faudrait-il que votre regard s'attarde sur l'ombre alors que le jour vous crie sa lumière ?...
Etonnée, elle observa son interlocuteur. Malgré son aspect de débile, il ne manquait pas perspicacité.
Celui-ci poursuivit :
- Retournez vers ceux qui vous aiment et n'accordez pas aux incidents de la vie une importance qu'ils n'ont pas. Retournez vers eux et comprenez que tout se dissout dans le temps et que ces petits tourments n'ont que l'importance que vous leur donnez. Repartez avec un sourire dans votre cœur, et ainsi, c'est avec un sourire d'amour que vous serez accueillie par vos proches.
Marina observa cet homme dont les yeux sous ses grosses lunettes étaient comme embués ; il venait de trouver une faille au fond d'elle, une faille qui permettait au bonheur de remonter. Ce visage, face à elle, lui adressa un sourire puis se détourna et disparut.
Au loin, sur le canal, le cargo s'éloignait, emportant avec lui ses dernières bribes de fumée opaque.

 

LA GRANDE ALCHIMIE

L'école

Je suis né dans une famille de cinq enfants. En l'an 3734, par un heureux hasard de printemps, mes yeux se sont ouverts sur le monde. Je fus assez chanceux et à l'inverse de la grande majorité des hommes de ce siècle, mon enfance s'écoula comme une romance, une mélodie. Nous vivions en bordure du grand fleuve, dans une campagne luxuriante, une partie du monde que le temps lui-même paraissait avoir oublié. Parmi mes frères et sœurs j'allais et venais au milieu des jeux que nous organisions ensemble.
Sur la rive du fleuve, nous courions, rivalisant de vitesse avec les pirogues de pêcheurs qui descendaient jusqu'à l'embouchure, et lorsque l'océan arrêtait notre élan, nous nous laissions tomber sur la grève, épuisés mais heureux. Puis, toujours portés par cette euphorie nous revenions sur nos pas et retrouvions le cercle de notre vie, l'univers si familier du hameau. Notre maison campait au sommet d'une colline et par la fenêtre de ma chambre, les jours de beau temps, nous pouvions contempler la courbe sinueuse de l'océan. Parfois, je restais de longues heures, admiratif devant cette étendue, cette immensité qui insufflait qu'au-delà de mon champ de vision, se trouvait une multitude de mondes inconnus. Parfois, lorsque mes frères et sœurs, complices, s'associaient à cette aspiration du silence, le bruit d'ordinaire si habituel semblait se dissoudre. La fenêtre s'ouvrait devant moi et je sentais qu'à travers elle, la nature et la vie m'appelaient. Alors, répondant à cette aspiration, je me laissais glisser à l'extérieur et je filais au loin à toute vitesse. Rien n'aurait pu m'arrêter, et ainsi que l'exprimait mon père avec humour : " On ne retient pas le vent ! "
Alors, j'allais jusqu'au plus profond de la campagne, je parcourais les vallées et les coteaux, heureux de me sentir libre et bien vivant, heureux de ressentir cette vitalité qui s'animait dans chacune de mes fibres. Cette vie s'exprimait en tous sens, que ce soit au plus haut des arbres qui pliaient sous le vent ou même près des ruisseaux, dont le murmure incessant n'était ponctué que par le chant de cette nature toujours animée. Durant des heures celle-ci me captivait et me transmettait l'énergie qui la parcourait et lorsque je rentrai le soir, je me sentais rempli et débordant de joie.

Au sein de ma famille, entouré comme un prince, je sentais un amour fuser de toute part. Ma mère, dont les bras paraissaient vouloir embrasser le monde, restait toujours présente à nos cotés et même dans les instants où nous avions désobéi, je ne l'ai jamais vu se détourner. Quant à mon père, instituteur de son état et grand instigateur des idées d'avant-garde, il posait sur nous son regard protecteur et bienveillant. Il considérait que les aspirations profondes des jeunes gens devaient constituer le point d'orgue dans le choix de leur orientation. " Ainsi, disait-il, nous ne créons pas de rupture en eux et le flot de la conscience peut s'exprimer à partir de leur réalité la plus intime. "
Face à un tel charisme et une aussi forte intégrité, j'étais plus qu'admirateur et c'est avec beaucoup de bonheur que je me conformais à chacune de ses demandes, aussi minime pouvait-elle paraître.
Lors de ma quatorzième année, il me prit en aparté et sous le ton monocorde qu'il adoptait en permanence, il m'annonça :
- Damien, je ne suis pas sans connaître les désirs de ton coeur, je vois bien de quelle façon tu tournes dans la vie, toujours à la recherche de ce qui dépasse les apparences…
Durant quelques instants il interrompit son monologue et m'observa ; puis, de son visage dont la blancheur contrastait avec l'éclat de ses yeux, s'éleva la suite de ses mots que j'attendais avec impatience :
- J'ai parlé avec le grand " Chancelant ", dès demain tu rentreras dans l'école d'alchimie !
C'était une déclaration sans appel, je ne pouvais que m'y conformer mais cela ne constituait pas un poids pour moi ; et tandis que par un signe de tête je marquai mon approbation, je vis mon père esquisser un sourire que je n'oublierai sans doute jamais.
Cette école, ouverte selon les dires sur des vérités oubliées, m'apparaissait comme un véritable mythe et ce fut avec une grande appréhension que j'en franchis le seuil. Mais une fois à l'intérieur, lorsque j'eus perçu la simplicité de mes professeurs, je repris confiance et un nœud se dénoua au fond de ma poitrine. Ainsi, dès mon plus jeune âge je pénétrais dans le secret des grands hommes et sous leur regard approbateur, j'étudiais les rouages qui font tourner l'univers. Au fil des années qui s'écoulèrent tout ce qui restait caché au commun se montra à mes yeux ébahis. Je progressais à une vitesse qui surprenait mes enseignants eux-mêmes ; mais d'une certaine façon, je n'avais pas l'impression d'apprendre quoi que ce soit mais uniquement de redécouvrir ce que je connaissais déjà ; comme la révélation d'une mélodie qui n'avait jamais cessé au fond de moi mais que, pour des raisons obscures, je n'entendais plus. Ceci me surprit au plus haut point et avec le temps et la maturation qu'apportèrent ces enseignements, je quittai des sentiers battus… dans le silence le plus absolu et à l'insu de tous…
Ce qu'il en ressortait pourrait s'exprimer en quelques mots : Je compris que le fondement de la grande alchimie se trouvait, non pas dans les écrits dont on m'abreuvait, mais au fond de notre être, sur le plan le plus intime de notre esprit. Je perçus que ces connaissances externes que l'on me transmettait n'étaient que le reflet d'une réalité plus fondamentale, d'une source qui coule au fond de soi. Mais surtout, je supputais que ce plan externe, ce que l'on apprend, n'avait de valeur que pour révéler cette dimension intérieure… Et le plus étonnant en cela, c'était que mes guides eux-mêmes, ignorants l'esprit de ce qu'ils enseignaient se complaisaient dans la lettre, dans son expression… C'était du moins ce que je croyais à l'époque, j'appris beaucoup plus tard que je me trompais à ce sujet…
Lors de ma vingtième année, ma formation s'acheva et c'est en grande pompe et avec tous les honneurs que je reçus l'insigne des alchimistes. Avec elle, je devais partir dès le lendemain et courir le monde pendant cinq ans, période durant laquelle je ne devais pas séjourner plus d'un mois dans le même village. Il me fallait mettre ma science au service des hommes ; l'éprouver dans le feu, ainsi que l'exprimait la formule consacrée.
Ce jour fatidique, comme le veut la coutume, tous les regards se détournèrent de moi et aucun de mes amis ne me souhaita bonne chance ; alors que le jour précédent, j'avais été glorifié de toutes les manières possibles, aujourd'hui il ne restait plus que cette apparente indifférence ; je savais bien c'était leur façon de me dire : " Pars !… ta place n'est plus parmi nous maintenant !... ouvre-toi à la vie ! déploie l'enseignement de la grande alchimie sur une autre terre ! va vers un ailleurs !... " Mais ma sensibilité en fut néanmoins touchée.
À peine le jour fut-il levé que je partis sur les chemins, avec mon aspiration et ma confiance en la vie pour seul bagage. La route ne m'effrayait pas, convaincu que j'étais de toujours trouver nourriture et asile tout le long de mon parcours. Mais ce que je laissais derrière moi recelait tant de richesse que je ne pouvais être sûr de retrouver un jour un tel trésor.
Le soir même, alors que j'atteignais un village dont je ne connaissais que la réputation, je frappai à l'entrée d'une humble demeure. Une voix de femme me répondit :
- Entrez !
Suivant cette invitation concise, je poussai la porte et fis un pas en avant. À l'intérieur, une cheminée animait quelques flammes et près de l'âtre, un vieillard sommeillant dans un fauteuil à bascule se balançait doucement. Une porte s'ouvrit et une vieille dame apparut ; elle me regarda avec gentillesse et me demanda ce que je voulais. Je lui répondis que je cherchais un hébergement pour la nuit.
Elle me proposa une pièce sous les combles et avec soulagement, j'y déposai mes affaires et toute la fatigue de la journée. En compagnie de mes hôtes, la soirée s'écoula paisiblement et lorsque je rejoignis ma chambre, je ne pus trouver le sommeil. Alors, par le vasistas, durant de longues heures j'observais la nuit. Dans ses scintillements, la lune montrait des arceaux d'or et de diamant, et dans l'ombre s'animaient des mouvements quasi-imperceptibles. Dans cette contemplation, je ressentais comme une toile de fond le cœur de ma famille toujours présent dans le mien, comme si d'une certaine façon, malgré la distance et la séparation, nous étions toujours réunis.
Pourtant, le lendemain, face à la quête qui s'ouvrait sur cette nouvelle vie, je m'interrogeai et une souffrance profonde m'oppressa. J'entrepris de visiter ce village qui venait de m'accueillir mais ce ne fut à chaque instant que ma propre peine que je voyais et les objets ou les êtres devant moi me laissaient comme aveugle. Je le vécus comme un grand vide car aucune destination ne m'était donnée, aucun objectif si ce n'était celui, utopique, incertain et flou de trouver le bonheur.
" On ne peut revenir sur ce qui a été, c'est vers l'avant qu'il faut se diriger ! " Et face à cette angoisse sourde, où s'imprimait le regret d'un éden perdu, que je devais aller chercher une lumière quelque part.
Mon errance me conduisit jusqu'à la porte de ce village et sans regret, je laissai derrière moi ce lieu qui resterait pour toujours anonyme. De nouveau seul, parcourant les immenses routes, sous un soleil de plomb ou sous la pluie battante, j'avançai vers un avenir inconnu. Progressivement, la monotonie de mes pas touchant le sol et ce vide dans mon existence laissèrent apparaître un nouvel éclairage en moi : Je pris conscience qu'il ne s'agissait pas de trouver un lieu particulier, mais que ce bonheur tant convoité dépendait de ma qualité " d'être ". Ferme dans cette conviction, je résolus qu'au prochain village je m'intéresserai à la vie des hommes et je ferai don de ce que je suis.
Je pus m'intégrer et dans les mois qui suivirent, je découvris de nouveaux paysages tissés par la relation avec les hommes et les femmes que je rencontrais ; que ce soit sur la route ou dans les villages où je m'arrêtais pour un temps, je ne manquais jamais d'échanger quelques mots amicaux ou de venir en aide si besoin était. Ces contacts nourrirent mon cœur et me firent redécouvrir ce que j'avais perdu depuis mon départ du hameau. Á travers cet équilibre retrouvé, les choses m'apparurent plus claires : je compris que je traversais alors le plan émotionnel, celui qui lie dans une dépendance à l'idée d'appartenance à une famille ou à un groupe. En réalité, j'étais encore à l'école, mais cette école-là se traduisait à l'échelle de la vie ; elle était le monde, elle était cette intelligence qui prend soin et gère toute chose… Intuitivement, je perçus que c'était entre ses mains, que dans leur grand amour, mes professeurs et mon père m'avaient remis.
Progressivement, je me suis intégré à ce monde qui m'entourait et à la fin de la troisième année qui suivit mon départ, je découvris une grande cité où je pus enfin déposer mon bagage et abandonner mon errance. Consciemment et sans aucun remord, je dérogeais à la contrainte qui liait les jeunes alchimistes : ils ne devaient pas adopter de vie sédentaire durant les cinq premières années suivant l'initiation. En ce sens, je fis acte de désobéissance et ainsi, j'arrachai ma liberté ; je prenais ce qui me revenait de droit et le cœur rempli de reconnaissance pour tous ceux qui m'avaient guidé jusqu'à cette porte de liberté, je sentais leur amour revenir vers moi dans une fusion où se dissolvait l'identification…

Plus de lien, plus de dépendance, que de l'amour !
Sans obstacle, sans retenue, la grande alchimie pouvait alors s'exprimer et se manifester… J'avais retrouvé " ma maison ", elle n'était rien d'autre que le monde lui-même !

Jean-Yves Vincent,  janhive@yahoo.fr
Blog:  
http://spi.laique.over-blog.com

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