Nouvelles36
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Il est évident que Raphaël est un bien beau prénom. Et c'est Raphaël qui est le héros de ce récit. Il a un don particulier, très personnel. Il a su tirer des leçons de sa vie pour atteindre un état de maturité et de sagesse développé, pour atteindre un bonheur certain, sans peur du lendemain, pour garder une merveilleuse confiance. C'est, chers lecteurs, une histoire triste que celle de Raphaël. Mais c'est une histoire que j'ai très envie de vous faire connaître.
Il a un certain don ce Raphaël. Il a du mal aussi à le découvrir, et il lui faudra toute sa vie pour s'en rendre compte. Place maintenant au récit en lui-même.Commencer et ne jamais finir, car c'est bien un projet ici que d'écrire, et de ne plus finir. Ainsi ce projet sera de fait le trait d'union entre ma vie d'avant, et celle qui va commencer bientôt. Raphaël, after his father, est doué d'un don magnifique, celui de prédire l'avenir. Mais attention à vous, lecteurs, au sens de " prédire l'avenir ", car il ne s'agit pas d'une certaine voyance, d'une assurance de faire ceci, ou cela, dans les prochains jours, de rencontrer une jeune et belle femme qui va vous bouleverser à jamais, ou encore de deviner une réussite professionnelle à venir. Non, non ! Chers amis, ce Raphaël n'a pas ce don, et personne ne l'a ; mais il a un don bien plus personnel, qu'il exécute et dont il se sert pour terminer ce qu'il commence. L'histoire paraîtra complexe, loufoque, empreinte d'une certaine névrose, ou pire, digne d'une véritable folie. Peut-être que le temps de trouver les mots justes à ce récit est arrivé. Aussi vous demanderais-je de bien vouloir prendre un verre d'eau, ou autre essence désaltérante, et quelques mouchoirs pour les plus sensibles. Voilà ce qui s'appelle commencer, on sent une volonté certaine de continuer, sans trop penser à terminer. Place à ce début, et si ce n'est qu'un début, à l'imagination d'une éventuelle suite…
Pour Tess.
ILe bruit sourd de l'eau qui coule dans la douche de Raphaël transforme les fredonnements d'une chanson d'été bien connue en hurlements démesurés. Il chante la fameuse chanson de toutes les soirées, celle que l'on a en tête souvent, ou celle qui manque quand bien même elle ne passerait pas en boîte de nuit ; celle à laquelle on pense dès qu'on pense " chanson ". Le bruit de l'eau s'arrête, la voix de Raphaël également. Il attrape une serviette encore mouillée de la veille, vu le temps d'un gris déprimant au dehors, et la pluie qui n'en finit pas de tomber, on a du mal à comprendre comment elle aurait pu sécher si ce bougre ne l'avait pas placée sur un radiateur. La blancheur de son corps faisait songer à la peau des japonaises, puis devant la haute glace de la salle de bain, il pris la serviette, s'en servit comme toge, et proféra des mots dans une langue de son invention. Car Raphaël a beaucoup d'imagination, oui chers lecteurs, il a même un sens aigu de la notion de " création ". Il avait, comme Tolkien, essayé d'inventer plusieurs langues, avec leurs grammaires, leurs exceptions…Sans grand succès, il faut le reconnaître. Ainsi déguisé, dans sa longue serviette blanche, tel un sénateur romain, - c'est ce qu'il était là je pense -, il se déplaçait lentement dans toute la salle d'eau, pour recréer une sorte de parade, celle d'un homme important bien entendu, la main exécutant des mouvements très amples et lents avec une sérénité et une fierté personnelle, tel même pourquoi pas un empereur, ou un monarque, revenant vainqueur d'une longue campagne dans des contrées lointaines ; pourquoi se limiterait-il à un simple sénateur ? Parce que Raphaël, dans la vie d'empereur, soit on naît fils de son père, soit on y arrive en passant par sénateur. Puis sa mère frappa à la porte soudain, cassant toute l'harmonie qu'il pensait avoir créée, le faisant redescendre à une vive banalité de tâches quotidiennes : " Viens mettre la table, on va bientôt manger, ton père va rentrer. " Dépité par une telle intervention, une telle prétention, car qui est-elle pour stopper pareil délire créatif ?, il ôta violemment sa serviette-toge. Il avait une tête montrant toute la colère, voire la haine qu'il contenait sur le moment. Mais, chers lecteurs, il ne faut pas blâmer non plus maman R., car elle n'y est pour rien en fait, acceptons pour l'instant cette frustration de Raphaël, cette désillusion, il faut bien la vivre pour la recréer plus tard, et c'est bien ce qu'il va faire ce jouvenceau.
La journée s'annonçait mal pour Raphaël, car à peine douché, à peine intercepté par sa mère, à peine regardé par le ciel désastreusement grisâtre, il se mit à bouder. Ne plus jamais sourire, malgré les boutades de son père à table, il se refusait à faire une tête autre que la tête du parfait crétin gâté désagréable, c'est-à-dire la tête impersonnelle et exagérée voulant montrer le seul mécontentement futile qui l'accablait. Il changeait sa façon d'être, exagérant d'une manière parfois violente ses propres sentiments, ses perceptions des autres. C'est comme cela qu'il s'apprêtait en tous cas à passer cette journée. Son père était assez distant de lui, ou plutôt non, je vais tout vous dire, sinon vous ne comprendrez plus. En réalité, Raphaël avait l'impression que son père avait deux vies, l'une dans la famille, avec maman R., et les enfants : Raphaël et ses deux sœurs, Julia et Sarah, et une autre vie, secrète bien sûr, concernant son travail, ou du moins c'est ce qu'il pensait. Le père de Raphaël se disait être homme d'influence. C'était la seule définition qu'il donnait de son métier, mais ce n'est pas un métier " homme d'influence ". Alors pour Raphaël la situation n'était pas simple, il n'a jamais vraiment su le métier de son père. On lui disait de mettre sur les papiers de l'école, ou les petits papiers des professeurs du début d'année scolaire, le seul et unique nom de " commercial ". Mais une seule question de plus et Raphaël était perdu, ne pouvant y répondre. Le père de Raphaël était donc dans le business, en tous cas c'est aussi ce que disait maman R., pour qui le secret n'était peut-être pas entier. En famille, il était doux, attentif, un père parfait, presque faux. A table ou dans les moments difficiles, il avait toujours le mot qui apaise, le mot qui soigne. Et cela, Raphaël en était perturbé. Il n'avait pas confiance en son père, malgré toute l'excellence de son jeu, la finesse de ses propos, l'intelligence aussi qu'il mettait dans sa voix pour parler à ses enfants. Cela ne suffisait pas apparemment, ou plutôt cela ne convenait pas. Raphaël avait besoin d'un père simple, pas double. Un jour, il n'y pas si longtemps de ça, Raphaël avait répondu à un coup de fil à la maison, son père lisait un journal sur la terrasse, un homme à la voix rauque était au bout du fil, et voulait parler au père de Raphaël. " C'est très important, passe le moi, mais dis moi qui tu es avant, et pourquoi ce n'est pas lui qui a répondu " ; Raphaël, troublé, répondit qu'il était son fils, le fils de son père, le fils du père de Raphaël… L'homme marqua une pause de quelques secondes, puis il enchaîna : " passe le moi très vite, ou tout cela va mal se finir ". Raphaël s'exécuta, et ne posa aucune question à son père, mais cela n'a pas été sans le marquer.
Raphaël était en vacances, en vacances d'hiver, mais peu importe. Il retourna dans sa chambre, ne sachant pas vraiment quoi faire. Il scruta sa chambre, pensant chaque mot, chaque phrase avec insistance. Il était pâle, mais l'hiver, il est souvent pâle. Il y avait un tas de babioles dans son petit espace privé. On sentait une sorte de flottement à peine entré dans sa chambre, une désinvolture dans tous les domaines. Les chaussettes sales traînant ça et là semblaient plus être un refus de ranger qu'une véritable flemme. On distinguait aussi mis à part le désordre insolent, une lettre, bien tapie dans le seul coin de son bureau où rien ne s'empilait ; là, dans ce trou au milieu des feuilles de brouillon, des stylos usagés, des papiers en tous genre, des livres, de vieux mouchoirs secs et gris, de traces de tabac (car Raphaël roulait des cigarettes pour sa mère, et pour lui aussi, mais ça personne ne le savait), des pièces oubliées…Une lettre qu'il ne relisait jamais d'ailleurs, par peur du contenu sûrement, ou pour ne pas en altérer le souvenir. On lisait juste deux adresses: " M. Raphaël Juffra, 7, rue Bonaparte, 20*** Ajaccio " , puis en haut à gauche : " Melle Fortuna Paula, 14, rue Bonaparte, 20*** Ajaccio ". Cette fille était en réalité sa voisine d'en face. Et oui vous avez bien lu, la famille de Raphaël habite la Corse, une province d'exceptions, certes, et aussi une province de Corses. Raphaël est en fait corse par maman R., son père, lui, est né à Paris, et sa famille habite un village en Creuse " La Tombe ", un nom bien triste pour un pauvre hameau, de fermiers, d'agriculteurs, de personnes âgées pour la plupart, voire très âgées. Raphaël n'y est allé qu'une fois, et ça lui convient bien je pense. Et là, mes chers lecteurs, vous vous demandez bien comment ils ont atterri à Ajaccio ces gens là. Vous le saurez bientôt.
Raphaël était étudiant, je ne me souviens plus de son âge exact à l'époque, il étudiait dans une école de commerce. Mais cela ne l'intéressait pas plus que ça, il avait bien d'autres passions annexes. Ainsi la photographie par exemple, ou encore les ricochets, et oui ! les ricochets, personne ne sait vraiment en faire de parfaits, et bien Raphaël, lui, le demi Corse, y arrive excellemment bien. Ce qu'il aime le plus, c'est faire un ricochet, et le prendre en photo, soit encore avec le caillou, soit juste les ondulations de l'eau. Il a développé beaucoup de techniques pour y parvenir, car ce n'est pas chose aisée, vous essaierez vous verrez bien qu'il faut de la patience. Il a même eu l'idée d'écrire un livre de méthode, qu'il aurait intitulé : " Méthode de photographie du ricochet ". Mais revenons à cette lettre de la fameuse Paula. Car ce jour là, ce jour où Raphaël, assis, ne savait pas quoi faire, il savait qu'il allait prendre cette lettre, l'ouvrir, et la lire, mais il attendait, cinq minutes, dix minutes, émerveillé comme toujours devant la vue magnifique qu'il avait depuis sa chaise, une vue sur la baie, et le vieux port d'Ajaccio. Cette vue il l'a devant lui tous les jours, et jamais, pas une fois il n'a été lassé de regarder cette mer si calme, et ces bateaux si bien alignés. Au bout de vingt minutes il prit la lettre sans réfléchir, et la lu en murmurant :
" Don Pedro, quel est donc cette lumière qui brille encore, il fait déjà noir et sous ma couette chaude et douce, j'écris ces lignes à Raphaël, oui…à Raphaël. Il ne faut prononcer son nom qu'avec délice, qu'avec passion. Allez, je le prononce là encore et encore, Raphaël, Raphaël, Raphaël… Pourquoi un tel désir dans ce prénom ? Pourquoi t'appelles-tu Raphaël ? Tu ne m'as jamais raconté l'histoire de ton prénom. Ca doit être une histoire triste, sinon tu m'en aurais parlé. Où peut-être le gardes-tu pour la fin, quand tu vas partir, où quand je ne serais, moi, plus en face de toi… " Il s'arrêta un moment, et réfléchit, puis regarda par la fenêtre de l'autre côté de la chambre, qui donnait sur la rue. Les volets étaient fermés chez Paula. Ils étaient noirs ou gris, on distinguait mal les couleurs avec ce fichu temps. Il reprit : " Je m'appelle Paula, et je trouve ça fade, et même laid par ailleurs. On pourrait assimiler mon prénom à une vieille décrépie, deux prothèses de hanches en place, et qui n'a presque plus de cheveux, mais qui les entretient bien, ses cheveux, qui les coiffent bien, qui en fait une teinture…Ah quelle horreur… "De nouveau Raphaël s'arrêta, il ne se sentait pas très bien en relisant ces quelques phrases. Elles semblaient revenir de si loin, de si profond dans son passé, remuant des souvenirs si ancrés qu'il en pleurait doucement. Une larme si fine, si lente coulait le long de sa pommette droite, elle chevauchait calmement les poils de sa moustache, puis s'insinuait à la commissure de ses lèvres. Raphaël pleurait. Il respirait plus fort, et se forçait à maîtriser sa respiration qui pouvait le trahir, car chez Raphaël, les murs ont des oreilles quand il le faut. Il pensait à sa sœur, dans la chambre juste côté de la sienne. Il s'agit de Sarah, la plus âgée ; elle n'a jamais vraiment grandi, et Raphaël avait souvent peur d'elle, peur de ses moqueries d'adolescente, une adolescente de vingt-sept ans…
Mais personne ne l'a entendu. Personne ne l'a vu, sa voisine n'est pas chez elle. Il y a toutefois Pedro, le saxophone, qui là, installé entre deux gros classeurs sur le lit de Raphaël, appelait son maître, il voulait sentir son souffle parcourir ses tuyaux de cuivre dorés. Mais Raphaël, impassible, et toujours très ému, ne se sentait pas de taille. Il se laissa abandonner quelques instants à une mélancolie amère, s'allongeant sur la moquette poussiéreuse de sa chambre. C'était sa façon de refuser les avances de son instrument de musique. C'est assez curieux, et presque délicat. Imaginez pourtant le pauvre Pedro, qui ne rêve que de ça, il vit même pour cela, et Raphaël, son seul maître, le seul souffle qu'il n'ait jamais connu dans sa vie de saxophone… Il faudrait le voir, l'entendre, caresser ses beaux tuyaux reluisants, lui dire qu'il est beau, l'entretenir, lui promettre qu'on ne l'abandonnera pas. Un instrument, c'est attachant. Mais Raphaël s'en moquait là, il pensait à Paula. Il y pensait souvent et vivait chaque jour la difficulté de se détacher complètement d'un être qu'on a aimé. Nostalgie, mélancolie. Affres de l'amour : affres de toujours. Il était forcément complice aussi. Un vrai mélancolique entretient sa mélancolie. C'est comme une drogue quelque part. Regretter le passé si fort qu'on ne pense plus à l'avenir. Tourner le dos à demain, et contempler les ruines. Passivité de l'âme perdue. C'est ce qu'il faut éviter, à tout prix.Dans la famille de Raphaël, il y a aussi Julia, la mignonne, la petite, l'innocente, celle que l'on remarque en premier. Julia était peut-être en fait la plus intelligente, celle qui savait profiter de chaque situation, l'esprit malin, comme un renard. Raphaël était assez proche d'elle, mais elle l'agaçait et bien souvent, leur entente se terminait par une rixe d'enfant. Nous étions le trois août, et on s'en rappelle bien, il avait neigé sur les hauteurs. Raphaël, en vacances encore, était seul avec sa sœur Julia dans la maison. Les parents étaient partis la veille pour deux semaines aux Antilles. La grande, la vilaine Sarah, quant à elle, était chez son copain, enfin celui du moment, mais on reviendra sur ces choses. Raphaël avait bonne mine, il était heureux, et semblait content de la situation. Il prit nonchalamment une pomme. Elle était verte, trop verte en fait pour ressembler à une vraie pomme du jardin. Julia était dans sa chambre, au téléphone. Raphaël, désœuvré, convint de l'écouter un peu. Il marcha sans faire de bruit jusqu'à la porte de sa sœur, puis écouta avec délice : " Non mais tu comprends, Victor il est beau, mais il a rien que j'aime. Pis en plus il fume, donc moi je sortirais pas avec lui (note : Julia avait treize ans). Par contre Jean-Seb ma plaît beaucoup. Pas toi ? " Un moment de silence accompagna sa question, et Raphaël se mit à éternuer violemment. Julia se précipita vers la porte, l'ouvrit et lança le téléphone sur l'oreille de Raphaël, qui faisait mine de passer. Elle le lança même si fort qu'elle le cassa, et fit saigner le pauvre Raphaël. Du coup, Raphaël prit une décision forte, celle d'aller voir sa voisine, Paula…
Il devait être seize heures à peine, un soleil de plomb. Raphaël sortit de chez lui, scruta la rue deux minutes. Deux vieilles en noir étaient assises sous l'olivier, dans le petit parc. Elles étaient là tous les jours, à la même heure, juste après la sieste. Elles restaient là jusqu'au soir en général, et regardaient passer les gens, les vélos, les voitures. C'était ce qu'elles faisaient, regarder, observer, et parler de la vie, de la vie d'avant. Raphaël traversa la rue, jusqu'au numéro quatorze. Devant la porte verte, il hésita. Il hésita plusieurs minutes. Puis il sonna enfin. Avec tout son courage, il sonna chez Paula Fortuna. Il le sentait bien ce coup là. Il ne savait pas pourquoi, mais il le sentait bien. Il avait souvent des sentiments comme ça, particulièrement avec Paula, mais pas avec tout le monde. Une voix triste répondit : " oui ? Qui est-ce ? ". Et Raphaël répondit simplement : " Je souhaite voir Paula, c'est Raphaël ". Et la voix se tût, puis, environ cinq secondes plus tard, le bruit de l'ouverture de la porte se fit entendre, se qui rassura Raphaël. Il entra aussitôt dans la petite cour de la copropriété, et, au fond, une silhouette svelte, tout de vert vêtue, l'attendait sur le perron. Raphaël s'approcha lentement. On distinguait maintenant ses beaux cheveux châtains, et bouclés, elle était pâle. Ses grands yeux se cachaient derrière une large frange. Mais Raphaël s'en souvenait, de ses yeux ; il les avait déjà longuement contemplés. Ils étaient marron clair, très clair. Ils avaient une forme d'amande, laissant penser à des origines asiatiques lointaines. Mais ce que Raphaël aimait le plus, c'était ses mains, qu'il s'apprêtait à toucher, elles étaient fines, douces, très douces, des mains d'artistes il se disait souvent. Des mains qui ne tremblaient jamais, toujours sûres d'elles. C'était surtout cela qui avait impressionné Raphaël. Puis, là, l'un en face de l'autre, en silence, ils se contemplèrent, s'analysèrent, se dévisagèrent. C'était beau, mais en même temps très étrange. Paula lança :
" Alors c'est bien toi.
Oui, c'est moi.
Et tu viens me voir.
Je viens voir tes mains.
Elles sont malades en ce moment.
Ah bien, malades… Mais ça ne m'empêche pas de les voir, si ?
J'en peux plus de te voir. "
Elle se mit à sourire, puis, prise par un désir ineffable, elle lui baisa le front, et dit : " tu es beau, Raphaël. " (Elle prononça bien chaque syllabe du prénom avec insistance.)
Raphaël, après cette réplique, sentit une grande chaleur s'installer dans son corps. Il ne tremblait plus, il voulait l'embrasser.
C'était ça pour lui l'amour. C'était Paula. C'était la complication et le naturel en même temps. C'était la vérité et le mensonge. C'était la beauté et la laideur du malheureux. C'éait l'être entier priant l'absolu de résoudre tous ses problèmes. On sait tous ce que c'est l'amour. On l'a tous connu une fois. Mais l'a-t-on tous partagé ? Quel plaisir itntense, quelle révélation fantastique que l'amour partagé. Il nous ravive, nous brûle, nous rend fort, nous rend faible, nous émeut, et parfois, nous rend ridicule. Combien de scènes d'amour plate et laide a-t-on déjà vues pour le dire ? Mais là c'était différent. C'était leur histoire. Ils avaien déjà réussi à s'aimer passionnément, à se haïr complètement, à s'ignorer, à s'aimer de nouveau… Là je crois bien qu'ils s'aimaient. Raphaël lui lança : " Je t'ai écrit une lettre. "
Ah ?! Je n'ai rien reçu de part pourtant.
Oui elle n'est pas encore terminée. Mais je t'ai tout dis dedans. Tout ce qu'il y avait à dire.
Toujours les mêmes secrets…T'arriveras donc jamais à me dire les choses simplement.
Non…
Raphaël laissa un temps. Il avait l'air fatigué, Ses yeux étaient sombres, Son teint devint pâle. On avait l'impression que ses cheveux bougeaient et s'aplatissaient sur sa tête. Ses mains étaient moites et jointes devant lui, comme s'il avait commis une faute, et qu'il attendait la punition. Paula chuchota alors : " Aller, rentre un moment. J'ai fait un gateau. "
Cette fille l'obsédait. Il ne signifiait pas rien pour elle non plus. C'était un beau couple, un couple comme on n'en voit plus, un couple qui se connaît.
II
Nous y voici. On est en plein dedans. Car là, assis devant cette cheminée si belle, si chaude, si odorante, on parle, on se souvient, on ne devine plus, tout ça c'est terminé. J'ai encore toute l'histoire de Raphaël à terminer. Elle est belle cette histoire. Elle est belle car elle, elle devine toujours. Elle devine encore qu'elle est belle. Je suis en robe de chambre, dans ce chalet perdu, au milieu des grandes montagnes blanches et du froid, coupé du monde. J'écris encore, il est maintenant tard, mais j'écris toujours. Il n'y a plus personne avec moi. Je suis vieux, j'ai envie de mourir, mais, je dois, avant, terminer cette histoire. Pour vous, lecteurs assidus, je veux terminer pour vous. L'histoire de Raphaël, c'est l'histoire du passé, c'est l'histoire du souvenir. C'est aussi l'histoire d'un amour. Et c'est enfin l'histoire de la mort. Et là, on se dit, quel cliché, quelle banalité que d'écrire sur ces vagues thèmes surdéveloppés par tous les autres. Mais là, il s'agit de Raphaël, pas de Roméo, ni même de Tess d'Ubervilles, ni même encore du Dr Jhivago. Non, c'est Raphaël, lecteurs, dont voici la suite.
Paula était seule, assise à une terrasse de la vieille place, pas très loin de chez elle. Ça ne lui arrivait jamais, de s'asseoir seule à une terrasse, mais là c'était différent. Elle buvait un jus de pêche. Elle en savourait chaque gorgée. Après chacune de celles-ci, elle se léchait lentement la lèvre supérieure pour ne rien perdre et savourer encore et encore. Il faisait bien chaud ce jour-là. Elle réfléchissait à ce qu'elle pourrait bien faire aujourd'hui. Elle ne savait pas vraiment, elle s'embêtait. Puis elle pensa à ses poupées d'enfant, celles qui l'accompagnaient à chaque caprice, à chaque colère, à chaque chagrin. Puis, elle pensa à ses amis. Elle en avait peu, trois tout au plus. Mais trois vrais amis, avec qui elle était bien, avec qui elle pouvait partager des moments intimes. Elle pensait à son copain aussi, Jules, celui qu'elle a rencontré, il y a trois semaines, à une fête d'une ancienne connaissance du lycée. Mais elle s'en moquait, elle ne le trouvait pas beau, et n'avait à cet instant aucune envie de le voir. Et lui non plus d'ailleurs, se dit-elle pour se rassurer. Là, assise, elle rêvait de belles choses, et décida finalement d'aller voir Jules, malgré tout. Elle paya et rentra chez elle. Sa mobylette l'attendait, c'était une vespa, une vraie, une italienne. Un quart d'heure de trajet était nécessaire pour aller chez Jules. Et Paula prenait son temps, elle pensait à Raphaël par intervalle. Puis elle se voyait en train d'embrasser Jules pour lui dire bonjour, et ça la répugnait. Quelle horreur mes aïeux ! Embrasser ce Jules Gorugio (car c'est bien son vrai nom), ce Corse depuis toujours. Pourquoi allait-elle le voir là, sur sa vespa ? Quelle était la raison, le désir qui la motivait ? Sa piscine peut-être, pensa-t-elle. Puis elle arriva enfin, dans un joli hameau, avec beaucoup d'ombre, et dans un coin sur la droite, la maison de Jules.
Il était seize heures trente à peu près, et Jules ne s'attendait pas à la voir arriver, il fut agréablement surpris et se précipita vers elle. Ce qui mit Paula encore plus mal à l'aise. Il l'embrassa, et voulu l'embrasser tel un véritable acteur d'Hollywood, avec une fougue et un romantisme démesuré. Il n'en était point. Paula était frigide, voire extrêmement vexante. La scène était glauque, tout sauf belle. Jules fit entrer Paula dans sa grande demeure. La piscine était derrière, à l'ombre d'un vieux pin parasol. C'était un jardin très agréable, bien entretenu. Mais Paula ne voulait même plus se baigner. Rien, mais vraiment rien ne la retenait ici. Elle demanda à Jules de la raccompagner. Celui-ci, blessé, ne savait que faire. Leur histoire se termina là, sur le pas de la porte de Jules. Une histoire banale, médiocre, commune. Mais Jules était trop gentil, il n'avait pas compris cette étrange fille. Il ne sentait rien. Paula était un peu toujours comme ça, elle n'a jamais trouvé de bonheur avec un garçon. Elle n'a jamais été amoureuse non plus. Mais elle pensait à Raphaël. C'était déjà beaucoup pour elle.
Voilà bien un an qu'elle ne l'avait pas revu, un an qu'il s'était présenté chez elle, qu'ils s'étaient retrouvés amants une nouvelle fois. Voilà un an que Raphaël ne l'a plus jamais appelé, plus jamais écrit, plus revu dans cette petite ville. Etait-il parti ? Elle ne savait rien. Puis elle décida de lui écrire une lettre. Sa main si délicate et si sûre d'elle d'habitude se mit à trembler. Elle commença : " Raphaël, … " Au bout d'un petit silence, elle effaça ce début trop banal, trop impersonnel. Elle reprit alors : " Voilà une heure que j'ai mangé cette banane, je n'aime pas ça les bananes, mais il ne restait plus qu'une banane comme fruit comestible. Mais une banane en vérité bien trop particulière pour dire qu'on ne l'aime pas. Et oui, une banane parmi tant d'autres sûrement, mais celle-ci portait une étiquette. Et sur cette étiquette était inscrit le prénom de mon chat : Tutsie. C'était une marque de banane. Je ne le savais pas et toi ? " Une pause était nécessaire. Commençait-elle bien sa lettre ? Le début était-il correct ? L'idée de la banane ? Qu'en pensera-t-il ? Elle reprit enfin : " J'ai aujourd'hui beaucoup pensé à toi, bien plus que les autres jours. J'ai envie de savoir où tu es, ce que tu y fais… " Elle relu cette dernière phrase, et déchira sa lettre. Elle pleura ensuite, dignement, calmement.Les histoires d'amour, c'est banal. C'est vrai, c'est souvent la même chose, et ça finit mal. Les gens pleurent, crient, changent, deviennent fous. C'est un beau capharnaüm l'amour alors. Et qu'est-ce que ça peut être cliché, c'est horrible d'y penser. Se voir pour se voir, s'embrasser pour s'embrasser, être ensemble pour être ensemble, se montrer ensemble aussi, voilà l'objet, le but. Pour moi c'est bien différent. Je me suis toujours demandé une seule chose : est-ce qu'on fait un choix à un moment donné ? Ou bien y a-t-il une réelle destinée amoureuse ? Une unique personne avec qui on partagera le reste de notre vie, qu'on verra se rider, devenir vieux, et mourir…Et il y a aussi la peur, la peur de voir l'histoire se finir, inexorablement, la peur du changement, la peur de l'avenir. C'est là que le choix existe bien quelque part. Mais revenons à Paula. Il est deux heures du matin dans mon chalet, et j'écrirais jusqu'à ce que cette histoire soit terminée.
Elle sécha ses larmes, ses yeux étaient écarlates, brillants, les tâches de rousseur qu'elle avait sur les pommettes étaient devenues rouges et son maquillage avait coulé sur chaque coin de son petit nez. Elle faisait peur, pensa-t-elle. Et à cet instant, elle se sentait vraiment mal à l'aise. Et elle se rappela qu'elle était invitée à une fête le soir même. Une amie, ou une ancienne amie, - c'est compliqué -, l'avait invité chez elle ce soir, pour fêter ses résultats de partielles…Elle était en droit. Et elle se prenait pour une grande oratrice, une future avocate de renommée mondiale, universelle. Voilà l'exemple typique d'une personne ambitieuse, qui ne s'est jamais donné les moyens de réussir vraiment, qui parle tout le temps d'elle, de son avenir, de ses multiples conquêtes masculines, mais qui n'a rien à dire, et qui pète plus haut que son cul dès qu'elle a plus que la moyenne en partielle, se dit-elle. Une fille qui n'aura jamais ce dont elle parle tant (et c'est bien souvent comme ça que ça marche, plus on parle de quelque chose qu'on souhaite voir se réaliser, moins il y a de chance de voir cet événement se produire un jour). Paula décida d'aller à cette soirée, pour boire, même seule, pas pour s'amuser, car elle ne s'amusait jamais avec ces gens là.
Elle avait mis un beau chemisier, une petite jupe légère, et des sandalettes. La maisonnette de Lucie (son ancienne amie), était en bordure de la ville, à côté d'un pâturage, elle avait plusieurs chèvres et sa mère faisait quelques fromages. L'endroit était agréable, et il n'y avait pour le moment pas beaucoup de monde. Elle repensa à Raphaël. Elle en avait assez d'y penser. C'était dur, et elle ne comprenait pas pourquoi ça lui faisait mal. Puis un groupe de personne arriva peu après elle. Il y avait un buffet bien préparé, un peu d'alcool, on aurait dit une boum de collège. Paula se servit une vodka-pêche. Elle n'avait pourtant au fond d'elle pas vraiment envie de boire. C'était boire pour boire, parce que là, sur ce satané buffet, il y avait de l'alcool. Il fallait donc boire, c'est tout. Un garçon vint vers elle, il s'appuya contre le buffet, et lui dit : " ça fait longtemps que je t'ai pas vu. " Paula, pensive, le regarda sans le voir, ses yeux semblaient vides, inconscients. " Tu vas bien ? ", reprit-il. Paula se réveilla en sursautant légèrement et répondit : " Franck ! Ca alors ! Excuse moi, je suis fatiguée. Comment vas-tu ?
ça ne va pas trop mal, les vacances sont longues. J'ai hésité à venir tellement j'étais mou, un vrai mollusque.
Oui, moi aussi ! Je m'embête, pourtant j'ai envie de faire beaucoup de choses…
Ne t'en fais pas, ça passera. T'as des nouvelles de Raphaël ? "
(Franck était très proche de Raphaël il fut un temps, et la question était incontournable). Paula eut alors ce sursaut qu'ont les personnes amoureuses quand on parle de leur amour. Son cœur s'emballa pendant quelques secondes, et reprit un rythme normal. Une sensation que tout le monde a dû connaître dans sa vie. Elle était toujours attachée à Raphaël, et Franck le vit sur son visage. Il ne savait pas s'ils avaient gardé contact. " Euh… Non à vrai dire, ça va faire un an que je n'ai plus de nouvelles. Mais un jour ça reviendra, dit-elle avec résignation. " Le visage de Franck, assez fin, l'air sage et mûr, devint blême, pâle, il ne su pas quoi dire pendant quelques secondes. Enfin il lui dit : " C'est difficile d'en parler, et les gens qui se trouvent ici ne m'inspirent aucune confiance. On peut aller dans un endroit plus calme. " Ils se dirigèrent vers un petit kiosque dans le jardin, il faisait sombre, l'endroit n'était pas vraiment rassurant pour Paula mais peu importait finalement. Franck reprit : " Je l'ai eu au téléphone pendant deux heures hier soir, il est encore à l'hôpital. Son état s'est plutôt bien arrangé, ça n'a pas toujours été le cas. Il parle beaucoup mieux, il m'a parlé de toi.
mais qu'est-ce qui s'est passé ? qu'est-ce qu'il fait à l'hôpital ?
il était dans le service de réanimation à Marseille, puis là il a une chambre où il se repose. Il est arrivé en mai dernier, ça fait trois mois qu'il y est…
Franck va raconter cette triste histoire, nécessaire pour la suite, Raphaël a vécu là quelque chose d'horrible. Je reprendrais l'histoire au même endroit, dans ce kiosque, après ce passage." C'était en septembre de l'année dernière. Je suis allé chez Raphaël, pour son anniversaire. On était peu mais on a bien rigolé, c'était bon de se retrouver comme ça. Il n'y avait pas ses parents, son père était on ne sait où, et sa mère était à l'hôpital. Elle n'avait rien de grave a priori, elle y était pour qu'on l'opère, elle s'était mise à vomir une nuit, et avait eu très mal au ventre, une douleur atroce sûrement, en fait elle avait l'appendicite. On l'a opéré le jour de l'anniversaire de son fils, une opération sans risque assurément, elle devait ressortir trois jours après. Puis pendant qu'on mangeait le gâteau préparé par sa sœur, le téléphone sonna. Tout le monde se tu, Raphaël décrocha, il ne souriait déjà plus dès les premiers mots échangés. Il alla s'isoler dans une chambre. Le silence complet avait envahi la maison, plus personne ne parlait, pourtant rien ne l'empêchait, pourquoi ce coup de téléphone, dont on ne savait rien du tout, devrait-il faire taire tous les invités et même la sœur de Raphaël, Julia ? Ca a duré cinq bonnes minutes, peut-être plus. Raphaël ressortit de la chambre, abattu. Toute la bonne humeur et la joie de se retrouver, de fêter l'anniversaire, étaient maintenant parties. Il s'approcha de nous tous et dit : " Je dois aller à l'hôpital avec ma sœur, je suis désolé. Le médecin vient d'appeler. On doit aller voir ma mère. Vous pouvez rester là si vous voulez, si je ne rentre pas ce soir, refermez bien la porte. Je vous fais confiance. Merci d'être venus. " Voilà ce qu'il dit à peu près, et il partit aussitôt avec sa sœur, sans aucun mot. On était tous curieux de savoir ce qu'il se passait. Mais ce qui m'a le plus frappé, c'est que tout le monde a senti quelque chose de mauvais, de grave, sans rien savoir. On était tous là, seuls chez Raphaël à ne rien dire. Assis autour de la table, trois morceaux de gâteau restaient dans le plat au milieu. On est tous rentré chez nous, sans rien ranger, ni même toucher. Je n'ai plus eu de nouvelles avant hier soir, où il m'a tout raconté. J'avais bien essayé de l'appeler sur son portable, mais sans résultat, il ne répondait jamais, et après, il n'allumait plus son téléphone. Et chez lui, personne ne répondait. Je suis même allé voir un jour, il n'y a pas si longtemps, j'ai sonné, à plusieurs reprises, mais personne, tout semblait abandonné.
Après nous avoir quitté avec sa sœur, il est allé voir sa mère ; sa mère était mourante. Le médecin l'avait prévenu, il lui avait dit que ça serait très dur, à voir et à accepter. Sa mère était étendue sur un lit, respirait artificiellement, et était inconsciente quand ils sont arrivés. Il s'est approché du lit, a bien reconnu sa mère, elle avait le visage jaune, les lèvres violettes, des bleus sur les bras, et les jambes. Le choc était inexprimable. Il m'est impossible de décrire la scène telle qu'il l'a vécue. Sa sœur s'est mise à pleurer, en tenant la main de sa mère, puis Raphaël n'a pas pu se contenir non plus, il a bien essayé, de toutes ses forces, mais rien à faire, c'est parti, il s'est effondré sur elle, comprenant qu'il n'y avait plus aucun espoir, comprenant que c'était la fin, et la dernière fois qu'il verrait sa mère. Ce coup là n'est pas bien passé. Et deux heures après elle s'est éteinte. Ils étaient là, seuls dans la pièce avec elle, morte, en train de pleurer, le jour des vingt-quatre ans de Raphaël. Le médecin a ensuite téléphoné à la plus grande sœur, Sarah, qui s'est mise elle aussi à pleurer au téléphone, n'y croyant pas. Elle est venue le lendemain. Le père ne l'a pas su tout de suite, car il n'était pas joignable, il a attendu trois jours avant de savoir. On ne sait pas ce qu'elle a eu, pourquoi c'était si brutal, sa mort a été classée dans la liste des morts inexpliquées. On imagine très mal le choc que cela peut produire, tu peux en parler à d'autres personnes, ils te diront " oh oui, ça doit être horrible, affreux, pauvres gens, on comprend votre peine, assurément…", mais pour Raphaël, ce oui là était un non, ils ne pouvaient pas comprendre, c'était un mensonge de leur part. Il n'a pas dormi pendant plusieurs jours, il faisait d'atroces cauchemars, et ne voyait plus du tout l'avenir comme il avait pu le voir. Après l'enterrement, son père a essayé de se suicider. Deuxième gros choc. Et si peu de temps après le premier. Il a été hospitalisé pendant un mois, puis est enfin revenu chez lui, a repris son mystérieux travail. Il était vraiment guéri. Mais pour Raphaël, il en était tout autrement. Il n'allait plus en cours, ne sortait plus de chez lui. Il avait de très noires pensées. Il m'a dit qu'il t'avait écrit plusieurs lettres, qui sont restées sur son bureau. Il n'a jamais eu le courage de les poster. Puis son père, un bon mois après être rentré de l'hôpital, décida de déménager. Ils sont allés à Propriano.
Raphaël ne connaissait que peu cette ville. Il y resta cinq mois, où il a suivi des cours d'histoire de l'art. Il ne vivait plus avec le reste de la famille. On lui louait un studio au centre. Son 'chez lui' s'est vite transformé en taudis, en véritable bauge. Tous les soirs, il organisait des beuveries, et un soir même, c'était un de ses rêves, la beuverie s'est transformée en orgie, où l'échangisme et l'abolition de tout principe moral étaient de mise. Ce soir là m'a-t-il dit, il a couché avec cinq filles différentes. Il s'amusait en fait, mais ça l'a rendu malade. Au bout de quatre ou cinq mois, il est tombé dans un véritable coma éthylique. Il ne s'agissait pas d'un malaise ou d'un petit coma, où on va à l'hôpital et on ressort le lendemain. Là non, l'alcool l'avait ravagé, il est tombé gravement malade. Il est ressorti au bout de trois semaines, puis a fait ce que j'appellerais une rechute. Il a rebu énormément un soir, et a pris son scooter. Il s'est fait renversé par un camion-citerne. Une fracture du fémur, plusieurs côtes cassées, un traumatisme crânien, et un doigt en moins. Voilà le résultat de cet accident. Cela lui a coûté trois mois d'hôpital, il devrait sortir dans deux semaines. "Le choc se lisait sur le visage de Paula comme si on l'avait écrit sur son front. Elle ne savait pas vraiment quoi dire. Les émotions dans ce genre de situations sont délicates, et très éphémères. Ils étaient bien éloignés de cette soirée conviviale, sensée faire retrouver les anciennes connaissances du lycée entre elles. Ils sont restés à discuter dans le kiosque pendant une bonne demi-heure encore, puis sont partis définitivement de la soirée.
Le lendemain, Paula décida d'aller à l'hôpital. Elle s'habilla légèrement, car il faisait très chaud, et ne prit absolument rien, pas une fleur, pas un cadeau, rien. Elle avait peur, peur de le voir complètement changé. Ah ! Chers lecteurs, pourquoi Raphaël s'est mis dans pareille situation ? Parce que son histoire, l'histoire de Raphaël, commence à présent. C'est d'un adulte dont on parle. Il est toujours beau, jeune. Les choses changent, comme dans ce chalet, apparemment comme tous les autres, mais avec ce calepin, cette histoire qui défile, l'horloge qui indique quatre heures et treize minutes. La grande salle où je me trouve renferme encore le parfum du repas du soir, une odeur très légère, se mélangeant aussi avec celle du bois frais de la table, attirant mes narines encore sensibles vers un état de bien être général, et de sagesse extraordinaire…
Elle arriva devant l'hôpital. Des gens entraient et sortaient à leur guise, personne ne se parlaient, ils ne regardaient que leur pieds. Etrange matinée. Elle arriva à l'accueil, devant la secrétaire. " Bonjour, dit-elle sagement ".
Bonjour mademoiselle, répondit la secrétaire.
Je viens voir M. Juffra Raphaël.
Alors…Juffra, oui, voilà. C'est au deuxième étage, chambre 32.
Merci. Au revoir.
Au revoir.La peur se faisait de plus en plus sentir. Elle était angoissée, c'était clair. Elle montait les escaliers sombres et vides, une odeur spécifique aux hôpitaux la dégoutait. Elle croisait parfois des infirmières, et quelques malades. Ca y est, elle était devant le numéro 32. Sa main tremblait. Elle songeait à faire demi-tour. Elle ne voulait pas le voir défiguré, meurtri ; elle ne voulait pas salir l'image qu'elle avait gardée de lui. Mais c'était ainsi, et il fallait qu'elle sache. Il fallait qu'elle frappe à cette porte, avec ses mains si délicates, si parfaites… Elle s'avança un peu plus, écoutait sa respiration et les battements de son cœur. Sa main s'approcha lentement de la porte, déplia ses propres doigts fins. Elle avait maintenant la main posée contre cette porte, à quelques centimètres du '32'. Elle hésitait encore. Encore. Il le fallait, c'était inévitable. Enfin elle frappa, deux fois, puis une troisième. Une voix grave et rauque répondit : " Oui, entrez ! ". Paula entra calmement, un sas la cachait du malade, il lui restait quatre secondes avant de voir Raphaël. Ses pas avançaient, intimidés. Et c'était fait. Ils étaient face à face. Paula le dévisagea, et Raphaël avait les larmes aux yeux. Il avait quelques pansements, des cheveux ébouriffés, un regard vide, sans vie. Sur ses joues avaient coulé ses larmes. Paula était émue à cet instant. Ils ne s'étaient pas encore parlé. Raphaël n'osait plus la regarder. Paula lança enfin :
Dans quel état tu te trouves !
C'est bientôt fini. Je sors bientôt…(silence) T'as pas changé, toujours fraîche, belle.
Tais-toi, tu sais que j'aime pas les compliments. J'ai envie de comprendre Raphaël. Pourquoi tu te trouves là ? J'ai envie de t'entendre me raconter ton histoire.
C'est du passé maintenant, j'ai dépassé une étape importante et j'ai pas envie de fouiller derrière moi.Ils se regardèrent encore longtemps. Paula s'approcha, confiante. Elle lui baisa le front, et prit sa main. Elle resta encore quelques minutes là, à côté de lui, sans rien dire. Il n'y avait pas grand-chose à dire. La scène était belle. Malgré tout. Raphaël lui demanda si elle allait bien, ce qu'elle faisait en ce moment, etc…
Ils parlèrent ainsi pendant une bonne heure, ou deux.Raphaël sortit de l'hôpital peu de temps après. Il revit Paula pendant quelques temps. Puis il devait partir, il devait partir et ne plus la voir, suite à une colère entre eux. Il lui avait écrit pour l'occasion, il lui avait écrit une lettre :
" Vivre ou laisser mourir. Voire. Cette incompréhension de la vie, cette vérité accablante, sont autant de signes que la sagesse nous indique. La masturbation intellectuelle existe, bel et bien, mais elle n'est pas la cause de ce que vous pensez. Ma masturbation intellectuelle me permet de découvrir, de penser, de comprendre. Pas vous. Mais tout. C'est la vérité qui est le but, la vie telle qu'elle est qui me motive. La vie sans vous. La vie sans moi. Parfois je me demande le sens de ce théâtre. Quelle vérité en tirer ? Quelles leçons ? La leçon de ne jamais mentir. De ne pas se mentir. Voyez la portée. L'écriture est un refuge, elle apporte ce que la parole abolit. La parole est meurtrière, elle est faussement sincère. " Je n'ai pas réfléchi, j'ai parlé sans comprendre… " Elle épie nos désirs. La lettre est authentique. Elle parle d'elle-même. Je vous écris encore, je suis prévisible vous allez me rétorquer. Moi j'aime ça. J'aime à jouer avec mes sentiments, j'aime à comprendre comment vous fonctionnez vraiment. J'ai compris ce soir.
C'est la vie qui parle. Elle se glisse dans nos mains, elle boit nos délires, elle suce nos colères. Ce liquide visqueux et nauséabond qu'est devenu notre relation l'indiffère. La mort, c'est la vie après tout. L'accepter est notre but à tous. Je pense continuellement à la mort. On ne cesse de mourir, on ne cesse de se voir mourir. On veut oublier qu'on est mortel. On veut profiter. On veut jouir. On ne veut pas penser à la fin, mais elle est là pourtant, elle sait.
Jamais plus. Jamais plus. La confiance, la beauté, l'art, l'amour, le réconfort, les jolis mots. Du vent. Comme le reste. Du sable. Et maintenant de la vase. Voire.
Vous êtes indifférente. Je me moque. Vous me haïssez. Je ne crains.
J'aime à détruire le vécu. J'aime à abolir les contraintes. J'aime à me foutre des pensées malsaines. J'aime à brûler le laid qu'on a entretenu. L'illusion. Iconoclaste.
Voyez que je ne vous mens pas. Voyez que c'est la fin. Voyez que vous ne me reverrez plus (même si vous n'y croyez pas). Voyez que vous ne pouvez plus en douter.
La vie a goût de tragique. Car c'est une comédie. Quoi de plus naturel que le tragique ? Quoi de plus naturel que de se quitter pour de bon ? Quoi de plus limpide que votre farouche " du passé faisons table rase " ? Quoi de plus ridicule aussi ? Mais c'est de ma faute entièrement.
Tout s'est joué dans mes actes, dans mes paroles. C'est-à-dire à rien. Le problème est antérieur, sinon vous auriez compris. Sinon nous serions encore complémentaires. Sinon nous nous comprendrions. Sinon nos éclats de voix nous rapprocheraient.
Passé : désillusion. Bonheur : amertume. Pourquoi aimer la bière dirait Comte-Sponville ? Parce qu'elle a goût de vie. Comme la vie a goût de bonheur, le bonheur a goût de désespoir.Je sais. Inutile de se parler. Inutile de se dire. Je sais, et ce n'est pas de l'auto-conviction, sinon c'est votre sincérité qui est en jeu. Plus la mienne. Elle est libre.
J'ai lu tout à l'heure : " Ce que l'on espère, c'est ce que l'on a perdu, ou qu'on est en train de perdre. " Je ne vous espère plus. Je ne vous ai pas perdu. C'est la vie que de mourir. Notre vie est morte. La votre continue, la mienne également. Je sais que nous n'oublierons pas. Sinon à quoi bon écrire ici ? A quoi bon se souvenir ? S'il y a une chose que l'on ne perd jamais, c'est bien le souvenir. Lui ne joue pas, ne trompe pas. Il est la vérité, et ne se cache jamais. Si vous l'enfermez, si vous le maltraitez, si vous voulez tenter de le faire disparaître, vous ne serez pas heureuse. J'ai fait cela pendant plusieurs mois, je peux vous l'assurer.
Comme l'amour a goût d'échec, le souvenir, lui, a goût d'éternel.
Amen. "
C'était sa façon de faire du théâtre, et c'était ridicule. Mais lui aimait ça, ou du moins sur le coup. Après il regrettait. Il devait partir disais-je, sur le continent. Et il ne reverrait plus Paula, comme il le souhaitait. Mais il n'en savait rien le bougre, et il allait la revoir.
Je me sens bien dans ce chalet. Il y a comme un goût d'éternel, comme si le monde autour n'existait pas. Comme si tout était oublié, sauf cette histoire. C'est la plus agréable et la plus étrange des sensations. Laissons la faire son travail, et moi le mien.
IIILe verre est tombé ! Ah quel maladroit ! C'est le troisième de cassé en deux jours. L'énervement monta rapidement, la colère presque. Raphaël s'arrêta de bouger, respira bien profondément, puis resta là, immobile, pendant quelques secondes. C'était un verre de sa mère, elle s'en servait pour les repas de tous les jours. Puis il y avait les verres qu'on mettait quand son père était là, qui étaient différents, seul le sien restait toujours le même. Le verre de maman R., quel malheur ! Puis pourquoi s'attacher à ce genre de chose ? Ce n'est qu'un verre après tout, maman R. ou pas. Mais ce verre, c'était quand même des sentiments aussi. Pas juste un verre qu'on casse. Alors il ramassa les morceaux, et se dit qu'il les recollerait bientôt. C'était une marque de respect aussi, du respect pour sa mère, du respect pour son âme. Il ne savait que faire en réalité. Il se tenait debout, hésitant, oscillant entre deux positions très proches. Cela l'embêtait vraiment d'avoir cassé ce verre, mais il n'arrivait pas à se dire qu'il fallait à tout prix le réparer. Un verre reste un verre en définitive. C'est pourquoi mettre les morceaux de verre sur le bord de la table de la cuisine lui semblait être un bon compromis.
" C'est compliqué l'amour ", pensa-t-il. C'est vraiment compliqué. Pourquoi on se pose tant de questions ? Est-ce que c'est si naturel l'amour ? Raphaël en avait marre de l'amour, il en avait plus que ras le bol. Il voyait dans ce verre par terre les débris de ses amours. Il n'en avait pas eu tellement, mais dans ces morceaux de verre, plus ou moins gros, se trouvait chacun de ses amours, elles étaient toutes là dans la poussière de son appartement, à le regarder simplement, à le supplier, pensa-t-il. Il y a les amours, celles qu'on voit passer dans sa jeunesse, puis l'amour final, celui qu'on choisi peut-être (ou est-ce prédestiné ?), qui est donc sûrement éternel, du moment qu'on y croit très fort. C'est d'une logique imparable. Ah ! Raphaël. Il est amoureux enfin. On le sent dans sa voix, on le voit dans ses yeux. Il avait un peu une tête de hamster, avec des joues bien rondes, un front assez petit, mais le tout formait une harmonie agréable à regarder, il était même beau. Un beau hamster. Il vivait seul dans son appartement. C'était assez vaste, lumineux. Il avait accroché des photos de sa famille, une de Paula, puis plusieurs d'autres filles. Il n'avait presque pas de meuble. Beaucoup de tableaux, de posters en tout genre, plutôt bien disposés. Ses vêtements se trouvaient éparpillés un peu partout. Un caleçon traînait sur la table, une paire de chaussettes sales sur l'ordinateur…Et toujours cette lettre sur son bureau, au milieu de son capharnaüm, bien en évidence, la lettre de Paula, celle qu'il ne faut pas ouvrir. Dans tout ce désordre régnait pourtant une constance, une stabilité. Chaque chose avait en fait sa place, et elle n'en bougeait pas. C'était un désordre en ordre.
Raphaël s'apprêtait à partir à son travail. Il avait trouvé un poste dans une entreprise de poissons. Ca pue le poisson, mais il faut passer par là, oui, il le faut. Puis sans doute après, il trouverait un autre poste, plus important, avec plus de responsabilités, qui rapporte bien. C'est important ça qu'il rapporte. " L'argent, c'est comme un chien, on l'aime bien quand il rapporte ", se dit-il en se remémorant une vieille publicité stupide. Qu'avait-il besoin de plus ? Une femme ? Raphaël n'était pas prêt de se marier, pourtant tout le monde le faisait autour de lui, ses amis, ses cousins… Mais lui non, il préférait ne pas s'engager par le mariage. Enfin tout était encore flou dans sa tête, parce qu'il pensait que la plupart des gens se mariait sans vraiment réfléchir. Ils s'aiment, ils pensent s'aimer, ils sont 'en âge', donc ils se marient. C'est absurde. Puis il eu un sursaut, une de ces frayeurs qui nous gagnent et qui repartent aussitôt, une peur furibonde et quasi-instantanée. Il cru avoir oublié ses clefs de voiture chez son ami Michel, chez qui il avait passé la soirée. Puis brutalement plus rien, plus rien du tout. Il les avait dans sa poche, à côté d'un vieux mouchoir ignoble.On est bien devant ce feu ardent, si loin de tout, on ne pense plus qu'à lui, qu'à Raphaël, on le sent bien, on veut connaître son histoire. Je continue, je l'ai promis, et c'est peut-être en fait la seule promesse que je vais vraiment tenir dans ma vie, celle de terminer l'histoire de Raphaël. Mon horloge indique maintenant cinq heures et quarante trois minutes. La fatigue est devenue une drogue, plus elle vient, plus mon désir de terminer s'intensifie, et plus je me sens bien. Mon peignoir est trempé par la sueur. J'ai bien chaud devant cette cheminée, j'entends les craquements tant connus, ceux qui nous bercent, ceux qui font du bien.
Le soleil est assez haut déjà et Raphaël se promène, il a eu une rude journée, remplie de poissons en tout genre. Son job consistait en fait à mélanger des truites hybrides avec des truites non hybrides dans un bassin d'eau salée, " pour assurer le brassage inter-chromosomique ", lui disait-on. Soit. Il faisait bien son travail. Il aimait même l'endroit. Et l'odeur n'est que psychologique, au bout de quelques temps, on s'y habitue bien. Et on n'y songe plus du tout. Il était rue de l'Eglise, et vraiment il était heureux, il marchait tranquillement, scrutait gentiment les devantures de magasins, puis, soudain, une main effleura son épaule, c'était sûrement la foule qui se pressait tout contre lui, mais encore une fois, et cette fois plus intensément, la main lui tapa sur l'épaule, et il se retourna en sursaut. Un visage fin, coiffé d'un large chapeau lui dit un vulgaire " bonjour Raphaël ! ". Il ne connaissait visiblement pas ce faciès si commun et pourtant si étrange, si inaccessible, on avait l'impression qu'il appartenait à une entité divine, à un esprit parallèle. C'était une dame, d'un certain âge déjà, toute de bleu vêtue, et beaucoup de fioritures, de paillettes, de plumes en tout genre sur son volumineux couvre-chef. Elle souriait avec excès et regardait Raphaël comme si elle voyait un miracle, elle semblait soulagée, illuminée par le garçon. Raphaël lui dit soudain : " Eh bien ! Se connaît-on ? Je ne me souviens… "
Mais mon petit, Bertrade !
Euh… Oui…
Mais enfin, je t'ai vu tout petit déjà, à la villa Fortuna, chez ton oncle.
Un bref instant de doute s'empara de Raphaël, il sentit une sorte de gêne le pousser à reconnaître qu'il savait qui était cette Bertrade. Mais il ne savait plus, il avait bien oublié. En fait il en avait même marre d'essayer de chercher, il s'en moquait de savoir. Alors Bertrade lui en voulu un peu, elle le prit par le bras, l'embrassa sur la joue, puis partit sans dire mot.
Raphaël s'en moquait, il était exactement comme s'il ne s'était rien passé. Il pensait à ces poissons qu'il manipulait tous les jours, à cette odeur si familière maintenant, qui lui faisait même plaisir de respirer. Ah ! Il avait bien vingt-six ans Raphaël. Il vivait seul, avec sa tortue Poupou qu'il avait achetée la semaine passée chez Mamma animalia… Une fière tortue que celle de Raphaël ! Il s'en occupait bien, on ne pouvait pas lui reprocher ça. Il l'avait même promenée dans la rue un jour, avec une petite laisse pour tortue. Le ridicule n'effrayait en rien ce jeune homme. Il contourna soudain la rue principale, bondée de monde, de touristes pour la plupart. Il s'en alla emprunter une fraîche ruelle et passer devant l'ancienne maison de Paula. Il ne s'arrêta pas devant, seulement il avait envie de marcher devant, de se prouver qu'il était là, devant cette maison, et que peut-être Paula le verrait. Mais quel imbécile ! Paula était partie depuis bien longtemps, elle s'était même mariée l'année dernière, avec le fils du maire. Un idiot de première classe. Le cliché par excellence, c'est bien dommage, une fille si spéciale…C'est là, chers lecteurs, qu'on peut se demander quel genre de déception ressent Raphaël. C'est le genre d'émotion qui arrive quand on revit des moments, ou tout simplement quand on repense à des instants de bonheur, de joie avec quelqu'un par exemple, sachant que c'est bien terminé, achevé, et ceci définitivement. Et non, chers lecteurs, on ne pouvait dès le début de cette histoire, penser un instant que Raphaël et Paula seraient amants ad vitam æternam, et s'embrasseraient pour la scène finale devant un magnifique coucher de soleil, dans un endroit exceptionnel. Cliché ? Certes oui, mais ce n'est pas le plus important. Il ne fallait pas les mettre ensemble, ça n'a pas de sens. En un sens il y a donc peut-être une destinée fondamentale, qu'on ne peut changer, mais qu'on décore de fioritures, et qu'on complète, ceci en ayant la possibilité de changer quelque chose. Ainsi le fait de ne plus voir Paula serait une partie de cette destinée intouchable pour Raphaël. Il continua son chemin et ne repassa plus jamais dans cette rue, où d'ailleurs il avait habité, quand sa mère était encore de ce monde.
Le lendemain, Raphaël avait un jour de congé, et Michel l'avait invité à passer une partie de la journée avec lui. Soit. Il s'occupa de toutes les tâches ménagères, nourrit la tortue, qui était malade, et partit en prenant bien soin de fermer la cuvette des WC, et de mettre deux coups de verrou à la porte. Ambiance de vacances pour Raphaël, d'autant plus qu'il projetait avec son ami Michel, de partir quelques temps en voyage. La destination actuelle était le Népal. Vaste entreprise, et coûteuse. Rien n'était fixé encore, mais les deux gaillards étaient très tenté par cette contrée exotique, remplie de mystère, de volupté, tout ce dont ils manquaient ici finalement.
Il arriva chez Michel vers onze heures du matin, en pleine forme et content d'avoir un jour de congé, il le salua fraîchement, puis les deux hommes entrèrent dans la demeurette dudit Michel. Une gentille maison, calme, et reposante, avec une touche de désordre propre, - lançons le cliché -, aux jeunes hommes célibataires de cet âge. Michel vivait avec sa sœur, Clémentine, qui elle étudiait à la faculté de médecine de Marseille depuis cette année, elle a d'ailleurs réussi le concours de la première année, et se trouve en vacances encore. Elle va donc devoir quitter Michel l'année prochaine pour aller étudier à Marseille, dans un studio, à deux minutes du centre-ville. Michel était, quant à lui, clerc de notaire. Il a fait ses études sur le continent, et les a terminées l'année passée. Il envisage bientôt de racheter une étude à un vieux notaire que son père connaît, un cousin éloigné.
Les deux hommes se ressemblaient assez, et avaient surtout la même vision des choses, du monde. Ils pensaient très souvent la même chose, et n'avaient que très rarement, pour ainsi dire jamais, de différent conceptuel. C'était très agréable ce genre de relation amicale. Et ils se confiaient l'un à l'autre. Michel a vécu le même genre de relation que Raphaël et Paula. Cela s'est terminé il y a peu, d'une manière si banale, qu'il en regrette presque tout. Une relation amoureuse, intense, incroyable au fond, qu'on ne peut imaginer réelle tellement elle est puissante et transcendante, qui est donc tout le contraire de la banalité, se retrouve inachevée, laissée de côté, pour pouvoir rentrer dans les lieux communs, et rejoindre la multitude d'autres relations triviales.
Six heures ! Le temps passe si vite, je lutte contre cette fatigue intense, je lutte vraiment, j'en pleure presque, ça commence à me faire mal. Et je suis si vieux, j'ai vécu déjà, il est temps pour moi. Et Raphaël me hante. Il faut terminer cette histoire, ne pas subir cette fatigue malsaine, ne pas la subir, voilà l'objectif. Si je m'arrête là, tout s'achève. Ainsi donc, chers lecteurs, Raphaël est seul encore. Pourquoi vous ai-je parlé au début de prédire l'avenir ? Parce que prédire l'avenir c'est terminer les projets que l'on commence. Parce que prédire l'avenir, c'est satisfaire son ambition. Parce que prédire l'avenir, c'est regarder son destin avec sagesse.Raphaël était toujours chez Michel. Le soleil allait bientôt se coucher, on sentait un vent frais se lever, une envie légère de se reposer sur une terrasse, avec une boisson sur une table. Les treilles de vignes marquaient une large bande d'ombre sur la grande terrasse. Michel était au téléphone, il y était déjà depuis une heure. Raphaël, lui, était bien, il vivait sans penser à ses soucis, sans penser à son avenir. Puis soudain, il sentit une vibration dans sa poche, puis deux, trois, il sortit son téléphone portable, et vit sur l'écran : 'papa'. Un éclair de surprise le traversa, puis une peur étrange ensuite s'empara de son esprit, son visage devint blanc, ses yeux brillants, gorgés de larmes amères. Il décrocha. Une voix rauque lui fit : " bonsoir mon fils ". Raphaël n'arrivait pas à parler, il était maintenant comme tétanisé ; la voix reprit : " c'est papa.
- Papa ? répondit enfin Raphaël.
Oui, j'ai besoin de te parler.
Maintenant tu veux dire ?
Maintenant ou plus tard dans la soirée.
Je comprends mal l'objet de cet appel papa, ça fait bientôt deux ans que tu ne me donnes plus de nouvelles, que tu ne réponds plus à mes lettres, ni à mes messages, et tu m'appelles ce soir pour me parler. C'est pas un peu tard ?
Non, et c'est urgent ; viens à la maison dès que tu peux.
Ne me dis pas ce que je dois faire ou ne pas faire, je viendrais si j'ai le temps et si je le souhaite.
Viens, je te le demande, tu dois venir, c'est à propos de ta mère.
Raphaël eut à cet instant une palpitation, lui faire repenser à sa mère, c'était pour lui faire revenir des souvenirs horrible, les faire flotter à la surface d'un marais, et les regarder, plein de boue, s'entrechoquer, se détruire un peu plus. Il se mit à pleurer, sensible à ce genre de choses, il pleura, et pleura vraiment ensuite. Son père lui dit juste : " à tout à l'heure… ", et raccrocha. Michel était toujours au téléphone avec sa compagne si chère, avec qui il n'était plus d'ailleurs. Mais il l'aimait toujours, et elle aussi pourtant. Elle était jeune, plus jeune que lui, et n'avait sans doute pas compris cette relation avec Michel. Elle lui faisait un mal fou par cette incompréhension, lui qui n'était pourtant pas sensible de nature, cela le touchait profondément. Et il s'attachait trop à cela sûrement. Rien n'était définitif, il sera amené à la revoir à bien des occasions. Mais revenons à Raphaël. Il ne pleurait plus. Son verre était vide. Ses yeux étaient rouges. Ses joues semblaient humides et sales. Il était pâle. Enfin Michel raccrocha, et ne semblait pas triste. Il vint vers Raphaël, s'assit à ses côtés. Raphaël avait la tête entre ses mains, ses genoux tremblaient, des gouttes de sueur coulaient lentement sur son front, puis entre les poils de sa barbe de trois jours. A cet instant, Raphaël décida d'aller chez son père.
Il devait être dix-neuf heures trente, et Raphaël s'apprêtait à sonner chez son père, à Propriano. Il avait déjà habité ici pendant un an peut-être. Il s'était ensuite disputé avec son père, une dispute qui les avait séparés. En fait, le père de Raphaël s'était trouvé une nouvelle compagne, après la mort de sa femme, elle s'appelait Lisa. Elle était plus jeune, et assez jolie, de belles jambes, et des formes avantageuses. Seulement Raphaël ne supportait pas l'attitude de son père avec elle ; elle, l'ersatz de maman R. Ca non ! Il ne pouvait l'accepter. Son père la traitait comme un animal. Elle faisait tout dans la maison, et lui, déprimé, ne faisait rien. Ce n'était pas une vie. D'autant plus qu'il la trompait régulièrement. Et son travail ne rapportait plus autant d'argent qu'avant. Il voulait changer de vie. Mais c'était trop tard pour Raphaël, il en avait assez, et il partit. Il sonna enfin. Son père lui ouvrit sans dire mot. Il était sale, défroqué, négligé, ses dents étaient jaunes, ses mains abîmées. Raphaël entra, et il fut saisi par l'odeur de renfermé qui régnait dans cette maison. Son père ne devait pas aérer et ne sortait visiblement jamais, ou pour la poubelle seulement, et encore peut-être même plus. Ils s'assirent tous deux, l'un en face de l'autre. Le père de Raphaël le remercia d'être venu. Raphaël ne répondit rien. Il dit enfin à son fils : " La tombe de ta mère a été saccagée. Des gens sont venus avec des massues et ont ravagé la dalle de marbre, puis le cercueil…Après l'avoir sorti, et ouvert, ils ont pris le corps, et laissé sa tombe ainsi détruite. " Raphaël le regarda choqué, perdu dans de multiples pensées, n'y croyant pas. " Tu mens papa, je ne te crois pas. Ce n'était pas celle de maman. " " Si, mon fils, il n'y a pas de doute là-dessus. " " Mais quel intérêt auraient eu ces personnes à emmener le corps avec eux après cette horreur ?
Je ne sais pas, mais c'est bien ce qu'ils ont fait, quelqu'un les a vu. Mais il n'est pas sûr d'avoir vu deux personnes, peut-être n'était-ce qu'une seule et même personne, vu qu'il faisait nuit, le gardien ne peut pas donner un renseignement cent pour cent fiable.
Je veux aller voir ça tout de suite.
Bien, mais je n'ai plus de voiture, je l'ai revendue il y a trois mois.
(étonné) Ah… Bien, je t'emmène.
Ils prirent la petite voiture de Raphaël, c'était une quatre ailes. Le trajet était long, ils devaient aller jusqu'au cimetière d'Ajaccio. Le père de Raphaël dormit pendant tout le trajet. Arrivés sur place, ils pénétrèrent ce lieu glauque, froid, effrayant même. La porte était laissée entr'ouverte, et il n'y avait aucun éclairage. Raphaël dit à son père : " va me chercher une lampe torche dans la voiture s'il te plaît, c'est sur les sièges arrières. " Il s'exécuta. Ils marchèrent lentement dans les allées du cimetière, à travers toutes ces tombes, abandonnées pour certaines, très bien entretenues pour d'autres, avec des fleurs ou non, des photos, des mots…On apercevait bientôt des banderoles rouges et blanches autour d'une tombe. C'était là. Ils s'approchèrent. On voyait un caveau, des débris, de la pierre, des morceaux de bois également, et le cercueil n'était plus là. Raphaël s'énerva. Il criait, hurlait même. Son père restait blasé, anesthésié. Ils rentrèrent dans la nuit de plus en plus fraîche.Triste histoire en vérité que celle de maman R. Je me souviens bien de ces instants de souffrance, d'interrogations, ou à chaque phrase que l'on pense il y a un 'pourquoi'. Et je suis bien au chaud là, le feu brûle encore bien, j'aperçois le soleil qui commence à se lever, au -dessus du Mont-Fort, on le voit, il peine, la montagne énorme le cache encore un peu plus longtemps. C'est un moment si beau, ce lever de soleil. J'en suis ému. C'est si reposant la montagne dans ces conditions. Je regrette d'être trop vieux, sans quoi j'aurais volontiers pris la peine de monter au sommet pour voir cet astre se lever calmement. Je l'ai fait des milliers de fois, et toujours la même sensation, jamais elle n'a déclinée, ou même perdue de son intensité, non c'était toujours aussi fort. Je continue mon histoire, il y a encore beaucoup à dire. Raphaël, je regrette tellement sa présence ici, dans ce paradis infini, dans ces montagnes blanches, si belles, mon dieu, si belles.
On a bien su ce qu'il s'était passé. Il s'agissait d'un malade mental, schizophrène, et têtu. Il avait ce fantasme d'ouvrir un jour un cercueil. Je l'ai rencontré longtemps après son acte de sauvage. C'est bien la première fois que j'ai eu peur en face d'un homme. Il avait un regard de fou, il ne s'arrêtait pas de me fixer, jamais il ne clignait des yeux, cela devait être un jeu, et au bout de dix minutes, ses yeux devinrent secs, il luttait pour ne pas les fermer, il pleurait, le blanc de ses yeux rougit, et il me fit plus peur encore. Cet homme m'a expliqué qu'il a choisi cette tombe car le nom de la défunte lui rappelait un personnage de bande dessinée qu'il lisait étant petit. Il fut interné à vie pour cet acte. Quant au corps, on ne pouvait rien tirer de la bouche de ce malade. Il ne voulait rien dire. Il a bien dit qu'il l'avait pris, mais pas où il l'avait déposé. Raphaël était reparti chez lui aussitôt après avoir déposé son père à la maison le soir où il était venu voir la tombe. Ils n'avaient pour ainsi dire pratiquement pas parlé.
IV
La rencontre
Quelle chaleur dans cet appartement ! Raphaël avait installé son nouveau chauffage, c'était électrique, mais il n'arrivait pas à le régler. Il se baladait nu chez lui tellement la chaleur l'insupportait. Et il craignait beaucoup pour la survie de sa tortue. Car Poupou était trop sensible aux changements de températures. Elle ne bougeait presque plus depuis deux jours d'ailleurs. C'est donc ce qui va motiver Raphaël pour appeler un spécialiste du chauffage de suite. En attendant qu'il arrive, il mit la tortue dans une eau tempérée pour ne pas qu'elle tombe malade, ou pire, qu'elle meure. Il avait éteint le néon au-dessus de son tatarium, puis la faisait beaucoup boire. Soudain on sonna à la porte. Raphaël jeta un œil dans le judas et vit un homme avec une mallette. " Ce doit être l'homme-chauffage ", pensa-t-il. Il ouvrit. L'homme le salua et se présenta : " Bonjour, c'est Marcel, de Tout-chauffou ". " Ah bien entrez ", répondit Raphaël. Les deux hommes se dirigèrent vers le radiateur qui posait tant de problèmes. Marcel s'accroupit, examina avec attention l'objet en respirant très fort. Une odeur de transpiration, mêlée à celle de cigarette refroidie, et parsemée de celle de pastis se dégageait de Marcel. Il avait du bide, une salopette bleue, et un double menton qu'il se grattait sans arrêt. " Un bon vivant ? ", s'interrogea Raphaël. Non, un cliché, rien de plus. " Vous pouvez me laisser, j'en aurais ben pour une demi-heure. " Raphaël s'exécuta. Il devait appeler une personne. En réalité, c'était quelqu'un qu'il ne connaissait pas encore. Il l'avait rencontré dans un bar l'autre soir, et ils avaient bien conversé, jusqu'à s'échanger leurs numéros. Il s'appelait Thomas, et avait entre vingt et vingt-cinq ans. Ce Thomas était déjà fiancé, à une fille superbe, Raphaël l'avait vu le même jour, et il avait pensé qu'elle était mannequin. Pourtant Thomas n'était pas bien beau, il était petit, mince, et n'avait pas un beau visage. Seulement il avait la " tchatche ", il parlait sans retenue, et avait des choses à dire. C'est pourquoi ils avaient bien parlé ce soir là. Thomas l'avait invité ce même soir à venir passer une soirée chez lui le dix-sept du même mois. On était le dix-sept aujourd'hui. Raphaël devait donc le rappeler pour confirmer sa venue. " Allô Thomas ? ", interroge Raphaël. " Attends une minute je vais le chercher ". Raphaël a tout de suite reconnu la voix de sa copine, la magnifique, la généreuse, la fabuleuse copine de Thomas. Et celle-ci de reprendre : " Désolé mon chou, mais il est parti je ne sais où, c'est pour ce soir c'est ça ? ". " Oui, c'est cela, je devais rappeler pour confirmer ", répondit sagement Raphaël. " Mais y'a aucun problème, vient quand tu veux, même maintenant si ça te chante, je suis toute seule et on a pas encore eu l'occasion de parler.
Ah oui, c'est vrai, mais on l'aura peut-être ce soir ?
Non je crois pas mon petit loup, y'aura beaucoup de monde, ça sera même une chance si on arrive à se croiser !
Ah, c'est fou ça. Bien alors je veux bien venir cet après-midi.
Mais oui ! viens donc, on va parler un peu, boire un coup. On est au 14, rue Colbert.Raphaël avait entendu Marcel qui rangeait ses outils, donc il pouvait partir aussitôt après lui. Ah, il avait enfin réparé ce chauffage du diable ! Raphaël se mit en route. Il ne se cachait pas que ce coup de fil l'avait un peu remué, il ne se sentait pas très à l'aise, et l'idée d'être seul dans une maison avec une fille de rêve l'excitait énormément bien sûr, mais au fond le dérangeait un peu. Il ne se faisait pas beaucoup de films, mais il espérait quelque chose de cette rencontre.
Il arriva enfin au 14 de la rue Colbert. Une rue très calme, et Thomas avait une maison impressionnante par sa taille. Raphaël poussa la porte sans sonner. Il se surprit d'ailleurs à ne pas sonner. Mais là il voulait surprendre, c'était sa chance, depuis le temps qu'il n'avait pas eu de fille. Il entra dans le petit jardin devant la magnifique maison ancienne, en pierres taillées, vraiment une belle demeure. Raphaël sonna tout de même à la porte d'entrée. Une belle jeune femme lui ouvrit aussitôt. " Buonjiurno ! ", dit-elle. " Bonjour ! ", répondit Raphaël ému par le cliché. Car il s'agit bien d'un cliché, mais un cliché que l'on ne vit jamais, que l'on ne rencontre jamais dans la vraie vie, c'est une expérience unique, et dans un contexte réel et vivant, c'est un moment tout sauf banal. " Entre donc ! " Raphaël pénétra dans la maison assez sombre. Seul le salon était baigné de la lumière du jour, qui passait par de grands panneaux de verre au toit. " Alora ! Enfin on peut se voir un peu ! " Elle disait cela comme s'ils se connaissaient depuis très longtemps, avec un air de mystère, comme s'ils étaient amants même. C'est peut-être aussi Raphaël qui interprète mal, mais cela lui faisait cette impression qui était loin d'être désagréable. Elle était relativement dévêtue, en chemise de nuit, sans sous-vêtements. Ils s'assirent sur le canapé du salon avec un verre de Perrier chacun. La discussion était curieusement intéressante, et Raphaël découvrit que c'était une femme intelligente. Ils parlaient de tableaux, car elle aimait beaucoup la peinture. Puis il y eu un silence, de plusieurs secondes. Elle prit la main de Raphaël, la posa entre ses jambes, et ils commencèrent à s'embrasser fougueusement. Raphaël était aux anges, dans la maison du copain de cette sublime femme, qui était par ailleurs en train de le tromper allègrement, et complètement.
Raphaël passa deux heures avec elle. Il ne pensait alors plus à rien, qu'à cette femme, dont il ne connaissait même pas le prénom, c'était juste pour lui " la copine de Thomas "… Bien maigre renseignement, et où se trouvait pour elle l'intérêt de faire ceci ? Mais quelle beauté ! Elle était pour Raphaël de loin la plus belle femme qu'il connaissait, avant Paula même. Et oui ! Paula, celle qu'il a bien oublié. Il pensait faire sa vie avec elle tellement ses sentiments étaient intenses. Mais il n'en était rien, ce ne fut que la première, celle qui annonce la suite. Le seul regret dans tout ceci, c'est qu'il n'ait gardé aucun contact avec elle. Et c'est bien stupide. Il a passé là deux heures de bonheur extrême, qu'il n'oubliera jamais, se dit-il. Il se voyait déjà en train d'annoncer la nouvelle à Thomas qui, dépité, se trouverait obligé d'accepter la chose, la relation de Raphaël avec sa petite amie. Ainsi elle quitterait Thomas pour partir avec Raphaël, il se voyait même marié avec elle, malgré son dégoût pour le mariage. Elle était si belle ! Comprenez vous, chers lecteurs ? Si belle…Si intelligente…Si raffinée…Mais oui ! Et Raphaël était avec elle, c'était sa petite amie à partir de maintenant, il le voulait. Il lança alors : " j'ai envie de te revoir ". Le fin visage de cette femme changea d'expression. Ses petits yeux perçants se mirent à le regarder comme un gibier regarde son chasseur, elle devint plus pâle, sa main droite parcouru ses longs cheveux châtains plusieurs fois. Elle était anxieuse, Raphaël le sentit aussitôt, et regretta d'avoir dit cela. " Nous devons garder le silence ", dit-elle avec un petit accent italien. " C'était bien cela, j'étais contente que tu viennes cet après-midi ; seulement, maintenant c'est fini. Les meilleures choses ont toujours une fin, tout a une fin. " Raphaël regardait ses fines lèvres prononcer ces mots, elles étaient parfaites, rose pâle, sans rouge à lèvre, vraiment parfaites. Elle avait un petit grain de beauté sur la joue gauche, qui ajoutait ce qu'on pourrait appeler la cerise sur un magnifique gâteau. Quel tableau, on pourrait la mettre dans un musée en pièce principale, Raphaël n'arrivait pas à se détacher de ce visage incroyable. Il devenait obsédé par cette image, ce sourire, ce regard ! Il dit enfin : " jamais encore je n'ai rencontré de filles si belles que toi. J'en suis vraiment étonné. Pourtant on ne se connaît pas, mais j'ai l'impression d'avoir passé un temps incroyable avec toi, de te connaître par cœur. " Elle ne répondit pas, on avait bien l'impression que ce n'était pas la première fois qu'elle faisait ce genre de chose. " Tu sais Thomas va bientôt rentrer…Tu viens ce soir alors ? " Raphaël devint rouge vif. Il était particulièrement horrifié par l'attitude de sa partenaire. Il avait les larmes aux yeux. Il aurait bien aimé répondre " oui je viendrais, bien évidemment ", mais il ne pouvait pas ; il ne pouvait pas. Cette fille avec qui il avait fait l'amour une fois, Il partit sans dire mot. Ah, quelle naïveté ! On aurait pu l'appeler Candide ce Raphaël. Comment a-t-il pu penser une seconde faire quelque chose avec cette fille ? Il ne vit pas dans le monde réel ici. Raphaël le candide, l'enfant…Il n'est de fait pas revenu le soir chez Thomas, qui l'a appelé à maintes reprises chez lui, mais Raphaël était parti, il est reparti à Ajaccio aussitôt après. Il avait décidé d'aller voir Franck, son ami de toujours.
Chers lecteurs, il est dix heures d'une matinée exceptionnelle en Suisse. On est bien là. Personne n'est levé ici, car il n'y a plus personne. Je suis seul maintenant dans ce chalet. Tout les autres sont partis, je suis le seul, le seul ! Et j'écris…Avant il y avait tellement de monde ici, on faisait des ballades pédestres gigantesques, on partait même plusieurs jours à l'assaut de ces montagnes. Et les matinées de libres, j'allais voir le soleil se lever au Mont-Fort. Ce temps là est bien fini. Mes enfants sont dispersés aux quatre coins du monde. J'ai quatre-vingt douze ans. Et j'écris là ce qu'il me reste de beau, ce qu'il me reste de bien. J'aperçois des skieurs au loin, des bruits vagues, mais le silence de la montagne et de la neige l'emporte largement. Raphaël va maintenant assister à un tournant dans sa vie. Franck est toujours un bon ami, il s'est marié, et a un bébé. Il est mûr, il l'a toujours été. Raphaël était chez lui ce soir là, après son aventure avec sa déesse. Il buvait de la liqueur de prune. C'est bien bon. Sa femme était là aussi, elle était jeune, pure. Elle avait beaucoup de charme, et devait faire partie des personnes auxquelles on s'attache énormément. Elle participait à la conversation de temps à autre. Soudain quelqu'un descendit les escaliers, un bruit léger, on aurait dit un enfant. Une jeune femme apparut au beau milieu du salon. On aurait dit une sainte resplendissante de lumière et de beauté venant réconcilier les hommes. " Je te présente Camilla, ma petite sœur ", dit calmement Franck. " Je suis Raphaël, un ami de Franck ". " Bien ", dit-elle dans un sourire de simplicité. Elle prit un verre de prune avec nous, et remonta à l'étage supérieur. Elle m'a dit qu'elle avait un job d'été dans un magasin de vêtements à Ajaccio. Elle restait deux mois chez son frère. Elle était belle, certes moins belle que celle de l'après-midi, mais cela n'avait plus d'importance. Raphaël se sentait inexorablement attiré par cette personne, c'était incompréhensible.
Mais, chers lecteurs, pourquoi un tel engouement pour parler de Raphaël ? Ce n'est rien sûrement. Il y a juste un vide quelque part, une absence. C'est maintenant à propos qu'il faut que je fasse une sorte de révélation. Car maman R., certes, Raphaël, d'accord, Franck, son ami, c'est vrai, et ici, au milieu de ces montagnes, on a bien l'impression qu'un vide s'installe subitement.
C'est l'appréciation de la solitude qui me pousse à continuer désormais. C'est là, à cet instant précis, que resurgit de ma mémoire, tel un fantôme sympathique, ce que j'ai lu il y a longtemps dans le petit carnet de maman R. Je m'en souviens très bien, chaque mot, chaque virgule, l'écriture très fine de maman R., avec ses lettres effilées, la beauté du texte et son harmonie troublante. Je n'avais pas le droit bien sûr d'accéder à ce carnet, elle y inscrivait ce qu'elle avait de plus intime, et, curieusement, ce n'est pas d'une anecdote dont je me souviens maintenant, mais de ce passage si beau, créant sur moi un impact ineffable : " Le bonheur se défile à chaque fois qu'on cherche à le capturer. Seul le souvenir permet de le faire exister : il étire des moments vécus dont on ne soupçonnait pas encore la valeur. Le prisme du passé, par le jeu des contrastes, fait naître le Bonheur et rend à la Vie son heureuse continuité. "
Encore maintenant, je peux me revoir dans la petite pièce sombre qu'était la chambre de maman R., à lire et relire ce passage.Il existe assurément une vérité dans cet endroit, une idée profonde qu'accompagnent ces extraordinaires paysages, une volupté presque inconcevable à travers les personnes, une sérénité nouvelle sur un visage inquiet. Il est absolument inutile de vouloir décrire le tout qui nous entoure, les lieux qui nous transcendent, on est subjugué par le souvenir, exalté par sa puissance. A cet instant présent, je me souviens, je revis, je revois. C'est le souvenir qui m'effleure, qui me transperce, je me souviens d'instants, courts pour la plupart, mais si intenses, si intenses que je me dis que cela vaut la peine de vivre pour eux, rien que pour s'en souvenir.
Il était cinq heures du matin, Raphaël se réveilla en sueur, complètement trempé. Il pleurait. Il avait froid et chaud, il était rouge, puis blanc. Il pleurait toujours. Il criait même, il souffrait. Il revoyait sa mère mourante, il la revoyait en train de mourir, de s'en aller. Il revoyait le moment crucial, celui qui marque le plus peut-être, celui qui refait toujours pleurer. Puis plus rien, l'écran noir. Il se passa la main sur le visage, dégoulinant, retira ensuite le drap de son lit, se leva péniblement vers la salle d'eau. Il revoyait à présent la sœur de Franck descendre les escaliers, et venir parler un peu avec lui. Il revoyait son sourire. " Pff ", soupira-t-il, " ce que je peux être ridicule parfois ". Mais il ne pouvait s'empêcher de penser à elle, c'était vraiment incompréhensible, d'être marqué par une personne en un temps si court, à peine dix minutes ont suffi. Il décida de ne plus se recoucher, et d'aller faire un footing. Un long moment de souffrance, le footing de Raphaël. En partant, il trébucha dans l'obscurité du salon contre le meuble de l'entrée, laissant tomber un carnet noir. " Le carnet ", pensa-t-il. Puis il partit en courant. Arrivé au tournant du chemin du grand précipice, vers les collines, il renversa une vieille dame avec son chien. D'abord énervé, il se maîtrisa et aida gentiment la dame à se relever. Elle lui lança : " Raphaël ! C'est moi, Bertrade ! ".
V
Moleskine. C'était la marque du carnet. Un vrai carnet, un beau. Raphaël était en peignoir, sur la terrasse de la maison de Franck. Et il lisait, ou relisait, ce carnet de maman R.. Camilla lui apporta un verre de jus d'orange, et lui baisa le front. Il était bien là. Avec sa bouille de pas y toucher, il était vraiment très heureux, épanoui. Est-il dès lors nécessaire, chers lecteurs, de raconter l'instant où, Chevalier Raphaël demanda la main de Dame Camilla ? Non pas vraiment, tout le monde s'en doutait, et puis, après tout, qu'importe le comment, c'est le fond qui est puissant, le pourquoi.
Raphaël lisait le journal de maman R., il lisait chaque page très attentivement. Il s'arrêta un moment sur une phrase : " j'ai peur de la mort, cette nuit j'ai fait un cauchemar, j'ai vu ma propre mort, elle était atroce. " Surpris, il la relit. Et il la relit encore. C'est l'atrocité dans la phrase de maman R., la coïncidence qui lui faisait peur à présent. Camilla ne connaissait rien du passé de Raphaël. Elle ne lui a d'ailleurs jamais rien demandé sur sa famille. Ils se connaissaient depuis trois mois, et vivaient déjà pratiquement ensemble. Elle s'approcha néanmoins de lui, et lui demanda ce qu'était ce carnet, ce qu'il contenait. Raphaël la regarda puissamment, et lui dit qu'il lui raconterait un jour toute l'histoire qui va avec. Il lui dit que cette histoire, il l'écrirait même, et il lui dit qu'il l'écrirait sans s'arrêter une seconde. Elle fut surprise et visiblement ne le cru pas. Seulement il dit cela sur un ton très solennel, qui laissait bien penser qu'il le ferait. Il avait maintenant vingt-neuf ans, et chers lecteurs, je peux vous assurer qu'à vingt-neuf ans, Raphaël était assez mûr pour savoir si oui ou non il le ferait ; et je peux vous assurer de même qu'il était assez visionnaire dans ce genre de parole, car il l'a bien écrite, cette histoire.
Je me souviens, étant jeune alors, de mes premières amours. Quelle épopée ! C'est fantastique l'effet de l'amour, et très trompeur. Ayant appris à le reconnaître, j'ai pu, par une grande volonté, trouver mon bonheur, et celui de l'autre. C'est un sentiment constant et puissant, un vrai moteur, qui m'a poussé à développer cette volonté. Et Raphaël, à la terrasse avec ce carnet, était bien heureux, et se sentait amoureux. Il avait amené sa tortue Poupou chez Franck. Elle déambulait sur la table en fer de la terrasse, et arrivant régulièrement à un bord, elle s'arrêtait dix secondes, puis repartait dans une autre direction. " C'est con une tortue ", pensait Raphaël. Il était romantique au fond Raphaël. Quand il repensait à des moments passés qui sont définitivement révolus, et auxquels il tenait énormément, c'était plus un spleen d'adolescent qui l'animait. Aussi se remémorait-il plusieurs instants avec sa grande sœur, Sarah, celle qu'il aimait le moins, mais celle avec qui il a passé des moments exceptionnels aussi, qu'il regrette maintenant, car il ne la reverra plus, sa sœur, maintenant qu'elle est partie. Elle était en fait partie vivre en Amérique du Sud, et ne donnait absolument aucune nouvelle… Je me vois en train d'écrire à cette table, réalisant ma promesse, me tuant à la tâche. La fatigue intense me fait poser ma tête sur la table. A cet instant, j'ai bien cru que j'allais m'endormir complètement. Mais le souvenir de Raphaël à sa table, comme moi, avec sa tortue, et Camilla, me rappelle à l'ordre : celui de finir, terminer est le maître mot. Alors je reprends. Il fait très beau, le jour est complètement levé, et va commencer à décroître dans peu de temps. J'ai faim, et je devrais manger maintenant, mais j'attends un peu encore.
Raphaël était sur le point de rentrer chez lui. Il vivait dans un nouvel appartement, plus spacieux, et surtout plus proche de son lieu de travail. Ah, au fait ! Parlons en de son travail. Que fait-il dans la vie ? Car c'est sa vie que je raconte là, mais qu'en fait-il ? Il avait bien travaillé dans une grande poissonnerie. Mais ayant démissionné après une engueulade avec un autre employé qui lui avait lancé une perche à la figure, il avait trouvé un travail dans un théâtre, en tant que guichetier. Cette période de sa vie n'était pas très glorieuse. Mais après quatre mois à ce poste, Raphaël reçu un coup de fil d'une actrice allemande, de passage à Ajaccio. Elle avait entendu parler de lui par Paula. Et oui ! Chers lecteurs, cette Paula que tout le monde avait oubliée, et bien elle était partie en Allemagne, à Berlin, à l'université. Un choix difficile. Elle avait là-bas rencontré l'actrice en question, lors d'une séance à l'atelier théâtre. Elle lui avait bien parlé, et on ne sait pas pourquoi, elle est venu à lui parler de Raphaël, son premier amour, un véritable pour sûr. Elle lui avait dit entre autres, qu'elle avait fait du théâtre avec ce Raphaël au lycée. Qui aurait pu penser une seconde qu'elle allait faire l'éloge du brave Raphaël ? , qui avait presque oublié cette période de sa vie, où il voulait faire du théâtre… La surprise de l'actrice à Ajaccio, en voyant au guichet à l'entrée du théâtre 'Raphaël' écrit sur le badge de l'employé, était totale. Elle se souvenait bien de ce que lui avait dit Paula, à peine trois jours avant. L'actrice se renseigna discrètement le jour même de sa découverte pour savoir si ce Raphaël avait un lien quelconque avec celui que Paula connaissait. Mais attention, n'allez pas croire qu'il est devenu acteur. Non ! Il a juste reçu ce coup de fil de l'actrice, qui lui a juste laissé ses coordonnées personnelles à Berlin, et un numéro de portable.
Raphaël n'était pas du genre à se monter la tête, à se vanter ; et de toute manière, il n'y avait pas de quoi se vanter. Mais il fut toutefois surpris par l'appel de l'actrice, qui, par ailleurs, ne s'est même pas présentée, il savait juste qu'elle s'appelait Ulricha. Après avoir quitté le poste de guichetier au théâtre, il décida de reprendre ses études. Camilla lui avait proposé de vivre chez elle, donc chez Franck, pour un temps indéterminé encore, ce qui était bien entendu plus commode. Il s'était inscrit en faculté de droit. Rappelons que Raphaël était déjà en possession d'une licence d'histoire de l'art.
C'était l'automne, on le sentait bien ce jour là. Il faisait gris, un jour-cliché. Cela n'avait guère d'influence sur l'humeur de Raphaël, qui travaillant sur son ordinateur, se vit apporter son courrier par la tendre et dévouée Camilla. Elle posa les deux lettres qui lui étaient adressées sur son bureau et repartit gentiment. Raphaël ouvrit d'abord celle de sa banque. La seconde l'intriguait. Elle était épaisse, et semblait contenir une très longue lettre. Il crut reconnaître l'écriture sur l'enveloppe, mais n'était pas vraiment sûr de lui. Il n'y avait pas non plus d'adresse, ni même de nom, à l'arrière pour indiquer la provenance. Raphaël ouvrit calmement. Il sortit avec une délicatesse extrême la lettre, et reconnu tout de suite l'écriture, il n'avait plus de doute maintenant : c'était son père. La lettre avait été postée depuis Paris. Il ne voulait pas la lire de suite, il regarda juste la dernière page, et les derniers mots : " C'est ainsi, je le regrette, je n'ai plus rien à te cacher maintenant, mon fils unique, je n'aime pas écrire comme cela, mais c'était bien nécessaire. Adieu. " Le dernier mot, a priori choquant, ne fit aucune peine à Raphaël, car il ne voyait de toute façon plus son père depuis presque deux ans. Mais il resta perplexe, abruti devant son bureau, ne sachant que faire. Camilla reparut dans la pièce. Elle s'approcha d'abord de la bibliothèque pour y ranger un livre, se retourna vers Raphaël, puis resta immobile.
C'est important ?
Je le crains. C'est mon père qui m'écrit. J'ai peur.
Tu préfères que je m'en aille ?
Non, non, reste. J'aime bien quand tu es là.Camilla ne savait pas vraiment quoi faire, elle sentait bien que Raphaël redoutait quelque chose, et elle ne connaissait guère son passé ni sa famille. La seule chose qu'elle savait, c'était que Raphaël avait vécu des moments très pénibles, et elle n'avait encore jamais osé lui demander lesquels. Il les écrirait, disait-il… La scène tournait au glauque, la pâle lumière du bureau éclairait à peine les visages, on ne distinguait que la lettre du père, celle qu'on n'attendait pas. L'encre était noire, le papier très blanc. Camilla toussota légèrement, et se rapprocha de Raphaël. Elle s'assit sur ses genoux, et l'embrassa. Il pleuvait à présent. Les deux amants se sentaient bien ensemble, mais cette lettre représentait toute la distance qui pouvait en fait les séparer. C'était la mort que Raphaël redoutait. La mort. Rien d'autre. La mort de son père.
Raphaël était en train d'apprendre ses cours de droit constitutionnel. Il neigeait ce jour là. Et un soleil voilé illuminait la chambre de Raphaël. Il vivait chez Franck depuis un an maintenant. Il neige aussi ici, et je viens de manger un bon repas, un des derniers. J'ai encore des choses à dire, et toute la fin à raconter. Elle est belle la fin. Il y a eu un grand changement dans la vie de Raphaël maintenant. Il allait partir en Allemagne, à Berlin, pour voir Paula, et élucider le mystère de l'actrice. C'était en fait Camilla qui allait partir en Allemagne pendant trois mois pour travailler comme aide-soignante dans l'hôpital où travaillait son oncle. Toute la famille de sa mère vivait en Allemagne. Ainsi, Raphaël décida de l'accompagner pendant un mois au moins. Il avait validé sa deuxième année de droit, et projetait de partir avec Camilla au mois de Juin.
Cela ne faisait pas loin d'un an que Camilla et Raphaël étaient ensemble. Elle était en deuxième année de médecine. C'était une fille brillante, et discrète. Assurément intelligente. Elle avait tout pour plaire, mais ne cherchait rien à changer dans son apparence, elle était le type même de la personne naturelle. Ils étaient bien ensemble, on les sentait satisfaits. Le voyage en Allemagne se peaufinait, les préparatifs se faisaient petit à petit. Raphaël allait voir un tournant majeur de sa vie en Allemagne." Der Apfelstrudel ? ", demanda le serveur. " Hier bitte ", répondit Raphaël. Paula était en face de lui dans ce petit 'bistrot' à la mode allemande de Berlin. Elle ne parlait guère et semblait un peu abrutie. Ses longs cils clignaient vite, ce qui frappa Raphaël. Il se souvenait de beaucoup de choses de Paula, comme quoi, il y a des marques qui ne s'effacent pas. Ses verrues plantaires par exemple, entre mil autres. C'était au Kissinger Strasse 10. où Raphaël habitait pour le temps de son séjour. Il projetait de rester cinq semaines. Après quoi il retournerait chez Franck d'une part, et rendrait aussi visite à sa petite sœur, Julia. " Qui est Camilla alors Raph' ? ", demanda assez sèchement Paula.
C'est ma copine. Ca fait un an et demi qu'on est ensemble.
Et ben ! Moi je trouve personne depuis toi qui me conviennes vraiment. Je sais que ça fait cliché de dire ça, mais c'est la vérité.
On va pas revenir là-dessus, tu finiras bien par tomber sur quelqu'un qui te corresponde.
Certes…Il est bon ton gâteau ?
Oui, goûte, c'est plutôt autrichien qu'allemand, mais c'est succulent.
Oui je connais. J'ai envie de vivre ici plus tard. Le théâtre me passionne de plus en plus, je suis en train de me dire que je veux en faire ma vie.
C'est ambitieux, mais difficile. Ca fait tellement longtemps qu'on s'est pas parlé, je ne sais plus comment tu es, ce que tu penses, ce qui t'irait vraiment. C'est dommage.
Je sais bien. Ta famille va bien sinon ? Tes sœurs ? Ton père ?
Le visage de Raphaël se crispa alors, il regarda Paula d'un air craintif, presque méchant, se demandant pourquoi il fallait qu'elle pose cette question, était-ce inévitable ? " Non, mon père s'est suicidé cet hiver. "
Paula resta comme n'importe qui devant une telle réponse, gênée, terriblement gênée, très émue, et ne savait bien sûr rien dire de plus qu'un vague et banal : " Je suis tellement confuse…Oh, Raphaël, pardonne moi. " C'est bien facile de pardonner, et en même temps elle n'y pouvait rien, c'est tellement ridicule quand on se trouve dans ce genre de situation. " N'en parlons pas, s'il te plaît, parle moi plutôt de ta vie ici, ça sera bien plus agréable. " Mais il y avait quelque chose d'autre dans l'expression du visage de Paula, comme si elle venait de faire le rapprochement entre deux choses distinctes. Elle lui récita un train de vie banale, qui ne l'intéressait qu'à moitié. Il s'embêtait à la regarder parler. Mais il l'avait voulu. Puis par je ne sais quel miracle, elle vint à parler de la fameuse actrice. Ulricha Kernsten. Un nom relativement commun, assurément teuton. Voilà enfin l'histoire de l'actrice, qu'on n'a finalement pas bien saisie.
" Quand je suis arrivé à l'université ici, je ne connaissais vraiment personne. Je me suis inscrit à un atelier théâtre assez tôt, et cela me plaisait complètement. Il est arrivé un jour, où une actrice de renommée à Berlin est passée à l'atelier. Elle était venue voir l'organisateur, Günter. Puis à la fin je suis allé lui parler, chose qui me surprend encore, et je lui ai dit que je voulais faire du théâtre. J'avais un accent à décorner les bœufs, mais elle m'a compris. Elle m'a d'abord fait un grand sourire, puis on a discuté pendant vingt minutes. Elle m'a donné ses coordonnées, et un soir je l'ai appelée. Elle m'a invité à une répétition générale de sa pièce du moment, c'était une pièce contemporaine d'un allemand peu connu. J'ai trouvé ça assez inintéressant au début, puis au fur et à mesure que je la regardais jouer, j'étais finalement captivée, non pas par la pièce, mais bien par elle. On s'est revue deux ou trois fois par la suite, dans un café, toujours le même, elle avait ses habitudes. Lors de l'une de ses entrevues, je lui ai parlé de toi. Ne me demande pas pourquoi, je ne m'en souviens plus. Je lui ai dit que j'étais encore amoureuse de toi, chose que je n'aurais pas dû dire, car c'était faux, mais j'étais dans une période maussade, je n'avais pas d'amis, et j'avais du mal à m'intégrer. J'ai souvent pensé à toi durant cette période. C'est quand j'ai prononcé ton nom de famille qu'elle a sursautée ! J'étais surprise, elle a changé de tête, ça m'a impressionné. 'Juffra'. Elle m'a dit qu'elle connaissait quelqu'un du nom de Juffra. Un homme corse. La surprise était de taille, et elle m'a raconté une histoire incroyable. Pour elle, ce Juffra était une sorte d'espion français. Elle l'avait rencontré dans un théâtre à Berlin, il avait des jumelles, mais ne regardait pas la scène. Il s'en servait pour observer un couple de jeunes mariés probablement qui se trouvaient juste en face. Ulricha était juste derrière lui. C'était une représentation de Shakespeare, Roméo et Juliette, où son compagnon jouait. L'homme, Juffra, l'intriguait plus que tout. Si bien qu'elle finit par lui demander ce qu'il regardait ainsi. L'homme, d'abord surpris, ne savait pas quoi répondre. Il dit enfin " je cherche quelqu'un, soyez discrète. " Il parlait comme un espion, cela faisait frissonner Ulricha. A la fin de la pièce, l'homme est allé voir Ulricha pour lui parler en aparté. Il lui dit qu'il était en mission, et qu'il devait absolument ne pas être remarqué. Il pensait qu'il n'y avait personne derrière lui, mais Ulricha étant arrivé en retard, elle a dû s'installer juste à côté de la porte qui mène au couloir, ce que Juffra n'a pas remarqué. Toute son histoire ne tenait pas debout, j'avais beaucoup de mal à la croire. Et Juffra pour moi, c'était toi ou ton père. Donc j'ai pensé à ton père, mais je n'y croyais pas, et finalement j'ai pensé qu'il s'agissait d'un autre Juffra. Mais récemment j'ai lu dans le journal qu'un espion du nom de Juffra s'était suicidé. Et quand tu m'as annoncé pour ton père, j'ai tout de suite compris. Je suis vraiment désolée. "
" N'en parlons plus, mais ce genre de coïncidence surprend en effet. Continue l'histoire d'Ulricha. "
" Oui, pardon. Et bien, il se trouve qu'elle devait aller à Ajaccio. Je lui ai donc dit que tu y habitais. La suite de l'histoire, tu la connais mieux que moi. "
" Certes. Et pendant que j'y pense, tu t'étais bien mariée non ? "
" Oui, c'est vrai, il y a cinq ans déjà ! Mais j'ai divorcé l'année dernière. Non j'ai vraiment changé, et je ne suis pas fière de ce mariage. N'en parlons pas, ça n'en vaut vraiment pas la peine. "
Il était six heures et trente minutes. L'atmosphère était agréable dans ce petit café de Berlin. Raphaël et Paula s'apprêtaient à partir. Paula invitait Raphaël et Camilla le soir même au restaurant. Un bon restaurant.Je n'ai jamais su ce qu'il advint de Paula. La dernière fois que Raphaël la vit, c'était sur le quai d'une gare de Berlin, sans aucun contact physique, aucun signe d'affection, pratiquement aucune parole. C'est là que Raphaël s'est demandé véritablement pourquoi ils n'étaient pas restés ensemble. Elle lui correspondait bien en somme. Il a été réellement amoureux d'elle, et elle de lui. C'est incompréhensible comme les choses changent. Ils auraient sûrement été heureux ensemble. Mais ils étaient trop jeunes. C'était la seule réponse que Raphaël était capable d'apporter : la jeunesse de leurs âmes, et de leurs corps. Mais il s'en moquait maintenant, il avait Camilla.
VI
Jour de deuil. Poupou la tortue était décédée. Raphaël voulait l'enterrer en Corse, là où elle avait grandit. C'était le climat de la métropole que Poupou n'avait pas supporté. Trop froid. Raphaël habitait avec Camilla un bel appartement à Grenoble, ville particulièrement laide, mais entourée de montagnes. Il était antiquaire et acteur à mi-temps. Drôle de définition pour un emploi. Mais il gagnait bien sa vie. Camilla était médecin. Elle dirigeait le service d'ophtalmologie à l'hôpital nord. Ils avaient deux enfants. Et là, on se dit : mais quelle vie banale, la vie de monsieur tout le monde, bien rangée. Après le début plutôt 'hors du commun', voilà que les aléas de la vie mènent Raphaël vers une vie trop droite à mon goût.
Le magasin de Raphaël était petit, mais bien rangé. Il avait du goût, assurément. Une commode empire trônait notamment en vitrine, elle était d'époque et Raphaël l'aimait beaucoup. Il s'attachait à ses meubles mais les vendait pourtant. On pouvait voir ça et là deux ou trois bibelots bon marchés, mais l'essentiel du magasin résidait en une pièce unique, et magnifique. Il s'agissait d'un vieux piano à queue. Raphaël ne savait pas en jouer, mais il le trouvait particulièrement exceptionnel, d'une beauté rare. Il aimait beaucoup s'asseoir sur le tabouret du pianiste, et frôler les touches d'ivoire de ses doigts longs et fins. Il avait déposé le carnet de maman R. ce jour là sur le piano. Il y avait déjà d'autres objets, comme un luminaire ou encore un ancien sabre de parade. Le tout exhalait une odeur agréable et apaisante, on se sentait bien dans cet endroit, et les meubles formaient une harmonie parfaite, que le moindre petit changement briserait. L'arrivée d'un client ne perturba en rien Raphaël. Il lisait son bouquin, 'Médée', de Jean Anouilh, et lança un " bonjour ! " amical et distrait à l'inconnu, qui le lui retourna. L'homme, à l'allure austère, fit rapidement le tour du magasin, puis s'arrêta devant le piano où le carnet de maman R. siégeait royalement. Il le prit, le feuilleta attentivement, s'arrêta sur une page, à peu près au milieu, il lisait calmement. Raphaël ne faisait pas attention. Le regard du curieux client changea soudain, il parut inquiet, scrutait les alentours, s'assurant ainsi que personne ne le voyait. Il mit le carnet dans la poche de son manteau, et s'en alla en marmonnant un léger " au revoir ". Raphaël ne s'était aperçu de rien. Il lisait son livre passionnément. Peut-être ne se souvenait-il même plus qu'il avait laissé le fameux carnet sur le piano. Voilà ainsi de toute façon Raphaël privé de son carnet. Il ne mit pas longtemps avant de s'en apercevoir, et il ne put dormir pendant trois jours, car c'était pour lui un bien extrêmement précieux. Il chercha absolument chaque recoin du magasin, puis chaque recoin de son appartement. Rien à faire, c'était fini. Le carnet était bel et bien perdu." Oui, ça fera quatre euros ", lança le marchand de fruits. Le marché était toujours un endroit que Raphaël appréciait. Il y allait le matin où son magasin était fermé. C'était sa matinée préférée. Et cela lui permettait d'écrire un peu. Car il aimait beaucoup écrire. Notamment des poèmes. Enfin cela dépendait des périodes, mais là c'était des poèmes. Ce matin là il a écrit " Amen ". Le voici intégralement :
" Et passent les bateaux le long des grèves ;
L'univers des guerres et de leurs saintes trêves
S'inscrit sur la palette du divin Peintre
En la plus noire des couleurs,
De même que l'homme est en rouge,
Et la femme est en blanc ; rien ne bouge,
Le vent souffle sur le port
En cet hiver triste et mort. "Ou encore " Le soir ", poème qu'il écrivit juste après. Le voici :
" Et revoir ce tableau qui en apparence
Paraît dépeint, ordinaire et commun,
Fresque des nuits racontant mon silence,
Rendant le cliché subtil et l'amour incertain.Longues traînées, lumières mystérieuses,
S'écoulant de la voûte silencieuse,
Rougeoyant la douce Fleur à la rose des vents,
Et rejoignant mon cœur à la clarté des sens.Je redonne confiance au hasard inconscient,
Brûlant dans mon âme l'impatience d'un enfant,
Achevant ma peinture en lui ôtant son voile,
Et contempler alors la beauté d'une étoile. "Il était vraiment content en écrivant cela. Ce n'était pourtant pas très brillant, mais ça suffisait à le rendre heureux. Et à lui faire oublier la perte de son carnet un petit moment…Mais cela le hantait. C'était incroyable. Il en parlait tout le temps, et continuait même à le chercher parfois. Ce n'est que ce jour là justement, ce jour de marché où il a finalement compris. Il scrutait d'un œil très distrait les environs. Les rues étaient bondées, mais il aperçu un homme en train de lire un carnet à la terrasse d'un café. Il était tout de noir vêtu, et semblait tenir son carnet très fermement. Cela intriguait Raphaël. Il le regarda pendant une minute et décida de l'observer discrètement, d'autant plus que le mot 'carnet' résonnait constamment dans sa tête depuis maintenant deux bons mois. Au bout de cinq minutes, il décida d'aller s'asseoir à proximité de l'homme au carnet. Il donnait mauvaise impression. Sa fine moustache frétillait à chaque fois qu'il tournait une page. Soudain le carnet lui échappa des mains et tomba à ses pieds. Il s'ouvrit à une page où figurait un drôle de dessin. Raphaël sursauta en reconnaissant immédiatement le schéma en question. C'était le moleskine de maman R., cela ne faisait aucun doute. Raphaël se leva d'un bond, et s'empressa d'arracher le carnet des mains de l'homme. Mais celui-ci ne se laissa pas faire et une bagarre débuta. L'homme cognait fort, et Raphaël ne faisait pas le poids, il n'osait pas frapper, il ne pouvait pas se défendre, d'autant plus que c'est lui qui l'agressa le premier. Les injures de Raphaël sonnaient mal, et les gens autour de lui le prenaient pour fou dangereux. Deux policiers arrivèrent enfin, ils étaient à vélo. Quelqu'un avait dû les prévenir. Les deux hommes furent séparés, menottés. Difficile maintenant d'expliquer un tel acte de la part de Raphaël. Comment prouver que ce carnet était bien à lui ? Les deux hommes suivirent les deux policiers au poste, non loin de là. Raphaël devrait déjà être chez lui, pour manger, et s'apprêter à ouvrir le magasin. Au lieu de cela, il était cloîtré au commissariat avec son voleur de carnet devant un flic âgé à l'accent du sud-est.
" Quel âge avez-vous ? ", demanda-t-il.
J'ai quarante-trois ans, répondit Raphaël.
Et vous ? questionna l'inspecteur à l'autre homme.
J'ai cinquante-six ans.
Bien. On va procéder aux démarches administratives, mais avant cela, je vais vous poser deux ou trois questions.
A qui est ce carnet ?
A moi, répondirent-ils en chœur.
Cela ressemble à un journal intime, et d'après les premières phrases, il s'agirait plutôt du carnet d'une femme, ou d'une fille.
C'est celui d'un membre de ma famille, lança Raphaël.
Je veux bien vous croire, mais rien ne me le prouve, et c'est vous, d'après les témoins, qui avez agressé Monsieur Niemann, qui d'ailleurs nous est déjà connu. Vous avez en effet, il y a plusieurs années déjà, enlevé le corps d'une défunte du cimetière d'Ajaccio. Acte déraisonné vu votre passé psychiatrique, en a conclu la cour.
Je vous demande pardon ? s'exclama Raphaël. Quand cela s'est-il passé ? Et de quelle défunte ?
Attendez je vais vous dire ça, j'ai le dossier ici même. (Il cherche rapidement une feuille, qu'il lit rapidement). Une certaine Juffra. Apparemment Cela s'est passé il y a dix-sept ans. Vous connaissez quelque chose de cette affaire ?
(soupirant) Ah, j'ai encore du mal à y croire. Oui évidemment que je connais quelque chose. C'est de ma mère dont il s'agit, et de son journal intime.Des coïncidences, il y en a des milliers dans une vie. Et là on a affaire à une bien belle. Mais qu'y a-t-il donc dans ce carnet pour susciter pareil acharnement ? C'est Bertrade qui détient le secret. On va enfin savoir. L'affaire de la bagarre a fini par être classée, et le carnet a été remis à Raphaël. Bertrade habitait la Corse depuis toujours. Elle était Corse. Elle connaissait bien Paula et Raphaël. On ne sait pas grand-chose d'elle en fait. Raphaël l'a déjà rencontrée. Mais qui est-elle ? Elle était issue d'une ancienne famille noble, et était plutôt âgée. Elle connaît tout de la vie de Paula, et tout de celle de Raphaël. C'est d'ailleurs grâce à elle que j'ai pu trouver des anciennes lettres que Paula avait écrites, ou encore des anecdotes à son sujet. Je lui dois beaucoup. Bertrade venait en fait souvent chez les Juffra quand ils formaient une sorte de famille. Elle prenait le thé, et discutait de longues heures avec maman R. Elle savait tout du carnet. Et elle savait pour Raphaël et Paula car Paula lui disait tout. Mais Raphaël ne la connaissait pas. C'est, chers lecteurs, maintenant que l'on va apprendre quelque chose sur cette Bertrade, et sur la globalité de l'histoire. Ma main tremble, j'écris trop vite sûrement. L'odeur dans ce chalet est toujours agréable, il y fait chaud, on s'y sent bien.
VII
La neige brille de tous ses feux au soleil ce matin. L'éblouissement est total. Andréa, le premier fils de Raphaël supplie son père de refaire la descente. Il avait deux fils, qui étaient vraiment beaux. Le deuxième s'appelait Lucas. La famille du bonheur se trouvait à présent aux sports d'hiver. A la mort du père de Raphaël, ils avaient hérité du chalet de la famille Juffra, où Raphaël allait souvent, petit. Cependant ils n'avaient jusqu'à présent pas eu l'occasion d'y aller régulièrement. C'était un endroit ô dieu magnifique, et d'une tranquillité ineffable. Il faisait beau. On voyait ça et là des skieurs étourdis ou au contraire très sûrs d'eux dévaler des pentes bien tracées. Mais le chalet de Raphaël était excentré, perdu au milieu de nulle part. Il n'y avait pas d'accès pour les voitures, il fallait y aller à pied. Raphaël y allait de plus en plus souvent durant l'année. Il y allait même seul parfois. Sa femme travaillait beaucoup, et n'était pas très disponible. Une année, Raphaël décida de s'y rendre. Il voulait être seul pendant un temps, réfléchir, et écrire un peu, se détendre. Le jour du départ, c'était un dimanche, Raphaël faisait réciter une leçon à Lucas. C'était un des passages obligatoires du dimanche après-midi. Il était dans la chambre de son fils, assis au bureau. La chambre faisait bon effet, on n'aurait pas dit qu'un enfant de huit ans y vivait. Un tableau de Matisse (une reproduction bien entendu), probablement là avant l'arrivée de Lucas, était suspendu au mur au-dessus de son lit. Un désordre naturel régnait dans cette pièce. Des papiers de dessins envahissaient le lit, il faut dire que Lucas aimait beaucoup dessiner, et peindre aussi de temps en temps. Il voulait, disait-il, être artiste. Son père lui répondait systématiquement qu'il était déjà un artiste, qu'il fallait être patient et travailler à l'école. Je pense que Lucas ne comprenait pas à son âge ce genre de propos, mais ils avaient une influence certaine. On voyait notamment un dessin remarquable, c'était un cheval, assez bien reproduit, qui avançait visiblement vers un point indéfini. Le mouvement était maladroit, mais on le comprenait, et ce qui était réellement frappant, c'était le téléphone que ledit cheval portait dans sa gueule. Et on avait beau lui demander pourquoi un téléphone à cette place, Lucas répondait que c'était ainsi, et que ce n'était pas pour téléphoner, mais que le cheval voulait le casser. La leçon était presque terminée, et Raphaël devait aller au magasin rapidement récupérer le carnet de maman R., qu'il avait laissé dans son bureau.
Il faisait gris, l'atmosphère était maussade, et Raphaël avait vraiment hâte de partir. Le carnet était rangé dans un tiroir à verrou dans l'arrière boutique du magasin. Il y faisait frais, et l'odeur était toujours plaisante. Soudain Raphaël sursauta. Une vieille dame était entrée et saluait à présent Raphaël, qui n'avait rien entendu. C'était Bertrade ! Elle n'avait ce jour-là pas de chapeau. " Alors on travaille à cette heure là ? Tu te souviens de moi non ? "
Certes oui ! Mais il y a tellement longtemps. Qui êtes vous en fait ?
Nous y voilà !, chanta-t-elle de sa voix chevrotante. Elle devait bien avoir quatre-vingt dix ans maintenant, elle était déjà vieille il y vingt ans. Elle reprit : " Et bien figure toi que je venais très souvent chez toi avant. J'allais voir ta mère. J'allais la voir tous les jours pendant un temps. Je savais qu'elle écrivait un journal. Je ne m'y étais pas intéressée au début. Mais elle m'en a parlé un soir, pendant plus d'une heure. Elle s'est confiée à moi comme jamais personne ne l'avait fait encore auparavant. Tu devais avoir quinze ans peut-être à ce moment là. Je crois me souvenir de tout ce qu'on a dit. Elle a commencé par me dire que c'était pour toi qu'elle l'écrivait. Tes sœurs ne savaient pas apprécier les relations humaines m'a-t-elle dit ensuite. Elles resteraient assez superficielles.
Elle se trompait. Je les ai revues il n'y a pas si longtemps. Et même si on n'a pas gardé contact, elles ont parfois des choses intéressantes à dire. Mais c'est vrai que sur le plan relationnel, elles ont un problème je pense. Je ne les connais plus vraiment, surtout Sarah, qui est au Brésil.
C'est sûrement dommage. En tout cas ce carnet renferme des choses incroyables. Elle l'a écrit pour toi, Raphaël. Elle te trouvait vraiment très intelligent, plus que ton père m'a-t-elle dit également. Elle savait qu'il était espion. Elle le savait depuis très longtemps ; elle attendait seulement qu'il le lui dise. Chose qu'il n'a jamais faite. Elle l'avait appris par un courrier qui lui était destiné. Il y avait marqué urgent dessus, et comme ton père était parti pour deux semaines, il n'ouvrirait cette lettre que quand il reviendra. Elle décida donc de l'ouvrir. Et c'est là qu'elle a eu accès à des rapports secrets, qu'elle n'a pas vraiment d'ailleurs cherché à comprendre. Maman R. écrivait tous les soirs. J'étais avec elle parfois, même dans ces moments 'intimes'. La pièce était sombre, elle écrivait tout et ne faisait aucune rature, n'effaçait aucune phrase, aucun mot, tout était très clair dans son esprit. Elle écrivait aussi quand ton père était là, mais il n'y prêtait pas vraiment attention. J'ai connu ta mère quand tu es venu au monde. Mon mari était médecin et il t'a fait naître.
C'était cela ! Je m'en souviens maintenant. Ma mère me l'avait dit. Bertrade, mais bien sûr ! Mais l'avez-vous lu, le carnet ?
Oui, bien entendu ! La première partie relate des souvenirs plutôt vague de sa jeunesse, plus ou moins intéressants. Après il n'y a plus d'ordre, le texte n'a pas de forme. Mais l'harmonie existe bel et bien. J'ai remarqué qu'elle parlait beaucoup de toi aussi. Il y a un passage qui m'a fait rire. Elle raconte qu'elle est allée faire le ménage dans ta chambre, pour une fois. Et qu'elle avait trouvé sur ton bureau monstrueusement dérangé des traces de tabac et une feuille à rouler. Elle fumait maman R. Mais elle savait aussi que quand tu lui roulais ses cigarettes, tu t'en roulais pour toi. Elle n'y attachait pas trop d'importance, car elle savait que tu ne fumerais pas régulièrement plus tard. Et sur ce point elle a eu raison, tu es sportif, je le sais par Paula.
La fameuse ! Comment la connaissez-vous ?
Je la connais car mon mari me trompait avec sa mère. Triste histoire en vérité. Qui me fait plus rire qu'autre chose maintenant. J'ai toujours été berné par les hommes. Et jamais je n'ai été heureuse avec l'un d'eux. J'ai dû trouver d'autres moyens pour accéder au bonheur. J'ai connu plein de choses sur toi par Paula. Elle arrivait parfois même à se confier à moi, notamment sur sa relation avec toi, qui l'a perturbée pendant un bon moment.
Comme moi. Mais on était trop jeune, c'est pour moi évident maintenant. Pour en revenir au carnet de maman R., je ne sais pas vraiment si je dois le conserver encore, le donner à un de mes enfants par exemple, ou bien le détruire à jamais.
Détruis le quand tu sentiras le moment venu, mais ne le donne à personne, ce serait inutile. Je n'ai plus qu'une chose à te dire. Il y a bien un mystère autour de ce carnet. Quelque chose que personne ne soupçonne, et que ta mère m'a révélé. C'est une énigme qu'il te faudra résoudre. Dans ses pages se trouve un indice. Et cet indice te fera chercher l'énigme dans le chalet, ou aux alentours.
J'ai en effet décelé un indice, qui parle d'une étable, près de notre chalet. Mais je n'ai pas encore vraiment saisi de quoi il s'agissait. Mais je m'y rends demain pour me reposer, je trouverais peut-être durant ces quelques jours.
Je te le souhaite.
Ils continuèrent de parler pendant un bon moment encore. Elle lui racontait des anecdotes sur Paula, sur ce qu'elle a pu lui dire, il y a tellement longtemps, que Raphaël fut très surpris qu'elle s'en souvienne. C'était une femme extraordinaire cette Bertrade. Une femme qui n'a jamais vraiment connu le bonheur, qui a eu une vie bien triste. Elle était vieille, et sentait la mort approcher rapidement. Elle allait vite la rencontrer, c'était pour elle ce qui pourrait lui arriver de mieux maintenant, disait-elle.Il était seize heures, et Raphaël était seul dans son chalet. Il ne pensait plus à rien. Il voyait des moutons au loin qui bêlaient. Le carnet de maman R. était dans sa poche, il l'avait toujours dans sa poche. Il l'ouvrit à une page et lu. " C'est à mon fils Raphaël que je pense tout de suite, je n'arrive pas à fermer les yeux, mon mari ne rentrera pas ce soir encore. Je suis si seule, que je commence finalement à apprécier…Je me souviens à présent de ce paradis en montagne, où tout le monde allait auparavant, où on se retrouvait en famille, où on pouvait vivre de belles choses. J'imagine Raphaël dans ce chalet plus tard, en train de vivre ces choses là, seul peut-être, ou avec la famille qu'il fondera. Il y a une étable plus haut. Avec un sol en dalle. Elle est bien abritée. J'ai beaucoup de souvenirs de cette étable. J'y allais, et j'y allais encore, et encore. Toujours seule. Je m'asseyais sur une dalle. Et je pensais. Je rêvais. Il y a une dalle qui porte encore la trace de tous mes rêves. J'espère qu'un jour Raphaël la trouvera… " Raphaël ne voyait pas vraiment de quoi elle parlait. Il y avait bien une étable, il y était déjà allé plusieurs fois, mais jamais il n'y a vu quelconque trace de maman R., ou de mystérieuses rêveries.
VIII
Exceptionnelle, cette vue sur la vallée ! J'ai quitté le chalet, le soleil a déjà bien décliné, et je suis parti à pied, avec mon calepin. Je vois dans la neige les traces de bouquetins, de renards, d'oiseaux…Je repense à tous les moments où je suis passé sur ce chemin, où j'ai pu contempler ce spectacle inouï. J'y allais vraiment souvent, dans ce coin perdu, j'y allais avec Camilla, j'y allais avec mes enfants, et j'y retournais, encore et encore, jamais je n'étais déçu, jamais je ne me trouvais blasé. J'ai terminé l'histoire de Raphaël, elle se termine ici, sur ce chemin, au bord de ce précipice, où, seul, je peux me remémorer toute ma vie. J'ai encore le carnet de maman R. dans ma poche, il se termine aussi maintenant, avec moi. C'est drôle les fins, où tout converge en un seul et unique sens, en une seule phrase, un seul mot. C'est triste aussi, car ça n'appelle plus l'espoir, ça n'appelle que le souvenir brut, celui qui fait mal souvent, celui qui ne devine plus, et celui qui ne désire plus.
J'entends bien le vent de l'hiver, celui qui va avec le froid, qui fait un bruit aigu. Tout est mort, il n'y a que marques et traces, mais rien ne vit ici. Je suis loin du chalet à présent, je ne vois que les montagnes blanches, parsemées des lumières éparses des villages. Je crie. Je hurle presque, ma voix chevrote, elle est vieille, elle a froid.
C'est la dernière scène que je dois raconter ici, celle qui clôt le tout. Je me souviens d'une ancienne étable plus haut, à quelques minutes, c'était celle du père Grumeau. Il était laid. Mais on l'aimait bien, avec mes sœurs, et mes parents, puis avec Camilla après, et les enfants aussi l'aimaient bien. Je veux y aller. Il ne me reste que quelques mètres.
Il n'y a pas beaucoup de neige dans l'étable. Je m'assois sur une dalle. Il y a quelques touffes d'herbe ça et là. Plus personne n'y va ici, je ne sais même pas si quelqu'un sait encore que cet endroit existe. Je repense à Camilla. Elle me manque, je ne saurais l'expliquer. Elle vit toujours pourtant, elle respire l'air de sa chambre d'hospice, entourée d'infirmières, et de médecins divers et variés. Ici, je n'ai personne, je n'ai que ma dalle, et mon manteau en cuir. Je n'ai jamais été aussi seul, et pourtant je n'ai pas peur, je suis heureux d'être ici. J'ai sommeil, car je n'ai pas dormi depuis maintenant plus de vingt-deux heures. J'ai écrit sans m'arrêter. J'ai attendu le dernier moment pour le faire, mais ma promesse est tenue. Il fait froid, je ne sens plus mes mains. C'est Bertrade qui doit être heureuse. Je la revois promener son chien, rue du Ménilmontant, elle pense à moi maintenant là où elle est. Je me souviens de ses grands chapeaux qu'elle mettait, et de ses robes très sophistiquées. Elle savait que tout cela s'arrangerait, elle savait que ma fin serait ici, dans ces ruines. Je pense à maman R., je repense à ses gâteaux merveilleux. Je la vois encore, avec son tablier, et moi enfant curieux, en train de me faire gronder parce que je mangeais dans le moule du gâteau avant tout le monde. C'est mon père aussi que je vois là, avec son travail mystérieux, que j'ai enfin compris grâce à sa lettre. Je l'ai gardée cette lettre. Je me revois en train de la lire. J'étais sur mon lit, chez Franck. Il était tard. Je murmurais chaque mot, en frissonnant à chaque nouvelle phrase. " Mon cher Raphaël, le temps a bien passé depuis que je t'ai vu, et j'ai décidé de passer avec lui. J'ai juste cette lettre à t'écrire avant. Tes sœurs vont bien, je les ai vues récemment, les deux en même temps, car j'étais à Paris, et Sarah revenait du Brésil pour deux semaines. Quant à Julia, ô Dieu, je ne l'ai pas reconnue. C'est affreux pour un père que de ne pas reconnaître ses propres enfants, de ne pas savoir où ils vont dans leur vie. J'avais envie de pleurer toute la durée de notre entretien, c'est-à-dire pendant deux heures et demie. Julia est serveuse dans un pub Boulevard St Germain à Paris. Elle fait cela depuis quatre ans maintenant. Je suis triste, abattu par tant de distance entre vous, mes enfants, et moi, père déchu. J'aurais tant aimé que notre famille continue son chemin comme avant la mort de votre mère. Je dois te dire quel métier j'exerçais réellement, ce que je faisais chaque jour. J'étais espion. Un véritable espion, pas comme dans les James Bond, mais mon métier était d'espionner les gens. C'est pour cela que je n'ai jamais pu vous dire ce que je faisais vraiment, et j'ai dû vous mentir. Même ta mère ne l'a jamais su. Elle savait juste que je devais partir en mission parfois, et je lui disais que c'était pour vendre un produit à un client. Quelle folie de vivre ainsi ! Toujours mentir ! Je n'en pouvais plus, il y a eu un soir où j'ai failli tout dire à ta mère, peu avant sa mort d'ailleurs. J'ai tué des gens aussi, douze personnes. Je connais leur tête par cœur, leur vie aussi, j'avais mission de les tuer. Quand ta mère est morte, j'ai bien failli me faire licencier, car j'étais malade, et pour mes employés, ce genre de maladie ne se guéri jamais totalement, ce qui peut être très dangereux. J'ai dû les supplier. Ils m'ont finalement gardé. Mais j'étais toujours malade. Et la faille de l'affaire, c'était que certains collègues le savaient. Ils ne m'aimaient pas, parce que j'étais pour eux quelqu'un de brillant, ils me l'ont dit un jour, et ils ne supportaient pas ma soi-disant arrogance quand je leur parlais, car j'étais leur supérieur hiérarchique. L'un d'eux en particulier me haïssait vraiment. Il aurait tout fait pour me faire disparaître. Tu te souviens forcément de l'épisode du saccage de la tombe de ta mère. C'était lui qui était derrière ça. Il a payé un fou de l'asile, qui n'était plus locataire permanent, mais qui devait y aller chaque jour pour ses piqûres. J'ai su tout ça il y a peu de temps. J'ai continué mon travail malgré tout après cet épisode. Mais mes déprimes se succédaient. Je me refusais à aller voir un psychiatre, sans quoi mes supérieurs l'auraient appris, et m'auraient viré. Quand j'ai appris qui était à l'origine de l'enlèvement du corps de ta mère, et quand j'ai appris en même temps qu'on l'avait brûlé dans un champ et répandu ses restes dans une rivière de la Creuse, j'ai démissionné immédiatement. Et j'ai enfin pris ma décision. Je m'en vais. Je ne peux plus rester, et c'est définitif, ne tente rien contre ceci. C'est la dernière chose que je te demande. Je m'en veux pour ce que j'ai pu être à tes yeux durant toute ta vie, et je m'en veux de vous avoir menti à tous, et je m'en veux de ne pas avoir réussi ce que j'avais le désir de créer avec votre mère. J'ai échoué. Celui qui a pris ma place à la DST est celui qui a payé le fou, il n'a pas été jugé, personne ne dira plus jamais rien sur cette affaire, tout est oublié. C'est ainsi, je le regrette, je n'ai plus rien à te cacher maintenant, mon fils unique, je n'aime pas écrire comme cela, mais c'était bien nécessaire. Adieu. " J'ai bien pleuré après la lecture de cette lettre. Elle doit finir ici aussi. Camilla ne m'a plus jamais rien demandé sur mon père ni sur sa lettre. Elle était constamment gentille avec moi. Je ne lui ai montré que des passages du journal de maman R., rien d'autre.
Il ne me reste ici que ce carnet, celui de maman R, et l'histoire de Raphaël. J'ai gardé son carnet depuis le jour où je l'ai trouvé dans sa chambre d'hôpital, juste après sa mort. Je me rappelle que je le lisais parfois, les jours où maman R. partait en course. Je filais dans sa chambre pour le lire, et dès qu'elle revenait je faisais semblant de rien. C'est que c'était tout un journal ce carnet. Elle écrivait beaucoup. Il devait bien y avoir deux cents pages. Mes sœurs ne s'y sont jamais intéressées. Elles avaient d'autres choses en tête, et elles s'en moquaient de ce carnet. Mais pas moi. Il m'intriguait plus que tout, car c'était ma mère qui était dedans, elle-même, entière et unique, telle que je ne l'ai jamais vue. Je le caresse avec mes doigts gelés, je ne le sens plus. La rugosité de la couverture ne se différencie plus pour moi de la douceur de ses pages. Tout redevient un, plus rien ne me retient maintenant, je sers le carnet, je contemple la nuit noire de montagne, sous des étoiles étincelantes, sans aucun autre bruit que celui de ma respiration, de mon cœur ralentit. Il ne me reste plus qu'à déposer ce carnet sous cette dalle. Je suis assis dessus, vieux, et satisfait. J'ai au moins l'impression du haut de mes quatre-vingt douze années d'avoir atteint une certaine sagesse. Et j'affirme que je suis heureux, malgré ce froid mortel, d'avoir terminé, d'avoir vécu. L'histoire entière est ici avec moi, sous cette dalle, et moi dessus. Plus rien ne m'importe enfin. Voilà un goût magnifique de liberté.FIN
Alinoë pierre-marie.giet@edhec.com