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Un soir d'hiver à Roubaix Victorien, mai 2006.
La salade de la dernière chance Peteric Mac Ber, août 2007.

 

 

Un soir d'hiver à Roubaix

Comme tous les jours, à dix-sept heures trente précises, Jean-Claude referme derrière lui la porte de l'entreprise de surgelés dans laquelle il exerce ses talents d'informaticien, contemplant d'un air résigné le spectacle immuable que lui offre ce mois d'hiver particulièrement froid et pluvieux.
Après avoir fait le pied de grue à l'arrêt de bus pendant vingt minutes, immobile, supportant stoïquement les gerbes d'eau sale que lui lancent les voitures narquoises, et après avoir vu passer devant lui trois bus pleins à craquer ne daignant même pas s'arrêter, il réussit à entrer de force dans un quatrième, bondé comme il se doit de gens antipathiques.

Aujourd'hui, Jean-Claude est coincé entre le cabas rempli de poireaux d'une ménagère portugaise, et la figure apathique et boutonneuse d'un adolescent qui a choisi de s'isoler de la misère environnante en mettant son walkman à fond.
Par la vitre embuée, on peut voir, quand la circulation le permet, les immeubles grisâtres défiler lentement. Le bus se retrouve bientôt immobile, englué dans la masse environnante des automobiles neurasthéniques qui rampent en crachant avec difficulté leur fumée noire sur le bitume détrempé. Non loin de Jean-Claude, un gosse se met à brailler malgré les exhortations brutales d'une mégère entre deux âges qui, loin de le calmer, ne font qu'ajouter au chaos ambiant.
A dix-sept heures cinquante-huit, le bus s'arrête et Jean-Claude s'extirpe du véhicule, bousculant au passage un débris de soixante-quinze ans à béquille qui avait peut-être été, il y a longtemps, une ravissante jeune fille, abandonnant à son triste sort toute cette humanité transpirant sa crasse et son désespoir.

La rue dans lequel il vit est étroite, mais peut-être est-ce seulement les hautes facades qui le toisent avec arrogance qui lui donnent cette impression. Jean-Claude pénètre dans la cage d'escalier de son immeuble, et recommence ce terrible calvaire qu'il doit endurer matin et soir : monter jusqu'au sixième étage, où il réside, en passant pour cela devant chacune des portes de ses voisins.
Premier étage : une mère de famille qui vit seule avec six enfants, dans un F3 où humains et immondices se livrent une lutte sans merci pour obtenir le contrôle de la surface habitable.

Deuxième étage étage : une petite vieille sourde qui vit seule depuis qu'un cancer a emporté son mari, et qui doit pousser le son à fond pour capter quelques bribes des Feux de l'Amour ou de l'Inspecteur Derrick, en en faisait généreusement profiter les voisins.

Troisième étage : le plus pénible à passer pour Jean-Claude. C'est en effet celui d'un jeune couple qui passe son temps à copuler bruyamment, à toute heure du jour et de la nuit, et le plus souvent aux alentours de dix-huit heures deux. Il presse le pas.
Quatrième étage : Jean-Claude monte les marches deux à deux, et de ce fait n'entend pas la fin de la tirade qu'une quinquagénaire criarde éructe à son mari alcoolique.
Cinquième étage : l'air est empuanti par l'odeur tenace des gitanes maïs que son propriétaire préfère fumer sur le pallier pour pouvoir continuer à respirer à peu près normalement chez lui. Le goudron a jauni les murs, et la lumière du jour peine à se frayer un chemin à travers l'épaisse fumée de cigarette.
Enfin le sixième ! L'appartement, ou plutôt la mansarde, de Jean-Claude lui semble paradisiaque, malgré les infiltrations visibles sur les murs blancs et nus, la peinture qui s'écaille par endroit et surtout le vacarme déprimant que fait la pluie en tombant sur son véluxe.

A dix-huit heures trois, il presse l'interrupteur, et l'ampoule qui pend du plafond éclaire sa salle de séjour, avec son canapé-lit d'appoint où personne ne vient dormir, une table basse où s'empilent les magazines d'informatique, et, seule décoration, la photo de Géraldine Guillemot, son ex-petite amie, dont il n'a pas eu de nouvelles depuis le CM2.
Jean-Claude quitte ses chaussures et recroqueville frénétiquement ses orteils dans ses charentaises pour trouver un peu de la chaleur qui manque cruellement à sa vie.
Il va jusqu'au frigo et se sert un grand verre de Cheap Cola. Le mois dernier, il a craqué sur la nouvelle carte graphique Ratheon 3800 + avec cafetière intégrée, dont l'achat l'a complètement laissé à sec financièrement. Depuis, il remplace même les pâtes par des ersatz douteux trouvés dans des supermarchés pour smicards.

Comme Jean-Claude ne sait jamais quoi faire de ses soirées, il dîne le plus tôt possible, pour pouvoir se coucher immédiatement après et faire ses douze heures de sommeil. C'est donc à dix-huit heures dix qu'il entame son repas, deux oeufs au plat comme tous les mardis soir, et comme tous les mardis soir, le dessous est cramé et le jaune pas cuit. Stoïquement, il engloutit chaque bouchée de la nourriture insipides avant d'empiler son assiette sale avec les autres, en attendant la grande vaisselle du dimanche.
Installé sur le canapé, Jean-Claude feuillette distraitement une publicité pour des parfums, en se disant que si il avait eu de l'argent, il aurait pu en acheter pour sa copine, si il avait eu une copine.
Soudainement, aussi incongrûment qu'un pet dans une soirée mondaine, le bruit de la sonnette retentit.

Ce n'est pas possible, pense Jean-Claude. Qui peut bien aller le voir un mardi 23 janvier à dix-huit heures trente-cinq, dans sa chambre au sixième étage d'un immeuble sans ascenseur dans la banlieue de Roubaix ?
Il doit se poser ces questions pendant un long moment, car on sonne une seconde fois, plus longuement.
Partagé entre la curiosité, la peur, l'ennui, l'incompréhension la plus totale et une demi-douzaine de sentiments divers sur lesquels il serait bien en peine de mettre un nom, il va jusqu'à la porte et l'ouvre en disant :
- Je crois que vous faites erreur.
C'est seulement après qu'il braque son regard sur l'arrivante, et en reste bouche bée.
C'est une jeune femme entre vingt-deux et vingt-quatre ans, pas beaucoup plus petite que lui, ses cheveux bruns légèrement trempés par la pluie encadrant une jolie petite frimousse et un sourire timide mais assuré. Elle tient devant elle une pochette de documents.
- Non, répond-elle avec un petit rire. Vous êtes bien monsieur Jean-Claude Brulard ? Voulez-vous bien répondre à un sondage pour l'INSEE ?
Pendant quelques interminables secondes, Jean-Claude cherche du regard la caméra cachée, tout en se pinçant violemment. Après s'être assuré que ce n'est ni une mauvaise plaisanterie, ni un rêve, et après avoir maîtrisé les tremblements nerveux qui agitent sa main comme celle d'un parkinsonien en phase terminale, il s'efface avec un grand geste.
- Mais oui, bien sûr, entrez donc.
En passant derrière elle, il a honte de la fadeur de son appartement, reflet exact de l'insignifiance de sa vie. Il se sent soudainement très ridicule et, et regrette d'avoir fait entrer cette ange de pureté et de douceur dans son refuge contre les humiliations que ne manque pas de lui infliger le monde extérieur.
- Asseyez-vous, je vous en prie, continue Jean-Claude en indiquant le canapé, prenant lui-même une chaise dans la cuisine qu'il place de l'autre côté de la table basse.
Elle perche élégamment son petit derrière sur l'extrémité du coussin.
- Je vais donc vous poser une série de questions à choix multiple élaborés par l'INSEE pour mieux cerner les habitudes de vie des français.
Le questionnaire commence de façon très décontractée. Jean-Claude, qui craignait pourtant de perdre les pédales et de s'embrouiller dans les réponses, adopte un ton de voix et une aisance qui ne lui sont plus habituels depuis longtemps, et la jeune femme se montre très aimable et professionelle.
- De combien de personnes est constitué votre foyer ?
- Une.
- Combien de fois par an partez-vous en vacances ?
- Jamais.
- Que préférez-vous entre : avoir un enfant handicapé à charge, être chômeur de longue durée, habiter sous le couloir aérien d'un aéroport international ou bien être victime chaque année d'une catastrophe naturelle ?
Tous deux éclatent de rire.
- Désolée, sourit-elle, ce n'est pas moi qui fait ces questions. On passe à la suivante ?
Peu à peu, ils se sentent plus à l'aise, et après cinq minutes, Jean-Claude a même l'absolue certitude qu'elle pose des questions qui ne sont pas inscrites sur sa feuille, à la seule fin d'en savoir un peu plus sur sa vie, et se demande si la jeune femme n'est pas là pour recruter des participants pour la nouvelle émission " Opération Séduction, spécial losers ".
Avisant une revue sur la table basse, elle ose :
- Dites-moi, vous ne seriez pas vous aussi passionné d'informatique ?
- Comment ça, vous aussi ?
- Et bien, je passe aussi pas mal de temps à programmer, sauf le jeudi soir, où j'attends en général que quelqu'un m'invite à sortir au cinéma ou au restaurant...

Le radio-réveil indique maintenant dix-neuf heures douze, et le questionnaire est fini depuis longtemps. A cette heure là, Jean-Claude aurait déjà dû sombrer dans son habituel sommeil sans rêve, en attendant sans impatience la sonnerie du lendemain ; au lieu de ça, il est en train de discuter avec une charmante jeune fille, qui est restée d'elle-même dans son appartemment miteux, pour parler de leurs nombreux points communs.
Décidémment, tout cela est trop beau pour être vrai. Ils échangeront vraisemblablement leurs numéros de téléphone avant qu'elle s'en aille, il la rappellera le lendemain, ils se donneront rendez-vous pour le jeudi soir, c'était si évident... Il y pensera toute la semaine, nuit et jour, à cette nymphe qui avait fait irruption dans sa vie trop bien réglée, un soir d'hiver, échafauderait des tas de projets... pourtant, il sent que le bonheur qu'elle peut lui apporter ne sera qu'éphémère, et que plus dure sera la chute. Il est fatigué, Jean-Claude, fatigué de faire des efforts pour remonter la pente et retomber à chaque fois, éreinté et meurtri, et il préfère encore sa petite routine trop bien connue, avec le réveil qui sonne à sept heures trente, la mise en route de la cafetière quatre minutes plus tard et une journée de travail sans surprise à un avenir improbable.
Ça y était, il a décidé. L'inconnu ? Très peu pour lui. Jean-Claude aspire beaucoup d'air, et lâche soudainement :
- Poufiasse.

Victorien, victorien@altern.org

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La salade de la dernière chance

Une main, avec une belle alliance au doigt, se saisit d'un énorme couteau et coupe avec dextérité des tranches d'ananas qui tombent sur un plateau. Elle fractionne un kiwi en fines lamelles, prend une orange et la divise en deux, puis en rondelles et termine par une banane.

Dans une cuisine claire, spacieuse et moderne, Denise Truffaut, la quarantaine, chemisier et pantalon blanc, un charme d'autrefois, rassemble consciencieusement les morceaux de fruits sur le plateau avant de les déposer dans un saladier transparent et de rajouter du sucre en poudre, du jus de citron et de la noix de coco râpée. Elle termine le dessert en remuant l'ensemble.

Soudain, une paire de lunettes se pose sur le bout de son nez. Ses mains enfilent nerveusement des gants en plastique. Elle respire profondément et, tout d'un coup, bloque sa respiration. Son pouce aidé de son index introduit le dos d'une cuillère dans un petit sachet marron et en prélève quelques milligrammes d'une poudre blanche cristalline qui va se déposer dans le saladier.

Après avoir remué vigoureusement la salade de fruits, Denise retire nerveusement gants et lunettes, saisit le saladier, sort rapidement de la cuisine et pénètre dans une salle à manger qui communique avec un salon. C'est une vaste pièce bourgeoise avec des plantes vertes, un mobilier classique et une grande télévision. Elle dépose le saladier au milieu d'une longue table où deux couverts sont déjà dressés de part et d'autre, puis elle s'installe à l'une des extrémités de la table, à proximité d'un téléphone sans fil. Ses yeux convergent vers sa montre lorsque le téléphone sonne. Elle sursaute en laissant échapper un petit cri, puis décroche.
- Allo... oui… je l'attends, il ne va pas tarder à rentrer. Des photos!... Très bien. Comment ça un choc ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Mais oui, bien sûr que je veux les voir le plus vite possible ! C'est cela. Glissez-les cette nuit sous la porte de la cuisine… vous savez, celle qui communique avec le jardin. C'est cela. Et n'appelez plus ici… je vous envoie votre chèque. Au revoir!
Denise raccroche sèchement, puis examine sa montre et soupire. Son regard se dirige vers sa main droite où l'alliance entoure l'annulaire.

Une main bronzée enfile une alliance. Dans une chambre au mobilier sommaire et à l'éclairage tamisé, Patrick Truffaut, une quarantaine d'années, bel homme, athlétique, brun, les cheveux peignés en arrière, boutonne sa chemise blanche en contemplant d'un air satisfait son image dans un miroir. Derrière lui, Joan, jeune homme d'une vingtaine d'années aux traits particulièrement juvéniles et un rien androgyne, le corps très pâle, mince et imberbe, vêtu d'un seul slip moulant noir, l'entoure langoureusement de ses bras.
- Ne me laisse pas tout seul, mon amour…
Patrick sourit. Joan l'attire en arrière. Ils reculent, perdent l'équilibre et trébuchent sur un lit défait. Le garçon éclate de rire et grimace sous le poids de son amant qui esquisse un sourire, puis se dégage de son emprise.
- Je dois y aller, Denise m'attend.
Patrick parvient à se relever malgré les bras de Joan qui essaient de le retenir. Soudain, en proie à un vertige, il perd l'équilibre. Mais il se rétablit finalement en s'agrippant au bord du lit alors que le garçon se précipite déjà vers lui.
- Laisse-moi, c'est juste le surmenage ! lâche Patrick irrité en se dirigeant vers le miroir.
Joan le regarde s'habiller à distance, en silence. Après un moment, il se rapproche de lui et, tout en le regardant à travers le miroir, il lui susurre à l'oreille.
- J'ai hâte à demain soir. Tu seras entièrement à moi pour une petite soirée en tête à tête.
Patrick sourit en enfilant sa veste.
- Mais oui, mon coquelet, demain soir, je serai entièrement à toi…
Puis il embrasse rapidement son jeune amant et sort de la chambre d'un pas pressé.

Le couple Truffaut dîne en silence, séparé par l'immense table de la salle à manger. Ils sont au dessert. Denise regarde nerveusement Patrick. Très pâle, en sueur, le nez dirigé vers son assiette, il termine sa salade de fruits. Elle lui demande.
- De la salade de fruits ?
- Hmmm… ? grommelle t'il en levant la tête dans sa direction.
Denise pousse ostensiblement le saladier en direction de son mari et insiste.
- Est-ce que tu veux reprendre un peu de salade de fruits, Patrick ?
L'intéressé secoue la tête négativement et baisse les yeux vers son assiette. Elle reprend :
- Ça n'a pas l'air d'aller tes vertiges… tu devrais peut-être consulter un médecin.
En guise de réponse, Patrick se ressert. Denise le regarde manger et sourit tristement. Elle est soulagée.

Dans sa salle de bain, Denise, vêtue d'un peignoir blanc, fixe son reflet dans le miroir, hypnotisée et perdue, lorsque la voix de Patrick se manifeste dans la pièce voisine.
- Qu'est-ce que tu fabriques depuis un quart d'heure?
Elle revient à la réalité.
- Je suis fatigué, moi. J'ai beaucoup de travail demain. Il faut que je dorme !
Denise sort lentement de la salle de bain et entre dans la chambre où elle cherche du regard son mari qui, en la voyant, se retourne dans son lit, éteint sa lampe de chevet et s'enfouit sous les couvertures. Debout, immobile à le regarder, elle parvient à articuler :
- Patrick…
- Oui… répond une voix masquée par la couverture.
Un court silence durant lequel elle déglutit difficilement. Puis, d'une voix mal assurée, quelques mots réussissent à sortir de sa bouche.
- Je t'aime…
Pas de réponse. Elle s'approche lentement du lit, puis se glisse sous les draps à coté de Patrick qui lui tourne le dos et ronfle déjà. Elle éteint sa lampe de chevet. Ses yeux, fixés vers le plafond, se remplissent de larmes.

Le petit matin.
Denise se dirige rapidement vers la porte de la cuisine menant au jardin, s'accroupit et ramasse une grande enveloppe. Après un bref coup d'œil autour d'elle afin de s'assurer qu'elle est seule, ses mains déchirent précipitamment l'enveloppe et en ressortent une grande photo.
- Oh, mon Dieu ! Patrick…
La main tremblante sort une deuxième photo, puis une troisième avant de replacer nerveusement les clichés dans l'enveloppe.
Denise reste, pendant plusieurs secondes, clouée sur place.
Soudain, son visage s'illumine.
Quelques minutes plus tard, les gants à la main, les lunettes au bout du nez, elle introduit, avec le dos d'une cuillère, une poudre blanche dans la cafetière remplie de café et agite le récipient pour homogénéiser la préparation.

Denise se retourne et regarde Patrick qui finit de boire un verre de jus d'orange dans la salle à manger. Elle prend alors la cafetière, le rejoint, remplit sa tasse et examine chacun de ses gestes. Il beurre tranquillement une tartine de pain sans prêter attention au regard attentif de sa femme. Après avoir mangé un morceau de pain, il s'apprête à boire son café quand un klaxon retentit.
- Ah, Joan ! s'exclame t'il en regardant sa montre. Il est déjà l'heure. Je dois y aller.
Patrick se lève et se dirige vers le porte manteau pour prendre sa veste. Denise s'empresse de l'empêcher de partir.
- Prends ton temps pour une fois. Je vais lui dire de venir prendre un café. Finis ton petit déjeuner.
A contrecœur, Patrick retourne jusqu'à sa chaise. Il s'assoit et regarde distraitement ses tartines pendant que Denise ouvre la porte d'entrée et s'exclame.
- Venez prendre le café Joan! Patrick vous attend.
Effectivement, son mari l'attend en regardant la tasse qu'il approche machinalement de sa bouche tandis que Denise l'observe du coin de l'oeil. Il s'apprête à boire son café lorsque son attention est détournée par l'arrivée de Joan. Celui-ci entre timidement en retirant sa casquette de chauffeur. Denise l'accueille aussitôt.
- Entrez mon petit Joan. Un bon café vous attend.
- Bonjour Madame Truffaut. Merci Madame Truffaut. Bonjour Monsieur Truffaut.
- Dépêche-toi ! On n'est pas en avance, lance Patrick sans le regarder.
Sous le regard attentif de Denise, Joan se déplace vers la table et s'assoit avec précaution à une certaine distance de Patrick qui mange tranquillement ses tartines. Denise verse du café dans la tasse de Joan. Patrick, tout en mangeant, lève les yeux et regarde sa femme servir.
Lorsque le garçon prend sa tasse, il marque un temps, puis porte la tasse à ses lèvres. Patrick remarque l'hésitation. Denise attend en fixant la bouche du jeune chauffeur qui s'ouvre lentement et s'apprête à laisser passer le café... lorsque la voix de Patrick retentit :
- Je croyais que tu préférais le thé.
Denise sursaute légèrement.
- Ah…
Joan repose sa tasse.
- Aller Denise. Vas faire du thé à ce jeune homme.
Denise hésite, puis se dirige vers la cuisine.
- Merci Madame Truffaut… bredouille Joan, particulièrement mal à l'aise.
Patrick parle au jeune chauffeur d'un ton ostensiblement autoritaire pour que Denise l'entende de la cuisine.
- Tu as bien nettoyé la voiture hier soir ? Je t'ai déjà expliqué la procédure.
Dans la cuisine, Denise verse de l'eau dans une bouilloire.
- Un minimum de tensioactif avec un maximum d'eau. Mais pas de l'eau froide, il faut une eau suffisamment chaude.
De la salle à manger, Patrick se tourne vers la cuisine et constate que la porte séparant les deux pièces semble fermée. Rassuré, il approche sa main poilue de celle imberbe de Joan et la caresse doucement.

Mais l'œil de Denise observe sans ciller la scène. Soudain, la bouilloire sonne. Denise sursaute. Elle sort un sachet noir d'un tiroir, en prélève un peu de poudre qu'elle introduit dans l'eau. Après avoir homogénéisé la bouilloire, elle se dirige vers la porte séparant la cuisine de la salle à manger.
L'oeil épie le mari qui s'est rapproché du garçon dont il caresse doucement les cuisses. Le regard se détourne et, comme pour mieux se maîtriser, elle respire profondément pendant de longues secondes.

Elle retourne ensuite à l'autre extrémité de la cuisine et fait volontairement du bruit avec ses ustensiles de cuisine. Puis, avec la bouilloire et un paquet de thé sous le bras, elle entre dans la salle à manger en poussant bruyamment la porte. Après avoir examiné le niveau inchangé de la tasse de son mari, Denise sert Joan. Son regard revient aussitôt sur le café de Patrick.
- Ca va être froid…
- Hmmm…
- Ne prenez pas exemple sur mon mari, Joan : buvez votre thé tant qu'il est encore chaud…
- Oui, Madame Truffaut.
Joan porte sa tasse à ses lèvres devant le regard concentré de Denise. Le thé pénètre abondamment dans la bouche du jeune homme qui déglutit bruyamment. Le regard inexpressif de Denise se dirige alors vers Patrick qui boude toujours son café.
- Tu veux que je réchauffe ta tasse ?
L'intéressé relève la tête, puis sans regarder sa femme :
- Je rentrerai trop tard ce soir … donc ne m'attends pas pour dîner.
Denise semble sous le choc et lorsque, quelques secondes plus tard, son époux porte la tasse à ses lèvres, elle attend, incapable d'esquisser le moindre mouvement.
- Tu as raison, ton café est glacé.
Patrick repose finalement sa tasse sans avoir bu la moindre gorgée. Denise fait brusquement volte-face et se dirige rapidement vers la cuisine.
- Je vais te préparer ton repas du soir pendant que tu finis ton petit déjeuner.
Dans la cuisine, elle s'affaire en faisant manifestement du bruit. Mais l'œil espionne en silence. Il voit Patrick qui caresse le sexe de Joan à travers son pantalon. Le jeune chauffeur, passif, respire rapidement.
L'intensité figée de l'œil scrute le mari qui, en poursuivant ses caresses, lève machinalement sa tasse et s'apprête à boire. Denise, la main sur la porte, hésite à l'interrompre.

Finalement elle prend le paquet repas et se dirige vers la salle à manger. Patrick, qui n'a pas eu le temps de boire son café, sursaute quand il entend Denise entrer, repose ensuite sa tasse et tourne brusquement la tête dans sa direction. Il est rapidement rassuré lorsqu'il voit que sa femme s'approche en regardant le sol.
- Tu as du poulet, des chips, de la mayonnaise, des cornichons.
Soudain, Patrick reprend sa tasse et boit nerveusement son café devant le regard horrifié de Denise. Puis il se lève :
- On y va!
Joan suit le mouvement tandis que Denise jette un cri étouffé :
- Attend Patrick…
Elle se précipite vers la cuisine devant les deux amants qui échangent un regard circonspect.
Dans la cuisine, elle sort avec précipitation la salade de fruits du réfrigérateur, prend une louche et dispose avec précision et rapidité le dessert dans un récipient hermétique.
Denise revient dans la salle à manger avec un paquet rouge.
- J'avais oublié ton dessert préféré.
Patrick échange un regard avec Joan. Puis, à l'attention de Denise, il constate.
- Ah oui, ma salade de fruits…
Alors qu'ils enfilent leurs vestes respectives et s'apprêtent à partir, Denise, qui les a suivi du regard, panique. Mais elle se ressaisit et articule fermement :
- Ton dîner...
Patrick s'arrête.
- Ah oui, c'est vrai…
Il se retourne et se dirige vers elle en scrutant les deux paquets repas.
- A ce soir.
- A ce soir, Chérie. A ce soir…
Sans relever la tête, il prend les paquets et se dirige vers la sortie.
- Au revoir Madame Truffaut.
- Au revoir Joan.
Les deux amants sortent de la pièce laissant Denise immobile et confuse. Elle se précipite à la fenêtre et, en écartant les rideaux, voit Joan ouvrir la portière à Patrick. Ce dernier jette négligemment ses paquets repas dans la voiture et s'installe sur la banquette arrière.
Après un soupir, Denise quitte lentement la fenêtre et va s'asseoir à la table de la salle à manger. A la place qu'occupait Patrick. Alors qu'elle entend le bruit de la voiture démarrer, son regard se dirige vers la cafetière. Elle verse du café dans la tasse de son mari, puis ajoute l'eau de la bouilloire. Après avoir contemplé le liquide pendant quelques secondes, elle porte la tasse à ses lèvres. D'un geste assuré de la main, elle incline légèrement le récipient permettant au mélange de pénétrer dans sa bouche. Elle garde quelques instants le café dilué tandis que son visage reste inexpressif. Soudain, elle avale la gorgée lentement. Puis après une courte pause, elle finit sa tasse bruyamment, d'un trait, le regard absent et perdu.

La main de Denise signe nerveusement un chèque, puis se saisit du téléphone sans fil.
Au même moment, Patrick téléphone, tranquillement assis dans un énorme fauteuil, face à un bureau digne d'un ministre. Dans un coin isolé du bureau, son dîner.
- Divorcer ? J'espère que tu rigoles ! Je perdrais tout : la société, la maison, mes privilèges, mon prestige… Tout ! Tu entends. C'est hors de question… Et dis-toi bien que je peux facilement te remplacer. Alors pas de vague mon coquelet… (Il se radoucit et sourit). Heureusement elle ne se doute de rien; elle n'est pas assez futée pour cela…
Denise finit de composer un numéro de téléphone et attend, le combiné à l'oreille.
Un signal sonore retentit dans le bureau. Patrick examine son téléphone.
- Tiens en parlant du loup !… je te laisse. Je t'embrasse. A tout à l'heure.
Son doigt enfonce une touche du téléphone.
- Patrick Truffaut à l'appareil.
- C'est moi Patrick…
- Ah Chérie, quelle surprise!
Un court silence pendant lequel Denise, le combiné à l'oreille, semble hypnotisée par un horizon improbable.
- Pourquoi est-ce que tu m'appelles, Chérie ?
Un silence plus long celui-là.
- Cherie? Chérie…? Est-ce que ça va… ?
Denise déglutit difficilement.
- Je t'appelais juste pour te dire de ne pas oublier de manger ton dîner. Il faut reprendre des forces. Il y en a aussi pour Joan. Je lui ai mis également une part de salade de fruits.
- Très bien. Merci Chérie. Je dois te laisser, les japonais vont arriver. J'aimerais vraiment être avec toi ce soir, mais le devoir m'appelle.
- Je t'aime.
- Moi aussi, Chérie. Moi aussi.
Le bruit de Patrick qui raccroche sèchement. Puis celui, strident, de la tonalité du téléphone pendant que Denise reste immobile dans son fauteuil, inquiète.
Dans son bureau, Patrick jette un coup d'œil à son dîner et soupire. Il se lève et quitte la pièce avec les paquets repas.

Alors que le soleil se couche derrière les vitres de la cuisine, Denise sort du réfrigérateur le saladier et se dirige vers la table de la salle à manger où sont installés deux couverts, pose le dessert à coté de l'assiette de Patrick et s'installe à sa place habituelle en regardant tristement les fruits dans le saladier. Elle prend le téléphone, compose un numéro et écoute.
Dans le bureau éteint de Patrick, le téléphone sonne dans le vide.
Au même moment, une ambiance musicale romantique parcourt la salle à manger de Joan à l'occasion d'un dîner aux chandelles entre le garçon, particulièrement élégant, et Patrick.
Denise raccroche. L'inquiétude se lit sur son visage. Elle réfléchit.
Patrick, particulièrement pâle, transpire abondamment depuis quelques minutes lorsque Joan lui dit :
- Tu n'as presque rien mangé.
- Si, un peu. C'est juste que j'en ai un peu marre de sa bouffe. Toi par contre, la salade de fruits, ça a l'air de te plaire. C'était mon dessert préféré avant tu sais, il y a une dizaine d'années, à l'époque où je n'aimais encore que les femmes… (Il esquisse un sourire), mais depuis ça me dégoûte ce dessert… un peu comme ma femme.
- Tu devrais peut-être monter te reposer.
- Non, non, ça va aller. C'est juste le surmenage.
A quelques kilomètres de là, des gouttes perlent avec la même abondance sur le front de Denise qui les balaye d'une main déterminée.
Joan prend son portable et commence à composer un numéro.
- Je vais appeler un médecin.
Patrick se lève difficilement.
- Inutile, je vais monter me reposer un peu.
Il vacille, mais réussit à s'accrocher à la chaise. Joan lâche alors son portable sur la table et accourt.
Denise regarde avec insistance la salade de fruits, puis se saisit du téléphone.
Des frissons parcourent le corps de Patrick qui monte les premières marches d'un escalier, agrippé à la rampe et difficilement soutenu par Joan.
Denise, le combiné collé à l'oreille, finit de composer un numéro et attend.
Patrick regarde par dessus la rampe de l'escalier. Il semble attiré par le vide lorsque son téléphone portable sonne. Il perd alors l'équilibre, commence à basculer par-dessus la rampe lorsque Joan le ceinture et l'attire vers lui. Ils trébuchent et glissent dans l'escalier. Le téléphone de Patrick tombe sur une marche. Joan parvient à se relever tandis que son amant reste allongé dans l'escalier, le souffle court.
Denise, au téléphone, tourne dans sa salle à manger alors que sa voix affolée s'exclame.
- C'est urgent Patrick ! Rappelle-moi au plus vite … !
Le frêle Joan essaie de soulever son robuste amant. En vain.
Denise raccroche et s'affale sur son fauteuil.
Joan et Patrick sont allongés dans l'escalier, hors d'haleine.
Denise se lève lentement de son fauteuil.
Joan parvient à soulever péniblement Patrick qui s'appuie sur la rampe.
Denise s'assoit à table, fiévreuse et essoufflée. Elle se prend la tête entre les mains.
Patrick s'affale sur le bord du lit de la chambre de Joan. Très pâle, en sueur, il respire difficilement.
- Tiens bon, je vais appeler les secours ! lui crie Joan.
Denise regarde la salade de fruits. Son doigt appuie sur la touche bis.
Le téléphone de Patrick sonne sur l'une des marches inférieure de l'escalier.
Denise ne tient plus en place.
- Aller décroche Patrick… Patrick…! Décroche… !
Joan cherche son portable dans sa poche. Mais il ne le trouve pas et commence à paniquer.
- Mon portable, qu'est-ce que j'en ai fait, bordel ?!!!
Il s'arrête et réfléchit un court instant.
- Il est en bas.
Il sort de la chambre en courant et exhorte Patrick :
- Tiens le coup, je descends téléphoner.
Denise raccroche.
Le téléphone de Patrick s'arrête de sonner lorsque Joan descend le haut de l'escalier en courant.
Le doigt de Denise appuie sur la touche bis.
Joan descend en courant les dernières marches de l'escalier. Lorsque son pied passe à coté du téléphone, celui-ci se met à sonner. Alerté par la mélodie, le garçon se retourne et se rapproche lentement du téléphone affichant " Domicile " sur l'écran digital.
Denise, le combiné à l'oreille, parcourt sa salle à manger en long et en large.
Joan prend le téléphone qui vibre dans sa main.
- Aller Patrick…!
Le chauffeur finit par décrocher. Il entend.
- C'est urgent Patrick, réponds-moi !!!
Joan reste silencieux, le portable collé à l'oreille.
- Réponds-moi ! Il faut absolument que tu manges ta salade de fruits…
- Quoi !!! hurle soudain Joan en manquant de s'étouffer.Vous me parlez de salade de fruits alors qu'il est en train de crever !
- Joan?... C'est vous ?... Passez-moi mon mari immédiatement, c'est une question de vie ou de mort !
Le garçon reste immobile et silencieux.
- Mais dépêchez-vous enfin !!! crie Denise.
Joan remonte l'escalier en courant, le téléphone à la main. Il glisse l'appareil sous l'oreille de Patrick qui agonise, presque inconscient.
- Ta femme, c'est urgent.
Joan sort de la chambre affolé. Le bruit de ses pas résonne dans l'escalier.
- Patrick, c'est Denise. Ta salade de fruits, tu l'as mangée ?
- Ça va pas… j'ai mal à la tête.
- C'est normal, c'est l'un des symptômes du poison. Tu vas m'écouter pour une fois : mange ta salade de fruits !...tu comprends ce que je dis ?... Il faut absolument que tu manges ton dessert!...dedans, il y a… l'antidote…
Patrick relève les yeux dans un éclair de lucidité.
- L'antidote ?…
- Oui, l'antidote…
Il comprend car des souvenirs le traversent : il termine sa salade de fruits devant le regard soulagé de Denise.
- … l'antidote que je t'administre chaque soir dans ta salade de fruits pour être sûre que tu reviennes. Pour être sûre que tu me reviennes.
Patrick ferme les yeux et grimace en soupirant.
- Je t'avais donné une seconde chance, sans l'antidote, tu vas mourir … (Elle soupire puis sourit tristement). Tu sais quoi ?
Il est pris de convulsions.
- Patrick…! Tu sais quoi?
- Comme toi j'ai bu du café ce matin ; je ressens à présent les effets du poison : tremblements, sueurs, nausées, fatigue, vertiges, convulsions…
Il est pris de convulsions plus fortes. Soudain, son corps roule sur le bord du lit et tombe lourdement par terre entraînant le téléphone portable qui rebondit un peu plus loin et active le mode haut-parleur.
- Patrick… ?
Dans sa salle à manger, Joan, téléphone avec son portable.
- D'accord je patiente, mais je vous en supplie : faites vite.
Le chauffeur remonte l'escalier en courant. Il entre dans la chambre et constate que les convulsions et tremblements de son amant s'accélèrent. Il est maintenant livide. Joan remarque le téléphone de Patrick et écoute.
- Chéri? Tu m'entends ?! L'antidote…je t'en supplie… mange ta salade de fruits… tu as encore le temps…
Joan sort précipitamment de la chambre. Dans la salle à manger, sa main se saisit promptement du paquet repas contenant le dessert. Il remonte en courant dans la chambre et se dirige vers Patrick dont les convulsions s'accentuent.
La main de Joan fait pénétrer maladroitement la salade de fruits dans la bouche de Patrick qui tousse alors violemment.
A l'autre bout du fil, Denise, le téléphone collé à l'oreille, écoute. Des larmes montent dans ses yeux.
Patrick tousse à présent faiblement. Soudain, ses convulsions et tremblements s'arrêtent brusquement. Il gît sur le sol, mort. Sur son cadavre, Joan est secoué de sanglots. La salade de fruits repose sur le sol, à quelques centimètres des deux amants.
- Me laisse pas seul !… lâche le garçon qui se souvient alors des paroles de Patrick.
- " Mais oui, mon coquelet, demain soir, je serai entièrement à toi… "
Des larmes coulent sur les joues de Denise dont le visage reste impassible. Le visage de Joan est déformé par la douleur.
- C'est pas possible, tu peux pas me faire ça… me laisse pas tout seul!… Non !!!...
Une lointaine sirène retentit à travers le combiné de Denise Truffaut.
- Je t'aime Patrick… dit-elle calmement en raccrochant.

Elle reste immobile quelques secondes dans son fauteuil pendant que son regard converge en direction de la salade de fruits.
Quelques secondes plus tard, elle se lève, s'approche de la table et, sans quitter des yeux le saladier, elle s'assoit sur la chaise de son défunt époux.
Puis elle dépose une part de dessert dans l'assiette de Patrick.
Sa main prend une cuillère et prélève un morceau de kiwi qui se rapproche de sa bouche. La cuillère s'arrête devant la bouche entrouverte. L'indécision se lit dans le regard troublé. La main imprime, malgré elle, un léger tremblement à la cuillère. La même hésitation s'imprime nettement dans les pupilles. Le tremblement de la main s'amplifie.

L'attention de Denise se dirige alors vers son alliance. Le tremblement cesse brusquement. Une forte détermination naît dans le regard. Elle repose la cuillère dans l'assiette, puis se lève et se dirige lentement vers le salon.
Sans repenser à la salade de la dernière chance, elle s'allonge paisiblement sur le canapé. Sa main caresse l'alliance tandis que ses paupières s'affaissent.
Denise attend patiemment.

Peteric Mac Ber   petericmacber@laposte.net

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