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Le chat Gérard Claude, février 2003.
Rendez-vous au Kenya Sany Canova, mars 2003.
Pleure Jean-Yves Rigaud, décembre 2004

 

 

            LE CHAT

            C'est que Faustin n'est pas là. Pas souvent. Presque jamais là. Quand il est là, on le sait. On le remarque. Ce n'est pas si courant. Enfin, il vient. Une fois par jour. Tard, très tard, trop tard, souvent. Pendant qu'elle dort. C'est qu'il dort peu, très peu, et mal. Il tient quand même. Il s'en va de bonne heure, aussi, très tôt. A des heures où elle n'est pas levée. Elle se lève tard. Elle se demande alors ce qu'il fait, toute la journée, pas là. Elle sait. Il fait des affaires. Il est comme ça. Il fume, il travaille. Beaucoup. Il fume autant. Elle l'entend tousser, le matin, en dormant encore. Ca ne la réveille pas, elle l'entend, juste. Il tousse. Puis, le silence revient. Elle entend, peu après, la porte qui se ferme. C'est qu'il est parti.
Quand il est parti, elle dort un peu, encore, un peu, un petit peu. Cela s'éternise, tout doucement. Il faut qu'elle se lève. Elle se lève, elle finit par le faire.
Elle va boire du lait dans la cuisine. Elle boit son lait par petites gorgées, doucement, en regardant les arbres et le temps qu'il fait, à travers la fenêtre. Elle a alors fini. Elle repose le verre, devenu opaque, sur la table. Elle enlève sa chemise de nuit et se promène, toute nue, dans la maison bien chauffée. Elle se regarde dans les miroirs, qu'il y a partout. Elle a le corps joli. Ferme et plein. Elle se sourit en se regardant. Elle se regarde longtemps comme cela.
Elle va, ensuite, se baigner dans l'eau tiède. Elle rentre dans l'eau. Et un frisson la parcourt. Un frisson glacé, mais la caresse de l'eau la rassure. La tiédeur l'enveloppe. Elle sent ce qui restait de nuit partir. Quitter ses jambes. Et son ventre. Elle resterait longtemps. L'eau deviendrait froide. L'eau devient triste. Elle s'en va, avant. Tire la bonde. Laisse çà et là des traces humides. S'essuie. Cherche dans le nylon et la laine, les soieries et le coton, dans l'ombre des armoires, devant la glace. Quand le miroir a répondu. Elle se farde. Sourit et regarde encore. Sans certitude.
            Elle a fini par partir. Laissant son verre sur la table et sa chemise de nuit, sur un fauteuil, et les draps défaits et des traces humides qui sèchent çà et là. Mais elle ferme la porte. Elle s'en va.
C'est qu'on ne sait jamais où est Faustin. C'est qu'il vient de sortir. Ou de partir, à peine. Il faut, lui laisser un message. Il ne rappelle pas. Il rappellera. C'est ce qu'une voix qui n'est pas la sienne, dit. Mais il ne rappellera pas. Il n'est pas rentré. Il n'a pas eu le temps. Il a oublié. Il a égaré le numéro. On peut l'imaginer, tout. On n'a pas de nouvelles. Tout finit par s'apprendre. Ce qu'on apprend, simplement. C'est qu'il vient de partir. Juste. On ne sait pas où. Il n'a rien dit. Il n'a pas laissé de message. Ni pour vous. Il est très discret. Ses affaires sont discrètes. Il n'en dit rien. Personne, au juste, ne sait.
Joyce. Elle imagine. Ce n'est pas intéressant. Ce sont des choses compliquées. Inexplicables, inextricables. Il passe du temps. Au téléphone. Des paperasses. Il remue de l'ennui. Des choses vides. Joyce a cessé de le chercher depuis longtemps.
            Quand Joyce rencontre Faustin, c'est dans la cuisine où elle boit du lait avant d'aller dormir. Où le robinet goutte et la vaisselle qui s'égoutte ponctuent le silence fragile. Un chat jaune allongé sur la table les regarde fixement de ses yeux solaires. Elle boit son lait. Lui. Rentre. Il l'attend. Il attend qu'elle ait cessé de boire pour casser le silence. Il la regarde. Qu'as-tu fait. Elle ne répond pas. Non, pas tout de suite. Elle dit, elle finit par dire. Je me suis baignée. Toujours. Puis le silence retombe. Toujours. Et le chat miaule, doucement d'abord. Puis avec insistance. Il la regarde. Il regarde le chat. Le chat regarde fixement. Elle laisse tomber, dans le silence, qu'il faut lui donner à manger. Elle ne bouge pas, tout de suite. Et le chat continue de miauler, par intermittence. Il dit ensuite, j'ai à téléphoner.
            Quand elle ouvre la porte du réfrigérateur. Il sort. On l'entend parler au salon. Des bribes. Des phrases. Mais elle ne sait pas ce qu'il dit. Sans doute. Toujours les même choses. Quand elle referme la porte du réfrigérateur, Il dit au revoir. Raccroche. Le silence retombe où le chat mange à petites bouchées. Elle regarde le chat, mangée par le plaisir du chat. Puis, le chat remonte sur la table, s'allonge, s'étire et se rendort.
Quand Joyce va à la piscine. C'est qu'elle aime l'eau. Elle sort. Se baigner. D'autres aiment les gens. Elle n'aime rien que l'eau. L'eau et ses senteurs. L'eau des rivières et son odeur molle de vase. Et les senteurs d'algues marines de l'eau des ports. L'eau et l'odeur des gens qui s'y dilue. Mais la piscine, où le bore et le chlore prennent tout, jusqu'à l'odeur. Elle aimerait s'y baigner nue. Ainsi.
Elle arrive. C'est une cérémonie. On lui donne une cabine, sombre comme une soute. Pleine de relents. Elle se change. Là. Elle change. Elle se coiffe de caoutchouc, et elle sort. Dans le ravissement, elle entre. Il suffit de crier. Elle ne crie pas. Elle écoute. Tout. Ce qui résonne. Comme sous une voûte. Sous un pont.
            Elle s'assoit, au bord. Sur le carrelage douloureux, et bleu. Elle pose un pied dans l'eau. Un pied qui effarouche le miroir. Qui se ride. Elle se lève et fendre l'eau. Et trouer le miroir… D'un saut. Et quelque chose se referme sur elle. L'eau. Elle va connaître la profondeur du fond bleu de la faïence. Où le fond danse. Où son pied martèle une danse. Elle a passé le miroir. Elle se dit. Mais elle ne dit pas. Elle pleurerait. Mais elle mesure. Elle est dans les larmes. Et l'air s'arrête. Les gestes dérisoires fixés dans les bulles.
            Elle se débat avec les bras. Qui la tirent à nouveau. De nouveau sur le carrelage. Dur et bleu. Elle retrouve l'odeur, noire cette fois de l'air. Et quelqu'un qui dit. Il dit. Mais il ne sait pas. Mais il répète. Jusqu'à ce qu'elle. Elle ne le reconnaît pas. Elle ne sait pas. Il répète. Il a déjà vu cela. Il répète, il dit que ça va. Il répète qu'il n'a besoin de rien. Qu'elle se réveille. Et elle s'assoit. Regarde lui et les autres. Les autres et lui. La tête lui tourne. La tête ne lui tourne pas. Elle crache de l'eau. Un peu. Et le goût du chlore. Et un peu de l'odeur des gens et de leurs secrets. Dont il dit qu'il faut. Se reposer. Ne pas rester. Ne restez pas là. Venez à coté. Et ils quittent la foule d'à côté qui les regarde. Les gens qui se demandent. Murmurent. Se demandent, murmurent.
            Il ouvre, elle entre. Puis lui. Allongez-vous. Il y a un lit de camp. Un brancard de toile bise. Un lit de noyé où elle s'allonge. Elle s'y laisse, et elle va. La vague reflue. Restez. Ne bougez plus. Et il reste. Elle ne bouge pas en attendant qu'on l'emporte. On ne l'emporte pas. Elle reste à regarder le plafond. Du ciment. Et lui. Qui reste. Je vous vois. Elle cerne son cou de ses bras. Ses bras font un ovale.
Ses bras lui font mal. Ses bras retombent. Elle touche de ses mains froides le carrelage froid. Elle cherche des aspérités. Des ongles. Pendant qu'elle cherche, qu'elle gratte, il regarde. Avec attention. Attention. Un de ses bras se lève. Avec une lourde lenteur sereine. La main touche la poitrine de l'homme. Un frisson qui le parcourt. Qu'elle réveille. Zèbre la peau. Sous la peau, le frisson tressaille longtemps. Ses yeux fermés s'ouvrent. Grands. Et elle regarde son regard qui la regarde. Dont elle sent la peau, les mains. Dans l'odeur de l'homme et de l'eau. Le miroir se referme, elle pleurerait.
            L'heure l'a trouvé, là. Qui dormaient. Encore un peu. Et ils se sont séparés, et ils ont regretté, longtemps, personne n'était là. Personne, ils n'étaient rien qu'eux. Puis, ils sont partis. Chacun. Ils sont sortis.
Le chat la regarde encore de ses yeux jaunes. Le chat la regarde. Fixe. Elle sait. Et elle finit son lait. Elle sent encore. Sur sa peau l'odeur de l'homme et de l'eau. Mais le chat la regarde. Il la regarde. Elle pose son verre pendant qu'on sonne. Le chat regarde et l'on sonne toujours. L'on sonne. Et elle court. Ouvre. Entrez. Entre. Elle hésite et regarde, hésite. Il touche sa main et la soie sur sa peau. Il entre, elle recule, il avance, elle recule. Il avance les mains devant. Elle arrive. Le dos au mur, où est la glace froide où il voit derrière sa tête la porte ouverte encore. Et il écarte la soie, grège qui palpite et tombe. Sans le bruit des choses. Les yeux se vident et les choses se décolorent, comme le jour et l'ombre à l'aube.
Le chat est venu à la porte et s'arrête et regarde.
            Joyce a ensuite pris un bain où il s'est allongé avec elle et dont il somnole. Laissant les caresses s'évanouir et les gestes devenir flous. Le chat est entré. Comme la porte grince. Et les regarde de son regard jaune. Et un peu d'air sur leur peau. Un petit filet froid. De l'air du loin, de la ville. Et Joyce s'est dressée, le chat n'a pas bougé. Elle a fermé les yeux et la porte s'est ouverte. Elle a fermé les yeux et Faustin est là. Qui les regarde. Qui regarde comme le chat regarde. Coriolan et Joyce. Il a dit. Viens. Et lui et le chat sont sortis.
Ils l'ont retrouvé assis, dans la cuisine où il boit quelque chose de sombre. Ce n'est pas du vin, mais quelque chose de noir. Coriolan se demande ce qu'il boit. Faustin est sombre et son regard noir. Il fume un cigare toscan tout tordu, il fume de la fumée âcre. Joyce s'est recroquevillée. Les mains sur la tête, la tête dans ses mains, les genoux sous la tête. Elle est assise. Respirant somme elle pleurerait.
            Ce que dit Faustin coupe, comme l'air et la fumée âcre. Mais Joyce n'en entend que des bribes. Des morceaux qu'elle entend tout le temps, puis du silence, puis d'autres phrases entre les phrases. Qu'elle n'entend plus, car elle est sortie comme si elle dormait. Elle n'a pas attendu leur silence quand ils se sont tus. D'où elle est et quand ils l'ont trouvée, au bain, à l'eau rouge. A se taire. Jusqu'a ce que le chat se mette à miauler. De désespoir, semble-t-il.

            Gérard Claude, février 2003. gegclaud@club-internet.fr

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            RENDEZ-VOUS AU KENYA


Résumé :

Dans cet hôtel perdu du KENYA, que Sylvie dirige avec compétence, surgit soudain un homme désabusé, meurtri par la vie.
Pourquoi se sent-elle irrésistiblement attirée par lui? Pourquoi éprouve-t-elle le besoin de l'aider?
Ne sera-t-elle pour lui qu'une aventure sans lendemain, sur la route d'une safari inoubliable...?

***


            Sylvie releva le store de son bureau, rituel immuable des premières heures du jour.
A 30 ans c'était une jeune femme fine, aux cheveux blonds comme s'ils avaient été éclaircis par le soleil du KENYA.
Elle n'avait rien d'une célibataire endurcie et aucune maniaquerie. Pourtant, pour rien au monde elle n'aurait laissé à un autre le loisir d'inonder de lumière la petite pièce.
Aussitôt, les chauds rayons du soleil se répandirent dans le bureau, éclaboussant les murs, teintant de feu les moindres recoins.
Sylvie cligna des yeux, éblouie par la lumière, un sourire de bonheur aux lèvres.
Elle aimait cet instant de la journée au moins autant qu'elle aimait le KENYA. Elle ne le connaissait pas vraiment, non, il lui aurait fallu toute une vie pour en découvrir toute la superficie.
Depuis deux ans qu'elle gérait l'hôtel safari.
A quarante kilomètres à l'ouest de Nairobi, elle avait appris à apprécier cet aspect désertique de la brousse sèche du KENYA oriental ! Ce panorama désolé par le manque cruel de végétation, la terre aride et assoiffée d'eau.
Elle aimait ces pistes poudreuses qui apparaissaient au rythme des moussons, traversant l'infini de part en part, que l'on n'était jamais sûr de pouvoir retrouver la fois suivante, les pistes jalonnées par de maigres acacias.
Contrairement à ce que l'on peut s'imaginer le KENYA n'est pas une immensité de savane ou de jungle, mais au contraire une succession paradoxale de déserts et de montagnes, de plateaux et de volcans, parfois encore en activité, et de lacs salés.
Sylvie avait tout quitté en France pour ce pays lorsqu'on lui avait proposé cette situation au bout du monde. Aujourd'hui encore elle restait persuadée d'avoir fait le bon choix.
Un coup sourd frappé à la porte la tira de sa rêverie.
Sans attendre sa réponse, le battant s'ouvrit sur le visage juvénile et toujours rieur de Susy.
- Ca va ? s'exclama-t-elle !
Sylvie lui sourit, je vais bien merci et toi ?..
Susy fronça les sourcils, parut chercher une réponse et finalement ne la trouva pas. C'était devenu un jeu pour elle de poser ce genre de questions. La jeune fille pénétra dans le bureau, un carnet à souches dans la main. C'était elle qui était chargée de l'accueil pour les touristes inscrits pour des safaris et de veiller à leur confort et à leurs moindres exigences.
- Nous devons recevoir cinq résidents, annonça Susy sur un ton désolé, et le bungalow numéro trois n'est toujours pas prêt !
- Grand Dieu, quelle tragédie ! Se moqua Sylvie.
- Mais ce bungalow est celui qui a été réservé pour le safari particulier !
Sylvie allait répondre, mais les mots ne purent franchir ses lèvres. Elle se remémora sa conversation téléphonique avec cette femme qui, malgré l'organisation impeccable, avait tenu à vérifier elle-même si tout était en ordre à Nairobi, depuis Paris.
- Alors, effectivement, c'est une tragédie ! conclut-elle ; à quelle heure doivent-ils arriver ?
- Dix- heures ! Nous avons donc le temps, encore deux heures, laissez tomber les autres qui n'arrivent que cet après midi et que tout le monde se consacre au numéro trois ; mettez les rideaux bleus, ouvrez le petit salon, vérifier la piscine sortez les ornements.
- A vos ordres ! Mon adjudant elles rirent complices.
Susy acquiesça gravement. En effet, si les safaris organisés au KENYA, par petits groupes de dix ou quinze personnes, s'étaient démocratisés au fil des ans, le safari particulier avec guide retenu depuis Paris pour un couple, demeurait d'un coût horriblement élevé. Il fallait essayer de satisfaire à tout prix ces clients difficiles.

            Peu avant dix heures, Sylvie referma le bungalow numéro trois, satisfaite de son inspection.
Il était de loin le plus beau de tout cela pouvait paraître assez au milieu de la brousse par son luxe.
Mais après tout, c'était la vocation d'un hôtel comme le safari d'offrir un accueil chaleureux et pittoresque à des touristes venus chercher l'évasion et l'aventure à des milliers de kilomètres de chez eux.
Un passage, se dit elle, une brève étape dans un voyage à l'aller et retour, d'ailleurs (safari signifiait voyage).
- A quoi penses-tu ? demanda Susy, surgie tout à coup de nulle part. Tout n'est pas parfait ?
- Je pensais à nous, lui dit la jeune fille ! 
- A nous ?
Susy ne comprenait visiblement pas.
- Oui ! un safari va revenir bientôt, un autre va partir, tous deux vont se croiser ici pendant trois ou quatre heures, ils vont se rencontrer, parler de l'aventure avec un grand A, échanger leurs impressions, rire, plaisanter, juste avant de se quitter pour toujours…
Pour les uns ça commence, pour les autres ça finit. 
- C'est normal où est le problème ?
On se trouve au croisement, au moment où les touristes se rencontrent pendant quelques heures, avant de se quitter pour toujours. On se trouve quelque part dans leurs mémoires, on ne représente qu'un tout petit morceau de leur vie perdue quelque part en Afrique, tu ne trouves pas ça bizarre ?
Susy avec un petit sourire fit un vaste tour d'horizon de la main.
- Regarde ! dit elle, à quarante kilomètres au nord, le mont KENYA, à deux cent kilomètres au sud le KILIMANDJARO.
Comment veux-tu que l'on ne soit pas un croisement ?
- Oh ! c'est malin ! dit Sylvie en riant.

            Elle partit en direction de l'hôtel. Susy la regarda s'éloigner pensive. Qu'est-ce qui avait bien pu causer un accès de nostalgie aussi soudain. Elle fouilla son esprit, elle savait que son amie avait eu une aventure, environ un an auparavant. Il s'agissait d'un touriste, un reporter probablement… Une aventure sans lendemain. Il était venu, puis il était reparti après un frêle moment d'éternité, une nuit au cours de laquelle les heures s'étaient arrêtées. Elle ne se rappelait même plus son prénom.
Sylvie pensait-elle encore à lui ?
Elle n'eut pas le loisir d'y réfléchir plus longuement, car un minibus surgit soudain dans la poussière en faisant jouer son klaxon. 
Lorsqu'il s'arrêta, une dizaine d'hommes et de femmes en firent irruption, le visage rayonnant, les traits tirés, la peau burinée par le soleil, les yeux émerveillés de ces douze jours qu'ils avaient passés dans la réserve, sur les rives de la rivière.
Sylvie alla les accueillir.
- Quels souvenirs inoubliables ! S'extasia un homme aux yeux dissimulés derrière des lunettes noires.
- Je n'aspire plus qu'a me prélasser dans un bain ! soupira une femme aux joues creusées par la fatigue.

            Dans le petit salon l'ambiance était animée et joyeuse autour de boissons bien glacées. Un éclat de voix, au dehors, fit tourner les têtes, arrêta net les conversations.
- j'espère que tu ne vas pas me faire cette tête là pendant tout le séjour ! Hurla une voix de femme, sinon je te tue !
Sylvie plissa les paupières, cette voix, elle l'aurait reconnue en mille. L'occupante du bungalow numéro trois.
Au même moment, le couple apparut dans le hall de l'hôtel.
La femme grande, brune, méprisante, ressemblait à une princesse venue s'échouer par un obscur hasard au fin fond de la brousse.
L'homme était aussi décontracté qu'elle était guindée, aussi rieur qu'elle était agressive, brun au visage fatigué, et à l'échine courbée sous le poids de deux énormes valises.
- Laisse donc cela ! lui dit-elle. il y a bien un boy ici !
Elle releva la tête :
- Boy ! demanda t elle !
Un KENYAN qui venait d'entrer dans le salon sursauta.
Sylvie, aussitôt, se précipita vers le nouvel arrivant, elle se saisit d'une valise et se contraignit à un sourire de bienvenue qui devait sonner un peu faux.
- Bonjour ! L'hôtel safari est heureux de vous accueillir, j'espère que vous y passerez un bon séjour. Non laissez ! Je m'occupe de cette valise… Puis, pour la jeune femme, elle ajouta doucement : le personnel n'aime pas être appelé " Boy ", cela fait un peu…Colonial ! Comprenez -vous ?
La jeune femme acquiesça d'un signe de tête. Aujourd'hui poursuivit Sylvie, on dit " Ami ".
- Excusez-moi, reprit la jeune femme, j'espère que je n'ai blessé personne ! Son compagnon eut un rire moqueur, ça commence… Murmura-i, sardonique.
La jeune fille tendit la main à la femme. 
- Je m'appelle Sylvie je suis gérante du safari.
- Francine Villeroi, annonça l'autre, et voici mon mari André ou Andy ?
- Enchanté de faire votre connaissance.
Sylvie du prendre la valise à deux mains tant elle était lourde, puis le groupe se dirigea vers le comptoir de la réception ou les attendait Susy.
- Au fait ! s'exclama soudain Francine Villeroi, je n'ai pas vu vos fameuses forêts de palétuviers sur le parcours.
- Oh ! vous ne les verrez pas, elles se trouvent surtout à l'embouchure des fleuves et sur la côte de corail.
Il n'y a pas assez d'eau ici ! Francine eut une moue boudeuse : 
- Ah, aurais-je été mal renseignée ?
- Ma chérie ! Il considéra Sylvie sans la voir réellement, le timbre de sa voix devint plus clair.
- Ma femme est venue au KENYA parce qu'elle voulait rencontrer tarzan ! Francine Villeroi haussa les épaules : 
- Tu dépasses les bornes !
Susy se précipita vers le couple pour empêcher que la situation ne s'envenime.
- Bonjour ! Je vais vous montrer votre bungalow annonça-t-elle, je suis sûre qu'il vous plaira !
Francine eut un sourire qui ressemblait plutôt à une grimace.
- J'espère qu'il y a une baignoire ! Il fait si chaud.
- Vous pourrez prendre autant de bains que vous voudrez.
Sylvie accepta avec soulagement le cocktail préparé par Jimmy et trempa ses lèvres dans le liquide glacé, pensive.
Comment deux êtres pouvaient-ils se haïr autant ?
Susy reparut au bout de vingt minutes, secouée d'un rire nerveux, le front inondé de sueur.
- Sais-tu qu'ils n'arrêtent pas de se disputer ?
- Ils partent demain matin à l'aube, lui dit Sylvie qui voulait surtout se rassurer. La jeune fille secoua la tête faisant danser ses longues boucles brunes.
- Heureusement, bon débarras !

            La jeune femme venait de vérifier ses comptes il était près de minuit et elle se sentait épuisée ! La journée avait été longue et chargée, les touristes du matin repartis vers l'aéroport de Nairobi, ceux de l'après-midi arrivés avec retard et déjà impatient de s'engouffrer dans le minibus pour visiter la réserve. La jeune femme se demanda un instant si elle ne devait pas notifier les incidents provoqués par le couples du bungalow numéro trois dans son journal de bord, mais, finalement, elle les jugea par trop insignifiants et décida de s'en abstenir.
Elle éteignit la lumière et sortit du bureau pour rejoindre le salon, la température était tombée avec la nuit et à présent il faisait bon. Presque froid. Sur une banquette près d'une chaîne Hi-fi qui diffusait une douce musique d'ambiance, deux amoureux s'embrassaient en un dernier moment d'intimité avant dix ou quinze jours d'aventure collective.
Ils devaient être les deux seules personnes présentes encore dans le salon.
Ah ! Non il y avait un homme solitaire. Sylvie se figea…Andy Villeroi, elle s'approcha du comptoir. Andy demandait à Jim d'une voix grave enrouée par l'alcool :
- Donnez-moi un " Baiser du cerbère "
Jim haussa les épaules en signe d'ignorance totale.
Vous ne connaissez pas ? C'est pourtant le plus simple de tous les cocktails ! Vous prenez un verre à bière et vous y versez une dose de toutes les bouteilles qui vous tombent sous la main jusqu'à ce que ça déborde.
Sylvie s'approcha, Jim l'aperçut et lui lança un regard effrayé.
Elle l'avait prévenu que les occupant du bungalow numéro trois allaient être exigeants mais là…
- Vous ne devriez pas boire autant dit doucement Sylvie dans le dos du jeune homme. Celui ci faillit perdre l'équilibre en se retournant.
- Oh ! Quelle bonne surprise !

            Pour la première fois elle devait réellement le voir dans son rôle de mari bafoué.
- Vision de rêve ! Murmura Andy, voulez-vous que je vous offre un… Drink ?
- Non merci vous devriez arrêter de boire.
Il prit un air chagriné… 
- Pas même un dernier verre ?
- Il vaudrait mieux pas, vous partez tôt demain matin.
- Et si je passe outre, allez vous me morigéner furieusement ?
Sylvie ne put s'empêcher de rire.
- Non bien sûr, répondit-elle. Et bien, tant mieux ! ma femme me casse les oreilles toute la journée, alors laissez moi au moins la nuit.
Elle le considéra plus attentivement. Son visage encore jeune ne manquait pas d'une certaine distinction qui s'accordait mal avec son attitude et ses gestes.
Quelques rides parcouraient son front d'intellectuel.
Soudain, elle éprouva une intense pitié pour lui, une pitié mêlée de tendresse.
- Vous êtes un peu saoul…
- Je suis toujours un peu saoul.
- Est ce pour cela que vous avez fait cette entrée… disons fracassante, ce matin ?
Il sourit ironique.
- Pas particulièrement fracassante, rectifia-t-il. Partout ou elle passe ma femme fait à peu près l'effet d'un tank renversant tout ce qui se trouve sur son passage.
- Puis-je vous poser une question indiscrète ?
Il plissa les paupières.
Sylvie éclata de rire : 
- Pourquoi êtes-vous venu ici ?
- Moi ! J'accompagne ma femme !
Sylvie écarquilla les yeux :
- Oui ! poursuivit-il, ombre de son ombre, recherchant sa chaleur bienfaitrice.
- Je ne comprends pas…
Il étouffa un hoquet et se tourna vers Jim le regard vide.
- Vous, vous souviendrez ! Le baiser du cerbère.
Il se leva péniblement à la recherche d'un équilibre précaire 
- Bonsoir ma princesse, murmura il en s'inclinant respectueusement.
Puis il quitta le bar. Sylvie demeura immobile, le regard en direction du bungalow numéro trois, ces mots chargés de défaitisme et de résignation lui avait causé un choc. C'était comme un souffle glacial, chargé de haine, au cœur de l'Afrique.
Beaucoup plus tard dans la nuit, Sylvie crut entendre la voix furieuse de Francine Villeroi déchirant le silence.
Elle ne comprit pas ce qu'elle disait, mais l'intonation suffisait amplement.
Comment deux êtres se haïssant autant pouvaient-t-ils continuer à vivre ensemble en se déchirant constamment !

            Sylvie se réveilla en sursaut. Une voix perçante, aiguë, avait brisé net son rêve. 
- Tu n'es qu'un bon à rien ! Ta mauvaise volonté n'a pas de limite.
- Devant toi toutes les limites s'effacent répliqua une voix d'homme.
- Tu es un être négatif et je ne supporte pas les êtres négatifs !
Sylvie sentit sa gorge se nouer, remplie d'une douloureuse appréhension elle jeta un coup d'œil vers son réveil, sur la table de chevet. Six heures départ du safari particulier !
Francine et Andy Villeroi se livraient à une comédie matinale…
Elle se leva précipitamment, les deux voix s'étaient mélangées fortes, mais avant qu'elle n'ait franchi la porte de sa chambre le moteur d'une jeep se mit à rugir et les pneus sifflèrent sur l'asphalte recouvert de sable.
Lorsqu'elle sortit du bâtiment principal de l'hôtel, elle vit Andy debout, les mains dans le dos qui scrutait tranquillement la piste.
- Vous n'êtes pas parti ?
- Non ! Je vois que j'ai raté le départ répondit-il simplement.
Il se retourna, un sourire satisfait et ironique aux lèvres.
- Vous n'auriez pas un bungalow de libre ? Pour une dizaine de jours… J'attends ma femme qui fait un safari … !

            Il était huit heures lorsqu'elle releva le store de son bureau. Elle consulta le thermomètre, vingt-huit degrés, vingt-neuf en moyenne pour la journée. La température serait indéniablement beaucoup plus supportable que les trente-six degrés sévissant à l'est vers la Somalie.
Elle avait loué à Andy le bungalow numéro douze ce qui modifiait quelque peu son planning, mais comme l'hôtel n'attendait personne en ce moment…
Elle sortit dans la chaleur du matin, elle repéra aussitôt Andy au bord de la piscine en short et tee-shirt, il était penché sur une épaisse liasse de feuilles de papier.
Elle s'approcha de lui. 
- Je ne vous dérange pas ?
- Non, absolument pas ! Il lui présenta du bras la chaise en face de la sienne. Asseyez-vous si vous avez deux minutes !
Elle s'installa avec un sourire. Du coin de l'œil Sylvie consulta la première page de la liasse de feuilles, en grosses lettres grasses au milieu elle put lire :
" Le baiser du cerbère "
- Vous écrivez ?
- Je suis scénariste !
- Scénariste ? C'est fantastique !
Il parut surpris :
- Pourquoi ? vous êtes gérante du safari… Moi scénariste… C'est un métier comme un autre, c'est tout !
- Pas tout à fait ! Vous êtes un peu un… porteur de rêves !
- De cauchemars plutôt ! je n'écris de bons scénarios (scenarii) que pour des films d'épouvante, parce que je peux m'inspirer de ma vie privée.
Sylvie soupira :
- Pourquoi êtes vous si négatif ?
- C'est étrange ce que vous me dites là, ma femme me l'a déjà vomi ce matin !
- Alors pourquoi vous acharnez-vous ainsi l'un sur l'autre ?
- On ne s'acharne pas…
Il eut un petit rire mélancolique.
- C'est devenu un jeu entre nous, il releva la tête vers le ciel sans nuages, comme s'il y cherchait la solution à ses problèmes.
- Vous savez… Au départ, il y a eu l'héritière d'une grande dynastie et un jeune écrivain ambitieux. Au fond, ce n'était pas Francine que j'aimais, mais son milieu. Ce n'est pas moi que Francine aimait, mais le jeune scénariste bourré de talent, celui qu'on peut voir dans les réceptions mondaines et dont on peut lire les faits et gestes dans les journaux.
Ses yeux dont l'éclat n'était pas encore terni par l'alcool, se fixèrent lucidement sur la jeune femme. " En gros, j'aimais plus ma maison que ma femme et Francine aimait plus le " baiser de cerbère " que moi. On s'est trompés tous les deux, il y a eu erreur sur la personne.
- Et chacun de vous se venge sur l'autre de sa propre erreur ?
- On peut appeler ça comme ça…
Soudain elle eut envie de réagir, mais comment elle se sentait irrésistiblement attirée par cet homme désabusé, blessé à vif dans ses sentiments, comment l'aider ? Machinalement, il se replongea dans le scénario qu'il devait revoir.
Elle se leva, puis tout à coup elle se pencha vers lui :
- Qu'allez vous faire durant ces dix jours ?
Il haussa les épaules :
- Ecrire… probablement. D'habitude je suis un écrivain qui n'écrit pas. Ca me changera ! Il serait bon que je reprenne goût à mon métier.
Sylvie hésita, sa compassion l'emporta soudain :
- Après demain, je m'accorde une journée de liberté, Susy tiendra l'hôtel si vous le voulez je vous emmène à Nairobi.
Andy resta un court instant méditatif puis un sourire éclaira son visage.
- Ca ne vous dérangerait pas d'être mon guide ?
- Mais pas du tout !
- Alors d'accord, merci !

            Le surlendemain, Sylvie et Andy déambulaient dans l'une des rues les plus commerçantes de Nairobi. Il étaient étonnés de constater que les rues portaient des noms anglais. Ils traversèrent de larges et magnifiques avenues bien entretenues, plantées d'arbres de chaque côté.
Il profita de sa présence en ville pour acheter du thé dans une épicerie.
Tout au long de leur promenade, elle parlait, lui racontait l'histoire de la ville et ses monuments.
Il l'écoutait avec une attention passionnée. La journée passa avec une rapidité inouïe.
Lorsqu'ils s'assirent enfin, vers huit heures du soir, sur les sièges confortables de l'Africain héritage. Sylvie ne sentait plus ses jambes tant ils avaient marché.
- Nairobi vous plaît ? demanda-t-elle à Andy.
- Magnifique ! Je ne pensais pas passer une aussi bonne journée au Kenya ! Normalement, je devais me trouver avec ma femme, et finalement je suis dans un restaurant de Nairobi avec vous ! la vie est imprévisible.
- N'est-ce pas ce qui fait son charme ? Il baissa la tête.
- Ou sa nostalgie…
- Que voulez-vous dire ?
- Il me semble que le destin distribue mal les rôles, parfois…
Elle se sentit rougir malgré elle, pour la première fois depuis le début du jour elle se sentait mal à l'aise, que lui prenait-il de s'intéresser ainsi à cet inconnu !
- Vous êtes encore très négatif remarqua-t-elle sans conviction.
- Avec vous qui êtes tout ce qu'on peut de positif, ça fait une juste moyenne. Elle but une gorgée de vin.
Andy la regardait attentivement comme si elle était une énigme à résoudre, il semblait hypnotisé par l'échancrure de son corsage, peux être par la petite médaille d'or qui scintillait à cet endroit, peut être aurait elle du refermer un bouton de sa chemise, elle se sentit gênée, c'était la première fois qu'il l'observait ainsi, elle se mit à rougir.
- Que regardez-vous comme ça ?
- Vous… Vous avez les yeux bleus.
Elle sourit. 
- Et alors ?
Ils observa une fraction de seconde son verre qui semblait le narguer sur la table insolemment plein, c'était vrai qu'il n'y avait même pas touché.
- Dites-moi … ? Commença-t-il.
Puis il prit une profonde inspiration, comme si les mots avaient du mal à franchir ses lèvres. "Vous êtes une femme accomplie, belle… Positive ! Pourquoi ne vous êtes-vous pas mariée ?"
Si elle fut choquée par sa question, elle affecta de ne pas le montrer. 
- Simplement, elle croisa les doigts devant elle, pinça les lèvres… Une fine ride naquit sur son front, disons que… Je n'ai pas eu le temps !
Pas le temps d'y croire ?… Ou pas le temps d'y penser ?…
Cette fois il prit son verre de vin, et en but une gorgée comme pour y puiser le courage de poursuivre.
- Ah ! Y croire, dit il ! Y penser n'est rien, seul y croire est important.
- Vous le penser réellement !
- Oui quand j'étais petit j'avais été marqué par l'expression " avoir une bonne étoile ", alors, souvent la nuit je regardais le ciel depuis ma chambre pour voir si la mienne s'y trouvait bien.
Et parfois ça m'arrivait d'avoir très peur qu'elle ne soit pas là. Etait-ce celle-ci ou celle-là où plutôt une autre !Comment savoir ? Et puis, j'ai grandi, je suis tombé sur un vieux traité d'astronomie et j'ai réalisé que, finalement, dans le ciel il y a largement assez d'étoiles pour tout le monde.
Pas une seconde elle ne cessa de fixer son regard. Un je ne sais quoi de fort et de soudain venait de l'étreindre.
Ses mots peut-être ou le ton qu'il avait employé, sa voix soudain chaleureuse et sincère.
- Je crois que vous redevenez positif lui dit-elle en souriant.
- Grâce à vous… Murmura-il. Il avança sa main sur la table, prit délicatement la sienne. Sylvie eut un petit sursaut et retira promptement sa main.
- Excusez-moi lui dit il.

            Susy était aux anges tandis que Sylvie lui relatait sa journée elle lui raconta comment ils s'étaient séparés devant le perron de l'hôtel, la poignée de main qui avait tenu lieu de baiser. 
- Je crois que tu vas tomber dans le panneau commenta Susy en éclatant de rire.
Sylvie haussa les épaules, boudeuse.
L'arrivée d'un nouveau contingent de touristes affamés d'aventure l'occupa une bonne partie de la journée, aussi se contenta-elle d'observer Andy par la baie vitrée de son bureau comme à son habitude installé au bord de la piscine, il écrivait.
A vrai dire, malgré son activité fébrile et la robinetterie du bungalow numéro trois qui ne fonctionnait pas, elle ne cessait de penser à lui, à nouveau elle se sentait attirée malgré elle vers Andy.
Elle ne savait pas pourquoi et elle redoutait pourtant les conséquences qui pouvaient en résulter.
Néanmoins, elle ne put résister au désir d'aller le rejoindre vers dix heures du soir. Il se tenait debout, tranquille, observant la brousse qui encadrait la piste de la réserve.
Il l'entendit arriver, il lui sourit et il contemplèrent tous deux le paysage nocturne.
- Vous pensez à elle ?
- A qui ? 
- A votre femme !
- Non je pensais à vous !
Elle tressaillit, en une fraction de seconde elle sut que l'instant fatidique qu'elle avait tant redouté était arrivé.
- Vous ne devriez pas… Il la regarda ses yeux brillaient dans la nuit les lumières de safari devaient s'y refléter. Une légère brise s'était levée, plaquant les longues mèches blondes de Sylvie sur ses joues.
Ils étaient tous les deux seuls au milieu de l'immensité, elle sentit ses jambes trembler, puis il baissa les yeux.
- M'aimez vous un peu ?
- Oui je vous aime !
- Mais pas suffisamment…
Elle se mordit violemment la lèvre, elle allait répondre " si, suffisamment " elle se reprit :
- Non…
Une image fugace, rapide, venait de traverser son esprit, celle d'un homme aux joues couvertes d'une barbe naissante qui, au petit matin, avait filé. Elle l'avait regardé partir, les poings serrés… Comme tous les autres il était venu, puis il était reparti, et il était normal que ce fut ainsi, puisque le safari n'était qu'un croisement, un simple lieu d'accueil, de passages sans retours.
Malgré l'amour qu'elle éprouvait pour Andy, pour le nouvel homme qui lui était apparu, derrière le personnage négatif et dérisoire qu'il s'était crée, elle ne voulait plus souffrir.
- Vous m'en voulez ?
- Non au contraire ! Je ne vous remercierai jamais assez pour ces jours, pour ce petit voyage à Nairobi, et surtout je suis heureux de vous avoir rencontrée. J'ai vraiment eu beaucoup de chance…
La gorge de Sylvie se noua, un fil, un lien ténu se brisa en elle, quelque part, elle toussa, comme si elle avait un chat dans la gorge, mais l'un comme l'autre devait savoir que cela était feint.
Imperceptiblement, elle s'approcha de lui, ses lèvres effleurèrent les siennes l'espace d'une seconde et aussitôt elle s'enfuit en direction de l'hôtel.
Les jours suivants, elle s'efforça de conserver une certaine distance entre eux deux, évitant de se trouver trop souvent sur son passage.
Andy, chaque soir à la tombée de la nuit, attendait la jeune femme sur la route de la réserve au même endroit, mais elle ne le rejoignit pas.
De son bureau, elle le voyait s'y diriger d'un pas léger, les mains dans les poches. C'était dur pour elle de ne pas courir vers lui. Plus d'une fois elle se surprit à sangloter de désespoir.
Enfin, le dernier soir, elle alla boire un cocktail au bar. Susy avait vérifié la parfaite préparation du bungalow numéro trois.
Andy entra…
Il devait revenir de la piste de la réserve.
Sylvie ne se tourna vers lui que lorsqu'il s'assit sur le tabouret voisin.
Jim lui demanda avec l'assurance d'un barman chevronné !
- Un baiser du cerbère ?
Andy et Sylvie éclatèrent de rire en même temps.
- Non, dit-il, la même chose que Madame.
Déçu, Jim s'exécuta avec sa dextérité coutumière. Andy observait le visage de la jeune femme, j'ai été très satisfait de mon séjour au Kenya !
- Je vous remercie, j'en suis ravie.
- Je parlerai du safari à mes amis et je suis sûr qu'ils auront tous envie d'y venir, lorsqu'ils sauront que la gérante se prénomme Sylvie, si vous m'autorisez à divulguer cette information.
- Pourrai-je leur demander s'ils viennent de votre part ?
Il éclata d'un rire fêlé et but son cocktail d'un trait.
- Le Kenya a enfin… Ce que j'en ai vu m'a émerveillé.
- J'en suis ravie, c'est un pays que j'adore ! 
- Je vous comprends c'est magnifique, je n'oublierai jamais mon séjour ici.
Elle ferma les yeux, ses lèvres se déformèrent en une petite grimace.
- Andy, dit-elle, je dois aller à Nairobi demain, toute la journée, pour contacter quelques agences. Je ne vous reverrai donc pas avant votre départ, alors je vous souhaite bon retour et bonne chance.
Il acquiesça d'un signe de la tête résigné, sans essayer de discuter…
Elle souriait mais des larmes perlaient dans ses yeux, une seconde elle regretta le choix qu'elle avait fait juste une…
- Je vous aime Sylvie vous savez…
- Taisez-vous !
- Il fallait que je le dise…
Il s'en alla… En voyant l'air désespéré de la jeune femme. Jim essaya de plaisanter :
- Un de perdu…!
Elle releva la tête et le regarda, les yeux pleins de larmes.
- Moi aussi je l'aime, dit-elle.

            Elle était à la fenêtre de son bureau vers sept heures, lorsque Francine Villeroi émergea de la jeep. La jeune femme n'eut que quelques pas a faire pour franchir la porte de son bungalow.
Sylvie ferma les yeux rougis autant par les pleurs que par le manque de sommeil.
Cette fois, il n'y eut aucun cri, pas de déchirement, pas un heurt dans le bungalow. Alors qu'elle déjeunait à Nairobi, entre deux rendez-vous, elle revoyait encore la silhouette sautant de la jeep sur le sol poussiéreux.
Comment oublier, il ne fallait surtout pas qu'elle revienne au safari avant le départ présumé du couple.
Après avoir garé sa voiture sur le parking de l'hôtel, elle se dirigea directement vers son bureau et s'y enferma. La porte du bungalow numéro trois était ouverte, la literie débarrassée tout était désormais en ordre.
Sylvie passa une main lasse sur son front, elle se sentait comme vidée de sa substance, molle, désespérée, elle allait vérifier la comptabilité lorsqu'on frappa à la porte, elle alla ouvrir.
Susy apparut :
- On a un problème dit-elle ! 
- Lequel ? demanda la jeune femme !
Pour toute réponse, Susy tendit le pouce derrière elle, par dessus son épaule et s'écarta.
Sylvie n'en crut pas ses yeux, Andy ! Là, debout, les mains dans les poches, un large sourire illuminant son visage.
- Je crois que j'ai encore raté le départ… dit-il sur un ton faussement désolé.
- Mais votre femme ? s'écria la jeune femme…
Les divorces, elle règle ça mieux que moi ! Ces mots furent comme une délivrance pour Sylvie, elle allait courir vers lui, lorsqu'elle se rappela, gênée, la présence de Susy. De toute façon ce n'était probablement plus le temps qui lui manquait.
- Je présume que vous voulez un bungalow, dit Susy, l'air indifférent.
- Si ça ne vous dérange pas… répondit Andy.
- Pour quelle durée ?
- Oh !… Au moins toute une vie !
Alors, seulement, le jeune homme et Sylvie s'élancèrent l'un vers l'autre…
Au loin, un oiseau entonnait un chant joyeux comme l'étaient enfin les deux tourtereaux.

            Sany Canova, mars 2003.  mathcanova@wanadoo.fr 

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Pleure

1° février 1987.
Je revois l'éclat des lumières blafardes des lampadaires halogènes jaunes sur les tempes de ma fille endormie - et morte-. Sa bouche encore humide reste collée sur la manche de mon blouson de cuir. L'ouate de silence du monde vide, sans bords, sans temps et sans âmes se répand insidieusement dans ma tête molle et étrangère. Je la tiens comme un bébé, car c'est encore un bébé, même si l'éternité la porte déjà au delà des âges. C'est un corps à corps maudit et froid de ma chaleur qui se perd en elle entre l'irréel de cette soudaine perte et la vision si proche de la peau tendre et fragile de sa paume qui ne sait plus se refermer sur mon doigt.
Je ne sais pas pourquoi je suis seul avec elle dans cette putain d'ambulance. Aucun bruit, pas de phares ni de sirènes, rien ne presse entre son lit encore tiède et cet hôpital si proche ou l'on nous attend sans hâte.
Pourquoi à cet instant suis-je seul dans cette voiture?
Tout est redevenu calme après les hurlements, plus de bruits, plus de larmes, plus de gestes. Il y a une vitre entre nos vies si proches et définitivement arrachées.
Ça y'est, en écrivant ces mots, je pleure.
Mais ou est cette histoire? Que fait elle dans ma vie? A qui, un jour, vais-je la raconter? Comment trouver les mots pour ce moment suspendu?
Je sens que la répétition des lumières de l'autoroute sur son visage est un coeur qui respire encore. Je sens cette voiture qui tombe dans un immense trou et je vis déjà l'étincelle d'instant entre le crash bruyant et coloré et la conscience qui s'éteint dans le sombre profond.
La terre est froide et dure en février.
Nous n'avons plus de corps, plus de sens. Elle est légère et immense, lointaine et présente, morte et si pure, lourde et si fluide. Je suis si grand et si fort que j'ai tout empêché, sauf le pire.
- Dis moi, papa, tu ne serais pas capable de me laisser seule dans le noir, dans la terre, dans le froid, tu ne serais pas un papa, sinon, enfin, pas un vrai, pas un fort, pas un comme en ont les petites filles qui, demain, seront grandes et bêtes.
- Si je tiens ce putain de Bon Dieu, je lui pète les couilles
Même cette révolte sacrilège m'ennuie
- On s'en fou qui c'est
- S'en fou-t-on qui c'est?
- C'est qui?
- Et si ,c'était moi??
Pourquoi suis-je seul dans cette voiture, le destin qui me porte sur la terre depuis ma naissance était-il seulement programmé pour m'apporter cet instant? Chaque jour de ma vie devait il préparer cette minute?
Personne n'a partagé ce moment unique, inhumain, intemporel et pourtant ce moment unique, inhumain et intemporel me hante de ne pas avoir été partagé et me comble de n'appartenir qu'à moi seul.
Alors, aujourd'hui, sur cette feuille de larme, je revis cet instant, l'extrait de moi même, le donne en lecture, le prête en émotion, le pousse en souvenir, le couche pour qu'il sorte de mon crâne et reste enfin inerte sur cette feuille sans âme comme un malheur ancien et refroidi d'une autre vie.
Malheureusement, l'imperfection de ces mots ne peut qu'effleurer ce tragique face à mort de mes larmes dans ses yeux, le bonheur ne se raconte pas, la déchirure de ce malheur n'est ici que l'ébauche d'une toile inachevée. De l'extraire encore de moi fait tourner cette pesanteur entre mes yeux fermés, mon coeur et mon cerveau.
J'ai passé mon bras entre ses cuisses, et de ses fesses jusqu'à sa nuque, c'est moi qui lui donne encore cette apparence de solidité. Mon avant-bras devient sa colonne vertébrale et sa tête repose, confiante, dans ma main d'homme. Elle parait solide, elle vit, non, c'est ma vie seulement, minuscule crispation que je lui transmets dans cette fusion, instant tellement familier et si définitivement absent. Je suis fasciné par les lumières qui battent sur ses tempes, mais ses yeux sont absents et les miens ne voient plus rien de connu sans limite de solitude ni d'angoisse. Je n'ai rien vécu avant ce moment, point de non retour d'horreur qui rime avec jamais. La graine germé qui meurt dans la rigueur de l'hiver me manquera tout le printemps, la fleur fanée qui tombe et emmène avec elle ses odeurs, son chatoiement et sa beauté auraient nourri mon chagrin. Mais chaque printemps, de chaque année ramènera ce vide comme un refrain et la graine mourra à nouveau tous les ans.
Merde, j'encule le printemps, l'hiver, les fleurs, je veux avoir du mal à faire à quelqu'un pour adoucir ma douleur, j'envie les pleurs de ceux qui s'en vont, j'envie les gémissements de la femme abandonnée, j'envie la peur, le froid, la haine, j'envie la maladie, le scandale, j'envie tout ce qui ne ressemblerait pas à cet instant sans retour.
Le chauffeur ne parle pas, je me demande si il nous a oublié, ou si, par hasard, nous sommes dans la même vie ou la même histoire.
- Eh, mec, elle est morte la petite, oh, tu m'entends?
Ma bouche ne parle pas ou il n'y a plus de chauffeur.
Nos visages sont proches, il n'y a pas de souffle, le silence est tombé, sournois, comme le brouillard sur la neige. Quelles manigances m'amènent seul dans cette voiture sordide qui tombe dans la nuit lâche planquée derrière ces lumières jaunes? Je ne veux plus d'enfants, je ne veux plus de Noël, je ne veux plus d'amour, je veux rester toujours dans cette voiture du chemin de mort qui tombe, qui tombe, et qui tombe encore.
Il y a du bleu sur la croix des urgence de l'hôpital de Saint-Nazaire, la voiture s'arrête, il n'y a plus de porte pour sortir, on m'extrait. La nouvelle a, semble-t-il, fait le tour des urgences, ils m'attendent sans hâte, je rencontre, en haie d'honneur dans leurs yeux l'horreur du tableau que peignent nos silhouettes enlacées. L'enfant est habillé pour une sortie d'hiver, je marche seul face à eux, j'ai l'impression qu'ils sont tous là, j'ai peur qu'elle tombe, qu'elle se disloque par terre, je la tiens fort, ils vont m'aider. Je marche encore, il y a de l'eau partout, je n'avance plus, elle tombe, je serre, j'ai mal aux yeux, ça me pique, je marche, ils semblent disparaître, je ne vois plus les blouses blanches de tout à l'heure. Prenez là, ELLE TOMBE!!
- Putain, elle est tombée, elle est par terre, toute cassée, c'est MOI qui l'ai cassée!
- J'ai pas serré assez fort
- Toute ma chaleur est partie en elle
- Non
- Mon amour, je ne te lâcherai jamais.
Non, elle n'est pas tombée, je marche encore, le chauffeur est derrière moi et n'ose me soutenir. Les autres, face à moi sont immobiles et m'attendent sans rien pouvoir faire. Sa lèvre est entrouverte sur mon bras, elle bave un peu de lait caillé.
Elle dormait
J'étais assis ce dimanche soir, et l'angoisse, la fureur, la résonance l'incompréhension et la force du cri de sa mère qui voulait la nourrir m'a transpercé. Elle n'a crié que mon prénom et ces deux syllabes m'ont raconté instantanément tout l'irrémédiable de l'instant. Je l'avais pourtant bien couché sur le ventre, comme d'habitude, deux heures plus tôt.
Je la serre, j'avance, la porte m'est tenue ouverte, je ne sais pas ou aller, eux non plus, elle est contre moi, j'ai froid, elle aussi, des yeux me parlent, on m'interroge, je réponds. Je vois dans leurs yeux, pourtant habitués aux misères de la terre, que cette petite fille morte, tenue comme un trésor dans les bras d'un grand papa hagard les touche. Je vais leur dire que c'est pas vrai, que ça n'arrive jamais, que ça n'existe pas, et que d'ailleurs, si c'était vrai, je ne serais pas venu tout seul avec ce chauffeur, on serait tous venus pour se tenir et ne pas tomber de malheur. Non, cette image là n'est que mon invention d'un rêve dépareillé, divaguant et masochiste.
Mais, là, tout seul, je n'aurais pas pu, je pourrais la faire tomber, la faire tomber, LA FAIRE TOMBER!
Je la pose ou on m'indique, elle ne pleure pas de cette déchirure, moi, si. A cet instant, je l'abandonne, jamais plus je ne l'aurai contre moi. C'est un table en aluminium, brillante et froide, elle tient ses mains comme les bébés "haut les mains". Avec l'interne qui m'interroge, on se tient face à elle, comme penchés sur un berceau. On me propose une autopsie, j'accepte, il faut avancer, découper, comprendre pour inventer des statistiques, un pour mille, deux pour mille ou plus si on veut. Je vais leur confier mon trésor pour la plus abominable des mutilations, il vont la mettre nue et la découper, ça sentira mauvais, ce sera l'exact contraire de l'enfance, comment vont ils pouvoir trouver un être humain pour faire une chose pareille? A cet instant, je l'abandonne encore une fois, jamais plus personne ne pourra voir son corps pur d'enfant.
Moment flou, il va falloir de séparer
On m'enferme dans un tête à mort avec elle dans une salle sans couleur, je peux rester autant que je veux. Je veux toute sa vie, et même rajouter la mienne à la sienne. Je suis seul avec elle, ils ont fermé la porte, sans doute ne doivent ils pas entendre cette conversation inutile et pourtant si forte au delà des mots, au delà des hommes, au delà de nous même. Elle est posée sur une table d'examen, je ne la tiens plus, faire attention pourtant qu'elle ne tombe pas. Elle est sur le dos, on lui a essuyé les lèvres, on m'attend derrière la porte, venez la tenir, bordel, elle va tomber, venir me tenir, je vais tomber aussi. Je parle de février, de son immobilité, des lampes de l'autoroute, du froid, de demain c'est le printemps, des photos que j'ai d'elle, de son prénom, Ellynn, que j'aime à la folie, mais elle ne dit rien, elle ne reviendra jamais, elle m'abandonne à ma vie si je peux, elle ne pleure pas, moi non plus, elle ne me voit plus, moi si. Je ne dis rien de son corps que je leur ai donné, elle le sait déjà. Je grave son image, je n'ai pas envie d'autres jours, j'ai peur pour elle qu'on l'oublie un peu, si petite fleur sans passé, sans avenir, sans paroles, petit bouchon oublié qui flotte sur la mer.


Flash France Inter, 8 heures du matin, quelque années après:
- Des études ont montré que les nouveaux nés dont les parent fument ont au moins deux fois plus de risque de mourir d'une mort subite du nourrisson, d'autre part, cette même étude démontre que le fait de coucher les enfants sur le ventre augmente sensiblement le risque d'arrêt respiratoire ou de régurgitation...
- Jacques Chirac s'est déplacé ce Week-end...
Je pète un plomb.
- Tu entends ce qu'ils disent de toi, Ellynn, t'as bien fait de les aider, ça rassure pour demain.
J'ai fumé ma dernière Dunhill (fumer tue), l'air de rien, quelques années plus tard, je suis rassuré de savoir qu'aujourd'hui, elle n'aurait pas deux, mais une seule malchance sur deux mille de ne pas voir son dix huitième anniversaire, et si c'était justement celle-là??

9 décembre 2004
Finalement, je ne l'ai jamais oublié, j'ai un vide, une déchirure qui m'obsède depuis ces années, je vois toujours les lumières jaunes de l'autoroute sur sa tempe. Je me sens seul à côté d'elle dans mes nuits de route. Je ne suis sûrement pas allé tout seul, ce jour là, je n'aurais pas pu.
Et pourtant, si, je l'ai fait.
Elle a du tomber.

A travers ces lignes, j'aurais voulu que pour cet instant seulement, tu restes avec moi dans la voiture de la mort. J'aurais voulu que tu m'aides à la porter jusqu'à la table en alu. J'aurais voulu que tu m'aides à la laisser toute seule et froide derrière moi avec ces hommes pour la découper. J'aurais voulu que, maintenant, avec moi, tu nous verses encore une larme pour ne jamais l'oublier.

Jean-Yves RIGAUD, fouhallier@hotmail.com

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