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Destin
Vincent Garand, octobre 2000. |
Vingt ans déjà se
sont écoulés depuis la mort d'Antoine K. et pourtant personne n'a oublié son
nom. Toutes les télévisions d'Europe programment ces jours-ci les oeuvres dans
lesquelles il a joué. Chacune a préparé un hommage dithyrambique ainsi qu'une
rétrospective de sa fantastique carrière artistique. Les librairies voient
fleurir les biographies qui portent son nom. Tout ou presque de sa vie est
maintenant exposé au grand public et pourtant, même vingt ans plus tard, peu
de gens connaissent les circonstances exactes de sa mort.
Antoine K. a fait rêver
plusieurs générations, depuis les années cinquante jusqu'en 1980, l'année de
sa mort. Jamais avant lui un comédien n'avait maîtrisé mieux que lui son art.
Les plus grands metteurs en scène se sont un jour disputé sa présence. Il
n'accepta que les propositions des meilleurs, refusant tout rôle, toute
participation qui ne correspondait pas à ses choix artistiques. Il sut conquérir
un public chaque jour plus nombreux. Il obtint à plusieurs reprises les plus
grands prix décernés aux acteurs, que ce fut au théâtre, au cinéma et même
à la télévision pour le seul rôle qu'il ait joué pour elle. Des foules
immenses se précipitaient dans les salles chaque fois que son nom tenait le
haut de l'affiche. Sa seule présence sur une affiche de cinéma suffisait à créer
d'immenses files d'attente devant toutes les salles obscures d'Europe et même
aux Etats-Unis alors qu'il n'a pourtant jamais accepté de jouer dans une autre
langue que le français, la plus subtile et la plus belle de toutes, disait-il.
Des milliers d'Américains, de Japonais, de Russes se mirent à apprendre puis
à aimer cette langue dans le seul but d'entendre et de comprendre cet homme que
nous reconnaissions tous comme un génie. A lui seul, il assurait la gloire de
la France dans le monde entier. Il fut durant ces trente années un symbole et
un modèle pour toutes les générations qui le connurent. Chacun partagea ses
joies avec allégresse et ses peines avec tristesse.
Mais lorsque la
nouvelle de sa mort se fut répandue, il nous sembla que le monde s'arrêta. Je
crois d'ailleurs pouvoir dire sans exagérer qu'il ne s'agissait pas d'une
simple impression et que la communauté des hommes fut fortement ébranlée par
ce choc inattendu. Partout dans le monde, de l'Europe occidentale à l'extrême
orient, du Canada à la Terre de Feu, des foules innombrables se massèrent sur
les places des plus grandes villes afin de communier et d'exorciser la douleur
commune qui les déchirait. Chacun souhaitait, par sa présence, honorer une
dernière fois celui qu'ils chérissaient tant. Les hommages et les condoléances
des plus grands personnages de ce monde, écrivains, poètes, sculpteurs,
peintres, acteurs, danseurs, metteurs en scène, autorités religieuses, chefs
d'États et de gouvernements, députés, rois, journalistes, vedettes de télévision,
grands patrons, affluèrent en quantités à peine mesurables.
La France décréta
pour lui une semaine de deuil national. Elle fut ensuite imitée par de nombreux
autres pays. Ses obsèques, bien qu'elles fussent entièrement privées, donnèrent
lieu à un formidable rassemblement à Paris. Une cérémonie en sa mémoire -
sans que la dépouille d'Antoine K. soit présente - se déroula la veille de
son enterrement en la cathédrale de Notre-Dame. Une foule vingt fois supérieure
à ce que l'édifice pouvait accueillir s'y pressa pour assister à cet office
unique. Chacun se tenait debout et silencieux, et pour la plupart, hors les
murs. Le lendemain, une complète inactivité s'empara de nombreux pays, comme
si personne ne souhaitait survivre à cette mort. Les rues étaient désertes,
les villes elles-mêmes semblaient s'être vidées de leurs habitants. Il n'était
nulle part possible de trouver un quelconque magasin ouvert. Les services
publics du monde entier tournaient au ralenti quand ils ne s'étaient simplement
pas arrêtés. Toute trace de vie humaine semblait avoir été abolie. Seules
les radios et les télévisions laissaient apparaître une activité. Toutes les
stations et toutes les chaînes traitaient cependant du même sujet : la mort
d'Antoine K.
Plusieurs jours après
qu'il fut inhumé, le monde se remit lentement du choc qui venait de le secouer.
Ces moments furent consacrés par les média à la recherche de la cause de sa
mort. Le public n'apprit qu'Antoine K. s'était suicidé que la veille de son
enterrement. Chacun tenait pour sûr que la raison première de son geste était
le décès, quelques semaines plus tôt, de sa femme Anastasia, une danseuse
elle aussi très connue à cette époque. La police française ainsi que des
dizaines d'équipes de journalistes menèrent une enquête fournie et détaillée
pour simplement connaître les motivations d'un homme qui rejetait sa vie sans
s'expliquer. Aucune de ces investigations, qu'elles fussent d'origine policière
ou journalistique, n'aboutit. Les journalistes se perdirent en conjectures et en
suppositions sans fondements, la police dut se résoudre à classer l'affaire.
Nombre de ces personnes furent pourtant un moment sur la bonne piste. On avait
appris - sans que la source de cette information fut jamais révélée - qu'il
avait écrit une lettre à un ami et qu'il l'avait postée le jour même de sa
mort. Celle-ci était supposée contenir des explications sur son geste
meurtrier. La poste ne fut cependant pas en mesure d'en retrouver la trace, ni
bien sûr d'en déterminer le destinataire. Je me souviens que certaines chaînes
de télévision ainsi que certains journaux populaires lancèrent des avis de
recherches et des appels à témoins. Ils enjoignirent au destinataire de se
faire connaître et surtout de fournir la fameuse lettre contre une très forte
récompense. J'ai aujourd'hui oublié le montant qui fut offert mais je me
souviens nettement qu'il était comparable aux gros lots du loto.
Cette lettre ne fut
pourtant jamais retrouvée, jamais publiée. Elle est toujours demeurée secrète
ainsi que l'avait souhaité celui qui la rédigea. Elle n'eût d'ailleurs pas
donné à elle seule une réponse nette aux questions qui se posaient alors,
bien qu'elle contienne en elle-même la raison profonde de son geste fatal. Deux
décennies après sa mort, le contenu de cette lettre va pour la première fois
être retranscrit sur ces feuilles. Nuls autres yeux que les miens ne se sont
posés sur ces lignes et il se passera encore sans doute de nombreuses années -
peut-être Antoine K. aura-t-il sombré dans l'oubli - avant que ce carnet ne
soit accessible à quiconque.
Reproduction de la
lettre envoyée par Antoine K. à moi-même le 22 janvier 1980.
Mon très cher Romain,
Lorsque tu me liras,
tu sauras déjà que je ne suis plus. J'imagine, je redoute même, que ma décision
de quitter la vie suscite une vague de troubles et de tristesse. Je sais combien
je vais décevoir les gens qui m'aiment et qui, pour certains, comptent sur moi
comme sur un pilier. Je n'ai plus aujourd'hui l'envie de continuer l'aventure.
Je me sens épuisé d'avoir tant donné et tant reçu. Les jours qui me restent
me semblent aujourd'hui par trop pénibles. Hormis quelques consignes
testamentaires, je n'ai rien laissé qui puisse expliquer la cause de mon geste.
Tu tiens en tes mains la seule et unique lettre préparée à cette intention.
Je souhaitais te l'adresser plus qu'à tout autre, en raison de notre profonde
amitié jamais démentie mais aussi car tu es la personne qui pourra le mieux me
comprendre. Je te demande formellement de ne point en rendre public le contenu
et de garder comme un lien qui t'attache à moi par delà la mort ce lourd
secret.
Je voudrais te révéler
un épisode de ma vie qui, bien qu'il ne soit connu de personne, est
certainement l'événement fondateur de ma longue carrière artistique et sans
doute même de ma vie. Cela se passait voici vingt-huit années, en mille neuf
cent cinquante-deux. Je jouais alors dans le premier film d'envergure qui me fit
connaître du grand public : "Toutes voiles dehors". Le tournage se déroulait
en grande partie à Nantes. J'eus à faire de fréquents voyages entre Rennes et
cette ville et je les effectuais presque toujours en train. Je fus un jour abordé
par un homme lors de ces trajets. Il devait avoir une soixantaine d'années et
portait les traits de quelqu'un que la vie n'avait pas épargné. Son visage était
rond, il portait une barbe drue et fournie qui lui courait d'une oreille à
l'autre et qui formait un collier. Ses sourcils étaient tout aussi épais mais
étaient restés complètement noirs au contraire de sa barbe et de ses cheveux,
argentés. Il me faisait penser à Victor Hugo ou à Karl Marx.
Il était chichement vêtu,
ses épaules étaient recouvertes d'une veste démodée et râpée, son pantalon
de toile accusait les ans. Ses mains étaient épaisses bien qu'il en tint une
de façon bizarre, comme s'il voulait la cacher.
Il me semble vous
reconnaître, jeune homme, me dit-il en esquissant un sourire. N'êtes-vous pas
Antoine K ? Je crois vous avoir vu au théâtre des anges à Marseille. Vous
jouiez dans "Le prince s'en va".
Ce devait être la
première fois que quelqu'un me reconnaissait dans un lieu public. Je fus étonné
car il s'agissait d'une pièce qui était restée confidentielle. Personne alors
ne me connaissait et les spectateurs ne furent pas très nombreux lors de ces
représentations. Le fait que je pus me retrouver face à face avec un
improbable spectateur illumina mes yeux. Le vieil homme reprit :
"J'aimerais, si
vous le souhaitez, vous conter une histoire."
Sans attendre ma réponse,
il commença son récit.
Je
crois que cette histoire se situe à un moment qui doit être proche de celui de
votre naissance. Dans l'immédiat après-guerre (je veux parler de la première
guerre) les anciens belligérants se trouvèrent dans un grand dénuement. La
reconstruction de l'Europe fut difficile et imposa des souffrances aux peuples
bien après que l'Armistice fût signé. La guerre était terminée mais la paix
restait bien fragile. L'effort de reconstruction, les privations de toutes
sortes nourrissaient une animosité toujours vivace entre les anciens ennemis.
Il n'était plus question de se faire la guerre (aucun pays n'en avait plus les
moyens), cependant une certaine rivalité subsistait entre eux. Puisque les
ressources financières manquaient, les gouvernements des différents pays portèrent
la compétition sur un autre terrain : celui de l'art.
Partout, que ce fut en
France, en Allemagne, en Autriche, des musées, des théâtres, des cinémas
s'ouvraient. Les artistes de toutes sortes se voyaient encouragés au travers de
cercles ou d'associations subventionnés. D'innombrables talents furent découverts
durant cette période. Ce nouvel essor culturel fut bientôt soutenu par les
populations qui prirent goût à cette élévation spirituelle qui tenait lieu
de grandeur nationale. Le culte de l'artiste se développa rapidement, si bien
que dès 1925, les personnes les plus connues étaient des écrivains, des poètes,
des peintres. Chacun tirait gloire de connaître tel ou tel un artiste, quelle
que fût sa discipline.
Lorsque les privations
ne se firent plus sentir, le mouvement qui s'était amorcé, loin de péricliter,
s'amplifia. On assista alors à un phénomène inédit. Un très grand nombre de
personnes, principalement jeunes, abandonnaient tout ce qui faisait leur
existence pour se consacrer à l'art. Les étudiants interrompaient leurs études,
les adultes quittaient leur travail. Il s'en trouva alors un grand nombre qui,
passés les premiers mois d'euphorie, déchanta et se retrouva dans le dénuement
le plus extrême. Néanmoins, et malgré le nombre croissant d'artistes, la
passion populaire restait vivace au point que beaucoup eurent l'idée d'aider un
artiste encore inconnu afin d'être son ami et par là même d'être reconnu
comme mécène dès que le talent de celui-ci aurait éclaté au grand jour.
Parmi ceux-ci, se trouvait un sculpteur dont le talent et la renommée ne tardèrent
pas à se révéler pour atteindre un point inégalé dans notre vingtième siècle.
Vous n'avez sans
doute, jeune homme, jamais entendu parler de Jérémie B. et pourtant je peux
vous assurer qu'il fut en son temps le sculpteur français le plus en vogue de
son époque. Cet homme symbolisait, ainsi que quelques autres - peut-être
avez-vous entendu parler de Francis O. ou de Sergeï Z. - non seulement la
culture française mais aussi l'espoir de réconciliation entre les nations
autrefois ennemies. Jérémie B. était français de culture mais non de sang.
Il était né à Postdam en Allemagne vers 1890.
Il passa les années
de sa prime jeunesse là-bas puis sa famille émigra en France alors qu'il
n'avait pas quinze ans. Il y poursuivit quelque temps des études de lettres
puis se passionna rapidement pour les arts plastiques. Il étudia la peinture
puis découvrit la sculpture qui allait devenir sa passion, son sacerdoce. Il
devint l'ami du célèbre Martial A. et connut des débuts très prometteurs
jusqu'à ce qu'éclate la guerre en 1914.
Quelques mois
auparavant, cette horrible machine à broyer les hommes l'avait déjà rattrapé
une première fois. Il reçut au mois de juillet une lettre de l'ambassade
d'Allemagne lui signifiant qu'en tant qu'Allemand, il lui fallait se soumettre
à la conscription et qu'il devait pour cela prendre contact avec les autorités
de Postdam dont il dépendait administrativement. Depuis qu'il avait émigré, Jérémie
B. s'était toujours trouvé bien en France et il n'avait jusqu'alors jamais
songé à retourner dans son pays natal. Il ne s'était en fait jamais trop
soucié de ses devoirs et obligations civiques, ni envers la France ni envers
l'Allemagne.
Cet appel inattendu
fut pour lui un douloureux réveil. Lui n'aspirait qu'à vivre pour son art et
servir l'armée n'était pour lui qu'inutile et suranné. Il ne répondit pas
tout de suite à l'ordre qu'il lui était lancé si bien que lorsque la France déclara
la guerre à l'Allemagne, l'armée germaine n'avait toujours pas de nouvelles de
lui. Ce fut alors qu'il prit conscience des conséquences de son enrôlement. Il
lui faudrait se battre contre des gens, contre un pays qu'il aimait et ce, pour
des raisons qu'il ne connaissait ou ne comprenait pas. Il décida donc de répondre
enfin à ce douloureux appel. Il écrivit une lettre dans laquelle il indiquait
simplement qu'il ne voulait pas faire la guerre, ni contre la France, ni contre
tout autre pays. La réaction allemande fut alors nette et rapide.
Jérémie B. fut accusé
de trahison et condamné à mort par défaut. Lorsqu'il apprit cela, il n'en fut
pas ému outre mesure car il considérait qu'il pouvait très bien continuer de
vivre ainsi, entouré des siens, sur cette douce terre d'accueil qui l'avait,
pensait-il, adopté. Les premiers mois de la guerre se déroulèrent
effectivement selon ses plans. En tant qu'étranger, il ne lui fut pas demandé
de partir au combat au sein de l'armée française et il put continuer
tranquillement ses différentes activités sans la moindre restriction. Il
jouissait d'une liberté totale, dont il usait le plus sagement du monde,
continuant simplement de sculpter et ignorant superbement le conflit désormais
mondial qui l'entourait. Jérémie B. passait l'essentiel de ses jours dans sa
maison de Chartres, dont une partie avait été aménagée en atelier. Le monde
se déchirait mais lui restait dans sa citadelle. Le seul désagrément que la
guerre lui avait causé fut l'absence de son ami Martial A. devenu conscrit.
L'année suivante, les
Français prirent conscience que la guerre durerait plus longtemps qu'ils ne
l'avaient tout d'abord pensé. Ils commencèrent alors à prendre des mesures à
l'encontre des étrangers. Ils furent tout d'abord recensés avec précision,
puis pour les natifs des pays ennemis - au premier rang desquels l'Allemagne -
un contrôle administratif fut imposé. Ainsi, Jérémie B. dut tel un vulgaire
voleur, se présenter à la préfecture muni d'un document qui lui avait été
remis chaque début de semaine. Durant toute la guerre, il se plia
scrupuleusement à toutes les exigences administratives, sans jamais émettre la
moindre protestation. La situation dans laquelle il se trouvait lui importait
peu tant qu'il pouvait continuer d'exercer son art. Il passait ses jours et ses
mois uniquement occupé à tailler dans la pierre toutes sortes de sculptures,
figuratives ou abstraites, grandes ou petites.
Lorsque la guerre
cessa, ce fut tout juste s'il s'en aperçut. Quatre années de malheurs s'étaient
abattues sur le continent sans parvenir à perturber Jérémie B. Dès le début
de l'année 1919, il décida de s'installer à Paris et de s'ouvrir au monde
plus qu'il ne l'avait fait jusqu'à présent. Il emménagea chichement dans un
atelier - vaste mais dépourvu de confort - qui lui servait en même temps de
logement.
Il rencontra
rapidement un grand nombre d'artistes qui, comme lui, n'étaient pas encore très
connus du public. L'ambiance chaleureuse dans laquelle ils se retrouvaient leur
permettait de s'aider les uns les autres. Il découvrit aussi grâce à eux de
nouveaux horizons, de nouvelles idées. Ces rencontres successives ouvraient son
coeur et son esprit. Rapidement, un certain nombre d'entre eux furent reconnus
et beaucoup atteignirent la célébrité avant même d'avoir trente ans. Jérémie
B. faisait partie des heureux élus. A chaque fois qu'une exposition de ses
oeuvres était organisée, cela était un succès plus grand que le précédent.
Ses sculptures se vendaient si bien qu'il fût en quelques années à l'abri du
besoin. Pourtant, il continuait de se livrer à son art, sans changer ses
habitudes ni son train de vie.
Ce qui allait changer
sa vie ne devait pas être l'argent ni la gloire mais une femme. Noël 1920 lui
apporta l'amour. C'est à cette date qu'il fit la connaissance d'Emmie, une
ravissante Italienne de 28 ans. Leur rencontre eut lieu lors d'une exposition de
ses oeuvres à Rome. Emmie ne connaissait que très peu le français et ce
qu'elle en savait, elle l'avait appris à son intention, lui avait-elle avoué
plus tard. Jérémie B. tomba immédiatement amoureux de cette jolie femme qui
était par ailleurs cultivée et intelligente. Ils ne se quittèrent plus durant
les quelques jours que duraient l'exposition et lorsque l'heure du départ
approcha, Emmie décida d'abandonner son travail - elle était critique d'art
pour le compte de plusieurs journaux romains - pour suivre celui qu'elle aimait.
Pour la première fois de sa vie, Jérémie B. cessa de sculpter durant
plusieurs semaines consécutives. Ces jours furent entièrement consacrés à
leur nouvelle idylle. Il la fit connaître à tous ses amis et partout où elle
fut présentée, elle fut tout de suite acceptée et même appréciée. Ils
apprirent l'un et l'autre à se connaître et plus le temps passait, plus ils
s'appréciaient. Chacun trouvait à l'autre des qualités insoupçonnées, des défauts
qu'ils s'accordaient à trouver insignifiants.
Lorsque
leur lune de miel - si l'on peut dire - se fut achevée, Jérémie B. se remit
au travail. Il trouva en celle qui allait devenir quelques mois plus tard sa
femme une assistante sans pareil. Emmie connaissait de nombreuses galeries, et
disposait de nombreuses connaissances - critiques, journalistes, marchands
d'art, artistes - lui permettant de le seconder. Ce fut ainsi qu'elle prit le
plus naturellement le rôle d'agent, de secrétaire, d'organisatrice. Cette
femme providentielle se révéla très douée et très efficace dans ce qu'elle
faisait pour lui. Lorsque l'exposition de la galerie Saint Pierre eut lieu, le
succès fut immédiat et dépassa très largement tout ce qui avait été fait
jusqu'alors. On dut d'ailleurs la prolonger d'un mois entier, portant sa durée
totale à deux mois - ce qui était exceptionnel à cette époque - tant il vint
de visiteurs. Bien que Jérémie B. fût très amoureux de sa femme, il n'était
pas très démonstratif dans l'expression de ses sentiments. Il avait par contre
pleinement conscience de l'importance qu'elle avait dans l'accomplissement de
son travail.
Il
avait non seulement trouvé en elle une assistante irremplaçable, mais aussi
une maîtresse de maison irréprochable qui avait tout fait pour que son mari ne
soit pas perturbé par les menus tracas du quotidien.
Ainsi,
elle s'occupait aussi bien de l'organisation de ses expositions que de
l'entretien de la maison qu'ils habitaient à présent en plein Paris. Cela représentait
une quantité invraisemblable de choses à faire. Ainsi, la préparation d'une
exposition lui demandait plusieurs semaines de travail. Il lui fallait prendre
contact avec le directeur de la galerie, informer les journalistes sur le sujet
de l'exposition ainsi que sur les pièces qui seraient exposées. Elle réservait
les hôtels dans lesquels ils descendaient, organisait les réceptions qui se
tenaient à l'occasion de l'événement. Elle rédigeait les invitations qui étaient
adressées aux amis, relations et autorités diverses. Au long cours, elle avait
entièrement pris en charge la correspondance, très fournie, de son mari. Elle
lisait et triait les lettres qu'il recevait. Pour beaucoup d'entre elles, elle répondait
directement, pour d'autres elle faisait un résumé et attendait les directives
de l'artiste. Enfin, un petit nombre de courriers lui étaient directement
remis.
Cette
femme formidable, dotée d'un solide don pour l'organisation avait tout mis en
oeuvre pour que Jérémie B. n'eut plus que pour seul souci que de se consacrer
à son art. De fait, cela fonctionnait assez bien car jamais auparavant, son
talent créateur ne s'était si librement exercé. Grâce à elle, son
inspiration ne fut jamais contrariée. Il pouvait s'adonner à la sculpture
autant que nécessaire, sans jamais subir le moindre reproche, et même au
contraire, trouvant toujours une femme compréhensive et prête à l'écouter.
Une
synergie parfaite s'opérait entre cet homme et cette femme au bénéfice
exclusif du premier. Emmie était devenue indispensable à Jérémie B. tant sur
le plan sentimental qu'artistique.
Il savait désormais qu'il pourrait accomplir à ses côtés ce pourquoi - il le
savait tout au fond de lui - il était fait.
Sans
pouvoir jamais l'exprimer clairement - même à ses amis artistes animés par
des motivations identiques - il avait pris conscience que sa destinée dépassait
le cadre de sa propre vie. Ses sens lui rappelaient sans cesse de façon sourde
qu'il ne pouvait dépenser son existence de manière futile ou oisive. Sans que
personne lui demandât jamais rien, il se sentait investi d'un devoir, d'une
obligation. Il savait qu'il devait donner, qu'il devait éclairer ses
contemporains. Sans arrogance, prétention, ni vanité, il se sentait porteur
d'un message d'universalité qu'il lui fallait délivrer. Lorsqu'il lui apparut
que la sculpture serait sa voie, tout lui parut beaucoup plus clair. Son idéal
était forgé, la ligne de sa vie était tracée, il ne lui restait plus qu'à
s'accomplir. Mille idées, mille sentiments envahissaient sans cesse son esprit.
Sa conscience ne le laissait pas en paix tant qu'il ne se mettait pas au travail
pour réaliser son oeuvre. Alors seulement, il était capable de ne plus penser
à rien. Il s'immergeait profondément dans son travail, cultivant le paradoxe
d'une volonté impétueuse d'arriver au résultat final associé à une méticulosité
et une précision infinies.
Bien
qu'il se gardât de jamais l'évoquer, Jérémie B. avait souvent l'impression
que le travail qu'il devait accomplir dépassait ses capacités et que même sa
volonté la plus droite ne suffirait pas pour qu'aboutisse la fresque
gigantesque qu'il avait entamée. Avec pour seule arme une détermination à
toute épreuve, il s'attelait à sa tâche presque sans relâche comme si
l'espace de sa vie tout entière était insuffisant. Chaque matin, il se levait
de très bonne heure, prenait à peine le temps de déjeuner puis s'engouffrait
dans son atelier pour n'en plus sortir qu'au milieu de l'après-midi. Malgré
cette routine propre à nuire au talent des artistes, sa créativité ne
tarissait pas. Deux ou trois jours lui suffisaient parfois pour dessiner les
contours d'une sculpture par tous désignée comme grandiose.
Ainsi passèrent des
années. Selon le même rituel, il s'attachait à son travail comme un ouvrier
à sa machine sans pourtant vivre cela comme une contrainte. Jérémie B. était
heureux. Il avait le sentiment - bien justifié - d'apporter son tribut à
l'humanité. Il avait déjà produit des centaines d'oeuvres et pourtant cela ne
semblait pas lui suffire. Ses expositions continuaient d'être des triomphes, le
monde entier semblait l'admirer mais il demeurait insensible à la gloire, la dévotion
que l'on pouvait porter à sa personne. Seul lui importait le message qu'il
voulait apporter aux hommes. Jérémie B était affecté de ce doux paradoxe :
il aimait sincèrement et avec humilité les hommes, cependant il demeurait
presque incapable de se lier à des individus. Ses rares détracteurs auraient
dit de lui qu'il prônait des idées qu'il n'était pas capable d'appliquer. Il
le savait et en souffrait parfois, lorsqu'il regardait sa propre vie au travers
de son oeuvre. Lui qui voulait offrir à notre monde paix et fraternité, lui
qui par son art abolissait des frontières, avait édifié autour de son être
une muraille presque impénétrable. Seule Emmie avait pu pénétrer la
citadelle presque imprenable qu'il constituait. Même s'ils se voyaient peu tant
ils étaient absorbés par leur travail, ils s'aimaient sincèrement. Un jour
Emmie fut enceinte et donna naissance à deux jumeaux. Ce qu'un écrivain bien
connu nomma "les prodiges de la vie" lui donna une nouvelle source
d'inspiration.
Pour la première fois
peut-être depuis de nombreuses années, Jérémie B. se rapprocha de la vraie
vie, celle qui est faite de chair et de sang. Il réalisa qu'en plus de
contribuer à l'épanouissement de l'humanité, il avait participé à sa genèse.
La période de la naissance de ses enfants fut pour lui une parenthèse humaine
dans sa vie d'humaniste. Il y consacra artistiquement une énergie folle. Il présenta
à Paris puis à Rome uniquement sa plus grande exposition en 1929 : "Générations".
Il avait accompli le prodige de réaliser en trois mois quarante oeuvres entièrement
nouvelles dont certaines étaient si imposantes qu'elles pesaient plusieurs
tonnes. Le succès fut immédiat, des foules innombrables se pressaient pour
venir regarder et admirer ce que le talent du sculpteur avait su faire ressortir
de la pierre brute.
Ses oeuvres célébraient
la naissance, la maternité, la paternité, la fratrie. Toutes furent mises en
vente à la fin de l'exposition. Elles furent mises aux enchères publiques tant
il y avait de gens qui voulaient posséder l'un de ces trésors. Lorsque la
vente fut réalisée, Jérémie B. fit don de tout l'argent reçu à des
orphelinats répartis dans tous les pays d'Europe.
Pour la première fois
depuis qu'il avait rencontré Emmie, il éprouva le besoin de se reposer, de
prendre un peu le temps de voir grandir ses enfants. Durant cinq mois, il ne
retourna pas une fois dans son atelier. Il passait ses journées entières à
jouir d'un bonheur familial sans pareil à ce qu'il avait jusqu'alors connu.
Pourtant au bout de
trois mois déjà, sa conscience ne le laissait plus en paix. De nouveau, son
insatiable esprit échafaudait de nouvelles pièces. Plusieurs fois, il essaya
de repousser ces idées qui emplissaient de nouveau sa tête mais chaque fois
elle revenaient, sournoisement et invariablement. Au début du quatrième mois,
il commença à faire part de ses nouvelles idées à sa femme, brûlant d'envie
qu'elle l'enjoigne à retourner à son atelier. Trois semaines plus tard,
lorsqu'il eut fini de bâtir le plan de sa future exposition, il ne put réprimer
l'envie, qui s'était maintenant muée en besoin, de tailler la pierre de
nouveau. Le lendemain matin, il reprit ses habitudes comme s'il ne les avait
jamais quittées et se remit au travail. Lorsqu'il pénétra de nouveau dans son
atelier, tous ces objets qu'il avait abandonnés semblaient lui dire combien à
eux aussi il leur avait manqué. Une odeur de poussière minérale avait envahi
la pièce et semblait devoir l'habiter pour toujours. Consciencieusement, il se
mit à inspecter ses marteaux, ses burins, ciseaux et autres couteaux. Ces
objets familiers lui semblaient presque être des personnes amies. Enfin, il se
retrouvait dans son univers, dans celui pour lequel il était destiné à vivre.
Heureux de se trouver là, il fut tout de même pris de remords, à l'égard de
sa femme et de ses enfants. Il les aimait d'un amour infini mais pourtant il
savait qu'une force mystérieuse et invincible l'attirait vers son atelier. Il
comprenait à présent que bon gré mal gré il ne pourrait échapper à son
destin et qu'il lui faudrait toute sa vie sculpter la pierre dans l'espoir ténu
de dessiner les contours et de l'humanité.
Ainsi, le quotidien
qui prévalait avant la naissance de leurs enfants s'installa à nouveau chez Jérémie
et Emmie. Il avait retrouvé le chemin de son atelier tandis qu'elle avait
repris son poste de secrétaire particulière auprès de son mari. Emmie
assurait de plus l'éducation des enfants, tâche à laquelle Jérémie B. ne
participait que très exceptionnellement. Jérémie B. était à nouveau tout
entier occupé par la réalisation de ses oeuvres et rien ne semblait pouvoir
l'arracher à ce qui était pour lui une priorité absolue. Ainsi donc, il
continuait de tailler ses idéaux dans la pierre et de les présenter ensuite au
monde, toujours ébahi par ses créations sans cesse renouvelées. Sa vie se déroulait
ainsi sans que rien ne semble pouvoir la détourner de son chemin. Il préparait,
taillait, ciselait dix à vingt sculptures, sa femme organisait leur exposition,
le public se pressait pour les admirer.
Chaque fois, le succès
était patent, chaque fois de nouveaux pays se portaient candidat pour
accueillir ce qui désormais, constituait un événement artistique majeur : la
présentation des dernières créations de Jérémie B.
La gloire, le succès
et plus encore les valeurs portaient Jérémie B. étaient à présent partagées
par des foules tout entières. Au moment où de sombres nuages commençaient
d'assombrir dangereusement le ciel de l'Europe, la paix et la fraternité sans
cesse portées par Jérémie B. semblaient demeurer une valeur européenne indéracinable
dans ce vieux continent. Pourtant, il se rendait peu à peu compte que son
pacifisme effréné, celui de ses amis écrivains, peintres, cinéastes serait
bientôt terrassé par le Mal et que rien ne pourrait endiguer la folie meurtrière
qui sourdait aux portes de l'occident. Jérémie B, pour la première fois dans
son existence, fut pris de désillusion. Un désappointement profond s'était
emparé de lui, le doute et presque le désespoir l'envahissaient. Tout ce qu'il
avait façonné, tout ce pour quoi il avait donné vie et foi à ses oeuvres
pouvait donc se retrouver ainsi balayé, presque d'un revers de main. Il pensait
avoir forgé un socle mais voici qu'il s'apercevait que celui-ci avait été érigé
sur un terrain meuble qui menaçait de tout renverser sur un simple caprice.
Les jours passaient
sans que Jérémie B. remette les pieds dans son atelier. En proie à de noires
réflexions, il avait perdu le goût de créer. L'ennemi qu'il lui fallait
vaincre lui semblait invincible. En regardant son oeuvre, il se disait qu'il
n'avait su dresser qu'une palissade face à des chars d'assaut. Il mesurait
alors pleinement le caractère dérisoire de tout ce qu'il avait fait.
Au prix de sa vie
personnelle, il avait fait vibrer et rêver des foules de tous horizons. Au prix
d'un travail acharné, il avait communiqué un mince fragment d'idéaux qu'il
pensait universels. Mais voilà que tout ceci n'était qu'un rêve et que le
monde cruel lui donnait tort. Il avait négligé sa femme, il n'avait pas vu
grandir ses enfants, il avait renoncé à sa vie d'individu mais tout cela fût
vain. Il pensait avoir tout fait, il n'en était rien. Puisque tout cela a été
inutile, je ne recommencerai plus jamais se disait-il. Jérémie B. joignit le
geste à la parole. Pour être bien sûr de n'être plus jamais tenté, mais
aussi pour prendre comme une sorte de revanche face à l'humanité, il se rendit
une dernière fois dans son atelier. Là, il fit basculer une imposante statue
en porte-à-faux à l'aide d'un levier, puis disposa sa main droite sous la base
de la sculpture. Il retira alors la cale qui tenait la statue en équilibre si
bien qu'elle bascula de tout son poids et qu'elle écrasa net la main de
l'artiste.
Peu après, la guerre
éclata. Jérémie B. n'aspirait plus qu'à jouir d'une vie familiale
tranquille, il espérait pouvoir rattraper le temps perdu auprès des siens. Il
pensait avoir brisé son destin et avoir gagné, au prix de sa mutilation, le
droit de vivre une vie banale et heureuse. Cependant, même si les premières
semaines de sa convalescence lui apportèrent tendresse et affection, il se
trompait. Malgré son désir, il ne pouvait réprimer son besoin de s'attacher
au destin du monde et secrètement il espérait toujours pouvoir l'influencer. Rétabli,
il mesura avec tristesse que l'amour des siens ne suffisait pas à remplir sa
vie et qu'il s'était lourdement trompé en croyant pouvoir échapper à sa
destinée. L'affliction le gagna et Jérémie B. devint un homme sombre. Il n'était
plus du tout l'homme qu'Emmie avait connu à Rome des années plus tôt. La
guerre continua, laissant Jérémie B. impuissant et désespéré. Et
lorsqu’enfin elle se termina, Emmie se sépara de lui. Plus personne ensuite
n'entendit parler de lui.
Voilà, jeune homme,
ce que je voulais vous raconter. Voyez-vous, je crois que le destin domine les
hommes et qu'il est bien difficile de lutter contre lui. Je crois aujourd'hui
que Jérémie B. se trompait, que son combat n'était pas inutile. Il pensait à
lui seul pouvoir réaliser l'impossible, voilà pourquoi il croyait avoir échoué.
Mais combien de coeurs a-t-il convertis ?
Sur ces mots, le vieil
homme se leva puis quitta bientôt le wagon. Voulait-il que je sache que Jérémie
B. c'était lui ? Je ne le pense pas. Pourquoi m'avait-il raconté tout cela ?
Pour que je ne commette pas les mêmes erreurs que lui sans doute. En tout cas,
je n'ai jamais cessé de penser à cet homme depuis ce moment. C'est comme s'il
m'avait livré la recette de ma vie. Jamais je n'ai pu le remercier car je ne
l'ai jamais revu.
Tout ce qu'il m'a dit, je me le suis sans cesse répété durant la maladie d'Anastasia j'ai pu mesurer, comme si je le vivais moi-même, combien il a dû lui être pénible d'interrompre la danse. Cette paralysie soudaine devait être pour elle une blessure en plein coeur. Toi qui nous connais tous les deux, tu sais combien elle s'était investie dans son art. Lorsqu'elle est morte, et malgré mon immense chagrin, j'étais presque soulagé pour elle. Elle savait qu'elle ne danserait plus jamais. Dès lors, le temps qui lui restait à vivre n'était à ses yeux qu'un inutile sursis. Tu comprends qu'après tout ce que j'ai déjà fait, l'envie de continuer me quitte. Mes forces sont à présent épuisées et je sais qu'il me faudrait continuer ou mourir. Elle et moi nous n'étions faits que pour faire vivre notre art et pour le faire partager. Elle y a laissé sa vie et je veux maintenant aller la retrouver en espérant aussi croiser Jérémie pour le remercier.
Vincent Garand,
octobre 2000.
vincent.garand@bigfoot.com
http://www.points-virgules.com
Quatre,
huit, sept, deux. Eric composa machinalement le code qui permettait l'ouverture
de la porte de l'immeuble. Comme chaque soir d'une vie bien réglée, il
rentrait chez lui. Il était dix-neuf heures. Il traversa sans le regarder le
long couloir marbré qui le conduisit jusqu'aux ascenseurs. Un dernier tour de
clef, et la machine le propulsa, telle une fusée, jusqu'au dernier étage.
Seuls sa femme et lui disposaient de cette clef qui leur permettait d'atteindre
le dernier niveau qui était tout entier occupé par leur appartement.
La
porte s'ouvrit. Eric fit quelques pas et quitta ses chaussures, qui toute la
journée lui serrèrent les pieds, pour les échanger contre de confortables
charentaises. Il quitta le vestibule et perçut à présent distinctement la
musique diffusée par la luxueuse chaîne haute-fidélité qu'ils s'étaient récemment
offerte. Il jeta un rapide coup d'oeil dans le salon, mais Annabelle n'y était
pas. De plus, les haut-parleurs y étaient muets. Eric prêta alors davantage
l'oreille et s'aperçut que la mélodie provenait de la salle de bains. À pas
de loup, il parcourut les quelques mètres qui séparaient l'entrée de la salle
d'eau. Il comptait la surprendre, l'embrasser tendrement dans son bain et même
pourquoi pas, l'y rejoindre. Il parvint jusqu'au seuil, mais ne le franchit pas.
Il préféra d'abord la regarder, la contempler. La baignoire était ronde et
immense : elle devait bien atteindre deux mètres de diamètre. Annabelle
s'y était installée en faisant dos la porte. Même si elle avait largement
pivoté sa tête sur la droite, elle n'aurait pu l'apercevoir dans l'immense
glace qui occupait tout un mur. À l'inverse, Eric pouvait la contempler à son
aise sans risquer de se faire voir. Une épaisse couche de mousse recouvrait la
surface de l'eau et ne laissait rien entrevoir du corps svelte d'Annabelle.
Seuls sa nuque et ses cheveux relevés s'offraient pleinement à son regard, même
s'il pouvait voir le profil de sa femme au travers du miroir. Il resta là
quelques instants sans bouger, à l'affût du moindre mouvement de sa belle. Peu
à peu, l'odeur marine dégagée par la mousse lui procurera une irrésistible
envie de la rejoindre. Silencieusement, il ôta un à un ses vêtements, puis
lorsqu'il se retrouva entièrement nu, s'avança de quelques pas, caressa les
cheveux d'Annabelle avec douceur, se pencha sur elle pour l'embrasser et enfin
plongea son corps dans l'eau trop chaude pour lui. Il s'allongea face à elle,
parcourut son corps à l'aide de ses orteils et enfin lui sourit.
Malgré la musique, un calme feutré régnait dans l'appartement. Eric savait que rien ne viendrait troubler leur sérénité. Ils occupaient le dernier étage, l'appartement avait été insonorisé - à grands frais - l'an dernier, leur digicode les protègeait des importuns, le répondeur était en fonction. Seul son téléphone portable - qu'il ne coupait pratiquement jamais - pouvait à la rigueur s'immiscer dans leur havre de paix.
-
Bonsoir ma chérie. Comment vas-tu ? La journée s'est-elle bien passée ?
-
Elle a été assez bonne. Et toi, tes problèmes avec ton client se sont-ils
arrangés aujourd'hui ?
-
C'est en cours, mais je rentrerai probablement tard la semaine prochaine.
-
D'accord. De toute façon, je serai là à ton retour.
- Tu
es gentille.
A
ces mots, il commença à s'approcher d'elle. Bientôt, ses mains viriles se posèrent
sur le corps doux et glissant d'Annabelle. Elle sentait l'eau de mer et il avait
très envie d'elle. Ils cessèrent de parler et se livrèrent à des jeux
aquatiques puis érotico-aquatiques. Leurs corps flottaient et s'enlaçaient,
leurs yeux étincelaient, leurs visages s'échangeaient des sourires.
Eric
et Annabelle s'étaient rencontrés deux ans auparavant, mais déjà tout
semblait leur sourire. Ils faisaient partie de la première génération qui
n'avait pas peiné pour trouver du travail depuis les trente glorieuses. Eric
avait terminé ses études en 1995. Son diplôme d'ingénieur en poche, il se
vit tout de suite proposer un poste dans une société de services. Quelques
temps après, voyant que son travail était apprécié et recherché, il décida
de s'établir à son compte et travaillait à présent pour une importante société
industrielle qui se souciait moins du prix qu'elle payait ses services que de la
fonction qu'il remplissait.
Annabelle
quant à elle, travaillait pour le service juridique d'un groupe pharmaceutique
européen. Contrairement aux apparences, ce service est aussi important que
celui de la recherche. On peut même dire que d'une certaine manière il influe
sur la voie des recherches qui sont entreprises. Un laboratoire pourra décider
d'investir des moyens dans un domaine où aucun brevet n'a encore été déposé
pour s'assurer - pour un temps au moins - une situation de monopole qui lui
permettra de facturer ses découvertes au prix fort et rentabiliser ainsi plus
rapidement les sommes investies dans un programme. Ce service permet aussi, au
moyen des brevets, de savoir ce que fait la concurrence. L'une de ses tâches
essentielles pourtant, demeure le suivi des dossiers pour les fameux “ AMM ” :
autorisation de mise sur le marché. C'est ce service qui assure le lien entre
les pouvoirs publics et le groupe pharmaceutique. Le refus d'un dossier peux coûter
d'énormes sommes au groupe et mieux vaut donc pour lui s'entourer de personnes
qui seront uniquement affectées à cette tâche, plutôt que de risquer des
milliards.
Bien
que son travail fût prenant, Annabelle pouvait à peu près compter sur des
horaires fixes, ce qui était loin d'être le cas d'Eric, étant donné qu'il était
son propre patron et qu'il devait bien satisfaire aux exigences de ses clients.
Ainsi, il était assez rare que celui-ci rentrât avant vingt ou vingt et une
heures, tandis qu'Annabelle rejoignait leur appartement vers dix-huit heures. De
fait, la plupart des tâches ménagères lui incombaient, mais elle ne s'en
plaignait pas. Elle aimait au contraire son rôle de femme dans ce jeune couple.
Son emménagement fut pour elle une sorte de délivrance car elle aspirait
depuis longtemps à quitter ses parents, non parce qu'elle ne s'entendait plus
avec eux, mais par simple goût de découvrir la “ vraie ” vie et
pour éprouver la liberté. Aussi, lorsque Eric lui proposa de vivre ensemble
alors qu'ils ne se connaissaient que depuis quatre mois, elle n'hésita pas un
seul instant. Elle allait terminer ses études quelques semaines plus tard, il
ne lui restait plus qu'à trouver un emploi.
Lorsqu'ils
prirent cette décision, Eric disposait d'un petit appartement avec une seule
chambre et sans grand confort. Il souhaitait depuis longtemps habiter un endroit
plus spacieux, même s'il n'y passait pas beaucoup de temps. Sa nouvelle
relation amoureuse fut pour lui une bonne raison de changer. Aussi, il lui
proposa le plus simplement du monde d'acheter un appartement plutôt que d'en
louer un. Annabelle fut d'abord assez surprise et ne sut que répondre. Tout était
nouveau pour elle. Elle quittait ses parents pour vivre en couple et voilà
qu'elle allait s'appliquer dans des responsabilités immobilières. Elle aurait
tout simplement préféré attendre un peu, envisageant même la possibilité
qu'ils ne soient pas faits l'un pour l'autre. Cependant, Eric était plus que décidé.
C'était pour lui comme forcer le destin. Cet achat constituait, à ses yeux, un
mariage avant l'heure. Sans la brusquer, il sut très bien convaincre l'élue de
son coeur et peu de temps après ils se mirent en quête de leur futur “ chez
eux ”. Ils décidèrent ensemble qu'il revenait à Annabelle de faire les
recherches préliminaires tandis qu'ils choisiraient ensemble l'appartement de
leurs rêves. L'un et l'autre avaient l'âme parfaitement citadine et ils
n'envisageaient pas un seul instant d'habiter autre chose qu'un appartement en
centre-ville. Ils avaient tous deux été élevés dans la capitale et ne
songeaient nullement à la quitter. Eric et Annabelle faisaient partie de ces
personnes qui n'appréciaient pas la campagne parce qu'ils n'y trouvaient rien
à y faire. Ils savaient en apprécier le calme une journée ou deux, mais
au-delà, cela les déprimait. Le tohu-bohu, les feux rouges, les parkings
souterrains étaient les panneaux indicateurs de leur vie. Leur ôter, eût été
les déboussoler.
Travaillant
tous les deux dans Paris même, ils trouvèrent naturel de restreindre leurs
recherches à cette seule ville. Ils ne voulaient à aucun prix partager la vie
de ces banlieusards qui enduraient sans broncher deux ou trois heures
quotidiennes de transport pour parcourir cinquante kilomètres aller-retour. Dès
après l'obtention de son doctorat de droit des affaires, Annabelle passa un
mois entier à parcourir des catalogues, prendre des rendez-vous dans des
agences, visiter des appartements. Pour ses visites, elle emportait toujours un
appareil photo de sorte que, si le bien lui plaisait, elle pouvait faire
quelques clichés et les montrer ainsi le soir même à son futur mari. Les résultats
des deux premières semaines ne furent pas très concluants. Annabelle s'était
attachée à trouver un certain rapport qualité prix et bien qu'ils ne se
fussent pas réellement fixé de budget, elle fuyait les propositions qui lui
semblaient trop onéreuses. Ne travaillant pas encore, elle s'était mis en tête
qu'ils allaient dépenser l'argent d'Eric et cela lui donnait quelques
scrupules. Sur la dizaine d'appartements qu'elle avait retenus, il ne daigna en
visiter qu'un, jugeant carrément – et exagérément - les autres insalubres.
Pourtant, la semaine suivante fut beaucoup plus fructueuse. Eric avait insisté
sur le fait que le prix n'était pas le seul critère à prendre en compte et
qu'il valait mieux dépenser plus d'argent et être bien chez soi. Annabelle
avait donc repris ses investigations sous un angle nouveau. Elle proposa à Eric
des appartements d'un meilleur standing mais continua cependant de rapporter des
biens meilleur marché. La troisième semaine, Eric accepta d'en visiter trois,
mais aucun ne lui donna satisfaction. Lorsque sept semaines avaient passé, ils
se rendirent tous les deux à l'évidence. Il n'était pas facile de trouver un
appartement en quelques semaines seulement. Finalement, tout l'été passa sans
qu'ils aient trouvé ce qu'ils espéraient vraiment. Au mois de septembre,
Annabelle entreprit de rechercher parallèlement un travail. Voyant combien il
était difficile de trouver leur logement, elle était certaine de rapporter un
contrat de travail en bonne et due forme bien avant un quelconque titre de
propriété. Pourtant, il n'en fut pas ainsi ; Un soir, Annabelle revint
avec des photos de deux appartements visités quelques jours plus tôt. Le
premier était d'un abord assez luxueux, il disposait de deux vastes pièces ornées
de tapisseries, de dorures et de meubles de style. Le second était tout le
contraire. Annabelle n'avait pas renoncé à visiter des appartements bon marché
et celui-ci en faisait partie. Les pièces étaient plus petites, à l'exception
du salon, mais elles étaient fort lumineuses, d'après les dires d'Annabelle.
De plus, l'ascenseur qui arrivait directement dans le corridor était à ses
yeux un gage de luxe qui plairait assurément à Eric, en dépit de l'état général
de l'appartement, qui à vrai dire était passablement défraîchi. Elle avait
vu juste, car celui-ci voulut le visiter au plus tôt. Comme elle, il fut
enthousiasmé par sa position géographique et sa situation dans l'immeuble,
malgré le délabrement intérieur.
Ils
décidèrent tous deux que des travaux conséquents seraient entrepris dès
qu'ils posséderaient les clefs. En particulier, Eric tenait à tout prix à
faire insonoriser le mieux possible l'appartement afin qu'ils puissent vraiment
se sentir chez eux. Quelques mois plus tard, lorsque tout fut terminé, ils emménagèrent
dans un logement que l'on eût dit neuf.
À
sa sortie de bain, Annabelle enfila négligemment son peignoir tout en souriant
délicieusement.
- Je
suis morte de faim. Pas toi ?
-
Si. Qu'est-ce que tu nous as préparé de bon ?
- Ce
que tu aimes mon chéri ! En entrée, il y a du saumon fumé. Ensuite, j'ai
prévu une escalope à la crème, avec des pâtes. Ça te plaît ?
- Tu
es parfaite. J'adore ça. On se fait un plateau télé ? Ça fait longtemps
que je n'ai pas regardé les infos.
-
Comme tu veux. Il est déjà vingt heures. Dépêchons-nous si tu ne veux pas
les manquer.
Eric
avala sa dernière bouchée de saumon tandis qu'Annabelle apportait déjà les pâtes.
La télévision débitait ses informations à flot continu : “ Terrible
accident ferroviaire à Trieste en Italie. Le train a déraillé pour une raison
encore inconnue, mais les enquêteurs sont déjà sur place. Les autorités
parlent de quatre-vingts victimes au moins ”. Les nouvelles atroces,
maintenant vécues dans la plus grande indifférence de tous, ne troublaient pas
le moins du monde leur dîner. Toutes ces morts annoncées à la télévision
semblaient à peine réelles. Eric en fit la réflexion à Annabelle, regrettant
que l'on ne soit pas plus touché par ce qui se passait loin de chez soi. Au même
moment, la présentatrice annonça une nouvelle qui retint davantage leur
attention : “ A présent, la page littéraire de notre journal, avec
la disparition de l'écrivain Roger Garland. Cet écrivain secret n'a plus rien
publié depuis près de vingt-cinq ans, mais il est l'auteur de plusieurs
chefs-d'oeuvre comme “ Des plaisirs ”, prix Nobel de littérature
en 1979 ou bien encore “ Le dernier livre ” qui fut justement son
dernier livre publié. Je rappelle donc la mort de l'écrivain Roger Garland à
seulement soixante-cinq ans ”.
- Tu
le connaissais toi ? Interrogea Eric.
-
Jamais entendu parler.
-
Moi non plus.
- Un
de plus qui sombrera dans l'oubli, malheureusement. Demain, nous aurons déjà
tous les deux oublié son nom.
Après
la météo, ils décidèrent de couper la télévision, préférant passer leur
temps en bavardages et en câlins plutôt que de rester face à lucarne sans se
dire un mot de la soirée. Il ne leur restait plus qu'une journée de travail
avant que débute le week-end qu'ils avaient de longue date programmé. Tous
deux avaient posé congé pour ce vendredi et c'étaient trois jours entiers qui
allaient s'offrir à eux sur la côte varoise.
Eric
se leva de très bonne humeur pour entamer cette dernière journée de la
semaine.
- Ce
soir à 17 heures ici. Il ne faut pas que nous soyons en retard pour l'avion.
Dit-il en ouvrant la porte de l'ascenseur ?
- A
ce soir mon chéri.
Eric
partit rejoindre son métro le coeur joyeux. Sur le chemin, il s'arrêta dans
une librairie en vue d'acheter quelque livre pour le voyage. Il était encore tôt,
mais déjà la lumière vive des néons éclairait les rayonnages de tous ses
feux. Machinalement, il se dirigea vers la partie réservée à la littérature
classique. Il ne jeta pas même un oeil sur les présentoirs qui défilaient
devant lui : sport, voyages, policiers. Des dizaines de mètres carrés de
livres lui faisaient face et il se demandait ce qu'il allait choisir. Cherchant
quelque vague inspiration, il espérait se laisser guider par le hasard, comme
souvent. Plusieurs fois, il arpenta l'alphabet des auteurs, sans conviction
aucune, puis presque par dépit jeta son dévolu sur un auteur qu'il n'avait
encore jamais lu : Bart Wandel. Il se souvint en avoir vaguement entendu
parler sans toutefois parvenir à cerner le contexte précis de cette réminiscence.
“ Va
pour Bart Wandel” se dit-il intérieurement. Son nouveau livre en main (quatre
cents pages qui devaient largement suffire pour le voyage aller-retour),
il fit volte-face pour se diriger vers les caisses. Soudainement, le
hasard qu'il attendait vint lui crever les yeux : “ Des plaisirs -
Roger Garland”. Ces mots imprimèrent sa rétine puis son esprit. Roger
Garland, c'était l'écrivain mort la veille au soir, celui dont Annabelle
promettait qu'on aurait oublié le nom dès aujourd'hui. Cela faisait à peine
un jour que sa mort était survenue et déjà les librairies ressortaient ses
livres ! À moins que ces livres ne fussent déjà là depuis toujours et
qu'on les ait simplement mis en valeur à cause de sa mort. Cette question sans
importance se figea dans son esprit. Songeant inconsciemment que cela lui
fournirait une réponse, il en prit un exemplaire, sans pour autant abandonner
Bart.
-
Quatre-vingt-cinq francs, s'il vous plaît, lui réclama la caissière.
Eric
lui tendit un billet de cent francs. Il était le premier client qui passait à
cette caisse. Toutes les pièces étaient demeurées dans leurs rouleaux. Il
prit donc le temps d'observer la jeune femme qui, patiemment, déshabillait la
monnaie du jour.
Étude
notariale, Paris 13e
–Sophie,
vous m'apporterez le dossier Garland. Je m'en occuperai personnellement.
A
ces mots, Francis Lex - qui portait très bien son nom - ne put contenir l'émotion
qui éraillait sa voix. Garland n'était pas pour lui un dossier, ni même
client. C'était l'une des personnes qu'il aimait et qu'il admirait le plus et
lui, Francis Lex, qui n'avait pu devenir que notaire grâce à la charge de son
père, avait été son confident, son ami. Malgré l'émotion, il s'attela au
dossier et entama une à une les démarches nécessaires à la succession.
L'affaire promettait une certaine facilité, car Roger avait déjà pris un
grand nombre de dispositions des années auparavant. Francis s'en souvint. Ce
fut quatre ou cinq ans après “ l'affaire ” du dernier livre.
Cette tragédie avait assurément marqué l'esprit de Roger de façon indélébile.
Quelques
heures à peine de travail avaient suffi à Francis pour régler l'ensemble des
problèmes financiers. À cet égard, la succession se composait d'une maison
située à cent kilomètres de Paris, l'ensemble des droits sur les écrits de
Roger - qui ne rapportaient plus guère il est vrai - ainsi que quelques comptes
bancaires qui permettaient à son détenteur de s'assurer un humble et modeste
train de vie. Cependant, quelques
dispositions annexes avaient été déposées dans une enveloppe cachetée par
Roger, si bien que, personne à part lui n'en connaissait le contenu. Enfin, une
disposition particulière et assez inhabituelle avait été formulée par le défunt :
il avait réglé à l'étude de son ami tous les détails concernant sa propre
mise en terre. Il ne voulait à aucun prix que sa famille eut à subir cette
difficile démarche. Francis en avait parfaitement compris les raisons et savait
qu'il prendrait toute la peine nécessaire pour accomplir cette volonté.
Finalement, la seule chose qui manquait pour boucler son dossier était
l'adresse du principal légataire : le fils de Roger. Celui-ci n'était pas
proche de Francis. Il ne serait pourtant pas difficile d'obtenir ce
renseignement.
Ainsi
qu'ils en avaient convenu, Eric et Annabelle s'étaient retrouvés chez eux à
dix-sept heures précises. Eric s'était chargé de la valise qu'Annabelle avait
pris soin de préparer la veille, tandis qu'elle vérifiait une dernière fois
qu'ils avaient bien leurs billets en poche. Une heure plus tard, ils étaient
rendus à l'aéroport d'Orly. Leur course contre la montre s'achevait ici. Ils
avaient désormais atteint la salle d'embarquement et n'avaient plus qu'une
seule chose à faire : attendre. Leur week-end commençait vraiment
puisqu'ils n'avaient plus à se soucier de rien.
-
Dans un peu plus d'une heure, nous serons au bord de la mer, lança Eric pour
engager la conversation.
-
N'exagère pas, le temps que nous quittions l'aéroport et que nous nous
rendions à notre hôtel, il fera sûrement déjà nuit. N'espère pas te
baigner ce soir.
Annabelle
avait deviné qu'il caressait cette idée.
-
Oui, je m'en doute. D'autant que nous n'aurons pas mangé. Tu crois qu'ils vont
nous servir à dîner dans l'avion ?
- Vu
que nous décollons à dix-neuf heures trente, ce ne serait pas impossible. Au
pire, nous dînerons à l'hôtel.
Annabelle
fouilla dans son sac et en sortit quelques journaux.
-
Tiens, j'ai pensé à prendre des revues pour le voyage, ou même si nous avons
envie de lire là-bas. Je t'ai pris le “ Canard enchaîné ”. Ca
te fait plaisir ?
-
Merci, tu es adorable. Tu penses toujours à moi.
L'évocation
de ces journaux lui rappela qu'il avait lui aussi pensé à emporter de la
lecture. Il se souvint des livres achetés tôt dans la matinée. Devant la prévenance
de Annabelle, il voulut lui aussi faire bonne figure.
-
Tiens, moi aussi j'ai emporté de quoi lire. Et j'ai même pensé à toi.
Il
ne put cependant lui présenter ses livres, car il les avait rajoutés dans la
valise au dernier moment.
- Tu
te souviens de l'écrivain qui est mort hier ?
- Ah
oui ... Comment s'appelait-il déjà ? Tu vois je t'avais dit que nous
aurions oublié son nom dès le lendemain.
-
Roger Garland.
Annabelle
en resta stupéfaite.
-
J'ai acheté un de ses livres ce matin. Je le lirai ce week-end.
Vendredi
matin. Hôtel “ le paradis bleu ”.
Neuf heures n'avaient pas sonné, mais déjà le soleil avait gonflé de chaleur l'immense véranda de l'hôtel au point que les quelques clients déjà levés avaient tous décidé de prendre leur petit déjeuner sur la terrasse. Celle-ci était vaste et carrelée de blanc. Elle venait d'être lavée à grande eau, car quelques flaques subsistaient en certains endroits. Le soleil se reflétait comme dans un jeu de miroirs. Un peu plus loin, l'eau parfaitement lisse de la piscine luisait plus encore. Eric la regardait avec envie, mais sans impatience. Bien que ce fût pour trois jours seulement, il se considérait comme étant en vacances. Il savait qu'il pouvait prendre le temps de céder à chacun de ses caprices avec application et nonchalance. Tranquillement, il dégustait son copieux petit déjeuner en compagnie d'Annabelle. Ils n'échangèrent que peu de mots, préférant savourer le moment qu'ils ne partageaient que trop rarement. Après plus de quarante minutes, et uniquement lorsque leurs estomacs furent saturés de nourriture, ils retournèrent à leur chambre. Eric en ressortit quelques minutes plus tard, muni du strict nécessaire pour le genre d'activités qu'il envisageait : vêtu de son maillot de bain, il avait emporté avec lui une serviette de bain, une paire de lunettes de soleil et un livre.
Le ciel parfaitement bleu était seulement accommodé d'un soleil radieux et déjà chaud, malgré l'heure encore matinale. Eric s'en régalait, confortablement installé sur l'un des nombreux transats qui encerclaient la piscine. Les yeux clos, le corps étendu, il se laissait envelopper par la chaleur qui l'avait rapidement envahi. Quelques pensées évanescentes lui venaient parfois à l'esprit, mais il prenait bien soin de ne pas y prendre garde, préférant se consacrer tout entier aux plaisirs simples du bronzage. Le temps passait ainsi, sans qu'il cherchât à le mesurer. Seul l'instant comptait. Lorsque le soleil fut encore plus haut dans le ciel, Eric sortit de sa léthargie. La sensation que lui procurait le soleil avait changé. La chaleur bienfaisante s'était muée en fournaise insoutenable. Son corps lui semblait si brûlant qu'il fallait qu'il se jetât dans la piscine au plus vite. Quelques instants plus tard, ses membres se raidirent au contact de l'eau froide. Eric eut l'impression d'être tombé d'un paquebot en hiver en mer du Nord.
En ressortant la tête de l'eau, il s'aperçut enfin qu'Annabelle l'avait rejoint et qu'elle occupait le transat voisin du sien. Son corps ne le démangeait plus, la fraîcheur de l'eau avait apaisé les morsures du soleil. Ses sentiments amoureux le poussèrent à la rejoindre, ce qu'il fit avec empressement. Un sourire tendre envahit sa bouche, puis ils s'embrassèrent. La journée s'annonçait à tous points de vue magnifique. Annabelle et Eric étaient bien décidés à en profiter. Bien que la chaleur du soleil fût déjà presque insoutenable sans le secours d'un parasol, ils s'installèrent dans leur transat et entreprirent de lire. À la lecture de la couverture, Eric repensa un instant à l'homme dont on avait annoncé la mort à la télévision la veille au soir. L'ultime destin de chaque homme est bien sûr de mourir, mais le fait qu'il ait précisément acheté ce livre à l'annonce de la mort de son auteur lui procurera un frisson qui l'immunisa un instant contre les feux du soleil.
–Il
est bien, son livre ? Demanda Annabelle.
Tous
deux lisaient sans discontinuer depuis près de deux heures tandis qu'Eric, au
contraire de sa fiancée, n'avait pas levé les yeux une seule fois.
-
Assez, répondit-il d'un air qui faisait comprendre qu'on le dérangeait.
- Si
nous allions prendre un rafraîchissement au bar ?
Eric
leva le sourcil, puis presque à contrecoeur, finit par accepter.
- Si
tu veux, je finis ma page.
À
peine étaient-ils installés en terrasse, à l'ombre d'un parasol cette fois,
qu'un serveur désoeuvré vint prendre leur commande.
- De
quoi parle ton livre ?
- Je
n'en suis encore qu'au début, clama-t-il, bien qu'il eût déjà lu cent
cinquante des six cents pages de l'ouvrage. C'est l'histoire d'un garçon de
douze ans, Simon. Sa mère l'élève seule, elle est ouvrière. Ses conditions
de travail sont très dures. Elle travaille tantôt de jour, tantôt de nuit. De
plus, elle n'a pas le sou.
-
Elle n'est pas très gaie ton histoire.
-
C'est ce que je me disais au début. En fait, ce n'est pas si vrai. Simon lui, rêve
des jouets que tous les autres gosses de son âge ont. Ses désirs d'enfants
sont à mille lieues des problèmes de sa mère. Un jour, celle-ci confie Simon
à sa propre mère, la grand-mère de Simon donc, car ses nouveaux horaires
l'empêchent provisoirement de s'occuper de lui. Au début, Simon n'est pas fou
de joie. Il aime bien sa grand-mère mais pour lui c'est déjà une “ vieille
femme ”. En fait, il connaît son aïeule comme chacun d'entre nous :
il ne la connaît pas, ou si peu. Peu à peu pourtant, ils font connaissance et
chacun commence à s'intéresser aux problèmes de l'autre. C'est plutôt bien.
J'ai hâte de lire la suite.
Puis
il enchaîna sur tout autre sujet :
-
Veux-tu que nous allions à la plage cet après-midi ?
- Je
suis sûre que tu en as plus envie que moi. Par contre, nous avons tout intérêt
à mettre de l'ambre solaire sinon c'est le coup de soleil assuré.
Il
était déjà six heures du soir. Ils n'avaient pourtant rien fait
extraordinaire. C'était du moins le sentiment d'Eric. Que le temps avait passé
vite ! À peine avaient-ils eu le temps de déjeuner, de prendre quelques
bains de mer, de bronzer un peu que l'après-midi touchait déjà à sa fin. Les
rayons du soleil se faisaient moins ardents, la lumière se faisait moins vive,
mais plus chatoyante. Pourtant, la peau d'Eric en conservait un souvenir vif.
Elle lui semblait tendue à l'extrême, prête à craquer au moindre mouvement.
Au sortir de sa douche, il fut attiré par le livre qu'il avait à contrecoeur
laissé quelques heures plus tôt. Brûlant d'envie de s'y replonger, il demanda
à Annabelle qui se perdait dans la vapeur produite par l'eau trop chaude de la
douche :
-
Qu'est-ce que tu veux faire après ?
- Je
ne sais pas. Il est tard ?
- A
peine six heures.
-
S'ils sont encore ouverts, j'aimerais assez faire les quelques magasins qui sont
situés juste à côté de l'hôtel. J'imagine que cela ne tente pas ?
-
Pas tellement non.
Ravi
de cette occasion inespérée, il ajouta :
- Je
vais plutôt m'installer à la terrasse et bouquiner un peu.
- Tu
as raison. Cela vaut mieux, comme ça j'aurai tout mon temps.
Disant
cela, Annabelle ferma le robinet puis sortit de son bain de vapeur, tel un fantôme.
Elle lui offrit le spectacle de sa nudité la plus simple, ce qui ne manqua pas
de le ravir et même de lui faire un certain effet. Il ne résista pas à la
tentation de la prendre dans ses bras, de l'étreindre, ni même au plaisir
d'encercler son coup d'un collier de baisers. Le corps d'Annabelle se faisait
d'une extrême sensualité et il aurait fallu ne pas être homme pour ne pas
succomber. Pourtant, Eric n'eut pas l'occasion de mener plus loin son oeuvre de
séduction. De façon presque lapidaire, elle mit fin à leur étreinte :
-
Tout à l'heure ! Si je ne vais pas faire les magasins maintenant, ils vont
fermer.
À
cela elle ajouta, mais en pensées seulement, qu'elle aimait bien lui donner
envie pour ensuite faire attendre, le faire mijoter. Elle se rhabilla alors d'un
chemisier et d'une jupe très sexy. Ensemble, ils quittèrent la pièce, elle
munie de sa carte bancaire, lui de son livre.
Quelques
minutes de lecture avaient suffi pour qu'il oublie l'amertume que lui avait causée
le départ précipité d'Annabelle. Comme s'il ne l'avait pas quitté, il se
replongea dans l'univers du petit garçon et de sa grand-mère. Plusieurs fois,
le serveur passa auprès de lui pour prendre sa commande, mais son attention
tout entière était absorbée par sa lecture. Les pages se tournaient tandis
que les minutes défilaient et presque inconsciemment, il espérait que rien ne
viendrait troubler sa lecture. L'espace d'un instant, il pensa à Annabelle, se
prit à espérer qu'elle trouverait là-bas de quoi apaiser sa fièvre dépensière
pour un long moment encore. Elle sembla faire selon ses désirs, car elle resta
absente jusqu'à la fermeture des magasins qui étaient à sa portée pour ne
revenir que vers vingt heures. Comme s'il avait voulu terminer son livre plus
vite, Eric ne releva pas les yeux une seule fois durant ce temps supplémentaire
qu'elle lui accordait sans le savoir. Cette histoire, qu'il vivait comme par
procuration, était de plus en plus bouleversante. Tout ce qu'écrivait l'auteur
sonnait incroyablement juste. Les sentiments qu'il exprimait semblaient plus que
palpables. Ils animaient tant les deux principaux personnages qu'on les eut dits
vivants. Sans savoir où ni quand, il semblait à Eric qu'ils avaient ou avaient
eu une existence réelle et qu'il ne suffirait que d'un heureux hasard pour
qu'il les rencontrât.
Lorsqu'Annabelle
parut enfin à la terrasse, Eric avait absorbé cinq-cents des six cents pages
que comptait le volume. Des sentiments contradictoires l'envahirent tandis qu'il
refermait son livre. Empli de plaisir jusqu'à satiété, il éprouva cependant
le remords d'avoir lu trop vite et de n'avoir pas su mieux préserver son “ trésor ”
à présent presque épuisé. Maintenant qu'il en connaissait le contenu, il
aurait voulu revenir en arrière, au moment exact où il entama sa lecture et
ainsi savourer par avance le plaisir qu'il allait connaître.
-
Alors, je n'ai pas été trop longue ? Qu'as-tu fait pendant ce temps ?
Sur
l'instant, Eric peina à trouver ses mots. Son retour presque brutal dans la vie
réelle lui procura même un frisson. Lorsqu'enfin il reprit conscience de lui-même,
de l'endroit où il se trouvait, il s'attacha à tenter de comprendre le sens de
la question, pourtant fort simple d'Annabelle. Au bout de quelques secondes
enfin il recouvrit complètement ses esprits.
-
J'ai lu. Je n'ai fait que ça depuis que tu es partie. Et toi, tu as trouvé des
choses qui te plaisent ? Ajouta-t-il en sachant pertinemment qu'il ne
parviendrait pas à s'intéresser à la réponse .
-
Oui. J'ai tout emporté à la chambre. Je pensais t'y trouver. Je te croyais très
impatient de me retrouver. Je t'avoue que j'ai même volontairement prolongé
ton attente en flânant entre deux magasins. J'avais envie d'aiguiser ton
impatience, te faire attendre davantage pour que tu éprouves un plus grand
plaisir encore à me retrouver dans tes bras.
C'était
d'ordinaire le genre de paroles qu'Annabelle n'avait pas à répéter. Sa
sensualité était telle qu'elle savait très bien se faire désirer par Eric.
Pourtant, le charme ne semblait pas opérer cette fois-ci. Eric semblait
toujours prisonnier d'une sorte de torpeur lourde et indicible. Elle se fit
alors plus pressante. Feignant de ne pas être affectée par le peu d'intérêt
qu'il lui témoignait, elle s'approcha de lui, posa ses mains sur ses cuisses et
l'embrassa langoureusement. Ses lèvres humides et charnues eurent tôt fait de
l'éveiller complètement. Alors, de nouveau Eric perçut les rayons du soleil,
les bruits distants qui venaient du bar et surtout le délicieux parfum
d'Annabelle, le goût sucré de ses lèvres, la douceur de ses mains.
En
peu d'instants, elle avait su recouvrer son bien, faire revenir à elle celui
qui lui était le plus cher. Sans coup férir, elle dissipa les pensées et les
sentiments que son livre avait engendrés en lui. Malgré lui, Eric vit s'évanouir
ses sensations intérieures que peu de fois il avait connues à la grâce d'un
livre. Pourtant, une dernière pensée naquit dans son esprit avant qu'il n'en
referme les pages. Il promit aux personnages de les retrouver au plus tôt,
s'accordant pour ainsi dire une simple parenthèse entre deux chapitres.
Les
draps passablement froissés témoignaient sans doute possible d'une agitation
fougueuse. Mais à présent, leurs deux corps enlacés, malgré la tiédeur qui
déjà frayait au travers des volets, semblaient lourdement endormis. Annabelle
cependant, après une transition semi-léthargique de quelques minutes, ouvrit
un oeil. Sa première vision du matin était celle d'une chambre d'hôtel, vaste
et bien décorée, qui formait le décor d'une scène idyllique de cinéma. Un
large lit au design moderne trônait au milieu de la pièce. Des draps en désordre
semblaient imiter une chaîne montagneuse maculée de neige. Au loin, quelques
rais de lumière, parvenus à se glisser au travers de minces interstices,
formaient une sorte de fontaine lumineuse qui, paradoxalement, se baignait dans
l'obscurité de la pièce. Enfin, au coeur du décor, elle pouvait contempler
celui qui avait envahi son coeur. Un demi-sourire, figé par le sommeil sur son
visage, suffisait à le rendre beau comme un éphèbe, à ses yeux tout au
moins. Immobile aussi, elle resta quelques minutes à le contempler avec au
coeur la certitude que personne ne lui ôterait plus ce bonheur, celui de
partager sa vie avec Eric. Lorsqu'elle se leva enfin, elle se dirigea vers la
salle de bains, laissa glisser sa mince nuisette le long de son corps et pénétra
avec conviction dans la cabine de douche. Ainsi qu'elle aimait le faire, surtout
l'occasion d'une chaude journée, Annabelle abaissa graduellement la température
du flot limpide qui coulait sur son corps. Invariablement, il survenait un
moment où son épiderme, poussé dans ses derniers retranchements, se hérissait
pour finalement lui donner la chair de poule.
Une
fois sortie, elle pouvait encore sentir la froideur de sa chair affaiblie par un
inégal combat. De retour dans la chambre, elle vit qu'Eric dormait toujours et
ne résista pas à l'envie de le rejoindre pour se réchauffer auprès de lui.
Rapidement pourtant, sa seule présence lui fut insuffisante. Elle voulait sa
tendresse, ses regards, ses baisers, ses caresses. Elle entreprit de le réveiller,
lentement et tendrement. Avec une infinie douceur, elle passait la main dans ses
cheveux ou posait délicatement un baiser sur ses paupières. Peu à peu, les
signes de son éveil devinrent tangibles. Il se retourna d'abord dans un sens
puis dans l'autre. Son visage fit ensuite quelques grimaces. De loin en loin,
ses paupières commençaient à ciller, d'abord imperceptiblement puis de plus
en plus distinctement, jusqu'à ce que, enfin, il entrouvre un oeil. Annabelle
souriait, pour lui seul. Tendrement, ils s'embrassèrent, simplement heureux d'être
l'un auprès de l'autre.
Comme
le jour précédent, le temps s'annonçait magnifiquement beau. Rien ne pourrait
les empêcher de consommer, comme la veille, un somptueux petit déjeuner sur la
terrasse ensoleillée. Econome de ses gestes, Eric emporta même un maillot, une
serviette et son livre pour profiter au plus vite des bienfaits de la piscine
sans avoir à revenir dans la chambre.
Plus
d'une demi-heure leur fut nécessaire pour engloutir leur copieux repas du
matin. Lorsqu'enfin ils quittèrent la table, Eric était si repu qu'il ne put
rien faire d'autre que de s'effondrer sur un transat déjà tiédi par le
soleil. Son estomac lui pesait, mais il n'y pouvait plus rien. Seule la
digestion, lente et sournoise, lui viendrait en aide. Une simple longueur de
piscine lui semblait hors de portée, malgré l'envie de se baigner qu'il éprouvait.
Il se félicita alors que la lecture ne demandât pas le moindre effort physique
et ouvrit son livre avec l'intention de le finir avant d'entreprendre quoi que
ce soit d'autre. Au bout de quelques lignes seulement, Eric était de nouveau
immergé dans le récit. Tous ses sens ne vibraient plus que pour Simon et sa
grand-mère. Au fil des pages, chacun des héros passait par des moments de joie
et de tristesse, parfois ensemble, parfois séparément. Du sort injuste fait à
sa mère, il pouvait ressortir quelque chose de bon : la rencontre, de nos
jours improbable, d'un enfant et de sa grand-mère. En filigrane, l'auteur avait
dressé un réquisitoire ordonné à l'encontre de l'exploitation de la misère
sociale telle qu'elle est pratiquée par des multinationales, mais parfois aussi
par des entreprises qui n'ont de familial que le nom.
Sans
s'apercevoir que l'heure avançait, que le soleil se faisait plus chaud tandis
qu'il courrait à son zénith, Eric lisait et lisait encore. Quelques fois, un
sourire envahissait son visage, d'autres fois ses yeux se plissaient pour
contenir une larme qui menaçait de tomber. Les pages s'égrainaient inéluctablement,
sa lecture avide le conduisait à la fin désormais proche de l'ouvrage. La mère
de Simon retrouvait un travail stable. Eric en fut presque triste. Il comprit
que les derniers feuillets lui annonceraient une inexorable séparation. La
joie, le bonheur, ne sont pas toujours où nous les attendons. Malgré cela, il
poursuivait sa lecture, trop impatient de connaître la fin de cette histoire.
Il ne lui restait pas vingt pages, mais elles étaient les plus émouvantes. Un
flot de tristesse s'y déversait lors même que la fin était d'apparence
heureuse. Malgré lui, Eric ne put contenir ses larmes lors de l'ultime
chapitre. Rarement un livre avait su le bouleverser à ce point, lui qui se
pensait au-dessus de ces sentiments un peu puérils. Même lorsqu'il referma définitivement
son livre, son esprit ne pouvait se détacher de ces personnages qu'il avait aimés.
- Tu
ne m'as pas parlé de la fin de ton livre, demanda Annabelle, tandis qu'une hôtesse
passait dans le couloir afin de vérifier que les passagers s'étaient bien
attachés avant le décollage.
-
Finalement, l'histoire n'est pas aussi triste que ce que je te disais. Bien sûr,
ce n'est pas gai, mais lorsque tu lis ce livre tu t'attaches forcément aux
personnages tant ils sont émouvants. Je ne sais pas te dire comme cela car
l'auteur écrit bien mieux que je ne parle, mais j'ai vraiment été captivé
par cette histoire. Tu as sans doute déjà éprouvé la même chose, mais tu
vois, bien que j'aie fini ce livre, je ne peux toujours pas m'empêcher de
penser à Simon et sa grand-mère. J'ai l'impression que je vais les rencontrer
là, bientôt : à la descente de l'avion ou en allant au bureau.
- Je
comprends. Tu me le recommandes alors ?
-
Plutôt deux fois qu'une ! Comme je t'envie de ne pas l'avoir encore lu.
Dire que c'est grâce à toi si j'ai acheté ce livre. Te rappelles-tu que
lorsque sa mort avait été annoncée à la télévision tu m'avais dit “ dès
demain nous aurons oublié son nom ” ?
-
Oui, bien sûr !
- Le
lendemain, en prévision de notre voyage, je me suis arrêté dans une
librairie. Or ce livre se trouvait mis bien en évidence et je me suis souvenu
de l'auteur dont on venait d'annoncer la disparition puis immédiatement après,
de ta remarque. Je me suis donc décidé à prendre ce livre. C'est le premier
livre de lui que je lis et déjà je sens que je vais aimer cet auteur. Dire
qu'il aura fallu sa mort pour que je le découvre. Si ça se trouve, il habitait
près de chez nous, peut-être même que nous l'avons croisé dans nos rues sans
nous douter de qui il était. Une chose est sûre cependant : demain,
j'irai acheter un autre livre de lui. De façon indicible mais certaine, Eric
tombait amoureux de cet écrivain qui quelques jours plus tôt lui était
inconnu. Ses mots et ses verbes s'étaient fichés dans son coeur, telle une flèche
qui atteint sa cible en plein centre. Il éprouvait presque des regrets de ne
pas l'avoir connu, sachant que c'était désormais impossible. Pourtant, il se réjouissait
car il savait qu'il avait à découvrir son oeuvre tout entière. Il était sûr
qu'il apprendrait à le connaître au fil de ses livres, qu'il allait percer ses
secrets les mieux cachés, qu'il comprendrait tout de lui.
Annabelle
se réjouissait du soudain engouement d'Eric. Sa joie lui faisait plaisir à
voir. Ce brutal intérêt pour cet homme l'intriguait et la ravissait à la
fois. Il était finalement capable de se passionner pour autre chose que son
travail. Reposés par leur week-end mais fatigués par les transports, ils ne
boudèrent pas leur plaisir lorsqu'enfin ils furent de retour chez eux. Quelques
lettres s'étaient amoncelées dans la boîte, mais il se faisait tard ;
elles attendraient le lendemain pour être lues.
La
journée d'Eric commençait bien. Après s'être levé reposé et en pleine
forme, il pensait déjà au livre qu'il allait acheter. Lorsqu'il le tint en
main, il savoura par avance le plaisir qu'il aurait le soir même, à la lecture
de l'ouvrage. Durant sa journée de travail, il n'y pensa pas un instant.
Cependant, à l'approche de son domicile il se souvint qu'il avait ce livre dans
sa mallette et qu'il allait pouvoir le commencer. Il ne se doutait pas encore
que son projet allait être retardé en raison d'un événement grave. Lorsqu'il
franchit le seuil de la porte, il trouva Annabelle dans le salon qui semblait
attendre son retour. Son visage était grave.
-
Ton père est mort. Lui annonça-t-elle sans ambages.
-
Quand ça ? Lui répondit-il après un instant d'hésitation.
-
Juste avant que nous partions en week-end.
-
Qui est-ce qui t'a prévenue ?
-
Une lettre d'un notaire est arrivée aujourd'hui. Comme ça avait l'air
important, je l'ai ouverte.
Eric
commençait à prendre conscience de ce qui lui arrivait. Il avait déjà pensé
que ceci surviendrait, mais il ne pensait pas que cela fût possible si tôt.
Ses sentiments se mêlaient jusqu'à la confusion. Malgré cela, son coeur ne
fut pas envahi de chagrin. Son père venait de disparaître, mais il ne pleurait
pas. Il eut simplement l'impression de se sentir transporté dans un lieu où ni
le temps, ni l'espace n'existaient. Il lui sembla que le monde entier n'était
plus qu'un vague souvenir et qu'il demeurait là, seul, dans un endroit sans
nom. Le temps lui-même semblait s'estomper. Cette torpeur soudaine avait embrumé
son esprit. Etait-il dans cet état depuis une seconde seulement ou depuis une
heure entière ? Il n'aurait su le dire. En même temps, quelques souvenirs
vinrent se rappeler à lui. Il se souvint ainsi de la joie, qui était en réalité
de la fierté, qu'éprouvait son père lorsque celui-ci le conduisait à l'école
ou bien encore des longues heures où il restait prostré dans son bureau, le
regard perdu dans quelque obscure pensée. Une certitude s'imposà à lui : à
présent son père demeurerait pour lui une énigme pour l'éternité.
Bientôt,
le manque d'émotion apparente d'Eric irrita Annabelle.
- Ca
ne te fait pas plus de peine que ça, lui demanda-t-elle ?
-
Bien sûr, cela me fait quelque chose. C'était mon père. Pourtant, les larmes
ne me viennent pas. Je n'arrive pas à éprouver de la tristesse. Juste une
impression de fatalité.
- Tu
n'as vraiment pas de peine ?
-Annabelle !
Tu sais comme il était. Tu te souviens quand même que nous ne nous voyions
plus. On ne se téléphonait même pas. Cela fait si longtemps que nous n'avions
plus de contacts que je ne me souviens même pas de la dernière fois où je
l'ai vu.
-
Maintenant qu'il est mort, tu ne regrettes pas toutes ces années de brouille ?
-
Nous en avons déjà parlé plusieurs fois. Nous n'étions pas brouillés.
Simplement, la façon dont il menait sa vie, son caractère renfermé et dépressif
et surtout son oisiveté ne me convenaient pas. J'aurais aimé avoir un père
différent de ce qu'il était. Un père qui se soit occupé de moi pendant mon
enfance, un père dont je puisse être fier. Je t'ai déjà parlé de cette
honte, qu'enfant j'éprouvais lorsqu'il me fallait mentionner sa profession
devant mes camarades ou sur un formulaire quelconque. Comme il ne travaillait
pas, je lui demandais ce qu'il fallait que je mette ou que je réponde.
Invariablement, il me disait “ dis que je suis retraité ”. Il était
certes déjà âgé puisqu'il m'a eu à quarante ans, mais quand même ! Je
ne l'ai jamais vu travailler de ma vie. Je ne sais même pas s'il a travaillé
un jour. Je l'avais déjà questionné pour savoir ce qu'il faisait avant ma
naissance, mais dès que j'évoquais le sujet, il se fermait. Impossible de
savoir. Je n'ai jamais su d'ailleurs. C'est comme pour la mort de ma mère. Il
m'a bien dit qu'elle avait eu en accident dont il était un peu responsable.
Mais c'est tout. Des circonstances exactes, je ne sais rien. Comme il ne me
disait rien, j'ai tenté de savoir par d'autres moyens. Enfant, je demandais à
d'autres adultes. Mais mon père avait peu d'amis. Certains ne savaient rien de
son ancienne vie. Ceux qui savaient semblaient liés par un indéfectible
serment empêchant la divulgation d'un lourd secret. Durant toute mon enfance,
il a maintenu une certaine distance vis-à-vis de moi. Je n'avais plus que lui,
ma mère était morte, mais ce n'est pas pour autant qu'il ma chéri. Je ne
manquais de rien, sauf d'amour. Et puis cette obstination à ne pas travailler,
je ne l'ai jamais comprise. Depuis l'adolescence, son oisiveté me dégoûte.
Comment peut-on ne rien faire de ses journées durant une si longue période ?
Quel homme était-il pour vivre de la sorte ? C'était d'autant plus dur à
admettre que malgré mes interrogations répétées, il n'a jamais désiré se
justifier auprès de moi. Ne m'aimait-il donc pas ? Pourquoi ne me
faisait-il pas confiance ? Même s'il avait quelque chose d'inavouable sur
la conscience, j'étais tout de même la seule personne à qui il pouvait parler
sans crainte, non ? Toutes ces questions je me les suis de nombreuses fois
posées. Mais je n'eus jamais le moindre début de réponse. Tu m'as parfois
reproché de m'investir plus que nécessaire dans mon travail. Comprends-tu à
présent les raisons qui m'animent ? Comprends-tu quel a été mon modèle,
celui que je me suis toujours juré de ne pas suivre ? Tu sais, j'aurais
aimé par dessus tout avoir un vrai père dont je me sente proche. Rien ne m'eût
plus comblé que de ressentir un amour paternel alors que j'étais déjà privé
de celui de ma mère. Chaque enfant, ou presque, à l'évocation de son père éprouve
de la fierté, de l'émerveillement ou de la joie. Chaque enfant vante auprès
des autres les innombrables qualités de son père. Il en fait son champion, son
modèle, son alpha et son oméga. Est-il triste ou se sent-il en danger qu'il
appelle son “ papa ” et déjà tout va mieux. Tout cela je le sais
pour l'avoir lu dans les yeux des autres mais je ne l'ai point éprouvé. Il ne
m'a jamais fait cette joie que j'imagine immense. Même aujourd'hui où l'on
m'apprend sa mort, je ne saurais jurer qu'il m'ait aimé. Les enfants que nous
aurons, je les imagine entourés de notre affection. Je les prendrai dans mes
bras, je jouerai avec eux, je veux qu'ils se sentent aimés. Il me coûte de le
dire, mais mon père n'aura été pour moi que la personnification du chemin à
ne pas suivre.
Son
coeur se faisait lourd et orageux. Annabelle le perçut et se rapprocha de lui,
comme pour le consoler. De la peine, Eric en avait bien plus qu'il ne l'avouait,
elle en était certaine. Tendrement, elle prit sa main dans la sienne tandis
qu'elle posa délicatement ses lèvres sur sa joue comme pour lui donner l'un de
ces gestes d'amour qui autrefois lui avait tant manqué.
- A
part ça, que dit la lettre ? Reprit-il.
-
Elle vient du notaire de ton père. C'est apparemment lui qui va s'occuper de la
succession et du reste. À ce propos, l'enterrement est déjà préparé. Il
aura lieu mercredi. Il dit aussi qu'il te fixera un rendez-vous pour régler les
questions d'héritage.
Le
lendemain, Eric décida de se rendre à son travail comme si rien ne s'était
passé. Sûr de lui, il croyait aisément dominer ses sentiments. Sa conscience
étouffait à toutes forces la peine que, malgré lui, il ressentait dans le
plus profond de son être. Tout le jour durant, et bien qu'il s'obstinât à ne
pas y penser, les images de son père lui revenaient en mémoire. Des phrases
qu'il avait dites tintaient de nouveau à ses oreilles. Il avait beau s'obstiner
à ne pas l'aimer, sa volonté était impuissante face aux puissants liens de
filiation tressés par la nature. Quel qu'il fût, il demeurait son père, pour
toujours. Loin de vouloir briser cet indéfectible lien, Eric aurait voulu le
nourrir. Il avait tant souhaité se sentir proche de son père. De nombreuses
fois, il avait décidé de mettre fin à leur “ brouille ”. Un
appel téléphonique eût peut-être suffi. Pourtant, soit il oubliait, soit il
remettait à plus tard, pensant - à tort - qu'il avait encore bien le temps.
Chaque minute passée à ignorer ses parents est une minute perdue. Il en avait
à présent la certitude. Toute la journée durant, il ne fit que penser à lui.
Sa mort empoignait sa conscience et rien ne pouvait la libérer. Ses pensées
l'assaillaient, mais il ne pouvait s'en défendre. Lorsque le soir arriva, son
humeur était maussade car, tout le jour, il avait été taraudé par ses
souvenirs.
Sur
le chemin du retour, il se remémora l'une des dernières discussions qu'ils
eurent avant qu'ils ne cessent de se voir. Peut-être d'ailleurs, que son esprit
amalgamait plusieurs entrevues car ces dernières prenaient toutes le même ton.
Eric se trouvait à cette période très frustré de ne rien savoir, de ne pas
parvenir à sonder son père. Celui-ci aurait dû être la personne la plus
proche de lui et pourtant, il lui était impossible de le comprendre et même de
le connaître. De nombreuses fois, il le pressa de questions. Les mêmes
interrogations, lancinantes, venaient aux oreilles de son père qui, chaque fois
qu'il les entendait, semblait ployer sous le poids de ces mots. Tel un bélier,
Eric voulait, plus que tout, enfoncer la porte que son père s'efforçait de
maintenir close. A chaque question directe, celui-ci paraissait pourtant vouloir
répondre. Il cherchait ses mots, puis, après un long moment, il semblait
essoufflé, tel un vieillard cacochyme. Sa mémoire, devenue trop lourde pour
lui, lui pesait bien plus qu'un fardeau. Elle était un boulet attaché à son
âme. Mais Eric, malgré la souffrance visible de son père, ne désarmait pas.
Ne pas savoir l'empêchait de vivre. Que pouvait-il faire pour accomplir son
dessein ? Menacer ou amadouer ? Supplier ou intimer ? Quoi qu'il ait tenté, il
avait toujours échoué. Au fond de lui, il voulait que son père tire un trait
définitif sur son passé, qu'il se remette à vivre au présent. Il croyait
cela possible et l'avait même exposé à son père. Mais celui-ci, bien
qu'heureux de la sollicitude de son fils, eut, à l'évocation de cette éventualité,
un rictus maculé de désespoir et de fatalité. Sans dire un mot, il avait répondu.
Rien ne peut plus être fait pour moi, fit-il comprendre en baissant la tête.
Il
voulait ne plus y penser, mais n'y parvenait pas. Il s'imagina déjà le
lendemain, assistant à l'enterrement de son père. N'ayant pratiquement pas de
famille, Eric savait que peu de monde y assisterait. De plus, et bien qu'ils
fussent en délicatesse depuis de nombreuses années, il ne lui connaissait pas
beaucoup d'amis. Il pensa alors au notaire, il se souvint d'un ami de son père
qui exerçait cette profession. Se pouvait-il que ce soit lui ? C'était
bien possible après tout. Sans quoi, pourquoi son père lui aurait-il confié
son propre enterrement ? Les questions restaient sans réponses, du moins
jusqu'au lendemain.
Annabelle
avait obtenu une journée de congé pour assister Eric dans cette épreuve
particulière. Ils se retrouvèrent peu avant dix heures devant l'église qui
leur avait été indiquée dans le courrier notarial. Quelques minutes d'avance
devaient suffire, car il était peu probable que beaucoup de personnes vinssent.
Aucun encombrement particulier n'était à craindre. Pourtant, Eric fit
remarquer à sa femme que les abords de l'église étaient loin d'être déserts.
Sans doute, un autre office venait-il d'avoir lieu, c'était la seule
explication plausible. Au fur et à mesure qu'ils s'approchaient de l'édifice,
ils s'aperçurent qu'il n'y avait qu'un corbillard et que les gens ne sortaient
pas de l'église mais y entraient. Est-il possible que toutes ces personnes
soient là pour mon père ? Se demanda Eric. Nonobstant son plus grand étonnement,
cela ne faisait plus guère de doute. Sa surprisegrandissait au fur et à mesure
qu'il s'avançait vers les premiers rangs. Les travées se remplissaient une à
une. Ils remarquèrent silencieusement que la plupart des personnes présentes
étaient aussi âgées que le défunt, ce qui leur donna à penser qu'il
s'agissait de personnes connues de longue date. Mais comment se faisait-il
qu'Eric n'en reconnut aucune ? De plus, son père semblait ne recevoir
personne. Pourquoi tous ces individus lui seraient-ils restés fidèles tout ce
temps, au point de venir l'honorer une ultime fois après tant d'années
d'indifférence ? La peine laissa pour un temps la place aux interrogations
dans le coeur d'Eric. Aucune question ne semblait pouvoir trouver de réponse
rationnelle.
Annabelle
ajouta encore au mystère lorsqu'elle dit avoir reconnu deux ou trois acteurs de
cinéma, ainsi qu'un prestigieux journaliste. Bien qu'il ne pût pas même les
apercevoir, Eric tint pour sûr les dires de sa femme et s'interrogea de plus
belle. Est-il possible que mon père eût pour amis des acteurs, des
journalistes ? Il ne pouvait pas même à l'imaginer. Même dans la partie
de sa vie qui précédait sa naissance, cela lui parut impossible.
Lorsque
l'office débuta, l'église s'était tout à fait remplie. Deux cents personnes
au moins avaient pris place. La cérémonie eut la tristesse habituelle de ce
genre d'événement. L'évocation plus qu'évasive des qualités du défunt, de
son exemplaire vie, n'éclaira point Eric qui ne pouvait se départir de ses
interrogations. Le mystère lui paraissait insondable, pourtant son étonnement
grandit encore lorsqu'à la sortie de l'église il s'aperçut qu'une foule de
badauds s'était massée aux abords. Étaient-ils venus aussi pour mon père ?
Eric était à présent entièrement dépassé par la situation qu'il vivait. Il
aurait presque pu croire à une mauvaise blague tant tout ceci lui paraissait
absurde.
Il
prit la mesure du nombre de personnes venues saluer son père lorsqu'il reçut,
au pied de la sépulture, leurs condoléances. La foule lui paraissait
intarissable. Sur chaque visage il s'attardait, pour au moins reconnaître une
personne qui donnerait du sens à tout cela. Mais tous ces gens étaient pour
lui des étrangers. Pas un qu'il se souvint avoir vu, fût-ce dans sa tendre
enfance. Annabelle en tout cas ne s'était pas trompée, le journaliste et les
acteurs se présentèrent à lui, lui adressant chacun une brève parole. Après
de longs moments enfin, une lueur d'espoir vint les animer lorsque le notaire
parut devant eux :
-
Mes plus sincères condoléances. Je vous téléphonerai demain pour prendre
rendez-vous.
Attendez !
Qui sont ces tous ces gens ? Des amis de mon père ?
-
Nous en reparlerons, soyez sûr. Mais ce n'est ni une ni le lieu ni le moment.
À demain mon garçon.
Le
chagrin d'Eric demeurait tapi dans l'ombre tant l'étonnement et l'incompréhension
l'animaient. La foule de cette matinée ajoutait à l'aura de son père. Si ces
gens étaient là, c'est qu'ils l'aimaient et que, par voie de conséquence, il
était ou avait été digne d'être aimé. En ces instants, Eric ne pensait plus
à son père tel qu'il le connaissait, mais à la personne inconnue pour lui et
pourtant très populaire qu'il avait été. Au fond de lui, il avait envie lui
aussi de l'aimer, d'être comme eux. Pourrait-il connaître ce que son père
avait été ? Il l'espérait à présent ardemment, tout en craignant que
ce soit impossible.
Lorsque
le notaire appela, Eric s'empressa de répondre. Il tenta une nouvelle fois de
le presser de questions, mais comme le matin, monsieur Lex demeura impassible et
les remit au lendemain, jour de leur rendez-vous. Eric disposait de toute une
nuit pour s'interroger, réfléchir, supputer.
Épilogue
À
onze heures précises Eric, accompagné d'Annabelle, entra dans l'étude de maître
Lex. La simple pénétration dans les lieux lui ôta un poids qu'il conservait
depuis la veille. Enfin, il allait savoir. Francis Lex se présenta d'abord brièvement.
Il mentionna bien sûr sa qualité de notaire et d'exécuteur testamentaire. Il
ajouta être depuis toujours un ami du défunt et même avoir bien connu Eric,
du moins jusqu'à ses quatre ans, puis s'attacha ensuite à la lecture de
quelques actes légaux, pour enfin lui détailler la succession en peu de mots :
-
Votre père possédait une maison à cent kilomètres à l'est de Paris. Elle
est estimée à 450.000 francs. De plus, le montant de ses avoirs bancaires se
monte à 200.000 francs. Enfin, vous êtes légataire de tous ses droits
d'auteur, mais sachez qu'ils ne rapportent plus guère que quelques dizaines de
milliers de francs par an.
-
Ses droits d'auteur, dites-vous ?
-
Mais oui, bien sûr. Votre père était écrivain. Il ne vous en a jamais rien
dit ?
-
Jamais. Mais tous ces gens hier ? Dans l'église, puis dans la rue ?
-
Des écrivains, des journalistes et autres personnalités. Votre père a été
très connu avant... Enfin, il y a de ça pas mal d'années. Toutes ces
personnes l'aimaient ou en tout cas appréciaient énormément ses livres.
-
Mais comment ne n'en ai-je jamais rien su ? Je ne l'ai jamais vu écrire ! De
quand date tout cela ? Avant ma naissance ? Dites-moi, s'il vous plaît.
Racontez-moi.
-
J'ai encore une lettre de votre père à vous remettre. Je crois qu'elle vous
expliquera beaucoup de choses.
Cependant, comme je suis sûr que c'était là sa volonté, je vais vous éclairer
sur une partie de la vie de votre père que vous ignorez totalement. Votre père
et moi nous sommes connus voici près d'un demi-siècle. Pendant toute cette période
qui précède votre naissance nous étions inséparables. J'étais déjà là
lorsqu'il connut ses premiers succès. Il publia son premier livre en 1966 et
connut un demi-succès. L'année suivante, il récidiva. Les critiques adorèrent
son livre : un écrivain était né. En peu de temps, il fut très connu. Ses
livres, qui pourtant n'étaient pas des romans de gare, étaient très prisés
du grand public. De nombreux éditeurs se sont pressés auprès de lui afin de
l'attirer chez eux. On lui proposa de très importantes sommes. Et j'en sais
quelque chose car j'étais son agent officieux. J'avais fait mon droit et comme
nous étions les meilleurs amis du monde, je défendais ses intérêts. Plus
d'une fois, je lui ai conseillé de signer avec une grande maison. Outre
l'argent, cela lui aurait apporté une plus grande notoriété, des débouchés
plus faciles, notamment à l'étranger. Mais il n'a jamais voulu. Il tenait à
toute force à remercier par sa fidélité la première maison qui lui avait
fait confiance, ce que je comprends, et qui ne m'étonne pas de lui. Oui, le
succès appelant le succès, chaque livre se vendait encore mieux que le précédent,
ce qui semblait sur le moment impossible à réaliser. Il publia ainsi un grand
nombre de ce qui est aujourd'hui appelé “ best-seller ”.
En 1974, je lui ai fait rencontrer une très bonne amie : Eva. Elle
allait peu après devenir sa femme, puis votre mère dont vous gardez, je pense,
quelques souvenirs. Là encore, le bonheur était au rendez-vous. Son succès ne
se démentait pas, tandis que l'événement le plus heureux de sa vie survint
moins d'un an plus tard : votre naissance. Au fil de ses livres, votre père était
de plus en plus connu, bien qu'il ne cherchât jamais les honneurs à tout prix.
Il obtint même le prix Nobel de littérature - ce qui n'était tout de même
pas rien -. C'était d'ailleurs assez peu de temps avant que survienne la grande
tragédie. Celle après laquelle tout s'arrêta.
-
Que s'est-il passé ? Interrompit Eric, très impatient de connaître la suite.
- Sa
gloire, son argent, son bonheur même avaient attisé des convoitises de toutes
sortes. Au début de l'année 1980, des voyous de la pire espèce vous prirent,
vous et votre mère, en otages pour obtenir une rançon de vingt millions de
francs. La somme, même si elle paraît banale aujourd'hui, était vraiment inouïe
pour l'époque. Bien que votre père gagnât beaucoup d'argent, il ne disposait
pas d'une telle fortune. Il liquida tout ce qu'il put, mais malgré cela, il ne
parvint pas à réunir cette somme astronomique. La police fit bien sûr tout ce
qu'elle put pour le décourager, mais c'était à ses yeux la seule voie
possible. Parallèlement aux efforts des forces de sécurité pour libérer les
otages, votre père entreprit un projet insensé : écrire un nouveau roman,
dans le laps de temps le plus court possible pour gagner ce qu'il manquait
encore d'argent pour réunir le montant de la rançon. Personne d'autre que lui
n'y croyait : ni moi, ni ses amis, ni son éditeur. Imaginez-vous écrire un
roman, lors même que votre femme et votre fils sont les captifs de deux brutes
épaisses ? Songez-vous à l'état d'esprit dans lequel il pouvait se trouver à
ce moment ? Pourtant, l'impossible eut lieu. Il écrivit quatre cents pages
d'une rare beauté, alors même qu'il était supplicié par d'extrêmes
douleurs, en neuf jours seulement. D'ailleurs, un exemplaire de ce livre vous
revient dans la succession. Il n'y eut aucune retouche, aucune préparation de
maquettes, couvertures ou autres. Cinq jours furent nécessaires à l'impression
de l'ouvrage tandis que, chose exceptionnelle, le ministre de la Culture d'alors
dispensa l'autorisation d'imprimer sans qu'aucun contrôle ne se fût exercé
sur le livre. Il est vrai que les médias avaient abondamment couvert le sujet,
comme on dit aujourd'hui, et que le ministre était un très grand admirateur de
votre père. Lorsqu'enfin le livre se trouva en vente, il faut bien admettre que
la charité joua sa part car ce livre se vendit à plus d'un million
d'exemplaires en trois semaines, ce qui ne s'était jamais vu dans aucun pays du
monde. D'ailleurs, seuls les premiers acheteurs lirent le livre de suite car les
rééditions successives s'épuisaient les unes après les autres. Tout ceci
allait extrêmement vite au rythme littéraire, mais très lentement au goût
des ravisseurs. Mais enfin, huit semaines après l'enlèvement, la rançon
pouvait enfin être réunie. Tout allait enfin se terminer dans la joie, c'était
du moins notre opinion d'alors. Pourtant, lors de la remise de la rançon et après
que vous fûtes libéré, l'excès de zèle d'un jeune policier provoqua une
fusillade durant la fuite des ravisseurs. Votre mère, toujours en leurs mains,
y laissa malheureusement la vie. Vous imaginez aisément le chagrin et le désespoir
de votre père. Il avait accompli l'impossible pour vous, tandis qu'un vulgaire
bout de métal, animé par de la poudre, anéantissait son bonheur en une seule
seconde. Il avait travaillé comme un forçat, par amour pour vous, mais ne fut
pas récompensé. Il s'était donné tout entier, mais cela avait été inutile.
Il fit son deuil, douloureusement. Peu après, il décida de mettre un terme à
sa carrière, estimant que c'était son trop grand succès qui avait provoqué
cela. De là, il cessa de voir toutes les personnes liées à son ancienne vie.
Plus rien ne l'intéressait. Même vous, sauf votre respect, ne suffisiez pas à
le consoler. De plus, il s'était attribué une si grande part de responsabilité
dans cette tragédie, qu'il avait toujours un peu honte de se présenter devant
vous. Il s'estimait responsable de la privation de votre mère. Il donna
l'essentiel de son argent maudit à des oeuvres, ne gardant que de quoi vivre
chichement. Voilà, en très résumée, l'histoire de votre père, celui qu'il a
été avant le drame. Mais vous apprendrez bien davantage, je crois, en lisant
ceci. Il s'agit d'une édition spéciale car elle n'a qu'un exemplaire. Quelques
feuillets ont été ajoutés en guise d'épigraphe, à votre intention. Voilà,
gardez-le précieusement. Vous n'imaginez pas à quel point la disparition de
votre père m'attriste. Quel qu'il ait pu être avec vous, c'était un être
formidable, croyez-moi.
Eric ôta alors le livre de la pochette pour simplement le regarder, lire la dédicace peut-être. Mais ceci fait, la seule lecture du titre le désarma totalement : “ Roger Garland - Le dernier livre ”.
Vincent Garand,
août 2001.
vincent.garand@bigfoot.com
http://www.points-virgules.com