Nouvelles3
Trouvez dans l'index les nouvelles ou textes qui vous intéressent.
|
Index: |
La femme aveugle et l'enfant noir, nouvelle de Richard Natter, novembre 2002. |
LA FEMME AVEUGLE ET L'ENFANT NOIR
A ma
tendre épouse...
Résumé:
Une
histoire imaginaire, dans une cité urbaine comme il en existe des millions et
des millions dans le monde. La rencontre fortuite entre une richissime femme âgée,
aveugle, et un orphelin noir.
En
cette période de Noël, tout le monde s'affaire aux derniers préparatifs. Les
rues sont animées, grouillantes de passants, tous plus pressés les uns que les
autres. Parmi cette foule indifférente, un petit enfant noir. Sans but précis,
il déambule, léchant les vitrines qu'il dévore des yeux. Personne n'y fait
attention.
Soudain,
à un carrefour, le destin va lui permettre de faire la connaissance d'une mamie
pas comme les autres. En quelques secondes, l'amour s'installe entre les deux êtres,
sans oublier le chien guide, grâce auquel l'avenir de l'orphelin va être
chamboulé !...
<<
OPERATION 24
DECEMBRE >>
Un
vent glacial balaye la ville depuis tôt ce matin. La couche de neige,
recouvrant les arbres et les voitures, est bordée de fins cristaux de givre. En
dépit de la clarté naissante, les ombres, ont du mal a quitter leurs supports.
Selon l'angle dans lequel on se trouve, la neige est tantôt grise, tantôt
lumineuse. La réverbération des éclairages publics, produit des milliers de
faisceaux multicolores. Il n'est que sept heures trente. Les rues s'animent peu
à peu. Quittant son manteau nocturne, la ville est en train de sortir lentement
de sa léthargie.
Le
bruissement prend le relais, d'un silence presque monotone. Les livreurs, frais
et dispos, sont les premiers à apporter l'animation diurne. Les uns en
sifflant, les autres en riant, ils égaient un tantinet le jour qui tarde à se
lever. Les éboueurs arrivent à leur tour. Habilement, ils prennent en charge
les déchets ménagers. Les poubelles débordent. Les emballages vides, les
cartons des cadeaux, tout est là pour rappeler que demain, ce sera Noël. C'est
dire si ce vingt-quatre décembre, comme tous les ans, est promis à un regain
d'activités.
A
l'intérieur d'un café, l'ambiance est plus chaude que les autres jours. Cette
clientèle matinale, est de loin la plus sympathique. Tous les clients sont en
bleus de travail, décontractés. Ils se tutoient presque tous. En dégustant
leur premier café, chacun y va de son anecdote. Ils baillent, ils s'étirent,
comme pour mieux regretter sans doute, le petit lit douillet qu'ils viennent de
quitter. Les tasses fumantes, laissent échapper leur parfum suave. Rien de tel
qu'un croissant pour accompagner ce délicieux breuvage. Chauffeurs routiers,
livreurs, ouvriers... Ils se retrouvent comme chaque matin dans ce bistrot
sympa.
Malgré
le brouhaha, le patron essaie tant bien que mal d'écouter les nouvelles à la
radio. Elles ne sont pas très réjouissantes, surtout pour les sans abri. Il ne
peut s'empêcher de communiquer sa peine à quelques amis, accoudés au comptoir
:
-
C'est quand même dur pour ces pauvres diables... Non mais t'as entendu
?... Moins vingt ils annoncent pour cette nuit !...
-
J'espère que le père Noël mettra des gros caleçons... Sinon, j'en
connais une qui risquerait de faire la gueule !...
-
C'est pas du père Noël que je parle !... Mais des malheureux sans abri
!...
La
boutade coupe court. Habitués aux efforts, ces hommes sont avant tout des êtres
sensibles. Du coup, après la réponse du patron, le silence s'abat dans la
salle. Au même instant, les pensées convergent vers celles et ceux qui, en dépit
de la solidarité, connaîtront cette nuit des moments dramatiques. C'est tout
juste s'ils ont le courage de terminer leur petit déjeuner. Les regards,
hagards un bref instant, se perdent vers l'extérieur. Dehors, il fait déjà
moins cinq. C'est injuste de savoir des êtres humains en danger de mort, exposés
aux rigueurs du temps. Que peuvent-ils faire ? Assurément pas grand chose,
c'est bien ce qui les rend aussi impuissants et soucieux. Car, pendant qu'ils
vont festoyer, dans quelques heures, d'autres vont mourir de froid et de faim.
Soudain,
l'un d'entre eux crispe son regard. Quelque chose retient son attention. Il
scrute avec une attention soutenue, de l'autre côté de la rue. Ce qui bien
entendu, lui vaut quelques blagues de la part d'un de ses voisins de table:
-
T'as pas honte de mâter les gonzesses ?... J'vais l'dire à ta bergère
!...
-
Ta gueule... Regarde ce môme là-bas... Tu vois... A côté du
container...
-
Ben oui... Et après ?... Tu veux l'adopter ?
N'écoutant
que son coeur, le livreur se lève et se dirige vers la porte. La bise, le
froid, ne sont pas des obstacles pour lui. Il reste immobile devant le bar,
fixant le gamin dans les yeux. Après quelques secondes, il lui fait signe de
venir le rejoindre. Hélas, affolé, l'enfant disparaît à toutes jambes.
L'homme reste médusé, avant de revenir à l'intérieur :
-
Alors... Comme ça tu veux adopter des négros maintenant ?... T'as vu
comme il s'est tiré le morpion ?...
Le
visage de son copain, qui s'installe en face de lui, n'est pas à la rigolade.
Que s'est-il donc passé ? Connaît-il ce bambin qui visiblement, ne lui a pas
rendu le même intérêt ? La réponse est sèche, et se passe de commentaire :
-
Je n'ai pas l'intention d'en faire l'élevage !... Simplement leur donner
un peu d'amour et de chaleur humaine !... Je suis sûr qu'il est à la rue ce
gosse !... Putain de société !... Les uns se gavent comme des porcs, à chier
sous les tables... pendant que d'autres n'ont même pas un morceau de pain ni un
toit !...
Son
interlocuteur n'a plus envie de rire. Il sait son pote à cran. Depuis son
divorce, il n'a plus vu ses enfants. Chaque fois qu'il en voit un, traînant
dans les rues, il a envie de le prendre dans ses bras et le serrer très fort.
La vie est ainsi faite ! Difficile de refaire le monde, en si peu de temps !
Dans un peu plus de douze heures, le champagne, le caviar, le foie gras et les
huîtres, sans oublier le sacro-saint saumon, tout sera déposé sur les tables
des fêtards. Le chauffeur, les mâchoires crispées, regarde son camion, où
sont entreposées toutes ces précieuses victuailles. Il meurt d'envie d'aller
jeter son camion contre la vitrine d'un centre, hébergeant les sans abri. Comme
ça, la marchandise serait pour une fois, destinée à des gens qui sauraient en
profiter!
L'heure
tourne hélas. Il est temps de songer à reprendre le collier. Ce soir, comme
tous les célibataires, la plupart des clients se retrouveront ici, pour passer
le réveillon. Le chauffeur, en avalant d'un trait sa dernière gorgée de café,
émet le voeu de revoir cet enfant. Si Dieu lui fait cette grâce, il sait que
ce petit orphelin noir, sera comblé. Il sait surtout, en consultant soudain sa
montre, que s'il continue à rêvasser de la sorte, il va se mettre en retard
dans sa tournée ! Cherchant une ou deux pièces de monnaie dans la poche de son
pantalon, il les dépose sur le ticket de caisse qui se trouve sous le cendrier.
En se levant, il ne peut s'empêcher de fixer encore au dehors, dans le secret
espoir de revoir son petit protégé. Après avoir endossé sa veste et salué
ses amis, il quitte le café. Son visage est moins tendu certes, mais il exprime
avec éclat la pureté de son coeur.
Dehors,
le jour est maintenant levé. Un faible halo de soleil vient éclairer par
intermittence, les cristaux de givre. La rue connaît à présent son trafic
habituel. Les traînées blanchâtres qui s'échappent des pots d'échappement,
amplifient l'émotion du conducteur. Habitué à de très basses températures,
il ne sent pas le froid qui martèle son visage. En bras de chemise, après
avoir enlevé sa veste, il monte dans son camion. Dans la cabine, le thermomètre
est déjà tombé à six degrés à peine. Une heure seulement, après cet arrêt
café, ce sont presque quinze degrés qui ont chuté ! C'est dire si à l'extérieur,
la bise amplifie la froidure existante. Après avoir allumé une cigarette, il
met le moteur en marche. Visiblement, il ne cesse de penser à cet enfant noir.
A tel point qu'il en devient distrait. Sans se soucier de qui peut bien venir
derrière lui, il s'engage sur la chaussée principale. Ce qui n'est pas du goût
d'un automobiliste ! Grâce à ses réflexes, il esquive le camion de justesse.
Le pire est évité, ce qui est primordial.
Il
est temps que le conducteur du poids lourd se ressaisisse ! Pour ce faire, il
allume son auto radio, pour focaliser son esprit sur autre chose. Cependant,
force est de constater qu'il n'y parvient pas. Aussi, plutôt que prendre des
risques inutiles, il immobilise son engin sur le bas-côté de la chaussée. Après
avoir arrêté la radio, il enclenche son poste de C.B. La solidarité entre
gens de la route est légendaire. Il lance aussitôt un appel à tous ses
copains, qui pourraient se trouver dans un rayon de deux kilomètres autour du
bar. Il veut à tout prix retrouver cet enfant. Les réponses ne se font pas
attendre. En quelques secondes, un, puis deux, puis dix routiers se lancent à
la recherche de l'orphelin noir. Comme pour toutes les opérations analogues, un
nom de code est donné à cette recherche : " 24 Décembre " ! Cette
fraternité, spontanée et sincère, émeut le routier qui en essuyant ses
larmes, revoit ses propres enfants, quelques années auparavant !
Parviendront-ils, ces anges de la route, en unissant leurs efforts, à vaincre
l'adversité ? Réussiront-ils à localiser l'enfant avant qu'il ne disparaisse
dans les profondeurs de son désarroi ? Certes, le conducteur l'espère de tout
son coeur. Tout en étant conscient quand même des difficultés !
<<
AUX PORTES
DE LA
VILLE >>
A
quelques kilomètres de là, loin du tumulte de la ville, la quiétude d'un
quartier huppé. Les villas cossues jalonnent l'avenue, richement décorées. A
en juger par l'immensité de chacune d'elles, on imagine que ce ne sont pas de
modestes ouvriers qui habitent ici ! Les voitures de luxe, alignées les unes
derrière les autres de part et d'autre de la route, confortent ce sentiment
d'opulence. Les rares automobilistes qui traversent ce quartier résidentiel,
n'y prêtent plus attention. Ici, pas de poubelles sur les trottoirs. Pas de
lessives au fenêtres, ni de papier par terre. C'est une société privée qui
est chargée de la voirie et des ordures ménagères. Tout se déroule dans un
silence quasi monastique. Au lieu de sortir les poubelles, les personnels de
maisons accueillent les employés dans le local qui leur est réservé.
Villa
après villa, ils vont ainsi parcourir les quelques soixante résidences. Il
faut dire que les employés ne sont pas à plaindre, surtout en ce jour de fête
! Le reste du temps non plus d'ailleurs. Mais en cette veille de Noël tout
particulièrement, les techniciens de propreté reçoivent des pourboires
somptueux. De quoi agrémenter leurs fins de mois. C'est le cas pour cette équipe
qui pénètre à l'instant dans la plus luxueuse propriété. La dernière de la
journée ! Comme tous les jours, elle est attendue au portail, par le
responsable de la sécurité :
-
Bonjour messieurs... Je peux voir vos badges s'il vous plaît ?...
Eh
oui... Quand on a de l'argent, l'on peut s'offrir le luxe de s'assurer une
protection rapprochée. Les envieux ne manquent pas hélas ! De bonne grâce,
les employés se soumettent aux contrôles d'identité et de fouille du véhicule.
Routine peut-être, à laquelle chacun se soumet sans rechigner. Après quoi,
par radio, le chef de la sécurité demande l'ouverture du portail. Le véhicule,
précédé par une voiture d'intervention, s'achemine vers son lieu de travail.
Une fois sur place, comme chaque jour, trois gardes du corps avec leurs chiens
entourent le véhicule. L'équipe y est habituée, mais cela n'empêche pas une
certaine émotion. Ni les hommes de garde, ni les chiens, ne sont là pour faire
de la figuration ! Un peu plus loin, en habit de personnel de maison, un des
serviteurs accueille les agents d'entretien :
-
Vous n'avez pas trop de travail aujourd'hui... Nos maîtres vont réveillonner
chez leurs enfants... Madame et monsieur me prient de vous remettre ceci... En
vous souhaitant d'excellentes fêtes... Bonjour messieurs...
Vu
l'épaisseur des enveloppes, le pourboire aujourd'hui va dépasser les records !
Personne ne veut prendre le risque de manquer de tact. Le travail d'abord. Après
avoir effectué un demi-tour, le conducteur de la camionnette recule jusqu'au
local. Ses coéquipiers ont déjà sorti les poubelles, qu'ils s'apprêtent à déverser
dans la benne. A quelques mètres de là, devant le camion, la Rolls des maîtres
s'avance. Rutilante de propreté, elle s'immobilise aux pieds des marches de
l'escalier devant l'entrée principale. Le chauffeur aussitôt, sort du véhicule
et vient se placer à hauteur de la porte arrière droite, la casquette sous le
bras. Le chauffeur du camion benne, habitué à la scène, n'y apporte qu'une
attention relative. D'ailleurs, en revenant dans la cabine, ses collègues lui
indiquent que le travail est terminé.
Alors
qu'ils étaient sur le point de démarrer, les trois hommes ne peuvent résister
à la tentation de regarder l'intérieur de leur enveloppe respective ! Diable !
Deux billets de mille francs, chacun ! Ce soir, le vin mousseux va se
transformer en champagne ! L'euphorie apaisée, ils restent un instant
silencieux. Sur le perron de la villa, la maîtresse des lieux sort de la
maison. Aveugle de naissance, elle sait parfaitement s'orienter dans sa demeure.
Néanmoins, protocole oblige, une armada de larbins est là, pour l'entourer de
mille prévenances. L'un tenant le chien guide, deux autres les bras de la précieuse
dame, et le quatrième servant d'éclaireur au groupe. Derrière, le mari,
entouré des servantes portant les bagages. Ne voulant pas jouer les voyeurs,
les employés de la société de nettoyage s'éclipsent gentiment sans demander
leur reste.
Pendant
ce temps, la noble dame parvient à se hisser dans la voiture. A ses côtés, le
fidèle labrador qui depuis plusieurs années, la guide au cours de ses
promenades pédestres. En quelques minutes, tout est en place. Le Maître des
lieux accompagne d'un geste affectueux de la main, sa compagne qui s'éloigne
dans les allées du parc. Précédée d'une voiture de protection, la Rolls est
annoncée au portail d'entrée. Le camion benne est alors prié de démarrer au
plus vite. Tant pis pour la fouille, il est hors de question qu'il gêne le
convoi :
-
OK les gars... C'est bon... Joyeux Noël !...
A
peine le camion est-il sur l'avenue, que déjà la voiture de protection
s'immobilise devant le poste de contrôle. Le conducteur tend un document au
chef de contrôle :
-
Tiens... Voilà notre parcours... Nous allons emmener Madame d'abord au
parc du jardin de ville... Ensuite, quelques emplettes... Le coiffeur, le
tailleur... Enfin... La routine quoi !...
-
Heure de retour ?
-
13 heures au plus tard... Passé ce délai, tu appliques les consignes
!... Ciao !...
Tout
le monde le sait, la patronne est imprévisible. A la dernière minute, elle est
capable de tout modifier. Ce qui n'est pas du goût de ses anges gardiens ! Car,
sitôt l'heure limite dépassée, le plan d'intervention est déclenché. En
relatant la dernière bévue, suite aux incartades de la brave dame, le chef de
poste contient difficilement son sourire. Il faut dire que quatre voitures de
police, six motards de la gendarmerie et une vingtaine d'agents de sécurité,
étaient partis à sa recherche. La voiture qui l'escortait, bloquée à un feu
rouge, l'avait perdue de vue ! Ce n'est qu'après une heure de recherches, et
une mise en alerte des trois quarts des forces de police, qu'elle avait été
retrouvée, assise sur le banc d'un square, en train da faire la causette avec
un gamin ! Tout ça, parce qu'à la dernière minute, au lieu d'aller comme tous
les lundis à son rendez-vous chez le coiffeur, elle avait eu envie de laisser
son chien la balader à sa guise ! Comme le parc en question est truffé de
chiennes en chaleur, le brave toutou avait momentanément oublié ses
obligations, au profit d'un comportement plus... terre à terre ! Personne n'a
jamais su d'ailleurs, s'il avait eu la possibilité d'assouvir ses fantasmes !
Quoi
qu'il en soit, en saluant comme il convient sa patronne au passage, le chef de
poste aurait des centaines d'anecdotes de ce genre à raconter. Pourtant, comme
l'ensemble du personnel qui se trouve à la propriété, personne, ne manquera
jamais de respect à cette grande dame. Son charisme, sa générosité, sont légendaires.
Où qu'elle soit, quoi qu'elle fasse, il faut toujours qu'elle apporte un geste
amical, aux gens qui s'occupent d'elle. Bien qu'étant très alerte, elle est
consciente de sa grande dépendance vis-à-vis d'autrui. Elle sait aussi, et ça,
tout le monde s'en méfie, intercepter la moindre allusion. Une sorte de sixième
sens, bien connu chez les non voyants, lui permet de savoir si la personne qui
se trouve en face d'elle est sérieuse ou si elle se moque ! La voix, aussi, est
un atout majeur dans son analyse. Inutile de se perdre en propos flatteurs, si
le coeur n'y est pas ! La fourberie, l'hypocrisie, sont immédiatement décelées
et... rejetées !
Pendant
que Madame est absente, comme à son habitude, "Monsieur" s'abandonne
à ses plaisirs favoris. Dans le salon du second étage, entouré de deux de ses
plus fidèles servantes, il tue le temps à sa manière ! Pour être clair, il
est en train de s'envoyer en l'air avec les deux filles ! Le champagne coule à
flot, autant que les billets qui, Noël oblige, sont là à titre d'étrennes.
Pour être franc, c'est à peu près en moyenne deux fois par semaine, que ce
genre de festivités a lieu. La Baronne c'est sûr, le sait pertinemment. C'est
même elle qui depuis plus de vingt ans, suggère à son Baron de mari de ne pas
négliger sa sexualité. Le plaisir conserve n'est-il pas vrai ? A presque
quatre-vingts ans, elle n'est plus tellement "portée" sur la
bagatelle. Le Baron quant à lui, témoigne d'une capacité et d'une vivacité
qui feraient pâlir de jalousie beaucoup d'amants au rabais ! L'argent en
plus... qu'il ne faut pas négliger quand même, favorise il est vrai en les
facilitant, les excès les plus osés. Toujours est-il que dans les pièces
voisines, à l'insu du Baron naturellement, les autres membres du personnel ne
sont pas délaissés pour autant !
A leur manière, faute de pouvoir participer directement aux ébats
amoureux, ils ont organisé des séances intimes de "spectacles" érotiques.
Avec la complicité des servantes, qui touchent aussi leur part de magot, ils
ont placé une caméra dans le salon où se déroulent les "réunions privées"
! Ensuite, moyennant une somme assez rondelette, ils font venir des personnalités
triées sur le volet, à qui ils projettent les films. Cela ne choque personne
bien entendu ! Tout le monde ou presque, sait très bien que l'argent est
vecteur de tous les vices. Nul n'a donc envie d'abuser de la situation. Chacun
passe un moment de douceur, grisé par les fantasmes que les scènes procurent.
Ce n'est pas pour autant, que le personnel s'aventurerait sur la pente de la décadence.
Certains vicieux, qui à tout prix voulaient acquérir les précieuses
cassettes, en ont été pour leurs frais ! Non seulement ils ont été évincés
du cercle privilégié, mais en plus, ils savent que tout serait déballé dans
la jet-set, si d'aventure, ils se montraient trop embarrassants. D'accord pour
rire un peu, et se faire quelque argent de poche sans trop se fatiguer. De là,
à déshonorer les Maîtres par un scandale, pas question. La place est trop
bonne !
Loin
de se préoccuper de ce qui se passe dans sa propriété, la Baronne est en
train de se faire faire les soins esthétiques dans son salon préféré.
Contrairement à ce qu'on pourrait supputer, elle suit avec une attention très
soutenue, l'évolution des mains sur son visage :
-
Je crois que vous devriez mettre un peu plus de crème sur ma joue
droite... Je la sens moins belle que l'autre mon enfant !...
-
Comme Madame la Baronne désire... Et pour la coiffure de Madame la
Baronne ?
-
Vous avez changé de lotion aujourd'hui... Celle-ci ne me convient pas...
Je dois être trop foncée... Vous rectifierez n'est-ce pas ?
-
Naturellement Madame la Baronne !
La
minette ne rit pas. Elle connaît parfaitement sa cliente et bien mal lui en
prendrait de chercher à la duper. Comme tous les lundis, les potins de la
semaine sont passés au crible. Telle association a besoin d'être aidée ? Immédiatement,
le secrétaire particulier de la Baronne fait le nécessaire. Un chèque
substantiel est aussitôt libellé à l'ordre de ladite association.
Chez
l'esthéticienne, chez son tailleur, au cercle de ses amies, partout, c'est la même
exigence, le même souci de la perfection. Elle y voit mieux sans doute, que les
gens qu'elle côtoie. Elle est un peu pénible à certains moments, mais
tellement attachante que chacun lui pardonne. La Baronne ne supporte pas
l'injustice. L'hypocrisie, le mensonge, la fourberie, sont ses ennemis jurés.
Autant elle offre de bon coeur, autant elle se montre sarcastique voire
agressive, en face d'une personne qu'elle ne ressent pas. Ses yeux, elle les a
dans le coeur. Ses regards sont de ce fait bien plus justes, que ceux que nous
pouvons porter. L'apparence, l'aspect esthétique des autres, elle n'en tient
pas compte et par là, s'en tient exclusivement aux pulsions qui émanent de ses
interlocuteurs. Aveugle oui, par la force des choses ; crédule en aucun cas !
Elle vient aujourd'hui encore, de le signifier à la jeune femme qui,
involontairement sans doute, n'avait pas fait le même travail que d'habitude. A
bien des égards, cette facilité à déterminer les soins qui lui sont prodigués,
est tout simplement fabuleuse. En gardant son sourire, elle sait surtout, se
faire respecter !
<<
L'AGRESSION >>
Non
loin de là, le petit enfant noir est localisé par un chauffeur routier. Il
transmet aussitôt par la radio, les coordonnées de son emplacement. Dans la
cabine de son camion, le livreur répond avec beaucoup d'émotion dans la voix:
-
OK Brutus... Je suis à quelques centaines de mètres de là... Je vais y
aller à pied, je pense que j'irai plus vite... Reste en contact radio, car je
vais sortir !...
Les
larmes dans les yeux, ce brave chauffeur que tout le monde surnomme amicalement
"Zorro", s'empresse de
couper son moteur, la radio, et sauter hors de sa cabine. Il ne prend même pas
le temps d'enfiler sa veste. Son petit protégé est là-bas, à quelques enjambées
seulement. Il n'a que le parc à traverser. Sans se soucier des automobilistes,
qui freinent pour l'éviter, il traverse la grande avenue comme un bolide. Ce
qui naturellement, provoque quelques éclats de verre et... de voix, entre les
conducteurs qui viennent de se percuter ! Il est loin de se préoccuper de ces
menus détails, fonçant comme un évadé.
Très
vite il aperçoit le camion de son copain Brutus ; c'est le nom de code sur la
fréquence radio des routiers pour ce conducteur. Il n'est plus qu'à une
dizaine de mètres. Soudain, poursuivant sa course folle, il est intrigué.
Brutus quitte précipitamment son camion et se dirige vers un petit groupe de
personnes qui vient de se constituer. Essoufflé, il rejoint enfin son ami :
-
Qu'est-ce qui se passe Brutus ?...
-
Attends... Le môme est en train de se faire corriger par un guignol !...
-
Non... Laisse-le moi... Je vais lui rectifier le portrait à ce gros con
!...
Brutus
n'a pas le temps de bouger. Rapide comme l'éclair, Zorro arrive à hauteur du
gars qui était en train de tenir l'enfant noir par les oreilles :
-
Je vais t'apprendre moi... Attends un peu que la police arrive... En
prison ils vont te mettre...
-
Tu vas lâcher ce gosse eh... gros plein de merde !...
La
mâchoire et les poings serrés, Zorro se rue sur son adversaire qui pour garder
son équilibre relâche l'enfant. Sans se poser la moindre question, le
chauffeur colle le gros bonhomme contre le mur :
-
Que tu sois con, c'est pas mon problème... Mais que tu touches un seul
cheveu de ce pauvre gamin... là... je t'éclate la tronche !...
-
Mais lâchez-moi... Espèce de voyou !... Ce petit vaurien vient de me
piquer de la marchandise... Vous trouvez ça normal peut-être ?...
Se
sentant coupable, l'enfant regarde Zorro avec une tristesse inouïe. Le regard
échangé entre le bambin et son défenseur est pathétique. Le vide se fait
autour d'eux. Progressivement, Zorro relâche son étreinte. Le gros sac glisse
contre le mur et s'affale de tout son poids sur son postérieur. Brutus, qui
arrivait en renfort, reste interloqué. La scène qui se déroule sous ses yeux
est merveilleuse. A genoux devant l'enfant, Zorro lui caresse tendrement le
visage. Les deux amis se sourient avec une tendresse divine. Comprenant qu'il
avait mal fait, le petit gamin sort de ses poches quelques paquets de
friandises, qu'il tend à son ami. Avec son adorable accent "petit nègre",
il reconnaît sa faute et lui demande pardon.
Quand
l'homme regarde en les prenant dans ses mains, les quelques douceurs que
l'enfant avait prises, il ne peut contenir sa colère :
-
Alors c'est pour trois malheureux paquets de bonbons que tu fais tout ce
bordel ?... Combien ça coûte cette merde ?...
-
Euh... Douze francs...
-
Tiens... les voilà tes douze balles... Je t'en file même quinze... Avec
le pourboire, tu iras t'acheter une conscience !...
Il
tend les friandises au gamin :
-
Prends-les... Vas-y... Elles sont à toi maintenant... Dis-moi... Où
sont tes parents ?... Tu habites ici ?...
-
Je sais pas...
-
Où est-ce que tu dors ?...
-
Là-bas... Dans une cabane... Mais il fait froid, et j'ai pas mangé...
Là,
le brave Zorro ne peut plus contenir ses larmes. Il sert l'enfant contre son
coeur. Le bambin l'entoure de ses petits bras fragiles. Les passants autant que
Brutus, bouleversés par cet élan du coeur, laissent échapper leur émotion.
Seul, indifférent et narquois, le gros tas de graisse hausse les épaules et
vocifère des jurons. Mettant à profit l'accalmie présente, il se relève et
sans demander son reste, s'éclipse sur la pointe des pieds.
Unis
dans un amour extarordinaire, Zorro et son nouvel ami restent encore enlacés de
longues minutes. Sortant un mouchoir de sa poche, le protecteur de l'orphelin
lui essuie les yeux :
-
Voilà... C'est fini mon chéri... Tiens... Maintenant il faut te
moucher, tu as ton petit nez qui coule... C'est bien... Tu es un grand garçon...
-
T'as des enfants toi ?...
-
Oui... Enfin... Ils ne sont pas avec moi...
-
Où c'est qu'y sont ?...
-
Loin... Très loin... Trop loin de mon coeur... Mais je n'y peux rien...
Quand ils seront plus grands, peut-être qu'ils voudront connaître leur papa
?...
Autre
moment d'une intensité dramatique. Brutus, qui connaît Zorro depuis bien des
années, sait combien, en cette période de Noël, les enfants de son ami lui
manquent. Il s'approche de lui et lui tape amicalement sur l'épaule, comme pour
lui signifier d'arrêter de parler de ses gosses. Le molosse au coeur tendre,
sourit au petit noir. Les mots sont inutiles. D'instinct, l'enfant a compris en
croisant le regard de l'ami de Zorro, que ce dernier avait très mal au coeur.
C'est à cet instant, qu'une scène encore plus émouvante tétanise
l'assistance. Après avoir terminé de se moucher, le gamin entreprend de
relever son ami. Il lui entoure le ventre avec ses petits bras et en fournissant
un effort gigantesque, l'aide à se lever :
-
Faut pas rester par terre... Si tu veux, je vais t'aider à trouver tes
enfants...
Ne
voulant pas se faire prier, Zorro se relève et aussitôt, prend le gamin dans
ses bras. L'enfant est aux anges. Heureux d'avoir rencontré son compagnon, il
lui sert le cou en blottissant sa tête contre son épaule. Hélas, quelqu'un
avait prévenu la police. L'arrivée en trombe d'une voiture, effraie tout le
monde. Deux flics, matraques à la main, s'approchent en courant du groupe :
-
Circulez... Laissez-nous passer... Personne ne bouge...
Médusés,
Zorro et son protégé, mais aussi Brutus et les gens présents, en restent
pantois. Selon toute vraisemblance, les policiers avaient un signalement précis
de l'enfant et de son ange gardien. Car immédiatement, ils ceinturent Zorro et
tentent de se saisir de l'enfant :
-
Allez... Viens un peu par ici toi... Et vous, montrez-moi vos papiers...
Le
ton monte. Heureusement, dans l'assistance, se trouvait un inspecteur de police
qui, avec le plus grand plaisir, intercède en faveur de l'homme que ses collègues
avaient déjà menotté. Très vite, l'incident est oublié. Force est de
constater qu'effectivement, les "blessures" occasionnées sur le gros
bonhomme sont pour le moins invisibles ! Tout est bien qui finit bien. Le
commerçant, suivant les conseils de l'inspecteur, retire sa plainte. Après
tout, il a été payé et ses jours ne sont pas en danger ?
Le
calme revient. Sortant de la boutique avec son ami Brutus, Zorro va récupérer
le gamin. Hélas, à peine ont-ils fait quelques pas sur le trottoir, qu'ils
entendent un policier hurler :
-
Merde... Le gamin a filé !...
-
Quelle bande de cons !... Où est-ce que je vais le retrouver maintenant
?...
-
Calme-toi Zorro... Les flics vont nous aider !...
-
J'ai plus confiance à la solidarité des copains de la route !...
Allez... Au boulot... Il n'y a plus une minute à perdre...
Après
quelques échanges "aigre-doux", avec les policiers, Zorro n'arrive
pas à décolérer. Il n'a pas peur de menacer les flics des pires ennuis si par
malheur, l'enfant n'est pas retrouvé. Il est prêt à alerter les associations
pour l'enfance, les droits de l'homme, sans oublier les journalistes qui se
feront un plaisir de relater cette bavure ! En attendant, après avoir communiqué
son numéro de natel aux forces de l'ordre, il décide d'aller retrouver le
commerçant pour lui parler du pays. C'est de sa faute tout ça ! S'il n'avait
pas appelé la police, l'enfant serait toujours là. Conscients de se qui va se
passer, ne serait-ce que pour donner le change, les flics font mine de ne pas
avoir entendu les menaces. Très vite, pour ne pas être témoins de ce qui va
suivre, ils montent dans leur voiture et s'éloignent au plus vite. Pendant ce
temps, décidés et énervés à souhait, les deux comparses entrent comme des
bolides dans la petite épicerie. Le gérant, occupé avec une cliente, ressent
tout de suite comme un malaise l'envahir. Il a tout entendu et comme il s'en
doute un peu, les amis du gamin ne viennent pas pour lui acheter le fond :
-
Merci madame... Au-revoir !... Passez un bon Noël !... Que puis-je pour
vous messieurs ?...
-
Que puis-je pour vous messieurs... Qu'il est mignon !... Tu trouves pas
qu'il y a un vrai bordel dans ce taudis ?...
-
Oh que si mon ami !... Il est temps de mettre un peu d'ordre !...
Joignant
les actes aux paroles, les deux hommes commencent à renverser tous les étalages.
Avec un calme olympien, ils descendent les rayons de bouteilles qui se brisent
dans un fracas d'enfer. Le vin, les liqueurs, le champagne... En quelques
minutes, la quasi totalité des stocks est anéantie. Le patron a beau essayer
de calmer ses visiteurs indélicats, il ne peut rien contre leur haine et leur
courroux. Comme il tentait d'appeler au secours, Brutus l'en empêche :
-
A qui tu téléphones papa ?... Plus tard le service d'ordre !... Tu
ferais mieux de prévoir une entreprise de nettoyage !... En attendant... hop...
plus de téléphone !...
A
l'aide de son couteau, il sectionne le fil du combiné ! Soulagés, les deux
hommes contemplent leur chef-d'oeuvre :
-
C'est quand même plus propre comme ça, tu ne crois pas ?...
-
On se découvre des talents de décorateurs tous les deux !... Bon...
Sois bien sage mon gros... Et passe un bon Noël !...
Immédiatement,
les deux compères rejoignent leurs camions respectifs. La course contre la
montre est engagée. Inutile de dire l'état de nervosité dans lequel se trouve
Zorro. Il imagine les pires scénarios. Dans sa course folle, le pire qui puisse
arriver au gamin, c'est de se faire écraser ! En traversant comme un fou une
rue, il peut à tout moment se faire culbuter par une bagnole. Il en a la chair
de poule rien que d'y penser. Par radio, il envoie des messages à tout le monde
; y compris sur le canal des cibistes. Plus il y aura de monde à rechercher
l'enfant, plus ils auront de chance de le retrouver sain et sauf. Car, et Zorro
en fait le serment, si d'aventure il arrivait malheur à l'enfant, le gros sac
la payerait très cher. En quelques minutes, une centaines d'appels viennent
remonter le moral du routier. Dans tous les coins de la ville ou presque, se
trouvent plusieurs cibistes. Un enfant noir, passant plus difficilement aperçu
qu'un blanc, l'espoir renaît, en même temps qu'un timide sourire vient
illuminer le visage buriné du chauffeur.
<<
L'ACCIDENT >>
Fuyant
comme un évadé de prison, le petit enfant noir continue sa course folle à
travers les rues de la ville. Persuadé que les policiers sont à ses trousses,
il ne regarde même pas en traversant les rues ou les avenues. A plusieurs
reprises déjà, il a failli se faire renverser. Est-ce que la chance va le préserver
? C'est moins sûr. Car hélas, au détour d'une ruelle, en s'engageant comme un
fou sur la grande avenue, une voiture ne peut l'éviter. Heureusement, le véhicule
ne roulait pas trop vite. Le gosse est projeté au sol, sans trop de violence.
Immédiatement, c'est la panique générale. Les femmes, témoins de l'accident,
se mettent à hurler ! Tout le monde se précipite vers le blessé. En quelques
secondes, une vingtaine de personnes s'agglutinent autour du gamin.
Heureusement,
l'un d'entre eux est médecin. En garant sa voiture, il hurle de ne pas toucher
la victime. Sage précaution s'il en est ! Puis, avec calme et sang froid,
saisissant sa trousse d'urgence, il vient examiner l'enfant :
-
Ce n'est pas trop grave... Quelques contusions, mais aucune fracture
apparente... Par contre, il est vraiment très essoufflé !... Quelqu'un
pourrait-il me donner des couvertures...
-
Tenez docteur... J'en ai deux ici... J'ai appelé une ambulance aussi...
-
C'est très bien... Reculez-vous s'il vous plaît... Le malheureux a
besoin d'air...
Le
choc passé, l'enfant recouvre peu à peu ses esprits. Il éprouve les plus
grandes difficultés à ouvrir les yeux. Une plaie assez profonde lui ayant
entaillé l'arcade sourcilière gauche. Le sang, qui se coagule assez vite,
formant une couche assez compacte, lui interdisant tous mouvements de paupière.
Le toubib fait de son mieux pour panser les plaies, tout en parlant à sa
victime. La respiration du gamin s'accélère. Le médecin s'affole un peu. Les
pulsations dépassant de loin la norme, il suppute une hémorragie interne. Il
ignore qu'en fait, le gosse est en train de reprendre ses esprits. L'agitation
autour de lui, les douleurs un peu partout, lui font prendre conscience de sa fâcheuse
posture. Habitué à la souffrance, l'état de choc apaisé il n'aspire qu'à
une chose, reprendre le large.
A
l'autre bout de la ville, fonçant sur les lieux de l'accident, la voiture de
police qui avait tout à l'heure intercepté le gamin. Selon les renseignement
fournis par le poste central, le chef de voiture est formel ; il s'agit bien du
même enfant. Dans son esprit, il pense immédiatement au chauffeur routier. Par
radio, il transmet le numéro du portable de Zorro au standard :
-
Il n'y a aucun doute, c'est bien le petit noir de tout à l'heure... Prévenez
le chauffeur...
Le
conducteur de la voiture de police, essaie de parler des "représailles"
dont a été victime le commerçant. Puisque le routier est responsable, autant
l'intercepter quand il arrivera sur les lieux de l'accident ? Son supérieur
n'est pas de cet avis, et lui conseille de rouler sans se préoccuper du reste.
Il est clair que le brigadier ne veut pas tenir compte de l'altercation, dont a
été victime tout à l'heure le gros commerçant. Car il sait lui aussi, que ce
qui arrive en ce moment est entièrement de sa faute. Sans son appel, l'enfant
serait encore sain et sauf. Certes se faire justice soi-même n'est pas reconnu
légal, mais... Cogner sur un gamin sans défense, pour deux malheureux paquets
de bonbons, une veille de Noël qui plus est, est-ce bien admis ?
Comme
le lui expliquait le livreur, pendant son interrogatoire précédent, le fait d'être
privé de ses enfants à Noël surtout, est très dur à supporter. Quand il a
croisé le regard du gosse ce matin, il a eu comme une sorte d'électrochoc. Un
appel indicible, qui lui demandait de veiller sur son protégé et surtout, lui
apporter la chaleur dans son pauvre petit coeur. Le brigadier, lui-même père
de trois enfants, en est encore tout retourné. Le destin il est vrai, nous joue
parfois des tours pendables. Pour donner le change par contre, et c'est le cas
aujourd'hui, il offre des instants merveilleux. Le yin et le yang une fois
encore, alternent avec panache. Voilà pourquoi, il ne désire en aucune façon,
s'en prendre au livreur. D'autant, et c'est ce qu'il explique à son coéquipier,
qu'il n'y a pas eu sur le patron, la moindre agression physique !
Très
vite, la voiture de police arrive sur les lieux, en même temps que l'ambulance
des pompiers. La foule de curieux est énorme. Ce qui écoeure le brigadier :
-
Non mais regarde-moi ces charognards !... Tu vas me faire déguerpir ces
vautours et en vitesse...
-
A vos ordres chef...
Immédiatement,
tandis que le brigadier se rend au chevet du blessé, son adjoint demande aux
badauds de s'éloigner. Très vite, c'est la stupéfaction. Le médecin, qui
avait prodigué les premiers soins, est atterré :
-
Je n'y comprends rien monsieur l'agent... J'étais retourné à mon véhicule
pour chercher de quoi faire une injection intraveineuse... Hop... L'enfant s'est
enfui...
-
Ne cherchez pas toubib... J'en connais les raisons... Il était gravement
touché ?
-
Superficiellement... quelques ecchymoses... Les pulsations périphériques
et l'accélération de sa respiration, m'ont laissé supposer une hémorragie
interne... Mais...
-
C'était la peur mon cher docteur... rien d'autre !...
Calmement,
tandis que son collègue procède aux constats d'usage, le brigadier résume
tant bien que mal la situation. De fait, une fois que le gosse a retrouvé ses
esprits, il a réalisé que la police allait arriver sur les lieux. Donc, dans
son esprit fertile, il risquait d'être arrêté ! D'où son désir de fuir à
tout prix.
La
sérénité de la conversation est très vite perturbée. Au bout de l'avenue,
tous phares allumés, un camion est en train de foncer en direction du groupe.
Si pour le médecin, il s'agit d'un fou sous l'emprise de l'alcool, pour le
brigadier, il n'en est rien. Presque amusé, il assiste à un rodéo épique. A
plusieurs reprises, frôlant la catastrophe, le chauffeur du camion fou fait
preuve d'une dextérité certaine. A défaut de carrière dans les livraisons,
en voilà un qui serait le bienvenu dans le corps de police urbaine ! Manipuler
un engin de cette taille avec une telle maîtrise, n'est vraiment pas donner à
tout le monde ! En quelques secondes, le camion et son pilote s'immobilisent à
quelques mètres en amont de l'accident. Zorro se précipite :
-
Quel est le fumier qui l'a renversé... Où est-il que je le casse en
deux !...
-
Calmez-vous... Je veux bien passer l'éponge sur le séisme au magasin,
mais je n'ai pas envie de vous suivre aux traces de sang !...
-
Où est le gamin ?...
-
Figurez-vous que je me pose la même question !...
-
Mais c'est pas possible... Vous l'avez laissé s'enfuir une fois de plus
?...
-
Stop... N'en rajoutez pas s'il vous plaît !... Je veux bien fermer les
yeux, mais n'exagérez pas tout de même... Si l'enfant s'est envolé... c'est
qu'il n'est pas gravement blessé, d'une !... Et de deux, il était déjà loin
à notre arrivée !...
Le
désespoir de Zorro est à son apogée. Assis sur le capot de la voiture qui a
percuté l'enfant, il allume une cigarette d'une main tremblante. Le brigadier
n'est pas au bout de ses surprises. En moins d'une minute, surgissant de tous
les coins, des voitures, des camions... et même des motos, se retrouvent sur
les lieux. La concentration est inouïe. Médusé, le brigadier ne peut que
laisser parler son coeur. Cette solidarité sur la route, via les cibistes, est
tout simplement géniale. Se garant comme ils peuvent, tous les conducteurs
affluent sur les lieux du drame. Zorro est subitement très entouré. En voyant
son visage, lointain et bouleversé, une autre leçon de civisme est apportée
à celles et ceux qui assistent à la scène.
Chacun
imagine le pire naturellement. Le petit protégé de Zorro, qui était devenu le
fétiche de tous les cibistes en quelques heures, est sans doute décédé. Immédiatement,
les yeux se gonflent. Le silence est total. En voyant l'ambulance s'éloigner,
tous feux éteints, l'atmosphère s'alourdit un peu plus. Tout le monde le sait,
sitôt qu'une personne est décédée, les secouristes l'évacuent dans le plus
grand silence. Cette fois, le doute n'est plus permis. Pauvre Zorro, seul, loin
des siens, frappé une fois encore par ce destin qui visiblement, lui en veut. Même
Brutus, pourtant réputé comme une force de la nature, avec son mètre
quatre-vingt-dix-huit et ses cent vingt kilos, ne sait plus quoi faire pour son
ami. C'est finalement Zorro qui rompt le silence :
-
Tout est à refaire mes amis... Non, rassurez-vous, mon petit bonhomme
n'est pas mort... Une fois de plus, il s'est tiré !...
Les
éclats de rire, ponctués d'applaudissements, font place au chagrin. Respectant
les désirs du brigadier, Zorro donne rendez-vous à tous ses amis sur
l'esplanade. Ceux qui ne peuvent pas se joindre aux recherches peuvent s'en
aller, avec les honneurs et les chaleureux remerciements des autres. Aussitôt
dit, aussitôt fait. Dans un vacarme épouvantable, tous les véhicules se
remettent en marche. Saluant la bonne nouvelle à leur manière, comme ils fêteront
Noël ce soir de la même manière, les conducteurs répandent un joyeux concert
de klaxons dans les rues ! C'est vrai, en les voyant partir, le brigadier y
songe. Il a une pensée émue pour ces gens de la route qui, pour nous permettre
à chacun de réveillonner dans la joie, parcourent des millions de kilomètres
loin des leurs. Des plaques d'immatriculation de tous les départements, de différents
pays, attestent de ce phénomène. Combien de personnes, en buvant leur
champagne ou dégustant leurs huîtres, ont une pensée émue pour ceux qui
seuls, réveillonneront dans leur camion ?
Le
chauffeur de la voiture, qui a renversé l'enfant, commence à irriter sérieusement
le brigadier. Pour lui, il n'est pas question que la police ne fasse pas de
constat ! :
-
Qui va me payer les dégâts commissaire ?... Comment vais-je pouvoir me
faire rembourser par mon assurance si je n'ai pas de rapport de police ?...
-
Ecoutez monsieur... Pour établir un constat, il faut une victime... Où
est-elle?...
-
Mais il y a des témoins ?... Vous rendez-vous compte... Le phare brisé...
Le longue porté hors d'usage... Sans parler de l'impact sur le capot !... J'en
ai au moins pour cinq mille francs de dégâts...
-
Quand on a les moyens de s'acheter une bagnole de luxe, on assume mon
vieux !...
-
Ca ne va pas se passer comme ça commissaire !... Je vais appeler mon
avocat immédiatement...
Là,
c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Patient, tolérant jusqu'ici,
le brigadier sent que la moutarde lui monte au nez. Il appelle son collègue,
pour s'enquérir de la longueur des traces de freinage laissées sur la chaussée
par l'automobiliste. Ce dernier, s'imaginant avoir influencé le brigadier,
retrouve son sourire hypocrite. Hélas, après quelques secondes d'euphorie prématurée,
il déchante totalement :
-
D'après mon collègue, il y a plus de cinq mètres de freinage... Donc,
si je ne m'abuse, vous rouliez à une vitesse approximative de quatre-vingt
kilomètres heure !... Je suis navré monsieur, mais... la vitesse étant limitée
à cinquante, je me vois dans l'obligation de vous dresser un procès verbal
pour excès de vitesse !... Maintenant circulez, ou je vous embarque pour
outrage à agent... Est-ce clair ?...
Le
snobinard, n'en demande pas davantage. Une fois en possession de son procès
verbal, il remonte dans son cabriolet de sport et sans demander son reste, s'éloigne
de cet endroit maudit entre tous !
<<
LE CHIEN
GUIDE >>
Dans
un autre quartier, nous retrouvons la Baronne. Sortant de chez son tailleur,
elle suit son merveilleux compagnon. Plus précieux que son propre compte en
banque, son chien guide est son regard sur l'environnement. Pas une seule fois,
elle ne s'est heurtée au moindre obstacle. Pas une fois, elle n'a eu à frémir
en traversant la chaussée. Elle adore se promener, guidée par son fidèle ami
et compagnon. Un peu plus loin derrière elle, la limousine la suit à vitesse
très réduite. Un peu en avant, la voiture d'escorte. Respectant ses désirs,
les quatre gardes du corps se tiennent à distance respectable, de part et
d'autre de la Baronne.
Comme
elle leur dit toujours, plus on se sent menacé, plus on attire les malfrats. De
plus, même les pires voyous, respectent les handicapés. Une dame, aussi
richement habillée soit-elle, qui est guidée par un chien, impose le respect.
Certes, il y a quelques exceptions ; nul n'est parfait ! Ce genre d'individus,
qui s'attaquent aux aveugles principalement, ne sont pas des êtres humains,
mais de véritables monstres. C'est là, que la Baronne apprécie de se sentir
en sécurité, encadrée par un service d'ordre efficace. Toujours est-il qu'en
ce moment, se délectant des senteurs émanant des étales jonchant les rues,
elle respire ce bien-être à pleins poumons. Tournant la tête comme pour mieux
entendre un éclat de rire ici, une dispute par là, elle sourit tendrement.
En
arrivant à proximité d'un carrefour, selon le ralentissement du chien, elle se
prépare à le suivre avec plus d'attention. A cet endroit, le bruit est presque
assourdissant. Les deux roues, qui sont arrêtées au feu rouge, laissent échapper
un flot constant de décibels. Les gardes du corps qui se trouvent devant elle,
ont déjà franchi la chaussée. Ceux qui se trouvent derrière s'immobilisent,
pour respecter les distances imposées par la Baronne. Elle sent bien pourtant,
que son chien ne se comporte pas comme d'habitude. Il paraît réticent. Cela
l'intrigue :
-
Eh bien mon chien... Que se
passe-t-il ?... Nous devrions passer je crois ?... Rex ?... Qu'est-ce que tu as
mon joli toutou ?... Dis-moi un peu ce qui te retient ?
En
se baissant pour le caresser, elle le sent assis. Là, c'est un signe spécial.
Un code entre elle et son guide. Stupéfaite, elle l'entend gémir. Rex lui lèche
le visage, et aboie par saccades. Cette fois le doute n'est plus permis, il a
repéré quelque chose. Immédiatement, elle lui donne le feu vert :
-
Va mon bon chien... Va me faire voir ce que tu as vu... Aller... Va mon chéri
!...
Docilement,
le chien se redresse et attend que sa maîtresse ai fait de même. Ensuite,
faisant demi-tour sur lui-même, il entraîne la Baronne quelques mètres en
arrière, avant de s'immobiliser. De nouveau, elle se baisse pour le caresser.
Cette fois, il est allongé par terre. Elle s'agenouille et prête l'oreille. Sûr
qu'il y a quelque chose. Soudain, entre deux brefs instants d'accalmie, elle
entend les sanglots d'un enfant. Se heurtant à un obstacle, en se penchant en
direction de l'enfant, elle fait appel à ses anges gardiens d'un signe précis
de la main. Immédiatement, les quatre hommes se précipitent autour d'elle. Les
deux premiers s'agenouillent auprès d'elle, tandis que les deux autres se
mettent en couverture de part et d'autre du groupe. Mais qu'est-ce que cela
peut-il bien être ? Les minutes qui suivent sont assez pénibles. Plus l'enfant
voit les hommes s'approcher, plus son chagrin augmente :
-
Voyons messieurs... Voulez-vous bien m'informer je vous prie ?
-
C'est un petit nègre madame la baronne... Il a le visage ensanglanté...
-
Mon Dieu est-ce possible ?... Mais ne restez pas plantés là comme deux
piquets... Faites venir la limousine et nous allons emmener ce pauvre chérubin
dans une pharmacie...
La
voix de la brave dame, sa douceur, sécurisent le petit enfant. Eh oui, enfin
retrouvé ! Notre petit héros est enfin localisé. Grâce au flair mais
surtout, à l'ouïe de Rex ! L'un des gardiens, parvient à relever l'orphelin.
Toujours agenouillée, la Baronne à tâtons, recherche le visage de l'enfant,
qu'elle découvre avec une dextérité incroyable :
-
Mon pauvre chéri... Heureusement, ta plaie n'est que superficielle...
Inutile d'aller dans une pharmacie... Nous avons ce qu'il faut au domaine...
Comment t'appelles-tu mon bonhomme ?...
-
Les gens y m'appellent negro... Je connais pas mon vrai nom...
-
Alors tu es tout seul ?... Seigneur que c'est injuste !... Tu sais ce que
nous allons faire ?... Tu vas venir dans ma grande maison... Après les fêtes,
nous ferons des recherches pour retrouver tes parents... Tu veux bien ?...
-
J'ai pas de maman et j'ai pas de papa... Y sont morts tous les deux...
Deux vilains monsieur y les a tués... Et moi, je suis parti en courant...
N'écoutant
que son coeur, laissant s'écouler des larmes brûlantes, la Baronne le sert très
fort contre son coeur. Les gardes du corps, pourtant robustes et résistants,
ont du mal à ne pas craquer. La scène est pathétique. Même Rex, y va de son
amour. Délicatement, il lèche les jambes de l'enfant, que la Baronne ne tarde
pas à constater qu'elles sont nues. Aussi incroyable que cela puisse paraître,
avec une température qui frôle les moins cinq degrés, cet orphelin est en
culotte courte ! Là, c'est l'explosion véritable. La Baronne ne sait plus quoi
faire pour protéger son hôte. Son secrétaire, arrivant à ses côtés, est
immédiatement informé des directives :
-
Patrice... Veuillez s'il vous plaît annuler notre réveillon... Prévenez
immédiatement Monsieur le Baron de ce changement de programme... Je ne veux
pour rien au monde, abandonner ce tendre petit coeur...
-
Bien madame la Baronne !...
Le
secrétaire se rend immédiatement à la limousine, pour téléphoner les ordres
qu'il vient de recevoir. Pendant ce temps, tout en tenant l'enfant blotti contre
elle, la Baronne demande à Rex de la conduire à la voiture. Il ne faut pas
laisser ce malheureux plus longtemps dehors, vêtu comme il l'est ! Précédée
par ses anges gardiens, elle parvient assez facilement jusqu'à la portière,
que vient d'ouvrir Patrice. Elle s'installe ensuite à ses côtés, avant de lui
entourer le cou et le rapprocher d'elle. Ensuite, Rex est placé de l'autre côté.
Ainsi, l'enfant est bien encadré. La Baronne à sa droite et l'admirable Rex à
sa gauche. Avant que la limousine ne démarre, le secrétaire demande s'il y
aurait quelques chose de spécial à faire :
-
Bien entendu mon ami !... Vous pouvez estimer les mesures de mon petit
protégé ?...
-
J'ai mon fils qui a à peu près la même taille madame la Baronne...
-
Alors c'est parfait... Téléphonez à mon tailleur pour qu'il fasse le nécessaire
immédiatement... Sous-vêtements, chemises, pulls, vestes, chaussures... Le
tout en trois ou quatre exemplaires...
-
Bien Madame la Baronne !...
-
Nous pouvons rentrer Nicolas.
-
A vos ordres Madame la Baronne !...
Lentement,
la limousine s'avance jusqu'au feu rouge. L'enfant est médusé. Jamais de sa
vie, il n'est monté dans une voiture aussi luxueuse. Les motards, qui longent
la voiture pour se rapprocher au maximum du feu, jettent au passage des regards
interloqués. Un negro dans une bagnole de maîtres ? C'est le monde à
l'envers. L'un d'eux cependant, paraît beaucoup plus attentif que les autres.
Dans ses yeux, à travers sa visière, le petit orphelin peut croiser les yeux
de ce visiteur un tantinet curieux. Le feu passant au vert, interrompt cet échange
mystérieux entre le motard et l'enfant. Curieusement, la puissante moto emboîte
le pas de la limousine.
Intriguée,
la Baronne se retourne à plusieurs reprises :
-
Patrice... Demandez donc à la voiture de protection de serrer un peu je
vous prie... Ce motard n'a pas l'air très sympathique...
-
A vos ordres Madame la Baronne...
Quelques
secondes à peine après l'appel, les gardes du corps viennent placer leur véhicule
entre la limousine et la moto. Ne voulant prendre aucun risque, comprenant la
signification des regards qui lui sont adressés, par les quatre occupants de la
voiture de sécurité, le motard préfère bifurquer et disparaître. La Baronne
est bien loin d'imaginer la réalité ! Par les temps qui courent, mieux vaut néanmoins
s'entourer de précautions. Lentement, la limousine à son tour, disparaît au
carrefour, suivie de très près par les anges gardiens.
<<
AU QUARTIER
GENERAL >
Devant
le petit bar de tout à l'heure, nous voyons la moto s'immobiliser. Le pilote
descend et sans perdre de temps, pénètre à l'intérieur. Zorro et une
vingtaine d'amis, essaient de faire le point de la situation :
-
Je crois que le mieux, c'est d'attendre un appel des flics... Le
brigadier vient de m'appeler pour me dire qu'il a lancé un avis de
recherches...
-
Salut les amis... Je crois que j'ai de bonnes nouvelles... D'après la
description du gamin, je l'ai vu dans une super limousine !... J'ai noté le numéro,
à tout hasard !...
-
T'es un génie mec !...
Immédiatement,
le moral des troupes remonte. Pour être certain qu'il n'y ait pas de confusion
sur la personne, le motard apporte tous les détails qu'il a pu noter ; de la
tenue à la blessure, le doute n'est plus permis. Hélas, la joie est éphémère.
L'euphorie apaisée, la question de savoir comment ils vont pouvoir remonter
jusqu'aux propriétaires de la bagnole de maîtres, se pose avec force. A en
juger l'encadrement de sécurité, ce ne sont pas des ouvriers ! Protégés
comme ils le sont, la police ne voudra jamais leur transmettre les coordonnées
! De nouveau, la consternation s'abat sur le groupe qui s'avoue vaincu prématurément.
A moins d'un miracle, ils ne voient pas comment ils vont réussir à retrouver
le protégé de Zorro.
Toutes
les solutions sont envisagées. Le patron du bistrot, autant que ses serveuses,
tout le monde émet son avis, propose des solutions. Après une heure ou presque
de palabres, c'est toujours le status-quo. Soudain, fendant le silence qui régnait
depuis quelques instants, l'un des cibistes présents paraît avoir une idée :
-
Qui dit voiture de maîtres, dit quartier de bourgeois... Vous en
connaissez beaucoup par ici de coin comme ça ?... Moi non plus !... J'ai un de
mes potes qui travaille dans une équipe chargée du ramassage des ordures ménagères
dans ce secteur...
-
Je ne vois pas le rapprochement ?
-
C'est simple Zorro... Puisque nous avons le numéro de la voiture... Mon
copain aura vite fait de la localiser !... Ensuite, il faudra tenter la démarche
!...
-
Bien vu... Bien que ce ne soit pas gagné d'avance, il ne faut pas négliger
cette piste...
Une
chose est rassurante tout de même. Si l'orphelin a été recueilli dans cette
limousine, c'est que les gens ont un coeur. On ne prend pas un gosse, vêtu de
guenilles, noir de surcroît, sans un minimum de valeur humaine. Il est clair
cependant, que le coeur de Zorro en souffre cruellement. Pour comprendre sa démarche,
un des amis présents lui pose la question. Après tout, pourquoi un tel
enthousiasme, pour un gamin qu'il ne connaît même pas ? Personne ne veut
baisser les bras ni abandonner les recherches. Cette question arrive à point
nommé, pour justifier les raisons qui ont poussé Zorro à lancer son appel de
détresse. Même si la réponse attendue ne modifiera en rien la solidarité
ambiante, au moins aura-t-elle l'avantage d'éclaircir les zones d'ombre.
Calmement, Zorro accepte donc de répondre :
-
C'est très simple. Depuis que mon ex-femme s'est tirée avec mes
enfants, que je n'ai pas vus depuis plus de quinze ans maintenant, chaque fois
que je croise le regard d'un enfant malheureux, mon corps tout entier se couvre
de frissons... Une sorte de prémonition qui me dit que le gosse est triste,
abandonné dans sa mélancolie... Tous les ans à pareille époque, je
m'enfermais presque égoïstement dans ma tristesse et mon chagrin... Reclus dans mes pensées,
je pensais à mes propres enfants, oubliant les millions d'autres qui eux, n'ont
plus rien... Pour mon petit protégé aujourd'hui, j'ai eu comme une décharge...
une stimulation !... Voilà... En gros, c'est pour ça que j'ai appelé....
Il
n'en peut plus. La fin de sa phrase est ponctuée par un violent chagrin. Il
s'affale sur la table, la tête posée sur ses avant-bras. Brutus le premier,
lui entoure les épaules de son bras musclé. Avec son autre main, tendrement,
il lui caresse les cheveux. Lui aussi, comme tous les gens présents à cet
instant, ne peut contenir son émotion. Il connaît Zorro depuis plus de dix
ans. Chaque année, c'est le même effondrement, la même déchirure. Jamais, il
ne pourra oublier les images de ses enfants quand ils étaient petits, à l'âge
précisément de cet enfant noir.
Le
cibiste, qui venait de poser la question, se sent perdu. S'il avait pu supputer
pareille réaction, il se serait bien gardé de poser sa question. Le sourire
que lui adresse l'ami de Zorro, le rassure. Les deux hommes se regardent et se
comprennent. Le fait de libérer le trop plein d'émotion, ne pourra que faire
du bien à Zorro. Car Brutus le sait, quand il est dans un tel état de repli
sur lui-même, son ami est capable de devenir un monstre. Les anecdotes ne
manquent pas à ce sujet ! Mieux vaut lui laisser l'occasion de décompresser.
En bon père pourrait-on dire, Brutus serre Zorro contre lui. Il cale sa tête
contre celle de son pote, et reste silencieux quelques instants. Dans ses yeux,
on peut lire toute l'amertume qu'il éprouve. Un sentiment de révolte, face à
cette injustice.
Si
Zorro a pardonné à son ex-femme, Brutus lui, lui en veut à mort. Faire
souffrir son ami, c'est le faire souffrir lui. N'ayant pas la générosité de
coeur de Zorro, il ignore tout du Zen, dont ils parlent si souvent ensemble. La
seule chose qu'il retienne, c'est le comportement abject et infâme de cette
"morue" comme il l'appelle ! Non contente d'avoir couché avec la
moitié de la ville du temps où ils étaient mariés, elle s'est tirée avec
leurs économies et... un de ses jules ! Sans parler des dettes innombrables,
que Zorro a du éponger seul, à défaut de compter sur l'équité de la
justice.
Jamais,
il n'a pu obtenir la garde de ses enfants. En dépit d'un jugement de divorce
pourtant explicite, cette garce s'est toujours arrangée pour lui interdire de
voir ses enfants. Aucune plainte pour non présentation d'enfants n'a abouti.
Durant près de dix ans, Zorro s'est débattu au milieu de cette indifférence
et de ce mépris. L'iniquité flagrante de la justice a eu raison de lui.
Comment lutter contre une femme prête à tout, pour réduire son ex-mari au
silence ? Pendant qu'il se battait pour survivre, elle, en toute impunité,
jouissait des bienfaits de l'argent volé. Durant près de dix ans de mariage,
jour après jour, elle avait détourné des centaines de milliers de francs.
Avec la complicité d'une amie de leur couple essentiellement, elle faisait
encaisser les chèques par sa comparse ; les chèques qui devaient servir à
payer les commissions !
En
revivant les moments douloureux, vécus par son ami, et de le voir dans cet état
aujourd'hui à quelques heures du réveillon, augmente encore son courroux. S'il
tenait cette vipère, il en ferait de la chair à saucisse. Il ne tient pas à
ce que Zorro s'enfonce trop loin dans sa déprime. C'est pour cette raison qu'il
lui parle, avec une douceur inouïe :
-
Aller mon grand... On va s'en jeter un derrière la cravate, histoire de
nous remettre en forme... Ensuite, on ira le chercher ton bonhomme !... On a réussi
à localiser l'adresse !... Aller... Essuie tes yeux y'a ton fond de teint qui
se barre!...
Toujours
le mot pour rire. Très vite, Zorro se redresse. Les yeux rougis par les larmes,
font peine à voir. Sortant un mouchoir de sa poche, il s'essuie le visage avant
de se moucher. Ensuite, expirant deux ou trois fois bruyamment en saccade, il
secoue la tête dans tous les sens. Le chagrin est une fois encore, grâce à
son ami Brutus, oublié. Les deux hommes se regardent tendrement. Brutus lui
sourit en lui tapotant l'arrière de la tête. Ensuite, d'un geste habituel et
de circonstance, il commande deux apéritifs. Après tout, les émotions donnent
faim n'est-ce pas ? Autant se ravitailler et avoir l'estomac bien garni, pour
affronter la suite de l'opération !
Un
bon repas, ne commence jamais sans un bon vieux pastis ! C'est précisément ce
que la serveuse est en train de placer sur la table devant les deux hommes :
-
Merci ma poulette... Tu serviras un verre à tous nos amis et tu mettras
la note sur mon compte... OK ?...
-
Avec plaisir Brutus... Vous mangez ici ou dans l'arrière salle ?...
-
Ici ça ira très bien... On va casser une petite croûte avant de
repartir... A ta santé Zorro... Et... A la santé de ton futur acolyte !...
Machinalement,
presque d'un geste réflexe, Zorro lève son verre qui vient se heurter à celui
de son ami. Les deux compères se sourient. Les nuages se dissipent, la bonne
humeur revient dans la salle du bistrot qui aussitôt, retrouve son animation
habituelle.
<<
LES RETROUVAILLES
>>
Devant
la propriété de la Baronne, un attroupement particulier intrigue quelque peu
les résidants. Habituellement calme et paisible, l'endroit devient soudain très
animé et bruyant. Brutus en tête, les routiers, les livreurs, les cibistes...
Tout le monde est là ! Camions, voitures, motos, la concentration est pour le
moins inhabituelle. D'après les renseignements fournis, la villa où doit se
trouver la petit orphelin est bien celle devant laquelle ils se trouvent. Amusés,
les joyeux lurons regardent les petites mémés derrière leur carreaux. Pourvu
qu'il n'y en ait pas une qui appelle les flics, croyant à une émeute ? Cette
éventualité n'est pas à exclure. C'est pour cette raison que Brutus, avec sa
douceur caractéristique, s'adresse à ses amis :
-
VOS GUEULES !!!... Un peu de silence, merde !... On se croirait devant un
ministère en train de revendiquer !... Si on fout le bordel, on finira au trou
!... Alors arrêtez toutes les radios, les postes et mettez-la en veilleuse...
Mieux
vaut se montrer prudent c'est vrai ; Brutus a raison. Après s'être enquis de
l'authenticité de l'adresse, il demande à ses amis de s'éloigner du portail.
Seul avec Zorro, ils vont tenter de se faire ouvrir le portail. Les deux hommes,
s'approchent du poste de garde :
-
Salut !... On vient voir si par hasard, c'est ici que notre petit ami se
trouve ?... Un gamin noir... Qui a été pris en charge par une grosse limousine
en ville...
-
Excusez-moi messieurs, mais je ne peux vraiment pas importuner Madame la
Baronne pour le moment !... Laissez-moi vos coordonnées... Nous aviserons ultérieurement
!...
-
Eh... Trou du cul !... J'te donne trois secondes pour bigophonez à la
bourgeoise... Passé ce délai, j'te fais bouffer ta casquette de fayot !...
-
Calme toi Brutus... La manière forte ne nous servira à rien... Tu
oublies les autres gardes du corps ?... D'après le motard, ils sont plutôt
costauds !...
-
Je vais en tailler un pour m'en faire un cure-dents !...
Au
même instant, jugeant que la situation représente un danger, le chef de poste
ferme le portail. En même temps, qu'il lance une alerte silencieuse, pour que
ses collègues viennent en renfort. Ce qui ne manque pas d'irriter Brutus qui
sent la moutarde lui monter au nez. L'arrivée des gardes du corps, ne fait
qu'attiser son envie de tout démolir. Doté d'une force herculéenne, il est
capable à lui seul, d'écarter les grilles du portail. Ce qu'il s'amuse à
faire d'ailleurs, à la stupéfaction générale.
La
nouvelle s'est visiblement répandue comme une traînée de poudre. Car cette
fois, derrière chaque fenêtre, les habitants suivent la scène avec beaucoup
d'inquiétude. D'autant plus que déjà, Brutus vient d'écarter les deux
barreaux ! Les gardes du corps n'en mènent pas large du tout. Ils ont beau être
eux aussi taillés dans du roc, ils réalisent que le routier est pourvu d'une
force incroyable ! Il se passe quelques secondes durant lesquelles les hommes
s'observent de part et d'autre, silencieux. Faut-il alerter les gendarmes ?
C'est le dilemme. Car, respectant les conventions établies entre Monsieur le
Baron et les forces de police, sauf danger majeur, ces dernières
n'interviendront pas. Ce qui ne fait qu'accroître la nervosité du routier.
Accroché aux barreaux du portail, il s'adresse aux six gorilles, plantés derrière
ce rempart d'acier :
-
Hello les filles... Y'en a pas une qui pourrait venir me mettre des
couches ?... J'ai fais pipi dans mes culottes ?...
-
Un bon conseil, passez votre chemin... Sinon... Vous vous exposez à de
graves ennuis...
-
T'es tout là blanc-bec ?... Moi je vais t'en donner un de conseil... et
un bon tu peux me croire!... Ou tu ouvres ce putain de portail, ou je le fais
sauter avec mon bahut et je te mets en orbite d'un revers de main !... C'est
clair ou je vais te faire un dessin ?...
Visiblement,
les gardes ne sont pas impressionnés. La démonstration effectuée par Brutus
n'est pas passée inaperçue certes, mais ce n'est pas pour autant que les réactions
attendues se produisent. Ce qui fait monter d'un cran la tension. C'est mal
connaître le routier ! Ils ne veulent pas ouvrir le portail ? Tant pis pour
eux. D'un signe de la main, en faisant demi-tour, il demande à ses amis de dégager
l'accès. Là tout de même, le chef de la sécurité commence à se poser des
questions. Selon toutes vraisemblances, en voyant Brutus monter dans son camion,
il imagine ce qui va se passer. Les gardes du corps aussi d'ailleurs ! D'accord,
ils sont balaises, mais en face, ils ne sont pas des mauviettes non plus ! Sans
compter que les amis de Zorro sont dix fois plus nombreux ! Mieux vaut dans ce
cas, trouver un compromis :
-
Messieurs... Attendez s'il vous plaît... Inutile de prouver votre force
en démolissant le portail... Je vais appeler Madame la Baronne...
-
Eh ben voilà mon gros poupon... T'es dur à piger mais quand tu veux tu
y arrives !...
Brutus
descend de sa cabine. En rejoignant Zorro, qui était resté à proximité du
poste de garde, il lui fait un clin d'oeil. Les deux hommes se sourient. Ont-ils
gagné la partie ? En attendant, le chef de poste est en pleine conversation
avec son interlocutrice. La discussion s'éternise, pour le plus grand regret
des amis du petit orphelin. Cependant, en dépit d'une impatience manifeste, ils
veulent bien faire preuve de patience. Le chef de garde raccroche le combiné et
s'approche de Zorro et de son ami :
-
Bon... Madame la Baronne accepte de vous recevoir messieurs... Mais...
Inutile d'entrer en force et surtout, tous ensemble !...
-
No problème ma biche... On va y aller tous les deux avec Zorro... Moi je
resterai dehors... T'as pas de souci à te faire mon mignon...
Dans
un bruit caractéristique, la gâche électrique libère la serrure du petit
portail, qui s'ouvre devant les deux hommes. En pénétrant dans l'enceinte de
la propriété, Brutus s'arrête un bref instant devant le garde du corps avec
lequel il avait eu quelques mots tout à l'heure. Les deux hommes se dévisagent
pendant quelques secondes. Cette fois, le garde fanfaron n'en mène pas large !
En voyant de plus près le visage buriné du routier, il se voit mal en train
d'essayer de l'affronter ! Zorro ne tient pas à compromettre leurs chances, et
tire son ami par la manche :
-
Aller... Viens... Tu règleras tes comptes quand nous aurons repris mon
petit copain...
Ouf
!... L'orage est passé. Le gorille rejoint ses acolytes et monte dans la première
voiture. Zorro et Brutus préfère marcher. Ils sont rustres, durs au labeur,
mais néanmoins très sensibles. Le combat qu'ils mènent en est la preuve. Pour
autant, ils ne restent pas indifférents à la beauté du parc qu'ils sont en
train de parcourir. Dans son for intérieur, Zorro est en train de se poser
quelques questions à propos de l'orphelin. Après tout, est-ce que sa place ne
serait pas mieux ici ? Quelle vie pourra-t-il offrir à son protégé ? Si
vraiment, les personnes qui l'ont recueilli sont humaines et très généreuses,
il est prêt à faire ce sacrifice. Un léger sourire fend soudain les traits
crispés de son visage. Il imagine le petit orphelin, sapé comme un prince...
Plus que quelques mètres, avant de se trouver aux pieds de la villa cossue.
Les
deux hommes marquent un arrêt au bas de l'escalier principal. Obéissant aux
ordres donnés, ils attendant que le maître d'hôtel vienne les prendre en
charge. Que de protocole ! Si proches du but cependant, ils prennent leur mal en
patience. Le coeur de Zorro bat la chamade. Emu, il est en même temps comblé
de bonheur. Cette fois, le petit compagnon ne fuira plus. Le sortant de sa rêverie
passagère, le valet leur demande de bien vouloir les suivre :
-
Si ces messieurs veulent bien se donner la peine d'entrer... Madame la
Baronne va recevoir ces messieurs...
Brutus
a envie d'éclater de rire. C'est plus fort que lui, jamais, il ne supportera
ces courbettes et les manières du grand monde. C'est pour la bonne cause
aujourd'hui, alors... Précédant ses hôtes, le domestique les conduit à l'intérieur
d'un immense salon. Le luxe, la richesse de la décoration et du mobilier, les
laissent pantois. C'est la première fois de leur existence, qu'ils ont tous
deux l'occasion de pénétrer dans une villa de maîtres ! Inutile de le cacher,
ils sont impressionnés. On le serait à moins c'est certain. Refusant de
s'asseoir, ils saluent le loufiat qui disparaît aussitôt derrière une immense
porte vitrée. L'attente commence. Heureusement, la diversité des tableaux,
sculptures et autres bibelots, leur permet de ne pas s'impatienter. Que de
richesses ! C'est ahurissant. Dire que pendant ce temps, des millions
d'individus pleurent pour avoir ne serait-ce qu'un morceau de pain pour nourrir
leur famille ! Ils sont aux antipodes de ce qu'ils côtoient à longueur de
journée.
Ebahis,
médusés, ils sont interrompus dans leur méditation par l'arrivée de Madame
la Baronne. Très élégante, elle les laisse sans voix. Suivant son fidèle
compagnon, elle s'approche lentement des deux hommes qui très vite, comprennent
qu'elle est aveugle. Là, ils éprouvent chacun un moment de gêne intense. Dans
leur regard, on peut lire tout à la fois le profond respect, autant qu'un
embarras certain. Force est de constater cependant, que rien dans leur attitude,
n'est susceptible de créer un climat de défiance. Là, c'est à son chien
guide que La Baronne se fie. S'il poursuit sa route sans marquer la moindre hésitation,
elle sait qu'elle peut avoir confiance. Bien plus que ses propres yeux, ce
merveilleux labrador est avant tout son assurance vie. Elle arrive à quelques
centimètres des deux comparses :
-
Que me vaut l'honneur de cette visite... quelque peu agitée messieurs
?...
-
Ben... Mes hommages madame... Avec mon ami, nous sommes venus prendre des
nouvelles de ce petit enfant noir...
-
A votre voix, j'imagine que vous êtes le routier qui l'avez défendu
?... Ce chérubin m'a tout raconté...
-
C'est... C'est exact Madame...
-
Asseyiez-vous je vous prie... Nous serons plus à l'aise pour bavarder...
Pire
qu'une poule devant une brosse à dents, Zorro et Brutus ne savent pas quoi
faire pour aider la Baronne à s'installer. Ils sont émerveillés de voir avec
quelle facilité la femme se déplace. Après leur avoir désigné les fauteuils
qui leur sont destinés, elle s'assied avec beaucoup de grâce. Le chien se
place aussitôt devant elle, couché sur ses pieds. Comme elle le précise à
ses invités, tout en caressant affectueusement son compagnon, de le sentir
calme et serein lui apporte la confiance et la tranquillité requises. Avant de
débuter l'entretien, la Baronne sonne pour faire venir le maître d'hôtel qui
apparaît aussitôt :
-
Armand... Veuillez je vous prie offrir un rafraîchissement à mes hôtes...
-
Bien Madame La Baronne...
Après
quoi, la conversation peut commencer. Elle suit avec une émotion certaine le récit
de Zorro, relatif à son intérêt pour l'orphelin. Même Brutus, pourtant
habitué, a du mal à contenir ses larmes. De A à Z, l'historique de la vie de
son ami est dévoilé à la Baronne. Point par point, chaque étape de sa
cruelle séparation avec ses enfants est exposée. L'arrivée des boissons,
interrompt quelques instants la narration de ce périple hors du commun. De
nouveau seul avec la Baronne et Brutus, Zorro peut reprendre son histoire.
Chaque moment fort, douloureux et pathétique, entraîne une réaction chez la
Baronne. Les larmes ne sont pas loin. Bouleversée, émue, elle comprend tout à
fait la démarche de ce routier peu ordinaire. Très vite, après ces moments de
vive émotion, des accords sont passés.
<<
JOYEUX NOËL
>>
Quelques
heures plus tard, comme convenu avec Madame la Baronne, Zorro et Brutus sont
avec leurs amis dans le petit bistrot. Sapés comme des Dieux, ils se font
chambrer par leurs copains :
-
Eh ben mon vieux !... Vous avez vu comme ils sont fringués nos deux héros?...
-
Alors comme ça vous nous lâchez ?... Vous préférez aller réveillonner
chez " Madame la Baronne "... Comme ils sont choux nos deux princes
!...
-
A propos de Madame la Baronne, je voudrais vous annoncer une bonne
nouvelle...
-
Ca y est les mecs... Notre Zorro national est amoureux !... A quand les
noces?...
-
Arrête... Abruti !... Pour vous remercier tous, d'avoir participé à
l'opération " 24 Décembre "... figurez-vous que c'est elle qui vous
offre le menu ce soir et demain !... Croyez-moi, vous n'allez pas regretter
d'avoir été aussi sympas avec mon petit protégé !...
Là,
chacun a du mal à contenir son émotion. D'autant que le patron du bar, vient
juste d'annoncer les menus pour ce soir et demain : foie gras, saumon, caviar,
huîtres... Champagne à gogo... Bref, de quoi modifier ostensiblement les
projets initiaux ! Comme ils le font chaque année, tous les célibataires de la
route, avec leurs potes qui se trouvent coincés pour les fêtes, partagent les
menus du réveillon et du jour de Noël. Certes, habituellement ils ne mouraient
pas de faim. Cependant, par rapport à ce qui est annoncé aujourd'hui, c'est le
jour et la nuit !
Puisque
La Baronne l'a souhaité, c'est donc une première bouteille de champagne qui
est ouverte, pour trinquer à sa santé. Tandis que ses amis commencent à
manifester leur plaisir et leur bonheur, Zorro s'isole quelques instants dans
une profonde méditation. Chacun le sait, il a vraiment hâte de serrer contre
lui le petit orphelin. En quelques minutes, loin du brouhaha ambiant, il revit
chaque seconde de cette journée vraiment pas comme les autres. Les poursuites,
les bousculades, mais surtout, ces instants privilégiés quand il tenait cet
enfant martyr dans ses bras. Les quelques femmes présentes, conviées elles
aussi à la fête, sont attendries de le voir aussi romantique. Personne ne veut
interrompre ces instants de rêverie sentimentale.
Vers
vingt heures, comme convenu, la limousine de la Baronne s'immobilise devant le
troquet. Là, les minutes qui suivent sont bouleversantes. En saluant ses amis,
Zorro ne peut dissimuler son bonheur. Une des filles, en l'embrassant, ne peut
s'empêcher de lui souhaiter bonne chance :
-
Je suis heureuse pour toi... Tu mérites tellement d'être enfin
heureux...
-
Merci... Tu es adorable...
Emus,
les larmes aux yeux, la ravissante brunette accompagne son ami jusqu'à la
limousine, où les attendait le chauffeur. Là, même Brutus se sent pousser des
ailes. Le chauffeur lui ouvre la porte en retirant bien entendu sa casquette !
Puis c'est au tour de Zorro qui, une fois encore, éprouve un plaisir non
dissimulé à échanger un tendre baiser avec son amie. Y aurait-il anguille
sous roche entre les deux jeunes gens ? Dans leurs regards langoureux, il est
indéniable qu'on peut y lire autre chose qu'un simple désir ! Quoi qu'il en
soit, une fois installé dans la luxueuse voiture, il la regarde avec encore
plus de tendresse.
Durant
tout le trajet, Zorro et Brutus sont silencieux. C'est la première fois qu'ils
vont passer le réveillon ailleurs que dans leur bistrot fétiche. Pourtant, ce
n'est pas tant le luxe, les honneurs ou les gratifications, qui les
bouleversent. C'est bien de retrouver le petit orphelin ! Jamais la route n'aura
été aussi longue ! Très vite cependant, la limousine aborde la dernière
ligne droite. Plus que quelques centaines de mètres, avant de pénétrer dans
la propriété.
Au
poste de garde, en voyant Brutus et Zorro dans la voiture, le chef de poste
laisse échapper un sourire amical. L'histoire de Zorro a déjà fait le tour du
quartier. Son aventure, c'est aussi et avant tout, celle de la Baronne. D'une
manière complice, les gardes du corps ont même trouvé un titre à ce conte
merveilleux de Noël : " La Femme aveugle... et l'Enfant Noir !... "
C'est dire si d'un seul coup, le climat s'est arrangé entre les anciens
ennemis. La limousine parcourt les derniers mètres, avant de s'immobiliser
devant les escaliers. Cette fois, ce sont les domestiques qui viennent ouvrir
les portières à Zorro et Brutus:
-
Si ces messieurs veulent bien se donner la peine !...
Tu
parles Charles ! Et comment !... Lequel est le plus ému ? Zorro, qui va
retrouver son petit ami, ou Brutus, comblé de voir le sien aux anges ? Toujours
est-il qu'ils gravissent les marches avec une légèreté et une grâce hors du
commun. Très vite, ils parviennent à l'intérieur. Cette fois, Zorro a
vraiment du mal à avaler sa salive. C'est tout juste si ses jambes parviennent
à le supporter. Dès cette seconde, il n'a qu'une chose dans l'esprit, serrer
son compagnon contre son coeur. D'un geste presque machinal, il se débarrasse
de son manteau, qu'un des serviteurs prend en charge aussitôt. L'instant tant
attendu est proche. Les coeurs battent de plus en plus fort.
Une
fois délesté de leurs encombrants vêtements, les deux amis emboîtent le pas
d'une ravissante domestique. Tandis que Brutus, soudain, retrouve toute sa
lucidité en voyant les fesses de la donzelle se balancer sous ses yeux, Zorro
quant à lui imagine déjà la scène qui va se passer dans quelques secondes.
Bien loin de s'attendrir aux charmes de la jeune femme, qui c'est vrai, accentue
son déhanchement, il serre très fort ses mâchoires. Plus que quelques pas,
avant de pénétrer dans le grand salon, où les attendent la Baronne et son
mari. Les minutes sont pathétiques. Soudain, à peine ont-ils franchi le seuil
de la porte vitrée, que son coeur s'arrête presque. Figé devant lui, le petit
orphelin lui sourit tendrement.
Vêtu
d'un ensemble ravissant, costume, noeud papillon et redingote, il est tout
simplement à croquer. Zorro ne voit que la blancheur étincelante de ses
magnifiques yeux noisettes, ponctuée par celle encore plus éclatante de ses
dents finement ciselées. Zorro s'agenouille. Dans l'assistance, le silence règne
en maître. Même la Baronne, pourtant privée de la vue, ferme les yeux pour
mieux ressentir ces instants magiques. Elle veut s'imbiber de ces minutes d'une
intensité jamais rencontrée et surtout, partager avec ses amis cet amour
absolu. Lentement, après avoir longuement souri à son petit compagnon, Zorro
étend les bras devant lui, et les ouvre chaleureusement. Là, l'orphelin ne se
fait pas prier.
Oubliant
sans doute, le protocole qui lui avait été recommandé, l'enfant se jette dans
les bras de celui qui désormais, sera son unique attache dans ce monde égoïste.
Immédiatement, soulignant ces retrouvailles exceptionnelles, un flot
scintillant de larmes s'échappe de tous les yeux. Au moment précis ou l'enfant
serrait Zorro contre lui, la Baronne a été prise d'une sorte de décharge.
Joignant ses mains, implorant Le Tout-Puissant, elle prie pour Lui rendre grâce.
Mieux qu'avec ses seuls yeux, elle vit la scène avec une acuité inouïe. La
première étreinte s'estompe, pour faire place à une première série
d'embrassade. Mêlant leurs larmes de bonheur, le routier et l'enfant noir déposent
avec une sensibilité extrême, les bises sur les joues brûlantes de l'autre.
Qui,
des convives aux domestiques, est le plus marqué ? Même le chien, salue à sa
manière ces retrouvailles divines. L'amour est au rendez-vous, émergeant comme
un éclair dans les ténèbres de l'indifférence. En quelques secondes, celles
et ceux qui pouvaient encore éprouver quelques sentiments racistes ou xénophobes,
ne peuvent que s'émerveiller. Quelle revanche sur l'adversité ! En quelques
heures, le statut de l'enfant s'est métamorphosé. Condamné à errer comme un
malfrat, au risque de le devenir par la suite, le voilà promu au rang d'invité
d'honneur !
JOYEUX
NOËL... C'est ce cri du coeur, poignant et authentique, que La Baronne adresse
à ses amis, en demandant que soient apportés les présents qu'elle tenait à
offrir ! Zorro, qui s'est juré et l'a promis à la Baronne, n'a plus qu'une idée
en tête, faire en sorte de recouvrer très vite les joies qu'un papa aussi, a
le droit de savourer. Loin de penser égoïstement à cette revanche sur le
destin, il rêve quand même à ses propres enfants qui, depuis ces longues années,
continuent de lui manquer. Grâce à son héros d'orphelin, l'amour qu'il n'a
pas pu leur offrir, il pourra enfin en faire profiter un enfant. C'est là, pour
lui, le plus beau cadeau de Noël !...
FIN
Richard Natter, novembre 2002, webmestre@dynavie.com
et URL: http://www.dynavie.com