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Conversations
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"Conversations
au cybercafé"
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Lycaon : une femme aux grandes ailes de plumes rouges.
Prométhée : une femme aux grandes ailes de plumes blanches, avec une nuance de bleu
Cécite : un homme.
Egor : un homme.
Achab : un homme.
Brun : un vieil homme.
Tous ont une écharpe jaune.Pépin : un homme aux accents étrangers.
Mérovée : une femme impertinente.
Humbert : un homme doux.
Ménélas : un grand homme, chauve si possible.
Magellan : un homme âgé habillé d'un long manteau et d'un chapeau melon.
Balladeau : un homme aux cheveux fous.
Tous ont une écharpe verte, sauf Ménélas.V : voix forte, intelligente et complice, sortant de nul part.
La scène est divisée en deux parties dans le sens de sa longueur.
Sur l'avant-scène, deux rangées de fauteuils qui se font face, perpendiculairement au public. Entre les deux rangées, un pupitre. Derrière celui-ci, un haut tabouret, et devant, un fauteuil semblable aux autres. Sur le pupitre, un grand et vieux livre ouvert, un pot d'encre et une grande plume.
Sur l'arrière-scène, une table et une chaise. Sur la table, un téléphone rouge à manivelle, une rose blanche et une machine à écrire. L'arrière-scène est surélevée par rapport à l'avant-scène.
ACTE 1V : "Assez vu. La vision s'est rencontrée à tous les airs. Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours. Assez connu. Les arrêts de la vie. Ô rumeurs et visions ! Départ dans l'affection et le bruit neufs ! " Le rideau se lève, tous les personnages sont en place. Dès qu'il sera question du Grand Livre des Règles ou de l'un des personnages, celui-ci mis en évidence par rapport aux autres par des jeux de lumière ou autre. Eux, ce sont des Dieux. Leur but : créer des mondes. Leurs limites : celles imposées par le Grand Livre des Règles. C'est le livre posé sur le pupitre au milieu. Celui assis derrière le Grand Livre des Règles, c'est Brun. C'est un juge, le seul à réellement maîtriser le livre, son rôle est de prévenir les autres quand ils dépassent les limites. Celui assis devant lui, c'est Achab. C'est un guide, le seul à réellement maîtriser la pensée, son rôle est d'aider les autres dans leurs raisonnements. Les deux assis à gauche sont Lycaon et Egor, les deux assis à droite sont Cécite et Prométhée. Tous les quatre sont créateurs, les seuls à être capable de fournir des raisonnements abstraits tout à fait nouveau, les seuls à posséder une imagination sans bornes, leur rôle est d'imaginer de nouveaux mondes.
BRUN : Chers amis, je ne tournerai pas autour du pot. Vous savez bien que je préfère de brèves explications claires à de longs discours inutiles, aller droit au but sans me perdre dans un dédale de formules aussi inutiles que rébarbatives et de détails qui ne font que détruire le charme d'un discours concis. Vous êtes tous conscients de la nécessité de créer un nouveau monde. L'heure est venue de nous remettre au boulot. En d'autres termes : quelqu'un a-t-il une suggestion pour notre prochaine création ?
CECITE : Distraitement. Pourquoi diable est-ce toujours alors que nous sommes enfin tranquilles qu'il faut se remettre au travail ?
PROMETHEE : À vrai dire, il se peut bien que j'aie une proposition à vous soumettre.
BRUN : Nous vous sommes toute ouïe.
PROMETHEE : Voilà, j'ai récemment remarqué que nous avions besoin de créer quelque chose de totalement nouveau.
EGOR : Cela va sans dire. Les mondes que nous créons deviennent d'un ennui affligeant.PROMETHEE : Quelque chose qui nous permettrait d'élargir nos possibilités. C'est difficile, car, pour ainsi dire, nous avons déjà tout fait puisque n'existe que ce que nous créons. Mais, après de nombreuses réflexions, j'ai eu une idée, un concept réellement innovateur.
CECITE : Diantre, voilà qui s'annonce intéressant.
PROMETHEE : J'ai longuement observé notre manière de travailler pour cibler les éléments qui pourraient être changés, et j'ai trouvé.
EGOR : A la bonne heure !
PROMETHEE : À chaque fois nous ne travaillons que sur le global, nous ne travaillons qu'à coup de mondes entiers. Quant au sein de l'un de ces mondes émerge une civilisation, nous ne la considérons que dans sa totalité, nous ne la prenons que sous forme d'un tout. Bien sûr, une civilisation forme un tout, mais pourquoi ne pas s'essayer une fois sur l'individu ?
CECITE : Expliquez-vous.
PROMETHEE : Une civilisation est donc considérée comme un tout, or elle est entièrement constituée d'individus. Puisque nous ne nous intéressons à la civilisation qu'en tant que tout, les individus ne peuvent se développer individuellement, nous n'observons que des phénomènes de masse. Mais nous pourrions concentrer notre potentiel créatif sur un seul individu.
BRUN : S'adressant à Achab. Pourquoi pas ?
ACHAB : C'est un peu confus comme explication, c'est bien parce que nous avons besoin d'une introduction. Poursuivez.
PROMÉTHÉE : Bien sûr, pour un premier essai, il faut bien choisir un monde fort, un monde qui s'exalte, pour que les réactions de l'individu soient fortes, et faciles à observer. Si le monde agit fortement sur l'individu, l'individu réagira fortement au monde. Après nous affinerons.
LYCAON : Un monde fort, un monde puissant, un monde envahissant, un monde qui enivre, un monde où la civilisation ne laisse pas de place à l'individu et dans lequel l'individu devra se battre pour se déplacer par rapport à la civilisation, un monde aux limites de ce que nous pouvons imaginer, un monde violent, cruel, pauvre, décoloré, sale, malade, sans le moindre appui. Egor et Cécite regardent Lycaon avec un regard d'admiration mêlée à de la crainte. Plus le monde est aux extrêmes, plus les réactions de l'individu seront extrêmes et faciles à observer.
EGOR : Dois-je comprendre qu'il y aura du spectacle ?
LYCAON : Et comment ! Vous allez être ravis.
EGOR : Parfait ! J'adore le spectacle.
PROMETHEE : À vrai dire, ce n'est pas exactement de cette manière que je voyais les choses. Je pensais plutôt à un monde qui réponde aux besoins de l'individu, qui lui corresponde, pour le voir évoluer et se développer de façon optimale.
LYCAON : Mais c'est précisément ce que nous allons faire, Prométhée. Comment croyez-vous que l'individu se construit ? Dans la souffrance ou dans le confort ? Prenez une souris qui, dans un bol d'eau, comprend qu'elle va couler mais qui tout de même se débat pour garder sa tête hors de l'eau, alors qu'il ne lui reste plus d'espoir. N'est-ce pas ce temps durant lequel elle gardera la tête hors de l'eau qui, de toute sa vie, aura le plus d'intensité ? Egor et Cécite hésitent. Si, c'est une évidence, et vous le saviez bien, vous le saviez même avant de faire votre proposition, vous saviez que votre individu serait condamné à souffrir. Egor et Cécite approuvent. En créant l'individu, vous le condamniez à souffrir. Et c'est dans cette souffrance qu'il se développera, et c'est dans ce développement que nous puiserons nos sources d'inspiration pour nos prochains mondes.
PROMETHEE : J'ai bien peur que vous ne vous emballiez un peu. Une telle cruauté est-elle réellement nécessaire ?
ACHAB : S'adressant à Prométhée. Bien sûr que non, mais ce sera certainement plus facile. De toute façon, ce n'est qu'un jeu. C'est pour jouer.
PROMETHEE : Après un temps de réflexion. Soit. Qu'il en soit ainsi !
LYCAON : Animé d'une folle pulsion créatrice. Imaginez, imaginez, chers confrères et amis, imaginez de quelle manière notre génie va être glorifié ! En vérité, en vérité, je vous le dis, c'est aujourd'hui une nouvelle ère qui s'ouvre. Nous passons des mouvements de masse aux réactions individuelles ! C'est grand ! Géant ! Merveilleux ! Ah ! Je ne trouve plus mes mots, c'est …
ACHAB : Calmement. Déchaînant.
LYCAON : Déchaînant, oui, mais saisissez bien toutes les nuances que le terme implique, aussi bien délivrant que défoulant. Exactement ! Nous venons de franchir un rempart qui se dressait devant notre imagination. C'est comme si nous venions d'escalader un mur et que devant nous se dressait une immense prairie, un gigantesque terrain de jeux où laisser gambader notre imagination. Prométhée, vous venez de nous libérer de lourdes chaînes qui pesaient à nos poignets et à nos chevilles. Déchaînez-vous.
PROMETHEE : Si c'était pour que vous imaginiez un nouveau jeu cruel, je ne vous ai pas déchaîné du tout, vous tournez en rond.
LYCAON : Triomphant. J'ai gagné, admettez-le. Vous venez de nous ouvrir les portes d'une nouvelle plaine de jeux et …
PROMETHEE : Vous allez vous empresser de tout casser. Je n'arrive pas à cerner pourquoi, est-ce par pure cruauté, plaisir ou intérêt ?
LYCAON : Les trois sans doute. Et bien plus encore ; vous ne pouvez résumer une action en trois buts. Pour faire simple, je dirais intérêt d'éprouver du plaisir en apaisant ma soif de cruauté. Épargnez-nous vos conneries, j'ai besoin de quelque chose de bien trash, de gore ! Vous n'aimez pas, ça vous dérange, n'est-ce pas ? La cruauté, même masquée ou réduite, vous répulse. Oui, elle vous répulse car vous ne pouvez l'éprouver, elle vous fait peur, vous dégoûte. Sachez que je n'ai aucune raison, ce n'est que de la cruauté pure et simple, sans artifice. De la cruauté … gratuite, tout simplement !
PROMETHEE : Vous mentez, Lycaon. Vous êtes bien trop intelligent que pour éprouver des émotions pures.
LYCAON : Cela va de soi. Un esprit intelligent ne peut être capable d'une émotion pure. Elles sont réservées aux êtres purs. Les émotions des êtres intelligents sont d'abord malaxées par la réflexion. Elles deviennent alors un emberlificotement labyrinthesque de sentiments et d'impressions, d'émotions se mêlant les unes aux autres à des degrés différents. C'est, dans chaque esprit intelligent, une véritable alchimie émotionnelle qui se produit. Ressentir une émotion pure est au-dessus de nos forces, vous le savez bien. Silence. Nous ne pouvons ressentir que des émotions patchwork. Est-ce un avantage ? Silence. Ou, au contraire, un désavantage ? Silence. Je n'en sais rien, nous n'avons pas de quoi comparer.
EGOR : Vous me faites peur, Lycaon, je ne suis pas sûr d'accepter votre projet.
LYCAON : Inquiet. Voyons Egor, vous ne pouvez pas.
EGOR : Vous seriez étonné.
ACHAB : Juste.
LYCAON : Pourquoi donc ? Mais enfin, pourquoi ? En quoi cela vous avancerait ?
EGOR : A priori, vous suivre ne m'avancerait à rien non plus.
CECITE : Il a raison, les choses sont très bien comme elles sont, à quoi bon vouloir à tout prix les changer ? Pourquoi toujours vouloir tout bazardifier alors que tout va bien ? Nous sommes en situation d'équilibre, personne ne se plaint et vous trouvez qu'il faut à tout prix tout changer !
LYCAON : Moi je me plains ! Ne sentez-vous pas cet ennui qui nous pèse sur les épaules ? Nous sombrons dans la monotonie de l'habitude. Nous ne parvenons plus qu'à créer de pâles copies au goût morose de déjà-vu de ce que nous faisions jadis. Ce que nous créons est morne et sans vie, et nous faisons tous semblant de nous en contenter alors que nous nous décevons les uns les autres. Le talent est là, mais il a besoin d'être exploité, et pour pouvoir être exploité, il a besoin de neuf.
ACHAB : Diantre ! Voilà qui est bien dit.
EGOR : Vous avez beau dire, votre expérience est risquée !
LYCAON : A priori il n'y a aucun risque.
ACHAB : A priori.
CECITE : Insistant sur chaque "a priori ". A priori. Je préfère de loin que nous continuions à vivre tel que nous le faisons, supportant tant bien que mal l'ennui, plutôt que de changer, car le changement amène a priori à une situation au moins mieux que la précédente. Malheureusement pour vous, il reste cet a priori, qui est une porte ouverte pour le risque d'un déséquilibre, que nous saurions a priori gérer, mais qui pourrait peut-être s'avérer irrémédiable. L'ennui est avantageux dans le sens qu'il est confortable et que l'on s'y complaît.
LYCAON : Ce qui le rend plus dangereux qu'avantageux. L'ennui a ses armes, nous avons les nôtres.
EGOR : Personnellement, je rejoins le point de vue de Cécite. Non seulement, en vue des infinies possibilités qui s'offrent encore à nous, à quoi bon changer ? Mais en plus, pourquoi tant de précipitation ? Autant peser, considérer, tourner, examiner, délibérer, observer, repeser, reconsidérer, retourner, réexaminer, redélibérer, réobserver sous tous les angles la proposition, puisque nous en avons la possibilité. Attendons de pouvoir agir en connaissance de cause. Prométhée a eu une idée, rien ne nous oblige à directement l'appliquer.
LYCAON : Trêve de blablatages inutiles.
PROMETHEE : Le problème n'est pas là. Tous les Dieux se tournent vers Prométhée qui laisse planer un bref silence. Nous n'avons jamais imaginé que des mouvements de masse, or nous allons maintenant donner une consistance propre à chaque individu, et personne ne peut en prévoir les dérèglements.
CECITE : Expliquez-vous.
ACHAB : Vous voulez dire "expliquez-nous ", ne renversez pas les rôles. Vous avez toujours voyagé en terrain connu, maintenant vous vous aventurez en terre inconnue. Là où vous vous aventurez, dans la création d'individus, j'entends, même le Grand Livre des Règles ne pourra plus vous guider.
EGOR : A l'attention de Lycaon. Haha !
BRUN : Vous outrepassez vos fonctions, mon vieux. Bien sûr le Grand Livre des Règles pourrait vous guider. Il englobe toute la question de création d'individus.
…
EGOR : Et alors ? Allez-y, racontez-nous !
BRUN : Hors de question, mon rôle est de prévenir les autres quand ils dépassent les limites, pas de leur révéler le contenu de Grand Livre des Règles. C'est le risque qui donne son piment à une situation.
CECITE : Vous voulez dire que vous connaissiez avant nous le concept de création d'individus.
BRUN : Absolument. Les autres Dieux prennent un air indigné, sauf Achab.
PROMETHEE : Comme je vous disais à l'instant : le problème n'est pas là. Je ne suis pas contre le concept de création d'individus, c'est d'ailleurs une de mes idées. Même si je désapprouve la façon dont Lycaon l'a déformée, je me rends compte qu'elle est nécessaire. Si une part en moi me pousse à m'opposer à la création d'individus, c'est que cette même part de mon être se rend compte que certains aspects de ce projet pourraient échapper à notre intelligence.
CECITE : D'un air inquiet qui se veut rassuré. Ce n'est pas possible, rien n'échappe à notre intelligence. N'est-ce pas, Brun ?
BRUN : Absolument pas. Vous auriez pu le remarquer ne fut-ce que par vos différences. Pour que rien n'échappe à votre intelligence, il faudrait que vous soyez un être illimité, infini, absolu. Comment voulez-vous être absolu puisque vous êtes différents les uns des autres ? Si vous étiez tous absolus, vous seriez en parfaite harmonie, vos intelligences s'engloberaient les unes les autres, et vous ne seriez en fait qu'un. Les autres Dieux restent bouche bée par cette déclaration, sauf Achab.
EGOR : Est-ce qu'un tel être absolu existe ?
BRUN : Je viens de vous répéter que mon rôle est de prévenir les autres quand ils dépassent les limites, pas de leur révéler le contenu de Grand Livre des Règles. En ce moment vous restez dans le domaine du possible, je n'ai donc rien à vous dire de plus.
EGOR : Mais vous connaissez la réponse à ma question ?
BRUN : Bien sûr.
EGOR : Et ?BRUN : Et je ne vous dirai rien de plus.
EGOR : Réfléchissant dans le vague. Existe-t-il ou n'existe-t-il pas ?
LYCAON : Demandez-vous d'abord si vous croyez qu'il existe ou non, c'est plus logique.
PROMETHEE : Je crois qu'il vaut mieux ne rien croire du tout. Partons du principe que vous y croyez, s'il existe tant mieux, s'il n'existe pas tant pis, vous y aurez cru pour rien. Cette sorte de croyance est fondée sur une incertitude profonde et relève plus du pari que de la croyance. Par contre, si vous n'y croyez pas, s'il existe vous vous serez lourdement trompé et s'il n'existe pas tant pis. Aucune des deux solutions ne me semble satisfaisante, autant rester dans l'interrogation plutôt que de faire un choix non fondé.
EGOR : Absolument !
CECITE : Tout à fait !
LYCAON : Attention à ce que vous dites, on pourrait vous prendre pour un rationaliste.
PROMETHEE : Quand je parle de choix non fondé, cela ne signifie pas spécialement que l'on a besoin de preuves matérielles, ou même de signe, pour pouvoir faire un choix. C'est une question de conviction, voilà tout.
CECITE : Je ne vous suis plus du tout.
PROMETHEE : Qu'importe ! Je me comprends, c'est le principal.
LYCAON : Vous prônez l'agnosticisme.
PROMETHEE : Je ne prône rien du tout, mais sans conviction, je conseille l'agnosticisme.
BRUN : Qui eût cru que les Dieux puissent être agnostiques ?
EGOR : Que dites-vous ?
BRUN : Rien d'important. Vous vous éloignez du sujet, prenez une décision, cela devient lassant.
LYCAON : S'adressant à Egor et Cécite. C'est un risque qui vaut la peine d'être pris.
CECITE : Le pensez-vous ?
LYCAON : Je ne le pense pas, je le sais.
CECITE : Après une brève hésitation. Très bien, j'accepte.
BRUN : S'adressant à Lycaon. Je suppose que vous acceptez aussi ?
LYCAON : Bien sûr.
BRUN : Et vous, Egor ?
EGOR : Je ne me laisserai pas convaincre aussi facilement que Cécite. C'est un risque qui vaut la peine d'être couru, soit, mais je ne suis pas aveugle : cela reste un très gros risque que vous me demandez de prendre. J'éprouve une terrible aversion pour ce que mon intelligence n'intègre pas. Or, vous me demandez ici mon accord pour que je donne, avec vous, naissance à quelque chose qu'encore aucun d'entre nous ne connaît, sauf peut-être Brun. Brun fronce les sourcils. L'individu peut échapper à notre intelligence. J'hésite. C'est un risque beaucoup trop grand pour que j'en porte seul la responsabilité. Prométhée, je ne donnerai mon accord que si vous donnez le vôtre.
…
LYCAON : Considérez cela comme un test.
…
PROMETHEE : Soit. J'accepte.
EGOR : Alea jacta est.
LYCAON : Au diable les intellectuels ! Confiant. Vous me remercierez.
BRUN : Parfait, puisque tout le monde est d'accord.
ACHAB : Allons-y.
Ils ne bougent pas.
Rideau.
ACTE 2Scène 1 : Pépin
Les Dieux retrouvent les mêmes positions qu'au début du premier acte sur l'avant-scène, un homme se tient seul sur l'arrière-scène, l'air assoupi. Il ne quittera pas l'arrière-scène.
…
BRUN : Chuchotant. Allez-y.
EGOR : J'hésite encore. Vous l'avez vu ? Il dort si bien.
LYCAON : Ce n'est pas du sommeil des justes. Je vais m'en occuper, sinon on n'y arrivera jamais. S'éclaircit la voix. Pépin ? L'homme assoupi remue légèrement, puis Lycaon reprend d'une voix autoritaire. Pépin !
PEPIN : S'éveillant brusquement. Ha … je … oui, quoi ? Quelle heure est-il ? Reprenant ses esprits. Excusez-moi, je …
LYCAON : L'heure qu'il est n'a aucune importance, vous dormez. Abstenez-vous de parler quand votre esprit est encore si confus, cela vous rend encore plus ridicule que vous ne l'êtes déjà.
PROMETHEE : Ne soyez pas si agressif !
LYCAON : Ne prêtant aucune attention à la remarque de Prométhée. Inspirez ! Pépin s'exécute. Et maintenant allez-y ; que vouliez-vous dire ?
PEPIN : Regardant autour de lui l'air craintif, comme un animal sur ses gardes. Excusez-moi, je ne voudrais surtout pas vous déranger en aucune manière, mais … où suis-je ?
PROMETHEE : Qu'importe l'endroit où vous vous trouvez et qu'importe que vous y soyez le bienvenu ou non !
PEPIN : Semblant commencer seulement à reprendre ses esprits. Mais qui êtes-vous ?
PROMETHEE : Mon cher Pépin, nous sommes des Dieux, et nous aimerions vous poser quelques questions. Êtes-vous d'accord ?
PEPIN : Bien sûr.
LYCAON : Fort bien. Commencez par nous dire tout ce qui vous passe par la tête.
PEPIN : L'air méfiant. Tout ?
LYCAON : Absolument tout. De toute façon vous êtes en train de rêver et vous ne parlez pas en dormant, que risquez-vous ?
PEPIN : L'air satisfait. Sur cette réplique, Pépin devra commencer par parler par fragments, puis de façon de plus en plus suivie. Je me nomme Pépin. J'ai trente-quatre ans. Je ne devrais pas. Dans mon pays c'est la guerre. C'est la guerre et je ne m'en rends presque pas compte. Je ne m'en rends presque pas compte parce que je suis trop pauvre pour me permettre ce luxe. Je suis trop pauvre parce que je suis agriculteur, et qu'être agriculteur dans mon pays, c'est mauvais s'il y a la guerre. Même s'il n'y a pas la guerre c'est mauvais. Mais dans mon pays on ne peut être qu'agriculteur. Être dans mon pays c'est mauvais. Je suis de ce pays, je suis agriculteur, et c'est la guerre. Pourtant, derrière le mur glacé des administrations, sous la terre rêche de nos champs, derrière l'horizon embrumé par la pollution, je sens mon pays qui vibre. Il vibre car il sent qu'on ne l'aime pas comme il le faudrait. Il sent qu'on ne l'aime plus comme il le faudrait. Egor et Cécite commencent à se lasser. Et moi, Pépin, j'ai tellement de problèmes avec mes champs que je n'ai plus le temps d'écouter la longue plainte de mon pays qui me crie : " Arrête ! Arrête donc Pépin de me creuser le dos, tu me fais si mal que je ne pourrais t'obtenir que quelques misérables pousses ! Pépin, ne vois-tu donc pas que c'est le soleil qui m'éclaire depuis le premier homme que tu dois vénérer, et non ce Dieu express, malade, tout fait de plastique et de béton ? ". Je n'ai plus de temps ni de force, alors mes oreilles font les sourdes à ses longues plaintes. Et je creuse encore et encore son dos pour n'obtenir que quelques misérables pousses. Et j'adore ce Dieu express, malade, tout fait de plastique et de béton, vénérant le nombre sec, reniant les traditions. Et mon cœur, lui qui est toujours à l'écoute des plaintes de mon pays, mon cœur, lui, pleure en silence. Silence. Il pleure. Silence. En silence.
LYCAON : Merci Pépin, cela suffira pour cette fois. L'arrière-scène s'assombrit.
Scène 2 : Mérovée
Les Dieux retrouvent les mêmes positions qu'au début du premier acte sur l'avant-scène, un homme se tient seul sur l'arrière-scène, l'air assoupi. Il ne quittera pas l'arrière-scène.
CECITE : C'est un véritable fiasco !
PROMETHEE : Tout bas, pour lui-même. Fiasco, fiasco, diantre que je déteste ce mot !
LYCAON : Voyons ! N'exagérez pas tant !
EGOR : Non, Cécite n'a pas tort ! C'était un gros risque, nous l'avons pris, et maintenant nous en subissons les conséquences.
LYCAON : De quoi voulez-vous parler ?
CECITE : Ne faites pas l'innocent ! Vous voyez très bien de quoi nous voulons parler. Le concept individualiste a donné naissance à un nombre incalculable de conséquences indésirables.
EGOR : Tout d'abord, l'individu est inclassable.
CECITE : Qu'on les classe par race, religion, nation, ethnie, tradition, croyances, frontières, cadre, statut, emploi, état d'âme, âge, goût, aspirations, rêves, ou quoi que ce soit d'autres, il y aura toujours un individu pour se substituer à la règle.
LYCAON : Pourtant l'individu aime bien se classer. Sinon il n'y aurait pas de guerres.
EGOR : Et puis les religions, sectes, et autres cultes divinatoires divers.
LYCAON : Qui sont plus amusants que dangereux !
EGOR : Je vous l'accorde, passent encore les religions, plus amusantes que dangereuses, au même titre que les sciences, mais que faites-vous des arts ?
CECITE : La littérature,
EGOR : La sculpture,
CECITE : La peinture,EGOR : La poésie,
CECITE : La musique,
EGOR : Et encore une quantité incroyable d'autres disciplines, et toutes leurs dérivées, et toutes leurs interprétations. Toutes ces choses qui échappent complètement à notre compréhension.
CECITE : Plus grave encore : le rêve !
LYCAON : Nous contrôlons le rêve.
EGOR : Mensonge ! Diffamation ! Propagande !
CECITE : Quelle mauvaise foi ! D'accord nous parvenons à rentrer en contacts avec des individus durant leurs rêves, mais la substance même du rêve nous dépasse totalement.
EGOR : Rêveur. Ce que j'aimerais pouvoir rêver.
CECITE : Et je ne parle pas que du rêve durant le sommeil, mais du rêve à travers toutes les formes d'enivrement possibles et imaginables. Ivresse, vertu, musique, idéal, extase, la liste est longue.
EGOR : L'humour, aussi, que faites-vous de l'humour ?
LYCAON : Nous savons rire.
EGOR : Et vous qualifiez les religions de plus amusantes que dangereuses. Par leur recherche du divin, d'accord.
CECITE : Il est vrai qu'elles sont à cent lieues de la vérité.
EGOR : Mais que faites-vous de la spiritualité ? L'extase que certaines apportent ? La prière ? Le recueillement ? La morale ?
CECITE : Pire que tout : l'amour ! Nous pourrions disserter durant des heures à ce sujet ! L'amour gouverne l'individu, et tout ce que nous venons de citer ne sont que ses dérivés : l'individu est fait d'amour ! Et l'amour, quoi qu'il soit, nous dépasse de beaucoup !
LYCAON : Ho, le vilain lieu commun ! Ce que vous me dites là est tellement inconsistant que j'en ai l'envie de gerber.
PROMETHEE : Amusé. Votre idée de monde sans pitié a dérapé, Lycaon, l'individu s'est trouvé des supports stables. Même s'il ne s'en souvient pas toujours, il est fondamentalement heureux.
LYCAON : L'amour est si flou. Si vous parvenez à le définir correctement je …
EGOR : Justement, nous n'avons pas de définition pour l'amour, il nous est trop abstrait.
PROMETHEE : L'individu est amour.
LYCAON : Vous n'en feriez pas un petit peu trop, là ?
EGOR : Tout ce qui caractérise l'individu échappe totalement à notre intelligence.
CECITE : Nous avons créé un être qui échappe à notre intelligence.
EGOR : Etranger au monde que nous lui avons offert.
CECITE : Et nous avons peur d'avoir fait l'erreur d'avoir donné naissance à notre égal.
CECITE : L'individu nous est peut-être même supérieur.
EGOR : C'était quoi déjà ? L'homme, superbe étranger à l'allure souple ? Je ne me souviens plus.
LYCAON : Voyons ! N'exagérez rien !
ACHAB : Seriez-vous à même de prouver le contraire ?
LYCAON : Non, mais …
ACHAB : Dans ce cas l'éventualité ne doit pas être rejetée.
LYCAON : Je dirais plutôt que l'intelligence de l'individu est à l'opposé de la nôtre, ou qu'elle y est complémentaire, et que nous avons forgé un adversaire à notre taille.
PROMETHEE : Je dirais plutôt que s'il l'exploitait, l'intelligence de l'individu serait capable de subsumer la nôtre, de l'intégrer pour la dépasser.LYCAON : Reprenant les mots de Prométhée. Seulement s'il l'exploitait !
EGOR : Reprenant les mots de Prométhée, insistant. Pourrait subsumer la nôtre !
LYCAON : N'ayez crainte, l'individu n'est pas prêt de l'exploiter. Tant qu'il voudra bien être aveugle à tout, ou au moins ne réagir que mollement, du moment qu'on lui fournisse du pain et des jeux, nous n'avons rien à craindre.
PROMETHEE : Mais enfin, de quoi parlez-vous ? L'individu est loin de se contenter de pain et jeux !
LYCAON : Pouvons-nous faire entrer le prochain candidat ? L'arrière-scène s'illumine découvrant un homme assoupi. Mérovée ! L'homme se réveille brusquement. Lycaon prononce très vite sa phrase. Je ne vous poserai qu'une seule question.
MEROVEE : L'air abasourdi et effacé. Très bien.
LYCAON : Vous, habitant de votre haute prison de verre et d'acier, le discours de Pépin, l'homme qui était ici il y a quelques instants, vous a-t-il ému ?
MEROVEE : Absolument ! Je trouve que …
LYCAON : A présent répondez-moi honnêtement.
MEROVEE : Pas du tout.
LYCAON : Vous pouvez disposer.
PROMETHEE : Attendez ! Cet homme qui souffre sous vos yeux, ce semblable, cela ne vous interpelle pas ?
MEROVEE : Semblable, c'est vite dit. Pour le peu de choses que l'on a en commun.
PROMETHEE : Vous êtes tous deux êtres humains, individus libres de penser, non ?
MEROVEE : Libres de penser, justement. Ce pauvre gars ne pense pas comme moi.
PROMETHEE : Que voulez-vous dire ?
MEROVEE : On n'a pas le même Dieu, pas les mêmes valeurs, pas les mêmes idées, pas la même histoire, on n'a rien en commun.
PROMETHEE : Est-ce une raison suffisante pour le laisser tomber ?
MEROVEE : Le laisser tomber ? Je ne l'ai jamais soutenu, comme pourrais-je le laisser tomber ? Je vous l'accorde, ce n'est pas très humain, mais de toute façon ce type est condamné à clamser, alors que ce soit aujourd'hui ou demain, ça ne m'empêchera pas de manger mes Corn Flakes.
PROMETHEE : Pourtant, je sais que vous avez fait plusieurs dons à des œuvres caritatives.
MEROVEE : C'est uniquement pour l'image de marque mon vieux, l'image de marque.
PROMETHEE : Qui êtes-vous pour dire une chose pareille ?
MEROVEE : Mon rôle, vis-à-vis de la société, est d'éduquer les gens à encaisser la violence et leur expliquer que tout ira bien pour eux du moment que le chemin de leur maison à leur supermarché n'est pas bombardé. Je leur mens parfois un peu aussi. J'ai essayé une fois, je leur ai dit un gros mensonge, et ils m'ont cru. Le lendemain, pris de remords, je leur ai tout avoué. Ils n'ont pas réagi. J'ai été augmenté. Alors je l'ai fait de plus en plus souvent. Mais ils ne réagissent plus. Peut-être les ai-je rendus trop amorphes ? Ou alors ne m'écoutent-ils plus ? Enfin, moi, ce que j'en dis. Du moment qu'ils consomment, tout va bien, à ce qu'il parait, alors qu'ils consomment et tout ira bien. Je suis présentateur du journal de 20 h. Je prépare des heures libres de cerveau. Prométhée retombe abasourdi. Mérovée reprend, amusé par la situation, abordant un large sourire. Bienvenue dans un monde de merde.
PROMETHEE : Dans quel monde vivez-vous ?
MEROVEE : Un monde onctueusement dégueulasse. Désignant la sortie. Je peux ?
LYCAON : Bien sûr, allez-y. L'arrière-scène s'assombrit
Scène 3 : Ménélas
Les Dieux retrouvent les mêmes positions qu'au début du premier acte sur l'avant-scène, un homme se tient seul sur l'arrière-scène, l'air assoupi. Il peut quitter l'arrière-scène.
LYCAON : Avec un sourire à Prométhée. Ca vous dérange, n'est-ce pas ? Je vous avais prévenus, l'individu veut bien être aveugle à tout, ou au moins ne réagir que mollement, du moment qu'on lui fournisse du pain et des jeux. Et grâce à vous, je viens de découvrir qu'en plus cela l'arrangeait.
PROMETHEE : Je crois plutôt que certains ont les yeux grands ouverts, mais sont beaucoup trop égoïstes. D'autres ont les yeux grands ouverts, mais sont beaucoup trop indifférents. D'autres ont les yeux fermés, parce qu'ils n'ont pas le temps ni les moyens de les garder ouverts. D'autres ont les yeux fermés, parce qu'ils sont beaucoup trop paresseux pour les garder ouverts.
ACHAB : Et il y a les autres.
PROMETHEE : Ceux qui rient sans raison, qui chantent sans complexe, qui dansent sans musique, qui aiment sans calcul, qui parlent sans paroles, qui s'enivrent sans cesser d'exister, qui rêvent sans dormir, qui aident sans retour, qui vivent sans Dieu, qui ouvrent leur porte sans invité, qui comprennent sans mot. Et ceux-là sont tellement plus nombreux.
LYCAON : Et ceux qui sont déjà morts.
PROMETHEE : Pardon ?
LYCAON : Et ceux qui sont déjà morts. Ceux qui existent sans vivre. Amusé. Vous êtes incrédule.
PROMETHEE : Plus rien ne m'étonnerait de votre part.
LYCAON : Désigne de la main l'arrière-scène, qui s'illumine. L'homme que vous voyez ici existe sans pour autant vivre. Ménélas, montrez-leur de quoi vous êtes capable. L'homme assis à l'arrière-scène se lève et sort une arme de l'intérieur de sa veste, la pointe sur chacun des Dieux en alternance, un sourire amusé aux lèvres, Egor et Cécite sont effrayés, et peuvent même crier.
CECITE : Ho merde !
EGOR : Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel ? Qu'est-ce que tu fous ?
MENELAS : De plus en plus amusé par la situation. J'en ai marre, je pète un câble.
PROMETHEE : Tu ne vas tout de même pas flinguer un de tes potes ?
MENELAS : Pointant son arme sur le public. T'as raison.
PROMETHEE : Mais qu'est-ce que tu fous ?
MENELAS : Peur !
PROMETHEE : Quoi ?
MENELAS : Peur ! Je fais peur. Regarde-les comme ils ont les boules. Hurlant. Bouh ! Rire sadique. Je vais tirer ! Il tire un coup en l'air. On fait moins les malins, hein ? Hein ? Rire sadique. Je vais en flinguer un ! Pointant des spectateurs. Toi ? Toi ?
BRUN : Assuré. Allons Ménélas, c'est fini, allez vous rasseoir. Telle est ma volonté. Ménélas va rapidement se rasseoir sur la chaise de l'arrière-scène, qui s'assombrit.
Scène 4 : Humbert
…
LYCAON : Votre histoire des autres qui ont les yeux fermés parce qu'ils n'ont pas le temps ni les moyens de les garder ouverts, je demande à voir pour croire.
EGOR : Enfin ! Comment pouvez-vous faire comme si de rien n'était alors que cet homme vient de nous menacer avec un arme ?
CECITE : Qui ?EGOR : Qui qui ?
CECITE : De quoi parlez-vous ?
EGOR : Je ne sais pas.
CECITE : Passons.
EGOR : Passer quoi ?
CECITE : Je ne sais pas.
EGOR : Tant pis.
PROMETHEE : Faites entrer le prochain candidat. L'arrière-scène s'illumine. Je vous présente Humbert. Humbert, réveillez-vous. L'homme s'éveille doucement, comme sortant d'un rêve.
HUMBERT : Bonjour.
PROMETHEE : Bonjour, Humbert. Puis-je vous poser quelques questions ?
HUMBERT : Je suis à votre service.
PROMETHEE : Pouvez-vous me dire pour quelle raison vous acceptez de votre plein gré de suer toute la journée et tous les jours de la semaine à faire un travail répétitif que vous n'aimez pas dans le seul et unique but d'enrichir des gens que vous ne verrez jamais pour leur permettre de toujours plus exploiter et appauvrir, sacrifiant ainsi votre vie sociale, culturelle et familiale ?
HUMBERT : Vous savez, je ne suis que l'humble Humbert, je n'ai pas beaucoup le choix.
PROMETHEE : Expliquez-vous.
HUMBERT : Il faut bien vivre.
PROMETHEE : Ivre ! Il faut vivre ivre ! Tout est là !
LYCAON : Tout bas, pour lui-même. J'ai déjà entendu ça quelque part.
PROMETHEE : Mon bon Humbert, vous vous rendez bien compte que ce que vous dites là est absolument faux et n'a, de plus, aucun rapport avec ce que je viens de vous demander.
HUMBERT : Disons que je fais partie d'une frange humble qui accepte de travailler pour d'autres.
PROMETHEE : N'avez-vous jamais pensé à vous rebeller ?
HUMBERT : Cela ne fait pas partie du contrat.
PROMETHEE : Quel contrat ?
HUMBERT : Le contrat social. Celui qui fait de moi celui que je suis.
EGOR : De quoi parle-t-il ?
PROMETHEE : Irrité, à l'adresse d'Egor. Lisez 1984.
EGOR : Ha … bien.
PROMETHEE : Poursuivez, Humbert, poursuivez.
HUMBERT : Me rebeller ne servirait à rien, vous le savez aussi bien que moi.
PROMETHEE : Pourquoi ?
HUMBERT : Je ne suis pas né au bon endroit au bon moment.
PROMETHEE : Seriez-vous d'accord de dire que vous n'auriez ni le temps ni les moyens pour vous apitoyer sur les problèmes du monde ?
HUMBERT : Je pense que cela résume ma situation.
LYCAON : Et vous avez absolument raison. Votre monde est un gigantesque échiquier sur lequel se déroule un affrontement permanent.
HUMBERT : Excusez-moi de vous interrompre, mais de quel affrontement parlez-vous ?
LYCAON : Du gigantesque jeu qui a lieu continuellement dans votre monde, guerre entre classes sociales, nations, religions, tout ce que vous voudrez ! La plus vieille et la plus impressionnante de ces guerres reste indubitablement la guerre des sexes, celle qui oppose l'homme à la femme depuis la nuit des temps.
PROMETHEE : Bas, pour lui-même. Le temps aurait-il vu le jour la nuit ?
HUMBERT : Amusé. On peut dire qu'elles ne sont pas près de gagner. Tous les Dieux se mettent à rire.
ACHAB : Détrompez-vous, Humbert, détrompez-vous.
LYCAON : Je reprends. Où en étais-je ? Ha oui ! Votre monde, donc, est un gigantesque échiquier sur lequel se déroule un affrontement permanent. Malheureusement pour vous, vous n'êtes même pas un pion. Vous êtes un quelque chose, arrivé là par erreur, qui s'efforce, avec la masse, de faire bouger les pièces, sans vraiment le savoir car vous êtes bien trop petit que pour avoir une vue d'ensemble de l'échiquier. Vous êtes même trop petit que pour voir à quoi ressemble la pièce que vous êtes en train de vous efforcer à pousser de toutes vos forces, sans la moindre raison apparente, juste parce que vous suivez le mouvement de masse et que vous n'avez pas envie de vous faire remarquer.
HUMBERT : Ce que vous dites est dur, monsieur, mais je dois reconnaître que vous avez raison.
PROMETHEE : C'est fini. L'arrière-scène s'assombrit.
Scène 5 : Magellan
Les Dieux retrouvent les mêmes positions qu'au début du premier acte sur l'avant-scène, un homme se tient seul sur l'arrière-scène, l'air assoupi. Il peut quitter l'arrière-scène.
PROMETHEE : Lycaon, je n'aime pas beaucoup votre façon de voir les choses.
LYCAON : Je les vois telles qu'elles sont.
EGOR : Il me semble en tout cas que vous avez réussi à détourner la cour de notre précédente conversation.
LYCAON : Amenez-moi un seul individu capable de raisonnements qui nous dépassent.CECITE : Les enfants ! Tous les individus encore sur le territoire de l'enfance !
LYCAON : L'enfance ne dure jamais bien longtemps.
ACHAB : Détrompez-vous.
LYCAON : Pardon ?
ACHAB : Certains individus ne quittent jamais le territoire de l'enfance. L'arrière-scène s'illumine. Magellan ?
MAGELLAN : Oui ?
ACHAB : Pouvez-vous nous expliquer ce à quoi vous passez vos journées ?
MAGELLAN : Je chine, je migre, je m'amuse, je suis. Je vis de mes souvenirs. Ils ne me servent plus, ils sont trop usés, alors autant qu'ils me servent à vivre. Je passe mes journées sur des places de marché, et je vends mes souvenirs aux gens qui passent. Il sort de sa poche de vieilles photos en noir et blanc, un livre usé, une boite à musique et les montre en parlant. J'ai de tout, des histoires, des photos, oui ! Des photos anonymes en noir et blanc, connaissez-vous Doisneau ? Des parfums qui ne sentent plus que pour moi, des objets qui racontent leurs histoires quand on les touche, des bribes de conversation, des regards, des … . Précipité. Ce ne sont pas les objets que je vends, ce sont les émotions qui s'y rapportent. Les émotions, les émotions. C'est l'essence de la vieillesse, si je vends mes émotions aux autres, ils vieilliront à ma place. J'ai donné mon passé en échange de quelques sous, et mon futur ne m'appartient déjà plus. Je ne vis que dans un continuel instant présent. Je n'ai aucune idée de ce que j'ai fait aujourd'hui, mais je sais ce que je fais en cet instant. Carpe diem !
LYCAON : Quand diable arrêterez-vous, tous, avec vos citations latines ?
EGOR : Horrifié. Vous n'existez pas.
MAGELLAN : Erreur, mon existence est éclatée, éparpillée, mais toujours bien présente. Lorsque je dis je, je parle pour des milliers d'individus qui vivent pour moi. Je est un autre !
ACHAB : Merci. Il claque des doigts et l'arrière-scène s'assombrit.
Scène 6 : Balladeau
LYCAON : L'exception confirme la règle. C'est amusant, mais loin d'être courant. L'enfance, c'est l'innocence, et l'innocence n'est pas à craindre. Amenez-moi plutôt quelqu'un qui ne vive pas dans l'enfance et qui, pourtant, échappe à notre intelligence !
EGOR : " J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des fils d'or d'étoile à étoile ; et je danse. " Cela vous inspire-t-il quelque chose ?
LYCAON : Ridicule !
EGOR : Fort bien. Au suivant ! L'arrière-scène s'illumine à nouveau sur un homme assoupi qui se réveille de lui-même après quelques instants. " J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des fils d'or d'étoile à étoile ; et je danse. " Cela vous inspire-t-il quelque chose ?
BALLADEAU : Rêveur. Rimbaud …LYCAON : Amusé. C'est épatant ! Parlez-nous de vous.
BALLADEAU : Étant adolescent, je rêvais de devenir écrivain. Bien sûr, j'ai aussi rêvé d'être pompier et astronaute, mais écrivain c'était différent. Disons que je n'ai jamais eu l'âme d'un pompier, peut-être un peu celle d'un astronaute, et sûrement celle d'un écrivain. Et je l'ai d'ailleurs encore. J'écrivais beaucoup mais ne publiais jamais, de peur d'être pris pour un petit prétentieux persuadé de tout savoir et qui se permettait de donner des leçons au monde. Et après tout, je ne crois pas que c'était si bon que ça. De toute façon j'avais raison puisque même aujourd'hui les gens ne me lisent pas. Je fais de la poésie, je ne parle pas de sexe ou de violence, je ne raconte pas l'histoire de mon succès et on ne peut même pas dire que je fasse partie de ces écrivains dont on achète les bouquins pour les placer sur une bibliothèque afin de passer pour des intellectuels - sans jamais les ouvrir, bien sûr. Peut-être que si j'avais donné "Ma vie " comme titres à mes recueils, j'aurais pu en vendre quelques-uns dans des librairies de gares. Jusqu'à il y a peu, j'avais toujours été heureux. En fait non, j'étais dans une passe de profond non-malheur, ce qui me rendait totalement indifférent à mes propres humeurs. Ne pas être malheureux ne revient-il pas à être heureux ? Hé non ! Ce serait trop facile. Enfin soit, je n'étais donc pas malheureux. Et puis vint un évènement qui ne me rendit plus du tout pas malheureux : la venue de ma muse. Ma muse est une déesse, comme je n'en ai connu qu'une seule, je l'admire.
EGOR : Lui, par exemple. Ne me dites pas que vous parvenez à saisir ces concepts d' "âme " et de "muse " et de je ne sais quoi d'autre. C'est ce genre d'individu qui constitue un danger potentiel.
LYCAON : Mais voyons, vous ne croyez tout de même pas que ce genre de type est dangereux ?
BALLADEAU : Excusez-moi de vous interrompre, mais qui êtes-vous ?
EGOR : Qu'est-ce que je disais ?
BALLADEAU : Et où suis-je ?
LYCAON : A la fois amusé et étonné. Ca alors ! C'est bien la première fois que cela arrive.
PROMETHEE : Désolé, nous ne nous sommes pas présenté. On me nomme Prométhée.
BALLADEAU : Comme le titan père des hommes ?
PROMETHEE : En effet, j'aime cette image du vieux géant mélancolique. Voici Lycaon.
BALLADEAU : Comme le roi cannibale ?
LYCAON : En effet, vous admettrez que c'est nettement moins flatteur, mais l'image du roi cannibale me correspond aussi bien que celle du vieux géant mélancolique à Prométhée
PROMETHEE : Ici Egor, et Cécite. Leurs noms vous évoquent peut-être quelque chose ?
BALLADEAU : Vaguement, oui.
PROMETHEE : Brun, son nom ne doit vous évoquer rien du tout, et Achab. Vous avez lu Jules Verne ?
BALLADEAU : Étonné de cette question. Non.
PROMETHEE : C'est sans importance. Nous sommes des Dieux.
BALLADEAU : Mais, comment se fait-il que je comprends tout ce que vous me dites ? Les Dieux seraient-ils francophones ?
PROMETHEE : Mais non, c'est l'esprit saint. Tous les Dieux se mettent à rire. Là, sur la table, vous voyez le Grand Livre des Règles, un recueil de toutes les vérités objectives et immuables de notre monde. Notre monde à nous, j'entends, pas le vôtre. Bas. Le vôtre n'est qu'une matérialisation des idées du nôtre, comme le pensait très justement Platon. Haut. Le Grand Livre des Règles est en quelque sorte un guide, notre Dieu à nous, mis à part qu'il n'est créateur en aucune manière. Bien que nous soyons éternels, il était là avant nous. Je me suis mal exprimé, nous ne sommes pas réellement éternels, disons que nous n'avons comme notion de temps et d'espace que celle que nous vous donnons. Il n'a comme notion de réalité que celle qu'il nous a donné, mais il n'est pas pour autant créateur puisqu'en tant qu'objectivité absolue il ne peut avoir de conscience propre. Cécite s'apprête à l'arrêter dans son élan, voyant cela Prométhée se tourne vers lui et dit. I said please don't slow me down if I'm going too fast. Bas. Il est de ces phrases qui doivent être dites en anglais. Haut. Le Grand Livre des Règles est le seul et unique support stable qui existe, étant objectif et éternel. C'est sur lui que tout se construit.
BALLADEAU : Des Dieux ?
CECITE : Absolument.
BALLADEAU : Quel hasard !
LYCAON : Vous apprendrez qu' "il n'y a point de hasard dans le monde : tout y a été et sera toujours une suite de combinaisons nécessaires que l'on ne peut entendre que par la science des nombres, dont les principes sont, en même temps, et si abstraits et si profonds, qu'on ne peut les saisir si l'on n'est conduit par un maître ; mais il faut avoir su se le donner et se l'attacher. Je ne puis vous peindre cette connaissance sublime que par une image. L'enchaînement des nombres fait la cadence de l'univers, règle ce qu'on appelle les évènements fortuits et prétendus déterminés, les forçant par des balanciers invisibles à tomber chacun à leur tour, depuis ce qui se passe d'important dans les sphères éloignées, jusqu'aux misérables petites histoires " de la vie de tous les jours.
EGOR : Voilà qui est bien placé !
LYCAON : N'est-ce pas ?
BALLADEAU : Abasourdi, cherchant ses mots. Le monde, ma vie n'est qu'une suite mathématique ?
LYCAON : Oh non ! Si seulement tout pouvait être si simple. C'est du Cazotte, je trouvais juste cela approprié à la situation.
BALLADEAU : Attendez, je suis en train de discuter du sens de la vie avec des Dieux ?
LYCAON : Je n'irais pas jusqu'à appeler cela une discussion. Et puis, le sens de votre vie n'a pas encore été abordé. Silence. Allez-y, depuis que vous savez que nous sommes des Dieux, vous ne pensez qu'à nous poser cette question.
BALLADEAU : Hésitant. Quel est le sens de ma vie ?
BRUN : Le sens de votre vie ? C'est de la vie à la mort, et entre les deux tu te démerdes. Faites pas cette tête, mon vieux, c'est la même chose pour tout le monde, vous, moi, désignant le public eux.
BALLADEAU : Eux ?
BRUN : Oui, eux, la bande de bovins en train de nous regarder. S'adressant au public. Vous n'avez rien de mieux à faire que de regarder ces conneries ?
BALLADEAU : Dans un souffle. C'est tout ?
BRUN : Oui, non, je n'en sais rien ! Ce n'est pas parce qu'on est Dieu qu'on sait tout. Mon explication en vaut une autre, faites-en ce que vous voulez. Le sens de votre vie ? L'amour, peut-être ?
BALLADEAU : Je rêve ?
PROMETHEE : Absolument. Ce qui n'empêche pas cet entretien d'être bien réel. Ça me rappelle un conte. C'est l'histoire d'un vieux clochard que l'on transporte durant son sommeil jusqu'au lit d'un roi. A son réveil, il se prend pour un roi qui a rêvé qu'il était un clochard. Lorsqu'il se rendort, on le ramène sous le pont qui lui servait d'abri. A son réveil, il se prend pour un clochard qui a rêvé qu'il était roi. Où est la frontière entre rêve et réalité ?CECITE : Enthousiaste. Comme c'est joliment dit !
PROMETHEE : Ne vous est-il jamais arrivé de croire si fort à un rêve qu'à votre réveil la limite entre rêve et réalité se fait floue. Marque une pause. Balladeau, ne serait-ce pas ceci la réalité ? Votre monde ne serait-il pas qu'un songe ? Balladeau reste abasourdi et mal à l'aise. Même nous, les Dieux, censés vivre une réalité, ne serions-nous pas des marionnettes en train de jouer pour se donner l'impression d'exister ? Balladeau essaye de bafouiller quelque chose ressemblant à une protestation. Oui, Balladeau, nous n'existons qu'à travers les acteurs qui nous donnent vie. Tout ceci n'est qu'une pièce de théâtre. Regardant le public. Si cela peut vous consoler, même eux, pour qui nous nous efforçons d'exister, même eux ne seront jamais sûrs d'être bien éveillés. Marque une pause. Même eux ne sont que des marionnettes. Marque une pause. Même eux sont assez arrogants que pour affirmer leur existence. Marque une pause et détourne son regard du public. Je pense donc je suis ? Pas du tout. Être ou ne pas être ?
TOUS LES DIEUX ENSEMBLES : Telle est la question.
BRUN : Prométhée, vous faites tout foirer ! Ils étaient bien dedans, là, et vous les rappelez brusquement à la réalité.
PROMETHEE : Ho ! Excusez-moi.
BRUN : Non, c'est trop tard, là, y a plus la magie de l'instant.
LYCAON : Tous se mettent à observer le public, sauf Brun. Vous les avez rappelé brusquement à la réalité, mais quelle réalité ?
ACHAB : Juste. Je préfère de loin notre condition.
EGOR : Quelle impression laisse la mortalité, à votre avis ?
BALLADEAU : On s'y fait.
CECITE : On ne vous cause pas à vous, vous êtes immortel.BALLADEAU : Ah bon ? Tous enlèvent leur écharpe.
ACHAB : Bien sûr. Vous existez sur papier, disque dur, peut-être même plus, qui sait ? Et même si l'on venait à détruire toutes nos traces physiques, il y aura toujours un pigeon pour continuer à nous faire exister dans sa mémoire. Pour cela, nous sommes immortels.
BRUN : Notre histoire se répète un nombre infini de fois, à chaque fois différemment.
BALLADEAU : Vous croyez vraiment que notre histoire sera jouée autant de fois ?
BRUN : Pas du tout, il est même plus probable qu'elle ne sera jamais jouée. Mais on nous lira au moins.
BALLADEAU : Moi je connais une fée qui lira au moins une fois notre histoire.
BRUN : Il suffit que quelqu'un effleure notre histoire du bout des doigts pour qu'inconsciemment il la tourne et la retourne dans son esprit, nous faisant vivre un nombre incalculable de fois.
BALLADEAU : Si je comprends bien, il suffit qu'on lise une fois notre histoire pour faire de nous des êtres immortels.
PROMETHEE : Non, rien que le fait de l'avoir écrite fait de nous des êtres immortels.
BALLADEAU : Écrite et intégralement imaginée ! L'auteur, notre créateur.
LYCAON : Non, personne ne nous a imaginés, l'auteur n'a fait qu'entrevoir notre réalité. Il n'a aucun mérite. Ou alors c'est que cette pièce n'est que la suite d'une longue prise de tête, mais ce serait dommage.
BALLADEAU : Vous voulez dire que nous existons tout seuls ?
LYCAON : Dans un souffle. Oui.
BRUN : Mais il aura fallu que quelqu'un entrevoie notre histoire pour que nous soyons immortels.
BALLADEAU : Désignant le public de la main. Nous existons dans leur monde ?
BRUN : Pas vraiment. Nous sommes un patchwork de leur monde, casés dans un no man's land spirituel.
BALLADEAU : Leur monde n'est-il pas déjà un gigantesque patchwork de no man's land spirituels collés les uns aux autres ?
BRUN : Absolument.
…
LYCAON : On se satisfait d'une image.
ACHAB : Ce n'est qu'un jeu.
PROMETHEE : Insensé.
…
BALLADEAU : Chuchotant. Je crois que je vais rentrer chez moi.
BRUN : Chuchotant. Je vous en prie.
Balladeau s'assied sur la chaise de l'arrière-scène, tous les Dieux reprennent leur place du début du premier acte. On passe "What a wonderfull world " de Louis Armstrong. L'avant-scène s'assombrit. Balladeau est assis sur sa chaise, le regard dans le vague, il se met à taper sur la machine à écrire. L'arrière-scène s'assombrit.
Rideau.
Guerric de Crombrugghe, guerick@hotmail.com