Nouvelles23
Trouvez dans l'index les nouvelles ou textes qui vous intéressent.
|
Index: |
|
La
sellette avait un tour (extrait) Pascal Guicherd, juin 2005. |
Pour rien au monde Eric n'aurait manqué sa promenade matinale avec son chien. Il aimait sentir sur son visage la piqûre de l'air vif du petit jour et voir s'en dissiper les brumes au-dessus du village. Son tour l'emmenait jusqu'à la croix, au bout de l'éperon rocheux, d'où l'on voyait le Grand Colombier, et au loin, par beau temps, la Dent du Chat. Il continuait ensuite jusqu'au décollage, un tremplin initialement installé pour les deltistes, mais que les parapentes utilisaient indifféremment. La vue était magnifique. Une table d'orientation avait même été installée peu plus haut, ainsi qu'une aire de pique-nique. Mais à ces heures où Innimond s'éveillait paisiblement, il était le plus souvent seul. A peine croisait-il de temps à autre un cibiste qui venait profiter de la situation élevée de l'endroit pour discuter avec de lointains correspondants.
Ce matin, il n'avait rencontré personne, pas même un chevreuil. Il contempla le paysage immuable, ferma les yeux et inspira à pleins poumons, heureux d'être là. Il se retourna vers son chien qui gambadait, bucolique à souhait, derrière un papillon. Eric avait renoncé depuis longtemps à lui donner de vagues instincts de chien de garde. Il était d'ailleurs la seule personne après qui son chien aboyait dès qu'il ne le reconnaissait plus. Il suffisait pour cela qu'il mette son casque, même devant lui, pour lui devenir un parfait inconnu. Lui qui faisait des fêtes à tout le monde, facteur compris…
Eric se baissa pour caresser affectueusement son énigme à quatre pattes.
- Tu t'empâtes pas un peu, toi ?
Il lui lança un morceau de bois.
- Allez hop, cours un peu mon gros Bilou.
Ainsi interpellé, le chien frétilla de la queue, suivit avec intérêt la course du bâton que son maître avait expédié dans le pré à son intention, puis s'en désintéressa complètement la seconde suivante, jugeant nettement plus enrichissant d'examiner le scarabée qui venait de traverser le chemin entre ses pattes.
Le soleil commençait à réchauffer la terre, et déjà les prémices de la brise étaient sensibles. La petite faveur jaune à côté du tremplin commençait à danser dans le vent de façon prometteuse. La matinée serait sûrement riche en ascendances.La météo annonçait un léger vent de sud-ouest, mais Eric savait par expérience qu'il ne serait pas sensible dans le secteur avant le début de l'après-midi. Tout était donc pour le mieux. Il était grand temps de ramener le chien à la maison et de s'équiper. Il fit quelques pas sur le chemin du retour et se retourna vers son indéfinissable compagnon, qui, d'une petite tape, avait expédié son coléoptère dans une flaque d'eau peu profonde, afin certainement d'étudier si celui-ci préférait la brasse ou le dos crawlé :
- Si notre ami l'entomologiste veut bien se donner la peine…
Bilou voulut bien, du moment qu'on reconnaissait l'intérêt de sa contribution scientifique.
Moins d'une demi-heure plus tard, Eric remontait au décollage avec sa voile dans le dos et ses chaussures montantes aux pieds. Il arrivait au tremplin quand une voiture qu'il remarqua à peine déboucha en trombes du parking, manquant le renverser, et redescendit à toute allure vers le village en prenant ses virages au frein à main, dans la plus pure tradition des nouveaux beaufs de banlieue. Une autre voiture était garée. Une Clio. Sans doute un promeneur, pensa-t-il, que ses pas avaient dirigé sur l'autre flanc de la montagne.
Il s'enthousiasma des premiers cumulus qui commençaient à bourgeonner sur les reliefs et de la brise régulière qui s'était établie.
- Bon, ça n'a pas l'air mal aujourd'hui !
Il déplia rapidement son aile qui dégagea ce petit parfum de polyester que les pilotes connaissent bien, accrocha son variomètre sur sa cuisse et s'élança. Sa voile monta au-dessus de sa tête dans une arche parfaite. Au bout de deux pas il était en l'air. Il obliqua sur sa droite, vers un ressaut rocheux où une pompe se trouvait régulièrement : la fameuse "pompe à Jules", l'ami salvateur de bien des parapentistes. Son variomètre bipa, mais il avait senti l'ascendance avant son appareil. Avant d'entendre le signal sonore il avait déjà commencer à enrouler. Il gagna deux cents mètres. Difficilement, car l'ascendance était encore faible. Il était parti un peu trop tôt, une fois de plus. Mais c'était suffisant pour atteindre la croix.
S'y rendre par les airs lui offrait une perspective intéressante sur les détails de la falaise, qui était en plein soleil à cette heure de la journée. A sa grande surprise il y reconnut un tichodrome échelette, ce petit oiseau de montagne caractéristique, qui garde ses ailes continuellement entrouvertes, et qui grimpe le long des parois rocheuses pour y découvrir les insectes de sa subsistance. C'était le premier qu'il voyait. Cette découverte le mit en joie.Il plana jusqu'à la croix où il espérait bénéficier d'un autre thermique. Sinon, il devrait se poser dans la vallée et remonter en stop. Les automobilistes locaux étaient habitués à voir le pouce en l'air des gens attifés d'un énorme sac à dos ; il n'aurait sans doute pas besoin de patienter très longtemps.
Le pré qui servait auparavant d'atterrissage officiel avait été interdit à cause de gens indélicats qui y avait laissé à maintes reprises des ornières énormes avec les roues avec leur 4 X 4. Eric était en bon terme avec le propriétaire du terrain, un agriculteur qui le laissait en user à sa guise ; il aurait pu atterrir sans problème chez son voisin et même se faire offrir un verre de blanc fait maison. Mais les moissons approchaient et l'herbe était haute. De plus, il préférait largement se poser dans son jardin, pour s'éviter la route… et la tonicité du petit blanc.Il batailla fermement pour ne pas se laisser enterrer et finit par dépasser le relief. Au bout d'un quart d'heure il était cent cinquante mètres au-dessus de la croix. Il put enfin se détendre et profiter du paysage. Il prit plaisir à observer les acrobaties aériennes des chocards. Ces oiseaux étaient vraiment extraordinaires : autant le vol plus ou moins paresseux des rapaces est dicté par la nécessité de repérer au sol leur repas du jour, autant celui des chocards ne semble avoir d'autre but que le plaisir de la voltige.
Un oiseau qui s'adonnait à la varappe, d'autres qui s'amusaient comme s'ils étaient en vacances, et un chien sans flair : la vie animale était vraiment pleine de surprises. A se demander si la nature était toujours bien sérieuse.Eric remarqua deux enfants en VTT qui redescendaient du plateau vers la vallée, avant d'apercevoir au sol une tâche multicolore, agitée par le vent.
- Qu'est-ce que c'est que ça ?
Il s'approcha et compris que c'était une voile, maintenue en place par une masse sombre. Il fallait se poser, et vite. L'espace dégagé autour de la croix était restreint, se poser nécessiterait d'être précis. La théorie l'affirme : en parapente, il est possible d'atterrir entre deux rangées de tomates. Eric se réjouit toutefois que ce n'en fût pas encore la saison : se poser à cet endroit était déjà assez technique comme cela. Même sans les tomates.
Il posa "un peu fort", selon l'expression édulcorante consacrée, qui signifie en réalité qu'on a repris contact avec la dure réalité des choses terrestres avec une grâce éthérée de météorite. Il se releva aussi vite qu'il le put, se dégagea des broussailles et de sa sellette qu'il jeta par dessus sa tête pour se précipiter vers le blessé.
- Hé, ça va ? cria-t-il. Ohé ? Rien de grave ?
Il remua doucement l'épaule du pilote inanimé.
- Eh, Monsieur ! Euh, Mademoiselle !
Il n'était pas un spécialiste, mais il n'eut pas l'impression de voir de fracture. Seulement, une tache de sang avait séché sur la tempe de la jeune fille. Il ne prit pas le risque de lui retirer son casque. Il se pencha sur sa poitrine, n'entendit rien. Il prit alors son pouls. Il était muet aussi.
- Oh merde !
Il lâcha son poignet et recula vivement de quelques pas, mais ce n'était pas le moment de céder à la panique. Il respira longuement pour se calmer, puis il appela les secours au moyen de sa radio qu'il prenait toujours avec lui.Il mit ensuite la victime en position latérale de sécurité, en attendant l'arrivée des pompiers. C'est alors qu'il remarqua deux détails curieux : la sellette avait un tour, et le variomètre n'avait enregistré aucune ascendance, ce qui était impossible pour un vol du tremplin jusqu'à la croix…
Pascal Guicherd, pascal.guicherd@free.fr
Je m'appelle Alex, je passe mon bac en juin et j'accumule les catastrophes. Quelque fois, sans que tu en connaisses les raisons, la chance te quitte. T'es là, t'es peinard avec ta copine et tes potes, tu demandes rien à personne et subitement, tout fout le camp, tu te retrouves dans une galère que t'aurais même pas imaginée.
Je vous raconte.........
L'année du bacLes bus ont déversé leurs lots quotidiens de lycéens et Comme tous les matins à cette heure, le bar est bondé. Certains sont déjà en pleine forme, ils rient, font des plaisanteries, parlent forts, d'autres semblent endormis et somnolent encore la tête baissée devant un café qui refroidit. Coincé dans l'angle, près de la baie vitrée, j'occupe ma place habituelle en attendant Elodie, elle ne va pas tarder.
A côté de moi, Seb mon pote et sa copine Armande discutent à propos du dernier devoir de philo. Ils ne sont pas d'accord, comme d'habitude, Seb est plutôt écolo-gauchiste et Armande subit encore l'empreinte de sa famille bourgeoise.Moi, ça m'amuse plutôt de les voir se chamailler, surtout que ça se termine toujours de la même façon, par de gros câlins.
--- Je me demande ce que fait Elodie ? Dis-je, en regardant Seb.
--- Elle a peut-être raté son bus répond Armande.
--- Possible, mais d'habitude, elle est là avant moi, elle regarde ses cours en m'attendant.
--- un problème ? Demande Seb.
--- Pas du tout, tout baigne.
Mais qu'est ce qu'elle fout ! Ca m'énerve, je me relève de ma chaise, tend le cou à gauche puis à droite, fais du slalom du regard. Rien.
--- Tu vas pas nous faire une crise ! Dit Seb, elle est pas perdue.
--- Ah ! fais pas chier Seb.
J'avale ma tasse de café d'un coup et quitte le bar. Dehors, sur le trottoir, je regarde une dernière fois, personne. Merde, en plus il se met à pleuvoir ! Je m'abrite et compose son numéro de téléphone, ça sonne mais personne ne répond
Je me retrouve seul en cours, ça me fait tout bizarre, le prof de math me demande : " Elodie est absente ? ". Je réponds : " Oui ". Simplement.
A midi, Seb bouscule tout le monde et me rattrape dans les couloirs.
--- Tu viens avec nous, on va chez le "Turc ", me dit-il, Armande a envie d'un Kebab ?
--- O.K. je viens avec vous.
Je suis plutôt content que Seb me demande de les accompagner, lui et Armande, car j'aurais pas arrêté de ruminer et j'aurais rien bouffé.
Chez le " Turc ", le temps passe vite, Seb et Armande s'accrochent à nouveau. Après son bac, Seb, qui joue dans une petite troupe de théâtre amateur, veut se consacrer à la comédie. Ce n'est pas du tout du goût d'Armande qui voudrait le voir faire une école d'ingénieur.
--- Et si on se met ensemble et qu'on a des enfants, dit Armande c'est avec ton cachet de comédien que tu comptes les nourrir ?
--- Tu me parles d'enfants alors qu'on est ensemble depuis six mois, dit Seb.
--- Ah ! Parce que t'as l'intention de me laisser tomber et c'est toi qui …
La sonnerie de mon téléphone interrompt leur conversation. C'est la mère d'Elodie, elle me demande de passer chez elle ce soir, après les cours, elle va tout m'expliquer.
Ce coup de téléphone m'a complètement déstabilisé, j'ai assisté à tous les cours de l'après-midi, comme un automate, j'ai rien compris. Je me suis inventé une quantité de scenari, tous plus loufoques les uns que les autres. Quand je l'ai imaginé prisonnière des Martiens où des aliènes, je me suis dit : " Arrête tes conneries, tu vas te retrouver à l'asile ". En dernière heure, on avait ''anglais'', comme tous les mardis je me suis installé à côté de Judith, sa copine. Elle non plus ne s'explique pas l'absence d'Elodie.L'appartement de la famille d'Elodie se situe dans une petite rue du quatorzième arrondissement, je m'y rends, cherche son nom au-dessus des boutons et sonne.
--- Montez ! Je vous attends, dit une voix à l'intonation triste.
Il n'y a pas d'ascenseur, alors j'avale les trois étages d'un coup et me retrouve face à la mère d'Elodie, un peu essoufflé.
--- Bonjour Alex, dit-elle, entrez.
Je n'ai jamais vu la mère d'Elodie et je me sens mal à l'aise, j'en suis sûr, elle a pleuré, ses yeux sont rouges et elle semble abattue. Elle me désigne un fauteuil en cuir et me prie de prendre place. Je m'écroule au fond, je me sens rapetissé et la regarde attendant une explication.
--- Ce n'est pas la première fois que ma fille disparaît dit-elle, mais habituellement, je sais où elle est, elle est chez son père. Par contre aujourd'hui, elle n'y est pas, et pour cause, vous voulez savoir avec qui elle est actuellement ?
--- Aucune idée, mais cela m'intéresse beaucoup, dis-je
Elle se dirige vers le bar, sort une bouteille et me verse un cognac,
--- Tenez, dit-elle, buvez ça vous en aurez besoin,
Elle laisse un temps mort et ajoute :
--- Elle est tout simplement partie avec mon ami !
Je me redresse d'un bond du fauteuil, je la regarde l'air ahuri, mes yeux sortent de leurs orbites et je lève la tête dans l'attente d'autres explications.
--- Non, non, dis-je, c'est pas possible, pas elle ! Ca me surprend
--- Et moi, vous croyez que ça ne me surprend pas ! Dit-elle.
Je dois donner quelques explications au sujet de la mère d'Elodie. Elle a eu sa fille alors qu'elle était encore lycéenne elle n'avait pas dix-huit ans. Un rapide calcul permet de déterminer son âge : trente six ans. C'est jeune, d'autant plus qu'elle ne les fait pas. Ca, Elodie ne me l'a pas dit, ni qu'elle est une ancienne mannequin. Depuis cinq ans, elle vit avec un photographe, celui justement qui est parti avec Elodie. Moi, je tombe des nues, je suis amoureux d'Elodie, et je me sens trahi, déconcerté, perdu.
La mère d'Elodie s'est assise sur le canapé, elle penche la tête et ses longs cheveux blonds cachent son visage. Je ne dis rien, je n'ose pas rompre le lourd silence qui s'est installé. Dehors, les voitures klaxonnent et des motos passent bruyamment. C'est drôle, d'habitude je n'entends rien de ce qui se passe dans la rue.
--- J'en ai rien à foutre de Benoît, (c'est le nom du photographe) c'est un coureur doublé d'un fainéant dit la mère d'Elodie, de toutes façons j'allais le plaquer, mais je me fais du souci pour Elodie. Ce salaud qui séduit ma fille ! J'aurais dû m'en douter, à voir comme il la regardait.
Moi, je suis toujours au fond de ce fauteuil douillet, je termine mon verre de cognac.
--- Je vous en verse un autre ? Demande la mère d'Elodie tenant déjà la bouteille de cognac à la main.
--- Je réponds, oui madame.
--- Appelez-moi Sylvie dit-elle, madame ça me vieilli.
Je réponds, oui, puis elle se dirige vers une commode et ouvre un tiroir. Elle sort un gros album photo, le pose sur le canapé et se verse un verre de cognac.
--- Venez dit-elle, je vais vous montrer des photos d'Elodie quand elle était petite.
Je me lève de mon fauteuil et m'assied dans le canapé, à côté d'elle. Les premières photos montrent Elodie bébé, les suivantes, la montre dans un trotteur apprenant à marcher et plus loin elle joue au ballon sur la plage à Sainte Maxime. Ici, c'est son anniversaire, elle a douze ans.
--- Tu trouves pas qu'elle était belle ma fille ? Dit Sylvie, qui pour la première fois emploie le tutoiement.
--- Pourquoi elle était, dis-je, elle est toujours aussi belle !
J'allais dire : " c'est normal quand on voit la maman ", mais je n'ai pas osé et nous avons continué à parcourir l'album, ainsi j'ai vu le père d'Elodie qui, à en juger par la photo, semblait à peine plus âgé que moi.
--- Ah ! Quel salaud ce Benoît ! Je le haïs, dit-elle.
Elle se relève, se ressert un grand cognac et, sans me demander mon avis m'en verse un aussi. C'est déjà mon troisième et j'ai pas l'habitude.
--- Quand on a de gros soucis dit-elle, rien de mieux qu'un petit verre, c'est pas dangereux et ça fait oublier !
--- Aller Alex, à ta santé ! Dit-elle en cognant son verre contre le mien.
On avale nos verres presque d'une traite. Sylvie se lève, elle titube légèrement, va dans une autre pièce et revient avec une pile de magasines qu'elle pose sur le canapé.
--- Regarde Alex ! Me dit-elle
Elle me montre des photos d'elle posant pour des vêtements divers, des pulls, des jupes, des chemisiers et même des sous-vêtements.
--- En ce temps-là, Elodie ne m'apportait que des satisfactions, dit-elle, on était comme deux vrais copines.
L'alcool commence à faire son effet, je ne suis pas ivre, mais la tête me tourne un peu, et quand Sylvie me reverse un autre verre, je lui dis que c'est suffisant, que je ne pourrai pas retourner chez moi.
--- C'est pas grave dit-elle, il y a de la place chez moi, tu dormiras ici.
Sylvie se relève du canapé, heurtent les magasines qui tombent à terre et se penche pour attraper son verre. Comme il est vide, elle s'en reverse un autre, penche sa tête en arrière et avale tout, cul sec ! Elle reste debout, puis tangue de tous côtés et s'affale sur le canapé. Tout en longueur, sa tête sur mes genoux. C'est la première fois que je vois son visage de si près, il est magnifique, elle tourne la tête vers moi et sourit.
--- Ca t'embête pas que je mette ma tête sur tes genoux ? Me dit-elle.
Je réponds que non, et c'est vrai, ça ne me gêne pas. Comme ses cheveux sont tout en désordre sur sa figure, je dégage son visage en replaçant les mèches sur le côté.
--- Comme tu as les mains douces ! Dit-elle.
Rien de méchant, c'est gentil de sa part.
--- Et moi, dit-elle j'ai la peau douce aussi ?
--- Je ne sais pas, lui dis-je surpris de sa question.
--- Regarde, tu le sauras, Dit-elle.
Elle prend ma main et la pose sur son cou puis la recouvre de son autre main. Etonné, je me demande ce qui m'arrive ! Quel jeu joue-t-elle ? Elle a quand même pas l'intention de passer la nuit avec le copain de sa fille ? Je ne comprends rien à ce qui m'arrive aujourd'hui, en plus j'ai pas les idées très claires. Elle se relève du canapé. Enfin, je me sens soulagé et me lève aussi pour lui dire que je dois y aller mais avec l'alcool je perds l'équilibre et retombe sur le canapé. C'est alors qu'elle se laisse tomber sur moi, me prend dans ses bras et m'embrasse avec fougue… Je passe un coup de fil à mes parents pour leur dire que je ne rentrerai pas, que je passe la nuit chez un copain.Ca fait deux mois aujourd'hui qu'Elodie est partie et que sa mère l'a remplacée. J'ai rien dit à Seb et Armande, c'est pas leurs affaires et je crains leurs remarques. Ce qui est important, c'est que je sois heureux, et je le suis avec Sylvie, grâce à elle j'ai appris des choses en amour, une sorte de méthode accélérée. Le plus difficile, c'est pour cacher cette relation à mes parents, je suis toujours obligé de mentir et d'inventer des trucs, ça devient lassant.
Le prof de math est malade, c'est un peu con, on est à un mois du bac. Par contre, ça tombe à pic, je vais pouvoir aller chercher Sylvie à son boulot, elle s'occupe de la rubrique '' mode'' d'un magasine.
J'arrive à l'accueil de l'immeuble où elle travaille et demande les bureaux de sa société. Ils sont situés au quatrième étage, je m'y rends. Dans le couloir, je rencontre une employée les bras encombrés de documents, je lui demande le bureau de madame klein, elle me montre une porte bleue, pointe son doigt et dit : " C'est là ". Croyant que cette porte ouvrait sur un couloir, je l'ouvre sans frapper et entre. Le spectacle que je découvre me pétrifie, Sylvie est là, assise à son bureau, enlacé par un homme dont je ne vois pas le visage. Ils s'embrassent et ne se sont même pas rendu compte de ma présence. Je sors discrètement, meurtri et blessé, je rentre chez moi, me lance sur mon lit et me mets à pleurer. Sylvie était une erreur.
Les épreuves du bac arrivent, je pense avoir des chances, je suis bon en philo, en langues et moyen en math. Mais, j'ai plus la tête aux études, je me sens indifférent à tout, j'ai même plus envie d'aller au club photo. Je passe les épreuves comme prévu, je doute….Les résultats tombent, merde, je suis recalé, même pas le rattrapage. Quelle année ! Surtout que Seb et Armande sont reçus, moi j'ai l'air con.
J'ai pas beaucoup de tunes, mais je veux partir… seul. Ma destination : le sud de la France. J'ai besoin de changer d'air, de voir d'autres gens et envie de faire de la photo de paysages car ici, j'ai l'impression d'étouffer. J'ai un bon sac à dos, une petite tente deux places… A nous la liberté.
Je descends du train à Valence, le soleil baigne la gare de ses rayons brûlants, pas un nuage. Mon sac à dos est un peu lourd, mais je vais m'y faire, c'est le même problème à chaque fois et après quelques jours, je n'y pense plus. Avec ces paysages idylliques, le beau temps et tous ces gens heureux autour de moi, je me sens bien, je revis. Je sens que je vais m'éclater avec mon appareil photo, en rentrant à Paris, les gars du club vont être épatés.Je longe une rivière d'importance moyenne dont j'ignore le nom, mais ce n'est pas important. Un pont composé de plusieurs arches l'enjambe et je veux me rendre sur la rive opposée pour tirer quelques clichés. L'endroit est désert, ce qui par cette chaleur épouvantable, est compréhensible. Sur la droite du pont, un couple de touristes d'un certain âge se reposent. La femme est debout et regarde une carte, l'homme est assis sur le muret, le dos face au vide. Quand j'arrive à leur hauteur, la femme m'interpelle.
--- Eh ! Je vous reconnais, dit-elle, c'est vous qui avez dérobé le portefeuille de mon mari hier sur le marché !
--- Vous faites erreur, madame, lui dis-je, hier j'étais encore à Paris.
--- Non ! Non ! C'est vous, je vous reconnais, j'en suis sûre, vous êtes un voleur !
--- Mais madame, puisque je vous dis qu'hier je n'étais pas ici.
--- Vous mentez ! Voleur ! Dit-elle.
--- Je vous reconnais aussi, dit l'homme d'un ton agressif ! C'est vous !
Je me rapproche pour m'expliquer mais l'homme commence à crier, il me désigne du doigt en me traitant de voleur, son visage devient rouge de rage, ses veines semblent sortir de son cou, il hurle.
--- Mais arrêtez ! Dis-je, vous êtes cinglés tous les deux, puisque je vous dis qu'hier j'étais à Paris, je suis arrivé ici ce matin, c'est pourtant simple !
--- Menteur ! Voleur ! Salaud ! Dit l'homme en hurlant de toutes ses forces.
L'homme redouble de rage, me somme de lui rendre son portefeuille, serre ses poings, ses veines gonflent, son cou devient violet. Il s'apprête à me jeter une nouvelle salve d'insultes quand subitement il perd l'équilibre, son corps part à l'arrière, dans le vide. Je me précipite sur lui pour le rattraper par les jambes, j'arrive à l'agripper par une chaussure mais l'homme est lourd et je ne parviens pas maintenir ma prise. L'homme tombe dans le vide.
--- Assassin ! Dit la femme, vous avez jeté mon mari par-dessus le pont. Elle s'approche du muret pour regarder en bas, mais ne voit rien. Je me penche à mon tour et aperçois l'homme, une vingtaine de mètres plus bas, immobile, allongé face contre terre.
--- Assassin ! Assassin ! Répète-t-elle, vous l'avez jeté dans le vide, je vais le dire à la police !
--- Mais arrêtez ! Dis-je, vous êtes complètement folle, il faut appeler des secours, au lieu de vous acharner sur moi.
N'écoutant que ma conscience, j'ôte mon sac à dos et cours à toutes jambes vers l'extrémité du pont pour porter secours à ce malheureux imbécile. La femme continue de crier "au secours, à l'assassin " ! J'arrive devant l'homme tout essoufflé, je me penche sur lui, il ne bouge pas. Je lui demande s'il m'entend mais n'obtiens aucune réponse. Je n'ai jamais été confronté à la mort, et l'idée me traverse l'esprit que l'homme est peut-être mort. Mon corps se glace, je commence à trembler et à paniquer. Que faire en pareille situation ? Et s'il n'est pas vraiment mort ? Dois-je tenter le bouche à bouche ou le massage cardiaque ? Je ne sais que faire. Mais, attiré par les cris de la femme, d'autres personnes arrivent sur les lieux. Un homme arrive en courant, examine le malheureux, le retourne, lui prend le pouls, regarde ses yeux et tourne sa tête de gauche à droite.
--- On ne peut plus rien pour lui, dit l'homme, il s'est fracturé les cervicales.
Puis, se retournant vers moi, il demande :
--- Vous êtes de la famille ?
--- Non réponds dis-je, je passais sur le pont.
L'homme sort son portable, appelle la gendarmerie et demande aux autres personnes de ne pas bouger le corps. D'autres personnes arrivent ainsi que l'épouse du malheureux. Elle se jette sur son mari et se met à pleurer. Puis, subitement elle se relève en furie et, me désignant du doigt, elle dit :
--- C'est lui qui à jeté mon mari par-dessus le pont ! C'est un assassin, il faut l'arrêter !
--- Mais vous êtes folle dis-je, au contraire, j'ai tenté de le retenir.
--- Non c'est lui, dit la femme, il a même volé le portefeuille de mon mari !
Je sens que la vieille va me créer des ennuis… Dans l'immédiat, je dois récupérer mon sac à dos qui est resté sur le pont. Pendant ce temps, les gendarmes arrivent sur les lieux suivis d'une ambulance. La femme se précipite aussitôt sur eux, me désigne du doigt sur le pont. Deux gendarmes se précipitent à ma rencontre, je les laisse venir, je n'ai rien à me reprocher.
--- L'épouse de l'homme qui est tombé du pont vous accuse dit un gendarme.
--- Oui, je sais dis-je, elle est complètement folle, elle prétend aussi que j'ai volé le portefeuille de son mari.
--- Nous verrons ça à la gendarmerie dit-il.
L'ambulance a transporté l'homme et sa femme, les gendarmes sont encore restés, ont pris des mesures, effectués des recherches et m'ont demandé de les accompagner à la gendarmerie. Rapidement, ils passent à l'interrogatoire.
--- Madame Lebrun, prétend que vous avez volé le portefeuille de son mari et que vous refusiez de lui rendre. Il s'ensuivit une dispute qui dégénéra en affrontement au court duquel vous avez jeté monsieur Lebrun par-dessus le pont, confirmez-vous cette version ?
--- Absolument pas dis-je c'est faut, je ne connais pas ces personnes, dis-je.
--- Vous n'avez pas besoin de les connaître pour leur voler leur argent, dit-il. Et il ajoute :
--- Vous ne niez pas votre dispute sur le pont avec Monsieur Lebrun, des témoins ont entendu votre dispute ?
--- Je ne nie pas ma dispute, je marchais tranquillement sur le pont quand ce couple m'a agressé verbalement.
--- Vous voulez dire, quand le couple a reconnu la personne qui leur a volé leur argent. Vous étiez démasqué, vous vous êtes chamaillés, vous avez poussé monsieur Lebrun par-dessus le muret, mais vous ne l'avez pas fait avec intention de le tuer, c'est bien ça ? En vérité, vous n'aviez pas intention de tuer.
--- Non ! Dis-je, Monsieur Lebrun est tombé tout seul, il a fait un malaise et je me suis précipité sur lui pour le retenir, pas pour le pousser.
--- Ce n'est pas la version de son épouse, dit le gendarme.
L'interrogatoire se poursuit, ils ont la conviction que j'ai poussé monsieur Lebrun pour l'empêcher de parler. Madame Lebrun avait même ajouté qu'elle aussi je l'aurais jeté par-dessus le pont si elle ne s'était pas sauvée. Mais, j'ai un autre élément contre moi, le fait d'être retourné chercher mon sac à dos, constitue pour eux la preuve que je m'apprêtais à fuir. Ils me demandent si une personne peut témoigner de ma Présence à Paris hier. Je leur propose d'appeler mes parents. Là encore, le sort s'acharne contre moi, ils ne sont pas chez eux. Les gendarmes essaient sur leur portable mais là encore aucune réponse. Je deviens pour eux, le coupable idéal. Ils me retirent ceinture et lacets, mettent mes affaires de côté et me placent en cellule. Elle fait une quinzaine de mètres carrés fermée par une porte épaisse et ajourée dans sa partie haute. A l'intérieur, un banc en bois occupe les deux murs de chaque côté. Je ne suis pas seul, un homme est assis tout au bout les bras croisés, il semble dormir, mais en fait, il est complètement ivre. Une personne m'apporte à manger, c'est plus que dégueulasse et je n'y touche pas. Une heure plus tard, ils viennent me chercher pour un nouvel interrogatoire. Ils me posent toujours les mêmes questions et je leur donne les mêmes réponses. Ils deviennent de plus en plus agressifs et menacent de me faire parler par la force. Je dis que j'ai droit d'avoir un avocat, à quoi ils répondent qu'ils n'ont pas compris ma question. A minuit, ils me remettent en cellule, je n'arrive pas à dormir et l'homme qui est avec moi a vomi sur le banc, l'odeur est insupportable. A deux heures du matin, nouvel interrogatoire, ils ont la certitude que je suis coupable, pour eux aucun doute possible. Comme je continue à nier, ils me remettent en cellule mais l'odeur de vomi me donne des hauts le cœur et l'homme n'arrête pas de râler. Malgré le manque de sommeil et la fatigue, je cherche un moyen de prouver mon innocence. Au cours de l'interrogatoire de ce matin, un gendarme me dit que je risque vingt années de prison ! Je réalise que ma situation devient dramatique et avec la fatigue due aux interrogatoires, j'ai peur de céder et d'avouer n'importe quoi pour qu'on me fiche la paix. En matinée, enfin, un avocat vient me voir. Après lui avoir expliqué mon affaire, je découvre que lui non plus ne me crois pas ; la preuve, il me conseille d'avouer. Son épouse vous à vu le pousser dans le vide ! Dit-il, vous n'avez aucune chance si nous plaidons non-coupable. Le Procureur a demandé une prolongation de ma garde à vue, je vais encore passer une nuit dans cette cellule, et après ? Je suis révolté contre cette injustice. J'ignore ce qui se passe, mes parents sont toujours injoignables.Parfois, j'ai l'impression que je fais un cauchemar et que je vais me réveiller. A midi, on m'apporte un plateau de nourriture, Je refuse de manger car je suis innocent et n'ai aucune raison d'être ici. Je passe toute la journée en cellule. L'homme qui était ivre est parti, il est remplacé par deux jeunes voleurs de voitures. Ce sont des habitués, ils crient, chantent et font du bazar, moi je me sens mal à l'aise. En soirée, nouvel interrogatoire, c'est peut-être le dixième, dix fois que je leur répète la même chose. La nuit est calme, les deux jeunes sont partis et je réussis à dormir quelques heures. Le matin, petit déjeuné, je ne mange rien ! Vers dix heures, je suis convoqué au bureau de l'adjudant. Il me prit de m'asseoir, prend une feuille imprimée d'une main, me dit qu'un fax en provenance de l'hôpital vient d'arriver et il lit : " Les résultats d'autopsie pratiquée sur la personne de monsieur Lebrun font apparaître que celui-ci est décédé d'un arrêt cardiaque … ". Il ajoute qu'aucune charge ne pèse plus contre moi et que je suis libre dès maintenant. Je n'y crois pas, est-il sérieux ou est-ce une ruse pour tester ma réaction ? Il m'a simplement dit : " nous nous sommes trompés " puis, comme il voyait que j'attendais autre chose, comme des excuses, il ajouta : " Ca fait parti de notre métier.
J'ai récupéré mon sac à dos et, dégoûté, je suis rentré à Paris.Bokay, Jjb80300@hotmail.comParis, été 1943.
C'est un bel après-midi, le soleil entre dans l'appartement par deux grandes fenêtres. Ma mère est assise près de la fenêtre, elle fait de la couture et ma grande sœur est plongée dans un nouveau roman. Moi, je rassemble tous mes soldats car aujourd'hui, c'est la grande bataille, les Sudistes se préparent à résister aux Nordistes. J'ai récupéré un carton, je l'ai découpé pour en faire une forteresse et je suis prêt, la grande bataille va commencer. Notre père n'est pas avec nous, ma mère dit qu'il est parti en province chercher une maison à louer pour nous mettre à l'abri. Ah ! Je dois vous dire, nous ne sommes pas des gens comme les autres, nous sommes Juifs. C'est à dire que nous avons le droit de sortir mais à condition de porter une étoile jaune bien visible sur nos vêtements. Maman en a cousu une sur tous nos vêtements, elle dit que si on n'en a pas, on peut aller en prison, alors je fais bien attention. Elle dit aussi qu'il faut toujours être prêt à s'enfuir ou à se cacher. A l'école, j'ai qu'un copain, c'est parce qu'il est juif comme moi, les autres ne nous parlent pas. Maman prend bien soin de nous, elle nous achète du chocolat, des gâteaux et des bonbons, elle dit qu'elle les a au marché noir, mais moi, je ne l'ai jamais vu ce marché. Un jour, papa nous a même ramené des oranges, elles étaient très juteuses. Je ne sais pas pourquoi, mais aujourd'hui Maman est nerveuse, elle regarde par la fenêtre sans arrêt, elle se penche et regarde tout au bout de la rue, de chaque côté. J'ai commencé ma bataille, tous mes soldats sont alignés et prêts pour le combat quand Maman qui est penchée à sa fenêtre, se relève brusquement et nous crie :
--- " allez vous cacher ! "
Nous avons une cachette, c'est papa qui nous l'a aménagée. Elle n'est pas située dans l'appartement, mais sur le palier, dans le placard du compteur d'eau. Nous courrons tous les deux embrasser Maman, je ne sais pas pourquoi, mais elle me serre tellement fort que je lui dis :
--- " Arrête Maman, tu vas m'étouffer ! "Ma grande sœur aussi, elle la serre très fort, puis elle nous dit d'aller vite nous cacher, de ne pas faire de bruit et elle ajoute : tu obéiras bien à ta sœur. Je ne veux pas lui faire de la peine, elle a l'air triste et apeuré alors je dis : " oui Maman ", et nous partons nous cacher sur le palier. Comme je suis le plus petit, je rentre le premier et me fourre dans le fond, il fait tout noir. Ma sœur Sarah, me dit de ne pas faire de bruit et de ne pas parler. C'est pas facile de ne pas parler à dix ans, surtout que je lui parle tout bas à l'oreille, elle exagère, personne ne peut m'entendre. Sarah fait comme papa a dit, elle a bien remis la planche devant nous, comme ça, si quelqu'un regarde, il ne nous verra pas. On entend des pas dans l'escalier, ils font beaucoup de bruit, à mon avis il y a quatre ou cinq personnes. Sarah me prend dans ses bras, me serre fort et me chuchote…chuuute faut pas parler. La situation doit être grave aujourd'hui, tout le monde me serre très fort. Les hommes frappent chez nous, comme ma mère ne vient pas tout de suite, ils tapent très fort, peut-être même avec les pieds. Je ne comprends pas pourquoi ils viennent chez nous, Maman ne fait de mal à personne et elle met toujours son étoile jaune quand elle sort. J'entends la porte qui s'ouvre et les hommes qui rentrent dans l'appartement, je tremble de peur. Qu'est-ce qu'ils veulent encore à maman, ils sont déjà venus la semaine dernière. J'entends un homme qui crie :
--- " Où sont vos enfants ? "Je n'entends pas ce que Maman répond. Un des hommes a demandé :
--- " Tu as regardé partout ? "l'autre a répondu :
--- " Oui, j'ai tout fouillé, ils ne sont pas là ! "
J'entends qu'ils emmènent Maman, où l'emmènent-ils ? C'est drôle, Maman et Papa disent que c'est les Allemands qui sont méchants avec nous, mais j'ai bien écouté, c'est pas des Allemands, c'est tous des Français. Je les entends descendre l'escalier. Le bruit de leurs pas s'estompe et le silence revient. Je demande à Sarah s'ils sont partis. Elle me dit qu'il faut encore attendre un peu et ensuite on sortira. Des personnes tirent de l'eau dans l'immeuble, car ça fait un bruit de casserole et ça raisonne dans notre cachette. Je dis à Sarah que Papa a eu une sacrée bonne idée de nous faire une cachette ici. Mais Sarah pleure. Je ne comprends pas pourquoi, elle a peut-être peur que Maman rentre tard ? Elle me dit que ce n'est pas la peine de rester plus longtemps, qu'on peut sortir. Je remarque que les hommes n'ont pas refermé la porte de notre appartement et que Maman ne nous a pas laissé un petit mot comme d'habitude pour dire où elle est. Sarah me dit que je dois préparer des affaires et les mettre dans un sac car nous allons partir. Je ne comprends plus rien, elle n'attend pas que Maman rentre ? Elle me dit de ne pas poser de question et qu'à partir de maintenant, je ne m'appelle plus Simon Gerstein mais Jean Leblanc et elle, Françoise Leblanc. Je trouve ça bizarre qu'on change de nom, mais Maman a dit que je dois obéir à ma sœur. On doit partir pour longtemps car Sarah emporte à manger dans son sac et en met aussi dans le mien. Elle va dans la cuisine, je la suis, elle monte sur une chaise et descend une boite métallique de la plus haute étagère. Elle l'ouvre devant moi, la boite contient des billets de banque et deux cartes d'identités avec nos nouveaux noms. Comme elle me voit étonné, elle me dit que c'est maman qui les a mis là pour nous au cas où nous devrions partir. Sarah cache l'argent dans ses vêtements, met les cartes d'identités dans une poche, laisse la boite vide et me dit que nous devons quitter la maison pour nous rendre chez des amis à Nantes. Je m'inquiète au sujet de Maman et demande à Sarah si elle rentre ce soir. Sarah me dit : " Non ", c'est pour cette raison que nous devons partir. Avec ma sœur Sarah, je n'ai pas peur, elle est grande, elle a quinze ans, mais sans Maman, c'est triste.En descendant l'escalier de notre immeuble, la dame du premier entrebâille sa porte et nous dit tout bas, comme si personne ne devait entendre : " Soyez prudent les enfants, bonne chance ! " Puis elle referme sa porte. Je fais remarquer à Sarah qu'elle est gentille la dame du premier, quand elle me voit, elle me donne toujours un carré de chocolat. Dans la rue, j'ai peur et je suis fière en même temps car c'est la première fois que je sors sans mon étoile jaune, alors je me sens comme tout le monde. Sarah me l'a bien dit, personne ne doit savoir que nous sommes juifs. Je demande à Sarah où on va et elle me répond que nous allons marcher jusqu'à la gare, et après, nous verrons. Pour ne pas trop souffrir de la chaleur, nous marchons à l'ombre. Il faut faire attention, à chaque croisement, ma sœur passe furtivement la tête pour s'assurer qu'il n'y a pas de d'Allemand ou de policier, puis elle me fait un signe de la main et j'y vais. Dans la rue, j'ai l'impression que tous les gens nous regardent alors j'essaie de me faire encore plus petit pour ne pas me faire remarquer. Nous traversons un jardin, des enfants de mon âge jouent au ballon, je les regarde avec envie, car moi aussi je voudrais bien jouer au ballon. Comme Sarah me voit intéressé, elle me dit qu'on va s'arrêter ici un moment pour manger un morceau de pain, il y a un banc juste devant et je suis bien placé pour suivre le match. A un moment, le ballon atterrit dans mes pieds, je le ramasse et d'un coup de pied bien ajusté, le renvois au garçon qui me fait signe. Me voyant shooter avec autant de précision, Sarah me regarde et me sourit, ça me fait plaisir. Soudain, Sarah se penche pour voir entre les arbustes, relève la tête, me tire par la main et me dit :
--- Viens vite ! Prends ton sac, il y a des Allemands là-bas !Je lui obéis, et nous quittons le jardin. C'est dommage, je n'ai pas vu la fin du match, j'ai tout juste fini de manger ma pomme. Nous arrivons en face d'un marché de fruits et légumes. Ma sœur me dit que nous allons le traverser car il y a encore du monde et nous passerons inaperçu. Beaucoup de gens cherchent de la nourriture abîmée parmi les cageots vides laissés par les marchants. Je me dis que jamais Maman ne ferait ça, ramasser des fruits et des légumes à moitiés pourris. Pourtant, j'ai bien regardé, aucune de ces personnes ne portent d'étoiles jaunes. C'est peut-être parce qu'on est plus riche qu'on nous oblige à porter une étoile, pour que les autres personnes sachent que nous avons ce qu'il faut, qu'il ne faut rien nous donner. Tout en marchant, je pense à tout ça et j'arrête pas de trébucher sur les pavés disjoints qui ressortent. Ma sœur me dit de faire attention, qu'on arrive à la gare Montparnasse et que près des gares, il y a beaucoup d'Allemands et de police. Soudain d'un geste vif elle me tire par le bras et m'entraîne sous une large porte cochère.
--- Viens par ici, on va se cacher, dit-elle.L'immeuble est sale et sent mauvais. Des chats qui se battent pour des restes de nourriture se sauvent à notre arrivée. La cour est encombrée de pièces de vélos, de vieilles portes posées contre le mur et même d'un matelas tout éventré dont les ressorts dépassent. On va voir si on peut se cacher ici, dit Sarah. Elle m'entraîne de l'autre côté de la cour, ouvre une porte branlante dont les carreaux sont cassés et met son doigt devant sa bouche pour m'avertir de ne pas parler. La pièce semble inhabitée, très sale, encombrée de vieilles affaires et de détritus qui dégagent une odeur pestilentielle.
--- On va s'arranger une place propre et on s'installera ici jusqu'à la nuit, dit Sara.J'ai encore jamais vu un endroit aussi sale et répugnant, même chez madame Machard, qui habite au rez-de-chaussée, c'est pas aussi sale. Au fond de cette grande pièce, il y a une porte qui ouvre sur une sorte de cagibi. Il est peu encombré et ma sœur dit que c'est là que nous allons nous cacher jusqu'à la nuit. Je l'aide à enlever ce qui traîne sur le sol, récupère une caisse en bois pour nous asseoir et nous posons nos affaires. Il doit y avoir des gens qui habitent ici car on entend des enfants jouer dans la cour. Ma sœur me dit de ne pas me montrer car personne ne doit savoir que nous sommes ici.
Je suis en plein sommeil et quand Sarah me réveille, je rêve que des hommes s'amusent à tirer au fusil dans les étoiles.
--- C'est l'heure, dit-elle, il faut y aller !Nous sommes dans le noir absolu et c'est à tâtons que nous récupérons nos sacs. En traversant la grande pièce, je trébuche sur des ordures et tombe sur de vieilles pièces de métal. Ma sœur me demande si je me suis fait mal, je réponds non pour la rassurer mais ma main saigne, j'en suis sûr car je l'ai portée à ma bouche et j'ai senti le goût si particulier du sang. Nous traversons la cour, un homme dort sous le grand porche, on le distingue grâce à la lumière du réverbère de la rue. Je pose mes pieds délicatement sur les pavés pour ne pas le réveiller et nous pénétrons dans la rue. Elle est déserte et le silence est angoissant. Nous passons sur le côté de la gare et nous longeons les voies jusqu'à ce que nous atteignions les trains. Sarah regarde les écriteaux qui se trouvent sur les wagons. Après avoir regardé une dizaine de trains, nous en trouvons un qui va à Nantes.
Sarah essaie d'ouvrir une des portes du wagon, mais renonce à cause du bruit épouvantable que font les roulettes sur le rail métallique. Elle en essaie une dizaine et finit par en trouver une qui s'ouvre presque en silence. Sarah me soulève et je pénètre le premier à l'intérieur du wagon. Je m'avance prudemment car je n'y vois rien, je constate seulement que le wagon est presque vide mais je n'arrive pas à voir jusqu'au fond. Je tends ma main à Sarah pour l'aider à monter et nous refermons la porte. A tâtons dans le noir, nous partons explorer le fond du wagon. Je prends mes pieds dans des barres de métal et tombe sur une masse molle et informe, ce sont des sacs de jute. Ils contiennent quelque chose comme de la poudre ou de la farine. Ma sœur, qui explore l'autre côté du wagon, découvre de gros cartons, qui contiennent du tissu ou des vêtements. Je retourne avec elle et ouvre un carton de vêtements avec mon petit couteau de poche. A mon avis, cela ressemble à des vestes et des pantalons, tous bien pliés et qui sentent le neuf. Je vide la moitié du carton à terre et l'étale pour en faire un matelas de fortune car je suis Je me réveille en sursaut, tourne la tête de tous côtés et découvre avec stupeur l'univers qui m'entoure,.
--- Sarah, tu es là ? Ou on est ?
--- Calme-toi Simon ! On est dans un train, on voyage vers Nantes. Tu te souviens ?
--- Ah ! Oui, je me souviens…Le train roule lentement et le soleil se faufile entre les planches disjointes du wagon. Sarah est à mes côtés, elle déballe des cartons contenant des habits de femmes, robes, chemisiers, pulls. Elle prend une robe bleue à fleurs, la pose contre elle et me demande ce que j'en pense. Moi, je n'y connais rien en habits de filles alors, pour lui faire plaisir, je lui dis que ça lui va bien.
--- Si elle me va, je la garde, dit-elle.
--- Mais c'est pas bien de voler ! lui dis-je, si Maman savait…
--- Et tu crois que c'est bien ce qu'on nous fait ? On est obligé de voyager caché dans un train de marchandise ! Et Maman, pourquoi ils l'ont enlevé ? Tu crois que c'est normal. Alors moi, je prends cette robe, c'est pas normal, mais je la prends. S'ils me rendent Maman, je rends la robe. Qu'est-ce que tu en penses ?
--- Je ne sais pas, tu as peut-être raison, mais voler c'est pas bien !La porte du wagon qui ferme mal me permet de regarder le paysage qui se déroule devant moi, des maisons de plus en plus hautes indiquent qu'on se rapproche d'une grande ville. Je demande à Sarah :
--- On approche d'une ville, c'est Nantes
--- T'as vu à quelle vitesse on roule, ce train ne va plus vite qu'une tortue !
--- On sera quand même arrivés ce soir ?
--- Non ! Dit Sarah, à cette vitesse si tout va bien, on mettra deux ou trois jours.Je n'ai guère envie de rester deux ou trois jours dans ce wagon. Qu'est-ce que je vais faire tout ce temps ? J'aurais dû emmener mes soldats, j'aurais fait une vraie bataille. Tiens, qu'est-ce qui se passe, le train s'arrête ! Je regarde par le jour de la porte…Là-bas au loin, le quai est plein de monde ! Il y a des hommes, des femmes et des enfants, mais aucun n'a de bagage. Ils sont entourés de soldats allemands qui tiennent leurs fusils à la main. On ne voit pas très bien, mais je crois qu'ils portent tous une étoile jaune. Ce sont donc des Juifs, comme nous. Un train arrive sur le quai, juste devant eux, les Allemands les font reculer, puis le train s'immobilise. Un soldat crie des ordres en allemand, les gens forment des colonnes face aux portes et commencent à monter. J'en vois qui ne veulent pas monter, mais les soldats leur donnent des coups de crosses dans le dos et ils font comme les autres. Ils sont méchants, ils tapent très fort, c'est pas bien de traiter les gens ainsi, je me demande ce qu'ils ont fait de mal. Sarah me dit que c'est uniquement parce qu'ils sont Juifs et qu'ils les emmènent en Allemagne pour les faire travailler. C'est peut-être là-bas qu'ils vont emmener Maman ! Si c'est ça, je me demande combien de temps ils vont la garder, parce que moi sans Maman je vais m'ennuyer. Pour mieux voir, j'ai ouvert la porte du wagon et j'ai passé ma tête mais Sarah me dit que ce n'est pas prudent, qu'on pourrait nous voir, alors je l'ai refermée. Nous commençons à avoir faim, Sarah ouvre son sac, coupe des tartines avec le pain qui reste et les recouvre de confiture. C'est de la confiture de prunes, elle est très bonne. Le train redémarre en faisant de fortes secousses mais roule très lentement. Tous les gens qui étaient sous la surveillance des Allemands sont montés dans le train et les soldats se tiennent sur le quai debout, le fusil à la main et face au train. Ils sont postés, un tous les quatre à cinq mètres. J'ai refermé la porte au maximum car nous passons tout près d'eux. Je me dis que s'ils nous attrapent, ils nous mettront aussi dans ce train pour aller travailler en Allemagne. Je réfléchis au travail qu'ils pourraient me faire faire mais je ne sais pas car avec Maman je n'ai jamais travaillé. Le train ralentit encore puis s'arrête, juste devant la gare. Pour effacer les preuves de notre présence, nous remettons en place tout ce que nous avons dérangé et nous nous aménageons un espace tout au fond derrière les sacs de farine.
Nous sommes restés cachés, recroquevillés ainsi pendant plusieurs heures. Le train était toujours arrêté et la chaleur insupportable. Las de cette position, Sarah dit que nous devons acheter de la nourriture car si le voyage est très long nous risquons d'avoir faim. Je tire sur la grande porte du wagon et nous quittons notre cachette. La gare est très animée, le quai encombré de personnes embarrassées de bagages hétéroclites. Le train qui contenait tous ces gens montés de forces dans les wagons est parti. Tout semble normal et Sarah me dit que c'est le moment de quitter notre cachette pour aller acheter à manger. Nous prenons nos sacs et descendons du wagon avec précaution. Mélangés à une foule composée de toutes sortes de gens, personne ne fait attention à nous. Un train entre en gare enrobé d'un nuage de fumée qui envahit tout le quai. La bousculade est générale et nous en profitons pour nous diriger vers l'intérieur de la gare. Les gens nous poussent, nous heurtent avec leurs gros sacs. Sarah me dit que nous allons sortir de la gare et chercher une boulangerie et une épicerie. Ca fait du bien de se retrouver en plein air, j'en avais plus que marre de ce wagon. Sarah achète des provisions et nous rentrons dans la gare à nouveau. Par chance, il y a de la place de libres sur un banc, je demande à Sarah si on ne peut pas s'asseoir quelques minutes avant de reprendre notre place dans le wagon. Elle hésite et fini par accepter. Nous nous asseyions à côté d'un homme assez âgé accompagné d'un chien. Il tire son sac à lui pour nous faire de la place et, voyant que je regarde son chien, il me dit :
--- Il s'appelle Sim, c'est un berger allemand, mais pas pure race.Le chien vient vers moi, pose ses pattes sur mes genoux et me lèche, moi, sans réfléchir je réponds :
--- C'est drôle, c'est comme mon prénom, je m'appelle Simon.Réalisant aussitôt Que j'avais commis une grosse erreur, je rectifie de suite et ajoute :
--- Non, je me suis trompé, je m'appelle Jean, Jean Leblanc.
--- Tu sais plus ton nom ? Me dit l'homme.
--- Si, si j'ai pas fait attention, mais il est beau votre chien, il est drôlement gentil.
--- Ca dépend avec qui, en tout cas, il est gentil avec les enfants qui sont en fuites, Comme vous, hein ?
--- On est pas en fuite Monsieur, lui dis-je, on attend notre maman !
--- Un conseil les enfants, ne restez pas ici, il y a des allemands, il faut partir !A peine a-t-il terminer sa phrase qu'une patrouille de militaires allemands pénètre dans la gare. Après une rapide inspection de la tête, les militaires s'avancent en direction de notre banc.
--- Papiers ! Demande l'un des militaires en jetant un regard suspicieux sur l'homme.
--- Je n'en ai pas dit-il, je les ai perdus… Il y a longtemps.
--- Alors suivez-nous, dit un autre sur ton agressif.
--- Et mon chien, je ne peux pas le laisser là ? Dit l'homme.
--- Pas de chien, que vous ! Dit le militaire. C'est les ordres !Les soldats embarquent l'homme qui se débat et répète sans cesse qu'il ne veut pas partir sans son chien. Je tremble de peur, ces soldats me paraissent encore plus féroces que je ne l'imaginais.
--- Et vous les enfants, vous êtes tout seuls ? Vous avez des papiers ? Demande un Soldat.
--- Oui, dit Sarah en sortant les deux cartes d'identités de sa poche.Mais le soldat n'a pas le temps de vérifier nos papiers, car à cet instant l'homme réussit à s'enfuir et tous les soldats partent à sa poursuite. Aller ! Dit Sarah me tirant violemment par le bras, il faut partir. J'entends deux coups de fusil à l'extérieur de la gare…
Difficilement repérable grâce à notre petite taille, la foule nous cache et nous aspire rapidement. Nous nous faufilons dans cette marée humaine et retraversons les voies. Notre train est toujours là, un peu à l'écart des autres, en plein soleil. Nous devons quitter la foule et retourner à notre wagon sans nous faire remarquer. Mais non ! Personne ne fait attention à nous ! Les gens ont suffisamment à faire avec eux-mêmes sans s'occuper des autres ! Arrivés à notre wagon, je grimpe et tire de toutes mes forces sur la lourde porte, puis j'aide Sarah à monter et nous refermons la porte, laissant juste une dizaine de centimètres de jour. A l'intérieur il fait une chaleur épouvantable, je regarde Sarah, mes jambes et mes mains tremblent. C'est la peur me dit-elle en me prenant dans ses bras. C'est vrai que j'ai eu très peur, mon cœur bat à toute vitesse. Je déballe un carton de vêtements pour me confectionner une couchette et m'allonge dessus. Ma sœur est affalée sur un gros carton, elle a le regard vide et pensif. Nous restons ainsi une demi-heure quand soudain, un aboiement nous fait sursauter ! Je tire doucement la porte du wagon et reconnais le chien, c'est Sim ! Ses pattes avants sur le rebord du wagon, il me regarde tristement. Il a certainement perdu son maître, emmené ou tué par les soldats. Sarah me dit qu'il ne faut pas le laisser là devant le train qu'il pourrait nous faire repairer. Elle descend du wagon et soulève le chien pour l'aider à monter avec nous. Le pauvre chien se sent perdue, il me lèche et pause ses pattes sur mon épaule. Puis, je passe mon bras autour de son cou et le renverse sur le matelas que je me suis confectionné. Il se roule sur moi et nous jouons comme des fous, comme s'il me connaissait depuis toujours.
--- Tu as faim ? Dit Sarah en s'adressant au chien.Sim émet un léger grognement et Sarah ouvre le sac rempli de provisions. Elle en sort une sorte de saucisson médiocre, en coupe quelques rondelles qu'elle place dans une tranche de pain et le donne à Sim. Il l'avale presque d'un coup. L'arrivée de Sim a stoppé net mes tremblements. Je me demande ce que Sarah compte faire avec ce chien ? Il a l'air drôlement gentil ! Sarah lui redonne à manger car il à l'air d'avoir très faim. Je demande à Sarah si Sim peut venir avec nous jusqu'à Nantes, mais elle dit que c'est déjà gentil que des amis nous hébergent et que nous ne pouvons pas arriver avec un chien. Elle a peut-être raison, mais je me demande où il va aller ? Soudain, Sim se lève d'un bond, se dirige vers la porte et grogne. A-t-il entendu un bruit ou senti une personne ? Tout d'un coup, il se met à aboyer avec force devant la porte. Je regarde et je vois un homme habillé en bleu de travail et portant une casquette de toile, bleu également. Il tire la porte du wagon, mais Sim aboie de plus belle.
--- Un chien ! Un chien dans le train ! On aura tout vu ici ! Dit l'homme.L'ouvrier, comprenant que ce chien faisait beaucoup de bruit mais n'était pas méchant, grimpa dans le wagon. A la vu de tous ces cartons ouverts, il poussa un cri :
--- C'est toi qui a déménagé tous ces cartons, dit-il en s'adressant à Sim ? t'es sûr que tu es tout seul ?Je me suis caché tout au fond du wagon, derrière les sacs de farine et je respire profondément dans les bras de Sarah. L'homme fouille partout, je l'entends, il bouge des cartons. Maintenant, il vient vers nous, regarde dans notre direction mais ne nous voit pas. Il retourne et s'apprête à quitter le wagon quand Sim arrive comme une tornade et se jette tout contre moi. L'homme trouvant cela bizarre revient et nous découvre.
--- Qu'est-ce que vous faites ici ? Demande l'homme, c'est vous qui avez retournez tous ces cartons, petits bons à rien ! Sortez un peu que je vous vois !
--- Ne dites rien Monsieur, dit Sarah, nous allons tout ranger. Nous voulons juste aller à Nantes mais nous n'avons pas d'argent.
--- Mais tu es grande toi, dit-il a Sarah, quel âge tu as ?
--- J'ai quinze ans monsieur et mon petit frère a dix ans.
--- Nous allons ranger tout ça, dit l'homme, toi le gamin, tu arranges les sacs de farine comme il faut et tu bouges pas d'ici, moi et ta sœur on va ranger les cartons.J'ai pas beaucoup à ranger, alors je m'adosse contre un sac, Sim à mes côtés tout contre ma jambe. Pendant ce temps, Sarah et l'homme s'occupent des cartons. Je les entends parler, mais je n'y vais pas, l'homme m'a dit que je devais rester ici. Ils parlent de plus en plus fort et ne semblent pas d'accord. J'entends même ma sœur qui se fâche, elle dit :
--- Non, non je ne veux pas ! Je ne veux pas !
--- Mais laisse-toi faire, dit l'homme, je ne te ferai pas mal !
--- Non ! Arrêtez ! Je ne veux pas, dit ma sœur avec force.J'entends des bruits de cartons qui dégringolent puis soudain, une claque ! Elle raisonne dans le wagon et il s'ensuit un lourd silence. Il n'a quand même pas frappé Sarah ?
--- Simon ! Simon ! Vient me défendre, Crie Sarah.Je traverse le wagon en courant et vois l'homme sur Sarah qui se débat et hurle. L'homme essaye de mettre sa main devant la bouche de Sarah pour l'empêcher de crier mais Sarah en profite pour le mordre. Fou de rage, l'homme lève son poing en l'air et s'apprête à l'envoyer de toutes ses forces dans le visage de Sarah. Je pense qu'il va la tuer, je dois faire quelque chose, mais quoi ? Soudain, je repense à ces barres de fer, contre lesquelles je m'étais cogné dans le noir à la gare Montparnasse. Sim lance sa tête en avant et se met à aboyer. L'homme ne fait pas attention à moi, il tient toujours son bras levé, alors je me saisis d'une des barres, la soulève à deux mains et frappe l'homme de toutes mes forces. L'homme reçoit la barre métallique en pleine tête, son corps vacille de gauche à droite et vient retomber sur le planché du wagon. Sarah se relève, elle est presque complètement déshabillée, ses cheveux sont tout ébouriffés et son visage est plein de colère. Je ne l'ai jamais vu avec un visage aussi méchant et menaçant. Elle jette un regard de mépris en direction de l'homme qui gît à terre. Le sang commence à couler de son crâne et il est toujours inconscient.
--- Faut pas rester ici, dit Sarah, prenons nos affaires et partons !J'aide Sarah à cacher l'homme derrière les cartons, nous rangeons rapidement ce qui traîne et, nos sacs à la main, nous quittons le wagon. Nous courrons vers l'arrière du train, Sim nous suit, nous choisissons un wagon au hasard et je monte le premier pour ouvrir la porte. Elle est dure et je dois utiliser toutes mes forces pour l'ouvrir. Sarah soulève Sim à hauteur du planché, nous pénétrons dans le wagon et nous repoussons la lourde porte. Enfin ! Dit Sarah heureusement que tu es venu, cet homme voulait abuser de moi. Je ne comprends pas tous ce qu'elle dit ma sœur, mais je sais que cet homme voulait lui faire du mal. J'aurais voulu lui demander davantage d'explications, mais j'ai pensé que c'était pas le moment. Par exemple, c'est parce qu'on est juifs ? Ou parce qu'elle est une fille ?
--- Tu crois qu'il est mort, Sarah ? Est-ce qu'ils vont me mettre en prison s'il est mort ?
--- Non, dit Sarah, il est pas mort, je ne pense pas.
--- J'ai tapé fort tu sais, de toutes mes forces regarde, j'ai pris la barre de fer à deux mains et j'ai visé sa tête.
--- Et Sim, qu'est-ce qu'il a fait ? Demande Sarah.
--- Il a aboyé très fort ! Tu l'as pas entendu ?
--- Non, je me débattais.
--- Et s'il se relève, l'homme, tu ne crois pas qu'il va nous retrouver, et peut-être essayer de nous tuer ?
--- Non, il y a très peu de chance, dit Sarah, s'il se réveille maintenant, il ne va pas se mettre à ouvrir toutes les portes des wagons ? Il va plutôt penser que nous sommes partis.
--- Et s'il passe à côté et que Sim se met à aboyer ?
--- Allons Simon, te fais pas de souci.Ce wagon contient des grosses caisses en bois et des sacs de blé. La chaleur qui règne à l'intérieur est épouvantable et Sim respire bruyamment. Nous faisons un rapide inventaire du wagon et je couche deux sacs de blé pour en faire un matelas. Je m'allonge de tout mon long avec Sim contre moi. Ma sœur sort une bouteille d'eau, joint ses deux mains afin de former un récipient et me demande d'en verser doucement pour faire boire Sim, puis nous buvons à notre tour. Nous parlions de Maman quand le train se remit en route. Bercé par le bruit monotone des rails, je m'endors.
--- Sarah ! Sarah ! Au secours ! un homme me poursuit pour me tuer !
--- Calmes-toi Simon ! Tu fais un cauchemar !
--- Où on est Sarah, il fait nuit ?
--- Je ne sais pas, mais nous roulons depuis un moment !Sim dort également, il fait beaucoup de bruit avec son nez. Je passe ma main sur son ventre pour le caresser mais il ne bouge pas. Sarah me dit qu'après un cauchemar il faut se rendormir alors je me serre contre Sim. La poussière dégagée par le blé me fait éternuer et je peine à me rendormir.
La sirène d'un train qui nous croise me réveille, je me relève. Les rayons du soleil filtrent entre les planches disjointes du wagon et une petite fraîcheur matinale me saisit. Sarah prépare à manger pour Sim à même le plancher, il tend son cou et renifle. Je tire légèrement la lourde porte pour regarder le paysage. Nous sommes en pleine campagne et je ne vois que des prés et des vaches.
--- On arrive bientôt Sarah ?
--- C'est possible, le train ne s'est pas encore arrêter et Nantes ne doit pas être très loin.
--- Sarah, j'ai faim !
--- Regarde, je t'ai préparé deux grosses tartines de pain avec de la confiture, ça te plaît ?
--- Oui Sarah !
Une secousse, ma tartine de confiture se plaque contre mon nez et le train s'immobilise. Me voyant ainsi, Sarah rit, je remarque ses dents blanches briller dans la demi-obscurité du wagon. Je tire la lourde porte du wagon de quelques centimètres, et…
--- Sarah ! Viens voir, nous sommes dans une grande ville !Sarah tire la porte d'un demi-mètre et descend sur la voie. --- Nantes ! C'est Nantes ! Dit-elle, nous sommes arrivés Simon !
Nous prenons nos sacs, Sim nous bouscule, passe entre nos jambes et nous descendons du train. Nous longeons les wagons de marchandises et pénétrons dans la gare. Elle est pleine de monde et personne ne nous remarque. Sarah sort une feuille de papier pliée de sa poche, c'est l'adresse des amis chez qui nous devons nous rendre. Des taxis stationnent devant la gare, Sarah demande à l'un des chauffeurs s'il connaît la rue indiquée sur la feuille. L'homme se lance dans de longues explications, puis fait un schéma portant le nom des rues que nous devons prendre. Nous marchons pendant plus d'une heure, le sac sur les épaules et Sim qui nous suit toujours.Nous arrivons devant la maison de nos amis, stupéfait, je regarde plusieurs fois le numéro. C'est une grande villa entourée d'un mur en briques sur lequel est fixée une grille. Nous sonnons et une personne qui se présente comme l'employée de maison vient ouvrir. Sarah soulève le problème de Sim, l'employée dit que pour cela il faut voir Madame.
Ces gens étaient vraiment gentils, nous sommes restés chez eux jusqu'à la fin de la guerre, nous allions à l'école et Tata, comme nous l'appelions, me faisait faire mes devoirs. Papa venait nous voir de temps en temps. Nous lui demandions des nouvelles de maman, mais à chaque fois, il nous disait qu'il n'en avait pas. Sim à été adopté de suite, c'est mon meilleur compagnon.Après la guerre, nous sommes rentrés à Paris avec papa et une énorme surprise nous attendait : maman était là, dans sa cuisine, elle nous avait préparé un délicieux repas. Elle nous expliqua que le jour où la milice est venue la chercher, une fusillade éclata dans la rue et, profitant de la panique, elle se rendit chez une amie qui la cacha pendant toute la guerre dans sa cave. Prudente, cette dame n'a confié le secret à personne. Ce jour-là, maman me serra si fort dans ses bras que crus un instant mourir étouffé.
Yannick visitait les distributeurs automatiques comme d'autres se rendent au bureau. Une affaire bien au point, minutieusement huilée et des proies sélectionnées : de vielles personnes ou des femmes peu alertes. Il en " visitait " un à deux par semaine, juste assez pour se payer cette saleté de drogue dont il était devenu dépendant. La réussite de sa petite affaire crapuleuse reposait sur une organisation stricte où rien n'était laissé au hasard, le temps, la fréquentation des lieux ou l'itinéraire à prendre avec le butin. Tout cela fonctionnait si bien qu'il était entré dans une sorte de routine, certain de l'infaillibilité de sa technique.
Ce mardi matin, le temps est idéal, une pluie fine pousse les gens à s'activer, à faire juste le nécessaire. Agacés par les gouttes qui ruissellent sur leurs visages, ils sont peu attentifs au monde extérieur et deviennent alors des proies vulnérables. Posté quelque peu en retrait d'une porte cochère, Yannick fixe le distributeur de billets distant d'une vingtaine de mètres. Pour banaliser sa présence il a ouvert son parapluie. La rue est calme, une vielle dame marche, un énorme Berger allemand à ses côtés. Devant elle, un homme d'un certain âge, vêtu correctement s'approche du distributeur, sort sa carte et compose son code. Yannick attend qu'il prenne le premier billet et compte dans sa tête, il sait que sur cette machine, un billet tombe toutes les quatre secondes. L'homme a retiré six billets. C'est pas terrible se dit Yannick, mais il a un besoin urgent d'argent et il s'en contentera. D'un air naturel, Il referme son parapluie, regarde de chaque côté de la rue, colle la semelle de sa chaussure gauche sur l'angle de la marche et pose une main en appui sur le mur. L'homme tient encore son portefeuille à la main quand Yannick se détend comme un ressort en direction du distributeur. Il l'atteint en quelques secondes et bouscule l'homme qui, sous l'effet de surprise, tombe à terre. Yannick lui arrache violemment son portefeuille et s'enfuit aussi vite qu'il le peut. L'homme reste à terre et se met à crier de toutes ses forces :
---Samiiiik ".
Fidèle à son habitude, Yannick ne se retourne pas et ne cherche pas à savoir qui est ce "Samik ". Chaque seconde compte. Il accélère et s'engage dans une ruelle. Il se sent poursuivi, accélère encore et se faufile entre les passants, les bousculants au passage. Mais son poursuivant gagne du terrain et fini par le rattraper, il ouvre alors toute grande son énorme gueule et plante ses crocs pointus dans le mollet de Yannick. La douleur est intense, Yannick a envie de hurler, il tombe, se relève aussitôt et poursuit sa fuite. Mais le molosse ne lui laisse aucun répit et se jette à nouveau sur sa jambe. Le pantalon de Yannick est déchiré et le sang commence à couler. Il tente un violent coup de pied en direction de l'animal, mais la bête le saisit par la cheville et refuse de lâcher prise. Alors Yannick, utilisant toute la force de son bras gauche lui administre un coup de point en pleine gueule. L'animal lâche prise, Yannick en profite pour s'élancer en direction du boulevard où La circulation est fluide. Sentant les crocs de l'animal frôler sa peau, il s'élance pour traverser le boulevard au milieu de des véhicules. Une voiture réussit à l'éviter mais une camionnette de livraison le percute de plein fouet. La puissance du choc projette Yannick à quelques mètre et il retombe le dos sur le rebord d'une plaque d'égouts. Quand il se réveille à l'hôpital, Yannick ne sent plus ses jambes.Paraplégique à vingt-deux ans ! Toute une vie dans un fauteuil roulant ! Pour Yannick, Le monde s'est éteint, ce lundi !
--- J'aurais mieux fait d'y rester ! Plutôt crever que de vivre comme un légume dit-il, un sexe qui ne me sert plus qu'a pisser et deux morceaux de bois en guise de guibolles !Yannick n'avait rien qui le prédestinait à la délinquance et à la drogue. Elevé dans une famille bourgeoise, l'argent ne fut jamais un problème pour lui. Son père est concessionnaire du garage BMW de la ville. Une entreprise réputée pour engranger de confortables bénéfices. Le parcours de Yannick et sa lente décadence n'est pas un mystère pour son père qui a assisté impuissant et maladroit à l'emprise de la drogue sur son fils. Cette lente descente aux enfers a commencé il y a deux ans quand Yannick demanda à son père de le prendre au garage pendant les vacances. Ca tombait bien, il manquait un représentant. De plus, ça faisait bien pour le garage. Un fils à Papa qui demande à bosser ! C'est pas courant. Le job plaisait à Yannick, aucun problème jusqu'au jour où il pris rendez-vous avec un certain monsieur Jérôme. L'homme était jeune, très élégant, dynamique et désirait remplacer sa BMW pourtant récente par le tout dernier modèle de la série. Pas de souci pour le payement avait dit Jérôme, moi je paye cash et en liquide. Yannick lui avait obtenu exactement ce qu'il désirait et pour le remercier, Jérôme l'invita au restaurant. La soirée se prolongea dans un établissement privé où pour la première fois Yannick se vit offrir un peu de " rêve " gratuitement. Yannick revit Jérôme plusieurs fois, il repris de la drogue et l'accoutumance s'installa, toujours un peu plus, toujours un peu plus loin. Ensuite, Yannick ne revit plus Jérôme que rarement, c'est un petit revendeur qui l'approvisionnait.
Trois mois que Yannick est hospitalisé, ses jambes restent désespérément inertes et le sevrage est un calvaire. Il reste cependant, un léger espoir, ce sont les paroles du professeur qui le suit, mais quelle fiabilité accorder à de tels propos quand les faits ne montrent aucune amélioration ? Plusieurs méthodes de stimulations ont été tentées sans le moindre résultat.
Ce lundi, Yannick est dans sa chambre, il s'évade dans un livre de Cizia Zike lorsque la porte s'ouvre. Une jeune infirmière qu'il ne connaît pas entre.
--- Bonjour ! Vous êtes… Yannick ?
--- Bonjour ! Oui c'est moi, vous venez me chercher pour me faire des misères au moins ?
--- Non, rassurez-vous, dit-elle, le professeur Leroy désire vous parler, je vous conduis à lui.
La nouvelle infirmière dit s'appeler Elsa, elle conduit Yannick dans le bureau du professeur.
--- J'ai bien examiné votre cas, dit le professeur, votre paralysie n'est peut-être pas définitive. J'ai un collègue chirurgien qui serait d'accord pour tenter une opération, je voulais vous en informer car la décision incombe à vous seul.
--- J'ai perdu tout espoir de remarcher un jour, Docteur. Tout ce que vous avez essayé sur moi n'a donné aucun résultat, alors vous savez, maintenant j'en ai marre ! Crever ou finir ma vie dans ce fauteuil, quelle différence ?
--- Je ne vous demande pas une réponse tout de suite, dit le professeur, réfléchissez à cela calmement, parlez-en à vos parents.Elsa reconduit Yannick à sa chambre. Ca l'agace qu'on le conduise comme un gosse, il est près à exploser.
--- Je suis capable de retourner à ma chambre tout seul ! Lance-t-il à l'infirmière sur un air de reproche !
--- Je vous accompagne, ce sont les ordres, dit Elsa.
--- Vous l'avez entendu ? Ils me prennent pour qui, pour un cobaye ? Une nouvelle intervention, pour quoi faire ? Ils ont déjà tout essayé sur moi.Yannick arrive à sa chambre, Elsa le suit.
--- Ils font tous chier ! Dit-il, j'en ai marre de cette vie, vous pouvez pas me laisser crever dans ce putain de fauteuil !
--- Dites pas ça, dit Elsa, vous êtes jeune, vous pouvez vous épanouir dans une vie différente, mais une vie agréable quand même. Et puis cette opération, que vous a proposé le professeur ? Il faut garder espoir !
Assise sur une chaise, Elsa se met à parler d'elle. Elle aussi a eu son lot de malheur, un père qui se tue dans un accident de la route quand elle avait quinze ans, une mère absente à cause de son travail. Elle a obtenu son diplôme d'infirmière il y a deux ans, cet établissement est son deuxième poste. Elsa parle calmement, un léger sourire en coin de lèvre agrémente ses paroles. Le lendemain, quand elle pénètre dans la chambre de Yannick, elle a changé de coiffure. Yannick le remarque.
--- Oh ! Vous êtes observateur, dit Elsa, ici personne ne l'a vu, vous êtes le seul à me le dire.
--- Cette nouvelle coiffure vous va très bien et je suis sincère, dans mon état, on ne peut être que sincère, j'ai abandonné toute idée de séduction.
--- dommage !
--- Qu'est-ce que vous voulez dire ?
--- Je veux dire que c'est dommage car vous êtes séduisant.
--- Séduisant en fauteuil ! Vous ne m'avez seulement jamais vu debout ! Je ne pourrai plus jamais faire l'amour à une femme et vous dite que je suis séduisant !
--- Ca n'empêche pas d'être séduisant ! Dit Elsa. Et qui vous dit que vous ne retrouverez pas l'usage de vos jambes si l'opération réussit ?
--- Ne me parlez plus d'opération, dit Yannick ça me donne des idées, je me fais un cinéma et je me retrouve à chaque fois cloué sur ce fauteuil. C'est encore pire.
--- Réfléchissez-y quand même, dit Elsa en quittant la chambre.Elsa avait pris l'habitude de venir une dizaine de minutes chaque jour avec Yannick, ils parlaient de tout, il était devenu peu à peu son confident. Des liens invisibles s'étaient tissés jour après jour. Elsa avait pris une place si importante dans la vie de Yannick qu'il en était arrivé à redouter le jeudi, le jour de repos d'Elsa. Cette journée lui semblait interminable, heureusement qu'il y avait la piscine, comme il adore l'eau, ça compensait un peu. Adolescent, Yannick aimait écrire, sur ses vacances ou ses voyages ou encore ses aventures amoureuses. Un jour, l'idée lui vint d'écrire un poème à Elsa. Il lui donna et il remarqua que ses yeux se brouillaient en le lisant.
--- Tu ne peux savoir comme cela me fait plaisir, dit Elsa.Elle se pencha pour l'embrasser en guise de remerciement, mais, pour la première fois, leurs lèvres se touchèrent et un long baisé s'en suivit. Yannick regarda Elsa, oui il la regarda, car auparavant il ne faisait que la voir. Conscient de la barrière qui les séparait, il s'interdisait de la regarder. Tout allait trop vite, Elsa avait pris trop de place dans sa vie, sa pauvre vie d'infirme. Alors, il se plaisait à rêver d'amour, avec Elsa bien sûr. Il s'imaginait quantités de scenari mais toujours ce maudit fauteuil en travers !
La vie de l'établissement était calme et Elsa, son travail terminé, restait souvent avec Yannick. Ils parlaient d'un peu de tout, se tenant la main et abordant mille sujets. Mais un sujet revenait constamment, l'opération qu'avait proposée le professeur.
--- Tu te rends compte, si ça réussissait, dit Elsa,
--- Et si, comme les autres fois, c'était un échec ! Tu imagines les conséquences ?Elsa ne répondit pas, laissa passer un long silence, pris les mains de Yannick et le regarda dans les yeux.
--- Je vais te dire quelque chose dit-elle, mais promets-moi de ne pas te fâcher.
--- Promis,
--- J'ai pris rendez-vous avec le chirurgien demain matin pour ton opération.
--- Tu as fais ça ? Sans m'en parler.
--- Si je t'en avais parlé, tu aurais refusé, alors j'ai pris l'initiative.La perspective de vivre sur ses jambes et d'avoir une vie sexuelle normale rendit Yannick quelque peu euphorique ! Quel que soit le résultat de l'opération, je ne te laisserai pas, avait dit Elsa, mais Yannick se refusait à offrir à son amie une vie qu'il qualifiais de " vie au rabais ".
Jeudi dix-huit heures, Yannick regagne sa chambre, il dort encore. Elsa est à ses côtés, elle pense sans cesse à ce qu'a dit le chirurgien : l'opération s'est bien passée, enfin j'espère. C'est ce " j'espère " qui la tourmente. L'attente est longue, un papillon bat des ailes contre la fenêtre de la chambre, lui aussi est prisonnier. Elsa fixe le goutte à goutte, puis le visage de Yannick, mais instinctivement, c'est sur les jambes de Yannick que se posent ses yeux.
Vingt heures, Yannick se réveille. Il regarde autour de lui, Elsa est là, elle lui sourit.
--- J'ai mal dit-il, tu peux demander un calmant ?
--- Ne bouge pas dit Elsa, je dois prévenir le médecin dès ton réveil.Le médecin soulève le drap, laissant apparaître les jambes atrophiées de Yannick. Il sort un objet pointu de sa poche et tapote la jambe de Yannick à différents endroits.
--- Aïe ! Crie Yannick, mais vous me faite mal !Yannick n'a même pas réalisé que c'est sa jambe qui lui fait mal. Le visage d'Elsa s'illumine suivi d'un large sourire du Médecin.
--- Ca a marché dit Elsa ! Tu te rends compte, tes jambes réagissent à la douleur ! C'est formidable ! Extraordinaire ! Elsa se pencha sur Yannick, colla sa tête contre la sienne, leur joie était innommable.Après deux semaines de rééducation, Yannick quitta l'établissement. Il passa sa première nuit avec Elsa. Il découvrit, que marcher tout simplement dans la rue et avoir des relations avec son amie avait pour lui un goût de paradis. Mais de vrai paradis, pas celui de poudre qui l'entraînait dans les profondeurs de la misère humaine. La vie avait une toute autre couleur !
Bokay, Jjb80300@hotmail.com
Autres textes de Jean-Jacques Boquet: Nouvelles26Il était vingt et une heures, et dans la nuit noire Patrick roulait toujours.
Il maudissait mentalement son patron, qui le faisait rentrer chez lui à des heures impossibles. Il avait eu beaucoup de mal à décrocher ce poste de représentant de commerce, après plusieurs années de galère, et dans sa boîte, on était toujours sur la corde raide. Patrick savait que s'il avait refusé ce trajet supplémentaire, même s'il avait déjà effectué son quota d'heures, il se serait retrouvé à la porte le lendemain... la situation ne l'enchantait pas, mais il n'y pouvait rien. Déjà six mois qu'il trimait comme un malade, en donnant toutefois de discrets coups de sonde dans d'autres sociétés pour trouver un autre boulot. Sans résultats.
Il essaya de se relaxer un peu, recula son siège, deserra sa cravate. La départementale était déserte, et cela faisait déjà pas mal de temps qu'il roulait en pleins phares, sans croiser personne.L'image que le rétroviseur renvoyait était peu flatteuse : mal rasé, des cernes immenses, sa chemise sale lui collant à la peau. L'image d'un homme déjà usé par la vie, malgré ses trente-cinq ans à peine.
- Putain de boulot...
La sonnerie du téléphone portable retentit dans l'habitacle, et Patrick se pencha pour prendre l'appareil dans le vide-poches. C'était sa femme.
- Allô ?
- Patrick, où es-tu ? Tu devrais être déjà rentré à la maison. Je commençais à m'inquiéter !
- Je suis sur la route, là, j'arrive d'ici une petite heure.
A l'autre bout du fil, sa femme émit un petit cri de surprise.
- Hein ? Mais tu te rends compte à quelle heure tu vas rentrer ?
- Ecoute, j'y peux rien, le patron m'a demandé d'aller dans un trou paumé, j'ai pas pu lui dire non...
- C'est toujours pareil ! s'emporta-t-elle à l'autre bout du fil. Ça fait combien de soirs que tu arrives en retard pour manger ?
Patrick commençait à sentir l'énervement poindre.
- On en a déjà parlé, j'ai pas le choix, j'ai pas envie de me faire virer, et...
- Tu te rends compte de la vie qu'on mène ? Tu arrives tard, tu pars tôt, tu ne vois même plus les enfants...
- Mais tu crois que ça m'amuse ? s'emporta Patrick. Hein ?
Il n'entendit soudainement plus rien dans le téléphone.
- Allô ? Allô ? C'est ça, raccroche-moi au nez ! Ça va arranger les choses !
Il lança brutalement le portable sur le siège passager et accéléra pour passer sa mauvaise humeur. Il se calma un peu en voyant l'aiguille afficher le 110.
- Je suis même plus représentant, je suis chauffeur routier, pensa-t-il.
Dans des jours comme ça, valait mieux ne même plus réfléchir, rejoindre au plus vite son domicile et se coucher en espérant que le lendemain soit meilleur. Même s'il ne l'était jamais.Dans le faisceau des phares apparaissaient la ligne blanche brisée, le reflet des panneaux indicateurs portant des noms de bleds dont il ignorait jusqu'à l'existence, et pour le reste des haies et des champs, avec de temps à autres un petit village.
Des grosses gouttes vinrent s'écraser contre le pare-brise, et bientôt il se mit à pleuvoir sans discontinuer, dans un puissant vacarme.
- Bravo ! Manquait plus que ça ! s'exclama Patrick tout haut.
Il actionna l'essuie-glace et se pencha en avant pour mieux voir la route. Plus par habitude qu'autre chose, il atteignit la bouteille d'eau minérale posée à côté de lui pour en boire quelques gorgées
- Merde !Le bouchon venait de tomber. Insitinctivement, il baissa la tête et commença à tâter le plancher d'une main pour le retrouver, en oubliant de ralentir.
Ce faisant, il ne vit pas la route tourner, et la voiture continua sur sa lancée, dévalant à vive allure un fossé. Le véhicule se renversa, effectuant un tonneau, puis deux, puis trois, avant de s'immobiliser totalement sur le toit.
La tête en bas, retenu par sa ceinture de sécurité, Patrick était à peine conscient de ce qui l'entourait. Du sang coulait dans ses yeux, il ne sentait plus sa jambe gauche, coincée sous le tableau de bord, et il faisait chaud, très chaud.
Il lui fallut faire un effort de réflexion surhumain pour comprendre qu'il brûlerait avec la voiture s'il restait là. En mobilisant le peu d'énergie qui lui restait, il tenta d'ouvrir la porte. Peine perdue, le choc avait déformé la carosserie à un tel point qu'il aurait fallu la découper au chalumeau.Le vacarme assourdissant du choc avait fait place à un grand silence, mais on entendait maintenant le crépitement des flammes qui allait en s'amplifiant.
Au lieu de pleurer de dépit, il arbora un petit rictus, autant que son visage tuméfié le lui permettait. Il allait finir cramé dans sa bagnole en pleine nuit, dans un patelin dont il ne connaissait même pas le nom, tout ça à cause d'un patron qui lui avait demandé de faire deux cent bornes de plus après sa journée de boulot déjà épuisante...
Qu'il parte maintenant, tant mieux ! A bien réfléchir, peu de choses le rattachaient encore réellement à la vie. Une jeunesse qui était passé trop vite, des études rapidement arrêtées, et un travail épuisant et sans intérêt, le premier d'une longue série. Un mariage trop vite conclu avec une femme pour laquelle il n'éprouvait pas grand chose, et il s'était retrouvé avec des enfants dont il n'avait pas le temps de s'occuper, un emprunt sur vingt ans pour un modeste pavillon sans originalité, un autre pour le monospace, le lave-vaisselle et la télé achetés à crédit, quelques collègues aussi misérables que lui pour seuls amis, et pour seules passions la grande cagnotte du loto et les résultats sportifs.
Il ne pensa pas au gigantesque gâchis qu'avait été sa vie de français moyen, au petit garçon qui voulait être médecin ou avocat et qui s'était retrouvé, à vingt ans, à battre le pavé, à ses copains d'enfance qu'il avait trop vite perdu de vue, au don réel qu'il avait pour le dessin et qui achevait de brûler avec lui, dans cet amas de tôle.
Une seule chose l'importait. Ni demain, ni les autres jours, il n'aurait à se lever pour recommencer le même calvaire...Le lieutenant de sapeurs-pompiers jeta un dernier regard sur le corps avant de rabattre sur lui le drap blanc qu'un de ses adjoints venait d'apporter. Durant ses longues années de service, il avait vu de nombreux accidentés de la route, mais celui-là avait quelque chose de différent. Bien qu'il soit presque totalement carbonisé, le visage était resté relativement intact, et on y voyait nettement les extrémités des lèvres s'infléchir vers le haut, comme un sourire que le cadavre calciné aurait adressé à ceux qui le regardaient.
- C'est bizarre... on dirait... commença le jeune pompier.
- Ouais, conclut le lieutenant. On dirait qu'il est mort heureux.Victorien Marchand, victorien@altern.orgAu milieu du monceau de factures que j'avais remontées de la boîte aux lettres et laissées sur le coin de la table sans les ouvrir se trouvait un faire-part.
" Mélanie et Benoît sont heureux de vous inviter à leur cérémonie de mariage et au repas de noces ", pouvait-on lire sous un portrait en médaillon représentant une jeune femme brune en robe blanche de mariée, enlacée par un grand gaillard souriant.
Bien qu'étant seul chez moi, je me suis forcé à ne pas émettre un seul signe de surprise. J'ai reposé la lettre, j'ai vidé mon esprit, et je me suis mis à faire autre chose en m'efforçant de ne plus y repenser.
J'étais invité au mariage de Mélanie... le soir venu, seul dans mon lit, cherchant vainement de trouver le sommeil, de vieux souvenirs mêlés de regrets affluent.
Mélanie était une vieille amie que j'avais connue au lycée, puis par suite à la fac. Une amie ? Non, pas tout à fait. J'avais eu pour nous deux de plus vastes projets que j'avais finalement dû abandonner suite à son refus. Durant les années qui suivirent, je me suis contenté de n'être qu'un ami, sans être véritablement satisfait de ce qui m'apparaissait alors comme un pis-aller.
La fac, nous l'avions tous deux quittée il y a sept ans. Nous sommes restés en contact, plus ou moins vaguement, et sans que je fasse beaucoup d'efforts pour tenter de le maintenir : les amours de jeunesse sont toujours des souvenirs délicats qu'on préfère oublier rapidement. En fait, pour tout contact, nous n'avions dû nous échanger un ou deux coups de téléphone dans l'année qui venait de passer.
Ça, et ce maudit faire-part qui me perturbait tant.
Lors de notre dernière conversation, Mélanie m'avait dit qu'elle avait trouvé quelqu'un, mais j'avais esquivé le sujet bien vite, ne désirant pas en savoir plus. Cette fois-ci, j'étais bien obligé de me faire à cette idée : pendant ces sept années où nous n'étions plus ensemble, chacun avait vécu sa vie de son côté, faisant de nouvelles rencontres. J'aurais voulu garder l'image figée de la jeune fille qui sortait de la fac, avec qui je passais le plus clair de mon temps, et surtout qui était toujours célibataire, ce qui m'autorisait à garder au fond de moi une petite lueur d'espoir.
Je ne voulais pas aller à ce mariage, pas plus que je ne voulais me remémorer mes souvenirs de jeunesse, j'avais assez d'emmerdes comme ça. Il m'était tout à fait possible de trouver une excuse plus ou moins justifiée pour y couper, voire franchement rompre le contact avec Mélanie et oublier à tout jamais les deux jeunes gens souriants se tenant côte à côte sur la photo du faire-part.
Cette solution aurait certainement été la plus sage, mais la curiosité malsaine était la plus forte. Depuis deux mois, j'étais au chômage. Deux mois de visites quotidiennes à l'ANPE, d'entretiens d'embauches qui tournaient court, deux mois à voir mon compte en banque et mon moral baisser petit à petit, deux mois à tourner comme un ours en cage, désoeuvré, dans mon minuscule appartement.
D'une façon ou d'une autre, il fallait que je m'en sorte, que je trouve quelque chose sous peine de perdre complètement les pédales. Et en fin de compte, j'ai laissé un message sur le répondeur de Mélanie pour lui confirmer ma venue.Je me réveille la tête douloureusement lourde, trempé de sueur, baignant dans une étuve chaude et humide. Je me suis endormi hier soir après de longues heures d'insomnies, et mon état ce matin ne laisse rien présager de bon pour le reste de la journée.
Ce matin... quelle heure est-il ? Avec un effort surhumain, je tourne la tête vers le radio-réveil, et ce simple mouvement suffit pour sentir la nausée m'envahir.
Il est quatorze heures passées, et un chaud soleil de juin filtre entre les persiennes. Dieu qu'il fait chaud ! Je rejette ma couette sur le lit, mais cela ne me procure pas pour autant plus de fraîcheur.
Tous mes membres sont lourds, mon estomac crie famine. Pourtant, je ne peux pas me résigner à me lever. J'ai encore largement le temps pour arriver à l'heure au mariage de Mélanie, auquel je n'ai subitement plus aucune envie d'aller. A demi somnolent, je récapitule mentalement les diverses raisons qui pourraient m'empêcher d'assister à cette cérémonie que je pressens déjà ennuyeuse au possible.
Après une demi-heure passée dans cette étuve, je décide finalement de me lever. Péniblement, je me redresse, grimaçant sous l'effet de la migraine qui m'assaille, je me traîne vers la minuscule cuisine, ouvre un à un tous les placards. Tout est vide; j'ai raclé le fond du dernier paquet de pâtes hier soir, avec le restant d'un sachet de pain de mie dont il ne reste que les miettes. A défaut, je me sers un verre d'eau du robinet, qui calme momentanément les élancements douloureux de mon estomac vide.
S'il en fallait une, je viens de trouver une bonne raison de bouger aujourd'hui : ce sera toujours un bon repas de gagné. Avec mon compte dans le rouge et les assedics qui n'arriveront que dans une semaine, ce n'est pas à négliger.
Une bonne douche devrait me remettre les idées en place. Courbé en deux dans la minuscule salle de bains sous peine de heurter le plafond, je me sens revivre sous l'eau tiède et les morceaux de peinture écaillée arrachés du mur.
Gel douche, shampooing, rasoir, je ne lésine pas sur les moyens pour rendre mon visage bouffi par trop de sommeil présentable. J'enfile ensuite mon costume cravate, le même avec qui j'ai fait une vingtaine d'entretiens d'embauche ces derniers temps. Cette fois, plus que correct, je suis élégant, même si cela ne m'a pas empêché les vingt fois précédentes de me faire recaler. Qu'importe, cela me permettra aujourd'hui de me faire le plus discret possible.
La voiture a heureusement encore assez d'essence dans le réservoir pour parcourir les cent kilomètres aller et retour entre chez moi et le petit village où Mélanie va se marier, dans maintenant un peu moins d'une heure. Ultime coup de peigne, je rafle les dernières pièces de petite monnaie posées sur le bar de la cuisine pour garnir un peu plus mon portefeuille, j'essaie de penser à n'importe quoi d'idiot et de futile, avant de partir.La petite mairie du village n'était pas assez vaste pour contenir tous les invités, et arrivé dans les derniers, je fais partie de ceux qui doivent attendre dehors la fin de la cérémonie, ce qui ne me déplait pas. Voir Mélanie jurer amour et fidélité à un inconnu me paraîtrait sûrement ridicule et déplacé. Quand je la côtoyais au quotidien, elle ne prenait jamais rien au sérieux. Elle devait avoir bien changé pour adhérer à cette solennité pesante, formelle, d'un romantisme désuet.
Je suis bien mieux à humer l'air chaud de cette belle journée de juin. Un ciel sans nuages, un soleil brillant qui rend toutefois la température tolérable dans mon costume sombre, des champs et des arbres à perte de vue invitent à la promenade, et je dois me faire violence pour ne pas céder à la tentation de tomber veste et cravate pour aller marcher au hasard des chemins dans la campagne environnante.
Après un long moment, l'attente commence à se faire pesante. Je suis tour à tour perdu dans l'admiration de mes pieds, de la façade de la mairie, des voitures stationnées, évitant soigneusement les regards des gens qui se demandent certainement qui est cet inconnu solitaire.
La foule commence enfin à sortir sur les marches, puis apparaissent, souriants, heureux d'être là, fièrement sanglés dans leurs déguisements de circonstance, Mélanie et Benoît.
Aussitôt retentit un concert de cris, de rires, d'acclamations qui me donne la nausée. L'évidence ne tarde pas à me sauter aux yeux : ce n'est pas moi qui est au bras de Mélanie, mais Benoît, un homme que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam, et qui encaisse sans se départir de son sourire une grêle de confettis. C'est lui qui a eu l'honneur aujourd'hui d'exhiber sa joie devant deux cent personnes, et son regard semble dire : " elle est à moi, et à personne d'autre. C'est moi et moi seul qu'elle aime. "
Pourtant, il n'a pas l'air antipathique, ce Benoît. Son physique de play-boy un peu fade ne me permet pas de savoir grand-chose sur lui : s'il rit souvent, quelles sont ses passions, s'il aime la musique des Pink Floyd, ou s'il se cure le nez quand il est seul. Si Mélanie a finalement porté son dévolu sur ce grand échalas, c'est qu'il doit être plein de qualités. Peut-être même qu'il aurait pu faire un bon copain, mais voila, dans les circonstances présentes, je ne peux m'empêcher d'éprouver pour lui une profonde indifférence mâtinée d'une légère teinte de mépris.
Ce mariage s'annonce encore plus insupportable qu'un rendez-vous à l'ANPE.Au vin d'honneur, je n'écoute que mon estomac, et sans trop me soucier des regards curieux et parfois indignés qu'on me lance, je dévore les petits fours deux par deux en les faisant descendre avec force gorgées de champagne. Après un long moment passé à me goinfrer près du buffet, je préfère arrêter et me réserver pour le repas. Je fais remplir ma flûte et commence à déambuler au milieu de la foule, à la recherche de visages connus.
Une grande salle a été louée pour l'occasion. Dans le sens des aiguilles d'une montre, on y trouve le buffet, puis les tables dressées pour le repas, et enfin un gros paquet de cadeaux devant lesquels les mariés serrent les mains et embrassent les joues à un rythme effréné.
Curiosité malsaine ? Simple politesse ? Je me dirige vers eux, et réussis à m'approcher de mon amie après de longues minutes.
Qu'est-ce que je vais lui dire ? Salut Mélanie ? Comment ça va ? Ou alors, tous mes voeux de bonheur ?
- Marc ! fait-elle surprise, avec un grand sourire.
C'est la première fois que je la revois de près depuis... ça doit faire trois ans. Peut-être quatre. A-t-elle changée depuis la fac ? Je ne saurais le dire, en tout cas elle est superbe : le visage pâle, lisse, embelli par un soupçon de maquillage utilisé à bon escient, les cheveux bruns légèrement ondulés contrastant avec la blancheur immaculée de la robe, et là-dessus, deux yeux verts louchant légèrement qui viennent apporter au tableau une petite touche d'originalité. Sans ça, peut-être aurait-elle été trop parfaite...
Nous nous embrassons, je bredouille quelque chose d'incompréhensible, avant qu'elle ne pivote de quatre-vingt dix degrés pour adresser à quelqu'un d'autre la même interjection :
- François ! Ça me fait plaisir que tu sois venu.
L'espace d'une seconde, je me retrouve planté entre les deux mariés, coincé entre les cadeaux et la foule qui se presse derrière moi. Un court instant de flottement, et avec un peu de gêne je tente d'enchaîner comme si de rien était sur Benoît en lui serrant vigoureusement la main.
- Mes meilleurs voeux, lui dis-je en lui adressant à mon tour mon sourire le plus chaleureux.
Il me le rend à son tour, puis je m'éclipse discrètement par un des côtés, écoeuré.
A quoi je m'attendais ? Elle avait deux cent convives à s'occuper, c'est vrai, mais je ne peux m'empêcher que nos retrouvailles ont singulièrement un goût de trop peu ! Un prénom échangé, un sourire, une bise trop rapide, et en trois secondes, peut-être moins, le travail est expédié. Deux cent invités, trois secondes en moyenne, et en dix minutes les remerciements son bouclés. Mettons dix minutes supplémentaires pour les invités de marque qui eux, auront peut-être le droit à six, dix, voire vingt secondes, et un commentaire personnalisé.
Mais à quoi ça sert d'inviter autant de personnes quand on n'a que quelques secondes à leur consacrer ? J'imagine que Mélanie et Benoît ont soigneusement dressé la liste, cent personnes chacun, passé des heures à peser le pour et le contre à propos d'un tel ou d'un tel, à faire le plan de table et le menu en fonction des caractères et des susceptibilités de chacun. Ce sont des semaines, voire des mois d'organisation, pour au final n'accorder que quelques malheureuses secondes à des gens qui pour certains ont dû venir de loin.
Je me fonds à nouveau dans la foule, et c'est le moment que choisissent les curieux pour m'aborder, sans même me saluer :
- Vous êtes de la famille de la mariée ou du marié ?
Je leur réponds que je suis un vieil ami de Mélanie, et certains insistent encore :
- Vous vous appelez comment ?
- Marc Bokanowski.
Visiblement, ils ne connaissent pas. Outre Mélanie, seuls ceux qui ont envoyé les invitations ou jeté un oeil au plan de table doivent savoir qui je suis. Gênés, ils mettent maladroitement fin à la conversation, en quête de gens qu'ils pourraient connaître. Les plus habiles déclinent leur identité à leur tour et me souhaitent une bonne soirée avant de s'éclipser. Les autres se contentent d'un " connais pas " et éventuellement d'un bref signe de tête avant de me tourner le dos de façon fort impolie.
Je m'ennuie mortellement, et nous n'en sommes qu'au vin d'honneur ! Je ne me sens pas à l'aise au milieu de ces gens en costard ou robe de soirée qui me frôlent de trop près, m'éclaboussent du bruit de leurs rires, de leurs conversations, de leurs verres qui s'entrechoquent, de la joie souvent feinte qu'ils vomissent chaque fois qu'ils trouvent une tête connue. Tout ça me semble factice, artificiel. Une gigantesque mascarade, et moi au milieu, qui n'ait rien à y foutre.
Tiens, toi, je te connais. Solène Le Corvec, tu étais à la fac avec nous, en première année. Ce n'est pas que je t'appréciais particulièrement, et de ton côté tu me méprisais à l'époque. Mais je suis en manque de têtes connues, et puis je ne me suis pas encore totalement couvert de ridicule pour la soirée, j'ai encore de la place pour quelques vents.
C'est encore pire que ce que j'avais imaginé. Sans faire mine de t'approcher de moi, tu me fais un petit signe de la tête, et à voir le sourire narquois que tu arbores, tu te fous ouvertement de ma gueule. Je ne m'approche pas non plus, salue de loin l'individu à l'allure simiesque au bras duquel elle suspend sa carrure maigrichonne de grosse poufiasse, maudis mentalement l'humanité tout entière, et avisant une trouée dans la masse de gens agglutinés, altère mon cap d'une soixantaine de degrés vers la droite.
J'ai même pas eu envie d'engager la conversation, sûr et certain que ça allait être à mes dépends. Seul pour cette soirée, j'aurais mis bien volontiers en veilleuse mes rancoeurs passées pour échanger quelques banalités ou quelques vieux souvenirs. Apparemment, elle est venue ici avec son copain dans l'espoir de passer un bon moment, elle a l'air de s'amuser follement et la perspective de se coltiner quelques instants le boulet solitaire, qui visiblement s'emmerde sec, et pire que tout célibataire que je suis a dû lui être insupportable.
Dans un mariage, ceux qui ne connaissent pas grand monde arrivent toujours à s'en sortir bien quand ils viennent avec leur conjoint. En couple, ils ne déambuleront jamais la mine triste, une flûte de champagne à la main, en se donnant la contenance du gars qui cherche quelqu'un dans la foule. Il suffit d'être deux dans cette vaste et triste foire aux bestiaux pour être sûr de ne pas s'ennuyer trop fermement. Eventuellement, une jeune fille isolée et pas trop mal de sa personne aurait pu s'en tirer très honorablement en passant la soirée à se faire courtiser. En tant qu'homme pas si jeune que ça, je n'ai pas le droit malheureusement à ces avances, et je ne vois nulle beauté solitaire que j'aurais pu importuner de ma présence. Ou bien qu'il n'y en avait pas dans ce mariage, ou bien qu'elles se faisaient déjà besogner dans les vestiaires par quelque soupirant rendu impétueux par l'idée de faire ça pendant un mariage.
Remarque, je n'ai pas tellement envie de me faire jeter une nième fois, et puis le niveau des amies de Mélanie m'a l'air si peu élevé que je n'ose réévaluer mes critères habituels si bas.
Peut-être aussi que la seule personne que j'aurais aimé draguer ce soir, c'était Mélanie.Il en aura fallu, du temps et des atermoiements, pour se retrouver enfin à table. D'ailleurs, je préférais encore être debout : au moins, j'étais libre de mes mouvements, et je n'avais pas à subir des conversations inopportunes.
Si l'on en croit ma proximité par rapport aux mariés, j'ai une place de choix, c'est à dire que je dois être dans la moitié la plus proche du couple. Impossible de leur parler, naturellement : ma place n'est pas à ce point aussi bonne.
A gauche, à droite, en face, des inconnus d'âge et de sexe variable, faisant apparemment partie de la famille de Benoît. De quoi vont-ils ( va-t-on, corrigé-je aussitôt mentalement ) discuter pendant les heures à venir ?
Encore une fois, je me demande ce que je fais là. J'ai connu Mélanie sans doute mieux que quiconque l'espace de quelques années, j'en sais sûrement plus sur elle que quatre-vingt dix pour cent des personnes ici présentes. Maintenant, c'est différent ; celle qui était toujours en face de moi au resto U est maintenant quatre tables plus loin, à côté de son mari. Je suis sur une table avec des vieux schnoques qui, nonobstant mon mutisme, tentent de me faire parler en s'engageant dans une voie qui ne me plait pas du tout.
- La marié est magnifique, n'est-ce pas ? me lance tout de go une sexagénaire à l'allure distinguée.
Magnifique, ouais, c'est le mot. Sa robe est très jolie, mais enfin on ne peut même pas voir ses jambes. Je n'ai pas à me concentrer beaucoup pour faire affluer immédiatement les souvenirs du lycée en été, quand elle mettait des minijupes, magnifique dans sa simplicité.
Et merde... me voila en train de ressasser de vieux souvenirs, comme le vieux con que je suis devenu. Tout ce que je sais faire au cours de cette soirée interminable, c'est penser très fort que je m'emmerde en regardant ma montre, et me rappeler le bon vieux temps de l'université, quand je n'avais pas de soucis, l'avenir me paraissait radieux, j'avais des amis et à manger tous les jours. Ais-je raté ma vie au point qu'à trente ans à peine, je doive regretter autant ma jeunesse ?
- Vous faites quoi dans la vie, heu... ?
Là, le gars qui doit bien avoir dans les cinquante ans s'attendait certainement à ce que je lui donne mon prénom. Je réponds laconiquement :
- Chômage.
Il part dans une explication historico économique vaseuse, que j'écoute en opinant vaguement de la tête tout en attaquant mon saumon. Il pourra déblatérer autant d'inepties qu'il voudra, il n'obtiendra pas de réponse et ne réussira pas à entamer mon appétit. Je n'étais venu que pour la bouffe, au moins je ne suis pas déçu. Cela méritait-il de faire le pied de grue pendant des heures devant la mairie, puis au vin d'honneur, et enfin pour le reste de la soirée ? Pas si sûr. Ce mariage réveille en moi tellement de souvenirs aujourd'hui douloureux que j'aurais sans doute préféré quémander un fond de pâtes à mon voisin, comme je l'avais déjà fait, et le manger seul devant la télé, sans sel, plutôt que de me régaler avec du saumon fumée avec un moral au plus bas.
A un moment, je craque : Le besoin de m'isoler se fait pressant, irrésistible, et je pars en direction des toilettes, avec la perspective délicieuse de passer enfin deux minutes seul avec pour seuls bruits une chasse d'eau ou un robinet ouvert. Quand on est au fond du gouffre, le paradis est bien peu de choses.
Alors que je me dirige vers la porte frappée du logo approprié, on m'interpelle.
- Tiens, Marc !
Je me retourne. Un jeune homme est derrière moi, grand, les cheveux bruns coupés court, vêtu comme moi d'un costume d'une sobriété remarquable. Je l'identifie immédiatement, c'est Fred, un ancien camarade de fac lui aussi. J'hésite un instant : vais-je lui serrer la main ? Nous n'étions pas très intimes avant, et l'expérience avec Solène devrait me dissuader. Pourtant, c'est lui qui me tend sa paume grande ouverte ! Ce minuscule contact, vibrant de chaleur et d'amitié, m'apparaît sans doute comme la meilleure surprise de la soirée.
- Il n'y a pas grand monde de connu, ici, me sort-il en guise de préambule.
- Bah, à part Solène, et encore...
- J'ai fait l'expérience moi aussi, ajoute-t-il avec un petit sourire.
Il sortait des toilettes, j'allais y entrer. Maintenant, il est totalement arrêté, moi aussi : ce ne sont pas quelques mots échangés au passage, mais bien l'amorce réelle d'une situation de communication.
- Et Mélanie, n'en parlons même pas, ajouté-je. Impossible de s'en approcher à moins de trente mètres.
- Tu parles... c'est d'un ennui mortel, ce mariage.
J'acquiesce avec un grand sourire, heureux de rencontrer quelqu'un qui soit enfin de mon avis.
- Et tu deviens quoi, maintenant ?
Debout comme deux glands entre la porte des toilettes et l'entrée de la cuisine, on commence à se raconter nos vies respectives.
J'avais toujours regardé Fred avec un peu de méfiance du temps de l'université, parce que lui aussi était amoureux de Mélanie. Quelques mois seulement avaient dû séparer nos tentatives avortées, et finalement lui aussi avait dû se résigner à n'être qu'un ami. A cause de ça, je l'avais considéré plus comme un adversaire potentiel que comme un ami, et notre entente n'avait jamais été exceptionnelle. Mais nous nous retrouvons tous deux au mariage de cette Mélanie, et ces dissensions n'ont plus raison d'être.
- Le plat est servi, me fait remarquer Fred. Tu es assis où, toi ?
Je lui montre ma place du doigt.
- Moi, on m'a mis tout en bout de table. En fait, j'ai passé un coup de fil à Mélanie il y a même pas une semaine, et elle en a profité pour me rajouter in extremis. Sur le coup, ça m'a semblé plutôt sympa, comme attention, mais à bien y réfléchir...
- Tu me fais une place ? J'ai pas vraiment envie de manger avec ces gros nazes.
- Pas de problème.
Je retourne à ma place pour prendre mon assiette, sous les regards que j'imagine volontiers surpris, voire un brin choqués, et je vais m'installer près de Fred. Là, nous sommes relativement isolés, libres de parler à notre aise, libérés de toute conversation parasite.
- Quelle soirée de merde, commence Fred. Je croyais pas qu'un mariage pouvait être quelque chose de si triste.
- Ce n'est un mariage que pour Mélanie. Nous, on ne fait qu'enterrer un amour de jeunesse qui a duré dix années de trop.
- Pourtant, on devrait s'en foutre totalement. Je ne sais pas pour toi, mais je n'avais pas revu Mélanie depuis un an ou deux. Ça ne change rien du tout à notre quotidien. Ce n'est qu'une soirée sans lendemain, et le cours normal de notre existence, si peu glorieux soit-il, reprendra comme si rien ne s'était passé.
- C'est ce qu'on devrait penser, oui, acquiescé-je. Mais pourtant, ça ne nous empêche pas de regretter la vie qu'on aurait pu mener, ou les illusions d'une jeunesse qui n'ont donné... rien du tout, au bout du compte. A trente ans, je n'ai pas de boulot, personne qui partage mon existence, bref pas de futur. La seule chose que j'avais, c'était un passé, largement parasité par le souvenir de Mélanie, dont je vais être obligé de me détacher parce qu'il me sera trop pénible d'y repenser.
- C'est qu'il était temps de s'en débarrasser, alors. C'est un souvenir qui te dira à chaque fois : " Marc, tu n'as pas assuré ".
- Mais en fait, si je te demandais maintenant qu'est-ce que tu voudrais ? En admettant qu'on puisse exaucer un de tes voeux ?
- Quelque chose d'impossible et pas réfléchi, répond Fred avec un mince sourire. Sans doute que je puisse être le petit ami de Mélanie.
- Non, parce que moi aussi je voudrais la même chose, et que ça créerait des tensions insurmontables entre nous.
- Dans ce cas, au moins que Mélanie soit toujours notre amie, et surtout toujours célibataire. Comme il y a quelques années, quoi.
- Voila ! Tu as mis le doigt sur ce qui n'allait pas. Ce serait ridicule de lui demander de se sacrifier toute sa vie pour ne pas nous chiffonner. On le sait, et au fond de nous on sait très bien que ce qui se passe maintenant était prévisible, et sans doute mieux pour tout le monde. Mais ça ne nous empêche pas, inconsciemment, de vouloir tout autre chose.
- Faut juste se faire une raison...
La viande en sauce était engloutie depuis longtemps, et les convives avaient déserté les tables pour la piste de danse, la mariée elle-même donnant l'exemple. Seules quelques personnes isolées comme nous l'étions restent encore à table pour discuter avec opiniâtreté. Sans vergogne, je me mets en devoir de terminer les assiettes de mes voisins pour calmer ma faim insatiable, la faisant descendre avec force verres d'un excellent vin.
- Ça t'a pas coupé l'appétit, remarque Fred.
- J'ai rien mangé depuis hier. Si je suis venu, c'est surtout dans la perspective d'avoir un repas gratuit.
- Sale période...
- C'est pas la joie en ce moment. Bien sûr, le chômage explique pas mal de choses, mais déjà avant, ça n'allait pas très bien. En fait, depuis la fin des études, rien ne va plus.
- On quitte un endroit plein d'amis, de rêves, sans responsabilités, et avec le gîte et le couvert assurés, pour se retrouver livré à soi-même, avec tes amis qui s'éparpillent dans toutes les directions. On n'était pas préparé à ça...
- Alors, comme les vieux cons qu'on est devenus, on repense à sa jeunesse en se disant " c'était le bon temps ". Et rien n'avance.
La conversation est ponctuée de longs silences durant lesquels chacun de nous deux digérons les paroles de l'autre, qui nous paraissent empruntes d'une profonde justesse. Fred et moi sommes sur la même longueur d'onde, et commençons à rassembler les pièces du grand puzzle que furent les dix dernières années de notre vie.
- Je crois qu'on n'a pas su renoncer suffisamment tôt à Mélanie, relance Fred.
- En ce qui me concerne, j'ai l'impression que si. Après mon premier râteau, je n'ai plus jamais insisté.
- Justement, c'est là où je veux en venir. On a chacun tenté notre chance à notre façon, et elle nous a chacun remis à notre place gentiment, en oubliant très vite l'incident. Résultat, on a refoulé nos idées quelque part dans un petit coin de notre cerveau, en sachant que notre espoir n'était pas raisonnable. Mais quelque part, il était toujours là, et on n'en avait toujours pas fait le deuil. Et quelques années plus tard, on s'aperçoit que même très atténué, il est encore suffisamment fort pour nous foutre le moral à zéro le temps d'une soirée.
- Au lieu de s'accrocher bêtement à elle, en se disant qu'elle était juste une amie, peut-être qu'on aurait mieux fait de s'en séparer définitivement. Il y aurait eu des larmes des deux côtés, mais au moins, la séparation aurait été claire et nette, et pas forcément définitive. On aurait pu aller chercher ailleurs, trouver d'autres copines, et peut-être avoir une vie bien différente maintenant.
- Ça aurait été impensable à l'époque. Mais c'est ce qu'on aurait dû sans doute faire, anticiper sur l'avenir en quelque sorte. A force de fuir tout ce qui pourrait nous chagriner, on finit par se retrouver au pied du mur sans alternative.
Alors que je termine ma troisième assiette, je sens une présence derrière moi. Je me retourne : c'est Mélanie, qui passe à notre table.
- Allez les gars, venez vous amuser !
Elle repart aussitôt, guillerette, vers la piste de danse, nous laissant muets et médusés. Enfin, je prends la parole :
- Mais quelle conne !
Nous ricanons tous les deux.
- Il y a du progrès...
Mon repas fini, je jette un oeil sur l'amas pathétique de convives en habits de soirée se déhanchant bêtement sur les musiques suintant la vulgarité et la beauferie qui siéent à ces circonstances, de la Macarena à Claude François. Je ressens une profonde haine envers ces gens qui viennent sans pudeur nous manifester frénétiquement l'expression de leur joie, alors que nous ruminons nos sombres pensées dans notre coin. On n'est jamais plus seul qu'au milieu du bonheur des autres.
Mais du reste, qu'était-ce qu'un mariage ? Pouvait-on concevoir chose plus cruelle, au milieu de la naïveté et de la mièvrerie qui consiste à exhiber le ou la partenaire qu'on dit vouloir aimer toute sa vie ? On invite famille, amis, collègues, voisins, ainsi que leur famille, leurs amis, leurs collègues et leurs voisins. On organise une grande fête, une façon détournée de leur dire " regardez, je suis heureux ! J'ai réussi dans la vie, j'ai l'argent nécessaire pour préparer cette soirée somptueuse, j'ai un tas de personnes qui m'aiment que j'ai invité ce soir, et chacune d'entre elles pourra se rendre compte combien je suis heureux. "
Plus machiavélique encore, Mélanie avait invité deux de ses anciens soupirants dont l'amour secret perdurait malgré les ans, et son visage ravi semblait vouloir nous dire : " moi, j'ai réussi ma vie sans vous. Maintenant, allez vous amuser ! "
Non, bien sûr, elle n'avait pas songé une seule seconde à tout cela en nous invitant, mais n'avait fait qu'obéir à un bon sentiment. En face de ça, qu'avions nous à opposer ? Elle a réussi sa vie, nous non. Sans doute que d'ici dix ans, quinze ans, ou peut-être beaucoup moins, son couple battra de l'aile, elle se retrouvera avec pour seul soutient un travail insignifiant et une chiée de mômes, et qu'elle regrettera à son tour le bon vieux temps. Mais en attendant, tout lui sourit tandis que la vie nous réserve ses coups les plus vaches. Difficile de faire le poids.
- On va dehors ?
Je n'en peux plus de cette atmosphère surchargée, et le calme relatif et la fraîcheur de l'extérieur sont bienvenus. J'inspire à pleins poumons l'air vivifiant de la nuit, admirant le ciel constellé d'étoiles, imité en cela par Fred.
- Pas fâché de sortir un peu de là...
Après avoir fait quelques pas dans l'herbe et nous être éloignés de la salle de fêtes, qui n'est plus qu'un carré de lumière dans l'obscurité d'où quelques bruits s'éloignent, je reprend la conversation.
- Et nous, on est qui maintenant pour Mélanie ?
- Plus grand chose, je crois...
- Si l'on en croit ma place à table, nous sommes plus importants qu'un grand oncle, et un peu moins qu'un cousin éloigné. C'est déjà pas mal, non ?
- Nous sommes des vieux meubles, des souvenirs oubliés dans un coin de sa mémoire au rayon des antiquités. Un ami d'enfance, aujourd'hui, qu'est-ce que ça vaut encore ? Même pas un collègue de travail, qui pourra lui changer son quotidien. On a fait partie des personnes les plus importantes pour elle à un moment de sa vie, maintenant il y en a d'autres. Elle a fait ce qu'on n'a pas réussi à faire, renouveler son stock d'amis et de connaissances aussitôt sortie de la fac. Mais elle, elle est quoi pour toi ?
Je réfléchis longuement avant de murmurer :
- Rien qu'une plaie qui achève de se refermer...
Le petit village est magnifique, ainsi endormi sous la nuit, éclairé par un croissant de lune, et les dernières heures paraissent irréelles. Moi, Marc Bokanowksi, bientôt trente ans, pas grand chose à mon actif, après une soirée désastreuse, je viens de me rendre compte qu'une vie se construit avant de se subir.
- Au fait, on attend quoi pour partir ? Tu crois qu'on peut décemment s'éclipser ? Après tout, il est déjà trois heures du matin, on peut prétexter la fatigue, ou autre chose...
- Oui, je pense qu'on peut y aller, mais...
Ma voix se fait blanche. S'en aller, et après ? A quoi bon avoir vu clair une fois dans sa vie si c'est pour ensuite rentrer s'enfermer dans le petit appartement suintant la misère où s'entassent les factures, en attendant l'improbable emploi qui ne me tirera pas de ma précarité affective ?
- Si tu ne fais rien ce week-end, je t'invite chez moi. On se regarde un ou deux films pour se finir la nuit ? Il doit me rester de la bière dans le frigo...
Comme dans un rêve, je nous vois rentrer dans la salle, nous diriger vers Mélanie.
- Excuse-nous, il se fait tard, et on doit y aller, je travaille demain. Encore merci de l'invitation, et à la prochaine.
- Oh, vous partez déjà ? Bah écoute, on se recontacte ? J'attends ton coup de fil. Et toi aussi, Marc. Vraiment, ça m'a fait très plaisir que vous ayez pu venir, tous les deux. Très, très plaisir.
Discours habituel que toute marié doit tenir à ses hôtes ? Etrangement, elle me parait sincère. En tout cas, ses paroles me font soudainement chaud au coeur, et tandis que je tourne les talons après l'avoir saluée, je souris en pensant qu'on se sera pas quitté fâchés.
En marchant à grandes enjambées sur le parking vers la voiture de Fred, j'essaie de graver dans ma tête les moindres petits détails de l'endroit, m'enivrant de l'air nocturne.
Tandis que j'attends à ma portière que Fred trouve ses clés, je lève ma tête vers la voûte céleste constellée d'étoiles, en me disant que finalement, cette soirée n'avait pas été si maudite que cela.
Un vieil amour de jeunesse vient peut-être de s'envoler définitivement, mais j'ai retrouvé un ami.Septembre arrivait à grand pas, tandis que je venais de passer d'excellentes vacances.
Un bac, réussi haut la main, m'avait permis de les commencer sous les meilleurs auspices. Passées avec mes trois plus vieux amis, que je connaissais depuis le lycée, en aventures de toutes sortes, entre plage, fêtes et camping.
J'avais également trouvé un boulot pour l'été. Là encore, l'ambiance était exceptionelle, rendant la tâche plus facile. Pour la première fois, j'accueillais presque avec joie la sonnerie du réveil le matin.
Et puis, il y avait eu Audrey.
Elle était dans ma classe, et depuis longtemps déjà j'avais des vues sur elle. Les vacances me permirent de les concrétiser. Nous étions faits pour être ensemble... c'était une fille exceptionelle, qui remplissait mes pensées, nuit et jour. Finalement, si cet été était le meilleur, c'était surtout grâce à elle.
La rentrée approchait donc. J'avais été pris sans trop de problèmes dans une école d'ingénieurs sérieuse, située toutefois à l'autre bout de la France, à cinq cent kilomètres de là. Mes parents et moi y étions allés, pour m'y louer une chambre - appartement aurait presque été le mot le plus approprié. Il faut dire qu'ils se préoccupaient de mon avenir avec une dévotion rare, et faisaient tout pour que je puisse bénéficier des meilleures conditions possibles.
Quitter ma région natale ne fut pas le plus difficile : même si la distance m'empêchait d'y revenir tous les week-ends, du moins restait-il les vacances. Ma famille non plus ne me manquerait pas plus que ça, en revanche il me coûtait beaucoup de laisser Audrey, qui de son côté partait étudier à Paris. On s'est promis, sur le quai de la gare, de s'appeller et de s'écrire aussi souvent que possible, et de se revoir bientôt. Forts de ces paroles, on est partis chacun de notre côté, .Me voila maintenant dans mon chez moi, et demain, je vais avoir ma première journée de cours. Comme chaque veille de rentrée, je suis horriblement tendu, mais j'attend l'épreuve avec impatience. Je viens de téléphoner à Audrey pendant plus d'une heure, rien de tel que d'entendre sa voix pour m'apaiser et me remettre en confiance. Demain sera un jour faste.
La matinée se déroule avec une précision impeccable. Je me lève largement en avance, prend mon temps pour me doucher et prendre le petit déjeuner. Je sors de chez moi, même si l'air est encore frais, la journée s'annonce radieuse...
Les professeurs nous présentent le programme de l'année, tandis que chaque élève de la promo jette un coup d'oeil curieux sur la foule encore inconnue de ses camarades, cherchant à savoir qui deviendra un ami proche et qui se montrera imbuvable.
Personellement, je ne me livre pas à ce petit jeu. Je suis content d'être là, et ça me suffit. J'écoute attentivement ce qu'on me dit, et que je savais déjà - à savoir que l'année sera difficile, et qu'il faudra travailler dur pour passer en seconde année. Cela ne m'effraie pas outre mesure, grâce il est vrai à ma capacité à ne pas m'en faire...
J'ai hâte de raconter ma journée à Audrey : nous avons pris l'habitude de nous faire part mutuellement de nos bons moments, et cette nouvelle année, presque nouvelle vie, me semble si prometteuse que j'ai une folle envie de lui faire partager.
Arrive le repas du midi, où chacun se demande avec qui il va pouvoir manger. Cela se fait plus au feeling qu'autre chose, mais je sais que c'est aussi comme ça que peuvent se former des liens solides. Pourtant, je m'assied seul à une table et expédie mon déjeuner à toute vitesse, pour aller au plus vite dans la salle informatique. Je ne peux plus attendre, et je tape un long mail à Audrey.
Sitôt rentré chez moi, l'après-midi, je lui téléphone longuement.Il ne suffit que de quelques jours de cours pour que, très vite, un rythme s'installe et des habitudes se prennent, souvent définitives. Pour ma part, je dois avouer que je ne me suis jamais senti aussi proche d'Audrey, et la densité de nos échanges bat des records. C'est ainsi que, chaque midi, je déjeune en vitesse puis je vais lui écrire un mail racontant ma journée.
Je suis pas mal tombé, dans ma promo. Je ne pense pas avoir remarqué de personnes vraiment pénibles, l'ambiance est bonne, et les quelques relations que j'ai eu le temps de me faire sont plutôt sympathiques. Je passe généralement mes midis avec deux ou trois autres personnes, que j'abandonne rapidement il est vrai pour la salle info. En revanche, en cours, j'ai pris la bonne résolution de rester seul pour éviter la déconcentration. Mais pour l'instant, le travail n'est pas trop difficile...Je rentre chez moi, après une bonne journée de travail, particulièrement satisfait de mon TP de biochimie. Mon appartement se situe en plein centre-ville, au dernier étage d'un immeuble d'un certain cachet. J'ouvre la porte, dépose mes affaires, allume mon ordinateur, vais consulter mon courrier.
Il y a un mail d'Audrey, ce qui est tout à fait normal. Mais il ne me faut qu'une fraction de seconde pour comprendre que le contenu en est quelque peu différent.Quentin,
Je ne vais pas être originale, mais j'ai beaucoup réfléchi, et je pense qu'il faut arrêter là notre relation... Je garde d'excellents souvenirs de toi, mais continuer comme avant malgré la distance était une erreur, et je m'en veux beaucoup de te l'avoir fait croire...J'ai tout lu jusqu'au bout, apprenant sans sourciller qu'Audrey venait de me quitter.
Si un jour, quelqu'un m'avait dit que cette nouvelle ne me ferait absolument aucun effet, je ne l'aurais jamais cru. C'est pourtant vrai. Mon coeur ne bat pas plus vite, mes yeux restent secs. L'idée de donner un coup de pied dans la poubelle ne m'effleure même pas. C'est comme si rien ne venait de se passer...
Je pense surtout que je n'arrive pas à considérer l'importance de la chose. Audrey et moi ne sommes ensemble que depuis quatre mois, mais j'ai l'impression qu'elle a toujours été à mes côtés, à tel point que j'ai du mal à envisager ma vie sans elle.
Je laisse de côté toutes les questions qui m'assaillent, éteint l'ordinateur sans répondre, et ouvre un cahier de maths. Demain, j'y verrais sans doute plus clair...En me levant, j'ai l'impression que ce qui s'est passé hier n'a été qu'un rêve, et je résiste à grand-peine à la tentation d'aller relire le mail. Comme un zombie, j'effectue les gestes machinaux du matin, m'efforçant de ne penser à rien.
Les cours me gonflent prodigieusement, et je sais que ce midi, je n'irais pas en salle info taper un mail à Audrey.
De plus, il tombe une petite pluie fine et froide - l'automne qui s'annonce, déjà. C'est comme si je vivais un cauchemar éveillé...
Je me retrouve dans le self, entouré de camarades de classe. Je n'ai jamais vraiment participé à leurs conversations, trop occupé que j'étais à penser à ce que je pouvais bien dire à Audrey. Pour la première fois, je me retrouve parmi eux, ne sachant trop quoi faire. Peut-être que de parler de ce qui m'arrive me ferait du bien, mais comment le dire ? Ils ne font que parler des cours de la matinée, ou éventuellement d'informatique, de sport ou d'un autre sujet qui ne m'intéresse pas. Finalement, je garde mes pensées pour moi, misérable, picorant lentement dans mon assiette quelques bouchées insipides, en écoutant d'une oreille distraite les autres parler. On n'est jamais aussi seul qu'au milieu des autres...
- Hé, Quentin, tu vas encore bosser, ce midi ? me lance Thomas.
C'est qu'ils ne connaissent même pas l'existence d'Audrey. J'ai camouflé mes départs précipités du midi en leur faisant croire que je travaillais. Sur le coup, l'idée me semble excellente.
Je finis par échouer dans une salle vide, après avoir traversé toute l'école sous la flotte. Je pose par terre mon sac trempé, m'assied à une table, sort mes affaires, et je m'avance dans mes devoirs en attendant la reprise des cours.
Les jours suivants sont du même tonneau. Je me réfugie dans le boulot, je ne pense à rien, c'est comme si Audrey n'avait jamais existé. Je suis d'ailleurs assez fier de cette rapide assimilation. Je ne suis pas de ce genre de personnes qui se laissent abattre ; ma réaction est une réaction d'homme, et pas d'enfant gâté. De plus, me concentrer dans mes études ne peut pas être quelque chose de mauvais.
En revanche, ce rythme a l'air de me fatiguer un peu. Un mercredi après-midi, mon regard désoeuvré tombe sur ma couette. L'envie de dormir me prend, irrésistible. Je m'allonge et fait une longue sieste jusqu'au soir. Je ne me sens pas beaucoup plus reposé, mais je devais en avoir sacrément besoin.Vendredi soir. Temps pourri prévu pendant les jours à suivre - de toute manière, je ne comptais pas vraiment sortir. Je rentre des courses sous une pluie battante, et j'accueille avec joie la chaleur de mon appartement.
- Audrey...
Ce prénom vient de surgir tout seul, quelque part du fond de ma mémoire. Sa seule évocation amène chez moi une foule de souvenirs. La décharge est trop forte, je lâche mes paquets, titube, avant de m'effondrer sur mon lit.
- Audrey...
Je me réveille le lendemain matin, du moins le crois-je. Même si mon réveil m'indique 16 heures, je préfère croire à une défaillance technique. Il est vrai que je n'ai pas les idées très nettes, bousculées comme elles sont par ces images.
Audrey et moi, allongés sur la plage, nous dorant sous un chaud soleil...
Audrey et moi, nous promenant en pleine cambrousse, sous la nuit étoilée, parlant de choses et d'autres...
Audrey et moi, dansant un slow dans une boîte de nuit du coin...
Recroquevillé sur mon lit, portant encore mes chaussures, je suis dans la position de l'enfant dans le ventre de sa mère, et je souris béatement tandis que défilent dans ma tête ces témoins d'une vie passée et que mes yeux grands ouverts regardent fixement la pluie tomber avec fracas sur le véluxe.
J'ai dû me lever deux ou trois fois pour aller aux toilettes ou grignotter quelque chose quand le besoin se faisait ressentir trop fortement, mais je n'avais plus conscience du temps, mes sensations elles-mêmes me paraissaient lointaines. Seuls comptaient pour moi les souvenirs dans lesquels j'étais plongé. Jamais je n'avais ressenti un tel moment...
Le réveil sonne, il est 7 heures. Lundi, déjà ? Avec quelques grognements, j'étend mes membres ankylosés par la longue position foetale. Mon estomac gronde, mes paupières sont lourdes, et je me sens fatigué d'avoir trop dormi.
Pour la première fois de l'année, me voila en retard. J'enfile juste un blouson et attrape mon sac, et je pars en cours.
Mes camarades qui me voient arriver semblent étonnés. Il faut dire que j'ai la tête de quelqu'un qui n'aurait pas pris de repos depuis une semaine, je suis mal rasé, mes vêtements sont frippés.
- Bah alors, t'as fait la bringue tout le week-end ? me demande-t-on.
J'invente une réponse :
- J'ai bossé comme un malade sur la méca, je comprenais pas...
On me lance ensuite un regard mi-admiratif, mi-inquiet, et bien vite on se désintéresse totalement de moi.
La semaine qui suit se passe normalement, et je me demande encore quelle mouche a bien pu me piquer le week-end dernier. Pour le reste, je travaille beaucoup, je dors beaucoup aussi et je ne vais pas une seule fois consulter mes messages.
Le jeudi, je me fais entraîner plus ou moins volontairement dans une soirée étudiante.
- Allez, viens, ça te changera un peu du boulot, il y a pas que ça dans la vie...
J'accepte, finalement c'est pas faux, ça me changera peut-être les idées. Sur le coup, l'idée me parait séduisante.
Rentré chez moi, j'expédie le peu de devoirs qui me restaient à faire, je me change et improvise une coiffure approximative avec un fond de gel. Je soigne ma tenue le mieux possible, mais au dernier moment, le doute m'envahit.
- Qu'est-ce que je vais aller faire là-bas ?
J'ai beau me persuader qu'il ne faut pas manquer une occasion, je n'ai subitement plus aucune envie d'aller à cette soirée.
La sonnerie de l'interphone se fait entendre, ce sont des copains qui viennent me chercher en voiture. Je décroche le combiné, pensant leur dire que ce n'était pas la peine.
- C'est nous ! Tu descends ?
- Euh... bah...
- Allez, grouille-toi ! me dit-on gentiment.
Je n'ai pas le courage de refuser, et finalement je me retrouve serré sur la banquette arrière, dans une joyeuse ambiande de fêtards. Je commence à me détendre et un mince sourire naît sur mes lèvres.Je suis assis, un verre dans la main, au milieu de plein de gens qui bougent dans tous les sens, dansent, crient, rient bruyamment. Pourtant, cete atmosphère n'arrive pas à me remuer outre mesure. Je suis comme vissé sur ma chaise, chaque mouvement est difficile.
J'avise une fille, qui vient de s'asseoir également, à quelques pas de mois. Elle est de ma promo, et je l'avais déjà remarquée un peu avant. Elle n'est pas mal de sa personne, et elle me rappelle un peu Audrey...
Erwan s'aperçoit que je l'observe depuis quelques temps déjà, et me lance un énorme clin d'oeil assortit d'un geste pouvant signifier " vas-y, fonce ! ".
Je ne sais pas comment ça s'est fait, mais je me retrouve à essayer d'engager la conversation. C'est catastrophique. Je m'écoute dire des banalités en bafouillant, tandis qu'elle remue la tête par politesse, tout en cherchant du coin de l'oeil un endroit où aller pour se débarasser de ce gêneur.
La séance de séduction tourne court, et mon incapacité me désole profondémment. Excellente idée, de sortir pour se changer les idées ! C'était bien la dernière fois.Courage, bientôt arriveront les vacances de la Toussaint. Je vais rentrer chez moi, revoir mes vieux copains, plus que deux petites semaines...
Le téléphone vient de sonner, le soir, tandis que je range quelques affaires. C'est ma grand-mère, qui prend de mes nouvelles.
- Alors, Quentin, comment ça va ?
C'est une question qui m'a toujours posé un grand embarras. Je ne sais jamais quoi répondre...
- Bah, euh... moyen...
- L'école ?
- C'est pas trop mal, les cours sont intéressants, les profs ont de bonnes méthodes, l'ambiance est bonne...
C'est totalement vrai : même si je ne suis pas réellement passioné par une matière, il faut avouer que les heures passent vite, et que les temps morts sont rares.
- Tu as de bonnes notes ?
Depuis le primaire, qu'elle me pose cette question-là... on ne changera pas les grands-parents.
- Il faut bosser, rien à voir avec le lycée, mais je me débrouille plutôt bien...
- Alors ça va bien ?
- Ouais, réponds-je avec une hésitation, ça va pas trop mal.Il y a toutefois je ne sais quoi qui me gêne, en ce moment. Un soir, j'ai réfléchi un peu à ma situation actuelle. Tout compte fait, je ne peux pas dire que ça aille mal... d'accord, Audrey n'est plus là, mais j'ai plutôt bien pris la séparation, et je suis même étonné qu'elle me manque si peu. Je n'y avais pas réellement pensé, mais la rupture était inévitable un jour où l'autre, étant donné la distance qui nous séparait. Les cours, rien n'allait mieux. La santé est bonne, je ne manque de rien, même si je n'ai pas vraiment d'amis, je n'ai pas non plus d'ennemis, et l'ambiance est sympathique. Non, ça va pas si mal.
Les vacances se finissent, et je parcours en voiture les cinq cent kilomètres qui me ramèneront dans ce qui est maintenant mon chez moi.
C'est le coeur un peu gros que je repars, lesté de regrets supplémentaires dont je me serais bien passé. Pas de problèmes avec la famille, ils étaient contents de les revoir et moi aussi. Même si en temps normal, ils me gonflent un peu - je pense que tout le monde est dans ce cas - après deux mois d'absence, c'est différent.
Je pensais refaire les quatre cents coups avec mes vieux amis, mais j'ai l'impression que depuis que chacun est parti faire ses études de son côté, c'est comme si je n'existais plus. Je n'ai même pas pu les voir, juste leur parler au téléphone, et je n'ai eu que de maigres nouvelles, aucun n'étant très motivé pour organiser une rencontre.
Untel était en fac, l'autre en prépa, l'autre dans une grande école. Tous avaient décroché de bonnes études, et paraissaient s'être si bien intégré là où ils étaient, qu'ils en avaient complètement oublié qu'ils étaient au le lycée.
Ce n'était pas quelque chose que je peux mettre en mots, ni dire à quelqu'un, mais ça me pèse. Enfin bon, je fais confiance à ma formidable capacité d'adaptation pour que ça finisse par passer, comme quand Audrey m'avait quitté. Je suis sûr d'oublier ça très vite, pour passer à autre chose, moi aussi.
Effectivement, ce fut vite oublié, et le rythme des études m'a englouti à nouveau. Comme je m'en doutais, rien n'avait changé, toujours ce même petit appartement que j'avais laissé impeccable, toujours les mêmes bâtiments modernes de l'école, les mêmes profs, les mêmes camarades.
En somme, je suis mieux ici que je ne l'étais là-bas pendant les vacances, à me tourner les pouces en attendant un hypothétique coup de téléphone de la part d'un ancien copain. Ici, au moins, je fais oeuvre utile en préparant efficacement mon avenir.- On se fait une soirée demain avec toute la promo, tu viens ?
La question est maintenant rituelle. Chaque semaine ou presque, quelqu'un de différent me la pose. Et chaque semaine, je refuse. Ce genre de soirées ne me dit trop rien, et la dernière que j'ai faite m'a servie de leçon. Non merci. Au moins, chez moi, je ne risque pas de me prendre une tuile sur la gueule.
Le prétexte n'est pas difficile à trouver, puisque tout le monde ici me prend pour un bourreau de travail. Même un prof m'a dit qu'il fallait aussi me ménager des périodes de détente... peut-être est-ce mon air hebété quand j'arrive en cours le matin. Il est vrai que la fatigue me touche particulièrement, et mes nuits de plus de dix heures n'arrivent pas à me reposer entièrement.- Allô, Quentin ?
- Papa ? Comment vas-tu ?
Les coups de téléphone de la famille, assez fréquents, rythment ma vie. Mon père s'enquiert de mon moral, de mes notes...
- Niveau argent, tu arrives à t'en sortir ? Ou bien il t'en faudrait plus ?
- Non non, je te jure que c'est bon. Je ne dépense même pas tout ce que vous me donnez pendant le mois.
Après ces conversations, mes parents raccrochent, généralement satisfaits. Je sais qu'ils sont très fiers de moi, d'avoir un fils bosseur qui réussit. Personellement, je ne me trouve aucun mérite. Je ne bosse pas tant que ça, et j'avais imaginé autrement la réussite.7 heures, le réveil sonne. Je lève péniblement mes lourdes paupières, allume la lumière, me lève, encore groggy. Ma bouche est sèche, mon tee-shirt trempé de sueur me colle à la peau. J'ai dû encore passer la nuit à me débattre dans mes draps.
Après avoir avalé en vitesse un bol de café, je passe dans la salle de bains, comme de coutume.
Comme de coutume, la glace me renvoit l'image d'un jeune homme à l'air abruti, la bouche à demi ouverte, le regard vague à travers les paupières à demi-close. Il est mou et flasque, ses cheveux sont en bataille, il est mal rasé.
Mais ce matin, mû par une pulsion subite, je retourne le miroir face contre le mur, fatigué d'avoir à supporter la vision de mon reflet déshonnorant.
Je sors de chez moi, sous la pluie. L'arrêt de bus est plein à craquer, et je suis obligé de l'attendre sous les intempéries. On est en janvier, et l'eau qui s'infiltre dans le col de mon blouson est glacée et me fait frissoner.
Le bus arrive enfin, et je trouve par miracle une place assise. Indifférent, je regarde d'un oeil morne les gouttes glisser lentement sur la vitre, tandis qu'au dehors les voitures soulèvent en passant de grandes gerbes d'eau.
Et puis soudainement, au milieu de ce matin froid et gris, me vient une sensation fugace. Je suis allongé sur une plage, et le soleil chauffe agréablement mon corps. J'entend des rires, des éclats de voix, le rythme des vagues, le bruit d'un ballon de volley que l'on tape. J'enfouis avec délices mes orteils sous le sable brûlant.
Ces sensations disparaissent aussi subitement qu'elles sont apparues, me laissant seul dans mon bus bondé, grelottant dans mon blouson trempé. Je chancelle encore sous le choc. Vite, il me faut retrouver à tout prix ce moment magique, fermer les yeux, repenser très fort à cette plage...
Je me lève de ma serviette, enlève mes lunettes de soleil, et court jusqu'à la mer. Sans hésiter, j'entre directement dans l'eau, dont la fraîcheur me fait un bien fou. J'émerge à la surface, crawle à toute vitesse pendant quelques secondes, pour étirer mes muscles qui ont paresseusement doré au soleil pendant plusieurs heures.
L'image s'efface encore, mais la sensation a duré plus longtemps que la première fois. Je n'ai jamais rien connu d'aussi fort, c'est comme si je revivais l'instant...
J'essaie, encore et encore, et je rate de peu l'arrêt de mon école. J'ai deux heures de cours de socio, qui me laisseront toute latitude pour rêvasser. Effectivement, sitôt installé, seul à ma table, je laisse affluer en moi les souvenirs. Le discours du professeur ne me gêne pas, c'est un bruit de fond persistant auquel je ne prête guère attention.
Sur cette plage, il y a quelqu'un d'autre avec moi. Je la reconnais en revenant de ma baignade, dressée sur un coude sur sa serviette, c'est Audrey. Je laisse échapper un sourire.
- N'est-ce pas, monsieur Guilbert ?
Le prof a dû me repérer du coin de l'oeil, et me rappelle à l'ordre. Je serais totalement incapable de dire ce qu'il vient d'expliquer. Je bafouille :
- Tout à fait...
- Vous n'écoutiez pas. Ce n'est pas tout d'avoir de bonnes notes, il faut aussi suivre en cours.
Je suis rouge de honte, d'autant plus que ses reproches me paraissent injustifiés. Je ne le dérange pas, au moins !Pendant le reste de la semaine, je me remémore de cette façon, dès que j'en ai l'occasion, quelques bons souvenirs exhumés du passé. Ma technique s'affine, et je sais désormais à quoi penser pour éprouver un plaisir maximal. Bien sûr, les moments passés avec Audrey sont les meilleurs, et ils sont souvent choisis, mais ce ne sont pas les seuls. J'ignorais même, jusqu'à maintenant, que j'avais en moi une telle réserve de bonheur pur, capable d'être restituée à la demande, un moyen de conjurer le sort des mauvais jours, de combattre la morne routine des matins gris.
C'est un beau matin d'été, et je pars à l'école, après avoir, comme il se doit, embrassé mes parents. J'ai dix ans...
Je passe la grille, je retrouve tous mes copains et je parle avec eux de ma série préférée qui est passée la veille, avant que le maître ne siffle la fin de la récréation.
Avec une acuité remarquable, je ressens une foule de petits détails qui sont restés gravés dans ma mémoire. La bonne odeur des tables en bois recouvertes de graffitis, le bruit de la craie sur le tableau, les cris des oiseaux sur les arbres de la cour, la sensation de mes doigts s'appliquant à manier le stylo plume de la manière la plus soignée possible...
Les récrés, ses parties de billes ou de cartes, ses bagarres, ses rires, ses amitiés et ses amours qui se nouent et se dénouent avec une vitesse folle. Le repas du midi, et la cantinière qui nous sert la nourriture directement à table, assiettes fumantes de potage ou légumes au goût infâme, qu'on me force à avaler.
Les cours, les répétitions de chants ou de théâtre pour la fête de fin d'année, les cahiers grands ouverts, sur lesquels vingt-cinq élèves studieux se penchent avec application.
Après la classe, je rentre chez moi avec un copain, en faisant un large détour pour passer chez le libraire du coin, afin de voir si le dernier magazine que nous lisions tous était sorti. On traîne un peu, on flâne, on profite de ce petit moment volé, jusqu'à ce que, mû par une subite pulsion, je regarde ma montre. Zut alors ! Je suis sacrément en retard. Je salue Benoît en vitesse, et je marche à toute vitesse vers chez moi, courant presque, alors que mon lourd cartable rebondit brutalement sur mon dos à chaque foulée. Je pousse la porte essouflé, accueilli par un " où tu étais ? " tonitruant de ma mère.
Je m'excuse en bafouillant, puis file dans la cuisine sans demander mon reste, avalant deux par deux mes chocos, pour ne pas louper le dessin animé de la télé.
Ensuite, c'est l'heure des devoirs - quelques divisions, un cours sur le passé composé, apprendre une récitation - aidé par mes parents. On dîne tôt, et la règle de la maison est de ne pas regarder la télé le soir. Après la toilette, je me mets au lit et prend un livre, que je lis lentement, afin de bien m'inprégner de la signification de tous les mots. Et comme d'habitude, mes parents viennent me souhaiter une bonne nuit et éteindre la lumière.Je me réveille en sursaut, l'oreille aux aguets, le coeur battant à tout rompre, encore tout désorienté. Il fait encore nuit, mais une sensation étrange me fait atteindre ma montre, que je consulte.
Il est 3 heures du matin, et nous sommes mercredi.
Quoi ? Mais c'est incompréhensible ! J'allume la lumière en grand, regarde encore une fois pour bien en être sûr. Les deux derniers jours se seraient passés sans que je m'en rende compte ?
J'étais plongé dans mes souvenirs d'enfance, oui, mais tout de même... pour en avoir le coeur net, je consulte mes cours sur mon classeur. Ils portent la date d'hier. Donc oui, ces deux derniers jours se sont bien écoulés, et j'étais bien présent à l'école - et même conscient, puisque j'ai pris les notes.
Pourtant, à bien réfléchir, je suis absolument incapable de décrire ce qui s'est passé hier ou avant-hier. L'idée me vient à un moment de demander à un camarade si j'étais bien là, mais j'abandonne aussitôt. Ce serait totalement stupide...
Je n'arrive pas à y croire, et je me rend compte que je suis passé pas loin de la catastrophe. J'ai revécu mon passé avec tellement d'intensité que j'en ai totalement occulté le présent. Le danger, maintenant, m'a l'air plus réel que jamais. Il va falloir cesser de manière radicale ces séances de nostalgie, sous peine d'aller droit dans le mur.
Je n'arrive pas à me rendormir, et réfléchit sérieusement sur le sujet jusqu'à ce que le jour se lève.Le matin apporte sa réponse sous la forme d'une bouffée brusque et persistante de bonheur. C'est le sourire aux lèvres que je prend le bus, tandis que de plus, les beaux jours commencent à revenir.
Franchement, me dis-je, quelle connerie de ne penser qu'aux bons moments passés, alors qu'en fin de compte, ma vie actuelle peut m'en offrir tellement !
Je suis en pleine forme, je ressens des picotements dans les joues, et j'ai même du mal à calmer mon enthousiasme. Tout le monde remarque d'ailleurs ma santé olympienne, mon moral à toute épreuve et ma solide bonne humeur. Le reste de la journée se passe de la même façon, et mes copains ont l'air d'être étonnés de me voir ainsi, alors que les jours précédents, j'étais beaucoup plus évaporé.
Je rentre ensuite chez moi en pensant à mon programme de la soirée. D'abord, me relaxer un peu - écouter de la musique, lire - puis faire quelques courses et une batterie d'exercices de maths. Je ne sais pas pourquoi, mais ces quelques occupations m'ont l'air exquises et me comblent tout à fait.
Mais en poussant la porte de mon appartement, tout s'écroule. Je me retrouve là, seul, avec ma réserve énorme de bonheur stupide et inutile, qui ne me servira à rien, et qui semble peser des tonnes. Ma bonne humeur, qui en une fraction de seconde n'a plus aucune raison d'être, s'évanouit dans le néant, vidant par la même occasion mon corps de toute énergie. Le sourire qui était resté figé sur mon visage toute la journée se fissure puis s'effondre, et je me met à pleurer.Le vent glacé qui me frappe a dû m'engourdir, car je ne sens même plus le froid. En inspirant longuement je laisse aller mon corps à sa caresse, vêtu d'un simple tee-shirt. Mes yeux sont comme fascinés par cette petite chose brillante, ce morceau de bitume éclairé par un lampadaire, quatre étages en-dessous. Je ne me demande pas comment je suis arrivé comme ça, ni pourquoi, mais le fait d'avoir la ville à mes pieds me procure un sentiment de puissance et de plénitude. Pieds que j'aperçois d'ailleurs posés sur le rebord de la fenêtre, bleuis de froid.
La nuit me réservera toujours de drôles de surprises, pense mon esprit encore embrumé de sommeil. Je laisse échapper un grand éclat de rire, et me penche encore un peu plus dehors. Je ris au nez de tous ces gens, qui dorment bien tranquillement, au fond de leur lit douillet, tandis que la bise glacée m'enveloppe, me transporte dans un état second, me dardant de ses piques mordantes, jusqu'à ce que la force de me retenir me manque et que l'abîme m'engloutisse...
Le bip de ma montre qui sonne les heures rompt le charme et me ramène sur terre. Sans plus me poser de questions, je referme la fenêtre et me couche.Les examens de fin d'année nécéssitaient une dose de travail supplémentaire non négligeable. La plupart des étudiants de ma promo renaclèrent à cette idée, que j'accueillais avec joie : elle me permet d'écourter d'autant plus les repas du midi, calvaire quotidien réduit à moins qu'un quart d'heure, pour m'isoler et me plonger dans mes cours, ces suites ininterrompues de chiffres, de lettres, de signes cabalistiques et de formules en tous genres, qui sont mes plus fidèles compagnons.
A cette période vient s'adjoindre une série de migraines dévastatrices, qui me prennent n'importe où et me terrassent pendant plusieurs heures.Mon téléphone sonne alors que je me préparais à partir. C'est Antoine, mon petit frère, qui passe prendre de mes nouvelles.
- Alors, ça se passe comment, toi ?
Ses coups de fil me font toujours plaisir, mais je n'ai toujours pas pas trouvé de réponse à cette question qu'on me pose depuis le début de l'année.
- On approche des exams de fin d'année, donc il y a un peu plus de boulot... là, justement, j'allais partir chez un copain pour travailler.
C'était vrai, Thomas avait insisté pour que je vienne, et de guerre lasse, j'avais fini par céder.
- A la maison, ça en devient un peu pénible. Chaque fois que je sors, le soir, papa me dit " tu sors trop, tu travailles pas assez, tu devrais plutôt suivre l'exemple de Quentin... "
- Non...
- Non quoi ?
J'enchaîne précipitamment :
- Je ne pense pas être un exemple à suivre. Amuse-toi, plutôt, tant que tu en as l'occasion...On travaille depuis déjà une demi-heure, tandis que les premiers symptômes commencent déjà à apparaître.
- Excuse-moi, dis-je à Thomas, je me sens pas trop bien...
Je vais dans sa minsucule salle de bain, et je vomis. Encore un début de migraine...
- Ça va ? me demande-t-il à travers la porte.
- Ouais, t'inquiète !
Alors que je me rince le visage, je relève la tête, et je vois mon reflet dans la glace. Le choc est immédiat.
- Mais c'est qui, ce gars ?
C'est moi. Ça faisait un bout de temps que je ne m'étais pas regardé dans un miroir... L'effet est saisissant. Physiquement, je n'ai pas changé : ce même visage régulier, ces mêmes cheveux bruns - je pensais il n'y a pas si longtemps être pas si mal de ma personne. Mais ce visage creusé, ces traits tirés, et surtout ces yeux verts qui me fixent, ont quelque chose d'effrayant.
Je sors de la salle de bain, alors que déjà des points noirs dansent devant mes yeux.
- Désolé, Thomas, mais je préfère rentrer chez moi.
- Il y a pas de problème ?
- Non non, ça me prend souvent en ce moment, je suis habitué.
Je lis l'inquiétude sur son visage. C'est le premier sentiment qu'on éprouve à mon égard depuis longtemps....
- Tu devrais aller voir un toubib, si ça te prend souvent.
- Tu crois ?
- J'en suis sûr ! Reste pas comme ça...
Je le remercie sincèrement, rentre chez moi et m'effondre sur mon lit, alors que la fièvre monte.Je suis allé voir un médecin le lendemain, le généraliste du coin, alors que ma migraine était déjà passée. Je lui ai dit que ça me prenait de temps en temps, il m'a prescrit quelques médicaments, et cinq minutes plus tard, je me retrouve dehors avec un " c'est normal, vous êtes un peu surmené, vous êtes jeune, ça vous passera ".
Thomas était bien gentil, mais je ne pense pas que ces médicaments placebo me fassent quelque effet pour empêcher les migraines. Quoi qu'il en soit, je les prend tout de même, et les mals de tête persistent.Les examens tant décriés sont enfin passés, sans problèmes pour ma part. Juste après, il est dans la tradition de l'école d'organiser une rencontre entre les élèves et les profs. Je suis reçu par mon professeur préféré, celui de physique, qui m'accueille avec un grand sourire.
- Quentin... hé bien écoutez, je ne vois pas trop quoi vous dire. Vous êtes un élève sérieux, attentif, vous travaillez régulièrement. Vous avez des problèmes en d'autres matières ?
- Non, ça a l'air d'aller à peu près partout.
- A priori, je ne vois pas ce que pourrait donc vous empêcher de passer en seconde année.
- NON !
Le mot est sortit tout seul, en même temps qu'une crainte intense vient de m'envahir. Le se retire de mon visage, et mes mains se mettent à trembler sans raison. Tout mon corps est secoué de spasmes de terreur.
Cette réponse brutale a apparemment désarçonné mon interlocuteur, qui après un bref moment de gêne, reprend la
conversation et me demande avec bienveillance :
- Vous pensez vous réorienter dans autre chose ? Vous avez une idée précise, en tête ?
- Non... dis-je faiblement, encore sous le choc de ma réaction incontrôlée.
- Qu'est-ce qu'il y a, Quentin ? Ça ne va pas ?
Je l'aurais embrassé. Je le savais déjà pédagogue et compréhensif : maintenant, je sais qu'il est aussi humain. Il vient de me mettre devant les yeux cette réalité que j'avais cru pouvoir nier pendant toute une année. Il vient de me poser cette question que personne avant lui n'avait posé.
- Non. Ça ne va pas.Victorien Marchand victorien@altern.org
Achevé le 28/01/2004