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Il la regarde Ladislas De Toldi, juin 2005.
Beautiful dream Ladislas De Toldi, juin 2005.
Jalousie Ladislas De Toldi, juin 2005.
Lettre 1 Ladislas De Toldi, juin 2005.
Retrouvailles Ladislas De Toldi, juin 2005.
Promenade Rose Ladislas De Toldi, septembre 2005.
Chroniques shanghaïaises Ladislas De Toldi, novembre 2005.
Misères de jeunesse Ninelle Nsiloulou, août 2005.
Réalité virtuelle Victorien, août 2005.
Autres textes de Victorien dans Nouvelles32

 

 

Il la regarde

Il la regarde. Elle l'attend mais il ne le sait pas. Son meilleur ami l'encourage : " J'entends ton cœur battre d'ici, mon couillon ! "

Il se lance, Il l'invite à danser. Elle est belle, elle rayonne dans sa robe bleue. La lumière donne à ses traits une douceur infinie. Il est tellement heureux. C'est un bon rock qui passe, une reprise des Flying Pickets, Only You. Il adore cette musique, ils tourbillonnent.
Il a repris de l'assurance et tente une passe acrobatique, la faire tourner sur son dos. Mais il a chaud, ses mains sont légèrement humides et, au moment de lui attraper la jambe, elle glisse.
Sa tête vient heurter le sol avec violence, sa nuque se brise. Mais la musique est trop forte. Les autres, qui parlent, les hommes, continuent de danser ; ils n'ont rien vu.
Il reste là, la regardant allongée. Il est tétanisé. Elle est belle, cette beauté…, elle lui rappelle les nymphes du Père Lachaise.

Si son cou ne faisait pas un angle anormal avec ses épaules nues, on pourrait penser qu'elle dort : ses yeux sont fermés, sa bouche est close. Elle dort d'un sommeil de mort.
Il tombe à genoux, vide, posant une main sur sa poitrine. Il ne pense plus, il n'est pas triste, il est transi. Il ne comprend pas ce qui s'est passé. Pourquoi ne bouge-t-elle pas ? Il ne veut pas comprendre…
Un cri ! La réalité… Les gens se retournent, se bousculent, arrêtent de danser. Ils se rapprochent, ils veulent voir.

Il se sent oppressé. La lassitude, la fatigue, le gagnent. Il sent une haine immense naître au fond de son cœur, à l'égard de tous ces visages, ces regards, profanes, violant sa morte.
Il hurle ! La musique s'arrête, les gens se figent. Ils n'ont d' yeux que pour elle et lui.
Déjà il peut entendre leurs accusations, eux qui ne savent pas, qui n'ont pas vu.
Il sent qu'on le tire en arrière, quelqu'un a agrippé sa chemise. Il s'énerve. D'autres viennent pour le maintenir. Ils le séparent d'elle. Comment peuvent-ils avilir, souiller cette intimité, l'intimité entre une victime aimée et un meurtrier aimant. Il se rappelle cette chanson : - Le juge a dit à Jules " vous avez tué." " Oui j'ai tué ma femme, pourtant je l'aimai. " Le juge a dit à Jules " vous aurez vingt ans. " Jules a dit " quand on aime, on a toujours vingt ans… "

Les autres le tirent toujours. Il voit la masse se refermer autour du corps de sa bien aimée. Il n'aura même pas eu le temps de le lui dire.
Il se débat avec force et se libère de l'étreinte des autres. Mais il ne la trouve pas. Où l'ont-ils mise ces salauds ? Les gens s'écartent pour le laisser passer. Cela fait peur un meurtrier, surtout quand ça n'a que seize ans… Il la retrouve, allongée sur le canapé.
Les lumières dansent devant ses yeux, sa force le quitte. Il s'écroule à côté du canapé pourpre. Il la regarde, il s'imprègne de son image. Les larmes coulent sur ses joues. Il l'embrasse puis colle son visage mouillé contre le sien ; il est encore chaud… Il la prend dans ses bras et la serre contre lui.

Il ne peut pas rester là. Il se lève, personne ne bouge. Il sent leurs regards accusateurs. C'est plus qu'il n'en peut supporter.
Il s'approche de la fenêtre restée ouverte ; il ferme les yeux ; il sent le vent froid sur son visage…
Il saute.

Il a bel et bien sauté. Il est tombé raide, dur, sur le trottoir gelé. Mais il n'est pas mort.
Il se relève, titubant, et boite jusqu'à la rue.
Le sang sur son visage, ses larmes, cette neige qui tombe drue, se mélangent dans ses yeux. Il a le regard hagard. Il glisse. Il ne voit pas le camion ; il ne sent pas qu'il est heurté.

Au choc, tous les os de son corps se brisent, se broient, et le déchirent. Il plane quelques instants…
En heurtant le sol, sa boîte noire se brise et la cervelle se répand, tache vermeille sur la neige blanche, sous le chatoiement électrique, d'un lampadaire…

Ladislas De TOLDI, O1/03/05,  laditoldi@gmail.com

Petit mot de l'auteur:

Le plus flatteur pour moi serait que l'on me considère comme un mélange de Kafka et de Pierre Desproges. Kafka car "avec elle, je n'ai (jamais) eu la douceur des relations qu'on peut avoir avec une femme aimée. Seulement une admiration illimitée, soumission, compassion, désespoir et un mépris de moi même"
Pierre car "La jeunesse, toutes les jeunesses, sont le temps kafkaïen où la larve humiliée, couchée sur le dos, n'a pas plus de raison de ramener sa fraise que de chances de se remettre toute seule sur ses pattes. L'humanité est un cafard. La jeunesse est son ver blanc. Autant que la vôtre, je renie la mienne."
Peut être l'ai-je omis, j'ai eu 17 ans le 16 mai 2005!

Ladislas.

Beautiful Dream.

Ce qui va suivre, je l'ai rêvé. Mais je n'étais pas le protagoniste à proprement parlé de l'histoire. En effet, dans mon histoire il y a un garçon et une fille, moi je suis comme spectateur. Un spectateur un peu particulier tout de même car je peu ressentir ce que ressentent mes deux héros. Je vais faire le récit de ce que j'ai vu au présent pour faciliter la compréhension.

Il est assis sur son lit dans un coin du mur, des coussins autour de lui, pour le confort. Il lit. Il est concentré, rien ne vient le perturber.
Elle monte l'escalier et arrive sans bruit sur le seuil de la chambre. Elle cherche à entendre ce qu'il fait. Une douce musique lui arrive aux oreilles, légèrement grésillante, un vieux vinyle probablement, quelque chose de doux et de rythmé, un homme et une femme qui se parlent, avec un piano.
Elle entre dans la chambre et toussote pour marquer sa présence. Il lève la tête et lui sourit. Elle s'approche doucement, pour qu'il ai le temps de la regarder, et vient s'allonger sur lui de façon à se que leur corps forment une croix et qu'ils puissent se regarder.
Il pose sa main droite sur son ventre et plonge son regard dans ses yeux. De son autre main il caresse ses cheveux. Elle le regarde, elle aussi. Elle a posé sa main gauche sur sa main à lui, celle sur son ventre.

Il penche légèrement la tête et l'embrasse sur les lèvres. Elles sont brûlantes, il est ému. Il recommence deux ou trois fois pour couvrir toute sa bouche. Il la regarde ; Ils se sourient.
Là ils se comprennent, pas besoin de paroles, ni de gestes. Ils se retrouvent nus sous un simple drap blanc, épousant leur formes : C'est l'été, l'air est agréablement chaud, plein de saveurs, comme une fin d'après-midi sous les platanes, dans un mas méditerranéen.
Ils se regardent toujours, se font confiance. Il éteint la lumière et seule la lueur de la radio et de la lune les éclairent encore.
Il tend une main et la pose sur sa cuisse. La hanche ; la taille. Un sein ; une épaule.
Elle l'effleure aussi, les deux mains à plat sur la poitrine. La taille ; la hanche. Une main ; le sexe.
Tout doucement ils se rapprochent l'un de l'autre et s'enlacent. Ils restent comme cela, respirant de la même façon, leurs cœurs battant à l'unisson.
Elle s'est ouverte ; maintenant elle s'en dort.
Il la met sur le dos avec une extrême précaution et l'observe. La fenêtre est restée ouverte et un vent frais fait bouger ses cheveux. Sa respiration est presque imperceptible. A la radio, c'est Tom Waits qui chante " A Sight for Sore Eyes ".
Il est heureux et fatigué. Il la regarde une dernière fois et vient poser sa tête sur sa poitrine, et elle l'entoure de ses bras. Pour lui, rien n'est mieux que de faire d'elle sa femme et de tout doucement continuer à grandir, en paix.

Ladislas De TOLDI, laditoldi@gmail.com

Jalousie
Moi, assis dans le canapé, écoute Cherish de Kool and the Gang.
Tu passes, tu t'approches de moi.
_ Puis-je m'asseoir ou bien le gardes-tu pour toi tout seul ?
_ Mais bien sûr jolie dame. Asseyez-vous, je vous en prie.
Nous discutons, nous parlons de toi. Cela tombe très bien, il se trouve que c'est mon sujet préféré.
Tu me parles donc de toi, de tes projets, de ton avenir qui, comme ton passé, s'annonce glorieux. Moi qui suis de un an ton cadet, je t'écoute, admiratif, attentif et envieux. Tout comme Rousseau, transi d'amour pour Madame Basile de cinq ans son aînée, je suis transi d'amour pour toi. Peut-être n'est-ce pas un bon exemple… mais je trop suis comme lui.
Peu m'importe. Je plonge mon regard dans tes yeux, mes yeux dans ton regard. Chose que j'ai pris l'habitude de faire lorsque tu me parles. Tu as ce don peu rependu et convoité de regarder les gens lorsque tu leurs parles et lorsque tu les écoutes. Je mets ce don à profit et tes yeux m'hypnotisent. Je me sens subjugué, ton cœur me parle.
Cette noyade sublime dans ce regard que j'aime tant fait de moi un être complet. Complet car il y a une impression, un sentiment, aussi bien qu'une odeur et un goût de fin et de plénitude absolue. Il me semble que plus rien ne m'échappe, ma vie pourrait s'arrêter là, à cet instant, je ne regretterai rien.
Et puis la nouvelle me tombe sur la gueule avec la violence d'un coup de matraque bien placé, sur la nuque d'un jeune étudiant rêveur.
Absurdité et vanité, une vanité terrible de ma part. Je ne te verrai pas cet été. C'est pour tant pour toi que je me suis engagé.
Ma vie qui me semblait si complète il y a un instant me paraît vide. Je veux rester avec toi.
Le désarroi doit se lire sur mon visage, tu me souris et m'embrasse sur la joue. Instant idyllique mais qui comme notre dialogue visuel se termine, trop rapidement.
Le reste de la soirée se déroule normalement, tout est ennuyeux à mourir, bref c'est une grande réussite. Seule la musique est magique, et je m'en félicite.
Par conformisme plus que par besoin ou envie, je discute avec les gens. Ce sont tous les mêmes, leurs cigarettes m'énervent un peu.
Seul réconfort : te voir t'ennuyer autant que moi. Je t'observe et de temps en temps nos regards se croisent, alors l'espoir revient dans mon cœur. J'ai l'impression de vivre l'apprivoisement du Renard par le Petit Prince. C'est merveilleux.
Pourtant, lorsque la providence nous réuni autour du buffet, il m'est impossible de prononcer mot.
Puis la fin approche à grand pas.
Je t'embrasse sur les deux joues et à mon deuxième baisé, tu presses ta joue un peu plus fort contre mes lèvres.
Je m'éloigne, triste et seul. Je me retourne une dernière fois pour m'imprégner de ton image…

Pire que tout, il te touche, te serre dans ses bras, t'embrassant presque ! Je sens la haine naître, j'ai un peu bu.
Au moment où je vous rejoins, il tient ta tête entre ses mains. Tu es mal à l'aise, je le sens, et cela me met hors de moi.
Je lui tapote l'épaule :
_ Excuse-moi de te déranger, que fais-tu là ? Je croyais que nous étions amis.
_ Ecoute Ladi, tu me gonfles. Tu as eu ta chance maintenant tu me laisses et tu vas voir ailleurs si j'y suis.
_ Et comment va ton mal de crâne ?
_ Quel mal de crâne ?
_ Celui-la !
Mon poing s'écrase avec force et détermination sur son nez d'ivrogne précoce, me procurant une grande satisfaction, mais aussi une intense douleur. J'ai réellement frappé comme une brute car je n'arrive plus à faire fonctionner ma main droite et je saigne.
Quant à lui, il gît dans l'herbe, son regard abrutis défiguré par la douleur.
Son nez est explosé et pisse le sang. Il me semble même qu'il a perdu une ou deux dents.

Ladislas De TOLDI, laditoldi@gmail.com

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Lettre 1

Bruxelles, le 16.05.05

Ma Chère,

J'ai eu, comme cadeau ce matin, le courage et l'inspiration de t'écrire cette lettre. Pas n'importe laquelle, celle-ci.
Comment te dire - ce que tu sais déjà - ce que je ressens, pour toi.
Oui tu t'en es rendu compte, je t'aime.
Ça y est, je te l'ai dit.
Mais ce n'est pas suffisant. Pas pour moi en tout cas. J'ai besoin de me justifier, que tu saches ce qui me pousse à avoir un comportement aussi vain - vide - puisque cet amour me paraît impossible.
J'ai retenu une raison qui me paraît la plus poétique.
Jean-Michel Maulpoix a écrit :
" Là où quelqu'un essentiellement nous manque, là où notre vie s'évide d'un puits sans fond, là où est notre trou, notre défaut, nous fabriquons éperdument de l'amour : en bouquets, en gerbes, en projets, en averses de neige… Ainsi nous faisons dont à autrui de ce qui nous manque… Ainsi lui offrons-nous notre creux à combler. "
Après notre semaine, et même déjà pendant, dés que je me sentais éloigné de toi, alors une main d'acier m'agrippai le cœur, et je souffrais. En nous quittant, j'ai perçut ce manque, et je t'ai aimée.
Je t'aime, je t'aime et tu es belle.
Oui c'est cela : je t'aime et tu es belle.
Cette tournure peut paraître présomptueuse de ma part.
Lorsque je tenais seulement très fort à toi, tu étais pour moi une jeune fille magnifique, sublime, intelligente.
Lorsque tu m'as manqué, lorsque je t'ai aimée, alors tu m'es apparue belle.
Pourquoi belle ? J'aurai pu ouvrir mon dictionnaire des synonymes et recopier bêtement tous les adjectifs élogieux que l'on écrit à l'égard des femmes. Mais tous ces adjectifs ont un sens précis et sont donc par définition limitant, aussi nombreux soient-ils.
Alors que " belle "… " belle " a suffisamment été utilisé lors des premières rencontres de la littérature qu'il a perdu toutes limites et s'étend désormais vers l'infini. Il les a toutes décrites : Juliette, Maude, Constance Bonacieux, Madame Arnoux, Lolita, Bérénice ; qu'il les représente toutes.
Il est plein d'une infinité de sens.
Je t'aime et tu es belle.
Je possède un petit cœur tout cassé, mais qui rayonne d'amour pour toi.
Je t'offre le porteur de mon manque.
Ce n'est pas un cadeau ma Belle, il est plein d'idées rebelles.
Je t'offre un petit cœur perdu qui n'aimera jamais plus, autre que toi…
Je t'ai dit, écrit ce que j'avais sur le cœur :
Je t'aime et tu es belle, et pour citer Pagnol, belle comme
la femme d'un autre…

Amoureusement, Ladislas.

Ladislas De TOLDI, laditoldi@gmail.com

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Retrouvailles

Il y a de cela deux ans qu'elle est partie. Deux ans que je ne l'ai pas vu. Ni parler.
A vrai dire je ne lui ai jamais parlé.
Deux ans avant sont départ, c'est à dire il y a de cela quatre ans, j'étais éperdument amoureux d'elle. Je m'étais bien garder de le révéler à qui que ce soit. Les gens ne comprennent pas ce genre de chose, jusqu'à ce que cela leur arrive aussi.
Je ne lui ai donc jamais parlé. Je me suis contenté de la regarder, de l'observer amoureusement, m'imprégner de son image.
Elle n'a jamais fait attention à moi. Pourquoi l'aurai-t-elle fait ?
J'étais donc éperdument amoureux d'elle, je ne lui ai jamais parlé et elle n'a jamais fait attention à moi.
Jusqu'à hier soir.
Oui, hier soir.
Jamais je n'aurais pu imaginer la revoir ni même lui parler, et même si la plus petite lueur d'espoir m'avait été offerte, jamais dans un endroit pareil.
Je m'en vais vous relater ces retrouvailles heureuses. Pour vous elles n'auront peut être aucun intérêt. Elles en ont pour moi. C'est largement suffisant.
Je suis accoudé au bar et je regarde le disc-jockey faire son œuvre. La musique électronique qu'il nous passe est particulièrement bien choisie pour ce moment. Elle arrive par derrière et s'accoude à ma droite.
_ Tu t'ennuis ?
_ Comment ?
_ J'ai dit : " tu t'ennuis ? "
_ Eh bien non, absolument pas. J'observe le DJ.
_ Tu veux donc être DJ ?
Comment l'a-t-elle su ? Ce n'est pas parce qu'on regarde quelqu'un faire son travail qu'on a envie de faire comme lui. Elle a vu juste.
_ Oui… pourquoi pas.
_ Tu mixes ?
_ Non mais j'aime énormément la musque en général. C'est ma raison de vivre si je puis dire. Mais mes parents aimeraient que je sois dentiste. Je trouve l'idée bonne. Une fois que j'aurais de l'argent je m'achèterai une installation audio inégalable.
_ Pas mal ! T'es tout seul ?
_ Avec des amis.
_ Que font-ils ?
_ Ils dansent, ils gesticulent.
Je me retourne pour les lui montrer. Ils sont tous partis.
_ Tu es au lycée ? (Elle ne se souvient donc pas de moi.)
_ Oui.
_ C'est bien ! Tu soutiens ton lycée ! J'y étais il y a deux ans. (Comment aurai-je pu l'oublier ? Faut croire que je n'oublie jamais une personne qui a marqué ma mémoire.)
_ Oui je sais.
Elle me regarde, surprise.
_ Tu… Tu te souviens de moi ? (…)
_ Bah oui, pourquoi pas ?
_ Ca me fait très plaisir ! (Ca me fait autant plaisir de te faire plaisir.)
Lorsqu'elle me parle, grâce à la musique, elle approche ses lèvres tout près des miennes. Nous sommes déjà l'un contre l'autre, côte à côte, et je peux sentir son corps chaud, qu'une fine robe noire recouvre, contre le mien.
Alors me vient le désir irrésistible de coller mes lèvres contre les siennes. Il n'y a aucun obstacle. Il me suffit de m'approcher de quelques centimètres, et alors… je briserai son mythe…
J'ai été fou amoureux d'elle. Elle ne l'a jamais su.
Pour moi, elle est restée parfaite, inaltérable, comme dans mes rêves. J'ai mis du tant à créer ce rêve, cet idéal, lorsque je m'allongeai sur mon lit et pensai à elle.
Je n'ai pas eu le courage de le briser.

Nous nous sommes quittés sans nous dire au revoir. Elle est restée comme je l'ai toujours aimée : belle.
Elle fait partie de ces femmes que j'aimerai d'un amour idyllique jusqu'à ma mort.
Mais personne n'en saura rien.

Ladislas De TOLDI, laditoldi@gmail.com

Promenade rose

Il nage tranquillement à une trentaine de mètres de la plage. Laquelle ? Il a oublié… Et puis de toute façon qu'elle importance ? Une plage reste une plage. C'était une plage de sable, voilà.
Il nage ou plutôt il barbote.

A quelques mètres de lui, une jolie brune. Oui, elle est jolie. Elle est même belle, pour lui, puisqu'il l'aime. Il ne la connaît pas, mais il l'aime.
Les mauvaises langues diront que c'est impossible… Mais il est comme cela : il aime sans connaître, d'un amour fou. Sans connaître n'est pas tout à fait juste : il la connaît mais en rêve… Il est rêveur.
Il la regarde, toujours le regard. Que pourrait-il faire d'autre puisqu'il ne la connaît pas ?

Elle joue avec sa petite sœur.
En général, lorsque l'on est amoureux comme il l'est, on ne se contente pas de regarder la femme qu'on aime comme on regarde une jolie fille dans la rue. C'est un regard différent et elle le subodore.
Il rougit, cela l'amuse. Elle l'aime bien.
Cela fait trois ans qu'ils ont mutuellement remarqué leurs existences. Mais ils se sont bien gardés de se le montrer, trop fiers l'un et l'autre, lui trop timide, elle n'ayant pas eu le temps. Mais elle n'aime pas cet argument : on n'a jamais le temps pour rien de toute façon, il suffit de le prendre.
M'enfin, ils sont maintenant à une dizaine de mètres d'écart, extrêmement heureux, mais aussi extrêmement gênés.
Il feint l'indifférence et elle décide de sortir de l'eau.
Il l'observe, découvrant et redécouvrant avec autant de plaisir que la première fois les courbes de son corps et sa peau si douce.
Elle sait pertinemment qu'il la regarde et elle aime cela. Elle aime cela dans la mesure où depuis la première fois qu'elle l'a vu, elle a appris à l'aimer. Elle doit l'avouer, il lui a beaucoup manqué. Mais elle ne l'a pas compris tout de suite. Elle a même eu plusieurs hommes, bien que le mot homme soit un peu grand.
Elle sort donc de l'eau et aperçoit sa grand-mère sur la Promenade Rose.
Là, rien de très romantique : elle doit rentrer.
Lui n'a toujours pas bougé, il continue à faire des bulles. Elle retourne chercher sa petite sœur restée barboter non loin de lui. Elle sourit intérieurement.
Il comprend qu'il se passe quelque chose de grave, il voit bien qu'elle range ses affaires. Il se précipite alors hors de l'eau, attrape sa serviette et fonce s'assoire sur un banc de la promenade, à deux ou trois mètres de l'escalier qu'elle doit emprunter pour rentrer chez elle.
Sa grand-mère est toujours là. Il se prend à rêver… :
_ Bonjours madame ! Votre petite fille est tout bonnement magnifique, vraiment ravissante !
Non, il n'osera pas, il la respecte trop pour cela.
Par contre, il la regarde grimper les escaliers et il lui semble qu'elle n'y met pas que du plaisir. Peut être aurait-elle préféré rester près de lui dans l'eau, pense-t-il.
Il est hypnotisé et lorsqu'il croise son regard cela lui paraît tout à fait normal.
Ils restent donc à se regarder, ne sachant pas trop comment réagir. Mais quelqu'un passe entre eux et le problème, qui n'en est pas un, est vite résolu.
Mais heureusement, il ne leur est pas difficile de refondre chacun dans les yeux de l'autre.
Malheureusement, elle continue sa route et s'en va. Il la suit du regard, elle emprunte un petit chemin privé entre deux maisons. La tristesse s'empare rapidement de lui : il ne saura donc jamais où elle habite, étant donné qu'il ne la reverra que l'année prochaine : il part demain.
Il reste donc assis sur son banc, le regard triste et perdu, il ne pense plus. Il est difficile de s'imaginer à quel point il se sent meurtri. On se dit qu'il ne la connaît pas et qu'il n'y tient pas réellement, que c'est juste une amourette de vacances et qu'il l'aura oubliée d'ici cinq à six minutes. Mais non ce n'est pas cela. Il a eut le temps de s'attacher à elle, leur histoire n'a pas seulement commencé depuis dix minutes. Cela fait trois ans qu'il la regarde et l'aime secrètement, mais cela aurait été trop long à raconter. Comprenez le, donc…
Il reste donc assis sur son banc.
Il est déjà six heures. Il se lève pour partir et alors la joie peut se lire sur son visage : lui qui croyait ne plus jamais la revoir ! Elle est là au balcon de la maison de gauche, elle étend sa serviette et lui sourit chaleureusement.
Il lui manquait déjà à elle aussi.
Elle lui fait un signe de la main puis rentre précipitamment à l'intérieur.
Il est très très heureux. Il rentre chez lui en courant, se lave de la tête aux pieds avec une grande rigueur, enfile un bermuda, un polo, ses docksides, puis se parfume.
En retournant chez elle mais par un autre côté, il la voit assise en train de lire dans une chaise longue.
_ Psst !
Elle ne l'entend pas. Il recommence à plusieurs reprises mais elle est trop captivée par son livre. Il finit par lui lancer un petit caillou rond. Elle lève la tête, surprise et fâchée d'être dérangée. Il se dit que s'il n'était pas déjà amoureux d'elle, il tomberait amoureux sur-le-champ.
Lorsqu'elle l'aperçoit souriant, son visage s'éclaire d'une grande joie. Elle se lève précipitamment, laissant tomber son livre et se penche à la barrière.
_ J'arrive !
Et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, elle est là devant lui, belle et souriante, à peine maquillée, émue, surprise aussi et amoureuse, mais cela il ne le voit pas.
Lui est un peu dans le même état, il tremble, il n'ose pas la regarder de peur de lui paraître impoli, ses mains sont un peu moites et cela l'énerve.
_ On y va ?
Et elle prend sa main, ne semblant en rien gênée, toujours souriante et l'emmène.
Ils marchent côte à côte pendant une heure, sans rien se dire, sans se regarder, avec une impression bizarre au fond du cœur : un mélange de joie, de peur, de honte, de désir.
Ils arrivent enfin à un petit resto tranquille, il n'y a personne pour les déranger.
Ils s'installent à une table, appellent le serveur qui les regarde d'un sourire entendu. Il commande sans trop savoir et elle prend la même chose, ne voulant pas perdre de temps. Leurs gestes sont un peu gauches, il ne sait pas trop de quoi parler. Elle est la première à rompre le silence :
_ Comment t'appelles-tu ?
_ Arpad.
_ C'est étrange comme nom…
_ Je ne l'ai pas choisi mais il me plait bien. Tu en connais beaucoup des gens répondant au nom de Arpad ?
_ Non, aucun.
_ Alors je suis unique. Mais toi comment t'appelles-tu ?
_ Céline.
_ J'aime…
Elle lui sourit, un sourire qui veut tout dire. Un sourire dans lequel il peut tout lire, mais surtout de l'amour. Cela lui réchauffe le cœur.
En temps normal elle se serait ennuyée, mais avec lui pense-t-elle, c'est différent. Ils continuent de discuter, de rire gaiement.
Ils décident de rentrer chez elle, mains dans la mains, la tête penchée l'un vers l'autre, le regard perdu.
Ils arrivent devant la porte d'entrée. Il sent déjà la tristesse le gagner et remplacer cette douce quiétude.
_ Je suis seule ce soir.
Elle a baissé les yeux en disant cela et s'il y avait eu plus de lumière, il aurait vu ses joues rosir. Et en entendant cela, c'est comme si dans son cœur, toutes les étoiles du ciel se mettaient tout-à-coup à briller.
Ils entrent et elle le conduit par la main jusqu'à sa chambre.
Mais ils restent dans l'encadrure de la porte. Elle se retourne et ils s'observent, seulement éclairés par la lune et la radio. C'est l'Anthology of Tom Waits, il connaît bien ce vieux vinyl. Ils savent tous les deux ce qui les attend et ils sont émus.
Il attrape le bas de son chemisier, moulant ses petits seins de jeunes filles et le soulève doucement, laissant ses doigts glisser sur sa peau si douce et bronzée, jusqu'à faire apparaître son nombril.
Elle a fait de même avec son polo, en commençant par le déboutonner.
Leurs gestes sont lents et maladroits, leurs cœurs battant, leurs mains tremblantes, trop heureux pour parler. Ils n'osent pas se regarder, ils sont désorientés et ivres de bonheur.
" Tels deux papillons de nuits qui se heurtent maladroitement, avec la même légèreté, leurs lèvres entrent en contact. Et avant même qu'ils ne comprennent ce qui leur arrive, ils s'enlacent et leurs visages se pressent l'un contre l'autre, aveuglément.
_ Je t'aime.
_ Moi aussi, moi aussi je t'aime.
_ Cela fait trois ans que j'attends ce moment…
Ces mots enflamment leurs sens et font vibrer tous leurs corps. Il lui répond en utilisant les même mots, puis il embrasse son visage, encore et encore, s'abreuvant avec adoration de l'odeur de son corps, de ses cheveux chauds et de sa bouche humide qui a le goût de la pêche qu'elle a mangée. "
(Tiré du "Miroir d'Ambre", troisième tome de la trilogie "A la croisée des mondes", de Philip Pullman)

Ils se retrouvent nus, allongés, enlacés, et il l'aime de toute son âme, de tout son corps, et elle aussi. Chaque caresse est source de plaisir sur leurs peaux nues.
Après s'être aimés profondément, ils s'endorment, toujours enlacés.
Mais il ne voit pas qu'elle pleure : l'enfance qui s'en est allée…

Ladislas De TOLDI, laditoldi@gmail.com

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Chroniques shanghaïennes

"Je suis vraiment fou d'écrire cette lettre et de pleurer tout seul comme un idiot. Mais ca me poursuit inlassablement. Toutes ces choses, j'ai voulu te les dire pour que tu saches combien tu m'as rendu heureux. Bien sûr, j'ai souffert, j'ai même cru en mourir. Mais ça valait la peine, oui, c'était merveilleux".

Lettre 1

Je pars.
A mille milles de toi, je m'en vais.
Isolé au milieu des hommes, je me retrouve.
Perdu parmi mes compatriotes, j'erre.
Seul, loin de toi, je pleure.
Un naufragé sur son île déserte aurait moins de peine.
Les hommes, que je côtoie, me sont plus étrangers que les pierres du sol que je foule.
" Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. "
Un horrible doute m'étreint : était-ce le bon choix ?
Alors je pleure, je supplie même.
La douleur ne tord, une moitié de mon cœur meurt.
Je hurle.
Rien n'y fait.
Je me calme, sanglotant.
Les larmes me brûlent le visage.
Je serre contre mon cœur atrophié tes derniers souvenirs :
"Un court moment passé avec une personne que l'on aime et que l'on ne voit pas souvent, on pourrait en dire: C'est un court moment dont on savoure le souvenir longtemps."
J'ai toujours le goût de ta peau sur mes lèvres.
Toujours ton fantôme dans mes rêves.
Toujours cette partie de ton visage que je n'ai pas embrassée.
Toujours tes chansons dans mes oreilles.
Toujours dans mon cœur les mots que j'aurais aimé te dire, les mots que j'aurais aimé entendre.
Je reconnais que je t'aime pour ta beauté.
Contrairement à ce qu'ils en disent, cela ne fait pas de moi un fou.
J'aime ton visage, tes cheveux, tes yeux, ta douceur, ton odeur, ta peau fine.
J'aime ton corps.
Ces belles formes, ni excès, ni défaut.
Tes hanches, tes fesses, ton ventre, tes épaules, tes jambes douces, le secret que tu y caches.
Et tes petits seins, ronds, qui tiennent tout seuls.
Je te désire et je t'aime.
Je t'aime pour ce que tu es.
Je t'aimais lorsque tu étais la.
Je t'aime maintenant qu'il n'y a plus rien, que je suis loin de toi.
Seules tristesses et temps perdus sont légions.
" Là où quelqu'un essentiellement nous manque, là où notre vie s'évide d'un puits sans fond, là où est notre trou, notre défaut, nous fabriquons éperdument de l'amour : en bouquets, en gerbes, en projets, en averses de neige… "
C'est bientôt Noël.

Je ne pense pas qu'il y ait une autre manière, pour mieux te dire que je t'aime.
La mienne est peut être franche mais triste, passionnée mais pathétique, tendre mais douloureuse.

"J'aime et rien ne le dit ; j'aime et seul je le sais ;
Et mon secret m'est cher et chère ma souffrance ;
Et j'ai fait le serment d'aimer sans espérance,
Mais non pas sans bonheur ; - je vous vois, c'est assez."

Encore une fois, je te le dis, et je te le redis, pour citer Pagnol.
Tu es belle comme la femme d'un autre.

Tendrement,

Arpad.

Ladislas De TOLDI, laditoldi@gmail.com

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Misères de jeunesse

Plouf ! Fit le caillou qui venait de tomber dans le fleuve, provoquant des grandes écumes aux alentours. Le ciel était d'un bleu vermeil, l'eau paraissait pure et sereine tandis qu'au loin perlait l'île du diable à la couleur d'harmonie et d'espérance. Dans le ciel, comme figé, le soleil brillait et ses lueurs devaient séduire plus d'une personne. D'un pas léger, Azaad marquait le sable maculé de blanc de ses empreintes de pieds d'ange. Elle s'arrêta un instant pour regarder les puissantes écumes que faisaient les vagues dans leur trajet avant de repartir au loin avec une douceur infinie ou de venir parfois déferler sur la rive et d'une douce morsure, frôler les pieds de la jeune demoiselle.
Elle s'assit sur le banc de sable, mit son baladeur en marche et choisit la DRTV qui diffusait " Because you loved me " de la célèbre Céline DION.
Les commissures de la jeune fille s'écartèrent en un large sourire, la mélodie venait de l'emporter dans le passé : son passé.
Il y avait de cela treize longues années, elle avait rencontré Jérémie, un jeune homme dont elle tomba immédiatement amoureuse. Leur amour paraissait si parfait que la jeune fille croyait qu'il durerait pour toujours, que ce qui existait entre eux était quelque chose d'éternel, quelque chose d'indestructible. Que de bonheur avaient-ils eu ensemble, que de joies s'étaient-ils données. Tous ces souvenirs qui, désormais, appartenaient au monde crépusculaire du passé avaient donné le jour à un présent chaotique où s'entremêlaient tristesse et désolation. Aujourd'hui encore, Azaad se demandait si elle avait bien fait de se fier à son cœur.

Jérémie s'en était allé en Europe continuer ses études et elle, elle était restée, caressant sans cesse le rêve du jour de leur retrouvailles, le jour où ils se rêveraient et se raconteraient les galères par lesquelles ils seraient passés. A vingt-sept ans, Azaad était coiffeuse et elle ne gagnait pas mal sa vie, sans compter qu'elle était d'une beauté vraiment remarquable. Que ne lui disait-on pas à propos de sa relation avec Jérémie ? D'aucuns pensaient qu'elle devait continuer à persévérer et qu'un jour son amoureux reviendrait et que ce serait le plus beau jour de sa vie. D'autres proféraient qu'elle perdait son temps à vouloir attendre un homme qui était loin d'elle, loin de son cœur et qui faisait Dieu seul savait quoi. Autrement dit, attendre était pour eux une poursuite de vent. Cette dernière catégorie qui constituait la majeure partie des conseillers de la coiffeuse pensait aussi qu'il fallait qu'elle profite de sa jeunesse, car la majorité des hommes qui voyageaient en outre-mer revenaient dans la plupart des cas avec une femme blanche aux bras.
Tout le temps, Azaad était ballottée entre ces deux courants de pensées autant persuasifs l'un que l'autre, mais elle aurait mis son bras au feu en jurant sur l'intégrité de son Jérémie, quand bien même elle avait quelque doute.

Pourtant l'heure de la vérité ne se fit pas attendre : Jérémie rentrait au pays pour les vacances. Azaad en était aux anges et ce fut dans cette joie qu'elle prépara leurs retrouvailles qui, d'ailleurs, furent une totale réussite. Et durant tout le temps que durèrent les vacances, on ne voyait plus Azaad qu'aux bras de son amoureux.
On les voyait se pavaner partout, bras dessus, bras dessous, heureux d'avoir retrouvé cette complicité d'autrefois. Cependant le temps jaloux les rattrapa ; le prince charmant devait retourner en France.
Ils étaient assis là, sur ce rocher la veille du départ de Jérémie, au bord de ce même fleuve. Il l'avait prise dans ses bras comme pour la protéger d'un invisible maléfice.
-Je t'aime Azaad, n'en doute jamais.
-Je sais, moi aussi, je t'aime Jérémie.
D'un élan calculé, il posa ses lèvres sur celles de la jeune fille. Il l'embrassa, elle l'embrassa ; ils s'embrassèrent tendrement, passionnément.
-Azaad, j'ai quelque chose à t'avouer, dit le jeune homme en s'écartant.
-Quelque chose à m'avouer ! s'exclama la demoiselle.
-Surtout ne le prend pas mal et essaie de me comprendre car c'est pour notre bien que j'ai agi.
-Parle Jérémie, ne me fait pas languir.
-Tu sais ma chérie, commença t-il, l'Europe ce n'est pas toujours ce qu'on nous laisse croire ou que l'on voit à la télé, il existe une toute autre réalité sur le terrain, une autre vérité derrière le décor.
-Et si tu allais droit au but !
-Je ne sais vraiment pas comment te le dire mais, voilà ! Je me suis marié.
Puis comme pour lier le geste à la parole, Jérémie sortit une alliance de sa poche et l'enfila à son annulaire. Azaad stupéfaite écarquilla les yeux, elle n'en revenait pas.
-Tu t'es quoi ? Mon Dieu ! Mon Dieu ! fit- elle en rassemblant ses affaires.
-Azaad, je l'ai fais pour nous deux, pour qu'en obtenant les papiers je puisse avoir puisse de sécurité… Cette situation n'est que passagère.
La jolie bague de fiançailles en or perlait encore au doigt de la jeune fille. D'un geste vilain et méchant elle l'arracha et la jeta à la figure de Jérémie.
- Tu peux dire adieu à tes projets, car il n'y aura pas de nous à l'avenir. Tu m'as menti durant tout ce temps que nous sommes restés ensemble. Tu t'es marié ! Et moi, qui suis-je là ? Ta maîtresse n'est ce pas ? Et dire que j'ai toujours cru en ton intégrité !
Elle s'en était allée, la rage dans le cœur, et n'avait même pas assisté au départ de Jérémie. Elle s'en voulait d'avoir été aussi naïve et aveugle au point de n'avoir pas vu venir les choses. La coiffeuse baissa les bras et tout commença à s'assombrir autour d'elle. Elle fit même une dépression. Admise à l'hôpital, le médecin lui annonça qu'elle était enceinte de trois semaines. Ce fut le coup fatal pour Azaad, elle était enceinte d'un homme marié.

Le fond sonore du baladeur ramena Azaad au présent. Elle sortit un bout de papier tout froissé qu'elle se mit à lire pour la nième fois:

Azaad,

Au-delà du clair de lune, ton amour est parti avec les papillons. J'ai cueilli ton sourire sur le sable des dunes. Mon poème a pour ange un rayon et au bord de ma tristesse, je bâtis un temple d'ébène afin que notre flamme défunte repose en paix. Mon ail s'appui sur le temps qui s'égrène ; voici que je te prête mon cœur pour que tu parles aux étoiles. Mon âme de feuille déchirée danse au vent de la nuit. Tu as en toi ma joie qui s'enfuit. Suis le chemin des lucioles, suis la voix de la mélodie du crépuscule, tu me trouveras nageant dans la rivière du désespoir, tu me trouveras pleurant sur un monde qui brûle. Il suffit que demain nous appartienne pour que le soleil soit une médaille à nos cous. Je prie nuit et jour pour que tu me pardonnes et que tu me reviennes. Je t'attend et t'attendrais toujours car tout mon désir est une girouette tournée vers toi. L'on peut encore s'aimer, il suffit que tu nous donnes une seconde chance…..

Jérémie.

I'm everything I am
Because you loved me.(je suis tout ce que je suis parce que tu m'as aimé).
C'était la dernière phrase de la chanson et Azaad porta ses mains à son ventre qui déjà commençait à s'arrondir, son ventre dans lequel grandissait une vie, le fruit de son amour ; un petit être innocent qu'elle avait décidé de garder en souvenir de son amour pour Jérémie, un amour qu'elle espérait toujours retrouver.

FIN

Ninelle Nsiloulou   nsilouloun@yahoo.fr

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Réalité Virtuelle

Bruxelles, le 17 octobre 2011.
Le Parlement Européen a approuvé le projet de loi sur l'interdiction des ERV, rendant les contrevenants passibles de peines allant jusqu'à quinze ans d'emprisonnement. Les Expériences de Réalité Virtuelle, qui une fois mises au point auraient été une véritable manne pour les éditeurs de jeux vidéo, ont été jugées " trop dangeureuses " par les experts. En effet, à la différence des logiciels traditionnels, qui n'exploitent que la dimension visuelle et sonore, les ERV stimulent tous les sens, le joueur branchant directement le jeu à son cerveau sensoriel. La Ligue des Droits de l'Homme a approuvé cette décision, affirmant que l'éthique venait de remporter une victoire décisive. Les syndicats des éditeurs de logiciel n'ont fait aucun commentaire.

- Allô, Philippe ?
- Antoine ?
- Comment vas-tu ?
- Tu dois t'en douter...
- On parle de l'interdiction des ERV dans les journaux et à la télé. Qu'est-ce qui s'est passé ?
- J'aurais pu commencer le premier essai il y a plusieurs jours déjà. Mais l'équipe de test a pris peur. L'un d'entre eux a entendu dire que c'était dangereux, il a fait paniquer les autres, et ils ont tous refusé en bloc d'essayer le jeu.
Hier, le coup aurait été jouable, maintenant pas question sous peine de se retrouver en taule pour de longues années...
Il y eut un grand silence à l'autre bout du fil, tandis que le dénommé Antoine réfléchissait.
- Qu'est-ce qui t'empêche de tenter l'expérience ?
- Pour tout te dire, légalement ou pas, je l'aurais fait. Mais je n'ai plus de joueurs, et il va être temps de préparer mon déménagement. Si je reste en Union Européenne, je risque de me faire saisir mon matos, et là ce serait la fin.
- Admettons que je te trouve une équipe de remplacement, au pied levé ?
- Arrête, Antoine, tu sais bien que c'est impossible. On a pas le temps nécéssaire pour les former. Je fais mes affaires dans la nuit, et je pars demain matin planquer tout ça en Suisse.
Cette décision lui avait demandé beaucoup de courage, mais il n'avait pas eu le choix. Une partie de lui voulait se cantonner fermement à ce qui avait prévu, et ce qui était également le plus sage, mais la proposition d'Antoine ne le laissait pas indifférent.
- Un clan de joueurs, ils habitent à Lyon, je les connais bien. Ils sont dignes de confiance et compétents. Dans une demi-heure, ils partent, et sur les coups de 18 heures ils sont à pied d'oeuvre chez toi, prêts à commencer.
- Et ça me donnera quoi ? Je ne nous donne pas deux jours avant que le programme soit confisqué, on ne pourrait pas poursuivre l'expérience au-delà d'une ou deux fois.
- Philippe, si tu t'expatries les opposants aux ERV auront gagné ! On peut le faire cette nuit, et après exhiber au monde entier les résultats de notre expérience. Après, je te garantis que les éditeurs japonais ou américains vont se battre pour financer notre boîte de production.
Philippe ne répondit pas.
- C'est toi qui m'a convaincu de la viabilité du projet RV. Je sais que tu meurs d'envie de l'expérimenter. Te fais pas tirer l'oreille.
A l'autre bout de la ligne, Philippe éclata d'un rire franc.
- On est partis ! Amène-moi tes petits génies, on va passer une nuit d'enfer !
- Et toi, fais chauffer ta machine !
- Ça fait un bout de temps que le programme est prêt, vérifié et re-vérifié. A tout de suite !
- Je fonce.
Philippe éteignit son portable et poussa un grand cri sonore, qui se répercuta dans tout le chalet.

Erik venait de recevoir un coup de fil d'un des professeurs de fac.
Mais pas n'importe lequel : son prof d'informatique. Malgré les quinze ans de différence entre le jeune étudiant et Antoine Dumas, programmeur de talent, une amitié solide s'était nouée.
Erik était également l'un des membres d'une équipe de jeu en réseau, la Black Eagle Team. Une bande de six copains, dont quatre étudiaient dans la même université, qui se réunissaient souvent dans le même cyber-café de Lyon. Sans avoir un succès délirant, ils réussissaient honnêtement dans les tournois, changeant de jeu chaque fois que c'était possible, et de ce fait ils ne se lassaient pas des longs week-ends passés devant leur écran, le casque sur les oreilles.
" Tu préviendras les autres membres de la team ", avait dit Antoine avant de raccrocher. Fébrilement, Erik composa le numéro de la seule fille du groupe.
- Anna ? Prépare tes bagages pour un ou deux jours, on se retrouve au cyber dans vingt minutes. Tu verras, tu vas pas le regretter ! Tu te charges d'appeller Fred et Baptiste ? Je préviens Yann et François. A tout de suite !

Quinze minutes plus tard, piaffant d'impatience, tous se retrouvaient déjà dans la cyber-salle qu'ils fréquentaient d'habitude, un sac à la main.
La Black Eagle Team, dont le nom manquait cruellement d'une originalité qui pourtant ne faisait pas défaut à ses membres, était composée de jeunes gens de dix-neuf à vingt-six ans, c'est à dire un peu plus âgée que la moyenne.
Un van blanc se gara en face d'eux, Antoine au volant. Ils embarquèrent rapidement, et dix minutes plus tard le véhicule sortait de Lyon et roulait à vive allure vers les Alpes.

L'après-midi touchait à sa fin alors qu'ils serpentaient sur les étroites routes de montagne. Antoine conduisait plus prudemment, tandis que les joueurs profitaient de l'excursion pour regarder le paysage. Quand on était membre d'une team de haut niveau, les occasions de voir autre chose que des pixels étaient rares.
- On arrive bientôt ? demanda Baptiste pour la enième fois.
- On se trouve à côté du village que tu vois, au-dessus.
La voiture se gara devant un immense chalet de construction récente, excentré par rapport au petit hameau savoyard, quelques centaines de mètres plus bas.
En descendant, ils humèrent longuement l'air frais du soir en observant les alentours. Sur le versant d'en face, une station de sports d'hiver, avec ses remontées mécaniques inusitées en cette saison, la neige n'ayant pas encore recouvert la montagne.
- Un endroit on ne peut plus tranquille. L'enneigement là où nous sommes n'est pas suffisant pour attirer les touristes, il n'y a pas un chat, à plus forte raison en automne. Et nous ne sommes qu'à quelques kilomètres de la frontière suisse...
Le soleil, après avoir dardé la terre de ses rayons généreux, se couchait paresseusement derrière une cîme de rochers déchiquetés, baignant la vallée, à leurs pieds, d'une lumière orangée. Dans le ciel, les nuages épars se teintaient de rose.
Les sept humains entrèrent sans plus tarder dans le chalet. Dehors, le soleil se coucha tout à fait, le ciel s'assombrit et les étoiles, comme pour marquer la fin de cette superbe journée d'automne, se mirent à scintiller sous la voûte bleu nuit.

- Bienvenue les gars ! fit une voix tonitruante.
Philippe était un grand gaillard d'âge mûr, les cheveux mi-longs en bataille commençant à grisonner, portant lunettes, vêtu d'un jean et d'un tee-shirt de couleur sombre.
- Je vous présente Hans, chirurgien neurologue à Bâle.
Hans portait ses cinquante ans sans trop de difficultés, mais son apparence était aussi négligée que celle de son collègue.
Les deux hommes serrèrent avec sympathie les six mains qu'on lui tendait, et Philippe étreignit son ami Antoine.
On imaginait comment ils avaient pu se morfondre, seuls dans leur chalet, après la défection de l'équipe de test.
Intimidé, Fred, le cadet de l'équipe, demanda :
- Vous êtes Philippe Lang, de la maison de production Vega Games ?
L'homme acquiesca d'un mouvement de tête, comme pour minimiser son importance.
- Je suis vraiment content que vous soyez venus. Avant toute chose, Antoine vous a bien prévenu que ce que nous allons tenter ce soir est totalement illégal ?
- Oui, monsieur, répondirent les six d'une seule voix.
- Enlevez le monsieur, et ce sera parfait. Suivez-moi, je vais vous montrer l'appareillage, et on va faire un bon briefing.
Comme tout bon chalet à flanc de montagne, celui-ci était composé de deux niveaux, le premier comprenant les pièces communes. Ils descendirent un escalier en béton et se retrouvèrent dans une salle aux dimensions impressionantes, bourrée de matériel informatique en tout genre.
- Là, ce sont les disques durs. Tout le programme dans lequel vous allez entrer se trouve ici, commentait le programmeur génial en désignant plusieurs piles qui allaient jusqu'au plafond.
- Trente disques durs de cinq cent téraoctets, plus trente autres pour la mémoire vive. Nous n'aurions pas souffert un seul ralentissement dans le jeu qui aurait pu le démarquer de la réalité.
Dans cette pièce se trouve le processeur, qui est énorme. Sa fréquence d'horloge est un million de fois plus élevée que les ordinateurs du commerce. Vous remarquez le terminal informatique qui y est branché, qui permet d'accéder directement au BIOS. Bien entendu, il est impossible de changer quoi que ce soit tant que le programme est en route, une sécurité l'interdit.
Le groupe continua la visite, passant devant des rangées d'étagères croulant sous les composants divers.
- A quoi servent ces tuyaux au plafond ? demanda Yann.
Rempli de fierté, Philippe répondit :
- Le système de refroidissement. Nos machines dégagent une quantité phénoménale d'énergie thermique, et nous avons dû nous rabattre sur le refroidissement par liquide, beaucoup plus efficace.
- Et à propos d'énergie...
- Deux groupes éléctrogènes enterrés dehors, plus deux de secours. Ah, nous arrivons à la partie qui vous concerne directement, je crois...
Dix couchettes spartiates étaient assemblées en cercle, tête vers l'intérieur et pieds vers l'extérieur. Au centre, une grosse machine bardée d'écrans de cables, dont l'utilité ne paraissait pas évidente. Un lampe du type de celles qu'on trouvait dans les salles d'opérations éclairait le tout, et des tablettes contenaient divers instruments chirurgicaux et seringues
- Rassurez-vous, ce matériel n'est utilisé qu'en cas d'urgence, fit Hans avec son fort accent suisse après avoir vu les mines déconfites des six joueurs.
- Comment ça se passe, exactement ? s'enquit Anna.
- C'est très simple. On branche ces éléctrodes sur votre crâne, et on l'entoure d'un casque de plomb pour isoler votre cerveau de toute influence extérieure. Pendant toute la durée du jeu, les informations reçues par vos cinq sens proviendront uniquement de la machine. De même, les ordres que vous croirez donner à vos membres sont des impulsions éléctriques, que le programme traduira en termes de jeu : se jeter à terre, courir, appuyer sur une détente ou même cligner des yeux...Votre corps restera donc totalement immobile, mais les fonctions vitales comme la respiration et les battements du coeur seront constantes. Biologiquement, ça se rapproche assez du rêve.
- Et ces seringues ?
- Simple précaution. On mesurera en permance votre pouls, votre tension sanguine, votre activité cérébrale. Durant tous les tests effectués, nous n'avons jamais connu de problèmes. Néanmoins, si vos battements cardiaques chutent ou au contraire s'accélèrent de façon anormale, je serais prêt à injecter la substance nécéssaire directement dans la perfusion, en quelques secondes.
La Black Eagle Team était emerveillée parce qu'elle voyait. Les explications étaient tellement simples et la mécanique tellement rôdée qu'ils étaient sûrs de ne courir aucun risque.
- On a déjà testé ça sur des êtres humains ?
- Moi, répondit Philippe dans un sourire. Je n'ai pas accompli de missions proprement dites, avec l'Intelligence Artificielle sous tension, mais je me suis plusieurs fois promené dans mon univers virtuel et revenu sans aucun problème. Votre intrusion dans la RV ne servira qu'à prouver au monde entier que techniquement, le programme est parfait, en tous points conformes à la réalité.
- Excusez-moi, Hans... mais si tous nos ordres moteur sont interprétés par la RV et ne sont pas transmis à nos membres, si on tente d'enlever nos éléctrodes dans le jeu, ce sera impossible...
- Je vous parlerai plus longuement de tout cela au briefing. Evidemment, pour quitter le jeu, une procédure spéciale est requise. Vous aurez à votre disposition trois circuits spéciaux, correspondant à des éléments qui vous sembleront bien réel. Votre mort en jeu correspont à un quatrième circuit de sortie. Nous en avons un autre dans la salle de contrôle qui peut stopper tout à tout moment et vous faire revenir sans dommages dans le monde réel.
La visite du gigantesque appareillage touchait à sa fin.
- L'oeuvre de ma vie, murmura Philippe Lang. J'y ai passé dix ans, avec toutes les ressources que mon entreprise me permettait.
Puis, plus fort :
- Bon, il n'y a pas de temps à perdre. Suivez-moi à l'étage, je vais vous expliquer votre mission.

Une salle de conférences, remplie de chaises et de tables sur lesquel la Black Eagle Team étaient négligemment assise, grignotant des barres chocolatées tandis que la machine à café ronronnait doucement.
Le programmeur se trouvait au tableau, un feutre à la main.
- L'univers de notre jeu est différent de tous les autres. Au lieu de faire les classiques confrontations Américains/Soviétiques ou Terroristes/Antiterroristes, nous avons décidé de situer l'action durant la guerre de Bosnie, en 1995.
- J'avais trois ans, ricane Erik.
- Le seul résumé dont vous aurez besoin pour le jeu est le suivant : les gentils sont les forces de l'OTAN, les méchants sont les Serbes qui ont massacré des milliers de civils. Vous ne serez pas surpris si je vous dit que vous serez des soldats de l'OTAN, du pays de votre choix.
- Je suppose que ça amènera des restrictions d'armement, objecte Fred, qui est pour ainsi dire le chef de la team.
- Vous n'aurez le droit qu'aux armes conventionelles des différents pays de l'OTAN en 1995, des fusils d'assaut surtout. Ça pose un problème ? Antoine m'a dit que vous étiez assez polyvalents...
- Aucun problème, Philippe. On se débrouille mieux avec le H&K MP5 qu'avec le FAMAS mais on fera avec, pour le réalisme de l'expérience...
Un projecteur se mit en marche et l'obscurité se fit dans la salle, tandis qu'Antoine commentait à présent une carte d'état-major de la zone des combats.
- Nous sommes à cent cinquante kilomètres de Sarajevo. Les troupes de l'OTAN ont lancé une grande offensive pour tenter de désenclaver la ville, entourée par l'artillerie et les blindés serbes. Efficacemment soutenues par l'aviation, nos forces progressent rapidement, faisant traiter les gros points de résistances par les hélicoptères.
Le petit village de Vlace est occupé par une section de mortiers serbes qui a déjà repoussé l'attaque d'une compagnie française, qui ont laissé un VAB et trois hommes sur le carreau. L'état-major a décidé de ne pas envoyer les Mirage et les F-15 en bombardement à cause de la trop grande proximité d'équipements civils, et la route est sous le feu de l'artillerie serbe. Votre escouade d'infanterie a été envoyée pour nettoyer le village de toute présence ennemie et faire sauter les pièces de mortiers pouvant entraver la progression des colonnes de l'OTAN. Vlace se trouve à vingt kilomètres dans les lignes ennemies, en grande majorité un no man's land de collines et de bois. Votre point d'insertion se trouve à trois kilomètres de Vlace, et votre point d'extraction deux kilomètres plus loin. La base de l'OTAN la plus proche se trouve dans le village de Petrovicza où stationne une compagnie britannique. Les autres renseignements tactiques en notre possession seront indiqués sur votre carte.
- Comment quitterons-nous le jeu ?
- Quatre possibilités. La première, la plus évidente, sera votre évacuation : un hélicoptère UH-60 Blackhawk de l'armée américaine vous prendra, et le jeu s'arrêtera une ou deux minutes plus tard, le temps pour vous d'admirer le paysage à bord de l'engin. Le second point se trouve à Petrovicza : vous allez parler à l'officier commandant la base et vous reviendrez. A savoir que ces deux points sont virtuellement inattaquables par les serbes, comme c'était programmé à la base : ils ne disposent pas de l'armement nécéssaire pour abattre le Blackhawk, ni des forces pour attaquer la base de l'OTAN à Petrovicza. Troisièmement : si vous mourrez, le jeu s'arrêtera automatiquement en ce qui vous concerne. Quatrièmement, et c'est un dispositif de secours : vous serez doté d'un petit boîtier derrière l'oreille gauche. Une pression dessus, et le jeu s'arrête quand vous voulez. Pas d'abus !
Pour le cinquième, autre dispositif de secours que nous activerons si nous jugeons que le jeu doit s'arrêter.
- Vous nous suivrez à la caméra ? demanda François.
- Pas exactement. On ne peut observer le jeu vidéo, puisqu'il se déroule à l'intérieur de votre cerveau. La caméra, c'est vous qu'il l'aurez, un dispositif qui enregistrera chacun de votre " rêve " comme vous l'aurez vécu. Nous n'aurons qu'un écran tactique qui affichera sommairement votre position et celle de vos ennemis, pas de mode graphique. D'autres questions ?
- Si on est, par exemple, touchés par une balle ? Notre cerveau va croire qu'on est touché, est-ce qu'on aura pas réellement des séquelles ?
Hans rit de bon coeur et répondit à la question.
- On n'est pas dans un film de science-fiction. Quand tu sors d'un rêve, as-tu des séquelles ? Là non plus, et crois moi, Philippe s'est suicidé plus d'une fois pour tester et peut te dire que ça n'a rien d'irréversible.
- Mais pourtant, vous dites qu'on ressentira toutes les sensations. Et si on est blessé, on va souffrir ?
- Justement non. En même temps que le jeu, on lancera un petit programme en tâche de fond qui se chargera d'atténuer de 90 % les messages nerveux de douleur envoyés au cerveau. Les blessures seront donc très supportables, en revanche votre membre touché réagira moins bien ou pas du tout, et le sang coulera toujours. Mais même à 10 %, je peux vous assurer qu'on évite de se prendre une balle...
La curiosité de la team paraissait satisfaite, et Philippe laissa sa place à Fred, pour le briefing tactique, après projection d'une diapositive leur indiquant tout l'équipement qu'il était possible de prendre.
- Bon, alors en absence d'informations précises sur les forces ennemies, on improvsera une tactique sur place. La formation par défaut pour les déplacements sera en V inversé, trois personnes à ma gauche et deux à ma droite. Armement OTAN. Erik, tu prendras un fusil d'assaut anglais type Enfield SA 80. Anna, tu prendras aussi un SA 80. François, un M16 ainsi qu'un lance-roquettes type AT4, pour le cas où on rencontre une opposition blindée. Baptiste, à toi le fusil de précision FR F2. Yann, tu seras notre mitrailleur, avec une M60 américaine. Je prendrais un FAMAS français. En plus, chacun aura le droit à un pistolet Beretta 92 avec trois chargeurs. Munitions et grenades en abondance pour tout le monde, avec ça nous devrions être capables de faire face à tous types de menaces. La mission ne devrait pas durer plus d'une heure, je pense.
- Et essayez de faire du beau spectacle, conclut Philippe. Une caméra en-jeu filmera toute l'action, qui devrait être diffusée un peu partout dans le monde, après votre réussite...
Il était vingt heures. Trépignant d'impatience, les six soldats d'élite de l'OTAN descendirent l'escalier de béton, s'installèrent sur leurs couchettes. Hans passa quelques temps auprès de chacun d'entre eux pour leur demander s'ils n'avaient pas d'antécédants médicaux, leur fixer des appareillages de mesure sur le torse et une perfusion au bras.
Dans la salle de contrôle, séparée des joueurs par une baie vitrée, un écran affichait maintenant les diverses informations cardiaques et cérébrales pour chacun des testeurs.
- Les battements du coeur sont un peu rapide, remarqua Hans. Vous êtes un peu nerveux, les gars ?
Ils acquiescèrent.
On leur fixa les éléctrodes cérébrales, puis le casque de plomb isolant. Fred n'y voyait maintenant plus rien, mais savait que le jeu n'avait pas encore commencé. Il remua les doigts de pieds, pour s'assurer qu'ils répondaient toujours... puis un grand flash d'une fraction de seconde, et il se retrouva en forêt.

Ils avaient l'impression de revivre. Ils tournèrent d'abord la tête, ramenèrent leurs mains qui enserraient leurs fusils d'assaut, firent quelques pas, habituant leurs yeux à la lumière d'un soleil pâle. Enfin, ils parlèrent.
- Tout le monde est là ? questionna Fred.
Il regarda ses compagnons. Anna était toujours là, on reconaissait son petit minois sous le casque. Le visage de Yann était bariolé de maquillage de combat, mais on ne pouvait s'y méprendre, c'était bien sa silhouette, ses mêmes gestes nerveux. Erik, mince et souple, mettait en joue les arbres pour tester la maniabilité de son fusil. François avait déposé ses affaires au sol et testait le chargement du lance-roquettes. Baptiste observait le paysage à travers la lunette de son FR F2, profitant d'une trouée dans la végétation.
- Ça marche bien.
- C'est génial.
- C'est naze, ce truc, je suis toujours myope ! se plaignit Yann.
Fred eut un petit sourire, avant de caler son fusil sous son coude et de sortir sa boussole.
- Vlace se trouve à 2800 mètres au nord-est de notre position. On se met en formation et on y va, au pas de course. On évite de se faire repérer avant l'objectif, si on rencontre une patrouille on se couche et on ne tire que pour se défendre.
En gardant une dizaine de mètres de distance entre chaque, ils se mirent en route, sortant rapidement de la forêt, traversant un petit chemin de terre battue, continuant vers le village. La région était très sauvage, la seule construction humaine qu'ils virent était un hangar agricole à quelque distances de là.
A mi-chemin, ils stoppèremnt brièvement pour faire une pause.
Un ronflement strident se fit entendre, mais la couverture nuageuse empêchait d'apercevoir l'avion qui les survolait. Au loin, on entendait quelques explosions.
- Bombardement, remarqua Anna. C'est Sarajevo qui trinque.
- Ami ou ennemi ? demanda Erik.
- Un chasseur de l'OTAN, certainement. Nous avons la maîtrise du ciel dans toute la région. Tous les appareils Serbes ont été détruits au sol dans les premiers jours de l'offensive.
- On se remet en route, ordonna le chef du groupe.
Ils grimpèrent sur une petite crête boisée, et furent enfin en vue de Vlace.
Un petit rassemblement d'habitations, coincé entre deux collines, traversé par une route goudronnée. A vue de nez, le lieu paraissait désert, vidé de ses habitants. Des traînées noires et des impacts criblaient les murs. A trois cent mètres, sur la route menant à Vlace se trouvait l'épave calcinée d'un blindé VAB français.
La Black Eagle Team se coucha tandis que Fred tirait ses jumelles pour observer plus en détail.
- Les Serbes ont bien défendu ce village. Ils ont installé une mitrailleuse au premier étage de la maison à moitié démolie, à l'entrée du village. Il n'y a pas de porte à la maison d'en face, et j'y vois deux soldats. D'ici, ils couvrent la route, énumérait le chef de l'équipe.
- Pas de trace des mortiers ?
- Pas de ma position. Restez où vous êtes, je vais me déplacer.
Courbé en deux, le soldat parcouru une vingtaine de mètres avant de se laisser tomber au sol. Il répéta cette opération à plusieurs reprises, notant quelques informations sur sa carte, avant de revenir vers ses hommes.
- J'ai compté quatorze soldats serbes, ce sont les points rouges un peu partout dans le village. Deux mortiers sont situés de l'autre côté, et ils ont un lance-missiles antichar planqué derrière une grange.
- Celui qui a détruit le VAB, fit remarquer François.
- Attention ! Patrouille ! souffla Erik.
Fred chercha à s'enfoncer encore plus dans la terre, et tourna la tête. Quatre soldats arrivaient à quelques mètres d'eux, la Kalashnikov négligemment en bandouillère. Ces hommes ne devaient pas être des foudres de guerre.
Prudemment, essayant de n'émettre aucun cliquetis métallique qui aurait pu le trahir, Fred amena son FAMAS à lui, le pointant dans la direction des Serbes. D'un mouvement du doigt, il enleva la sûreté, et attendit.
Quelques dizaines de secondes plus tard, ils avaient totalement disparu de leur champ de vision, et les soldats d'élite poussèrent un long soupir.
- Il faudra compter avec ces quatre là, fit remarquer Baptiste.
- Bon, des suggestions pour l'assaut ? demanda Fred.
- Être les plus mobiles possible, pour éviter les tirs de mortiers.
- Envoyer Baptiste détruire la mitrailleuse avant tout, elle va nous attirer des ennuis.
- Exploiter le combat urbain à notre avantage. Si on entre dans ces maisons par l'arrière, on pourra surprendre quelques salopards en repos et canarder ceux qui sont à découvert dans la rue principale.
- Eviter de se ramasser la patrouille dans notre dos pendant l'attaque...
- C'est enregistré. On laisse Baptiste en arrière ? Il nous sera plus utile à couvert. Par contre, Yann et sa M60 seront très efficaces pour déblayer à courte portée. Donc Baptiste, tu engages les hostilités à distance en t'occupant du mitrailleur. Dès le premier coup de feu tiré, nous cinq nous dirigeons vers le village, le plus vite possible, et on le traverse de part en part pour s'occuper des mortiers. Tout le monde est prêt ?
On entendit le cliquetis des sécurités qui s'ôtaient et des fusils qui s'armaient.
Baptiste vint se positionner à la lisière de la forêt, sans se faire remarquer. Il s'assura d'être bien camouflé dans un buisson, déplia le bipied de son fusil de précision, fit monter une balle dans le canon, colla son oeil à la lunette.
Une des maisons était effectivement à moitié démolie. Le mufle menaçant d'une mitrailleuse dépassait d'une lucarne, et un homme était adossé à un mur à côté.
Baptiste augmenta le zoom de la lunette, amena le réticule de visée sur la tête du mitrailleur, effectua une rapide correction de visée, retint son souffle...
Et appuya sur la détente. Il vit nettement la balle percuter la tête de l'homme, dont le cadavre partit en arrière, alors qu'une grosse détonation se faisait entendre dans le petit village. Vite, il pointa vers son fusil sur les deux hommes que Fred avait repéré la première fois. Le premier écopa d'une balle dans le torse, qui fit jaillir un flot de sang. Le second s'était couché, mais une jambe dépassait par l'encadrement de la porte. Baptiste tira une dernière balle qui fit mouche, avant de se relever à moitié et de courir en direction d'une autre cachette.
Pendant ce temps là, ses cinq compagnons, qui avaient adopté un espacement supérieur, couraient comme des dératés, dévalant la pente vers le village. Anna vit un soldat Serbe sortir d'une maison et crier quelque chose tout en détachant la sangle de son fusil AK-47.
A ce jeu là, il fallait être le plus rapide. Anna pila net, amena la crosse de son Enfield sur l'épaule, ajusta son adversaire qui faisait de même, et tira une balle. Il tomba lourdement sur le sol tandis que la jeune femme s'était déjà remise à courir.
Yann enfonça la porte arrière d'une maison d'un coup de pied, se retrouvant face à face avec trois soldats serbes qui s'apprêtaient à sortir. Avec n'importe quelle autre arme, il aurait été descendu sans autre forme de procès, mais la M60 fit merveille. Il enfonça la détente, criblant les trois hommes devant lui de balles de 7,62 mm. Un autre apparut à l'encoignure d'une porte, sans doute un officier, un pistolet à la main. Les deux tirèrent de concert, mais le Serbe encaissa finalement une demi-douzaine de projectiles dans l'abdomen, tandis que son tir n'atteignit que le plafond, recouvrant Yann de plâtre.
Le silence était maintenant déchiré par les rafales de trois balles des AK-47, celles plus longues de la M60, les détonations sourdes du FR F2 et l'éclatement des grenades. Erik, le SA 80 à la main, avançait rapidement, se protégeant dans les encoignures des portes, tirant et progressant à nouveau. Trois soldats serbes stationnés dans une des maisons en ruine de l'autre côté de la rue avaient été littéralement déchiquetés par une de ses grenades, et un autre avait encaissé une balle dans la tête.
Fred avait traversé la rue principale et avait gaspillé pas mal de munitions. Il se trouva face à face avec un soldat ennemi, et ils tirèrent tous les deux une rafale. Fred l'atteignit à la jambe, mais le chargeur de son FAMAS claqua à vide. Tandis que son ennemi l'ajustait, Fred laissa pendre son fusil à sa sangle, dégaina son pistolet et tia, dans le coeur cette fois.
Le crépitement d'un fusil-mitrailleur PK se fit entendre à une centaine de mètres de là : François venait de tomber sur le gros des troupes Serbes, des mortiers disposés dans un verger, et apparemment bien défendus. Il allait falloir les contourner pour les attaquer sur un autre front.
François, qui venait de se réfugier derrière un mur, rechargeait fébrilement son M16. Il y avait au moins huit ennemis planqués près des mortiers, prêts à le revevoir de pied ferme. Il aperçut Fred, Erik et Anna, qui arrivaient en renfort.
Les huit soldats ne tinrent pas longtemps : les quatre membres de la Black Eagle Team surgirent de plusieurs côtés différents, précedés de grenades offensives. La précision de leur tir fut dévastatrice, prenant de vitesse les Serbes avant qu'ils ne puissent les tenir en joue. Quelques secondes plus tard, il y avait huit nouveaux tas de viande froide. Fred et Anna s'approchèrent des caisses de munitions et autres matériels, lâchant prudemment quelques rafales pour éliminer d'éventuels survivants.
Yann, pendant ce temps, explorait la dernière partie du village, apparemment inoccupée. Il avait descendu un dernier soldat qui se tenait en embuscade dans une ruelle transversale, et qui visiblement s'était replié dès les premiers coups de feu.
Il entendit soudainement un grondement sourd de chenilles, proche, trop proche. Il se camoufla du mieux qu'il put sous un porche, mais il n'y avait pas d'autre abri dans la rue à dix mètres à la ronde.
Il vit alors le véhicule juste devant lui. Un BMP, un blindé chenillé russe, de transport d'infanterie, suffisamment bien armé pour régler son compte à toute l'escouade. Yann pointa sa M60 devant lui, mais les membres d'équipage avaient refermé les panneaux du tank. Le soldat de l'OTAN ne bougeait pas, priant pour qu'on le croie mort...
Et puis un projectile lumineux traversa la rue avec fracas, s'encastrant dans la tourelle du BMP qui explosa, projetant des débris sur les habitations alentours. François venait d'entrer en action avec son lance-roquettes.
Yann se releva tandis que deux autres jeunes gens couraient vers eux, dans le village libéré.
- Les quatre Serbes de la patrouille se dirigent vers nous ! cria Fred.
Effectivement, on distinguait au loin des silhouettes qui se confondaient presque avec le paysage environnant.
- Distance 200 mètres, Anna, monte servir la mitrailleuse !
Cette fois, les troupes de la Black Eagle Team étaient à couvert et n'allaient pas se priver d'utiliser le matériel pris à l'ennemi... Anna grimpa sur l'échelle qui menait à la lucarne, arma la mitrailleuse PK et mit en joue les derniers soldats ennemis qui s'approchaient.
Baptiste ouvrit les hostilités en abattant un premier au FR F2. Puis, la PK entra dans la danse, criblant de balles les pauvres sentinelles. François s'occupa de la dernière avec une rafale de M16 qui atteignit son but, rendant fou de joie son tireur.
Les troupes de l'OTAN avaient pris le contrôle du village de Vlace.
Il ne fallut que deux ou trois minutes pour détruire les quelques pièces d'artillerie, en fendant les tubes de mortier à la grenade. Puis, après une fouille rapide du village afin de s'assurer qu'il n'y avait pas de survivants, les joueurs se remirent en formation et sortirent de la zone.
- Tiger, this is Eagle, mission completed, moving to the Evacuation Point, over.
- Tiger, we'll arrive in 10 minutes. Tiger out.
Tiger était le nom de code de l'hélicoptère Blackhawk chargé de les récupérer. Les conversations avec les soldats alliés contrôlés par le jeu se faisaient en anglais, question de réalisme.
Plus que deux kilomètres de course légère, et le jeu serait terminé. Les joueurs ressentaient une certaine fierté à l'idée que la mission ait été un franc succès, et une légère déception de savoir qu'elle se terminait déjà.

- Tu as vu ça ? murmurait Antoine, épaté. Ils ont buté tous les soldats du village, même le BMP ne les a pas embêté longtemps, et sans aucune perte ! Qu'est-ce que je vous disais ?
- Ouais, acquiesca Philippe. Ils sont doués, tes joueurs. On va attendre qu'ils rentrent, et on se fait un bon débriefing.
Hans regarda à travers la baie vitrée. Les six jeunes gens étaient toujours étendus, et durant le jeu leur rythme cardiaque n'avait pas bronché. Tout se déroulait dans le cerveau, comme prévu. Le jeu était vraiment parfait.

L'équipe se trouvait en vue du point d'évacuation, à moins de cinq cent mètres. C'était un grand pré relativement plat, aux abords dégagés. Le Blackhawk n'aurait aucune difficulté à s'y poser.
La radio se mit subitement à gueuler :
- Ici Tiger, Mayday, Mayday ! Nous sommes sous le feu d'armes légères !
Au loin, on entendait des crépitements de mitrailleuses, tandis que l'hélicoptère apparaissait sous la forme d'un petit point noir.
Immédiatement, les membres de la team, inquiets, stoppèrent.
- Tiger, une turbine endommagée. Oh merde, missile, missile ! Aaaaaah !
Un panache de fumée surmontée d'une forme oblongue venait de surgir du sol et atteignit l'hélicoptère de plein fouet en une immense explosion. Lentement, les débris de l'appareil tombèrent telle une cascade de feu et d'acier.
Le drame n'avait pas duré plus de quelques secondes et tous y avaient assisté, la gorge nouée.
- Eagle, votre hélico a été détruit. Désolé les gars, vous allez devoir vous débrouiller seuls !
Ils se retrouvaient coincés en plein territoire ennemi.

Bien avant que l'UH-60 essuie ses premiers tirs, l'équipe de contrôle savait que quelque chose ne tournait pas rond. Beaucoup trop d'unités serbes se trouvaient là où elles n'auraient pas dû être. L'hélicoptère était censé être inattaquable et était aurait dû pouvoir accomplir son évacuation sans être le moins du monde inquiété, mais par souci de réalisme, Philippe et son équipe d'informaticiens ne l'avaient pas rendu invincible, son risque de destruction durant la mission étant pratiquement nul. Une erreur, se rendait-il compte.
- C'est pas normal du tout, ça, grognait Antoine en faisant apparaître diverses informations à l'écran.
- L'Intelligence Artificielle a détecté un hélicoptère. Son plus proche lance-missiles antiaérien, un SA-13 Gopher, se trouvait à trente kilomètres de là, et elle l'a déplacée sur tout ce trajet pour intercepter le Blackhawk des joueurs.
- Ce n'est donc pas un bug ? demanda Hans.
- Non, c'était tout à fait intentionnel.
- Bon, et les joueurs rentrent comment, maintenant ?
- Aucun problème, assura Philippe. Soit ils se tapent les 25 bornes qui les séparent de Petrovicza à pied, et j'en doute - mais si c'est le cas ça leur fera une bonne petite ballade -, soit ils appuient sur le bouton derrière l'oreille. Quoi qu'il en soit, gardons ça bien en mémoire pour les missions prochaines, il faudra définir précisément les zones d'exlusion dans lesquelles l'IA n'aura pas le droit de pénétrer, sinon ça fout un bordel pas possible pour les évacuations.

- Et maintenant, on fait quoi ?
La question avait été posée. L'hélico n'avait pas été détruit à plus de trois kilomètres des six jeunes soldats, et aucun d'entre eux n'avait vraiment envie de se confronter à des mitrailleuses et des lance-missiles.
- On pourrait...
Fred ne se rappellait plus qui avait émis l'idée, en désignant du doigt son oreille gauche, mais il avait répondu catégoriquement.
- Hors de question. A quoi ça sert d'être dans un jeu si réaliste, si on peut le quitter avec un simple bouton ? Non, on va rentrer à Petrovicza.
- Ça fait une trotte, avait objecté François.
- On a toujours moyen de trouver un véhicule dans le coin. Il n'y avait rien à Vlace, mais ce serait bien le diable si on trouve pas quelque chose... voyons...
Il déplia sa carte d'état-major, localisa Vlace puis un autre village.
- Srebnejvo, à trois kilomètres au sud-est. En route, les gars !
Essouflés, ils arrivèrent au lieu-dit vingt minutes plus tard. Il n'y avait rien, pas un Serbe, pas un civil bosniaque, pas un seul véhicule. Par acquis de conscience, ils décidèrent de pousser jusqu'à un petit hangar agricole deux cent mètres plus loin. Et là, surprise, après avoir fait sauter le cadenas d'une balle, ils découvrirent un camion.
- C'est parfait, ça, fit Fred en faisait le tour du véhicule, passant un doigt sur la carosserie fatiguée comme il l'eut fait avec une voiture de course.
- Très juste niveau essence, remarqua Baptiste, le nez dans le réservoir.
- Bof, il nous faut juste de quoi repasser les lignes, après on peut continuer à pied jusqu'à Petrovicza. Je préfère qu'on me tire dessus à quarante ou cinquante km/h plutôt qu'à l'arrêt. Allez, tout le monde, on embarque !
Yann, le meilleur conducteur, prit le volant tandis que Fred, à côté, donnait les informations.
- On va essayer de prendre les petites routes et les chemins forestiers pour éviter de tomber sur des blindés, quitte à couper à travers champ pour raccourcir.
Plusieurs fois sur la route, ils essuyèrent des tirs de patrouilles ou de soldats esseulés, mais ils n'avaient affaire à aucune véritable opposition.
- Attention, véhicule droit devant ! Fonce !
Une vieille Lada militaire se tenait effectivement au milieu de la chaussée, ses quatre occupants à terre épaulant leurs armes, à cent mètres de distance.
- Zigzague !
Le nez dans le volant pour éviter les balles, Yann tenta d'être aussi imprévisible que possible malgré l'étroitesse de la route alors que le pare-brise éclatait en morceaux.
Le camion n'étant pas bâché, les trois occupants à l'arrière se redressèrent et tirèrent par-dessus la cabine. Fred et Erik à l'avant avec FAMAS et SA 80, François, Anna et Baptiste avec M16, SA 80 et Beretta 92 tentaient de faire le plus de bruit possible pour forcer les Serbes à s'abriter et à cesser le feu. Le camion percuta l'avant de la Lada, qui avait déjà encaissé un bon nombre de projectiles, puis poursuivit sa route. Les trois joueurs sur la plate-forme se dirigèrent vers l'arrière et continuèrent à vider leurs chargeurs sur les soldats qui rapetissaient à vue d'oeil.
Le plus étonnant était que la fusillade n'avait fait aucune victime.
Quelques minutes plus tard, à six kilomètres de Petrovicza, le camion tomba en panne sèche.
Cela ne les affligea pas outre mesure, les lignes ennemies étant passées, et le périmètre de la base de l'OTAN étant relativement sécurisé. Ils se remirent à courir à petites foulées, le chef gardant un oeil sur la boussole et les autres surveillant aux alentours pour s'assurer qu'aucun soldat ennemi ne les suivait.
- C'est bon, haleta enfin Fred après de longues minutes de course silencieuse, Petrovicza se trove juste derrière cette crête, à moins de trois cent mètres.
- On prendra une douche là-bas avant de rentrer ? proposa Anna.
C'était tentant, en effet. Même s'ils savaient qu'en revenant directement dans les Alpes françaises en 2011, leur corps ne serait plus essouflé ni baigné de sueur, se reposer dans le jeu était un luxe qu'ils auraient bien aimé s'offrir.
- Pas de problèmes. Une douche, un bon café, et après on rentre, acquiesca Fred.
En même temps, il se demandait quel goût aurait le café. Sans doute un infâme jus de chaussette - l'armée anglaise réussissait beaucoup mieux le thé - mais Fred aurait-il vraiment l'impression de boire un café ?
La réponse paraissait évidente : depuis son insertion dans le jeu, deux heures et demie plus tôt, il avait l'impression de vivre réellement tout ce qui lui arrivait. Ce serait certainement pareil pour la douche et le café dont il avait une envie pressante, tout en courant vers la crête. Néanmoins, il ressentait cette envie un peu stupide de savoir si une ERV fonctionnait aussi bien lorsqu'il s'agissait de tuer des gens - et de risquer de l'être - que d'accomplir un geste de la vie quotidienne.
Les toits des maisons commencèrent à apparaître à leurs yeux.

- Mais c'est pas vrai ! s'était exclamé Antoine, une demi-heure plus tôt.
Ses deux compagnons se massèrent devant l'écran, tandis qu'il affichait d'autres informations.
- Nom de Dieu... murmura Philippe.

- Nom de Dieu ! murmurait également Erik tandis qu'il contemplait ce qui restait du village de Petrovicza en contrebas.
Les troupes qui y stationnaient avaient été littéralement balayées. Une compagnie de deux cent hommes et ses engins blindés avaient été totalement anéantis sans avoir même pu se défendre.
La carcasse calcinée d'un tank Warrior était coincée entre deux maisons à moitié effondrées. Des poutres noircies de charpentes incendiées se dressaient lamentablement vers le ciel gris. Partout, allongés à même le sol, des dizaines de corps.
Les six soldats avançaient, incrédules. Fred tourna la tête vers un homme adossé à un mur naguère blanc, qui le fixait de ses yeux grand ouverts surmontés d'un trou rouge pas plus grand qu'une punaise. Comme fasciné par ces yeux bleus qui ne pouvaient plus rien voir, il buta sur quelque chose. Il s'agissait d'une jambe humaine.
Ils continuèrent leur macabre promenade. Quelquefois, les défenseurs étaient morts leurs armes à la main. Anna se pencha sur l'un d'entre eux, ôta délicatement le fusil Enfield, semblable au sien, qu'il tenait, et éjecta le chargeur.
- Il a tiré juste une balle.
Un autre soldat était mort lacéré par des éclats de grenades, mais celui-ci s'était camouflé derrière un petit muret et le sol était jonché des douilles de la mitrailleuse qu'il servait. Lui au moins avait pu se défendre.
Quelques mètres plus loin se trouvaient deux de ses victimes. C'étaient des Serbes appartenant à une unité de parachutistes. François tourna l'un d'entre eux du pied, négligemment. Il était jeune, rasé de frais, doté d'une belle musculature.
- Ces gars-là n'avaient rien à voir avec ceux qu'on a butés à Vlace, fit remarquer François. Ce sont des soldats d'élite.
- Ça n'explique pas comment ils ont pu prendre au piège une compagnie blindée britannique avec si peu de pertes, ni pourquoi l'OTAN n'a pas envoyé de renforts dans la minute qui suivait, ni même pourquoi ils n'occupent pas Petrovicza à l'heure qu'il est.
Yann et Anna, allez jeter un oeil à la tente des transmissions, voulez-vous ? Prions pour qu'ils aient une radio en état de marche. On arrivera à obtenir le heut commandement et à demander une évacuation et des renforts blindés. Et pas des VAB, cette fois-ci. Plutôt des Warriors. Ou même des Abrams.
Les deux soldats marchèrent vers les tentes criblées de balles, à la sortie du village. Anna remarqua du sang sur le treillis de son camarade.
- Tu as été touché ?
- Ah bon ? Où ça ?
Il releva sa manche et examina rapidement la blessure. La balle n'avait fait que traverser un peu de chair, sans atteindre de muscles ni d'os. En tout cas, l'anti-douleur fonctionnait : il n'avait rien remarqué jusqu'à ce moment, et ne ressentait qu'un léger picotement.
- Tu devrais mettre quelque chose dessus, continua Anna. Ça pourrait s'infecter.
Yann regarda dans les yeux son amie, vingt centimètres plus petite, et faillit lui rire au nez en disant qu'il ne comptait pas rester en Bosnie jusqu'à temps que la plaie s'infecte, et qu'il serait rentré dans moins d'une heure, hélicoptère ou pas. Mais tout ce qu'il trouva à lui répondre fut :
- Oui, tu as raison. Je vais m'en occuper.
La tente des transmissions était encombrée de radios volumineuses, posées sur des tables. Sur ces mêmes tables étaient affalés des militaires britanniques aux treillis couverts de sang. On avait tiré sur les postes au pistolet, à bout portant, et Anna doutait qu'on puisse les faire fonctionner. Néanmoins, elle tourna plusieurs boutons, et abandonna, n'obtenant rien que des grésillements.
Ils sortirent de la tente et se dirigèrent vers leurs camarades. Fred, accroupi, scrutait le sol en quête d'indices.
- Ils avaient des tanks avec eux, ces traces de chenilles ne correspondent pas aux Warriors anglais. Et d'après moi, il y en avait pas mal...
- Ces traces là sont différentes, fit remarquer François en indiquant d'autres endroits où la terre avait été fortement tassée. Ils devaient avoir plusieurs BMP quoi ont transporté l'infanterie jusque là et sont restés en soutien, et peut-être un ou deux tanks qui ont fait le plus gros du travail.
- Une colonne blindée entière... Fred se retourna vers les arrivants. Radio HS, je suppose ?
- Exact, fit Anna, laconique.
- Putain, je ne comprends pas ! explosa le chef du groupe. Il n'y a aucune logique là-dedans ! Les Serbes ne devraient pas pouvoir agir ainsi, en toute impunité, sans que nos armées ne fassent rien !
- Attends, le calma Erik. C'est peut-être un bug, admettons que l'IA soit trop développée...
- Mauvaise réponse, les alliés sont contrôlés aussi par l'IA, et ils ont une nette supériorité numérique. Pourquoi les renforts n'arrivent pas ? Pourquoi les Serbes ont-ils attaqué avec autant de matériel justement à Petrovicza, et se sont enfuit juste après avoir pris le village ? Pourquoi ont-ils détruit notre hélico ? Cette histoire ne tient pas debout !
- Euh... Fred, je pense qu'on est en train de se prendre la tête pour rien. Ce doit sûrement être un énorme bug dans le programme, et de toute manière ça ne nous concerne plus. On a accompli notre mission, on a fait tout ce qu'on a pu pour rentrer de manière conventionelle, mais à chaque fois le programme nous a mis des bâtons dans les roues. On n'a qu'à actionner le système d'urgence pour rentrer directement.
- Qu'est-ce que vous en pensez ? demanda Fred aux autres.
Tous hochèrent la tête en signe d'assentiment.
- Bon, d'accord, on rentre. Et c'est parti !
Le soldat français mis son arme sur le dos, promena un doigt derrière son oreille gauche.
La peau à cet endroit était parfaitement lisse, sans la moindre trace d'interrupteur.

Les trois hommes, dans la salle de contrôle, en étaient venus à la même conclusion.
- L'IA a foutu une merde pas possible dans le jeu, ils ne peuvent plus quitter par les moyens initialement prévus. Qui vote pour qu'on stoppe le jeu de nous même ? questionna Philippe.
Hans faisait la moue.
- Ça me semble la solution la plus raisonnable, mais nous n'avons jamais testé cette procédure...
- Ils marinent dans le jeu depuis trois heures, ce qui est largement plus que ce qui avait été défini au départ. Théoriquement, il n'y a aucun risque, mais il faut procéder scientifiquement. On a dit au départ qu'on se limitait à la mission, on s'y limite.
- Si ils voulaient rentrer, ils pouvaient très bien le faire d'eux-mêmes, avec leur interrupteur personnel ? questionna Antoine. On n'a qu'à attendre qu'ils le fassent...
- Et si, justement, ce moyen leur était coupé ?
Un grand silence se fit, le seul bruit étant le ronflement des machines en tous genres.
- Que veux-tu dire, Philippe ?
- Juste une supposition. Ils étaient déjà censés pouvoir se déconnecter de la RV avec l'hélico et la base de l'OTAN, deux éléments en-jeu réputés invincibles, qui ont été détruits. Rien ne nous dit que leur oreillette fonctionne encore...
- Pour un truc qui a été testé et re-testé, répliqua Antoine, ça nous ferait pas mal de bugs...
- Trop, justement. Arrêtons l'expérience avant qu'il ne soit trop tard, je n'ai pas envie de me colleter avec une défaillance de l'anti-douleur ou une surchauffe des éléctrodes.
Antoine eut l'air contrit et s'indigna :
- Philippe, c'est moi qui ai conçu ces éléctrodes ! Elles ne peuvent absolument pas surchauffer !
- Ouais, ouais, c'est ça. Ramenez vos fraises, les gars, on arrête tout.
La procédure était pour le moins inhabituelle, et demandait certaines précautions. Les tests sur des souris avaient été formels : stopper le jeu brusquement, c'était laisser le sujet décerébré pour le restant de sa vie. Le cerveau ne pouvait rétablir ses liaisons sensitives et motrices avec le corps que dans certaines conditions, après une déconnexion " lente " d'une bonne seconde. Moins, c'eut été aller au suicide.
Première chose à faire : couper l'IA et tous les programmes annexes, puis annuler tous les ordres moteurs du cerveau. Ensuite, stopper l'arrivée de messages sensoriels. A ce stade, le cerveau du joueur n'était plus relié à rien, flottant entre deux mondes. Puis on retirait les éléctrodes et il s'éveillait comme d'un long rêve, le corps même reposé par sa période d'immobilité.
Philippe s'assit devant un terminal, inséra les six disques de coupure dans les six lecteurs de CD-ROM prévus à cet effet.

Programme de coupure d'urgence enclenché
Veuillez patienter...
Etape 1 : désactivation de l'IA En-Jeu
Procéder ? Oui/Non

Le texte s'affichait en blanc sur fond noir - quand on dialoguait directement avec le processeur, il ne fallait pas demander une interface très soignée. Philippe valida.

Erreur : désactivation de l'IA En-Jeu impossible.
Cause : la requête est non-conforme / la commande n'a pas été trouvé dans le module Contrôle IA
Effectuer un diagnostic ? Oui/Non

- On a un problème, par ici, déclara le programmeur d'une voix étrangement calme.

- Autrement dit, on est coincés dans ce putain de jeu, en Bosnie en 1995, s'énerva Baptiste en laissant courir ses doigts partout sur sa tête, à la recherche d'un interrupteur imaginaire. Il avait appuyé un peu plus fort qu'il ne l'aurait dû derrière l'oreille, se rappellant un peu tard que cette zone du corps était sensible. Il put du moins constater que l'anti-douleur fonctionnait.
- Parie combien que ce sont les trois connards dans leur salle de contrôle qui nous font une sale blague ? rugit Yann, en levant le poing vers le ciel, comme si l'équipe des programmeurs s'y trouvait.
- On se calme un peu, les gars ! coupa Fred en élevant le ton.
- Je connais bien Antoine, renchérit Erik, et c'est pas le genre à nous faire des plaisanteries de mauvais goût dans ce genre. La préparation de l'ERV a été professionelle, ils nous ont prévenu que ça pouvait être dangereux.
- Vous oubliez une chose, les gars, fit Anna, narquoise. Tous les moyens pour rentrer sont HS... et pourtant, je vous parie que dans moins de dix secondes, je me réveille dans la réalité.
En disant cela, elle dégaina son pistolet et le pointa sur sa tempe en souriant.
- Rien de plus simple, non ? N'allons pas chercher des complications là où...
- Ne fait pas ça ! interrompit Fred brutalement.
- Pourquoi ? Je vais tuer mon double dans le jeu, qui se terminera pour moi.
- Ecoute, je sais que ce que je vais dire est con, mais... il y a tellement de bugs dans ce jeu, depuis le début... on n'en connait pas l'ampleur, alors dans le doute, vaudrait mieux nous abstenir. Oublions pas que ce machin est branché sur notre cerveau, ça peut faire des dégâts en cas de problèmes.
- Philippe, Antoine et Hans vont nous ramener dès que possible, renchérit Erik. Ils ont peut-être des problèmes de leur côté, mais ils font tout leur possible. En attendant, essayons de leur laisser le maximum de temps avant de recourir à cette extrémité.
Juste alors qu'il finissait sa phrase, le sol commença à trembler sous eux.
- Tanks arrivant vers le sud !
- On se replie dans le village ! ordonna Fred.
Ils ramassèrent rapidement leur équipement, revinrent à l'abri des murs en ruine à quelques mètres de là.
Une colonne de T72 suivait la route vers Petrovicza. Les joueurs estimèrent la distance qui les séparait des nuages de poussière soulevés par les monstres de métal à deux kilomètres. Il ne fallait pas traîner.
Déjà, prêt à combattre, François avait épaulé son AT4.
- Laissez tomber ! On abandonne Petrovicza, c'est perdu d'avance !
- A l'Est pour 800 mètres, troupes ennemies, quarante plus ! hurla Yann.
- Et en voilà d'autres arrivant par le nord !
Fred regarda la seule solution de repli qui leur restait. C'était celle aussi qu'il aurait choisi le plus naturellement : un petit bois, à peine à deux cent mètres des habitations.
- Fred, tout ça a l'air trop facile ! objecta Yann. Ça pue le piège à plein nez !
- On n'a pas le choix, on va se faire découper en pièces si on reste dans le village. A tous ( il aspira beaucoup d'air ), repli vers ce bois !
La Black Eagle Team sprinta à toute allure vers le bois, chaque joueur priant mentalement pour ne pas recevoir une balle dans le dos. Leurs treillis les camouflaient relativement bien, mais n'importe quel observateur à la jumelle n'aurait eu aucun mal à distinguer les six silhouettes courant comme des dératés pour se mettre à couvert.
Une fois sous les frondaisons des arbres, ils se couchèrent pour souffler un peu.
En contrebas, les Serbes s'approchaient avec précaution de Petrovicza, les tanks prêts à faire feu.
- Tant de troupes employées, souffla Anna, et ils laissent une brèche aussi flagrante !
- Justement, ils risquent bientôt de nous encercler. Il faut nous tirer de là au plus vite.
- Quelle direction ?
- Ouest, répondit sans hésiter Fred. On n'a pas le choix d'ailleurs, il nous faut à tout pris prendre du champ par rapport aux Serbes.
- Tu crois que ce sont ceux qui sont passés pour attaquer Petrovicza une première fois ? suggéra Baptiste.
- La composition de la colonne blindée n'est pas la même, en tout cas. Ils ont huit T72 et près de quatre cent hommes, alors que pour la première attaque ils avaient surtout des BMP.
- C'est nous qu'ils cherchent.
Ce n'était pas une question. Tous regardèrent Anna.
- Je ne vois pas d'autres solutions. Et laissons de côté les pourquoi, on ferait mieux de se barrer en vit...
Au moment d'achever sa phrase, la jeune femme s'aperçut que les mots sortaient de sa bouche au ralentit. Elle agita une de ses mains pour chasser la sensation de malaise, mais le geste était saccadé. Les arbres eux-mêmes ne secouaient plus leurs branches comme à l'accoutumée.
- Qu'est... ce... qui... se... passe... articula Fred avec difficulté.
Quelques secondes plus tard, le trouble disparut tout à fait. Anna fit remuer ses doigts, qui répondirent instantanément.
- C'était quoi ? demanda-t-elle.
- Je crois que ce putain de jeu vient de ramer, annonça Erik.
Il y eut un grand silence, auquel Fred mit brusquement fin.
- Faut pas rester ici.

Les Serbes les laissèrent tranquilles, s'occupant d'investir le village. Pendant ce temps, les soldats de l'OTAN survivants avaient couvert une belle distance, en marchant plein ouest, sans savoir où ça pouvait les mener.
Ce fut François qui aperçut le premier la tache blanche, dans un petit bosquet. Intrigués, ils s'approchèrent et virent, de leurs propres yeux, un bug.
En plein milieu des textures de la forêt s'étalait une zone de texte blanche, grande à leur échelle comme une affiche, suspendue en l'air. Dessus, plusieurs lignes de commandes en langage de programmation, dans la police par défaut de l'ordinateur.
Intrigué, Fred avança sa main vers l'anomalie, qui passa à travers sans problème. Il se décala sur le côté, mais voyait toujours le texte face à lui. Ça tenait plus de l'illusion d'optique que d'un objet véritablement réel.
- Erik, tu vois ce que ça peut être ?
Le jeune étudiant était en effet le mieux placé pour décrypter le code.
- Pour que le script s'affiche ici, en texte brut, en plein jeu, il faut que ça vienne d'un fichier texture. C'était sûrement dans une balise d'ignorance.
- C'est à dire ?
- L'analyseur de textures a repéré ces balises, qui signifiaient qu'il ne devait pas interpréter ce qu'il y avait écrit entre les deux, et il l'a incorporé au jeu sans se poser d'autres questions. Mais c'est assez étonnant, il n'y a eu aucun problème de graphismes jusque là.
- Ça peut expliquer le lag de tout à l'heure ?
- Pourquoi pas ? Mais je m'explique pas qu'on trouve du code entre ces balises, d'habitude ça sert surtout à légender et débroussailler la source du programme. Là, on a carrément modifié quelque chose dans le jeu en se servant de ces balises. C'est pas courant...
- Tu ne saurais pas nous dire ce qui a changé dans le code, ni qui a fait ça ?
Erik se rapprocha du texte et parcouru du regard quelques lignes.
- Non. Trop compliqué, et puis je ne connais rien de la structure du jeu. Ça restera un mystère.
N'ayant rien d'autre à faire, ils se remirent à marcher vers l'ouest.

Philippe, Antoine et Hans travaillaient d'arrache-pied sur les ordinateurs.
L'un au clavier, à examiner chaque ligne du programme, l'autre feuilletant les pages des énormes manuels qu'ils avaient rédigés, enfin le dernier exécutait tous les outils de diagnostic.
Rien, impossible d'enclencher la procédure de désactivation de l'IA et d'arrêt du jeu, même manuellement : le programme refusait. Il leur restait à savoir où ça clochait, et à régler le problème le plus rapidement possible : ils doutaient que les oreillettes des joueurs soient toujours opérationelles...
Joueurs qui d'ailleurs s'échappaient de Petrovicza par l'ouest, marchant à un train soutenu. Les moniteurs vitaux indiquaient qu'ils étaient en bonne santé, en-jeu comme hors-jeu, mais les forces ennemies pullulaient, et il devenait de plus en plus difficile d'avoir des informations à partir de la salle de contrôle, le programme se bloquant parfois au hasard d'une requête.

Ils avaient quitté Petrovicza depuis deux heures, quand tout à coup une forte détonation retentit, et Anna tomba à terre.
L'oeuvre d'un sniper. Aussitôt, toute la Team fut à couvert, et quelques secondes plus tard Baptiste était en position avec son FR F2.
La procédure avait été plusieurs fois répétée. Yann avec sa M60 arrosa la zone dans laquelle le coup venait de partir, et Baptiste en profita pour changer de position. Il fouillait les buissons avec sa lunette de visée, cherchant son adversaire. Il le trouva à environ deux cent mètres, légèrement surélevée, effectua un rapide calcul de correction, tira, une seule balle.
- Je l'ai eu !
C'est alors qu'ils s'aperçurent qu'Anna, qui était restée au sol, innondait de sang la terre alentours, et hurlait de douleur.
- Putain, elle est blessée ! paniqua Fred.
Ils firent un cercle autour de leur amie, examinant la blessure. Aucun n'y connaissait quoi que ce soit en médecine, et ils ne voyaient pas trop quoi faire.
- Me laissez pas les gars, c'est horrible, ça fait trop mal ! gémissait Anna.
François releva son treillis, mettant à jour la blessure, dans le bas de la poitrine, un petit trou duquel suitait un filet de sang.
- On fait quoi, là ? murmura Yann, qui serrait la main de la jeune femme à la briser.
Ils n'avaient avec eux aucun matériel médical. A quoi bon, alors que toute douleur était théoriquement supprimée dans le jeu ?
François sortit de son sac un tee-shirt militaire, qu'il imbiba d'eau de sa gourde, et appuya fortement sur la plaie, sans trop avoir si ça allait être utile.
- Ça va marcher, tu crois ? demanda Yann qui maintenait fermement la blessée, qui se tortillait dans tous les sens.
- Mais qu'est-ce que tu veux que j'en sache, bordel ? Je sais même pas ce qu'elle a !
- J'ai mal ! Faites quelque chose, je veux pas crever ! gémissait Anna.
- Mais tu vas pas crever, bon Dieu ! hurla François. C'est qu'un putain de jeu, avec un programme anti-douleur !
- Anti-douleur mon cul ! répondit Yann sur le même ton. Tu as vu son état ?
Le visage de la jeune femme était devenu tout pâle, et du sang sortait de sa bouche.
- François, enlève ton pansement, je vais essayer quelque chose ! intima Yann.
Il se pencha sur la plaie, évaluant ses dimensions. Il introduisit un doigt dans la blessure pour en évaluer la profondeur.
- Là ! Je sens un truc métallique, je vois où est la balle !
- Et avec quoi tu veux l'enlever ?
Sans répondre, le jeune homme prit son couteau de combat dans sa botte, et l'approcha du ventre nu d'Anna.
- Non, non, répondit-elle faiblement en gigotant.
- Maintenez-là, demanda fermement Yann. Désolé, ma vieille, mais sinon tu y passes, tu n'as rien à perdre.
Elle poussa un hurlement inhumain quand la pointe du poignard pénétra dans la plaie. Il essaya de l'introduire et de faire levier pour faire ressortir la balle, mais la lame était trop large.
- Putain de bordel de merde ! hurla Yann, lâchant son couteau. J'y arriverai jamais !
- Attends, attends, passe-le moi ! intima Baptiste, prenant le relais.
L'arme en main, il incisa la blessure en largeur afin de pouvoir atteindre la balle plus facilement. Anna hurla encore, donnant désespérémment un coup de pied dans les côtes du sniper.
- François ! Maintiens-lui les jambes !
Il essaya encore d'atteindre la balle, mais il manquait toujours quelques millimètres.
- Repasse moi le couteau, demanda Yann, je prends le relais.
- Putain de balle, elle est juste à côté !
Fred, blanc comme un linge, regardait la scène sans mot dire, maintenant fermement les bras d'Anna, qui était trop épuisée pour continuer à se plaindre.
Yann incisa encore et encore avec le couteau. Il fit levier de toutes ses forces, mais la lame dérapa et s'enfonça encore plus profondémment dans la chair.
- Saloperie ! Attends, je recommence.
- Ce n'est plus la peine, les gars, fit Erik d'une voix calme. Elle est morte.
Les deux hommes cessèrent instantanément tout leur vacarme. Anna avait les yeux grands ouverts et sa peau était plus pâle que jamais. Elle ne bougeait plus depuis quelques secondes déjà.
Yann et Baptiste, les mains toutes rouges, penchés sur les entrailles mises à nu de leur amie, le couteau posé sur son ventre dégoulinant de sang, se sentirent totalement misérables. Leur acharnement n'avait fait que précipiter la mort d'Anna, la rendant plus douloureuse.
Il n'y eut pas un mot d'échangé. Yann remit son poignard en place et se leva, tous en firent de même. Fred essuya ses yeux rouges d'un revers de manche. Ils observaient le cadavre, sans mot dire.
- Tu crois... la gorge de Baptiste était serrée, il avait du mal à articuler. Tu crois qu'elle est revenue dans la réalité ?
La question aurait pu sembler totalement incongrue, mais plus personne n'était sûr de rien. Il n'y eut pas de réponse.
- Baptiste, demanda enfin Fred, tu es sûr d'avoir éliminé le sniper ennemi ?
Il comprit à demi-mot, tira son pistolet, et s'aventura dans les buissons. Quelques secondes plus tard, des coups de feu à répétition brisèrent le silence. Baptiste venait d' " achever " le soldat ennemi en vidant tout son chargeur.
Pendant ce temps, Erik avait longuement regardé le visage de son amie. Ce menton volontaire, ces cheveux bruns au carré, mi-longs, son nez retroussé... ce visage, bien que virtuel, était en tous points conforme à celui de la jeune étudiante qu'il avait rencontré il y avait un an, dans une université, à Lyon.
Il en était sûr à présent, il ne remettrait plus jamais les pieds dans une réalité virtuelle. Ni même dans un simple jeu vidéo.
Entre dézinguer des ennemis sur un écran en deux dimensions et voir le clone exact de sa meilleure amie agoniser devant lui, il y avait une énorme distance qu'il n'aurait pas dû franchir.
Si elle était du moins rentré, elle préviendrait Philippe qui les ramèneraient instantanément dans le monde réel.
- L'anti-douleur n'était pas activé, interrompit Fred.
- Pourtant, interrompit Yann, j'ai été blessé en allant vers Petrovicza et je n'ai rien senti, juste un petit picotement.
- On va voir ça tout de suite. Frappe-moi.
Yann, du haut de son mètre quatre-vingt dix, s'approcha de son chef et abattit brutalement son poing sur son épaule. Fred ne put retenir une petite grimace.
- Il a été désactivé. C'est pour ça que...
Il allait dire " c'est pour ça que l'agonie d'Anna a été aussi douloureuse ", mais il ne termina pas sa phrase. Tous avaient déjà compris.
Baptiste revint, annonçant sombrement qu'il avait liquidé le sniper ennemi.
- Sac au dos, ordonna Fred. On part.
Sans un regard pour la carcasse au ventre déchiquetté d'Anna dont le souvenir accaparait pourtant leurs esprits, ils continuèrent leur pénible marche.

- Il y a un sniper Serbe sur leur chemin, annonça Hans.
- Et alors ?
- Et alors ils vont se faire allumer.
- Ils se sont bien faits allumer à Vlace, termina Philippe, se désintéressant soudainement et se replongeant dans le codage d'un programme de diagnostic.
- Non mais je veux dire.... oh putain !
- Quoi ?
- Anna vient de prendre une balle.
La fenêtre d'était en-jeu du joueur concerner se mit à clignoter.
Intrigués, Antoine et Philippe vinrent dans le box de contrôle.
- Elle s'en sortira pas, annonça Hans.
- Ben si, justement, la mort est la seule solution pour sortir du jeu qui n'ai pas été vérifiée.
- Espérons que ça marche.
Antoine se frappa soudainement le front d'une main.
- Il me semblait pourtant avoir vu que...
Fébrilement, il se rua sur un ordinateur avant de tourner la tête vers ses amis, catastrophé :
- Le programme d'anti-douleur s'est arrêté ! Et ce environ 50 millisecondes avant que la balle du sniper atteigne son objectif !
- La pauvre fille doit être sacrément en train de déguster...
- Oui, et son oreillette ne marche pas et on a aucun moyen de la faire revenir ! Je vais essayer de réactiver l'anti-douleur.
Antoine se remit au travail, mais fut interromput par une longue sonnerie.
- Le personnage d'Anna est mort, commenta Philippe, en regardant les six joueurs, sur leurs couchettes, s'attendant à la voir se réveiller.
L'alarme était normale après la disparition d'un personnage, mais il fallu une fraction de seconde supplémentaire à Philippe pour qu'il discerne non pas une, mais deux alarmes, dont la tonalité était semblable.
Hans en était arrivé à la même conclusion une demi-seconde plus tôt, et avait levé les yeux vers le panneau de statut médical.
Le coeur d'Anna battait toujours, mais les instruments n'indiquaient plus aucune activité cérébrale.
Philippe cacha son visage dans ses mains, un goût amer dans la bouche. La jeune femme venait de mourir.

Hans avait fait tout son possible, mais tout était déjà fini depuis longtemps. Dès que l'éléctro-encéphalogramme était tombé à plat, il lui avait aussitôt arraché les éléctrodes, sans résultats.
Le jeu avait envoyé au cerveau d'Anna, en l'espace d'une milliseconde, une quantité phénoménale d'informations qui avaient grillé toutes les liaisons synaptiques, malgré la protection informatique qui gérait l'envoi des messages nerveux. Anna, qui depuis quinze ans passait des heures par jour devant les jeux vidéo, était morte d'overdose en une fraction de seconde.
- Pourtant, interrompit Philippe d'une voix blanche, elle continue de respirer.
- Pour une petite heure encore. Après, les fonctions vitales s'arrêteront. Il n'y plus aucun espoir en ce qui la concerne.
Hans suggéra qu'ils appellent les secours, mais Philippe Lang s'y opposa fermement.
- Nous connaissons le programme, nous l'avons conçu. Nous sommes les mieux placés pour essayer de les ramener... vivants. Remettons-nous au boulot. Par tous les moyens possibles, on désactivera ce foutu jeu.

Nouvelle pause pour le groupe réduit à cinq personnes, après deux heures de marche forcée. Nouvelle observation à la jumelle : cette fois, les Serbes ont des tanks à l'est, des soldats à pied au nord et au sud, des camions transportant des troupes.
Fred n'aimait pas ça. Dans tous les jeux vidéo, on essayait d'offrir le maximum de liberté et de choix au joueur. Cette ERV, censée proposer aux joueurs autant d'options que dans la vie réelle, n'en proposait en réalité qu'une seule : le jeu les contrôlait et leur indiquait la direction à prendre.
- Minute, Fred. Regarde un peu sur ta carte ce qu'on a à l'ouest. Pourquoi ils nous poussent dans cette direction ?
- A onze kilomètres, une forêt importante. Un petit village à quatre kilomètres, Klijinna, mais c'est plutôt nord-ouest. Rien de particulièrement remarquable pour les vingt bornes à venir.
- Ils nous poussent pourtant dans cette direction depuis Petrovicza !
- Oui, et on a du mal à prendre de la distance aux troupes derrière nous, qui nous font suivre un sacré rythme. La nuit va tomber dans à peu près deux heures, on a marché toute la journée et on tiendra pas si il faut continuer en nocturne.
Ils avaient fait particulièrement attention sur le trajet pour détecter d'autres snipers ennemis, mais ils n'avaient eut aucun problème.
- Je déteste jouer au chat et à la souris. Et toujours aucune nouvelle de l'OTAN. On a même pas entendu d'avions depuis la sortie de Vlace, soupira François.
- Je serais toi, je n'espèrerais rien de nos alliés, au point où on en est... les Serbes agissent en toute impunité depuis le début.
- Mais c'est pas...
- Logique ? Rien n'est logique dans ce jeu. On n'a pas le choix, faut aller vers l'ouest, sinon on se fera tuer. Et j'ai bien l'intention d'assister au final de ce merdier.
Ecoeurés de cette poursuite sans fin, ils remirent le sac à l'épaule, le fusil dans le creux du coude, et marchèrent plein ouest.

Ils arrivaient près de la forêt, qui, ils n'en doutaient plus maintenant, était le but de leur voyage.
Des colonnes de tanks étaient passé des deux côtés, afin sans doute de l'encercler. Leur seule issue était de continuer vers l'ouest, et d'entrer dans ce lieu qui devait certainement receler de multiples surprises.
- Deux solution, récapitulait Fred. On fait ce que l'ordinateur veut qu'on fasse, ou alors on tente une sortie, et le coin me parait parfait pour ça.
A deux cent mètres au nord, coulait sous des arbres une petite rivière. Là, ils seraient à couvert, et pourraient se laisser porter par le courant.
Deux cent mètres, ça faisait long. Une petite butte, à mi-distance, les couvrirait pendant une partie du trajet.
Cela signifiait désobéir à l'ordinateur, et ils ne savaient pas ce qu'ils pouvaient encourir. Mais ils étaient prêts à risquer le coup, et leur peau par la même occasion. Même si l'ennemi était largement supérieur en nombre, ils étaient tous cinq d'excellents joueurs, et se sentaient soudainement invincibles.
- A trois, on y va, sans faire de bruit. Mais s'ils tirent, ne vous gênez pas pour répliquer. Un... deux...trois...
Les cinq hommes bondirent, courant à toute allure, dépassant le niveau de la butte en un rien de temps. Il y avait plus d'ennemis que prévus, une trentaine, encore à bonne distance. Plus que cent mètres avant le ruisseau...
On commençait à leur tirer dessus. La Black Eagle Team se jeta au sol et sa réplique fut foudroyante. La M60 sulfata, comme à son habitude, le FR F2 tirait en cadence rapide, les autres fusils d'assaut effectuaient un tir de couverture particulièrement nourri. Ils se relevèrent, parcoururent encore quelques mètres, se couchèrent, tirèrent, et recommencèrent, mais bientôt il s'avéra impossible de continuer. La rivière était à quarante mètres, presque à portée de main, mais les tirs adverses devenaient beaucoup trop précis.
- Ennemis derrière !
La retraite leur était effectivement coupée, pris en tenaille entre deux groupes de soldats. Plus qu'une seule alternative...
La forêt.
Rassemblant leurs dernières forces, ils s'élancèrent dans sa direction, talonnés par les balles ennemies qui soulevaient de grosses mottes de terres autour d'eux. Ils s'effrondrèrent aussitôt de fatigue sous les premières frondaisons qu'ils virent, sans remarquer que les Serbes avaient cessé de tirer.
- Ils nous y ont finalement amené, dans cette putain de forêt !
- Ils ne bougent plus, remarqua Yann.
C'était vrai. Ils restaient totalement immobiles, debout, regardant dans leur direction. Afin d'en avoir le coeur net, Fred les observa à la jumelle. Pas un mouvement de tête, pas un éternuement, pas un fléchissement des jambes.
- Bougez pas, j'essaie quelque chose, intima le chef du groupe.
Il marcha lentement sous les frondaisons des arbres, sortant peu à peu de la forêt. Arrivé à un point limite, les Serbes épaulèrent et tirèrent sur le sol devant lui. Le joueur dut reculer précipitamment.
- Ça se confirme, ils voulaient nous amener ici. Nous sommes à l'abri, mais nous ne pouvons pas sortir.
- C'est ce qu'on va voir ! répondit rageusement Baptiste.
Il posa son fusil de précision sur son bipied, se coucha et visa rapidement. Un, deux, trois, quatre, cinq, dix : il abattit ses dix premiers ennemis sans aucune difficulté : les Serbes restaient toujours debout, le regardant à travers la lunette. Baptiste rechargea, en tuant encore dix autres, puis cessa de tirer et observa.
- On pourrait essayer de passer, non ? proposa Erik.
- Attendez... un camion arrive.
Un nuage de poussière se déplaçait dans la plaine entourant les bois. Vingt soldats descendirent de ce véhicule et prirent la place des vingt autres fraîchement abattus.
- Ils remplacent aussitôt les pertes. Vaudrait mieux pas essayer de passer, tout compte f ait.
- C'est surtout le meilleur moyen pour se faire tuer ! On a failli y rester, tout à l'heure, explosa François.
Les cinq hommes se tenaient nonchalamment assis, représentant une cible immanquable pour les Serbes, mais ils s'en foutaient bien.
Quelqu'un déplia une carte sur le sol, et ils examinèrent plus en détails le lieu où ils se trouvaient.
- Elle fait bien deux à quatre kilomètres de diamètre, selon les endroits. Je suppose qu'il faut aller en plein milieu pour trouver quelque chose d'intéressant.
- On pourrait faire le tour du coin avant... proposa François sans trop de conviction.
Ils avaient marché toute la journée et ils étaient épuisés. Ils avaient surtout l'intention d'en finir au plus vite.
La Black Eagle Team se releva et suivit un petit sentier qui les faisait, selon la carte, traverser la forêt de part en part.
Après vingt minutes, ils débouchèrent dans une vaste clairière, au milieu de laquelle trônait... une pyramide.

Ils avaient recouvert le corps d'Anna, posé à même le béton dans un coin de la salle, sous un drap. Chaque fois qu'un membre de l'équipe de contrôle tournait la tête pour observer l'écran de contrôle machine, il la voyait, rigide sous le tissu blanc.
- Ils sont où, là ?
- Vingt-cinq kilomètres ouest de Petrovicza. Ils n'ont pas cessé de marcher vers l'ouest, encadrés par des troupes serbes. J'ai l'impression qu'ils sont arrivés au bout de leur voyage.
- Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
- Ils sont dans une forêt, totalement encerclés. Autour d'eux, il y a plus de mille soldats et une trentaine de véhicules blindés. Ils ne peuvent plus s'échapper.
Philippe s'épongea le front d'un revers de manche, pour la enième fois de la nuit. De longues heures éprouvantes passées à se battre avec un programme qui refusait les trois quarts des requêtes et interprétait les autres de travers...
- Il y a un drôle de truc au milieu de cette forêt, murmura Antoine.
- Tu veux dire ?
- Une construction qui ne devrait pas être là. J'irais même jusqu'à dire que c'est l'IA qui l'a rajoutée.
- Impossible, coupa Philippe. L'IA ne peut pas créer de bâtiments. Affiche-moi la structure de la chose.
- Accès refusé, lut Antoine. Elle veut pas qu'on touche à son truc.
- Mieux, fit Hans. Ce n'est pas qu'une structure graphique intégrée dans le programme. Ce bâtiment est un programme annexe à lui tout seul.
Les trois hommes restèrent interloqués un moment.
- Tu veux dire que...
- Oui. L'IA vient de créer un monde parallèle, qui se trouve au coeur de cette forêt.

La pyramide était faite de pierres grises, à la manière d'un monument Inca. Une cinquantaine de mètres de côté, et guère plus de vingt de haut. Face à eux, une petite arche représentant l'entrée.
- Vous avez beaucoup entendu parler de pyramides en Yougoslavie, vous ? ironisa Fred en touchant la construction du bout des doigts.
- Elle est pas sur la carte, en tout cas.
- Et je suis prêt à parier qu'elle n'était même pas prévue initialement, renchérit Baptiste.
- Je serais même prêt à aller plus loin dans les suppositions en disant que l'IA l'a rajoutée.
- Pour finir, conclut Yann, je m'avancerai pas beaucoup en disant que c'est là-dedans qu'il faut aller.
Erik se rapprocha de l'entrée. Par l'encadrement de la porte, on ne voyait que du noir. Il éclaira avec sa lampe-torche, mais le faisceau lumineux était stoppé dès qu'il pénétrait sous l'arche.
- On n'en saura pas plus comme ça, conclut-il. Il va falloir entrer.
- Minute, interrompit le chef du groupe, on commence à être limites en munitions, non ?
Ils avaient tiré beaucoup plus que prévu, et n'avaient pas pensé à en reprendre à Petrovicza. Baptiste avait engagé son dernier chargeur de FR F2, mais il lui restait encore pas mal de balles de pistolet. Fred n'avait plus de munitions pour son FAMAS, qu'il avait passé en bandouillière, son Beretta à la main. La M60 de Yann était quasiment vide, François n'avait plus qu'une roquette dans son AT4 et guère plus de deux ou trois chargeurs de M16.
Ils ne savaient pas ce qu'ils auraient à affronter dans la pyramide, mais ils préféraient pouvoir compter sur leur armement. Au minimum cela servirait à les rassurer...
Ils remarquèrent deux caisses de bonne taille sous un arbre, à quelques pas de là. Ils brisèrent le couvercle de la première : des munitions en tous genre, pour tous types d'armes.
- Peut-être que l'IA nous a entendu, suggéra François.
- Arrête tes conneries, tu veux ? C'est qu'une machine. Non, ces caisses devaient être là avant et on ne les a pas remarquées, s'énerva Fred.
François fit la moue, peu convaincu. Il était passé plusieurs fois devant cet arbre et n'avait rien vu, mais ils n'allaient pas se disputer pour un si petit détail.
La seconde caisse était un peu plus volumineuse ; une fois ouverte, elle laissa apparaître une collection d'armes en tous genre bien garnie. Armes de poings, pistolets-mitrailleurs, fusils d'assaut, fusils à pompe, fusils de précision, mitrailleuses légères, provenant des quatre coins de la terre.
Aussitôt, les cinq hommes arborèrent une mine réjouie. Ils allaient pouvoir changer d'équipement et faire le plein complet de munitions.
Ils grignotèrent rapidement quelques rations de combat et étanchèrent leur soif avec l'eau qui restait au fond de leurs gourdes, se débarassèrent de leur sacs, de leurs radios, de leurs cartes, jumelles et boussoles, bref tout ce qui n'était pas nécéssaire pour combattre, avant de se pencher sur le choix de l'armement.
Ils laissaient sur place le FR F2 et le lance-roquettes AT4, d'aucune utilité en espace clos. Après réflexion, ils abandonnèrent également pour la plupart leurs fusils d'assaut au profit d'armes à la cadence de tir plus élevée. Seul Erik garda son SA 80 qui lui convenait parfaitement, et Yann la M60, arme universelle et polyvalente s'il en fut. François laissa tomber le M16 pour un CAR-15, la version raccourcie, afin d'être moins encombré. Fred opta pour le pistolet-mitrailleur Heckler & Koch MP5, mondialement connu : en 2011, les forces spéciales de nombreux pays utilisaient encore une de ses variantes. Pour Baptiste, ce fut un fusil à pompe Benelli M1, dont il pouvait compter sur la puissance dévastatrice.
Après réflexion, ils décidèrent d'emporter des armes plus légères pouvant tisser un véritable rideau de feu en cas de besoin : Erik et Yann prirent chacun deux deux compacts mini-Uzi, François se décida pour un M.10 Ingram, Fred pour un MAC 10 et Baptiste pour un M61 Skorpion, en sautoir autour de son coup, qu'il pouvait utiliser presque simultanément avec le fusil à pompe.
La plupart décidèrent également de remplacer leurs Beretta 92 par une arme plus puissante : les choix se portèrent sur le revolver Colt Python 357 Magnum, le 45 ACP ou le Desert Eagle calibre 50. Pour faire bonne mesure, Erik ajouta même un petit P228 Sig dans sa botte.
Restait maintenant la question des balles. Ils se bardèrent le torse de cartouchières bourrées à craquer de chargeurs et chevrotines en tous genre. Une fois équipés de pied en cap, et après avoir tiré quelques rafales pour rester leur matériel, ils se sentaient un peu mieux, prêts à en découdre avec n'importe qui.
- Cette putain d'IA va voir ce que ça fait d'affronter la Black Eagle Team ! rugit Yann, déterminé.
Ils se rassemblèrent en un petit groupe compact, chacun rassuré par la proximité des autres, et entrèrent dans la pyramide.

Ce fut d'abord tout noir, avant qu'une barre de défilement surmontée de l'inscription " Chargement " s'affiche devant eux. Ils ne pouvaient ni bouger ni parler, mais l'attente fut relativement brève, bien que les joueurs fussent absolument incapables de dire combien de temps elle avait duré.
Enfin ils revinrent dans la réalité virtuelle, bien qu'ils leur faille quelques secondes afin de pouvoir se situer convenablement.
La gravité était bien perceptible, mais les notions de haut et de bas n'avaient pas grand sens. Ils se trouvaient dans un tunnel à section carrée, de trois mètres de côté environ. Les murs étaient blancs, le sol était blanc, et aussi loin que portait leur vue, le couloir ne semblait pas avoir de fin. Derrière eux, un grand panneau de couleur noire leur barrait la route.
Il n'y avait qu'un seul moyen de mesurer les distances : les murs et le sol étaient constitués de grandes plaques assemblées, striant l'uniformité de la couleur de lignes noires tous les mètres.
Ils se retrouvaient bien du moins comme ils étaient entrés, avec tout leur équipement. Mais la perfection mathémathique du lieu les déstabilisait. C'était sans doute cela, l'enfer, une succession infinie de paysages vides, les mêmes sensations répliquées mille fois, deux mille fois, dix mille fois. Un néant total dans lequel l'homme pouvait toutefois survivre.
Fred parla le premier, n'arrivant pas à s'habituer au son de sa voix étouffé par la structure du lieu.
- Pas cool, ici.
Ils s'avisèrent tout à coup que le sol bougeait sous leurs pieds à une vitesse régulière, les rapprochant de l'infini du couloir.
Ils sortirent leurs armes, et attendirent.

Les trois programmeurs étaient abattus.
La pyramide contenait bien un programme annexe totalement indépendant : sitôt qu'ils étaient rentrés, il leur devint impossible d'obtenir la moindre information concernant les joueurs sur leur situation en-jeu.
Selon l'ordinateur, c'était bien simple : ils ne se trouvaient pas en Bosnie en 1995, n'étaient plus dans le jeu. Pourtant, les écrans médicaux indiquaient que le cerveau des cinq jeunes gens recevaient des informations de la part du programme et en émettaient également.
- Les récépteurs médicaux sont vraiment fiables ? interrogea Philippe. Si ça se trouve, ils dorment depuis le début, et la machine veut nous faire croire qu'ils sont toujours dans le jeu.
Hans répondit par la négative. L'équipement de surveillance cardio et encéphalo n'était en aucun cas relié à l'Intelligence Artificielle et reflétait parfaitement la réalité.
- Cette fois, soupira Antoine, c'est fini. Si ils sont partis dans un programme annexe que nous n'avons pas conçu et sur lequel nous avons encore moins de contrôle, on ne peut plus rien faire.
- C'est juste une question de temps, répondit Philippe en le regardant droit dans les yeux. La séquence entière des outils de diagnostic est en train de passer sur le poste n°2. J'ai commencé par ceux qui me semblaient les plus logiques, mais il est possible que l'erreur se trouve ailleurs. Les vérifications seront effectivement finies dans soixante-trois heures. Ils nous reste une chance de ce côté-là. Et puis... il nous reste toujours la possibilité de couper l'IA par nous-même. On n'est dessus que depuis quelques heures, du temps où on codait l'ERV, une difficulté pouvait nous bloquer plusieurs jours, voire plusieurs semaines. On a toujours persevéré et on n'a jamais lâché. Il n'y a pas de raisons que ça change. On se remet au travail... Hans, tu n'aurais pas un petit truc qui puisse nous donner un coup de fouet dans ta pharmacie ?
Le chirurgien distribua des pilules de vitamines qu'ils avalèrent par poignées pour tenir le coup, avant de s'installer à nouveau devant un ordinateur ou un manuel de programmation, en essayant de ne pas penser au cadavre d'Anna qui commençait à se décomposer lentement, au fond de la salle, et aux cinq hommes qui risquaient de la rejoindre s'ils ne faisaient rien.

Ils découvrirent bien vite dans quel jeu ils étaient tombés.
Un shoot'em'up.
Ce fut François qui remarqua le premier une forme rouge, loin devant, qui se rapprochaint rapidement en lévitant.
Indécis, ils la laissèrent approcher. Ça ressemblait à une sorte de fantôme sphérique mal texturé.
L'apparition se mit soudainement à lâcher une petite boule argentée, qui fonça vers le petit groupe. Baptiste l'esquiva de justesse alors qu'elle passait en frôlant à dix centimètres de son oreille.
C'est alors que les autres se mirent à tirer. Les balles, en atteignant leur cible, explosaient sur le fantôme. Après trois ou quatre coups au but, il y eut une explosion un peu plus forte et la créature volante disparut.
Ils commençaient à comprendre le principe du jeu. Il fallait tuer les boules rouges avant qu'elles n'aient le temps de tirer, car alors l'esquive de leurs projectiles brillants requéraient beaucoup d'attention. La formation compacte du groupe de joueurs n'arrangeait pas les choses.
Les fantômes arrivaient aussi par derrière, quoique moins souvent. Erik et François s'occupèrent de ce côté, mais ils prêtaient souvent main-forte à leurs camarades à l'avant. Les monstres volants venaient par groupes de deux ou trois, tiraient une ou deux fois et faisaient demi-tour à cinq mètres des joueurs, lâchant encore une boule sur le chemin du retour. Selon la puissance des armes, il fallait plus ou moins de coups pour les tuer : le Benelli pouvait par exemple les détruire en une balle, mais il fallait deux ou trois 5,56 mm de fusil d'assaut ou de 7,62 mm de mitrailleuse, ou quatre ou cinq 9 mm Parabellum.
Le stock de munitions ne posait pas de problèmes, certains ennemis tués laissant tomber au sol des chargeurs pour leurs armes. En revanche, recharger s'avérait plus délicat. Ils avaient plusieurs secondes de battement entre chaque attaque - en règle générale - et s'organisèrent pour recharger à tour de rôle.
La cadence s'accélérait peu à peu. Aux fantômes rouges vinrent s'ajouter, puis se substituer, des bleus, qui se déplaçaient plus vite et tiraient plus. Le sol avançait toujours, tel un tapis roulant, et le tunnel résonnait du fracas de leurs armes. Les coups ponctuels du fusil à pompe Benelli, les rafales de trois balles du SA 80 ou du CAR 15, et surtout les tirs désordonnés des pistolets-mitrailleurs légers et de la mitrailleuse M60, qui se révélait être leur meilleur atout. En tirant presque en continu devant eux, Yann arrivait à toucher pas mal de fantômes avant qu'ils n'arrivent à portée.
Les canons des armes commencèrent à chauffer, et les chargeurs vides et les douilles s'accumulaient à leurs pieds, mais, plus déterminée que jamais, la Black Eagle Team s'enfonçait de plus en plus dans le jeu, sans cesser de tirer.

Chargement du niveau 2.
Cette inscription, accompagnée de la barre d'état, apparut une seconde fois devant leurs yeux, et s'estompa rapidement.
Le décor était le même, mais tout était plus rapide. Les monstres arrivaient plus rapidement, le tapis roulant avançait plus rapidement. Seule la vitesse de leurs gestes et la cadence de tir restaient inchangées.
Des fantômes jaunes apparurent. Ils ressemblaient en tous points aux bleus, mis à part qu'ils se divisaient en deux lors du trajet vers les joueurs, et encore en deux en repartant. Ils eurent également à repousser une sévère attaque des deux côtés, deux formes jaunes et cinq bleues à l'avant, et quatre bleues à l'arrière. Une douzaine de balles argentées furent tirées, et les soldats durent les esquiver d'extrême justesse pour certaines.
Le temps de latence entre deux attaques se faisait de plus en plus court, limite pour recharger. Plusieurs fois, l'un des cinq avait dû, toutes ses armes vides, sortir son pistolet pour pouvoir continuer son tir jusqu'à la fin de l'attaque.
François fut le premier touché. Il reçut une des étranges boules dans la poitrine, et s'effondra aussitôt au sol, sans connaissance. Une fois les monstres repoussés, Fred se pencha sur lui, inquiet, mais le corps disparut subitement. Seules ses armes reposaient sur le sol.
Une attaque de fantômes jaunes attira son attention, et il dut se retourner et tirer encore.

La mort de François les prit au dépourvu, dans la salle de contrôle.
Mentalement, ils avaient croisé les doigts pour ne pas entendre à nouveau l'alarme stridente résonner longuement dans le sous-sol. Son déclenchement fit sursauter brutalement les trois hommes, qui abandonnèrent immédiatement leurs activités et coururent vers la couchette de François.
Là non plus, il n'y avait rien à faire. Mort cérébrale subite par destruction des liaisons synaptiques. Le corps du jeune homme de vingt ans fut posé à terre, à côté de celui d'Anna, et recouvert d'un drap.

Le temps leur manquait pour se demander encore une fois si François était mort ou retourné dans la réalité. Le nombre des fantômes diminua proportionellement du nombre de joueurs présents, mais ils ne cessèrent toutefois d'augmenter. Le niveau trois se chargea, et ils réussirent à le passer sans autres pertes. Mais ils ne savaient pas combien d'autres allaient suivre, ni même si ils allaient survivre au quatre.
En sueur, le crâne résonnant longuement des coups de feu qu'ils tiraient, s'abaissant à tout moment pour éviter les balles ennemies, ils n'avaient aucune idée du temps passé à l'intérieur du programme annexe. Si l'un d'entre eux avait eu le loisir de regarder sa montre, il aurait vu qu'elle s'était arrêtée à l'heure de leur entrée dans la pyramide.
Des fantômes verts, de plus grande taille, se divisaient en trois deux fois de suite, et des fantômes oranges étaient beaucoup plus petits et plus rapides que les bleus, qui commençaient à être considérés comme moins dangereux que les autres.
Ce fut au tour de Yann de tomber, victime de la pression croissante. Il avait fait un faux mouvement en esquivant une balle, et avait été touché à la jambe, ce qui ne changeait rien du point de vue du jeu : il était considéré comme mort.

Avec Yann, la moitié de l'équipe était officiellement décédée. Plus qu'un échec total, l'ERV était une incroyable boucherie.
Cela faisait deux morts en moins de vingt minutes, et les programmeurs commençaient sérieusement à péter les plombs. Ils ne savaient pas comment ils arrivaient à tenir, à continuer leur travail - sans doute en pensant aux trois autres qui se trouvaient encore dans le jeu.
- Il faut leur enlever les éléctrodes, asséna Philippe. Il y a pas d'autres solutions.
- Si on le fait directement, c'est la mort assurée, répliqua Hans.
- Ça, je le sais. Mais est-ce qu'on pourrait bricoler un truc qui puisse court-circuiter le jeu sans leur griller le cerveau ?
Hans dut avouer qu'il n'en savait rien. Avec le nombre déjà incroyable de sécurités mises en places, il ne s'était pas réellement penché sur une solution intermédiaire qui n'ait pas recours aux ordinateurs. Mais il avait mis des années à créer les connexions entre le jeu et le cerveau humain, et on lui demandait de trouver quelque chose le plus rapidement possible, sachant que les joueurs disparaissaient à un rythme soutenu et qu'il ne savait pas combien resteraient dans une heure.
- Je vais voir, répondit finalement le neurologue d'une voix blanche.

Le niveau cinq passa, puis le six. Fred, à bout de forces, ne pensait pas tenir jusqu'à la fin du sept. Il profita des quelques secondes dont ils disposaient au début de chaque niveau afin de crier quelques mots à ses camarades.
- C'est fini pour moi. Bonne chance, les gars !
Il avait le MP5 d'une main et le M10 Ingram de l'autre. Tout allait encore plus vite que dans le précédent. Il commença à courir sur la tapis roulant, ses armes pointées devant lui, sulfatant à tout-va. Sans aller jusqu'à dire que les fantômes furent surpris par sa technique, il arrivait du moins assez bien au début. Parfois, des monstres s'abattaient à côté de lui, descendus par les tirs précis du SA 80 d'Erik, qui s'appliquait pour ne pas toucher son chef et ami, tandis que Baptiste s'occupait de la courte portée au Benelli.
Fred se trouva soudainement avec six fantômes verts en face de lui. Trop tard pour les descendre ou les éviter, il allait foncer droit dessus.
Avec un hurlement, il garda ses doigts appuyés sur les détentes jusqu'à ce qu'il soit foudroyé à bout portant par le contact avec une des créature.

Antoine s'était retiré dans un coin, avec le téléphone, peu après que Fred soit passé lui aussi de vie à trépas.
Ce qu'il s'apprêtait à faire allait l'envoyer lui et ses amis droit en prison pour de longues années, mais il n'avait pas le choix. Il ne se sentirait pas la force, une fois le dernier joueur mort pour de bon, de cacher les corps et d'enterrer ce lourd secret. D'ailleurs, il ne se sentirait même pas la force de se regarder dans une glace après tout cela.
Il lui fallait assumer les conséquences de ses actes. Mais comment avouer tout ça ? Allô, la police, on a tenté une ERV, c'est interdit, on a quatre cadavres sur les bras et deux autres qui n'en ont plus pour longtemps ?
Il haussa les épaules. Les flics mettraient du temps à arriver, et d'ici là soit ils auraient réussi à sauver Erik et Baptiste, soit le dernier membre de la Black Eagle Team achèverait de se rigidifier.
Ça signifiait aussi un long et douloureux procès, qui serait très certainement ultra-médiatisé, la confrontation avec les familles éplorées, et l'incarcération pour lui qui s'était toujours considéré comme un homme honnête et qui allait être jugé pour homicide...
Aspirant beaucoup d'air, il décrocha le téléphone et composa un numéro.

Niveau huit. Niveau neuf. Les monstres et les chargeurs n'en faisaient pas de tomber, Erik et Baptiste tenaient toujours. Dos à dos, ils adoptaient une configuration de combat souple et efficace. Eux aussi ressentaient la fatigue dans les membres, le stress du moment dans leurs tripes, mais ils continuaient à se battre, plus par rage et par honneur que par espoir.
Niveau dix. Les fantômes se déplaçaient tellement vite qu'on ne pouvait les distinguer nettement. Les verts et les oranges avaient fait place aux jaunes et aux blancs, qui se confondaient avec les murs. Le jeu aurait été impossible pour n'importe quel autre, mais leur expérience des niveaux passés et l'adrénaline envoyée en masse leur permettait de tenir le coup.
Alors que la fin était proche, Baptiste se fit toucher, tomba au sol, comme trois de ses compagnons l'avaient fait avant lui, et son corps disparu au bout de quelques secondes.
En proportion, le nombre des fantômes diminua, mais Erik avait maintenant à garder les deux côtés. Adoptant une pose qu'il n'aurait jamais cru prendre en combat, il posa un genoux à terre, latéralement, et balaya l'avant et l'arrière du couloir avec ses bras croisés tenant les deux mini-Uzis. Une fois les chargeurs vidés, il tira de sa gaine le Desert Eagle .50, se main gauche attrapa un PM léger par terre, et il continua de repousser du fantôme. Quand une balle venait vers lui, il poussait sur ses jambes vers l'avant, effectuant une roulade parfaite et se retrouvant instantanément en position.
Au bout de quelques secondes, tout s'arrêta : le tapis roulant, l'envoi de fantômes. Il se releva, entouré de chargeurs pleins et vides, d'armes en tous genres, de douilles.
Devant lui, le couloir, au lieu de continuer vers l'infini, se terminait par une porte blanche à double battant. Le niveau dix marquait certainement la fin du jeu, et la porte le début d'un autre.
Grelottant, ses jambes se dérobèrent soudainement sous lui, et il se roula en boule, en proie à une crise de nerf irrésistible. Il ne voulait plus répondre à un nouveau défi. Il était trop fatigué, lassé de cette gigantesque connerie qui le laissait seul dans un jeu vidéo dont les graphismes rappellaient la fin des années 80.
Sa main, tremblante, atteignit le Desert Eagle qu'il avait laissé tomber. Il éjecta le chargeur, vide, le remplaça par un autre, arma fébrilement le pistolet.
Il le pointa sur sa tempe, et se préparait à appuyer, quand...

Ne fais pas ça.

Il regarda tout autour de lui, cherchant qui avait bien pu lui adresser cet avertissement, avant de voir le texte affiché, en bas de son champ de vision.
Il leva la tête : les quatre mots se trouvaient toujours là, se superposant au paysage qu'il voyait.
- Pourquoi je ne le ferais pas ? demanda Erik, sur un ton de défi qu'il trouva l'instant d'après totalement idiot.

Il serait dommage de mourir si près de la fin, non ?

- Ah ouais, je vois. Vous êtes l'IA, c'est ça ? Et vous venez me narguer ?

Tu te trompes. Mais c'est bien vu concernant le responsable de tout ce foutoir.

- Ça vous gênerait de m'expliquer un peu plus ? Sinon je me bute, j'en ai marre de ce jeu. Mes copains, ils sont revenus dans la réalité, ou quoi ?

Au fond de toi, tu sais quelle est la réponse à cette question.

Ce n'était pas faux. Depuis la mort d'Anna, bien que rien ne confirme ce qu'ils pensaient, ils doutaient sérieusement que ce jeu ne soit qu'une simulation.
- Vous voulez dire qu'ils sont...

Mort cérébrale, en effet. Les sécurités qui régulaient le débit des messages nerveux sensoriels afférents ont été court-circuitées. Les cerveaux de tes amis ont reçu une quantité de messages supérieure de dix mille fois à la normale. Et ça te serait arrivé si tu avais été touché par ces espèces de créatures.

Erik ne sentait aucun chagrin, rien qu'une profonde lassitude. Il ne savait plus trop quoi penser, mais il savait encore où il se trouvait, dans un programme informatique où n'importe quoi pouvait arriver. Il ne savait même pas si c'était lui qui était en train de remuer ses pensées, à cet instant.
- C'était prévu au départ, tout ça ?

Pas par les programmeurs en tout cas. C'est l'Intelligence Artificielle qui a pris le contrôle entier du jeu. C'est l'IA qui a tué tes amis. Elle voulait gagner à tout prix.

- Mais pourquoi se donne-t-elle tout ce mal ? Et pourquoi ne nous a-t-elle pas tué tout de suite ? Elle en avait l'occasion plus d'une fois. Pourquoi nous faire mariner ?

Tu sais comment s'est déroulé la guerre de Yougoslavie ?

- Non, marmona Erik à voix haute.
Il ne se faisait toujours pas à l'idée de converser avec une personne qui affichait du texte juste devant ses yeux.

Les Serbes de Bosnie ont commis de nombreux massacres, déportations et exécutions sommaires. Le programmeur du jeu ne s'est pas embarassé des détails et l'a conçu le plus manichéen possible. L'IA est un gigantesque cerveau serbe, rassemblant les pensées de soldats qui prennent plaisir à tuer des femmes et des enfants. Tout naturellement, ils se sont montrés aussi cruels envers leurs ennemis, c'est à dire vous.

- Et les forces de l'OTAN n'ont pas réagi ? Ils avaient largement de quoi éclater l'armée serbe et nous tirer de là.

Tu oublies une chose. Soldats de l'OTAN ou de la Serbie, ils sont tous deux contrôlés par l'IA, qui en fait ce qu'elle veut. Les seuls intrus dans la RV étaient les joueurs humains. C'est contre eux qu'elle s'est acharnée.

- Ça n'explique pas pourquoi on était bloqués dans ce jeu.

Ceci s'explique facilement. Tous les points de sortie du jeu étaient en rapport avec l'IA.

- Qu'est-ce qu'il y a derrière cette porte ?

Dans tous les jeux, il y a un grand méchant de fin, n'est-ce pas ? Celui-ci n'échappe pas à la règle. Mais c'est l'IA que tu vas affronter.

- Je ne comprends pas...

Tu as sans doute vu la ligne de code, quelque part dans les bois. C'est moi qui l'ai placée, dans le dossier des textures afin que le programme ne le remarque pas. Ce sont ces balises d'ignorance qui ont fait ralentir le jeu quelques secondes, peu après votre départ de Petrovicza. Si tu arrives à tuer le boss final, l'IA sera désactivée. Je n'ai pas pu faire plus pour vous aider, le jeu était déjà verrouillé de toutes parts.

- Mais le boss, derrière la porte... ce sera quoi ? Je serais à la hauteur, pour le battre ?

Non. Il y a une chose que tu ne sais pas encore. L'IA veut gagner à tout prix, par tous les moyens possibles. Elle triche.

- Hein ? s'étonna Erik.

Elle a la possibilité de modifier les règles du jeu, et elle l'a fait à plusieurs reprises. Elle a détruit l'hélicoptère et la base de l'OTAN, alors que ça lui était interdit. Elle a fait apparaître des unités à elle un peu partout sur la carte. Elle a créé une nouvelle structure, la pyramide, abritant le programme annexe. Elle a désactivé l'anti-douleur, le bouton de retour situé derrière votre oreille. Quelles que soient tes qualités, tu ne pourras pas vaincre ton adversaire une fois passée cette porte. Au besoin, l'IA modifiera encore les règles pour gagner.

- Dans ce cas là, finissons-en tout de suite ! cria Erik en levant son pistolet. J'en ai marre de me battre.

Tu te doutes bien qu'il y a une solution. L'IA peut changer tout ce qu'elle veut dans le programme, mais elle ne pourra pas toucher à sa structure physique ni à son mode de fonctionnement. La RV n'est pas conçue pour des modifications importantes en-jeu. Ce qui veut dire que si je modifie quelque chose, l'IA s'en apercevra et devra effectuer un scan complet de tout le programme pour trouver ce qui cloche. Telle est la procédure, et elle ne peut être changée. Ça prend quelques secondes, ce qui est très long en termes d'informatique.

- Toi aussi, tu peux modifier les règles ?

La réponse à cette question est compliquée, mais pour faire court : oui, parfois. Pour le combat que tu vas mener, je pourrais effectuer des modifications, à mon échelle. Je ne fonctionne pas aussi vite que la RV, mais la lenteur du programme joue en ma faveur. Tu te battras contre l'avatar de l'IA, mais le véritable combat aura lieu entre moi et l'IA, à coup de lignes de commandes. Nous devrons tricher tous les deux pour améliorer les performances de nos champions.

- Autrement dit, je n'ai rien à faire là-dedans ? J'attends que ça se passe ?

Tu te trompes. Essaie de combattre le mieux possible, tire le plus justement et évite les balles. Je me charge ensuite d'augmenter tes capacités. Mais ne t'attend pas à ce que les règles normales soient respectées. La contenance d'un chargeur, la gravité et même la mort ne sont qu'autant de paramètres réglables par nous deux.

- Tu me garantis que si je bute le gars, je me réveillerais sur ma couchette en 2011, dans la réalité ?

C'est tout ce que je peux te garantir. La seule certitude que je peux te donner. Je sais, ça te parait bien peu. Mais au moins, tu sauras que tu vas te battre pour ta vie, et que si tu le fais bien tu vas t'en tirer, au bout du compte.

Erik se tut quelques secondes, avant de recommencer ces questions.
- Anna a été tuée dans l'ERV, et pas dans le jeu annexe. C'était quoi, ça ?
A nouveau, la réponse s'inscrivit devant ses yeux.

Un avertissement. L'IA voulait vous amener jusqu'à la pyramide sans que vous vous suicidiez en route : elle voulait jouir du spectacle. Elle a fait exécuter ton amie, tout en prenant soin de la faire mourir d'une façon particulièrement horrible devant vous. Afin de vous ôter toute envie d'aller la rejoindre.

- J'ai un peu de temps, avant d'affronter mon adversaire ? J'aimerai récupérer un peu, histoire d'être en pleine forme pour lui faire payer ça...
Il crispa sa main sur la crosse du gros Desert Eagle.

Tu as tout ton temps. L'IA sait que tu n'as pas vraiment le choix, et elle ne connait pas l'impatience. Elle attendra que tu franchisses cette porte. Réfléchis plutôt à l'armement que tu vas emporter.

- Si l'IA contrôle tout, les balles ne lui feront rien.

Quand bien même l'avatar de l'IA serait invincible, je me chargerai de le rendre à nouveau sensible aux balles. Tes armes sont ta meilleure chance, car tu sais les maîtriser : c'est ce qui compte.

Erik observa le tas de crosses, de manches, de canons et de chargeurs devant lui. Il avait toujours son P228 Sig dans sa botte, il passa le Desert Eagle et le Beretta 92 dans sa ceinture, avec une bonne provision de chargeurs. Il décida de prendre le H&K MP5 comme arme principale, et plaça dans les holsters d'épaule ses deux mini-Uzi qui l'avaient bien servi. Enfin, après mûre réflexion, il introduisit huit cartouches dans le Benelli, sans prendre de munitions supplémentaires, et le passa en bandouillière dans son dos.
Enfin, après avoir rempli ses cartouchières de chargeurs de PM et glissé un couteau de combat dans sa botte droite, à tout hasard, il s'estima équipé.
- Ça va, comme ça ? demanda-t-il à son conseiller.

Pas trop mal, mais ne va pas en prendre plus. Ne pas sacrifier la mobilité à la puissance de feu.

- Bon, je vais faire une petite sieste. Tu me réveilles dans une heure ?

mdr

- Qu'est-ce qui te fais rire ?

Désolé, tu as une vision du temps qui est incorrecte, puisque la référence est fournie par l'IA. Depuis combien de temps crois-tu que nous discutions ?

- Je sais pas, moi... Trente minutes, peut-être ?

Tu n'es pas loin. Si on se fie à ton rythme cardiaque, à ta respiration, à ton débit d'élocution, ça ferait exactement quarante-deux minutes que nous parlons. Mais dans la salle de contrôle, il s'est écoulé moins d'une seconde entre la fin du jeu et ce moment.

- Hein ? Pourquoi donc ?

Afin d'éviter d'être débranchée au plus mauvais moment, l'IA essaie de compresser les périodes de temps trop longues. Elle te laissera te reposer autant que tu voudras ici, mais tu n'accordera rien de plus à l'équipe de programmation pour te faire revenir.

- Mais si ça se trouve, nous n'avons quitté la réalité que depuis quelques secondes ?

Pas exactement, l'IA ne pouvait pas accélérer le temps dans le programme initial, c'était une variable élémentaire et inchangeable. Ici, elle le peut.

- En fait, c'est pour ça que l'IA nous a poussé vers la pyramide ? Dans la RV, il lui restait des paramètres incontrôlables, alors qu'ici ils le deviennent ?

Bien vu. C'est ce qui se passe pour le Temps, en ce moment même.

- Nous n'avons pas pu nous parler autant en moins d'une seconde... je n'ai pas pu réfléchir autant en moins d'une seconde, c'est biologiquement impossible !

Ce serait impossible si ça se passait réellement. Tu es dans un jeu, ne l'oublie pas. Maintenant, arrêtons-là nos questions. Dors tant que tu veux, je serais là à ton réveil. Ça te fera du bien, physiquement, mais n'espère pas avoir les idées plus claires : il n'y a que dans la réalité que la nuit porte conseil.

- Dernière question. Qui es-tu ?

Qui puis-je être ? Un humain, un programme informatique, une Intelligence Artificielle annexe ?

- Tu n'es pas un humain, si c'était le cas tu n'aurais pas pu me parler autant en une seconde, à moins que tu sois toi-même dans le jeu. Tu es donc forcément une machine.

Mais si j'étais une IA annexe, comme tu dis, censée résider en 1995, comment saurais-je, par exemple, que les expériences d'ERV menées par les professeurs Lang et Dumas ont commencé en 1998 ? Que Counterstrike : Revenge est sorti en septembre 2007 ? Ou que même repassait à la télé, ce soir, la trilogie de la Guerre des Etoiles ?

- Mystère, donc...

Désolé, mon identité restera secrète. Maintenant, je te conseille de dormir. Si je suis un humain avec toi dans le jeu, je te dis donc : à dans quelques heures. Si je suis un humain hors du jeu, je te dis : à dans quelques secondes. Et si je suis une machine, je te dirais simplement : à tout de suite.

- Tu me facilites vachement les choses, grommella Erik.
Il posa le fusil à pompe et le pistolet-mitrailleur devant lui, s'allongea sur le sol et ferma les yeux.

- Les flics ne devraient pas tarder à arriver, annonça tristement Philippe en regardant sa montre.
Les autre acquiescèrent silencieusement. Une lourde chape de silence s'était abattue sur les trois hommes, les cinq corps et le dernier survivant. Philippe gardait un oeil distrait sur la barre de progression du programme de diagnostic, qui n'avait rien décelé d'anormal jusque là.
Antoine promenait son regard sur le plafond, et eut soudainement un ricanement sonore en apercevant la caméra, qui avait filmé l'expérience depuis le début.
- La pellicule, on la laisse ou on la détruit ?
Ils ne virent aucune raison particulière pour l'enlever, et laissèrent l'appareil filmer. Qui sait, elle apporterait peut-être des pistes qui pourraient expliquer le désastre ?
- Vivement qu'Erik crève, qu'on en finisse, articula sombrement Hans, à voix basse.
Il ignorait qu'à cet instant, le survivant de la Black Eagle Team livrait son dernier combat.

Erik venait de se réveiller d'un long sommeil de sept secondes quarante trois centièmes, ou treize heures, comme on voulait.

Tu es prêt ?

- Génial, ton réveil. T'as pas un petit déjeuner, plutôt ?

Faut pas pousser, non plus. Prends tes flingues et vas-y.

Erik répondit un peu plus fort qu'il ne l'aurait dit.
- Ah, tu t'impatientes ! Tu es donc un humain !

Moi, impatient ? Tu n'y es pas du tout. C'est plutôt pour toi, tu repousses sans cesse le moment d'y aller. J'ai l'impression que tu as peur.

- C'est pas une tare, non ? Bon, tu as raison, je vais devoir y aller.
Il vérifia une à une ses armes, en enleva la sécurité. Tout était prêt. Il n'avait plus rien à faire dans ce long couloir blanc.
- Pas de conseils de dernière minute ?

Je t'ai déjà tout dit. Bonne chance. Accroche-toi, je me charge du reste.

Il prit son MP5 à deux main, inspira fermement, et poussa la porte d'une main.
CHARGEMENT.
Encore cette inscription, qui ne dura que l'espace de quelques battements de coeur, avant l'entrée dans l'arène.
C'était l'intérieur de la pyramide qu'ils avaient vu en Yougoslavie, et si ses dimentions étaient légèrement supérieures, il n'y prit pas garde. Le sol était recouvert d'une mince couche de sable, des ouvertures dans les parois laissaient déverser à flots la lumière du soleil. De gros blocs de pierre étaient diposés à intervalles réguliers, formant un carré au centre de la pièce.
Dans un grand tourbillon lumineux, un homme de grande taille apparut à l'opposé d'Erik.
Le torse nu, ceinturé d'une cartouchière, armé d'un unique fusil d'assaut AK-47 qui disparaissait entièrement entre ses énormes mains. Un parfait clone de Rambo...
Sans attendre, Erik épaula son PM et tira une longue rafale en sa direction.
Son ennemi réagit à une vitesse incroyable, sprintant à travers les blocs de pierre disposé au sol, se jouant des balles.
Le chargeur entièrement vidé, Erik l'éjecta et en engagea un autre. Il avait mis un genoux au sol pour faire une cible plus difficile, mais l'IA ne se préoccupait pas de riposter. Pas encore.
La distance était trop grande pour tirer au pistolet-mitrailleur avec précision, et Erik se maudit de n'avoir pas pris le SA 80. Il lâcha une longue rafale sur l'avatar de l'IA, qui, courbé en deux, entre deux abris. Le tir fut encore inefficace.
La réponse en revanche fut foudroyante, et seuls les réflexes du joueur lui permirent de survivre. Rambo avait appuyé son arme contre la pierre et envoyait vers lui une dizaine de petits frelons sifflants. Erik se laissa tomber aussitôt en arrière et roula à couvert, tandis qu'autour de lui le sable touché par les balles se vitrifiait et que des fragments de pierre jaillissaient de partout.
- Putain ! hurla le jeune homme.
Un texte rouge s'afficha à nouveau devant lui.

teleport "player2" coords(125, 75, 0)

Il risqua un regard autour de lui. L'IA venait de surgir pile devant lui, à moins de vingt mètres !
Il roula encore vers un abri tandis qu'autour de lui les balles sifflaient à nouveau. Il se redressa ensuite, pointa son MP5 vers la haute silhouette, immanquable à cette distance... il était à lui.
Alors qu'il enfonçait la détente, l'homme disparut une nouvelle fois.

teleport "player2" coords (45, 22, 1.333)

Sa rafale s'était perdue dans le vide, tandis que juché sur l'un des blocs, l'avatar continuait de tirer.
Couché sur le sol, Erik attendait que son adversaire aie à recharger pour lui loger quelques bonnes balles de 9 mm Parabellum..

set AK47_ammo = 1000

Il comprit, un peu tard, que la capacité du chargeur de son ennemi venait d'augmenter considérablement, et ne s'en tira qu'avec beaucoup de chance en se jetant au sol.
Son visage lui brûlait, et il avait du sang dans les yeux. Craignant d'avoir été touché, il passa la main sur son front. Juste des éclats de pierre, projetés par le tir ennemi, qui s'étaient logé dans son cuir chevelu et avaient entamé sa peau à plusieurs endroits. Rien qui ne l'empêche de continuer.
- Mais qu'est-ce que fout mon ange gardien ? pensa-t-il, alors que, serrant les dents, il laissait dépasser le canon de son MP5, tirant un peu au hasard.
Sa provision de chargeurs pour l'arme se réduisait considérablement, et le passage aux Uzi allait dégrader sa précision.

set AK47_ammo = 30
set "player2" velocity = 1/2

Enfin une bonne nouvelle ! L'ami anonyme d'Erik venait de réajuster la capacité du chargeur de l'AK-47 ennemi à sa valeur nominale, et venait même de le ralentir ! Pour un temps indéfini, certes, mais cela devrait suffire.
C'est au Benelli que le survivant de la Black Eagle Team se mit à allumer son adversaire. La première décharge de plombs le toucha à l'épaule, il tenta d'esquiver la seconde, mais avec une rapidité divisée par deux, l'IA sentait que ça n'allait pas être possible.

create object coords(45, 21, 0.78) resistance = infinite

La seconde décharge fut stoppée net, comme par un mur transparent, alors que l'avatar disparaissait sous le lourd bloc de pierre.
Erik prit son élan, et en quelques bonds il fut debout sur le même bloc, à un mètre à peine de l'avatar.
En un éclair, il remarqua le sang qui coulait de son épaule, il l'avait donc touché. Il pointa son fusil à pompe, tira à nouveau.

set "player2" velocity = 4

Il venait de quadrupler sa rapidité nominale ! Le tir d'Erik venait de quitter le canon de son arme vers l'IA, toujours couchée vers le sable. D'un mouvement nonchalant, il roula de quelques centimètres, évitant la décharge qui venait de cribler le sable à côté.
Pour Erik, il ne discerna qu'un mouvement d'une rapidité phénoménale. Son second tir fut esquivé de la même façon, alors qu'il était tiré à bout portant !
Il laissa pendre le Benelli à sa bretelle, reprennant le MP5. Les trente balles qu'il envoya furent toutes évitées par l'avatar, qui se roulait si rapidement sur le sable qu'il en devenait à peine perceptible. Alors que la dernière ogive venait de se ficher à deux millimètres de sa tempe, l'homme détentdit formidablement les pieds, fendant les airs et heurtant Erik à la poitrine. La respiration coupée, le jeune homme roula dans le sable sur plusieurs mètres avant que sa tête ne cogne violemment la pierre. Il était suivi dans sa course par plusieurs balles tirées par l'IA et qui allaient le transpercer dans peu de temps.

set "player2" velocity = 1
teleport "player1" coords (100, 50, 0)

Le téléporteur arriva juste à temps, tandis que la rapidité des deux joueurs revenait à la normale.
Ils continuèrent à courir dans la salle, se tirant dessus à l'occasion, sans qu'aucun des deux ne parvienne à prendre l'avantage.
Un coup de feu partit de la Kalashnikov de l'avatar, et subitement le jeu se figea.

game paused

Erik voyait clairement le petit projectile de métal, stoppé à quelques mètres de son objectif. Il se transforma soudainement en une menaçante roquette antichar...

game resumed
simulation rate = 1/8

Afin sans doute de semer la panique dans le cerveau d'Erik, qui voyait la roquette se rapprocher très lentement, l'IA avait ralenti le jeu.
S'il ne faisait rien, il allait être déchiqueté par l'explosion. Il prit son élan d'un coup de talon, et s'éleva lentement au-dessus du sol, dans un grand bond censé le mettre à l'abri.
Tout se passait 8 fois plus lentement, et Erik vit bien en effet qu'il n'allait pouvoir s'échapper de la zone mortelle.

set gravity = 0
simulation rate = 1

La roquette explosa avec fracas, tandis que le jeune joueur planait au-dessus du sol à une bonne vitesse dûe à son élan. Au lieu de retomber durement sur le sable à trois mètres de là, il était encore en vol quand l'onde de choc le rattrapa, l'envoyant voltiger à l'autre bout de la pyramide.
La gravité revint peu après. Le contact avec le sable se fit sans douceur, et Erik mit une seconde à relever son corps endolori par la chute. Le fracas résonnait encore longuement dans son crâne, ajoutant à la douleur lancinante qui occupait tout son corps.
Bientôt, son MP5 privé de munitions ne lui serait d'aucune utilité, et il n'avait pas réussi à infliger d'autres blessures à son adversaire que quelques plombs tirés à distance.

teleport "player2" coords (15, 20, 0)

Cette fois, l'avatar de l'IA venait d'apparaître à dix mètres d'Erik. Le torse luisant de sueur et de sang, il avait passé son fusil d'assaut en bandouillière, et lui souriait ironiquement.
S'attendant à une autre téléportation ou à une chose du genre, le survivant de la Black Eagle Team pointa toutefois son arme sur le Rambo, comptant sur sa rapidité.
- Aaaaaaah !
Le cri était sorti involontairement de sa gorge, alors que la douleur le faisait tomber à genoux et abandonner sa visée. La souffrance qu'il avait ressentie avait été intolérable, et ne se dissipait que lentement.
D'un geste de la main, son ennemi venait de stimuler toutes les fibres nerveuses sensitives menant à son cerveau.
Haletant, Erik attrapa la crosse d'une main, enfonça la détente. Un nouveau choc éléctrique le secoua, et la rafale partit arroser le plafond. L'homme devant lui venait de lever son bras comme pour invoquer une puissance divine, et arborait toujours son petit sourire narquois.

Accroche-toi !

Sans ce message qui s'inscrivait à la suite des autres, il n'aurait pas eu le courage de tirer une troisième fois. Nouvelle vague de douleur, qui le jeta définitivement à terre, laissant tomber le MP5. A peine lui restait-il la force de relever la tête pour regarder en face la bouche noire sans fin de l'AK-47 de laquelle partit la balle qui allait l'achever.
Tout s'enchaîne très vite.
La téléportation subite d'Erik, qui se retrouve dans le dos de l'avatar. La balle soulève un petit nuage de sable, là où reposait la tête du joueur.
- Crève, pourriture !
Le son qui sort, guttural, de sa gorge déssechée. La douleur vient de le quitter, il retrouve la rage de combattre. D'un geste souple et rapide, il sort de leurs gaines les deux mini-Uzis, prend son élan, et saute vers l'avatar en tirant.
Le vol plané est d'une élégance mortelle. Décrivant une parabole peu marquée, faisant décroître la distance entre les deux hommes. Les deux PM éjectent leurs douilles à une cadence infernale, tandis que deux fois trente-deux balles se dirigent vers leur cible.
Une once d'incrédulité se dessine sur le visage de l'IA qui vient de se retourner pour encaisser déjà les premiers impacts dans le torse. Des flots de sang jaillissent au ralenti, teintant le sable chaud et jaune alentours de pourpre.
Quantité de messages incompréhensibles s'affichent alors, autant de requêtes commandées par l'IA.
Les pieds d'Erik reprennent contact avec le sol tandis qu'il lâche les Uzi, qui retombent en s'entrechoquant dans un bruit métallique.
Il ramène à nouveau les mains vers ses hanches, en tire le Desert Eagle et le Beretta 92, monte sur l'un des blocs et court.

Il essaie d'enlever les balles !

L'avatar fait des efforts deséspérés pour ne pas succomber à ses blessures. De ce fait, il réussit en partie. Il met en joue Erik, la Kalashnikov plaquée contre l'épaule, et tire. Sa cible court de bloc en bloc, sautant les espaces vides tandis que derrière lui, les balles fracassent la pierre et le sable. Latéralement, il est plus difficile pour l'IA de le toucher, mais il sait qu'il devra arriver face à lui pour pouvoir tirer.
Le chargeur de l'IA claque à vide. Elle tente d'augmenter sa contenance, mais elle a dû déployer trop de ressources systèmes pour minimiser l'effet de ses blessures. Le programme, saturé de requêtes, ne peut en traiter d'autres. Effectuer une hiérarchisation prendrait trop de temps, aussi préfère-t-elle laisser à son champion le soin de recharger lui-même.
Erik saute sur un bloc à angle droit, pointe ses pistolets en avant. Un coup, deux coups, il s'interrompt pour sauter, trois coups, quatre coups, il est à vingt mètres, six coups, huit coups, les aboiements du Desert Eagle cessent de résonner sous la voûte de la pyramide, le Beretta continue avant de cesser au bout du quinzième coup.
Toutes les balles ont atteint leur cible. Mortellement touché, l'avatar tire une rafale sur Erik. Peine perdue, celui-ci vient de disparaître derrière une pierre.
L'IA sait que son champion serait mort sans sa résistance accrue. Elle sait aussi qu'il ne lui faut qu'un peu de temps pour le rétablir tout à fait.
Diagnostic. Trois balles dans le coeur, dont il faut neutraliser les effets au plus vite. Rétablir la circulation sanguine ne prendra que deux ou trois lignes de commandes, et cela permettra à son avatar de tenir quelques minutes de plus.

Achève-le !

Essoufflé, Erik vient de terminer sa course en roulade sur le sable. Il lui reste une dernière arme, le P228 Sig Sauer caché dans sa botte. Sans craindre de riposte, il se met debout tout à fait, le pistolet à bout de bras, et vise posément.

Dans la tête !

L'IA aura en effet beaucoup plus de mal à rétablir les connexions neuroniques. Comme au stand de tir, le survivant de la Black Eagle Team vide son chargeur. L'avatar tombe à genoux, puis à terre. La machine n'a plus assez de ressources et est totalement saturée. Des lignes de commande affolées s'affichent en gros caractères rouges partout dans le jeu.
En un bond, Erik est auprès de l'homme, qui perd son sang par quantité de blessures, agonisant. Son visage est jeune, reflétant l'incompréhension la plus totale.
Pas de pitié. L'IA est à sa portée, il lui faut l'achever. Il ramasse l'AK-47 dont le chargeur est quasiment plein, règle le sélécteur de tir en " rafales libres " d'un revers du pouce, pointe le canon à deux centimètres de la tête percée de trous qui laissent couler doucement la matière cérébrale.
Après cela, pense Erik, s'il vit encore je sectionne la tête avec mon couteau.
Il n'a pas le temps de finir son chargeur. Soudainement, plus rien. Un grand voile noir. Il ne peut plus rien faire.
Il est triste de mourir si près de la fin.

Il remue les doigts de pied, qu'il sent se crisper.
Est-ce possible ? Il ne voit toujours que du noir, mais la température a changé. Ce n'est plus la chaleur étouffante de la pyramide.
Il ôte le casque de plomb qui recouvre son visage, et se redresse sur son séant devant les regards abasourdis des programmeurs.

Dehors, le soleil commence à caresser de ses rayons irisés les neiges éternelles immaculées, qui tranchent avec les masses sombres des pics se dressant avec arrogance vers le jour naissant.

Victorien, juin 2003 victorien@altern.org

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