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Croquis ahuris Jean-Sébastien Loygue, janvier 2006.
Noir Soeur Jean-Sébastien Loygue, janvier 2006.

 

 

 

Croquis ahuris...1

Introduction

L'ambition de ces " croquis ahuris " est que quelqu'un les lise par dessus une épaule dans le Métro, et que par effet de buzz on entende bientôt : " Et toi, tu en est où ? "

*

Alouette

- Savais-tu qu'on peut, avec son mobile UMTS, faire rire des œufs dessus ?
- Tu veux dire frire ?
- Pas du tout !

Ça l'a mise en colère. Elle croit qu'elle sait tout ! Elle a un grand nez, des doigts sans fin ; elle est de ces dégingandées aux allures presque de shemale dont on se dit, avant de changer à Opéra : elle doit bien sucer..

Mon copain me le susurre. Il ne pense qu'à ça. L'idée de rire un œuf ne l'amuse pas, ce qu'il a goûté dans le dialogue entre les deux copines est l'ourlement de lèvres, l'air de bête offensée de la vexée des deux. Les secousses n'y sont pas pour rien. Ni le " coiiiin " du redémarrage de la rame..

Je le connais depuis qu'il m'a demandé en jouant l'aveugle beurré à Saint Michel :
- Vous n'auriez pas un chien à mettre en cage ? J'en ai une et un poussin qui s'est désisté.. Elle ne sert à rien..

Il posait la question à tout un chacun. A la fin, il tendait la main..
- Pour mon poussin, s'il revient..

Je lui ai trouvé de la suite dans les idées. Je lui ai proposé une station meilleure, eu égard à ses projets de fortune faire. Nous voilà partis. Je l'abandonnerai à celle où Jennifer m'a laissé tomber l'année dernière. J'en connais l'accordéoniste. Il lui jouera le chant du petit oiseau qui sourit.

Je vous parle des œufs à rire ou à frire, parce que mon pote m'a donné une envie, avec son histoire d'oiseau envolé. Et parce que mon mobile vient de sonner :
- C toi ?
- Oui..
- Ah ! Tu fais bien de m'appeler. Tu sais quoi ? J'ai décidé de te raconter " Alouette "..
- Me raconter quoi ?
- Ce qui me passe par le bec.

Elle a raccroché !

Troisième fois que je me trompe, non seulement d'étage, mais de ville, de vie ? A chaque fois, je me réveille en sursaut. Je suis perdu. Je viens de frapper à sa porte. Quelqu'un d'autre a ouvert. J'ai pensé qu'elle avait invité un ami pour " Alouette ", ou qu'il n'avait pas eu le temps de s'échapper à l'énoncée de mon programme :

- Tu sais, le type dont je t'ai parlé..
- Le type ?
- Celui que je viens d'appeler..
- Ah, oui, et alors ?
- Il veut me raconter " Alouette "
- Je me barre, Germaine.. Marre de tes célébrités !

Mais non, j'ai devant moi quelqu'un d'affable et qui me jure qu'il ne connaît pas de Germaine. Il se tient au chambranle parce qu'il a compris que notre conversation allait durer. Il n'imagine pas m'inviter à entrer pour lui expliquer comment je fais pour me tromper d'étage, de quel dosage dans mes cachets ?

Un moment, j'ai cru être sauvé. Derrière lui, une voix :
- Le thé est bouillant, mon chéri..
- Vous m'excuserez..
- Pourquoi ? Je l'aime comme ça ! J'ai dit ce que je pensais..

Elle a passé sa tête sous son bras à lui. Elle m'a souri. Il m'a présenté :
- C'est un monsieur qui veut nous vendre des alarmes !

Elle a fléchi :
- Allez ! Venez nous dire comment vous faites pour qu'elles ne sonnent pas toutes seules..

Lui a conclu :
- Tant que vous ne nous déchirez pas les oreilles, on peut voir..

Elle a corrigé :
- Ouïr..

Je suis entré et je leur ai raconté Germaine, les rues où je me perds, l'oiseau sans sa cage, l'œuf qui rit, la ritournelle de ma vie, celle qui me fait me tromper d'itinéraire et d'éboulis. Une histoire où les tutti sont les amis des quanti, et les ennemis des on dit. Une saga qui n'en finit… Vous voyez, même le mot " pas " n'y parvient pas.

A ce moment là, un chien est apparu. Ils lui ont ordonné :

- Rentre dans la cage du monsieur qui a perdu son poussin !

Mais, au lieu d'obéir, il s'est envolé.. Je me suis senti bête, d'autant que la fenêtre s'était ouverte. J'avais du mal à respirer. On entendait le Métro aérien, quelqu'un qui disait : " Savais-tu qu'on peut, avec son mobile UMTS, faire rire des œufs dessus ? " Je me suis excusé :

- J'avais promis à quelqu'un d'autre de lui raconter " Alouette ". Vous ne m'en voulez pas ?
- Mais non, mais non..

Il a levé l'aiguille de sa seringue au bout de laquelle il a fait perler une goutte de thé. Il m'a demandé :
- Vous prendrez bien une larme de notre élixir familier ? Je lui ai répondu :
- Oui, Sire !

*

L'aveugle, la fée, la lune et le chien

On vient de me doter d'un chien, sans son manuel. Premier dialogue :

- Tu es là ?
- Arrêtez tout de suite !
- Arrêter quoi ?
- On ne tutoie pas son chien, surtout quand il est neuf !
- On fait quoi ?
- On le Wou voie.
- Autrement dit ?
- On aboie..
- C'est à dire..?
- On lui Wou dit
- Quoi par exemple ?
- " Aux pieds ! "
- Et il se couche ?
- Le soleil aussi..
- Mais alors il fait nuit ?
- Woui ! Wou ne l'aviez pas remarqué ?

Non, je n'avais pas remarqué..

- Bien sûr, il m'arrivait, de temps en temps, d'étendre les mains pour ne pas percuter un bec de gaz éteint, un trousseur de cadavre en catimini, un carnaval qui avait débordé de son lit.
- Bien sûr, des odeurs avaient souvent guidé mes pas vers des plats, je ne vous dis pas..
- Bien sûr, j'avais aimée, j'allais dire … " aveuglément "..

Mais qu'il fît nuit pour autant, il m'en apprenait, ce chien ! Et puis, c'était quoi, la nuit ?

- Wou voulez que l'on essaie ?
- Que l'on essaie quoi ?
- Le coucher du soleil..
- !!!???
- A Wou !
- " Coucher ! "
- Ça marche, Wou voyez ?

Je voyais quoi ? Rien ! Il m'a mis la patte sur l'épaule (j'étais assis) pour que je ne me décourage pas. Sympath.. A ce moment là la fée est entrée par la fenêtre. Je l'ai sentie à son parfum dans le courant d'air. Elle m'a demandé de prononcer un vœu. Le chien me soufflait :

- Prononcer un vœu, c'est comme promener son chien.. Il y a bien des manières.. Demandez lui à VOIR !

Elle tapotait sa baguette énervée sur un guéridon dont le plateau est idéal pour que rebondissent les ongles des invités qui me disent " J'ai tout mon temps ", mais je sais qu'ils mentent. Le chien me grattait à nouveau l'épaule. J'ai dit quelque chose qui n'engage à rien, dans le genre de :

- Il faudrait voir..

Alors, mon pauvre, j'ai VU ! Je ne m'y attendais pas. Le chien remuait sa queue. La fée refermait la fenêtre et s'envolait. La nuit tombait. Heureusement car la lumière blessait mes yeux. Je me suis inquiété :

- A présent qu'est-ce qu'on fait ?
- Selon Wou ?

Nous sommes sortis et nous sommes assis dans le jardin, la truffe levée. Nous avons attendu que la lune paraisse. Elle est venue. Nous avons hurlé : " Wou Wou ", comme les loups.. Nous étions bien. Elle m'a demandé (c'était une chienne) :

- On se dit tu ?

*

Ni où ? Ni quand ? Ni qui ?

L'ogre repart en rotant sans demander pardon. Il s'est gavé. Sauf d'un enfant que ses amis ont surnommé " ni ou ? ni quand ? ni qui ? ". Parce qu'on ne sait d'où il vient. Ni quand il est né. Ni de qui ? Venelle ou messie, lanterne ou vessie. ? Il a échappé à la bâfrerie.

Lui même n'a pas la réponse à " ni ou ? " parce que l'odeur de pauvreté se comporte comme si elle était chez elle dans cette histoire à dormir debout. Non plus qu'à " ni quand ? ". Même s'il imagine, à cause du froid piquant, que ce fut en hiver, et la nuit.

Quand les yeux des loups font les fiers. Un autre signe ? Le vent glacé lui a laissé des envies d'aimer comme des frissons. Il a la fièvre de ce printemps là à contre saison.

Quant à " ni qui ? ", la belle question que voilà ! Elle lui fait des mines, l'air de dire : " rapproche toi, je vais t'expliquer.. ". Mais elle disparaît de son oreille comme une petite souris sans monnaie quitte votre oreiller d'enfant.....

Vous me direz que si l'on n'a pas répondu aux deux premières questions on a du mal à le faire pour la dernière, qui faute d'antécédents vous chimère.
Non, il ne sait " ni où ? ni quand ? ", notre " ni qui ? " Non plus que ses amis qu'il admire parce qu'ils lui paraissent illuminés d'un bonheur dont il se fait lumignons.. Une famille !
Ils l'aiment, ses compagnons. Ils se sont donnés des surnoms à partir du sien long. L'un a choisi " ni où ? ", l'autre " ni quand ? ", le troisième " ni qui ? "
Ne reste plus à " ni où ? ni quand ? ni qui ? " qu'à rattraper le voleur de ses amis, pour lui ouvrir son ventre et en sortir trois tiers de lui même...

Les ogres pleins sont ralentis. Tout le monde sait ça. " ni où ? ni quand ? ni qui ? " remarque qu'alourdi l'anthropophage a marqué le sol profondément. Grâce à cela, il retrouve affalé l'ogre ronflant. Il lui fend le ventre en grand.

Le premier point d'interrogation qui s'en échappe est " ni où ? " Le second est " ni quand " ? Le troisième " ni qui ? ". Ce dernier s'envole comme un ballon que l'on a rempli en vidant sa poitrine. Jusqu'au plafond du dortoir..

*

Non ! Pas la tête..

Anagoulou ressemble à une image plus idéale que rencontrée du lutteur Turc. Il est l'exception qui infirme la règle. Il est moyennement grand. Un mètre quatre vingt quatre ou cinq, pas plus.

Jusque là, tout va bien : jambes puissantes sans gonflerie de jarre en haut des cuisses, la taille presque fine - ce qui est insolite - la poitrine large et plate - ce qui n'est pas courant - les épaules en V - ce qui est rare - le visage parfaitement rond avec une expression de poupon, sourire compris, cheveux d'enfant.

Cent vingt kilos, mais ils ne se devinent que de près. De loin Anagoulou a seulement l'air d'aller bien. Les proportions sont respectées. On le dirait bien bâti, point.

C'est à proximité que l'on perçoit la montagne, que l'on observe l'invraisemblable taille de ses poignets, lorsqu'il vous tend la main à je ne sais pas combien de doigts effrayants. En même temps que l'ombre se fait. On n'a plus vue sur ce qu'il y avait auparavant, ni derrière ni autour de lui ! Anagoulou masque un angle anormalement ouvert du paysage où il apparaît. Il a refermé le rideau de scène derrière lui.

Ceci dit, on s'y habitue comme à l'harmonie. Une fois ce qui ressort de la stupéfaction passé, ses mouvements s'enchaînent avec naturel. Son poids ne retarde rien. Il est souple, fluide, calme, innocemment animal et normal.

*

Sans doute est-ce ce genre de méprise qui, en mai soixante huit, a fait lui " courir sus " deux flics à bâton long, casque à visière et rangers noires, dans une rue en pente du quartier latin. Ils se sont dit : " Le petit là haut qui nous lance ses quolibets, il a bien profité de sa bouillie à l'école.

On va lui proposer double dessert.. " Ils lèvent leurs matraques et ouvrent leurs compas.. Aï ! Aï ! Aï ! C'est parti sous les lampadaires..

Mais Anagoulou feint l'échappée qui n'en peut mais. Il traîne la patte. Il prend du retard. Il escompte que l'un de ses Curiaces courra moins vite que l'autre. Tel est le cas. Lorsque le Vélociraptor le plus prompt s'approche à moins de dix pas, notre ami simule un claquage.

Il se tient la jambe. Le premier CRS est sur lui. Le malheureux n'a pas noté une poubelle devant l'immeuble où l'attend Anagoulou, ni qu'elle a un couvercle, la diablesse !

Vous avez anticipé le reste, Anagoulou saisit le chapeau du container qui n'attendait que cela : se découvrir devant lui. Et dans le reste du beau geste rond qu'il fait pour le saisir, il se retourne sur son assaillant et lui imprime son bouclier sur le visage..

Il grave, dans un beau bruit de gong ancillaire, le profil Gothique de son agresseur stoppé net (les poubelles de l'époque étaient en métal !). Son pote, en retard de quelques images, assiste à la réalisation de l'œuvre d'art. Il entend " Klong ! ".
Il voit sa gueule à la récrée. Il conçoit la taille globale du " gosse " de tout à l'heure. Il s'approche en hésitant. Il supplie en se couvrant :

- Non ! Pas la tête, pas la tête.. Anagoulou lui demande :
- Alouette ?

*

Dialogue sous-marin

L'U Boat est recroquevillé sur le sable, dans le genre :

- Puisque je ne bouge pas, je ne suis pas là ! Les avions anglais vont cesser de larguer leurs grenades et s'en aller… Mais quel est le con qui a mis en marche la radio avec son Boogi Woogi ? Alors qu'on avait passé la consigne : se taire !
- Alerte, alerte ! Mettez sur off !. On descend ; on se pose.. Cessez de faire cliqueter vos dentiers. A vos couchettes.. Branle bas de surtout pas combat.
- La routine..

Une crainte particulière pourtant. A classer dans la famille des hémorragies internes de la peur. Ou quelque chose dans le style Jonas, lorsqu'une épouvante nous avale. Cela vous rappelle des rêves ?

Sur leurs bannettes, les matelots prient. Pensent à mère, femme, enfant, veau, vache, confréries, au dentiste qui mériterait sa mise à pied tellement une molaire lance. On n'a pas eu le temps de tout se dire avec personne. On transpire.

On relit la Bible, des lettres d'amoureuses ; on ressort des photos prises au Tyrol " grand angle ". On fait des pieds de nez à l'arrondi de la tôle qui enveloppe mieux qu'un cercueil. Qu'est-ce qu'on est allé faire dans cette galère ? Danc cette guerre ?

Dans le carré, le commandant et son second jouent au poker !

- Le flegme anglais, c'est de la gnognotte, comparé au nôtre, n'est-ce pas Ziegfried ?

Sur son épaule, un perroquet qui en a vu d'autres.

- Le snobisme anglais, ne vaut pas cher ! Surenchérit le lieutenant.
- Snobisme anglais, snobisme anglais.. crécelle l'oiseau. Il est là pour ça.

Une heure passe. Le second a raflé la mise, jusqu'à la chemise de son supérieur. Ne reste plus à ce dernier que sa casquette et son monocle. Il est tout nu et l'a sur l'œil..

- Promis, si on s'en sort, il est à toi, Zeigfried, comme le reste.. Sauf ma casquette, si tu permets.. Je veux qu'on m'enterre avec. Ou m'en mer..
- Mon Commandant, on jouait pour de rire....
- Tu as de ces mots, Ziegfried..
- Je vous jure..
- Non, j'y tiens ! J'ai perdu. Je te dois. " Pompier, Ponoeuil ", n'est-ce pas ? comme disent les français. J'ai toujours apprécié que tu regardes la vie en face Ziegfried ! Avec " Pompier, Ponoeuil. Avec lui, tu la verras encore plus claire et désirable, la vie. Tu le mérites, mon petit salaud !
- Petit salaud ? Vous n'exagérez pas un peu ?
- Un peu, c'est vrai.. Mais je tiens à ce que " Pompier, Ponoeuil " te revienne et surveille. Peut-être cela t'aidera-t-il à ne pas avoir besoin de regarder le dessous des cartes.. Un monocle vous redresse un homme, Ziegfried ! Allez je te pardonne d'avoir triché...
- Triché ?

Une grenade implose à moins de cent brasses. L'onde fait tanguer le fuseau d'acier… La casquette du commandant glisse au ralenti d'une oreille sur l'autre.. Le perroquet bat des ailes à la recherche d'un nouvel équilibre sur son épaule.

- Ce n'est pas grave, poursuit le commandant. Mais ce le serait si tu montrais à mon perroquet combien à présent tu as peur. D'avoir été découvert par moi, d'abord, et ensuite par les anglais.. Parce que c'est toi, si je ne me trompe, qui a allumé ta radio de gandin quand il fallait se taire, n'est-ce pas ? Et pour écouter quoi ? Ta connerie de Boogi Woogi !!!

Une nouvelle explosion cogne aux parois..

- Mon commandant..
- C'est très bien, Ziegfried, de ne pas montrer à un perroquet qu'on est mort de trouille. Un perroquet qui me pinçait l'oreille à chaque fois qu'il te voyait tricher. Je te félicite. Si j'avais une fille à marier, je me demande si je ne t'accorderais pas sa main..
- Mais vous en avez une ! Et je l'aime..
- Il paraît Ziegfried, il paraît..
- Je vous jure que mes intentions ont toujours été pures..
- Ce n'est pas ce que me fait comprendre mon oiseau, Ziegfried. Regarde un peu comme il me pince à présent..
- Oh ! Comment pouvez vous mettre ma parole en doute ? Chacun sait que les perroquets bèquent.. S'il vous plait, n'établissez pas de relations entre les manies du vôtre et ce qui vous arrive..
- Ce qui NOUS arrive, Ziegfried.. Mais, tu sais, le mien de perroquet est moins bête que tu ne crois. Tiens ! Regardes-le qui me dit quelque chose à l'oreille.. Tu sais quoi ?
- Non !
- Que les cartes nous ont protégés jusque là, Ziegfried, mais que maintenant que tu as gagné, elles pourraient nous jouer un tour..
- Un tour ?
- Tu devines lequel ..
- Mon commandant, j'avoue, j'ai un peu triché.. Mais si cela doit sauver le bateau, je veux perdre ! A qui la donne ?
- Au destin, Ziegfried, au destin !

Nouvelle implosion, nouveau hoquet de la casquette du capitaine..
- Je ne t'ai rien dit jusqu'ici, poursuit le commandant de l'UBoat, parce que tant que durait la partie, il me semblait que rien ne pouvait nous arriver. Le fait que tu triches prolongeait le jeu. Tu saisis ? D'ailleurs, si tu avais joué normalement, je te rétamais dès la seconde grenade !
- Raison de plus pour que l'on rejoue..
- Je n'ai plus rien !
- Je vous rends tout !

Tout près, cette fois, la mer bouillonne. Les hommes d'équipage sont éjectés de leurs bannettes. Les joueurs ont enlacé la table qui les sépare pour ne pas se retrouver à dinguer contre les voyants des altimètres, les détecteurs de fuites et mensonges, la barre pour la marche arrière, et autres lanceurs de sortilèges à crans d'arrêt, gibecières à méduses, boite à couture, onguents, idées saugrenues, sans compter le plus redoutable ustensile contondant : le cylindre du périscope rentré qui envahit la carrée en plongée.

Avec au bout son écran pour mesurer le rayon de courbure de la terre.. Après le tohu-bohu et nos joueurs remis en selle, leur dialogue reprend :

- Si nous rejouons, nous ne pourrons plus nous surprendre, Ziegfried.. Ça ne sera pas drôle, j'ai observé comment tu faisais.. " Pompier, Ponoeuil ", n'est-ce pas ? Mais grâce aussi à mon perroquet, plus qu'à mon monocle. Il n'était là, lui, que pour faire loupe sur tes cartes, mon petit..
- Oh !
- Tu vois Ziegfried, il te reste beaucoup à apprendre. Hélas, je crains que nous n'ayons pas le loisir de te voir grandir, ma fille et moi, te dissiper plus encore et puis enfin t'assagir, comme je l'ai fait..
- Vous croyez que tout est fini ?

Grenade à nouveau.. Cette fois, l'équipage entame une tyrolienne pour faire croire aux bombardeurs, s'ils écoutent, qu'il ne s'agit ici, que d'un pique-nique exotique en hommage aux fromages d'altitude, et non d'un sous-marin ennemi qui se tapit.

- Je le subodore, mon pauvre Ziegfried. Je le subodore. Ce qui me peine, vois-tu, surtout pour ma fille, parce que, imagine son chagrin si elle attendait un enfant de toi..
- Je vous jure..
- Ne portes pas malheur au petit, Ziegfried, je t'en prie..
- Mon commandant, je crois que j'ai trouvé la solution. Elle va régler la question du sort..
- Dis toujours, Ziegfried..
- Nous allons inventer un nouveau jeu !

Une grenade ouvre le sous-marin comme un fruit. On voit fleurir sur la mer des taches irisées de fuel, émerger les cartes biseautées d'un carré d'as, flotter une casquette de commandant..

Et sortir de l'eau comme une balle un perroquet essoufflé d'avoir retenu sa respiration depuis le fond. Ébouriffé, ahuri, dépeigné, indigné. Et qui, avant de recommencer à lisser ses plumes, ne cesse de répéter :

- Quel jeu de cons !

*

L'enfant du Cyclope.

D'île en île, l'enfant berçait sa plainte. Les mouvements de sa godille y aidaient. Il y a de l'obstiné à godiller, du buté sur son passé que l'on regarde, à l'envers de vers quoi l'on avance. Le geste se répète et s'alvéole. La pensée s'y love et, dans le sillage, se noie.

Pendant ce temps là, elles font quoi, les vagues ? Elles papotent ! Voulez-vous que je vous dise ? Elles s'en foutent de ce qui vous trouble, humilie ou désole. Le godilleur est seul !

D'île en île, de port en môle, l'enfant du Cyclope (son unique descendant de pieu) confiait au Meltem sa revendication de " drôle " (enfant dans le sud ouest).

Eût il connu le moteur à piston, sa récrimination aurait fait entendre des craquement partout où sa voiture aurait converti les cahots en itinéraires… Mais il godillait. Ce qui ajoutait, au lové de son spleen, de l'apitoyé. Ses parents ne le supportaient pas.

A la maison, il ne cessait de geindre en se balançant comme s'il n'était pas sorti de la manie de sa barque.

- Non, papa, je ne t'en veux pas parce que tu m'obliges à livrer les îles voisines en fraîches nouvelles tous les matins.. Ce qui ne va pas est ailleurs et tu ne le vois pas !
- Où ça ?
- Ne me dis pas que tu ne t'en doutes pas..
- Pourtant..
- Allez, tu fais semblant..

Le gosse ne comprenait pas que son père, ni sa mère d'ailleurs, n'intuitent ce qui le désespérait. Cela se voyait comme un nez au milieu de la figure, pourtant, n'est-ce pas ?

- Les copains de l'école se moquent de moi..
- Depuis quand ?
- Depuis toujours, papa..

On l'appelait " N'a qu'un œil ! " et pour cause ! On riait de SA lunette. Les exercices qui demandaient qu'on mit un mot au pluriel ne concernaient que ses branches. Pour le verre dépoli du centre, le singulier suffirait.

- Tu ne me comprends pas !
- J'essaie..
- Quand je pleure, par exemple, ma larme ne sait de quel côté du nez couler.
- Ni ta mère, ni moi ne pleurons jamais !

Les parents, c'est vrai, étaient d'une génération qui ne se plaignait pas..

- Et puis, il n'y a pas que ça..
- Quoi d'autre ?
- Les filles me disent qu'elles ne me regardent pas en face parce que ça les fait loucher. Tu crois que ça aide ?
- A quoi, mon fils ? A quoi ? Qu'as-tu à faire avec les filles à ton âge ?

Il y avait bien d'autres sujets pour blesser l'enfant du cyclope. L'expression " Tu te mets le doigt dans l'œil " existait déjà. Il suffisait à l'un ou l'une de ses collègues du primaire de commencer par " Tu te le mets.. " la classe entière s'esclaffait.

Le professeur lui-même en devenait d'autant plus sévère envers les moqueurs qu'il avait du mal à ne pas joindre son rire au brouhaha..

- Même lui, se moque de toi ?
- Même lui, papa..
- Quelle époque !

Était-ce le fait que le père, en perdant la vue, avait cessé de comprendre les autres et son fils en premier ? Ou refusé dès lors de voir clair dans son désarroi ?

L'histoire ne le dit pas, mais ce qu'elle avère est qu'il en avait marre des jérémiades de son fils et le renvoyait de plus en plus tôt le matin, même par vent contraire, livrer les îles de l'archipel avec des nouvelles qui se frelataient à mesure du mauvais vouloir de l'enfant.

Pour tout dire, ce dernier avait fini par saboter son travail. Il faisait des pauses pensives et déraisonnables dans des anses où personne ne l'observait.

Il prenait le temps d'admirer les oblongues lignes poncées des pierres, le vol superbe des oiseaux pêcheurs, les pins naissant, eût on dit, au sommet de rochers sans que l'on puisse comprendre comment ils s'alimentaient. Ou ses propres larmes tombées sur une fourmilière qui s'en abreuvait..

Conséquence de ses manquements ? Les parents enregistraient des plaintes de leurs clients :

- Avant hier, nous avons reçu du petit, l'énigme huit à la fin de la nuit ! On n'avait pas dormi ! Vous comprenez ? Elle médisait de quelqu'un dont nous ne savions rien.. Pas du travail, ça !
- Déjà, le mois d'avant, la lettre D nous est parvenue trop tard, après le P. Que voulez-vous, on a du atteler avec un " Enculé " éculé.. et le charroi d'impostures a versé.. Elles auraient fait un bon lisier.. Tout cela perdu ! A cause de la paresse d'un enfant.. Consternant !
- La dernière rumeur a été débarquée, je ne vous dis pas dans quel état.. On n'a pas hésité longtemps à la refiler aux bonnes œuvres. Heureusement elles ne sont doutées de rien.. Ça ne peut pas continuer comme ça !

Les parents voyaient le symptôme, mais non la cause. Même la maman ne plaignait pas son petit. Que voulez-vous, elle avait aimé un homme à un seul œil.. Qui plus est, il l'avait perdu !

Quant à son père, il ne pouvait admettre les gémissements continuels de son héritier. Jusqu'à ce qu'un matin :

- Papa, ça ne va pas comme tu m'as fait ! Décidément pas !
- Je t'ai déjà dit d'aller voir ta mère pour ces histoires ! Moi, ce qui m'importe ce sont les arrivages à l'heure !
- Mais c'est elle-même qui..
- Ah, écoute, ça va bien, tu commence à m'échauffer la cervelle.. J'en ai assez que tu pleures. Je me faisais une autre idée, vois-tu, de ce que tu allais devenir. Un homme avec un seul œil, oui, mais sans lames ! Tu tournes au saule pleureur..
- Papa..
- Suffit ! Embarque ta livraison de ce matin. Elle pue déjà ; et ne traîne pas en route, je t'avertis..
- Papa..
- Je t'ai dis, si tu es malheureux, concentre toi sur ton travail..
- Papa..
- Pour la dernière fois, arrête de briser MA couille !

*

A vos amarres molles, citoyens !

Cette année là, il y eut des frimas et des feuilles en même temps ! Le monde était devenu étrange. Par exemple ? Les soupentes luisirent en dehors de la saison des grillons.

Les chansons ne s'envolèrent plus comme avant, toutes ensemble, après s'être rassemblées sur les cordages des galions. Ces derniers attendirent une mousson qui ne vint pas, au bout de leurs amarres molles. On se demanda pourquoi ? Nous étions prêts, pourtant, à courir l'océan..

Cette année là il y eut des songes en retard, des prisons sans clés ni personne, des ciels d'une pâleur inconnue, les prémisses des choses. Mais desquelles ?

Les rythmes regimbaient à la longe. On ne s'en allait pas, mais tout foutait le camp. Les changements ne s'enclenchaient pas. Les successions n'accouchaient de rien. La liturgie avait perdu son sens. Le sang coulait blanc de blessures qui ne faisaient pas mal. Nos champs psalmodiaient le chant de Joël : " Ce qu'a laissé le gazam, la sauterelle l'a dévoré. Ce qu'a laissé la sauterelle, le jekel l'a dévoré. Ce qu'a laissé le jekel, le hasil l'a dévoré.. "

Oui, jeune homme, cette année là, il y eut des vents venus d'ailleurs qui débarrassèrent les arbres aussitôt figues en fleurs. Il y eut des lieux du corps qui grattèrent alors qu'auparavant jamais un pore n'avait sué d'acide qui démange à ces endroits. Nous ne dormîmes plus. Nos yeux brûlèrent. Il se passait donc quoi ?

Les temps semblaient s'être emmêlés au point de former un nœud qui troublait les lunes. Avez vous vu des serpents s'aimer, jeune homme ?

Le fil des jours s'était comme rétracté sur lui-même. Il avait formé sa pelote en un seul endroit. Il y avait mélangé n'importe quoi.. Des becs de cannes voisinaient des harpes avec lesquelles ils se parlaient d'oies. Des baisers s'envolaient de visages qui les suivaient des yeux dans les nuages.

On allumait le jour qui n'en voulait plus. On étreignait celle qui ne savait pas. Les cheveux poussaient aux statues. Le vide était venu dans les urnes et leur ronronnement de toupies faisait peur pendant que nous en dispersion la cendre.

Il aurait suffi, pourtant, que les vents remettent en route leurs nimbus - ils sont faits pour cela, n'est-ce pas ? - qu'ils relancent les jusants dans les estuaires, tendent à nouveau les amarres, sur lesquels les oiseaux se seraient rassemblés comme autrefois.

Voyez-vous, il aurait suffi qu'ils disent aux équipages des vaisseaux à l'attente que la terre était ronde.. Et que par conséquent on reviendrait forcément un jour chez soi, " pleins d'usage et raison.. " etc.

Ah ! Mais je viens de comprendre ce qui s'est passé cette année là, jeune homme. C'est ça ! Le temps le savait déjà que la terre était ronde ! Même si pour nous l'idée restait neuve. L'espace le savait aussi. Ils reculaient notre départ pour que nous rêvions encore aux gouffres amers sur les bords d'un monde cruel et plat qui nous était si cher ! Voilà ! Ils savaient que nous n'étions pas mûrs !

*

L'acarien du Jardin des plantes

Un acarien dans ses starting blocks, à l'orée du Jardin des plantes. Son challenge ? Le traverser. Il ressemble au colporteur que son héros rencontre dans " Tintin au Congo " au détour d'une dune, affublé d'objets incompréhensibles mais dont il compter tirer bénéfice en les revendant. A qui ? On en sait, mais ce sera de l'autre côté. L'autre côté de quoi ?

Notre acarien est comme lui, invraisemblablement arrondi au dessus de son échine comme un âne de bât minuscule. Un gougeât l'aurait gonflé de tant de choses importunes à d'aucun mais nécessaires à sa vanité, ses habitudes, le curieux attachement des hommes aux sceptres et badines, églantines séchées, croix de guerres, cure dents, bassines à l'émail écaillé, paradoxes en vitrines, pourboires oubliés sur leur soucoupe où ils tintinnabulent..

Agaçant, n'est-ce pas ? On dirait qu'ils veulent nous faire croire que le réveil sonne ! Nous sortir du lit avec des centimes ? Quelle naïveté !

Revenons à notre âne ou acarien. Ils sont si proches de nous l'un et l'autre que dans les deux cas, s'ils avaient franchi une mer, une fois au sec ils s'éloigneraient leur barque sur le dos. Nos passés se sanglent d'eux-mêmes à nos épaules, n'est-ce pas ? Où que nous allions..

Par exemple ? Les noms des dindons, leur viennent du son des cloches qui font " din don " de leurs corps et de leurs sons, aux naissances, mariages, souvenirs d'enfance. Les cas du genre sont légion, d'associations de noms de bêtes et de gens qui le sont, de bêtes de sommes et de ceux que nous sommes.

D'ailleurs pas sûr que je ne rêve pas. Est-ce la peine de le répéter six fois qu'il n'est qu'une heure du matin ? Dormons.. Nous n'avons pas encore traversé le jardin..

Que faire, n'est-ce pas ? lorsqu'on s'apprête à telle méharée en tant qu'acarien, d'une pertuisane ? D'un lit à baldaquin avec son roi et sa reine à califourchon ? D'un orifice surnuméraire inutile à l'oie ?

De gueux au Paradis repentis ? D'une voussure de parvenu à ce qu'il avait de plus cher au monde ? D'un mot d'excuse signée par un barman soudoyé ?

Du galimatias d'un bègue les lèvres gelées par grand froid de vieillardes ratures ? Des aveux d'arracheurs de dents sous l'enclume d'un maréchal ferrant se vengeant ? De chiens huants comme des chats ?

De trusquins morts de rire ? D'échantignolles lasses aux abois ? De mots d'esprits que l'on ne vous pardonne pas ? D'ambiguïtés hors gabarit ? D'apophtegmes incompréhensibles ?

Que faire, lorsqu'on est à mille lieues d'une terre que l'on nous a dite d'asile au départ ? Aurions-nous dû comprendre d'asile colis ? Avec entre elle et nous des années lumières de soifs inextinguibles ? Sinon marcher, en évitant les pas des promeneurs qui ne savent même pas que nous sommes là ?

La rosée de la nuit, seule, nous abreuve. Lorsque les grilles du parc sont fermées, nous découvrons, enfin, la beauté de l'immensité, notamment si nous avons atteints les squelettes des dinosaures à mi chemin de cosmogonies d'os dont nous rêvions gosse..

A moins qu'à ce moment là, l'un d'entre eux, gratté à cause de ce que nous sommes (acarien, ne l'oublions pas) cliquette de la mandibule. Même bruit que celui des pièces de monnaies tout à l'heure.. Ne dirait-on pas que le réveil à nouveau sonne six heures à une heure du matin ? A moins qu'il ne soit six heures vraiment ?

Nous nous réveillons, un oreiller dans les bras, toutes plumes dehors. Nous avons transpiré, livré bataille à coups de parapluies, dirigé un orchestre de libellules.. etc

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Les gamelles de Cuistre et Salmigondis

Cuistre est assis, Salmigondis aussi. Ils adossent leurs échines, plongent leurs fourchettes dans leurs gamelles. Aucun ne voit ce que mange son voisin. Au mieux il le subodore. Que ne dirait-on - n'est-ce pas ? - s'il était rapporté à leurs dames respectives ce qu'elles ont préparé, chacune pour son mari ?

- Tu te rends compte, Anastasie ? Elle lui a fait bouffer des salsifis !

On n'en finirait pas de relancer la toupie avec le fouet du persiflage. Déjà que leurs maisons ouvrières sont mitoyennes, qu'il est irrésistible de ne pas comparer, scaroles ou romaines, poussées de fièvres de pissenlits sarclés derrière leurs gourbis, dans les minuscules jardinets où onques n'a vu balancelle. Les enfants pleurent :

- C'est la faute aux radis !

Ils se parlent, nos hommes. Cuistre de cuistreries. Salmigondis de son pays. Les saveurs de sa gamelle à lui surabondent, mais il s'est placé sous le vent de son ami, pour masquer les effluves du Paradis de chez lui et lui faire compliment de sa couenne à lui qui pue.

- Cuisto, ça hume !
- Tu l'a dis, Salmi !

La femme de Salmi a fait des miracles dans sa gamelle qui mélangerait chez d'autres les saveurs du chaud du bas bac avec celles du dessert, dans le bac haut. Les deux contenants s'emboîtant.. le pas ajouterait un conscrit.

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Vous partez au travail ainsi, écuelle à la hanche. Quand la sirène retentit, vous cherchez un abri ou un ami, selon qu'il s'agira de votre usine qui sonne midi ou de la guerre quand elle a envie.

En temps de paix, vous vous asseyez, dos à dos, pour que vos femmes ne jasent. Vous décapsulez votre frichti. En jaillit la cuisine chérie. Par vent nul, votre voisin de colonne vertébrale suspecte la vôtre et vous la sienne.

Chacun salive à petits coups de narines l'intimité de son cher logis, possiblement de celui de l'autre. Après quoi il savoure et rêve..

Les aimantes n'ignorent pas que les odeurs du plat principal montent vers le sucré à l'étage et que les mariages olfactifs des deux niveaux roboratifs ne sont pas immanquablement apéritifs. Le piquant de la ratatouille, par exemple, patouille l'onctueux du riz au lait réussi.

La morue tord les boyaux des cerises avec leurs noyaux. Qui, plus que la chair elle même du fruit, s'imprègnent.. Or, les pauvres sucent les noyaux passé midi.

Certains, pour changer d'atmosphère vont jusqu'à traverser des montagnes, bandelettes aux pieds, avec un sac plein de ceux-ci. .

Ainsi, dans la gamelle de Salmigondis, l'on trouve, après des pâtes vénitiennes à tomber de cul, un mot d'amour de sa patrie en forme d'une pâte de fruits formidable insusceptible aux vapeurs.

Pendant que Cuistre s'empiffre avec les saucisses de sa strasbourgeoise égérie. Elle a sucré celles du dessert à sucer, en pensant à lui... Il en porte une à sa bouche et la caresse avec la langue..

- Tour de même, Salmi..
- Quoi donc, Cuisto ?
- Il me fait drôle, mon désert...

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La chauve souris neuve

Ma fille lance à sa mère : " Papa, il nous fait sans cesse le coup de la chauve souris de Bigard ! " J'imagine qu'elle pense que j'argue à foison d'abracadabrantes inventions sans fournir le mot de passe du digicode à l'entrée de mes élucubrations.

Bon ! Elle peut dire ce qu'elle veut, Pauline, mais si je ratiocinais, je commencerais par lui faire observer que la chauve souris de Bigard s'élève dans son histoire. Je ne sais plus si elle prend les escaliers ou l'ascenseur, mais elle monte !

J'élargirais le débat en ajoutant que toutes les pensées font de même. Aucune ne pourrit au sol. Les rossignols le certifieront sans façon. Il suffit de secouer les arbres, n'est-ce pas ? Pour qu'ils en tombent et puis s'envolent !

D'autres exemples ? En voici deux fournis par deux fois deux frères. Les Montgolfier d'abord. Vous savez ceux qui ont inventé l'aérostat.

Se rappelle-t-on de quoi fut faite la première baudruche à laquelle ils encordèrent leur nacelle ? Berceau qu'ils enjambèrent, en costumes de cérémonie, je vous prie, et sous chapeaux haut de forme !

Réponse : en papier journal ! Vous ne me croyez pas ? Relisez les chroniques du temps ! Se rappelle-t-on, par ailleurs, avec quoi ils entretinrent le feu sous leur corolle ? Avec une botte de paille ! On l'oublie - dont les flammèches leur tombaient dans les yeux, pillaient leurs vêtements, incendiaient leurs cheveux !

Vous ne croyez toujours pas que la chauve souris aie raison d'escalader le cerveau d'un homme ? Un autre exemple d'encore frères : les Wright, qui inventèrent l'avion. Ils avaient vingt ans.

Ils vivaient dans un cabanon. Ils y bricolèrent un mannequin en bois légers de cerfs-volants auxquels ils fixèrent à l'avant une hélice et son moteur. Son moteur à quoi ? A l'essence ! Ils s'élevèrent ainsi dans leur cage faite d'allumettes, indifférents au risque qu'ils couraient, ces jeunes gens, d'être brûlés vifs dans un courant d'air..

Bon, j'accorde à ma fille que ce qui remplit d'aise ma montgolfière à moi vient des idées que j'y souffle, et pas forcément de vérités premières repiquées de semis que l'on aurait élevés dans un dictionnaire, sinon spécialisé en farces et attrapes. Pour autant qu'un éditeur dissipé ait pris le risque d'en mettre un sous presse.

N'empêche, elle a ses précédents, mon inspiration. Elle mérite, sinon le respect, au moins la considération ronde d'un œil qu'étonne Pythagore, inquiète la tentaculaire mangrove à marée basse, terrifie la mygale au poil à patte radical. L'œil rond me va. Je compte sur vous pour le lui faire savoir.

D'autant qu'à cela on peut ajouter que restée à terre, cette enfant ne dispose que de peu d'éléments d'appréciation pour qualifier l'horizon. Le découvre-t-on depuis le sol ? Non, pour cela, il faut monter au haut des mats, partir de chez soi...

Vous aussi, s'il vous arrive que votre fille dise à sa mère " Il nous fait le coup de la chauve souris de Bigard, papa ! " Suivez mon conseil : enfilez braies et jaquette d'apparat ; dépliez votre chapeau claque et couvrez-vous en ; enjambez le parapet de vos rêves ; boutez le feu aux premières pages d'un mauvais roman ; décollez vous la pulpe du fond ; laissez au vent jouer son rôle jusqu'au premier lion du catalogue ; demandez à ce dernier s'il est vrai que vous lui sembliez venu du ciel ?

Et pourquoi la petite aux nattes qui le chevauche ne veut plus quitter son manège ?

S'il vous répond qu'en effet, Divinité, il vous honore. S'il vous promet de ne pas croquer la pucelle à qui sa mère a offert un tour supplémentaire de chevaux de bois.

S'il vous affirme qu'elle ne veut plus le quitter parce qu'ils s'aiment.. vous n'avez qu'à attendre que la vitesse du système augmente jusqu'à ce qu'il éjecter votre fille.

Avec un peu de chance elle atterrira dans vos bras.. Elle s'y blottira comme autrefois. Elle vous suppliera même de lui raconter des histoires de chauve souris neuves..

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Réincarnation d'une boucle d'oreille..

D'abord, je l'ai prise pour un pendentif, mais en fait c'était quelqu'un qui me parlait à l'oreille d'une autre pendant que nous dansions.

- Bigre, je migre.. ! s'affolait-elle..

Elle le répétait sans cesse, son " Bigre, je migre ! ". Je l'entendais bien lorsque ma danseuse et moi nous rapprochions, plus faiblement quand elle s'éloignait. Il m'a fallu du temps pour comprendre.

A la pose, d'autres semi pros ont occupé la piste et nous nous sommes repliés sur le bar de la Maison du Peuple où avait lieu notre exhibition de danse acrobatique. Nous attendions que le jury se prononce. Nous avions de grands numéros dans le dos.

Les glaçons tintaient dans nos jus d'orange. A un moment inattendu de silence, malgré l'orchestre, les brouhahas de la salle, même si vous ne me croyez pas, je vous le dis, l'une de ses boucles d'oreilles me parla ! Au vrai, elle avait l'air de se le réciter à elle-même son :

- Bigre ! Je migre !

Mais peu importe. En quoi migrait-elle donc, me demandais-je ? Car la question n'était pas ailleurs, mais là ! En Iroquois, en falbala, en fille de roi ? En mousqueton, en boa, en piton, en rabot à bois ? Quien sabe aurait répondu le gardien du cimetière dans " Au dessous du volcan ".

Mais comme je ne suis ni sage, ni navigateur solitaire dans les ossuaires, j'ai voulu en avoir le cœur net. J'ai feint une douleur au mollet.

J'ai demandé à ma partenaire si je pouvais m'appuyer sur elle un instant. Elle a fait oui du nez, en l'inclinant, et n'a plus bougé.

J'ai posé mon bras gauche sur son épaule droite, relevé par derrière mon talon, glissé ma main vers le muscle à masser.

Elle suivait mes gestes ; elle me plaignait ; elle s'inquiétait : nous aurions à revenir en piste en cas de finale. Pendant quoi, je la débarrassais, avec ma main droite, de sa boucle d'oreille qui parlait.

Nous n'avons pas gagné. Chacun est reparti chez lui. Nos prochaines répétitions n'auraient pas lieu avant un mois. Nous nous quittions.

- Tu as été très bien, tu sais..
- Toi aussi
- Sixième, ce n'est pas si mal.
- Plutôt constants, non ?
- Semi pro, quoi !

Nous ne sommes pas du genre à jalouser les meilleurs, à suspecter les juges de partialité, ni même à nous amouracher. On danse, on aime ça.

Elle est belle à voir virer, ouvrir ses jambes, pencher insolemment sa nuque en arrière en frémissant des narines dans les tournois. Je crois qu'elle m'apprécie. Il faut être deux pour concourir. Je l'ai. Elle m'a.

Quoi qu'il en soit, ce soir là, j'ai écouté sa boucle d'oreille, ahuri qu'un bijou discourut.

- Oui, je migre, mais pas plus pas moins que les bêtes ou les lieux, les nuages ou les Dieux, tu ne savais pas ça ?
- Non !
- Avant que l'on me clippe, j'ai déjà été jonque, conque aussi dans les mains d'un Tongien qui fumait la pipe, perdue de vue dans un commissariat. J'ai même cru un moment que la baie d'Along, c'était moi.
- Et, il est reposant ton état ?
- Il s'agit plutôt de métamorphoses..
- Ah ?
- Toi aussi, tu verras..
- Je verrai quoi ?
- Quand il sera temps..
- De quoi ?
- De t'en aller..
- Il se passera quoi ?
- Bien des choses, si..
- Si quoi ?
- Si tu dois retourner à ton Karma..
- !!??

Qu'une boucle d'oreille me cause m'espantait. Je choisis ce verbe du sud ouest (espanter) parce qu'il en dit plus que surprendre. Il y a un côté bretelle en lui, je trouve, qui suspend autant qu'il étonne.

En tous cas, j'imagine qu'alors mon silence valut à ses yeux (pour autant qu'une boucle d'oreille ait des yeux..) son pesant de points d'interrogation. Aspiré par lui, en effet, m'a-t-il semblé, elle poursuivit son explication :

- Imagine que ta vie fut bonne et belle..
- Je te suis, ne t'arrête pas, deux trois quatre, à toi.
- Hé bien, quand tu disparais, c'est pour toujours. Tu es " libéré ", comprends-tu ? Cinq six sept..
- Huit, neuf dix, je ne te suis pas..
- Au moins nous ne nous marcherons pas sur les pieds..
- Drôle !! On reprend, un deux trois, à toi..
- Tu n'as plus à souffrir.. et, quatre et cinq et six..
- Tu souffres, toi ?
- Stop, la pause.
- Ok, mais réponds moi.
- Imaginais-tu cela agréable, je ne dis pas de virevolter pendant que vous valsez, mais qu'on me sorte une fois de temps en temps d'un écrin rouge putain ? Sais-tu que ma seule occasion de voir elle est là, quand vous dansez ?

Je commençais à partager la solitude des boucles d'oreilles retournées au Karma de quelque jalouse andalouse, cruel coutelas, gourgandine à Venise, vermisseau pleureur sous son saule, statue de la liberté héliportée les bras en croix, posidonies ou sinécures à bas prix..

J'imaginais avec effroi ce qu'il en serait de moi si je ne purifiais pas ma vie. Je me voyais terriblement carte de séjour, alibi, croque mitaine à temps partiel, imbécile heureux au pied du Vésuve, chapeau chinois, que sais-je ? Rizière conchiée par les bœufs, avoine folle au chômage ? Apprenti maladroit, bègue bouillant, pourquoi pas ?

En tous cas, je n'ai pas commis l'erreur de la cacher au fond d'un tiroir, ma merveille. Je lui ai demandé où elle désirait que je la pose pour qu'elle y trône ? Je pensais appui de fenêtre, guéridon, gibecière, piano à queue, mais vous savez ce qu'elle a choisi ?

- Je préfère ton oreille..!

J'ai l'air malin, maintenant, moi, qui ne veux pas courir le risque de " retomber dans mon Karma " en commettant de mauvaises actions !

Depuis, je donne aux enfants perdus de la forêt. Je saute des repas. Je me suis enveloppé le corps dans une robe safrane, rasé le crâne. Je psalmodie.

Je la promène. Je ne rate pas les vitrines des grands magasins avant Noël : elle adore ça ! Elle est même tellement heureuse qu'elle s'adresse à tout le monde

- Vous ne vous rendez pas compte !? Avoir le choix de sa métamorphose… Quelle joie ! Un, deux, trois quatre..

Elle est partie.. Je me demande en quoi ? A ce moment là, passaient dans la rue, un orphéon, un majordome, un épicéa, des granulats de pacotille et des barbes à papa..

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L'illusionniste

Les trémolos n'en menaient pas large. Les sanglots étaient mors de rire.. Ébouriffé, tonitruant, XL venait de faire son entrée. L parce qu'il en avait, X, parce qu'inconnu. Qui aurait pu lui résister ? Les cartes s'échappaient de ses poches. Ses colombes lui chiaient dessus avant qu'il ne les abatte au canon.

Et alors on découvrait qu'elles étaient des origamis. Il mettait le feu à l'Opéra. Vraiment, sous prétexte d'étinceler les étoiles d'un simple claquement de doigts.

Ses manipulations rataient toutes, dans un premier temps, mais dans un second débouchaient sur un autre monde : celui des pétards mouillés, des pétomanies de pétoncles qui font s'ouvrir les coques parce qu'elles rient.

Il endiablait ; il transpirait ; il vociférait merveilleusement des chansons âpres, gutturales, profondes. Il s'accompagnait d'une contre basse qui, de toute évidence, l'aimait.

Il la présentait pour ce qu'elle était : sa femme, obèse comme lui, d'épaules et de cul, ventrue, " échevelée, livide au milieu des cocus ", les décibel disponibles. Mais pas n'importe lesquels, ceux qui échos font sourds, puits font profonds, troubadours. Tout tremblait.

Au vrai le numéro d'illusionniste d'XL était une authentique absolution de la musique. Un maelstrom de rythmiques. Un Gange. Sous couvert de baguettes magiques qui retombaient en confettis, de verres remplis mais qu'à les retourner le public découvrait avides, de commères sciées qui ressortaient de leur tiroir avec une jambe de bois véritable et xylophéné, garanti anti pluie aussi, ce qu'XL " donnait ", comme on le dit dans les bonnes maisons de la poésie, avec sa dame, était le frisson.

Celui des sons, des sueurs gourdes d'un instrument dément qui vibrait sous l'eau, sous peaux, remuait nos organes. On se demandait si ce n'était pas directement sur eux que l'archet du couple monstrueux, jouait.

Des frissons de poissons nous transverbéraient. Un verbe de la religion pour exprimer ce que ressent une sainte que pénètre la révélation dans sa vision de Dieu.

On dit qu'ils n'entendent pas, les poissons, ce pourquoi la musique qui nous avait envahi par nos voies hautes et nos ouies, circulait à l'intérieur de nos boyaux comme les aveugles palpent les choses pétrissables lorsqu'ils veulent témoigner du levain.

Ainsi, de tours de magie absurdes en tromblons de compositions, l'esprit des spectateurs larguait les amarres. Les sièges ne convenaient plus.

Nous nous levions. Nous buvions debout ses oracles, la poitrine emplie de jéroboams musiciens. Nos genoux galopaient comme des gnous. Nous
transhumions !

Pour son dernier tour de prestidigitation, XL nous disait :

- Ne pensez plus à rien, intensément..

Et puis, il s'asseyait, sa femme dans les bras.. Nous partions en voyage.. Chacun changeait d'état. Nous devenions des tas de choses.

Les uns girouettes en haut des toits, d'où ils annonçaient des firmaments à venir et le retour en cour des hennins. D'autres se faisaient caïmans, lustre de pauvre, olifant, cracheur de venin, échantignolle de marin, absurde ecchymose, percing au nombril, anamorphose..

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Le charpentier d'Italie


Il avait pris le parti de se taire, Marcello. D'on ne sait quelle offrande qu'on lui aurait refusée. Cela ne va pas me le rendre facile à décrire avec seulement des caractères. Lui, en avait un : majuscule !

Oui ! Son calme était majuscule. Sa paume sans sceptre souveraine, dans la mienne et sur ses bastaings ou haches. Les bénissements de ses cals étaient ceux d'un ouvrage.

Ils faisaient rois les pages et les hérauts de la patience que ses apprentis devenaient. Il y avait du devin dans ses mains. Elles nommaient. Nous partagions le pain.

Les mains vous savent. Elles vous font arbre alors que vous restiez à courir à terre à la recherche d'un tuteur. Ainsi rampe le lierre avant qu'on n'y coupe gui à la serpe d'or dans les hauteurs d'un chêne où il a fleuri.

Marcello était un charpentier, mon maître. Il ne chantait que sur les toits. Il y promenait ses braies si particulières : velours à large ceinture de motard et resserré aux chevilles.

Les pantalons amples font des veuves en chéneaux et chemin. Les pattes d'éléphant ont défolié une génération d'apprentis qui voulaient danser sans rechange entre les bals et les toits.

Un pantalon qui s'évase chope un chevron, une carlatte qui rebique (volige en chêne peu épaisse, irrégulière, tranché à la hache dans le fil du bois, indestructible, même noircie et paraissant fragile ou pourrie), et vous voilà reparti au pied de l'échelle.. Il n'y a pas toujours du foin pour vous recevoir.

Marcello ne disait mot à terre. Il enterrait des gafettes. Il a aussi perdu des collègues de son âge. Petit à petit son ciel s'est peuplé d'anges qui vieillissaient.

Vous me direz qu'il en était plus près que d'autres pour poursuivre des conversations que personne n'entendrait.. C'est vrai.

Bel homme, les veuves lui tournaient autour. Un charpentier qui ne tombe pas ! Vous vous rendez compte ? Il en aimât quelques unes sans un mot.

Je l'ai entendu rire et même chanter à des moments où il ne savait pas que je l'écoutais. J'étais censé rapprocher un tas de tuiles infini. Une brouette, un bâtiment détruit à cent mètres de celui que l'on restaurait.

Trier les poreuses, empiler par séries de sept les bonnes (afin de pouvoir ensuite les porter à l'épaule en gravissant l'échelle dressée contre le mur de la maison " à reprendre "), remplir le diable, rouler, gerber les vieux chapeaux et les anciens canaux (blanchis là où le soleil n'a pas roussi leur ombre). J'attendais ensuite, pour les porter à son autel, que Marcello me hèle :

- Tu viens, petit ?

Voulait dire, grimpe et fournis. Après quoi, il disparaissait à chacune de mes livraisons, son tas de sept tuiles entre épaule et cou, un lieu de lui que peu d'amantes, j'imagine, avaient parcouru. Marchant sur les chevrons. Entre lesquels, là où il n'avait pas voligé encore, le vide.

Jusqu'à l'endroit où il commençait à recouvrir, après avoir remplacé, retaillé, repositionné faîtières, fermes et moises, pannes, sablières, contrefiches et entraits.

Préparé ses chenaux de zinc, redimensionné à la petite tronçonneuse les pièces maîtresses en défaut, comme un trapéziste aurait agité un sabre sans se couper, en esbaudissant la foule. Après quoi, il revenait, reprenait, repartait. Et moi, je montais à l'échelle et l'approvisionnais.

Souvent, des abeilles sauvages avaient nidifié à l'abri de ces vieilles terres cuites imprégnées du moindre soleil d'hiver dont elles faisaient chaufferettes pour les naissains.

A manipuler chapeaux et canaux, souventes fois, je découvrais ces cloisonnés émouvants de familles peu nombreuses au creux d'une tuile moulée en forme par une femme il y a cent ans sur sa cuisse de parfois gitane bronzé taillée de la route, abandonneuse de caravanerie - certainement sans l'accord ni de son père ni de ses frères, seulement peut être avec l'appui humide aux yeux de sa mère qui se mouchait pour qu'on ne voit pas qu'elle pleurait et priait pour son bonheur d'évadée.

Après quoi, elle avait fait souche et famille ouvrière. Après quoi, elle avait engobé des tuiles sur ses cuisses.

Non qu'elles soient méchantes par habitude, les abeilles sauvages, ni par principe ou commandement collégial de tout un peuple d'insectes qui se seraient senti assailli.

Pourtant, parfois il s'en envolait quelques unes de leur minuscule gâteau de miel où elles dormaient en attendant le printemps.

Elles me tournaient alors autour de la tête, visaient mon nez, en piqué piquaient.. Je courais en tentant de les fuir.. Marcello, s'il me voyait riait.. puis revenait à nos affaires et moi aux miennes.

Les abeilles s'étaient contentées de me la jouer comme n'importe qui de pas plus acariâtre que cela mais que l'on secoue alors qu'il est parti dans un rêve non sans avoir placardé à sa porte : " Just maried, ou pour toute autre cause, fichez moi la paix cet hiver ! "

*

Lors de mes aller venues au sol, j'ai surpris la chanson de l'homme qui ne parlait jamais, si ce n'est pour me dire : " Tu viens petit ? " dans la journée, et le soir, le travail fini : " A demain, mon gars.. "

Quand il était content de ce que j'avais fait.

Ou bien : " A demain.. " tout court, lorsque quelque chose ne s'était pas passé selon son goût mutique pour le travail parfait. On parlerait aussi bien d'éthique.. Et, puisqu'il chantait, de musique des gestes..

Lui qui ne disait rien et courait sur les toits, comme un oiseau ne pesant guère et qu'auraient secouru ses ailes s'il avait perdu l'équilibre, il fredonnait, quand il croyait que je ne l'entendais pas :
Petits pieds, petits pieds, arrêtez de marcher,
Mes bras mes jambes, cessez de gigoter !
C'est le moment d'écouter la chanson du silence,
C'est le moment de rester sans bouger.
Marcello ne bouge plus. Je l'ai appris par le journal. J'imagine que ce sont les abeilles sauvages qui nichaient sous ses tuiles qui vont s'en souvenir et le chérir le mieux où il est.
Elles ne l'attaquaient jamais, même lorsqu'il les sortait de leurs songes.. Non, pas un dard d'elles pour piquer l'homme sans mots qui chantait…
J'imagine qu'elles tournent autour de ses pensées aujourd'hui encore. Parfois je distingue comme une auréole qui veille autour des cheminées sur les toits qu'il a refaits.

*

On ne saura jamais !

- Vous entendez, Germaine ?
- ??!!
- Monsieur Fernand n'a pas la réponse !
- ??!!
- Mais..
- Ah ! Je vous en prie, Monsieur Fernand, vous qui savez tout ! Ça la fout mal, avouez le !
- Tout, enfin..
- Tiens !? Il y aurait des points d'interrogation pour ce bon Monsieur Fernand qui est professeur, que sa femme emmerde, que ses copies font chier et qui se réfugie dans le bistro de Madame Germaine pour nous faire la leçon ? Vous assistez à une révolution, Madame Germaine !
- Moi, vous savez, les révolutions..
- N'empêche, notre maître à tous, il est sec de la tronche ! Mais pas du godet..
- Monsieur Gaétan, vous m'obligeriez en émettant l'hypothèse que je réfléchis..
- Émettons, Monsieur Fernand, émettons..
- Peut être un petit kir pour aider, Monsieur Fernand ?
- Alors, pour aider..
- Vous les voyez, ces instituteurs ! Ils se piquent le nez pour réfléchir..
- Très bien dosé, Madame Germaine, pas trop de liqueur..
- Et alors, elle vient cette réponse ?.
- A quoi déjà ?
- Prenez votre temps, Monsieur Fernand..
- Excellent, Madame Germaine, excellent. Et pas plus de vin blanc qu'il ne sied..
- " Il sied ! " Oh ! Le con ! Et sur quoi il s'assoit le con qui sait s'il " sied " ?
- L'habitude, Monsieur Fernand..
- Le " Métier " ! Madame Germaine..
- Flatteur avec ça.! Et Monsieur Gaston, il ne reprend rien ?
- Jusqu'à avoir obtenu ma réponse, non !
- Ah, oui, vous vouliez savoir..
- Oui, je voulais savoir !
- Je ne sais plus quoi..
- Faite pas semblant ! Mais pas sans blanc ! Ha !Ha !
- Très drôle !
- Mauvaise excuse de mauvais élève..
- Mais si, mais si, je me souviens...
- J'attends..
- Heu..
- Vous pourriez me la répéter ma question, pour voir ?
- Pour voir quoi ?
- Si vous avez réfléchi aux vraies questions de la vie ?
- Les vraies questions de la vie, Monsieur Gaston ?
- Oui !
- Par exemple ?
- Celle que je vous ai posée et dont vous vous souvenez très bien, dites-vous. Mais vous ne voulez pas y répondre, prétendez-vous ! Monsieur Fernand est un grand oublieux et un grand lâche, Madame Germaine. Vous êtes témoin ?
- !!??.
- En tout cas, le Doctus cum Kir, il se rappelle pas !
- C'était avant la dernière tournée, Monsieur Gaston. Juste avant, je vous jure qu'elle était là !
- Quoi ?
- Votre question peut être pas, mais ma réponse, si ! Elle était là je vous dis !
- Attention, Monsieur Fernand, si vous ne répondez pas dans les temps, l'addition..
- Attendez, ce n'est tout de même pas parce que je n'ai pas répondu à une seule question que je vais payer - combien de tournées de Kir et autant de Picon Bière déjà ? Quand même !
- On était parti là dessus, Monsieur Fernand. On était parti là dessus : le premier qui trébuche, il paie à boire..
- On n'avait pas dit combien !
- Même ça, vous ne le savez pas !
- Et puis vous, vous en avez tirée une facile !
- Facile ?
- Particulièrement facile ! Je me comprends..
- Vous voulez dire quoi ? Que Madame Germaine avait truqué les papiers dans mon chapeau ?
- En tous cas, les trois couleurs des feux rouges, j'aurais trouvé !
- On dit toujours ça quand on est saoul !
- Je suis saoul, moi ?
- Oui ! Et je me demande ce qu'en diraient vos élèves ?
- Mes élèves ? Ils viennent faire quoi là dedans ?
- Se moquer de vous parce que vous nous cassez les couilles depuis la rentrée, Monsieur Fernand, depuis que votre femme a ses règles, depuis que sa mère vous emmerde, depuis que son chien vous pisse dessus.. Etc.
- Quel rapport ?
- Apparemment aucun, sinon que vos élèves se moqueraient de vous parce que vous ne savez pas répondre à une question.
- Pouvez vous la reformuler s'il vous plaît ?
- Pourquoi les grands singes qui ont basculé du bon côté de l'évolution et sont devenu des hommes..
- Hé bien ?
- Pourquoi ils sont allés jusque dans les déserts où rien ne pousse ?
- ??!!
- Jusqu'aux pôles d'où personne ne revient ?
- ??!!
- Alors qu'ils avaient à porté de lèvres et de mains des bananes et des marres !?
- Des quoi ?
- De quoi manger et de quoi boire, Monsieur Fernand ! Tout simplement..
- ??!!
- Madame Germaine, s'il vous plait, faite sonner les dernières secondes sacramentelles..
- Avec quoi, Monsieur Gaston ?
- Une louche sur un couvercle de poubelle ?!
- Dong ! Dong ! Dong ! Dong !
- Madame Germaine.
- Oui, Monsieur Fernand ?
- C'est pour moi !
- Quoi, Monsieur Fernand ?
- Et bien, l'addition !
- Alors on ne saura jamais ?
- Jamais, Madame Germaine, jamais !

*

L'homme au bout du chemin

Cela fait des années que je le vois monter la côte de bistanflûte, depuis le fond de vallée où sa ferme s'éteint. Il a toujours eu devant lui ses mains, au bout desquelles, tenue en laisse mais de loin, une épagneule.. Il ne voulait pas qu'une auto rare l'écrasât

Il n'est pas un homme qui dirait les choses, mais ses yeux, si. Ils sont un peu plus gros que la normale, plus profond d'on ne sait quoi qui fait du bien.

Il n'est pas grand ; il s'est épaissi comme il arrive à la campagne où femmes surtout pommedeterrent avec l'âge dans des blouses de travail aux violets épars. Son front est aéré de cheveux qui font couronne loin des sourcils, partent en arrière avec retard, ne cachent rien de son visage ouvert à l'air.

Il a dans le regard une limpidité sachant les choses, mais non pour les savoir, plutôt parce qu'au cours de sa longue route il a pratiqué le sentiment véritable.
Il en est au juste retour du bâton de sa vie, dans un moment où ses émotions furent immenses à parcourir les secondes entre vrais amis. Il arpente son enfance avec son chien.

Jusqu'à présent, il montait le chemin au bout duquel, en sommet de coteau, notre ferme, silhouette à contre pente, et me semblait-il de loin, tiré vers le ciel par le lien de son chien..

Monsieur Moulis n'a pas seulement tendu les bras vers où bascule notre route minuscule, goudronnée une fois pour toute au milieu des trente glorieuses et où l'on ne se croise pas sans verser au fossé les légumes du marché, ou le gosse, sur le porte bagage d'un vélo de dame. Il fut agriculteur d'abord, sans dérailleur pour les côtes.

Son exploitation, qu'il a mise en fermage sur le tard, couvrait cinquante hectares. Avec des bœufs ! Je ne vous dis pas : il a fallu qu'il s'active et embauche des espagnols fuyant la guerre, des italiens dont jeunes filles avaient désespéré le cœur, des portugais petits mais inégalables en ardeur..

Hé bien, malgré la foison du travail, sur un limon où tout pousse pour peu que l'on s'en occupe, ce qui surpeuple les horaires, retrousse les manches et raccourcit les nuits, hé bien, n'empêche, il a vu venir la télé comme une nouvelle fenêtre pour ses pensées.
Il s'est dit : " Monter sur les toits pour installer des antennes, je verrai plus loin. "

Monsieur Moulis ouvrit ainsi son coeur aux ondes devant lui. Et, comme chez nous on règle les " râteaux " (antennes) en les orientant vers le Pic du Midi que l'on voit de partout, Monsieur Moulis allait plus loin, et encore plus loin..

Peut être s'imaginait-il, hirondelle, franchir la brèche de Roland ? Atteindre les roches chaudes du versant de la chaîne exposé au soleil ; peut-être sentait-il depuis sa Gascogne la terre de là bas, grumeleuse et rouge comme du sang, puissante en arômes comme l'encens ? Je ne sais, mais son second métier a petit à petit rempli la deuxième moitié de sa vie.

A la troisième, il lui restait une chienne dont l'âge retardait le départ au paradis des généreux. Attendait-elle qu'il y partit devant elle ?
A la troisième, donc, il conservait sa vieille toutoune vers qui se tendaient ses mains. Elle faisait semblant d'être devenue sourde pour qu'il lui parlât plus souvent.

Et pour qu'il la rapproche lorsqu'un cahot annonçait une auto dans un des raidillons où chaque soir en été, pour que la chaleur n'incommodât pas son épagneule, il promenait sa robe blanche et jaune jusqu'aux oreilles.

Et chaque fin d'après midi en hiver, lorsque celui-ci se fut étendu sur sa retraite et sur ses champs.
Hier, j'ai vu pour la première fois, passé le sentier de cailloux qui sépare notre vieille demeure à l'ombre de ses cèdres, la silhouette de quelqu'un que je reconnaissais tout en me demandant si c'était bien lui..

Car ce croquis d'homme au bout du chemin avait les bras au dos, comme Napoléon à l'île d'Elbe. Il redescendait la côte de bistanflûte à laquelle Monsieur Moulis était monté sans son amie..

J'ai appris, de ses yeux où la chaleur s'était vidée qu'elle était partie devant lui.

Du coup, son ventre, le voilà qui bombe un peu dans la descente vers chez lui, une maison ancienne comme la nôtre et dont il ne se déterre que pour un voyage qui erre..

Il a ses mains derrière, Monsieur Moulis, et l'âme à l'avenant..

*

C-t'un monde !!

Nous avons un " Bac blanc ", en mars. Un Bac expérimental, une mise en jambe, un tir d'essai. L'approche du contrôle continu. La tentative ne sera pas renouvelée. C'est pourquoi, sauf à l'avoir passé l'unique année de son apparition (1957 ?), vous ne pouvez vous en souvenir.

Question de géographie : " L'économie de l'Australie... ". Sec, je compose un rébus. On y voit un mouton + autre chose qui m'est sorti de la tête. Je crois me souvenir, en effet, qu'en Australie moutons l'on y tonde et puis aussi que l'on s'y livre à cet autre chose que j'ai oubliée.

Quoi qu'il en soit, au delà de ces deux idées, rien ne vient. Je lève les yeux. Je laisse ma tension retomber après mon effort de calligraphe, on peut dire même d'illustrateur, de vulgarisateur. Je prends mes distances par rapport à l'œuvre. J'écarte la feuille. Je lui lance un regard neutre. Quelque chose ne va pas. Quoi donc ?

Non, ce ne sont pas les pattes du mouton. Elles sortent de la boule de laine à la perfection. Ce ne sont pas ses boucles non plus. Non, ce qui me choque est le peu d'espace qu'occupe l'allégorie dans la page.

Je me demande : " Quoi de plus frustrant pour un correcteur qu'avoir à ne voir qu'un haut de recto si peu garni ? Rien d'autre à se mettre sous la dent de l'œil, alors qu'on s'apprêtait à grands coups de rouge à commenter dans la marge avec des " Que voulez-vous dire ? ", des " Où allez vous comme ça ? " A quoi, bien sûr le candidat eût été bien en peine de répondre.

Le correcteur, voyez-vous, est un personnage qui entretient avec lui-même un dialogue parfaitement intérieur. Il a besoin de votre copie pour se parler à soi-même. A partir d'elle, il s'auto suffit.

Une fois la pile de devoirs en place, le feutre sorti, il peut s'in péter ce qu'il veut. Se la jouer indigné, sceptique, voir perplexe, même si plus rarement. La correction n'étant pas à proprement parler une école du doute.

Enfin le " C-t'un monde ! " peut se refaire la santé. Même si usurpé en la circonstance. Usurpé pourquoi ? Parce que " C-t'un monde ! " était jusque là une expression réservé aux gens du peuple. Ils ne comprenaient pas grand chose à un événement ? Ils avaient " C-t'un monde ! " pour l'interpeller, prendre position quand même.

Ce n'est pas rien que de disposer d'un droit de réponse dans la vie, n'est-ce pas ? " C-t'un monde ! " avait donc été déposé par la roture, les manuels, ceux là même qui avaient déjà déposé les rois. Au font, par des gens qui en savaient quelque chose sur la déposition.

- Monsieur le commissaire, je viens déposer.
- Vous déposez quoi ? Plainte ou souverain, au choix.
- Je viens déposer " C-t'un monde ! "

" C-t'un monde ! ", donc était protégé. Il restait quoi aux raffinés, lorsqu'ils avaient à s'indigner que ce ne fut plus comme avant ? Ou que votre copie les choquât ? Rien ! Ils avaient pris le tic de la périphrase, le torticolis de l'amphigouri.

Ils avaient motorisé leurs carrosses avec de la dialectique à trois temps. Ils avaient pondéré, délayé, dilué jusqu'à la vase le vaseux. Ils avaient fait de l'incommensurable avec des riens. Ils se noyaient dans un ver d'eau. Il leur manquait " C-t'un monde ! " pour ponctuer le monde, l'épingler !

Ils ne savaient plus s'indigner proprement, simplement. Ils ne savaient plus non plus reconnaître qu'ils n'y comprenaient rien. A quoi ? A n'importe quoi qui les surprendrait.

Enfin ! Grâce à la correction de piles de copies, retrouvaient-ils l'opportunité - puisque personne ne les observait - d'abuser d'une exclamation à laquelle ils n'avaient pas droit : " C-t'un monde ! ".

Ils en tiraient un bénéfice somptuaire : pouvoir ouvrir des yeux ronds. Quand on dit " C-t'un monde ! ", le sourcil remonte. Ils se livraient donc à la stupéfaction du puisatier dont la baguette de coudrier se mettrait à vibrer toujours à la même heure en s'imaginant devoir la donner au lieu de signaler l'eau !

*

J'adjoins donc un texte libre à mes dessins. La page se remplit. Il verra, mon correcteur, que je me suis donné du mal. Dans le pire des cas il pourra s'accorder un " C-t'un monde ! " de bonne compagnie et de derrière les fourrés.

Et puis, c'est vrai que je lui dois quelque chose. Ne m'a-t-on pas beaucoup appris ? Il me faut donc lui beaucoup rendre. Même un vomi de savoir rendra hommage aux abondances versées en moi par les puits de science que sont nos enseignants.

Mon testeur de Bac blanc sera heureux de constater que je me suis pressé le citron pour que le printemps précoce de cette année unique régurgite un minimum de dons.

Ce minimum prouvera que le Lycée n'a pas mis en marche sa grosse machine à polir les crânes sans que je lui en retourne un éclat chauve.

Bien qu'il figure sous mes dessins, on ne parlera pas de " légende " pour le texte qui se propose alors à moi. Non, il n'a rien à voir avec l'énigme du mouton plus quelque chose. Il surgit de lui-même, pour lui-même.

Il est consubstantiel à soi. Il est libre de droits. Il est volage. Je le fais aux pattes et je le livre tel quel à mon examinateur d'idées prises au collet. Au moins n'aurai-je pas eu l'air de jouer l'ingrat qui se fout de tout. Jugez en. Le voici :

- Merde ! S'écrie ma Grand-mère, en posant sa chique sur le piano.. Parce qu'elle est polie ma Grand-mère : elle ne parle jamais la bouche pleine. ! Ni de l'Australie, ni d'autre chose..

Le départ est un peu brutal, j'en conviens. Mais quoi, il faut surprendre, captiver, dit-on, non ? La suite, je ne m'en remémore qu'une divagation plutôt déroutante. Elle concerne :

- Les gardiennes de phares cycliques et cleptopèdes dont ont dit trop peu combien douloureuse est la maladie orpheline qui fait d'elle des cleptomanes par les pieds, des acrobates sans le vouloir...

La chute incite au don. J'affirme que ma Grand-mère se porte garante du bon usage des versements que l'on voudra bien adresser à l'association dite " Ors des plats à poisson et pompes en fonte de Gyé sur Seine, en hommage à Marcelle et sa faisselle.".

Je donne l'adresse de Bernard, mon ami le poète, et le numéro de téléphone des parents de Pierre, notre copain plus tard cinéaste. Je profite d'un moment d'inattention du gardien. Je me penche. Je me déchausse. J'encre mon pouce droit de pied et je signe avec son empreinte.

*

Convocation au tribunal pour enfants de l'Université de Paris, une juridiction mi ecclésiastique, mi révolutionnaire, un touillé de Civil, de Pénal et d'ecclésial, d'inquisition et le débat d'idées plus socratique.

Espèce hybride d'instance, donc. Les prévenus comparaissent devant le Doyen de la Fac des Lettres déguisé en grand échanson sans la musique de " C'est à boire, à boire, à boire.. ".

L'escortent un sous-diacre trembleur de burettes et pas mal d'autres sommités raflées dans les déambulatoires. " Allez, viens. Tu verras, c'est intéressant ! Je te jure que tu ne t'ennuieras pas. "

Du beau monde. L'aréopage est impressionnant. Chaque juge est assis derrière une enfilade de tables. Les couvre, en les réunissant, une longue nappe sacramentelle en velours rouge, couleur affable, comme l'on sait, à cacher le sang.
Un sas sépare les fraudeurs de l'intimidante cour turgescente.

*

Depuis une salle d'attente immense, on entend des murmures, des exclamations, des pleurs. Parfois un greffier ressort. Il fait les cent pas pour se délasser l'intelligence qu'il a quant aux pieds. Il murmure : " C-t'un monde ! "

Les comparutions se succèdent. Les sanctions pleuvent. Il y en a qui sont contentes d'elles mêmes. Appelons les les " bien fait pour lui ! " Il y a celles qui sont restées un peu en retard d'une mansuétude. Quelque chose dans votre attitude a " reproché " à l'estomac des magistrats.

Ou bien c'est l'atmosphère. Elle avait fini par se charger. Les édiles ont eu besoin d'un coup de tonnerre pour purger l'électricité de l'air. C'est tombé sur vous..

Il y a celles qui arrivent là comme des hybrides en quête d'unité, des abandonnées à leur bizarrerie, des mi figue mi poisson, des mi cheval mi pie. On fait alors de très gros yeux. On donne de la voix, mais on punit peu.

Il y a aussi des entre deux de quelque chose qui serait l'équité, des entrelardées d'absurde, des embardées de justice. Dans le doute on aura tranchée dans le milieu par crainte des extrêmes. On aura puni à moitié et à moitié gracié. Elles se cherchent un père naturel et en trouvent deux, ces sanctions là.

Et puis enfin voici les convenues, les tapotis sur la joue pour les enfants de ceux qui ont des amis sous la toge.

Il y a de tout cela qui verse sur des têtes encore enfantines ou de déjà fiers bandits.

J'allais oublier les terribles. La plus redoutée demeure l'interdiction définitive de passer le " vrai " Bac, celui du vrai printemps de dans deux mois.

A chaque appel de prévenu, le maître des cérémonies saisit son dossier depuis une conséquente pile. Il l'ouvre.. Il se remémore la cause par lecture diagonale. Il le passe à la ronde. L'acte d'accusation circule jusqu'au dernier sous diacre à sa droite.

Ensuite, il revient vers Auguste. Puis il repart sur sa gauche. Chaque assesseur en prend une fugitive connaissance. Il faut aller vite : la panière déborde de " cas " de tous ordres. Avant d'y recueillir les têtes des condamnés.

Les uns ont triché. Les autres ont tagué. Certains ont lutiné. Il s'en est trouvé pour soudoyer. Ou pour perpétrer l'incroyable. Plus que les autres, ils ont stimulé le " C-t'un monde ! " Ils vont le payer !

Tel est mon cas, car comment qualifier cette sortie de ma Grand-mère sur un sujet aussi exotique que l'Australie ? Pays, que dis-je, continent où elle n'est jamais allée, où les pianos à queue sont rarement attribués dans les tombolas à de vieilles dames qui chiquent...

*

Le Doyen rougit. Il serre ses lèvres pour que sa bouche ne s'ouvre pas sur un fou rire inadéquat à sa pourpre. Il glisse précipitamment ma chemise à son premier adjoint intrigué par la rapidité avec laquelle le freezbee lui parvient.

Il jette un œil, le malheureux ! A son tour il retient sa respiration. Il passe à son voisin qui se mouche pour cacher ses larmes. D'autres essuient des lunettes pissées de rire. Des bustes plongent sous l'enfilade des tables. On aurait laissé tomber quelque chose à terre ?

On met un certain temps à le retrouver, en tous cas, ce quelque chose. On ne réapparaît, congestionnés, qu'après remise en ordre de cous libérés de leurs cravates.

En peu de minutes, j'ai devant moi une brochette d'universitaires redevenus les galopins qu'ils furent ou révèrent d'être à la petite école, où - ils viennent d'en prendre conscience - ils vénérèrent aussi la déconne.

Ils se tirebouchonnent de toutes les façons utiles aux enfants de cœur piégés pendant l'office par un gag qu'ils n'ont pas vu venir - pigeon chieur, chasuble à trou.

Ils tentent de préserver aux débats la sérénité qui leur sied. En même temps ils se demandent où ils pourraient aller se rafraîchir sans qu'ils fussent tous à se lever ensemble pour suivre les mouches vers les WC..

*

Des huissiers dirigent les incontinents qui ont osé. On attend leur retour d'urinoir à larmes. Dans les toilettes, ils tentent de se recomposer devant les miroirs. Mettez vous à leur place :

Vous venez de vous soulager. Vous avez repositionné votre étole. Mais rien n'y fait, ni l'eau fraîche, ni le bruit trivial de la chasse, ni la distance entre les gogues et le tribunal.

Pourtant vous l'avez parcourue en vous sermonnant : " Sois calme, Benoît ! Sois calme ! Respire profond. Tu joues ton image ! Que penseraient tes enfants s'ils te voyaient, ballonné d'envie de farces, hermine hébétée aux épaules, martre spasmée au sternum, bonnet de magistrat bancal sur le chef ? Tu crois qu'ils y entreraient après toi dans ta carrière d'universitaire ? Allons Benoît, reprends toi ! ".

A peine revenu du siège au siège, ils tentent de recouvrer leurs voix sévères : " Enfin pourquoi ? " Il s'en faut de peu que l'un ou l'autre n'ajoute " C-t'un monde ! "

Ils vont aux commentaires avec des formules de peu de mots. Ils sentent qu'ils courent le risque, s'ils font long, de ne pas résister à la joyeuse folie qui a contaminé la compagnie demeurée assise, et qui les attendait pour voir dans quel état ils reviendraient des ouatères.

Encore une fois, mettez vous à leur place. Vous savez comment ça part, les poilades. Mais avez vous appris à les rattraper ? Vous pensiez qu'en vous aspergeant la figure vous alliez vous en débarbouiller. Mais vous revenez chez des rieurs contenus. Ils sont mèches qui fument..

*

Pendant votre évasion, ils ont échangé des regards qui en font à présent des bombes ! Pas besoin de clin d'oeil. Il suffit que l'un dérape et c'est la mise à feu ! Vous aviez déserté. Et à présent vous constatez que cela n'a servi à rien. Vous refaire la raie n'a pas ralenti la prolifération des envies de pouffer. En votre absence, le bouillon de culture a dégénéré. C'est pire au retour qu'à l'aller !

Ce quelque chose dans l'air vous assaille aussitôt que vous avez reparu. Vous inhalez son gaz hilarant dès que revenu. Un déclic incontrôlable vous cite à nouveau la comptine qui a fait obole à votre gravité de votre jeunesse retrouvée. Vous vous souvenez ? " Je te tiens, tu me tiens par la barbichette.. Le premier qui rira.. "

*

C'est reparti. L'un dit " A quoi avez vous pensé ? ". l'autre " Aviez-vous seulement dormi avant l'épreuve ? ". Le troisième est plus bref encore : " C-t'un monde ! ". Enfin, un notable est parvenu à le placer, ce vocable ouvrier..! Il aura fallu qu'il fût bien démuni de glose prête à l'emploi, n'est-ce pas ?

On devine que si leurs phrases comprenaient plus de cinq mots, ils fulmineraient en dedans, ils se consumeraient, nos sages. Ils ouvrent la bouche - ceux qui s'y risquent - à la recherche d'un souffle. Ils la referment aussi vite.

Ils sentent monter en eux le volcan du chahut. Le fou rire qui, une fois parti, n'a plus besoin de causes. Vous lui coupez le contact sans effet. Il redémarre sans clef ! Et vous foncez plein pot dans la rue en pente " Ohé ! Ohé ! "..

Ils sont terrifiés parce qu'ils ont compris combien profiteur il était, ce fou rire, de la moindre interstice entre vos lèvres. Si vous lui laissez ne serait-ce qu'entrapercevoir une porte de sortie, il y bouscule tout ce que vous tentez de mettre en travers de son chemin.

Il écarte vos mâchoires. Il humidifie vos yeux. Il vous fait couler le nez. Il vous explose d'un bonheur rare et retrouvé. Celui de l'homme libre !

*

Et c'est dans cet état que des juges devraient condamner ? Impossible.. Je profite d'un moment où tant de regards éplorés quémandent. Je parle d'un coup de printemps. Je leur sauve la mise.

Chacun se rend à cela. C'est par gestes que les magistrats me signifient : " Nous vous en supplions, quittez nous. Rentrez chez vous. On ne sait pas, mais ne restez surtout pas là, en face de nous.. "

Le Président a eu le courage de dire un mot, un seul : " Blâme ".. (Ce qui ne m'interdit pas de passer le vrai " Bac " en juin. Ouf ! ) Tous ses collègues avaient leurs deux mains pour cacher leur visage. Ils parlaient à leurs bouches : " Je t'en conjure, ta gueule ! "

Dans la salle des pas perdus, les impétrants écoutent s'écouler le gazouillis de la contention rigolarde. Ils devinent des respirations trop bienheureuses pour ne pas avouer leur honte. Ils perçoivent des bruits de sièges déguiseurs de glousseries, des " Atchoum ! " postiches, un ensemble de signes déjà repérés pendant le primaire quand la classe part en vrille.

Ils subodorent. Ils se remémorent. Remontent jusqu'à leur indignité du moment d'autres confusions, des rouges aux joues comme des pommes, des lumières dans les yeux de petits bonshommes, des amitiés pour toujours.

Petit à petit s'installe dans leur salle d'attente de chenapans un air de fête de village à l'ancienne. Les sourires reviennent de farces agglutinantes, de complicités polissonnes, de fraternités d'armes délicieuses, du temps béni des sarbacanes, des boulettes de papier mâché lancés aux plafond où elles se collent avec leur pendu au bout d'un fil, les poissons du premier avril, le fluide glacial sur le siège de l'inspecteur d'académie, les boules puantes pendant la lecture des " Mémoires d'un âne qui reculait de peur.. etc ".

Ils voient venir de l'antre du tribunal un délégué de ces si sérieuses personnes redevenues des pitres. Il vient pour dire : " Suspension de séance. " Et si quelqu'un demande, parce qu'il a un train à prendre, " Jusqu'à quand ? ". La réponse qui tombe est savante : " Ad nutum ! "

Tous graciés ? Oui ! Ma Grand-mère a bien fait les choses. Elle n'est pas seulement polie, ma Grand-mère… avec sa chique sur le piano.

Voilà ce qui me reste d'un " Bac blanc " dont personne n'entendrait plus parler.

Sauf à ce que dans quelque ambassade du bout du monde je ne sois accueilli, à contre jour, un jour, par quelqu'un dont je distinguerai mal la silhouette à cause du soleil. Il me dirait : " Ne serais-tu pas le grand Sébastien du Bac blanc de 1959 ? " A quoi, je répondrais, stupéfait : " C-t'un monde ! ".

(Voir Éléphant Majesty 1)

*

J'étais sur elle..

Je regardais ses yeux. Nous avions plus à nous dire qu'à nous jouir. Elle souriait, extraordinairement heureuse, et son sentiment était si jeune qu'il ne réparait rien.

Visage doré, des yeux où le bonheur s'éveillait, sortait d'une enfance, baillait. Pour la première fois nous aimions.

Toute la journée je me suis demandé qui était cette jeune fille que je venais de rêver. Depuis, je porte son souvenir comme un talisman ; je réactive sa joie, sa si profonde confiance, l'émerveillement de la chérir en fusion dans mes bras.

Jean-Sébastien Loygue  js.loygue@wanadoo.fr   http://www.loygue.com
http://www.loygue.com/public/jsl/html/fr/home/home.php

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Noir Soeur

Josué est responsable des " facilities " (homme d'entretien) dans une Web agency.

En allant vers son travail, il trébuche sur une violoncelliste géante, noire, aveugle, et décide de partir au bout du monde pour lui rapporter " des notes pures ". Voyez vous ça !

En route, il rencontre un mystérieux gardien de zoo, une girafe aux cordes vocales longues comme son cou, un dragon chaleureux, une tortue vagabonde..

*

En attendant, son premier pas, il le fait devant lui. Au pied de son lit. Ce n'est qu'au quatrième, qu'il doit tourner. Sa chambre est courte et carrée.

La porte qu'il referme en sortant. Deux tours à la clé. Les escaliers, la rue. Peu de changements d'un jour à l'autre : les immeubles ne fleurissent pas au printemps. Les boutiques ne changent de propriétaires que de temps en temps.

L'une d'entre elle intriguait Josué. Depuis longtemps fermée. Minuscule et autrefois tenue par un cordonnier, l'œil très vif malgré son âge avancé, et l'air, en levant le nez sur les chaussures que vous lui tendiez, de s'imbiber de qui vous étiez. Intimidant et étrange petit troll que l'on aurait dit jeteur de sorts, prémoniteur de lignages, lecteur de pensées, accoucheur de vertus cachées.

Tout cela avec des outils tranchants et de la colle à fixer les ailes aux dos des statues pour qu'elles s'envolent. Derrière un bar minuscule qu'auréolaient les souliers réparés qui attendaient leurs pieds. Certains dépareillés par un croque en jambe du destin. La poursuite d'une chimère derrière un train.. Quelqu'un que l'on aimait, et hop! on avait glissé..

Certaines chaussures en étaient restées là. N'étaient plus reparties. Jouaient aux ex voto dans cette chapelle miniature, en signe de vœux accomplis après d'imprévisibles détours de la vie, parmi lesquels immanquablement, aussi, des naufrages et des envies.

*

Elle était restée fermée longtemps. " Bail à céder " n'avait pas provoqué l'enchère. " Murs à vendre " avait suivi. Sans succès. Le volet de bois n'ayant à cacher du froid qu'une seule baie étroite et peu haute, il s'était écaillé avec modestie. Il avait bruni avec discrétion. Sa couleur avait fondu avec les cloques de lèpres du mur..

Et puis un jour, Josué comprit qu'un repreneur avait fait terre chez l'ancien cordonnier que peut être une princesse avait réincarné.

La façade avait été lessivée. Le panneau de bois avait été gratté, puis recouvert d'une lasure au bleu landais. Un pronunciamiento caracolait en bandeau. Il promettait d'être verbeux, vu l'espace de réserve non encore empli d'écritures. Cela commençait par :

- Qu'avons-nous à offrir, sinon… ?

Étrange recommencement des choses pour une échoppe, n'est-ce pas ? Josué se disait cela, lorsqu'au bout de sa rue : métro, lguichets, tourniquets,
" Couuuuiiiiinnn ", départ de la rame.
Au bout, son boulot.

*

Lundi dernier, une violoncelliste dans un couloir du Tube.

Trois flux convergent vers elle. Grand avaloir que le Métropolitain. Elle, black obèse. La musique tremble à partir de son instrument et d'elle. Cages de résonance, poitrine et tunnels. Laquelle enrobe
l'autre ? Les yeux fermés. Une canne blanche. Un chien.

Elle est véritablement énorme et habillée de noir. Pour dissimuler sa masse et par courtoisie envers les autres ? Parce qu'elle ne voit pas ? Une jolie peau dorée. Les yeux fermés.

Son instrument est anormalement grand. Entre la contre basse et le violoncelle. Créé pour elle ? Par un luthier qui l'aurait regardée venir dans son atelier ? Il aurait laissé s'échapper son crayon de la feuille sur laquelle il avait l'habitude de lancer ses premiers traits à l'inspiration, lorsque sa porte s'ouvrait ? Et il serait passé, aussi sec, d'un A4 à un A2 ?

Les sons de l'instrument s'épaississent au fur et à mesure que Josué se rapproche. Jusqu'à devenir fleuve troublant comme une caresse du dedans. L'air est aspiré par un courant d'air venu dans les tunnels qui se rejoignaient là où elle s'est postée. Ses airs poissent les passants de leurs masses gourdes, souveraines et sourdes. Les gluent.

Lorsqu'on arrive tout près, son archet démesuré frôle les chairs des passants. Le liquide de la foule en vibrant, se fait épais. Chaque globule cherche son air…

Ce matin là, Josué pense : " J'irai un jour chercher des notes pures pour elle, jusqu'au bout du monde. "

*

Il arrive au travail, remplit la machine à café. Fait propre la salle de conférence qui sert aussi de cantine dans un coin. Encore la même bande d'enfoirés juvéniles qui a voulu signaler son zèle en envoyant des mails professionnels à point d'heure et s'est refait la santé avec des jus ! Le lieu est dans un état !!

Il y a un côté boite de nuit dans son entreprise de marketing digital. On ferme au crépuscule du matin.

L'équipe de relève vide les cendriers - c'est lui, l'équipe de relève ! - nettoie. La magie des lumières qui embellissaient la scène, palpitait des étoiles au plafond, l'aube en fait un désastre. C'est son job que le jour se lève.

Josué refait propre en une petite heure avant le retour des noctambules. Il remplit les poubelles de gobelets avec dans leurs fonds des restes de liquides froids. Il réapprovisionne le percolateur, le distributeur de petites cuillères. Il passe la serpillière. Il vérifie les boutons électriques, les connexions. Sympath !

On sait qu'avec lui, dès dix heures, on pourra dire à un collègue " Tu prends un jus ? ". Ou à un prospect : " Je vous précède.. " Jusqu'à la salle de réunion.


*

Au retour, José la retrouve dans le grand échangeur. Avec son chien qui n'aboie pas, sa masseuse de notes..

Toujours aussi grosse et pleine d'une musique qui vient jusqu'à lui. Le long du tuyau par lequel il passe pour embouquer la ligne 13 vers Louise Michel.

Il réentend de loin la même abeille incertaine, le même buzz haché par les trépignements des pas. Et puis le sang des sons le happe et la chanson de l'instrument coagule. Des tentacules s'emparent de lui.

*

Il travaille dans un monde paradoxal et attachant, un peu décollé de terre. On peut lire, par exemple, sur l'Intranet maison des échanges tels que celui qui commence par un mail de Pascual à " all ", c'est à dire à tout le monde..

- Salut,
Voila quelques liens...:)

Le même Pascual, ayant oublié de copier/coller les URL en question, se voit répondre :

- Pascual invente le mail qui parle de liens sans lien. Quelle créativité, ces espagnols !

On le voit, Josué œuvre dans une entreprise où l'on communique par de l'immatériel avec de l'invisible, dans la patrie homéopathique du sensible, dans la mémoire des molécules en leur absence, dans la trace ineffable qui s'efface dans l'eau comme le péché de la femme. Rien ne surprendra d'apprendre, par conséquent qu'il inspire ce conte..


*

Un soir, en repassant devant la boutique de l'ancien cordonnier, Josué a la surprise de pouvoir lire le calicot enfin fini..

- Qu'avons-nous à offrir, sinon..
Le sifflet de métal du courlis
Aux yeux qui chavirent de mélancolie ?


*

Josué a sacrifié le lendemain une journée de RTT. Il a changé à Opéra. Il a pris la Direction Vincennes. Il est descendu à "Jardin des plantes". Quelqu'un lui avait dit (il ne sait ni quand, ni qui) que les girafes permettent que l'on entende les bruits de l'univers.

Il suffirait, paraît-il, de frotter un archet sur leurs cordes vocales pour en tirer des sons des commencements du monde..

Il y va se faire la main avant de partir loin les cueillir.

*

- Mais, non, mon petit ( lui avait répondu la musicienne) je ne peux pas te confier mon archet à moi. Serait-ce même pour en faire ce que tu dis : passer ses crins sur des cordes vocales de girafe… Et puis, tu sais, Josué..

Elle n'avait pas terminé sa phrase.. un flot de piétons déboulait. Le staccato des pas assourdissait les mots. Il n'y avait que le violoncelle capable d'en tirer ce qui fit qu'un jour Merlin ravit les enfants d'une ville..

Noir Sœur passa l'archet sur les cordes de son violoncelle et le son s'épaissit. Les poitrines se remplirent de liqueur. Le bonheur coula de nouveau dans le grand échangeur où des globules fraternisaient.

- Alors, je fais comment ? Demanda Josué qui voyait tomber les pièces dans le boite de Noir Sœur grande comme une baignoire. Entre deux tintements de tunes, il entendit cette réponse :
- Je ne sais pas, Josué, mais dans les parcs il y a des arbres qui ont des branches ; il y a aussi des lianes, je suppose.. Tu devrais trouver de quoi te construire un arc.. Au fond, l'arc et l'archet se ressemblent.. Tu ne crois pas ?

Le voilà donc en haut de son échelle double utile à saisir les cerises hautes. Il masse le cou de la girafe. Elle a l'œil rond de surprise. Ses deux petites cornes lui font comme des sourcils levés.

Elle déglutit heureuse. La nuit tombe avec ses couinements de baleines dans l'immense poche bleue du temps où les clignotements des astres demandent : " Qu'en ferez-vous ? "

- De quoi ? Est-on tenté de répondre..
- Mais de la vie. Sur votre si petite planète à péter prête.. Vous savez, nous, les étoiles, nous avons le temps de naître et mourir : des milliards d'années.. Mais vous, pourquoi vous précipitez-vous ?

*

Elle était pleine, la nuit. La lune aussi. Josué est gaucher. Il avait sa main droite posée sur l'échine de la girafe. De l'autre il passait son archet sur sa trachée. C'était étrange de voir l'animal ouvrir la bouche à chaque fois que les lianes de l'archet le caressaient. On avait l'impression que s'y engouffrait la musique pointilleuse du ciel..

*

Le veilleur du Jardin des Plantes était venu voir ce qui se passait. Mains au dos, casquette relevée après les stridules des sifflets des gardiens de jour, disant aux visiteurs " On ferme dans dix minutes.. vérifiez que vous n'oubliez rien dans l'estomac d'une autruche, ni sac à main, ni carte orange, ni surtout moumoute, bouc postiche ou faux cils dont elles raffolent.. " Il restait posté au pied de l'échelle de Josué. On aurait dit qu'il s'attendait à ce qu'il en tombe des griottes pour ses oreilles..

Comme rien ne venait, il hélait :

- Vous faites quoi, là haut, jeune homme ?
- Je frotte..
- Je vois bien que vous frottez le cou de la girafe, mais vous n'avez pas choisi la plus petite, ni la plus courte échelle non plus..
- Faut ce qu'il faut, si l'on veut ramener des notes pures du bout du monde, non ?
- Vous pourriez commencer par quelque chose d'anodin..
- D'anodin ?
- De près de chez vous.. Vous n'avez pas de lampadaires à qui gratter le tube ?
- Pas dans ma rue.
- Et puis, vous n'êtes pas un peu fou de vouloir partir au bout du monde cueillir des songs ?
- Ne le suis-je pas déjà à passer mon archet sur ce cou ?
- Ça oui ! Mais je ne saurai vous en faire le reproche. Des distractions, vous savez, ici, la nuit, en dehors des ricanements des loups fous..

Le gardien cessait de parler. Son petit nez pointait en l'air. Ne lui manquait que des culottes courtes, un cartable qu'il eût mis sur son dos, une gamelle à la hanche pour le repas de midi, du temps que les cantines n'existaient pas aux collèges, pour avoir tout à fait l'air d'un enfant malgré ses plus de soixante ans..

Mais il aurait fait quoi, après sa retraite, Samuel ? Il avait demandé qu'on le garde. La nuit, avait-il précisé " Pour ne pas déconsidérer le Jardin ". Le Directeur avait eu un bon sourire et lui avait répondu : " Je vais voir si je peux faire quelque chose.. "

Deux mois plus tard, il convoquait le vieux monsieur. Celui-ci roulait sa casquette dans ses mains. Il regardait ses pieds, jusqu'à ce qu'il entende :

- Vous savez, Samuel, que nous avons quelque chose en commun, dans notre Jardin des plantes ?
- Tous ?
- Oui, tous, Samuel, depuis le nourrisseur de fauves jusqu'à l'heureux Directeur que je suis..
- Et c'est quoi, sans vous commander ?
- Notre moyenne d'âge, Samuel.. Donc, c'est d'accord. Vous restez ! Cette valeur là ne doit pas changer !

Samuel était rentré chez lui, de son pas de petit homme.. Émerveillé à l'idée que tous les membres d'une communauté de travail eussent quelque chose en commun.

*

Donc Josué allait partir !

Mais l'employée au nettoyage de l'immeuble, la serpillière au bout du manche à balais avec lequel elle faisait briller les écorniflures du sol mouillé, s'est redressée. Elle a posé une main déformée par l'arthrose sur son dos pauvre. Il en avait porté des hottes et des hontes, jusque là !

Josée a vu ses yeux, alors qu'elle décraquelait ses os pour rapprocher son visage du sien et lui parler.

Enfin il l'a entendue dire :

- Partir ? Oh ! non, Pas vous !
- Pas moi ?

Josué avait-il seulement imaginé qu'il compta pour elle ? Lui qui vit tout en haut ? Dans la plus petite chambre ? Lui qui ne donne jamais d'étrennes ?

*

Au vrai, il s'agit d'un placard. Il a répondu " Oui " sans hésiter à l'agence qui lui demandait : " Vous le prenez ? " car on ne lui avait pas demandé de caution, de feuille de paie. La négociatrice avait seulement commenté :

- C'est un peu restreint.. Je sais.. mais le propriétaire a promis d'y faire venir un tuyau. On évacuera par la gouttière. L'électricité est déjà là, vous voyez.

En effet, un bouton d'ébonite avec sa minuscule boule au bout d'une tige. Style clochette de vélo. En haut pour Off, en bas pour On. La lampe descendait d'un double fil torsadé, sous un abat jour dépoli froncé et décoré de fleurs coulées dans la pâte de verre. Clic ! la lumière ! Clic ! le noir.

Clic ! encore, et de nouveau le printemps sur les plis du verre comme celui des premières jupes après l'hiver.

Josué n'en croyait pas ses yeux : un lieu ! Le ver luisant de sa rêverie, l'appeau du bonheur si simple auquel il aspirait, il l'avait là, au bout du gras de son indexe. Il lui suffisait de faire Clic ! et il voyait cinq sur cinq, les quatre sur quatre mètres de son galetas. Un vasistas faisait puits. La lumière vraie en tombait sur lui.

Il s'est tout de suite imaginé qu'il l'ouvrirait, qu'il monterait sur le toit, qu'il verrait loin. Il ne savait encore pas que son bout du monde l'appellerait grâce aussi à cela, en écho à sa rencontre avec Noir Soeur.

Il eût suffi qu'on lui accorde une cave et peut être il aurait imaginé voyager jusqu'au centre de la terre pour lui ramener des laves. A quoi tiennent les idées que l'on se fait de chercher la vérité, n'est-ce pas ?

*

- Oh ! non ! Pas vous !

La vieille était cette fois presque entièrement dépliée. Je dis presque parce qu'un mélange d'habitude à fléchir, peut être venue de la saison des fruits au sol, fraises et melons, par exemple, avant que les abricots ne vous redressent ? Et avant qu'en fin d'été le raisin ne vous accroupisse de nouveau ?

Une longue survie en plein air et en tournant depuis les premières récoltes au Sud jusqu'aux vendanges tardives du Nord. Avant de passer l'hiver à tailler les sarments, trois yeux, un coup de sécateur.. Au suivant.

Peut être, cette courbure du travail avait elle rejoint l'humilité qui faisait autrefois se découvrir les femmes de peines devant leurs employeurs plus prêts à leur toucher les fesses que le creux de la main avec une pièce.

Au total, le haut du corps formait quand même un reste d'angle en prolongement des jambes. Un quant à soi d'humilité, si vous voulez. Une manière de ne pas oser se nommer Germaine Ventcoulis, mais Ventcoulis Germaine, les yeux baissés..

- Oh ! non, Pas vous !

Elle ne cherchait pas ses mots. Elle venait de les dire. Elle regardait Josué qui allait " Oh ! non ! Pas vous ! " partir..

*

Il n'était plus temps de lui avouer, à ce " drôle " (enfant dans le sud) combien il comptait pour elle. De la guerre elle n'avait pas vu revenir l'un de ses fils. Ses entrailles n'avaient pas refleuri depuis.

- Mais, je reviendrai, Madame Ventcoulis. Le gardien de nuit du Jardin des bêtes me l'a déjà demandé. J'ai promis. Je ne sais pas s'il m'est déjà arrivé de faire un serment, mais il me semble que tenir je saurai.. Pour vous et pour Noir Sœur aussi, bien sûr..

Germaine a eu à ce moment là une de ces lueurs de grâce que l'on voit illuminer les regards des mamans lorsqu'une voyante tend une liane à leur petit Tarzan dans le souci. Sans quoi le crocodile l'avalerait, la Maréchaussée le rattraperait, la Typhoïde s'en emparerait, la polio du lac. Je veux dire qu'au plus petit des miracles elles lui font fête.

Pour bien le recevoir, elles préparent en elles le feu dans une demeure de l'amour encaustiquée qu'elles ne hantent sans enfiler les patins de la Foi des mères.

Le lit est parfait. Les draps sont tirés. La couverture du dessus revient impeccablement border quelqu'un qui n'est pas là. Mais il reviendra, n'est-ce pas ? Ce lit proclame sagement combien on l'attend. L'oreiller a été rembourré à coups de poings de femme de campagne. Si c'est l'hiver, les boulets rougeoient au minuscule fenestron en mica du poêle.

Les rideaux à carreaux blancs et rouges sont propres. L'éponge est passée vingt fois sur la toile cirée de la table. La patère attend le retour de l'enfant prodigue.

Parti un jour en enfonçant sur son front sa casquette. Et en lançant sa gamelle au bout de la sangle qui la lui fait tomber de l'épaule, pour qu'elle se place à la hanche, un peu derrière lui alors qu'il prend son élan, quitte sa mère pour la guerre.

*

Et puis ce fut le flot. Alors qu'elle regardait Josué, par en dessous malgré tout, depuis le reste de courbé que ses os ne dépliaient plus tout à fait. Ce qui donnait à ses yeux une intensité de souris.

Oui, le flot de quand elle avait accouché son petit, en cachette des bien pensants, de ses parents. Depuis huit mois elle dissimulait sa grossesse, faisait semblant de courir partout pour que l'on ne s'approche pas d'elle, tiens, oui, petite souris.

Depuis le temps qu'elle levait son sourire à tout un chacun qui se serait interrogé en se penchant. Si jeune, n'est-ce pas ? Et grossissante, mon Dieu !

Heureusement, vers les six mois, l'hiver fut venu, sa bise aussi. Personne ne s'inquiétât qu'elle fût ronde. Elle se couvrait. Rien que de naturel puisqu'elle toussait. On la plaignait. Les pitoyables la croyaient perdue, s'en écartaient.

Elle cachait son petit. Il talonnait. Elle avait des hoquets.

- Qu'est-ce qui lui arrive ?
- La pauvre !

On la fuyait. Elle se réfugiait dans ce qui vive. Dès qu'une bonne personne s'inquiétait d'elle, en la croyant tuberculeuse. Elle savait qu'on ne la maudissait pas encore.
Elle s'était dit, Germaine Ventcoulis pleine : " Méfie toi de l'éloge, il te loge, mais si tu quittes ta niche de sainte tu bascules au four.. "

Son Josué à elle, pour finir, lui était venu à l'abri d'un massif de ronces au moment même où elles portaient leurs fruits.

" Oh ! non, Pas vous ! "

Le flot du sang de son enfant, elle se souvient. Tout lui revient. La douceur de l'air, la cruauté des épines, le poilu fragile et pulpeux des baies, le premier cri de son petit. Le bonheur d'aimer. La faute à qui ?

Vingt ans après, une première fois, Il était revenu au village couvert de gloire de n'être pas mort. Et puis il était reparti. Il avait relancé sa gamelle revenue par devant et qui le gênait, sur l'arrière de sa hanche. Il avait levé la main.

- Oh ! non, Pas vous !

Écorchée au ronces, elle goûte les fruits, coupe le cordon avec ses dents, mélange les framboises et le sang. Elle se dit : " Je choisis des images faciles et je vais vivre le plus difficile.. "

Le sanglier grognait dans la haie, d'aise. Les sangliers aiment le placenta, les fonds des gamelles et même les enfants vivants quand leur mère n'est pas là. Ils font comme les guerres : ils nettoient. Les fourrés d'ossements, les serments d'espérance.


*

Donc il allait partir, Josué, mais ses amis de " l'Usine ", lorsqu'ils se désembuaient de leurs lignes de codes sur lesquelles ils avaient surfé pour créer des fées virtuelles tard dans la nuit, leurs sourcils se levaient sur des yeux incrédules et ronds.

- Tu nous dis quoi, là, Josué ? Tu t'en vas ?
- Je m'en vais..

Ils se grattaient la tête. Ils ne comprenaient pas. Ils fronçaient leur commencement de pensée ralentie si tôt, autour d'une machine à café qu'il venait de réapprovisionner après avoir fait propre la salle du réveil.

La conception avait des ratées, des langueurs, des épaisseurs. Un mot suffisait à reprendre contact avec les autres : " Ça va ? " s'entendait répondre par une italienne : " Si ". A quoi l'interrogateur répondait : " Si bien que ça ? ". La scie de l'aube vers dix heures, des plumes d'oreillers dans les boucles et la bouche.

- Et tu vas ou ?
- Je ne sais pas encore.. Tu penses quoi des nouvelles dosettes ?
- Ah ! C'est des nouvelles dosettes ?
- Alors ?

Ils touillaient la mousse du café des nouvelles dosettes pendant que tournaient dans leurs têtes : " Josué s'en va ". Quelqu'un a rétorqué :

- Oh ! non, Pas lui !

Le lendemain, le buzz avait fait le tour de la boutique, pendant que les équipes travaillaient au lancement d'un nouvel Azzaro pour hommes.

L'intranet relayait l'information : " Josué part. Qui va nous faire le jus ? " On cherchait des causes, une idée de cadeau. Dépendrait de la destination. Au fait il allait où ? Une chef de projet dans le genre grand frère : " On devrait lui expliquer : ne pas lâcher la proie pour l'ombre.. "

Mais dans leur métier, il n'y avait que des proies et des ombres..

La cafèt ne désemplissait pas. Compliment, questions, warnings.. Les gyrophares tournaient au dessus des têtes. Chacun y allait de son bon plan. On griffonnait des adresses d'amis, des url de sites de voyageurs.. Quelques rebelles se disaient qu'il était temps pour eux aussi de larguer les amarres, les amis, les emmerdes.

Mais la plus part mettaient en garde leur bon copain des moments de pose, celui qui assurait le coup aussi à chaque conférence clients. Celui grâce à qui rien ne manquait, ni les écrans, ni la connexion à poste pour les démo, ni les petits gâteaux, les thés " pleine feuille " s'il vous plaît lorsqu'une visiteuse ne parlait qu'anglais.

On le retenait par la manche. On lui faisait voir les embarras d'aventures démarrées dans la pente sans freins, dans la facilité d'un coup de tête..

*

Même un voisin de son immeuble lui dit un jour, alors qu'il scotchait son annonce dans l'entrée :

- " Chambre à louer " ? Vous vous en allez ? Il avait ajouté, suspicieux : " S'il faut, vous allez découvrir que la terre est plate.. "
- Vous avez lu ça où, vous ?
- Hou ! Hou ! a poursuivi le fou..

C'était son voisin du dessous, bossu. Il poussait ses chimères à la rue. Il les élevait dans les on dit " Vous avez entendu, il paraît que.. " Il promenait un balais à l'ancienne : avec de longues brindilles sanglées au bout d'un manche noueux à quoi l'on reconnaissait qu'il provenait d'un arbre.

Les tiges longues d'un demi mètre étaient relativement souples, mais aussi pleines d'autorité. Dans les caniveaux, chaque radeau n'en menait pas large : lettres d'injure mises en boule par la rage, papiers de bonbons, bâtonnets après qu'ils eussent lassé telle bouche où l'heure d'avant quelqu'un léchait sa sucette.

Ainsi, ce qu'il ragnassait en descendant de son étage, parvenait au public de sa rue. Il le hélait, le prenait à témoin,. Il assombrissait soir et matin tout malvenu qui lui souriait.

Il tournait la clé des bornes d'eau. Il brossait énergiquement. Vous ne pouviez l'ouvrir pour lui faire remarquer un rien dans l'air qui aurait expliqué pourquoi vous vous sentiez léger.

Même ce rien il le guidait avec l'autorité de son manche et de ses branches incurvées à force de peigner dans le même sens, vers l'avaloir des bouches d'égouts. Il répétait, un doigt au ciel pour l'invoquer, l'autre vers le sol pour guider la foudre jusqu'à ses pieds :

- S'il faut, vous allez découvrir que la terre est plate.. Ce que l'on a déjà entendu. A quoi il ajoutait : " En bordée par des gouffres amères "..

Josué se rappelait " Tintin et l'étoile mystérieuse " et son fantôme halluciné arpentant les rues en chemise de nuit, avec un gong sur lequel il tambourinait pour avertir la ville de la fin du monde…


*

Josué baluchon noue au bout de son bâton, donc. Il s'apprête à tailler la route. Mais juste avant cela, il sent qu'il doit réalimenter sa foi. Retourner au zoo. Repeigner sa girafe avec son arc. Reprendre bouche avec Samuel qui, lui, ne l'avait pas dissuadé de partir chercher des notes pures pour Noir Sœur..

Il y parvint après un long déambulatoire le long des quais où murmuraient des couples d'homos hâtifs et flottaient les falots de barques. Les grilles étaient fermées. Il repéra l'entrée qu'il s'était faite avec un Crick prêté par un cambrioleur au fait des barres de fer aux fenêtres.

Vous le posez à l'horizontal entre deux barreaux, assez haut. Vous moulinez. Une olive se forme, par laquelle vous glissez un corps.

On aurait dit que Samuel l'attendait. L'échelle était à poste et la girafe prête à ouvrir ses lèvres en forme de becs de brocs.

Avant de monter les barreaux, Josué remercie le gardien de nuit pour ses préparatifs du cérémonial. Samuel est jovial. Son uniforme est repassé. Ses boutons brillent. Aussi ses médailles. Assez curieuses, celles-ci : des portés..

- Je vous attendais, Josué.. J'étais certain que vous franchiriez les premiers obstacles de votre initiation : la dissuasion des proches. Leur scepticisme, leurs adhérences d'arapèdes au rocher où ils sont nés.. Le nez encore sur leurs premiers nénés.
- Vous faites pareil avec chacun des aventuriers qui viennent vous voir la nuit pour écouter chanter les étoiles ?
- Je suis celui par qui les rêves franchissent les grilles. Je suis l'adoucisseur de fers, Josué, l'allongeur de pas, celui aussi des cous goulus des girafes et des enclumes..
- Des enclumes ?
- J'ai dit ça ? N'en tenez pas compte..

Josué montait à l'échelle, appuyait sa main droite sur les crins crus de l'échine de sa copine. Et la musique coulait doucement au ras de ses grandes dents faites pour croquer les feuilles. Elle écartait ses lèvres au large d'elles autant que possible pour ne pas rayer les chansons tombées des étoiles

*

En revenant le long du fleuve, Josué entendit le meuglement d'une péniche. Auquel répondit la voix d'un homme allongé :

- Bonsoir, bonsoir, à la péniche et à toi aussi l'ami !
- Bonsoir à vous, Monsieur..
- Ah ! voilà quinquin qu'a de l'humanité.. Il y a des nuits bénites vous savez.. Nous en vivons une.. Vous avez vu la lune ? Et puis, tout à l'heure, c'était quoi, ce bruit ? Il venait du Zoo. Jamais rien entendu de pareil. Quand le vent porte, on distingue d'ordinaire l'oiseau lyre, le gnou mou, le tigre alangui même et qui baille, et puis …
- Vous avez entendu la musique ?
- Non seulement je l'ai entendue, mais elle m'a sifflé ma bouteille.. Tenez..

Il se redressait sur un coude. D'une main, il brandissait un litre aux trois quarts vide.. Il soufflait au ras de son goulot. Il voulait démontrer quelque chose.

Le son qui en ressortait, après un petit tour étourdissant dedans, faisait comme une trompette de vapeur sur le Mississipi battant ses roues à aube le plus près possible d'une rive à cause du courant trop vif au milieu.

Si bien que même les rires des jolies qui dansaient sur le pont supérieur, les " couiiiinnnn " des clarinettes, les chansons des fêtes à bord, l'air les portait jusque dans la forêt. Où les perroquets les cafetaient au reste du monde..

Josué se dit : " Sur le trajet du retour vers Noir Sœur, J'ensemencerai de musique pure la terre entière depuis les cours d'eau !"

- Mais, dite moi, Monsieur, c'est en soufflant sur votre goulot que la bouteille se vide ? Vous êtes sûr ?
- Et comment ! Que je suis sûr.. Observez le phénomène..

L'homme allongé s'était assis. Il saisit son litre. Il souffle à la perpendiculaire en haut de son col.. En même temps qu'une musique merveilleuse le remplit, le niveau baisse. Il faut se rendre à cela !

- Vous voyez ? J'ai entendu cette foutue musique du zoo ; j'ai voulu lui répondre.. Moralité, le ciel a sifflé mon rouge.. Vous y entendez quelque chose, vous ?
- Refaites-moi voir, s'il vous plaît ? Demandait Josué surpris par le prodige..


*

Les trois étoiles coulées en forme dans le verre du litre y étaient-elles pour quelque chose ? Quoi qu'il en soit, au moment précis où l'homme soufflait dans sa bouteille à nouveau, c'était pour le coup un extravagant serpent qui sortait de la Seine à l'appel du gros rouge !

On voyait distinctement, grâce aux contrastes familiers de la lune, ses anneaux. Ils disparaissaient sous l'eau puis ressortaient en bombant comme des vagues. Jusqu'à une tête qui s'inclinait pour mieux voir Josué. L'air d'accommoder à quelque chose de nouveau et d'intéressant.

Ainsi font les chiens - vous l'aurez remarqué - lorsque vous leur parlez et qu'ils mettent beaucoup de bonne volonté à tenter de vous comprendre sans éclater de rire.

Elle était auréolée, cette tête ahurie de monstre gentil, par les sortilèges et les fumées. Elle était bardée de deux oreilles en forme de pavillons de gramophones. Je parle du temps des soixante dix huit tours et des aiguilles en métal qui parfois y creusaient des ornières où trébuchaient des orchestres entiers.

Au milieu de ces oreilles, des yeux énormes aux paupières closes. Ainsi les ont les assoiffés, lorsque coule dans leur gorge la musique du ciel. Et qu'y descendent les breuvages des pochtrons un soir où l'une des magies de la vie a choisi de faire escale sur un quai.

Ou les gourmands, tout simplement, devant un plat de pissenlits avec de l'ail frotté sur des tartines de pain rassis. Ajoutez, pour parfaire l'extase des pommes de terres cuites réellement sous la cendre et sans alu (quelle folie !) en plus d'un filet d'huile d'olives brunes un rien amères.

Bouche de chimère, là dessous, allongée, pleine de crocs, béante, qui pointait une étoile. La musique y dégoulinait, en même temps que d'insoupçonnables rêveries. Il s'en perdait bien un peu. Mais pas pour tout le monde. En effet, ce peu faisait frissonner l'eau plutôt contente. Le reste du litre y passait.. C'était à n'y rien comprendre..

- Vous voyez ?
- L'addition est pour moi.. commentait Josué.
- Que voulez vous dire ?
- Pour me racheter, je vous invite. Si vous venez à la cafèt avant dix heures, je vous sers le jus chaud et les pizzas de la veille passées au micro-ondes, promis, et je vous raconte le pourquoi des choses..
- Il est où votre paradis ?
- Un seul changement par le métro.
- Vous devenez irrésistible..

*

Pendant ce dialogue entre l'homme du quai, l'hydre n'avait pipé mot.. Il avait tendu son cou, fermé sa gueule aux fumerolles qui tout à l'heur s'en échappaient et faisaient peur. Il avait ouvert ses yeux.

Il les avait très beaux. On aurait dit que le peu de lumière de la ville venue finir sur les berges où elle ne sert qu'à miroiter l'eau y pullulait la bienveillance d'un phénomène dont le trait le plus méconnu est qu'il eût regorgé de bonté joyeuse.

Si ténue fût celle, cette lumière des quais, comme celle d'un brasier d'arbre foudroyé à dix lieues de là, son beau regard de monstre en recueillait la flamme et la protégeait d'une humidité tendre qui faisait loupe sur les gens qu'il aimait.

Ainsi d'un briquet d'amadou d'amoureux, de deux silex qui se seraient rencontrés près d'une étoupe échevelée, d'un claquement de fouet qui aurait pris l'air au sortir d'un cachot et rendu sa liberté à une pensée, d'un sobriquet de bonne augure.

Ses pupilles ? La malice et la générosité y creusaient des puits pour les derniers feux follets de la ville. Elles entretenaient au chaud une amitié grandie dans la nuit des reptiles injustement craints ou maudits. On y lisait une confiance enlacée à qui voudrait bien les approcher, s'y pencher, y choir.

Les porte voix de ses oreilles se dépliaient comme des ailes de chauve souris. Ou se repliaient lorsqu'il ne voulait plus entendre parler de l'éruption du Vésuve. Et bien avant cela, de la mer ouverte par Moïse au risque de le couper en deux, lui qui sinuait dans le coin à ce moment là. Quelle ne fut pas sa surprise !

Comprenons le. Une mer s'ouvrait d'un coup. Il avait la moitié de son corps d'un côté, l'autre de l'autre. Et puis voilà que tout un peuple enfumé de vertiges lui marchait dessus, bientôt suivi par la cavalerie philistine qu'engloutirait heureusement pour finir le Dieu terrible de Palestine..

Il avait aussi mal dormi au lendemain de l'Évangile. Quelqu'un l'avait supplié de s'enlacer autour d'une croix :

- A peine le temps que je croque l'idée que je me fais d'un Caducée.. Ça ne sera pas long, juste une pub pour la Médecine.. Avait-on ajouté. Le bon dragon avait fait son possible.

Quoi qu'il en soit, en ce moment, son annellement disparaissait sous la ligne d'onde pour la plus longue part de son interminable histoire qu'il ne racontait que par épisode. De la même façon qu'il avait l'air de nager en feuilletonnant ses anneaux. Une queue tout au bout ressortait à un pont de distance. C'est dire combien il était long, notre dragon.

Elle servait d'appeau à photos pour des passagers sans histoire qui sur les bateaux mouches tenaient absolument à prendre des clichés de quelque chose qui ne fut pas seulement le dos de Notre Dame..

Avec ses si jolis arceaux qui lui font grâce de sa façade monumentale à l'arrêt. Vous savez, comme ces chiens puissants par devant qui en imposent sur les cheminées.

Oui, vue de dos, Notre Dame a sa raison d'être, une fragilité, un secret en retrait de sa majesté, un sens.. Quelque chose de son intimité de moniale, la révélation de ses voiles, la buanderie de ses oraisons, le champ de lavande où l'on étend les draps qui finiront sur la table sans fin des mariages.

En attendant, ils giflent joyeusement le soleil, ces draps de lin. Pendant que la marmaille lutine et s'égaie. Ils sautent par dessus leurs pinces en bois qui se déclippent, ces linges blancs qui prennent le vent et le voile.

- Regarde, ma chérie : ça remue ! (faisait observer le passager du bateau mouche à sa promise, en pointant son appareil dans la direction de la queue du dragon..)
- Clique toujours, mon amour, il te restera une image de ce que je te demanderai cette nuit..

*

Le lendemain, le clochard est venu à l'Usine de Josué, ponctuel comme Pantagruel à sa première fringale du matin.. Josué passait une dernière fois sa serpillière..

- Tiens, c'est vous ? Mon dieu que cela me fait plaisir de vous voir.. Je désespérais..
- Vous n'exagérez pas un peu ?

Et que je te le réchauffe. Et que je te le réconforte. A que dosettes ! A que pizzas ! Enfin dix heures sonnaient. L'allongé des quais s'en allait, rougeoyait debout, giboyeux, gavé. Il était temps, les assoiffés du nouveau monde arrivaient.

- On sent comme une odeur.. remarquait un Directeur de clientèle.
- C'est mon spray ! Répondait Josué..

Ils l'aimaient leur Josué. Ils n'ont pas insisté. Ils n'allaient pas lui faire une scène si près de son pot de départ.

Ils se dépeignaient de courtes nuits. Ils se dés alambiquaient d'enlacements numériques. Le temps d'un jus. Puis ils repartaient à Powerade pan Europe, ou Eram, club de fidélité, ou encore à " Gagnez à voyager " pour la SNCF.

Comme Josué les quittait, ils profitaient du dernier matin pour faire le point sur leurs vies avec lui. Puisque leur Josué allait chercher la vérité de la sienne si loin..

- Tu crois (demandaient les créatifs) que le futile cache le futur ?.. Excuse moi, mais qu'est-ce que ça pue !
- Je le crois !
- Que nous sommes les artistes de la Renaissance d'aujourd'hui ? Excuse moi, mais qu'est-ce que ça pue !
- Oui !
- Des génies qui peignaient des Marie en pensant à des Madeleine ? Tu ne m'en voudras pas, mais qu'est-ce que ça pue ! C'est quoi ton spray ? Un truc contre les termites et dont nous aurions relayé la publicité sur le Web ?
- Oui !
- Oui à quoi ?
- Aux deux questions. Deux codicilles toutefois : pour le génie, tu t'en démerdes. Pour la promo, j'ai accepté de faire cobaye..
- ??!!
- Tu crois aussi (demandait un Directeur associé) que ce sont les " Marques " qui remplacent les archevêques qui nous rémunéraient autrefois ?
- Oui ! Mais pour l'odeur, je n'ai pas touché un rond..

*

Il avait tout dit. Ne restait plus à Josué qu'à larguer les amarres. Ce qu'il fit dès le lendemain. Retour aux berges de la Seine, bouteille en main, le premier larcin à sa cafèt qu'il se permit (On lui avait fait cadeau d'un globe avec sa prise électrique ! Rien à boire ni bouffer).

Souffler sur son goulot. Voir surgir de l'eau son dragon. Assister au miracle (le flacon qui se vide, le vin qui se change en musique). Enfourcher sa chimère, prendre la mer.

Ils arrivaient à Rouen..

- Et dire que j'ai connu cette ville quand les Vikings ramonaient la rivière.. Figures toi que les saumons sautaient directement dans leurs poêles à frire..
- Tu es si vieux que ça ?
- Si vieux ? Tu veux rire. Pour un dragon trois mille ans sont comme pour les volcans : le balbutiement de l'aube des temps. Je crache le feu comme un enfant. C'est encore de l'épouvante premier âge. Veux tu que j'essaie ?
- Oh oui !

Et le bébé dragon tendait son cou, prenait son souffle et crachait.. une flamme attendrissante avec laquelle on n'aurait pas su souder une clochette à un guidon de vélo de garde champêtre..

On se demande comment il aurait fait alors, sans risquer la collision avec une trottinette, pour annoncer le film de la semaine à la salle des fêtes, la souscription pour l'émission " La reine d'un jour " du moment, la visitation d'une cartomancienne ténébreuse.

- Tu vois ?
- Je vois.. On ne va pas se faire respecter avec ça.
- Respecter ?
- Imagine que des vampires du Miocène veuillent me picorer sur ton dos. Tu vas les dissuader comment de me confondre avec un bigorneau ?
- Tu m'alertes et je plonge..
- Et moi, je me noie ?
- Faut voir.. Tiens, j'ai une idée : Jonas ! Ma mère en me berçant m'a raconté son histoire. Tu te réfugierais dans mon estomac, le temps que le danger passe.. que les millénaires passent..
- Terrifiant !
- Peut être, mais sécurité, chauffage.. Et puis, tu sais, pendant que tu attendrais, rien ne dit que l'humanité se serait marée..
- Ne me dis pas qu'en bout de course pour me récupérer, tu irais jusqu'à..
- Non, Josué, tu reviendrais par là où tu es entré. Et à ton époque, si tu y tiens. Tu as vu des images de mamans crocodiles qui protègent leurs petits entre leurs quenottes pendant qu'elles les changent de marigot ? Pareil ! Tu réapparaîtrais entre les miennes vérifier que le péril s'est éloigné..

*

Les quais de la ville étaient éclairés. L'eau glauque miroitait discrètement. Des grues s'étaient arrêtées de gémir. Des péniches dormaient. On entendait au loin une cloche de petite église. Le dragon ouvrait sa gueule pour boire sa musique. Aussi rare qu'une orfèvrerie grêle aux oreilles d'un rêve..

- Si tu savais comme c'était bon, autrefois !
- Bon ?
- De descendre ou remonter les fleuves et de goûter à ces sonneries merveilleuses, depuis le crépuscule du matin jusqu'à celui du soir.. Quelle mise en jambe pour la journée d'abord ! Et quelle tisane avant le sommeil !

Il en restait donc ici ou là, quelques unes ? Elles parcouraient l'espace et les pensées d'un vieux reptile à peine né ? Ainsi le dit cette véridique histoire enfantine.

*

A l'aube, d'un commun accord ils décidèrent d'aller chercher des îles. A mi chemin d'une côte et d'une autre.

- J'imagine que tu vas vouloir t'y reposer.. Les océans sont longs à traverser.. On y va ?
- Je te suis.
- Comment ferais-tu autrement, puisque tu es sur mon dos ?

Ils embouquaient l'estuaire de la Seine, débordaient Le Havre, épouvantaient des cargos qui remontaient leurs minerais. Puis firent du sud. Le Golf de Gascogne était agité. Enfin, au large de l'Espagne, les alizés égalisèrent la mer et Josué cessât d'être barbouillé.

*

Ils ne s'attendaient pas à une attaque venue du fond. Elle se produisit cependant. Alors qu'ils ondulaient portés par le courant des alizés. Un calamar géant lança ses bras autour du dragon. Josué n'eût que le temps de rejoindre sa cabane au fond de son estomac.

Il fit bien. Se blottit aussi longtemps qu'il sentait se contorsionner son coursier sous la saisie des tentacules. Puis à quelque chose dans ses tympans qui se débouchaient, il comprit que le dragon, après avoir sondé, remontait à la surface. Ils avaient triomphé !

Au fond de la mer, pendant la bataille, Josué avait entendu les cris des baleines. Ils étaient pointus comme des appels à la caresse d'animaux minuscules..

De nouveau sur le dos du dragon, les signaux du ciel pénétraient en lui leurs lumières lancinantes.

Mon dieu comme elles avaient voyagé, ces notes des étoiles, enlaçantes, puériles et éternelles. Elles semblaient nées d'un nid originel, d'un premier abri d'où la conspiration de la vie allait un jour s'étendre.. Et bientôt peut être s'éteindre ?

Ce n'était pas la sagesse de la maturité qu'il entendait et voyait, mais le pépiement de premiers appels. Ils tournaient depuis en rond comme font les souvenirs dans le lait des biberons que nos mamans secouent avant que nous les sussions..

Les étoiles semblaient dire : " De loin nous persistons à croire en votre destinée, mais vous ?"

*

La fois d'après, ce fut une raie aux ailes sans fin qui chercha à les faire plonger sous elle jusqu'à les étouffer. Elle épandait ses nageoires au dessus d'eux à chaque fois qu'ils cherchaient de l'air, exactement à leur aplomb.. Le dragon s'en libéra en lâchant des pets.

- Tu as vu ?
- Oui, tu es drôlement performant du fondement..
- En fait rien ne me réjouit autant que de me faire faire " Guili Guili " sous les nageoires, ou péter.. Le plus jubilatoire, est que lorsque je lâche une salve, mes ennemis s'enfuient. Je l'ai déjà tenté et réussi pendant la bataille navale perdue par l'Invincible Armada. Tu te rappelles ?
- ??!!
- Les anglais n'ont jamais convenu que c'était moi qui avais défait la flotte espagnole.. Les dragons, tu sais, Josué, ne sont appréciés que pour la gueule qu'ils font sur les blasons..
- ??!!


*

Ne parler que des alarmes ne serait pas juste. Au cours de leur voyage vers les notes pures, Josué et son ami rencontrèrent aussi des alliés.

Une tortue colosse apparut un soir. Sa coquille arrondissait l'horizon. La mer recouvrait son dos, le découvraient à chaque vague. Les éclats de nacre de sa carapace avaient avec le temps perdu leur brillant, si bien qu'on la confondait avec la nuit. Des algues et des coquillages y logeaient. On s'y serait trompé. On l'aurait prise pour une île. Ils s'y trompèrent.

Une tête obstinée, besogneuse, incomprise figurait au bout d'un cou capable de dépliements impressionnants. On aurait dit qu'obtuse, camuse, et ralentie dans ses raisonnements, elle promenait comme un enfant " différent " une question sans réponse :

- Comment se fait-il qu'archaïque caillou, je vive ?

*

Lorsque Josué et son dragon eurent compris qu'il ne s'agissait ni de la rotondité d'une planète lilliputienne, ni d'un rocher, ils étaient sur elle..

- Doucement, les jouvenceaux , doucement.. Je ne suis là que pour vous dissuader de brouter les chevelures qui remontent plus loin. Elles sont appétissantes en apparence, certes, mais empoisonnées..
- Merci Madame la tortue ! dirent-ils ensemble.. Vous ne voulez pas faire la route avec nous ?
- Pourquoi pas, si vous réduisez votre allure. Il y a longtemps que je n'ai plus rien à prouver.. et à force de ne rien prouver je ne suis pas tout à fait certaine - pour vous dire vrai - de savoir sprinter comme autrefois..
- Ça te va ? demandait le dragon à Josué.
- Ça me va. Si quelqu'un nous agresse on sera plus nombreux. Si la croisière est douce on pourra se parler..
- Vous traversez l'océan pourquoi ? demandait la tortue.
- Pour ramener des notes pures à Noir Soeur. Répondait Josué.
- C'est son idée. Commentait le dragon.

*

Ils arrivaient aux îles un peu avant le lever du jour. D'abord, ils les sentirent. Le dragon le premier. Il s'écarquillait les narines. La tortue et Josué l'entendaient sniffer à petits coups rapides, insistants, pressés, souffler comme à regret entre deux palpations de l'air.

Une odeur à capturer, un hésitant pollen, la promesse d'une molécule sacrée, le cache cache de lianes enchevêtrant des œufs de grenouilles et des graines abandonnées par des musaraignes : la vie.

- Je les sens !
- Tu sens quoi ?
- Les îles..

*

Josué allait pouvoir montrer à la tortue au rostre en forme de feuille comment les notes pures descendent du ciel dans les gosiers, lorsque l'on souffle au ras de flacons abandonnés sur les plages.

Il suffirait de déboucher. De souffler juste.. De conjurer Aladin de rester s'y tapir pendant la démonstration.

La tortue était captivée. Je ne sais pas si vous avez vu des tortues tendre leur très long cou vers un secret, au bout duquel une tête d'extraterrestre en exil finit par supplier le ciel, comme E.T. Souvenez-vous, lorsqu'il souhaite retourner à sa " Maison.. ".

Notre tortue faisait penser à cela. Pendant que le dragon respirait l'île. Elle anticipait les beuveries de la musique que Josué lui racontait.

*

Enfin, la mer venait mourir heureuse sur une plage qui n'en finissait pas. Le soleil se levait. Ses rayons transverbéraient de vert lagon des eaux qui ailleurs auraient parues bleues. Des palmiers s'inclinaient doucement. Il restait assez de vent, dans la douceur, pour qu'ils simulent qu'ils étaient des algues, et l'air l'océan..

*

Josué repérait des bambous sur la rive, à défaut de bouteilles à la mer. Ils s'étaient dressés comme des appels à la musique.. Tous trois s'y dirigeaient.

- Je vais te montrer comment on s'en sert.. promettait Josué à la tortue.
- Ah bon ?

Rien de plus simple, en apparence, n'est-ce pas ? Sauf que derrière la bambouseraie des iguanes terribles attendaient nos amis.. Aie !!

*

Au moins était-ce que ce Josué s'imaginait, jusqu'à ce que la tortue lui rie au nez :

- Mais non, ce ne sont pas des diables de Komodo qui font trembler les feuilles, mais les rescapés d'un jeu télévisé de l'année dernière. On ne leur a pas dit qu'il avait fini. Ils sont persuadés que les caméras sont toujours là pour les cadrer. Dès que quelqu'un approche, ils poussent des cris d'iguanes multicolores pour qu'on les remarque.
- Alors, allons y !

Le serpent, Josué et la tortue géante abordèrent le sable infini. Les voyant, les naufragés retardataires d'un épisode s'enfuirent en rêvant d'être poursuivis.

Ne restait plus qu'à souffler au ras des tubes creux des bambous tranchés entre deux ocelles, et à attendre, la bouche ouverte, que la musique du ciel roucoule dans chacune des trois gorges.

*

C'est alors que se produisit le dernier prodige de notre véridique histoire. Les notes pures, petit à petit, transformaient le griffon en polochon, la tortue en abat jour dix neuf cent, les rescapés de Koh Lanta en posters !

Le livre de contes sur lequel s'était endormi Josué lui était tombé des mains avec le sommeil. Six heures venaient de sonner à la cloche d'une petite église dans le lointain.

Il se levait, passait devant la nouvelle boutique de sa rue..

- Qu'avons-nous à offrir, sinon..
Le sifflet de métal du courlis
Aux yeux qui chavirent de mélancolie ?

*

Il prenait le métro et, en passant devant l'aveugle immense, cherchait dans sa poche une pièce de monnaie.

Il y trouvait un bout de bambou. Il collait ses lèvres au bord du beau bois jaune ivoire.

Il en sortait des notes pures.

Noir Sœur levait sa tête aveugle. Elle semblait contempler la voûte du ciel comme l'avait fait la tortue en mer avant que le réveil de Josué ne sonne...

Jean-Sébastien Loygue  js.loygue@wanadoo.fr   http://www.loygue.com
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