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Le règne du sang Véronique Cabon, décembre 2004.

 

 


Véronique CABON écrit depuis l'âge de 9 ans, déjà fascinée par le pouvoir des mots. Deux ébauches de roman à 12 ans, puis des nouvelles inspirées du style littéraire de Stephen King. L'écriture est son combat et elle incline à un style destructif et noir qui lui donne mieux le sentiment de vivre et de faire réagir le lecteur. La passion des mots jusqu'à la racine, de ses textes elle nous propose aujourd'hui une nouvelle: "Le règne du sang". Bonne lecture.
Ecrire à l'auteur:  
veroniquecabon29@aol.com

 

Le règne du sang

La vie est belle, mais parsemée de petits crimes. Et chaque transgression doit être punie, sinon elles se multiplieront comme la mauvaise herbe au Printemps. Et tu seras alors une pécheresse, entourée de pêcheurs, et ton âme descendra au fond de l'océan.
BARI WOOD : Amy Girl

" Il faut déposer toute crainte,
Il faut qu'ici toute lâcheté meure. "
" Par moi l'on va dans la cité dolente,
Par moi l'on va dans le deuil éternel,
Par moi l'on va parmi la gent perdue,
Il n'a été crée, avant moi, que les choses
Eternelles, et moi, éternelle je dure,
Vous qui entrez, laissez toute espérance. "
DANTE Alighieri : La Divine Comédie

1

Dans le verre de vin, une vaste entreprise de négociation. Ses doigts s'entremêlent autour du liquide vermillon tandis que la pensée glisse à travers les larmes. Eloa réfléchit. Elle n'est pas encore certaine de vouloir se saouler aujourd'hui. Elle contemple l'alcool qui brûle depuis trop longtemps dans ses désirs et qui a pris le pas sur sa vie. Eloa constate : elle n'a plus rien. Elle flâne de bouge en bouge, de club en club, accostée par des ivrognes qui empestent comme la vermine. Sa famille, elle ne la reconnaît plus dans le brouillard de l'alcool et lorsque la réalité se remet en place, le spectacle est peut être pire encore. Il lui faut boire. Elle le sait depuis la première gorgée, et toutes les autres. Elle perçoit maintenant la démolition qui apparaît d'abord comme une envie puis qui se creuse et finit par s'immiscer dans la vie de tous les jours. Lorsque l'alcool a creusé un sillon de concupiscence et que le cœur devient insensible, il est déjà trop tard. Le vin engourdit l'esprit, fait taire les démons, et la souffrance assoiffée retombe dans le néant. On croit que l'on est purifié, mais l'habitude est déjà installée et seule la beuverie compte. On se lève chaque matin avec le visage factice de celle qui se rend au travail comme tous les salariés. Cependant, on revient dans son appartement en début après-midi, secourue par deux hommes qui se tenaient là au moment où la première chute a siffloté son admonition.
Dans le canapé, affalée comme une reine qui attend son prince déchu, il faut plusieurs heures avant que l'estomac et l'esprit ne récupèrent. On dessaoule, mais toujours de façon pitoyable, appelée toujours plus bas dans le gouffre fastidieux des gens médiocres. Le lendemain, la solitude la replace dans le cadre de la routine, et la bouteille est toujours là, immobile comme l'espoir, délétère comme l'avenir. Eloa se remet à boire, ne prenant même pas conscience de cette colère qui s'imprime dans chaque gorgée, qui coule au fond de la gorge et s'accroît dans la douleur de la dépendance. Un jour, un peu plus noir que les autres, un peu plus triste que l'automne, elle s'ouvre les veines et contemple le sang qui coule en fines gouttelettes sur la table. A ce moment-là, elle ne regrette rien de la cavalcade nocturne qui l'a mené jusqu'ici, devant cette porte noire où seul le sang fait office de larme. Quelques gouttes tombent dans le verre. Peu importe, elle le boit d'un trait. Tout de suite, un vertige… Les couleurs de l'appartement s'échauffent devant elle. Les murs grisâtres deviennent diaprés et luminescents, affalés comme des bêtes prêtes à fuir de ce lieu. Eloa s'endort, agonise, ironise dans la douleur, puis se meurt. Et dans son dernier souffle abandonné à la cime de l'éther, son énergie funeste dilatée par les effets de la boisson se révèle dans le regard d'une autre, et puise une autre raison de s'enquérir du mal.

2

L'univers s'assimile dans une couleur diaphane et inapprivoisable. Une contrée comme il n'y en a jamais eu, parce que personne n'a l'occasion d'y entrer avant sa mort. Dans ce paysage, on discerne différentes couleurs ombrageuses qui constituent autant d'âmes errantes à la recherche d'un joyau vital. Les ombres se meuvent dans cet univers hyaloïde, dévorée par le besoin inassouvi de connaître et de ressentir les avantages de cette nouvelle vie. Mais l'âme ne ressent rien. Elle parcourt des kilomètres en quête d'une larme, d'une esquisse de lèvres, d'un sentiment anodin mais ressenti par ses souvenirs. L'âme errante ne fait que courir derrière son ancienne vie.
Diane appartient à cette catégorie.
Elle se situe à la lie de l'échelon, anneau de feu où grouille les âmes les plus pernicieuses, les plus ambitieuses, celles dont les instincts ne peuvent être altérés. L'ombre qui plane au-dessus de cet anneau est encore incertaine, mais on s'en méfie, parce qu'elle semble détenir des forces divines. Elle garde comme un outil précieux cette armada de mânes qui se débattent avec frénésie dans la lumière supraterrestre. Elle leur laisse le privilège de surgir dans la réalité et de la combler des maux les plus perfides. Ainsi, le monde semble se courber au fur et à mesure du côté des ténèbres, et personne ne peut changer cette position. Il y a des forces plus ineffables que l'humanité tout entière.

3

Sur les trottoirs de la rue de Siam, Diane s'aventure dans la nuit. Ses longs cheveux aux mèches ombrageuses se brisent sur ses épaules. Elle porte un long manteau en cuir noir et des bottines qui produisent un bruit mat sur l'asphalte. Ses yeux verts inspectent la nuit avec froideur. Elle a conscience de sa faiblesse mais peu importe. Il lui manque deux énergies pour être vampire. La première, elle l'a acquis grâce à Eloa. Avec deux autres âmes incomplètes, brisées par le faix de la vie, elle aura la force humaine nécessaire pour devenir une concubine immortelle.
Ses pas la dirigent jusqu'à un bar gothique. Elle entre et pose son regard charnel sur chacune des tables. Les gens la scrutent avec curiosité. Surtout les hommes. Diane n'y prête pas attention. L'indifférence - elle le sait - est le meilleur moyen de les attirer. Elle s'installe sur un tabouret et commande un verre de vin. Elle pourra le boire grâce à la dépendance de la femme qui gît en elle. Dans cette position, elle s'oublie. Elle essaye de se transformer, de ne pas s'exhiber sous un jour malsain. Son visage pâle se fige comme une énigme. Ses cheveux ondulés s'embrassent devant son regard. Elle boit, silencieuse, à la fois écœurée et excitée par la jouissance d'Eloa. Tout à coup, le barman se baisse et lorsqu'il se redresse, son visage devient rubicond. Un frisson la parcourt. Diane ressent le sang. Il est tout près. Il bouillonne dans les veines de cet homme. Ils échangent un regard. Diane sait immédiatement que cet homme la lorgne depuis qu'elle est entrée et qu'il rêve en silence d'engager la conversation. Elle esquisse un sourire à cette pensée. L'homme lui répond, sans deviner que Diane absorbe son désir à travers cette vie écarlate qui coule dans ses veines. Ce goût la transporte dans un univers où elle rêve de prospérer, à la fois un gouffre où règne le mal mais aussi un lieu où la possibilité de vivre de sang et de chair humaines demeurent possible. Ce monde, on le dit réservé à des élus. Certains osent prononcer un nom, Veth, succube qui a étendu son empire et qui continue d'épancher son pouvoir sur l'espèce humaine et les âmes errantes.
Diane termine son verre. Elle n'en commande plus. Elle scrute l'homme avec désinvolture, précipitant son désir et l'invitant à y plonger. Quelques minutes plus tard, il murmure à son oreille de l'attendre à la fermeture du bar. Diane disparaît dans la nuit et s'aventure dans les venelles désertes. Elle ne pense qu'à l'homme qui va se donner à elle dans quelques minutes. Elle l'attend. Elle l'espère. Elle imagine quel jeu, quelle fantaisie pourrait-elle trouver pour le rendre fou avant son dernier souffle.
Elle s'assied et l'observe de loin. Il considère les ténèbres avec effroi, les mains dans les poches, le dos courbé sous le vent glacial. Elle rit de sa faiblesse et le poursuit sans faire de bruit. L'homme croit que Diane a disparu. Chaque soupir semble lui être adressé. Tout à coup, elle se montre. L'homme en est ivre de joie. Il s'approche d'elle et tente de la maîtriser. Diane le repousse puis l'amène à la suivre. Elle ne dit pas un mot. Elle n'en a pas besoin. Elle s'avance avec vélocité, sans se soucier de l'heure tardive ni des personnes ivres qui claudiquent sur les trottoirs. L'homme suit l'ombre, les yeux écarquillés par une intrigue qui l'excite, qui le dévore, qui le corrompe. Soudain, Diane s'arrête et se retourne. Elle lui adresse un sourire enjôleur puis l'attrape par sa chemise et le plaque contre le mur. Ils échangent un regard complice, bien que le désir dissimulé des deux êtres ne soit pas le même.
Diane replonge dans ses anciens mécanismes vampiriques. Elle n'a rien oublié de son ancienne vie. Tout lui revient par bribes, avec délice. La proie est brûlante et Diane l'auréole de la froideur de son désir. L'homme ferme les yeux, s'assouplit sous son étreinte. Il soupire, il marmonne, il oublie tout danger dans le plaisir. Diane ouvre la bouche et empoigne le cou avec violence. Ses doigts choisissent la fissure idéale, l'anfractuosité où elle pourra boire la vie, le sang, la quintessence même. L'homme pousse un cri de surprise puis pousse un gémissement morbide. Sa jouissance se durcit, alors il se tait et se laisse aller à la faiblesse qui l'envahit comme une vague de plus en plus puissante.
Diane absorbe le liquide, silencieuse et éprise, les yeux fermés par le mal qui la submerge, qui la conduit à devenir cet être égaré en quête d'une proie toujours plus délicieuse. Les réminiscences passent et repassent devant son regard, des amas de corps détruits sous son joug, annihilés par son besoin de jouissance bucolique. Elle se rappelle les hommes, les femmes, les enfants et même les animaux quand les circonstances ne lui laissaient pas le choix.
Diane se redresse et pousse un soupir de soulagement. L'homme rouvre les yeux et aperçoit le liquide qui glisse à la commissure de ses lèvres. Ses jambes se dérobent, son visage devient livide, ses lèvres fabulent mais ne prononcent déjà plus. Diane se met à rire, devant ce corps incapable qui s'amoindrit devant elle. Elle le caresse et l'expose à des baisers sanguinolents, ourlés par sa propre chaleur. Puis elle le prend une seconde fois, la dernière. Elle boit les dernières bribes de sa vie, et à travers chaque gorgée se dessine un panorama de cette existence absorbée, vidée, contaminée par son besoin sanguinaire.
Lorsque Diane se retire, l'homme s'écroule à terre. Elle s'essuie la bouche et disparaît comme un mirage évanescent. Le silence retombe comme une chute dans la nuit. Sur le pavé, l'homme est immobile, dévoré par la jouissance de Diane. Les deux trous au niveau de la jugulaire sont à peine perceptibles. Son âme s'évapore dans l'éther, à peine consciente de sa mort subite sur la terre et de la nouvelle vie qui l'attend, là-haut.

4

Il est là, impeccable dans son complet veston noir, souriant d'un air désinvolte, serrant la main dans un sourire, obnubilant par le regard.
Il est là, sûr de lui, sublime comme un pape, grotesque comme un malfrat. Il avance dans la vie comme dans un jeu de société, sans se soucier des pions qui volent sur son passage, ou des cartes qui le mèneront en prison. Sa duplicité absorbe tous ses échanges professionnels. Quand il rentre chez lui, la tension bouillonne dans son esprit. Son visage prend des rides, l'allure aussi. Les gestes deviennent saccadés, désorganisés et se dessinent comme des mauvais présages à l'horizon.
Derrière la porte d'entrée, une femme l'attend. Veule. Elle caresse son espoir d'un sourire tendre. Il n'est jamais suffisant pour l'homme qui rentre, harassé par son travail de dissimulation.
Elle prépare le repas, à tâtons. Elle fait en sorte d'oublier ses raclements de gorge dans le canapé et ses propos enragés contre les émissions de télé-réalité. Puis lorsqu'il se lève et s'approche d'elle, la femme retient sa respiration. Elle détourne le regard, feint de s'activer aux fourneaux, pour lui, toujours pour lui. Il penche sa tête au-dessus de la casserole et la renifle comme pour y trouver un nouveau motif de rébellion. Son rictus annonce la suite.
Dans son esprit, le besoin était déjà là lorsqu'il a franchi la porte. Frapper. Ensuite, tout s'organise autour de cette femme qui s'efforce d'être invisible mais qui ne l'est pas pour lui. Il en a fait son parc d'attraction. Il la méprise à chaque fois que sa haine a besoin d'être évacuée. Dès que ses mains tâtonnent sur le canapé, dès que son esprit se met à gamberger, l'homme tourne son regard vers elle et lui lance des appels à la colère. Dans son indifférence, elle attire son excitation. Quelques minutes plus tard, il a détecté un moyen d'en venir aux mains.
Elle est sur le sol, effrayée comme dans une tombe, et supplie. L'homme n'en a cure. Il persécute ses démons à travers coups de pieds et coups de poings. Parfois, il s'en prend au visage, avec le désir rabique de le réduire en cendres. Son regard ne perçoit qu'un brouillard indicible dans lequel la couleur pourpre s'éveille comme une aurore. La sueur perle sur son front. La bouche s'acharne à hurler des invectives, à éparpiller son acide dans la tourmente.
Au-dessous, la femme ne répond plus. Elle a disparu sous la colère de l'autre. Le visage fait glisser sur le carrelage une poussière vermillon. Son esprit s'engouffre dans l'oubli du monde. Son corps, agité par les secousses, s'endort lui aussi dans la souffrance. Lorsque le cœur s'arrête, Diane est au-dessus du corps inerte. Elle attend. Elle contemple. Elle attend que l'homme prenne conscience et que lui viennent les regrets et pire encore, la culpabilité. L'âme s'évapore peu à peu. Diane ne la retiendra pas. La femme violentée est trop pure.
L'homme s'accroupit et caresse le visage ensanglanté. Quelques minutes s'écoulent avant qu'il ne comprenne la mort de sa femme. Il pousse alors un cri d'épouvante puis se met à courir dans la maison. Ses sanglots émerveillent le ciel. Il sort. Il rentre. Il constate encore. Et quoi faire ? Il n'a pas le temps d'y réfléchir. Il se jette au-milieu de la route sans se rendre compte du camion qui file à travers la nuit. L'impact est immédiat, la mort aussi.

5

De nouveau, la nuit. Diane se mêle à la foule entassée devant le cinéma. La pluie projette son humidité sur les trottoirs et les gens. Diane, engoncée dans son manteau en cuir, cherche au cœur de la foule, sa prochaine victime. Elle a faim, faim de violence et de liquide. Les deux âmes circulent dans son ombre. Elle peut écouter la vie d'Eloa et de l'homme battre dans ses veines. Ils participent à sa quête. Ils n'en ont pas conscience. Bientôt, lorsque la transformation sera complète et que les trois unités lui rendront toute sa force, Diane redeviendra une concubine immortelle. Quant aux trois âmes, elles gagneront les vestiges vampiriques et pourront en être les esclaves.
Diane choisit le dernier film qui vient de sortir et s'engouffre dans les couloirs. La moquette rouge glisse sous ses pieds. La lumière éclaire les statues gigantesques qui décorent les moindres recoins du cinéma. Ce sont des dragons en plâtre, souriant bêtement devant les cinéphiles. Diane ne peut s'empêcher de sourire devant cette immobilité qu'elle exècre par-dessus tout. Il lui faut régner, posséder le monde, avaler chaque bribe de vie d'un air désaffecté. Elle a besoin de conquérir, d'engendrer au cœur même de l'espèce humaine, un chaos à peine perceptible. Sa création.
La salle six est vaste. On y entre par l'angle gauche. Les sièges et la moquette rouge rivalisent avec les murs d'un blanc laiteux. Les statues encadrent de nouveau la salle. Ici, la lumière est plus tamisée et Diane peut sans difficulté chercher la victime idéale. Elle remonte la salle en posant un regard circonscrit sur les lieux. Soudain, elle aperçoit un jeune adolescent, recroquevillé sur son siège, seul. Il se situe sur le côté droit, et domine toute la salle. Sa tête s'appuie sur le mur dans un geste enfantin. Il s'agit de l'endroit idéal pour ceux qui désirent ne pas se faire se remarquer au cours de la projection. Diane s'avance et se prend à sourire du désir qui grimpe et qu'elle aime ne pas contrôler. Elle s'assoit à côté de l'adolescent et lui lance un regard perçant, vertigineux, sublime. Le garçon se redresse, balbutie un sourire timide puis baisse les yeux, gêné. Il est pâle, mal habillé, et semble avoir pris l'habitude du repli derrière ses lunettes. Diane retire son manteau, le pose à ses côtés, puis se retourne vers lui et lui lance un nouveau sourire.
- Comment t'appelles-tu ?
- David.
- Tu es seul, David ?
- Non, je… enfin ma mère m'a promis de venir, mais je sais qu'elle ne viendra pas.
Diane prend sa main. David se braque puis semble se calmer de lui-même. Les sensations coulent à travers sa paume. Diane consulte ainsi l'existence de David, en s'interrogeant sur la probabilité que sa mère puisse interrompre son dîner. Elle écoute les sensations afin de mieux comprendre la fragilité sublime du garçon, celle qui condamne ce visage et le rend presque inexistant. Aucune image ne lui parvient. Ce sont seulement des flagellations de souffrance, de manque d'affection, de besoin maternel. Diane perçoit aussi le désir qui glace tout garçon à la puberté ; David n'ose la contempler dans les yeux de peur d'avoir une érection.
- Nous allons bien nous amuser tous les deux.
- Comment ?
Les regards se rencontrent. David frissonne, mais Diane resserre son étreinte et lui fait un clin d'œil. Le pas est franchi. Le garçon, las, s'abandonne complètement dans les épanchements de cette inconnue.

6

Il est vingt heures, heure de la transformation. Vanessa s'active devant son miroir. Elle met les porte-jarretelles, la combinaison, le manteau en cuir qui dissimule les dessous en dentelles. Puis elle se maquille. Parfois, elle prend la pose, caressant ses bras, ses jambes, son visage, tour à tour diva ou prostituée, c'est selon. Le rouge redessine des lèvres trop minces. Le mascara accentue le myosotis du regard. Le fond de teint dissimule les cernes. Enfin, elle choisit les talons aiguilles. Elle en a plusieurs paires, de plusieurs couleurs. Elle les sélectionne selon son humeur, comme si une paire de chaussures pouvait changer la donne. Quand elle est habillée, elle aime vérifier les jambes, le maillot et les aisselles glabres. Elle ajoute du parfum, de la crème, tout ce qui peut aider au désir. Quand elle est prête, elle va chercher les outils : le plus important. Il y a des menottes, un godemiché, un vibromasseur, un couteau, des lotions diverses, des pinces, des cravaches, des collants, plusieurs masques, un fouet. Elle descend les escaliers et affronte la nuit dans un sourire. Elle s'imagine les positions, les attitudes, les cris, les douleurs. Le rituel est toujours le même. Les partenaires sont différents. Il faut de la passion destructrice pour écarter les cuisses. Vanessa la possède depuis les prémices de son adolescence. Aujourd'hui, elle sommeille le jour et vit la nuit, embourbée dans le sexe masochiste. Rien ne la trouble. Rien ne la bouleverse. Elle aime se sentir prise au piège, comme si toute sa vie n'avait été qu'un long labyrinthe et qu'elle avait pris l'habitude de cet isolement. Parfois, la vision d'un bambin la ramène à la réalité et elle ne peut s'empêcher de se haïr de l'intérieur, comme si soudain, elle prenait conscience que cet état était irréversible et que son cœur allait demeurer froid comme un hiver.
Les soirées se déroulent dans le quartier Saint-Martin, dans l'une des nombreuses ruelles qui suintent l'odeur pestilentielle des égouts. Elle connaît tout le monde, sans doute parce que l'endroit est mal fréquenté. On y rencontre des ivrognes, des fétichistes, des couples échangistes, des hommes pervers qui recherchent la proie facile. D'autres - ceux qui lui ressemblent - réclament mille souffrances jamais assouvies.
Parfois, un brusque éveil à la réalité. Vanessa se dit que ce n'est pas une vie. Elle prend conscience de l'univers abject dans lequel elle se fraye un passage, sans se soucier des conséquences, sans se rendre compte du mal qui environne chaque personne côtoyée.
- Tu es là ?
- Oui.
- Viens, ils sont en bas.
Elle entre. Des hommes en costard la dirigent dans les bas-fonds du club. Les guirlandes s'agitent devant son regard lapidaire. Parfois, une lumière accable son iris puis tout redevient sombre, impalpable, vide. Dans sa mémoire, elle a toujours vécu dans cette atmosphère. Elle n'a jamais quitté ces clubs où les gens se dénudent dans une obsession épicurienne, embrassant inconnus, psychopathes, ivrognes ou pervers. Juste histoire d'une danse qui n'en finit jamais.
Parfois, elle a honte, puis elle recommence, encore et encore. Parce qu'elle aime cela. Parce qu'elle ne s'est jamais sentie aussi bien que disposée pour un autre, prête à se laisser submerger par la géhenne, et tant pis s'il faut crier.

7

Le film a commencé. Les yeux de David sont écarquillés sur le spectacle en grand écran. A côté de lui, Diane ne dit pas un mot. Elle le laisse faire. Elle le laisse monter. Elle écoute les battements de son cœur et prend parfois plaisir à imager le goût de son sang. Tout est enfantin dans son attitude. L'inexpérience la ravit et l'attire, comme une flamme qu'il faut embraser ou consumer. Il est le jouet de son désir. Elle hésite à le prendre dans la seconde ou à laisser mûrir son excitation. Quelques minutes s'écoulent où la tension s'étire, délicate et ingrate, dans l'abîme de son cœur. Diane écoute la concupiscence qui cherche la proie, qui la dévore des yeux. Puis elle s'échauffe, posant sa main sur la sienne, écoutant le désir du garçon et l'appelant par le biais de cette caresse. David frissonne et se tourne vers elle. Elle saisit la main et la remonte jusqu'à sa joue. Là, elle goutte, doucement, comme une convoitise dont il faut garder l'essence intacte. Le garçon paraît effrayé par l'excitation qui l'empoisonne et qui pose une torpeur titanesque dans son regard.
Le sang coule dans la gorge de Diane et la rend furieuse, incontrôlable sous les assauts de son appétit. Elle se jette sur lui, l'avalant un peu plus dans les ténèbres de la salle, l'empêchant de geindre, de frémir, le plaçant pour toujours en victime. Le sang dégouline de sa bouche. Elle le ravale avec délectation. Elle emprisonne son âme dans sa soif de liquide. David devient un désir bucolique, rien d'autre. Ses yeux se ferment. Diane renforce son emprise. Elle goutte, encore et encore, le sang de celui qui la séduite, sans se soucier des gens alentours, obnubilées par la progression du film.
Lorsque tout est terminé, elle se faufile entre les sièges et prend la première porte qui s'offre à elle. Les veilleuses de la sortie de secours lui indiquent l'extérieur.
Quelques minutes plus tard, elle cherche sa troisième unité dans la nuit.

8

Quand elle l'aperçoit, elle esquisse un sourire hypnotique. Il est adossé contre le mur, et lorgne une femme attachée par des menottes et subissant toutes sortes de sévisses. Il demeure sérieux comme un métronome, à peine tourmenté par un clignement de paupières. Parfois, son regard s'écarquille et brille d'une frénésie démesurée qui laisse deviner toute la perversité de ce milieu où il n'y a pas de limite, juste une succession d'assouvissements malsains.
Elle s'approche de lui et entrouvre légèrement son manteau :
- Veux-tu être mon maître, ce soir ?
Il devine les porte-jarretelles et se redresse, enorgueilli par l'honneur de faire jouir Vanessa en la soustrayant à son hégémonie.
- Ce serait un plaisir. Qu'est-ce que tu as apporté ?
Elle lui tend la mallette. Il la dépose sur une table et contemple chaque outil avec excitation. Sa bouche s'entrouvre légèrement lorsqu'il saisit les menottes.
- Tu n'as pas de cordes ?
- Non.
- Allonge-toi.
Autour d'eux, on devine plusieurs couples nus dans la pénombre, se combattant comme des fauves en quête d'une jouissance malhabile. Les cris alourdissent l'atmosphère et la rendent insupportables, hormis pour la foule discrète, immobile au-milieu de nombreux couples sado-masochistes qui se touchent et s'affrontent dans des positions avilies.

9

Elle est ivre, et apprécie la sensation qui s'épanche en pervertissant chaque parcelle de l'être. Elle est ivre du sang de David et écoute cette vie qui bouillonne encore en elle. Elle se demande jusqu'où peut-elle aller. Il lui faut une troisième victime, un troisième pas raté qui s'effondre dans la nuit. Il sera sa dernière unité. Mais cette fois, elle veut être aux premières loges et ne rien rater de cette mort appropriée. Elle cherche, l'esprit embrumé par la concupiscence qui persiste, qui s'immisce dans chaque geste, dans chaque regard, et même dans ce paysage ténébreux où elle joue des coudes pour exister.
Son cœur bat à vive allure, malmené par le temps qui la guette, qui la contraint à se précipiter pour réaliser son Œuvre. Trois unités… seulement trois. Bientôt, elle siégera au cœur de l'espèce humaine - vampire la nuit, agonisante le jour - et dans les heures écoulées, elle sera un peu plus indestructible, un peu plus puissante, un peu plus inhumaine qu'auparavant. Elle pourra devenir invisible, menant une double vie pleine de sang humain et de dissimulation. Elle deviendra solitaire, imperturbable, extraordinairement belle. Dans la mort, elle assombrira toute vie au profit de la sienne.
Diane remonte la rue Jean Jaurès, s'arrêtant à quelques brasseries. Elle entre, passe entre les tables et s'imprègne de cette vie morbide qui se cache derrière les apparences. Parfois, un regard l'intrigue. Elle le condamne par son assurance puis disparaît aussi vite qu'elle était venue, comme si elle n'avait été qu'un mirage dans la vie de tous ces gens.
Lorsqu'elle parvient jusqu'au quartier Saint-Martin, un vertige la surprend tout à coup. Elle s'adosse contre un mur et attend, sans coup férir, une voix susceptible de la mener à sa troisième unité. Sa poitrine est haletante. Autour d'elle, une foule de badauds la scrute avec obstination. Elle les sent tourner autour de son immobilité. Elle écoute leurs murmures intéressés. Elle ne peut s'empêcher de les haïr par cette médiocrité qu'ils dégagent et dont ils n'ont même pas conscience.
Lorsqu'elle se met à avancer, titubante et hagarde, un effroi la submerge. Elle n'a jamais ressenti une telle faiblesse accaparant son esprit. Cette sensation la place dans une situation des plus indélicates, comme si elle était incapable de se défendre, comme si elle ne pouvait se relever de cette nuit où elle a ingurgitée une nouvelle vie, peut être plus pure que les autres.
Tout à coup, elle l'aperçoit, ce club dont l'enseigne brille comme la foudre dans la nuit. Sans comprendre, la couleur rouge l'attire et elle y entre, les yeux presque fermés, la sueur dégoulinant sur ses tempes.
Les hommes lui sourient :
- Vous êtes nouvelle ?
- Oui. Pourquoi ?
- Je pense que vous allez plaire. Vous avez un côté très… très mystérieux… très excitant.
Diane se redresse et soutient le regard de l'homme. Il porte un complet veston noir et de longs cheveux bruns lui tombent sur les épaules. Sa barbe fine, ses yeux noirs, ses bras croisés, toute sa physionomie lui indique la malversation de l'homme qui la toise sans sourciller. Devant le fiel de Diane, il baisse les yeux, gêné par une telle intensité.
Le premier pas franchi, déjà, elle les entend… Derrière la musique classique, les cris lui parviennent d'en bas. Ce sont des gémissements, des plaintes déchirantes, des douleurs répétées qui la font jouir de l'intérieur. Le vermillon envahit son regard tandis qu'elle agrippe la rambarde de l'escalier. Quand elle parvient au sous-sol, un nouveau vertige l'ébranle de toute part. Devant elle, plusieurs couples nus s'abîment dans la sexualité.
Un clignement de l'œil et elle l'aperçoit, sous le charme…

10

Dans cette position en décubitus, elle est sereine. Ses yeux se ferment dans l'atermoiement du supplice. Elle écoute les battements de son cœur. Parfois, elle rouvre les yeux et contemple l'homme qui s'affaire autour d'elle, qui choisit les outils, qui prend chaque seconde pour une nouvelle vague de désir. Elle approuve toute douleur. Elle accepte tous les combats. Elle jubile dans les premières étincelles de souffrances. Cela a toujours été ainsi. Son corps tremble. Elle se caresse doucement puis lorsqu'il la toise, elle y met plus de violence. Pour qu'il en ait lui-même envie. Pour qu'il en arrive aux outils.
D'abord, il l'attache avec des menottes. Ensuite, il s'accorde plusieurs minutes à la contempler. C'est ainsi qu'il procède, toujours avec minutie. Leurs regards s'affrontent dans la douleur. Ils saisissent une rage commune au moyen des cris qui envahissent la pièce. Dans un sourire, il brandit la lame du couteau et la dépose sur la poitrine. Vanessa se braque. Vanessa attend. Une larme de sang coule et glisse sur son échine. Elle se perd dans les courbes de son corps. Elle se raidit une nouvelle fois lorsqu'il saisit les pointes et qu'il la martyrise avec jubilation. Vanessa accueille la douleur dans un sourire, paupières closes et jambes écartées, et elle gémit.
Soudain, un courant d'air la ramène à la réalité. Elle ouvre les yeux et aperçoit la femme, immobile près de l'escalier. Vanessa la considère pendant plusieurs minutes, alors que les sévisses parcourent son corps et l'hypnotisent dans la chaleur de l'acte. Mais elle ne respire presque plus tant cette vision la fragilise. Dans cette femme brune aux prunelles ardentes, Vanessa se reconnaît tout entière, comme si une parenté les unissait.

11

Diane suffoque à la vision de cette femme au corps splendide. La foudre s'abat sur elle. Elle a l'impression de connaître une histoire mais sans les phrases, sans les mots. Elle considère Vanessa avec un regard mêlé d'effroi et de convoitise. Sa troisième unité, c'est elle. Diane le sent. Vanessa dégage un mal charnel, un mal qui la pousse à se complaire dans sa physionomie. Diane la trouve magnifique dans son narcissisme. Elle s'approche mais n'ose à peine la côtoyer dans les yeux.
Dans la pénombre, cette rencontre délétère est à peine perceptible. Pourtant, les deux femmes ne se quittent plus des yeux. Diane désire la mort de Vanessa. Vanessa veut la posséder juste un instant.
Diane s'adosse contre le mur et regarde sa troisième unité jouir du mal qu'on lui inflige. Elle éprouve une certaine satisfaction à observer ce corps à corps qu'elle n'a jamais pu comprendre, ni assimiler. Soudain, Vanessa repousse l'homme et se redresse.
- C'est bon, dit-elle. Laisse-moi.
L'homme ne comprend pas. Il croit, au contraire, qu'elle désire plus de violence. Il l'attrape par les épaules et la plaque contre la table puis il la menace au couteau. Vanessa se met à rire.
- Tu n'as pas compris ? Ce n'est pas toi que je veux. C'est elle…
Elle montre Diane du doigt. L'homme se retire, déçu et en colère. Vanessa se remet debout et s'approche de Diane. Elle est entièrement nue. Quelques gouttes de sang perlent sur sa peau. Diane les scrute avec un tel désir qu'un nouveau vertige la surprend.
- Comment tu t'appelles ?
Diane répond. Diane se laisse faire. Elle a mal. Vanessa referme ses mains sur son corps. Diane perd toute maîtrise. Elle a l'impression de glisser dans un désir inconnu. Il faut qu'elle tue Vanessa, mais pas ici. Pas dans cet endroit. Ses mains s'attardent sur la poitrine et elle y recueille les premières gouttes de sang. Le vertige s'accentue. Elle n'y prend pas garde. Vanessa saisit ses cheveux et l'embrasse subitement, sans que Diane ne s'y attende. La répugnance envahit son corps. Elle se retire dans un sursaut. Vanessa éclate de rire, et embrase la colère de Diane. La tuer devient une envie incontrôlable, plus encore dans cet endroit qui exsude mille souffrances.
Diane se jette sur elle et de ses mains longilignes, elle suit la courbe du cou et en mord les déliquescences. Vanessa tressaille puis gémit. Tandis qu'elle se vide, la jouissance brouille son regard. Elle ne s'est jamais sentie aussi bien. Elle n'a jamais connu une telle sensation. Quelques minutes plus tard, la bacchante s'écroule sur le sol, morte dans le fourmillement de la vie.

12

Lorsqu'elle lâche Vanessa, Diane s'écroule à son tour sur le sol. Une rébellion s'agite dans les chancres de son être, et elle n'en comprend la teneur. Ses yeux hagards tentent de pénétrer la pénombre mais en vain. Soudain, la douleur s'affale dans ses veines, dans son cœur, dans toutes ses unités. Elle ne peut plus respirer tant la souffrance pose des blessures irréversibles sur son immortalité. La bouche ouverte, la poitrine haletante, les mains crispées sur le sol, Diane vomit. Le liquide pourpre s'étale devant ses yeux et révèle le poison qui coule dans son existence déchue. Elle rampe, elle cherche, elle agonise, elle ne trouve pas. Elle se met à hurler mais ce sont cinq voix d'outre-tombe qui accompagnent son cri.
Dans ses douleurs multipliées, elle comprend. La réponse se fige dans le liquide où elle se meurt. David et Vanessa sont liés par le sang. David est le fils de Vanessa. L'affiliation est donc impossible.
Elle continue à ramper, oubliant les visages immobiles au-dessus d'elle et qui semblent effrayés par la progression de son être. Mais Diane n'a plus aucun espoir. Les mouvements de son âme lui indiquent une mort qui se rapproche et qui s'apprête à la ramener là où tout a commencé, dans l'univers diaphane des âmes errantes.

Quelques minutes plus tard, le cœur de Diane se brisa sous les assauts de deux âmes en confrontation. Ses yeux se figèrent. Une larme y coula, seule indice d'une souffrance dissimulée dans la corruption. Personne n'osa relater les événements qui avaient eu lieu dans ce club retiré du quartier Saint-Martin. On oublia Vanessa comme toutes les autres prostituées. Les gens préférèrent garder une image licencieuse de l'endroit, et non pas une longue agonie vampirique où une habituée des lieux avait perdue la vie.

Véronique Cabon, 24 au 28 mai 2004, veroniquecabon29@aol.com

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