
Récits fictions2
|
Index: |
|
Faux
semblant Cécile Debon, juin 2007. |
Un large sourire éclaira le visage de Jean-Guy Maxence. Une fois encore, son dernier roman avait obtenu un vif succès. Tant auprès du public -français et étranger- que des critiques littéraires. A peine la trentaine et déjà une renommée internationale. Il sourit de plus belle et se frotta les mains. La vitrine du magasin lui renvoya son image. Il contempla un instant sa longue silhouette quelque peu dégingandée. Il s'adressa une profonde courbette, une main sur le cœur, l'autre sur la couture du pantalon. Alentour, les passants se donnaient du coude, lui lançaient des coups d'œil amusés. Jean-Guy n'en avait cure.
- Vous pouvez toujours vous poiler bande d'anonymes ! Vous ne savez pas à qui vous avez à faire, s'insurgea-t-il en son for intérieur.
Il rabattit sur son crâne dégarni les rares cheveux que le vent avait déplacés, réajusta ses lunettes aux épaisses montures et poursuivit son chemin.
- Oui, vous ne savez pas à qui vous avez à faire, répéta-t-il entre ses dents.
Mu par une envie irrépressible, il agrippa le bras d'une femme qui promenait son caniche et lui lança, tonitruant :
- Vous savez qui je suis bien sûr !
La dame le dévisagea en fronçant les sourcils. Elle secoua négativement la tête. Jean-Guy émit un pffffff ! désabusé avant de s'agenouiller aux côtés du caniche. Il le caressa tout en glissant quelques mots à son oreille. L'animal jappa et entreprit de lui lécher la main, à la grande satisfaction de Jean-Guy.
- Toi au moins, tu n'es pas comme ta maîtresse ! s'exclama-t-il.
Il se releva, décocha un coup d'œil dédaigneux à la femme. Elle haussa les épaules et sans plus attendre, s'éloigna au petit trop, le caniche calé confortablement contre son opulente poitrine.
- C'est ça, circule virgule ! Tu ne le mérites même pas ton clébard.
Faisant fi des règles de sécurité les plus élémentaires, il traversa d'un pas nonchalant le boulevard qui déversait son flot continu de véhicules. Des coups de klaxon furieux résonnèrent sur son passage. Une voiture freina au dernier moment, faisant entendre un affreux crissement de pneu. Fou de rage, le conducteur écrasa son avertisseur des deux mains. Jean-Guy le gratifia d'un magnifique pied de nez avant de gagner le trottoir d'en face.
Il s'arrêta devant un kiosque à journaux, détailla la couverture des revues littéraires. Il en sortit une du présentoir et parcourut attentivement le sommaire des yeux. Rendu à la dernière ligne, il ferma le magazine d'un geste agacé et le balança par-dessus son épaule. Tel un diablotin jaillissant de sa boîte, le buste du kiosquiste surgit par l'ouverture de l'édicule.
- Eh ! A quoi vous jouez ?
Impassible, Jean-Guy prit une autre revue. A nouveau, il consulta la page du sommaire. Au bout d'un instant, le second magazine subit le même sort que son prédécesseur. Furibond, le vendeur sortit de son kiosque
- C'est quoi ce cirque ? ! Soit vous me payez, soit vous vous tirez.
Jean-Guy, alliant voix de fausset et manières efféminées :
- Hou, le vilain pas beau ! On ne peut pas dire qu'il soit très aimable avec les clients celui-là. Et quel méchant regard il a ! J'en ai des frissons dans le dos.
Jean-Guy se retourna pour présenter un postérieur frétillant à son interlocuteur. Il se redressa à temps pour éviter le coup de pied exaspéré du vendeur. Et tandis qu'il s'éloignait, il lui cria, virulent :
- De toute façon, elles sont pourries tes revues. Même pas un entrefilet sur le dernier roman de Jean-Guy Maxence. C'est un oubli impardonnable !
Son estomac émit de violents borborygmes, lui rappelant qu'il n'avait rien avalé depuis vingt-quatre heures.
- Comment je vais faire pour manger ? s'inquiéta-t-il soudain. D'habitude, j'ai juste à mettre les pieds sous la table. On m'apporte tout ce qu'il faut sur un plateau et puis si je veux du rab, j'ai juste à demander.
Sa superbe envolée, il ressemblait maintenant à un petit garçon perdu au milieu d'une grande ville grouillant d'inconnus. Il s'assit sur le premier banc venu et commença à se ronger les ongles. Les tours des immeubles étendaient sur lui leur ombre menaçante. Les rares passants qui l'observaient avaient des regards hostiles. Même les chiens traînés par leur maître montraient les crocs. Et le soleil ? Où était-il passé ? Pourquoi tous ces nuages amassés au-dessus de sa tête ?
- Bonjour Jean-Guy.
Il leva timidement les yeux. Devant lui se tenait une jeune femme aux longs cheveux auburn et à la silhouette élancée. Féminine depuis la pointe des talons jusqu'à l'extrémité de ses ongles vernis. Tout à fait le genre d'héroïne qu'il décrivait dans ses romans. Cette apparition le ragaillardit un tant soit peu. Il n'hésita pas à lui emboîter le pas, quand de son index manucuré elle fit signe de la suivre. De sa main délicate, elle poussa la porte d'un salon de thé, et, sourire aux lèvres, invita Jean-Guy à prendre place à l'une des tables vides.
- Commande tout ce que tu voudras, susurra-t-elle à son oreille. Ce n'est pas tous les jours qu'un personnage de fiction a l'honneur de rendre hommage à son créateur.
Elle cligna de l'œil, posa un doigt sur sa bouche pulpeuse. Puis, avec un déhanchement suggestif, elle se dirigea vers la porte des toilettes derrière laquelle elle disparut.
Encouragé par les paroles de l'inconnue, Jean-Guy ne tarda pas à faire un sort aux nombreuses pâtisseries soigneusement présentées sur le chariot. Religieuse, éclair, flan, baba au rhum, tartelette, pêche melba, pain au chocolat, croissant aux amandes, chou à la crème…furent engloutis avec une avidité qui laissa la serveuse pantoise. Une fois repu, Jean-Guy se tapota le ventre, l'air ravi.
- Voilà un repas digne d'un grand écrivain comme moi, dit-il non sans avoir ponctué sa phrase de quelques éructations bien senties.
Lorsque la serveuse lui présenta l'addition, Jean-Guy s'en empara en affichant un sourire béat. D'un geste théâtral, il sortit de la poche de son veston un crayon de bois dont l'extrémité était plus que rongée. Il s'éclaircit la voix.
- Alors mon petit, fit-il tout émoustillé, je la fais à quel nom cette dédicace ?
La jeune femme ouvrit de grands yeux, ce qui n'empêcha pas Jean-Guy de poursuivre sur sa lancée.
- Je vais mettre Rose. Oui, c'est ça. Vous avez une tête à vous appelez Rose. Alors, voyons voir… Pour la plus délicate des Rose. Avec toute mon amitié. Votre serviteur, JGM.
Il se leva d'un bond et tendit le bout de papier à la serveuse qui balbutia :
- C'est très gentil à vous monsieur mais…
- Allez, pas de chichis entre nous. On s'embrasse !
Et avant même qu'elle ne réagisse, il lui plaqua deux baisers sonores sur les joues. Abasourdie, la jeune femme le regarda franchir le seuil du salon sans esquisser le moindre geste pour le retenir.
- Y'a d'la joie, bonjour, bonjour les hirondelles. Y'a d'la joie, dans le ciel, par-dessus les toits…, fredonnait Jean-Guy, le cœur en fête.
Il pila net devant la devanture d'une librairie. Il colla son nez sur la vitrine, une main de chaque côté du visage.
- En voilà d'une histoire ! maugréa-t-il. Ils vont entendre parler du pays là-dedans.
Il redressa fièrement le buste et pénétra dans le local. Des yeux, il balaya lentement présentoirs et étagères. Son attention fut attirée par un livre à couverture bleue placé en évidence. Au même instant, la libraire sortit de l'arrière-boutique.
- Bonjour monsieur. Puis-je vous aider ?
Jean-Guy croisa les bras sur sa poitrine, toisa tranquillement la commerçante des pieds à la tête et dodelina du chef. Il tendit un doigt accusateur en direction du bouquin qu'il avait repéré.
- C'est quoi ÇA !? lâcha-t-il sur un ton indigné.
- Eh bien, c'est le tout dernier roman de Walter Brown, monsieur. Je vous le recommande fortement.
Un rire hystérique secoua le corps disproportionné de Jean-Guy.
- Walter Brown, foutaises !
Il fit deux pas en avant.
- Ce livre, c'est MOI qui l'ai écrit. Moi, Jean-Guy Maxence. Et pas cet imposteur de Walter Brown. Elle ne me croit pas, l'infâme petite menteuse ?
La femme détourna le regard, mal à l'aise. Jean-Guy avança encore de deux pas.
- Puisque je lui dis que c'est moi qui l'ai écrit. Il s'intitule Paradis perdu. Je peux même lui réciter les premières phrases.
Elle l'interrompit, passablement énervée.
- Je suis désolée mais j'ai du travail qui m'attend.
En trois enjambées, il franchit la distance qui les séparait. Il la prit par les épaules et l'obligea à prendre place derrière la caisse enregistreuse.
- Voilà, elle reste assise là et moi je lui donne le livre. Allez ! Elle l'ouvre au premier chapitre et elle suit attentivement.
Jean-Guy prit une profonde inspiration. S'ensuivit un long silence, puis il déclama :
- La nuit venait de tomber sur la ville silencieuse. Une à une, les étoiles revêtirent leur habit de lumière, diamant scintillant sur le velours noir du firmament. Une brise légère se leva. Elle souffla sur les hautes tours sombres qui s'élançaient à l'assaut du ciel.
Jean-Guy se tut, dans l'expectative. Cependant, la libraire gardait les yeux rivés sur la page, comme fascinée par le contenu de l'ouvrage. Elle sursauta lorsqu'il assena un coup de poing rageur sur la caisse enregistreuse.
- Alors ? Elle me croit maintenant, madame la mythomane ?
La femme esquissa un sourire contraint.
- Vous avez sans doute raison, monsieur. Il doit y avoir une erreur. Je contacte immédiatement la maison d'édition. Seulement, il faut me promettre de…
Elle n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Jean-Guy venait de lui fausser compagnie. Il dévalait le trottoir en criant à tue-tête :
- Charlie ! Eh, Charlie ! Attends-moi !
Il bifurqua à gauche et termina sa course dans un cul-de-sac miteux. Il s'apprêtait à rebrousser chemin quand deux types en haillons et au faciès d'ivrogne lui barrèrent le passage. Essoufflé, Jean-Guy leur adressa un sourire candide.
- Vous tombez bien les gars. Je suis justement à la recherche de Charlie, ma souris. Vous ne l'auriez pas vue passer par hasard ?
Les deux individus échangèrent un regard complice.
- Pour sûr qu'on l'a vue ta bestiole. Même qu'elle s'est carapatée derrière c'te poubelle.
Et tandis que Jean-Guy se penchait vers le conteneur rempli de détritus, le plus costaud lui administra un violent coup de bâton sur le crâne…
Une pluie torrentielle le tira de son inconscience. La tête aussi pesante qu'une enclume, il s'assit et frissonna. A l'exception de son caleçon et de ses lunettes, il était aussi nu qu'un nouveau-né le jour de sa naissance. Désemparé, il se mit debout en titubant. Un miaulement plaintif déchira le silence de la nuit. Jean-Guy tressaillit et prit ses jambes à son cou.
Une fois sur le boulevard, il ralentit le pas, vaguement rassuré par la lumière jaunâtre provenant des réverbères. Il jeta un œil désespéré autour de lui. Pas âme qui vive. Grelottant de tous ses membres, il s'arrêta devant l'enseigne illuminée d'un magasin d'électroménager, et fredonna entre deux sanglots :
- Mon petit oiseau, t'es-tu bien blessé, mon petit oiseau, t'es-tu bien blessé…
Il ne finit pas son couplet. Une voiture roulant trop près du caniveau l'aspergea copieusement. Hébété, il resta planté au milieu du trottoir à regarder le véhicule disparaître au coin de la rue. Puis, tel un somnambule, il recula pas après pas. Il laissa glisser sa longue carcasse dégoulinante le long du mur, se blottit contre les pierres froides et humides.
- Je veux rentrer chez moi, murmura-t-il en claquant des dents.
Dans la résidence d'en face, depuis la fenêtre du premier étage, un petit garçon ne quittait pas des yeux la silhouette recroquevillée de Jean-Guy, tout à fait immobile à présent.
- Dis papa, pourquoi est-ce qu'il dort tout nu sous la pluie le monsieur ?
- Arrête de raconter n'importe quoi, Benjamin. Et puis je t'ai déjà dit des centaines de fois de te taire quand je regarde le journal télévisé. Tiens, un flash spécial !
Un homme d'une trentaine d'années -lunettes à montures épaisses et crâne quasiment dégarni- apparut en gros plan sur l'écran. Une voix émue se fit entendre.
Chers téléspectateurs…
Certains d'entre vous me connaissent déjà. Pour ceux qui me voient pour la première fois, je m'appelle Walter Brown et je suis romancier. C'est du moins ce que j'ai bien voulu faire croire jusqu'à présent aux lecteurs et aux journalistes. Aujourd'hui, la gravité de la situation me pousse à dévoiler publiquement ma véritable identité… En vérité, je me nomme Jean-Charles Maxence et je n'ai jamais rédigé une seule ligne de mes romans. J'en suis simplement incapable. Tous ces succès littéraires qui m'ont valu une renommée internationale, je les dois uniquement à mon frère jumeau Jean-Guy… Jean-Guy souffre depuis toujours de troubles psychologiques sévères. Son comportement est le plus souvent irrationnel, c'est vrai. Mais aussi incroyable que cela puisse paraître, il possède un don indéniable pour l'écriture. Chez lui, la folie côtoie le génie… Chers téléspectateurs, cela fait maintenant quarante-huit heures que mon frère s'est enfui de notre domicile, trompant la vigilance du personnel qui veille habituellement sur lui. Si votre route a croisé la sienne, je vous demande de me contacter au numéro qui s'affiche actuellement sur vos écrans, juste à côté de sa photo. Merci infiniment.Cécile Debon cecile.debon@wanadoo.fr
Eziah s'ennuyait sur sa planète. Certes, comme tous les habitants de la " Colonie ", il possédait de nombreux pouvoirs, tous plus extraordinaires les uns que les autres, mais à quoi bon ! Interdiction formelle de donner libre cours à son imagination, lui serinait- on depuis ses premiers pas ! Ainsi, les livres, tels des oiseaux épris de liberté, ne pouvaient déployer leurs pages pour s'envoler à la conquête du ciel, ni l'eau des ruisseaux charrier des coulées d'or pur ou rouler des diamants gros comme des galets. Hérésie et chimère ! Le sérieux et l'abnégation étaient la seule ligne de conduite à suivre, qu'on fût adulte ou enfant. A l'instar de ses semblables, le petit garçon devait mettre ses pouvoirs uniquement au service de la communauté. Donc, du matin au soir, et du soir au matin, il éradiquait les fléaux et les défauts qui auraient pu menacer l'équilibre quasi parfait de leur univers aseptisé. Mais plus le temps passait, plus l'esprit d'Eziah aspirait à davantage de liberté et de fantaisie.
Un soir de pleine lune, n'y tenant plus, il embarqua à bord d'un nuage.
- Juste un aller retour sur Terre, se dit-il. Personne n'en saura rien, je serai revenu avant le lever du soleil.
Il invoqua le dieu Eole et aussitôt un vent puissant se mit à souffler.
- Destination Terre ! ordonna Eziah, le cœur en fête.
Le petit garçon et sa frêle embarcation furent propulsés à une rapidité vertigineuse au cœur de la nuit. Une fois maître de la vitesse, il installa deux énormes lucioles en guise de phares à l'avant du nuage et se mit à slalomer entre les astres du firmament. Son rire tel un grelot tintinnabulait sous la voûte céleste. De loin en loin, de la poussière d'étoile restait accrochée aux boucles blondes de ses cheveux. Bien qu'il s'amusât follement, il savait qu'il ne devait pas traîner car le temps lui était compté. Qui plus est, il avait hâte de poser les pieds sur cette planète dénommée Terre. A quelques mètres du sol, il sauta de son nuage. Scraaatch !! Il atterrit au milieu d'une pile de cartons, éclairée par la lueur blafarde d'un réverbère.
- C'est quoi ce boucan ? On peut même plus pioncer tranquille ! grogna une voix éraillée.
Un visage rubicond coiffé d'un chapeau défoncé surgit d'entre les cartons. Cette apparition inopinée déclencha l'hilarité d'Eziah. Il riait à gorge déployée et semblait ne plus vouloir s'arrêter.
- M' enfin p'tit vaurien, qu'est-ce t'as à te bidonner comme ça ? s'énerva le vagabond.
- Ta tête, elle est toute rouge. Et puis tu es si sale ! Tu sens si mauvais ! Je n'avais jamais vu ça.
Piqué au vif, le bonhomme repoussa l'intrus du pied.
- Fous- moi la paix sale gamin. Et pis d'abord, t'es ici chez moi. Alors déguerpis ! Allez, ouste, du balai !
Mais au lieu d'obtempérer, Eziah s'installa sur l'un des cartons.
- Qu'est-ce qu'il est bizarre ton lit ! Et pas vraiment confortable. Tiens, je vais t'arranger ça tout de suite.
A peine eut- il prononcé ces paroles qu'un énorme lit à baldaquin aux couleurs de l'arc-en-ciel jaillit du sol. Eziah applaudit des deux mains. Il ne s'était jamais autant amusé. De son côté, le clochard ouvrait des yeux comme des soucoupes.
- Ben ça alors, ben ça alors, ne cessait-il de répéter. J'ai pourtant rien picolé ce soir.
Il se tourna vers l'enfant, mais plus aucune trace de lui nulle part. Pfuiit ! Envolé.
De fait, profitant de l'effet de surprise, Eziah avait rejoint son nuage en quatrième vitesse, et rebroussait chemin à vive allure. Son sixième sens l'avertissait que là-haut sa fugue venait d'être découverte. Il eut à peine le temps d'atterrir sur la " Colonie ". Aussitôt, on le conduisit devant les hauts dignitaires qui condamnèrent son caractère subversif. Puis, on l'envoya sans délai sur l'île des bannis, pour quarante-huit heures. Et malheur à lui si jamais il s'avisait d'utiliser ses pouvoirs dans le but de s'évader ! La sanction serait terrible !
Les deux jours s'écoulèrent, interminables, monotones. Dès qu'il quitta l'île, Eziah n'eut plus qu'une idée en tête. Retourner sur Terre. Tant pis pour les conséquences ! Au moins, là-bas, il s'en donnait à cœur joie. A la faveur de la nuit, il bondit sur son nuage et fouette cocher !
Quand il apparut au pied du réverbère, le clochard l'accueillit avec des cris joyeux.
- Te v'là enfin revenu p'tiot ! Tu sais, j'tai attendu. J'voulais te remercier pour le plumard. Dis donc, j'dors comme un roi moi là-dedans. T'en as encore d'autres, dans ton sac, des tours comme ça ?
- Des milliers, s'exclama Eziah le regard pétillant. Que dirais-tu d'un beau costume et d'un nouveau chapeau ?
- Mouais, j'aimerais mieux une chopine, grommela le bonhomme.
Et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, le vagabond se retrouva en redingote et haut-de-forme, avec une bouteille de champagne à la main. Il fronça les sourcils.
- C'est pas ça une chopine. Moi j'préfère le gros rouge qui tache.
Eziah fit entendre un rire espiègle. Il exécuta plusieurs pirouettes en scandant :
- Le gros rouge qui tache ! Le gros rouge qui tache !
- Arrête de tourner comme une toupie, tu m'donnes mal au coeur.
Le petit garçon s'immobilisa net et brandit une bouteille de rouge. Le clochard s'en empara. Sans autre forme de procès, il ingurgita la moitié de la piquette avec une avidité qui ravit Eziah.
- A moi ! A moi ! intervint l'enfant en trépignant d'impatience.
Il tendit la main pour attraper le goulot mais le regard menaçant de son compagnon l'en dissuada aussitôt.
- T'es-t-y pas fou ! C'machin-là c'est fait pour les soûlauds comme moi qui cherchent à noyer leur chagrin. Pas pour les mioches dans ton genre qui ont ce qu'ils souhaitent rien qu'en claquant des doigts.
Eziah le dévisagea, intrigué. Il plissa son front bombé.
- C'est comment le chagrin ?
- C'est ben c'que j'disais, marmonna le clochard, toi, t'as jamais connu d'chagrin dans ta vie. Et c'est aussi bien comme ça.
L'enfant glissa sa petite main blanche dans celle du bonhomme qui eut un mouvement de surprise.
- Alors ? insista Eziah.
- Alors, alors… Le chagrin c'est une saleté de truc qui vous tombe un matin sur le coin du nez et vous vous en remettez jamais. Le chagrin c'est…c'est voir mourir son gamin sans pouvoir rien faire et laisser son couple partir à la dérive sans réagir.
Et tandis qu'il parlait, deux grosses larmes glissaient le long de ses joues. Eziah en effleura une du bout des doigts. La gouttelette prit l'apparence d'une perle irisée. Il la déposa dans la paume du clochard qui ébaucha un sourire.
- Toi alors, t'es vraiment pas ordinaire. Tu mérites que j'te montre la photo de mon fiston.
Il fouilla dans sa poche puis s'affola.
- Elle est plus là ! Elle est restée dans mon vieux costume. Eh ! P'tit ! Où c'est qu't'es encore passé ! Reviens !
Mais Eziah avait déjà regagné sa planète. Une fois de plus, on avait signalé son absence. Dès l'aube, on réunit sur la place publique tous les habitants de la " Colonie " pour qu'ils assistent à son procès. Le verdict fut bref et sans appel. L'exil immédiat ! Sa présence au sein de la communauté était devenue indésirable.
Le cœur lourd, Eziah monta sur son nuage. Derrière lui, la " Colonie " diminuait à vue d'œil. Bientôt, elle ne fut plus qu'un point minuscule à l'horizon. Pour la première fois depuis dix ans, le petit garçon éclata en sanglots.
- Je voulais juste m'amuser, hoqueta-t-il, submergé par le chagrin.
Quand le clochard l'aperçut, il se figea.
- On dirait que t'en as gros sur la patate p'tit gars. Chiale pas, ça va s'arranger.
- Ils ne veulent plus de moi là-haut, haleta le petit garçon en levant vers son compagnon deux grands yeux tristes.
Désemparé, le clochard posa une main hésitante sur l'épaule de l'enfant.
- Mais j'suis là moi. Je serai toujours ton poteau.
Les semaines et les mois passaient mais Eziah avait toujours ce regard grave et mélancolique qui inquiétait le vagabond. Même ses pouvoirs ne semblaient plus lui procurer de réel plaisir. Il les utilisait de façon machinale, juste pour rassasier leur faim et calmer leur soif. Quelque chose en lui s'était éteint.
Un jour, Eziah dit au clochard :
- Tiens, j'ai retrouvé la photo que tu cherchais. Il avait l'air très gentil ton fils.
Le bonhomme caressa l'image. Ses doigts tremblaient. Ses paupières cillaient pour chasser les larmes qui perlaient.
- Je sais qu'il te manque beaucoup. Je comprends ce que tu ressens maintenant que je sais à quoi ressemble le chagrin. Mais ne t'en fais pas ! Bientôt tu seras guéri. Demain ton fils sera là et alors, peut- être que ta femme reviendra aussi. Vous formerez à nouveau une famille, comme avant. Plus besoin de gros rouge qui tache pour oublier. Et moi, je serai ton deuxième fils. Dis, tu es d'accord pour m'adopter, hein ?
Le clochard lui jeta un regard préoccupé. Il lui ébouriffa les cheveux.
- Pour l'adoption, y'a pas de lézard mais pour le reste, il faut arrêter de rêver, Eziah. T'as beau posséder toute une panoplie de pouvoirs, t'auras jamais celui de ressusciter les morts. Pis d'abord, c'est contre nature.
Le petit garçon l'interrompit, exalté.
- Mais si ! Tu verras ! Je sais que je peux le faire. Il faut juste que tu me laisses une nuit. D'accord ?
Et sans même attendre la réponse de son compagnon, Eziah se volatilisa. Les heures qui suivirent semblèrent s'étirer à l'infini. Le vagabond faisait les cent pas sous son réverbère éclairé. De temps à autre, il scrutait l'obscurité dans l'espoir d'apercevoir une ombre familière. Mais seuls les miaulements plaintifs d'un chat en vadrouille répondaient à son inquiétude grandissante. Aux douze coups de minuit, las de faire des allées et venues, il s'allongea sur le lit à baldaquin, résolu à garder l'œil ouvert pour le restant de la nuit. Pourtant, le sommeil eut raison de ses bonnes intentions. Quand il s'éveilla, les premières lueurs de l'aube rosissaient l'horizon. Il se leva d'un bond.
- Eziah ! appela-t-il en regardant de tous côtés.
Là- bas, au loin, une petite silhouette venait vers lui. Le vagabond courut à sa rencontre, le cœur battant. Soudain, il s'immobilisa, interdit. Ce n'était pas Eziah. Non ! C'était…c'était…
- Romuald ! Romuald !
- Papa !
Le clochard souleva son fils de terre et le couvrit de baisers. Encore et encore.
- Tu vois, dit une voix faible derrière son dos. J'ai réussi.
Sans lâcher son précieux fardeau, le vagabond se retourna. Face à lui se tenait Eziah, les yeux brillant de fièvre. Son visage était d'une pâleur cadavérique. Il grimaça un pauvre sourire puis s'effondra. Le clochard reposa son fils par terre et se précipita aux côtés du petit garçon. Il installa délicatement la tête de l'enfant sur ses genoux.
- C'est rien mon bonhomme, ça va passer. Un peu de repos et tout ira bien.
- Alors pourquoi tu pleures ? demanda Eziah dans un souffle.
- Mais c'est des larmes de joie, voyons. Tu viens de m' redonner mon fils et tu vois, ça m' remue jusqu'aux tripes.
Le petit garçon ferma un instant les yeux, puis les rouvrit avec peine.
- Tu es un mauvais menteur.
Il prit la main du clochard dans la sienne, la tint contre sa joue. Il bégaya, épuisé :
- Tu sais… Je n'ai pas peur de mourir… J'ai seulement peur qu'on m'oublie… Dans quelques secondes mon corps va…va…se dématérialiser et mon âme va se mêler aux astres du firmament. Alors…la…la…prochaine fois que tu verras une étoile filante…pense très fort à moi…s'il te plaît…papa…Cécile Debon cecile.debon@wanadoo.fr