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Sur
mesures
Anne-Bénédicte Joly, 1996. |
| Anne-Bénédicte
JOLY, écrivain, qui nous fait la
gentillesse et l'honneur de figurer sur nos pages, pour le plaisir de
tous, est un auteur autoéditant ses livres (littérature contemporaine
: essais, nouvelles, romans). Voici trois de ses nouvelles, un
peu étranges, extraites de son recueil éponyme: "Le
meublé livres", publié en 1996 : Sur mesures : Cliquez: Sur mesures Le meublé livres : Cliquez: EXT A-BJ MEUBLE Le hasard est calculé : Cliquez: EXT A-BJ HASARD |
Tout
peut-être fait sur mesures : un joli costume pour un cadre jeune et dynamique,
de belles chaussures en cuir pour un homme d'âge mûr capable d'apprécier ce
luxe, ou encore une ravissante maison avec vue sur un jardinet clair et net,
ou une voiture gris anthracite, ABS, direction assistée, intérieur cuir et pour
couronner le tout un travail adapté aux besoins de chacun. Des horaires souples
mais non pénalisants pour les joies familiales, un bon salaire pour pouvoir
être bien logé, skier l'hiver et nager l'été, en bref un moule fait pour nous
que l'on promène toujours avec soi, sans aucun risque de mauvaises surprises.
Par exemple un décalage qui rapetisserait le moule ou nous grossirait! Que faire
d'une voiture tout cuir lorsqu'on a du mal à payer son loyer exorbitant, ou
pourquoi contempler un costume fait sur mesure dans une armoire alors que notre
travail ne nécessite qu'un bleu de travail et une bonne dose de courage ? L'intérêt
ne réside, ni dans le bien matériel parfait aux contours fixes et traditionnels,
ni dans la contemplation d'un mal-être social pénible pouvant vous pousser tout
droit à la catastrophe... Le plus intéressant se trouverait dans des situations
décalées dans lesquelles les décors seraient rêvés - on ne pourrait rêver mieux
- mais les êtres vivraient pourtant d'énormes cauchemars! Je m'explique...
M.
et Mme Racine sont des êtres respectables et respectés. Ils ont beaucoup d'argent
-suffisamment pour ne plus y penser - beaucoup d'enfants - par générosité et
esprit large Madame n'a jamais pris la pilule et Monsieur n'a jamais rien trouvé
à en redire - et malgré tout beaucoup de soucis - les détails déplacés d'une
vie réglée comme un métronome font l'effet d'une bombe en plein désert. Oui
les cheveux de Pierre-Luc sont longs dans la nuque, les yeux de Charlotte n'ont
pas le vert de ceux de Tante Solange, Ferdinand est moins chanceux que son père
et Marie-Anémone est dotée d'un physique hors-norme et dérangeant, ne cadrant
pas le moins du monde avec son milieu. Oui c'est vrai. Elle est blonde alors
qu'on est châtain de mère en fille depuis des générations, les yeux sont bleus
alors qu'on décline les yeux verts au féminin et marron au masculin chez les
Racine. Elle aime la littérature et le dit haut et fort. Tout porte à croire
qu'elle appartient plutôt au registre accidentel, seul son prénom est l'ultime
élément de reconnaissance familiale mais avec l'adolescence - vraiment les jeunes
ne sont plus ce qu'ils étaient - ses amis l'ont appelée Marie-Anne et c'est
elle qui est à l'origine d'une telle troncature onomastique. Le décalage naquit
donc de cette jeune fille si différente, sans son pareil dans une telle famille.
Remontons
plus avant. Lorsque Madame Racine - Jeanne-Geneviève - attendait la future Marie-Anémone,
elle dut poser les pieds par terre à quatre reprises : la première pour apprendre
du gynécologue qu'elle était enceinte de quatre mois alors que Pierre-Luc n'en
avait que sept ; la deuxième pour se rapprocher stratégiquement des toilettes
tant ses nausées étaient permanentes et dévastatrices ; la troisième pour employer
la gentille Nadine comme femme à tout faire et surtout s'occuper des enfants,
de la maison, de l'école, des plus grands, des repas, des invitations et ouf!
du jardin. Nadine était dotée d'un physique pragmatique et près du sol : ses
jambes musclées n'avaient pas eu le temps de s'étendre tant son labeur avait
été contraignant, son regard était souvent rivé à ses pieds car c'était la plus
courte distance entre sa tête et ses extrémités, enfin, ses mains agiles mais
courtes savaient cuisiner, coudre, rapiécer, planter, couper, nettoyer, repasser,
soigner, câliner, réprimander, s'agiter, s'activer, serrer, prendre - mais sans
s'éprendre -, consoler, appeler et j'en passe. Enfin la quatrième fois qu'elle
se tint sur son séant, c'était pour apprendre qu'elle attendait une fille. Depuis
elle resta jusqu'au neuvième mois à l'horizontal. Son mari voulait une majorité
de fils, car ... les hommes sont les constructeurs de l'avenir, les élus du
peuple qui font rimer sérieux avec bienheureux, et lorsque, malheureusement,
ils ne peuvent échanger aucun sentiment avec un serviable bipède féminin, ils
vouent leurs vies aux études et font avancer le monde dans les sciences, les
techniques, la biologie, la médecine, l'astrologie, la religion et dans le meilleur
des cas dans le nucléaire. En bref des têtes flanquées de neurones logiques,
conventionnels pouvant par extension devenir créatifs, brillants et qui sont
souvent accompagnés - pour les valoriser extérieurement - d'un vocabulaire plus
féminin mais nettement plus secondaire englobant l'amour, le désir, la grossesse,
la pulsion, la tendresse, la vocation, la création... Toutes ces caractéristiques
s'agitent avec désordre dans une tête qui s'observe, se cajole mais qui n'est
jamais prête à se hisser à la hauteur masculine. De ce défi fou et exubérant,
de cette idée onirique toute droit sortie des mythes des contes liés à l'enfance,
de tout ce conflit, naquit Marie-Anémone.
La
mère anxieuse et inquiète d'être plus maigre à huit mois de grossesse qu'au
début, ayant une mine de déterrée, des yeux dévastés, une bouche incurvée dans
le sens du dégoût, cette mère donc voulut se rassurer en figeant l'espace féminin
de sa progéniture dans un prénom rigoureux, terne, au rythme binaire parce que
le trait d'union cela fait chic. Ce nourrisson ne ressemblait à aucun autre.
Celui-ci était divinement beau, terriblement sage et ne donnait aucun souci
à la maman... Il n'avait aucune caractéristique du bébé, il n'avait pas besoin
de sa mère. Aucune nuit ne fut entrecoupée par ses cris ou pleurs, car il attendait
calmement le matin qu'on daigne le nourrir, comme si, déjà à l'époque, il était
doté d'une indépendance indécente. Comme s'il grandissait en dehors des autres.
C'est ce qui se passa.
Une
nuit la mère se réveilla en sursauts, elle sortait tout juste d'un cauchemar
autobiographique : elle accouchait dans une salle propre et très claire. L'enfant
sorti de son ventre avait quatre ou cinq ans, il était tout propre, habillé
très comme il faut, marchait et lançait un poli «Bonjour Maman». Puis il franchissait
la grande porte et c'est lorsque cette dernière se refermait qu'elle rouvrit
les yeux. Etait-elle devenue une mauvaise mère ? Pourquoi sa fille avait-elle
si peu besoin d'elle ? Aucun pleur ni douleur au moment de la première séparation
à la maternelle. Les autres gosses étaient rivés aux jupes maternelles, elle,
rien ne la retenait. Elle partit effondrée et neuf mois plus tard naquit François-Xavier,
qu'elle couva tant et tant qu'il devint capricieux, fragile et incapable de
supporter toute solitude.
Mais
revenons à l'évolution de notre Marie-Anémone. La scolarité se déroula sans
encombre ; à l'aise dans toutes les matières, indépendante et secrète, les professeurs
n'ont jamais éclairé la mère sur la véritable personnalité de sa fille. Elle
ne put compter sur personne pour comprendre ce qui se passait en elle. Elle
ne pouvait que constater avec désoeuvrement la construction d'une fille, d'une
jeune fille en dehors d'elle-même. Vestimentairement tous les enfants étaient
correctement habillés dans des coloris classiques et sages : bleu marine et
blanc pour le printemps-été, vert bouteille, bordeaux et rouge pour les autres
saisons. Dès sa dixième année Marie-Anémone acceptait de porter les vêtements
préparés la veille par la maman, ceux-la même trouvés chaque matin sur la chaise
en osier lorsque l'on sait s'il va faire froid, pleuvoir, neiger ou faire très
chaud. Mais elle changeait délibérément un petit détail qui la rendait différente
et qui venait souvent contredire le bon goût maternel. Par exemple, elle se
souvient avoir vu sa fille partir à l'école avec sa jupe bleu marine et ses
souliers à barrettes mais elle roulait les chaussettes grossières et bêtement
blanches en socquettes ce qui découvrait le galbe du mollet - si jeune pourtant
- elle défaisait les deux premiers boutons du chemisier en dentelle, retirait
le foulard qui décorait mal son cou et le nouait dans ses cheveux après avoir
pris soin d'enlever le serre-tête bleu marine qui lui enserrait le crâne. Tout
était soigneusement rangé dans son cartable, jamais abîmé, mais la petite partait
et revenait ainsi, ne se donnant aucun mal pour dissimuler ses petits changements.
Elle les trouvait naturels, elle se sentait bien et cela se voyait. Combien
de fois sa mère, en soliloquant, trouva que sa fille avait fière allure et qu'elle
savait parfaitement accommoder en les transformant ses vêtements dictés par
elle. Elle admirait secrètement cette gosse dotée d'une indépendance créative
et ingénieuse. Tout ce qui manquait à la mère. Les autres enfants grandissaient
dans la norme, conformes aux aspirations parentales. Il n'y avait rien à dire.
Marie-Anémone était la seule à dépareiller sans violence mais avec tact et élégance
et mettre en porte-à-faux le raffinement simiesque du reste de la famille.
Pour
la pratique religieuse elle se démarqua aussi. A douze ans elle prit sa vie
spirituelle en main. Elle décida d'être baptisée pour faire par la suite sa
communion solennelle. Les parents furent stupéfaits : chaque enfant avait eu
sa place dans la communauté chrétienne dès son troisième mois revêtant ainsi
la robe baptismale de tante Marie-Sophie. Mais rien n'y fit. La gamine reçut
à nouveau le sacrement du baptême et choisit elle-même son parrain et sa marraine.
Son parrain avait donné son accord tacite par écrit à la jeune fille et était
un écrivain que toute la famille trouvait barbare tant ces écrits étaient ésotériques.
Et puis on savait bien qu'un parrain si connu et si pris par ses propres activités
ne pourrait avoir le temps matériel d'épauler Marie-Anémone - le cas échéant.
C'est à cette date-là qu'elle décida de son nouveau prénom : Marie-Anne. La
mère reçut un coup de poignard dans le coeur qui vint accentuer les précédents.
Décidément cette enfant dépareillait et le père déposa depuis ce jour sur la
mère un regard réprobateur dont elle ne parviendra plus jamais à se débarrasser.
Elle vécut donc les péripéties originales de sa chère petite avec ce double
regard où se mêlaient la douleur, la mauvaise conscience et au fond, très au
fond de ses petits yeux myopes, une étincelle de fierté qu'elle ne se serait
jamais permis de laisser transparaître.
Pour
revenir au baptême, la marraine sidéra par son absence physique et le prêtre
de l'époque se montra fin psychologue et patient. La mère de poursuivre :
-
Ma chère fille arriva donc le jour de son baptême avec une lettre de son parrain
virtuel dans la main gauche et une gravure dans la main droite. J'en rougis
encore! Quand je pense qu'elle n'a pas voulu porter la jolie robe à smocks de
sa cousine Anne-Cécile et qu'elle est entrée dans l'église avec un pantalon
gris et un pull rose pâle. J'aurai voulu ne pas exister à ce moment-là. Les
autres frères et soeurs ricanaient; j'ai donné une claque à Pierre-Luc qui l'avait
bien cherché ; remarquez après ce petit idiot ne m'a pas lâché d'une semelle
en voulant se faire pardonner. Il pleurnichait sans cesse. En plus, elle n'avait
voulu aucun cadeau pour ce jour-là. J'avais réuni toute la famille, avait commandé
un repas chez le traiteur, Monsieur Marie du Vergne, qui lui au moins ne me
fit pas faux bond. Je ne vous ai pas encore parlé de la marraine! Cette enfant
est insensée. Avoir des idées pareilles à son âge, à douze ans! Est-ce bien
ma fille ? J'ai toujours senti qu'elle était différente, impertinente ; oh toujours
en douceur, mais elle parvenait systématiquement à ses fins. Elle avait donc
dans sa main droite une peinture. Si vous aviez vu cela! Même pas Marie pleurant
son fils au pied de la croix, non, même pas un joli paysage chrétien, tranquille
avec des animaux paissants et une fermière, non, pas même une maison dans laquelle
vit une paisible famille autour d'un feu de cheminée, non. Vous savez ce que
c'était ? Une liseuse! Une liseuse! Une femme qui lit un livre. Pour un baptême.
Enfin, j'ai vu l'auteur de la peinture : Auguste Renoir. Vous vous rendez compte
? Un illustre inconnu! Dans une église. On ne sait même pas s'il était croyant.
Quelle infamie!
La
mère ne se consola jamais de cet épisode qui lui fit honte et malgré tout -
même si elle ne dut jamais le reconnaître explicitement - elle avait enfoui
en elle une forme d'admiration, inexplicable pour cette enfant révoltée et cohérente
dans sa rébellion vis-à-vis d'elle-même. Elle avait foi en ses actes et ne se
laissait jamais convaincre par les points de vue paternels ou fraternels. Non,
elle était sur une route droite, rectiligne et bien goudronnée. Elle seule savait
rouler dessus et connaissait toujours la direction de son cheminement. Jamais
une hésitation, jamais le moindre recul. Elle était tout entière logée dans
une persuasion sans faille qui constituait sa force. Elle n'en était pas pour
autant intolérante, non, elle ne supportait pas le jugement des autres et par
conséquent elle ne jugeait jamais les autres. La mère avait le sentiment d'évoluer
sur une route parallèle. Il n'y avait aucun pont sur leurs voies, aucune possibilité.
Elle en était à la fois effrayée et respectueuse. A quoi bon lutter contre cette
linéarité ; tant d'enfants ne savent ni où aller, ni comment mener leurs barques.
Elle va où elle le désire et s'en donne les moyens. Sa prise en charge totale
faisait écho au cauchemar prémonitoire de la mère qui avait accouché d'une enfant
autonome et fière.
Pourtant
malgré cette compréhension non formulée de la mère il y eut un incident douloureux
que Marie-Anne prit à sa charge sans difficulté mais qui laissa ses parents
loin derrière avec des convictions effondrées, des doutes devenus rois, une
solidité familiale qui s'émiettait et une conscience humaine fortement ébranlée.
Marie-Anne
a seize ans.
Ses
études se passent sans l'ombre d'un souci. Les professeurs misent sur elle pour
l'avenir, les parents sont confiants car ils ont pris l'habitude de ne jamais
s'en occuper et les soeurs et frères l'admirent tant ses facilités et ses bonnes
notes sont proportionnelles à sa désinvolture et à sa personnalité. Mais voilà,
au début du deuxième trimestre de la seconde elle convoque ses parents à table,
un matin, à sept heures trente et leur annonce, avec son habituel sang froid,
qu'elle avait bien réfléchi et qu'il était temps qu'elle vive sa vie, qu'elle
s'assume en travaillant et donc qu'elle n'irait dorénavant plus à l'Institution
Saint-Paul-d'Anne. C'était clair. Le père, noué, fila à son travail en manquant
de trébucher dans la poubelle extérieure tant ses yeux remplis de larmes l'aveuglaient.
Les soeurs et les frères qui avaient tout entendu filèrent droit à l'école encore
tout chamboulés de ne pas avoir compris profondément la décision de leur soeur.
Quant à la mère pour la première fois elle garda son calme et, fixant sa fille
droit dans les yeux, elle décida d'aller dans le sens de sa fille et de lui
offrir sa foi en elle, si bien qu'elle acquiesça :
-
Tu as raison Marie-Anne si c'est ce que tu ressens, fais-le. J'admire ta décision,
je n'en aurais jamais été capable à ton âge, ni même maintenant d'ailleurs.
-
Maman, tu m'as toujours comprise et tu l'admets aujourd'hui tout haut. Je t'aime
fort.
Elle
se leva, délaissa définitivement son cartable et mit ses nouvelles résolutions
en application. Ce n'étaient même pas des résolutions - comme pour rompre avec
des habitudes jugées mauvaises - mais un choix de vie.
Marie-Anne
élut donc domicile dans un petit studio du nord parisien avec les sanitaires
sur le palier et dix-huit mètres carrés pour construire un bonheur bien à elle.
Elle chercha du travail et se contenta dans un premier temps de taper des prix
sur une machine énorme et de sourire aux clients. Sa première occupation lucrative
fut celle de vendeuse. Dès que sa journée se terminait elle organisait sa vie
avec rationalisme et passion. Les deux traits de caractères qui avaient tant
tourmenté sa mère se révélaient être des atouts de logique, d'organisation et
finalement de bonheur. Elle aimait écrire et en avait plus qu'assez de noircir
du papier sans être lue. Aussi, lors d'une réunion avec le syndic de l'immeuble,
elle s'y rendit avec la ferme intention de faire parler d'elle. Bien sûr, il
n'y avait que les propriétaires et elle n'y avait pas sa place, elle, petite
locataire sans bien immobilier, ni envergure apparente. Cependant à l'issue
de la réunion, elle prit la parole :
-
Messieurs, je vous demande quelques minutes d'attention. Il y a des bus et des
métros jusqu'à vingt-trois heures trente et je ne veux nullement vous immobiliser
inutilement. Voilà je suis vendeuse dans votre quartier chez Bon Achat, et je
serai heureuse de vous y voir mais je ne suis pas ici pour faire de la promotion,
là n'est pas mon intérêt. Je voudrais juste vous poser une question : aimez-vous
lire ?
Au
début interloqués puis finalement séduits les neufs propriétaires de l'immeuble
de Marie-Anne s'assirent sagement et répondirent par un oui collectif à la question
posée.
-
Je vous propose un arrangement. J'écris depuis que je suis toute petite mais
je n'ai jamais su ce que cela valait car on ne m'a jamais lue. Je serai donc
heureuse de déposer dans vos boîtes aux lettres respectives, une de mes nouvelles
afin que vous me disiez en toute franchise et honnêteté, puisque vous ne me
connaissez pas vous serez objectifs, si ce que j'écris est bien.
Cette
fine silhouette pourtant décidée et séduisante amusa ce public restreint qui
s'engagea à lire chacun une nouvelle et à donner à Marie-Anne leurs observations
par écrit, dans sa boîte aux lettres. Son prénom lui pesait encore malgré le
changement datant de ses douze ans. Elle communiqua donc à ses lecteurs privilégiés
son nouveau prénom qui, quoi qu'inattendu, fut gentiment retenu. Vous adresserez
vos remarques à Mianne. Nombreux sont ceux qui objecteront que ce n'est pas
un vrai prénom, qu'on ne l'entend guère, mais peu lui importait. L'essentiel
pour Mianne était d'avoir un public potentiel : les habitants de son immeuble.
Comme son propriétaire était là - il possédait un superbe cinq pièces deux étages
en dessous de la chambre de bonne louée à notre héroïne - elle lui fit remarquer
que l'eau n'était pas assez chaude et qu'elle aurait besoin de deux étagères
supplémentaires pour y placer ses livres. Chose dite, chose faite.
De
leur côté les parents de Mianne poursuivaient leur vie réglée et sans originalité
mais Mianne aimait aller dîner avec ses soeurs et frères car elle s'épanouissait
si loin d'eux qu'elle s'y sentait bien.
François-Xavier
préparait HEC, Marie-Caroline finissait Sciences-Po et Pierre-Luc projetait
d'intégrer l'X. Que de jolis projets d'avenir se disait-elle intérieurement
sans convoitise ni moquerie. De leur côté les parents guettaient sur le visage
de leur fille un indice de jeune fille amoureuse qui cache ses sentiments dans
ce petit studio. Mais rien de tout cela ne transparaissait chez Mianne. Elle
ne parla pas non plus de ses projets communs avec ses copropriétaires. Elle
était secrète. Ses parents pensaient à un jeune homme amoureux, Mianne cachait
en elle un grand désir d'écrire et une grande impatience à commencer...
Traditionnellement
tout commence par un lundi ou par un il y a. Mianne anticonformiste débuta ses
récits un mercredi à midi - pendant la pause déjeuner -, si bien que dix jours
plus tard le propriétaire du premier étage reçut la première nouvelle. Continuant
d'écrire, elle guettait régulièrement un indice de remarques ou de critiques
dans sa boîte aux lettres. Mais le temps passa et cet homme ne répondit jamais.
Elle tenta la même expérience avec les gens du deuxième et du troisième étage.
Elle déposa simultanément ses manuscrits pour doubler ses chances d'obtenir
une réponse plus rapide. Le silence qui s'ensuivit l'atterra. Chaque matin avant
d'aller travailler, elle guettait le moindre bruit chez ses lecteurs mais il
n'y en avait aucune trace. D'ailleurs aucune rencontre non plus, comme si l'immeuble
ne vivait plus. Elle fit la même démarche pour les gens du quatrième étage,
mais même son voisin qui était au demeurant un retraité charmant et poli ne
donna aucun signe de vie. Personne ne réagit. Aucun écho ne fit suite à la proposition
de Mianne. Le silence complet. Après plusieurs semaines, elle ne put contenir
sa colère. Ses journées abrutissantes de travail n'étaient pas atténuées par
une compensation créatrice, non, et puisque personne ne la lisait, elle ne pouvait
plus écrire. Comment trouver un auditoire pour laisser parler sa plume ?
Peut-être
fallait-il qu'elle lise ses textes ? Mais il fallait alors un décor attrayant
pour que le public vienne l'écouter. Elle eut une idée folle mais réalisable.
Avec ses mensualités de caissière elle décida de louer la chambre de bonne à
côté de la sienne. Un arrangement temporaire avec le propriétaire lui permit
de louer les deux chambres - l'une pour y loger, l'autre pour y créer - pendant
quatre mois pour une somme modique. Le tout était maintenant de concentrer son
énergie afin de convaincre des gens de venir l'écouter. Pour n'avoir aucune
entrave familiale elle dit aux siens qu'elle partait pendant quatre mois aux
Etats-Unis pour y perfectionner son anglais. Les parents croyant à une accalmie
des humeurs de leur fille lui donnèrent de l'argent pour le voyage et l'hébergement
en Auberges de Jeunesse. Cet argent permis à Mianne d'acheter du matériel pour
que sa chambre de bonne numéro deux devienne attractive.
Elle
se mit à la place de son futur public. S'il venait dans le nord parisien il
viendrait sans aucun doute en métro pour des raisons de commodité. Donc à partir
de ladite station - la plus proche de son domicile - elle flécha l'itinéraire
pour se rendre chez elle de façon originale. Elle appela son spectacle «La liseuse
de bonnes nouvelles» et pour donner envie de s'y rendre elle inscrivit sur la
première pancarte :
-
Venez écouter le «Poème rieur» en bonne compagnie pour la modique somme de trente
francs.
Sur
la deuxième pancarte elle voulait remotiver ses futurs spectateurs et avait
écrit un extrait choisi à propos de la cinquième nouvelle appelée «Dire pour
vivre» :
-
J'ai besoin d'un public comme un amoureux transi a besoin de sa moitié ; si
je dis pour personne, je préfère me taire. Le public est ma parole, il est mon
écoute et ma réception d'âme.
Sur
la troisième pancarte elle se disait que son public était sur la bonne voie
et que normalement il était sûr d'arriver à destination. Il fallait être motivé
pour monter les six étages, car demander un effort physique avant un effort
intellectuel était ambitieux. Elle mit donc au point une charade distrayante
dont chaque étage donnait une étape. Par exemple au premier étage : mon premier
est une forme de dire particulière qui donne envie de chanter les mots. Au deuxième
étage on pouvait lire : mon deuxième appartient au premier mais nécessite une
présence humaine, féminine, digne de profondeur. Au troisième étage se trouvait
: mon troisième est avant le tout et vous prédit un moment différent de votre
quotidien. Enfin, au quatrième étage il y avait : mon quatrième représente le
tout, vous souhaite la bienvenue et vous remercie d'avoir pris la peine de contracter
vos mollets durant ces centaines de marches ce qui contribue à une bonne santé
pour la circulation des jambes ; la santé physique est un prémice positif à
la santé psychique, asseyez-vous la séance commence à vingt heures.
Mianne
avait un trac fou pour cette première. Elle savait qu'il n'y aurait pas d'autre
représentation car elle n'en aurait plus les moyens et ça, le public l'ignorait.
C'était mieux ainsi. Les spectateurs étaient au nombre de vingt, Mianne avait
emprunté en plus des chaises, trois bancs assez larges sur lesquels pouvaient
tenir quatre personnes. Elle avait mis au point un éclairage qui plongeait les
spectateurs dans le noir et focalisait une lumière très crue sur un gros livre
ouvert, très épais, installé sur un pupitre. Dans une lumière tamisée, Mianne
apparaissait l'air hiératique : chignon tiré et robe noire en laine. Aucun apparat.
Rien que de la profondeur. Elle avait tout misé sur la mise en scène. Elle voulait
ainsi faire un pied de nez à tous ceux qui n'avaient pas voulu la lire - ou
lui dire ce qu'ils pensaient de ce qu'elle leur avait fait lire - et qui aujourd'hui
avaient donné trente francs pour l'entendre lire ses écrits. Elle pensa tout
à coup à sa famille, son mode vie, si différent de tout ce à quoi elle avait
aspiré. Elle n'avait pas voulu blesser sa famille mais elle n'avait pu échapper
à sa destinée qui la poussait chaque jour plus loin d'elle. Elle était censée
être aux Etats-Unis, elle était dans le XIX ème arrondissement de Paris ; elle
avait utilisé tout l'argent gentiment donné pour faire vivre sa passion une
seule fois dans ce décor vivant. Le microphone était bien branché, il fallait
commencer. Avant de se lancer elle regarda l'immeuble qui lui faisait face et
vit une jeune femme en train de lire dans une petite bibliothèque l'air absorbé
et différent comme si tous les lecteurs avaient une attitude similaire, habitants
d'une contrée appelée différence. Comment cela se produisit ? Elle ne le sut
jamais. La jeune fille leva la tête au tout début du spectacle de Mianne et
lui sourit avec sincérité. Ce sourire se superposa à celui de sa mère lorsqu'elle
lui avait annoncé sa décision d'arrêter l'école. C'était un sourire double,
rempli de confiance, message d'amour et d'amitié entremêlée. Ce duo humain ouvrit
le titre de sa toute première nouvelle. Elle se jetait à l'eau, dans un îlot
de bonheur pour y nager avec insouciance une seule fois de sa vie, et elle en
avait conscience.
J'ai
connu Mianne un soir à Paris alors qu'elle lisait un extrait de ses oeuvres
écrites. Elle m'a ému et je suis tombé immédiatement amoureux d'elle. J'étais
sous le charme de cette liseuse si lisse, si pleine de mots, si emplie de grâce.
J'aimais tout ce spectacle qui fut pour moi l'approche de l'éternité. J'applaudis
tant et tant que les mains me faisaient mal de bonheur. Je n'avais pas oublié
ma canne car pour me relever d'un banc en bois dur il me fallait un peu d'aide.
Le public sortit de la chambre de bonne lentement, à son rythme d'âge mûr et
réfléchi. Les têtes humaines donnaient un éclairage blanc crème car tous les
cheveux avaient blanchi. Fier et essayant d'être le plus droit possible, je
saluai d'un hochement de tête ces gens comme pour les remercier d'avoir participer
avec nous deux à ce moment hors du temps. J'attendais Mianne, la mienne, celle
qui était devenue mienne il y a quelques heures et ceci pour toujours. Son chignon
blanchi lui donnait de l'allure et une classe folle, amaigrie mais chaleureuse
elle posa avec grâce ses lunettes dans son étui et me pria de l'aider à refermer
l'énorme livre qui avait servi de support à son spectacle unique. Nous fîmes
tous les deux un gros effort pour nous emparer de la couverture alourdie et
épaissie par le poids des lectures de Mianne. Elle m'avait demandé de l'aide
pour refermer une partie de sa vie et m'associer à son destin de liseuse avec
amour. J'étais flatté par son geste et je voulais être à sa hauteur. Dans un
craquement bruyant le livre se referma. Je sentis le corps de Mianne se fondre
en moi.
-
Voilà nous y sommes, dit l'agent immobilier. Ce sont deux chambres de bonne
idéales pour commencer une vie d'amoureux. A terme vous pourrez abattre la cloison
afin de faire un deux pièces. Libre à vous. C'est une occasion à saisir.
-
On dit que le propriétaire du deuxième étage à qui appartenait ces chambres,
pousuit-il, avait pour livre de chevet un recueil de nouvelles dont l'auteur
se prénommait uniquement Mianne.
C'est
avec émotion qu'on apprit qu'elle avait été lue et aimée sans le savoir.
Copyright Anne-Bénédicte Joly - Le meublé livres - ISBN 2-9502476-3-6
Anne-Bénédicte Joly est un auteur autoéditant ses livres. Vous pourrez la
retrouver
sur son site: http://ab.joly.free.fr