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Le
ballon captif Frédéric Arcy, avril 2008.
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Où il est question de bras
Ce dîner serait sa première sortie dans le monde depuis son opération. Il
Avait récupéré facilement et sa rééducation avait été exceptionnellement rapide. Sa détermination avait fait l'admiration de son kiné. Il faut dire qu'il y avait mis toute son énergie et il avait rapidement acquis suffisamment de dextérité de la main gauche pour pouvoir s'habiller, nouer ses lacets, se nourrir et même conduire. Il avait bien entendu préparé sa rééducation aussi soigneusement qu'il avait prévu les détails matériels de sa nouvelle vie.
Le médecin qui l'avait opéré l'y avait bien aidé. Ils avaient eu le temps
d'en parler, de passer en revue tous les détails de sa future vie, même s'il n'avait pas fallu plus de deux séances en cabinet pour préparer son opération.
Ça l'avait un peu surpris d'ailleurs, cette facilité avec laquelle son
médecin avait abordé sa demande. Comme s'il y était prêt, comme habitué. Il s'était attendu à être dirigé vers un psychothérapeute, un comité d'éthique. Mais non, rien, Nadda, wallou, pas même un haussement de sourcil dubitatif, pas même une vraie question.
" Voilà, Doc, j'aimerais que vous m'amputiez du bras droit." Il avait décidé d'entrer dans le coeur du sujet sans détour, ne pas hésiter pour ne pas reculer.
Son médecin lui avait dit sans sourciller :"Vous avez dit le droit, c'est
bien cela?"
Là s'étaient arrêtées les questions. S'en était suivie toute une batterie de tests,
d'analyses qu'il n'avait fallu qu'une demi heure à ordonner, une dizaine de jours à réaliser et à exploiter avant son opération. Si bien que deux semaines après avoir pris sa décision, il entrait à l'hôpital, sa valise de gaucher nouvellement acquise à la main droite ...
Car ce genre de détails, ils en avaient parlé avec le médecin. Comment s'habiller, quel tailleur pourrait retailler ses chemises, ses costumes, ses chemisettes, jusqu'à ses pyjamas. Ils avaient été ensemble acheter la voiture adaptée qui l'attendrait à sa sortie de rééducation. Mais elle avait été tellement rapide et fluide qu'il avait failli être sorti avant qu'elle ne fut livrée.
Pendant ces presque quatre semaines passées à se faire couper le bras droit et à apprendre à vivre sans, il avait fait réaliser les travaux nécessaires à sa nouvelle manière d'être dans son appartement. Si bien que dès sa sortie, il avait trouvé un environnement parfaitement adapté.
Il avait accepté l'invitation à dîner chez ses amis, lancée avant même qu'il n'ait décidé de sa transformation. Au moment de prendre sa décision, il n'avait même pas imaginé annuler ce dîner, sur qu'il était de pouvoir faire bonne mine ce soir là.
Une semaine s'était écoulée depuis son retour de la clinique et déjà, ce soir, il serait de retour sur la scène sociale. Son tailleur avait fait de véritables prouesses. Il était aussi à l'aise avec ce nouveau costume qu'il ne l'avait jamais été. Ce matin, il s'était levé, lavé, rasé, habillé et se regardant dans la glace s'était dit: "qui remarquera ce bras?"
Qui en effet pourrait remarquer l'absence chez lui de ce bras, de cette main si stérile, une main qui absente serait moins embarrassante qu'une main devenue gauche, incapable de le satisfaire?
Pourtant, depuis sa sortie de la clinique, des doutes avaient commencé à l'assaillir. Passés les premiers temps d'euphorie liés certainement aux progrès spectaculaires de la rééducation pendant lesquels il avait oublié jusqu'au souvenir de son bras droit, le doute s'était insinué en lui.
Depuis ce matin même, les sensations de son bras manquant lui revenaient. Il n'avait plus rien depuis l'épaule, son costume de bonne coupe était là pour le lui rappeler. Mais pourtant, des sensations de démangeaisons lui remontaient des doigts et de la paume. Ils les sentaient tellement précisément qu'il y portait sa main restante et ne trouvait que le creux d'une manche vide. Le doute commençait à s'introduire dans la faille minuscule de ses terminaisons nerveuses, incapables de se résoudre à rester inertes alors que lui avait décidé justement qu'elles devaient se taire à jamais.
Une question commençait à lui venir à l'esprit: "Et si j'avais fait tous ces efforts pour rien?"***
Où il est question de tout
Comme chaque fois qu'il avait l'impression que le doute qui l'assaillait allait le dépasser, il alla se réfugier dans un de ses lieux essentiels.
Il avait toujours eu la sensation diffuse, mais très forte d'appartenir à un tout qui le dépassait. Mais, chose étrange, il avait l'intuition que ce dessein qui le dépassait, dans lequel il ne représentait qu'un artefact, n'avait d'autre raison
d'être que lui. Insupportable dualité qui lui faisait percevoir que tout, absolument tout était fait pour lui, mais qu'il ne comptait finalement pas.
Il y avait de par le monde des endroits où il ressentait mieux qu'ailleurs cette dualité. Ces lieux essentiels, s'ils n'étaient pas nombreux, étaient cependant d'un réseau suffisamment dense pour qu'il en ait trouvé proches de toutes ses résidences successives. Certains lui étaient tellement essentiels qu'il y
Retournait s'y ressourcer.
Il était toujours ému lors de ses rencontres avec ces lieux. Lui
d'ordinaire si peu ouvert aux symboles, si peu intuitif, ressentait au plus profond de lui à leur approche toute la charge de cette magie. La magie qu'un atavisme immémorial avait du percevoir de génération en génération.
Les signes étaient subtils, qui lui faisaient reconnaître leurs approches, la qualité des sols, les courbes paresseuses d'une rivière, la puissance de la roche.
Et à chaque fois, son impression d'être arrivé à un des noeuds de ce tout prenait corps. Il pouvait alors penser au delà de son horizon, accéder à ce détachement de soi qui permet seul de décider de son propre sort.
C'est vers un de ses endroits qu'il se dirigea donc avant sa première sortie dans le monde. Il l'avait trouvé aisément, en sillonnant les campagnes avoisinantes dès son installation. Il l'avait tout d'abord effleuré cet endroit, tout juste humé.
Puis il y était revenu, empruntant des chemins de traverses pour vérifier qu'il ressentait bien la présence du lieu sous toutes ses coutures.
Une fois adopté le lieu, il y retournait lors de ses crises.
Cet après midi là donc, c'est là qu'il alla.
Il conduisit doucement, prenant le temps de lire les signes, de sentir monter en lui ce lieu avant de s'y arrêter. Un camion pressé l'avait au passage klaxonné et
l'aurait même bien bousculé. Mais il devait entrer dans le lieu doucement, graduellement, s'en imprégner n'en déplaise aux usagers chagrins.
Il s'était garé dans une entrée de chemin et avait fait quelque pas vers le touffu de la forêt. Les mousses et les lichens donnaient au sous bois des allures de forêt primitive. L'hiver donnait à ses lieux une profondeur que ni le printemps
avec ses exubérances, ni l'été avec ses étouffements ne pouvaient rendre. Les arbres sans leurs feuilles laissaient deviner les reliefs et les richesses alentour.
Après quelques pas dans la forêt, il se sentit las, sa main droite
commençât à le lancer et il ressentit le besoin de s'asseoir.
A peine s'était-il assis sur une pierre moussue qu'il entendit une voix s'élever:
- Hé Ho!!!! Ça va bien non, vous pourriez vous asseoir ailleurs, non?
Il se leva, regardant sous lui ce qui avait ainsi pu l'invectiver.
La voix répétât:
- Oui, toi l'homme, tout doux. Je suis bien là, tu es bien là. Alors tout doux, ne commence pas à me maltraiter. Tu as hérité de la terre, mais ne crois pas que je te laisserai t'asseoir sur moi en dilettante.
- Qui es-tu, que me veux tu? De quel droit?
-Je ne sais jamais quel nom tu vas me donner toi, l'homme: Elfe, Nain que sais-je encore?
- Stop, attend, de quoi s'agit-il? Qui es-tu et que me veux-tu?
- Comment, tu ne sais même pas qui je suis, toi qui me cherches, toi qui me rends visite partout où tu passes sur cette terre? Mais me diras-tu, tu sais si difficilement qui tu es toi même que je vois mal comment tu pourrais savoir qui je suis?
- Bon, d'accord qui êtes-vous alors?
- Hé bien voilà, le voici bien urbain pour tout à coup. Ça me donnerait presqu'envie d'être urbain moi même.
- Bien je vous en prie, ne vous privez pas pour moi, soyez charmant et....coopératif!
- Alors accrochez-vous.
- Quoi?
- Hé bien, soyez prêt!
- A quoi?
- A savoir....
- Quoi?
- Ce que vous ne savez pas!
- Comment cela?
- Ben, ce que vous devriez savoir mais que vous ne savez pas!
- Mais quoi à la fin???
- Bien par exemple, votre main droite vous démange?
- Me démangeait voulez-vous dire?
- Non non, vous démange, je le répète!
- Je n'ai plus de main droite. Elle ne fait plus partie de ma vie.
- Ha! Ha! Ha! Que vous êtes drôle, mon ami! Mais regardez les choses en face,
soyez un peu honnête avec vous-même pour une fois. Elle est là votre main droite. Vous la sentez, vous la ressentez.
- Oui, maintenant un peu, c'est comme si elle était encore là, mais c'est juste une sensation, le truchement de terminaisons nerveuses qui ne peuvent se résoudre à ce deuil!
- Quel deuil?
- Bien celui de par ma volonté. Celui de ce bras dont après tout la main n'était qu'une fin. Le deuil de ce qui était, de ce qui aurait pu être si ce bras et ma main avaient été ce que j'aurais aimé qu'ils fussent. Mais voilà, le bras et la main ne sont plus.
- Pourtant vous les sentez l'un comme l'autre non?
- Un peu, c'est vrai.
- Donc vous les avez encore.
- Non, regardez ma manche vide.
- La belle affaire une manche vide! Jouez maintenant avec vos sensations.
Essayez pour voir. Tenez, voilà, nous sommes sur un court de tennis. Vous les sentez vos mouvements? Et alors maintenant, vous ne l'avez plus ce bras? A quoi pensiez vous en vous faisant opérer? Qu'il vous suffisait de "décider"? C'est certain, il ne peut plus vous être utile à lacer vos chaussures, à jouer
du piano ni à retrouver votre équilibre si vous chutez. Mais vous le solliciterez toujours, et il vous renverra des sensations. Si vous aviez pu passer me voir plutôt que de d'aller voir ce médecin.***
Où il est question de riens
Il n'avait pas spécialement prévenu ses amis de sa décision. Cependant, s'ils avaient été surpris à son arrivée, rien ne l'avait laissé paraître. Les longues séances de rééducation lui avaient donné le geste gauche naturel, et la bonne éducation de ses amis avait fait le reste. Les autres convives lui étaient inconnus
et aucun n'eut l'air surpris de le voir ainsi. Ils parlèrent gaiement
durant tout le dîner, commentant l'actualité, les grandes choses de ce monde, le cours des événements et de l'histoire en marche. Il avait savouré ce moment. La petite voix qu'il avait entendue l'après-midi s'était tue, bel et bien tue. Et il avait pu
savourer ce moment, savourer sa grande maîtrise de sa main gauche (ou de son absence demain droite plutôt) dans une atmosphère rendue favorable grâce à l'absolu savoir recevoir de ses amis. Ce dîner il est vrai avait rassemblé des personnages. Tous avaient passé un merveilleux moment et il ne pouvait se remémorer tous les détails de cette soirée. Celui qui l'avait marqué était cette improbable coiffure faite d'une espèce de chignon tenu par un filet aux mailles épaisses, comme taillées pour résister à une tempête centennale du golfe de Gascogne que portait une de ses voisines. Tout s'était déroulé sans qu'il n'y prête attention et il était reparti chez lui serein et rasséréné après le doute qui l'avait assailli dans l'après-midi. Il n'en avait parlé à personne évidemment. A ses
amis certainement pas. Il ne les avait pas importunés avec ses histoires quand il s'était agit de prendre la décision de se faire amputer. Ce n'était certainement pas pour leur faire part de ses rencontres bucoliques. Et encore moins de la teneur de ses discussions avec les elfes!
La décision d'ailleurs ne lui avait pas pesé, il avait appris à vivre sans son bras qui ne l'embarrassait plus et le dîner d'hier lui avait montré que sa décision avait été la bonne.
L'idée d'en parler avec le médecin qui l'avait accompagné depuis sa prise de décision ne lui était pas non plus venue à l'esprit. Il n'était pas le genre de médecin qui serait capable d'absorber ce genre de récit sans lui opposer toute sa
rationalité, sans lui rappeler sa détermination initiale. Il était un roc, une citadelle que tous les doutes de la terre ne concevaient même pas d'assaillir.
Lui qui l'avait accompagné depuis le début de cette aventure devait être sa référence face au doute. Et plus question de se laisser submerger par un fourmillement dans un bras qu'il n'avait plus, de laisser des sensations insidieuses le mystifier. Encore moins question de se laisser abuser par une voix
imaginaire lui donnant des leçons sur l'existence de ce qui n'est plus. Ce devait être ça, la dépression. S'il l'avait frôlée, elle s'était maintenant écartée.
D'ailleurs, il irait dès cet après-midi se promener dans cette forêt. Il n'y voyait en cet instant pas un "endroit", mais juste un nouveau défi à sa volonté et une mise à l'épreuve de sa maîtrise de ses propres sensations.
Il prit donc sa voiture et refit le chemin qu'il avait fait la veille. Il
eut la satisfaction de ressentir sa propre détermination. Rien ne venait le distraire de sa route, son imagination parfois féconde le laissait en repos. Il roulait à bonne allure et ne risqua pas de coup de Klaxon rageur d'un conducteur pressé.
Il se gara au même endroit que la veille et là encore se félicita de sa maîtrise.
Il suivit le sentier qu'il avait déjà emprunté et s'arrêta là où il avait entendu la voix. Et il attendit. Le troll allait peut être se signaler.
- Voilà, je suis là, qu'as tu à me dire aujourd'hui?
....
- Alors, pas de grande théorie à m'asséner?
....
- Tu vois, je suis de retour, et je n'ai qu'un bras. Je n'en ai qu'un et je n'en ressens qu'un!
- C'est bon, c'est bon, je suis là, pas d'impatience. Que veux tu
aujourd'hui? Tu as l'air en pleine forme, sur de toi, provocateur même.
- Non, non. Je voulais juste venir te dire ce qui en avait été hier soir, que mon brusque changement n'avait soulevé aucune question, que mon état m'est si naturel qu'il me semble avoir toujours eu un seul bras.
- Ha oui? N'est-ce pas plutôt que ton bras dont tu prétends t'être débarrassé était avec toi? Pas pour t'aider à couper ta viande, à nouer ta serviette ou à remplir ta manche. Mais juste là, à tes côtés.
- Non non! Les autres d'ailleurs n'ont même pas relevé mon bras, ou plutôt son absence. Si je n'avais pas agi exactement comme si rien ne me manquait, ils n'auraient pu éviter de remarquer quelque chose et je l'aurais senti.
- Tu l'aurais senti, hein! Toi dont toutes ces dernières semaines et les dernières décisions ont exclusivement été tournées vers la recherche de l'insensibilité?
- Comment?
- Tiens regarde, toute ton affaire de bras, c'est quoi si ce n'est une tentative ridicule de te protéger de toi même, si ce n'est de refuser de te supporter tel que tu es avec les contraintes de la réalité? Et regarde maintenant où tu en es. Tu n'as plus ton bras mais tu n'es pas débarrassé de ses sensations. Tout ce
à quoi te sert cette opération est de te donner un sujet permanent et intarissable d'auto fascination. As-tu regardé autour de toi hier?
- Mais oui, bien sur. J'étais entouré de personnes charmantes comme moi équilibrées, heureuses.
- Sur?
- Oui, certain.
- Rien remarqué, vraiment? Aucun détail, tout était absolument lisse?
- Non, oui, non et oui.
- Pas même un détail, un rien?
- Rien qui mérite attention.
- Comme toi et ton bras en somme.
- Tout de même, non, ce n'est pas un détail, un bras!
- Non, juste un détail?
- Si, il y avait bien ma voisine et sa drôle de coiffure, mais bon.
- Ha, tu vois. Je vais te donner une explication alors. Elle était
sujette au vertige, vois tu. Et ce vertige l'obsédait, car pour un oiseau fait pour voler là haut, il est terrifiant d'être rattrapée par cette peur viscérale de retomber. Elle a fini par aller voir ce même médecin que toi.
- ... ? De quoi l'a-t-il amputée?
- De rien. Dans son cas il a greffé. Te souviens-tu de son filet sur ses cheveux?
- Oui, et alors?
- C'est ce qu'il lui a greffé pour lui éviter de perdre le contrôle de son altitude. Il
n'a fait qu'appliquer une vieille technique d'aérostier. Il en a fait un ballon captif.....
- Mais....
- Ne fais pas cette tête. Tu n'es ni le premier ni le dernier à te faire avoir.
- ....
- Hé oui, et encore j'en aurais autant à te raconter sur chacun des convives à chacun des dîners.
-....
- Bon, il se fait tard et avec une seule main, il ne serait pas prudent de traîner trop tard qu'en dis-tu?***
Où il n'est question de rien
Il n'osa pas repasser par son endroit ni même y songer. Il dût apprendre à vivre avec des sensations émises par un bras qui n'était plus là. Il fut invité souvent et à de nombreux dîners où sa manche vide ne fut pas plus remarquée que les "manches vides" des autres convives. Mais un soir, invité par des relations, il revit pour la première fois depuis ce fameux dîner sa voisine au filet de captive.
Se levant à peine le café servi, la regardant il se leva et demanda:
- Je vous raccompagne?Frédéric ARCY frederic.arcy@legrandpin.fr
Il avait rajeuni de 45 ans en l'espace d'une seconde. Son regard s'était éclairé tout à coup de l'intérieur, d'une clarté venue du fond de ses souvenirs. Il avait de nouveau sept ans, le regard espiègle et l'intelligence aux aguets de toute nouvelle expérience. Je ne sais plus avec précision ce qui avait précédé ce moment, ni quel fil avaient pu suivre nos conversations pour en arriver à ce moment de connivence. Tout ce dont je me souviens, ce sont mes impressions. L'âcre odeur de la tourbe mal consumée épaississait l'atmosphère de ce quartier pauvre. Le gris épais de gros nuages menaçants tranchait sur la fine gaze d'un ciel de perle. Les échoppes se succédaient le long d'une rue pleine de nids de poules, de cris, de jeux d'enfants et de discussions sans fin. Nous avions hélé un porteur de plateau qui nous avait servi un thé très sombre et très fort. Il avait pris son verre entre ses doigts. C'est à ce moment précis qu'avait eu lieu la métamorphose.
"C'est exactement comme chez moi dans mon enfance" m'avait-il dit soudain. Nous étions pourtant de l'autre côté de la frontière avec chez lui. Du côté de son indicible. Du côté obscur. Il était sur le territoire de ce frère ennemi honnis, celui contre lequel s'était construite toute la culture d'une génération, de sa génération. Et plongé ici hors de toute considération politique loin de tout champ polémique, il se retrouvait face à une réalité brusque qui l'avait profondément déstabilisé, au point de le faire redevenir ce petit garçon, bercé par les discussions sans fin, jouant avec ses amis dans une rue bordée d'échoppes enveloppé d'odeur de tourbe rousse consumée, au milieu de ces mêmes maisons de bois à aucun angle droit.
Il se mit alors à raconter:
"Tu vois, ces odeurs, ces cris d'enfants, cette lumière. Rien n'a changé. J'ai l'impression de revoir le faubourg de ma jeunesse"
Je réponds un peu interloqué: "Ah bon? Je ne pensais pas que tu avais pu connaître ici.". Il avait grandi en face. De l'autre côté."Non, pas cette rue, mais ici, c'est comme chez moi dans ma jeunesse. Tu sais, cette péninsule, elle se fiche de notre frontière au moins autant que ces nuages. Il ne faut pas croire que nous nous sommes toujours regardés en chiens de faïence, eux et nous. Mon propre grand père vient d'ici, enfin, de l'Est d'ici. Il a atterri chez nous, s'y est fixé et y a fait souche. Il avait quitté son village natal poussé par la faim, la misère et l'ambition. Il n'avait dans ses fontes qu'un vêtement et deux pistolets. Il a mis plus de cinq ans à rejoindre les faubourgs de ma jeunesse. Il en a vécu des aventures. Il est passé par cette ville même. Ce n'est pas possible autrement: C'est là que sont les seuls ponts qui franchissent le bras de mer.
Il s'était fort enrichi pendant ces cinq années. Courageux, ombrageux, aventureux, il avait lesté ses fontes de pièces d'or au fil de ses pérégrinations. Mais surtout, si un adolescent ombrageux avait quitté son village natal, c'était un homme qui s'était amarré pour de bon dans mon faubourg natal. Le monde n'est jamais trop large pour un jeune homme ambitieux et industrieux.Je n'en suis pas sur, mais je me demande si à un moment donné, il n'a pas été lié à une de ces bandes de coupeurs de chemin qui rançonnaient les voyageurs le long des chemins des diligences. Il a gardé des moutons, escorté les filles des propriétaires terriens qui l'employaient pour leur éviter de tomber sur un de ses anciens compagnons lorsqu'elles se rendaient à la ville pour y acheter du tissu et des rubans.
De ça, j'en suis sur, ma grand mère était l'une d'elles!Puis il s'était lancé dans le tabac. Oui, le tabac, déjà, il avait en cours de route gagné en sens des affaires. Il était devenu riche. Très riche. Je te vois regarder autour de toi. Oui, il était riche et vivait pourtant dans une de ces maisons. Enfin, une maison comme celles-ci. Des maisons de bois toutes de guingois, chauffées à la tourbe.
Vois-tu, il ne s'était jamais résolu totalement à être de là bas. Il n'avait jamais perdu l'espoir de revenir un jour chez lui. Ma grand-mère était chez elle, ses enfants étaient chez eux. Mais lui était resté celui arrivé là par hasard. Il ne voulait pas s'y installer définitivement. Il voulait montrer qu'il pouvait en repartir à tout instant, qu'aucun bien matériel ne le retenait là. Il vivait avec ses fontes à la tête de son lit. En revanche, ma mère et ses sœurs ont eu droit de suivre l'école. Elles savaient toutes lire et écrire. Ses frères ont, eux suivi les cours des meilleures écoles du pays. Leurs savoir, ils auraient pu le traîner avec eux s'ils avaient du partir""Tu l'as bien connu. " dis-je distraitement.
"Hé bien oui, et non. Vois-tu, il était déjà mort à ma naissance, et depuis longtemps. J'allais souvent voir ma grand-mère qui n'aurait pas quitté sa maison pour rien au monde. Mais nous, tu sais, nous avons une relation à nos morts bien à nous. Ainsi, je l'ai rencontré ce grand père. Avec ma mère et ma grand-mère. Etonnant hein! Je vais te raconter. A la mort d'une personne, le rite de la mort n'est ni trop long ni trop court. Le défunt est enterré au bout de trois jours, le cercueil ouvert afin que tous lui donnent un dernier hommage. L'âme, elle, a terminé son ascension au bout de quarante jours seulement. On se retrouve alors et on parle du défunt autour de quelques mets, parfois dans l'église même où a eu lieu la cérémonie. Pour mon grand père, je n'y étais pas. Mais plus tard, bien plus tard, quand le mort n'est plus qu'un squelette, alors la famille le récupère, nettoie ses os, les range soigneusement dans un boite, et il part rejoindre la collection des ancêtres.
Et là, j'y étais. C'est alors que j'ai fait sa rencontre.
Ce sont les femmes qui se chargent de nettoyer les os, de les frotter avec une solution bizarre, faite à base de vinaigre et de chaux pour qu'ils soient bien blancs. Imagine un peu, la pièce commune d'une de ces maisons de bois, le feu de tourbe dans l'âtre, un peu de jour passant par les fenêtres réduites, et là ma grand-mère, ma mère et ses sœurs, mes tantes, réunies autours de la longue table sur laquelle gît, démembré un squelette. Toutes ces femmes habillées de noir, l'une aux cheveux blancs les autres jeunes encore, si tant est que j'ai pu enfant trouver ma mère jeune…. Toutes parlent gaiement, se livrent les secrets de famille. Que de récits homériques passent de génération en génération et de femme en femme autour de ces tables et du squelette de l'ancêtre!
Il faut dire que c'est l'occasion où jamais! Imagine, l'ancêtre, il faut s'assurer que c'est bien lui! Tu vois d'ici le travail, frotter, récurer, blanchir un squelette avec amour en pensant que c'est son père ou son mari et s'apercevoir que c'était en fait le père XYLOPHONE, le voisin ……ce serait vraiment indécent.C'est alors autour de cette table que effectue cette minutieuse tâche d'identifier formellement le squelette.
C'est ainsi que j'ai fait sa connaissance. Tout en racontant sa vie, ma grand-mère cherchait une preuve de chacune de ses aventures. Autant te dire que je n'en ai pas perdu une miette! Il était là, légende familiale transmise par les femmes et prouvée par les os. C'était bien lui. Pas d'erreur possible. Il portait en haut du fémur gauche la marque d'une fracture ancienne faite alors qu'il était jeune homme dans des circonstances mystérieuses. Ma grand-mère savait juste qu'il avait chevauché longtemps avec cette fracture fuyant elle ne savait quoi, avant de venir s'écrouler de fatigue, de sommeil et de douleur dans la ferme de son père...
Voilà donc comment, à l'âge de sept ans, j'ai rencontré mon grand-père décédé avant ma naissance.""Et ce n'est pas trop impressionnant?" Demandais-je naïvement?
"Tu rigoles!" me lança-t-il. "Chacun à sa place, les morts avec les morts une fois bien honorés, les vivants entre eux, avec les légendes pour les accompagner et la vie qui sourit..."
Frédéric Arcy, avril 2008 frederic.arcy@legrandpin.fr
Le banquetOù Ovide rencontre Platon
Le moment est venu. Planté là devant la porte cochère de cet hôtel particulier cossu, il vient de brûler ses navires. L'instant d'avant, il était encore temps. Depuis il s'est saisi de la chaîne et a tiré la cloche. Il n'a pas entendu le carillon résonner. Mais il a imaginé un très digne et très amidonné majordome, dressant l'oreille, se lever et se diriger vers la porte pour recevoir l'invité. Il a eu le temps de s'imaginer toute cette scène, cachée à son regard. Et il est resté là. A cet instant précis, il aurait été encore temps de tourner les talons de ses élégants souliers vernis et de s'éloigner, l'écharpe de soie blanche négligemment flottante, sans se retourner, naturel, un passant qui passe...
Mais il était resté et cette porte qui s'ouvre le trouve lui, l'invité de ce dîner mystérieux.
Il n'est pas déçu par le majordome qui lui ouvre et le fait entrer. Il se dégage de lui une atmosphère surannée aussi charmante que celle du carton qui l'a prié à ce dîner. Il est même mieux que dans les images qui viennent de lui venir à l'esprit.***
Où il est question de carton
La veille, un coursier est venu le trouver dans son cabinet d'architecte pour lui remettre un pli. Dans ce pli, un élégant carton d'invitation
" Vous êtes prié à dîner
Demain soir
à 20h30
A l'hôtel de Lassy, en ville.
Tenue de soirée "
Surpris, il s'était demandé dans l'ordre:
- C'est quoi cette blague?
- Qu'y a-t-il derrière?
- Qui est derrière tout cela?
Bref, les questions qui jaillissent immanquablement devant une invitation aussi énigmatique.
Il n'avait à priori aucune idée de ce qu'était cet hôtel de Lassy, ni même de qui pouvait bien être l'émetteur de ce carton.
Il s'était bien évidement renseigné. Par ses contacts professionnels, il n'avait pas tardé à identifier l'hôtel de Lassy. Il s'agissait d'un hôtel particulier du 17° siècle dans l'arrondissement de la ville encore très marqué par ce siècle. Mais ses contacts n'avaient pas pu lui désigner clairement le propriétaire des lieux. Il appartenait en effet à une vieille famille de la région et avait été racheté il y a quelque temps. On ne connaissait pas les nouveaux propriétaires et on ne les y voyait jamais. Il avait poursuivi son enquête par une reconnaissance des lieux. Le mystère s'était alors épaissi. L'hôtel particulier avait été un bâtiment magnifique mais son état général était réellement dégradé. Aucune fenêtre ne donnait sur la rue, mais il s'il y en avait eu, il les aurait aisément imaginées obturées par des parpaings. L'impression donnée était celle d'un abandon ravageur, organisé avec l'intention de ne laisser la possibilité d'aucune occupation.
Le mystère s'était épaissi, mais avait achevé de le décider de se présenter à l'invitation.***
Où il est question d'étiquette
Le majordome l'accueille et le fait entrer. L'impression d'abandon a totalement disparu. Des torches éclairent le vaste hall d'entrée et cette lumière donne à ce lieu une réelle profondeur. Le majordome tient une lanterne à la main.
- Bonsoir, Monsieur. Monsieur est ponctuel. C'est bien. Que Monsieur me suive. J'expliquerai en chemin la règle du jeu à Monsieur.
- Merci. Suis-je le premier?
- Monsieur est le premier. Monsieur est le dernier. Monsieur est le seul. Si Monsieur veut bien me suivre. J'expliquerai à Monsieur en marchant.
- D'accord. Je vous suis. Je dois vous avouer que je suis impatient de recevoir vos explications!!!Le majordome lève sa lanterne à hauteur d'yeux et se dirige vers la cour. Les torches s'allument à l'approche du cortège puis s'éteignent. Une atmosphère féerique s'empare de l'hôtel particulier qui n'a plus rien de sinistre ni de son allure négligée.
-Ha! Monsieur, comme je suis content que vous soyez venu. Je n'avais jamais vu cette demeure aussi gaie.
- Merci, mais si vous m'expliquiez un peu de quoi il retourne ici, ce soir?
- Tout de suite, Monsieur. Monsieur a été invité ce soir à ce dîner unique. Monsieur est le seul convive. Il n'y a jamais eu de tel dîner auparavant. Je dois vous mettre au courant d'un ou deux détails.
- Mais qui m'invite? Seul convive, oui, soit, mais avec qui dînerais-je ?
- Je crains bien que Monsieur ne soit seul à table, Monsieur.
- Attendez, je vais être seul? Mais à quoi ou qui sert ce dîner où je serai seul?
- Monsieur est l'invité, Monsieur. Monsieur a été choisi, Monsieur a fait l'honneur d'accepter. Monsieur est le centre de l'attention. Cependant, Monsieur, je me dois d'expliquer à Monsieur les règles.
- Il y a des règles en plus?
- Oui, Monsieur, mais comme Monsieur le verra, ces règles sont simples.
- Allons-y alors.
- Voilà, Monsieur, je serai au service de Monsieur. Je passerai à Monsieur mets et vins. Monsieur ne devra sous aucun prétexte toucher à son assiette, ni à son verre.
- Comment? Vous plaisantez ou vous vous moquez!
- Non non, Monsieur, je suis très sérieux au contraire. Monsieur pourra profiter du cadre de l'hôtel qui s'est fait spécialement rayonnant pour Monsieur. Monsieur en est le centre de ce soir. Mais Monsieur ne devra ni manger ni boire lors de ce dîner.
- Mais que m'arrivera-t-il si jamais je mange ce qui m'est servi?
- Rien, Monsieur. Mais il ne faut pas, voilà tout.Alors que cette conversation se déroule, le majordome le guide à travers ce véritable labyrinthe que représente cet hôtel particulier. Derrière l'éclairage partiel qu'offrent les torches allumées et éteintes au fur et à mesure de leur progression, la magnificence de l'hôtel est éclatante. Dorures, tentures, meubles et portraits se succèdent formant un décor que rien dans l'allure qu'il avait retenue de l'hôtel particulier lors de sa reconnaissance ne permettait d'imaginer.
Sous le coup de la surprise, en proie à une profonde perplexité, il décide de ne plus rien dire et s'émerveille de ce lieu sans plus rien exprimer.
***
Où il est question de feuilletés
Après quelques minutes, le majordome le fait entrer dans une salle à manger doucement éclairée. Candélabres et âtre diffusent une lumière très intime. Un couvert somptueux est dressé. Le majordome lui indique sa place et l'invite à s'asseoir.
Il profite depuis cette place de l'exceptionnelle beauté de la salle à manger, soulignée par cet éclairage doux et chaleureux. Il est seul, et son couvert lui suggère que le dîner sera constitué de multiple mets variés. Outre son couvert, la table présente une assiette à pain, remplie de fines tranches d'un pain de campagne à la mie aérée finement grillé, un petit plat ovale contenant quelques fruits au sucre cuits agrémentés de violettes de Toulouse, deux assiettes présentant l'une de la salade de laitue et l'autre de la salade de chicorée et une assiette pleine de gougères dorées. La table est recouverte d'un damas d'une exceptionnelle finesse rehaussé par un bouquet de fleurs fraîches. Les assiettes, de biscuit très fin, miroitent doucement sous cet éclairage. Les couverts d'argent sont finement ciselés. Les verres sont d'un cristal très fin et taillés avec finesse.A peine est-il assis que le majordome lui apporte le premier plat.
- Consommé d'asperge aux morilles.
Apporté dans un pichet, le consommé lui est servi dans une fine tasse.
- Monsieur prendra-t-il un peu de vin gris de Suresnes?Il ne sait pas trop quelle contenance adopter devant ce plat qu'il lui est interdit de toucher. Il hume, regarde, mais ne sait guère comment signifier au majordome qu'il en a assez et qu'il souhaite passer à la suite, puis à la suite de la suite et ainsi de suite, très vite, jusqu'à ce que ça termine. Tentant le tout pour le tout, il essaie:
- Très bien, merci, c'était parfait, vous pouvez servir la suite.
- Merci Monsieur, l'hôtel apprécie les compliments des connaisseurs. J'apporte la suite à Monsieur tout de suite.
Suivent des paupiettes de saumon aux huîtres, du pâté d'anguille, de la tourte aux ris de veau, des sorbets, la salade et pour terminer les desserts et mises en bouche de la tables.
Ce défilé de mets, même s'il expédie les politesses, dure près d'une heure.- Merci beaucoup, tout était parfait.
- Mais c'est Monsieur qu'il faut remercier. Monsieur a été un convive parfait.
-....
- Si Monsieur veut me suivre, je vais raccompagner Monsieur.Sur le chemin du retour, il pose enfin la question qui le taraude depuis qu'il a reçu le carton.
- Dites moi donc une chose, mon ami, pourquoi moi?
- Mais, Monsieur est architecte. Et quel architecte!!!***
Où il est question de limites
Le lendemain, il prend le temps de retourner voir l'hôtel. Il a passé une drôle de nuit. En sortant de cet étrange dîner, il a du combler sa faim en se jetant dans le premier fast food venu. Il y a empifré des choses gluantes et grasses en buvant quelques bières tiédasses. Du coup, il a mal dormi.
Devant la porte cochère, il est perplexe et vaseux. Il est au bon endroit, c'est sûr. Mais rien n'est comme la veille. La porte est grande ouverte et des ouvriers commencent à organiser un chantier. Il n'y a aucune trace des magnificences découvertes la veille. De loin, il reconnaît le majordome et le hèle.
- Ouais, tu veux quoi?
- Hum, hé bien, comment dire, que se passe-t-il ici?
- Comment ça, que se passe-t-il?
- Hé bien ces travaux, ce changement?
- Ha, tout ça? Bien, c'est notre architecte, il va nous refaire du solide, du pratique. Toutes ces vieilleries franchement!!! Mais tu peux me dire en quoi ça te regarde?
- Hé bien...
Il est interloqué, mais ne sait pas s'il peut faire état de son dîner d'hier.
-.... Rien. Conclut-il.
Il tourne les talons. Son interlocuteur le rattrape le prend par l'épaule, l'arrête et lui glisse dans l'oreille:
- Comme architecte, tu es le meilleur. Mais voilà, tu ne fais pas les travaux.Frédéric Arcy frederic.arcy@legrandpin.fr
Günter
Première de trois nouvelles des "Chroniques berlinoises"Berlin, avril 1945. La ville n'est plus qu'un amas de ruines où se terre une population apeurée qui attend le dernier assaut des troupes russes. Dans ce décor de fin de monde, trois soldats allemands vont vivre, chacun de leur côté, une bien étrange et singulière histoire.
Günter compta les munitions qui lui restaient. Il fouilla ses poches, son sac et inspecta le sol alentour. Il trouva trois bandes de cartouches pour la mitrailleuse lourde, sans compter celle qui était sur l'arme elle-même, et cinq balles qu'il introduisit aussitôt dans le chargeur de son pistolet automatique. Vraiment pas de quoi arrêter l'armée russe qui campait dans les maisons alignées de l'autre côté de la rue.
Il leva la tête et jeta prudemment un coup d'œil par la fenêtre. Dehors, tout était calme. Il vit seulement les ombres des soldats qui se déplaçaient dans la maison d'en face. Elles lui semblèrent encore plus nombreuses que tout à l'heure. Il s'accroupit et regarda tout autour de lui. L'intérieur de la pièce où il avait trouvé refuge était en piteux état. Le premier assaut des soldats russes avait laissé des traces. Les meubles étaient renversés et le sol recouvert d'objets fracassés et de verre brisé. Les murs portaient la marque de nombreux impacts de balles. Seul un cadre contenant la photo d'un digne père de famille à l'air sévère restait impeccablement accroché, épargné comme par miracle. Peter, lui, n'avait pas eu cette chance. Günter se retourna et regarda son jeune compagnon d'infortune adossé à une petite commode. Il avait les yeux clos.
Günter se souvint de leur première rencontre au quartier général de la Werkstrasse. Peter eut alors un peu honte de révéler son âge. Quatorze ans. Il n'en paraissait guère plus. Depuis le début du mois de mars, les Russes étaient aux portes de Berlin. Ils investissaient la banlieue quartier par quartier et se préparaient à pénétrer au cœur de la capitale du Reich; une ville qui n'était plus qu'un vaste champ de ruines. L'état-major avait décidé la levée en masse du peuple de Berlin. Mais après cinq années d'une guerre meurtrière, il ne restait plus que les enfants et les vieillards. Formés en une seule journée au maniement d'une arme, ils étaient ensuite associés à un soldat confirmé et envoyés aussitôt au combat. Günter dut accepter de faire équipe avec Peter, un jeune garçon arraché la veille des bancs de son école et qui ne comprenait pas encore ce qui lui arrivait. On l'avait habillé d'un uniforme bien trop grand pour lui et doté d'un fusil et d'une cartouchière qui pesaient lourdement sur ses frêles épaules.
Ils furent conduits jusqu'à une petite maison de la banlieue est de Berlin, située à l'angle de deux rues, et équipés, privilège peu commun, d'une mitrailleuse lourde. Leur mission était simple et redoutable à la fois : ralentir coûte que coûte l'avance ennemie à cette intersection. La première journée parut interminable à Günter. Son jeune compagnon restait comme prostré. Il était transi de peur et ne desserra pas les mâchoires de tout le jour. La nuit, par contre, il dut le réveiller plusieurs fois tant ses cauchemars le rendaient bavard et bruyant. Le lendemain tout alla très vite. Le soleil était à peine levé qu'ils aperçurent une colonne de fantassins russes qui remontait lentement la rue. L'engagement fut bref et brutal. Günter ouvrit le feu alors que les soldats passaient à proximité de la maison. Pendant qu'il tirait comme un fou, le doigt écrasé sur la détente, Peter introduisait au fur et à mesure les bandes de cartouches dans le chargeur de la mitrailleuse. Les Russes ripostèrent violemment, mais ils ne purent investir la maison. Ils se replièrent dans les habitations d'en face, laissant le corps de cinq des leurs derrière eux. La joie délirante qui agita alors Günter se brisa net quand Peter s'affala sur la mitrailleuse. Une balle, une seule, lui avait traversé le cœur. Devant le corps inanimé de son jeune compagnon, il se sentit soudain oublié de tout. Plus seul que s'il avait été seul au monde.
***
Un petit bruit sec sortit Günter de sa prostration. Il se mit à genoux, avança vers la fenêtre et risqua un œil au-dehors. La rue lui sembla étrangement calme. De ce calme trompeur qui annonce toutes les tempêtes. A cet instant, la luminosité de la pièce s'accrut brusquement et il sentit passer dans son dos une furtive sensation de chaleur. Il se retourna et poussa un cri d'effroi. Là, au milieu de la pièce, à deux mètres au-dessus du sol, flottait une sphère lumineuse grosse comme un ballon de football, derrière laquelle ondulait doucement une fine et longue queue. On aurait dit un jouet étrange à l'intérieur duquel des masses liquides jaune, rouge et orange se déplaçaient lentement.
La boule émit alors un sifflement aigu qui lui blessa les tympans. Puis une voix se fit entendre, lointaine et métallique, semblable à celle d'un poste de radio mal réglé. Günter comprit aussitôt qu'elle s'exprimait en russe. Le doute n'était plus permis; il avait devant lui une arme ennemie, inconnue et étrange, qui avait pour mission de le tuer. Il ne devait momentanément son salut qu'à un dysfonctionnement de l'appareil. Il dégaina son pistolet et tira trois cartouches sur la boule lumineuse. Toutes firent mouche, mais aucune ne parut avoir le moindre effet sur leur cible. Seuls les trois impacts des balles s'y dessinèrent un court instant avant de disparaître.
Günter pensa que sa dernière heure était venue. Il attendait le coup de grâce, imaginant à chaque instant que l'engin allait cracher une rafale de plomb ou un jet de flammes. Mais la boule restait là, immobile. Sans la quitter des yeux, il se mit lentement debout. Son cœur battait sourdement dans sa poitrine, de grosses gouttes de sueur glissaient sur ses joues. Il n'en pouvait plus d'attendre.
- Eh bien, espèce de saloperie, qu'attends-tu ? Finissons-en ! s'écria-t-il.
A ces mots, la longue queue cessa d'ondoyer et les masses liquides à l'intérieur de la boule se figèrent un instant. Puis, Günter perçut de nouveau un sifflement de poste de radio brouillé. Les teintes orangées reprirent leur inlassable course. La chose allait de nouveau parler.
- Bonjour Monsieur.
Bonjour Monsieur ? Günter en resta bouche bée. C'est une histoire de fous, pensa-t-il. Mais cette fois-ci, la boule s'était exprimée en allemand. La voix était bizarre, comme étrangère à ce monde. Elle avait une tonalité féminine un peu aiguë.
- Bonjour, répondit-il dans un chuchotement.
- Quel est votre nom ? reprit aussitôt la boule.
- Günter Racht.
- Quel est votre âge ?
- Vingt-quatre ans.
- Où êtes-vous né ?
- A Mannheim.
- Etes-vous marié ?
- Non.
- Avez-vous des enfants ?
- Non.
- Quels sont votre poids et votre taille ?
- Je mesure un mètre quatre-vingt-cinq et je pèse...
Günter hésita un instant. C'est vrai, combien pouvait-il aujourd'hui peser au juste. Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait pas mis les pieds sur une balance. Avant la guerre, son poids dépassait allégrement les quatre-vingt kilos. Il habitait alors chez sa mère qui le nourrissait bien. Comme toutes les mères. Il se trouvait même un peu gros. Puis il y eut la guerre et ces deux longues années passées sur le front russe, dans le froid et les privations, qui l'avaient transformé en un long échalas. Il était maintenant si maigre qu'il pouvait compter ses côtes une à une. Sans mentir, il avait bien perdu quinze, vingt kilos ou peut- être plus. Il fut surpris de découvrir que pendant tout ce temps il n'avait jamais songé à se peser. A la guerre, quand la mort rôde sournoisement et peut vous emporter à tout moment, il est des questions que l'on ne se pose plus. Le poids devait sans doute être l'une d'entre elles.Günter s'apprêtait à exprimer son embarras, quand il comprit en un éclair toute l'extravagance de sa situation. Cerné par les Russes qui voulaient sa peau, il gaspillait le peu de temps qui lui restait pour vivre à répondre aux questions idiotes d'une boule lumineuse suspendue en l'air. Il s'emporta.
- J'en ai marre de répondre à vos questions. Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ?
La boule resta quelques instants silencieuse, puis le mouvement des liquides en son sein s'accéléra sensiblement.
- Je m'excuse Monsieur Günter Racht, mais je ne peux répondre à vos questions. C'est vous qui devez répondre aux miennes.
- Alors je refuse d'y répondre tant que vous ne m'aurez pas dit qui vous êtes.
- Vous ne vous montrez pas très coopératif. Mon voyage a été si long... Vous ne pouvez pas me faire cela Monsieur Günter. Je ne...A cet instant, plusieurs déflagrations secouèrent brutalement la maison. Günter eut juste le temps de se jeter à terre et de protéger sa tête sous ses bras. Plusieurs rafales de mitrailleuse firent voler en éclats les dernières vitres des fenêtres et hachèrent les murs, soulevant un nuage de plâtre sur leur passage. Il y eut de nouvelles explosions. La maison trembla si fort sur ses fondations que Günter eut peur qu'elle ne s'écroulât sur lui. Une lourde poutre qui s'écrasa à quelques centimètres de ses jambes lui fit lever la tête. Il vit alors l'enduit détaché du plafond qui tombait en gros flocons sur le sol. On aurait dit qu'il neigeait.
Il reprit ses esprits. Merde ! Les Russes.... Ils lançaient de nouveau une attaque sur la maison. Bon dieu ! Il avait presque fini par les oublier ceux-là avec toutes ces conneries. Günter rampa jusqu'à la mitrailleuse. Il s'installa derrière et jeta un coup d'œil dans la rue. Une dizaine de soldats russes la traversaient déjà au pas de course. Ils n'étaient plus qu'à quelques mètres de lui, quand il tira une longue rafale qui en faucha cinq d'entre eux. Les autres se figèrent un instant dans leur course, puis firent demi-tour. Il tira alors une seconde rafale. Deux, trois, quatre tombèrent successivement. Günter sentit monter en lui une joie féroce, une jubilation barbare. Il exulta. Bon dieu ! C'était un véritable jeu de quilles !
Dehors, tout était redevenu calme. Seuls quelques cadavres de plus jonchaient à présent la rue. Il entendit alors derrière lui un petit sifflement métallique. Qu'allait-elle bien encore pouvoir lui raconter....
- Monsieur Günter, faites attention, il y a un soldat russe qui est entré derrière par la fenêtre de la chambre.
Il se retourna. La boule était toujours à la même place, suspendue en l'air. Il quitta la mitrailleuse et traversa la pièce sur la pointe des pieds. Il arma son pistolet et se posta près de la porte qui menait à la chambre. Tout y semblait silencieux. Günter jeta un regard méfiant à la boule qui flottait au milieu de la pièce. Les liquides rouge, jaune et orangé qui la constituaient se déplaçaient imperturbablement en son sein, tandis que sa longue queue ondulait gracieusement derrière elle. Un doute lui traversa un instant l'esprit. Mais non. Il ne pensait pas qu'elle ait menti. C'est bête, mais maintenant il avait confiance en elle.Immobile, Günter attendit à l'affût que le Russe se manifeste. Mais rien ne vint troubler l'étouffant silence des lieux. N'y tenant plus, il se décida à agir. Comptant sur l'effet de surprise, d'un bond, il se plaça dans l'embrasure de la porte, l'arme pointée droit devant lui. Il se retrouva face au Russe qui l'attendait dans la même position, un revolver braqué sur lui. Gardant leurs armes respectivement pointées l'un sur l'autre, ils se dévisagèrent. Tous les deux étaient sales, épuisés, amaigris. Ils portaient les mêmes galons et devaient avoir le même âge. Russe ou allemand, leurs uniformes paraissaient identiques tant ils étaient recouverts de poussière et de boue. Günter eut l'étrange sentiment de se regarder dans un miroir. Qui sait ? Peut-être que ce Russe était comme lui étudiant en chimie avant la guerre. Peut-être qu'une mère l'attendait lui aussi, loin là-bas; et qu'en ce moment elle priait pour qu'il revienne sain et sauf.
Soudain, un coup de feu claqua; assourdissant, incongru. Günter en fut surpris. Sans l'avoir vraiment décidé, il avait tiré. Touché au ventre, le Russe s'écroula sur le sol. Il n'avait entendu qu'une seule déflagration, mais comprit aussitôt que deux coups de feu étaient partis simultanément, car une douleur fulgurante lui montait de la hanche droite. Il s'adossa au mur. Ses jambes ne le portèrent bientôt plus. Il glissa lentement le long du mur et se retrouva assis par terre. Pendant quelques instants il dut lutter pour ne pas perdre connaissance. Peu à peu ses terribles élancements à l'aine s'apaisaient et laissaient place à une sensation de chaleur et d'engourdissement. Günter essaya de se lever. Il hurla de douleur. La balle s'était profondément logée dans ses chairs. Il ne pouvait plus faire le moindre mouvement sans réveiller cette cruelle brûlure.
Que faire ? Günter sortit le chargeur de son pistolet, regarda son contenu et haussa les épaules. Il ne lui restait plus que deux cartouches. Pas assez pour résister au prochain assaut russe, mais assurément une de trop s'il décidait d'en finir avant. Un mince filet de sang s'échappait de la poche droite de son pantalon. Il déchira un pan de sa chemise, le roula en boule puis le glissa contre sa hanche dans l'espoir d'arrêter l'hémorragie. Il ne lui restait plus qu'à attendre. Mais attendre quoi ? Devant lui gisait le corps du Russe; face contre terre. Il se surprit soudain à l'envier. Lui au moins n'aurait plus de soucis pour l'avenir. Peu à peu Günter sentit une douce torpeur l'envahir. Ses pensées glissèrent dans un demi-rêve où se mêlaient les bons souvenirs du passé.
- Combien pesez-vous ?
La petite voix métallique le sortit brusquement de sa somnolence. Il cligna des yeux. Combien de temps était-il resté ainsi assoupi ? Il n'aurait su le dire. Günter leva la tête. La boule lumineuse était là, juste au-dessus de lui. Elle avait changé de pièce pour venir le rejoindre et le harceler de ses questions idiotes. Il ne put s'empêcher de sourire.
- Je pèse cinq-cents kilos, lui répondit-il.
La boule attendit quelques instants. En son sein, les teintes rouge, jaune et orangée s'agitèrent si vite, qu'il crut qu'elles allaient se mélanger.
- Ce n'est pas possible, laissa enfin tomber la boule.
- Comment cela, ce n'est pas possible ! s'exclama-t-il, feignant la surprise; le visage grimaçant d'étonnement.
- Je vous en prie, Monsieur Günter, répondez bien à mes questions. Je suis venue de si loin pour vous.
- Et bien justement, d'où venez-vous ? lui répliqua-t-il
- Je ne peux vous le dire, je n'en ai pas le droit. Je dois seulement vous poser des questions.
- Combien pesez-vous ? reprit-elle après un court silence.
- Je pèse quatre-vingts grammes, lui lança-t-il d'une voix grave et sérieuse.
La boule reprit ses cogitations.
- Ce n'est pas possible non plus.
- Quoi ? Mais vous me traitez de menteur ! s'exclama Günter d'un air faussement outragé.
Il s'amusa un instant à observer l'effet que produisirent ses paroles. Le mouvement des couleurs s'accélérait dans la boule.
- Je vous demande d'inscrire sur votre fiche le poids de quatre-vingts grammes, reprit-il d'un ton doctement ironique.
- Bon, je l'inscris. Mais si ce n'est pas vrai, ce n'est pas gentil de votre part. Je viens de si loin.
- C'est cela; d'où venez-vous ?
- Quelle est votre activité principale aujourd'hui et que pensez-vous faire demain ?
Günter s'esclaffa. Mais son rire se cassa net et se mua en un long râle. Une douleur fulgurante lui brûla l'aine. Il se recroquevilla sur lui-même. Lentement la douleur passa. Il releva le buste et cala son dos au mur.
- Monsieur Günter.... Je peux répéter ma question si vous ne l'avez pas bien comprise.
- Fous-moi la paix ! Bon dieu ! Mais tu ne vois donc pas que je vais crever !
- Oh ! ne faites pas cela Monsieur Günter ! C'est ma première mission; si je la rate, je serai sûrement mise au rancart. Ce fut déjà si difficile d'arriver jusqu'ici. Ne me compliquez pas la tâche. S'il vous plaît, Monsieur Günter, dites-moi quelle est votre activité principale aujourd'hui, et que pensez-vous faire demain ?
Il ne répondit pas, ferma les yeux et attendit.Quand il les rouvrit, quelques minutes plus tard, la boule s'était rapprochée de lui. Elle était à présent si près qu'il aurait pu la toucher en tendant le bras. Mais il n'en fit rien. Elle pouvait s'effaroucher et disparaître. Günter ressentit à cet instant tout le vide qu'elle aurait alors laissé. Elle était devenue le seul lien qui le rattachait encore au monde.
- Bon, d'accord. Je vais répondre à votre question. Mais vous me promettez ensuite de répondre aux miennes. N'est-ce pas, Monsieur Günter ?
Il lui fit signe de la tête que oui.
- Et bien voilà. Je viens d'une planète très lointaine. Si lointaine que vous ne pouvez même pas imaginer la distance qui la sépare de la terre. Un temps infini, qui représenterait une éternité pour un terrien comme vous, m'a été nécessaire pour parvenir jusqu'ici et il m'en faudra autant pour le retour. Mais le temps n'a pour moi que bien peu d'importance. Je suis étudiant, étudiante plutôt, si l'on se réfère à votre propre partage des sexes, et je suis chargée d'étudier les êtres humains qui peuplent cette petite planète. Il me faut connaître vos valeurs, vos goûts, vos habitudes; ce qui vous rend heureux, et ce qui vous angoisse. Pour mener à bien cette étude, j'ai des tas de gens à interroger. Vous êtes mon premier client. Vous savez tout, Monsieur Günter. Maintenant, c'est à vous de répondre à mes questions. Vous êtes toujours d'accord ?
Il lui répondit d'un sourire forcé. Une parole donnée ne pouvait se reprendre.
- Quelle est votre activité principale aujourd'hui et que pensez-vous faire demain ? demanda la boule toute ravie à l'idée d'avoir enfin une réponse à sa question.
- Aujourd'hui j'ai fait la guerre et j'ai tué beaucoup de gens. Demain, ou dans une heure même, je serai mort, soupira Günter.
- Vous savez, j'ai beaucoup de mal à comprendre cette idée de mort. Cela n'existe pas chez moi. Mais pourquoi avez-vous tué tout ces gens dans la rue tout à l'heure, et pourquoi voulez-vous mourir.
- Mais je ne veux pas mourir !
- Vous voulez juste tuer alors.
- Non plus. Si je pouvais, je ne tuerais personne. Mais si je ne tue pas ces Russes là-bas, c'est eux qui vont me tuer.
- Et si eux ne vous tuaient pas, c'est vous qui les tueriez. Je vois. Dites donc, c'est drôlement compliqué votre histoire. Je n'y comprends pas grand-chose.
- Ne cherche pas à comprendre. Moi, je vais te dire mon sentiment. Tu t'es laissé refiler la planète la plus pourrie de toute la galaxie. Ton directeur de thèse a voulu t'enfoncer.
- Vous croyez ?
- J'en suis sûr.
- Enfin, peu importe. Je dois continuer mon travail. Avez-vous déjà eu des relations sexuelles ?
- Mais bon dieu, j'en ai marre de tes questions à la gomme ! Laisse-moi tranquille ! Je vais bientôt crever; tu comprends ça !
- Vous n'êtes pas juste. Tout à l'heure vous m'aviez promis que si je répondais à votre question, vous répondriez ensuite aux miennes...Soudain, une violente déflagration se fit entendre dans la pièce à côté; puis une seconde. Deux grenades à main venaient d'y être jetées. De nouveau les rafales de mitrailleuses labourèrent les murs. Günter, le dos appuyé de l'autre côté, sentait les balles s'y incruster profondément les unes après les autres. Puis, d'un seul coup, ce fut le silence. Les armes s'étaient toutes tues en même temps. Il perçut alors des bruits de course. Les Russes retraversaient la rue. Ils seraient là dans quelques secondes.
Il regarda bêtement le pistolet posé à côté de lui. Mon dieu, qu'il était dur de mettre fin à ses jours. Il prit l'arme et en introduisit le canon dans sa bouche. Ses dents mordirent désespérément l'acier froid. Il ferma les yeux. La peur lui nouait les tripes. Ah, comme il aurait voulu vivre; simplement vivre. Des larmes de rage perlèrent sur ses joues. Il allait presser la détente, quand il entendit un petit craquement métallique.
- Non, Monsieur Günter, ne faites pas cela, je n'ai pas fini de vous poser toutes mes questions.
Il ouvrit les yeux. La boule était toujours là, petite masse lumineuse où jouaient des teintes orangées. Une idée lui traversa alors l'esprit. Il retira le canon de sa bouche.
- Dis donc, toi là-haut, pourrais-tu me sauver ? En aurais-tu le pouvoir ?
- Oui je l'ai... Mais je ne peux l'utiliser. C'est strictement interdit par le règlement intergalactique. J'ai le devoir de ne jamais intervenir dans les affaires des planètes visitées. Je dois laisser les choses suivre leur cours.
- Mais tout à l'heure tu m'as averti quand le Russe est entré par derrière. Sans toi, je serais déjà mort.
- Oui c'est vrai, mais je n'aurais pas dû le faire.
A cet instant, il entendit de violents coups s'abattre sur la porte. Les Russes entraient dans la pièce voisine. Allaient-ils l'abattre aussitôt ou bien lui feraient-ils subir avant d'atroces tortures ?
- Sauve-moi ! hurla-t-il à la boule, et je répondrai à toutes tes questions.
La boule resta immobile et silencieuse.
- Sauve-moi ! supplia-t-il de nouveau, des sanglots dans la voix.
La boule ne bougeait toujours pas, mais les teintes qui la composaient se mirent lentement en mouvement.
- Je ne veux pas mourir. Si tu le peux, fais quelque chose. Bon dieu ! aie pitié. Peux-tu ressentir ce qu'est la pitié ! Je t'en prie, sauve-moi. Vite ! Je...Günter écarquilla alors les yeux d'émerveillement. La boule se mit à tourner sur elle-même de plus en plus vite comme une toupie folle. Elle se teinta d'un rouge éclatant, presque aveuglant, qui illumina la pièce. Soudain, elle fonça droit sur lui et éclata. Il eut à cet instant l'agréable sensation d'être immergé dans un liquide chaud et visqueux. Il perdit connaissance.
***
Le monde dans lequel Günter se réveilla lui parut à la fois étrange et familier. Il baignait, nu, dans un liquide chaud et ambré aux reflets orangés. Le silence ouaté des lieux était ponctué par un bruit sourd et régulier. Peut-être celui d'un battement de cœur. Dans la pénombre, il ne vit d'abord pas grand-chose. Quand il voulut se déplacer, il se sentit lourd et empoté. Il parvint lentement à tourner la tête et distingua ses mains et un bras. A leur vue, il sursauta de stupeur. Ces deux mains... ce bras... étaient ceux d'un enfant à naître ! Il comprit alors qu'il avait réintégré la matrice originelle. Mon dieu, elle était folle cette boule. Ainsi, elle n'avait rien trouvé de plus simple que de le réexpédier dans le ventre de sa mère.
Günter baissa lentement la tête. Il aperçut ses petites jambes pliées sous son corps, ce ventre bombé et lisse d'où sortait un tuyau de chair blanchâtre qui se perdait quelque part dans la poche placentaire. Sa mère était allongée; les battements réguliers de son cœur le rassurèrent. Il comprit alors à quel point il était bien, merveilleusement bien, caché dans ce douillet petit nid des origines. Pour rien au monde il n'aurait voulu en sortir.
De l'extérieur, des voix inaudibles lui parvinrent. Il n'était donc pas seul avec sa mère et en fut vivement contrarié. Ces voix étrangères violaient son intimité. Soudain, l'une d'entre elles cria plusieurs fois un ordre. Le cœur de sa mère battit alors plus fort et tout son corps se contracta. Ce mouvement provoqua un léger déplacement du fœtus. Cette première contraction fut suivie d'une autre beaucoup plus violente. Günter exécuta par contrecoup un véritable bond en avant. A cet instant, il comprit la terrible réalité. Sa mère essayait de l'expulser hors de son ventre pour le mettre au monde. Il fut véritablement pris de panique. Mon dieu ! Rejoindre ce monde de fous. Non, assurément il ne le voulait pas. Tout ce qu'il désirait, c'était rester là, discrètement lové dans le corps de sa mère et ne plus en bouger.
Plusieurs contractions d'intensité croissante le firent un peu plus glisser vers la sortie. S'il continuait à ce rythme-là, il serait bientôt dehors. Soudain il eut une idée. Il rassembla toutes ses faibles petites forces afin de se placer en travers de l'utérus. Il s'agita tant et si bien qu'il y parvint à force de torsions.
Hélas, la contraction suivante ruina son entreprise et le ramena dans sa position initiale. Décidément, la nature était trop bien faite. Il fallait se rendre à l'évidence; dans quelques minutes il serait dehors. Bon dieu ! mais qu'allait-il bien faire dans ce monde-là. Un bébé à naître peut certes nourrir quelques illusions sur sa vie future; mais pas lui. Sans compter qu'il venait au monde avec l'esprit d'un homme de vingt-quatre ans, conscient d'une vie antérieure, d'une histoire propre. Un moment cette pensée l'horrifia. Il aurait mieux fait de ne rien demander à cette maudite boule et d'en finir tout de suite. Puis il se ravisa. Après tout, cette faculté extraordinaire serait peut-être une chance... A moins que... Le ventre de sa mère se contracta une nouvelle fois. Ce qui, jusqu'alors, n'avait été qu'un doute, devint à cet instant une certitude : au fur et à mesure qu'il glissait vers la sortie, sa mémoire s'effaçait. Une nouvelle contraction, brusque et puissante, le lui confirma nettement. Ainsi, chaque mouvement de sa mère gommait des pans entiers de son esprit, comme un livre dont on ferait disparaître les caractères afin de le transformer en un cahier vierge. Un battement de son cœur et une page devenait blanche; une contraction de son corps et un chapitre entier s'évanouissait. Günter sentit que rien au monde ne pourrait entraver cet inexorable travail de sape. Ainsi, il allait naître comme un vrai bébé, vierge de tout passé et de toute histoire. Il comprit alors qu'il avait conclu un véritable marché de dupes avec cette satanée boule. Dans vingt-quatre ans exactement, il se retrouverait dans cette même maison, cerné par les Russes. Et cette fois-ci, personne ne viendrait le sauver. Elle ne lui avait accordé qu'un simple sursis.
Une nouvelle contraction vint interrompre le cours de ses pensées. Elle fut aussitôt suivie de deux autres secousses. Günter sentit alors son esprit se vider à un rythme vertigineux. Une foule de vieux souvenirs remontaient des tréfonds de sa mémoire, s'agitaient quelques instants sur l'écran de sa conscience, puis disparaissaient. Il essaya désespérément de retenir ces images de sa vie qui défilaient devant lui. Ici, en face de la maison, son père lui apprenait à monter à vélo. Là, il jouait dans le jardin avec son chien Fenwick. Ah ! le délicieux gâteau de tante Herman. L'odeur âcre de la pipe de l'oncle Konrad. Le sourire familier et bienveillant de cette vieille femme... Mais qui était-elle ? Le sein blanc de sa mère et son regard si bleu. Le lait chaud dans sa gorge. Blanc le lait. Bleu le ciel.
Une terrible contraction, la dernière, le projeta soudain violemment hors du ventre maternel. Il perdit dans l'instant définitivement conscience de lui-même. La lumière, le bruit, toutes ces mains étrangères qui le manipulèrent, agressèrent tous ses sens. Il poussa un cri. Un cri de révolte.
Ce 26 juin 1920, à l'hôpital central de Mannheim sur le Rhin, naquit un beau bébé de trois kilos, dont seule une petite boule lumineuse, là-haut loin dans le ciel, connaissait déjà la destinée.
Jean-Pierre Gérin jean-pierre.gerin@laposte.fr