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Le
dividende des pauvres |
La réunion durait depuis plus de cinq heures. Aucune des
sept personnes assises autour de la table n'avait remarqué le coucher de soleil
irisé par la multitude de polluants qui cernaient Paris. Les lumières de la
ville rendaient la nuit diffuse, affaiblie. L'obscurité restait tapie au
dehors, mais ne pénétrait pas dans la vaste salle de réunion. Les néons
remplaçaient le soleil au gré de ses absences vespérales. Personne n'y avait
prêté attention. Cela était sans importance. Ce qui comptait, était de
savoir si le rapprochement avec le groupe canadien était ou non opportun pour
l'entreprise. D'innombrables questions furent abordées. Quel gain pour le
chiffre d'affaires ? Le bénéfice allait-il s'en trouver amélioré ?
Pouvait-on espérer des gains de productivité ? Qu'allaient en dire les marchés
boursiers ?
La salle de réunion était située à l'avant-dernier étage
de la tour de verre qui abritait le siège social de DoOneL, prospère société
d'acheminement de messagerie électronique. Vaste, cossue et équipée du
dernier cri technologique, elle était à la mesure des enjeux qui s'y jouaient.
Elle devait produire chez les personnes qui s'y trouvaient un sentiment
comparable à ce qu'une personne ressent lorsqu'elle pénètre dans une salle
des fêtes entièrement déserte. Aucun luxe, aucun raffinement, aucun équipement
informatique ne pouvait compenser l'appréhension née de l'étendue du lieu.
Tous avaient dû ressentir cela, au moins en entrant, même s'ils n'y songeaient
à présent plus.
Toute la direction de l'entreprise se trouvait réunie dans
cette salle immense, entièrement occupée à tracer l'avenir de la compagnie.
Neuf personnes, y compris le président, avaient pris place autour de l'immense
table ovoïde qui en occupait tout le centre. En aluminium poli et équipée d'écrans
d'ordinateurs, elle ressemblait presque à un poste de commandement de vaisseau
spatial. Posté en bout de table, le président disposait d'un point de qui lui
permettait d'embrasser du regard l'ensemble de ses lieutenants. Ce projet allait
engager la société de façon définitive dans une voie ou dans une autre et
avait donc fait l'objet d'études préalables minutieuses. De nombreuses
entrevues avaient eu lieu entre les différents responsables des deux
compagnies. Les directeurs financiers s'étaient échangé une multitude de
documents comptables : bilans, comptes d'exploitations, ratios en tous genres.
De façon analogue, les directeurs informatiques avaient comparé leurs
infrastructures respectives. Il s'agissait là d'un point très important, sinon
le plus important de tous, car le service informatique de ce genre de compagnie
en constitue la pierre angulaire. Chacun, dans son domaine, exposait à présent
ses conclusions face à Fabrice Delens, fondateur et président de l'entreprise.
Nathalie Maret, la directrice informatique, présenta en
premier le résultat de ses travaux. Elle exposa savamment les différences méthodologiques
puis techniques des deux entités. Hormis le président, et malgré le caractère
essentiellement technologique de l'entreprise, aucune des personnes présentes
n'entendait quoi que ce soit à cette science. Malgré son enthousiasme et sa pédagogie
affirmée – elle avait été professeur d'université durant sept années
avant de rejoindre l'entreprise dès sa création – elle ne vit sur le visage
de ses pairs que des moues dubitatives ou somnolentes. Lorsqu'enfin elle en
termina, chacun nota scrupuleusement la dernière phrase qu'elle prononça comme
le seul point qui importait vraiment : " En dépit de différences
techniques réelles, rien ne viendra s'opposer au projet de manière définitive".
L'intervenant suivant était le directeur financier. Cet
homme jovial, qualité assez rare dans sa profession pour qu'elle mérite d'être
soulignée, aimait à prendre la parole en public. Robert Fabia, homme d'une
quarantaine d'années et amateur de bonnes bouteilles, possédait cependant un
sens du professionnalisme qui dépassait celui, pourtant aigu, de la bonne
humeur. De tous les participants, il fut le plus enthousiaste. À l'en croire,
le rapprochement était une affaire fabuleuse qu'il ne fallait à aucun prix
manquer. Son exposé fut sans doute trop long, à en juger par la difficulté
que les auditeurs éprouvaient à se concentrer durant l'heure entière qu'il
prit pour développer ses arguments. Rien ne manquait, il est vrai. Chacun passa
en revue des dizaines de graphiques, de nombreuses prévisions. Issues du même
sérail que lui, beaucoup de personnes eussent été convaincues par la justesse
de ses arguments. Mais pour l'heure, seuls la directrice du capital humain, agrégée
d'économie et le P.D.G. semblaient percevoir les raisons de l'euphorie de cet
homme. Pour les autres, aussi béotiens en informatique qu'en économie, ils
avaient l'impression de se trouver face à un commentateur boursier semblant
tout connaître des raisons erratiques des hausses et baisses des cours des
actions. D'autres l'associaient à un présentateur météo aguerri aux
pressions et dépressions, termes communs aux deux disciplines.
Fabrice Delens, bien que maître de céans, n'avait de cesse
d'écouter ses collègues en se gardant d'intervenir, à l'exception d'une
question de temps à autre. Il demanda ensuite au directeur commercial, de présenter
ses conclusions quant au réseaux de vente des deux compagnies. Martial Laforand
était le cadet du groupe. Pourvu d'une ambition que son poste ne satisfaisait
pas encore, il avait pourtant fait son entrée dans le cénacle avant d'avoir
trente-cinq ans. Débauché d'une importante compagnie de téléphone, ses
analyses et ses idées avaient jusqu'à présent fait gagner beaucoup d'argent
à DoOneL. Bien qu'il ne fût pas apprécié de tous en raison de son caractère
suffisant et hautain, il était unanimement reconnu pour ses capacités
professionnelles. Il se leva puis, sans la moindre emphase, il rappela qu'un océan
séparait toujours la France du Canada et qu'étant donné qu'aucune des deux
sociétés n'était implantée dans le pays de l'autre, les réseaux existants
seraient totalement complémentaires et non pas concurrents. Il ajouta ensuite
que ses différents contacts avec l'autre partie lui avaient montré combien les
méthodes commerciales employées de part et d'autre étaient dissemblables et
que, finalement, il serait très aventureux de vouloir envoyer des équipes françaises
là-bas dans un autre but que d'apprendre à connaître le marché nord-américain.
Contrairement au directeur financier, son exposé fut des plus brefs. Lorsqu'il
eut terminé, au bout de dix minutes à peine, il résuma ses propos d'un
aphorisme : « Du point de vue de la division dont j'ai la charge, cette
acquisition ne provoquera ni fusion, ni absorption. Ce sera plutôt une synergie
».
Ébahi par cette dernière locution, chacun applaudit à sa
prestation. Paraissant dédaigner l'enthousiasme général, le président
accorda ensuite la parole à la direction juridique. « Mademoiselle Carole Hanzel, » s'exclama-t-il, elle tenait beaucoup
à ce que l'on ne l'appelât pas Madame, « Vous avez la parole. ». Restée célibataire
de son plein gré, la directrice du service juridique abordait la soixantaine.
Son apparence vieillotte contrastait nettement avec son physique resté assez
jeune. Un peu gênée de s'adresser à l'assemblée alors qu'elle n'en avait pas
l'habitude – son obscur travail consiste en l'étude de dossiers, de règlements,
de lois – elle remit son chignon en place pour se donner un peu de contenance.
« Les standards informatiques, de jure ou de facto, c'est-à-dire
de fait ou de droit », commença-t-elle, « sont bien connus de tous les
acteurs de l'industrie informatique. Aussi, les analyses, les comparaisons n'en
sont que plus aisées. Il en va d'ailleurs de même pour les normes comptables
internationales qui sont, depuis longtemps déjà, établies. Toute entreprise
internationale utilise, soit le système normatif du Mercosur, soit celui prôné
par les quarante pays de l'Union Européenne. Ces deux branches disposent d'un
langage universel, une sorte d'espéranto. Mais il en va tout autrement du
domaine juridique qui n'est pas le moins du monde uniformisé. Même si beaucoup
de progrès ont été réalisés à l'intérieur de l'Union, tout est différent
du côté américain. Fort heureusement, le droit le plus complexe se trouve de
ce côté-ci de l'Atlantique et il nous sera plus facile de nous adapter à une
législation très libérale. Cependant, nous devrons nous appuyer sur les
Canadiens et non pas chercher à les remplacer. »
Plus brève et plus concise que ses précédents locuteurs,
son ton était aussi plus rébarbatif. Entamée depuis le début de l'après-midi,
la réunion avait été programmée pour durer très longtemps. En guise
d'introduction, le président leur avait dit qu'ils verraient le soleil se
coucher depuis leur siège. Le crépuscule se diluait dans le monoxyde de
carbone, lorsqu'enfin, la directrice du capital humain - qui devait parler en
dernier - prit la parole.
Tandis que l'ensemble de ses collègues avait insisté sur la
complémentarité des deux compagnies, cette femme d'à peine quarante ans,
svelte, blonde et habillée de façon presque trop distinguée, revint à plus
de tempérance et ajouta quelques teintes sombres à l'idyllique tableau brossé
par les intervenants antérieurs. S'il était vrai que les services commerciaux
étaient complémentaires, il n'en allait pas de même pour la production, la
recherche et le développement et, dans une mesure moindre, certains services
administratifs. Pragmatique et un brin opportuniste, elle ne dressait cependant
pas ces arguments pour faire échouer le rapprochement envisagé. Elle se
contentait simplement d'informer objectivement les membres de la direction de
l'impact humain de ce projet. Après ce bref exposé, et au contraire de ce qui
s'était passé durant toute la séance de travail, le président parut devenir
soucieux. Son visage semblait exprimer une profonde réflexion, un doute, voire
une anxiété.
Le directeur financier, sur un ton rassurant, voulut
minimiser les propos de sa chère collègue
: « Nous pouvons faire les choses humainement, Monsieur le Président. Il
suffira de leur donner une confortable indemnité de départ en étant, au
besoin, plus généreux que ce que nous impose la législation actuelle. Bien sûr,
cela aura un coût, mais il sera sans rapport avec le bénéfice attendu par
cette opération. »
Le président le dévisagea alors fixement, garda le silence
un instant puis lui fit une réponse qui stupéfia l'auditoire tout entier : «
Effectivement, vous avez raison !» dit-il en arborant un sourire narquois. «
Il se peut qu'après ce rapprochement nous n'ayons plus besoin de deux
directeurs financiers. Si, par malheur, vous deviez être écarté de
l'entreprise, il va de soi qu'une confortable indemnité vous sera accordée. »
À ces mots, il glaça l'atmosphère déjà froide de cette réunion.
Personne n'osa plus prendre la parole, et surtout pas pour défendre celui qui
venait de se mettre dans ce mauvais pas. Son conseiller personnel était pris
d'effroi et était même tétanisé tandis que tous les autres regardaient, tête
basse, leur dossier, leur stylo ou même leurs pieds. Aucun d'entre eux ne
s'attendait à une telle prise de position de la part d'un homme que chacun
s'accordait à juger aimable et sympathique, compréhensif et proche des gens.
À force d'irénisme et d'empathie, Fabrice Delens était
devenu l'homme qui avait su recréer ce qui avait disparu depuis près d'un
demi-siècle en Europe : ce qui s'était autrefois appelé « l'esprit
d'entreprise ». Chacun ici était, sinon heureux, du moins satisfait de
travailler pour le groupe DoOneL. Les postes proposés étaient pour l'essentiel
hautement qualifiés, mais il n'y avait là rien de novateur car c'était devenu
la norme dès le début du siècle et plus encore au milieu de la deuxième décennie,
période durant laquelle l'Europe surpassa la grande Amérique sur le front des
technologies numériques. La cohésion sociale de ce groupe reposait avant tout
sur le charisme personnel de celui qui l'avait créée, ainsi que sur les méthodes
qu'il avait mises en place. Et c'était cet homme-là, pourtant, qui humiliait
et poussait presque à la porte son propre directeur financier, un homme gai,
poli, pragmatique et fort compétent dans son domaine. Ses dernières paroles
semblaient encore résonner dans les oreilles des participants abasourdis
lorsqu'il conclut de façon lapidaire la réunion : « Il se fait bien tard.
Rentrons tous chez nous. Je prendrai ma décision dans les trois prochains jours
».
Chacun rangea ses dossiers dans le plus grand silence. Pas un
seul ne se risqua à engager une conversation, même anodine, avec son voisin,
ce qui était pourtant coutumier après une réunion. Le président, ainsi qu'il
le faisait toujours, s'était posté à la sortie pour remercier et saluer
chacun de sa participation. Lorsque Robert Fabia se présenta devant lui, il ne
put s'empêcher de lui adresser quelques mots :
- Je ne vous comprends pas toujours, Monsieur le Président.
- Moi non plus ! Répondit-il en affichant un demi-sourire
qui se voulait complaisant. Mais rassurez-vous : la logique, surtout financière,
est de votre côté.
Moins de deux minutes furent nécessaires pour que la salle fût
désertée. L'espace d'un instant, plus aucun murmure ne traversa la pièce, si
bien que l'on pouvait de nouveau entendre le léger grésillement que produisait
l'éclairage électrique. Il régnait une ambiance aussi morne que celle d'une
salle de cinéma vidée de ses spectateurs. Malgré la lumière, il n'y avait
plus rien à voir. Seuls restaient à présent le président et son conseiller
spécial, Olivier Katembert. Son rôle au sein de la compagnie était ambigu et
sa fonction mal définie. Nombreux étaient ceux qui s'interrogeaient sur son
utilité. Qu'est-ce qu'un jeune trentenaire pouvait apporter à un homme comme
le président ? Telle était la question que l'on se posait fréquemment en ces
lieux.
Bien que le président parût soucieux, le jeune homme se
risqua à prendre la parole :
- Monsieur le Président, je... je dois vous avouer que ce
soir je partage un peu les interrogations de Fabia. Je veux dire que si l'on
prend en compte les éléments de ce dossier, il apparaît nettement que la
fusion est une énorme opportunité pour la société.
Déjà prêt à quitter les lieux et le visage toujours
grave, le président se retourna et s'adressa à son contradicteur sur un ton mêlé
de dépit et de tristesse :
- Pour la société ! Pour quelle société ? Mais qu'est-ce
que c'est la société ? Qui est-ce la société ?
- Mais, c'est vous, Monsieur le Président. Et puis les
membres du conseil, les actionnaires, enfin un peu nous tous. Les salariés
aussi...
- Les membres du conseil possèdent à eux tous cinq pour
cent du capital, soit la même part que les salariés. Crois-tu que ceux qui
seront jetés dehors apprécieront la montée du cours de leur action alors
qu'elle se sera faite au prix de leur éviction ? Depuis combien de temps
travaillons-nous ensemble, Olivier ?
- Je sais, Monsieur. Cela fait trois ans. Je sais que vous êtes
attaché au facteur humain dans cette compagnie. Tout le monde connaît vos
prises de position en faveur du personnel. Mais je ne comprends pas toujours
votre attitude. Je sais que vous m'avez déjà expliqué que si les gens se
sentent bien dans leur travail, ils le prendront plus à coeur, ils nous seront
plus fidèles et il y aura moins de conflits. Mais soyez lucide : ils en veulent
toujours plus. Même si vous leur donnez une augmentation, ça ne les empêchera
pas de vous en demander une autre six ou neuf mois plus tard. Ces gens-là ont
tout : ils ne travaillent que quatre jours par semaine, leurs salaires sont tout
de même assez confortables et ils n'ont pas à se soucier des responsabilités
qui nous accablent. Que voulez-vous leur donner de plus ? C'est malheureux à
dire, mais si quelques-uns restaient sur le quai, cela leur redonnerait le sens
de réalités économiques.
Fabrice Delens se sentit touché et même piqué au vif par
les prises de positions franches et audacieuses de son conseiller. Olivier
Katembert avait terminé ses études commerciales dans une grande école de
renom, quelque trois ans plus tôt. Lorsque celui-ci vint faire son stage de fin
d'études dans la compagnie, le président le remarqua et se prit pour lui d'une
sorte d'amitié secrète. Il l'embaucha alors dès l'obtention de son diplôme
à un poste qu'il créa uniquement pour lui : conseiller spécial. Delens était
loin de posséder le savoir académique de sa nouvelle recrue qui savait fort
bien la mettre à la disposition de son patron. Sans bien savoir pourquoi, il
sentait que ce jeune homme portait en lui une sensibilité qui ne demandait qu'à
se développer. Bien sûr, son école s'était appliquée, avec succès, à
modifier son caractère de telle sorte que ses sentiments ne contrarient jamais
une démarche objective, logique et opportune. Quatre années de formation
avaient fait de lui ce que l'on en attendrait : un homme apte à décider,
trancher, évaluer avec comme seul credo d'obéir à la loi ancestrale qui prévalait
dans son milieu : faire du profit.
Son esprit avait été modelé au bénéfice du bénéfice et
pourtant, Fabrice Delens pressentait en lui quelques souffles encore indomptés,
telles des braises encore chaudes et cachées sous la cendre qui n'aspirent qu'à
s'embraser de nouveau. Il en fit secrètement son protégé dans le but inavoué
et dérisoire d'en changer au moins un, ainsi qu'il se le disait intérieurement.
Sentant que la discussion allait sans doute se prolonger, il
ôta sa veste et s'installa dans son fauteuil.
- Olivier, redis-moi quel était le motif de cette réunion,
s'il te plaît.
- La fusion avec les Canadiens, Monsieur le Directeur.
- Bien ! Et dans quel but, s'il te plaît ?
- Pour nous développer, faire des affaires.
- Donc nous voulons, nous aussi, faire plus d'affaires pour
gagner plus d'argent, n'est-ce pas ?
- Oui, c'est cela.
- Dans ce cas, qu'y a-t-il d'anormal à ce qu'ils veuillent
pour eux-mêmes ce que nous voulons pour la compagnie ?
- Ce n'est pas pareil, Monsieur le Directeur. Vous, vous
apportez une plus-value. Ce que vous faites ne pourrait pas l'être par un
autre. Tandis que les employés sont tout de même plus facilement remplaçables.
Et puis, ils ne sont jamais contents de ce qu'ils ont, de ce qu'on leur donne.
Les syndicats sont sans cesse en train de gémir pour en obtenir davantage. Bien
sûr, ils possèdent un savoir-faire dont nous ne pourrions nous passer mais
reconnaissez qu'ils sont globalement une source d'ennuis.
- Mais dans quel monde voudrais-tu vivre, Olivier ? Dans un
univers où les entreprises ne compteraient que des cadres supérieurs ? Cela
occupera bien deux ou trois pour cent de la population mais que feront les
autres ? De fait, à qui vendrons-nous nos produits ? Plus à eux, en tout cas,
puisqu'ils n'auront plus d'argent pour nous les payer. Et je ne te parle pas des
problèmes sociaux que cela engendrerait : l'oisiveté est la mère de tous les
vices, dit le proverbe. Rappelle-toi de la violence et de la délinquance qui sévissaient
entre 1980 et 2010... Dis-toi que c'est le plein emploi qui a mis un terme à
tout ça. Je sais que des idées, qu'on nous présente comme nouvelles, flottent
dans l'air mais je ne crois pas qu'un dirigent d'un pays de l'Union veuille en
revenir au libéralisme forcené d'antan. Chacun convient aujourd'hui qu'un
minimum de règles sociales favorise le développement de l'économie.
Fabrice Delens avait décidé de répondre par des arguments
économiques car il savait fort bien que ceux-ci seraient les plus prégnants
sur son détracteur. Mais tout ceci n'était pour lui qu'une sorte d'exercice
appliqué car il se sentait davantage dans la peau d'un acteur qui joue son
personnage que dans celle du Président qu'il était pourtant. Olivier
pourrait-il comprendre les vraies motivations qui l'animaient s'il se laissait
aller à les lui exposer ? Secrètement, il l'espérait, tandis qu'une sourde et
vive envie l'empressait de s'abandonner, de se dévoiler enfin sous son vrai
jour. Hormis quelques amis du premier cercle, nul ne pouvait se vanter de
pouvoir tracer d'une main sure les contours de la personnalité profonde du Président
Delens.
Malgré son poste, Fabrice Delens était une personne digne
et humble. Sa fonction l'avait forcé à vaincre sa timidité naturelle, à
apprendre à se mettre en avant, ce qui restait pour lui la plus difficile des
choses à accomplir. Aussi ne le faisait-il que dans d'impératives occasions :
lors de l'assemblée générale des actionnaires ou bien pour la prononciation
du discours annuel du Président, en début d'année. Pour le reste, il s'en
remettait à son porte-parole qu'il avait uniquement engagé pour se protéger
des feux de la rampe. Pourtant, et comme pour se donner du courage, il songea
qu'il n'était pas là sur un plateau de télévision devant des journalistes
mais au contraire seul avec son conseiller spécial, Olivier Katembert, dans une
pièce confinée du siège du groupe qu'il dirigeait. En dépit de l'absolue
impersonnalité des lieux, une relative intimité régnait dans la pièce. Les néons
blafards grésillaient toujours mais aucun d'entre eux ne les entendait plus
tandis que les propos qu'ils échangeaient, et bien qu'opposés, semblaient les
rapprocher.
Sans s'en apercevoir, Olivier perçut cet infime instant
durant lequel le président souhaita, de toutes ses forces, se livrer, et c'est
presque sans y prendre garde qu'il lui posa cette question : « Je comprends
tout cela, Monsieur le Président et vos arguments sont très valables, surtout
économiquement. Cependant, je suis sûr d'une chose, ou plutôt j'en un le
pressentiment : une autre raison, que vous semblez vouloir garder secrète, vous
pousse à faire tout cela. Votre empathie est mue par une force que je ne
connais pas et qui semble même dépasser votre volonté ».
Le président le regarda alors avec un air gêné et ému à
la fois. Celui qu'il s'était choisi comme dauphin possédait bien cette acuité
particulière et même, cette empathie dont il parlait un instant plus tôt. Sa
gêne, pourtant, n'en était pas moins grande. Une brèche s'était ouverte dans
la cuirasse de son personnage qu'il s'était toujours appliqué à rendre
insondable. Pour la première fois, il ne se montrait plus sous les habits du
chef d'entreprise charismatique mais sous les traits attendrissants d'un homme
sans masque et sans apparat.
- Cela est vrai, tu ne te trompes pas. Depuis le début, j'ai
trouvé et donné mille raisons économiques à l'essentiel de mes décisions,
à ce que certains appellent "la méthode Delens". Mais je le
reconnais sans détour, bien qu'irréprochables, elles étaient toutes, à mes
yeux, très artificielles car leur seule vraie utilité était de masquer
celles, profondes et inavouables, qui m'animaient. Le temps que tu as déjà
passé avec moi t'as sans doute été très profitable mais malgré cela, je
crois que ce que je vais te dire ce soir, tu es encore insuffisamment préparé
à l'entendre. Mais disons que cela sera une sorte de test de vérité, pour
toi-même, et pour moi aussi.
Impressionné par le ton cérémonieux qu'employait son
mentor, Olivier répondit timidement :
- Je vous écoute, Monsieur le Président.
- Je vais te raconter mon histoire, Olivier. Et ainsi, tu
sauras, tu comprendras vraiment qui je suis. Et tu pourras porter un jugement à
la lumière de ce que je vais t'apprendre. Tu sais déjà tout ou presque de ma
réussite sociale. Depuis mon simple poste de "concepteur de réseaux délivrés",
jusqu'à la prospérité de DoOneL, tout a été dit, tout a été écrit.
Certains de mes hagiographes ont d'ailleurs dû amasser une petite fortune avec
les livres qu'ils ont écrits sur moi. Mais si ma réussite ne s'est révélée
qu'à cette période, elle est pourtant née ailleurs et bien avant, dans ce qui
fut presque une autre vie que celle que je mène à présent. Tout ce que je
suis, tout ce que je fais, mon être tout entier, ou pour résumer mon destin,
se forgea véritablement lorsque j'étais enfant. Ce furent ces années-là qui,
aujourd'hui encore, animent mon corps, éclairent mes pensées, pèsent sur mes
choix.
Je suis le cadet d'une famille de trois enfants mais cela, tu
le savais déjà, sans doute. Je naquis et vécus les premières années de ma
vie à Saint Maur des Fossés, ville aujourd'hui disparue et avalée par Paris
lors de son extension administrative, il y a plus de vingt ans. C'était une
petite ville encore calme et nous y habitions un modeste quatre pièces, au
septième étage d'un immeuble qui en comptait neuf. Damien, qui était le plus
âgé de nous trois, avait sa propre chambre pour qu'il puisse, ainsi que nous
le répétaient nos parents, étudier tranquillement. Je partageais donc ma
chambre avec Louise qui n'avait qu'un an de plus que moi.
Chacun sait ici confusément que je suis issu d'un
"milieu modeste", pour reprendre cette pudique expression qui permet
d'éviter de nommer la misère trop directement. Mon père était un ouvrier :
un simple cariste. Je ne dirai pas qu'il aimait son métier, ce serait tout de même
faux, mais enfin, il l'exerçait, honnêtement et consciencieusement. Chaque
matin, durant des années, je le vis observer le même rituel. Il se levait,
s'habillait, prenait le temps de déguster un copieux petit déjeuner puis se
rasait à l'aide d'un rasoir mécanique en écoutant la radio dans la salle de
bains. Nous nous levions tout juste après lui pour déjeuner à notre tour
avant de partir pour l'école. Le jeune garçon que j'étais, je n'avais à
cette période qu'une idée vague, imprécise
du travail. Il me semblait simplement que c'était une chose qui devait être
difficile et cela ne faisait que renforcer l'admiration que j'éprouvais pour
lui. Je voyais un homme qui, chaque matin, se préparait puis, dignement,
partait faire quelque chose dont je n'avais pas idée, dans un endroit qui m'était
inconnu. Il adressait un baiser à ma mère puis disparaissait, tout le jour
durant. Et chaque soir, je le voyais rentrer, victorieusement. J'avais
l'impression qu'il faisait chaque jour des choses extraordinairement difficiles
et ce sentiment était accentué par les questions, toujours renouvelées, de ma
mère : "Ta journée s'est bien passée ? Ça n'a pas été trop dur,
aujourd'hui ?"
Chaque matin, au seuil de la porte, il nous prodiguait
invariablement le même conseil : "Bonne journée, les enfants ! Et
surtout, travaillez bien à l'école.". Il nous disait cela avec une
certaine fierté. Je croyais alors qu'il s'adressait ainsi à nous pour faire
valoir sa supériorité paternelle : il allait travailler, durement sans doute,
tandis que nous allions à l'école. Je ne comprenais pas alors, qu'au
contraire, ses espoirs reposaient sur nos frêles épaules, que la fierté qu'il
ne pouvait pas éprouver par lui-même se portait toute entière sur notre réussite
scolaire, gage d'un avenir meilleur. Son idée de l'école était, même à
cette époque, largement périmée et semblait dater d'un siècle et demi. Sans
doute l'école était-elle pour lui le meilleur endroit pour placer son espoir.
Mais, je te le répète, lorsque j'étais enfant, je ne
comprenais ni ne percevais ces subtilités de la vie. La prise de conscience de
son appartenance à la classe ouvrière, comme il se disait encore à cette époque,
se fait lentement et par petites touches. La vérité ne nous est pas révélée
un beau matin, le jour de nos six ans. Non, cela se fait de façon beaucoup plus
insidieuse. C'est un peu comme une petite musique, très douce au début et que
l'on perçoit à peine. Et petit à petit, elle se fait audible, puis elle
devient si forte qu'elle en perd son caractère musical. Il ne reste plus qu'un
bruit, qu'un vacarme machinal devenu désagréable avant de finir en torture
infernale.
Vois-tu, j'ai beaucoup réfléchi à tout cela et sans me
vanter, je crois que je pourrais écrire un livre sur le sujet. L'amour pour ses
parents est un penchant naturel qu'il est presque impossible de contrarier. On
dit que même les enfants battus aiment leurs parents, fussent-ils leurs
bourreaux. Cependant, et d'après ma propre expérience, j'ai la confuse
impression que les enfants de parents pauvres vouent un amour plus grand mais
aussi parfois plus amer à leurs géniteurs. Tant que l'âge de raison n'est pas
venu, nous avons le sentiment que nos parents nous refusent ce qui nous semble
un impérieux besoin mais qui n'est en réalité qu'un caprice d'enfant. Nous
voudrions tout, et à tout moment, sans même imaginer que les choses ont un
prix. Alors les parents n'en donnent jamais assez et nous les aimons amèrement.
Je vais te raconter un souvenir très personnel à ce propos.
Les moyens financiers de nos parents étaient fort limités
et je peux t'affirmer que chacune de leurs dépenses était mesurée, pesée, réfléchie.
Ils s'interdisaient toute futilité, toute fantaisie, et se concentraient au
contraire sur l'indispensable, toujours l'indispensable. Parmi tous les moyens
qui leur permettaient d'économiser, celui du recyclage des vêtements de mes frères
et soeurs était l'un des plus efficaces et des plus employés. Ainsi, ma soeur
héritait des habits, encore assez neufs, de mon frère aîné, ce qui fait
qu'elle ressemblait souvent à un garçon. Parfois, cependant, ma mère étoffait
quelque peu sa garde-robe en lui offrant une jupe ou un chemisier. Mais ce n'était
pas le cas général car elle songeait toujours à moi qui, à mon tour,
porterait les vêtements qu'elle ne pourrait plus mettre. J'étais en bout de
chaîne et les pantalons, les chemises, et parfois même les sous-vêtements déjà
usagés m'échoyaient invariablement. Il me souvient que je ressentais un
profond sentiment d'injustice vis-à-vis de mes aînés. Eux portaient des
habits neufs, tandis que j'étais uniquement vêtu de ceux qu'ils ne voulaient
plus mettre. D'innombrables fois, je me plaignis auprès de ma mère, exigeant,
moi aussi, un pullover ou un pantalon neuf. Je n'imaginais pas, bien sûr,
combien mes demandes la déchiraient. Ma rage d'enfant la forçait à faire des
choix impossibles. Elle se trouvait prise entre l'envie légitime et naturelle
de faire plaisir au dernier de ses enfants qu'elle traitait, bien malgré elle,
injustement et la nécessité impérieuse de surveiller scrupuleusement le
maigre budget du ménage.
Quelques rares fois, elle me céda. Je n'étais pas en mesure
d'interpréter l'ambivalence de ses sentiments qui se lisaient pourtant fort
bien sur son visage. Elle partageait ma joie d'enfant lorsque, dans les
solderies où elle m'emmenait, je lui tenais affectueusement la main, plein de
reconnaissance. Mais elle devait en même temps se demander de quoi elle se
priverait, elle-même, pour compenser sa générosité dispendieuse. Aux
tourments qui agitaient sa conscience, venait s'ajouter la désapprobation et,
quelques fois même, le courroux de mon père. Bien qu'il s'abstînt toujours de
le faire devant moi, il l'admonestait chaque fois en prenant à parti son sens
de la mesure. Les mêmes arguments fusaient invariablement. Cet achat était
d'une totale superfluité, l'argent allait manquer pour payer le loyer ou l'électricité.
Bien des années plus tard, et lorsque je pris conscience de
notre appartenance à la classe des pauvres, je jetai un regard nouveau sur ces
souvenirs d'enfance. Non, ma mère ne me refusait pas toujours ce que j'estimais
juste ; non, ce n'était point pour me brimer qu'elle m'éconduisait. Elle était
au contraire d'une admirable générosité et le destin qui la forçait à agir
ainsi ne la rendait que plus belle et plus noble. A l'aune de ces seuls
souvenirs, je compris combien l'argent pouvait, à lui seul, sinon rendre
malheureux, du moins aigrir les caractères les mieux disposés.
Pour la première fois en trois ans, Olivier, dont le tempérament
froid et distant était connu de tous, se laissa presque emporter par le récit
de son patron. Il n'avait seulement jamais songé que cet homme fut un jour un
enfant. Sa propre enfance lui semblait bien lointaine et il s'aperçut qu'il était
incapable de rappeler un souvenir aussi fort que celui-ci à son esprit. Il se
souvint que l'argent, chez lui, ne manquait pas. Des images de l'appartement
cossu de ses parents lui revinrent. Une lumière particulière, puis des objets
et enfin des odeurs, celle de la cire qui émanait du parquet lustré, celle du
thé à la mandarine que servait sa mère, chaque dimanche à dix-sept heures,
reprirent place dans son esprit. Il s'était laissé aller à la distraction et
fut ramené à la réalité lorsqu'une porte s'ouvrit. Tous deux tournèrent la
tête et fixèrent l'entrée de la salle. Une chaussure apparut, puis une
casquette et enfin un uniforme tout entier. Ce n'est que le service de sécurité
songea le premier. C'est l'un des deux gardiens de nuit pensa le second.
- Bonsoir Monsieur Delens.
- Bonsoir Monsieur Vales.
- Excusez-moi, je faisais ma ronde et je...
- Mais non. Vous faites votre travail. Il n'y a rien à y
redire. Vous ne nous avez pas dérangés. Bon courage Monsieur Vales.
Bien qu'habitué à cette technique, considérée d'ailleurs
comme étant "de la vieille école", ainsi que le pensait Olivier,
celui-ci n'en était pas moins étonné par la capacité de son mentor à
retenir les noms et même les prénoms de tous ses employés, fussent-ils les
plus modestes. Cela participait, dans une certaine mesure, à l'idée que
l'entreprise était une grande famille où chacun avait de l'importance : le
patron se souciait de la compagnie mais aussi de ses employés, puisqu'il les
connaissait nommément.
Mais Olivier, pourtant conseiller spécial du président, ne
s'expliquait pas pourquoi celui-ci poussait si loin, trop loin, cette technique.
Fabrice Delens ne s'arrêtait pas à la connaissance d'un nom et d'un prénom.
Il saluait affablement chacun de ceux qu'il rencontrait sur son passage et s'arrêtait
même pour parler avec eux, parfois pendant plusieurs minutes. Que pouvaient-ils
se dire ? Olivier se le demandait, chaque fois que le président lui faisait un
discret signe de tête pour lui signifier qu'il le rejoindrait et qu'il n'était
pas utile de l'attendre. Mais le président n'évoquait jamais ces courts
entretiens et il eût été incongru et même impoli de lui en demander la
teneur.
Pourtant, ce soir-là, tout semblait différent. Tous deux
devisaient dans cette grande salle à l'atmosphère froide qui avait pourtant
perdu sa sacralisation ordinaire. Le ton de la confidence employé par le président
donnait à penser qu'ils se trouvaient tous deux dans un endroit perdu, loin de
DoOneL, loin de la France et même loin de toute communauté humaine. Emporté
par cette impression qui se diffusait dans l'air, Olivier se risqua à une
question qui pouvait embarrasser Delens :
- Monsieur le Président, que leur trouvez-vous ? Que leur
racontez-vous lorsque vous les croisez dans un couloir ou dans un hall ?
Delens prit alors quelques instants pour formuler sa réponse.
Il savait depuis longtemps que cette question viendrait. Secrètement, pourtant,
il espérait qu'Olivier comprendrait seul. Mais ce jeune homme est parfois bien
impatient, pensa-t-il. Et il profite de cette brèche pour me questionner.
- Sais-tu combien gagne cet homme, Olivier ? Demanda-t-il sur
un ton volontairement paternel en guise de réponse.
Son jeune conseiller, dont la fonction nécessitait qu'il
sache tout, ne possédait pas la réponse. Ou plutôt, il ne la connaissait que
de façon approximative.
- Je ne sais pas au juste...
Puis, réfléchissant à haute voix, il reprit :
- Voyons, le SMIC est à mille six cents euros, il en gagne
sans doute entre mille sept cents et mille huit cents.
- Tu es dans le vrai. Il en gagne mille sept cents.
Maintenant, voici une seconde question. Je ne vais pas te demander le montant de
ton salaire car je le connais. Mais combien paies-tu de loyer ?
Olivier esquissa un sourire. Il comprit parfaitement le sens
de cette question et répondit sobrement, sans rien ajouter :
- Trois mille !
- Regarde le quartier dans lequel tu habites. Les rues sont
propres, le voisinage est agréable, ton immeuble est surveillé, les meubles
qui embellissent ton appartement sont à ton goût. Tu n'as raisonnablement pas
de quoi te plaindre. Et tout cela à vingt-six ans seulement. Beaucoup
t'envieraient.
Déjà sûr de l'argument que son poulain allait avancer pour
se justifier, il le laissa argumenter.
- Il y a cependant une chose que vous semblez oublier,
Monsieur le Président. Je ne suis pas arrivé à cette situation d'un coup de
baguette magique ! J'ai tout de même fait de longues études pour cela. Et
certainement plus brillantes que ce gardien, autrement, il ne serait pas là.
Fabrice Delens réfléchit un long moment avant de reprendre
la conversation. Olivier n'était décidément pas prêt. Il continuait de
raisonner conventionnellement, logiquement, et avec une froideur propre aux
aciers. Ces qualités en feraient un excellent dirigeant, il n'en doutait pas.
Mais il rêvait d'autre chose pour lui que le simple pouvoir décisionnel sur un
groupe comme DoOneL. Indiciblement, il nourrissait le secret espoir de façonner
ce jeune homme à son image, de lui transmettre, mieux, de lui inoculer les
valeurs qui, à ses yeux, dépassaient de loin les cours de bourse.
Certes, le monde avait changé et Fabrice Delens n'avait que trop
conscience de son appartenance au monde passé. La moitié de sa vie ne s'était
pas écoulée mais déjà il n'attendait plus que l'avenir lui offrît quelque
chose de plus. Il était parvenu
tout en haut et n'avait plus d'échelons à gravir. Convertir Olivier, lui
ouvrir les yeux sur les erreurs à ne jamais commettre serait peut-être son
dernier combat, sa dernière oeuvre. Olivier devait comprendre, comme il le
comprit lui-même, qu'il n'était qu'une minuscule pièce d'un très grand
rouage et qu'il ne courrait, jusqu'alors, qu'après des chimères qu'il
n'atteindrait jamais. Il devait savoir, il devait admettre qu'il participait à
un système dont le mécanisme jamais avoué tient dans la domination économique
d'une infime minorité sur l'humanité tout entière.
- Tu imagines sans doute que s'il se trouve ici, c'est qu'il
l'a voulu. Que s'il n'a pas un meilleur poste, c'est qu'il ne s'est pas assez démené
pour cela. Il y a peut-être une part de vérité là-dedans mais il y a aussi
tout le reste : la vie, le destin, les coups durs. Il suffit parfois de très
peu de choses pour faire basculer une vie ; la tienne comme la mienne. Cela me
rappelle une histoire, assez ancienne à présent. C'était mon premier poste,
je débutais tout à fait. J'étais employé par une compagnie spécialisée
dans les audits de sécurité informatique. Je ne sais pas si tu as connu cela
mais avant l'avènement de la physique quantique dans les techniques de
cryptage, les systèmes informatiques étaient beaucoup moins sûrs
qu'aujourd'hui. Alors, les sociétés payaient très cher pour savoir quelles étaient
leurs failles. Mon travail d'alors consistait à tenter de m'introduire dans le
système informatique du client depuis un ordinateur situé hors de chez lui.
J'y parvenais souvent et cela m'amusait plutôt. Une fois dans la place, je
devais lui voler des documents et les lui remettre pour prouver mon intrusion.
Un jour, j'eus à tester le système d'une grande firme
pharmaceutique américaine. Mon patron m'avait expliqué qu'il comptait
particulièrement sur moi car le client, sûr de son matériel et de ses ingénieurs,
jugeait tout audit inutile. Ce groupe, aux capacités financières importantes,
avait sans doute dû mettre le paquet, comme on dit, pour protéger ses
recherches. Je m'attendais donc à un travail difficile, voire insurmontable. Je
ne saurai plus, aujourd'hui, rentrer dans les détails techniques mais, grossièrement,
ils utilisaient deux réseaux distincts. Le premier ne servait qu'aux chercheurs
et je fus, comme je l'imaginais, incapable de le pénétrer. Le second était dédié
aux tâches administratives et les protections étaient moindres car il était
jugé moins sensible. Au bout de deux heures à peine, il m'était possible de
parcourir le réseau entièrement, sans limitation. Il ne me restait qu'à
trouver des documents dignes d'intérêt et ma dernière crainte fut qu'il n'y
en eut pas. Dans ce genre d'affaires, je cherchais généralement des livres de
comptes, des informations sur les salariés. Ce soir-là, j'ouvris presque par
hasard un dossier intitulé "affaires juridiques". Il s'y trouvait
beaucoup de rapports sur les possibilités d'utilisation de la législation
auxquels je ne compris rien. Puis, un peu plus tard, je découvris un dossier
attenant qui portait la mention "affaires en cours". Plusieurs
documents portaient la mention "sensible" et étaient par ailleurs
cryptés. Cela suffit à me convaincre de leur utilité pour mon travail. Je les
copiai sur mon ordinateur afin de les décoder puis les imprimai pour les
montrer à mon patron le lendemain. Je quittai alors mon bureau en emportant mes
trophées pour plus de sûreté. J'habitais alors en banlieue - celle d'avant
l'agrandissement de Paris - et j'avais près d'une heure de transport pour
rentrer chez moi.
Désoeuvré, j'entrepris de lire l'un des rapports que
j'avais dérobés, dans le simple but de me distraire, le temps du trajet.
Rapidement, pourtant, cette lecture me fit frémir. Le document en question était
circonstancié et donc volumineux. Je n'eus pas le temps de le lire complètement
dans le train mais ce qu'il contenait me parut si incroyable que je ne pus m'empêcher
d'en continuer la lecture, une fois arrivé chez moi.
Les néons grésillaient toujours avec la même intensité et
inondaient la pièce de leur lumière blanche et puissante. Deux heures au moins
s’étaient écoulées depuis la fin de la réunion. Les locaux étaient
inchangés et pourtant ils ne semblaient plus les mêmes. À leurs yeux, ils
s’étaient même dissipés dans une sorte d’arrière plan assez flou et sans
grande importance. Le président marqua une courte pause, le temps d’avaler
quelques gorgées d’eau tandis que son conseiller attendait impatiemment
qu’il reprenne son récit. Posant son verre, Delens reprit :
- Il s’agissait d’un employé qui avait toujours donné
entière satisfaction à son employeur. Un jour pourtant, un accident survint.
Les circonstances n’étaient pas nettement définies. Cependant, le rapport
que j’eus entre les mains indiquait clairement la responsabilité de la
compagnie. Bref, l’employé en question avait respiré un produit très nocif
et il en tomba malade. Quelques symptômes étaient décrits dans ce rapport, et
je me souviens avoir pensé que le malheureux ne devait pas être à la fête
tous les jours. Sa maladie dura, puis finalement s’éternisa. Quelques mois
passèrent, puis il fut un jour déclaré inapte à reprendre son travail et fut
licencié. En grande partie privé de ses revenus, il tenta de faire jouer son
assurance privée. Mais celle-ci ne voulut rien entendre et lui conseilla
d’attaquer son ancien patron en justice. Le rapport contenait beaucoup
d’informations sur sa vie privée : la composition de sa famille, l’âge de
ses enfants, le salaire de sa femme, son état de santé réel, etc. Des
estimations sur son espérance de vie y figuraient même et l’on pouvait y
lire des phrases aussi explicites que celle-ci : s’il survit encore tant
d’années cela coûtera tant à la compagnie. La
misère de cet homme s’étalait à longueur de pages mais le seul
ressort de ce rapport était celui de l’argent : combien la vie de cet homme
va-t-elle nous coûter ? Telle était la principale question que se posaient les
dirigeants de cette société. La dernière partie de ce document était
purement prospective et évaluait les scénarii possibles. Arrangement à
l’amiable, procès, tout était évalué, détaillé, chiffré. La partie
traitant du procès contenait même des arguments à faire valoir pour décrédibiliser
la malheureuse victime.
Sans doute est-ce un cas extrême, mais il se trouve que j'en
fus témoin. Conjugué avec mes souvenirs d’enfance, cela forgea définitivement
ma conviction : si l’économie pouvait servir l’homme, ce n’était
qu’accessoirement. Notre système est bâti à l’envers : nous sommes faits
pour servir, et quand nous ne servons plus…
- Je ne doute pas que ce que vous me racontez soit réellement
arrivé, Monsieur, mais comme vous le dites vous-même, cela relève plus du cas
exceptionnel que de la pratique courante. Il me semble pour ma part que notre
système économique apporte globalement plus de richesses à chacun d’entre
nous que n’importe quel autre. Et d’ailleurs, il n’y en a plus d’autre
depuis fort longtemps. Bien sûr que l’économie a besoin des hommes ! Mais le
contraire est encore plus vrai. C’est l’homme qui a créé l’économie,
non l’inverse. Beaucoup de gens sont heureux d’avoir un travail qui leur
permette de vivre, de payer leur loyer, d’envoyer leurs enfants à l’école,
de les emmener en vacances. Beaucoup de gens ! Alors certes, ils voudraient
gagner un peu plus, et qui ne le voudrait pas ? Mais à part le montant de leur
chèque, que voulez-vous changer ?
Tel un fils rebelle, Olivier avait haussé le ton,
indiciblement. Un conflit intérieur sourdait et il en perdait peu à peu la maîtrise.
L’admiration qu’il portait à son patron dépassait le simple cadre
professionnel. Fabrice Delens était bien sûr le président d’une société
fort prospère ; il était ce même homme, parti de zéro, qui avait bâti seul
ce qu’à présent il possédait. Il était ce « manager » admiré de tous,
ce vexillaire montré en exemple par ses pairs. Il était pour lui tout cela et
plus encore. Sa conscience le taisait et le niait à toutes forces, pourtant il
voyait en cet homme un second père.
Il n’y consentait pas mais il éprouvait de profonds
sentiments envers cet homme doté de convictions fermes, intangibles et parfois
même péremptoires. Bien qu’il ne partageât pas toutes ses idées, il
admirait secrètement la façon qu’il avait de les soutenir, de les mettre en
pratique. Oui, la compassion et l’intérêt qu’il portait, de manière sincère,
à ce gardien déjà usé par les ans étaient formidables. Un cœur d’homme
battait aussi dans le poitrail d’Olivier, mais saurait-il, lui aussi, assumer
ses sentiments, son humanité, quand il était si simple de s’afficher en
homme responsable, prêt à assumer de « courageuses décisions » pour «
sauvegarder l’avenir de l’entreprise » ?
Comment fait-il pour tenir ses positions sans paraître
ridicule ? Il continue pourtant d’être pris au sérieux, y compris par les
marchés, malgré ses idées iconoclastes. Ainsi s’interrogeait le jeune
disciple tandis que son maître s’était replié sur lui-même : plus un mot
ne sortait de sa bouche, ses mains enveloppaient son crâne. Rassemblait-il ses
idées pour mieux convaincre son apparent détracteur, doutait-il en ce moment
précis de la justesse de ses choix ? Qu’il semblait triste ainsi, et si vulnérable
aussi ! Aux antipodes de ce qu’il nous montre d’habitude. Olivier
tergiversait lors même que Delens relevait enfin la tête.
Olivier le regarda alors, comme pour l’inviter à parler
mais ce fut à peine s’il reconnut son président. Il lui sembla regarder un
autre homme tant celui-ci lui parut différent de celui qu’il connaissait. Son
maître avait perdu sa superbe et ne ressemblait même plus à son ombre. Il
l’examina d’abord avec stupeur mais bientôt le dégoût s’empara de lui
lorsqu’il le dévisagea : ses yeux étaient cerclés de rouge et quelques
larmes mal séchées luisaient encore sous l’effet de la lumière électrique.
La gorge nouée, ses mots ne sortaient plus qu’à la manière d’un goutte à
goutte. Delens-le-grand n’était finalement qu’un homme, un simple être
humain. Olivier se fit cette réflexion pour la première fois.
- Je… Je fais ce que je peux, marmonna-t-il en
s’adressant plus à lui-même qu’à son disciple.
Il s’interrompit l’espace d’un instant puis reprit
d’une voix éraillée :
- Je trompe mon monde. Je ne suis pas comme vous, mais comme
eux. C’est de là que je viens. Je ne serai jamais comme vous. Je n’y
arriverai pas.
Déjà, Delens semblait reprendre de la vigueur, ce qui
rassura un peu Olivier.
- Mais que voulez-vous dire ? Je ne comprends pas. Vous venez
d’un milieu modeste et vous vous en êtes sorti. Et alors ? Pensez-vous être
le seul ? Ou le premier ? Il n’y a pas de honte à avoir quant à votre milieu
d’origine. C’est votre ascension qui force le respect, Monsieur.
- Mon ascension ! Reprit-il d’un air désabusé. Mais je
n’ai pas honte de mon milieu d’origine, au contraire. C’est ici que je ne
me sens pas à ma place. J’ai peur de les trahir, à chaque instant, à
chaque décision que je prends, à chaque fois que je prononce une parole.
Comme il l’avait fait une première fois, Delens se métamorphosa
de nouveau. L’homme usé et fatigué qu’Olivier avait sous les yeux quelques
instants auparavant avait disparu. Delens-le-bretteur, Delens-le-moraliste
revenait sur scène, sous le regard incrédule du jeune Katembert, conseiller spécial.
- Si tu savais, mon cher Olivier, combien j’ai
l’impression de jouer un rôle. L’homme public, le moi que tu connais,
n’existe pas, c’est une chimère. Tiens, l’une des choses que j’exècre
le plus est de me retrouver avec mes pairs pour ces grands-messes informatiques.
Ils me parlent de business, de plans d’investissements, de croissance. Je les
trompe si bien qu’ils croient que cela m’intéresse et que je suis comme
eux. Ils n’hésitent d’ailleurs pas à me demander mon avis à tout propos.
S’ils savaient combien je suis différent d’eux, je crois qu’ils
prendraient peur. Leurs sales et misérables préoccupations n’ont plus rien
d’humaines. Ils ne se soucient plus d’eux-mêmes ni de leurs collègues et
encore moins de leurs salariés mais seulement de l’entreprise (Delens éleva
la voix) ou du conseil d’administration. L’entreprise, une personne
morale… Immorale, oui ! Que ne se soucient-ils des gens qui la composent ?
- Je comprends, Monsieur le Président, mais ce sont les
affaires. C’est le système qui veut ça. Ils ne sont pas vraiment
responsables, ils ne font qu’appliquer les règles.
Fabrice Delens redoutait qu’il répondît ainsi, bien
qu’il s’en doutât : la sempiternelle litote sur la responsabilité du système
plutôt que celle des hommes. L’argument semblait neuf à son jeune conseiller
mais lui ne l’avait que trop entendu. Des souvenirs anciens revenaient à sa mémoire.
Aussi vieux que cette antienne, ils furent longtemps douloureux et marquèrent
pour jamais son esprit. Une odeur, quelques images, des mots de-ci de-là
surgirent sournoisement, à la manière d’un sous-marin. Puis revinrent les
impressions de l’enfant qu’il était alors. Toujours vivaces, prégnantes,
elles envahirent son corps, tel un frisson. Delens voulut mettre tous ses
souvenirs en ordre avant de les livrer à son « petit ». Trente années
avaient passé mais ses émotions demeuraient fortes. L’expérience de la vie
lui permit malgré tout de les dominer : ses viscères se nouèrent, son visage
se crispa un peu. Son volcan intérieur grondait toujours mais le temps lui
avait appris à devenir bon vulcanologue.
Les avenues alentour avaient retrouvé leur fluidité au
point d’être désertées tout à fait tandis que Delens se leva de son
fauteuil. Il étira impoliment son long corps gracile avant de se diriger vers
le mini-bar situé dans l’épaisseur d’un mur. Une lumière vive jaillit du
réfrigérateur et se refléta sur les verres carrés de ses lunettes. Il passa
la main dans ses cheveux, comme pour s’aider à réfléchir. Seules
demeuraient quelques bouteilles, réminiscences de réjouissances passées.
Delens extirpa une bouteille de Champagne, claqua la porte avant de prendre deux
coupes dans un placard, lui aussi dissimulé dans une paroi. Le bouchon sauta en
produisant invariablement le même bruit que tous ses ancêtres tandis que les
bulles s’ébattaient déjà dans les verres. Il en tendit une à Katembert,
but deux gorgées puis, le regard fixé sur sa coupe, se mit à raconter son
histoire, inconnue de tous et pourtant restée plantée comme un poignard dans son cœur. La naïveté de son protégé ne
l'étonnait pas. Elle lui avait été méthodiquement inculquée dans sa grande
école et il ne s'en était encore point départi. Assurément, la vie s'en
chargerait mais Delens voulait accélérer le cours des choses. Esquissant un
sourire contraint, il s'adressa à Olivier sur un ton, de nouveau, paternel :
- Tu es encore bien naïf, Olivier. Je sais combien tu as
appris durant tes études, y compris ce genre de raisonnement. Il m'est
personnellement arrivé de vivre la mise en pratique de ces poncifs que tu énumères.
J'étais, là encore, un enfant. J'avais juste dix ans et nous venions de fêter
l'an deux mille. C'était juste avant les grandes vacances. Après avoir dressé
le couvert, comme chaque soir, nous jouions dans le salon avec mon frère et ma
soeur tandis que ma mère préparait le dîner dans la minuscule cuisine d'un
appartement qui ne faisait pas soixante-dix mètres carrés.
Nous attendions le retour de mon père pour passer à table. Il
travaillait à cette époque dans l'un des entrepôts de la multinationale
Desnonnes. Il exerçait toujours le métier de cariste et bien qu'il ne l'aimât
pas, il s'accrochait à son emploi avec entêtement. Mes deux parents gagnaient
à cette époque mille sept cents euros, soit le montant du SMIC d'aujourd'hui.
À eux deux ! Autant te dire que nous avions besoin de son salaire. Mais, à
cette période, je n'avais pas encore pleinement conscience de la pauvreté qui
était la nôtre.
Ce soir-là, donc, mon père rentra, un peu en avance par
rapport à l'heure habituelle. Ma mère s'en étonna et s'excusa presque de ne
pas avoir fini la préparation du repas. Ainsi qu'à son immuable habitude, elle
lui demanda comment s'était passée sa journée. Mon père lui sourit d'abord
avec tendresse puis, rapidement, son visage se ferma. Lui que nous accueillions
chaque soir avec notre joie d'enfants et qui nous ouvrait ses bras pour que nous
l'embrassions, il les laissa ce soir-là ballants, comme s'ils étaient devenus
tout à fait inutiles. Nous nous sommes malgré tout approchés de lui et
lorsqu'il nous embrassa finalement, son étreinte fut forte, puissante, presque
brutale. Il ne voulait pour rien au monde nous faire du mal mais je ne
connaissais pas encore la colère et le désespoir qui bandèrent alors ses
muscles.
Il nous demanda si nous allions bien, si nous avions bien
profité de cette journée. Il voulut, pour un instant, se réfugier dans notre
bonheur d'enfants. Puis, la voix déformée par d'irrépressibles sanglots, il
nous dit combien il nous aimait. À dix ans, on comprend des choses, mais on ne
comprend pas tout. Cette effusion sentimentale avait pour moi quelque chose de
mystérieux. Tout en serrant mon père contre moi, j’adressai un regard à ma
mère. Elle ne me regardait pas et n’avait d’yeux que pour mon père. Un
sentiment de tendresse mêlé de compassion et de crainte émanait de son visage
doux. Quelque chose allait se produire. Je ne le savais pas mais j’en avais la
sensation. L’atmosphère lourde de l’été pesait sur mes petites épaules,
l’air semblait rare et suffocant tandis que les bruits du dehors parurent
soudainement plus lointains. Ma mère osa une question et lui demanda pourquoi
il était en avance ce soir-là. Il tourna la tête sur sa gauche, nous adressa
un regard d’abord, puis un sourire ensuite. Puis, regardant ma mère, il
s’adossa lourdement contre la porte d’entrée, comme épuisé. Sans plus de
forces pour donner le change, il se laissa aller à un terrible aveu qui allait
bien sûr gâcher la soirée mais qui, au surplus, allait avoir de plus fâcheuses
conséquences pour les semaines et les mois qui allaient suivre. Triste et
veule, il lâcha simplement : « C’est fini. Ils m’ont viré. ».
J’entends encore distinctement le cri de ma mère à cette annonce. Un cri
d’effroi. En une seconde, elle réalisa que ce qui prévalait à la minute précédente
était devenu suranné et désuet. Elle songea aux vacances, les premières
depuis six ans, qu’il faudrait annuler. Six années que nous n’étions pas
partis en vacances tous les cinq. Elle ne voulut pourtant pas y croire, pas tout
de suite, et s’acharna à repousser, à refuser l’inéluctable en posant
d’inutiles questions. Mon père n’était qu’un ouvrier, un modeste manœuvre
qui conduisait un transpalette. Les mécanismes de l’économie capitaliste lui
échappaient tout à fait et l’on ne s’embarrassait jamais à les expliquer
à des gens comme lui. Alors, il nous raconta la réunion à laquelle il avait
été « convié ».
Dans le grand hangar principal, tous debout face à leur
patron, entouré pour l’occasion de quelques cadres, ils écoutaient ce que
l’on avait à leur dire : l’heure était grave, la concurrence étrangère
menaçait, les parts de marché rétrécissaient. Certes, l’entreprise était,
pour quelque temps encore, bénéficiaire mais cela n’allait pas durer si rien
n’était fait. La mort dans l’âme, la direction se trouvait obligée de
prendre des mesures « douloureuses et courageuses. », pour le bien de
l’entreprise et de ceux qui allaient rester. Il fallait donc se séparer, c’était
inéluctable, d’un tiers des salariés. Mais que l’on se rassure, la
compagnie promettait de rappeler en priorité ceux dont elle se séparait dès
que la situation le permettrait.
Voilà comment l’on expliqua à mon père qu’il était
devenu surnuméraire. Qu’il fit bien ou non son travail n’avait aucune espèce
d’importance. Noyé dans une masse bleue, couleur travail, il faisait
collectivement partie d’une variable d’ajustement pour cabinet d’audit.
C’est ainsi qu’on le congédia avec six mois de salaire. La misère s’achète
à bon prix et l’ouvrier remercierait presque de cette manne inespérée.
Après nous avoir conté son histoire, malheureux comme une
pierre et honteux comme un voleur, il se jeta à corps perdu dans les bras que
ma mère lui tendait. Il se mit à pleurer, sans que la honte de paraître ainsi
devant nous ne le retînt davantage. Discours misérable d’ouvriers impécunieux,
elle le rassura avec ce qui lui restait de femme courageuse et travailleuse :
Elle avait toujours son salaire de serveuse : « Nous pourrons tenir le coup
quelque temps », lui avait-elle dit. Tenir le coup. Voilà bien résumée en
une phrase ce qu’était la vie de mes parents et, par extension, celle de mes
frères et sœurs. Ils épuisaient leur vie, leur précieuse vie, à trimer dans
l’angoisse d’une dépense imprévue. Ils comptaient à deux fois chaque sou
dépensé. Était-il bien employé ? Avions-nous vraiment
besoin de faire cette dépense ? Nous étions pourtant à la fin du vingtième
siècle, tandis que mes yeux d’enfant découvraient le servage moderne.
Bien des années plus tard, j’ai consulté l’historique
des comptes de Desnonnes pour la période où mon père fut licencié et après.
Jamais la société ne fit de pertes. Les dividendes versés aux actionnaires
furent toujours réguliers et conséquents. Il n’y a jamais eu de mesure «
courageuse » pour en diminuer le montant. D’autres licenciements se succédèrent
pourtant, tandis que le salaire mensuel des cinq principaux dirigeants aurait
permis à une famille modeste de vivre pendant un quart de siècle ; l'on
continuait de dégommer les ouvriers par centaines. Alors, tu vois, mon cher
Olivier, tes discours convenus sur l'économie globale, sur la nécessité de
s'adapter à la concurrence, ne m'émeuvent pas du tout, ou alors pas dans le même
sens que toi. Tout cela n'est que poudre aux yeux et pour moi, une seule chose
est sûre : rien n'a vraiment changé depuis Zola.
Le ton paternel et péremptoire que Delens avait employé
laissa son jeune subordonné sans voix. Ses arguments, pourtant bien appris dans
l'une des meilleures écoles de France, lui semblèrent soudainement creux et
fallacieux. Pour la première fois, son logiciel se grippait. Ce qu'il tenait
pour sûr et carré lui apparut tout à coup improbable et alambiqué. Ses yeux
restaient posés sur le président mais il voyait pour la première fois ce
qu'il n'avait jamais vu. La fonction, telle une ombre au crépuscule,
disparaissait et ne restait face à lui qu'un homme. Ainsi, la vie l'avait forgé
et il n'en laissait pourtant rien paraître. Reclus dans le silence, Olivier
donnait corps à l'histoire de Delens. Il s'imaginait cette scène en se
substituant instinctivement à lui : entouré de ses frères et soeurs, joyeux
l'instant d'avant. Voir son père pleurer, ne pouvant comprendre et croyant que,
magiquement, tout pouvait s'arranger. C'était cela la pauvreté ? Pour la première
fois peut-être, il s'interrogeait vraiment sur ce qui n'était pour lui qu'un
problème de société, une sorte de fatalité, à ses yeux, héréditaire. Il
prit conscience que jamais il ne s'était senti concerné, pétri de la douce
certitude d'avoir fait ce qu'il fallait pour l'éviter. N'avait-il pas étudié
et beaucoup travaillé ? Jusqu'à ce soir, ce qu'il avait lui semblait dû.
Delens l'observait et attendait sa réaction. Comprendrait-il
enfin ou allait-il lutter encore ? Son regard était tendre comme celui que l'on
adresse à un fils. Nulle animosité, nulle rancoeur ne transpirait de ses yeux,
seulement de l'empathie baignée de tendresse. Deux ou trois minutes s'écoulèrent
où seuls s'échangèrent des regards. Puis, enfin, Olivier leva les yeux au
plafond, esquissa un léger sourire de joueur d'échecs prêt à faire un mat et
s'adressa à Delens :
- Décidément, vous m'aurez appris beaucoup de choses,
Monsieur le Président. Comme tout le monde, j'ignorais cet épisode de votre
vie et je crois que, ce soir, j'ai compris ce que vous cherchiez à me dire.
Delens écoutait ces mots comme une douce musique car il était
en passe de réaliser son projet gardé secret. Il s'apprêtait à ouvrir la
bouche lorsque son protégé reprit :
- Cependant, votre histoire renforce mes convictions sur un
point au moins : vous êtes bien la preuve que, même en venant d'un milieu
modeste, on peut s'en sortir si l'on en a décidé ainsi. Je continue donc de
penser que la meilleure aide que l'on puisse apporter à quelqu'un est de le
laisser se débrouiller. Vous n'avez jamais été assisté et voyez où vous en
êtes...
Du bout des lèvres, Delens pensait goûter la joie du
militant venant de rallier une âme à la noble cause qu'il défend. C'était
fait, enfin, pensait-il. Pourtant, les raisonnements qui furent inculqués à
cette âme durant ses études semblaient s'être mués en réflexes tant ils
paraissaient inexpugnables. Mais Delens, élevé à la rude école de la vie
ouvrière demeurait sûr de lui et pensait détenir la vérité absolue. À présent
qu'il s'était engagé dans cette entreprise, il fallait qu'il en sortît
vainqueur. Il ne pouvait pas se résigner à quitter ces lieux sans que son
dauphin fût convaincu par ses arguments. Durant un subtil instant, il s'imagina
être la chèvre de Monsieur Seguin luttant toute la nuit contre un loup plus
fort qu'elle. Bien sûr, il connaissait l'issue du combat mais il se souvint
que, parfois, lorsque sa mère lui narrait cette histoire, la chèvre, après s'être
vaillamment battue, l'emportait. Décidé comme jamais à convaincre ce jeune
homme rétif au plus vite, il réfléchit un instant et répondit :
- Tu connais encore bien mal ma vie, Olivier. Il m'est arrivé,
au contraire, d'être assisté. Il s'agissait plus exactement de mes parents. De
nombreuses années, j'eus à subir ce qui était pour moi un calvaire, tandis
qu'il s'agissait pour mes parents d'une impérieuse bouée de sauvetage. Comme
leurs revenus étaient chroniquement faibles et que nous étions trois enfants,
nous avions droit à une bourse scolaire. Pour pouvoir y prétendre, il fallait
fournir un certain nombre de justificatifs mais surtout, et en premier lieu,
remplir un dossier de demande de bourse. Je me souviens avoir redouté de
nombreuses fois ce moment qui avait pour moi l'apparence d'un piège inéluctable.
Notre professeur principal nous annonçait, quelques jours à l'avance, le
passage de l'assistante sociale dans notre classe. Je savais alors que dans la
semaine à venir il me faudrait, en dépit de la honte que j'éprouvais, lever
le doigt lorsque cette femme, dont j'ai à présent oublié le visage, poserait
cette fatidique et inquisitoire question : "Qui a besoin d'un dossier de
boursier ?". Du plus loin que je me souvienne, il me semblait plutôt
entendre : "Les enfants de pauvres, levez le doigt". Malgré mon
aversion, je me présentais à elle, la tête basse, comme pour ne pas être
reconnu, et je prenais le dossier qu'elle me tendait pourtant gentiment. Comme
la travée de la classe me semblait longue alors. J'avais l'impression que tous
mes camarades me regardaient et me jugeaient. Jamais je ne croisais leurs
regards en rejoignant ma place, tant j'avais honte.
Le soir venu, je donnais cette double fiche cartonnée à ma
mère, soulagé d'avoir accompli cette corvée, jusqu'à l'année suivante. Elle
me remerciait affectueusement à la vue du document. Il semblait réchauffer son
coeur, éloigner, pour un temps au moins, ses soucis. Comme elle prenait du
plaisir dans la simple manipulation de ce bout de carton ! Mais je ne partageais
pas sa joie car elle m'avait coûté une pénible humiliation quelques heures
plus tôt. J'en venais même à la mépriser pour cette joie qui me semblait
futile et surtout misérable. Dans mon coeur d'enfant, la pauvreté c'était ça
: la honte de demander un dossier, la honte d'avoir une mère qui se débattait
pour simplement vivre chichement, la honte tout court. Quelques fois, il
m'arrivait de simuler une maladie pour ne pas me rendre à l'école et ne pas
avoir à demander ce maudit dossier. Pourtant, ma mère apprenait, je ne sais
comment, que les demandes de bourse devaient être retirées dans la semaine.
Mes simulacres ne parvenaient jamais à masquer ma bonne santé juvénile. Aussi
m'envoyait-elle, invariablement, récupérer ce satané dossier.
Et puis je me souviens qu'il y avait une deuxième épreuve.
Complété et accompagné de tous les justificatifs demandés, il me fallait
encore le rapporter au secrétariat de l'école. La pauvreté de mes parents
avait déjà été étalée devant mes camarades de classe ; elle devait à présent
être paraphée par l'administration scolaire. A l'occasion d'une récréation,
et lorsque personne ne faisait attention à toi, je me rendais au secrétariat.
Quelques fois, lorsque trop d'élèves attendaient leur tour dans le couloir, je
préférais passer mon chemin et attendre un moment plus propice. Les paroles
que la jeune secrétaire prononçait me résonnent encore aux oreilles :
"C'est pourquoi ?" vociférait-elle au travers de la pièce, forçant
son interlocuteur à exposer à haute voix le motif de sa présence. Parfois, j'échappais
à cette inquisition, lorsqu'elle n'était pas de service ou bien lorsqu'elle était
trop absorbée par son occupation du moment. Au bout du compte, je connaissais
tout de même le soulagement lorsque, mon dossier remis, je franchissais le
seuil de ce bureau. J'avais fait ce que ma mère attendait de moi et elle allait
me laisser tranquille jusqu'à l'année suivante.
Tu vois, j'ai su et appris bien vite ce qu'était
l'assistance dont tu parles. Je n'ai pas oublié les sourires de ma mère, le
soulagement qu'elle éprouvait à la simple vue de ces dossiers. Je n'ai rien
oublié de ce sentiment de honte qui me submergeait. De ton point de vue, l'aide
sociale est sans doute un mécanisme simpliste : grâce aux impôts des autres,
c'est-à-dire de ceux qui travaillent pour gagner leur vie, on distribue des
aides à des gens qui ne font rien, ou pas grand-chose, pour s'en sortir. Et
ceux-ci ne savent faire qu'une chose : profiter du système, tant que cela est
possible, en vivant confortablement de
ces subsides. Pourtant, je te le jure, il n'en est pas ainsi. Jamais je n'avais
plus ardemment rêvé d'être un gosse de riche, rien que pour ne pas avoir à
demander, à quémander, ce dossier qui remplissait mon coeur de honte. Secrètement,
j'enviais mes camarades mieux habillés, ceux qui possédaient toujours de beaux
cahiers, de luxueux cartables. Ils étaient à l'abri de la honte, qu'enfant, on
éprouve si facilement. Que n'aurais-je donné pour qu'on levât le doigt à ma
place !
À cette époque, je ne m'en apercevais pas mais ma mère
mesurait parfaitement le ressentiment que j'éprouvais alors. Peut-être
avait-elle vécu cela elle-même car la pauvreté se transmet aisément d'une génération
à l'autre. Elle m'entourait de toute son affection et j'avais parfois envie de
la morigéner, de la rejeter en signe de dépit. Elle jetait à mes pieds toute
la tendresse dont est capable une mère pour apaiser mon courroux car elle
n'avait rien d'autre à m'offrir. Elle-même était peinée mais elle ne le
montrait pas. J'aurais pu lire dans ses yeux, si à cette époque mon ignorance
d'enfant n'avait pas été si grande, qu'elle était, elle aussi, sous la
contrainte et qu'elle aurait mille fois préféré ne pas rentrer dans ces barèmes.
Ce mot-là, vois-tu, je l'ai appris comme cela : en regardant ma mère lire les
documents de l'Éducation Nationale sur les critères d'obtention de bourse.
Pour moi c'était un tableau où, sur quelques lignes, figuraient des montant de
revenus, sur cinq ou six colonnes, un nombre d'enfants et à la croisée de ceux
deux variables, le montant de l'aide que l'on pouvait espérer. Le prix de notre
misère était savamment calculé. Que l'Éducation Nationale fut une entreprise
privée et ces barèmes se fussent appelés "dividendes des pauvres".
Tout cela est pour moi révolu, et depuis bien longtemps.
Mais il sera bien difficile de me faire croire que les choses ont changé, qu'il
n'y a plus d'enfants qui redoutent ce qu'autrefois je redoutais, qu'il n'y a
plus de parents qui serrent fort les poings et les dents à force de se
retrouver impuissants à subvenir à tous les besoins de leurs enfants. Sans
doute, quelques-uns profitent-ils du système.
Mais comme l'a si bien dit un grand artiste depuis longtemps disparu, tant pis
pour eux. J'aimerais que tu aies raison, qu'il suffise de supprimer ces aides
pour que chacun vive décemment, mais je crois que ce ne serait pas le cas. Je
ne veux pas t'asséner de grands discours moralisateurs mais il y a une chose à
laquelle je crois par dessus tout : nous ne devons jamais perdre de vue que la
finalité de tout ce que nous entreprenons doit l'être au service de l'Humanité.
Je veux dire par là, d'hommes et de femmes bien vivants. Quand je te demandais
tout à l'heure ce qu'était la compagnie, celle pour laquelle tu te dévoues,
je voulais te faire comprendre que DoOneL n'est qu'une entité abstraite : une
personne morale qui existe en droit mais qui n'est faite ni de chair et de sang,
ni de sentiments. J'ai plus de respect, et même d'amour, pour nos employés que
pour mon entreprise car ce sont mes contemporains et ils sont faits comme nous.
Si je prends soin de dire bonjour à chacun, d'échanger quelques mots avec eux,
c'est que rien ne nous différencie. Nous occupons un poste différent mais
c'est tout. Et si j'essaie de bien les payer, c'est que lorsque je vois un homme
comme le gardien qui est passé tout à l'heure, je sais que l'argent qu'on lui
versera sera bien employé et je pourrai alors songer, le coeur léger, à ses
enfants. Aussi, mes pairs peuvent me considérer comme un patron paternaliste,
cela m'est égal.
Un léger sifflement les détourna de leur conversation. Le mécanisme
de nettoyage automatique des sols, programmé pour se déclencher à une heure
du matin, venait de démarrer. Aspirées, les saletés traversaient la moquette
dans un bruit à peine audible de crépitement. Au fil des heures, Delens avait
poussé Olivier à réfléchir, à se poser des questions inédites. Les récits
de son mentor avaient transformé sa façon de le regarder et de l'appréhender.
Il pensait être de la même veine que le président mais il n'en était rien.
Beaucoup de choses les opposaient et plus encore qu'il ne le pensait auparavant.
Malgré cela, ces révélations forcèrent davantage le respect qu'il portait à
cet homme qu'il se prit, pour la première fois, à envier. Le courage, et même
l'envie, lui manquèrent pour continuer à s'opposer à lui. L'heure déjà
tardive, ainsi que l'émotion visible de son patron semaient le trouble dans son
esprit. Il en apprit plus sur lui qu'en trois années passées auprès de lui.
Olivier s'interrogea alors sur lui-même et un sentiment diffus se propagea dans
ses pensées. Son parcours brillant lui avait toujours fait croire à la
pertinence de ses idées, à son fort potentiel. N'était-il pas sorti premier
de sa promotion, ses talents n'étaient-ils pas reconnus à leur juste valeur ?
Tout cela était vrai et il en demeurait fier. Cette discussion inattendue,
pourtant, l'éclaira sur lui-même. Il avait réussi, par ses seuls talents, à
devenir un élément important de la compagnie mais il avait pour cela
inconsciemment choisi de considérer ses rapports aux autres sous l'angle de
l'opportunisme professionnel. Il avait, pour son âge, déjà beaucoup
d'entregent, ses collaborateurs le respectaient et s'impliquaient volontairement
avec lui. Cependant, il lui sembla qu'aucun d'entre eux ne l'aurait choisi pour
se livrer comme Delens l'avait fait. Delens, lui, avait su rester un homme, tout
en devenant président. Son paternalisme n'était pas seulement et peut-être même
pas du tout un mode de gestion de l'entreprise. Personne, sauf peut-être les
plus modestes employés, ne pouvait imaginer qu'un patron, jeune et dynamique,
du vingt et unième siècle put sincèrement être humaniste et s'intéresser
vraiment aux hommes et aux femmes qui travaillaient pour lui. Pourtant, un tel
homme existait et il se trouvait sous les yeux d'Olivier. Pour la première
fois, il comprit qu'il ne s'agissait pas d'une stratégie. Delens était
vraiment sincère dans ses sentiments.
Il se prit alors à le regarder différemment. Il examina
avec attention cette silhouette élancée dans ce costume anthracite qu'il
portait depuis l'aube. Il songea alors qu'il n'avait vu, jusqu'à ce soir, que
le costume et jamais l'homme qui s'y glissait. Glisser était vraiment le mot
juste : comme s'il fut un imposteur, comme si, dans des conditions différentes,
il eut pu tout aussi bien revêtir un bleu de travail et réparer des voitures.
Il comprit alors ce que Delens lui avait dit un peu plus tôt dans la soirée :
"Je ne serai jamais comme eux". Il le dévisagea encore et s'aperçut
qu'il ne parvenait plus à le regarder comme étant "le patron". Malgré
lui, Olivier ne voyait plus qu'un homme, un homme fatigué et finalement vulnérable.
Cette sensation étrange et nouvelle le dérangea. Son mentor, son idole secrète
était descendue de son piédestal. Olivier était orphelin : il n'avait plus
rien à admirer qu'un homme qui ne s'était pas laissé transformer par le succès.
Épilogue
Il était près de deux heures du matin lorsqu'enfin il
franchit le seuil de la porte de notre appartement. Il était las et même hébété.
Il prit une douche puis avala un grand verre de jus d'orange tiré du réfrigérateur.
Il me répondit à peine lorsque je lui demandai comment s'était passée cette
interminable réunion. Malgré la fatigue, ses pensées accablaient toujours son
esprit ; il semblait réfléchir intensément. Après un long moment tout de même,
il s'adressa à moi et me dit simplement : "À cette heure de la nuit,
beaucoup de gens dorment sans rien savoir de ce qui se prépare. Et certains
d'entre eux conserveront sans doute leur emploi, sans même savoir que leur
patron les aura davantage protégés que leurs syndicats".
Quelques minutes plus tard, nous étions au lit et de façon tout à fait inhabituelle, il s'était endormi avant moi. Je le regardai quelques instants tandis qu'un léger sourire s'emparait de son visage. Son rêve devait être beau et j'aurais aimé le partager avec lui.
vincent.garand@bigfoot.com
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