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L'heure d'Amélia Marianne Reymond, octobre 2005.
Crépuscule CH I Nicolas Preston, octobre 2005.
Crépuscule CH II Nicolas Preston, avril 2006.
Myrddin et Ronan Nicolas Preston, avril 2006.
Scalpel Nicolas Preston, avril 2006.
Cette journée ressemblait à toutes les autres journées Nicolas Preston, octobre 2005.
Chapitre 4: Greater Niagara General Hospital 1 Hugues Werlé, novembre 2005.
Polars Tanii Chan, novembre 2005.
Les Fauchard et les Duchemin (La 203) Jean-Jacques Boquet, décembre 2005.

 

 

 

L'heure d'Amélia

Il était un peu plus de 19 heures quand la petite Amélia vint au monde, par un effroyable orage, il y aura de cela bientôt 20 ans. Depuis ce jour, elle savait, intuitivement, qu'elle le quitterait dans des conditions similaires.
C'était une certitude viscérale, inexplicable, omniprésente qui inquiétait fort son entourage depuis qu'elle avait annoncé froidement ce qui était pour elle une intime conviction. Cette fascination inexplicable qu'elle éprouvait pour ce qu'elle appelait " son heure " inquiétait son entourage qui voyait là une fragilité psychique chez cette enfant. Bien des années se sont écoulées et, bien que devenue physiquement une très jolie jeune femme, Amélia avait gardé le caractère insouciant et rebelle de l'adolescence.
Elle éprouvait en outre une sorte de fascination quand, juste avant l'orage, les oiseaux se taisaient tandis que tout semblait se figer dans une atmosphère menaçante comme si le monde arrêtait de respirer. Elle aimait plus que tout cette attente, ce temps en suspension…
Alors au grand dam de son entourage, elle partait dans la campagne et, à chaque éclair, avant le grondement du tonnerre, elle comptait mentalement les secondes, comme le lui avait appris son grand-père, évaluant ainsi la distance de l'impact de la foudre. A ce jeu, elle éprouvait tout à la fois une sorte de peur archaïque et une ivresse, un plaisir obscur à prendre des risques, comme irrémédiablement attirée et grisée par le danger imminent.
A la question de savoir ce qui l'attirait dans le fait de flirter ainsi avec les éléments déchaînés, Amélia répondait qu'elle aimait cette ambiance d'apocalypse qui pour elle annihilait les notions de temps et d'espace ; elle croyait même déceler, au plus fort de l'orage, une sorte de fissure temporelle qui ouvrait sur un monde parallèle…
Et quand enfin, l'orage éclatait, les éclairs découpant le ciel plombé qui s'écroulait en un fracas assourdissant, le rideau de pluie balayant enfin le sol et mettant fin à ses errements, elle ressentait dans tout son être une sorte de libération et un sursis. Peut-être aussi, une déception !

Ce mois d'août 2005 tirait à sa fin et avec lui les orages des moissons se faisaient imprévisibles et très violents. On les appelait des " orages secs " car, tant que la pluie ne soulageait pas le ciel, les éclairs se scindant en plusieurs branches, la foudre frappait droit au sol. Cependant cela n'empêcherait en rien Amélia de partir, comme à son habitude, déambuler au hasard des chemins. Mais ses pas la ramenaient presque invariablement vers une butte où, il y a plusieurs siècles se dressait la demeure d'une famille paysanne régnant sur la contrée. Aujourd'hui, il n'en restait que des ruines.
Amélia aimait errer sur ce tertre où l'on pouvait deviner ça et là des restes de murs écroulés et recouverts par l'humus. Elle avait même entrepris de fouiller les lieux, juste par curiosité, dans l'espoir de découvrir un objet quelconque qui lui donnerait des indices sur les occupants de cet endroit. Elle en avait extirpé difficilement un long et lourd bloc de pierre, taillé semble-t-il et sur lequel on devinait des griffures, peut-être des chiffres, mais de toute façon illisibles. Posé sur deux autres blocs, Amélia en avait fait un banc où elle aimait s'asseoir. Une fois, en grattant du bout de sa chaussure, elle avait trouvé, une fois dégagée de sa gangue de terre, une très jolie perle bleue. Un frêne plusieurs fois centenaire avait été planté là, comme on le faisait jadis pour attirer la foudre et ainsi préserver les logis. C'est au creux de cet arbre séculaire qu'Amélia, contrairement à toute règle de prudence aimait se blottir durant l'orage.
" De toute façon, il y a des siècles qu'il résiste ", se plaisait-elle à répéter… Son imagination fertile la confortait dans la certitude que cette bâtisse aujourd'hui en ruines lui semblait familière " dans une autre vie peut-être ? " se disait-elle en plaisantant. D'ailleurs cette maison, elle l'imaginait très bien dans sa tête : une grande cuisine avec de larges dalles de calcaire au sol, des ustensiles en cuivre suspendus tout le long de la poutre centrale. Il y avait aussi plusieurs pièces distribuées autour d'un vestibule sombre et au fond, une chambre, avec une toute petite fenêtre à ras le sol.
Soudain, dans son esprit qui lui semblait maintenant se dédoubler, l'image se précise : des gens de maison vont et viennent très affairés, c'est la fin de l'après-midi, il fait très chaud et dans la cour la volaille caquette. Une petite fille est assise à même le sol sous un arbre et l'orage commence à gronder, se rapprochant rapidement. Maintenant, le ciel ressemble à du plomb fondu…
Amélia était plongée dans ses rêveries quand soudain, un éclair fulgurant doublé d'un claquement, tel un gigantesque coup de fouet, l'absorba toute entière. Son esprit se figea, le temps s'arrêta. Tandis que sa poitrine semblait broyée dans un étau, son esprit explosa comme autant de bulles de savon qui venaient s'éclater à l'intérieur même de son crâne qui résonnait d'un sifflement à la fois strident et silencieux, insupportable tandis que, comme un arc, son corps se cintra et ce qui lui restait de conscience se sentit aspiré dans un tourbillon qui n'en finissait pas.
- " Voilà, c'est mon heure, maintenant je suis morte !" dit-elle en se regardant gisant sur le sol tel un pantin désarticulé.

Elle quitta ce corps qui désormais ne lui servirait plus et entra dans la maison.
Par la fenêtre de la cuisine, elle voyait le jeune frêne sous lequel la petite fille était assise quelques instants auparavant et que son père avait planté pour, - lui avait-il dit - protéger la maison contre les orages violents fréquents dans la contrée. Elle voulu appeler afin qu'on lui ôtât ses guêtres qui lui tenaient trop chaud mais on lui dit qu'elle devait être sage et rester dans la cuisine car, dans la chambre du fond, sa mère venait de mettre au monde son enfant. La naissance avait été difficile pour la mère et l'enfant et, malgré l'orage qui grondait le prieur avait été appelé car il fallait que le nouveau-né fût baptisé au plus vite s'il devait ne pas survivre. Les gens de la maison s'affairaient sans la voir, se concertant avec des mines graves. La petite fille s'accrocha au tablier rayé d'une femme dont la coiffe formait un drôle d'assemblage de plis et de rubans mais celle-ci ne lui prêtait aucune attention. La petite fille avait faim et voulait son pain et son bol de lait.
Alors, voyant que personne ne daignait s'occuper d'elle, elle se dirigea dans la pièce du fond où sa mère était alitée et ce qu'elle vit la laissa songeuse. Dans le lit, la jeune femme qui gisait là inanimée, belle mais un peu pâle dans ses oreillers était bien sûr sa mère mais aussi… elle-même, quand, dans très longtemps, elle serait devenue à son tour une jeune femme. D'ailleurs, toutes deux avaient en commun le même grain de beauté à la base du cou. Sa chemise de toile était fermée au col par une épingle garnie d'une très jolie perle d'un bleu turquoise… La petite fille ne comprenait pas très bien ce qui se passait, d'ailleurs les gens pleuraient et elle préféra quitter la chambre…
Comme elle sortait de la maison, elle se retourna et épela les chiffres qui s'inscrivaient sur le linteau de la porte d'entrée, entrecoupés de rosaces gravées dans la pierre, 1* 5* 0 *5 ; C'est un exercice qu'elle exécutait avec toute sa fierté d'enfant pour montrer à son père qu'elle saurait bientôt lire…

Il y avait maintenant presque 3 mois qu'Amélia gisait là, sur un lit d'hôpital. Un randonneur l'avait trouvée inanimée sous un arbre sur la colline après un orage d'août particulièrement violent. D'ailleurs il se souvenait très bien quand la foudre avait frappé ce gros arbre situé à quelques centaines de mètres et lui-même avait été fortement secoué dans la cabane de berger où il avait trouvé refuge.
- " Elle présente pourtant tous les signes de mort clinique " avait déclaré le médecin qui, perplexe, suivait l'évolution de son état. Il faut dire qu'Amélia, inerte, affolait les écrans des appareils en salle de réanimation.
" C'est incroyable, l'électro-encéphalogramme semble indiquer une forte activité cérébrale alors que la patiente n'est depuis longtemps plus de ce monde. "
Précisément à cet instant, dans un autre monde, dans un autre temps, la petite fille de la belle maison sur la colline, après avoir donné du grain à sa volaille dans la cour de la ferme, courait vers la cuisine et à son habitude alla tirer le tablier rayé de la femme de maison car elle voulait son goûter, du pain et un bol de lait. Mais auparavant, Amélia voulait ôter ses guêtres qui lui tenaient trop chaud !

Marianne Reymond, mareymond@tele2.ch

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Crépuscule CH I

De nos jours, quelque part à Belleville, au nord-est de Newark, U.S.A.

Comme tous les matins, Al W. GREEN se leva d'excellente humeur. C'était un homme constant, jovial et plutôt agréable, aux dires de chacun. Il aimait à penser qu'il faisait partie de ces gens privilégiés qui n'ont pas à se plaindre, s'ils regardent autour d'eux, un tant soit peu bien sûr.
Cadre moyen au sein dans une entreprise de produits chimiques de Newark, la Chemical A.T. Corp., une importante entreprise du secteur, il y exerçait son travail au mieux de ses capacités, gérant avec brio et sérieux les stocks de produits chimiques en provenance du monde entier.

Le soleil s'était levé sur son petit pavillon de banlieue, où il vivait avec son épouse depuis 15 ans, ses deux fils, Irvin et John; sans oublier son fox terrier, Crunch dit Pitt Bull, quelque peu pantouflard, mais bien affectueux. La famille américaine type, simple, mais heureuse de sa situation…
Son épouse ne travaillait plus depuis quelques années. Elle avait décidé de mettre une parenthèse à sa carrière, -elle oeuvrait alors dans le secteur de l'immobilier-, le temps que ses deux enfants soient suffisant grands pour pouvoir se prendre en charge. Quant à ces derniers, deux petits diables en herbe, ils grandissaient tout doucement, sous les regards attentifs de leurs parents, qui les adoraient !

Al s'était levé sous les joyeux ''bip bip-bip'' de son réveil, qui agaçaient quelque peu, et quotidiennement il faut bien le dire, sa chère épouse. Puis il se jeta sous sa douche, comme tous les matins, moment de détente ! Il s'aspergea copieusement de son shampooing favori, senteur des bois. C'était son préféré, car celui-ci avait une particularité. Un de ces éléments était un sous-produit qu'il traitait au sein de la Chemical A.T. Il en était presque fier. Les produits chimiques n'étaient pas si néfastes que cela, quoique l'on en dise. Ils avaient une certaine utilité : rendre l'homme heureux et propre dès le matin !
Al frictionna sa tignasse brune, et machinalement il remarqua que ses cheveux avaient poussé, encore plus vite que d'habitude, d'ailleurs.
___Sacré shampooing, ce sont les coiffeurs qui doivent être contents. Tous de mèches, dit-il en riant !
___Al, tu vas être en retard ! ! ! !
C'était Maria, son épouse ô combien adoré, qui, de sa voix mélodieuse mais ferme, le tira de ses réflexions matinales, quelque peu…philosophiques ? Après avoir fignolé un tableau, qu'il considéra comme pas trop mal, il s'estima prêt à affronter une nouvelle journée de labeur intensif.
Al s'habilla avec le complet bleu marine qui l'attendait sur le valet, noua sa cravate lie de vin, puis il descendit les marches deux à deux.
___Oulà, ola, eh ! Boum ! Eh, les gamins, celui qui m'a laissé ses rollers dans les escaliers, espère peut-être toucher son héritage de bon matin. Je le rassure, ce n'est pas demain la veille !
Al chipa deux toasts au passage, les tartina rapidement et les enfourna tout aussi vite. Il déjeunait toujours léger. Il embrassa sa femme sur la joue, puis se ravisa; ses lèvres se posèrent sur celles de sa chère et tendre, et enfin ses enfants sur le front et les joues, -puis le chien le regarda, en penchant sa tête de côté-.
___Salut Crunchy, lui lança Al. Le maître de maison sauta finalement dans son véhicule.
Il prit la direction de North Arlington, emprunta la nationale 21 jusqu'à Newark. Il longea la calme Passaic durant quelques instants, jusqu'au carrefour. Là, il tourna sur sa droite, laissant la rivière dans son dos. Il bifurqua tranquillement à gauche par Broad Street.

La Chemical AT se trouvait au sud-est de Newark. Il était de bon ton en effet d'installer des usines de ce genre, à une distance ''honnête'' du centre-ville où, en cas de problèmes, les gens ne risquaient rien, ou plutôt espéraient qu'ils ne seraient pas en danger au cas où... Mais ils ne se faisaient pas d'illusions. Les nuages, qu'ils fussent toxiques ou non, ne s'arrêtaient pas en fonction des quartiers, des régions ou des pays. Sinon, où serait la moralité dans tout cela, si les nuages stoppaient leur chemin en fonction des frontières rencontrées ?
Bien sûr, il s'agissait là d'une morale toute conventionnelle, et loin d'être innée ou même simplement acquise. Car quoique l'on dise, les idées de chacun à ce sujet étaient partagées.
Bref, les hautes tours métalliques argentées laissaient déjà échapper leurs effluves et de longues spirales blanchâtres et cotonneuses, mais non toxiques pour l'homme ! Les tests l'avaient prouvé à de maintes reprises et c'était là, chose tout à fait rassurante. Tout du moins d'un point de vue psychologique, ce qui n'était déjà pas si mal.

Et les fumées passaient, et repassaient ainsi par tous les filtres possibles, et imaginables, dans des tuyaux toujours plus longs, tout en coudées. Décontaminations, désactivations, et tutti quanti…
GREEN gara son véhicule à sa place attitrée, salua le gardien de la main et il se présenta à son bureau, où il s'aperçut qu'il devait déjà faire sa prise de sang semestrielle. Malgré toutes les précautions prises dans ce genre de boîte, il fallait en passer par-là; et cela permettait également aux employés de se mettre à jour, question excès alimentaires et autres. Chacun s'y soumettait, même ceux qui n'aimaient pas trop les piqûres, surtout aussi souvent que cela.

Al se rendit directement à l'infirmerie et se mit en devoir de faire la queue, avant de se soumettre à l'examen de rigueur. Deux petits tubes et on n'en parle plus !
Al ne regardait pas l'aiguille qui se dirigeait vers son bras, jamais. Il se disait, ne regarde pas, tu n'auras pas mal. Une bien belle vue de l'esprit. Mais il sentait la morsure du métal froid qui s'insérait doucement dans sa chair. Quant à l'infirmière qui prélevait le précieux liquide, elle le faisait, sans passion aucune, et très machinalement en fait.
Elle ne faisait montre d'aucune chaleur, d'enthousiasme. Etait-elle suffisamment motivée ? Cela attristait quelque peu Al, lui qui présentait toujours un côté, guilleret, pas forcé du tout.
Les tubes étaient ensuite examinés immédiatement, auprès d'un laboratoire qui avait installé ces locaux à proximité, pour plus de facilité et de commodité économique. Il est vrai qu'avec 1500 employés, et presque autant de tests à effectuer, cela s'avérait nécessaire.
La prise de sang réalisée, Al regagna son bureau où il examina les bordereaux de produits arrivés la veille. Il dispatcha les produits destinés à être envoyés en l'état, ainsi que ceux qui devaient être partiellement ou totalement rendus inertes, afin de pouvoir être associés à d'autres produits.
Il prit le temps d'examiner le journal que sa secrétaire aux formes harmonieuses, quoique sympathiques, lui avait posé sur le coin du bureau.
Que des mauvaises nouvelles ! Il y avait de quoi avoir le bourdon : entre les personnes qui disparaissaient, et qu'on ne retrouvait pas ou parfois, voire jamais, et celles qui mourraient alors qu'elles auraient dû vivre encore, selon Al…
Et ces accidents d'avions ! L'économie comme la politique subissaient un marasme évident. Il n'y avait que les bandes dessinées qui pouvaient encore dérider un homme digne de ce nom.
Parlez-moi d'un moyen de transport sûr. Je préfère encore mon break, se dit-il en lui-même ! Et il jeta le journal sur son bureau, la photographie du dernier crash d'avion retournée, non visible. Trop déprimante !

Al se rendit à la machine à café au fond du couloir. Il salua quelques collègues en passant. Petit break rapide. Il sélectionna un capuccino et le sucra au maximum. Il l'aimait bien sucré, et bien crémeux. Il le touilla en observant tranquillement ses collègues. Certains d'entre eux affichaient, comme d'habitude, leur sérieux, comme on affiche un règlement; tandis que les autres présentaient et manifestaient leur stress, aussi facilement que l'on esquisse un léger sourire.
Et leurs cafés étaient plutôt noirs, et sans sucre. Ainsi allait la vie en entreprise, chacun pour soi, et Dieu pour tous !

Al regagna son bureau d'un pas léger, il conserva sa gaieté sans tâche. Il vit que l'on avait déposé un nouveau dossier sur son bureau. Et c'était une certitude, ce dossier ne lui était pas destiné. Il ne portait pas les références habituelles, mais d'autres plus succinctes, et à priori, incomplètes.
Simple curiosité naturelle -et professionnelle s'entend-, mais il l'examina. Et il le réexamina, très attentivement, durant une bonne heure. Quelque chose n'allait pas ! Il sortit divers documents de ses archives personnelles, afin de confirmer ce qu'il pensait, ce qui lui avait sauté aux yeux, notamment dans les proportions des produits employés. Refaisant quelques calculs rapides à l'aide de sa table de calcul, il les confirma. Il sortit d'autres tables de correspondances de
divers produits, avec leurs effets à courts, moyens et longs termes.
Il n'avait jamais vu cela, ces mélanges, ces progressions calculées en fonction de divers critères bien précis.
___Non, non, s'exclama t-il, ils sont en train de tous nous tuer, ce n'est pas possible. Il le savait depuis le début, pourquoi mon Dieu, pourquoi ?
Il posa les graphiques et les autres documents sur une pile de dossiers. Si l'un de ces collègues était entré à ce moment là, il lui aurait sûrement dit qu'il était plus blanc qu'un cachet d'aspirine.
Son visage s'était liquéfié, sa bonne humeur évanouie, définitivement !
GREEN se prit la tête entre les mains et s'affala sur son bureau. Son monde venait de s'écrouler. Il n'avait rien vu venir.
Al W. GREEN était un homme simple et honnête. Ses exigences morales personnelles l'avaient toujours incité à la recherche de la vertu, à la raison. Et il pensait avoir toujours fait un usage juste de sa liberté, ce qui lui avait procuré l'estime et une satisfaction toutes personnelles. Aujourd'hui, seule la raison lui intimait, non lui ordonnait, sans rien céder à ses principes, de faire quelque chose.
Il réfléchit un instant, puis il entreprit de scanner fébrilement tous ces documents. Il les plaça dans un fichier verrouillé qu'il envoya immédiatement par email, à une personne qu'il savait être sûre, dont le respect du devoir, était en accord avec se propres principes. Il avait peu d'amis véritablement fiables, mais celui-ci en faisait partie, et cela depuis une trentaine d'années.
Il saurait décrypter le fichier, et en faire un bon usage. Cette pensée le rassura. Quant à lui, il le savait, il n'avait pas les épaules pour ce genre de travail. Puis il pensa à sa famille, à son chien…

En attendant, Al se rendit au bureau de son supérieur direct. Il se dit qu'un crime commis par pure méchanceté était inconcevable. Il voulait savoir. Seule la connaissance pleine et entière le libérerait de ses craintes.
Il demanda donc à être reçu. Et le soleil se coucha derrière les hautes tours de l'usine.
Deux officiers de la police de Newark sonnèrent au domicile de la famille GREEN vers 19 heures 30.
…Al ne prendrait plus jamais de douche…

Nicolas PRESTON  kirthgersen@club-internet.fr

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Crépuscule CH II

Manhattan, Upper East Side, New York. Un mois après la mort de Al W. GREEN.

SHAW prit ses journaux habituels, juste histoire de se tenir au courant de la situation mondiale, et force était de reconnaître qu'elle était toujours aussi triste. Il acheta également quelques tabloïdes criards aux titres bien accrocheurs, et finalement habituels, tels que : ''J'ai fait l'amour avec un Alien'', ou ''Je suis un monstre mutant'', ou encore ''Je suis le fils du King''. Mais il y en avait quelques uns plus sympathiques comme ''J'ai six doigts'' ou ''Je vois l'avenir'', ce qui pouvait être -accessoirement-, d'un ordre plus pratique à l'usage.
C'est ce qu'était Tom C. SHAW, quelqu'un de pragmatique, et dans l'ensemble, plutôt rationnel. Mais paradoxalement, ce genre de magazines l'amusait. Il ne savait pas vraiment pourquoi. Peut être la curiosité…
Il était américain par son père, avec tout ce que cela implique, et français par sa mère, avec tout ce que cela implique également. Un mélange sympathique d'énergie débordante, et de chauvinisme, qui lui permettait de parler plusieurs langues, et d'avoir deux pays d'accueil. Un pied dans le nouveau monde pour le côté technologique exacerbé, et un autre dans l'ancien pour le côté sagesse et historique. Tout cela se complétait bien, pour peu que l'on y regarde dans l'ensemble.
Du côté purement physique, maman SHAW lui avait donné un visage aux traits réguliers et un nez aquilin, qu'elle-même tenait d'ancêtres lointains italiens, une longue lignée Patricienne, apparemment. Et de son père un petit côté nerveux, qu'il avait appris à contrôler par la pratique de quelques sports; qui lui avaient conféré d'ailleurs, une musculature discrète mais bien présente.

Pour l'heure, SHAW se dirigeait bel et bien vers son café favori -merci maman SHAW-, ''Le Petit Café'', un véritable bijou de café aux origines tout ce qu'il y a de plus françaises, dans tous les sens du terme. Il faisait angle avec la 79ème rue Est et la 1ère avenue, non loin de Central Park.
SHAW habitait quant à lui, de l'autre côté du parc, à l'angle de la 79ème Ouest et de West End avenue. Son appartement faisait également office de bureau, car il était ''Private Investigator'', pour tout le monde à New-York, et ailleurs. P.I. Cette appellation était connue, mais pas toujours respectée. Détective privé, un boulot en or dans une ville comme celle-ci. Il aimait bien les recherches de toutes sortes, et d'une manière générale, fouiner. Curieux, mais apte à être discret lorsqu'il le fallait. On n'en est pas moins professionnel !
D'un autre côté, l'immeuble dans lequel il exerçait ses activités avait une vue imprenable sur le parc, et sur le Riverside. Il avait pu disposer d'un duplex. C'était cher, mais cela en valait la peine.
Il pénétra dans le café de son pas alerte habituel. Si bien que Franckie n'eut pas besoin de lever la tête de dessous de son comptoir. Il avait senti cette énergie, cette façon d'entrer, franche et nette.
___Salut Tom ! lança t-il à la volée.
___Salut Franckie, comment va la France ?
Il se releva, vêtu de son tablier blanc et de son torchon à la main, avec lequel il fit un large mouvement circulaire, pour le jeter ensuite sur ses épaules.
___Ca roule, pourrait-on dire. Mais comme partout, c'est le bordel !
La serveuse entra, vêtue d'une jupe noire et d'un tailleur blanc, avec un petit foulard bleu passé autour du cou, et qui ne lui allait pas si mal. Elle vit Tom et vint lui faire la bise, comme à l'accoutumée, à la française.
Certaines coutumes agréables avaient vraiment du bon !
___Comment va ma serveuse favorite, et préférée parmi toutes ? dit-il à la belle Hélène.
___SHAW, vos origines semi françaises vous confèrent un certain charme, vous le savez ! Quand m'épousez-vous ?
Franckie esquissa un sourire, et il regarda Tom du coin de l'œil. Celui-ci fit un grand sourire à la belle, et il lui déclara tout de go.
___Mais immédiatement, ma chère !
___Je déteste votre côté humour américain. Tout le romantisme d'un Auroch ! Et elle partit vaquer à ses occupations.
___Ah, les femmes ! On ne peut pas vivre sans, et on ne peut décemment pas les tuer ! Elles sont indispensables, lui dit Franckie d'un ton rogue.
___Exact, rétorqua Tom. Que ferait-on sans elles ? !
Sur cet entre fait, Hélène lui apporta un café avec deux croissants, et un jus d'oranges fraîchement pressées, avec leur pulpe.
Tom regarda sa tasse de café, la prit du bout des doigts et dit.
___Franckie, je sais pourquoi tu as appelé ton troquet ''Le Petit Café'', puis il reposa sa tasse, mais à ce point là…
Dans les cuisines, Hélène riait.

La journée s'écoula si tranquillement, si calmement que cela en faisait un jour à apprécier. C'était comme on dit, le calme avant la tempête, classique mais ô combien vérifié. SHAW prépara son dossier du lendemain, le parcourut rapidement. Il n'y avait rien de particulier à signaler, surveillance et confirmation d'échange, ou absence du dit échange le cas échéant. Une petite heure gagnée facilement. Il vérifia son matériel, son arme, et il se coucha de bonne heure.
Le lendemain matin, il prit le métro, le temps était éclatant, et la pollution peu importante en ce début de journée. Les gens étaient, ce qui ne gâchait rien, souriants. Il quitta le métro et sortit à l'angle de la 116ème rue et de la 50 Est. L'hôtel présenta sa façade cramoisie du début du siècle, et ses fenêtres à petits carreaux que surmontaient des frontons triangulaires, quelques peu entamés d'ailleurs, par l'usure du temps.
SHAW prit la clé que lui tendait la réceptionniste. Il préféra les escaliers qu'il grimpa quatre à quatre, aux ascenseurs, qui devaient également et sûrement dater du début du siècle. Le cinquième étage se présenta rapidement.
Une moquette au bleu outre mer passé s'étalait sur tout l'étage. Il se dirigea vers la chambre 153. Elle jouxtait la chambre 154, et cela seul lui importait. Un rien le satisfaisait !
Sa mission du jour impliquait la surveillance et la confirmation d'un échange. De quel genre d'échange, il ne le savait pas. L'homme qui l'avait engagé était resté relativement vague sur le sujet. Mais pour cela, il était très bien payé. Ce n'était pourtant pas dans ses habitudes de laisser dans le vague un détail comme ça, mais bon, il verrait cela en temps utiles. La seule chose importante que le client avait juger bon de lui dire, était qu'à l'issue de tout cela, il ne le reverrait plus. Le détective devait se borner alors, à appeler un numéro et à laisser sonner deux fois, pas plus, pas moins. Bien sûr, SHAW s'était empressé de vérifier le dit numéro. Il n'eut cependant pas de réponse. Ce numéro ne correspondait à rien du tout. Et cela, c'était assez déplaisant pour le détective.
La chambre était exiguë, mais le jeune homme ne venait pas y dormir. Un lit, classique, que surplombait une copie d'un Picasso dans sa période bleue -belle imitation-, une petite table en pin le long du mur, et une chaise du même bois que le soleil avait assombri. Spartiate, mais on n'en demande pas plus dans ce type d'hôtel. Et au fond à gauche, les toilettes et une douche, propres en apparences. Enfin, une petite télévision se trouvait face au lit, sur une tablette en hauteur, sa télécommande à côté.

SHAW s'installa sur la chaise qui émit un craquement inquiétant, puis il sortit de son sac à dos un petit moniteur, avec un écran de 15 pouces, qu'il plaça délicatement contre le mur qui donnait sur la chambre voisine. Il mit en action l'appareil et sélectionna un programme bien particulier.
Une chambre virtuelle se dessina sur l'écran, dont les contours furent déterminés par le simple principe du radar, par résonances et renvoi des ondes sonores. Il vit alors les grandes lignes du lit, à l'opposé du mur d'où il se tenait, avec sa table et sa chaise. La disposition était similaire au centimètre prés. Mais SHAW l'aurait deviné sans l'appareil.
Ce qui l'intéressait, c'était la fonction thermo graphique du dispositif. C'est beau la technologie, quand elle fonctionne !
Des pas légers, puis un bruit de clés qui tintent, tout proche.
La porte de la chambre 154 s'ouvrit tout doucement, et une personne fit son entrée. A la vue des zones chaudes du corps, et de la démarche légère et fluide, c'était sans conteste une femme. Elle était seule.
SHAW sortit des écouteurs de son sac, brancha le jack, et il entreprit de poser un écouteur contre le mur. Cela ne lui prit qu'un court instant. Quelques légers bruits dus au frottement des vêtements et aux talons de la femme sur le sol. Rien de bien méchant…
Il leva les yeux vers son moniteur, et il sursauta légèrement de surprise lorsqu'il vit soudain une deuxième forme dans la pièce, derrière la femme. On aurait pu dire à ce moment là, que la forme sortait du néant. D'ailleurs, la femme eut elle-même un sursaut qui aurait pu attester de cela. Pas de bruit particulier.
Mais cet individu, -homme aux vues de ses zones, chacun les siennes !-, devait déjà être dans la pièce, peut-être dans les toilettes. Mais le thermographe l'aurait immanquablement détecté.
L'écran devint rouge, subitement, comme si le soleil en personne venait de se lever au milieu de la chambre même.
___Nom de … !

SHAW se jeta instinctivement de sa chaise sur le sol, qui se brisa sous ce mouvement inattendu et brusque. Il embrassa littéralement la moquette. Un rayon violacé de la taille de sa tête traversa le mur, pour venir s'écraser au-dessus du lit.
La tapisserie s'enflamma spontanément, et elle se consuma tout aussi immédiatement, sans mettre le feu cependant au reste de la chambre.
Le jeune homme fit une roulade et il atteignit la porte en deux secondes, son arme au poing. Arrivé devant la porte du 154, il arma le chien de son Glock 9 millimètres; il n'hésita pas une seconde de plus.
Il actionna la clenche de son index et de son majeur. Elle s'ouvrit immédiatement. Pas de verrou. La porte s'écarta devant lui, sans bruit.
SHAW posa le genou droit à terre, son coude gauche reposant sur le genou gauche et son arme levée, parallèle au sol.
Mais la chambre était vide, totalement vide. Son regard se porta sur, et sous le lit. La porte de la salle de bains était ouverte, rien ni personne ! Il se précipita vers la fenêtre, qui était verrouillée. Il l'ouvrit et jeta d'abord un œil vers le bas, puis en haut. Il n'y avait pas l'ombre d'un individu dans les escaliers de secours. La chambre était désespérément vide. Seule une vague odeur indéfinissable, juste âcre, flottait dans l'air.
Mais où étaient ces deux personnes ? Qu'était donc ce rayon qui avait failli le décapiter ? Si l'homme l'avait repéré et tenté de l'éliminer, soit ! Mais la femme qui se trouvait entre l'homme et lui-même, était-elle une cible ?
Il lui avait fallu moins de 30 secondes. C'était incompréhensible ! Aucune trace de l'un ou de l'autre…Il désarma le chien de son arme, et la rangea dans son holster.
SHAW alla s'asseoir sur le lit, où il découvrit un dossier, ainsi qu'un petit lecteur sur le sol, au pied du lit. Si c'était là l'objet de l'échange, quelqu'un était parti sans !
Il ramassa le lecteur laser MP3, dans lequel un petit disque laser était déjà présent. Il ouvrit ensuite le dossier, qui portait une superbe mention pourpre, ''CONFIDENTIEL DEFENSE'', sur la page de garde. Et l'on retrouvait cette mention sur toutes les pages, en haut à droite.
Apparemment, il s'agissait d'un rapport, d'un simple rapport qui traitait d'une expédition en Egypte, et de la découverte d'une momie, une de plus ! Rapport qui relatait les éléments qui avaient permis de découvrir la sépulture.

Le détective ouvra le dossier qu'il posa sur le lit. Il enclencha la touche Play du lecteur. Du haut-parleur incorporé s'élevèrent des voix. De toute façon, il n'avait rien de mieux à faire dans l'immédiat…
Un brouhaha, des voix, -de l'égyptien ou de l'arabe supposa SHAW-, comme sur un marché, puis plus nettes, en Anglais maintenant, à en juger par l'accent prononcé, caractéristique…
…..Mais Professeur, pourquoi ne pas avoir emprunté le Nil ? Du Caire nous aurions pu gagner Louqsor tranquillement, pour ensuite remonter la Vallée des Rois, et ainsi nous rendre à Kharguëh.
___Havas, eu égard au fait que vous êtes mon assistant en recherches sur le terrain depuis des années, je ne vous rappellerai pas QUI nous a envoyé vers la Dépression de Kattara ! Mais je vous ai fait confiance…
Havas le regarda du coin de l'œil, et il répliqua doucement, quel vie de fou ! Mais celui-ci savait très bien qu'il avait raison. Lorsqu'il avait découvert au musée du Caire ce cartouche extrêmement bien caché -par hasard il faut bien le dire !-, dans le pied même d'une statue représentant Ramsès II, il n'avait pu s'empêcher de le montrer immédiatement à son mentor et professeur.
La recherche était bien le but de sa vie, mais il supportait parfois mal les contraintes inhérentes à des recherches plus poussées sur le terrain. Quelle vie ! Tout cela grâce à de simples recherches, mais au sein des seins, le Caire !
L'histoire de Ramsès -en bref-, raconte qu'il a notamment défait Mouwattali, un souverain hittite, en l'an 5 de son règne. Cette bataille avait eu lieu à Qadesh, sur l'Oronte et là, Ramsès l'avait emporté, à la suite d'un exploit personnel. Dont les détails n'étaient malheureusement pas précisés.
Et c'est surtout là que le cartouche rectifiait l'histoire. Car, non content de porter le sceau de Ramsès -authentique !-, il expliquait que cet exploit, avait été accompli par un général obscur, qui n'est jamais apparu dans aucun texte traduit à ce jour.
Il semblerait qu'avant de mourir, Ramsès a désiré réhabiliter son général comme il le méritait, mais discrètement apparemment…
A l'occasion d'une tournée d'inspection, Ramsès en avait ainsi profité pour honorer son général qui était mort lors des conflits du nord, en l'an 7.
Ce militaire lui avait demandé, avec toute l'humilité qu'il devait à son Dieu, de mener son corps vers la ville de Mut, et de placer son corps dans un modeste tombeau, qui avait été construit aux abords de l'oasis de Ayn Ismant.
Ainsi les choses étaient-elles relatées sur ce cartouche.
L'expédition du professeur WARNER prit la voie de l'Ouest, vers Qasr al Fara firrah, puis Al Qasr plus vers le sud, et ses étendues quasi-désertiques. Les routes étaient ce qu'elles étaient, mauvaises la plupart du temps, et désagréables à la longue. Ainsi les qualifiait Havas, quoique le terme de chaotique fût plus approprié. Seule la lecture, suivie d'une sieste, rompaient la monotonie du voyage. Quelques arrêts obligatoires, afin de faire le plein des divers véhicules, permettaient de se détendre les jambes.
Les kilomètres succédèrent donc aux kilomètres, sans âme qui vive alentours. Au début, par dizaines, puis par centaines et enfin par milliers, les compteurs égrenaient inlassablement leurs chiffres. Les paysages étaient invariablement les mêmes avec cependant quelques nuances. Quelques différences qui les rendaient particuliers, et pas dénués d'intérêts, surtout en fin de journée, lorsque le dieu soleil regagnait un monde qui lui appartenait, jetant par la même mille feux scintillants sur ce monde aride…
Les villes offraient des attraits d'ordres touristiques, mais pour de bons archéologues, d'ordres culturels et sociologiques également. L'archéologie ne se résumait pas seulement à l'exhumation de vieilles pierres, et de vieilles momies. La vie qui se déroulait sous leurs yeux était un reflet d'époques lointaines, et à l'échelle de l'univers, d'un temps presque présent.
Les journées passaient, chaudes et humides, et les nuits étaient comme il se devait, fraîches. Cela en était presque banal; et c'était ainsi depuis des millénaires. Routine, routine !
Izbat Futay Yinah présenta ses murs et ses tours blanches dans le lointain. Ils étaient alors loin dans le sud, et quasiment au centre du pays. Ils y passèrent la nuit et repartirent aux premières lueurs de l'aube. Ce soir là, lorsque les moteurs cessèrent de gémir, régnaient des festivités auxquelles ils ne prirent pas part, à leur grand regret. Il était parfois intéressant de se plonger dans le folklore local, afin de ressentir les sensations d'un peuple, ses pensées, ses espoirs…La vie dans ce qu'elle a de plus pure, simple et vraie, sans artifices.
Puis ce fût, Al Qala Muh ! Petite localité au sud-ouest de leur trajet qui marquait l'avant dernière étape de l'expédition. Elle ne se distinguait des autres que par des fresques hautes en couleurs peintes sur les murs de la place centrale. Mais vraiment superbes au demeurant. Havas les photographia pour le mémoire qu'il préparait.
Arrivés à Mut, ils remontèrent sensiblement vers le nord-est pour gagner Ayn Ismant, une ancienne chute d'eau qui avait rendue la région très fertile, à une certaine époque. Elle permit alors un développement considérable. Certains textes disaient que c'était un point de passage obligé pour qui voulait s'aventurer dans le désert.
A l'heure actuelle, il ne restait plus qu'un cours d'eau non permanent, qui décrivait comme un demi-cercle vertical, du nord au sud-est, coupant de temps en temps l'unique voie d'accès qui permet de repartir vers l'est, et les hauts plateaux de Tunaydah, plus au nord.
Ils passèrent la nuit à Ismant. Leurs recherches les avaient envoyées vers la haute Egypte, et la localisation d'une tombe qui était loin d'être hypothétique. Si Ramsès l'avait situé à cet endroit, elle devait y être ! C'est sur cela que se fondait le postulat du professeur et de l'équipe. Pourquoi pas ? ! La chance faisait partie de ces facteurs qui entrent en compte, outre la recherche pure, les déductions diverses…

L'expédition se composait de plusieurs véhicules lourds tout terrains, notamment afin de pouvoir transporter des générateurs qui serviraient à faire fonctionner les radiographes. Les montagnes du secteur étaient calcaires, et à ce titre, particulièrement perméables aux rayons X.
L'équipe prit ses quartiers dans un petit café qui faisait hôtel et qui, par chance, était quasiment inoccupé à cette période de l'année. Le repas du soir se composa de volailles, de poisson et de riz. En entrée, quelques fèves préparées en foul leur furent servies avec un peu de pitta. Ils étalèrent sur cette sorte de pain, des purées de tahina, de pommos ou encore de baba ghanouch.
Le professeur rappela à son équipe les quelques rudiments à respecter à la table égyptienne. Avec les doigts, la main droite était de rigueur, et tant pis pour les gauchers…
La nuit, fraîche, laissa sa place à un soleil radieux et toujours aussi chaleureux, comme les habitants de ce magnifique pays d'ailleurs.
Le lendemain matin, tout le monde se mit à pied d'œuvre, et ils se rendirent à Ayn Ismant plus au nord, dans le vrombissement des moteurs des véhicules lourds, et de la poussière tout aussi légère qu'ils soulevaient.
Les plans du secteur furent étalés et étudiés dans le détail. On se mit d'accord sur les différents lieux où les radiographes seraient installés, et tout fût mis en place avec célérité, et efficacité.
Quelques bourdonnements d'appareils couvèrent par le ronronnement incessant des générateurs, puis quelques clics.
Le soir venu on examina les radiographies du secteur. Il fallut se rendre à une triste évidence : il n'y avait rien sur les clichés, que du vide. Les collines et autres proéminences susceptibles d'abriter un quelconque tombeau, ne révélaient rien…

On réexamina les plans, minutieusement, fébrilement, les appareils également. Et le cartouche était fiable et authentique. On ne pouvait décemment pas le remettre en question.
Les hommes étaient faillibles certes, mais même s'il y avait eu des changements dans la topographie...
Et c'est là que le professeur WARNER fit exploser son génie : les changements et l'art d'embrouiller les pistes ! Un petit jeu auquel s'adonnaient les architectes égyptiens. Et il y avait aussi le fameux principe de la triade égyptienne, les trois côtés du pouvoir, qui encadraient le pouvoir suprême.
WARNER découvrit ainsi qu'il était souvent question du triangle d'Al Qalamun et d'Ar Rashidah, mais il n'y avait pourtant aucun triangle dans ce secteur, et rien qui y ressemblait de près ou de loin, du point de vue topographique.
Ce triangle qui tenait plus de la ligne droite, et ces villages n'avaient fait l'objet d'aucune activité sociale ou politique particulière, à l'époque de Ramsès II, voire de Ramsès III. Mais WARNER se remémora qu'à une certaine époque, son professeur, -le vieil Amon, un égyptien de pure souche aux obscures origines ! -, lui parlait de temps à autres de ses propres recherches, et d'un recueil, de son recueil.
Et celui-ci traitait des oasis, tout simplement; et surtout des villages qui avaient pu naître à leurs abords, entraînant de fait la rapide construction de nombreuses routes, aux vocations commerciales évidente.
Dans ce livre, il expliquait que les oasis disparaissaient, du fait de sécheresse subites, et entraînaient quasiment automatiquement, la disparition des routes, voire d'un certain et relatif décalage et cela, au fur et à mesure que l'on découvrait d'autres oasis. Et de nouvelles routes apparaissaient puis disparaissaient, et ainsi de suite.
C'est là que cela devenait intéressant. Les villages d'Al Qalamun et d'Ar Rashidah ne formaient pas un triangle avec un troisième village, mais sur le recueil que WARNER gardait précieusement, il découvrit l'existence d'un ancien puits à mi-chemin entre ces deux villages.

Après un rapide calcul, WARNER constata que le premier côté pouvait être établi en reliant Qalamun et Rashida, et qu'il suffisait d'établir un triangle équilatéral pour avoir l'emplacement du tracé originel. Au centre, et équidistant de ces trois points, se trouvait bien l'ancien puits maintenant asséché.
L'ancienne route passait alors par Al Hindaw, et elle suivait de manière quasi parallèle la route qu'ils empruntèrent afin d'arriver à Ismant.
Quand ils regardèrent en détail le secteur qu'ils avaient examiné, ils s'aperçurent finalement que la configuration ne présentait pas de lieux susceptibles d'accueillir une tombe digne d'un général. Ce qui n'était pas le cas des plateaux plus au nord. Un lieu digne d'une bataille menée au royaume même des Morts, vaste et fantastique !
Les véhicules chargèrent leurs appareils et se dirigèrent plus au nord, aux pieds des plateaux. Là résidait une autre difficulté. Les plateaux étaient vastes, alors où chercher ?
La question fût résolue le plus simplement du monde. Havas déclara : ''En ce qui me concerne, j'aurais fait cela simplement au pied du plateau. Il suffit de longer celui ci depuis la base de l'ancienne route, avant qu'elle ne s'engage vers les hauteurs''.
C'était simple en effet, trop simple ?
On trouva quelques ruines et traces qui permirent une localisation partielle. L'entrée n'était cependant pas visible au premier coup d'œil. On mit en place l'équipement. Radiographes devant, et au-dessus des falaises.
Et les anciens Dieux de l'Egypte étaient avec eux !

___Cette mastaba est énorme, beaucoup trop pour un simple général, qu'il fût sous les ordres de Ramsès II ou d'un autre, s'exclama WARNER ! !
Havas examina les clichés sur lesquels on voyait nettement de nombreuses cours aux pylônes intacts, des salles, et autres chapelles, et mêmes des salles hypostyles comme dans le temple de Khonou, à Karnak.
Là où il n'y en avait que deux habituellement, ce temple en recelait au moins quatre. Beaucoup trop pour un général, c'était incroyable, et plutôt bizarre. On ne voyait pas d'entrée. Elle se fondait dans l'ensemble, et elle avait été scellée avec un soin extrême, et inhabituel. Des tonnes de pierres et de gravats séparaient les hommes d'hier à ceux d'aujourd'hui.
Les foreuses étaient là pour ce genre de travail. Mais il n'était pas question d'endommager des reliques, mais bien d'y avoir accès. Les roches, pour la plupart calcaires ne présentèrent pas de problèmes. Les roches plus dures n'étaient guère coriaces, mais le temple lui-même présenta le plus grand mystère que WARNER et son équipe eurent à résoudre, et qui les laissèrent surtout perplexes. Les murs, les roches semblaient être un savant mélange de pierres, et de bout de métaux entrelacés très étroitement, en fait, imbriqués dans des pierres très dures !
Allons bon ! A ce stade de la lecture, et de son écoute, SHAW commença à se poser des questions : le rapport était-il fiable ou était-ce une simple plaisanterie ? Il poursuivit.
Ce mélange semblait en lui-même anachronique, mais que voulait-il dire vraiment ? La tombe était-elle aussi précieuse que cela ? Cette tombe de général n'entrait pas dans la catégorie des tombes dites ''classiques'', et appropriée pour un simple guerrier, aussi extraordinaire fût-il. Mais s'apparentait plus à celle d'un Dieu !
Le métal fût rapidement examiné sur place. Il s'avéra qu'il s'agissait d'un mélange fer / cuivre, qui était possible, et plausible pour cette époque. Vraiment très osé, énormément de travail et d'ingéniosité, mais les Egyptiens étaient des bâtisseurs de pyramides.
On réussit donc à pénétrer dans la tombe par le biais d'un couloir longeant une salle hypostyle, après avoir fait tomber un énorme pan de mur. Le silence était solennel, comme il se devait à chaque entrée dans ce type de lieux.
Chacun retenait son souffle et essayait d'accoutumer ses yeux à l'obscurité. Malgré les lampes torches allumées, une fine poussière antique volait en ondulant à travers les couloirs et les salles, lorsque l'on passait à travers.

En ce qui concerne les pièges disposés çà et là dans les tombes, cela relevait, heureusement du cinéma, et de l'imagination débridée des scénaristes.
Dans toute sa carrière, WARNER n'avait vu que des labyrinthes destinés à perdre les pilleurs et autres chercheurs de trésors un peu trop avides.
Les rayons des torches balayèrent les sols, les murs et les fresques peintes le long des murs. Ces dernières étaient incroyablement bien conservées, et elles racontaient apparemment des campagnes en Egypte et ailleurs, du peu que WARNER et Havas en virent rapidement. Ils s'intéressaient principalement, pour l'instant, au sarcophage et au personnage qui y reposait depuis si longtemps…

…Le CD prit fin. SHAW était perplexe. Il avait entendu beaucoup de choses, deviné d'autres fautes d'images, mais il aurait bien aimé connaître le fin mot de cette histoire.
Sans être un féru d'histoire et un passionné, c'était comme si on lui avait supprimé la fin du film sans préavis, le laissant sur sa faim ! De plus, le dossier ne présentait aucun autre élément particulier, aucune identification trahissant son origine véritable.
Mais qu'est ce qu'un dossier estampillé ''CONFIDENTIEL DEFENSE'' établi par des militaires -peut-être-, faisait ici. Et ce professeur et son équipe, qu'avaient-ils pu trouver dans cette tombe pour justifier un rapport de ce type ? Car là, présentement, il n'y avait rien justifiant un secret quelconque.
Que de questions, et si peu de réponses, et même pas du tout, se dit-il amèrement ! Le retour de la momie, pensa t-il en souriant.

Nicolas PRESTON  kirthgersen@club-internet.fr

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Myrddin et Ronan

La Bretagne, quelque part au Nord de Concoret, non loin de la forêt de Brocéliande…

Ronan tapa sur l'épaule de son ami Myrddin.
___Alors, mon grand, qu'est ce que tu as prévu pour ce soir ? Un bon petit restaurant avec ta sœur Morgane ? Suivi d'un petit cinéma ? Une petite virée en discothèque ? Et enfin…Alors tu m'emmènes où ?
___Tu verras, dit-il en tiraillant doucement sa barbe taillée en pointe. Un léger sourire se dessina derrière cette masse de poils blancs qui dissimulait ses traits.
___Attention ! Je ne suis pas venu de la capitale pour venir m'ennuyer comme un rat mort dans un bled. On se connaît depuis longtemps, alors tu sais que j'aime bien la nouveauté, l'inédit, m'amuser quoi…
___Bien sûr, l'attrait de la nouveauté m'a toujours attiré moi aussi. J'aime à changer également. Viens, on y va ! Une étincelle illumina son regard bleu acier.
Ils montèrent dans le véhicule de Myrddin. Un véhicule aussi vieux qu'Hérode. Et Ronan se demandait comme il pouvait encore rouler. Et surtout, s'ils allaient arriver à bon port.
Le véhicule et ses occupants prirent la direction du Sud, via une petite départementale, puis la forêt de Brocéliande. Ils quittèrent Concoret vers 19 heures 09.

Le ciel était encore clair et la nuit naissante puis soudainement, le ciel s'obscurcit. Les nuages devinrent aussi sombres que le fond d'un puits, et un déluge s'abattit sur le véhicule. La visibilité devint vite très difficile. Myrddin diminua sa vitesse tandis qu'il actionnait le levier des essuies glaces.
On se serait attendu à ne pas en trouver sur un véhicule tel que celui-ci, mais non, ils étaient bien présents, pour le plus grand bonheur de Ronan qui se voyait déjà dans un fossé boueux.
___Je ne m'y ferai jamais déclara ce dernier, ces trombes d'eaux. C'est dangereux en plus, ajouta-t-il en regardant Myrddin.
Ce dernier était impassible, il regardait la chaussée, d'un air sans conteste détendu. Ce qui était sûr, c'est que ce n'était pas quelqu'un d'angoissé. Ronan quant à lui, n'était pas spécialement quelqu'un de stressé, mais comme tout à chacun, il n'aimait pas se retrouver en rase campagne, dans un véhicule antique et peu sûr, et surtout par un orage comme celui-ci. C'était viscéral !
Les éclairs zébrèrent le ciel.
Myrddin le regarda et il lui dit alors, simplement.
___La violence des plus beaux orages de Bretagne n'a d'égale que la rapidité avec laquelle ils s'arrêtent !
Et puis ce fût un silence assourdissant, qui ne fût troublé que par le ronronnement du moteur.
Les éclairs disparurent du ciel si bizarrement, si rapidement que l'obscurité s'assura de nouveau la prédominance sur les cieux et la forêt.
___Incroyable, s'exclama Ronan ! Il en ouvrit la fenêtre de son coté pour pencher sa tête.
La pluie avait cessé tout aussi subitement que les éclairs s'étaient effacés. Il rentra sa tête, referma la vitre et il regarda de biais son ami.
Celui-ci sourit derrière sa barbe.
Le véhicule s'arrêta sur le bas côté. Un chemin s'enfonçait dans la forêt humide et sombre.
___Nous sommes arrivés, déclara Myrddin. Il est temps.
___Eh, il est temps de quoi ? Tu m'emmènes où là ? Dans les bois ? Je ne crois pas que ce soit vraiment une bonne idée. Et puis, c'est un peu humide, et encore plus tard pour s'y promener.
___Viens, lui dit Myrddin d'un regard pénétrant. Et le jeune homme le suivit. Le plus bizarre c'est qu'il n'en avait pas envie du tout. Mais ses jambes et le reste de son corps étaient d'un avis différent. Il se sentait bizarre.
Mais ce qui l'était tout autant, c'était que la température ambiante du moment était…douce, agréable, et ce malgré les trombes d'eaux froides qui s'étaient déversées sur la forêt, en ce début d'automne.
Une forêt que, paradoxalement, Ronan ne connaissait pas. Il était pourtant un enfant du pays, et les lieux lui étaient connus. Mais, il se souvenait maintenant, qu'il avait toujours évité de venir dans cette forêt. Ses parents le lui avaient interdit car elle était…dangereuse, selon eux. Il s'y passait des choses bizarres mais lorsqu'il voulait en savoir plus, on ne lui répondait pas. En cela, c'était déjà anormal. Alors il n'insistait pas, et il évitait le secteur, comme ses amis à l'époque. Puis, il avait quitté la région durant de nombreuses années.
Et maintenant, il était là, marchant dans la forêt, obéissant aveuglément à un ami qui semblait l'avoir hypnotisé. On a beau être cartésien et penser que rien ne peut vous atteindre, lorsque l'on se retrouve dans une situation comme celle-ci, on se pose des questions.

Ils marchèrent durant de longues minutes. Le chemin s'ouvrait devant eux et même sans lumière, Ronan avait l'impression de voir très bien. Les nuages avaient du s'écarter du ciel tout aussi rapidement que les éclairs. Et Myrddin marchait d'un pas assuré.

Le chemin se perdit dans les méandres de la forêt. A leurs pas, répondaient parfois les hululements d'une chouette. Des bruits, des craquements aux origines indéterminées se faisaient entendre. Mais Ronan se sentait confiant, avec son ami qu'il ne connaissait finalement pas autant que cela. Et ils avançaient, toujours dans cette semi pénombre régnante. Leur progression se fit un peu plus ardue, et ils arrivèrent à destination. Myrddin s'arrêta. Ronan en fit autant.
Des hauteurs du val, les deux hommes embrassèrent la forêt.
Myrddin ramassa un morceau de bois sur le sol. Il le tint haut devant lui, et l'extrémité l'embrasa spontanément.
Un plaisir que de faire du camping nocturne avec une personne qui n'a pas besoin d'un briquet pour faire du feu. Ronan le regarda, bouche bée…
Mais le plus fort ce n'était pas cela. La lumière que projetait la torche se diffusa devant eux et le paysage en contrebas changea au fur et à mesure que la lumière prenait le pas sur l'ombre. Tout se modifia, des arbres apparurent, d'autres s'évanouirent, des rivières émergèrent du néant, et le jour se fit graduellement.
Au fond de la vallée, apparut une petite armée. Des cavaliers suivit de chariots avancèrent en bon ordre.
Mais à l'autre bout de la vallée, des guerriers surgirent en hurlant, les armes hautes. Et un combat féroce s'ensuivit immédiatement. Le convoi fut rapidement encerclé. Les morts se comptèrent bientôt par dizaines. Le fracas des armes, des cris se répercuta dans tout le vallon. L'herbe fût maculée d'un sang impur…
Ronan recula instinctivement. Que voyait-il là ? Une bataille ? Sans conteste possible. Mais pourquoi, et surtout comment ? Il y avait là sûrement un sens caché, mais dans l'immédiat, il ne le devinait pas. C'était une bataille parmi tant d'autres au sein de la forêt de Brocéliande, qui avait sans doute vu défiler des milliers d'hommes et de femmes au cours des siècles passés. Peut être que, parmi eux, se trouvaient d'ailleurs, des ancêtres du jeune homme. Eux, comme lui-même maintenant, traversaient les siècles, indépendamment les uns des autres, en vivant leurs vies. Mais ici, en ces lieux et aujourd'hui, il revivait le passé, un moment particulier qui lui était donné de voir. Mais il ne savait pas encore ce que cela voulait dire.
Peut être que Myrddin pourrait le lui dire…
Et la bataille prit fin. Le combat qui s'était ensuivit ne semblait pas avoir tourné à l'avantage d'un camp ou de l'autre. Les hommes du convoi, après avoir subi un revers évident, s'étaient repris. Il n'y avait aucun gagnant, aucun perdant, comme dans de nombreux conflits qui se sont produits depuis lors. Chacun était perdant. Seule la mort s'assurait d'une moisson fructueuse sur les champs de batailles. Et l'oubli ne tarderait pas à gagner les survivants, plus tard, bien plus tard. Seul comptait donc la manière dont on passait sa vie, seuls les actes comptaient. Finalement, qu'ils soient positifs ou non, la finalité restait funeste.
La lumière s'amenuisa et la forêt changea de nouveau, les siècles effacèrent ce temps passé. Une nouvelle matrice se forma.

Les deux hommes tournèrent le dos au vallon, puis ils s'enfoncèrent à nouveau dans la forêt, dans la nuit, dans le passé.
Ils marchèrent, et refirent le chemin en sens inverse. Mais ils bifurquèrent, longeant les étangs. Une brume scintillante flottait au-dessus de l'eau stagnante telle des millions de lucioles.

Et apparut alors un village constitué de quelques cabanes, partie pierres pour la partie inférieure et partie bois et chaume pour le reste; elles étaient disséminées ça et là dans la clairière, sans souci d'ordre particulier. Les personnes qui l'habitaient avaient l'air paisibles, insouciantes. Quant à leurs tenues, elles ressemblaient à des longues tuniques à la mode des anciens druides, mais avec quelque chose louchant quelque peu sur l'époque romaine par les plis de la partie supérieure.
Pour l'heure, toutes et tous se dirigeaient vers un bâtiment un peu plus imposant que les autres. Et l'heure était à la fête semblait-il. Ronan penchait pour une union entre deux personnes, car effectivement, un homme et une femme sortirent du bâtiment, et les gens s'écartèrent, se placèrent de part et d'autres. Ils étaient habillés de blanc, d'un blanc immaculé. Et la jeune femme était magnifique, une couronne de fleurs des champs, séchées, dans ses cheveux d'un noir d'ébène.
Le couple s'avança lentement tandis que des personnes lançaient des fleurs sur le couple nouveau. Il marcha, encore et il arriva devant Ronan.
Ce dernier les dévisagea, l'un après l'autre. L'homme ressemblait tellement à Myrddin, avec un air plus jeune, quoique…mais la femme n'était autre que Morgane, sa sœur ?
Une certaine confusion s'empara du jeune homme, qui se demandait ce que cela voulait dire.
Le couple avança encore, vers Ronan qui tendit les bras en avant.
___Non, attendez, arrêtez !
Ils le traversèrent, tels les deux fantômes du temps qu'ils étaient.
Le soleil illuminait les sous bois rendant hommage aux grands hêtres. Ils émanaient alors d'eux, une prestance, une immuable puissance, intemporelle…
Et la scène prit à nouveau fin devant les yeux de Ronan. L'obscurité reprit possession des lieux.
En face de lui se tenait Myrddin, son Myrddin. Il se caressait le menton et tournicotait sa barbe blanche, immaculée.
La parole revint à Ronan.
___Tu…mais…comment ? Les mots se bousculaient et ses pensées tournoyaient.
___Ne te poses pas de questions, chuchota t-il doucement. Le monde dans lequel tu vis est une réalité, qui est traversée par d'autres réalités. Le temps n'est qu'un cercle sans fin parmi lequel les âmes s'égarent, puis se retrouvent. Tout ce que tu as vu au cours de cette nuit, tu ne l'oublieras jamais car je le veux. Tu es désormais un témoin du temps passé et le garant de sa réalité.
Je connais le passé certes, mais je connais également l'avenir. Quitte ses lieux confiant en cet avenir, car dorénavant tu avanceras serein, vers ton vrai destin…

Et le soleil se leva au dessus du Val sans Retour. Un chemin se dessina sous ses rayons rougeâtres. La nuit à Brocéliande s'acheva dans un embrasement de rouges carmins, violacés, jaunes et roses. Le réveil du Val…
La journée serait sans aucun doute, ensoleillée.

Myrddin disparut dans les dernières brumes mystérieuses du matin, qui s'échappaient des étangs. Ses contours s'estompèrent, et son visage se dilua dans l'éther, un dernier sourire que Ronan distingua enfin. L'esprit de Myrddin retourna parmi les 9 cercles.
La brise porta une parole, un nom, Artusss….

Ronan se demanda s'il n'avait pas rêvé tout cela. Mais au fond de son être, il savait ! Il savait, et cette nuit avait changé radicalement ses idées, d'une part sur cette forêt, et d'autre part…Oui, d'autre part, que penser de Myrddin ? Qui était-il vraiment ? Un magicien sortit de nulle part ? Il avait acquis une nouvelle connaissance, et sa conscience s'éveilla, nouvelle, loin de ses peurs originelles.
Mais Ronan n'allait pas tarder à découvrir au gré de ses lectures, que Myrddin n'était que l'antique nom du fameux…Merlin ?

Nicolas PRESTON  kirthgersen@club-internet.fr

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Scalpel

Une grande métropole, de nos jours…
___Alors inspecteur BALLANCIAGA, comment ça va aujourd'hui ? En forme ?
Et le policier mima de ses deux mains la poitrine de son supérieur, sous les regards amusés et pour ne pas dire quelque peu machistes, de ses collègues.
___Très bien DUPRE, merci. Et arrêtez de faire ce que vous faites, sinon je me ferai un plaisir de vous mettre à la circulation aujourd'hui, voire demain également, merci. Utilisez donc vos mains pour faire ce que faites le mieux. Vous voyez ce que je veux dire ?
L'homme se jeta prestement sur son ordinateur et fit mine de taper un procès verbal. L'allusion était claire, et entendue.
Angelina s'assit, et posa son thé sur son bureau. Comme d'habitude celui-ci était couvert d'une insolente paperasse, qui ne daignait jamais, mais alors jamais, s'éloigner un tant soit peu de son regard. Des rapports, des procès-verbaux de constatations, des synthèses en attente, des écrits divers, des courriers. Un enfer de lignes en tous genres ! Un mal nécessaire, car les paroles s'envolent, mais les écrits restent…D'où le paradoxe qui veut que les procès-verbaux, verbaux au demeurant, soient en fait écrits.
Elle mit son arme dans son tiroir, qu'elle verrouilla machinalement. La jeune mais expérimentée inspectrice se jeta alors sur le journal. Les gros titres étaient éloquents, malheureusement.
''Une nouvelle victime pour le tueur au scalpel''

Il s'agissait de la troisième. Et l'enquête avait échu dès la découverte du premier corps à l'inspecteur BALLANCIAGA. Forte d'un taux de délits solutionnés important, et d'un instinct qui l'était tout autant, et sans présagé d'une horreur sans précédent dans les crimes perpétrés, on faisait confiance à ses capacités naturelles…
…Jusqu'à maintenant…
Une porte s'ouvrit et une autre se ferma.
De la seconde et dans l'encadrement, se dessina une silhouette, jeune, un homme frais émoulu de son école.
Mais de la première…Ce fût un homme dans la fleur de l'âge, qui se borna à crier, comme à son habitude d'ailleurs : '''''BALLANCIAGA, dans mon bureau, et fissa !!!'''''
Son regard se verrouilla automatiquement sur l'inspectrice. Chargé d'une colère qui ne lui était cependant pas destinée. Car au dessus de ce supérieur, une ribambelle d'autres supérieurs, une pression certaine qui, à l'instar d'une avalanche, ne pouvait que retomber méchamment à la base.

La jeune femme avait donc l'habitude. Elle ne se formalisait plus du ton employé par son capitaine, dont les qualités étaient plus cachées qu'apparentes, c'était clair.
Elle se leva après avoir bu une dernière gorgée de thé. La dernière, car lorsqu'elle ressortirait, il serait froid. Et le thé froid, elle ne l'aimait vraiment pas.
___Euh…inspecteur BALLANCHIALA ? C'était le nouvel arrivant qui venait d'effleurer son épaule d'un geste hésitant.
___C-I-A-G-A, BALLANCIAGA ! Tu vas devoir attendre un peu camarade, j'ai un rendez-vous important.
Et elle indiqua la porte du fond de son pouce. Puis, elle s'y dirigea d'un pas ferme. Elle referma délicatement la porte, puis elle se posta devant la chaise qui l'attendait.
___Je vous écoute, dit-elle à son capitaine.
___Asseyez-vous, lui dit-il d'un air glacial. Vous avez vu le journal de ce matin je suppose. Alors, qu'est ce que vous avez de nouveau ? Parce que figurez vous que le Préfet me tanne le cuir, tous les jours, pour savoir où en est l'enquête et si vous allez surtout, arriver à trouver quelque chose.
___Ils veulent surtout mettre quelqu'un sur l'autel, un suspect, un coupable, et un vrai. Vous savez bien qu'il nous le faut ce coupable. Et sans bavure ! Je ne vous cache pas, et vous vous en doutez, que ces messieurs sont susceptibles, à l'approche des prochaines élections. Donc, nous en sommes au troisième cadavre. Vous n'êtes pas allée sur les lieux ?
___Non, je ne travaillais pas hier, précisa l'inspecteur.
___Les TIC* ont fait leur boulot correctement. Le gel des lieux a été réalisé comme il se doit, les constatations ainsi que tous les prélèvements, mais je crois savoir qu'ils n'ont rien trouvé de particulier. Faudra attendre l'autopsie, comme d'habitude.
Bien que le fait de ramasser ce qu'ils ont ramassé sur le macadam, leur ait laissé un arrière goût plus qu'amer, il s'avère que le mode opératoire est le même. Une jeune femme, belle au demeurant, la vingtaine. On a retrouvé son corps non loin du parc. Je vous passe les détails, ça me dégoutte. Vous verrez cela avec le légiste, après que vous ayez pris en compte votre nouvel équipier, bien sur.
Il sourit, de son petit sourire en coin, mais un sourire quand même, ironique. Et il savait bien pourquoi. Il n'attendit pas longtemps, car il mettait un point d'honneur à connaître ses subordonnés, et leurs réactions prévisibles dans certains cas bien particuliers. Ah, l'ego !
___Quoi ?!! Vous savez bien que je travaille seule.

*Techniciens en Investigations Criminelles
Angelina était partie d'un bond. Elle n'était pas du genre impétueuse, plutôt réfléchie, mais de temps en temps…
Elle reprit de plus belle.
___Je suis plus efficace seule, je n'ai pas besoin de m'encombrer de…Attendez, ça ne serait pas le petit jeune qui, à peine arrivé, écorche déjà mon nom ?
___C'est cela même, votre instinct n'est pas si défaillant que cela. Alors, vous le prenez sous le bras, vous l'emmenez et vous allez à l'institut médico-légal, et que ça saute. Enfin, bougez vous, bref, trouvez moi ce tueur ou c'est moi qui vous tue…
Mais BALLANCIAGA avait déjà quitté le bureau.
___Pfffou, c'est une bonne journée, chuchota t-elle pour elle-même. Bon, dit-elle à haute voix, il est où le p'tit nouveau ?
___A la machine à café, lui répondit DUPRE, il attend sa nounou.
___DUPRE…ferme là, s'il te plaît ! Sinon, je te casse les deux mains…
La jeune femme pensa bien évidemment, que sa hiérarchie l'avait à l'œil. Le fait de lui mettre une jeune recrue dans les jambes, était à double tranchant. Soit, cela marchait et on allait avancer, soit ils se planteraient tous les deux. Et celui que l'on allait mettre sur une croix, ne serait pas celui que l'on croyait. C'est beau la politique. On ne parle pas de l'intérêt général dans ce genre de cas, mais bien des intérêts éminemment particuliers, d'un petit nombre de personnes.
___On y va, jeta t-elle à la jeune recrue. Au fait, ton nom c'est comment ?
___SCZLOSINSKI Romuald.
___Bien, ce sera CHO, c'est plus rapide. Tu as perçu ton matériel, ton armement et tout le tintouin au fait ?
___Oui, euh, le 357, la paire de menottes, le bâton télescopique, la lacry,…
___C'est bon, c'est bon. On va à l'IML*. Tu sais où c'est ?
___J'ai un plan de la ville dans ma sacoche…
___T'inquiète pas, je t'indiquerai le chemin à suivre. Et au fait, tu me regardes dans les yeux, pas ailleurs. Et quand tu me suis, c'est pareil, d'accord ?
___Bien reçu, répondit le jeune homme quelque peu embarrassé. Il su immédiatement de quoi elle parlait. Ah, on a beau être un gardien de l'ordre, garant de certaines valeurs, on n'en est pas moins un homme.

* Institut Médico-Légal.
Et la jeune femme n'en était pas moins une superbe femme. Cela SCZLOSINSKI l'avait vite constaté.
Elle ne mesurait pas moins d'un mètre soixante dix sept, et elle pouvait se permettre de toiser certains de ses collègues. Ses cheveux, d'un noir d'ébène qu'elle devait à son père, italien d'origine, surmontaient et ondulaient au dessus d'un visage ovale quasi parfait, tombant librement sur ses épaules.
Quant à ses yeux, bon nombre d'hommes s'y seraient noyés volontiers. Ils étaient d'un bleu glacier, profond, si profond, sous de fins sourcils arqués. Elle dégageait une grâce presque animale, et son instinct était pour ainsi dire, réputé au sein de l'équipe. Quant au reste de sa personne, elle le devait à sa mère. Il n'y avait rien à dire. Tout le monde avait pu se rendre compte de la perfection de ses courbes…
Ils arrivèrent à l'institut en quelques minutes. La circulation était bonne à cette heure de la journée. Les deux inspecteurs gagnèrent les locaux qui les intéressait, mais que bien peu aimait à fréquenter, la morgue !
Le médecin arriva devant la porte en même temps qu'eux, la pipe à la bouche. Mais quelque peu fatigué par une nuit de garde intense. Il se gratta la barbe et retira sa pipe, qu'il glissa dans sa chemise, juste après l'avoir tapoté.
BALLANCIAGA le salua, imitée par CHO.
___Docteur, comment allez vous depuis l'autre jour ?
___Moi ça va, pour celle qui nous attends, un peu moins, je le crains.
Après avoir sorti un trousseau de clés de sa poche, il ouvrit la porte du local. Posant sa veste d'un geste las, il se dirigea vers un casier métallique portant son nom.
Il s'habilla des pieds à la tête, passa un tablier plastique autour de ses reins, et mit une paire de gants. Il se dirigea vers les frigos et il en sortit un corps. Ce dernier était sous une housse de plastique blanc, comme il se doit.
Pour le commun des mortels, la mort est juste un mot, lourd de significations bien sûr. Mais, il faut bien le reconnaître, pour d'autres, un corps dépecé laisse des odeurs sans équivoques. Et assez dures à supporter pour celui qui n'en a pas l'habitude.
Mais le docteur leur tendit des masques.
La mort, de quelque personne que se soit, s'accompagne de son cortège de désagréments, dont une certaine putréfaction, ce qui n'est pas le moindre; mais le dernier des soucis pour l'intéressé, bien sûr.

___Oui, la mort est réelle et constante et pour ainsi dire, définitive, déclara le docteur. Un rien sarcastique mais pourtant, bien réaliste.
Le corps de la jeune femme était sur la table métallique. Ses yeux clôt.
Lorsqu'on l'avait découverte, la jeune femme était en croix, dans la rue, et sur le dos. Elle baignait dans son sang, et dans ses humeurs. Sa vie s'en était allée vers des cieux meilleurs. On avait du remettre ses organes, à l'intérieur de son corps. Car l'auteur de ce crime ignoble, les avait disposé de part et d'autre sur le bitume, comme on fait l'inventaire d'un coffre, comme on recherche quelque chose. Une macabre découverte pour un jeune couple, qui nécessiterait un soutien psychologique…
___Celui qui a fait cela n'est pas un amateur, cela se confirme, expliqua le docteur. Pour la première, les incisions étaient nettes mais assez incertaines pourtant. Il ou elle, n'était pas très sûr du geste, et il n'y avait pas autant d'organes de…sortis.
Certains étaient bien abîmés, mal sectionnés, comme les carotides, qui étaient déchiquetées. Quant à la seconde, on a pu constater que les incisions étaient similaires, mais plus franches, plus profondes. Les organes étant en meilleur état.
Maintenant, tout absolument tout, a été…, et il écarta la peau soigneusement coupée,…enlevé. La coupe est claire, il y a ablation de tous les organes, oui…
Il retira le foie, la rate, les deux poumons, le cœur, et même la vessie, découpée en une forme ovoïde. Les uretères étaient apparents, ainsi que l'urètre. Il pesa chacun des organes dont il reporta le poids exact sur un tableau noir avec de la craie. Dans une petite boîte en plastique transparent, il préleva un bol alimentaire, liquide présent dans l'estomac et résultante des derniers aliments ingérés, puis digérés. Il récupéra tant bien que mal, au sein du cœur et ailleurs, quelques millilitres de sang pour examens toxicologiques et pour l'anatomopathologie.
___L'incision qui a permis à l'individu, appelons le comme cela, de sortir l'ensemble de ces organes, est…chirurgicale. J'en suis persuadé; celui qui a fait cela, n'a pas pu l'apprendre dans un bouquin. Il l'avait déjà fait auparavant. Il ne fait que perfectionner sa propre technique. Il apprend…aux dépends de ces jeunes filles.
Regardez cette incision qui part du sommet du mont de vénus, du pubis, puis qui part en angle droit et qui remonte ensuite de part et d'autre du corps. Un carré presque parfait ! Il s'est ensuite arrêté sous la poitrine, il a coupé au niveau du sternum, pour ensuite écarter la cage thoracique, mais sans briser les côtes. Ce doit être un homme, car il faut une certaine force pour entamer, puis couper l'os. Car, s'il n'avait pas une scie sternale sur lui, il a du y aller de bon cœur. Et puis, une femme n'oserait jamais cela…
___Ca, c'est vous qui le dites docteur, en ce qui me concerne, j'en ai vu qui faisait des trucs pas mal non plus. Moins gores, mais tout aussi…abominables !
Un frisson naquit au bas du dos du jeune policier, qui remonta ensuite jusqu'à la base de sa nuque. Et un petit fourmillement s'y installa, parcourant tout son cuir chevelu. Il lui sembla que ses cheveux, s'ils n'avaient pas déjà été coupés en brosse, se dressaient tous seuls !

Le scalp de la jeune fille fut soigneusement entaillé, puis retourné comme une peau de banane, découvrant ainsi la chair, puis l'os. Ses longs cheveux dorés pendaient, dans le vide.
Le docteur sortit sa scie, LA scie. Celle que personne, non, personne n'apprécie. Et s'il existe quelque chose après, il est bien certain que même les esprits des défunts ne peuvent décemment l'apprécier. Il actionna le contact de la scie pneumatique à aspiration intégrée. Avec ce type d'instrument, les déchets, tels que morceaux d'os, peau, ou sang, étaient donc aspirés immédiatement. Un travail propre, et plus que net !

Mais ce bruit ! La scie attaqua le crâne, SZZISCRZZIISSZZZZSSCR -SZZISZZIICRSSZZCRZZSSCR - SZZISZZIISCRSZZZZSSCRCRZZZ. Les deux policiers serrèrent machinalement les dents, les muscles de leurs mâchoires tressaillirent. Et leur nez, malgré leur masque, se rebiffa devant les odeurs mêlées d'os brisé et de la chaleur dégagée par le frottement de la scie, de sa coupe implacable, et de ce corps qui poursuivait sa lente putréfaction, inévitable.
Mais aucune âme, aucune évanescence, ne s'échappa de cet habitacle mort. Elle resta invisible !
Quelques habiles coups de scalpel, et le cerveau, siège de la personnalité, des souvenirs, des joies et des peines de la jeune fille, et de tout ce qui faisait sa personne et d'elle un être unique et à part, fût enlevé, pesé, examiné, puis finalement remis à sa place.
Quelle tragédie. Certains diraient, "on n'est vraiment peu de choses", ou alors "à quoi tient la vie", et "il faut en profiter tant que l'on peut", peut-être même ''putain de société''. D'autres se contenteraient du silence, pur et simple mais parfois apaisant…Oui, tout cela se résume à peu de choses !
Mais les morts enterreront les vivants, c'est bien connu, et tellement vrai. Dans l'immédiat, seuls ceux qui sont encore de ce monde peuvent encore vivre avec leurs démons, et leurs peurs bien tangibles.

CHO regardait, ou plutôt essayait de ne pas regarder. Son regard voltigeait à droite, à gauche, tentant de regarder ailleurs, tout sauf le corps ! Mais il était fasciné, intéressé par quelque chose qu'il n'avait jamais vu, comme une vague curiosité morbide, mais paradoxalement apaisante. Et son regard revenait immanquablement sur elle.
Oui, lui était bien vivant, et ce sentiment égoïste le gênait, c'était évident, mais le soulageait. D'un autre côté, il se sentait comme…comme un affreux voyeur ! C'était bizarre et pour le moins dérangeant. Cette femme dont le corps, dont les restes gisaient sur la table, s'exhibait, -même mutilée et à son corps défendant-, devant lui, nue, mais morte, si vulnérable, mais une femme tout de même.
Son instinct primaire, un certain côté obscur, le taquinait. Il se sentit alors sale, peu méritant de sa position de défenseur de la veuve et de l'orphelin. Refoulant du mieux qu'il pu des pensées insanes, il se trouvait non pas face à un cadavre, mais bien face à ses propres démons. Peut-être qu'il s'agissait finalement d'une réaction…normale ?
Alors, il se sentit mieux, car il avait des remords. Sombre paradoxe qui veut que l'on se sente mal, pour aller mieux. Mais c'est cela qui le distinguait des autres, de ces monstres, de ceux qui ne respectent pas la vie, ni rien d'autre d'ailleurs.
La vie, la mort, une dualité mortelle dans tous les sens du terme. Quelque chose que l'on ne maîtrise pas vraiment, le temps encore moins d'ailleurs, et qui remplit son office avec une redoutable efficacité. Et dont nous sommes les garants. Qui pourrait se définir ainsi dans l'espace et le temps, sinon des personnes sur lesquelles les ravages sont si…visibles ?!

Quant à BALLANCIAGA, elle avait pris la malheureuse habitude de tout cela. Non pas routinière comme procédure, mais un mal nécessaire qu'elle prenait en toute bonne professionnelle qu'elle était. Elle devait le faire et mettait de côté ses sentiments ou tout autre chose qui pourrait la mettre en porte à faux. Elle n'était pas insensible, peu s'en faut, mais il fallait que se soit comme cela doit être, détaché. Son seul but était de retrouver l'individu qui avait fait cela et qui pour elle, n'était plus un humain mais bien quelque chose à écarter de cette société, à supprimer !
Pourtant, elle se souvenait de sa première fois, elle ne pouvait pas s'en empêcher. Et cela s'était ainsi soldé par un aller direct…vers les toilettes; sous le regard quelque peu moqueur de son partenaire de l'époque.
Elle sortit de son état de professionnelle avertie.


___Alors, vos indéniables conclusions docteur Sherlock, avons-nous affaire à un chirurgien fou ? Un nouveau Jack, éventreur à ses heures, ou encore à un Mister Jekill, un peu débile ?
___Pire que cela ! Je dirais plutôt que nous avons à faire, à quelqu'un qui a suivi des études de médecine, et qui connaît l'anatomie humaine comme il se doit, parfaitement. Mais ce qui est certain, c'est que cet individu ne s'arrêtera pas là. Et je ne fais pas là de la psychologie de bazar. Je pense qu'il aime ce qu'il fait, et que faisant des progrès à chaque nouvelle victime, il va continuer. Mais jusqu'où veut-il aller, ça c'est une bonne question. Et c'est à vous de trouver la réponse, mais faites vite !
Je vous enverrai le rapport dès que je l'aurai tapé. Quant au bol alimentaire et à l'examen du sang, je suis persuadé qu'ils vont révéler l'usage du même narcotique que pour les deux précédentes. En tout cas, j'envoie ça en urgence. Vous devriez avoir l'ensemble en fin de journée, début de soirée. Ah, il n'y aucune trace d'agression sexuelle, comme pour les deux autres, pas d'ecchymoses vaginales ou anales, rien.
Ah, au fait, je viens de recevoir du FNAEG* les analyses génétiques relatives aux mégots retrouvés sur les lieux. Il y avait beaucoup de mégots comme vous le savez. Et nous avons quelque chose, je crois. Un jeune homme condamné il y a quelques années pour des violences avec arme. Le dossier complet est sur mon bureau.
___Merci, lui dit BALLANCIAGA. Nous allons vérifier cela. Qui sait ? Nous avons peut être touché le jack-pot !

Ils quittèrent la morgue en compagnie du docteur SIRTOM, tous empreints d'une odeur de mort, si caractéristique, si dérangeante. Une odeur que bien peut de gens connaissent. Leurs vêtements étaient bons à changer, à laver très rapidement.
Ils jetèrent enfin leurs masques dans la poubelle à déchets. Direction : les bureaux.
___Bonjour, mademoiselle TARON. Vous avez bien déposé le dossier du FNAEG sur mon bureau ?
___Bien sûr docteur, comme vous me l'avez demandé, rétorqua la secrétaire médicale.
Le médecin suivi des deux policiers entrèrent dans le bureau. SIRTOM tendit le dossier à BALLANCIAGA.

* FNAEG : Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques.
Elle feuilleta rapidement quelques feuillets pour arriver à l'identité de la personne condamnée définitivement, qui avait donc vu son ADN enregistré dans la base, conformément aux réquisitions du procureur de la République de l'époque. Elle lut le nom : TERRENEUVE Patrick, et elle regarda CHO.
___Ce n'est pas le même nom que celui du recteur de la faculté de médecine ?
___Je crois bien que oui, répondit le jeune homme.
___Je confirme, ajouta le docteur.

CHO arriva en courrant devant le bureau de BALLANCIAGA, le lendemain matin.
___J'ai enfin le résultat de l'empreinte, de celle que nous avons découverte sur un revers de la peau découpée. Elle n'était pas dans nos bases, mais dans celles de la mairie. Notre camarade a, comme tout à chacun, fait établir une pièce d'identité à son nom. Et elle correspond. Nous avons notre preuve matérielle irréfutable. On à suffisamment pour l'interpeller et le placer en garde à vue.
De plus, je viens de vérifier à nouveau les listes des étudiants. Il était encore en faculté un mois avant le début des meurtres. Il l'a quitté suite à cet incident, une bagarre qui a mal tourné donc. Il a lacéré son collègue de chambre avec un scalpel. Une histoire de copine apparemment. Un problème banal aux conséquences qui l'étaient beaucoup moins.
Et attends, le jeune possède un véhicule de grosse cylindrée, comme celui qui aurait été vu par ton indic, tu sais, euh comment il s'appelle, mydhog ?!
Alors, qu'est ce qu'on fait maintenant ?
___On y va, bien sûr, cela fait plusieurs semaines qu'on traîne avec notre commission rogatoire, sans aucun élément. Il est temps de mettre un terme au massacre…

Ils arrivèrent en vue de la maison de campagne des TERRENEUVE. Une véritable maison de maître en fait. Sûrement une résidence qui s'était transmise de générations en générations.
___Arrête le véhicule sur le bas côté. On termine à pieds, c'est plus discret.
Ils fermèrent leur véhicule et vérifièrent rapidement leurs armes. Longeant une haie de thuyas taillés au carré, ils arrivèrent devant un immense portail en fer forgé. Celui-ci n'était pas verrouillé. Et il n'y avait pas de véhicule dans la cour.
___On y va, déclara BALLANCIAGA. On agit dans le cadre de la CR* de toute façon et dans les heures légales, pas besoin de se justifier outre mesure, n'est ce pas ? Et elle fit un clin d'œil à CHO.
*Commission Rogatoire.
Ils entrèrent, et marchèrent en direction de la résidence. Chaque fenêtre était surmontée d'un fronton triangulaire avec une niche où se trouvait une petite statue. Quant à la porte principale, elle était taillée en forme d'arc, et plus précisément en anse de panier. Si large, qu'un véhicule aurait pu passé sans problème aucun. Et deux colonnes de style gothique l'encadraient magnifiquement.
___Regardez, là, s'exclama CHO, en indiquant de son index gauche ce qu'il avait vu.
Et il montra une BMW dont la calandre pointait derrière la maison.
Ils arrivèrent près de la porte.
___On entre, déclara Angelina. S'il y a quelqu'un dedans qui nous apostrophe, on dira que quelqu'un nous a dit d'entrer…Sinon, on pourra toujours invoquer la folie passagère, ou déclarer que l'on a entendu des voix, comme Jeanne d'Arc…
___Pas de problème répondit Romuald. En ce qui me concerne, j'ai des problèmes d'ouie, alors…
Le hall était richement meublé, décoré avec goût, avec une ostentation certaine. Même le tapis était persan, et l'on voyait que la trame était admirablement travaillée.
Un bruit, à l'étage. Quelque chose était tombée sur le sol.
CHO passa le premier et monta l'escalier de marbre blanc sur la pointe des pieds. Son arme était sortie de son étui. Et il avait pensé à mettre son gilet en kevlar. Il suffisait d'être prudent, et de progresser dans un milieu inconnu, comme on le lui avait apprit. En prudence, en observant, en analysant tout, et rien en même temps. Un petit rien justement, pouvait receler le pire des pièges. Surtout si l'on considérait que cet assassin était tordu, et intelligent. Mais ici, dans une demeure comme celle-ci, que risquait-il donc ?
BALLANCIAGA était sur ses talons, son arme également sortie. Contrairement à ses collègues, elle préférait le BERETTA 9 millimètres, plus léger, plus précis et plus esthétique pour une femme. Moins inspecteur Harry surtout. La capacité du chargeur, 15 cartouches plus une dans la chambre, n'était pas négligeable non plus; même si l'on ne se trouvait pas dans une optique de guérilla urbaine. C'était plus…rassurant.
Un superbe tapis de velours rouge parcouru d'arabesques, courrait dans le couloir, des tableaux de diverses époques ornaient les murs, et les tapisseries florales donnaient immédiatement le ton.
Une porte était entr'ouverte. Il n'y avait aucun bruit à l'étage. Bizarre ! Un silence oppressant à peine brisé par les souffles courts des deux policiers après leur montée rapide.
CHO se dirigea vers la porte, un pas devant l'autre, l'arme tendue. BALLANCIAGA était à quelques mètres derrière lui. Il décida d'entrer et poussa lentement la porte.
Avec la rapidité d'un félin, une ombre bondit sur le policier de derrière la porte.
L'autre l'attrapa par le cou. CHO aurait pu faire quelque chose pour s'en libérer. Il connaissait bien sûr la parade à ce genre d'attaque mais, et il y avait un, mais qui s'appelait scalpel, juste devant son visage. Et plus précisément à hauteur de sa gorge qui elle, était sans protection. Son gilet pare-balle ne lui servait à rien.
Là, il se sentit impuissant. Bons nombres d'idées lui passèrent par la tête.
Il pensa pêle-mêle à des choses bizarres. Des choses auxquelles il n'aurait pas du penser, incongrues dans ce genre de situation. Il se rappela qu'il devait se rendre chez le dentiste d'ici deux jours. Une petite carie qui commençait à pointer le bout de son nez ! Et puis, il se dit qu'il irait bien courir, ou aller à la salle de musculation après le boulot, juste histoire de se défouler.
Mais encore qu'il ferait bien l'amour à sa femme, car il l'adorait tellement. Et puis ce genre de situation stressante a le don de stigmatiser tout homme digne de ce nom. Comme une façon de se prouver que l'on est vivant à travers l'être aimé, oui, bien vivant.
Et en passant, il pensa à son fils qu'il n'avait pas embrassé ce matin. Et une profonde mélancolie s'empara de lui. C'était là l'essentiel pour lui !
Surtout, oui surtout, il se demanda ce que foutait sa collègue, merde !!

C'est à ce moment là qu'elle fit son apparition dans l'encadrement. Et là, la sueur commença à couler de son front. Car, c'était maintenant que la situation devenait délicate.
Une négociation en règle, un jeu entre deux individus, une joute verbale mais pourtant tellement physique, éprouvante. Un stress inimaginable dont l'enjeu est la vie même, celle de CHO accessoirement, celle d'un assassin qui se sent prit au piège mais tellement assuré derrière son otage. Et enfin, un policier qui ne peut qu'imaginer, extrapoler les pensées d'un tueur afin de les contrer, ou d'aller dans son sens afin de satisfaire un ego si particulier.

En fait, le but du jeu et de lui donner ce qu'il veut, absolument tout ce qu'il veut, afin qu'il libère la personne qui lui sert de bouclier. La seule barrière qui le sépare de la liberté, ou d'un emprisonnement ''à perpét''. Une seule règle en vigueur présentement, ne pas sous estimer quelqu'un qui n'était visiblement pas la moitié d'un abruti…
Préambule
___Lâche le immédiatement !!! lui ordonna BALLANCIAGA. Fais ce que je te dis, et tout ira bien, sinon…

___Sinon quoi, lui répondit le tueur, en approchant le scalpel de la gorge de CHO, qui releva le menton, fixant avec anxiété sa partenaire.
___Tu sais bien que tu ne pourras pas t'en tirer comme ça. Je ne peux pas te laisser partir. T'as joué, t'as perdu. Fais toi une raison…
___Mais, moi, je vois les choses autrement. Il me semble qu'entre nous, il y a comme…quelque chose. Et il regarda de côté CHO.
C'est vrai, contre un 357 ou un 9mm, je ne pèse pas lourd. Mais quand on y regarde bien, une petite lame de métal comme celle que je tiens, c'est pas mal non plus. Moins rapide, moins impressionnante, mais tout aussi meurtrière !
Voyez vous, mon modeste outil, plus petit que le vôtre certes, se trouve en ce moment même, -et il se pencha légèrement du côté gauche de CHO-, près de l'œil droit de votre collègue.
Ah, tiens, pendant que je vous tiens, est ce que par hasard, vous et votre collègue, vous seriez très…proches…? Non ?! Bien, bien !
Exposé des faits
Les paupières de votre ami, et simple collègue, ne sont que deux voiles musculo-membraneux mobiles, qui jouent donc, comme nous tous en ce bas monde, un rôle, et là un rôle de protection.
Mais qu'est ce qui protège ces jolis voiles de mon outil ? Je vous le demande ! Rien !
Et d'un geste rapide, il entailla aussi rapidement qu'efficacement la paupière inférieure droite du policier, découpa le tissu conjonctif et stoppa juste avant la cornée. Son geste était chirurgical, précis, méchamment efficace à souhait.
CHO réagit brutalement, recula, tenta de glisser de l'étreinte du tueur, mais celui qui le tenait, le maintenait d'une prise étonnamment ferme, implacable. CHO réprima du mieux qu'il pu sa douleur, et il ne cria pas. Des larmes coulèrent de son œil gauche tandis que du droit, du sang se mêla au liquide lacrymal. Une traînée rougeâtre coula le long de sa joue, puis quelques gouttes tombèrent sur le parquet en bois ciré.
___Noon ! Arrêtez, dites moi ce que vous voulez et vous l'aurez. Lâchez-le et je vous laisse partir. Qu'est ce vous voulez ? Vous nous avez montré que vous étiez le plus fort dans ce domaine, ce n'est pas la peine d'aller plus loin. Je peux comprendre que vous ayez fait certains choix.
Vous voulez quoi ?

___Vous savez bien ce que je désire. Tout comme vous, je fais ce que j'ai à faire, même si parfois je n'en ai pas envie, Tout comme vous, je vis ma vie, j'explore mon univers, celui des autres, même si l'on s'insinue un peu trop dans la vie des gens, trop loin, trop profond. Vous voyez ce que je veux dire. Après tout, nous ne sommes pas si différents.
Le bien, le mal, ce ne sont que des notions inventées par l'homme en vue de quantifier efficacement ses propres actes, par rapport à ses congénères. Une façon aussi simple que cela de se démarquer d'eux. Ce que l'on définit de mal, n'est rien d'autre qu'un jugement personnel par rapport à des acquis prédéfinis, que l'on vous fait ingurgité tant bien que mal, n'est-ce pas ?
___Bien sûr, vous avez raison, c'est évident. Je vous propose quelque chose…Vous lâchez mon collègue et je vous laisse partir. C'est honnête, non ?!
___Je ne peux m'attendre qu'a cela de vous. Pas de duplicité, je le lis dans vos yeux ! Très jolis d'ailleurs. Vous saviez que les yeux sont le reflet de l'âme d'une personne ? Mais je n'arrive pas à voir ce qu'il y a vraiment au-delà…

Conclusion,
___Alors, comme on dit, il faut persévérer…
Son scalpel s'enfonça dans l'orbite droit de CHO. La surprise fut totale, froide et sournoise. Sans préavis, on envahissait son corps, le laissant seul avec sa douleur. Car celle-ci, en aucun cas, ne pouvait être partagée avec qui que se soit d'autre…On pouvait juste imaginer la souffrance, en espérant juste ne pas la ressentir à son tour. L'individualité est clairement définie en ce terme d'ailleurs.
Restait…la compassion.
Toujours avec ce geste habile, il enfonça le scalpel. Celui-ci remonta alors vers la paupière supérieure, pour sectionner un premier muscle, le supérieur puis il redescendit en tournant vers le grand oblique et ce fut le tour du muscle interne, le plus proche du nez.
Mais ce n'était pas fini ! Le muscle inférieur céda aussi, facilement. Mais à ce moment là, le tueur enfonça encore plus sa lame, et le nerf optique lâcha. Ne restaient plus que le petit oblique et le muscle externe.

Le policier hurla sa douleur. Une douleur qu'il n'avait jamais ressentie. Une douleur qui lui vrilla les nerfs et qui atteignit le cerveau encore plus rapidement que ne l'aurait fait une douleur moindre.
Et il sombra dans l'inconscience la plus totale.
Mais BALLANCIAGA, qui avait sorti à nouveau son arme, ne pouvait pas tirer. CHO se trouvait toujours entre elle et cet assassin. Elle l'aurait touché.
Le tueur jeta brutalement le corps de CHO sur BALLANCIAGA qui chuta sous la surprise. L'autre en profita pour jouer les filles de l'air.
___Tiens bon, CHO, tu vas t'en sortir.
Mais l'œil droit du policier n'était plus dans son orbite, vide maintenant. Et le sang coulait abondamment. L'artère ophtalmique avait également été sectionnée par ce monstre.
___Tiens bon, merde, les secours vont arriver. Le sang giclait de son œil par petits jets réguliers. Angelina mis sa main gauche sur son œil, tentant de stopper cette hémorragie d'une façon bien dérisoire. De l'autre elle fouilla dans sa poche de pantalon pour attraper son téléphone portable.
Elle fit tant bien que mal, le numéro des secours et expliqua sa situation…
Et elle attendit. Les secondes lui semblèrent des minutes et celles-ci, des heures. Elle parla à CHO, le réconforta, espérant qu'il entendait, que cela servait à quelque chose, et qu'il allait s'accrocher à sa voix, seul lien entre cette réalité et l'inconscience qui le gagnait peu à peu, inexorablement.
Des larmes coulèrent sur le visage de la jeune femme. Elle avait peur quant à l'issue de cette affaire.
Et le jeune homme s'éteignit doucement dans ses bras, laissant ce jour là, une femme et un jeune fils de 5 ans.

Dehors, TERRENEUVE fût interpellé, sans heurts. BALLANCIAGA avait préféré, avant de quitter l'hôtel de police, couvrir ses arrières et donner les instructions adéquates. Et le tueur avait été cueilli sur les marches de la résidence, qu'il quittait tranquillement.

La jeune femme descendit les marches, ses vêtements étaient maculés du sang de Romuald. Son regard était sans vie, immobile. Mais elle réussit à regarder TERRENEUVE dans les yeux. Son regard se vrilla au sien.
___Pourquoi ? lui dit-elle.
Le tueur la regarda, puis pencha la tête à gauche puis à droite.
___Et, pourquoi pas, répondit-il simplement. Personne ne l'avait encore fait dans ces conditions, comme moi. Nous sommes tous amenés à côtoyer la mort, un jour ou l'autre, et pour certains c'est plus tôt que prévu, n'est ce pas ? Je suis un précurseur, je suis le premier, d'autres suivront mes traces, oh oui…Je suis un exemple. Je le serai pour certains. L'étude du corps, alors qu'il va rendre l'âme. Apercevoir cette substance immatérielle lorsqu'elle va quitter cette vile substance matérielle bien encombrante… apercevoir l'âme !
___Emmenez moi ce monstre hors de ma vue, avant que je ne lui colle une balle entre les deux yeux !
L'individu fut emmené sans ménagement par deux policiers vers leur véhicule.
TERRENEUVE se retourna brusquement et déclara à l'inspectrice :
___J'aurais aimé vous étudier de près, plus profondément…Votre corps est si…parfait !

La jeune femme baissa la tête. Sa main droite se posa sur son beretta. Elle le sortit, le regarda. Elle repensa à ce qu'elle avait dit une fois à CHO, sur ce que risquait le tueur, perpétuité ! Oui, c'est ce qu'il risquait car la vox populi ne laisserait pas des crimes aussi odieux impunis, sans une sanction conséquente, et adaptée.
___Finalement…dit-elle, et elle ne termina pas sa phrase…
___---"""BLAAMMM"""---___
Et la douille s'écrasa sur les graviers de l'allée. La sentence avait été rendue…

Nicolas PRESTON  kirthgersen@club-internet.fr

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Cette journée ressemblait à toutes les autres journées

Cette journée ressemblait à toutes les autres journées. Hormis peut-être le fait, oui, que le soleil brillait plus intensément. Une magnifique journée s'il en était !
Mais il s'agissait de toutes les manières, d'une journée de classe comme les autres. Pas d'école buissonnière. Ce terme d'ailleurs, n'existait pas en ces lieux. Il n'avait jamais été !

Les élèves gagnèrent leurs places respectives, et leurs pupitres de bois patiné, précédés de leur professeur attitré. Un maître dans son art. Une mine de connaissances et d'idées ambulantes, un modèle à prendre absolument pour tout élève digne de ce nom !

La classe était calme. C'était habituel. En ces lieux comme en tant d'autres, des centaines, des milliers d'élèves avaient usé leurs pantalons. Là, des centaines d'élèves avaient acquis la connaissance. Et la connaissance, c'est le pouvoir !
Le professeur se tenait devant ses élèves, dont l'attention était totale, acquise. Ils attendaient, prêts à s'abreuver auprès de cette fontaine de connaissances. Ils étaient attentifs.

D'une voix sonore et assurée, le Maître parla.

___Aujourd'hui, nous étudions la Révolution Française de 1789. Un sujet intéressant, et riche d'enseignements. Vos connaissances initiales et préalables vous permettent d'appréhender pleinement le sujet, et de répondre à certaines questions.

Commençons ! ! !

Vous n'ignorez pas comme une simple idée peut influer, voire changer le cours de l'histoire. Il en est de même de tout écrit porté à la connaissance, dans un premier temps d'un petit nombre et ensuite, du plus grand nombre. Une idée comme un écrit sont à même d'infléchir les choix politiques d'une multitude d'individus, et ainsi d'orienter leurs choix futurs.
On admet, et vous l'admettez également, que les philosophes français du XVIIIème siècle semèrent les germes de cette Révolution qui nous intéresse tant.
Vous savez également combien les ouvrages de ces libres penseurs étaient appréciés par toute l'Europe bien pensante.

___Un vent de liberté souffla littéralement, mais trop de liberté tue les libertés, n'est-ce-pas? Mais la foi en la raison qui était véhiculée, remis en cause les fondements de la société d'alors, que se soit d'un point de vue religieux mais surtout politique. Qui peut me dire quel texte a également contribué à influencer le monde ?

___Oui, John ? !
___La Constitution américaine de 1787, adoptée par les 13 premiers états, Monsieur ! Et le jeune homme se faisant, se mit au garde à vous. Il poursuivit.
Ses rédacteurs estimaient que le but principal du gouvernement était de protéger la propriété privée. Mais surtout, ils pensaient protéger une forme particulière de cette propriété privée qu'était l'esclavage. Le professeur le coupa.

___Ne désiraient-ils que cela ? demanda-t-il sévèrement.
___Non bien sûr, répondit le jeune homme, tout aussi rapidement.
___Ils prouvaient par la même occasion que cette nouvelle société pouvait être créée en tant que telle, avec un nouveau gouvernement, qui affirmait pleinement ses idées. A cette époque, cela était révolutionnaire, surtout face à une Europe monarchique, et très aristocratique. Cette nouvelle Constitution devait permettre d'élire les nouveaux dirigeants en faisant abstraction de leur naissance, balayant toute distinction que font les hommes entre les rois et leurs sujets.

___Système aussi absurde qu'injuste, ajouta t-il ! Et le jeune homme se remit prestement à sa place, droit comme un ''i''.
___Bien évidemment, notre système actuel permet à l'individu de s'épanouir pleinement.

Merci, monsieur Paine.
L'uniforme militaire bardé de décorations tant militaires qu'honorifiques du Professeur, rendait les élèves…fiers. Ils étaient véritablement honorés d'appartenir à cette nation militaire qu'était la France de Philippe XV.

___Bien sûr, cette Révolution permit aux peuples d'être soulevés par une même idée, une seule vague, ajouta le Maître. Ce soulèvement populaire n'était pas le coup de force d'une minorité, mais bien le reflet des idées du moment d'un peuple opprimé. Le recours aux armes était le seul moyen d'aboutir à un changement définitif, à une modification radicale du régime, et de la structure sociale en place. Cela devait bénéficier au peuple. Si la primauté de tout cela s'était accomplie dans la sphère intellectuelle, les baïonnettes devaient entrer obligatoirement en scène.
Ce fût le cas !
Chacun sait, ou tout du moins le savait, qu'une Révolution est par nature victorieuse. Lorsqu'elle échoue, l'Histoire la ravale au rang d'insurrection, de complot. Et en dernier ressort, une révolution doit son succès à la faiblesse des forces qui cherchent à la juguler.
Mais cela n'a pas été le cas !
Loin de s'accommoder d'une situation qui les aurait mises en défaut, les monarchies du moment avaient anticipé cette situation.
Les troupes qui écrasèrent, ce que certains appelèrent un ''petit'' mouvement insurrectionnel, firent un massacre. Des centaines de milliers de parisiens furent passés par les armes par les troupes des divers pays monarchiques. Ils avaient conclu une alliance, l'Alliance des Monarques, comme elle fût si judicieusement appelée. Les nouveaux maîtres ne furent pas ceux que l'on attendait, ou tout du moins, que ces pauvres gens attendaient. Les anciens maîtres assirent fermement leur ''nouvelle'' autorité, et la vague, la déferlante de la Démocratie prit fin.
Pourriez-vous m'expliquer pour quelle raison, principale, la Démocratie n'a pas refait surface, un peu plus tard ? Monsieur Locke ?

___La liberté d'expression a longtemps été un privilège réservé à quelques-uns. Plus tard, elle se voulait comme un droit que chacun devait posséder.
___La démocratie était fondée sur des élections libres et le multipartisme. Afin d'éviter la résurgence d'idées permissives et susceptibles de remettre une nouvelle fois la monarchie en cause, on assista à la nuit du Liber Veritas.
Tout ce qui pouvait traiter de près ou de loin du droit aux peuples, à la libre pensée, à l'expression, au syndicalisme, et d'une manière générale à toute forme de liberté, a été aboli.
Tous les livres et documents divers qui traitaient de ces sujets, furent brûlés et détruits à travers toute l'Europe monarchique.
Ainsi vécut la Démocratie de 1789.

___Excellent, conclut le professeur, très complet ! Le soleil s'effaça derrière un nuage grisâtre. Les ombres glissèrent sur le parquet verni. Et les uniformes des élèves prirent une teinte sinistre.
___Messieurs, le cours est fini. Je vous invite à vous reporter à vos manuels. Vous étudierez les techniques d'assauts utilisés lors de la prise de Paris en ce 14 juillet 1789, pour demain matin. Tout oubli, sera sévèrement puni !
Demain nous étudierons également la prise unilatérale des pouvoirs par Napoléon III en 1840 à Boulogne. Ce fait, qui assura définitivement à notre société la Monarchie Militaire salutaire, qui perdure toujours en cette année 2019.
Nous en profiterons pour étudier les répercussions sur les colonies américaines qui furent annexées en 1849, et de l'adhésion inconditionnelle du Baron San Martin, et du Duc de Bolivar, aux idées monarchiques.

Messieurs, rompez la classe en bon ordre, je vous prie.
La journée prit fin pour ce Maître. Il regagna son logement de fonction situé dans les tours des Guillotins. Ah, la vérité ! C'était là un terme galvaudé en lequel il ne croyait plus guère, un symbole propre à servir un régime totalitaire. Mais qu'il servait pourtant depuis toujours. Et avant lui son père, et le père de son père, et tous ses malheureux ancêtres.
En fait, la nuit du Liber Véritas ne fût qu'un massacre sans nom. La vérité n'a été ce jour-là, que celle qu'imposèrent sans réserve les nouveaux tyrans à ce continent.

Le Professeur ROUSSEAU se regarda dans une glace. Il avait fière allure dans son uniforme, mais il se demanda si le sang de ses ancêtres valait le sacrifice de cette liberté de penser. La réponse était…non, sans aucun doute !
Il se déshabilla et jeta son uniforme sur une chaise. Il déposa délicatement sa perruque carrée, dont les grosses boucles lui tombaient sur les épaules et le dos. Une survivance ridicule d'une époque révolue !

Si l'intelligentsia européenne s'était disputée les ouvrages des philosophes, à une certaine époque, ce n'était pas pour détruire ces précieux ouvrages. Les monarques, les princes qui permirent la circulation de ces livres, de ces essais qui bravaient la censure, avaient leurs raisons. S'ils avaient donné leur consentement à tout cela, c'était pour mieux contrôler les dérapages futurs éventuels. Ils savaient que le peuple serait sensible à ces nouvelles idées.
Et ils avaient si bien réussi que le jour venu, ils se débarrassèrent, et de ceux qui désirait
appliquer la démocratie, et de tout ce qui avait permis de faire germer cette idée. Car elle existait bien avant tout ces écrits, elle était latente, et elle était dangereuse. Tous les ouvrages dangereux, en possession du peuple, furent détruits lors de cette nuit de bûchers et de mort, mais les Monarques gardèrent bien précieusement des ouvrages détournés du feu.

Et le Professeur ROUSSEAU se demanda comment le monde aurait tourné si cette révolte avortée s'était accomplie, si les Monarques n'avaient pas imposé aux peuples leurs idées, par la force. Il sortit alors un livre d'un tiroir, un vieux livre aux pages jaunies, qu'il feuilleta doucement. Quelque chose de précieux, un objet que ses ancêtres sauvèrent du massacre, il y a si longtemps… Le titre en était : ''Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes'', et une date, 1775. Et il pensa à l'égalité au sein d'un milieu arbitraire ! Il y pensa toute la nuit durant. Et ses ancêtres de placer leurs espoirs en lui…

Nicolas PRESTON  kirthgersen@club-internet.fr

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Chapitre 4: Greater Niagara General Hospital 1
(extrait de "Paradis 777")

A onze heures quinze, heure américaine, un hélicoptère blanc et bleu de la police montée du Canada, atterrit tous feux allumés, sur le toit de l'hôpital de Niagara.
Un homme d'un certain âge et une femme mûre en descendirent comme des commandos de marine habitués. Penchés en avant afin d'éviter le souffle puissant des pales encore tournantes, ils allèrent droit vers un groupe de médecins et d'infirmières qui attendait depuis plus de dix minutes sur le toit de l'édifice.
L'homme s'appelait Jack Nungesser. C'était une personne vraiment importante : un député. Il portait un costume sombre, une chemise blanche et une simple cravate bleu ciel. Ses cheveux étaient poivre et gris. C'était sans doute les responsabilités qui les avaient rendus grisonnants avant l'âge. A sa démarche raide, une fois qu'il s'était redressé, on pouvait remarquer l'homme de décisions intrépide. Il en fallait beaucoup pour le faire changer de cap. Il avait la mine sévère mais à ces traits, plus particulièrement tirés aujourd'hui, on voyait qu'il était souvent ainsi : carré!
Sa femme, Géraldine, l'accompagnait dans tous ses nombreux déplacements. Elle était à la fois son secrétaire personnel, son garde du corps, son chauffeur et même sa costumière. Elle se tenait bien droite, un pas derrière son mari. C'était le signe qu'elle s'était totalement effacée, elle, sa volonté propre et sa vie, pour la réussite de la carrière de son époux. Cependant, on sentait intuitivement en elle, la douceur de vivre à la française qui faisait tant défaut à l'homme de sa vie. A coup sûr, c'était une personne très sensible. Et effectivement, lorsqu'elle arriva à deux pas du docteur responsable de service, dans son petit tailleur saumon, des larmes perlèrent aux coins de ses yeux bleus. Elle retira prestement son chapeau de lady, assorti au sac à main et aux chaussures à talons.
Quelques secondes plus tard, un homme patibulaire déboula de l'hélicoptère, portant une lourde mallette noire. C'était le vrai garde du corps. Peut-être plus efficace, mais hélas, bien moins discret.
- Qu'est-ce qui est arrivé à mon fils? demanda sèchement Jack.
Le médecin émit un petit toussotement pour s'éclaircir la gorge avant de parler.
- Je m'appelle Jeremy Speeling. Je suis le chef du service de réanimation. Votre fils, Bryan, est arrivé vers onze heures moins le quart. C'est votre nièce Elisabeth qui l'a découvert dans le jardin familial. Il est tombé du noyer où il a l'habitude de jouer. Il a heurté avec la tête une grosse planche en bois lors de sa chute. D'après les premiers examens, il souffre d'une fracture du crâne, à la hauteur de la tempe gauche et donc d'une violente commotion cérébrale. Apparemment, il est instantanément tombé dans le coma.
- Mon Dieu! s'écria Géraldine qui fondit en larmes.
Jack Nungesser eut une mine encore plus dure.
- Combien de temps restera-t-il ainsi? s'enquit-il, comme si les médecins avaient la science infuse.
- Monsieur Nungesser! Ou dois-je dire plutôt, Député! Comment voulez-vous que je sache? Dans quatre-vingt-dix pour cent des cas, les malades se réveillent au bout de quelques heures voire de quelques jours. Votre fils n'a pas d'embolie cérébrale. C'est un bon signe. Pas de caillaux de sang non plus. C'est très engageant. Mais personne, même en dépensant une fortune ne pourra vous dire quand il sortira du coma. Cela dépend essentiellement de votre fils. Je ne peux que vous conseiller de le voir longuement tous les jours. Parlez-lui, faite comme si vous discutiez. Chantez-lui ses chansons préférées. Tout prouve que l'attention des proches permet de réveiller plus rapidement les patients qui sont dans le cas de votre fils. Cela dépasse encore les capacité de la médecine moderne. Nous allons soigner son corps et l'entretenir. C'est tout ce que nous pouvons faire. Son esprit n'appartient qu'à lui! expliqua en langage simple le médecin chef qui garda tout son sang froid.
Jack eut un acquiescement de la tête.
- J'ai compris. Il est dans le coma pour longtemps.
- Au moins huit jours, voire deux à trois semaines, admit le soignant, finalement. - S'il n'en est pas sorti d'ici là, son cas sera quasi désespéré. Il faudrait un miracle. Mais rassurez-vous, cela existe. En Angleterre, un supporter blessé lors d'une émeute dans un stade s'est réveillé au bout de dix ans frais et dispo. Nous ferons le maximum. A vous de faire le reste.
Le docteur partit sans plus d'explications. Le couple comprit à son expression qu'ils devaient le suivre. Rapidement, par le monte-charge, ils descendirent au septième étage. Après une enfilade de couloirs, ils s'arrêtèrent devant la porte 777. Sur un minuscule post-it provisoire, on pouvait lire, écrit d'une main stressée, "Bryan Nungesser".
Ce fut Géraldine qui ouvrit et entra la première.
Bryan était allongé sur le dos dans un lit, le visage tourné vers la lumière qui entrait par une grand baie de verre. Il était suspendu à des fils et tubes. Elisabeth était là, en pleurs.
Bien sûr, elle ne se souvenait pas de son voyage vers les cieux. Dieu avait tout effacé de sa mémoire. Pour elle, ce n'avait été qu'un bref instant d'inconscience alors qu'elle était au volant en direction de Niagara. Rien d'autre. C'était son subconscient qui avait fait tout le travail.
- Géraldine! Je suis désolé. C'est ma faute! J'aurais du me libérer plus tôt. C'est un horrible accident! sanglota la cousine de Bryan.
- Non Elisabeth! Ce n'est pas ta faute! Tu n'y es pour rien. Nous avions déjà dit cent fois à Bryan de ne pas grimper dans son arbre par temps de pluie. Il a été imprudent. C'est une terrible tragédie. Personne n'y est pour rien. Ne culpabilise pas inutilement. Il ne devait pas sortir de la maison avant dix heures; nous lui avions expliqué en long et en large avant de partir.
Jack entra. Il alla droit au chevet de Bryan. Il était visiblement ému même s'il tentait de ne rien en laisser paraître.
- Nous allons vous laisser quelques minutes seuls avec lui, proposèrent les médecins.
Puis, ils s'en allèrent.
Elisabeth, toujours en larmes, sortit, elle aussi, à contre cœur.
Les parents restaient seuls avec leur fils.
- C'est notre faute, Jack chéri! Nous le laissons trop souvent seul, livré à lui-même. Nous devrions mieux nous en occuper C'est notre fils après tout! Et ce devrait être notre fils avant tout! Nous sommes les seuls responsables.
- Géraldine! Nous lui apportons tout ce dont il a besoin : même de l'affection! C'est un stupide accident. Il a dix ans, déjà. Il a été très imprudent. Cela aurait pu arriver plus tard, au volant de sa première voiture. Et cela aurait pu être beaucoup plus grave encore. Rien ne l'arrête quand il a une idée en tête. Il est comme moi quand j'étais adolescent. Même aujourd'hui, rien ne m'empêche d'avancer, pas même les millions d'opposants à mes projets. Regarde la réalité en face! Nous n'y pouvons plus rien; les dés sont jetés! Nous ne pouvons qu'aider à le soigner, rationalisa Jack pour tenter de soulager tant soit peu la douleur de sa femme.
Géraldine médita ces paroles non sans arrêter de pleurer. Elle vint du côté gauche du lit. Elle prit la main de son fils dans la sienne. Elle était tiède. Elle eut un très faible sourire. Elle s'attendait à ce qu'elle soit glacée. Non! Il n'était pas encore mort…
- Bryan! Bryan… Que pouvons-nous faire pour toi, murmura-t-elle avec plus de raison.
Cette question, Jack se l'était déjà posée dans l'hélicoptère. Il n'y avait trouvé aucune réponse vraiment réaliste. Ils n'étaient pas psychiatre, ni psychologue et encore moins médecin. Mais s'il fallait apprendre, ils allaient s'y mettre.: avec l'énergie du désespoir, se jura-t-il. Ils allaient sauver leur fils, quel qu'en soit le prix.
- Géraldine, j'ai une idée, déclara soudain Jack qui venait d'avoir une illumination.
- Oui! J'ai la tête vide. Dis-moi à quoi tu penses, répondit-elle soulagée que son mari réagisse à sa place.
- Tout d'abord, nous viendrons ici tous les jours. Nous prierons! Avec ferveur! Cela fait des années que nous n'avons pas prié. Avant, nous le faisions régulièrement. Et nous allons écrire la vie de notre famille: Avant sa naissance, puis pendant et après. Nous lui dirons à voix haute régulièrement un petit morceau, au fur et à mesure de notre avancement. Nous le ferons ensemble! Lentement, avec soin, comme si nous écrivions un best-seller. Et si Bryan s'en sort, je te jure que je le ferai publier. Je veux que nous devenions un exemple pour tous les parents qui se retrouvent dans de telles circonstances. Même si je dois mettre un terme à ma carrière, je n'abandonnerai pas mon fils à son triste sort. Commençons par prier, suggéra Jack avec une foi galvanisée par la dureté des événements qui se déroulaient.
- Crois-tu encore? hésita sa femme. - Après tout cela?
- Plus que jamais, Géraldine! C'est maintenant qu'il a besoin du salut de Dieu, affirma Jack très sûr de lui.
Ils prièrent. A genoux, aux bords du lit, ils demandèrent humblement à Dieu de leur donner la force de surmonter les événements tragiques qu'ils avaient à vivre. Rien de plus pour un début. Ils n'avaient plus l'habitude de la prière.
Bien sûr, il ne se passa rien d'immédiat. Cependant, dans leurs cœurs une lueur d'espoir s'alluma. C'était ce qui leur importait le plus. Retrouver un peu de fierté: combattre l'abattement.
Jack ne resta pas les mains jointes très longtemps. Dans son esprit, de tout temps, les mots, "aide-toi et Dieu t'aidera", étaient gravés comme des lettres de feu. Il sortit de la chambre.
Il réapparut quelques secondes plus tard avec un minuscule ordinateur portable du dernier modèle.
- Que veux-tu faire avec cela? s'étonna sa femme.
- Commencer à écrire la vie de Bryan, répondit Jack, surpris.
- Tu veux vraiment le faire? Et la publier?
- Evidemment! Je veux garder une trace. Si Bryan se réveille, je désire qu'il voie ce que nous avons fait pour lui.
Géraldine resta silencieuse.
Jack s'installa sur une chaise, le portable sur les genoux. On voyait qu'il avait l'habitude d'écrire en toutes circonstances, même dans un avion soumis aux plus remuantes turbulences.
- Je vais donner le titre de: " Bryan, un accident."
- A non! Jack! Je sais qu'on n'attendait pas la naissance de Bryan, mais c'est pas une raison de le crier sur tous les toits, s'insurgea son épouse.
- Pourtant, c'est la vérité. Il est né comme un accidenté et il va peut-être mourir comme un accidenté! Il faut voir les choses en face. A quoi sert de se mentir. Bryan le sait. Au fond de son cœur, il nous a percés à jour. Ne croîs pas qu'un petit texte de deux pages va aider notre fils dans ces circonstances dramatiques et que cela va nous soulager de notre peine. Car nous le faisons aussi pour nous! Si nous vivons toute notre existence avec ce terrible fardeau sur les épaules, nous allons finir aigris, vindicatifs et asociaux. Il faut faire ce travail sur nous-mêmes, insista Jack qui voulait décidément aller au fond du problème, même contre la volonté de sa femme.
- Fais comme bon te semble! C'est ta carrière après tout. Et tu ne le publieras peut-être pas…
- Détrompe-toi! L'interrompit-il avec un sourire carnassier. - Le titre, "Bryan! Un accident…", reprit-il fermement décidé à aller au bout de lui.
Puis il se mit à réfléchir. Au bout de quelques instants, sa femme coupa le fil de ses réflexions.
- Il est nécessaire de commencer par notre rencontre. Nous ne lui avons jamais dit comment nous étions plus jeunes. Personne ne le sait. Il doit savoir à présent. Il est en âge. Cela va le déculpabiliser, soumit Géraldine.
Tu as raison, commençons par le plus dur, accepta Jack.
4 juillet 1970.
Il y avait un soleil de plomb ce jour là sur toute la Californie. Nous étions une bande de cinq hippies dans une vieille camionnette Volkswagen verte avec des points roses sur les portières. Nous roulions à vive allure sur la route 66 en direction de Los Angeles. La fête de l'Indépendance attirait tous les jeunes du continent dans ce pays doré. Nous étions tous de Yale College de New Haven, dans le Connecticut. Nous appartenions à l'Ordre des Skull et Bones. C'était une organisation quasi secrète comme il en existait de nombreuses dans tous les grandes écoles américaines. Elle avait pour but de réunir les plus grands esprits pour les former à devenir les gouvernants de leur pays. Les noms les plus illustres qui sortaient des rangs de Yale et des Skull et Bones étaient la fierté de toute l'école. C'était un ordre d'hommes blancs, anglo-saxons et protestants. Leur but était d'organiser le chaos politique pour gouverner. C'était une secte très dure. Pourtant, nous avions tous fugué! Il y avait cinq mois environ, les dissidents avaient bruyamment fait entendre leurs voix. Ils étaient permissifs à la nouvelle contre-culture de la drogue, du sexe et du rock. Nous écoutions Bob Dylan et Jimmy Hendrix. A vingt-cinq ans, nous pensions que le monde nous appartenait. J'imaginais que rien ne pouvait nous arrêter : ni la guerre ni les politiques et encore moins nos propres peurs.
Nous nous rendions à un grand concert en plein air près de Los Angeles. Nous avions nos provisions de marijuana, d'alcool et de disques. Nous escomptions bien faire de nombreuses rencontres pour une nuit ou deux.
David roulait tranquillement, un joint entre les lèvres. Derrière, nous lisions les paroles de Bob Dylan à voix haute pour nous imprégner de l'ambiance festive. En même temps, la radio passait une à une tous les morceaux de Jimmy Hendrix. Déjà sur la route, il y avait des banderoles publiciaires centrées sur le jour de l'Indépendance. Nous portions tous des jeans délavés, si sales qu'ils pouvaient tenir debout tout seul. Nos pulls, en pleine chaleur, étaient en cachemire de toutes les couleurs. Nos cheveux nous descendaient jusqu'au milieu du dos. Pas lavé, pas rasé, on buvait bière sur bière.

Hugues Werlé  huguesalain.w@free.fr

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Polars

Amélie, comme à son habitude, marche en direction du collège. C'est lundi aujourd'hui, et c'est férié : si elle n'a pas cours, pourquoi vient-elle ? Elle-même ne le sait pas. Bien qu'elle n'apprécie guère les études, Amélie aime venir près de ce bâtiment qui l'envoûte… Peut-être est-ce parce - que c'est dans ce bâtiment qu'elle reçut son premier baiser ? Ou peut-être est-ce parce - que c'est dans ce bâtiment encore qu'elle fuma sa première et dernière cigarette ? On ne sait pas, et on ne le saura sûrement jamais.

Aujourd'hui, l'air est frais ; le vent souffle doucement sur les pavés du trottoir ; l'atmosphère pour une fois est calme et non pesante. Demain, Amélie sera contrainte de respirer cette atmosphère derrière le grillage qui délimite la cour du collège. Et dire qu'hier elle rêvait de retrouver de le retrouver ! Quelle drôle de fille… Après tout, chacun est comme il est, non ?

Quinze heures : ses parents rentrent de leur séjour dans une heure. Et sa grand-mère s'en ira de chez elle. Amélie aurait tant souhaité qu'elle reste encore un peu. Dans une heure, le père cruel et mesquin, et la mère douce mais timide, seront de retour. Dans une heure, le calvaire recommencera : des cris, des coups, des pleurs pour en venir au ras de bol, sans oublier les disputes, tout un enfer qui revient après une semaine et deux jours de tranquillité et de repos. Mais ce qu'Amélie craint le plus, c'est de sentir certains soir, comme avant, dans son lit contre elle un corps chaud d'envie mais froid d'intentions. De sentir des mains qui à nouveau viendront caresser sa poitrine, ses fesses et son intimité… Amélie craint que l'attouchement n'ait lieu bientôt, et soit à répétition. Mais demain, c'est mardi, demain elle finira à quinze heures au lieu de dix-huit heures. Elle pourra alors rester seule avec Ludovic, le seul garçon qui ait daigné ne pas se plier aux apparences. Ils se complètent, tous les deux ; ils sont comme des moitiés inséparables, qui résistent à tout pour préserver leur amour.

Déjà seize heures : Amélie est dans sa chambre, les écouteurs sur ses oreilles, le son monté à la moitié. Elle adore Laurent Voulzy, mais elle sait que son " pouvoir des fleurs " ne suffira pas à cacher le son des portes qui claquent. Les parents sont de retour, la vie reprend son cours. Demain, commencera la semaine de la " délivrance " pour Amélie. Elle préfère être en cours plutôt que chez elle, maintenant que le géniteur et l'usine sont revenus. Ca se comprend… Demain, elle finit à quinze heures au lieu de dix-huit heures.

Minuit : Amélie ne dort toujours pas, ou elle ne veut pas dormir… Elle-même ne saurait le dire. Dans six heures et quarante-cinq minutes, elle devra être debout et se préparer pour le collège. Elle espère passer une bonne journée, malgré l'enfer que ses parents lui causeront… Quand elle rentrera. Crac crac Quelqu'un marche dans le couloir. Amélie se dépêche alors d'éteindre la lumière et de se mettre au lit… Les pas se rapprochent vers sa chambre. Son cœur s'est mis à battre la chamade. La peur s'est emparée d'elle, elle en tremble discrètement sous sa couette. D'un coup, les craquements s'arrêtent, ainsi que les pas. Amélie distingue une vague odeur d'eau de Cologne… " Non, non ! Par pitié laisse-moi en paix ce soir " pense-t-elle. Hélas, le sort est contre elle, encore. La poignée tourne, la porte s'ouvre. La chambre est alors éclairée par un faisceau lumineux pendant un court instant ; juste le temps que le père repère l'emplacement du lit tant de fois abordé. La porte se referme lentement, en laissant entendre un grincement aussi strident qu'un violon désaccordé. Amélie va revivre l'enfer une nouvelle fois. Jusqu'à quand tout de même tiendra-t-elle ? Sans dire un mot ? Les pas se rapprochent, il se rapproche d'elle : elle le sent. Le souffle du père ne s'entend que trop bien ; son désir se fait sentir de plus en plus fort à chaque pas : il ressent ce besoin de le faire. L' " amour " est devenu une drogue pour lui. Comme si le fait de violer était aussi devenu, très banalement, une partie de plaisir. A croire qu'il ne sait pas ce que c'est que de souffrir. Un être humain a-t-il le droit d'être aussi cruel ? Parfois on se dit que la nature est mal faite.

Ca y est : il s'apprête à entrer dans l'intimité, maintes fois violée, d'Amélie. Rapidement et lentement en même temps il se dévoile à elle. Amélie n'en peut déjà plus : l'attente même de ce fait est un parcours douloureux. Le père retire les couvertures d'Amélie et se plonge près d'elle… L'enfer va durer une bonne partie comme à chaque fois. Les cris sont étouffés par la main de l'homme sur sa bouche.

Driiiing. Driiiig. " Mince, je devrais arrêter de lire des polars érotiques ".

Tanii Chan, musiktekno@hotmail.com

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Les Fauchard et les Duchemin (La 203)

Les Fauchard, c'est nous. Je veux dire : mes parents, ma grande sœur et moi. Ah ! J'allais oublier grand mère, et biscuit notre petit chien. Mes parents tiennent une épicerie à Paris, rue du Cherche Midi.

Les Duchemin, c'est eux. La boucherie juste en face. Il y a le patron, tout le monde l'appelle " Duchemin ", même sa femme. Ensuite, il y a la patronne, entre nous on l'appelle " La mère Duchemin ". Ils ont deux jumeaux de treize ans, des intrépides, pas une journée sans qu'ils se prennent une volée.
Les Duchemin sont nos meilleurs amis, enfin surtout en début de soirée, avant qu'ils ne parlent la politique. Dès qu'ils abordent ce sujet, s'en est terminé du calme à la maison. Mon père et Duchemin se chamaillent comme des chiffonniers. Pas étonnant, mon père est socialiste et Duchemin franchement à droite. Mais le lendemain, quand ils se retrouvent au café, tout est oublié, ils sont à nouveau les meilleurs amis du monde. Comme dit mon père : c'est pas parce qu'on est ami qu'il faut être d'accord sur tout, chacun ses idées !
Moi, j'ai toujours connu ça, des disputes pour un rien et toujours ensemble. Surtout au moment des vacances. Partir en vacances sans les Duchemin ? C'est même pas envisageable. Pour mon père et pour Duchemin, les vacances c'est avant tout un terrain de compétition et dans tous les domaines, la pêche, les boules le vélo, la belote. Par exemple :
--- Partez avant, dit Duchemin, avec votre petite voiture… Je vous aurai vite rattrapé
Ou bien :
--- Dommage que vous ratiez autant de boules, on aurait pu gagner le concours, dit mon père…

Et c'est comme ça sans arrêt. Ce que je ne comprends pas non plus, c'est qu'ils se connaissent depuis si longtemps et qu'ils se vouvoient toujours. C'est vrai qu'à dix ans, on ne comprend pas tout du monde des adultes.

Fin juin 1958.

Dernière journée d'école, mes parents commencent à préparer les valises pour les vacances. Cette année, on va en Bretagne, et pas n'importe où, au bord de la mer. C'est mon père qui a trouvé la location. Une affaire ! Moitié moins cher que celle que proposait Duchemin. Moi, je crois que les Duchemin ont plus d'argent que nous et ils le font voir, surtout la mère Duchemin. Avec ses nouvelles robes et ses bijoux, elle nargue souvent maman et moi j'aime pas ça. Maman ne dit rien, mais ma sœur Marie la remet en place, elle trouve toujours la faille. L'autre jour, elle a dit: Quelle belle robe madame Duchemin ! Dommage qu'elle vous serre autant… Et ces maudis magasins ! C'est toujours le même problème avec les grandes tailles ! Madame Duchemin à un problème de poids, on peut même dire un gros problème de poids, mais elle refuse de l'avouer. Je suis juste un peu forte, dit-elle.

Duchemin lui, c'est sa bagnole. Ah ! Il l'aime sa bagnole, chaque dimanche matin, à dix heures tapantes, Duchemin sort son tuyau puis lave et astique sa bagnole. Ensuite, il vient à la maison et invite mon père à admirer son œuvre. Mon père le suit et fait semblant d'être épaté, l'affaire est sérieuse, ça se termine toujours devant une bonne bouteille de rosé (du rosé qu'il a acheté chez nous en plus). Côté voiture, cette année, c'est l'apothéose, Duchemin attend une voiture neuve pour partir en vacances ; Une Peugeot " 203 "! Il va la chercher demain au garage. Le pire, c'est qu'avec notre petite " Dauphine ", nous on va avoir l'air de minables.(J'allais dire comme d'habitude !)
Avant de partir en vacances, il faut faire l'inventaire de l'épicerie. Tout le monde s'y met : moi, ma sœur, et même grand-mère.

A quatre pattes sous les présentoirs, je compte les litres de vin, de bière et de limonade. Mon père, perché sur un escabeau compte les boites de conserves. Soudain, il tourne la tête en direction de la rue, tend son cou et se fige dans cette position, comme s'il était bloqué de la colonne vertébrale.
--- Gamin ! Dit-il, ça y est, Duchemin il a sa nouvelle Bagnole ! Elle est bleu !
Je me précipite pour voir ça, mais mon père m'arrête.
--- Te montre pas ! Laisse-le venir de lui-même.

Toute la famille Duchemin se réunit autour de la nouvelle voiture. La mère Duchemin se redresse, tire sur son chemisier pour se donner de l'importance et caresse les chromes du bout des doigts. Les Jumeaux ouvrent les portes et s'engouffrent à l'intérieur, ils cafouillent à tout. Duchemin lui, a soulevé le capot, agite ses bras en tous sens et se lance dans des explications techniques devant la mère Duchemin qui ne comprend rien mais opine bêtement. Soudain, Duchemin lève la tête en direction de l'épicerie, traverse la rue d'un pas décidé et pousse la porte du magasin.
--- Fauchard ! Dit-il de sa voix forte, ça y est j'ai ma nouvelle voiture ! Venez voir, un vrai bijou !
Mon père joue l'ignorant.
--- Vous l'avez ? Déjà !
Mon père appelle ma mère et ma sœur qui sont dans la réserve et nous voilà tous autour de la fameuse voiture. Nous sommes là comme une bande de badauds autour d'un camelot.
--- Regardez le moteur, dit Duchemin, ça c'est de la mécanique. Ca grimpe toutes les côtes ! Et la carrosserie, vous avez vu ? C'est pas de la tôle de Dauphine, c'est du costaud. Et tous les sièges en cuir !Vous vous rendez compte, alors que je ne l'avais même pas demandé !
--- Ah ! Faut reconnaître, c'est une belle voiture, dit mon père, mais ça ne consomme pas trop ?
--- Une 203 ? Y'a pas plus économique. C'est forcé, le moteur est tellement puissant qu'on a pas besoin de le pousser comme les petites voitures. Et ils m'ont mis la radio et même des garnitures en bois !Gratuitement, sans rien payer en plus ! Vous voulez l'essayer ?
--- C'est pas de refus, dit mon père.
Avant de partir, Duchemin fait le tour de sa voiture et donne de grands coups de pieds dans les quatre pneus. Moi, j'ai jamais compris pourquoi les automobilistes donnent toujours des coups de pieds dans leurs pneus ?
--- Félicitations ! Dit ma sœur d'un air volontairement pompeux, vous avez la plus belle voiture du quartier !
--- Mesdames à vous l'honneur, dit Duchemin en ouvrant une portière arrière.
---- Aller les jumeaux ! Sortez de là, vous allez réussir à me bousiller quelque chose !
--- Qu'est-ce qu'on est bien assis ! Dit la mère Duchemin… comme dans un fauteuil !
--- Il y a une petite place pour moi ? Demande ma sœur.
--- Mais bien sûr ! Répond la mère Duchemin en comprimant ma mère au maximum contre la portière, on est pas si grosse…
--- Et moi Papa, je peux venir ?
--- Mais oui mon garçon ! Dit Duchemin, t'as qu'à monter à l'avant.

Et nous voilà partis. Duchemin tient le volant du bout des doigts, se dresse droit comme un i et prend un air de notable. Moi, perché sur les genoux de mon Père, je suis le mieux placé et drôlement fière.
--- C'est pas de la bagnole ça ? Dit Duchemin en faisant ronfler le moteur. Peugeot, c'est quand même quelque chose ! C'est de la mécanique. C'est ça qui vous faudrait Maurice ! Votre Dauphine commence à être fatiguée.

Moi, c'est la première fois que je monte dans une voiture neuve, je suis épaté. Je jette un coup d'œil à l'arrière, ma sœur est comprimée comme une sardine en boite. C'est forcé, la mère Duchemin elle prend la place de deux personnes.
--- Regardez Maurice !Dit Duchemin les deux mains crispées sur le volant, Je vais griller la Simca Aronde au feu rouge !

Duchemin écrase le champignon, la voiture pousse un hurlement comme un avion qui décolle, puis toussotte, ralentit et s'arrête.
--- Ah ! Mer…de ! Dit Duchemin, qu'est-ce qui s'passe ? Une voiture neuve !
--- T'as quand même pas cassé le moteur ? Dit la mère Duchemin.
--- Tais-toi Arlette, t'y connais rien en voiture ! Un moteur pareil ! Enfin !
Duchemin actionne le démarreur à plusieurs reprises, rien à faire. Je regarde mon père, un léger sourire se lit sur son visage et il me fait un clin d'œil. Ma sœur a mis sa main devant sa bouche pour cacher son fou rire. Moi, je me tourne vers Duchemin et lui demande naïvement :
--- Elle marche plus ?
--- Mais si mon garçon !C'est pas grave, ça arrive.
--- Moi, ça ne m'est jamais arrivé avec ma Dauphine, dit mon père.
--- Bougez pas, dit Duchemin, il y a un petit garage là-bas, je vais demander à un mécano…
--- Vous vous rendez compte Janine, une voiture qu'on vient d'acheter et qu'est même pas encore payée ! Dit la mère Duchemin. Enfin, je veux dire, pas fini de payer !

Duchemin revient avec un mécano.
--- Soulevez le capot, dit le mécanicien.
--- Vous voyez quelque chose ? Demande Duchemin.
--- Eh ! Attendez que je regarde, minute, c'est compliqué ces bagnoles-là !
--- Elle est toute neuve, elle sort du garage ! Y'a de l'abus ! Dit Duchemin.
--- Qu'est-ce que vous mettez comme essence ? Demande le mécano.
--- Ah ! Moi j'en ai pas encore mis, dit Duchemin, je vous dis, elle sort du garage.
--- Et vous n'avez pas vérifié s'il y avait de l'essence ?
--- Ben…Non, dit Duchemin, je croyais…
--- Alors, vous êtes tout simplement en panne d'essence.

Là, mon père ne réussit pas à se retenir, il part à rire et ne s'arrête plus. Ma sœur et moi faisons de même. Mais ma mère elle, n'ose pas rire au nez de la mère Duchemin qui est furieuse.
Dix minutes plus tard, Duchemin revient, un bidon d'essence à la main. Il est rouge de colère.
--- Ah, mais je vais leur dire ce que je pense au garage Peugeot ! Ils vont m'entendre ! Une voiture que j'ai payée comptant ! Avec le réservoir vide !
Duchemin fait quelques tours de démarreur dans le vide, puis la voiture repart. Mais il est vexé notre boucher ! Il ne parle plus, il bougonne entre ses dents. Il vient d'être touché au plus profond de sa fierté, la journée commençait pourtant bien…

--- Mais on va quand même l'arroser cette bagnole ! Dit Duchemin en descendant de sa voiture. Venez Maurice, j'ai du champagne au frais.
Nous passons tous dans la boucherie, beurk ! Ca pue la viande !
--- Passez dans le salon, dit la mère Duchemin, installez-vous.

La mère Duchemin, consciente du ridicule de la panne d'essence fait le maximum pour se rattraper, elle sort les petits gâteaux au beurre et les dispose dans deux soucoupes en cristal. Duchemin lui, dresse les verres à champagne sur la table et explique à mon père l'art et la manière d'ouvrir une bouteille de champagne.
Pas possible ! Il nous prend pour des arriérés !
La bouteille ouverte, Duchemin interpelle mon père et pointe son doigt sur l'étiquette.
--- Regardez Maurice ! Cordon bleu. C'est pas du bon ça !

Mon père ne dit rien, il a une sacrée patience ! Quand je pense que c'est lui qui lui a conseillé cette marque ! Mais bon ! C'est comme ça que le couple d'amis fonctionne, avec une logique bien à eux, mais tout de même singulière.
Duchemin a des défauts, comme tout le monde, mais il faut lui reconnaître une grande qualité, il est généreux. La mère Duchemin aussi est généreuse, mais autrement, à force de faire ses grands gestes, son chemisier s'est ouvert et ses gros lolos sont à moitié découverts. Moi, j'en profite pour me rincer l'œil, pensez ! J'en ai jamais vu d'aussi gros.
--- Je lève mon verre en l'honneur de notre nouvelle voiture, dit Duchemin.
Tout le monde trinque avec tout le monde. Duchemin, piqué au vif par la stupide panne cherche à être rassuré.
--- Dites-moi franchement Maurice, ma nouvelle voiture, qu'est-ce que vous en pensez ?
Mais mon père n'a pas le temps de répondre ; on sonne à la porte de la boucherie.
--- Qu'est-ce qu'ils veulent, on est fermé ! Dit la mère Duchemin, ils savent pas lire !
Après un " veuillez m'excuser ! " Elle se dirige vers la porte de la boucherie.
C'est le patron du garage Peugeot, en personne.
--- Monsieur Duchemin dit-il, je voulais vous voir, on a un problème.
--- Ah ! Oui, je sais dit Duchemin, c'est à cause de l'essence ! Vous en faites pas, j'ai fait le plein. Ah ! quelle peur on a eu…
--- Non, c'est pas ça, on s'est trompé à la livraison de votre voiture, celle-ci n'est pas pour vous, je vous ai amené la vôtre et je vais reprendre celle-ci.
Curiosité oblige, tout le monde sort du salon et se précipite dans la rue pour voir la " vraie " voiture de Duchemin. La couleur est différente, où plutôt elle n'en a pas, elle est noire.
--- T'as acheté une voiture noire, Duchemin ! Dit sa femme.
--- C'est ce qui se fait en ce moment, dit Duchemin, c'est à la mode.
--- La mode ! Et les sièges ! Ils sont même pas en cuir, à celle-ci ?
--- Avec les sièges en cuir, ça faisait trop cher, Arlette, je ne suis pas Crésus !
--- Maintenant, on se retrouve avec une voiture quelconque, comme les ouvriers ! Celle-ci n'a même pas de chrome! Dit la mère Duchemin.
--- Moi, je trouve que noir, ça fait corbillard, dit ma mère.
--- Tu vois ! Janine aussi elle trouve que c'est triste du noir. Dit la mère Duchemin.
Duchemin lève le capot de sa voiture.
--- C'est le même moteur, celle-ci ? Demande Duchemin au garagiste.
--- Ah non, le moteur est moins puissant, Regardez, il est bien plus petit.
Il n'y a aucun doute, cette voiture ne plaît pas aux Duchemin, elle est trop ordinaire. Mon père ne dit rien, j'ai l'impression qu'il mijote quelque chose. Rien qu'à voir son regard fixe et le léger plissement de ses lèvres, je suis certain qu'il va se passer quelque chose, mais quoi ? Inutile de le questionner, il ne dira rien.
--- Maintenant, il faut que je livre la " 203 luxe " à son propriétaire, dit le garagiste.
--- Moi, je peux vous aider, dit Duchemin, Paris vous savez, je connais. Quand j'étais apprentis, j'ai fait des livraisons un peu partout.
Le garagiste sort un imprimé de son porte-documents et lit.
--- Cette voiture est à livrer à monsieur… Fauchard Maurice, vous connaissez ?
La mère Duchemin passe subitement par toutes les couleurs l'arc-en-ciel, ses yeux s'agrandissent, ses sourcils se relève. Puis, elle regarde ma mère et arrondit sa bouche pour sortir un "félicitations " !
Quand à Duchemin, il vitupère le garage Peugeot, dit qu'il s'est fait avoir, les traite de voleur et d'escroc.

Mon père qui a gardé le plus grand calme se retourne vers Duchemin
--- C'est mon tour maintenant, tous à la maison ! J'arrose ma nouvelle voiture
Après quelques instants, il ajoute :
--- Au fait Duchemin, merci pour le plein d'essence !

BOKAY

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