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La
voix de son maître Anna d'Ariège, septembre 2008. |
Chapitre 1
Si vous avez la chance, un jour, d'être invité chez Rose et Denis, vous devinerez dès le seuil, ce qui les unit. Il flotte chez eux comme un parfum d'antan qui vous séduira d'emblée. Ces deux-là s'adonnent avec ardeur à leur passion commune : la brocante. Ils recherchent et trouvent des trésors, dont ils agrémentent ensuite leur cadre familier. La moisson de ces trouvailles s'intègre tout naturellement à leur intérieur, lui conférant une atmosphère surannée et charmante à la fois. Le champ de leurs investigations est vaste, il les conduit aussi bien sur les marchés aux puces que dans les foires à la brocante de toute la région d'Ile de France.
Dimanche matin, ils se sont levés dès l'aube, malgré le froid vif de cette fin septembre. Ils partent en chasse dans l'espoir toujours renouvelé des découvertes merveilleuses qui leur sont promises. Que de choses, offertes à leur convoitise, au milieu de tous ces bric-à-brac sympathiques !Rose est méthodique. Elle fouine patiemment dans des cartons bourrés à craquer de vieux bouquins poussiéreux. Elle en retire parfois, triomphalement, ce qui lui apparaît comme un trésor inestimable, et qui ne sont bien souvent que vieilleries sans intérêt aux yeux du profane. La vieille vaisselle poussiéreuse empilée dans des caisses n'échappe pas non plus à sa vigilance :
- " Regarde ce compotier ! Je le verrai bien pour servir les fraises ou la crème. Qu'en penses-tu, Denis ? "
Denis n'en pense rien. Pour l'instant il est tout à son émotion d'enfant devant des petites voitures de la marque " Dinky toys " sagement alignées sur une table. Si le prix ne le faisait pas hésiter, il aurait déjà acheté tout le lot ! Il rêve d'enrichir sa collection depuis si longtemps ! Il se revoit, encore enfant, accroupi dans la cour de son immeuble. Avec son cousin, en ont-ils organisé des courses et des rallyes, imitant inlassablement le vrombissement des moteurs de leurs bolides miniatures, traçant des routes, jetant des ponts…Rêverie aussi du côté de Rose. Elle vient de dénicher tout un lot de cartes parfumées, sur lesquelles subsiste un peu de leur parfum.
Il y a là tous les grands noms de la parfumerie française à une époque où elle était la plus prestigieuse: Caron, Guerlain, Dior, Houbigant. Chaque petit carton, œuvre d'art miniature, était en quelque sorte la carte de visite olfactive de ces fragrances renommées. Sur l'une d'elles, elle reconnaît l'illustration de René Gruau pour Miss Dior. Sur celle-là, il y a Shocking de Schiaparelli, dessiné par Vertès vers 1950. Hélas, les prix sont dissuasifs ! Quel dommage d'y renoncer….
Pourtant, voilà du rêve à l'état pur, évoquant pour elle tout un monde raffiné et nostalgique.Rose revoit sa mère, lorsqu'elle partait pour l'école, ouvrir son flacon bleu de " Soir de Paris " et déposer une goutte du précieux liquide sur un coin de son mouchoir d'enfant. Ce trésor parfumé, c'était son secret. Il restait dans la poche de sa blouse d'écolière tout au long du jour. Elle pouvait, à loisir, respirer " l'odeur de maman " en enfouissant son nez dans le tissu imprégné en fermant les yeux de bonheur….
Aujourd'hui encore, en débouchant l'un de ces petits flacons démodés des effluves oubliés lui reviennent, fugitives. Ici, ce sont des poudriers dorés, des petits miroirs de sac, quelques pochettes du soir, qui attirent son attention. Tous ces colifichets, ces accessoires d'un monde féminin disparu, font l'objet de sa part d'un examen attendri. Et si elle s'offrait cette jolie épingle à chapeau ? Elle pourrait lui servir de broche sur son nouveau corsage. Les perles ont toujours un doux éclat. Ce serait du plus bel effet…. Tiens, mais où est passé Denis ?
Le voilà, un peu plus loin, qui discute avec un bouquiniste. Dans les cartons ouverts devant lui, c'est tout un univers d'écrivains oubliés qui est entassé. Il y a là, au milieu d'éditions anciennes de peu de valeur, quelques livres d'enfant, un vieil album de photos de famille…Denis a envie de les tirer tous de l'oubli où ils ont sombré, et de leur donner vie à nouveau.Le temps semble suspendu… Pourtant, il est déjà midi et le soleil est haut. Le voyage dominical touche à sa fin et ils ont soudain une faim de loup. A dimanche prochain ! Rentrons déjeuner !
Ils emportent avec eux ces pans de passé, fragiles et éphémères que leur obstination persiste à vouloir faire renaître.
Rose est fière de ses trouvailles et Denis, non moins satisfait, avoue qu'il a encore cédé à la tentation et enrichi son parc automobile miniature d'une belle dauphine bleue et d'un camion citroën.
Le plaisir de ces achats, dépasse de loin celui de la simple possession. Ils se sentent investis d'un devoir de sauvetage dont ils s'acquittent assidûment, en ayant l'impression que leur vie actuelle ne prend son sens qu'en s'enracinant dans un passé encore à portée de main.
Chapitre 2Mois d'août ! Enfin, les vacances !
Un nouveau champ d'investigations va s'offrir à eux. Cette année, c'est dans les Pyrénées qu'ils poursuivront leur course au trésor. Ils connaissent par cœur ce petit coin de montagne. Ses vallées, ses cascades fraîches, ses troupeaux, ses sommets encapuchonnés de sombres forêts n'ont plus aucun secret pour eux. Ce sont juste d'aimables retrouvailles, une immersion dans un univers familier, où chaque chose est à sa place, depuis toujours et pour toujours semble-t-il.
Aujourd'hui, leur balade les a conduits jusqu'à ce petit village haut perché, si isolé qu'ils ont envie de penser qu'il n'a été placé là que pour eux. Lorsqu'ils parviennent à Montoulieu, après quelques kilomètres de lacets d'une route escarpée, il est tout juste 16 heures.
Il fait chaud. Ils ont très soif.
- " Arrêtons-nous un moment ! " supplie Rose.
Ils vont pouvoir se détendre à l'ombre fraîche des platanes centenaires et souffler un peu. Sur la place centrale, où Denis gare la voiture, il y a un vieux café, Sa terrasse est accueillante. Quelques tables et des chaises en fer à la peinture écaillée les invitent à s'asseoir.
Le serveur, somnolant à moitié, s'approche d'eux et prend leur commande. Il leur sert deux énormes panachés mousseux qu'il dépose sur des ronds de carton, avec précaution. Les verres, aussitôt, se couvrent de buée. L'air ambiant est saturé de chaleur. Ils se désaltèrent sans hâte, avec gourmandise. Inutile de parler, l'instant est sublime.Soupirant d'aise, Rose détaille tranquillement le décor qui l'entoure. Un peu sur la droite, une antique fontaine laisse s'écouler un mince filet d'eau scintillant au soleil. Quelques moineaux s'ébrouent en piaillant dans le bassin. Ces menus cris sont les seuls bruits que l'on puisse entendre alentour. La chaleur est accablante.
- " Que fait-on ? ", interroge Denis.
Il a envie de continuer et de pousser jusqu'à ce col où la vue doit être magnifique par un temps comme aujourd'hui. Ici, tout le monde fait la sieste et il n'y a rien d'ouvert pour acheter un souvenir ou une carte postale.
- " J'aimerais bien trouver un bâton de marche en bois sculpté. Je l'aurais pris en randonnée, pour les serpents. "
Il n'y a rien d'autre à faire ici que bailler et ce n'est pas le genre de Rose et Denis.
- " Regarde, là-bas, c'est une brocante, on dirait ! " s'écrit soudain Rose
En effet, une vieille devanture laisse encore deviner son enseigne délavée : " Au passé antérieur "
En fallait-il plus, pour redonner vigueur et curiosité à ces éternels fouineurs ?
- " On dirait que c'est ouvert ! Allons voir ! "
La vitrine est si poussiéreuse, que même un objet neuf y paraîtrait ancien, Vu de l'extérieur, un bric-à-brac sans nom s'y entasse, sans aucune logique, ni le moindre souci d'une quelconque mise en valeur. C'est dans ce genre d'endroit que l'on fait parfois des affaires…
La porte d'entrée est masquée par un vieux rideau, en matière plastique délavée, que pas un souffle n'agite.
Rose, l'écarte d'un geste, puis s'arrête, indécise….
Il fait si noir là-dedans que son élan est stoppé net. La curiosité, pourtant est la plus forte et malgré la forte odeur de poussière qui lui pique la gorge, elle pénètre dans la boutique. Il se passe quelques instants avant que ses yeux puissent distinguer quoi que ce soit. Lentement, dans la pénombre quelques objets se dessinent : un piano droit encombré de partitions jaunies, une horloge comtoise au balancier immobile, quelques tables chargées de vaisselle, des chaises dépareillées…tout un amoncellement d'objets hétéroclites…Un rai de lumière traverse l'obscurité. Il fait danser la poussière et vient se poser sur une petite toile accrochée au mur. Pour mieux l'examiner, Rose s'avance, puis sursaute brusquement. Une silhouette gigantesque, qu'elle n'avait pas vue dans l'obscurité, se dresse soudain devant elle. On ne distingue pas grand chose de l'homme, à part sa hauteur imposante. Il doit bien mesurer dans les deux mètres !
Denis pénètre à son tour dans la boutique. Le bonhomme se décide enfin à donner un peu de lumière pour examiner les " intrus ". Il actionne un interrupteur et une faible ampoule dénudée éclaire si faiblement, que c'est à peine si l'on y voit mieux, dans l'amoncellement d'objets disparates qui envahit les lieux. On remarque, en revanche, la chevelure argentée du brocanteur et aussi son air particulièrement revêche. Dans ces régions méridionales, il est malvenu d'interrompre la sieste, même par des clients potentiels ! Encore des vacanciers parisiens sans doute…
- " Qu'est-ce qu'ils veulent ? " lance-t-il d'une voix rocailleuse à l'accent traînant.
Un peu décontenancés, Rose et Denis se consultent du regard.
- " Auriez-vous un gramophone ? " lance Denis un peu au hasard, comme s'il cherchait à justifier leur intrusion.
C'est pour Denis une manière de donner le change, une idée soudaine qui lui a traversé l'esprit car il est bien persuadé qu'un tel appareil n'existe pas dans tout ce fatras. Il connaît déjà la réponse ! D'ailleurs, cet homme sait-il seulement ce qu'il a dans son capharnaüm ?
L'homme ne répond pas.
Enigmatique, Il s'enfonce dans son antre en se raclant la gorge et en traînant des pieds pour bien manifester à quel point on le dérange. On l'entend farfouiller bruyamment. L'odeur de poussière s'accentue. Rose éternue. Soudain, un chat qui dormait là, surgit de l'ombre et s'échappe en miaulant renversant au passage une pile de vieux bouquins.
Quelques minutes s'écoulent…
Rose et Denis n'osent plus se manifester, et le temps commence à leur sembler long.
Soudain, l'homme réapparaît, immense et goguenard. Il a sous son bras, une sorte de grosse boîte ornée de lambeaux de toiles d'araignées et d'une épaisse couche de poussière. Il débarrasse un guéridon et y dépose l'objet triomphalement, sous le regard médusé du couple.
- " Tenez, en voilà un! "
Il y a dans cette apostrophe une assurance tranquille qui subjugue. Denis se penche sur l'objet avec curiosité.
- " Je peux l'ouvrir ? "
- " Bien sûr ! "
Le système de fermeture est un peu dur, mais il n'y a pas de rouille apparente. En s'ouvrant, le couvercle grince. Il révèle un plateau de disque de velours bleu, cerclé de métal, en assez bon état, mais incrusté de poussière. Le bras du phonographe est indemne de rouille lui aussi. Replié dans son logement, il est pourvu d'une aiguille en son extrémité.
Le haut-parleur, placé dans le couvercle, semble intact…
A l'avant, sous la poignée de cuir usée, on peut lire encore sur une étiquette un peu décollée et jaunie : "Pathé Marconi - La Voix de son Maître " Denis n'en croit pas ses yeux. Pour une trouvaille, c'est une trouvaille, et d'importance ! Il sait combien ce genre d'objet est recherché et il sait aussi combien les prix en sont démesurés. Il s'agit de ne pas s'emballer…
Il s'apprête à demander s'il fonctionne encore, lorsque, le devançant, le brocanteur l'apostrophe :
- " Et il marche ! "
- " Vous le laissez à combien ? " hasarde Rose.
L'homme l'évalue du regard, éludant la réponse un instant.
Il questionne à son tour :
- " Ils sont en vacances ? "
Rose, reprenant ses esprits, a une inspiration soudaine et déclare :
- " Oui et non, nous venons rendre visite à nos parents. Ils sont très âgés et possèdent toute une pile de vieux " 78 tours " qu'ils rêvent de pouvoir réécouter. C'est bientôt leur noces d'or, alors ce phono, c'est vraiment le cadeau d'anniversaire idéal !
Le mensonge à l'air de convaincre le vieux qui se radoucit. Il annonce d'un ton définitif :
- " Pour vous, je le fais à quatre-vingts euros, à prendre ou à laisser "
- " On peut l'essayer ? "
- "Attendez, je crois qu'il y avait un ou deux disques avec le phono. "
Il repart à nouveau dans le fond du magasin, pour revenir presque aussitôt avec deux disques à la pochette en papier brun déchirée. Il pose l'un d'eux sur le plateau, remonte le mécanisme à l'aide de la manivelle, place le bras dans la bonne position et avec une délicatesse inattendue de sa part, il dépose l'aiguille sur le cercle noir qui se met à tourner rapidement. Tout d'abord, on ne perçoit rien d'autre que des grésillements, puis soudain un air triste et doux s'élève. C'est une valse, mélancolique et lente. Malgré la qualité médiocre du son, Rose reconnaît la bien-nommée " valse triste " de Sibélius. La mélodie distille une telle impression de désespoir que Denis pour lutter contre l'émotion qui le gagne demande à écouter le deuxième microsillon. Le vendeur arrête le mouvement et retire le disque du plateau.
- " Vous avez raison, c'est bien la valse triste, c'est inscrit sur l'étiquette. Elle porte bien son nom, celle-là "Rose aussi a envie d'écouter l'autre morceau. Elle lit la deuxième étiquette et déchiffre : " Laura ". S'agirait-il de la musique du film d'Otto Preminger ?
A nouveau le mécanisme est remonté et la musique s'élève. On entend un air nostalgique qui accentue l'impression de malaise pour Rose et Denis. C'est bien cette musique du film de 1942, qu'ils ont eu l'occasion de voir à la cinémathèque. Ils en reconnaissent le thème musical, " Laura ", incarnée par la belle Gene Tierney
Rompant brusquement le charme qui a saisi Rose et Denis, le brocanteur questionne :
- " Alors, vous le prenez ? "
Soudain Denis se décide :
- "C'est d'accord on va le prendre ! ". Il sort son chéquier d'un mouvement décidé.
Mais l'homme l'arrête :
- " En espèces, s'il vous plaît ! "
Résigné, Denis s'exécute et sort son portefeuille. Il compte les billets qu'il dépose sur une vieille commode, pendant que le bonhomme enveloppe leur acquisition d'une feuille de journal, avec ces mots :
- " Vous ne le regretterez pas ! Il y a des aiguilles de rechange et vous pouvez garder les disques, ils font partie du lot ".
Après un bref salut, il repart dans le fond de son antre, leur signifiant leur congé sans plus de façons….
- " Ouf ! Quel ours ! " chuchote Rose en sortant
- " Oui, mais on vient de faire une affaire " affirme Denis
Il l'entraîne dehors où ils retrouvent la lumière aveuglante. La chaleur est devenue étouffante. Quelques nuages cuivrés s'amoncellent dans un coin du ciel tout à l'heure si bleu.
- " Nous allons avoir un orage, et en montagne ils sont terribles, annonce Denis, vite, rentrons! "Le retour vers leur maison de vacances se termine à peine, que déjà les premiers éclairs se succèdent, accompagnés de sourds grondements. Lorsqu'ils s'arrêtent devant chez eux, de grosses gouttes commencent à s'écraser dans la poussière. Pendant que Rose se précipite à l'intérieur, Denis prend le temps de sortir son achat du coffre de la voiture, de l'apporter dans la cuisine. Il le dépose sur la table, sous la lampe et retire le papier d'emballage en considérant l'objet, perplexe.
Par où commencer ?
D'abord un bon dépoussiérage et on y verra plus clair.
Soigneusement, Denis s'active avec son aspirateur. Il essaie de n'oublier aucun des coins et recoins qu'il visite tour à tour. Bientôt, débarrassé de sa gangue de poussière, le gramophone prend un autre aspect. La moleskine marine dont il est recouvert retrouve son grain et son éclat, tandis que le coloris du plateau de disque en velours retrouve sa couleur.
Chapitre 3Lorsqu'il a enfin terminé cette opération minutieuse, Denis, satisfait, décide de vérifier le contenu de la cavité où sont rangées les aiguilles. Celle ci est fermée par une pièce métallique qu'il réussit à faire glisser. Il extrait de ce logement une petite enveloppe au format de carte de visite pliée en deux. Elle contient en effet quelques aiguilles de phono encore intactes. Il s'apprête à les replacer lorsqu'il remarque une fine écriture pâle sur la petite enveloppe. Une écriture violette un peu précieuse qu'il arrive tout juste à déchiffrer: Il lit :
Mademoiselle Eléonore Vaugh
10, rue Casimir Perrier
Paris 7èmeEn haut à droite, le cachet postal précise :
Paris Université-septembre 1942.
Intrigué, Denis se met à examiner l'appareil dans tous ses recoins espérant trouver autre chose. Mais il ne voit rien d'autre que beaucoup de poussière.
Il s'apprête à renoncer et à refermer le phono, quand il a soudain l'idée de dévisser le bras qui supporte l'aiguille. Et là, surpris, il découvre à l'intérieur une feuille de papier enroulée sur elle-même et qui y a été cachée. Depuis combien de temps ?
Avec précaution, il extrait le document et le déroule. Ajustant ses lunettes, il reconnaît l'écriture figurant sur l'enveloppe qu'il déchiffre avec peine :Chère Eléonore,
Puisque je dois repartir pour Berlin permettez-moi de vous offrir ce dernier témoignage de mon attachement. Je souhaite qu'il vous rappelle notre rencontre née sous le signe de la Musique. Aujourd'hui nos chemins se séparent pour toujours, mais je veux que vous sachiez que, de mon orchestre, vous étiez le meilleur élément, la plus douée des " premiers violons " qu'il m'ait été donné de diriger. Je n'oublierai jamais votre interprétation poignante de la valse de Sibélius, mon morceau favori ni celle du thème de ce merveilleux film " Laura "que nous avons eu le bonheur de voir ensemble. Adieu Eléonore.
Pour toujours vôtre, Otto ".Emu, Denis montre sa découverte à Rose qui se lance aussitôt dans des suppositions romanesques, au grand amusement de son mari.
Ce qui est probable, c'est qu'un lien existait entre ces deux disques et la raison qui a amené " Otto " à offrir ce cadeau d'adieu à Eléonore. Où sont-ils maintenant et qui étaient-ils ? Cela nous ne le saurons sans doute jamais, dommage ! Oui, dommage, pense Rose, en 1942, il y a eu tant de destins brisés. Celui d'Otto et Eléonore, a sans doute été balayé par la guerre, comme celui de beaucoup de gens à cette époque.
Après avoir encaustiqué son phonographe, Denis place la petite lettre et son enveloppe en lieu sûr. Il est très satisfait de son travail. Pour lui cette anecdote, pour aussi romantique qu'il y paraisse, n'aura pas de suite. Rose, quant à elle, continue d'échafauder des hypothèses sur les amours contrariées dont il ne reste aujourd'hui que deux prénoms et deux airs de musique triste. Mais non, il reste aussi cette adresse. Ce pourrait-il que ?
Non, il y a trop de temps passé depuis ce mois de septembre 1942 : soixante années, une vie entière. N'y pensons plus !
Le gramophone a trouvé sa place au salon, attendant d'être ramené dans leur domicile parisien. De temps en temps, Rose ne peut s'empêcher de poser les disques sur le plateau et d'écouter, rêveuse, les deux mélodies en essayant de percer leur mystère, mais bien sûr sans aucun espoir de réponse aux nombreuses questions soulevées par son imagination débordante.
Le retour de vacances et l'automne à Paris sont toujours synonymes d'activité intense pour Denis et Rose, et petit à petit, un nouvel oubli enveloppe la découverte du gramophone. Il y a peu de place, dans une vie moderne, pour des rêveries qui n'aboutissent à rien.C'est donc toute au plaisir de retrouver son quartier parisien favori que Rose reprend le chemin de son travail, tout près de l'église Sainte Clotilde. Elle aime beaucoup ce quartier. Situé en plein cœur du faubourg Saint-Germain, on peut y flâner à l'heure du déjeuner au hasard des rues. Boutiques, galeries d'art, petits restaurants, librairies lui offrent tous les plaisirs dont elle peut rêver l'automne venu.
Aujourd'hui, elle a un peu de temps. Elle déjeune d'un sandwich sur un banc, dans le square devant l'église. Il fait doux. Elle sort un livre de son sac. Indifférente aux exclamations des enfants qui jouent autour d'elle, elle s'absorbe dans sa lecture un long moment, avant de décider de marcher un peu.
Elle longe la rue " Las Cases " bordée d'hôtels particuliers. Ils appartiennent à cette bourgeoisie discrète qui réside dans le septième arrondissement de Paris. De temps en temps, au dessus d'un mur, elle aperçoit des grands arbres magnifiques, ou bien au fond d'un porche resté ouvert, une cour pavée ornée d'une fontaine.
Arrivée au bout de la rue, elle hésite sur la direction à prendre. Elle dispose encore d'une demi-heure et n'a pas envie de rentrer au bureau. Elle regarde machinalement le nom de la rue qui coupe la rue " Las Cases " et s'arrête avec un battement de cœur :
Rue Casimir PerrierLa rue du gramophone ! la rue d'Eléonore ! Est-ce possible ? A deux pas de son travail ! Quel dommage qu'elle n'ait plus assez de temps aujourd'hui!
Chapitre 4Une semaine entière s'est écoulée depuis la découverte de Rose. Il faut avouer qu'elle hésite. Que faire ? Les chances de retrouver les traces d'Eléonore, après tout ce temps, sont très minces. D'ailleurs, à quoi bon ? Sans doute est-elle décédée ou bien trop âgée pour que Rose puisse se permette de troubler ainsi son existence. Il s'agit d'une histoire très personnelle et Rose risque d'être considérée comme une personne très indiscrète en venant ainsi raviver des souvenirs aussi anciens. D'ailleurs, à quel titre le ferait-elle ?
Alors elle tergiverse, elle envisage mille hypothèses La lutte étonnante qui se livre dans son esprit ne lui laisse aucun répit. La curiosité qui l'emporte par moment, est freinée l'instant d'après, par l'appréhension.
Elle a beau se dire qu'il n'y a sans doute plus rien à découvrir depuis longtemps, il faut qu'elle en ait le cœur net. Plus vite elle sera fixée, plus vite elle pourra oublier sa valse hésitation. Mais c'est plus fort qu'elle, elle continue en dépit du bon sens à reculer l'instant de vérité, où elle ira sonner au numéro 10 de la rue Casimir Perrier…...
Soudain elle se décide à en finir ! Elle ira demain…Mardi matin, elle prévient ses collègues : aujourd'hui il est possible qu'elle prenne un peu plus de temps à l'heure du déjeuner.
Il est tout juste midi, lorsqu'elle quitte son bureau, avec, dans son sac, la petite enveloppe jaunie, chargée de mystère. Après toutes ses hésitations, il lui semble qu'elle n'a plus de temps à perdre, et c'est dans un état d'excitation mêlée de crainte qu'elle se retrouve à nouveau devant le numéro dix.
Elle est devant un immeuble cossu, classique, à la façade de couleur crème. Un large portail en bois vert sombre donne accès à un porche de haute taille. Rose se décide à sonner. Après quelques minutes d'attente, elle voit s'entrouvrir l'un des vantaux livrant passage à une jeune femme qui l'interroge :
- " C'est pourquoi ? "
Surmontant sa gêne et réalisant ce que sa question peut avoir d'étrange, elle demande :
- " Bonjour, madame. Pouvez-vous me dire s'il existe toujours une personne du nom d'Eléonore Vaugh dans cette maison ? "
Après une courte hésitation, Rose décide de raconter toute l'histoire : le gramophone trouvé au fond d'une brocante pyrénéenne et surtout la missive qui la conduite jusque là, à deux pas de son lieu de travail. Dans ce quartier de Paris où elle adore flâner et où le hasard est intervenu une deuxième fois.
La jeune fille fronce les sourcils, perplexe et réfléchit tout haut :
- " Vaugh, vous dites ? Il me semble que ce nom me dit quelque chose… Attendez… Oui, c'est çà… Je crois que c'est le nom de jeune fille de la dame qui habite au deuxième. Mais son prénom n'est pas Eléonore… Je crois que c'est Laura, mais vous savez je ne suis que la fille de la concierge et je ne viens ici qu'à l'occasion, pour remplacer ma mère lorsqu'elle doit s'absenter. "
Laura ! Ce prénom résonne aux oreilles de Rose ! Son cœur bat à tout rompre ! Elle vient de faire un pas dans l'univers fragile du passé où la moindre erreur fera tout disparaître, à jamais.
Laura… Serait-ce juste une coïncidence ? Laura, le thème musical qu'ils ont entendu sur le gramophone. Les questions se bousculent en désordre. Quel âge a cette Laura ? Y a-t-il eu une Eléonore dans le passé ? Pourrais-je la rencontrer ? Acceptera-t-elle de me parler ?
La jeune femme sourit amusée devant l'avalanche des questions.
- " Vous savez, je ne connais pas bien toutes les personnes de l'immeuble. Je n'ai pas connu d'autre Vaugh ici que cette Laura, qui doit bien avoir environ soixante ans. C'est une violoniste célèbre qui donne souvent des concerts. Je sais qu'elle voyage beaucoup. En ce moment d'ailleurs, elle est absente pour une semaine. Si vous voulez revenir, elle acceptera peut-être de vous recevoir et vous dire s'il y a un lien entre elle et votre Eléonore.
Rose est déçue. Encore patienter ! Elle n'en peut plus ! Le destin semble jouer à cache-cache avec elle et cette Eléonore. Mais qu'importe, elle attendra…
Chapitre 5Huit jours ont passé. Rose fidèle au rendez-vous est à nouveau devant le grand portail de bois. Va-t-il s'ouvrir sur le passé comme sur cette élégante cour du Faubourg Saint-Germain ?
Plus à l'aise que lors de sa première visite, mais plus impatiente aussi, elle sonne avec détermination. La concierge lui ouvre, et lorsqu'elle se présente lui sourit gentiment.
- " Bonjour, ma fille ma expliqué votre recherche et j'ai parlé de votre visite à Madame Lefèvre née Vaugh. Votre histoire l'a intriguée. Vous avez de la chance, elle est là aujourd'hui et ne doit repartir que la semaine prochaine. Attendez- moi ici, je vais voir si elle peut vous recevoir.
Rose est sur des charbons ardents. Que va-t-elle dire ? Elle a peut-être échafaudé tout un roman… Cette personne va sûrement lui en vouloir, elle doit être très occupée et son temps est précieux… Et puis soudain, revoilà la concierge qui lui déclare en souriant :
- " Vous pouvez monter, elle vous attend. Deuxième étage, gauche. Bonne chance ! " et sans plus de manières retourne à ses occupations.
Cette fois-ci, plus moyen de reculer. Les jambes un peu tremblantes, Rose franchit le porche majestueux qui s'ouvre sur une cour intérieure fraîche et verdoyante. Quel ravissement ! C'est un joli coin de campagne en plein cœur de Paris. Un goût très sûr et beaucoup de patience ont prévalu ici pour faire pousser toute cette végétation au charme un peu désuet. Un rideau de lierre habille les parois et entoure une délicate fontaine. De place en place, sur les pavés usés, quelques buis taillés en topiaires donnent vie à l'ensemble.A droite du porche, un bel escalier de pierre s'enroule vers les hauteurs de l'immeuble. Rose s'y engage. Ses pas sont amortis par un épais tapis qui est retenu à chaque marche par une baguette de cuivre rutilant. On sent ici le luxe feutré d'une ancienne maison bourgeoise à l'art de vivre intemporel.
Voilà, deuxième étage, gauche : elle est devant la porte. Pas de doute, c'est bien là. Sur la plaque de cuivre, elle peut lire : Madame Vaugh veuve Lefèvre. Prenant une profonde inspiration, elle appuie sur la sonnette qui déclenche un son cristallin dans les profondeurs de l'appartement.Un bruit de pas qui s'approche, une serrure que l'on actionne et la porte s'ouvre sur une femme distinguée. Bien que plus très jeune, son charme est certain, mais ce qui captive Rose, c'est l'éclat du regard bleu profond qui la dévisage aimablement. Madame Vaugh est habillée sobrement, avec élégance. Ses vêtements de couleur foncée sont éclairés d'un seul bijou : une fine chaîne en or retenant un petit pendentif en forme de " clé de sol " orné d'un diamant. Ce bijou retire à sa tenue ce qu'elle pourrait avoir d'austère. Le sourire de Madame Vaugh est une invite à pénétrer à sa suite dans l'appartement. Elles longent un long couloir, au parquet réchauffé de tapis aux tons passés. Curieuse, Rose examine discrètement les lieux au passage. Elle a le temps d'admirer un miroir vénitien, quelques portraits au pastel… De lourdes tentures au tissu moiré masquent plusieurs portes. Madame Vaugh s'arrête devant la dernière et s'efface pour permettre à son invitée de pénétrer dans la pièce. Un large salon s'offre à elle. Ses dimensions en sont harmonieuses et l'ameublement, là encore, révèle un goût raffiné et sûr. Désignant à Rose le grand canapé, son hôtesse prend place à son tour sur un siège bas lui faisant face.
Elle prend alors la parole, posément, d'une voix un peu basse et déclare :
- " Je suis Laura Vaugh. "
- " Je vous écoute. Madame Dumas, la concierge m'a rapporté votre histoire étonnante, mais j'aimerais que vous me l'a racontiez vous-même. "
Rose a eu le temps de se reprendre. Ici, dans ce lieu distingué, auprès de cette femme attentive, toutes ses appréhensions se sont envolées. Mise en confiance, elle raconte : la passion pour les brocantes, le voyage dans les Pyrénées, l'achat du gramophone et pour finir la découverte de la lettre. Ce faisant elle sort de son sac le petit billet un peu froissé, un peu fané. Laura saisit la missive et ajustant ses lunettes, commence à lire….
Lorsqu'elle achève sa lecture, le regard tout à l'heure si pur, s'est empli de larmes. Laura relève la tête et regarde Rose. Une intense émotion peut se lire sur son visage devenu très pâle :
- " Eléonore était ma mère."
Rose est bouleversée, ne sachant plus quelle attitude adopter. Elle reste muette, suspendue au récit émouvant que lui livre cette femme à la chevelure grisonnante.
- " Oui, Eléonore était ma mère. Je l'ai perdue l'année dernière. Alors, comment vous dire merci ? Je ne vous connais que depuis quelques minutes mais je veux vous parler à cœur ouvert. Vous ne soupçonnez pas l'importance de cette lettre pour moi. Voyez-vous, je n'ai jamais su qui était mon père et je crois qu'aujourd'hui, grâce à vous, je vais enfin comprendre le secret de ma naissance. Ce secret, que Maman malgré mes prières, à voulu garder jusqu'au bout. Dans notre famille juive, un épais silence a toujours entouré les circonstances de ma venue au monde et voilà que vous arrivez avec la solution d'une énigme qui dure depuis soixante ans.
Pendant la guerre, Maman était musicienne, elle aussi. Elle jouait si merveilleusement du violon, que très vite, elle devint célèbre. Elle fut remarquée, et hélas, réquisitionnée dans un de ces orchestres dont tous les musiciens étaient juifs. Les Allemands savaient trouver des raffinements cruels lorsqu'ils voulaient se distraire. L'orchestre devait donc jouer devant quelques mélomanes de la Gestapo… La vie de ces musiciens était suspendue au bon vouloir de leurs bourreaux… De temps à autre, l'un d'eux manquait à l'appel et on ne savait plus rien de lui.Les autres devaient continuer à jouer, du mieux possible, pour rester en vie…
Je me souviens que lorsque j'étais enfant, j'avais remarqué une photo dans un album que maman ne sortait que rarement. C'était celle de l'orchestre dont elle ne me parla d'ailleurs qu'à cette occasion. Lorsque je lui demandai ce qu'étaient devenues les autres personnes sur la photo, elle se mura dans un lourd silence et se mit à pleurer. Je n'appris jamais rien d'autre. Pourtant un jour, comme je rentrai plus tôt que d'habitude de l'école, je me rendis dans sa chambre, et je la trouvai en train d'écouter un disque sur son phono tout en s'accompagnant au violon. Elle avait le visage baigné de larmes. Cette valse, qu'elle jouait de façon si émouvante, je l'ai découvert plus tard, c'était la valse triste de Sibelius. Je remarquai à son cou un médaillon que je ne lui connaissais pas et que je porte aujourd'hui. Ainsi mon père serait le chef de cet orchestre dans lequel ma mère jouait, avec tous ces musiciens juifs que la Gestapo avait recrutés pour charmer les soirées de gala de ces messieurs."
Laura interrompt son récit. Elle s'excuse auprès de Rose et s'absente quelques minutes. Un peu gênée, celle-ci regarde autour d'elle. La pièce est très belle et dégage une atmosphère paisible où elle se sent en confiance.
Laura n'est pas longtemps absente. Lorsqu'elle revient dans la pièce, elle tient une photo. Elle la tend à Rose et lui désigne une jeune femme brune en robe de concert au milieu de tous les musiciens rassemblés. Ils ont tous l'air si grave !
- " Voici Maman, Eléonore si vous préférez ! "
La ressemblance avec Laura est évidente, mais la couleur des yeux et des cheveux est différente. Laura dont les cheveux grisonnent aujourd'hui a été très blonde et ses yeux clairs contrastent avec le regard sombre de sa mère.
Rose rend la photo à Laura, qui se penche avec attention sur celle-ci.
- " Cet homme au milieu du groupe, ce doit être lui. Il doit s'agir d'Otto, mon père. "
On remarque en effet un homme blond au regard clair dont la posture sur la photo ne laisse aucun doute. Il n'est pas l'un des musiciens, mais sans doute leur maître de musique.
L'émotion de Laura est à son comble. D'une voix brisée, elle poursuit son récit.
- " Quelques années plus tard, lorsque j'entamai à mon tour des études musicales, Maman ne s'opposa pas à ce que je choisisse le violon. Cela devait pourtant être très douloureux pour elle de m'entendre jouer. Je ne comprenais pas alors sa tristesse.C'est à cette époque que je fis la rencontre de mon futur mari et que je quittai la maison pour aller m'installer avec lui dans le nord de la France.
Je venais régulièrement rendre visite à Maman, et lorsque sa santé a commencé à se dégrader, j'ai espéré qu'elle se déciderait à me parler enfin. Il n'en fut rien. Elle se contenta de me donner ce médaillon en forme de clef de sol, en m'assurant de son amour. Ce jour-là encore, elle me demanda de lui pardonner son silence. Je comprends aujourd'hui que ce bijou devait lui venir de mon père et que ce dernier n'a jamais rien su de mon existence.Et puis un jour, lorsque je vins rendre visite à Maman, je remarquai l'absence du phono. Il n'était plus à sa place habituelle dans la chambre, sur le guéridon. J'interrogeai Maman. Elle avoua l'avoir vendu au frère de la concierge, avec d'autres bibelots dont elle voulait se débarrasser. Il est brocanteur dans les Pyrénées et vient souvent à Paris faire ses achats. Pourquoi a-t-elle laissé cette lettre à l'intérieur ? Cela restera un mystère. A-t-elle voulu laisser une chance au hasard ?
Lorsque Maman a disparu, je me suis sentie très désemparée. Je demandai à mon mari de venir habiter ici. Il accepta, mais hélas pour peu de temps, puisque lui aussi m'a quittée il y a six mois, à la suite d'un accident cardiaque. J'ai mis très longtemps à retrouver une raison de vivre, mais il y avait le violon….
Ma vie désormais est consacrée entièrement à la musique. Je donne souvent des concerts et ma vie est bien remplie, je voyage beaucoup. "
Laura cesse de parler, bouleversée.Le silence qui s'installe entre les deux femmes, est lourd de pensées intimes. Rose est stupéfaite. Le destin s'est servi d'elle pour apporter, bien tardivement il est vrai, quelques réponses aux nombreuses questions que Laura s'est posées tout au long de sa vie Sans doute Eléonore avait-elle aimé et était aimée d'un Allemand Nazi. Elle ne devait sa vie sauve qu'à cette liaison à l'inverse des autres membres de l'orchestre maudit. De cette union fondée sur leur amour de la musique, était née Laura pour qui tout s'éclaire soudain.
A nouveau, la voix de Laura s'élève :
- " Grâce à vous, Rose, vous voulez bien que je vous appelle Rose, n'est-ce pas ? Je peux enfin comprendre le secret de ma naissance qui a tant pesé sur ma vie. Comment vous remercier ? Maman a dû tellement souffrir et être rongée de remord, seule survivante parmi ces musiciens. Pourtant, je comprends aujourd'hui son choix de garder le silence. Elle n'a pas voulu s'exposer au jugement de sa famille dans le contexte de l'époque. Elle a préféré garder intact le souvenir de cet amour qu'elle a partagé avec mon père, malgré le destin contraire. J'ai aujourd'hui, grâce à vous, un tel sentiment de soulagement ! Je suis née d'un véritable amour, même si les circonstances de l'époque en ont fait un amour maudit. "
Brutalement, Rose se souvient de l'heure et de son travail qui l'attend. Elle se lève pour prendre congé, mais c'est promis, elle va revenir avec le précieux gramophone et l'offrira à Laura avec les deux disques. Celle-ci pourra tout à loisir donner libre cours à sa nostalgie, évoquer son père et rejoindre ses deux parents dans le royaume qui les avait unis, celui de la musiqueVoilà, c'est fini. La visite est terminée. Les deux femmes sont bouleversées et se promettent de se revoir bientôt. Comme la vie peut être surprenante !
Rose sort de l'immeuble, le cœur gonflé de fierté. Comme elle a eu raison de venir !
Dans la rue animée, elle marche tout en souriant. Paris est devenu plus gai soudain. La vie peut tant donner parfois ! Il faut se presser, elle est déjà en retard ! Mais qu'importe ! Elle brûle d'impatience de tout raconter à Denis.
Ce soir en rentrant chez eux, après l'avoir embrassé, elle imagine déjà sa tête lorsqu'elle va lui dire :
- " Tu sais, le gramophone ? Eh bien, il va falloir en chercher un autre ! "
Chapitre 6La tournée d'automne a été éprouvante. Laura se sent déprimée.
Elle est à l'apogée de son art, d'ailleurs, son agent artistique ne cesse de la rassurer sur ce point. Depuis quelques semaines, un poids, inconnu jusqu'alors, pèse sur elle. Toutes les villes où elle a donné un concert ces derniers temps, se confondent en une seule dans son souvenir. Il n'y a eu qu'une scène, qu'un seul public et il lui semble jouer indéfiniment le même concerto.
Cette lassitude nouvelle l'inquiète. Elle est là dans sa loge du grand théâtre de Berlin où se termine sa tournée en Europe. Elle doit y interpréter deux concertos de Mozart. Mozart qu'elle aime particulièrement, et dont la musique agit sur elle comme un baume apaisant. Elle ne devrait pas avoir d'appréhension. Son talent est toujours là. Non, c'est autre chose qui la mine insidieusement. Une impression vague mais tenace que sa vie est dénuée de sens. D'ailleurs qu'en a-t-elle fait ? Jusqu'à tout récemment, elle avait un sentiment de plénitude, d'accomplissement de soi, qu'elle avait eu beaucoup de mal à retrouver après la mort de son mari, et que seule la musique lui avait rendu. Sa réussite d'artiste était son seul but et suffisait à son bonheur.Depuis la visite de Rose, son passé revient la hanter, lancinant. Sa vie à présent lui semble vide, malgré son succès. Pour qui, pourquoi jouer désormais. Le fantôme de sa mère s'est éclipsé pour laisser la place à un jeune aryen aux yeux clairs. Et cette image l'obsède. Chaque matin devant son miroir, elle scrute son visage, ses yeux bleus, ses cheveux blond mêlés de fils d'argent… Devant ses propres traits viennent se superposer, malgré elle, ceux d'un homme jeune et séduisant dont elle n'a qu'une image figée et de qui elle sait si peu de choses : son père.
Aujourd'hui, dans sa loge envahie de fleurs superbes et de télégrammes élogieux, elle tente de se reposer avant son entrée en scène. Elle se détend tout en réfléchissant. Elle vérifie l'ordonnance de sa tenue de concert, son maquillage, sa coiffure. Tout est parfait. La longue robe soyeuse de taffetas bleu nuit qu'elle a choisie la met en valeur. Son large décolleté, ses manches joliment retroussées jusqu'au coude laissent apparaître sa carnation de blonde. Ses cheveux sont relevés en un souple chignon qui dégage son cou toujours gracieux et ses petites oreilles ornées de saphirs. Elle ne porte qu'un seul bijou : sa fine chaîne d'or avec son pendentif talisman.
Berlin : la ville que son père a rejointe lorsqu'il a dû quitter sa mère en pleine guerre….
Jouer à Berlin….
Son père avait-il de la famille ici ?… Où sont-ils à présent ?
Ses pensées tournent … inlassablement… Il va être l'heure…
Il faut se concentrer et jouer mieux que jamais. Jouer avec ses tripes, avec son sang. Jouer à Berlin, jouer pour Berlin, jouer pour lui, pour son père.
Une exaltation soudaine s'empare d'elle. Elle est prête…
Déjà on l'appelle. Elle se dirige vers les coulisses et le lourd rideau rouge se lève.
Dans un état étrange, elle entend les applaudissements qui l'enveloppent comme un chaud manteau rassurant. La salle est vibrante d'hommages contenus.
Laura s'avance dans la lumière des projecteurs, serre la main du chef d'orchestre puis salue le public. Lentement, elle place son violon contre sa joue. Soudain toute sa fougue et sa passion retrouvées, elle lance son archet qui s'envole avec les notes…
Chapitre 7- " Il faut que tu viennes avec nous ! "
Le vieil homme secoue la tête. Non, il est trop fatigué, trop vieux et puis maintenant, il ne supporte plus le bruit et la foule. Qu'ils y aillent donc sans lui à ce concert ! Il préfère rester chez lui et lire tranquillement.
Ses amis sont déçus. Eux non plus ne sont plus tout jeunes, mais ils ont entendu parler de cette violoniste exceptionnelle. Tout ce que Berlin compte de mélomanes veut l'avoir entendu jouer. Elle donne un unique concert, ce soir au grand théâtre et il n'a pas été facile d'obtenir des places. Il faut aller écouter la violoniste française Laura Lefèvre !
- " Tu dois nous accompagner, nous avons réservé une place pour toi et tu ne dois pas te laisser aller ainsi, toi qui aime tant la musique. "
Il sent bien qu'ils ne vont pas renoncer, alors, plus par lassitude, que par réel intérêt, il accepte de se joindre à eux.
Lorsqu'ils arrivent dans la salle de concert, bourdonnante des conversations échangées, celle-ci est déjà presque pleine. Ils sont bien installés et de l'endroit où ils se trouvent, ils voient très bien la scène toute proche.
Soudain, le silence se fait et le rideau se lève. Les applaudissements accueillent Laura Lefèvre qui s'avance lumineuse, élégante. Elle salue avec grâce et se met à jouer…Les notes s'envolent légères au dessus du public sous le charme et retombent, en pluie bienfaisante, jusque dans le cœur endurci du vieil homme. Cette musique est si admirable qu'il en ferme les yeux et s'envole avec elle. Il s'envole vers un autre temps, un autre lieu. Tout lui revient : la guerre, Paris, Eléonore… Mon dieu ! Est-ce possible ? Cette femme joue aussi bien qu'Eléonore dans son souvenir, mieux peut-être. C'est toute son âme d'artiste qu'elle met à nu devant son public. Il se sent jeune soudain et retrouve intacte une émotion depuis longtemps oubliée.
Lorsque, enfin, la musique se tait, les applaudissements n'en finissent plus. Un rappel, un deuxième, un autre encore, le public est debout et Laura sourit épuisée.
Malgré sa fatigue elle revient une dernière fois et s'approchant du micro, elle annonce en français.
- " Je dédie ce dernier morceau à la ville de Berlin et à vous public, que je remercie pour votre accueil. Mais je vais jouer ce morceau surtout pour une personne, chère à mon cœur, qui a vécu ici et qui pourtant a toujours ignoré mon existence : mon père. "
L'orchestre s'est éclipsé. Alors, seule devant la salle frappée de stupeur et d'émotion, elle joue " la valse triste " de Sibelius, comme jamais elle ne fut jouée, si ce n'est par sa mère, autrefois.
Le vieil homme s'est figé dans son fauteuil. Eléonore ! Il voudrait hurler ce prénom, mais il ne peut que pleurer.Lorsque la musique cesse et que Laura a quitté la scène sous les ovations, il reste assis, un long moment. Il demande à ses amis de bien vouloir l'attendre à leur voiture. Lorsqu'il ne reste plus que quelques spectateurs épars, il se lève lentement et se dirige vers les coulisses. A une employée surprise il demande la loge de Laura. Il s'arrête devant sa porte un instant pour vérifier à son veston, la présence de ce petit insigne en or en forme de clef de sol qui ne le quitte jamais. C'est la réplique exacte, en miniature, de ce médaillon qu'il avait offert à Eléonore et qu'il a pu voir, ce soir, briller au cou de Laura.
Il frappe et presque aussitôt la porte s'ouvre devant Laura.
Elle pâlit devant cet inconnu qui la dévisage en silence, intensément. Cet homme qui se tient devant elle, est très élégant malgré son grand âge. Ses cheveux sont tout blancs et ses yeux d'un bleu transparent. Il est trop ému pour pouvoir parler.
Laura aperçoit alors, sur le revers de son costume, le petit insigne, identique à son propre médaillon. Elle n'ose comprendre.
Alors, d'une voix encore jeune mais un peu voilée et qui ressemble à la sienne, l'inconnu parvient à dire :
- " Je suis ton père. "Anna d'Ariège, Casablanca, 2003 Contact Anna d'Ariège
La femme marche un peu en retrait, derrière son mari, sa belle-sœur et les enfants. Elle aurait envie de s'attarder à regarder les animaux du jardin zoologique au lieu de courir d'une cage, d'un enclos à l'autre, selon le rythme arbitraire des enfants ; envie de prendre son temps, de s'arrêter un peu. Elle regrette surtout de ne pas avoir pu observer les lémuriens plus longtemps, les lémuriens avec leurs yeux de phares et leurs longues queues tigrées en point d'interrogation, bondissant agilement d'une branche à l'autre en croisant les pattes, défiant la gravité de leurs gracieux mouvements de balancier. Mais elle se sent déjà privilégiée de pouvoir marcher un peu à l'écart des autres, déroulant le fil de ses pensées, appréciant la beauté spirituelle des animaux et la magie de l'endroit.
Devant elle, son mari et sa belle-sœur s'entretiennent de choses et d'autres. Ils rient de leurs blagues anodines en pointant les animaux du doigts et en soulevant machinalement les enfants afin qu'ils puissent mieux observer les bêtes. Un peu plus loin, ils s'arrêtent devant un vaste enclos. De grands oiseaux sont éparpillés sur le terrain comme de hautes meules de foin dans un champ. Le père survole le panneau descriptif pour en communiquer la substance aux enfants : des émeus ; le deuxième plus grand oiseau au monde ; un ratite d'Australie élevé pour sa viande, son cuir et son huile. L'information suffit aux enfants qui gambadent le long du grillage en se montrant l'un à l'autre un émeu qui court à grandes enjambées, son plumage se soulevant à chaque bond comme une tignasse hirsute.
De loin, la femme contemple ces oiseaux à la silhouette de lama, leurs longs cous de cygne, leurs corps massifs couverts de filaments torsadés, évoquant une laine brute et grasse. Un d'eux s'approche de la clôture. Posément, il se dirige vers elle, une patte à la fois, repliant à chaque pas ses trois doigts sur eux-mêmes, comme un grossier éventail. La femme le regarde attentivement. Elle se repaît de l'image, considérant son corps ébouriffé, aux plumes de longueurs inégales, cette lourde chevelure râpée à certains endroits comme par une mue prématurée, puis ses pattes dont la peau striée lui rappelle de jeunes troncs de bouleau.
L'émeu ne bouge pas. Il laisse la femme l'examiner et lui retourne son regard de ses yeux globuleux et espacés, un peu hébété, la tête immobile. La femme s'approche de l'enclos, intriguée. D'un mouvement symétrique, l'oiseau s'approche également, hochant la tête par deux coups secs. La femme s'avance à nouveau vers lui. Elle n'a jamais eu l'occasion d'observer un oiseau d'aussi près. Elle voit son crâne aplati avec ses fines plumes grises, presque hérissées, mais d'apparence duveteuse, et puis ses narines triangulaires creusées dans un bec dur dont la surface pleine d'aspérités est mouillée d'une sécrétion translucide. Elle s'enfonce dans ce regard investigateur, un peu altier, dans ces yeux gros et humides, dont elle distingue la pupille, bien centrée dans l'iris, ronde et rousse. L'animal semble vouloir résoudre son mystère, percer son secret d'humain et elle se mire dans ce regard curieux et flatteur. L'émeu incline à nouveau la tête et elle répète machinalement son mouvement, d'un hochement spéculaire, se rapprochant encore de lui, se demandant jusqu'où il ira. Avec une sorte d'indifférence teintée de rivalité, l'oiseau soutient son regard. La femme et l'animal se contemplent maintenant à quelques centimètres l'un de l'autre, comme hypnotisés dans une communion transcendante.
L'instant s'étire puis, la période d'observation terminée, les yeux saturés d'une image fixe, la femme fait durer l'expérience d'un moment vide.
Dans ses yeux superficiellement dirigés vers l'oiseau se manifeste le brouillard d'une distraction. Elle cesse alors de focaliser son attention sur l'émeu pour se représenter l'image farfelue qu'elle doit offrir aux passants. Elle se visualise elle-même, petite femme enveloppée dans son imperméable, les mains dans les poches, nez à nez avec ce grand oiseau. Quel couple dépareillé ils devaient former tous les deux ! Elle aurait aimé pouvoir quitter son corps, se dédoubler afin de pouvoir être elle-même témoin de ce bizarre face à face et il lui fait plaisir de savoir que si ses enfants se retournaient, ils assisteraient à ce spectacle singulier : humain et émeu se mirant l'un dans l'autre, comme Narcisse et son reflet.Alors soudain, un son ronflant retentit et, comme un coup de fouet, l'animal lui mord le nez. Son bec se referme violemment sur ses narines, puis l'oiseau se détourne d'elle, désinvolte, comme si elle n'avait pas été à la hauteur de ses attentes et que déçu, il retournait vaquer à ses occupations.
L'espace d'un moment, la femme se croit défigurée, mais son mari et sa belle-sœur, les enfants qui se sont retournés au cri qu'elle a poussé, la regardent d'abord bouche bée, puis éclatent d'un rire incontrôlable et communicatif. Dans l'hilarité générale, la femme est encore abasourdie.
- " L'émeu m'a mordue. ", dit-elle en se tâtant précautionneusement le nez, humiliée.
- " Ca t'apprendra à t'approcher des enclos. " dit l'homme d'un ton moqueur, mais affectueux. Il lui tend un mouchoir.
- " Tiens, essuie-toi. Tu es toute sale. "
La femme glisse le mouchoir sur son visage et contemple, penaude, la trace de boue qui le tache alors qu'en elle s'activent imperceptiblement les versatiles mécanismes de la mémoire.***
Quand elle était petite fille, elle rendait quelquefois visite à ses grands-parents avec son père. Le plus souvent, ils arrivaient à temps pour dîner, restaient le temps d'une conversation ou d'une dispute, puis repartaient.
Un jour, alors que les adultes s'étaient lancés dans une longue discussion compliquée, la fillette décida de se réfugier dans la penderie de la chambre à coucher de sa grand-mère afin d'échapper à l'ennui imminent. En catimini, elle se faufila dans le placard, referma sans bruit la porte de bois massif sur elle et, dans ce délicieux isolement frôlant l'interdit, le corps empli d'initiative, elle regarda autour d'elle. Derrière les robes et les tailleurs de sa grand-mère, trois manteaux de fourrure qu'elle connaissait bien étaient suspendus les uns à côté des autres. Elle repoussa les vêtements pour y avoir plus facilement accès, puis inquiétée sur le coup par le bruit que faisaient les cintres en raclant la tringle de métal, elle tendit l'oreille afin de s'assurer que personne ne l'entendait, ne la cherchait. Rien.
Rassurée, elle se glissa délicatement entre le manteau de loutre et celui en castor. Sa grand-mère lui avait expliqué la différence entre les deux. La loutre était plus douce et elle y enfonça son visage avec ravissement, puis, afin de maximiser la sensation, y fit pénétrer ses doigts. En effectuant un léger mouvement de côté, elle faisait apparaître la base des poils, plus pâles, comme un duvet de châtaigne.
Elle s'était maintenant retournée et sentait les deux manteaux sur son corps, une gaine de douceur qui se pressait lourdement contre elle dans le cliquetis des cintres. D'une main, elle percevait la fourrure dense et soyeuse de la loutre, et de l'autre, celle du castor, plus drue, dont certains poils plus longs et plus gros que les autres, le jarre, avait-elle appris, structuraient la surface. Plus loin, un autre manteau, en suède celui-ci, offrait une autre texture. D'un doigt, elle s'amusa à longer l'épais pli du rebord, d'un pan à l'autre, suivant ses méandres, comme les courbes d'un pétale.
Finalement, lassée, elle s'assit par terre et se mit à réinventer la pièce en lieux d'ermitage, en grotte, en épave. Sa tête touchait aux vêtements les plus longs, ourlets de robes et ceintures de pantalon, et, en s'imaginant au cœur d'intérieurs secrets et changeants, elle hochait la tête pour sentir la caresse de la laine et du lin sur son front et ses cils. Puis, la clandestine commença à s'ennuyer.Du côté opposé à la tringle s'amoncelaient des contenants de tailles et d'aspects variés : boîtes à déménagement en carton kraft, cartons à chaussures avec leurs couvercles noirs et étuis à chapeau, ceux-là à rayures et de forme cylindrique. Elle se demandait si elle pouvait regarder dedans ; si elle pouvait prendre la liberté de fouiller, fouiller dans les affaires de sa grand-mère. Il y avait longtemps déjà, elle avait eu la permission de jouer avec les cartons à chapeau, mais c'était les autres boîtes, mystérieuses, qui attisaient sa curiosité. Elle se sentait maître des lieux dans le placard. Tant qu'on ne la cherchait pas, la penderie restait une île déserte sans propriétaire qu'elle était libre d'explorer, de conquérir presque. Alors en tendant l'oreille, elle s'autorisa à soulever le couvercle d'une des boîtes, jetant un œil furtif au contenu, prête à interrompre l'opération dans l'éventualité que quelqu'un ouvrit la porte. Dans l'ombre du couvercle, elle perçu une liasse de documents tenus ensemble par une série d'élastiques rouges, fissurés et friables. Désappointée, elle referma la boîte. Elle s'employa à percevoir dans le silence les voix, les pas, de ses grands-parents ou de son père. Non, rien et la curiosité la reprit. La prospection des autres cartons se révélait plus ardue. Soit elle tentait d'ouvrir une des boîtes du dessous en risquant de provoquer un éboulement bruyant, soit elle troquait les contenants les uns contre les autres, mais causait ainsi un désordre qui la trahirait si on la prenait en flagrant délit.
Soudain, elle remarqua un carton bien connu dans lequel se trouvaient des crayons et du papier. Voilà qui lui fournirait un prétexte pour avoir dérangé l'ordre de sa grand-mère : elle dirait qu'elle avait cherché de quoi dessiner. Elle commença donc à déplacer les boîtes, exécutant une rotation compliquée, jetant furtivement un coup d'œil dans chaque contenant puis le refermant le plus souvent, déçue par une pile de chandails de laine emballés sous vide ou des sacs de plastique opaque qu'il aurait été trop risqué d'essayer d'ouvrir. Une boîte à chaussure se révéla plus intéressante, contenant de menus objets de couture : un nécessaire de voyage avec des bobines de fils de différentes couleurs, des aiguilles de dimensions variées, un dé à coudre de mauvaise qualité qui s'écrasa sous la pression de ses doigts, des boutons disparates dont certains se trouvaient encore dans des sacs miniatures fermés par une minuscule agrafe. Parmi ce matériel dépareillé, elle découvrit alors une petite boîte de carton blanc qui émettait un bruit intrigant lorsqu'on la secouait et qu'elle s'appliqua vite à ouvrir. La boîte contenait une plaquette rectangulaire enveloppée dans du papier ciré. Les plis était si bien lissés qu'elle pourrait remballer l'objet sans laisser de traces. Toute excitée, avec l'impression de déballer un cadeau, elle défit les rabats de côté, précautionneusement, faisant durer le plaisir. L'objet qui apparut la déçut : un rectangle de métal percé d'une ouverture allongée de la forme d'un " h " aplati auquel on aurait ajouté un trait vertical, au milieu, plus court celui-là. Elle lissa le papier afin de le maintenir en place et prit délicatement l'objet, le retournant entre ses doigts afin d'en percer le mystère. Son utilité lui échappant toujours, abandonnant, elle voulut le ranger dans son manteau de papier, lorsqu'elle remarqua que ses paumes étaient souillées de sang à plusieurs endroits. Stupéfaite, elle laissa tomber la plaquette de métal et examina ses mains avec incrédulité, sans arriver à déterminer d'où venait le sang qui coulait et coulait et menaçait de tacher le tapis et les boîtes. Affolée, elle sortit du placard en courant, toute contorsionnée afin de ne rien salir et se rendit dans la salle de bain adjacente pour se rincer les mains.
Maintenant, elle voyait d'où provenait le sang. Il sortait de petites plaies superficielles qui, sous la pression de l'eau, lui élançaient. Le sang coulait sans répit, dilué, dans l'évier de porcelaine. Dès qu'elle fermait le robinet, de petites perles rouges se réinstallaient sur les lèvres de la plaie et finissaient par ruisseler sur sa main de sorte qu'elle n'osait se servir de la serviette d'hôtes pour se sécher. Se rappelant une vague consigne d'hygiène, elle tenta de faire cesser l'écoulement en ajustant l'eau très froide, mais dès qu'elle arrêtait le jet, les plaies se remettaient à saigner. Prise dans un cercle vicieux dont elle ne savait comment s'échapper, elle ouvrit le robinet et le referma à plusieurs reprises, désespérée.
- " Mais qu'est-ce que tu fabriques là-dedans ? " lança son père en faisant irruption dans la pièce. Elle n'eut que le temps de cacher ses mains derrière elle en prononçant un " Rien ! " d'une voix effrayée. Son père la regarda d'un œil inquisiteur.
- " Qu'est-ce que tu faisais ? "
- " Rien. " répéta-t-elle de manière rétive.
- " Je vois bien que tu as fait quelque chose. Qu'est-ce que tu caches dans ton dos ? "
- " Rien. " dit-elle.
- " Bon ! Ça suffit ! Donne-moi ce que tu caches. " lui ordonna-t-il en s'approchant d'elle pour la saisir par le haut du bras.
- " Non ! " hurla-t-elle en sentant le sang lui couler dans la manche.Alarmée par le tapage, la grand-mère entra dans la pièce avec un geste d'impatience :
- " Mais qu'est-ce qu'elle a, la petite, à crier comme ça ? "
La fillette baissa la tête devant la situation qui lui semblait sans issue, rongée par un sentiment d'impuissance qui faisait tache d'huile en elle.
- " Bon, qu'est-ce que tu caches dans ton dos ? " lui demanda sa grand-mère d'une voix lasse et étrangement ferme. Les mots lui manquaient pour expliquer ce qui s'était passé, ce qu'elle ressentait : la honte, la culpabilité d'avoir fouillé dans les affaires de sa grand-mère, d'avoir écorniflé, l'humiliation de s'être trahie elle-même, d'avoir été imprudente, de s'être laissée emporter par la curiosité. Elle cherchait une excuse, un prétexte, une justification, tournait en rond dans sa petite tête, sans pouvoir même nommer l'objet avec lequel elle s'était coupée.
- " Alors ? " insista la grand-mère.
- " C'est que… ", commença-t-elle. Son vocabulaire réduit d'enfant ne lui était d'aucun secours pour exprimer les différents aspects de son humiliation, sa mauvaise conscience et ses mains ensanglantées.
- " C'est que, je suis toute… sale. " finit-elle par dire en guise de confession, lui présentant ses mains comme preuve à l'appui. En voyant le sang qui coulait en longues traînées sur ses poignets, les adultes se mirent aussitôt à s'affairer autour d'elle dans une grande agitation, cherchant pansements et gazes, onguents et baumes, tandis qu'elle, paralysée et muette, faisait intérieurement le décompte angoissant de toutes les preuves de son passage dans la penderie, hantée par l'image des boîtes grand ouvertes, de l'ampoule nue encore allumée, des vêtements en désordre.Une fois pansée, son père l'habilla et la ramena chez sa mère. Personne ne revint sur le sujet, mais le placard de sa grand-mère avait définitivement perdu toute sa magie et plus jamais elle ne sut reproduire l'expérience de cette délicieuse retraite où, dans un silence réverbérant, l'imaginaire étoffé de l'enfance s'était mêlé au sentiment d'une éblouissante indépendance et à l'excitation des premières et bénignes transgressions.
Capucine Constant, novembre 2008. capucineconstant@hotmail.fr
C'est le début d'un printemps qui s'annonce splendide et l'ancienne faisanderie municipale est enfin redevenue le lieu de promenade privilégié qu'il était avant l'hiver. Une femme y marche avec son garçon et sa fille. Ils avancent ensemble sur un raidillon qui donne sur un étang dont on voit déjà le bord avec ses roseaux-massues et ses joncs séchés, hérissés et jaunes.
D'une main, la femme tient un seau de plastique gris qui contraste avec l'imperméable de coupe classique qu'elle porte. À chacun de ses pas, il retombe avec un bruit creux dans les attaches de métal de la poignée et le bruit retentit, joyeux fracas, dans l'air frais et humide. Les enfants marchent légèrement à l'écart, dans l'aléatoire de leurs découvertes, trottinant un peu gauchement, les pieds encombrés de leurs lourdes bottes en caoutchouc.
Sur le bord de la route, un crapaud couleur vase attire soudain leur attention par un court bond et se perd immédiatement dans les branchages emmêlés qui couvrent le sol. Les enfants s'apprêtent à le poursuivre dans le sous-bois, mais la mère les rappelle en leur en promettant d'autres dans quelques instants, beaucoup plus d'autres, plus gros, plus beaux, qu'ils pourront mettre dans le seau et observer de tout leur soûl. Eperonnés par cette promesse, les enfants dévalent joyeusement la pente qui les sépare de l'étang. La femme pense un court moment à les faire revenir, inquiète, puis laisse la consigne se perdre en poursuivant sa promenade à son rythme, soudainement sereine, inspirant l'odeur humide qui se dégage de la terre et des feuilles mortes. Quelques instants plus tard, la fille rebrousse chemin pour lui réclamer le seau et repart en courant.
La mère accélère le pas et rejoint les enfants et l'eau. Le bord de l'étang est noir de crapauds qui vont et viennent par à-coups juste sous la surface. Sur des pierres submergées s'amassent des dizaines de batraciens par paires, le mâle, de petite taille, posté sur le dos de la femelle, frayant dans une digne immobilité.
Le seau gris est là, abandonné dans les roseaux, couché sur son flanc bombé, et les enfants se sont mis à la tâche. Ils arpentent le bord de l'eau à la recherche d'un crapaud égaré, sans prêter attention à ceux, abondants, qui peuplent l'étang, comme si ceux-ci faisaient l'objet d'un candide tabou. A l'affût du moindre mouvement dans l'herbe, sur le sol glaiseux, sur le gravier du sentier, les enfants attendent, tout absorbés par l'expectative. Leur regard scrute attentivement chaque portion de terrain avant d'avancer avec circonspection sur la rive maintenant boueuse de leurs piétinements. Les œillères de la concentration les rendent sourds et aveugles à la nature ambiante, ostensible invitation à la contemplation. D'un double focus, la mère, elle, embrasse du regard les reflets sur l'eau plissée de l'étang et les silhouettes courbées de ses deux enfants qui vont et viennent autour d'elle, à pas mesurés. Elle s'étonne de ce dédoublement en elle, d'une part la plénitude des éléments qui l'apaisent et d'autre part, l'activité feutrée des enfants qui l'emplit d'une tendresse débordante.Soudain l'éclair d'un soubresaut. Un crapaud oblique devant eux en se propulsant vers la gauche. Les enfants poussent un cri de plaisir et le pourchassent, toujours en retard d'un bond, les périodes de concentration alternant avec des moments d'agitation. Le crapaud saute et saute selon une étrange chorégraphie syncopée. Un deuxième, camouflé dans les herbages, se projette alors dans les airs, comme un ressort déclenché par le mouvement de son semblable, attirant l'attention des enfants sur lui. En deux bonds, il a rejoint la rive et plonge dans l'eau où il disparaît dans des volutes de sédiments.
Le garçon le poursuit du regard et change de tactique. Il s'accroupit sur une roche aplatie émergeant de l'eau et se tient aux aguets. D'un geste précis, il enfonce sa main dans l'eau et, stupéfait, en retire un crapaud le tenant du pouce et de l'index. Son visage s'illumine alors et il présente à la ronde l'animal qui étire et replie ses membres de manière désordonnée. La fille approche vite le seau afin que son frère puisse y déposer l'animal, mais celui-ci réussit à se dégager en se catapultant hors du carcan de doigts qui l'emprisonnait. Au passage, il effleure la main de la fille qui, surexcitée, laisse tomber le récipient dans un éclat de rire vif et aigu.
La scène impressionne la mère de par son immédiateté et de par la gaieté qui s'en dégage. Elle observe ses enfants, radieux, animés d'une euphorie qu'elle ne leur connaissait pas. Avec une tendresse grandissante, elle écoute leurs gloussements enjoués qui éclatent et résonnent au milieu du susurrement omniprésent des crapauds.
Le rythme s'accélère. Son fils se repenche au dessus de l'eau, les bords de pantalon maintenant mouillés jusqu'aux genoux d'éclaboussures foncées. Enhardi par son succès, il repère un crapaud et l'attrape, lestement. Un deuxième se trouve à sa portée, devant lui. Il le saisit de justesse et se tourne fièrement vers sa mère, un batracien dans chaque main, exultant comme un athlète après la victoire. Elle lui sourit en retour, gagnée par son enjouement, par son allégresse, les yeux pétillants.
Le seau est maintenant fermement installé par terre et le garçon y laisse sauter les deux crapauds. La fille en prend précautionneusement un dans le creux de la main, le caresse, s'étonne de la douceur de son abdomen, de la texture de son dos qui lui rappelle la surface d'un cornichon. Satisfaite de ses quelques connaissances zoologiques, elle explique à sa mère que les amphibiens ont des paupières transparentes qui protègent les yeux lorsqu'ils nagent dans des eaux troubles. Alors que son frère chasse avec fébrilité, elle observe et apprivoise, elle interagit.
Maintenant elle regarde, fascinée, les trois crapauds qui se trouvent dans le seau.
Un malaise envahit soudainement la mère en apercevant les animaux captifs qui couinent plus qu'ils ne coassent, visiblement pris de panique dans cet espace réduit. Elle surprend ses enfants à jouer à Dieu ou à la poupée avec une nature vivante dont elle aurait voulu leur inculquer le respect. Elle s'était imaginé qu'ils se contenteraient de capturer un crapaud, de l'observer, puis de le remettre à l'eau après s'être laissé émerveiller par les particularités de sa forme et de sa constitution. Elle constate son erreur. Au contraire, elle leur avait fourni l'occasion de faire l'expérience d'une supériorité enivrante sur une nature sans défense et une honte grinçante l'envahit.Un grand éclat de rire la tire alors de ses réflexions : les enfants jubilent devant une nouvelle prise dans un ravissement innommable, la tête rejetée en arrière, les épaules secouées d'excitation, les yeux reflétant toute l'exubérance de ce bonheur éphémère. Et leur naïve joie l'emporte sur la culpabilité de la mère qui se promet de limiter l'expérience dans le temps.
Une famille s'approche maintenant d'eux : un couple, une fillette et son grand-père. Le garçon leur montre, rempli d'orgueil, son butin. La passante mime une admiration exagérée et, se tournant vers la mère, engage la conversation. Elle se rappelle le temps où les premiers activistes écologistes s'étaient penchés sur le problème des migrations des crapauds. Elle sourit en se remémorant une anecdote intime et lumineuse et son sourire se reflète dans celui de la mère, complice. Puis elle s'éloigne en conversant paisiblement avec le grand-père.Le père, lui, s'attarde encore un moment avec son enfant, une petite fille dont le visage est en partie caché par une casquette à fleurs. Il lui montre un crapaud de plus près, s'étonnant de la différence entre les pattes de devant et celles de derrière, plus palmées, asymétriques. On sent que l'enfant aimerait rester et se laisse griser par le mouvement hypnotisant des crapauds, maintenant au nombre de sept, qui nagent entassés dans le seau, mais l'homme le soulève dans ses bras pour aller rejoindre sa femme.
Pensivement, la fille continue d'observer la masse grouillante du seau, puis lève les yeux vers sa mère et déclare d'un ton sérieux, presque avec gravité, que les animaux lui font pitié, entassés les uns sur les autres. A tour de rôle, ils grimpent sur le rebord du seau afin de s'échapper et retombent sans arrêt, leur échec marqué par un bruit flasque de chute répétée. Surprise par cette subite empathie, la mère lui propose de les relâcher. Alors, démonstrativement, la fille fait basculer le récipient et les crapauds se dispersent par bonds plats.
Le garçon continue de se pencher au dessus de l'eau. Il se cramponne à des branchages et surveille la surface calme de l'étang, repère quelques bulles qui lui font espérer une proie facile. Il enfonce sa main dans l'eau, ayant perfectionné sa technique, l'immergeant lentement, comme un bras mécanique, puis la retire avec l'animal convoité qui lance des piaillements stridents en tentant de s'échapper de son poing. L'enfant le présente cette fois-ci à sa mère avant de le relâcher, afin qu'elle y touche, elle aussi, qu'elle partage son jeu, son excitation, sa gaieté. Elle réprime une légère répugnance et caresse le dos de l'animal du bout de l'index en fixant ses gros yeux globuleux à pupilles horizontales. Elle se dit qu'elle tiendrait l'animal dans ses mains si son fils le lui demandait, surmontant son appréhension, simplement pour donner le bon exemple, pour lui prouver qu'elle non plus, n'a aucune raison d'avoir peur d'un animal inoffensif. Mais son fils étend déjà le bras et ouvre la main ; le crapaud se propulse d'un saut latéral et atterrit dans la vase.
***
Quand elle était enfant, pendant des vacances passées au bord d'un lac, un jour, son père avait repéré une grenouille géante entre les buissons et, enthousiasmé par sa découverte, l'avait attrapée pour la lui montrer. L'animal ne bronchait pas. Comme absent de lui-même, comme s'il hibernait, seul le mouvement de sa gorge qui se gonflait et se rétractait à intervalles irréguliers laissait présumer qu'il vivait. La fillette aurait aimé le toucher, mais sa peau ridée et tachée lui inspirait une répulsion qu'elle n'aurait su vaincre seule. Il la fascinait et la dégoûtait à la fois, et lorsque son père lui proposa de le prendre dans ses mains, l'approchant d'elle d'un mouvement engageant qui lui parut brusque, elle refusa d'un air buté et recula d'un pas. S'il avait insisté, elle aurait posé ses petites mains sur les siennes et l'aurait tenu avec fierté, mais il n'insista pas et la fillette voulait être sage.
Tout en gardant le batracien entre ses mains, son père se mit à lui parler d'une voix qu'il voulait douce et réconfortante. Il lui raconta que lorsqu'il habitait encore avec sa mère, il préparait souvent des cuisses de grenouilles qu'ils avaient attrapées auparavant, elle et lui. Puis, il ajouta que ces amphibiens faisaient maintenant partie des espèces protégées et qu'il était aujourd'hui interdit de les chasser.
La grenouille était énorme. La fillette regardait ses cuisses qui dans son imagination enfantine devenaient aussi grasses que des cuisses de poulet et prenaient les saveurs exotiques d'une époque reculée où ses parents vivaient encore ensemble. Elle eut soudain envie d'y goûter ; chez sa mère, elle avait déjà mangé des escargots et des huîtres. Plus secrètement, la perspective de transgresser un interdit avec son père créait dans son esprit une excitation inédite, avivant la promesse d'une complicité ô combien désirée. Les mots " manger la grenouille ", cependant, la terrorisaient et elle cherchait compulsivement des équivalents pour s'exprimer.
Lentement, le temps passait dans un silence patient où l'adulte et l'enfant semblaient tous deux chercher un prétexte pour prendre la parole. Son père s'apprêta enfin à relâcher l'animal.
" Et si on la tuait ? dit-elle alors précipitamment.
-Noon, lui répondit son père, horrifié. Une si belle grenouille ! Noon ! Noon ! Pourquoi veux-tu la tuer ? "Elle aurait aimé qu'il comprenne que ce n'était pas par cruauté qu'elle voulait tuer l'animal, mais bien afin d'y goûter puisqu'il venait de lui en vanter les mérites culinaires ; ou peut-être aussi afin de reproduire avec lui les quelques instants d'entente familiale qu'il avait évoqués auparavant et qui résonnaient encore en elle.
Mais lui ne comprenait pas et avait recommencé à parler, à lui exprimer sa déception d'une voix grave et retenue, à répéter les mots " mal " et " vie " tout en la regardant le front ridé de deux lignes verticales inégalement longues. Alors elle écouta ses remontrances et acquiesça, en silence, à toutes ses redites, sans oser se justifier, sans oser expliquer la raison de ce qu'il interprétait comme une férocité dont seuls les enfants sont capables.***
Une autre femme s'approche maintenant d'eux en poussant d'un pas décidé une voiture d'enfant. La mère se tourne vers elle en échangeant quelques banalités. Elle sent que la nouvelle venue ne tient pas à engager la conversation. Elle veut simplement, puisque l'occasion s'y prête, montrer les crapauds à son fils, un jeune garçon joufflu qui, peu impressionné, mâchonne un bout de croissant en balayant l'étang d'un regard désintéressé.
Derrière eux, deux enfants en salopette de pluie marchent sur le sentier sans s'approcher de la rive, en les observant à distance. Intuitivement, elle n'a pas envie de les inviter à se joindre à eux comme elle l'a fait avec tous les passants jusqu'alors. Son instinct lui dit de les ignorer. Elle détourne son regard qui s'arrête sur un homme habillé d'un bleu de travail, le père semble-t-il, qui passe à bicyclette un peu plus loin. Il scrute d'un œil hésitant le bord de l'étang, là où les deux femmes se trouvent, et il les interpelle finalement d'un ton hargneux : " Vous trouvez ça bien, ce que vous faites ? Vous êtes fières de vous, là ? "
La femme perçoit ses paroles avec une secousse de culpabilité. Elle surmonte son inconfort et, d'une hypocrisie forcée par un désir de conciliation, lui fait signe de s'approcher en lui demandant de s'expliquer. Tout en restant à califourchon sur le cadre de sa bicyclette, l'homme leur crie de l'endroit où il se trouve :
" Allez-vous en ! Laissez donc les crapauds frayer tranquille. Vous donnez le bon exemple à vos enfants en les laissant… "Avant que la mère n'ait le temps de répondre, l'autre femme se met à l'invectiver en gesticulant violemment.
"Et vous, de quoi on se mêle°? On fait rien de mal ! Laissez-nous tranquille vous-mêmes au lieu de venir nous embêter ! Pour qui vous vous prenez ?"La mère veut intervenir, mais l'homme, décontenancé, baisse les yeux et continue son chemin, démissionnant, après avoir rappelé ses enfants et sifflé son chien, un joyeux labrador noir sans laisse qui se précipite soudain vers l'étang et, d'un réflexe de chasseur, saute dans l'eau pour attraper un crapaud. Les enfants et les deux femmes, alarmés, crient de surprise, puis afin d'éloigner l'animal qui, désemparé par le tumulte, ouvre grand la gueule, et laisse tomber le batracien inerte, la tête à moitié arrachée.
"Au lieu de venir faire la morale au monde, vous feriez mieux de tenir votre chien en laisse !" lance agressivement l'étrangère avant de pousser sa voiture d'enfant dans la direction opposée sans prendre congé de la mère, la laissant seule avec ses enfants, les trois encore tout abasourdis par la scène.
D'un geste lent et lourd qui reflète la nature de son introspection, la femme se penche et ramasse le seau gris.
En chemin, elle tente d'expliquer aux enfants ce que l'homme voulait leur communiquer. Elle répète que les crapauds ont besoin de tranquillité pendant la période du frai, qu'ils auraient mieux fait de les observer de loin et d'ainsi respecter leur habitat naturel. Afin de s'assurer qu'ils ont bien compris, la mère leur demande de redire dans leurs propres mots ce qu'elle vient de leur expliquer, mais les enfants hochent la tête, les yeux encore écarquillés, en déclarant d'un constat rétrospectif que le chien était méchant et que ce n'était pas bien de manger des crapauds.