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J'ai mes pauvres Jean-Sébastien Loygue, mars 2006.
Damoclès Gaultier Bès de Berc, mars 2006.
En tombant il fit un bruit mat Gaultier Bès de Berc, avril 2006.

 

 

 

J'ai mes pauvres !

Autrefois, " J'ai mes pauvres ", voulait dire (dans les bonnes maisons) que l'on avait déjà donné. Pas dans celles où une jeune fille aurait hurlé : " Merde ! J'ai mes ours ! ", sortie compromise avec Paulo casquette relevée et les mains sur les hanches de la hurleuse qui ne pourrait donc " sortir " avec son amant ce soir là, puis qu'elle avait " ses ours ".

Une drôle de façon de parler quand on dit " sortir " d'ailleurs, puisque les jeunes filles qui " sortent " avec un garçon, de fait elles " rentrent " avec lui. Que ce soit dans une auto, ou bien, passé les douves, dans un château, ou encore en escaladant les marches pourries d'un clandé importe peu. " Sortir " veut dire le contraire de ce qu'il énonce !

Il s'agit pourtant d'un lieu commun admis par tout le monde aussi surprenant que pourrait l'être que chacun s'accordât à ce que partir signifie revenir.

Combien de complications évitées en cas de disparition de quelqu'un d'aimé et qui ne vous supporte plus, s'en va, tire la chevillette une dernière fois pour vous annoncer (la bobinette ayant cherré) : " Non, je ne sonne pas à ta porte afin que tu m'ouvres, mais pour t'informer, Marthe, que je me tire ! "

Dans les précédentes (maisons), les " bonnes ", s'entend, c'eût été point de polo en cas d'ours et la promise à son galant eût susurré " Mince.. " au lieu de s'exclamer " Merde ! ", je suis clair ?

*

Quand surgissait-elle dans la conversation, la ponctuation, plus que la réflexion " j'ai mes pauvres " ? Lorsque le discours d'une nièce impécunieuse se rapprochait d'une demande d'aide financière. Notez, il pouvait s'agir également d'un jeune moine naïf, fruit sec d'une branche éloignée de la famille. Celle-ci l'avait éloigné plus encore, puisqu'il revenait d'Afrique les yeux pleins de cette lumière de la foi qui épouvante les croyants.

" J'ai mes pauvres " surgissait donc Lorsqu'un parent s'approchait, la tasse de thé branlante dans sa soucoupe. Ce qui est un signe avant coureur de supplication parfaitement repérée par les bourgeoises lorsqu'elles reçoivent un proche " sans un " malgré tant d'efforts consentis pour bien la marier si c'est une fille.

Ou le dissuader de faire le chemin du retour depuis sa " Mission " d'évangélisation des " sauvages ", s'il s'agit du jeune moine à la frontière du niais évoqué tout à l'heure.

La première au bord de renverser sa tasse pour cause de pitoyables troubles tuberculeux, le second pour supplier de sauver ses petits nègres du glaucome.

On entendait aussi " J'ai mes pauvres.. " lorsqu'un(e) invité(e) louait la prospérité de son hôte ou hôtesse d'une voix suffisamment haute pour porter la nouvelle jusqu'à des oreilles intéressées par la chose.

" Mon Dieu, votre parc ! Quelle splendeur ! On voit mieux, après éclaircissement de la forêt, comme fut conduite la restauration des tourelles.. "

Autant marquer d'une croix sur une carte au trésor l'endroit où serait cachée la cassette aux pierres précieuses.

Dans le premier cas, l'exclamation " j'ai mes pauvres " dissuadait la nièce frissonnante de fièvre ou le jeune moine les pieds nus dans ses sandales (et possiblement le nez coulant aussi de ce fait), d'aller plus avant sur le terrain glissant des aumônes.

Dans le second, elle nuançait l'idée d'abondance qui fait le riche la proie du pauvre lorsque ce dernier s'avise de franchir un mur sur lequel il ne craint plus les tessons de bouteilles depuis qu'il a conçu pouvoir les escalader sans s'éventrer grâce à une couverture dont il ceint son estomac vide.

*

On avait, avec " j'ai mes pauvres " à imaginer des générosités tues que l'on aurait cachées comme des bassesses si elles avaient été avouées.

Les paupières baissées, à l'évocation contenue, que l'on nous arrache sous la torture, ces paupières témoignent de combien peu de choses nous sommes à n'avoir pas donné jusqu'à notre chemise.

On n'en était pas loin, notez, et c'est précisément ce déshabillement mental risqué d'un rien dans un élan de libéralité déraisonnable qui fait baisser les yeux : peu s'en fallut que l'on fut vue nue !

Pourquoi ce féminin à nue ? Je ne vous l'ai pas dit ? Ce sont les femmes qui aumônent, baissent les yeux, se rêvent transpercées par les cornes d'un séducteur admirable, monté jusqu'à elles par le lierre en façade de la gentilhommière, alors qu'elles se voient sous le triste dais de leur lit à baldaquin où ni des de chevaux du roi (" La belle, si tu voulais, la belle si tu voulais.. "), ni le roi lui-même, ni le très jeune laquais bec de lièvre qui vient de sortir sans avoir osé.. alors qu'elles se voient enchaînées à un poteau de bois de fer tiré de la même forêt que la croix du Christ, et que la foule hue : " arrête de baiser, encule ! " Ah ! ces rêveries enlacées comme les serpents des caducées..

*

Notre chère parente à nous aussi a " ses pauvres " d'une certaine manière.. Il y a trois mois, elle nous est arrivée à la ferme (plutôt démunie d'encaustique) avec quelque chose à dire à table.

Il est vrai qu'avant sa " sortie ", elle avait fait le tour une fois de plus de l'environnement affligeant où elle daignait partager son repas de famille, une fois l'an chez nous. Comme on s'acquitte d'une corvée utile à mériter son ciel.

A force de les accumuler, ces repas, ce seraient des années de purgatoire qui sauteraient. Ainsi, notre parente arpentait-elle son chemin de croix dans l'ordonnancement de tournées vouées aux " indulgences "

Ses yeux, une fois encore, allaient à la poussière, au bâti de briques venues d'un mur de grange abattu et qui déguisait un ancien chais en " cuisine salle à manger américaine ", cachant l'évier de grès récupéré dans une ruine.

Une fois de plus elle avait vu des toiles d'araignées et leurs habitantes elles mêmes. Une fois de plus elle avait levé son regard aux poutres et il en était retombé - de son tour d'horizon affligé vers les cintres de notre petit théâtre adorable - un soupir.

Celui de l'impuissance devant une pauvreté rappelant la formule provençale " pauvre de moi ! ". Et qui devenait pour elle " Où suis-je tombée ? "

Sa première sortie, donc, l'année dernière, au vu de tant d'impropriétés selon ses codes à elle de la tenue d'une maison, de la prospérité qui signe la droiture des âmes (les impures puent de la gueule et des pieds dans des chaumines, je ne vous dis pas) sa dernière sortie concerna l'une de ses amies, chirurgienne et professeur à la Fac de Médecine de Strasbourg.

Elle a fait fort tout de suite, notre tante. Elle aurait pu tirer à moins gros boulets pour commencer. Mais je crois qu'elle avait pris peur. Une sorte de courant d'air de la malchance l'avait saisie aux épaules comme le squelette de la mort dans les légendes de Bretagne lorsque que siffle sa faux.

A défaut d'eau bénite, à défaut de formules expéditives tenues de quelque grand exorciste et apprise par cœur le jour d'une consultation très privée qu'elle eût rendue à son éminence - figurez-vous qu'elle entendait en rêve le râle du diable, il avait fallu quelques chose de costaud pour le chasser de ses ourlets et surpiqûres utiles aux camisoles et autres ceintures de chasteté modèle prêt-à-porter léger.

A défaut de la fiole qui pourtant la suivait partout avec dedans son eau sainte, et d'abracadabras revenus en bouche au bon moment, dans le genre " Vade rétro Satanas ", notre tante n'avait trouvé - ce qui n'est pas rien tout de même - de dégainable sur le champ, personne d'autre que son amie malheureuse.

Arme à triple détente (les chasseurs salauds font pareil avec des fusils à trois coups) : d'abord, il s'agirait d'une chirurgienne, ensuite d'une prof à l'Ecole de Médecine, tue Dieu ! Enfin elle exercerait à Strasbourg, ce qui donne dans le plus que sérieux, je veux dire le lourd, le compact, limite grosse Bertha.

Figurez - vous qu'elle " ne s'en sortait pas ! " la pauvre, avec ses deux enfants assidus à prolonger de longues études. Non, elle " ne s'en sortait pas ! "

Chère Tatie Léone la plaignait, cette amie véritable.
On sentait, à la façon dont elle en parlait, à de micro silences, à un adoucissement de ses traits, à une jolie couleur qui revenait sur ses joues, à une respiration qui s'apaisait, même si l'évocation de cette confidente lui servait pour l'heure de missile, que ces dames étaient proches l'une de l'autre ailleurs aussi (en plus ? en vrai ?) que dans le mondain.

Bien sûr, elles échangeaient de commisératives empathies au sujet de la dureté des temps, de l'imprévisible érosion de la fortune héritée, de l'évaporation des bien, une fois leur confiance subornée par des escrocs, de la révocation de l'édit de Nantes, de la nuit du quatre août, de la banqueroute de Law, des chemins de fer de Russie, de la carambouille du canal de Panama, de l'affaire Stavisky…

Mais quelque chose d'autre les rapprochait : elles n'étaient pas comprises ! De qui ? Des temps ? Des maris ? Des enfants ? De leurs copines de yoga ? Quand on n'est pas comprise, on ne l'est de personne !

Certes, elles randonnaient dans les plus beaux espaces du monde. Certes, elles cherchaient honnêtement à passer pour authentiques auprès de quelqu'un qui les eût aimées telles qu'elles se sentaient intimement, doucement, simplement.

N'en reste pas moins qu'un rien de l'abandon que l'on trouve à la couleur lorsque le peintre a choisi l'aquarelle, au lieu de l'huile épaisse appliquée au couteau, un rien de cet abandon dans lequel elles se sentaient démunies de l'essentiel, l'une et l'autre, ce rien les laissait lasses, alanguies, fragiles, en quête de véritable complicité.

*

Les yeux de Tatie Léone avaient quitté le plafond, ils rejoignaient son plat de fèves, un met qui sent son paysan, son ouvrier agricole d'avant les vendanges chez un " patron ".

Il avait daigné vous retenir dans la liste des employés que l'on faisait attendre pour les cerises ( mais la pluie retardait le chantier et le ventre se serrait). Après ce furent les prunes (que la grêle avait pourries). On attendait encore. On espérait les vendanges. Ah ! Les vendanges ! Au moins avec elles on en aurait pour trois semaines. Après, on s'était entendu sur les soins d'hiver à la vigne. Tout un hiver de travail, vous vous rendez compte ?

Chez des patrons qui croyaient en Dieu, combien cela réconfortait ! On bouclerait l'année. Ca y était : on allait pouvoir faire un enfant, après les sarments. En avril, lorsque les amandiers diraient le printemps.

Avec leurs fleurs innombrables, en avance sur toutes les autres, mais encore en réserve sur ce qui viendrait, ce pourquoi elles demeureraient blanches, simulacre de neiges et respect pour les couleurs des autres, les véritablement solaires. Celles qui auraient droit à croire aux jours qui rallongent, au poêle que l'on éteint, au désir qui revient...

*

Elle soupirait, Tante Léone.. Un soulagement imperceptible accompagnait la désolation avec laquelle elle venait de nous parler de son amie qui " ne s'en sortait pas ". Nous saucions nos écuelles, ce qu'elle n'osait faire, avec du pain acheté au poids depuis une miche énorme, salie saintement de farine qui marquerait les vêtements de celui qui le rapporterait, ce pain, à la maison, en le tenant sur sa poitrine comme dans un linge on porte un nouveau né jusqu'au baptême.

On l'enroulait dans un linge aussi précieux que celui avec lequel le prêtre essuie son calice. Il s'imprégnait d'odeurs âcres jusqu'au fond du ventre où rien d'autre !

Non ! Nous n'avions besoin de rien d'autre, que de cette boule. Et quand le miracle se produisait (que notre tante arrive) en plus, on allait, avec elle, saucer ! Le croquant de sa croûte râperait nos doigts. Sa mie boirait l'eau exsudée des fèves à la cuisson desquelles on aurait ajouté une cuillère à soupe de graisse d'oie.

Ah ! mon Dieu, réinventerions nous le péché de chair avec une miche et des fèves ? Oui ! En plus, cette année là, les cerises, en haut des échelles, nous avaient fait rire. Nous en avions plein sur les oreilles de leurs rubis romans de la rose. Les prunes avaient suivi sans grêlons. Les vendanges venaient de se terminer. On avait ressorti les fèves des bocaux en grès. Ils étaient là pour la contre saison. Ou bien la venue de Tante Léone. Parfois d'un inconnu à l'horizon.

Elles faisaient, donc, nos fèves, la fête au preux comme au furibond, au gueux comme au vagabond. Il suffirait qu'il grelottât

*

En tout les cas, notre tante venait de parer au plus pressé, même si son vague à l'âme avait un peu brouillé le message - ainsi de l'aquarelle parfois qui bave et c'est son charme.

Au moins si nous nous étions apprêtés à lui demander quelque chose, elle aurait fait comprendre que ce n'était pas le moment, grâce à sa copine qui " ne s'en sortait pas ".

L'exemple rapporté lui aurait servi de bombardement précurseur à d'autres assauts. Parmi lesquels répéter par cœur, une variante de " L'argent ne fait pas le bonheur ! "

Quoi qu'il en soit, le " cas " de l'amie de Tante Léone venait renforcer les antiennes de nos instituteurs : non, l'argent ne faisait pas le bonheur puisque l'amie de notre parente " ne s'en sortait pas ".

Nous aurions à croire, pour aller au bout du raisonnement, qu'il y avait en lui, l'argent, du contaminant, des effluves portant de fâcheux sorts à ceux qui rêvaient quelques Louis seulement.

C'était la " Faculté " elle-même qui vous donnait l'exemple ! On sait combien cette Faculté avait eu à lutter contre les infections. On sait qu'elle avait enfin inventé la prophylaxie grâce à laquelle les femmes ne mouraient pus en couche. A présent, cette Faculté nous recommandait de nous laver les mains avant et après avoir touché un billet. De nous méfier. De craindre l'épargne, rien moins qu'un chancre progressant inexorablement petit à petit dans tous les membres corrompus de l'indigent, à moins que ce ne fût d'être impur que fit le pauvre..

Nous sortions de l'exemple avec un masque sur le nez, les mains au dos qui auraient refusé de serrer des liasses. Nous ne les dégagerions de sur nos reins, où elles se croisaient en se soutenant l'une l'autre, que pour tresser des lauriers aux incendiaires de billets. Comme on brûlait tout autrefois, vêtements, meubles, de chez qui la peste était entrée. Après quoi fumigations, prières, croix sur les maisons des pestiférés dont on condamnait la porte.

*

Ainsi, entre fortunés épouse-t-on les mêmes causes, partage-t-on les mêmes chagrins, mutualise-t-on les mêmes misères associées à la condition peu enviable de " ne pas s'en sortir ".

Misères celées jusque là et que n'on ne dévoilerait qu'en présence d'initiés, d'abord, et ensuite (autre cas, le nôtre) d'une sébile qui pourrait se tendre.

Les initiés seraient ceux qui auraient à vous servir la même soupe : ils ne s'en sortent pas plus que vous-même. Et pour tout dire même moins bien. Pour la sébile qui pourrait se tendre, on pratiquait le coup décrit plus haut du " J'ai mes pauvres, mes tours de château en quenouille, les couilles de mon époux qui pendouillent.. un grain de beauté qui me gène, et des couettes qui ne me vont pas, alouette ".

Le repas de famille réparateur d'années de purgatoire (Combien ? Pour quoi ? Un pet irrespectueux ? Un antiperspirant favorable à l'extase qui ne matchait pas ? Un massage troublant sous les mains d'un kiné à qui on avait livré son dos ? Qu'avions nous fait du droit de lui dire " Non ! "), le repas de famille touchait à sa fin.

Nous raccompagnions, à la bougie, Tante Léone qui s'agaçait de mouiller ses escarpins dans la rosée du soir, digressait sur les tromperies du vendeur de voiture qui lui avait fait prendre vessies pour lanternes au niveau du grain des cuirs - et là aussi nous la plaignions bien.

L'affaire se terminait sur des embrassades tenues en embuscade et sur des embarras d'automobiles neuves haut de gamme : " Vous ne savez pas, mes chéris, combien vous avez raison d'aller au bout de vos anciennes.. une autre époque : on construisait solide.. Adieu ! " Vroum ! Vroum !..

*

Un an plus tard, elle nous revient, Tante Léone.. L'un d'entre nous lui parle de deux jeunes femmes n'ayant pas fait d'études..

leur père se désole de s'imaginer mourir alors qu'elles finiront sans patrimoine. Il ne sera plus là pour les aider. Terrible évidence, au bout de la longue vue de la conscience mécanique des choses.

Sans toit, ni retraite (les travaux agricoles sont peu souvent déclarés) le fléchage de leur vieillesse indique l'hospice !

Le silence n'a pas le temps de s'installer. Révolte de Tante Léone à cette évocation terrible : " J'ai (décidément elle en a des choses et des gens) j'ai une aide à domicile ivoirienne qui vit avec 500 /mois, paie un loyer de 200  et rayonne d'un équilibre parfait ! "

Elle ajoute : " J'ai cru comprendre qu'elle est un peu bouddhiste… comme moi.. ". Ce en quoi on se rappelle son amie Professeur à l'Ecole de Médecine apaisée de violence, capable de fragilité, bienveillance, philosophie de la vie, tendresse, aménité en partage avec les souffrants.

Tatie Léone a sorti cela, comme on tire au jugé. Lorsque l'on est réveillé en sursaut à son poste de garde à la frontière du destin.

Lorsque l'on est pris en défaut au détour d'un rêve. Alors que l'on se devait de protéger son clan. Un craquement ? La sentinelle a vidé son chargeur. Tante Léone n'as pas pris le temps de demander " Qui va la ? "

Elle que l'on avait entendue plutôt lente dans l'énoncé grandiloquent de vérités premières si utiles à ce que les autres apprennent à se passer de ce qui leur manque, non, là, c'est au mousquet, que le chagrin d'un père vient d'être corrigé comme un enfant qui se tient mal.

Mon Dieu, comme ils sont agaçants, ces parents qui se désespèrent ! Comme ils sont énervants ceux dont la conscience crue de ce qu'ils n'ont pas les fait penser à leurs enfants après qu'ils auront passé !

Dès que l'on possède quelque chose, on n'imagine plus qu'il fasse défaut à quiconque. On l'a ! Donc on en enterre l'absence. Vous êtes enfin propriétaire ? La précarité du logement pour un autre humain disparaît. Votre auto est neuve ? Pfutt ! Des grolles miteuses de pauvres hères que l'on croise revenant à pied d'un hyper avec des sacs plastique à chaque bras.

Dès que l'on a, l'absence ne se voit plus. Expéditive gomme que " l'avoir " dans la charité avec laquelle nous prétendons nous sentir proches de nos frères.

La parole de Tatie Léone est vive, irritée, cruelle. Elle est sortie comme un serpent de ses lèvres de mauvaise fée dont le rôle funeste mettait en relief le bonheur, au contraire, d'enchanteresses bonnes. Dans des histoires à se faire lire le soir où l'on espère.

- Mais tu la connais par cœur, mon chéri..
- Je t'en prie, continue, Papa..

*

Voilà, nous avons la chance, dans notre campagne, qu'y vienne (en dehors de la période des étrennes - il ne faudrait quand même pas exagérer) une parente instruite des tracas du monde et qui en deux apparitions, entre deux illustrations de la maxime " j'ai mes pauvres ", nous explique comment, avec un revenu de deux cents mille Euros par an ( son amie chirurgienne), on ne parvient pas à joindre les deux bouts. Mais qu'à l'envers avec seulement cinq cents Euros par mois (soit six pour cents des revenus de l'amie si malheureuse) on vit sereine.

Avais-je oublié de préciser que pour des raisons ayant trait au don de soi envers ses enfants (deux), chère Tatie Léone n'a jamais travaillé ? Qu'elle est veuve d'un mari admirable lui laissant de quoi voyager, pérorer à loisir jusque dans des endroits où l'encaustique fait défaut, les tuiles ergotent à couvrir un toit imparfaitement étanche après les abats d'eau des orages. Et où les araignées nichent dans des recoins que des mouches, les pattes collées de confitures artisanales, ont le malheur d'explorer ? En apportant, de ce fait, à leurs prédatrices : plat principal et désert ?

Allez, nous avons bien de la chance dans notre province, que l'on vienne nous instruire des tracas du monde. Au moins de celui de tant de pauvres gens qui " ne s'en sortent pas ". Alors qu'il suffit de si peu pour vivre heureux en cachant ses larmes à des bourgeoises qui défiscalisent grâce à leurs bonnes. Comment s'en " sortiraient-elles " sans cela ?

Pendant que mes filles vieilliront seules à l'hospice quand je serai mort.

Jean-Sébastien Loygue  http://www.loygue.com / js.joygue@wanadoo.fr

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Damoclès

Première partie

Il en était presque sûr à présent.
Le doute n'était déjà plus permis.
C'était bien, selon toute vraisemblance, à lui qu'en voulait ces types en costume noir, qui le suivaient depuis trente minutes, alors qu'il rentrait comme d'habitude chez lui, dans un de ces tristes quartiers composant la zone périphérique de la capitale.
Après une longue journée de labeur, enfermé dans un bureau rectangulaire aux vitres fumées, il n'aspirait plus qu'à une soirée calme et presque solitaire en compagnie de son perroquet coloré, bavard, et qui -ironie du sort- imitait de manière surprenante la voix rocailleuse de son patron hystérique…

Mais ce soir là, sans que rien n'ait changé dans sa routine quotidienne, une voiture élégante s'acharnait à le suivre dans les longues avenues bordées d'arbres aux couleurs mauves et orangées, caractéristique de cette saison, où le vent semble vouloir déstabiliser la nature et les feuilles ensanglanter les pelouses… De brefs coups d'œil dans le rétroviseur lui apprirent qu'il ne connaissait pas ses fileurs.
" Allons, réveille toi, bon sang ! T'es pas dans un roman policier et t'es pas non plus un dangereux psychopathe! ". Depuis sa plus tendre enfance, cet être au tempérament pourtant égal avait une curieuse tendance à s'imaginer toutes sortes de choses incroyables dès qu'un événement, aussi léger soit-il, venait modifier ses sacro-saintes habitudes. Une autre particularité de ce célibataire endurci était de haïr le doute, qui remettait en cause toutes les évidences, les préjugés et les conclusions hâtives de l'opinion commune que facilité et médiocrité lui avaient fait accepter au fil des ans. Toutefois, la crainte ressentie l'emporta sur le désir de certitude et il se gara donc comme chaque soir de la semaine le plus près possible de la porte de son domicile, au lieu de tenter de vérifier si ces types lui voulaient véritablement quelque chose.

Feignant de n'avoir rien remarqué, il rejoignit donc prestement son appartement, dont il ferma en haletant bruyamment la porte à double tour. Le moindre évènement extérieur aux rites inviolables d'une existence mécanique demandait en fait à cet individu des efforts physiques surprenants ainsi que le courage de briser l'immuable tradition d'actions habituelles. Il lui fallut alors plusieurs longues minutes pour retrouver son souffle, un rythme cardiaque raisonnable et l'usage de sa pensée…
Qui étaient ces hommes dans la voiture ? Dans quel but le suivaient-ils ? Quel était son rôle ? Que devait il faire ? Son esprit simple était subitement submergé d'énigmes insolubles, lui dont l'activité intellectuelle se bornait la plupart du temps à appliquer des méthodes, à reproduire des modèles, à répéter dix, cent, mille fois par jour la même tâche… Il tenta bien de se raisonner, de se dire que ce n'était peut-être qu'une bête coïncidence, qu'il n'avait rien à se reprocher, mais au fond de lui subsistait le souvenir d'une culpabilité lointaine, qui lui revenait parfois, lorsqu'au cœur même de sa solitude maladive il n'avait plus aucun repère ancré à la réalité. Il était alors semblable à une frêle embarcation tentant de rejoindre la côte salvatrice totalement perdue au milieu d'un océan à la surface illimitée. Sans phares, sans carte, sans étoiles, sans sextant, et surtout sans réserves… Mais ce ne pouvait être cela, qui se souvenait de ces évènements ? Ils dataient déjà de quinze ans (il en avait alors vingt-huit) et la mémoire des hommes, de ceux-là surtout, ne s'effaçait-elle pas au fur et à mesure du temps qui passe et panse les blessures, onguent naturel et inconscient? Il lui était impossible d'imaginer qu'ils seraient capables de se venger après quinze années de silence pénible. Il devait se tromper. C'était proprement inconcevable! Epuisé par tant d'incertitudes, il s'écroula lourdement sur la carpette du salon…

Il fut expulsé brusquement de sa torpeur, par des coups énergiques frappés à la porte… Et si c'était eux ? " Laissez-moi vivre, ne me faites pas de mal !!! Je vous en supplie… " ne pût-il s'empêcher de crier, comme interrompu dans un violent cauchemar.
" Mais c'est,… c'est moi, madame Grabier ! " lui répondit-on d'une voix mal assurée. Madame Grabier était la concierge du lotissement, une femme sympathique et toujours prête à rendre maints services aux locataires. " Des messieurs m'ont laissé un mot pour vous, ils ont dit que c'était urgent "
" Mer…Merci, glissez le sous la porte, s'il vous plaît ! " implora-il.

Seul. Il était une fois de plus seul, totalement seul. A la différence notable que cette fois, c'était face à une menace dangereuse, dont il sentait l'ombre inquiétante l'encercler lentement mais inéluctablement, comme un piège diabolique aux rouages sans failles, et non plus face à la bassesse et à la médiocrité de sa propre existence, qu'il était désespérément, inexorablement, immanquablement, inévitablement seul. Seul et désemparé.

Debout, face à la porte. Devant lui, une enveloppe dorée, marquée à son nom. Sentiment de nausée: dégoût, absurdité, non-sens, pourquoi ? Les genoux vacillants, de grosses gouttes perlant le long de son front ridé par l'émotion, il avança sa main tremblante vers cette enveloppe, dont le contenu, il en était à présent certain, le replongerait fatalement dans ce sombre passé, qu'il avait jour après jour tenté d'enterrer à tout jamais. Enfouir ces histoires au plus profond du néant, les ensevelir au fin fond de l'abîme ; oubli tant désiré d'un jadis abhorré, amnésie salutaire d'un passé exécré… Il la tenait maintenant dans ses mains crispées.

Fuir. Légitime tentation de la fuite. Fuir une réalité, qui tel un fléau manié d'une main experte, revient s'abattre inlassablement sur un présent qu'il croyait naïvement à l'abri depuis déjà de nombreuses années. Fuir une réalité, une réalité qui, férocement, rattrape et mord une sérénité à peine acquise au prix de douloureux sacrifices. Une réalité qu'on refuse mais qui pourtant s'impose à vous implacablement, qui détruit tous vos espoirs et tout ce qui vous faisait survivre jusqu'alors. Car après tout l'existence humaine n'est-elle pas qu'une suite de cycles ininterrompus que nul ne peut briser, de fatalités auxquelles nul ne peut échapper, de destins heureux ou malheureux qui conditionnent l'état de votre âme ? Il l'apprenait à ses dépends ce soir d'un jour quelconque, perdu au milieu de milliers d'autres soirs, d'autres jours, se répétant les uns après les autres depuis près de quinze ans…

 

Deuxième partie

Il resta longtemps devant cette enveloppe, les yeux fixés sur ce mince rectangle de papier mais vides, égarés dans un cosmos absurde et étranger, qui s'imposait à lui. Subitement, il la déchira et lut ces quatre lignes écrites au feutre noir :

Quand le passé rattrape le présent,
Chacun doit payer sa dette.
Nul n'a oublié ce que tu dois.
Tu sais ce qu'il te reste à faire !

Une violente sensation lui traversa tout le corps et lui arracha des sanglots. Ainsi, quinze ans n'avaient pas suffit, ils n'avaient pas oublié, ils ne l'avaient pas oublié ! Il les avait sous-estimés. Que faire à présent ? Suivre ce message, dont l'identité des auteurs ne faisait plus de doute, et perdre le peu qu'il avait réussi, tout ce qui n'avait pas été trop médiocre dans sa misérable existence, vouée hélas à être maudite, ou résister, cause nécessairement perdue mais au moins ne retomberait-il pas dans leurs mains aux griffes acérées ! Insupportable dilemme, impitoyable diktat ! Il ne contrôlait plus ses membres ankylosés par la tension qui s'emparait de lui, sa conscience était écartelée, son esprit torturé par des démons effroyables, bourreaux de la repentance, et il sentait presque le couperet, dont dépendait sa vie, disposé, menaçant, au dessus de son cou fragile et las...

La Mort ! Y avait-il déjà pensé? Avait-il seulement tenté d'imaginer cet instant où, sans qu'il n'ait rien à dire, cette puissance naturelle mais diabolique viendrait sournoisement le saisir et le jeter cyniquement dans le néant abyssal ? Que laissera t-il sur cette planète ? Il imagina furtivement son enterrement : quelques collègues de bureau, Madame Grabier peut-être, sûrement une ou deux vieilles tantes oubliées, quelques fleurs bon marchés, des mots creux, vides et faux, pas de larmes. Aucunes de ces larmes chaudes, élans de sincérité retrouvée qui réchauffent l'âme qui part, l'âme qu'on pleure, l'âme qui reste à jamais dans les cœurs… Il n'aura donc rien marqué de ses qualités particulières. L'ignoble complicité partagée avec la Faucheuse et dans laquelle il se sentait désormais condamné à vivre le rapprochaient paradoxalement de la Vie, de l'immense Chance offerte à coté de laquelle il était passé sans même s'arrêter, de cette Aventure unique qu'il avait dédaigné, méprisé, négligé, trop occupé aux préoccupations superficielles de son temps.
De sinistres souvenirs lui revinrent soudain à l'esprit, images morbides de sa jeunesse reniée qui l'avaient si souvent hantées lors de nuits désespérément longues… Ce qu'il avait enduré en ces temps là était gravé dans sa mémoire, marqué du fer rouge de la violence, dans sa chair et dans sa conscience, trace indélébile de la cruauté des hommes ; mais la victime qu'il avait été s'était substituée en coupable, et avait à son tour fait souffrir. Un passé insoupçonnable au vu de cet homme à l'air tranquille et à l'apparence nonchalante. Il avait mené jusque là une vie scindée entre la violence et le remords, entre l'inhumanité et la culpabilité, entre la barbarie et la honte ; et à présent il était déchiré par un diktat affreux, se rendre à l'agresseur ou lui résister, coûte que coûte, quitte à abandonner tout espoir de vie calme et paisible?
" Tu sais ce qu'il te reste à faire !" Cette phrase résonnait dans sa tête, sinistre écho, auquel on ne peut échapper, tragique appel à l'issue, hélas, tacite mais fatale. Bien sûr qu'il savait ce qu'il lui restait à faire ! Bien sûr qu'il savait la manière dont ces tortionnaires tout droits surgis du passé espéraient qu'il réagisse ! Mais allait-il pour autant se laisser faire, tomber, courber la tête et ployer le genou, tel un poltron sans volonté, sans fierté, sans honneur, tel le lâche qu'il avait souvent été au cours de sa vie, couard et peureux ?

C'est alors que se produisit soudain chez lui une réaction d'une extrême violence : fulminant, il rassembla promptement quelques affaires, s'installa à son bureau et se mit à écrire avec avidité, fureur, rage, passion… Cela dura une trentaine de minutes, ensuite se levant, il disposa, après avoir mis une première feuille dans la poche gauche de sa chemise, son parchemin dans une enveloppe, qu'il cacheta et sur laquelle il inscrivit :

" A la première personne qui pénétrera ici "

Puis, il endossa son long pardessus beige, saisit la cage de son perroquet, attrapa son cartable en cuir élimé, et sortit de son appartement. Il déposa son vieux compagnon, qui l'interrogeait d'un air perplexe, devant la porte de la loge de Madame Grabier. Il savait qu'elle en prendrait soin, elle avait toujours eu en effet un geste affectif pour cet oiseau peu commun dès qu'elle pénétrait chez lui. Il ne se retourna qu'une fois pour voir les vives et chaudes couleurs s'évanouir et les yeux aux expressions presque humaines du vieux perroquet semblèrent lui reprocher de partir, de l'abandonner à une agonie certaine, inévitable résultat d'une solitude inconsolable…

Une violente averse lui fouetta le visage, dès qu'il fut sorti du lotissement. Il démarra sa voiture et prit la direction du centre de la capitale. La pluie s'abattait agressivement sur le pare-brise et limitait dangereusement sa visibilité, comme lorsque, lors d'une tempête, les trombes d'eau formant un mur épais et infranchissable bouchent l'horizon et vous isole du reste du monde. Les essuies-glaces s'avéraient insuffisants pour limiter l'aveuglement des chauffeurs furieux et il dut ralentir pour éviter un accident plus que probable. Le jour cédait lentement sa place à l'obscurité menaçante et il put voir, l'instant d'une brève accalmie, la lune presque parfaitement ronde se dessiner à travers de sombres nuages, reflets célestes de la noirceur terrestre. Les longues avenues à présent désertes défilaient, alternant sinistres hlms gris, immeubles de bureaux aux vitres rectangulaires et pavillons individuels, où s'étalaient les fruits pourris de cette société ivre et frustrée. Les doigts crispés nerveusement sur le volant, il haletait et malgré ses yeux rivés sur la chaussée glissante qui disparaissait à vive allure sous le capot, son attention était concentrée sur ce qui allait se produire quelques minutes plus tard…

Il gara sa voiture sous la lumière blafarde d'un réverbère fatigué, en sortit le visage baissé et releva le col froissé de son pardessus. Il marcha alors quelques mètres d'un pas pressé avant de descendre l'escalier profond au dessus duquel était écrit en lettres capitales sur fond bleu : Châtelet-Les Halles...

 

Troisième partie

Un métro passa sans s'arrêter dans un vacarme apocalyptique. Les longs boyaux souterrains qui courraient sous les artères palpitantes de la capitale névrosée restaient désespérément sales, désespérément glauques, peuplés chaque jour par des millions d'anonymes, qui têtes baissées, fonçaient à travers ces interminables couloirs aux réclames aguichantes et à l'indifférence reine. Dans cette infâme sinistrose, combien déjà n'avaient pas trouvé l'ultime main tendue, qui sauve du vide, et s'étaient alors jetés sous une rame, poids du non-sens et fardeau de l'absurde ?!

Est-il permis à l'être de se délivrer par le suicide? Factice échappatoire, échec absolu dans un domaine relatif, cuisante mais inévitable défaite sur un terrain étranger, il nie l'Homme, assassine tout espoir de Liberté et étrangle sa vocation première, vivre et vivre heureux selon ce qui est vrai, bon et beau. Tentation déraisonnée d'une condition inconnue et mystérieuse, voilà ce qu'est le suicide, dernière issue et évasion artificielle d'une existence, dont on n'a goûté que l'amertume et le vice. Mais comment ne pas être déçu, rebuté, écœuré par le fiel abject de sociétés suréquipées en vanités, par la fadeur de relations humaines à l'honteuse et coupable superficialité ?!

Assis sur un mince strapontin, le cou fléchi, les mains entre les genoux, il réfléchissait à ces questions. Seul dans la foule aveugle et sourde à la misère d'autrui, foule dont il se sentait désormais exclu, victime involontaire et marginale d'une cruauté invisible aux motifs impalpables. Les stations défilaient les unes après les autres sans évoquer dans son esprit endolori le moindre souvenir agréable. Il finit par se lever, descendit du métro et se retrouva quelques instants plus tard dans l'immense hall d'une immense gare parisienne, face aux nombreuses voies de chemin de fer, inextricable réseau aux interminables tentacules d'acier. Il s'installa à bord du train le plus proche, dans un wagon aux vitres sales, étendit ses jambes lasses et n'entendit même pas le bref coup de sifflet annonçant le départ. Le train s'ébranla fébrilement et quitta rapidement le centre de la ville. Son regard vide s'attarda quelques secondes sur les grandes bâtisses grises, qui furent les lieux de travail de millions d'ouvriers aux mains calleuses et à l'esprit usé par les aliénantes tâches d'une activité automatisée. Les ternes façades des usines désaffectées semblaient être le miroir fidèle de l'état présent de son esprit, reflets sincères de la grisaille humaine, annonciateurs d'une sobre noirceur et témoins d'une folie aux origines écarlates. Le train s'engageait à présent de plus en plus souvent dans des tunnels obscurs, qui formaient d'irréguliers pointillés, alternant avec la lumière grise du soir, léger manteau de soie s'étendant sur les campagnes et les villes. Et ce vieux train, dans lequel les lumières ne fonctionnaient plus déjà depuis longtemps, continuait malgré tout à rouler et les quelques voyageurs éparpillés craignaient qu'il ne s'engouffrasse définitivement dans des ténèbres souterraines et menaçantes. Chacun était perdu dans ses pensées, occupé à rêver ou à se morfondre, dans les hauteurs de l'imagination ou dans les combes de la mélancolie, joyeuse ou angoissante divagation de l'esprit…

Mais lui ne pensait pas, ne pensait plus. Incapable d'organiser ses idées, il sombrait dans un délire dégénéré, aux horizons indéfinis. Perdu dans l'immensité de son inconscience, il errait à travers les ruines de ses souvenirs, s'isolait au milieu d'un univers menacé et divaguait dans le labyrinthe de ses perceptions… Une secousse inhabituelle et violente le réveilla brutalement de la somnolence dans laquelle cet être traqué s'était réfugié. La cause de ce soudain soubresaut était l'entrée du train dans un profond tunnel, à la longueur inconnue et à l'incertaine issue. Les quelques instants d'obscurité totale lui parurent interminables et lorsque le train en sortit, il poussa un involontaire mais bruyant soupir de soulagement. Nulle réponse ne se fit entendre, aucun bruit ne couvrit le ronflement continuel de la locomotive, tirant à sa suite cinq ou six wagons aux angles ébréchés. Ce relatif silence était plus pénible à supporter qu'un vacarme assourdissant, car il le plaçait face à lui seul, face à ce coriace ennemi que l'on est alors pour soi-même, sournoise et insupportable présence. N'y tenant plus, il se leva pour pouvoir tout raconter, tout expliquer, tout avouer à quelqu'un, au premier inconnu qu'il rencontrerait et qui ne pourrait être autre chose qu'attentif, compréhensif et compatissant. Il traversa un, deux, puis trois wagons. Personne. Il prit sa tête entre ses mains, tirant avec une force incontrôlée sur ses cheveux ébouriffés. Devenait-il fou ? Il épongea son front trempé, essaya de rassembler ses idées. Il n'était pourtant pas seul à avoir pris ce train, pas seul à être monté dans son wagon, et il n'y avait pas encore eu d'arrêt…
" Où sont-ils, mon Dieu, où ?! " hurla t-il d'une voix brisée.

Le train fonçait à travers la campagne endormie, où seules quelques lumières éparses dans la plaine, faibles foyers à la flamme vacillante, rappelaient la vie dans cet espace apparemment vide d'humanité. Une voix murmurait dans le vent : " Au royaume de l'éphémère, l'imperceptible est roi ; dans l'empire de l'impossible, l'éternité est loi… ". Il s'affaissa, épuisé, sa tête heurta le sol. Il s'évanouit et lorsqu'il se réveilla après une minute, une heure, une vie d'inconscience, sa situation lui parut encore plus obscure. Emergeant avec peine des brumes épaisses dans lesquelles il était plongé bien malgré lui, il tenta de comprendre. Leurs pouvoirs étaient pourtant limités, ils étaient peut-être en mesure de le contrôler, lui, mais certainement pas cette machine, pas tous ces voyageurs innocents, pas cette réalité qui semblait perdre pied et dégringoler dans les crevasses de sa folie… Fou ! Ce mot revenait incessamment frapper à la porte de sa conscience déréglée. " Fou ! Fou ! Je suis fou ! " hurla t-il dans un éclat de rire nerveux, saisi par les tenailles de la soumission et happé par la gueule rageuse d'un destin destructeur.

Le train poursuivait sa course effrénée, abandonné du monde, envahi par la folie, déserté par la raison, et accaparé par la vengeance…

Fallait-il être sot pour garder de l'espoir, fallait-il être fou pour tenter de s'enfuir !



Epilogue

Le lendemain, surprise de trouver un perroquet sur le seuil de sa porte, Madame Grabier courut à l'appartement de son propriétaire. Elle frappa et appela en vain à plusieurs reprises…

Quelques heures plus tard, la hache d'un agent de police fracassait la porte de l'appartement clos à double tour. Ils trouvèrent l'appartement vide. Incrédule, la brave concierge s'approcha craintivement du bureau, où avaient été laissés de nombreux documents. Le sol était jonché de papiers hâtivement froissés et la corbeille, pleine à craquer, avait été renversée, sans doute par quelque mouvement trop brusque...

Madame Grabier tomba sur l'enveloppe cachetée:
" Là, sur le bureau… Quelque chose, une lettre ! "
Un des policiers s'approcha et lut la dédicace :
" Ouvrez la, Madame, ce doit être pour vous. "
Elle s'exécuta, déchira délicatement le cachet et sortit de l'enveloppe brune une feuille, tâchée d'encre et de sueur. Inspirant profondément, elle commença avec peine à lire d'une voix tremblante le contenu de…, de… Pourquoi ?

" Car ce poids exécrable sur mes frêles épaules,
Telle une masse inerte, dangereuse menace ;
C'est le choix de la vie, risque de l'existence,
Signe de l'absolu et péril du destin ;
C'est le refus du vice, dérisoire résistance,
Qui subit et supporte, tentation du néant… "

Gaultier Bès de Berc   g_bdb@hotmail.com

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En tombant il fit un bruit mat

Il était de ceux dont on n'oublie pas le nom. Constitué de ce que l'Homme peut produire de meilleur, façonné par des mains expertes et géniales, il ne pouvait laisser indifférente une conscience éclairée. Sa différence, voici d'ailleurs ce qui le distinguait remarquablement des milliers de millions !

Qu'il fût ou non de chair et d'os importe peu : il était d'abord Esprit, il était ce qu'il était devenu, il était ce qu'il devait être. Quelque âme sainte trouvera-t-elle au plus profond d'elle-même le courage et l'amour suffisants pour lui redonner vie ?

Pourtant, il était de la race des Grands, de la dynastie des Nobles, de la lignée des Immortels. Flamboyant dans les ténèbres d'inconsistance qui l'entouraient, éblouissant à force de s'élever, révolutionnaire dans l'étuve étouffante d'un monde globalisé, moyennisé et conformiste, il ne pouvait rester en place. Sans cesse, il fallait qu'il voyage, approche, s'éloigne, s'installe, déménage, reparte, revienne, fuit, se déplace tantôt volant, tantôt rampant, comme s'il était animé par des mouvements trop complexes pour être cohérents, trop sauvages pour être compris… C'était magique. Fantaisie et lucidité, légèreté et profondeur, sensualité et détachement, toutes ces vertus qu'on peut croire bêtement contradictoires, inconciliables, lui les rendait indissociables, complémentaires, inséparables. Savant mélange, subtile alliance, parfait mariage de l'excellent avec le meilleur, de la perfection avec ce qui la dépasse.

Il n'était d'ailleurs pas à une contradiction près.

J'ai écrit qu'il appartenait au commun des Immortels. C'est exact, et pourtant il fallait lui redonner vie. Cela s'explique. Effectivement, je maintiens qu'il était immortel, dans la mesure où les élites ne pouvaient l'oublier, l'ignorer, le dédaigner sans se renier elles-mêmes. Et j'ai bien peur, hélas, que ce soit le cas : les élites pourrissent de l'intérieur, s'altèrent, se désagrègent, entraînant dans leur sillage infâme les civilisations déjà toutes disposées à entrer en décadence. Que la masse, le troupeau privé de cheval de tête courageux se corrompe et se putréfie, cela est, je le crains, fatal et tristement compréhensible, mais que les élites se dépiècent en toute bonne conscience, se détruisent sans la moindre forme de culpabilité, synonyme d'une guérison prochaine, d'un relèvement honorable, cela est véritablement révoltant !

A ce propos, je ne peux légitimement blâmer la masse bêlante de l'ignorer, de ne pas le comprendre, lui qui est si superbement supérieur, puisque par sa nature même, elle est incapable de savourer la perfection, de concevoir la Vérité, de goûter l'Eternité… Et puis en serait-elle capable, je craindrais qu'à force elle ne parvienne à l'affadir, à l'édulcorer, à le médiocriser : atroce destinée s'il en est une ! Alors peut-être faut-il finalement se réjouir qu'il lui échappe totalement…

Hélas, ce qui dépasse les moyennes toujours plus basses des exigences humaines attire généralement mépris et haine, l'homme restant trop souvent ce qu'il ne devrait pas être ou du moins ce qu'il ne devrait pas devenir. Ainsi, - je n'ose à peine l'écrire de peur d'être foudroyé de honte à la place de mes semblables ! - non seulement ils l'ignoraient et restaient parfaitement blasés et insensibles devant son Génie (ce qui, je me répète, vaut en définitive mieux), mais en plus - et c'est ignoble ! - ils finissaient par le mépriser, le détester, rêvant de rallumer pour lui le bûcher inquisitoire, infâme tribunal où ne siégeraient plus que des médiocres vaniteux et jaloux. Frustrés de ne pas saisir l'ampleur de sa Grâce et de sa Beauté immaculées, irrités de sentir qu'il les dépassait, mais incapables eux-mêmes de ployer humblement tête et genou, de se transcender pour approcher de sa Flamme salvatrice, ils le maudissaient, le bannissaient de leurs tristes existences et retournaient sans plus tarder à leurs mornes préoccupations…

Déjà, j'ai essayé d'imaginer sa Genèse, sa croissance, sa maturation, mais je m'en suis brûlé les ailes… Ce que j'ai entrevu était si pur, si vrai, si beau, tellement lumineux, que même mes candides intentions s'en sont retournées bredouilles, revenant chargées de leurs questionnements, de leur émerveillement teintés d'incrédulité devant telle splendeur, mais portées, entraînées par le souffle merveilleux de mes Rêves fascinants, dans l'halo magnifique de cet admirable Mystère.

Il fit un bruit mat en tombant.

Ah, comme je souhaiterais être l'auteur d'un tel livre !

Gaultier Bès de Berc   g_bdb@hotmail.com

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