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Marche
ou crève Victorien, juin 2005. |
- Mesdames et messieurs, notre train va entrer en gare de Vierzon. Vierzon, deux minutes d'arrêt.
Le poussif petit TER ralentit le long du quai, avant de s'immobiliser pour de bon d'un brutal coup de frein. Les portes s'ouvrirent, déversant quelques voyageurs de tous âges, diversement chargés de bagages. Cette petite ville du centre de la France n'était pas particulièrement touristique et rares étaient les gens qui s'y rendaient, en plein mois de juillet.
Un jeune homme sortit dans les derniers, d'un pas tranquille. Arborant une expression mi-ennuyée, mi-souriante, il entra à son tour dans la gare, et y déambula quelques instants. Ses yeux, très mobiles, détaillaient avec attention ce qui l'entourait. Quand il fut certain d'avoir épuisé toutes les possibilités d'exploration, il quitta la gare. Autour de lui, des gens embrassaient un proche ou des enfants qu'ils étaient venus attendre : à sa façon de regarder autour de lui, on aurait pu croire qu'il en était de même pour le jeune homme, et que quelqu'un allait l'accueillir lui aussi.
Mais personne n'attendait Hugo.
Après quelques minutes sur le parvis de la gare, il consulta sa montre, puis, à l'estime, prit la direction du centre-ville.
Une vingtaine d'années, brun, de taille moyenne. Les traits de son visage étaient lisses et réguliers, son regard vif. A part une cicatrice à la lèvre, son physique était ordinaire, sans surprises. Son habillement lui aussi, était des plus classiques : un jean, une paire de baskets, un tee-shirt gris, ainsi qu'un sac de randonnée, tout en sobriété.
Hugo eut vite fait le tour du centre-ville et de ses curiosités. Il s'arrêta devant un petit hôtel, consulta les prix, ouvrit son portefeuille pour voir combien d'argent il lui restait. Après avoir palpé quelques billets, il jugea qu'il en avait encore suffisamment, et qu'il pouvait se permettre l'hôtel pour ce soir-ci. Hugo réserva une chambre, y déposa ses affaires, et sortit pour aller dîner.
La journée avait été belle, mais pas très chaude, et la température baissait peu à peu tandis que le soleil déclinait. Hugo sentait la fatigue tomber sur ses épaules : il avait marché toute la matinée et une partie de l'après-midi avant de se décider à prendre le train. Parfois, quand le stop ne donnait pas grand chose, ou tout simplement pour changer un peu, il achetait un billet de train ou d'autocar.
En marchant dans les rues de la ville, profitant de la fraîcheur de l'air du soir, il mordait à belles dents dans un sandwich. Satisfait de sa journée, il retourna à l'hôtel. Il n'était guère plus de neuf heures, mais il se levait tôt le lendemain.
Une douche plus tard, il se glissait avec délices dans son lit. Un moment qu'il appréciait particulièrement : il savait qu'à peine après avoir fermé les yeux, il s'endormirait aussitôt comme un petit enfant. Avant, il avait toujours souffert d'insomnies et passait même parfois la nuit sans fermer l'oeil, rongé par l'angoisse. Depuis quelques temps, qu'il soit dans une douillette chambre d'hôtel, un abribus, un parking souterrain ou même à la belle étoile, il tombait toujours avec la même aisance dans les bras de Morphée.
A sept heures, le petit réveil de poche sonna. Hugo s'éveilla immédiatement, mais sans précipitation, prépara ses affaires, s'habilla. Il déplia ensuite une carte de France routière sur le lit.
- Vierzon, Vierzon... marmonna-t-il tandis que son doigt localisait la petite ville. Ah, voila !
Il promena son doigt vers le sud, le long de la nationale, nota mentalement le nom de quelques villes, avant de replier la carte, satisfait. Il se sourit à lui-même, et dix minutes plus tard, il quittait l'hôtel et se retrouvait à nouveau dans la rue. Direction la gare, encore. Deux heures plus tard, et sans qu'aucun signe d'impatience ne soit perceptible sur son visage, il montait dans le train pour Châteauroux.A cinq heures de l'après-midi, Hugo se retrouvait à faire du stop sur une départementale. Il avait pas mal marché, et il avait été déposé dans des patelins successifs par des gens de passage : il ne savait plus du tout où il était, mais il appréciait de se faire chauffer doucement par le soleil, seul, avec des champs de blé à perte de vue. C'étaient des moments de totale plénitude comme ceux-là qui le faisaient avancer...
Une petite voiture blanche s'arrêta près de lui dans un crissement de pneus alors qu'il levait son pouce vers le ciel. A l'intérieur, trois jeunes garçons, entre vingt et vingt-cinq ans.
- Salut, fit poliment Hugo.
- On va à Argenton. Ça te va ?
Hugo avait repéré la ville sur la carte, le matin même. Il ne savait pas trop où c'était, ni ce qu'il allait y faire, mais ça le rapprochait du sud, et puis les occupants de la voiture lui semblaient sympathiques. Autant continuer avec eux.
- Ça me va.
- Allez, monte !
Le conducteur démarra brutalement, comme le font typiquement les jeunes permis, et le gars assis à sa droite commença les présentations :
- Alors ça c'est Fred, lui c'est Jérôme, et moi Thomas.
- Vous êtes du coin, je suppose ? demanda Hugo.
- Ouais, on vient tous les trois d'Argenton. Le coin le plus paumé de la terre... tu viens d'où, toi ?
- Châteauroux. Je voyage dans la région...
- Tout seul ? s'étonna Fred.
- Normalement, je dois rejoindre des amis du côté de Poitiers. Et vous, reprit Hugo pour amener la conversation sur un autre sujet, vous êtes en vacances aussi ?
Jérôme lui expliqua qu'ils venaient de la même ville, mais qu'ils étudiaient tous les trois ailleurs, et qu'ils se retrouvaient pendant les vacances. Deux d'entre eux avaient également un job d'été, ce qui les obligeait à rester dans la région pendant un mois.
Tout de suite, Hugo s'était sentit comme un poisson dans l'eau : les trois garçons lui semblaient sympathiques, et il eut l'impression, après quelques kilomètres, de les connaître depuis toujours tandis qu'il discutait et plaisantait avec eux.
Après un bref moment de silence, Thomas le héla :
- Hé, Hugo... tu fais quoi, ce soir ?
- Rien de particulier, je pense.
- Parce que je me disais... on peut pas te laisser passer la nuit à Argenton sans t'avoir montré la curiosité locale, la boîte de nuit, continuait Thomas avec un clin d'oeil.
- Ouais, il y a pas grand chose d'autre à voir, à Argenton, renchérit Fred. On y va de temps à autres, donc si tu veux venir avec nous, pas de problèmes. Mais t'es peut-être crevé...
Hugo sourit intérieurement. Il était déjà adopté et avait déjà reçu une invitation pour la soirée. Tant pis pour le sommeil, il récupérerait ça le lendemain, ce n'était pas le temps qui lui manquait.
- Non non, je suis pas fatigué, je viens avec vous. La faune locale n'a qu'à bien se tenir !La discothèque n'était ni meilleure, ni pire que n'importe quelle autre. Hugo fut tout de suite présenté à une foule de jeunes gens qui passaient leurs soirées à cet endroit, dont il oublia instantanément tous les prénoms à fur et à mesure qu'on les lui disait.
Les heures passèrent en un éclair, et les quatre compères décidèrent bientôt de partir, alors que la nuit touchait à sa fin. En quittant la boîte de nuit, Hugo avait rencontré la moitié d'Argenton, ses poches étaient pleines de numéros de téléphone d'admirateurs ou d'admiratrices, et il avait fait la vague promesse de revenir.
Fred lui proposa :
- Viens dormir chez moi si tu veux, mes parents sont pas là.
A cette heure-là, il était certainement difficile de trouver un hôtel ouvert, et puis ça lui ferait toujours le prix d'une nuit économisé. Sinon, la campagne était vaste, et il se serait débrouillé pour trouver un coin où passer le restant de la nuit. Comme il l'avait découvert quelques semaines auparavant, dormir dehors, en été, n'avait rien de très inconfortable.
Fred, au volant, avait l'air claqué, mais Hugo était encore frais malgré la longue journée qu'il venait de passer. Il remarqua que le ciel pâlissait, à l'est, et dit d'une voix émerveillée :
- Le soleil va bientôt se lever...
- Tu voyages souvent si tôt le matin ?
- Non... ça a dû m'arriver trois ou quatre fois. Mais une fois, j'avais marché toute la nuit. C'était en Normandie, et j'étais sur une petite route qui suivait la Seine. Il n'y avait aucune lumière, rien que celle des étoiles, et puis tu vois progressivement le soleil qui se lève et qui se reflète dans l'eau, les nuages qui prennent toutes les teintes du violet, de l'orangé et du rose... c'est vraiment un moment irréel.
Fred écoutait en silence. D'un côté, il enviait Hugo et la vie qu'il menait : ce n'était pas donné à tout le monde de voyager comme il le faisait. Mais qui était ce gars, pour marcher pendant toute une nuit, et venir de Normandie, et peut-être même de plus loin, jusque-là, à pied ou en stop ?
- Qu'est-ce que tu fais dans la vie ? demanda-t-il, bien réveillé.
Hugo détourna son regard du spectacle de l'aurore, avant de répondre :
- Rien.
Ils arrivèrent chez Fred, un petit pavillon dans un village à trois kilomètres d'Argenton. Hugo se vit offrir le canapé, une couverture et un sac de couchage, tandis que son ami lui disait d'une voix ensommeillée :
- Bon, moi je suis mort. Je sais pas à quelle heure tu te lève demain matin, mais moi ça sera sûrement midi.
- Pas après neuf heures, assura Hugo. Faut pas que je parte trop tard, j'ai de la route à faire.
- Et tu comptes aller où, après ?
Le jeune voyageur haussa les épaules.
- J'en sais rien. Sans doute vers le sud... je verrais.
- Bon, si je suis pas levé, fais comme chez toi, pour le petit déjeuner. Et si on se revoit pas, bonne route.Dans le train, Hugo somnolait par à-coups. A neuf heures précises, après avoir laissé un mot de remerciements à Fred, il avait rejoint Argenton à pied. Un train venait d'arriver à la gare, sans réfléchir, il était monté dedans et avait acheté son billet au contrôleur. Tant pis pour le sud, le train allait à Poitiers : c'étaient les aléas du voyage, on ne savait jamais où on pouvait atterrir.
D'ailleurs, il pensait délaisser pour un temps le sud, et se diriger vers la mer. Cela faisait une éternité qu'il n'y était pas allé, et il y pensait depuis le début de son périple.
Arrivé à Poitiers, il acheta quelques provisions dans un supermarché et se remit en route, sous un soleil de plomb, en empruntant les petites routes, en parcourant quelques courtes distances en stop. L'étape de Poitiers ne recèlerait sans doute pas de rencontres comme celle d'Argenton : qu'importe, le quotidien d'Hugo était fait d'imprévu et de changements.
Il avait dormi dans le train, et s'était offert une sieste en route : il se sentait en forme, et il décida de continuer de nuit, à la lueur d'un croissant de lune. Marcher de jour n'était pas désagréable : de nuit, ça devenait carrément féerique. Après avoir rôti au soleil durant toute la journée, l'air frais et apaisant lui faisait un bien fou. De temps à autre, il éclairait sa carte routière d'un coup de torche électrique afin de se repérer. Ce n'est qu'à deux heures du matin qu'il s'enquit d'un endroit pour se reposer un peu.
Une grange attira son attention. Personne dedans, quelques ballots de paille dans un coin : ça suffirait bien pour quelques heures.
Silencieusement, Hugo s'installa du mieux qu'il le put, tira de son sac un restant de baguette achetée à Poitiers, mangea rapidement, et s'endormit aussitôt.- Monsieur ?
Une main le secouait, sans brutalité.
- Monsieur ? Faut vous réveiller, monsieur !
Hugo ouvrit les yeux, et se rappela où il se trouvait. Sans doute le propriétaire de la grange qui venait le virer.
- Excusez-moi, marmonna-t-il. Je m'en vais...
- C'est une propriété privée, monsieur ! continuait le fermier, sans méchanceté.
- Je savais pas où dormir... je suis désolé, je ne vais pas vous embêter plus longtemps.
- Ça me gêne pas, mais vous auriez dû me demander... et puis c'est pas confortable, de dormir sur la paille !
Hugo continuait de s'excuser en mettant ses chaussures, puis prit son sac et quitta la grange sous le regard ébahi du fermier. Le jour était levé depuis longtemps, mais il avait eu trop besoin de dormir pour se réveiller au chant du coq, aujourd'hui.
Bien décidé à avancer un peu plus, il décida d'intensifier le stop, et au besoin de prendre le car ou le train. Il lui restait encore pas mal d'argent liquide, et il devait lui rester quelques réserves sur sa carte bleue.
La chance était avec lui : la première voiture qu'il héla, une 205 rouge, se rangea sur le bas-côté. Le joli minois d'une blonde aux cheveux courts, portant des lunettes de soleil, apparut à la vitre.
- Salut ! Je vais à Angoulême, ça te va ?
Pendant une ou deux secondes, Hugo dût réfléchir. Ce n'était pas vraiment ce qu'il voulait : Angoulême, c'était plutôt au sud, et ça le rapprochait pas vraiment de la mer. Il allait même certainement parcourir en sens inverse le chemin qu'il avait fait la veille depuis Poitiers. D'un autre côté, c'était une occasion de faire près de 150 bornes en une traite, et il n'avait pas été si souvent pris en auto-stop par une fille : ça jouait aussi.
La conductrice méritait-elle qu'Hugo change ses plans ? Ce n'était pas en quelques secondes qu'il allait pouvoir répondre à cette question en toute certitude. En attendant...
- Pas de problèmes, merci beaucoup, s'entendit répondre le jeune voyageur.
Il s'installa à la place passager, déposa son sac sur la banquette arrière, et adressa un sourire ainsi qu'un autre remerciement à la fille, tandis que la voiture démarrait.
- En vacances, hein ? commença-t-elle.
- Observatrice, à ce que je vois... répondit Hugo d'une voix rieuse. Effectivement, je voyage un peu.
- Seul ?
- Normalement, je dois rejoindre des amis du côté de La Rochelle.
La fille l'observa avec curiosité.
- Si tu vas à Angoulême, tu t'en éloigne...
- Je sais, rigola Hugo. Mais je suis pas pressé. Et toi ? En vacances dans la région, ou alors tu y habite ?
- Je suis nantaise, je passe quelques jours avec des cousins et des amis, dans une maison du côté d'Angoulême. Mais pour moi, les vacances touchent à leur fin, je repars en fin de semaine sur Nantes. J'ai trouvé un boulot là-bas, et je commence bientôt. Au fait, tu t'appelles ?
- Hugo.
- Enchantée. Solène.
Le jeune homme la regardait conduire. Elle semblait petite, et à en juger par les rondeurs de ses bras dépassant du débardeur blanc et les courbes de son jean, assez potelée, ce qui ajoutait à son charme plus qu'autre chose. Sa voix était claire et chaleureuse, bien que plutôt rapide. Hugo sut déjà qu'il ne regretterait pas ce petit détour par Angoulême.
La conversation s'était engagée naturellement, et continuait sans qu'aucun des deux jeunes gens n'aient d'effort à faire pour l'entretenir.
- Est-ce que... commencèrent-ils tous les deux.
Solène rit :
- Vas-y, pose ta question d'abord.
- Tu es étudiante, je suppose ?
- Troisième année de fac de socio, acquiesça-t-elle. Ça va, c'est plutôt intéressant. Et toi, tu fais quoi dans la vie ?
- Rien.
La réponse sembla apporter une certaine gêne, que Solène dissipa dans un éclat de rire.
- Allez, te diminue pas comme ça ! Tu fais bien quelque chose de ta vie ?
- Pour l'instant, je me promène. Je vais d'une ville à l'autre, je marche un peu, je fais du stop... moi et les études, c'est pas ça.
- Tu viens d'où ?
Hugo se demanda un instant ce qu'il allait répondre. Poitiers ? Argenton ? Châteauroux ? Vierzon ? Pourtant, il ne cita pas une ville-étape, mais celle d'où il venait réellement.
- Amiens.
- Tu es venu d'Amiens en stop ? fit Solène avec un petit sifflement admiratif. Ça fait une sacrée trotte...
- J'ai pas fait de route directe pour venir jusqu'ici. Je vais un peu au hasard... le matin, je regarde la carte, et je me demande quel moyen de transport je vais prendre, et où je vais aller. Il y a trois ou quatre jours, je pensais aller vers Limoges, puis continuer vers Montpellier ou Toulouse. Tel que c'est parti, c'est plutôt Bordeaux, ou La Rochelle. C'est ce qui fait le charme du voyage.
- Et... ça fait longtemps que tu expérimente ce type de vacances ?
Hugo consulta sa montre. On était jeudi.
- Environ trois semaines, dit-il avec un petit sourire, conscient de l'effet que sa déclaration allait faire.
- Je suis pas tombé sur un auto-stoppeur ordinaire, moi...
- Par définition, un auto-stoppeur n'est jamais ordinaire. Tout comme ceux qui les prennent...
- Flatteur, va ! Mais ça te pèse pas trop de voyager tout seul ? Oui, je sais, tu vas rejoindre des amis, mais quand même...
Hugo, regardait alternativement le paysage défiler à toute allure et sa conductrice, le visage caressé par l'air qui s'engouffrait par la vitre ouverte, ses bras nus bronzant au soleil. Il arborait un petit sourire amusé.
- Mais je suis pas seul ! J'ai même rarement été aussi entouré ! Pour peu que tu t'intéresse un minimum aux gens que tu croise sur ta route, tu peux faire des tas de rencontres intéressantes. Avant-hier, j'ai passé la soirée avec des gars qui m'avaient pris en stop. Il y a un peu plus longtemps, j'ai sympathisé avec un groupe de campeurs hollandais et je les ai suivi pendant trois ou quatre jours. Et des exemples comme ça, je pourrais t'en donner plein d'autres. Evidemment, je passe pas mal de temps tout seul, mais jamais assez pour m'ennuyer.
- Ça doit être sympa... curieuse idée quand même de partir tout seul, comme ça, à l'aventure. C'est le genre de choses qu'on ferait plutôt accompagné, enfin je pense.
- Effectivement, j'ai pas encore rencontré d'autres voyageurs solitaires que moi.
- Ça a pas été trop dur de te lancer là-dedans ? Ce doit être le départ le plus difficile, non ? Quitter ton chez toi pour te retrouver sur la route pendant un mois...
- Non, partir n'a pas été le plus difficile, répondit sombrement Hugo.
Tout en discutant, ils roulaient bien, et la distance qui séparait Poitiers d'Angoulême fut franchie en une heure et demie, pendant laquelle ils n'eurent pas le temps de s'ennuyer. Ne désirant pas trop parler de lui, Hugo écoutait Solène parler d'elle, ou bien la conversation dérivait sur le cinéma, la musique ou les voyages.
- Déjà arrivés ? s'étonna Solène. Et bien je ne regrette pas de t'avoir pris, le temps est passé si vite. Je te dépose où ?
Hugo jetta un oeil sur sa montre, puis proposa :
- Et bien... je ne sais pas si tu as d'autres choses à faire, mais je t'inviterais bien à déjeuner, pour te remercier. Si ça ne te dérange pas, bien sûr.
C'était sans doute ces trois semaines de voyage qui lui avaient apporté une telle aisance. Il invitait une fille au restaurant le plus naturellement du monde, alors qu'en d'autres temps il n'aurait posé cette question qu'après des heures de trémoussements intellectuels.
- Avec plaisir ! Je vais passer un coup de fil à mes cousins, pour leur dire qu'ils ne m'attendent pas.
Quelques temps après, ils étaient attablés à la terrasse d'un petit restaurant.
- Et pour toi, repris Hugo, les vacances s'annoncent comment ?
- Chargées ! Très chargées. Je suis arrivée ici en début de semaine, que j'ai essentiellement passée à faire la bringue. J'avais une course à faire tôt ce matin du côté de Poitiers, et c'est comme ça que je t'ai croisé sur la route. Après, je vais travailler pendant un mois dans un restaurant, pour financer le reste des vacances.
- Tu as prévu d'autres choses ?
- Très vaguement... des copains de troisième année proposaient un camping je ne sais pas où, il faut que je rende visite à des amis un peu partout, d'autres doivent venir à Nantes. Pour l'instant, c'est un peu le bordel, mais je me soucie assez peu de l'organisation, je suis assez brouillonne sur ce côté-là.
- C'est pas moi qui vais te le reprocher, plaisanta Hugo.
On leur apporta les plats - deux steaks frites, ils étaient restés dans le classique, et Hugo qui n'avait rien mangé depuis la veille, avait une faim de loup - et ils poursuivirent leur conversation en dilettante, parlant d'un peu de tout. Quand ils eurent fini, l'après-midi était déjà bien entamé, et la jeune femme demanda :
- Tu repars, ou tu restes à Angoulême ?
Hugo s'étira longuement.
- J'ai flemmardé toute la matinée... voiture puis restaurant ! J'ai jamais autant rien foutu d'une journée. Je sais pas, normalement je repars, mais je sais pas encore trop vers où.
- J'allais te proposer de venir passer la nuit chez moi. C'est une grande maison de famille, et tous mes cousins y ramènent des amis sans arrêt, il n'y aura pas de problèmes. C'était un héritage qui à la base devait être vendu et partagé en seize parts, quelque chose comme ça, mais on s'est finalement dit qu'il valait mieux le restaurer et que tout le monde s'en serve, ça ne coûte presque rien, et c'est sympa.
Hugo réfléchit rapidement. Il avait réussi à parcourir 150 kilomètres dans la journée, mais il n'aimait pas trop rester au même endroit trop longtemps. D'un autre côté, Solène lui était sympathique, et il allait avoir l'occasion de rencontrer toute la bande de cousins. Ça valait bien le coup qu'il s'attarde un peu.
- D'accord, j'irai me balader un peu dans le coin en attendant.
- Tu viens dîner, bien sûr.
Rendez-vous fut pris pour le soir, et les deux jeunes gens se séparèrent. Hugo, après avoir flâné dans les rues, entra dans une librairie pour renouveler sa provision de livres. Il profitait des larges haltes qu'il faisait en route pour bouquiner à peu près tout et n'importe quoi, du mauvais polar à gros tirage à Sartre, mais ces derniers temps, ses horaires ne lui avaient pas permis de s'en procurer d'autres. Enfin, comme l'heure passait, il se mit en route pour parcourir les dix kilomètres qui le séparait de la maison de famille de Solène, une broutille pour un homme rompu à la marche comme il l'était désormais.
Vers dix-neuf heures, il arriva près d'une vaste maison de pierre, à la façade claire, devant laquelle étaient garées quelques voitures dont la 205 rouge qu'il reconnaissait. Après avoir sonné la porte, une jeune brune vint lui ouvrir.
- Tu dois être Hugo, c'est ça ?
Il entra, et fit la connaissance de la douzaine de personnes qui peuplaient les lieux, et dont il oublia immédiatement les prénoms. Garçons et filles en quantité à peu près égale, certains étant de la famille de Solène, d'autres des invités ou des amis de plus longue date, les âges s'échelonnant entre seize et trente ou trente-cinq ans. C'était le genre d'innommable foutoir qu'Hugo aimait plus que tout, un endroit débordant de vie, où éclataient sans cesse et à tous les coins de la maison engueulades ou fous rires, où les gens ne se souciaient pas de leur apparence et n'en avaient rien à cirer de paraître adultes et responsables. Le genre d'endroit où les premiers levé ne l'étaient pas avant onze heures et tiraient les autres de leur sommeil à grands coups de seaux d'eau, où la cuisine, malgré la participation irrégulière de tous les habitants, restait crade et pas rangée pendant toutes les vacances. Le paradis.
Ils mangèrent dans le jardin, sur une immense table flanquée de bancs, une énorme marmite de spaghettis, agrémentée de ketchup et d'un " t'avais qu'à faire la bouffe ". Hugo fut présenté comme une sorte d'aventurier des temps modernes qui passait sa vie dans les coins les plus insolites. Ayant surtout été en France, il dut couper court au portrait flatteur qu'elle faisait de lui.
- Alors, Angoulême, tu trouves ça comment ? lui demanda-t-on.
Il n'avait guère passé que quelques heures sur place, mais sa qualité de globe-trotter lui donnait le droit de donner son avis sur presque tout, droit dont il préféra ne pas abuser, préférant écouter les gens parler plutôt que de s'imposer.
La nuit tombait, mais des lampes plus ou moins fonctionelles furent placées sur la table, attirant leur lot d'insectes en tous genres, et la veillée continuait. Après plusieurs parties de cartes, concours de blagues et autres amusements, et minuit étant déjà passé depuis longtemps, ils décidèrent d'un commun accord qu'il était peut-être temps de se coucher.
Hugo ne regrettait pas sa soirée.
- Tu repars demain, je suppose ? lui demanda Solène quand ils eurent trouvé un peu d'intimité dans une des pièces de la maison. Si tu veux, tu peux rester ici quelques jours, tu as pu te rendre compte que c'était grand, et que tout le monde avait l'air de t'apprécier.
Hugo sourit. La proposition était alléchante, et pas qu'un peu. Il avait adoré plonger dans cette ambiance pleine de vie et de jeunesse, et y rester ne l'aurait pas dérangé outre mesure.
Plusieurs fois, au cours de son voyage, l'envie de s'arrêter l'avait pris. Une ou deux fois, c'était le sale temps qui l'avait rebuté, et il avait finalement passé la journée sur place, mais rester dans une chambre d'hôtel ou faire la tournée des cafés pour passer le temps n'avait pas grand chose d'intéressant, à tel point qu'il préférait encore la pluie.
Mais le quatrième jour de son voyage, il s'était réellement arrêté. Il avait rencontré un groupe de jeunes très sympathiques au demeurant, s'était trouvé des affinités avec pas mal d'entre eux. Il ne savait pas encore pourquoi il marchait, et croyait que la rencontre qu'il venait de faire signifiait que le but de sa quête était atteint
Il ne lui avait fallu que trois jours pour se rendre compte qu'il avait besoin d'autre chose, et il était reparti vers l'est. Jamais il n'avait eu à regretter son choix, à cause des nombreuses autres personnes tout aussi sympathiques qu'il avait croisé sur sa route.
- Oui, je repars demain. J'ai passé une excellente journée, et c'est attirant de savoir que je pourrais faire étape ici quelques jours. Mais au fond de moi, ce n'est pas ce qu'il me faut. Je peux rester quelques temps avec le même compagnon de voyage, mais pas au même endroit.
Cette déclaration étonna Solène. Son envie de voyage le taraudait à ce point ? Elle ne sut quoi répondre, mais Hugo prit la parole.
- C'est à mon tour de te faire une invitation, que tu refuseras sans doute. Mais si tu veux faire un peu de route avec moi, tu es la bienvenue.
- Tu te sens obligé de me proposer ça ?
- Pas du tout, c'est sincère. Mais je comprend que tu as sans doute d'autre chose à faire, et que le voyage dans ces conditions puisse ne pas t'intéresser. En tous cas, merci beaucoup. Pour le stop, et pour le reste.
Solène réfléchit quelques instants. On était jeudi soir, et elle devait être impérativement à Nantes pour dimanche. Elle comptait passer les derniers jours qui lui restaient avec ses cousins, mais rien ne la retenait réellement. Et l'idée de partager, l'espace de quelques temps, la vie de ce garçon qu'elle trouvait si intriguant et admirable à la fois, l'excitait.
- On prend ma voiture ? répondit-elle simplement.A huit heures du matin, ils étaient prêts à partir. Solène avait chargé toutes ses affaires dans le coffre - elle ne repasserait sans doute pas par Angoulême - et avait salué ses cousins la veille. Ceux-ci lui avaient souhaité un bon voyage, avec un sourire entendu, quand elle leur avait annoncé qu'elle partait un peu plus tôt que prévu, avec Hugo.
Les affaires de ce dernier étaient également chargées, à savoir son simple sac de randonnée.
La carte routière était dépliée sur la table de jardin, et ils discutèrent rapidement de la direction : vers la mer. Après s'être installés dans la voiture, Solène démarra, avec un petit pincement au coeur en quittant la propriété de famille : elle adorait cette maison où elle allait depuis son enfance. C'était ce qui la différenciait d'Hugo, entre autres : elle appréciait le changement, mais il existait des lieux fixes et immuables où elle aimait passer du temps, qui apportaient à sa vie la petite touche de stabilité nécessaire.
- N'importe qui a besoin des deux, pensa-t-elle à voix haute.
- Pardon ? l'interrompit son passager, qui, perdu dans ses pensées, ne regardait pas la maison qui s'éloignait, mais la route devant lui.
- Stabilité et variabilité. L'homme a besoin des deux, non ? Sans stabilité, il est perdu. Sans changements, il ne peut pas évoluer, et est voué à la stagnation.
- D'accord avec ton analyse, mais c'est pas si simple, répondit Hugo après un temps de réflexion. Dans l'ensemble, la société ne souffre pas d'un excès de variabilité, mais je la trouve au contraire beaucoup trop inerte. Il est évident qu'on a besoin des deux, mais on peut ne pas être d'accord sur les proportions. Sans compter qu'il y a des gens qui ne pensent qu'à vivre dans leurs habitudes et perpétuer les traditions familiales, alors que d'autres ne veulent pas en entendre parler.
- Tu fais partie de cette seconde catégorie, pas vrai ?
Décidément, Solène savait mieux que quiconque le percer à jour. Il ne se souvenait pas avoir exprimé les choses en ces termes, mais il savait son amie suffisamment futée pour le déduire.
- A mon corps défendant. Mais effectivement, j'en suis à une période où je me demande si il est vraiment nécessaire de s'embarrasser d'autant de normes, de règles favorisant l'immobilisme.
- Les suites de ton départ de vacances, je suppose ?
Hugo se renfrogna.
- C'est un peu plus compliqué...
Solène n'insista pas, et la conversation dériva sur autre chose tandis que les kilomètres défilaient paisiblement.
Ils évitaient soigneusement les routes nationales, leur préférant les départementales, voire les chemins vicinaux quand cela était possible, ne roulant jamais à plus de soixante kilomètres heure, et s'arrêtant à chaque intersection pour se demander où ils allaient aller.
Pour Hugo même, c'était relativement nouveau : il avait toujours été tributaire du stop ou des transports en commun, et il n'avait pas l'habitude que le conducteur lui demande s'il devait tourner à droite ou à gauche.
Aucun n'aurait su dire comment ils étaient arrivés là, mais ils se retrouvèrent à pique-niquer au bord d'une petite rivière typique du poitevin, sous les frondaisons des arbres. Ils y restèrent un long moment, sans parler, juste à écouter le clapotis de l'eau et le bruissement des feuilles, allongés au frais tandis qu'autour d'eux la campagne était écrasée sous un soleil de plomb.
- Waou, ça change quand même sacrément de chez mes cousins, remarqua Solène.
- Ne te demande pas lesquels des deux moments tu préfères, c'est tout à fait complémentaire, répondit son ami, les yeux fermés, les mains derrière la tête, avec son éternel petit sourire aux lèvres.
Ils repartirent une heure plus tard, prenant d'un commun accord la direction de La Rochelle pour y passer la nuit. L'heure tournait sans qu'ils s'en rendent véritablement compte, et c'est à plus de vingt-deux heures qu'ils y arrivèrent, des paysages plein les yeux.
- L'éternelle question qui se pose : où va-t-on dormir ce soir ? Qu'est-ce que je pourrais te proposer, en pleine ville... parking souterrain ? Décharge ? Ou alors, il y a sûrement des tas de bâtiments désaffectés près de la gare.
Devant les yeux ébahis de Solène, il se hâta de rajouter :
- Sinon, l'hôtel, c'est pas mal non plus...
- De la part d'un mec qui passe ses journées à regarder voler les papillons, plus rien ne m'étonne, plaisanta-t-elle.
- On prendra une chambre à deux lits et on partage les frais, si tu veux. Ça nous reviendra moins cher.
Un hôtel bon marché fut rapidement déniché, et alors que la nuit était déjà tombée, ils s'enquirent du dîner. Ils optèrent finalement pour un sandwich, qu'ils allèrent manger sur la plage.
L'air frais de la nuit sentait le large, et ils se détendaient peu à peu après chaque inspiration. La mer... après trois semaines de voyage, Hugo ne l'avait pas encore vue, et il s'en était fallu de peu : à chaque fois qu'il était sur le point d'y parvenir, que ce soit la Manche, la mer du Nord ou la Méditerranée, les hasards du stop ou d'une route l'avaient renvoyé dans les terres.
Il se déchaussa pour sentir sur ses pieds la caresse du sable, la délicieuse piqûre des fragments de coquillage, et le baiser humide de l'écume qui venait lécher ses orteils. Devant lui, la mer à perte de vue, le ciel piqueté d'étoiles et la lune brillante.
Plus tard, tandis qu'ils mangeaient, Solène, visiblement conquise, prononça d'un ton rêveur.
- Elles sont superbes, tes vacances.
- C'est pas vraiment des vacances, murmura Hugo.
L'heure était propice aux confidences, et Solène sentit qu'il était temps de poser la question qui la titillait depuis deux jours déjà.
- Tu as été viré de chez toi ? Tu as perdu ta maison ?
Elle avait bien réfléchi, et ça lui semblait être la solution la plus vraisemblable.
- Hé non. Ça t'étonne, hein ? Personne ne m'a viré, et si je suis là, sur la route, c'est parce que... parce que c'est le seul endroit où je me sens bien.
- Tu n'as pas d'amis qui t'attendent à La Rochelle, je suppose ?
Hugo s'autorisa un petit sourire.
- Tout juste. C'est ce que je dis à tout le monde, pour éviter les questions. J'ai peut-être des amis à La Rochelle... mais je ne les connais pas encore.
- Surtout, n'hésite pas à me rembarrer si je suis trop indiscrète, mais ça m'intrigue. Pourquoi tu es parti ?
- J'en avais marre. Marre de tout. En fait, pour tout te dire, je viens vraiment d'Amiens. Ma famille habite à une vingtaine de kilomètres de là, et je suis... j'étais, en seconde année d'ingénieur en électronique. Aux yeux de n'importe qui, tout se passait bien et j'étais quelqu'un sans histoire : réussite honnête, vie sociale normale... tu vois le topo. Moi-même j'y croyais à moitié.
- Mais tu t'ennuyais, c'est ça ?
- Profondément. J'ai toujours vécu au même endroit, dans la même ville. J'ai fait toute ma scolarité dans la même école, puis le même collège, puis le même lycée, avec toujours les mêmes copains. J'ai vu les mêmes gens, les mêmes paysages, cette même petite vie de merde que je menais. Je ne me rendais pas encore compte à quel point tout ça me minait. Tu sens que quelque chose cloche, mais tu n'arrive pas à mettre des mots dessus, tu te dis que ça ira mieux après, quand tu auras ton bac, puis quand tu auras fini tes études et que tu seras dans la vie active. Mais en vieillissant, je me suis aperçu que rien n'allait vraiment mieux. Je savais ce que j'allais faire plus tard : ingénieur. Mais ça ne veut rien dire... c'est juste un métier. Et ce que je cherchais, c'était plutôt un but dans la vie.
- Tu l'as trouvé, ce but ?
- Même pas, tiens. Un vendredi soir, j'ai décidé de partir. D'abord, pour le week-end. J'ai pris quelques affaires, un peu d'argent, et c'est comme ça que ça a commencé. Il me restait encore deux semaines de cours, mais finalement, je ne suis pas retourné à Amiens pour le lundi. Je sais toujours pas ce que je vais faire plus tard, ni qui je vais être. Je ne sais même pas ce que je vais faire demain. Tout ce que je sais, c'est que sur la route, je me sens vivant. Chaque jour, je vois quelque chose de nouveau, d'autres gens, et ça, c'est merveilleux. Après, je ne pourrais pas te dire combien de temps ça va durer, ni si je vais m'en lasser ou pas.
Solène ne s'était pas attendue à ça. Elle n'eut rien de mieux à demander s'il avait prévenu sa famille ou ses amis.
- Les proches et les amis que j'appréciais, seulement. Je leur ai envoyé une carte postale du Parlement européen de Bruxelles...
Ils rirent doucement.
- Les boulets, les gens collants et ma copine, je leur ai rien dit. Et ils peuvent toujours appeler autant qu'ils veulent sur mon portable, il est resté chez moi.
- Tu as une copine ?
- J'avais ! Disons qu'elle m'est tombée dessus plus par hasard qu'autre chose, et je lui ai dit oui par paresse, parce que je n'avais pas la force de refuser. Mais tu vois finalement le peu de place qu'elle occupait dans ma vie. Elle est pas méchante, d'ailleurs aucune des personnes que j'ai laissées derrière moi ne m'ont fait du mal. A la rigueur, je pourrais critiquer la mentalité débile de certains, qui les poussent à rester toute leur vie au même endroit. " On sait pas si ça sera mieux ailleurs ", enfin tu vois le genre de refrain.
- Tu ne voyages pas parce que tu cherche des réponses, ou quoi que ce soit d'autre. Tu voyages juste parce que tu aimes bien ?
- Exactement ça. Et tu es la première personne à qui je dis ça. J'ai pas pour habitude de raconter ma vie à tous ceux qui me prennent en stop, mais... ( il fit un geste vague de la main ) tu me paraissais la personne appropriée.
- Je ne sais pas trop quoi te répondre. D'un autre côté, tu ne pouvais sans doute pas continuer comme tu étais avant. Et d'un autre côté, tu ne peux pas non plus continuer comme ça indéfiniment.
- Pourquoi pas ? répondit Hugo sans conviction.
- Ne serait-ce parce que tes réserves d'argent ne sont pas inépuisables, et que quand tu n'en auras plus tu seras bien obligé de t'arrêter.
Hugo triturait machinalement le sable avec ses orteils.
- Tu as mis le doigt sur le problème. Pour l'instant, j'ai encore assez d'argent pour continuer. Assez pour une semaine ? Assez pour un mois ? Aucune idée, et j'essaie de repousser le problème le plus loin possible. Loin dans ma tête, en essayant de ne pas y penser... et loin dans le temps, en essayant de ne pas trop dépenser pour tenir le plus longtemps possible avant d'être confronté à la réalité.
- Tu sais qu'il y a un problème de ce côté-là, c'est déjà ça, non ? Et si tu veux, l'hôtel...
- Non, laisse, voyons, je tiens à payer ma part. De toute manière, que je dépense beaucoup ou non, ça n'empêchera pas qu'un jour arrivera où je n'aurais plus d'argent.
- Et ensuite, tu rentreras bien sagement chez toi, tu feras tes excuses à tout le monde et tu reprendras tes études ? répondit Solène d'un ton dégoûté, faisant montre du mépris qu'elle avait pour cette option.
- Ce serait stupide, non ? C'était déjà dur de tenir avant. Mais après avoir fait le tour de la France ou presque, rencontré des tas de gens, m'enfermer dans ma chambre de vingt mètres carrés pendant la semaine et rentrer chez papa maman le week-end serait insupportable, puisque je saurais qu'il me suffirait de repartir n'importe où pour que le cauchemar s'arrête. Si je faisais ça, ce serait accepter de foutre en l'air le restant de ma vie.
- Tu ne peux pas rester indéfiniment sur la route, tu ne veux pas rentrer à Amiens. Tu as une autre solution en vue ?
- Non, aucune, pas la peine de me rappeler que je suis dans l'impasse. C'est idiot, je sais : tu t'attendais peut-être à ce que j'aie préparé un peu plus mon affaire ?
- Pas forcément. Si tu étais vraiment désespéré là où tu étais, tu as fait le bon choix. Quand on est au bord du gouffre, prêt à tomber, et qu'on voit une corde devant soi, on la saisit, on se demande pas si elle est assez solide.
- Il y a aussi un autre truc que j'aimerais pas abandonner si je rentrais. J'ai la route à moi tout seul, je fais ce que je veux, je suis totalement libre, du moins autant que mon compte en banque le permet. La chance me gâte de façon insolente, et où que j'aille, j'ai toujours des amis. Les gens que je rencontre m'admirent, parce que je fais ce qu'ils auraient tous voulu faire au fond d'eux : partir à l'aventure, en laissant tout derrière. Même les vieilles mamies qui te prennent en stop te disent, en te déposant, " j'aurais bien aimé faire comme vous ". Ils sont piégés par leur quotidien : pas moi. J'ai réussi à aller au-delà, je ne suis plus seulement un gars qui marche, mais l'incarnation d'un rêve. A Amiens, je n'étais qu'un élève parmi des centaines, un habitant parmi des milliers, quelqu'un sans aucune prétention ni qualité particulière. Sur une petite bande de bitume entre les champs de blé, les arbres ou les talus, je suis le roi. Tu comprend ? Cette sensation de pouvoir contrôler ta vie, c'est grisant. Et ça se ressent sur tous mes traits de caractère. J'étais plutôt timide avant, maintenant je peux adresser la parole à n'importe qui, sans la moindre gêne. Avant, je mettais des heures à m'endormir, maintenant c'est instantané, et je suis réveillé par le chant du coq.
- Attend, attend, le stoppa Solène. Je me promène un peu, moi aussi, mais je reste une sédentaire, et j'en suis très contente, figure-toi ! J'admire ta vie, mais pas du tout au point de me dire " qu'est-ce que le quotidien m'emmerde, j'aimerais bien tout lâcher pour être globe-trotter comme lui ".
- C'est moi qui t'envie. Tu peux t'épanouir et être heureuse tout en restant dans les normes de la société. Oui, j'ai mon heure de gloire, mais j'ai eu vingt ans de galère avant, et je sais pas ce qui reste à venir. J'ai un passé de merde, un présent merveilleux, et pas d'avenir du tout. J'aurais bien aimé être comme toi et pouvoir être heureux sans éprouver le besoin de tout quitter chaque matin, mais on ne choisit pas son bonheur.
- Tiens, encore un écorché vif, plaisanta la jeune fille.
- Et à ma place, tu ferais quoi, hein ?
- Joker...
- Allez, coupa Hugo, ça m'emmerde un peu de parler de moi.
Solène protesta en affirmant que ça ne la gênait pas du tout, mais il précisa :
- J'aime pas trop me rappeler que je suis lancé droit dans le mur, c'est le genre de trucs qu'on préfère oublier. Parle plutôt de toi, j'aime bien connaître la vie des gens normaux, termina Hugo, taquin.
- Je ne suis pas normale ! s'emporta Solène. Je me prétendais même plutôt atypique, avant de te connaître du moins. Mais évidemment, la plupart du temps, je dors toute l'année dans le même lit, au même endroit, rends-toi compte !
- Quelle vie chiante, plaisanta Hugo.
- Je peux aussi bien partir pour n'importe où avec un doux dingue que je connais à peine que de m'enfermer trois jours chez moi sans bouger pour terminer un travail ou un livre intéressant. Mais tu as raison sur un point : ce que tu vis est merveilleux. C'est certainement pas en un ou deux jours que je vais entrer dans ta peau, et d'ailleurs je serais bien incapable de me balader comme ça, toute seule, indéfiniment. Mais rien que cette journée m'a suffit pour comprendre ce que tu veux dire. Tu m'aurais raconté ça hier, je t'aurais pris pour un fou.
- C'est ce qu'on doit penser de moi, à Amiens...
- Sérieusement, Hugo, j'ai envie de t'aider. Si je peux faire quoi que ce soit pour toi, n'hésite pas à demander. Si tu veux... je ne sais pas moi, parler à quelqu'un, ou que j'explique la situation à ta famille, ou bien...
- Laisse, merci, répondit Hugo, la gorge nouée par tant d'attentions.
- Je veux dire, pour l'instant, tu es bien, mais un jour sans doute, et tu le dis toi-même, ça ira très mal. Tu n'as jamais pensé à en parler à un psy, ou une personne du genre ? Ça pourrait arranger certaines choses...
- J'y ai pensé, mais comment veux-tu suivre une thérapie quand tu te déplaces tout le temps ? Ça marcherait si je vivais au même endroit tout le temps, et c'est justement ce que j'essaie de fuir.
Il y eut un long silence. Solène compris qu'Hugo venait d'en dire plus sur lui en une soirée qu'en trois semaines, et même qu'en vingt ans. Elle était à la fois flattée d'être la personne qui était là au bon moment pour recueillir ces confidences, et effrayée par l'ampleur du mal qui rongeait ce jeune homme en apparence si lisse et si heureux.
Sans dire un mot de plus, ils se levèrent et rentrèrent à leur chambre.Même à dix heures du matin, le soleil tapait déjà fort, et la fraîcheur de l'eau leur paraissait délicieuse. Après un long bain, épuisés, Hugo et Solène revinrent sur la plage pour bronzer.
- Ça faisait une éternité, confessa le jeune homme, une fois confortablement allongé sur sa serviette de place, livrant son dos au soleil. Ça fait un bien fou...
- Bah moi, tu sais, j'habite Nantes, et je vais souvent les week-ends faire de la planche à voile, donc la mer, je connais un peu.
- Ça doit être sympa comme tout, je n'ai jamais essayé, mais à l'occasion...
- On repart vers où, aujourd'hui ?
- Comme tu veux, c'est toi qui conduis...
- On pourrait longer un peu la côte, proposa Solène, comme ça on pourra se rebaigner dans l'après-midi.
- Ça me va. Je termine mon bronzage, et on est partis.
Contrairement à ce qu'on aurait pu croire, son gabarit n'était pas celui d'un gringalet, et les quelques temps qu'il avait passés au grand air avaient assombri sa peau, qui contrastait avec celle de Solène, plus pâle.
Le regard du jeune homme s'attarda un moment sur sa voisine, à demi redressée sur ses coudes, comme tendue vers le soleil.
Il pensa intérieurement qu'il avait fait le bon choix en décidant de monter dans la 205 rouge, il y avait deux jours de cela.
Solène baissa les yeux, s'apercevant qu'elle était observée, et échangea un petit sourire avec son ami. Elle non plus ne regrettait pas d'avoir pris en stop ce gars sur le bord d'une route paumée, qui levait le pouce d'un air nonchalant, avec son éternel sac de rando sur les épaules. Au cours de ses vingt et quelques années d'existence, elle avait rencontré énormément de gens atypiques avec qui elle s'était liée très vite. Aucun d'entre eux n'aurait pu à lui seul changer sa vie... mais pour Solène aussi, c'était bien la somme de tous ses amis et connaissances qui avaient contribué à la faire devenir ce qu'elle était.
Quelques temps plus tard, ils repartaient en voiture, suivant une petite route côtière qui allait vers le nord.- Qu'est-ce qui pourrait te faire t'arrêter, Hugo ?
- Qu'est-ce qui serait assez fort pour que je puisse me sédentariser, c'est ce que tu veux dire ?
- A peu près. Pour l'instant, tu as envie d'aller de l'avant, et tu le fais naturellement. Et si un jour, pour une raison ou pour une autre, plus rien ne te pousse ?
- Tu me demandes si je vais me forcer à continuer d'aller vers nulle part, ou si je vais revenir à une vie plus normale ? Aucune idée. Pour l'instant, je veux continuer, alors je continue. Si ça ne me dit plus rien... j'arrêterais peut-être.
- Mais pour quelle raison tu voudrais t'arrêter ? insista Solène. Il y a bien quelque chose au monde qui pourrait te satisfaire totalement et t'empêcher d'aller voir plus loin ?
- Je l'espère... mais pour l'instant, aucune idée. A chaque étape ou presque, je trouve plus de raisons valables de m'arrêter qu'il ne m'en faut, et je continue quand même.
- Je vais dire ça au pif, mais... trouver une amoureuse quelque part, ça te ferait réfléchir, non ?
Hugo jeta un oeil sur la carte et indiqua du doigt la direction à prendre à la prochaine intersection avant de répondre.
- Faut que je sois logique avec moi-même : pourquoi je ferai pour une personne ce que je ne fais pas pour tout le monde ? D'accord, il est bien possible que ça m'amène à me poser des questions, peut-être même à me forcer un peu pour résister à la tentation. Mais en théorie, comme je te l'ai dit, je n'ai aucune raison de reconsidérer ma position.
- Justement, c'est ce que je comprend pas. Pourquoi tu devrais te forcer à reprendre la route le lendemain, si tu n'as plus envie ?
- Il faut parfois que je me fasse violence pour repartir : là, oui, on peut dire que je me force un peu. Mais peu de temps après, c'est oublié, et je n'ai pas de regrets. Il faut toujours se forcer dans la vie, par exemple quand ton réveil sonne le matin, tu dois te lever, même si tu n'en as pas envie, mais plus tard dans la journée, tu as complètement oublié que le matin avait été difficile, et tu ne regrette rien. Si plusieurs jours après, je regrettais toujours mon départ, alors là et là seulement, je pourrais dire que je me suis forcé et que c'était peut-être une connerie.
L'amour n'est pas particulièrement sacré pour moi, et c'est comme le reste : quand bien même je laisserais une petite amie potentielle derrière moi, rien ne me dit que je n'en retrouverais pas plus loin.
- Ce ne sera jamais la même.
- Et c'est tant mieux ! Mais mon but n'est pas de chercher la femme parfaite, ou bien l'endroit parfait, ou les amis parfaits, en allant voir partout. Ça n'existe pas, et chaque personne comme chaque endroit a ses particularités. Comme je t'ai dit...
- Tu ne cherches rien, compléta Solène.
- Ou presque. Inconsciemment, une solution à mon problème.
Ils repérèrent un petit chemin qui quittait la route principale, s'y engagèrent et garèrent la voiture, décidant de faire un peu de marche à pied pour changer un peu.
- Pour revenir sur le sujet, reprit Solène, je pensais à quelque chose en ce qui te concerne. Voyager n'est pas un sujet aussi tabou dans notre société. Je parle bien sûr du voyage dans le vrai sens du terme, pas s'entasser dans des charters pour aller passer une semaine en Martinique. Tu pourrais peut-être trouver un métier qui te ferait bouger beaucoup et qui pourrait te plaire : ce serait une bonne alternative entre ta situation actuelle, qui selon toi ne débouche sur rien, et l'ancienne, où tu t'ennuyais à mourir. Après tout, ce que tu as fait ces dernières semaines, ce n'est pas rien non plus : maintenant, tu as acquis une certaine expérience, et une certaine idée de ce que bouger veut réellement dire. En cherchant bien, tu devrais pouvoir faire quelque chose d'aussi intéressant mais avec un avenir à la clé. Je sais que salaire ne rime pas avec bonheur, loin de là, mais ça permet d'assurer le minimum vital, voire plus, et de financer d'autres déplacements.
Hugo garda le silence et continua à marcher, visiblement intéressé au plus haut point par ce qu'elle venait de dire.
- Donc, me réinsérer dans la vie professionnelle ?
- Oui, mais ça ne veut pas forcément dire prendre un crédit sur vingt ans pour une maison et aller au boulot cinq jours sur sept ! Tes études ne t'intéressaient pas, ça ne veut pas dire que toutes les carrières sont comme ça.
- A vrai dire, je n'y ai jamais vraiment réfléchi. Jusqu'à présent, chaque fois qu'on me parlait de métier, j'avais la nausée. Je me suis pas amusé à classer ceux que je trouve emmerdants, et ceux qui pourraient m'intéresser.
Ils changèrent de sujet et continuèrent à marcher.
Sans savoir comment, ils se retrouvèrent sur la place de l'église d'un petit village, inondé de soleil, à deux heures de l'après-midi. Solène proposa d'aller y jeter un oeil.
- Tu es croyante ?
- Non, mais je m'intéresse un peu à l'architecture, et puis ça doit être le seul endroit du coin où il fasse frais...
Marcher par cette chaleur était épuisant, et les épaules de la jeune fille avaient déjà pris une teinte nettement plus rouge. Heureusement que la 205 avait été garée à l'ombre, sinon elle allait devenir une vraie fournaise : ces antiquités n'avaient pas encore été dotées de la climatisation.
- On retourne à la bagnole ? proposa Hugo au sortir de l'église.
- Si on la retrouve...
En se tenant par la main, les deux jeunes gens reprirent le chemin inverse, en traversant les champs, les pâturages, les talus et autres.
- Mais dis moi, tu voyages exclusivement dans la cambrousse, ou bien tu te fais les villes, des fois ? s'enquit Solène.
- Les villes aussi, j'ai fait le tour de Paris à pieds, en trois jours. Mais elles ne représentent qu'une faible partie de la surface terrestre, donc c'est normal que je sois la majorité du temps dans des coins paumés. Et puis tu avoueras que c'est pas terrible de marcher sur le bas-côté d'une nationale.
- Mais le stop sur une petite route marche moins bien, je suppose ?
- Pas forcément... sur une petite route, il y a beaucoup moins de voitures, mais elles s'arrêtent plus volontiers pour te prendre. Evidemment, c'est pas pour de très grandes distances, la plupart du temps elles t'emmènent au patelin suivant.
La main de son amie pressait vigoureusement la sienne, et fortifiés par ce contact physique, la marche en fut facilitée et le bosquet où ils avaient garé la voiture fut bientôt en vue.
- Je n'ai pas encore vu tous les aspects de ta façon de voyager, remarqua la jeune fille.
- Tu sais, en deux jours, c'est un peu normal.
- Non, je veux dire qu'on a rencontré encore personne.
- Normal aussi, on a pas vraiment cherché, on a pas fait de stop non plus... bon, on va arranger ça, t'inquiète pas.
Solène le regarda d'un air incrédule.
- Vraiment ?Ils étaient arrivés aux Sables d'Olonne assez tôt, et après le dîner, ils avaient entamé un tour des bars et boîtes de la localité, se décidant finalement pour une discothèque assez chic, plutôt fréquentée par des trentenaires que par des lycéens, ce qui changeait Solène des gamins auxquels elle était trop souvent habituée en allant dans ce genre d'endroits. La musique n'était pas trop forte, ce qui permettait de se parler sans avoir besoin de hurler.
Elle s'était promis de bien observer Hugo afin de voir comment il s'y prenait, mais elle était finalement incapable de dire comment il avait fait pour discuter avec animation avec un petit groupe de trois ou quatre personnes autour d'un verre, comme s'il les connaissait depuis toujours. Décidément, ce garçon était étonnant...
Cinq minutes plus tard, elle n'y pensait plus vraiment, engagée elle-même dans la conversation avec un jeune prof de philo qui habitait non loin de Nantes, tandis que Hugo était parti faire un billard avec les autres - à moins qu'il ne s'agisse encore d'un autre groupe qu'il avait croisé en allant chercher un verre...
- Bon, Solène, je vais devoir y aller, il est déjà quatre heures du matin, c'est pas raisonnable. Je te laisse mon numéro de téléphone, au cas où ? fit son interlocuteur alors que la soirée touchait à sa fin.
Hugo et elle se retrouvèrent à la sortie du club.
- Alors tu vois, j'avais raison. C'est pas dur de rencontrer du monde pour se changer un peu les idées. Il était sympa, le type avec qui tu discutais ?
- Très intéressant, il est de Nantes lui aussi et m'a laissé ses coordonnées.
- Ta soirée aura pas été perdue, conclut Hugo.
Et Solène qui pensait avoir le contact facile ! Ce n'était rien à côté de lui. Avec une assurance que beaucoup lui auraient envié, il pouvait slalomer de groupe en groupe, de personne en personne, s'adaptant à chaque fois à la personnalité de l'individu qu'il avait en face de lui, sans pour autant perdre de son naturel : il n'était pas de ces garçons superficiels qui arboraient des expressions et une gestuelle toutes faites pour attirer l'attention sur eux. Il se contentait de ses petits sourires figés, de sa sympathie naturelle, ni forcée ni exubérante, et le contact passait sans problème.
Ils marchaient dans les rues quasi désertes de la ville pour rentrer à leur hôtel, épuisés par le réveil tôt, la longue marche au soleil, les baignades dans la mer et leur soirée.
- Dis-moi, Hugo... Quand tu étais à Amiens, tu avais aussi toutes ces facilités avec les gens ?
- Moi ? Tu veux rire ? J'étais un petit étudiant coincé, j'osais à peine demander l'heure dans la rue, c'est pour te dire.
- Et comment tu expliques que tu puisse te lier d'amitié avec n'importe qui depuis que tu t'es cassé ?
- Bonne question, la réponse est toute simple : je suis content.
- Euh... ça te gênerais de développer ?
- Si tu veux. Comment veux-tu nouer le contact avec les autres quand ça va pas, quand tu ne fais que penser à tes problèmes de la vie quotidienne, à ton évier qui fuit, ta voisine qui gueule et quand tu te sens minable et insignifiant ? Comment veux-tu qu'on s'intéresse à quelqu'un qui n'a pas l'air de croire lui-même au bonheur ? Ce n'est pas avec deux décennies d'un négativisme qui s'accumule peu à peu que tu peux réussir sur ce plan là. Je dirais que depuis que je voyage, je suis heureux moi-même, et donc je peux communiquer beaucoup plus facilement. Quand tu es avec quelqu'un qui est heureux, tu l'es toi-même un peu plus. Enfin c'est ma théorie, on y croit ou pas.
- Ça se tient... Mais tu oublie de dire qu'il y a eu sans doute un bon paquet de tes inhibitions qui ont sauté, et ça facilite grandement les choses.
- Quand tu décide de te casser de chez toi avant la fin des cours, de laisser ta famille, tes amis, ta copine, sans leur donner aucun moyen de te joindre, et de marcher comme ça au hasard, quand tu décide de te détacher de la société, par contrecoup tu laisse tomber aussi toutes les convenances qui s'y rattachent. Gêne, timidité et autres barrières s'en vont naturellement, comme si elles n'avaient jamais existé.
Solène titubait de sommeil, mais écoutait attentivement Hugo parler. Quand elle aurait pris un peu de recul par rapport à tout ça, elle pourrait certainement mieux analyser ses paroles et en tirer toutes les implications.
Curieusement, une fois dans son lit, elle eut du mal à s'endormir. A deux mètres d'elle, Hugo s'était endormi comme un bienheureux dès la lumière éteinte.
Sacré Hugo ! Elle avait accepté de partir avec lui pour essayer d'en savoir plus sur sa curieuse vie, par déformation professionnelle de sociologue, sans doute. Elle en avait finalement appris beaucoup plus qu'elle ne l'espérait, mais n'y voyait pas pour autant plus clair.
Posée sur la table de chevet, sa montre indiquait qu'il était presque cinq heures du matin et qu'on était dimanche. Elle ne pouvait plus se permettre de suivre ce garçon indéfiniment, il fallait qu'elle rentre à Nantes pour prendre son travail lundi, et sans traîner : il devait lui rester une foule de choses à faire chez elle. A l'origine, elle devait même partir samedi matin.
Les souvenirs des derniers jours s'agitaient dans sa tête, sans qu'elle puisse y réfléchir posément et en tirer quelque chose. Hugo allait partir avec son mystère...
Epuisée, elle finit par s'endormir dans ses draps trempés de sueur.- Debout...
La main d'Hugo la secoua doucement, puis elle entendit le bruit de la douche. Solène s'éveilla, regarda sa montre : elle avait dormi quatre heures d'un sommeil épuisant et inconfortable.
Dehors, le temps avait changé : gris et brumeux, et beaucoup plus froid que la veille.
Hugo sortit de la salle de bain, dans une forme olympienne, et il avait cette fois troqué son short de la veille contre un pantalon de toile beige et un sweat-shirt.
Ils déjeunèrent rapidement des quelques échantillons de boissons chaudes, avant de préparer leurs affaires. Hugo glissa dans son sac les sachets de café, thé et sucre restants, les savonnettes non utilisées, et dévalisa le mini-bar, sous le regard amusé de son amie.
- Je pourrais être heureux d'avoir tout ça un de ces jours...
Ils rendirent les clés à la réception, et partagèrent le prix de la chambre, avant de sortir dans le jour gris et venteux, qui les fit frissonner.
- Pas terrible, aujourd'hui.
Après avoir pris son courage à deux mains, Solène déclara :
- Tu te souviens que j'avais dit que je devais commencer mon boulot demain, à Nantes ?
- Tout à fait. Je suppose que tu vas devoir y aller ?
- Je peux te conduire jusque là-bas ou te déposer sur ma route, proposa la jeune fille.
Le visage d'Hugo s'éclaira d'un large sourire.
- Merci, mais c'est pas vraiment ma destination du jour. Ne t'inquiète pas, je trouverais un autre moyen de transport.
- Je te fais confiance pour ça.
Pendant un moment, les jeunes gens, gênés par les adieux, ne surent quoi dire.
- Tu vas faire quoi, après ? demanda Solène.
Il haussa les épaules en signe d'ignorance.
- Sais pas. Je vais peut-être descendre vers Bordeaux. Ou alors, remonter vers la Bretagne : je connais pas encore. Et peut-être aussi prendre le ferry et aller faire un tour en Angleterre. Qui sait...
- Si tu vas en Bretagne, passe me voir à Nantes. Tiens, je te donne mon adresse...
Elle déchira un morceau de carte routière et écrivit soigneusement ses coordonnées avant de les tendre à Hugo, qui les mit dans sa poche.
- Je n'y manquerais pas, mentit-il.
L'un et l'autre savaient qu'ils ne se reverraient certainement pas.
- Bon, et bien c'était un plaisir, Solène.
- Mais non, je me suis bien amusée moi aussi ! Et j'espère que je ne t'ai pas trop ennuyée.
Elle s'entendit prononcer ces mots creux et vides de sens, mais ne voyait rien d'autre à dire.
Hugo proposa sans conviction de participer aux frais d'essence, et Solène refusa.
- Ça m'a vraiment fait plaisir, assura la jeune fille. Bonne chance dans tes voyages, et puis...
Elle se tut, la voix brouillée par l'émotion. Hugo lui-même ne donnait pas l'impression d'être tout à fait à son aise.
- Allez, dit-il soudainement d'une voix plus assurée, on s'éternise, et c'est pas bon. Bonne chance pour la suite.
Ils s'embrassèrent, et Hugo murmura, en assurant son sac sur ses épaules, avec l'air de s'excuser :
- Je ne fais que passer...
Après un dernier petit signe de la main, il s'engagea sur la route, marchant d'un pas rapide et décidé. Solène suivit des yeux la silhouette qui, sans se retourner, se fit plus imprécise, plus floue, avant de s'évanouir définitivement dans la brume.Victorien 14/04/2004 - 25/04/2004
Idée originale : juillet 2003
victorien@altern.orgPatrice commençait à trouver l'air de la jungle oppressant, et transpirait abondamment.
Ce quinquagénaire pensait pourtant être en bonne forme physique, et se considérait toujours comme en meilleure santé que la moyenne, mais crapahuter dans la forêt amazonienne n'avait rien à voir avec son footing hebdomadaire, pour lui qui avait passé toute sa vie en métropole.
La fatigue lui fit oublier la règle élémentaire de prudence : toujours regarder où il mettait ses pieds. Il eut un instant d'inattention, et puis tout se passa très vite : il posa lourdement sa jambe gauche sur quelque chose de mouvant qui émit un sifflement strident, se redressa et le frappa. Puis il n'y eu que la douleur qui l'irradiait, intense, insoutenable ; un cri inhumain jaillit de sa gorge, se répercutant sous les frondaisons des arbres, couvrant le bruit des animaux et des insectes.
- Patrice !
Dans le maelström de souffrances qui menaçait de lui faire exploser la tête, il entendit appeler son nom. Il était allongé sur le dos, et sa vision brouillée lui envoya l'image de deux personnes qui couraient vers lui, comme au ralenti.
- Patrice !
L'un des deux arrivants venait de s'agenouiller auprès de lui, tandis que l'autre, machette à la main, battait les fourrés pour sécuriser les environs.
En un éclair, Florence avait compris ce qui s'était passé, et relevait le pantalon de son camarade blessé. Sur le mollet, on apercevait distinctement deux traces de crocs où une goutte de sang perlait à peine, et une traînée jaune de venin.
Alain revenait au pas de course, laissant tomber la machette au sol.
- Pas trouvé le serpent, haleta-t-il.
Rapidement, ils enlevèrent la ceinture de Patrice pour improviser un garrot, qu'ils serrèrent au niveau de la cuisse. Tout faire pour que le venin ne puisse pas arriver jusqu'au coeur. La vie de leur ami en dépendait.
Les deux derniers membres de l'expédition arrivèrent à leur tour, avec la trousse à pharmacie, et Rodolphe, le plus expérimenté de l'équipe en soins d'urgence, s'installa à son tour près du blessé.
- Passez-moi la pompe.
Une petite pompe à vide transparente fut appliquée sur la morsure, et Rodolphe se mit à aspirer comme un forcené. Quelques giclées de venin mêlées de sang rouge vinrent souiller les parois de plastique. Pendant ce temps, Bertrand fouillait dans la caisse marquée d'une croix rouge.
- On a deux seringues de sérum antiveninimeux, mais ce ne sont pas les mêmes. On lui injecte lequel ?
Il devait crier pour se faire entendre par-dessus les hurlements du blessé. Rodolphe en eut un haut-le-coeur : un stage de secourisme n'avait rien à voir avec une situation d'urgence, à cent kilomètres de tout médecin ou hôpital, en plein coeur de l'Amazonie.
- Patrice ! Essaie de te rappeler qu'est-ce qui t'a piqué ! demandait Florence.
Entre deux cris déments, il bredouilla d'une voix rauque un " sais pas " qui laissa l'équipe perplexe.
- Bon, alors on lui donne les deux ! trancha Rodolphe. Des indications particulières ? lança-t-il à l'adresse de Betrand qui parcourait la notice des yeux.
- Ils disent juste qu'il faut l'emmener dans un hôpital le plus vite possible après la morsure. On s'en serait douté.
- Tenez-le bien ! Je vais le piquer.
Les forces des quatre personnes ne furent pas de trop pour maintenir fermement Patrice, que la douleur faisait partir dans tous les sens. A force de hurler, sa voix était rauque, et leur vrillaient douloureusement les oreilles. Les deux sérums furent administrés successivement dans le bras, et pour ne pas faire souffrir inutilement leur camarade, Rodolphe injecta un calmant, pour faire bonne mesure. Peu de temps après, le corps de Patrice se détendit, les cris cessèrent pour laisser place à des gémissements, et ses quatre collègues purent relâcher un peu la pression qu'ils exerçaient pour le maintenir couchés.
- Bon, on le porte jusqu'au 4x4.
La piste n'était distante que de cent ou deux cent mètres, mais dans la jungle, sous une chaleur étouffante et sur un terrain dont les déplacements étaient rendus malaisés par la végétation, l'épreuve était pénible.
Enfin, après de longues minutes, il s'effondrèrent, en sueur et à bout de souffle, sur les banquettes du Toyota blanc qui ne leur avaient jamais paru aussi confortables.
- Barrons-nous d'ici au plus vite ! lança Florence.
Fort heureusement, le moteur consentit à démarrer au quart de tour, et les cinq passagers se retrouvèrent brinquebalés par les cahots de la route, espérant que Patrice réussirait à survivre quelques heures, le temps de rallier la ville la plus proche.Patrice, Alain, Florence, Rodolphe et Bertrand faisaient partie d'une mission lancée par le C.N.R.S. afin d'évaluer les impacts de la pollution atmosphérique sur la forêt amazonienne : il y avait un biologiste, un météorologiste, un botaniste et un hydrologue, appuyés par un scientifique de la fondation Cousteau. Partis du Venezuela, ils se trouvaient après une semaine d'études au Brésil sur les rives de l'Amazone, à cinq cent kilomètres environ de Manaus. C'était un des rares endroits sur la terre qui n'avait pas encore été touché par l'urbanisation galopante de l'homme - et pour combien de temps encore ? Sur leur route, ils avaient croisé quantité de scieries qui rongeaient peu à peu le poumon de la planète, inconscients des conséquences que cela entraînait non seulement sur l'écosystème local, mais à l'échelle du monde entier.
Mais confrontés à l'environnement hostile de la jungle, sentant le spectre de la mort les frôler d'un peu trop près, avec au fond de la gorge une boule d'angoisse froide qui grossissait peu à peu, ils n'avaient plus le loisir de se préoccuper du devenir de la forêt. Les morsures de certains des serpents pouvaient être fatales à brève échéance, certes, mais après tout, ils avaient garrotté la jambe touchée, empêchant le venin de se mêler à la circulation sanguine, venin dont ils avaient d'ailleurs aspiré une partie, si ce n'était la majorité, et puis surtout il y avait le sérum.
Seulement, Rodolphe avait de quoi s'inquiéter. Le mauvais état de la route rendait difficile toute examen du blessé, mais son front était brûlant, il grelottait et il frissonnait. Les gémissements de Patrice s'étaient calmés, mais de temps à autre il articulait des choses incohérentes : il ne fallait pas être grand médecin pour deviner qu'il devait être sous l'influence d'une forte fièvre. Personne d'autre dans le 4x4 n'ayant été confronté à des morsures de serpent, même Alain qui avait pourtant passé quatre ans de séjours cumulés en forêt équatoriale, il leur était difficile de savoir si c'était normal ou pas, dans de pareils cas.
Bertrand conduisait, Florence consultait la carte, et à l'arrière, Patrice était serré entre Alain et Rodolphe.
- Alors, quelle est la ville la plus proche ?
- Un bled, à soixante kilomètres. Rien avant, si ce n'est quelques villages indiens, qui n'ont certainement pas plus d'équipements que notre trousse de secours.
- Soixante kilomètres... autant dire trois heures de route ! fulmina Rodolphe.
- Plutôt quatre. Ou même cinq, laissa tomber Bertrand d'un ton morose.
Les ornières prononcées de la piste de terre battue ne permettaient pas au Toyota de battre des records de vitesse, et ils auraient sûrement à s'arrêter pour déblayer la route des troncs ou des lianes qui l'obstruaient fréquemment.
- Attend une seconde, Flo, coupa Alain. Tu n'aurais pas une centrale EDF, indiquée sur ta carte ?
- Une centrale EDF ? s'étonna Rodolphe. Au Brésil ?
- Oui, une centrale EDF au Brésil. Je suis passé par là l'année dernière, et elle était en construction. Je ne sais plus trop où elle se trouve, mais avec un peu de chance, elle sera plus près de nous.
Florence se frappa le front.
- Maintenant que tu me le dis... oui, j'ai dû lire ça dans une revue scientifique. Un réacteur nucléaire expérimental, construit par EDF en pleine jungle pour tester de nouvelles méthodes de production d'électricité ?
- C'est ça. Elle se trouve sur l'Amazone, à l'écart des villes...
La jeune physicienne se plongea dans l'étude de la carte, avant de s'exclamer :
- C'est bon, elle est indiquée ! Et coup de bol, elle doit être à vingt ou trente kilomètres, trente-cinq tout au plus. Par contre, on lui tourne le dos.
Bertrand, que la discussion sur la centrale nucléaire avait laissé perplexe, demanda :
- Tu es sûr que là-bas, ils auront de quoi soigner Patrice ?
- Ce sont des installations modernes, et il y a de quoi héberger quelques dizaines de techniciens et d'ingénieurs français, je crois. Alors en pleine jungle, ils doivent avoir au moins une infirmerie, voire un petit hôpital.
- Bon, dans ces conditions on tente le coup ?
Personne ne s'y opposa, et Bertrand fit décrire un large demi-tour au Toyota, dans un nuage de poussière.Les cinq scientifiques de l'équipe n'étaient plus tout jeunes. La benjamine de l'équipe, Florence, avait trente-trois ans : de petite taille, les cheveux d'un roux flamboyant, mariée avec deux enfants. Elle avait passé le plus clair de son temps en université, à étudier d'abord et enseigner ensuite la physique en général, et l'hydrologie en particulier.
Ensuite venait Rodolphe, trente-neuf ans, biologiste. Il ne connaissait pas la jungle, mais avait été plusieurs fois envoyé en mission dans des contrées lointaines, comme l'Afrique ou l'Océanie, et commençait à avoir une certaine expérience des milieux hostiles.
Il était petit, trappu, avec le crâne largement dégarni et les cheveux grisonnants.
Bertrand avait quarante-deux ans : grand, mince, assez rouge de visage, avec des cheveux bruns très courts, il était météorologiste de formation, et après avoir travaillé pour les services de l'Aviation Civile, était entré au C.N.R.S. . En revanche, il n'avait résidé jusque là qu'en France, et ne connaissait pas du tout l'environnement dans lequel il évoluait. Il était le père de trois enfants.
Alain avait quarante-cinq ans et en faisait quinze de moins : des cheveux châtains abondants, qui lui tombaient dans la nuque, un visage légèrement ridé cependant, hâlé, toujours souriant. Membre de la fondation Cousteau, il avait été choisi pour sa solide expérience de la forêt équatoriale, qu'il avait parcourure de nombreuses fois.
Enfin, Patrice, cinquante-deux ans, un homme dans la force de l'âge : un visage qui n'était pas encore marqué par les rides, des cheveux gris fer, et une légère bedaine naissante. Son travail de botaniste au C.N.R.S. ne l'avait pas encore amené à voyager, et il laissait derrière lui en France une femme et un enfant.Le manque de pétrole commençait à devenir un réel problème, en cette année 2015. L'année passée, deux hausses successives du prix du baril avaient entraîné un krach boursier mondial que certains comparaient même avec celui de 1929. Le Koweït avait annoncé que ses puits de pétrole étaient au plus bas, et que l'extraction pouvait stopper du jour au lendemain. Les autres pays de l'OPEP promettaient encore cinq ans de pétrole - l'Arabie Saoudite avançait même le chiffre de dix ans, mais une armée d'experts doutaient de sa véracité.
Des mesures tardives avaient été prises pour l'économiser, mais la planète était loin d'être prête à se passer totalement du pétrole, et les années les plus difficiles restaient encore à venir, alors que le taux de chômage augmentait vertigineusement.
Un secteur de l'énergie tirait néanmoins son épingle du jeu : le nucléaire.
Les ressources de gaz étaient fossiles, et ne dureraient guère plus longtemps que le pétrole. L'éolien et l'énergie solaire, faute de subventions, restaient marginales et avaient une rentabilité faible. En revanche, le nucléaire était parfaitement développé, et de nombreux pays qui avaient abandonné leur programme de construction de centrales sous la pression des écologistes se mirent à les reprendre en hâte. Et la France, qui depuis les années 60 produisait les trois quart de son électricité grâce à la fission nucléaire, s'en sortait moins mal que les autres pays dans la gigantesque crise qui frappait le monde en construisant des centrales à l'étranger.
Si le nucléaire pouvait, aux yeux des gouvernements, passer pour l'énergie providentielle, elle nécessitait cependant un certain temps de mise en place, ne pourrait pallier seule à la disparition du pétrole, produisait des déchets radioactifs qui continuaient de s'entasser dans des décharges, attendant depuis des décennies une solution pour leur retraitement, et surtout nécessitait des mesures de sécurité draconiennes.
Mais dans la course à l'énergie de cette année 2015, la sécurité n'était plus une priorité.- Dis donc, Florence, tu peux nous en dire plus sur cette centrale nucléaire expérimentale ? demanda Bertrand, les yeux rivés sur la route, rompant le silence tendu qui régnait dans la voiture.
La jeune scientifique comprit qu'elle devait en parler afin d'amener la conversation sur un sujet anodin, et de penser à autre chose. Elle prit donc le ton docte qu'elle employait quand elle faisait des conférences à l'université.
- Bon, mais je suis hydrologue, moi, la physique nucléaire, j'ai arrêté assez tôt. Donc ne comptez pas sur moi pour les détails. Vous savez comment fonctionne une centrale nucléaire classique ?
- Explique toujours, lâcha Rodolphe, qui se prenait au jeu.
- Il existe des atomes dont le noyau est très lourd, beaucoup plus lourd que les autres. Les noyaux sont si lourds qu'il ne sont pas stables, et qu'ils finissent par se désintégrer. Ce sont les atomes radioactifs. Quand ils se désintègrent, ils subissent une réaction de fission : le noyau lourd se scinde en deux noyaux plus légers. Cette fission libère une quantité énorme d'énergie. Et ensuite, ces atomes formés subissent à leur tour une fission, et cela jusqu'à ce qu'on arrive à un noyau stable, généralement le plomb.
Dans les centrales nucléaires, on prend des atomes d'uranium 235, qui est fissile. On en bombarde les noyaux avec des petites particules, les neutrons, afin d'amorcer une réaction de fission. Ça libère de l'énergie thermique, qui fait chauffer de l'eau, qui fait ensuite tourner une turbine, qui produit de l'électricité. Il faut énormément moins de matière que pour une centrale thermique qui fonctionne au pétrole : une centrale nucléaire ne consomme que quelques centaines de kilogrammes d'uranium enrichi ou de plutonium par an. Et un gramme d'uranium 235 fournit autant d'énergie que la combustion d'une tonne et demie de pétrole.
Il y a toutefois plusieurs inconvénients dans le fonctionnement de ces centrales : si la réaction de fission n'est pas contrôlée convenablement, elle s'emballe. De plus en plus de neutrons bombardent de plus en plus de noyaux, et ce jusqu'à l'explosion. C'est ce qui s'est passé en 1986, dans la centrale de Tchernobyl. La clé du bon fonctionnement d'une centrale est donc de ralentir les neutrons qui résultent des réactions de fission : on laisse ce rôle à une substance qu'on appelle le modérateur. Au début, il y a eu des essais avec des modérateurs un peu étranges, comme le graphite ou l'eau lourde, mais finalement le REP, réacteur à eau pressurisée, a triomphé. C'est de l'eau sous pression qui ralentit les neutrons et empêche la réaction de fission de s'emballer, et donc le réacteur d'exploser. Et on utilise aussi l'eau comme réfrigérant, puisque la centrale nucléaire, comme n'importe quel appareil, de l'ordinateur au moteur de voiture, a besoin d'être refroidie.
L'autre inconvénient, c'est qu'une fois que l'uranium a subi sa première réaction de fission, celle qui libère de l'énergie, il est encore radioactif. Généralement, il faut entre quelques centaines et quelques milliers d'années pour qu'un atome radioactif se transforme en un atome stable, sans danger pour la santé. En attendant, il faut les stocker quelque part, pour éviter que les radiations gamma qu'ils émettent ne contaminent les gens ou l'environnement.
- Les radiations gamma, c'est quoi ?
- Ce sont des photons, des particules d'énergie émises par un atome radioactif. Et le rayonnement gamma est extrêmement nocif. On utilise ces propriétés de la radioactivité en médecine, par exemple, pour griller des tumeurs. En gros, ça détruit les cellules vivantes, ça ionise la chaîne d'ADN, entraînant des mutations, cancers et autres...
- Bon, questionna Alain, et la centrale sur l'Amazone, elle a quoi de spécial ? C'est un réacteur expérimental, non ?
- C'est un surgénérateur. En fait, ça fonctionne apparemment comme une centrale conventionnelle, avec fission d'uranium. Mais un surgénérateur n'utilise pas de modérateur, pour ralentir les neutrons : contrairement au REP, c'est un RNR, Réacteur à Neutrons Rapides. Les parois du réacteur sont tapissées d'atomes d'uranium 238 : c'est un matériau non fissile, très abondant. Dans un kilo d'uranium, tu auras plus de 99 % d'uranium 238, qui n'est d'aucune utilité, et le reste d'uranium 235.
Le truc, c'est que les neutrons des réactions de fission de l'uranium 235 serviront à transformer l'uranium 238, qui n'a aucune valeur pour nous, en plutonium 239. Et le plutonium 239 est fissile, donc utilisable dans une centrale nucléaire. En fait, un surgénérateur produit des matériaux fissiles en même temps qu'il en consomme, et il en produit même plus qu'il en consomme : non seulement il peut tourner en théorie indéfiniment, mais en plus on obtient un surplus qu'on peut utiliser dans des centrales classiques. C'était donc une réponse théorique à ceux qui disaient que l'uranium et le plutonium aussi étaient des ressources fossiles, qui ne dureraient pas éternellement.
- Et qu'est-ce qui a flanché, dans l'histoire ?
- Il y a eu deux surgénérateurs français : Phénix, à Marcoule, et Superphénix, à Creys-Malville, ainsi que RAPSODIE, un américain. Ils n'étaient pas tout à fait au point, c'étaient des centrales expérimentales, qui n'ont jamais fonctionné correctement, et qui ont été stoppés sous la pression des écologistes. Depuis la fermeture de Superphénix, il n'y a pas eu d'essais de surgénérateurs.
- Et maintenant que le pétrole commence à manquer, ils s'y remettent, hein ?
- Exact. EDF travaillait sur les défauts de Superphénix et tentait d'y remédier, et ils sont tombés sur un concept assez intéressant. Une centrale conventionnelle utilise de l'eau pressurisée comme modérateur et réfrigérant : c'est juste de l'eau de fleuve sous pression. En revanche, un surgénérateur, même s'il n'a pas besoin de modérateur, devait utiliser du sodium liquide, inflammable au contact de l'eau, explosif au contact de l'air, comme réfrigérant. D'où problèmes de stockage, d'utilisation, sécurité encore plus renforcée qu'ailleurs...
Seulement, les ingénieurs qui travaillaient là-dessus ont dit avoir trouvé un moyen de faire un surgénérateur fonctionnel, refroidi non pas par sodium liquide, mais par eau pressurisée. Vous imaginez l'économie ? C'est donc celui qu'ils sont en train de tester au Brésil.
Florence avait parlé d'un ton si passionné que tous buvaient avidement ses paroles, et que pour un moment ils oubliaient le corps inanimé de Patrice, ballotté à l'arrière.
- Attend... pourquoi ils le testent pas en France ? s'étonna Bertrand. C'est stupide, il n'y a pas besoin d'électricité en pleine forêt vierge !
- Là, je crois que je peux répondre, fit Alain. L'installation ne répondait pas aux normes de sécurité de l'Union Européenne, et ils n'ont pas reçu l'autorisation de la construire en France.
- C'est exact, continua Florence. Le surgénérateur refroidit par eau, c'est une bonne idée, mais la fiabilité est vraiment aléatoire. Et même avec le laxisme actuel du Commissariat à l'Energie Atomique, le CEA, ça ne passait pas : pour te dire que le bidule est folklorique. La suite, vous la devinez : la France file de l'argent à un pays qui en a actuellement besoin, le Brésil, pour qu'il lui permette d'installer son surgénérateur dans un endroit où personne ne serait gêné si ça pète.
- Mais c'est n'importe quoi ! Manaus est seulement à cinq cent bornes de là. Quand tu vois que le nuage radioactif de Tchernobyl a traversé toute l'Europe, croire que quelques centaines de kilomètres d'isolation relative suffiront en cas d'accident, c'est vraiment ne pas avoir un sens très aigu des réalités ! s'insurgea Rodolphe.
- Je crois qu'ils ont insisté sur le fait que leur centrale avait une enceinte de confinement, et que le gros des radiations serait retenu en cas d'accident, se souvint Alain. Mais c'est vraiment jouer avec la vie de millions de gens, juste pour du fric.
Florence acquiesça de la tête, écoeurée, avant de continuer :
- Toujours est-il que maintenant, leur centrale est installée sur l'Amazone. Ils peuvent utiliser autant d'eau qu'ils veulent, et même la rejeter dans le fleuve à 80 degrés si ça leur chante, et tant pis pour la faune locale. Personne ne vient les gêner, ils n'ont que quelques techniciens sur place, qui peuvent s'amuser à faire tourner les réacteurs à toutes les vitesses qu'ils veulent. Je pense que la centrale doit être en phase de test maintenant, ce qui explique pourquoi on n'en parle plus. EDF tient à rester discret sur ses travaux...
Le silence s'installa à nouveau dans la voiture, et ne fut rompu qu'une demi-heure plus tard, lorsque Rodolphe réclama une pause pour juger de l'état du blessé.
La fièvre n'était pas tombée, comme en témoignaient les yeux de Patrice qui s'étaient faits petits et brillants. Tandis que Florence lui faisait une injection de trois grammes d'aspirine, Rodolphe, plein d'appréhension, relevait délicatement le pantalon de leur camarade.
La plaie avait démesurément enflé, sur toute la longueur du mollet, et la jambe commençait à prendre des teintes violacées, le garrot empêchant le sang de circuler. C'était la seule solution pour contenir le venin dans une zone non vitale, mais c'était le gonflement presque obscène de la blessure qui inquiétait Rodolphe.
- On pourrait toujours mettre un antiseptique là-dessus, proposa Alain en désignant les deux traces de crocs, minuscules points noirâtres à peine visibles.
L'idée ne leur parut pas mauvaise, et ils nettoyèrent abondamment la plaie avec de l'eau oxygénée. Aucun d'entre eux ne savait dans quelle mesure une morsure de serpent pouvait s'infecter, mais la jungle était un environnement sanitaire à risques : chaud et humide, saturé en microbes et bactéries de toutes sortes.
Quand ce fut terminé, ils replacèrent Patrice dans le 4x4. Ce dernier était bien incapable de leur faciliter la tâche de quelque façon que ce soit, ne faisant que de délirer sous l'effet de la fièvre et gémir en bavant abondamment : ce n'était plus qu'une marionnette désarticulée qu'il leur fallut sangler solidement sur son siège.
Ils continuèrent ainsi, en faisant des pauses toutes les heures pour donner à boire au blessé, et lui administrer des calmants, et firent une courte halte pour déjeuner. Heureusement, l'accident était survenu le matin : ils avaient donc de longues heures devant eux avant que la nuit ne tombe. De même, le soleil brillait, et tout risque de précipitations était momentanément à écarter ; dans le cas contraire, les pluies diluviennes qui tombaient sous ses latitudes auraient rendu la piste impraticable en l'espace de quelques minutes.
Vers quatorze heures, Florence déclara qu'ils ne devaient plus être très loin de la centrale. Quelques panneaux sur la route, où étaient inscrits " EDF " suivi d'un kilométrage d'une fiabilité douteuse, ne donnaient qu'une vague indication mais les avaient rassuré : il y avait donc bien une centrale dans les environs, et ils n'allaient pas tourner en rond pour chercher une installation fantôme.
Le ciel s'était couvert, mais Bertrand, qui était le météorologue du groupe, estimait que le plafond restait suffisamment haut pour l'instant. Cette déclaration n'eut qu'un impact limité sur le moral des troupes.
- Bon, normalement, on ne doit être qu'à un ou deux kilomètres de... merde !
Bertrand donna un violent coup de frein, et le 4x4 s'immobilisa. Devant eux, la piste était recouverte d'eau, aussi loin que portait le regard, c'est à dire sur une centaine de mètres. Impossible d'aller plus loin.
Florence ragea :
- La piste est noyée ? Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?
Ils descendirent du Toyota, et Alain s'enhardit jusqu'à faire quelques pas dans l'eau. Il parcourut ainsi une trentaine de mètres, l'eau lui arrivait jusqu'à mi-cuisse.
- Apparemment, il y a eu une crue de l'Amazone, qui a inondé un morceau de la route, avança Florence.
- C'est assez emmerdant, répondit Bertrand en contenant difficilement sa rage, parce qu'on a besoin de cette route pour aller jusqu'à la centrale ! Et que je sache, c'est pas encore la saison des pluies. Alors quelqu'un peut-il me dire pourquoi il y aurait une crue de l'Amazone ?
Alain désigna le bas-côté gauche de la route.
- Suffit d'aller voir. Selon la carte, le fleuve est justement à cent ou deux cent mètres dans cette direction. La centrale se situe de l'autre côté, ils utilisent un bac à moteur pour faire passer les véhicules d'une rive à l'autre.
Alain s'aventurait déjà dans un espèce de marécage constitué d'arbres géants, de branches et de fougères, le tout noyé dans cinquante centimètres d'une eau croupie au-dessus de laquelle tourbillonnaient des insectes peu engageants.
Rodolphe se rallia à son avis.
- Bon, on prend les machettes, alors. Et le premier qui se fait mordre par un serpent, il est prévenu, je le laisse crever !
Après avoir pataugé sur un peu plus de cent mètres, les quatre chercheurs encore valides parvinrent à l'orée de la forêt, sur une des rives proprement dites de l'Amazone.
Et là, ils virent la centrale nucléaire.
Ou plutôt, ce qu'il en restait.La rive droite du fleuve se présentait, cinq cent mètres plus loin, à leurs regards. Elle avait était déboisée sur une grande partie de sa longueur, afin de pouvoir accueillir les installations.
Ce qui frappait au premier regard, c'étaient les deux tours de refroidissement, ces gigantesques cheminées de béton blanc, hautes de cent cinquante mètres, qui s'élevaient bien au-dessus de la frondaison des arbres. La plus éloignée était semblable à n'importe quelle tour de refroidissement de n'importe quelle centrale nucléaire, si l'on omettait l'absence de tout panache de vapeur indiquant que le réacteur fonctionnait. En revanche, la deuxième tour ne culminait guère à plus de soixante mètres, et de larges pans de murailles manquaient. Le reste des installations - la cuve réacteur, le transformateur, les quartiers d'habitation - n'étaient plus qu'un immense monceau de gravats épars, avec çà et là un pylône miraculeusement encore debout.
- Pincez-moi, lâcha Rodolphe, dans un souffle.
Mis à part le second réacteur, dont la cheminée était toujours debout, on avait l'impression que la centrale avait été soufflée par une immense explosion.
- Elle a pété... la centrale a pété !
Incrédules, ils ne se lassaient pas de détailler la cheminée en loques, les gigantesques blocs de bétons qui émergeaient du fleuve, et l'eau, qui avait envahi tous les terre-pleins, et qui avait monté jusqu'au pied des tours de refroidissement. Les réacteurs devaient se trouvaient maintenant sous plusieurs mètres d'eau.
Florence coupa court à leur rêverie :
- On ne sait pas si l'enceinte de confinement a pu retenir les matériaux radioactifs ou pas. Ça peut être dangereux de rester ici.
- On a un compteur Geiger, avec le matériel scientifique. On retourne d'abord au 4x4, et ensuite on voit. Mais si c'était radioactif, on l'aurait senti, non ? répondit Alain.
- Non, tu peux être exposé à des radiations mortelles et ne rien ressentir. Tout du moins, rien dans l'immédiat. C'est pour ça que la radioactivité est une saloperie. Sans parler du plutonium, qui lui est un vrai poison pour les voies respiratoires.
Ils retournèrent rapidement au Toyota, et fouillèrent un instant dans le coffre, où étaient entreposés plusieurs centaines de kilos de matériel en tout genre. Patrice était toujours à sa place, le corps désarticulé retenu par la ceinture de sécurité.
Enfin, Florence sortit le compteur Geiger, l'alluma fébrilement, régla le compteur sur soixante secondes. On entendit quelques crépitements, puis une valeur s'afficha sur l'écran.
- Heu... ça nous aide pas des masses...
Bertrand lui agita une fiche devant les yeux.
- C'est parce que tu as pas le manuel !
Après quelques secondes de lecture, elle poussa un soupir de soulagement.
- C'est pas radioactif, ici ? s'intriguèrent ses camarades.
- Si, et pas qu'un peu ! On est à dix fois la normale, mais la dose n'est pas mortelle. Du moins pas tout de suite. On peut rester ici plusieurs heures, voire plusieurs jours, sans problèmes. Evidemment, ceux qui vivent dans les environs risquent de moins apprécier. Ça veut dire que même s'il y a eu un accident à la centrale, l'enceinte de confinement a tenu bon et il n'y a pas eu trop de matériaux radioactifs dispersés dans l'atmosphère. S'il y avait eu ne serait-ce que quelques dizaines de kilos de plutonium échappés, on ne serait plus là pour parler.
- Ce machin, l'interrompit Rodolphe en désignant le compteur Geiger, ça mesure les radiations gamma ?
- Pas directement. Le compteur Geiger indique le nombre de désintégrations de noyaux dans un temps donné. Quand un noyau se désintègre, il émet des particules alpha ou bêta, qui sont arrêtées par une simple épaisseur de vêtements ou quelques centimètres d'air, donc ces désintégrations alpha ou bêta sont sans danger sur la santé, sauf si réellement on est trop près de la source. En revanche, de temps en temps, quand un noyau radioactif vient d'émettre sa particule alpha ou bêta, il se retrouve dans un état excité : il a trop d'énergie. Dans ce cas, il s'en débarrasse en émettant un photon gamma. C'est celui-là qui est dangereux.
- Donc connaissant le nombre total de désintégrations, ça nous donne un ordre de grandeur de l'intensité des radiations gamma. J'ai compris.
Pour être sûre, Florence fit effectuer un deuxième comptage à l'appareil, qui confirma le premier. Alain reprit :
- Par contre, ça nous dit pas ce qu'on va faire, maintenant. On voulait aller à la centrale pour faire soigner Patrice, et on s'aperçoit qu'elle est à moitié rasée. On ne sait pas s'il y a des survivants, ou si elle a été évacuée, et si ils ont un hôpital toujours en état de marche. Et de toute manière, ça va être difficile d'y accéder, puisqu'il y a un fleuve entre elle et nous, et que la route pour aller au bac, en supposant même qu'il soit sur cette rive, est inondée.
- D'un autre côté, objecta Rodolphe, si on veut revenir sur notre destination initiale, ce n'est plus à soixante kilomètres, mais plutôt quatre-vingt dix. Ça signifie qu'il faut refaire le chemin en sens inverse pour arriver à l'endroit où on s'était arrêtés et où Patrice avait été piqué : ça nous a pris trois heures. Et il faut en compter six autres ensuite. On ne pourra pas y arriver avant la nuit, et selon les conditions, il nous sera même sans doute impossible de continuer à conduire de nuit.
Il avait prononcé ces paroles d'une voix calme mais tendue, tandis que ses compagnons prenaient lentement conscience de ce que cela impliquait.
- Il faudra que Patrice survive jusqu'à demain.
- Et dans l'état actuel des choses, je peux pas le garantir, admit Rodolphe. Il est déjà dans un sale état, et le voyage ne l'a pas arrangé.
Florence lança un regard presque accusateur sur Alain :
- Si on était allés directement vers la ville au lieu d'aller à la centrale...
Il haussa les épaules.
- Fallait te signaler un peu plus tôt si tu étais pas d'accord, ma grande.
- C'est une décision que nous avons pris ensemble, ajouta précipitamment Bertrand. Pour la cohésion du groupe, il serait bon de ne pas commencer à dire à qui est la faute.
Pas convaincue, Florence baissa ses yeux, observant fixement ses rangers.
- Bon, donc si on a déjà neuf heures de trajet, on est pas à quelques minutes près, intervint Alain. Et si la radioactivité n'est pas encore dangereuse, on peut essayer d'observer un peu plus en détails la centrale.
L'idée fut approuvée, et les quatre chercheurs se trouvèrent à nouveau à la lisière de la forêt, les pieds dans l'eau, scrutant à la jumelle la rive opposée.
Face à eux, ils avaient le réacteur n°1, celui dans lequel s'était apparemment déclenché l'explosion. La tour de refroidissement était donc à moitié effondrée, et le bâtiment du réacteur, un gigantesque sarcophage de béton, laissait apparaître des trous béants à divers endroits. Les lignes électrifiées, le transformateur, n'étaient plus qu'un champ de ruines.
Sur leur gauche, le réacteur n°2, qui paraissait intact. Du moins la tour et l'enceinte de béton, car les constructions légères n'avaient pas toutes eu cette chance.
Sur leur droite, ils avaient l'entrée principale de la centrale et les quartiers d'habitation, qui avaient mieux résisté qu'on aurait pu le croire au premier abord. Les baraquements de préfabriqués avaient été soufflés pour la plupart, mais certains étaient debout, de même qu'un des miradors de surveillance. Quant aux bâtiments en dur, ils avaient tous résisté.
Ce fut la vision des quartiers du personnel en relativement bon état qui fit germer l'idée dans le cerveau de Florence.
- On va vraiment parcourir près de cent bornes, alors qu'en face de nous il peut y avoir un hôpital fonctionnel, avec tout ce qu'il faut pour sauver Patrice ?
- Tu oublie qu'entre cet hôpital, dont on ne sait même pas s'il est intact, et nous, il y a la largeur de l'Amazone. Et si ma vue ne me trompe pas, il y a l'épave d'un bac sur l'autre rive. Donc nous n'avons aucun moyen de traverser, conclut Bertrand d'un ton qui n'admettait pas la réplique.
- Pourquoi le fleuve est si large, d'ailleurs ? s'étonna Rodolphe, les jumelles sur les yeux. A cet endroit, l'Amazone ne devrait pas faire autant, il y a bien quatre cent mètres d'une rive à l'autre...
- Ils ont dû déboiser les rives et les terrasser pour pouvoir construire. Ils avaient sans doute une digue, qui protégeait la centrale de toute montée des eaux. L'explosion l'aura soufflée, et la majeure partie du terrain a été inondée, avança la jeune hydrologue. L'eau est presque au niveau des réacteurs, ils ne les auraient pas construits si près du fleuve.
Il y eu encore un bref moment de silence, avant que Rodolphe ne demande d'un ton abrupt.
- On a bien un dinghy, dans le 4x4 ?
- Tu veux dire un radeau pneumatique ? répondirent ses camarades, incrédules.
- Exactement ! Il a été conçu pour être utilisé en pleine mer, donc ça devrait être possible de traverser un petit bout de fleuve avec. Et ça nous permettrait de rejoindre les quartiers d'habitation en quelques minutes.
- Toi...
Alain pointait son doigt sur le biologiste, cherchant ses mots, ne sachant trop quoi dire.
- T'es complètement taré, laissa-t-il tomber.
Le ton monta entre les deux hommes.
- Parce que c'est plus intelligent de refaire toute la route dans l'autre sens ? C'est même pas neuf heures que ça prendra, mais le double, avec la nuit. On est dans une situation d'urgence ! Faut savoir prendre des risques !
C'était l'argument à ne pas employer avec Alain.
- Ça fait suffisamment de temps que je vis dans la forêt vierge pour savoir ce que le mot risque signifie ! Seulement, traverser un fleuve comme l'Amazone sans moteur, à la rame, c'est pas vraiment comme faire du pédalo sur le lac du bois de Boulogne ! Il y a un courant énorme.
- Avec la largeur du fleuve qui a augmenté, le débit devrait théoriquement être plus faible, et donc le courant, hasarda Florence.
- Et au cas où le courant ne vous suffise pas, continuait Alain, imperturbable, il y a aussi quelque chose qu'on appelle les caïmans. Et d'autres petites bestioles, genre piranhas. Déjà, en pirogue à moteur, je peux vous assurer qu'on est pas rassurés ! Alors en canot pneumatique à rame...
- Les caïmans, on peut les tenir en respect avec la Kalachnikov.
Alain, vaincu, laissa tomber un laconique " bon, d'accord ".Dans la jungle, les machettes et les couteaux de chasse ne suffisaient pas toujours à repousser les reptiles, les prédateurs et également les gens mal intentionnés, aussi, et bien que ce fut formellement interdit, Alain s'était arrangé pour trouver un Avtomat Kalachnikov AK-47, un antique fusil d'assaut de l'armée soviétique, couramment employé en Amérique du sud tant par les forces gouvernementales que par les trafiquants de drogue. Ce n'était pas une carabine de chasse, mais une arme de guerre, capable au besoin de tirer en rafales, et qui leur avait été utile à plusieurs reprises contre des boas.
Cependant, l'efficacité de l'AK-47 restait contestable sur des animaux à carapace, comme les caïmans. Les balles n'allaient pas jusqu'à ricocher dessus, mais n'entaillaient que faiblement les écailles de l'animal ; il fallait diriger son tir contre des points faibles de son anatomie, comme le ventre ou la tête.Les scientifiques durent décharger presque tout le matériel du coffre pour trouver le fameux canot pneumatique. C'était un petit paquet orange, de la taille d'un sac à dos, muni d'une poignée rouge reliée à une bouteille métallique de CO2 sous pression. Il leur suffisait de l'amener jusqu'à la rive, puis de tirer sur la poignée de gonflement, et en quelques secondes ils eurent sous leurs yeux un grand radeau rond dont la taille permettait d'embarquer six à huit personnes.
- Bah c'est parfait ! s'exclama Bertrand. Je le pensais beaucoup plus petit que ça...
- Ça reste quand même extrêmement fragile. Les caïmans adorent foncer sur tout ce qui flotte, alors sur un canot orange... il faudra pas les laisser approcher, sinon il va se déchirer au premier choc, prévint Alain.
Ils firent plusieurs aller-retour entre le Toyota et le canot pour le charger de tout ce qui leur paraissait utile : quelques vivres, la trousse de secours, le matériel de survie, le fusil et toutes les munitions, le compteur Geiger, un bidon de napalm pour allumer des feux. Enfin, ils y portèrent Patrice, dans un brancard confectionné avec un hamac et deux piquets de tente. Avant de s'aventurer sur les eaux verdâtres de l'Amazone, Rodolphe fit un dernier point médical du blessé.
La température était montée à 41 degrés, malgré les injections répétées d'aspirine. Patrice était toujours conscient, mais ne pouvait rien faire d'autre que de s'agiter faiblement et gémir de temps à autre.
La plaie n'était pas belle à voir : l'intégralité du mollet était maintenant enflé, et cela semblait se propager vers la cuisse. Rodolphe ne put rien faire d'autre que de resserrer la ceinture qui servait de garrot, enlever le pansement autour de la plaie, percer délicatement avec une aiguille des poches de pus, désinfecter et mettre un bandage propre. Ensuite, une injection de calmant, une autre pour faire tomber la fièvre, on le fit boire abondamment, et on le déposa délicatement dans le fond du radeau.
Chacun prit son poste : trois personnes rameraient, tandis que la quatrième les couvrirait avec le fusil et relaierait le plus épuisé des autres. Un radeau de survie était conçu pour flotter, et sa forme ronde était totalement inadaptée à d'éventuels rameurs.
Rodolphe fut désigné tireur : il poussa l'embarcation dans le fleuve, et y grimpa rapidement, tandis que ses camarades pagayaient vigoureusement. La traversée de l'Amazone commençait.Leur zone d'accostage, les quartiers d'habitations, se trouvait à droite de leur point de départ : cela signifiait qu'ils ne devaient pas prendre le fleuve dans sa largeur, mais avec un angle d'une trentaine de degrés vers la droite, c'est à dire vers l'amont. Les premiers mètres se déroulèrent sans encombre, mais il leur fallait ensuite non seulement lutter contre le courant, mais aussi le remonter. Rapidement, il leur parvint évident qu'ils n'accosteraient pas à l'endroit prévu s'ils ne ramaient pas plus vite.
Le canot leur semblait faire du surplace, et de larges masses sombres s'en approchaient dangereusement. Florence troqua sa pagaie contre l'AK-47, tandis que Rodolphe prenait sa place.
- Je vois trois caïmans, à trente mètres ! cria-t-elle pour couvrir le bruit de l'eau.
- Attend pour tirer qu'ils attaquent ! lui fut-elle répondu.
Bertrand sentait ses bras s'engourdir, et ils n'en étaient qu'au quart de la distance. L'annonce de la présence de caïmans n'était pas pour le rassurer...
- Il y en a un qui nous a vu ! Il se rapproche, il est dans notre sillage !
- Feu !
C'était la première fois qu'elle utilisait une arme, mais on lui avait enseigné le maniement de la Kalachnikov. Elle débloqua la sécurité, vérifia que le sélecteur de tir était en position semi-automatique, et se redressa légèrement, autant que les mouvements du radeau lui permettaient sans qu'elle tombe à la renverse. La crosse en bois vint s'appuyer sur son épaule, elle ferma un oeil, pointa le canon un peu avant le caïman, respira un bon coup, et pressa la détente...
Le recul faillit la faire basculer, et elle vit une gerbe d'eau s'élever tandis que la détonation résonnait longuement.
- Manqué ! cria-t-elle.
- Tire encore !
Deuxième coup. Elle s'appliqua, rectifia sa visée, appuya une deuxième fois sur la gâchette. Cette fois, l'animal était touché, et cessa de les poursuivre.
- Deux autres à trois heures, Florence ! Ils vont foncer sur nous !
Fort de l'expérience de ses deux derniers coups, elle se mit à les arroser posément. Tirer avec une arme à feu lui donnait une sensation de puissance inconnue jusqu'alors : elle était galvanisée par le vacarme de son arme, la crosse qui poussait fortement mais sans violence son épaule après chaque balle, et l'odeur enivrante de la poudre. Souvent, ses tirs ne faisaient jaillir que les eaux de l'Amazone, mais de temps à autre c'était une gerbe de sang, lorsqu'un des projectiles de 7.62 mm rencontrait la tête carrée d'un des sauriens.
Alain était à bout de forces, et Florence abandonna à regrets l'AK-47 pour reprendre la rame. Après dix minutes de pagayage éreintant, ils n'en étaient encore qu'à la moitié du fleuve.
Les coups de feu s'intensifièrent : Alain était meilleur tireur, et mettait souvent au but, mais ils étaient pris à partie sévèrement par un groupe d'une cinquantaine de caïmans, qui tournaient autour du canot en se mettant soigneusement hors de portée. De temps à autres, deux ou trois des animaux se détachaient et fonçaient droit sur leur proie, et Alain devait les tuer rapidement avant qu'ils ne crèvent l'embarcation. Le premier chargeur de trente cartouches fut épuisé, et en quelques secondes un nouveau fut introduit. Il leur restait encore trois chargeurs pleins, suffisamment ils l'espéraient pour le reste de la traversée.
- Faut se fixer un nouveau point ! haleta Bertrand. On arrivera jamais aux quartiers d'habitation !
C'était vrai. Ils avaient ramé en direction de ces quartiers, mais le courant les avait déporté, et en fait ils ne se trouvaient guère plus en amont que leur point de départ. Dans ces conditions, et sachant que leurs forces faiblissaient, il fallait qu'ils accostent ailleurs.
- Le réacteur numéro 1 ! En face de nous ! Il y a une sorte de plage. Sinon, sur la gauche, il n'y a presque que des murs de béton, on pourra pas y accoster. Quelqu'un veut que je le remplace à la pagaie ? répondit Alain en envoyant dans la foulée trois cartouches sur un caïman un peu trop entreprenant.
Bertrand eut à son tour la garde du fusil, mais les attaques s'espaçaient, et il en profita pour reconnaître à la jumelle la plage dont Alain avait parlé.
Bien que ce fut un objectif moins ambitieux que les quartiers d'habitation, ils faillirent le manquer. Après trois cent mètres parcourus depuis la rive, un courant encore plus puissant emporta le canot. Avec l'énergie du désespoir, en ramant comme des damnés, ils réussirent à s'en tirer et à entrer dans une zone plus calme, et se réorientèrent vers l'amont pour compenser la dérive.
- Cinquante mètres du rivage ! C'est presque gagné ! les exhorta Bertrand. Mais... merde, c'est quoi ça ?
En posant la question, il en connaissait déjà la réponse : entre eux et la centrale, il y avait une barrière presque infranchissable de caïmans. Trop tard pour faire demi-tour, les premiers commençaient déjà à nager vers cette étrange embarcation orange fluo, remplie d'humains comestibles.
Même plus le temps de s'appliquer à viser les têtes des sauriens : Bertrand tirait balle sur balle, sans se soucier des munitions. Certains des animaux étaient touchés et commençaient à sombrer, teintant l'eau de rouge, mais il en restait encore beaucoup trop pour que le dinghy puisse passer sans dommages.
- Tant pis pour les munitions ! Tire en rafale ! intima Alain.
Le fusil d'assaut se mit alors à cracher une nuée de frelons d'acier en furie, qui déchiquetaient les chairs et les carapaces trente mètres à l'avant du canot, lui ouvrant un passage de feu et de sang.
Lorsqu'ils passèrent au travers, les caïmans étaient si près que les rameurs devaient prendre gare à ne pas les heurter avec leurs pagaies. Bertrand se retourna pour vider son chargeur afin de dissuader toute poursuite... et de ce fait, ne vit pas le caïman qui chargeait par l'avant. A vingt mètres de la rive, tous tombèrent les uns sur les autres sous le choc, tandis que l'enveloppe extérieure du dinghy se dégonflait comme une baudruche, et que l'eau sale et verte passait par dessus bord.
Quand Rodolphe se redressa dans le canot, ce fut pour voir la gueule grand ouverte du caïman à quelques centimètres de la sienne, les pattes posées sur le bastingage de plastique du canot, comme s'il voulait monter...
Trois balles tirées à bout portant désagrégèrent cette vision de cauchemar, aspergeant les occupants du dinghy de sang et de matière cervicale.
Déjà, Alain avait sauté dans l'eau, qui ne lui arrivait qu'à la taille, et commençait à prendre le canot par les poignées pour le ramener sur le rivage. Rodolphe et Florence comprirent, et eux aussi descendirent. Seule la paroi externe du canot avait été crevée : il restait la paroi interne, qui pouvait éventuellement assurer la flottaison, mais pas avec cinq personnes et du matériel à bord. Patrice était toujours au fond de l'embarcation, surnageant tant bien que mal dans l'eau qu'ils avaient embarqué suite au choc, et Bertrand s'était carrément mis debout, et arrosait les caïmans qui arrivaient en renfort. Les trois scientifiques hâlaient le canot aussi vite qu'ils le pouvaient, mais un humain qui court dans l'eau ne peut rivaliser de vitesse avec un animal amphibie, excellent nageur de surcroît.
Le fond du dinghy se mit à racler le fond : ils étaient arrivés sur la terre ferme.
- Bertrand !
C'était Rodolphe qui venait de crier. Un caïman venait lui aussi de sortir de l'eau, l'ai affamé. Bertrand épaula et appuya sur la détente, pour entendre un minuscule " clic ".
- Merde !
Fébrilement, il éjecta le chargeur, et se pencha pour en atteindre un autre, dans un sac. Pendant ce temps, Rodolphe venait de faire un bond désespéré en arrière, tandis que les mâchoires du caïman se refermaient dans le vide avec un claquement sonore. Ils étaient dans une sorte de grotte en béton, et ne disposaient que de quinze ou vingt mètres entre le rivage et la paroi : impossible donc d'essayer de distancer les animaux à la course.
Rodolphe avait sorti son couteau de chasse, et se tenait face à face avec le caïman, tel le gladiateur romain affrontant le lion dans l'arène. Le saurien lança une nouvelle fois sa gueule ouverte sur l'homme, qui effectua une magnifique roulade sur le côté. C'était suffisant à Bertrand, qui avait eu le temps de recharger, pour tirer une unique balle, qui fit mouche. Il pivota ensuite vers le fleuve, cherchant d'autres caïmans à abattre. Mais ils s'en retournaient tous vers le large, dépités.Allongés sur les gravats, les quatre scientifiques reprenaient lentement leurs esprits. Ils avaient le souffle court et les bras en compote : pagayer contre le courant sur quatre cent mètres, avec la peur au ventre, était une épreuve harassante. Et aucun d'entre eux n'avait l'étoffe d'un superman. Certes, on n'avait pas choisi les éléments les plus séniles ou les plus ventripotents du C.N.R.S. pour les envoyer dans la forêt équatoriale, et Alain pouvait en outre se targuer d'une certaine expérience de ces milieux hostiles. Mais de là à...
Rodolphe ferma les yeux, se rappelant le souffle chaud et fétide du caïman sur sa figure, les deux yeux le fixant avec avidité... la mission tournait au cauchemar.
Alain fut le premier à se lever, pour lancer d'un ton exténué.
- Vérifiez que vous n'avez pas embarqué de sangsue ou d'autres saloperies.
Ils ôtèrent leurs shorts ou leurs pantalon de treillis, scrutant chaque centimètre carré de leur peau, sans finalement trouver rien d'autre que quelques piqûres d'insectes. Satisfaits, ils essorèrent leurs vêtements avant de se rhabiller.
Florence s'empara du compteur Geiger et fit une nouvelle mesure. Tout de suite, ses compagnons sentirent que quelque chose n'allait pas. Les détonations du compteur étaient beaucoup plus nombreuses, et le froncement de sourcils de la physicienne ne fut pas pour les rassurer.
- Ça va pas, ça...
Elle effectua un second comptage, qui lui donna un chiffre plus élevé encore.
- Je pensais pas qu'en quelques centaines de mètres, la radioactivité augmenterait autant... soupira-t-elle.
- Dangereux ?
- Oui, cette fois, on peut dire que c'est dangereux. Pas mortel rapidement, je pense que si on reste quelques heures, on ne sera pas trop irradiés. Le corps peut résister assez bien à des radiations gamma, si elles sont constantes et étalées dans le temps. Donc faut réfléchir à ce qu'on va faire, et ne pas traîner ici.
- Trouver l'hôpital ou l'infirmerie, y soigner Patrice, voir s'il n'y a pas de survivants, trouver un moyen de revenir sur l'autre rive, où à défaut trouver un véhicule pour s'en aller au plus vite, et avertir les autorités brésiliennes et françaises, énuméra Rodolphe.
Pendant ce temps, Bertrand faisait les cent pas dans leur caverne de béton, et lâcha d'une voix sombre :
- Ça va être difficile. J'ai l'impression qu'on est coincés ici.Avant le départ de leur expédition, ils avaient été reçus par le ministre de l'environnement en personne. Celui-ci les avait reçu avec affabilité dans son bureau, les avait félicité pour leur professionnalisme.
" L'écologie doit plus que jamais être notre priorité, avait-il menti. C'est pour cela que nous envoyons actuellement plusieurs missions scientifiques dans des régions à risque, comme le Pôle Nord, ou la forêt vierge, afin d'évaluer le réel impact des activités de l'homme sur la faune et la flore locale. Bien entendu, fit-il d'un ton condescendant, vos rapports ne feront que de calmer les inquiétudes légitimes de tout un chacun : il va de soi qu'avec la réduction drastique de la combustion du pétrole, et donc du rejet de dioxyde de carbone, l'effet de serre et les autres craintes des scientifiques d'il y a vingt ans ne sont plus que de mauvais souvenirs, et notre planète n'est heureusement plus en danger. "
En entendant ces paroles, chacun avait bouilli intérieurement d'indignation, s'efforçant de n'en rien laisser paraître. Puisqu'il n'y aura plus de pétrole, il n'y aura plus de pollution : c'était le leitmotiv imbécile des hommes politiques et des scientifiques autoproclamés à travers le monde. La pollution existait pourtant, et même plus que jamais : produits chimiques, engrais, aérosols, déchets nucléaires... certains pays alimentaient même leurs centrales thermiques au charbon. Au charbon ! Préférer une telle régression écologique et économique à des solutions d'avenir non polluantes en disait long sur l'état d'esprit de certains en cette année 2015.
" Bien sûr ", avait acquiescé Patrice de son ton le plus placide.
Partir en Amazonie, alors que partout l'argent manquait, était une opportunité qu'ils ne pouvaient pas manquer. Ils se débrouilleraient bien au retour pour rendre publics leurs vrais rapports, mais en attendant ils devaient présenter la façade de chercheurs dociles.
D'ailleurs, les politiques n'étaient ni pires, ni plus corrompus que ceux d'il y avait vingt ans : seulement, ils avaient sur les épaules des problèmes autrement plus importants à gérer. Les krachs successifs avaient entraîné une inflation gigantesque et un chômage grandissant. Les caisses de l'état restaient désespérément vides, la plupart des manifestations dégénéraient en émeutes, le pays sombrait lentement dans le chaos. Face à cette situation de crise, le gouvernement devait faire des choix drastiques, et de nombreux ministères, comme celui de l'environnement, avaient été privés de tous leurs moyens et n'étaient plus que des coquilles vides dont le rôle était de ne pas alarmer outre mesure les citoyens.
C'est ainsi que quelques malheureuses missions scientifiques avaient été envoyées aux quatre coins du globe pour rassurer les français sur l'avenir de la planète. Mais avant même leur arrivée en Amérique du Sud, les chercheurs du C.N.R.S. savaient qu'ils ne pourraient rassurer personne.Ils se trouvaient dans un compartiment externe du réacteur n°1, une large salle de béton au plafond haut de trois mètres. L'explosion de la centrale avait creusé une brèche, qui donnait directement sur le fleuve : la plage par laquelle ils étaient arrivés. Sur un des côtés de la gigantesque grotte, au sol recouvert de gravats, se trouvait un vestiaire qui paraissait en bon état : des bancs sellés au sol, des armoires métalliques, et des combinaisons de protection pendues à des crochets.
Au fond de la caverne, une large porte blindée métallique, surmontée du pictogramme jaune signalant qu'elle donnait sur une zone radioactive : les trois trapèzes entourant un cercle, surmontés de l'inscription " Réacteur n°1 - Entrée interdite à toute personne non autorisée ".
Mis à part cette porte, la grotte ne comprenait aucune autre sortie. La petite plage donnant sur l'Amazone était la seule zone accostable dans les environs, le reste de la rive étant composé de murs de béton à pic, qui avaient eux résisté à l'explosion.
- Donc si je comprend bien, résuma Rodolphe, on a deux issues. Le fleuve...
Tous frissonnèrent au souvenir de la traversée, et aucun n'avait envie de recommencer. Surtout avec un canot que les caïmans avaient réduit en charpie.
- Et il nous reste très exactement dix-sept cartouches dans le fusil, fit remarquer quelqu'un.
- Ou alors, le réacteur lui-même. Ce qui peut être aussi dangereux.
- L'enceinte de confinement a tenu bon, expliqua Florence, puisque la radioactivité reste supportable à l'extérieur. Le réacteur n°2 paraissant intact, la fuite provient donc de celui-là. A l'intérieur, il faudra s'attendre à un rayonnement gamma beaucoup plus intense, et sans protection on risque de griller vifs si on y entre.
- Pas de danger si quelqu'un y entre de faire sortir les radiations ? s'enquit Bertrand.
- Non, il doit y avoir un sas prévu pour empêcher ça. En parlant de protections, j'ai vu des combinaisons NBC dans le vestiaire. Ça serait pas idiot d'y jeter un oeil...
NBC, pour nucléaire, bactériologique, chimique. C'étaient de larges combinaisons blanches, doublées de plomb pour stopper les radiations, et totalement étanches. La respiration se faisait à travers un masque à gaz, avec filtre à air si l'air extérieur n'était pas contaminé, ou par bouteille d'oxygène portative. Ces combinaisons étaient totalement étanches et suffisaient en temps normal à assurer une parfaite protection à celui qui les portait. Mais elles n'étaient pas faites pour un accident nucléaire de grande ampleur...
- Avec ces combis, on pourrait entrer dans le réacteur, et chercher une autre sortie ? proposa Alain.
- J'en ai aucune idée. Sais-tu qu'il faut un centimètre de plomb pour diminuer de moitié seulement l'énergie d'une radiation gamma ? Les radiations lumineuses visibles sont stoppées par tout objet solide, comme la peau. Les rayons ultraviolets, dont la longueur d'onde est plus petite, transportent plus d'énergie, et peuvent causer des coups de soleil, voire agir sur l'ADN et entraîner des cancers de la peau. La longueur d'onde d'une radiation gamma est dix mille fois plus petite que celle de la lumière visible : elle transporte une quantité énorme d'énergie, et traverse encore plus facilement tout solide. Le plomb est le meilleur isolant, c'est pour cela que les combinaisons NBC en sont doublées. Sinon, on peut limiter la traverser des rayons gamma avec du béton ou de l'eau, mais il en faut une épaisseur colossale. Tout ça pour vous dire que ce n'est pas une petite couche de plomb qui nous mettra à l'abri des radiations. Donc ne sachant pas quelle sera la radioactivité à l'intérieur du réacteur...
De plus, je vous ai dit qu'un surgénérateur produisait du plutonium. Si vous respirez la moindre petite parcelle de cette substance, c'est la mort assurée. C'est plus toxique que tout ce que vous pouvez imaginer.
- Ceci dit, avec une bouteille d'oxygène, la respiration pourra se faire de manière autonome, objecta Bertrand. Donc rien à craindre des éventuelles fuites de plutonium. Reste évidemment le danger des radiations. De toute manière, est-ce qu'on a vraiment le choix ?
Non, à bien regarder leur prison, ils n'avaient pas le choix. Le temps jouait contre eux : plus ils attendaient, plus Patrice risquait de mourir, et plus ils s'exposaient aux radiations. Il n'y avait personne dans le groupe qui n'eut donné un de ses bras pour ne pas refaire la traversée de l'Amazone, avec un dinghy crevé et dix-sept cartouches.
Alain, qui fouillait dans le vestiaire, remarqua sur le haut d'une armoire une caisse blanche marquée d'une croix rouge.
- Hé, il y a une autre trousse à pharmacie ici !
Comme des enfants déballant un jouet devant le sapin de Noël, Rodolphe et lui découvrirent émerveillés le contenu de la boîte.
- Il y a une bonne réserve d'analgésiques, bon à savoir...
- Antibiotiques, désinfectants... comme dans la nôtre, en fait. C'est toujours ça de plus...
- Bandages, coton, bistouri...
- Merde, je vois pas de sérum antivenimeux...
- Parce qu'il y a pas de serpents dans une centrale, ducon ! Hé, c'est quoi, ce machin ? " A prendre en cas d'accident nucléaire ".
Il venait de sortir une petite boîte de comprimés, que Rodolphe lui arracha des mains.
- Ce sont des pastilles d'iode. Ça empêche le risque de cancers de la thyroïde dans des zones radioactives.
- C'est déjà ça... on peut en prendre ?
Bertrand distribua à tous des pastilles d'iode, et termina son inspection de la trousse de premiers soins, n'y découvrant rien d'autre qui puisse être utile.
- Bon ! Pastilles d'iode, combinaisons NBC... on peut rentrer, maintenant ? gouailla Bertrand.
- Déjà, je propose qu'on mette une combinaison à Patrice, fit Rodolphe.
- Pourquoi à lui ?
- Il est blessé, c'est donc le plus exposé d'entre nous. Ça le protégera des radiations, mais aussi des insectes et des microbes en tous genres. Je sais pas dans quelle mesure ça va accroître son espérance de vie, mais ça peut pas lui faire de mal. D'ailleurs, quoi qu'on décide de faire, je propose qu'on les mette aussi, sauf si on a besoin de notre mobilité. Enfin je dis ça, si vous voulez chopper le cancer prématurément...
Les combinaisons étaient lourdes et peu maniables, et il leur fallut près de vingt minutes pour les enfiler convenablement, en ayant pris soin au préalable de les examiner minutieusement pour vérifier qu'elles n'étaient pas déchirées ou en mauvais état.
- On met aussi les bouteilles d'oxygène ?
Après réflexion, Florence répondit par la négative.
- L'air à l'extérieur n'est pas contaminé, le filtre suffira. Par contre, ça ne serait pas idiot d'en mettre une à Patrice. Ça lui fera pas de mal, et en plus l'oxygène pur pourra calmer un peu la douleur.
Après avoir fait passer la combinaison au blessé, ce qui ne fut pas une mince affaire, on l'allongea sur un des bancs du vestiaire, le plus loin possible du fleuve, dans le cas d'incursions de caïmans. Enfin alors, les quatre chercheurs valides discutèrent de ce qu'ils allaient faire.
- Moi j'ai proposé d'entrer dans le réacteur, disait Bertrand en parlant un peu plus fort pour se faire entendre à travers le masque à gaz. Mais d'un autre côté, il vaudrait mieux laisser Patrice ici, et si possible une ou plusieurs personnes avec lui.
- On ne sait pas ce qu'il va y avoir dans le réacteur, approuva Alain. Il serait idiot d'y aller tous. Autant y envoyer deux personnes, et si les autres ne les voient pas revenir, ils tentent autre chose. Les deux groupes pourraient même rester en contact, j'ai vu des talkies-walkies dans le vestiaire.
Tous étaient d'accord sur le fait que deux d'entre eux devaient pénétrer dans le réacteur, et deux autres rester auprès de Patrice. En revanche, ce fut beaucoup plus difficile de savoir qui allait où, et surtout qui serait condamné à rester. Tous préféraient le danger invisible de la radioactivité plutôt que celui, qui leur paraissait plus réel, des dents des caïmans. C'était réglé, Florence allait dans le réacteur : ses connaissances en physique la désignaient d'office. Mais, quand Alain voulut la suivre, cela provoqua un tollé.
- Alain, imagine une seconde que les deux personnes qui vont dans le coeur de la centrale ne reviennent pas : il faudra alors trouver un autre moyen de quitter les lieux. Et dans ce cas, autant qu'il y ait quelqu'un qui connaisse bien la jungle, disait Bertrand.
- Rodolphe, tu es celui qui est le plus à même de t'occuper de Patrice, dans l'état actuel des choses, disait Alain. Il faudrait que tu reste avec lui.
Ces arguments, bien que logiques, n'étaient pas dénués d'une certaine hypocrisie. Finalement, Florence et Bertrand furent désignés pour entrer.
- Bonne chance, vous deux ! fit la voix de Rodolphe, étrangement déformée par le masque, tandis qu'il donnait une tape d'encouragement sur l'épaule de leurs camarades.
Ils emportaient tous les deux une bouteille d'oxygène qui leur tiendrait deux heures. Après, ils seraient obligés de respirer l'air du réacteur, en priant très fort pour qu'il soit exempt de la moindre poussière de plutonium... mais Florence ne comptait pas passer autant de temps à l'intérieur.
- Bon, récapitula-t-elle, alors dès qu'on est rentrés, je fais une mesure au compteur Geiger, et je détermine combien de minutes on peut rester avant que les radiations ne nous brûlent vifs, car c'est certainement une question de minutes. Si la radioactivité est vraiment trop forte, on ressort de suite, on ne va pas prendre de risques. Le but est donc de trouver une autre sortie, en traversant le réacteur, afin d'arriver dans les quartiers d'habitation et de ramener ce qu'il faut pour soigner Patrice, et ensuite pour se barrer. On reste en contact avec le talkie-walkie. Si après deux heures, nous ne sommes pas revenus et que vous n'avez plus de nouvelles, concluez-en que notre provision d'oxygène a été épuisée avant qu'on puisse sortir, et trouvez un moyen de vous en tirer seuls.
Sa voix était calme, mais laissait percevoir toutefois une certaine émotion, et Bertrand était tellement ému qu'il ne parvint pas à prononcer un mot lorsqu'il voulut souhaiter bonne chance à ses camarades. Il se contenta de les étreindre gauchement, gêné par la lourde combinaison.Après l'épaisse porte métallique, qui s'ouvrait avec un volant, ils se retrouvèrent dans un long sas cylindrique, aux parois doublées de plomb. Au-dessus de leurs têtes, ils entendaient le sifflement strident des buses d'aération, et les néons fixés au plafond diffusaient toujours leur lumière : ils n'eurent pas à utiliser les puissantes torches électriques qu'ils avaient emporté avec eux.
Au bout du sas, une seconde porte blindée, avec le symbole nucléaire et les mêmes inscriptions, ainsi qu'un " DANGER " écrit en gros caractères.
Avec un peu d'appréhension, Bertrand commanda l'ouverture de la porte. Un pas de plus, et ils se retrouvèrent dans l'immense sarcophage de béton du réacteur. Les dimensions de la pièce et l'ambiance de mort qui y régnait les prirent à la gorge dès l'entrée...
Ils se trouvaient sur une mince passerelle, qui faisait le tour de la salle. Au-dessus d'eux, il y avait encore un niveau. En dessous d'eux, au moins quatre ou cinq. Quinze mètres plus bas, le coeur du réacteur, gigantesque cuve sombre à laquelle étaient relié une immensité de tuyaux, turbines, conduites en tous genres, était noyé sous une énorme quantité de gravats, blocs de béton, débris des passerelles des étages supérieurs, dans un inextricable fouillis. Sans être parfaitement étanche, sans doute ce amoncellement de matériaux empêchait-elle la majeure partie de l'uranium et du plutonium radioactif de s'échapper.
Non loin du réacteur, les gigantesques piscines, dans lesquelles étaient sagement alignés les fûts de déchets radioactifs.
Pas d'alarmes sonores, mais toutes les alarmes lumineuses oranges étaient allumées et clignotaient silencieusement, éclairant quasiment à elles seules tout le réacteur : les autres lampes semblaient avoir été soufflées.
Une voix synthétique rompit le silence retentit, faisant sursauter les deux chercheurs.
" Fuite radioactive détectée dans l'enceinte du réacteur numéro 1. Fermeture de toutes les issues, tous les sas sont condamnés. Le personnel est prié d'appliquer les mesures d'urgence et de ne pas paniquer. "
- Merde, le sas ! s'exclama Bertrand en se retournant.
La lourde porte s'était refermée, et refusait à présent de s'ouvrir. Sur l'écran de contrôle, un symbole radioactif orange clignotait, et un texte indiquait qu'elle ne pourrait se rouvrir que quand tout danger de fuite serait écarté.
- Elles déconnent, leurs mesures d'urgence ! Ça fait un bout de temps qu'il vient d'avoir lieu, l'accident... c'est bien le moment de condamner les issues !
- C'est notre entrée qui a dû la provoquer, répondit Florence d'une voix blanche. Si elles s'étaient mises en route plus tôt, on aurait pas pu rentrer, et on serait restés à l'extérieur.
- Mais en cas d'accident, alors, comment fait le personnel ? Il est piégé ?
- J'en sais rien, moi ! Les mesures de sécurité de cette centrale doivent différer des centrales françaises. Ça doit être la procédure type sous-marin : quand il y a une voie d'eau, on ferme les compartiments étanches, et tant pis pour ceux qui sont du mauvais côté. Même chose ici, c'est coincer quelques types ou alors contaminer toute une zone.
- Bon, on va garder notre calme. Déjà, une mesure de radioactivité...- Je viens d'avoir un doute, coupa soudainement Rodolphe d'une voix inquiète. Tu crois vraiment que les talkies-walkies vont marcher à travers une telle épaisseur de plomb et de béton ?
- Il y a qu'à essayer... Ici Alain. Vous nous recevez ? demanda-t-il en parlant distinctement dans le micro de l'appareil.
Pas de réponse. Il tenta une nouvelle fois, sans plus de succès, avant de remarquer d'un ton amer :
- Apparemment les rayons gamma sont assez puissantes pour traverser, mais pas les ondes radio. On aurait dû s'en douter avant...- Vingt minutes, déclara Florence après avoir jeté un oeil sur le manuel du compteur Geiger et fait un rapide calcul. Je nous donne vingt minutes à l'intérieur avec une protection relative. Si on s'expose plus, je ne promet plus rien.
Pendant ce temps, Bertrand avait allumé sa lampe, et en promenait le faisceau dans le réacteur afin d'apprécier l'ampleur de l'accident.
- Je dirais que l'explosion s'est produite dans le coeur du réacteur proprement dit : vu d'ici, il a l'air intact, mais il doit être légèrement fissuré.
- Oui. L'explosion aurait pu cependant être plus dévastatrice. En fait, une centrale nucléaire conventionnelle ne peut pas exploser, au sens strict du terme, comme le ferait une bombe atomique : elle utilise de l'uranium enrichi, mais la proportion d'uranium 238 non fissile est trop importante pour provoquer une explosion atomique de grande ampleur. Il y a quelques dégâts à l'intérieur de la centrale, mais les dommages les plus importants sont causés par les matériaux radioactifs qui foutent le camp. C'est ce qui s'est passé à Tchernobyl : le réacteur numéro 4 a explosé, mais ça n'a eu que des conséquences locales. Par contre, ce sont les cinq tonnes de saloperies, qu'aucune enceinte de confinement ne retenait, qui ont formé un nuage qui a irradié des millions de gens.
- Mais tu as dit que l'explosion aurait pu être pire, ici...
- Oui, à cause du plutonium 239, qui lui aurait pu faire des dégâts. Je ne sais pas pourquoi il n'a pas explosé. Sans doute parce que le surgénérateur ne fonctionne depuis pas beaucoup de temps : une petite partie seulement de l'uranium 238 des parois s'est transformée en plutonium, pas suffisamment pour créer une explosion de grande ampleur. Ou pour une autre raison. En tout cas, il faut s'en féliciter. Une explosion atomique, en pleine jungle, n'aurait pas fait de mal à grand monde, mais elle aurait totalement détruit l'enceinte de confinement, qui retient les matériaux radioactifs à l'intérieur, et alors il y aurait eu un nuage radioactif, comme à Tchernobyl. L'uranium 235 non consommé, bien sûr, et aussi tous les déchets qui sont stockés dans cette piscine : césium, strontium, iode et autres.
- Donc si je t'ai bien suivi, il n'y a eu qu'une faible partie de matériaux radioactifs qui s'est échappé de cette centrale ?
- D'après ce que je vois, oui. Les fûts de déchets, au fond de la piscine, m'ont l'air en bon état ( en disant cela, elle promenait le rayon lumineux sur le bassin, quinze mètres en contrebas ). Certains sont peut-être fissurés, et laissent échapper leur contenu. De même, la majeure partie de l'uranium et du plutonium est encore dans la cuve du réacteur, enrobée de plusieurs mètres d'épaisseur de béton. Mais même cette faible partie, qui a traversé les fûts, l'enveloppe du réacteur, puis le sarcophage de béton est encore assez forte pour qu'on l'ait ressentie de l'autre côté de l'Amazone. Et à mon avis, il ne doit pas faire bon vivre même à cinquante kilomètres de là. Et si rien n'est fait pour colmater les fuites du réacteur - qui tient le coup, mais pour combien de temps ? - la situation va aller en s'empirant.Trois minutes à l'intérieur du bâtiment réacteur.
- Bon, faut se grouiller, coupa Bertrand. On y va ?
Il désignait un escalier métallique en bon état, au bout de la passerelle. Précautionneusement, ils descendirent deux étages avant que Florence n'indique, à l'autre bout de la pièce, une large baie vitrée.
- Il faudrait aller dans la salle de contrôle. Ils doivent avoir des moyens de communication, et certainement une sortie.
- Elle sera condamnée...
- Mais il y a peut-être un moyen de débrancher les alarmes. On n'a pas le choix, de toute manière. On verra une fois sur place.
Un petit coup de fil aux autres serait peut-être pas du luxe, au fait...
Elle appuya sur la pédale d'émission du talkie-walkie, et après plusieurs appels successifs restés sans réponse, elle abandonna.
- Merde, on aurait dû y penser plus tôt ! L'enceinte de confinement arrête aussi les ondes radio.
- De toute manière, la rassura Bertrand, ça ne change rien. On ne peut rien faire pour eux, et eux pour nous.
La salle de contrôle était au troisième étage, sur la paroi opposée, à une centaine de mètres de distance. Normalement, un réseau de passerelles faisant le tour de l'enceinte leur aurait permis de s'y rendre directement, mais elles avaient été presque toutes soufflées par l'explosion : ils durent donc descendre les escaliers, qui de leur côté étaient encore debout, pour arriver au bas de la salle, au niveau de la cuve du réacteur. Les combinaisons NBC gênaient leur progression, du fait de leur poids et de leur encombrement, et aussi parce que Bertrand et Florence n'étaient pas habitués à leur port.
- Bon, murmura Bertrand, alors maintenant on traverse le bâtiment et on trouve un escalier et une échelle de l'autre côté pour grimper à la salle de contrôle, c'est bien ça ?
Le spectacle était tellement impressionnant qu'ils hésitaient à parler fort. A vingt-cinq mètres au-dessus de leur tête reposait un gigantesque couvercle de béton de mille tonnes.Huit minutes.
Enjambant les gravats et les blocs de béton tombés au sol, ils passèrent près des piscines où reposaient les fûts de déchets et ceux de combustible nucléaire, tous étiquetés du cercle jaune entouré des trois trapèzes. Malgré le plomb de sa combinaison et le profondeur de l'eau, Bertrand se sentit vulnérable, et si futile que put paraître son geste, marcha le plus loin possible du bord.
Une fois passées les piscines de stockage et la turbine en ruines, ils arrivèrent aux abords de la cuve du réacteur, cylindre d'acier de quatre mètres de haut et deux de rayon.
- Je pensais que c'était plus grand que ça, fit remarquer Bertrand.
- La cuve d'un réacteur à neutrons rapides est beaucoup plus petite que celle d'une centrale classique, fit remarquer Florence tout en déclenchant machinalement le compteur Geiger, puisqu'il n'y a pas besoin de modérateur pour ralentir les neutrons, ça fait autant d'installations en moins.
Elle jeta un rapide coup d'oeil au compteur, avant de déclarer d'un ton soucieux.
- Il y a un pic de radioactivité, ici. La fuite principale provient donc bien du réacteur, et pas des fûts.
- Une partie des parois du sarcophage a été endommagée, et pas mal de blocs de béton se sont effondrés. Il est pas impossible que certains fûts aient été percés suite à ça.
- Oui, mais l'eau des piscines est toujours là, et stoppe les radiations, donc même si le combustible ou les déchets nucléaires entreposés fuyaient, ce serait moins sensible. Par contre, une seule petite fissure sur la cuve réacteur causée par une explosion a suffit à expulser son contenu à l'intérieur du bâtiment. Et vu la quantité de béton qu'on retrouve un peu partout à l'extérieur de la centrale, il est probable que l'enceinte de confinement soit elle aussi fissurée.
- Normalement, les centrales modernes sont dotées d'une double enceinte de béton. Je pense qu'une d'entre elles a été sérieusement endommagée, mais l'autre tient toujours. Seulement, elle arrête beaucoup moins bien les radiations.Dix minutes.
Les deux chercheurs avaient traversé le bâtiment dans toute sa longueur, et se dépêchaient maintenant de grimper à un des escaliers de service, retrouvant des conditions d'irradiation légèrement plus favorables en s'éloignant de la cuve du réacteur. Ils traversèrent un couloir aux murs blancs, sol de linoléum, éclairé par des néons blancs, comme dans n'importe quel bâtiment administratif. Mais le silence de mort qui y régnait, que venaient rompre à chaque pas le bruit de leurs bottes donnait une tout autre atmosphère au lieu.
Au bout du couloir, une porte entrouverte portant l'inscription " Salle de Contrôle ". Ils la poussèrent, et le spectacle qu'ils y virent leur glacèrent le sang.
C'était une large pièce, remplie de consoles électroniques en tous genres, munie d'une baie vitrée blindée par laquelle on pouvait observer le bâtiment réacteur qu'ils venaient de traverser.
Affalés sur leurs chaises, vêtus de simples combinaisons de coton, les cadavres des cinq techniciens de l'équipe, dans la position qu'ils avaient lorsque la mort les avait frappé.
Jamais autant la centrale n'avait fait à Bertrand l'effet d'un tombeau. La gorge nouée, il s'approcha d'un des hommes, et le retourna. Son visage était tuméfié, couvert de cloques, obscènement boursouflé.
Les autres corps étaient dans le même état, les membres noircis, la peau atrocement brûlée. Ecoeuré, Bertrand laissa le corps de l'homme retomber sur sa chaise.Douze minutes.
- Ils ont été surpris par les radiations, ils ne portaient pas de combinaisons de protection. Normalement, la salle de contrôle est isolée du reste du réacteur par une gaine de plomb, avança Florence.
- Oui, ça ressemble tout à fait à une irradiation. Les pauvres gars... leur mort a dû être atroce.
Se rappelant soudainement que la sienne pouvait l'être aussi, il s'arracha à ses réflexions et rejoignit Florence, qui, à l'autre bout de la salle de contrôle, s'escrimait à ouvrir le sas.
- Laisse tomber ! Cherche plutôt à arrêter les alarmes pour le déverrouiller !
Bertrand parcourait des yeux les interrupteurs qui constellaient les murs et les consoles, dont les fonctions allaient de l'éclairage jusqu'au refroidissement du réacteur, les plus importants étant protégés par une trappe de plastique transparent.
Florence brandit triomphalement une liasse de papier :
- C'est le récapitulatif des événements qui se sont produits dans la centrale depuis les sept derniers jours !
- Mets ça de côté, on y jettera un oeil plus tard !
Les deux chercheurs se remirent à fouiller avec acharnement.Dix-sept minutes.
Florence s'était installée à un des ordinateurs, et venait d'afficher le plan complet de la tranche n°1 de la centrale. Comme il fallait s'y attendre, il n'y avait aucun autre moyen que les sas de communiquer avec l'extérieur : le bâtiment réacteur avait justement été conçu totalement étanche dans ce but.
- On est coincés là ! gémit Florence.
Elle qui avait courageusement résisté pour ne pas se laisser aller au désespoir, commençait à perdre pied. Elle voyait l'heure tourner, et aucun moyen de sortir de cette prison de béton dans laquelle la mort invisible rôdait.
- J'ai trouvé des moyens de communication, annonça Bertrand faute de mieux. Téléphone satellite, radio VHF portable. Je prends toujours, au cas où...
- Je suppose qu'ils ne marchent pas dans l'enceinte, répondit Florence d'un ton amer. Et quand bien même... cette centrale a été bâtie dans une des régions les moins densément peuplées du monde. Qui serait en mesure de nous aider ?
Bertrand fourra ses trouvailles dans un sac pendu à son épaule, avec le journal de bord du réacteur n°1, puis prit un siège également, et soupira d'un ton résigné. Il consulta sa montre :
- Vingt minutes.
- On est toujours pas morts, ricana Florence.
- Quand je pense qu'on va finir carbonisés, comme les pauvres types qu'il y a ici...
Long silence, tandis que chacun se perdait dans ses souvenirs.
- Moi, c'est à mes enfants que je pense. J'étais censée être partie pour une simple mission scientifique, et me voila piégée dans une centrale nucléaire en ruines, dont la seule chose qui fonctionne sont ces putains de sas blindés...
Sa voix se brisa, tandis qu'elle enfouissait sa tête dans ses mains. Elle faisait de grands effort pour s'empêcher de pleurer, ce qui aurait été désastreux dans une combinaison antiradiations, mais ses yeux étaient rouges. Finalement, Bertrand proposa :
- Bon, on va arrêter de penser à nos familles, ça ne donnera rien de bon. Si on lisait plutôt le journal, en attendant ?
En attendant la mort. En attendant que les rayons gamma, qui traversaient la combinaison de plomb puis leur organisme, les irradient suffisamment, détruisent tellement de leurs cellules, cause de telles brûlures externes et internes pour que la vie les quitte définitivement.
- D'accord, approuva Florence. Je vais lire.
Le journal était généré automatiquement par un ordinateur, et imprimé sur du papier fax directement dans la salle de contrôle, tandis que des copies étaient envoyées dans d'autres services, et peut-être même en France.
De temps à autres, les ingénieurs de service ajoutaient quelques remarques manuscrites.Tranche n°1 - Réacteur à Neutrons Rapide Expérimental.
Combustible actuel : Uranium enrichi
Réfrigérant / Fluide caloporteur : eau pressurisée, refroidie par aéroréfrigérant.
Modérateur : néant.07/11/2015 15:38 : incident mineur de refroidissement entraînant une hausse de température dans la cuve. Dans les limites de la normale.
07/11/2015 16:02 : arrêt du réacteur pour maintenance. Envoi d'une équipe d'entretien sur tour de refroidissement.
( suivait une annotation manuscrite, détaillant l'intervention exacte ).07/11/2015 18:24 : remise en marche du réacteur. Fonctionnement normal.
08/11/2015 10:00 : dysfonctionnement majeur du réacteur, arrêt automatique. Incident classé niveau 2, rapport envoyé à l'Agence Internationale pour l'Energie Atomique.
(note manuscrite ) : la surgénération avec de l'uranium enrichi comme combustible semble poser des problèmes. Nous proposons un taux d'enrichissement en uranium 235 supérieur, afin de bénéficier d'un nombre plus élevé de neutrons efficaces : sans cela, la surgénération de plutonium 239 est difficile, et le réacteur pose de gros problèmes de fiabilité.08/11/2015 10:32 : envoi d'une équipe d'entretien.
09/11/2015 01:41 : ( note manuscrite ) après rapport de l'équipe d'entretien, décision d'arrêter le réacteur deux jours supplémentaires afin de lui faire subir un examen approfondi.
11/11/2015 03:40 : remise en marche du réacteur. Procédure de remise en marche après arrêt prolongé respectée, rien à signaler.
11/11/2015 09:12 : fuite mineure dans la piscine de stockage du combustible. Envoi d'une équipe d'entretien. Incident classé niveau 1, rapport envoyé à l'AIEA.
( note manuscrite ) : problème de structure d'un des fûts, qui a laissé échapper de faibles quantités de matériau radioactif. Le personnel de l'équipe de service passe en salle de décontamination : les quantités de radiations subies restent dans les normes.12/11/2015 12:55 : problème de refroidissement. L'eau sous pression du circuit secondaire est insuffisamment réfrigérée : condensation partielle, éclatement d'une canalisation. Une personne légèrement brûlée par des jets de vapeur. . Incident classé niveau 2, rapport envoyé à l'AIEA.
13/11/2015 13:48 : fuite de combustible nucléaire de la cuve réacteur. Présence de plutonium dans le bâtiment réacteur : évacuation de la tranche 1 de la centrale. Envoi d'une équipe de décontamination. Incident classé niveau 3, rapport envoyé à l'AIEA.
- Mais c'est dingue ! s'exclama Florence, qui avait un instant oublié son triste sort. Quatre incidents classés en l'espace de quelques jours ! Comment on a pu laisser une centrale tourner avec une fiabilité aussi mauvaise ?
15/11/2015 17:30 : décontamination terminée, remise en marche du réacteur, conformément à la procédure.
( note manuscrite ) Les incidents de ces derniers jours montrent bien le comportement très aléatoire, voire dangereux, du RNR expérimental n°1. Dans ces conditions, les tests de changement de régime ne seront peut-être pas réalisés dans leur intégralité.- Gonflé, pour un ingénieur, de mettre ça dans un rapport. Il a dû se faire sonner les cloches par EDF.
- Je dirai plutôt qu'il s'est fait virer... continue.17/11/2015 14:50 : début des essais de régime soutenu. Nouveau combustible : uranium enrichi à 20 %.
17/11/2015 15:12 : déclenchement de l'alarme de surrégime, imposant l'arrêt immédiat du réacteur.
Décision du responsable de service : poursuite des essais de surrégime, en contradiction avec la procédure de sécurité.
( note manuscrite ) Le réacteur parait suffisamment stable. Aucun signe de surchauffe pour l'instant : je soussigné l'ingénieur R. Favier, en charge de la tranche n°1 prend sur ma responsabilité de laisser le réacteur en surrégime en attendant tout signe d'échauffement.17/11/2015 16:03 : surchauffe du liquide caloporteur. Procédure d'arrêt immédiat du réacteur enclenchée. Arrêt des essais.
17/11/2015 16:04 : arrêt du réacteur inefficace. Les capteurs indiquent qu'une réaction de fission instable se déroule toujours, malgré l'introduction complète des barres de contrôle. Procédures d'urgences enclenchées.
17/11/2015 16:05 : explosion à l'intérieur du bâtiment réacteur de la tranche n°1. Lancement des diagnostics d'étanchéité de la cuve réacteur et de l'enceinte de confinement.
17/11/2015 16:07 : détection d'importantes fuites de matériau radioactif à l'extérieur de la centrale : iode 131, césium 137, strontium 90, uranium 235. Aucune information disponible sur la perméabilité des sites de stockage du plutonium 239.
Possibilité d'autres fuites internes : échec du diagnostic d'étanchéité de la centrale.
Accident majeur, avec rejets hors du site et effets étendus sur la santé et l'environnement : classé de niveau 7.- Niveau 7... le plus haut niveau d'accident nucléaire existant.
- Il y en a déjà eu d'autres ? s'enquit Bertrand.
- Des accidents de niveau 7, il n'y a eu que Tchernobyl. Et celui-là, maintenant, ajouta-t-elle d'un ton amer. Le 17 novembre... ça fait plus de trois jours ! Et aucune mesure de décontamination n'a été prise. On est à l'intérieur d'une centrale à l'abandon, qui rejette chaque seconde ses saloperies radioactives à l'extérieur, sans que personne ne fasse rien.
Accablé, Bertrand se leva, et se plaça devant la baie vitrée, observant le triste spectacle du bâtiment réacteur ravagé, éclairé par intermittence par les veilleuses des alarmes.
Puis soudainement, il se tourna et demanda d'une voix forte :
- De quelle couleur était l'eau des piscines de stockage ?
- Hein ? Euh... j'en sais rien, moi...
- Et bien regarde. De quelle couleur tu les vois ?
A travers la vitre, Bertrand braqua le faisceau de sa lampe sur la surface d'une des piscines.
- On dirait du vert...
- Et ça te semble normal que l'eau d'une piscine soit verte ? C'est de l'eau sale !
Florence ne mit qu'une fraction de seconde à comprendre, et sentit une brusque poussée d'énergie l'envahir.
- C'est de l'eau de l'Amazone ! Les piscines de stockage sont remplies avec de l'eau du fleuve. Mais c'est pas dans les normes, ça...
- Tu t'es pas rendue compte qu'ici, on s'en foutait pas mal de la sécurité ? L'important est que si c'est bien de l'eau de l'Amazone, elle est bien arrivée par un endroit ! Et que s'il existe un conduit entre le réacteur et le fleuve, on peut sans doute l'utiliser pour sortir !
Les deux scientifiques se ruèrent vers la sortie de la salle de contrôle, soulagés d'avoir enfin quelque chose à faire.
Avant de quitter la pièce, Florence jeta un coup d'oeil au chronomètre mural.
Trente-deux minutes.
Elle craignait qu'il ne soit déjà trop tard.Rodolphe et Alain, de leur côté, n'avaient pas grand chose à faire. De temps à autre, il essayaient de contacter leurs compagnons, mais le talkie-walkie restait désespérément muet. Ils maintenaient juste une surveillance constante du fleuve, pour repousser d'éventuels caïmans, et de Patrice, qui tenait encore bon. Ces occupations leur laissaient tout le loisir de se ronger les ongles : eux auraient tant aimé avoir quelque chose à faire...
- On pourrait peut-être faire un check-up du blessé. On ne l'a pas examiné depuis la traversée, proposa Alain.
Il fallait lui ôter sa combinaison, qu'ils avaient eu tant de mal à mettre, mais l'idée n'était pas mauvaise.
- Hou la la...
L'exclamation provenait de Rodolphe quand il découvrit la blessure. Toute la jambe jusqu'au garrot, placé à mi-cuisse, était maintenant enflée et violette.
- C'est pas beau, tout ça, remarqua Alain. Mais au fait, tu crois qu'il faut toujours laisser le garrot ? Si on continue comme ça, il va perdre sa jambe, si le sang n'y circule plus.
- D'un autre côté, regarde : il a de la fièvre, les ganglions sont gonflés. Son organisme est en train de lutter contre une invasion extérieure. Et l'enflement de la plaie est énorme, certainement due au venin. Imagine maintenant si ce venin se propageait dans le reste de l'organisme... non, tous ces symptômes me portent à croire qu'on a fait le bon choix. Tant pis s'il perd sa jambe, au moins pour l'instant il est en vie.
La température était montée à 41.3 ° : Rodolphe ne put qu'injecter encore une fois de l'aspirine, ainsi qu'un antalgique, même si rien n'indiquait que Patrice soit encore conscient.
- Mais sinon, proposa Alain, tu voudrais pas essayer d'inciser un peu la plaie ? Ça doit être plein de liquides pas nets, et ça permettra de la désenfler un peu.
Rodolphe se montra réticent pour le charcutage, mais y consentit finalement. Il désinfecta soigneusement le bistouri, et entailla la peau aux environs de la morsure, là où elle était le plus gonflée, faisant jaillir un flot de sang sale, mêlé de venin, de pus et de lymphe.
Ecoeuré, Alain détourna la tête, rapidement rappelé à l'ordre.
- Hé, c'était ton idée, et ça me débecte autant que toi, alors tu me laisse pas seul, d'accord ? Bon, passe-moi la bouteille d'alcool, du coton et des bandages.
Pour laver la plaie, Rodolphe versa la moitié de la bouteille, et put enfin y voir plus clair : les deux fines incisions qu'il avait pratiqué avaient fait dégonfler quelque peu le mollet de Patrice. Mais quant à savoir si ça aurait la moindre incidence sur sa survie...Accroupis près de la piscine, Bertrand et Florence observaient minutieusement une grille carrée, large d'un peu plus d'un mètre, sous l'eau.
- Tu vois ? On dirait des morceaux de plantes aquatiques coincées dedans. Ce conduit mène donc directement au fleuve !
- Minute. Tu crois qu'on réussira à nager, avec nos combinaisons en plomb ?
- Nager, non, mais j'ai repéré des gilets de sauvetage, dans un placard de la salle de contrôle. Dès qu'on sera au fond de l'Amazone, on les gonfle, et on se laisse porter par le courant, en suivant la rive jusqu'à ce qu'on puisse rejoindre la terre ferme.
- Ouais... excellent plan... restent les caïmans !
Bertrand ne se laissa pas démonter.
- Avec nos combinaisons NBC, ils ne pourront pas sentir l'odeur de la chair humaine. Tout ce qu'ils verront, c'est des machins blancs qui bougent. Et s'il leur prend l'envie de mordre dedans, ils verront tout de suite au goût du plomb que ce n'est pas comestible, et ils recracheront aussitôt.
Il ajouta ensuite, d'une voix plus faible :
- Enfin... normalement.
- Je ne sais pas dans quelle mesure une combinaison antiradiation est adaptée à la plongée, mais je suis d'accord pour tenter le coup. Nous resterons à la pression atmosphérique standard, donc pas besoin de pallier de décompression ou autres. Reste deux inconnues : est-ce que la combinaison va résister à la pression ? Ça dépendra de la profondeur du fond. Est-ce que les gilets de sauvetage suffiront pour nous ramener à la surface ? Là encore, si les caïmans les crèvent, on aura de gros problèmes.
- On n'a qu'à en prendre deux...
- Ah, et j'oubliais le plus important : espérons qu'on puisse passer par ce conduit, c'est à dire qu'il ne se rétrécisse pas. Il faudra aussi compter, à mon avis, sur une autre grille à la sortie. Il faudra prendre de quoi la démonter...
Une fois leur plan d'action décidé, ils se mirent en quête de tout l'équipement nécessaire : gilets de sauvetage, outils, ainsi qu'un bidon étanche pour mettre leur matériel - dont le téléphone satellite, la radio, et le précieux journal de bord de la centrale.
Enfin, lorsqu'ils furent certains d'avoir pensé à tout, ils s'immergèrent dans la piscine de stockage, s'efforçant à ne pas penser aux fûts de césium, strontium et autres, marqués du symbole radioactif et d'une tête de mort, qui fuyaient sans doute, à moins de deux mètres d'eux...Quarante-cinq minutes.
A trois mètres de fond, Bertrand s'escrimait contre la grille avec les quelques outils basiques - tournevis, pince monseigneur... - qu'il avait emportés avec lui. Les combinaisons les avaient fait couler tous deux comme des masses de plomb, et pour cause, et ils se trouvaient maintenant debout, les pieds bien à plat, au fond de la piscine, en train de faire du bricolage ! L'eau et les énormes gants de protection entravaient ses mouvements, mais Bertrand réussit finalement à dévisser la grille, tandis que tous les détritus aquatiques qui y étaient accrochés se répandaient dans la piscine, rendant l'eau encore plus sale.
Bertrand s'allongea, et s'introduisit dans l'étroit conduit. Il passait, mais de justesse, et de temps à autre sa bouteille d'oxygène cognait contre le haut.
Après un dernier regard à la pile de fûts qui laissaient lentement échapper leur mort silencieuse, Florence le suivit.
Ils avaient passé beaucoup trop de temps à l'intérieur, pensa-t-elle. Beaucoup trop de temps pour pouvoir en sortir totalement indemnes. Elle pouvait presque sentir sa peau commencer à lui piquer, son corps brûler. D'ailleurs, cette douleur sourde à l'abdomen, n'était-ce pas un effet des radiations ? N'était-elle pas en train de se tuméfier dans sa combinaison, sans même s'en rendre compte ?
" Calme toi, ma fille, se dit-elle. Les effets des rayonnements ne sont jamais immédiats. Ce que je ressens est purement psychologique. Soit la dose de radiations reçue est mortelle instantanément, comme pour les techniciens, soit les symptômes arrivent à retardement. "
Elle se concentra un instant sur son corps, et ne ressentit plus rien. Plus de sensation de brûlure, de piqûre ou de douleur sourde. Rassurée, elle poursuivit sa reptation.Bertrand n'était pas particulièrement claustrophobe, mais ramper dans un étroit conduit plein d'eau, à la lueur d'une lampe électrique qui ne portait qu'à deux ou trois mètres tout au plus, vêtu d'une combinaison qui lui interdisait le moindre mouvement, a fortiori le moindre demi-tour, était une expérience terrifiante. De temps en temps, il s'arrêtait, et Florence lui donnait une petite tape sur la jambe pour lui signaler sa présence : alors, il repartait.
A un moment, le conduit tournait à angle droit, un virage qu'il n'était pas facile de négocier dans ces conditions. Florence buta dans le corps de Bertrand, qui faisait des efforts désespérés pour s'extraire : sa bouteille d'oxygène avait accroché la paroi, et le bloquait. Dans ces conditions, il était facile de paniquer, et les ruades du scientifique indiquaient bien la terreur qu'il ressentait.
En prenant garde de ne pas se faire heurter par un des pieds de son ami, Florence le toucha de sa main gantée, et répéta sa caresse gauche jusqu'à ce qu'il comprenne qu'elle était derrière, et qu'il devait se calmer.
Rasséréné, Bertrand se fit le plus immobile qu'il put, sentant Florence flotter juste derrière lui. Elle débloqua la bouteille d'oxygène, puis lui donna encore une tape sur la cuisse. Bertrand comprit le message, et se mit à avancer, sans problème cette fois.
Le bout du conduit arrivait, et il était obstrué comme on pouvait s'y attendre par une autre grille, encore plus sale que la première. En quelques minutes, elle fut dévissée, et les deux scientifiques se retrouvèrent debout, au fond de l'Amazone, ravis de quitter ce conduit glauque et terrifiant.
Avec tous les micro-organismes et algues qui y pullulaient, l'eau du fleuve était encore plus opaque que celle de la piscine. Chacun voyait l'autre debout, dans sa combinaison blanche, et derrière un grand brouillard verdâtre, duquel surgissait parfois quelques poissons.
Florence leva un doigt pour indiquer la surface, et Bertrand acquiesça d'un signe de tête. Tous deux actionnèrent la poignée de leur gilet de sauvetage " Mae-West " qui se gonfla automatiquement, comme le canot, les propulsant instantanément vers le haut.
Au cours de leur ascension, ils sentirent la combinaison, qui jusque là se collait à eux comme une seconde peau, s'en écarter quelque peu tandis que la pression diminuait. Enfin, ils émergèrent, tentant de se repérer.
A quelques mètres sur leur droite, les parois de béton à pic qu'ils avaient remarqué lors de la traversée de l'Amazone, défilaient rapidement tandis que le courant les emportait. La plage où se trouvaient leurs trois compagnons était derrière eux, et ils s'en éloignaient, mais cette fois ils n'étaient pas ignorants au point d'espérer lutter contre le courant pour les rejoindre.
Ils se dirigeaient vers le réacteur n°2, sur leur droite, qui lui était intact : sans doute trouveraient-ils un endroit où prendre pied, un peu plus loin.
Florence se sentit violemment heurtée dans le dos, se retourna et ses yeux s'agrandirent d'horreur. Un caïman venait de la frapper de sa queue, dans l'espoir de l'entraîner au fond pour la dévorer.
De son côté, Bertrand était à quelques mètres devant, et avait ses propres problèmes. Il était en train de traverser un large banc de caïmans, essayant d'être le plus immobile possible pour ne pas se faire repérer. Il sentait leurs corps le frôler, leurs mufles le renifler de très près, pour savoir s'il était comestible. Ne sentant rien, ne le voyant pas bouger, les animaux s'en éloignaient ensuite. Après un moment qui lui parut une éternité, alors même qu'il évitait de cligner les yeux, il sentit le sol sous ses pieds : il venait de s'échouer sur une berge, à une cinquantaine de mètres de la tour de refroidissement du réacteur n°2...
Il se releva et sprinta de toutes ses forces, aussi vite que lui permettait sa combinaison, pour se mettre hors d'atteinte des sauriens.
Florence suivait, avec un peu plus de difficultés. Un caïman avait voulu la mordre, et malgré la doublure de plomb, elle avait ressentit les crocs qui s'enfonçaient dans sa chair. Fort heureusement, comme Bertrand l'avait escompté, il lâcha prise immédiatement, mais avait crevé le gilet de sauvetage. La jeune femme avait gonflé son gilet de secours et s'était dirigée à toute vitesse vers la berge. Une fois qu'elle eut pris pied sur le sol, elle se mit à courir également, avant de trébucher et de s'étaler de tout son long.
- Flo ! Attention !
Un caïman se dirigeait vers elle, scène qu'ils commençaient à connaître. Mais cette fois-ci, Florence était au sol, et il n'y avait pas de fusil d'assaut pour leur sauver la mise.
Malgré tout le dégoût que ces animaux lui inspirait, Bertrand prit son élan, et alors que le caïman n'était plus qu'à un mètre de Florence, sauta à pieds joints sur son museau. Les bottes de sécurité ultra-renforcées, lestées des soixante-quinze kilos du scientifique firent craquer sinistrement le crâne de l'animal, qui fit demi-tour sans demander son reste et partit se replonger dans l'Amazone.
- Hé bien ils ont la tête dure, soupira-t-il, hors d'haleine.
Les deux scientifiques reprenaient lentement leurs esprits, n'osant croire à leur chance. Ils avaient réussi à se tirer du réacteur et des crocs des caïmans.
- Ça vaut bien un petit coup fil aux copains...
Maintenant qu'ils étaient hors de l'enceinte de confinement, le contact radio pouvait être rétabli. Par miracle, le bidon étanche dans lequel ils avaient déposé leur matériel l'était toujours. Par miracle encore, Alain était à l'écoute et leur répondit instantanément. Enfin quelque chose qui fonctionnait...
- Vous avez trouvé l'hôpital ? les questionna Alain.
Le but de leur mission leur revint instantanément en mémoire. Ils étaient sorti du réacteur, mais s'étaient largement éloigné des quartiers d'habitation, et Patrice agonisait toujours...
- Comment va le blessé ?
- Etat stationnaire, me dit Rodolphe. On lui injecte des trucs, de temps à autre, mais il a toujours beaucoup de fièvre. Dites-moi, vous êtes restés un bon bout de temps dans le réacteur. Vous vous trouvez où, exactement ?
- Ecoute, c'est une longue histoire. Les mécanismes de sécurité des sas se sont enclenché juste après notre entrée, et on était bloqués dans le bâtiment réacteur. On s'en est tirés par le fleuve, et nous sommes au pied de la tour de refroidissement du réacteur n°2, celle qui est intacte. Et c'est déjà bien qu'on soit là...
- Ça me rassure aussi, admit Alain, mais le problème reste entier. Patrice est toujours entre la vie et la mort, et nous sommes toujours coincés devant le sas, avec un radeau pneumatique à moitié dégonflé et un fusil avec onze cartouches.
- Dix-sept, rectifia Florence machinalement.
- Onze, on a eu quelques visites. Donc rien de neuf ?
Bertrand subtilisa le talkie-walkie à son amie pour ajouter.
- Ah si, on a trouvé un téléphone satellite et une radio VHF. On va appeler de l'aide et voir ce que ça donne. Vous avez une idée sur la suite des opérations ?
- Aucune. On y réfléchit chacun de notre côté, et on se rappelle ? Comment est la radioactivité, au pied de la tour n°2 ?
Florence sortit le compteur Geiger et l'alluma. Les détonations étaient relativement espacées.
- Je dirais, un peu moins forte qu'à l'entrée du sas, et beaucoup moins forte que près du réacteur, ce qui est assez logique. Bon, je coupe, ce serait con que les piles nous claquent entre les doigts....
Pendant ce temps, Bertrand suait sang et eau à faire fonctionner le téléphone satellite.
- On a crié victoire trop tôt, les batteries sont à plat. Putain, c'est quand même con de se trouver dans une centrale nucléaire et d'être à court d'électricité !
- Reste la radio, tempéra Florence, optimiste.
- Espérons que... au fait, on peut sans doute se débarrasser des bouteilles d'oxygène ? Elles ne sont plus nécessaires ici. Autant l'économiser, il peut être utile.
Après l'oxygène pur, c'était étrange de respirer à nouveau l'air chaud et lourd de la forêt Amazonienne. On entendait toujours le murmure de l'eau, avec de temps en temps un bruit d'éclaboussure quand un animal y plongeait, un croassement ou un rugissement provenant de l'épaisse végétation qui entourait la centrale.
Le poste radio était soigneusement posé sur le sol, l'antenne dépliée, et le voyant d'alimentation était allumé. Bon signe.
- Mayday, mayday, mayday. Does somebody hear me ?
Bertrand relâcha le bouton d'émission. Il avait réglé le poste sur 121.50 Mhz, fréquence d'urgence internationale dans la bande VHF.
Il répéta son appel plusieurs fois de suite, n'obtenant aucune réponse.
- Pourtant, pas d'enceinte de confinement, cette fois !
- C'est parce que personne ne te reçoit. La portée d'émission dépend de la puissance du poste, qui n'est pas très élevée dans le cas d'une radio portative, et de l'altitude. Au niveau du sol, en pleine forêt amazonienne, c'est normal que personne ne te capte.
- De l'altitude, dis-tu...
Le regard de Bertrand se fit méditatif, puis il leva la tête afin de voir le sommet de la tour de refroidissement n°2, cent soixante-trois mètres plus haut...
Florence poussa un soupire excédé.
- Et galère...A l'entrée du sas, sous leur grotte de béton, Alain et Rodolphe discutaient ferme d'un plan d'action.
- Tu te rends compte de ce que tu veux nous faire faire, alors qu'on a un blessé sur les bras ? s'indignait Rodolphe.
- Evidemment, ça va pas être facile. Mais c'est le seul moyen de rejoindre les autres. Ici, on ne peut pas bouger. Si on va jusqu'au réacteur n°2, on s'éloignera de l'infirmerie de la centrale, c'est vrai, mais il y aura moyen de la rallier plus tard.
- On tenait exactement le même discours quand on a voulu traverser le fleuve ! tempêtait son interlocuteur. " Si on fait rien, les choses vont pas s'arranger ", et patati et patata... tu as vu où ça nous a menés ? Trois d'entre nous sont coincés, et les deux autres ont bien failli y rester !
A force de patience, Alain parvint enfin à persuader son ami de tenter le coup.
- D'accord, il y a du danger, admit-il, mais beaucoup moins que de faire quatre cent mètres en canot pneumatique à contre-courant. Et j'en ai assez de me tourner les pouces en voyant Patrice crever à feu doux.
- Bon, tu n'as qu'à appeler Florence et lui exposer ton projet. Si ils sont d'accord tous les deux, on y va. Dans le cas contraire, on reste ici en attendant les secours.
Le plan d'Alain était simple : ils devaient attacher le canot de sauvetage, incapable de les porter tous trois, à un gros bloc de béton de leur caverne. L'un d'entre eux se laisserait glisser le long des parois à pic de la rive, porté par le courant, jusqu'à ce qu'il trouve un endroit propice à débarquer. Patrice ferait également partie du premier voyage. Ensuite, le troisième homme remonterait le canot vide jusqu'à lui, puis rejoindrait ses compagnons de la même façon.
- Le tout sera de raser au plus près les murs, insista Alain. Les caïmans sont amphibies : mi-aquatiques, mi-terrestres. Ce qu'ils cherchent sur les berges, c'est un moyen de se reposer. Ils n'ont rien à faire près de parois de béton verticales, donc en les collant bien, on ne devrait trouver aucun caïman. Et en se laissant porter par le courant, sans donner aucun coup de pagaie, on devrait rester relativement silencieux. Evidemment, ils nous verront sans doute, mais si la manoeuvre est exécutée rapidement, ça devrait... enfin je pense que... c'est bon, quoi.
Les hésitations dans sa voix n'avaient pas échappé à Rodolphe, qui ajouta d'un ton amer.
- Ouais, c'est bon, aucun problème.- Laisse-moi y monter ! implora Florence. Je suis plus agile que toi, ça me fait pas peur ! Je suis encore en pleine forme, et je suis plus jeune que toi !
- C'est hors de question. Moi aussi, je suis en pleine forme, mentit Bertrand. Je suis plus costaud que toi, et je parle anglais et un peu portugais. Toi, tu reste ici.
Le ton sans réplique de l'homme ne plut guère à Florence, qui détestait être commandée, mais elle devait avouer qu'il avait raison. Elle n'avait rien d'une sportive de haut niveau, et si elle tenait absolument à monter au sommet de la tour, c'était plus parce que la perspective de rester sans rien faire sur les bords du fleuve lui répugnait.
Ils firent le tour de l'immense cheminée, ne trouvant pas d'échelle de service. Celle-ci était à l'intérieur, et après avoir poussé une simple porte, à la base du bâtiment, ils la trouvèrent, scellée à la paroi garnie de pitons et de mousquetons : les techniciens qui s'occupaient des opérations de maintenance n'y allaient qu'avec un matériel d'escalade pour s'assurer. Mais Bertrand n'en avait pas.
- Ça fait haut, quand même...
- Tu as le vertige ?
- Non, pas que je sache. Mais d'un autre côté, je n'ai pas eu l'occasion de tester ça depuis un sacré moment, admit Bertrand.
Bon, je vais enlever ma combinaison, sinon c'est le casse-gueule assuré. Et puis après tout, ce n'est qu'une bête échelle à grimper. Elle est juste un peu longue, c'est tout...
Sa voix tremblait et sonnait faux, mais il ne paraissait pas s'en apercevoir.
Après avoir ôté la lourde protection de plomb, il fit quelques foulées, se sentant beaucoup plus léger. Certes, il allait être également beaucoup plus exposé aux rayons gamma, mais la dose qu'il allait recevoir était loin d'être mortelle, comparée à celle qu'il avait déjà reçue dans le bâtiment réacteur.
Il leva la tête, empoigna le premier barreau de l'échelle métallique. Il se trouvait dans l'immense cylindre sombre de la tour, encombré de tuyauteries et conduits en tous genre, qui serpentaient jusqu'au sommet. Ces cheminées étaient appelées aéroréfrigérant, et servaient à refroidir l'eau du circuit de refroidissement primaire, qui transportait l'énergie thermique créée dans le coeur du réacteur par les réactions de fission jusqu'à la turbine, où elle était ensuite convertie en énergie mécanique. Le courant d'air qui montait dans cette tour, associée à des additifs ajoutés à l'eau, refroidissaient efficacement le fluide caloporteur sous haute pression, environ 300 bars pour ce type de réacteur. Une faible partie s'évaporait au cours de l'opération, créant ce panache de fumée blanc observable sur les cheminées de toutes les centrales nucléaires.
Cent cinquante mètres plus haut, on voyait un cercle de ciel gris éblouissant, qui éclairait chichement l'intérieur de la tour.
Bertrand commença l'ascension, sans trop forcer : dès les premiers barreaux, ses bras lui faisaient déjà mal, et ses muscles étaient contractés à l'extrême suite à la course effrénée qu'ils avaient dû mener contre le courant, lors de la traversée de l'Amazone. Il n'avait pas ménagé ses efforts, luttant pour leur survie à tous, et en payait maintenant le prix.
" Ce n'est pas le moment de flancher ", pensa-t-il. Serrant les dents, à un rythme mesuré, il avalait les échelons les uns après les autres, s'élevant peu à peu.
Au tiers de la distance, il s'arrêta quelques instants pour se reposer, se cramponnant au barreau si fort que ses phalanges blanchirent sous l'effort. Il avait le souffle court, et il lui coûtait énormément de se hisser ainsi, à la force de ses bras engourdis.
Au courage, il continua de grimper, ignorant les points noirs qui commençaient à danser devant ses yeux. A une centaine de mètres de hauteur, il s'accorda une seconde pause, debout sur l'échelle, plus pour reprendre sa respiration que pour décontracter les muscles de ses bras. Il risqua un regard en bas, et faillit en perdre l'équilibre. Un de ses mains glissa, il se raccrocha in extremis à un barreau, se traitant mentalement de tous les noms.
" Surtout, ne pas regarder en bas ".
Quand il faisait de l'escalade, étant jeune, il pouvait même se laisser tomber s'il le voulait, sachant qu'il était attaché. Il n'avait pas peur. Mais les années avaient passé, il n'avait pas pratiqué ce genre de sports depuis très longtemps, et surtout la moindre inadvertance de sa part et c'était la mort assurée, après une chute de plus de cent mètres.
" Surtout, ne pas penser à la chute ".
Avec difficulté, les derniers échelons furent franchis. Restait maintenant à se hisser sur le sommet de la tour, ce qui n'était pas insurmontable puisque le mur avait deux bons mètres d'épaisseur. Mais c'était une épreuve supplémentaire pour Bertrand, qui était à bout de forces.
Une fois en haut, le vent le surprit désagréablement. Il n'était pas très fort, mais sifflait lugubrement à ses oreilles, lui donnant l'impression qu'il pouvait l'arracher de là et le faire tomber.
Il était assis à cent soixante-trois mètres au-dessus du sol, les jambes pendantes. Des deux côtés du parapet, c'était le vide, d'un côté à l'intérieur de la tour de refroidissement, et de l'autre sur la berge de l'Amazone, là où se trouvait maintenant Florence.
La tête lui tournait, et il lui semblait qu'il allait tomber d'une seconde à l'autre. Le vertige le prenait, terrifiant, nouant ses entrailles et faisant danser sa vision.
Il ferma les yeux, et avec précaution, s'allongea sur le béton, respirant profondément. Dans cette position, il se sentait mieux, même s'il lui fallait éviter tout mouvement brusque.
Ce ne fut qu'une dizaine de minutes plus tard qu'il prit suffisamment confiance en lui pour sortir la radio et lancer son appel. Florence avait dû se demander ce qu'il faisait pendant tout ce temps, allongé et immobile, n'osant l'appeler. Si par malheur il dormait et qu'il sursaute en l'entendant...
En réalité, Bertrand aurait eu même assez de place pour s'allonger sur l'épaisseur du mur s'il en avait eu le courage ; entre lui et le vide, il y avait quelques bonnes dizaines de centimètres. Suffisamment pour prévenir toute chute, mais pas assez pour le rassurer.
Après s'être délicatement retourné sur le ventre, il appuya sur le bouton d'émission de la VHF et lança son Mayday, appel de détresse.
Quelques secondes après, la radio crachota.
- Lüfthansa 7152, copy your emergency call. What's your situation ?
Bertrand faillit hurler de joie ! Un avion de ligne, croisant certainement au-dessus d'eux à dix kilomètres d'altitude, avait reçu son message.
- Il y a eu un accident à la centrale nucléaire française expérimentale sur l'Amazone, expliqua-t-il en anglais. Nous sommes cinq personnes bloquées, dont un blessé dans un état grave. Pouvez-vous alerter les autorités brésiliennes et leur demander une évacuation d'urgence ?
Après quelques secondes, le pilote répondit :
- Bien compris, nous expliquons la situation au centre de contrôle. En attendant, nous allons orbiter sur place, pour maintenir le contact radio avec vous.
Il en eut les larmes aux yeux. Alors que le pétrole commençait à devenir plus précieux que n'importe quelle autre matière première au monde, il existait encore des gens qui pensaient que la vie humaine valait bien plus que quelques hectolitres de kérosène. Même si ce n'était pas le pilote qui payait le carburant, il s'exposait certainement à des problèmes au sein de sa compagnie.
Quelques minutes plus tard, la voix fit :
- Désolé. Les brésiliens disent que ce n'est pas leur problème, et que c'est aux français de se débrouiller avec ce qui pourrait se passer dans cette centrale. Ils n'enverront pas d'équipe de secours.Patrice avait été couché dans le fond du canot, toujours avec sa combinaison, , avec Rodolphe qui lui s'était débarrassé de la sienne. Ils n'avaient pas d'autre équipement que le fusil, et déjà l'embarcation semblait dangereusement basse sur l'eau.
A mi-voix, Alain donna le signal du départ, et commença à laisser filer la corde entre ses mains. Porté par le courant, le dinghy avançait doucement, longeant la muraille de béton, le plus discrètement possible. Agenouillé à l'intérieur, immobile, Rodolphe avait l'AK-47 épaulé, prêt à tirer, et surveillait du coin de l'oeil les mouvements d'animaux aquatiques du fleuve.
Florence avait été prévenue par talkie-walkie, et les attendait sur la berge, prête à tout.
Dix mètres... vingt mètres... cinquante mètres... les deux cent mètres, qui selon Florence, séparait l'entrée du sas au premier endroit accostable, étaient lentement parcourus. Pas de problème pour le filin, c'était une fine corde de nylon élastique et très solide dont ils avaient une bonne longueur. Les inquiétudes venaient essentiellement des caïmans et de la solidité du dinghy.
Enfin, après quelques éprouvantes minutes, Rodolphe et Patrice arrivèrent sans problème, et avec l'aide de Florence, le blessé fut porté jusqu'au pied de la tour n°2, tandis que quelques coups secs sur la corde indiquèrent à Alain qu'il pouvait remonter le canot jusqu'à lui, canot dans lequel avait été laissée la Kalachnikov.
Fermement campé sur ses jambes, Alain tirait de grandes longueurs de corde sans trop se fatiguer, l'embarcation pneumatique étant pratiquement vide. Une fois que le petit bateau orange, à moitié déchiqueté, arriva à sa hauteur, il embarqua les sacs de matériel, la combinaison NBC de Rodolphe et la sienne, puis se laissa dériver, donnant de temps à autre un coup de pagaie pour se rapprocher de la paroi de béton. Effectivement, c'était sans commune mesure avec la traversée de l'Amazone, presque deux heures plus tôt. Alors qu'il était presque arrivé, deux caïmans se dirigèrent toutefois vers lui ; il commençait à connaître assez bien cette situation, et tira quelques cartouches dessus. Attirés par le bruit, Rodolphe et Florence se dirigèrent vers le radeau en courant, le déchargeant de sa cargaison pendant qu'Alain les couvrait. Les caïmans n'insistèrent pas, peu disposés à les poursuivre sur la terre ferme, et peu après ils se retrouvèrent tous quatre sains et saufs, au pied de la tour de refroidissement n°2.Un instant, le désespoir avait envahi Bertrand. Tous ces efforts pour rien ! Les brésiliens avaient déjà mal dû digérer le fait qu'on puisse utiliser leur pays pour installer une centrale hautement dangereuse, même avec une généreuse enveloppe en échange. Alors ce n'étaient certainement pas eux, qui avaient leurs problèmes internes comme partout ailleurs - voire même plus que partout ailleurs - qui allaient gaspiller un temps et un carburant précieux pour rattraper les conneries des français.
Peut-être qu'en leur proposant de l'argent... mais Bertrand n'avait pas d'argent à proposer. En tant que chercheur au C.N.R.S., lui et ses camarades gagnaient actuellement de quoi nourrir leur famille, juste assez pour éviter de crouler sous les dettes : c'était déjà un statut de privilégié dans la société occidentale de 2015.
A moins que...
- Dites aux brésiliens que la centrale est encore remplie de centaines de kilogrammes de matériaux fissiles en parfait état, uranium enrichi et plutonium. L'explosion s'est produite il y a déjà trois jours, et personne ne s'y est intéressé. Je doute qu'EDF aille les récupérer...
- Un instant, je transmet, répondit le pilote.
Le pétrole était devenu rare et précieux, mais le combustible radioactif l'était encore plus. En 2015, alors que partout, suite à l'inflation, l'argent n'avait plus aucune valeur, c'était sans doute la meilleure monnaie d'échange.
- Vous êtes toujours à l'écoute ? L'armée brésilienne vous envoie un hélicoptère de Manaus. Tenez bon en attendant ! Je serais hors de portée radio d'ici quelques instants, donc si vous avez quelque chose d'autre à demander, faites vite.
Bertrand avait les yeux embués de tant de sollicitude, et la gorge serrée, remercia le pilote du fond du coeur. Maintenant, il s'agissait de redescendre...- Où est Bertrand ? demanda Alain quand ils furent en sécurité.
Florence indiqua du doigt le sommet de la tour.
- Il est monté jusque-là ? Chapeau... des nouvelles des secours qu'il devait appeler ?
- J'ai essayé de lui demander, mais apparemment il ne m'entend pas, de là-haut. Je crois aussi que la montée l'a épuisé.L'euphorie qui avait suivi l'annonce de l'arrivée des secours avait décidé Bertrand à descendre, mais il ne pensait pas être en aussi mauvais état. Il sentait des coups de massue résonner longuement dans sa tête, ses gestes étaient fébriles et peu assurés. Plus d'une fois, il faillit lâcher prise et s'écraser au sol, mais à force de volonté, et la descente étant plus facile, il se retrouva au bas de la tour, frissonnant. Il ouvrit la porte de service, et se trouva face à ses compagnons, assis dans l'herbe en l'attendant.
- Bertrand ? Ça va ? Tu es tout pâle, firent-ils, inquiets.
A bout de forces, il tomba comme une masse par terre.
Aussitôt, Rodolphe s'était agenouillé près de lui, essayant de lui faire reprendre connaissance.
- Il y a un problème, fit-il en fronçant les sourcils. C'est pas seulement l'effort physique, il y a autre chose.
Bertrand ouvrit faiblement les yeux, les petits yeux de quelqu'un qui couve une bonne grippe.
- Attendez, faut que je vous dise... avant que je retombe dans les pommes... les brésiliens nous envoient du secours, un hélicoptère de Manaus.
Ses trois camarades valides le congratulèrent, lui pressant la main ou lui donnant une tape amicale sur l'épaule.
- Félicitations !
- Bravo, t'es un chef !
- T'es le meilleur, je savais que t'allais y arriver.
Bertrand s'efforça de sourire, mais on sentait que quelque chose n'allait pas.
- Tu as mal quelque part ?
- La tête... mal à la tête, et puis le ventre aussi, ça me brûle.
Rodolphe ouvrit sa chemise en grand, et tous eurent un petit cri d'effroi. Sur la peau blanche se détachait nettement une large tache rouge.
- C'est... les radiations, hein ?
Florence hocha la tête silencieusement, avant d'ajouter :
- On a passé beaucoup trop de temps dans la centrale, et puis tu n'avais pas ta combinaison quand tu as escaladé la tour, tu as dû absorber encore plus de rayonnement gamma que moi.
- Au vu de son état, questionna Alain, tu penses que c'est quoi ?
- Brûlures de l'épiderme, mais ce ne sont que des symptômes. Je pencherais pour la leucémie : prolifération anormale des leucocytes, les globules blancs, tandis que les autres cellules du sang, comme les globules rouges ou les plaquettes, sont en quantité insuffisante. Une sorte de cancer du sang, en fait...
- Et en cas de leucémie, on fait quoi ? demanda Bertrand.
- Dans un hôpital, ce serait certainement une analyse sanguine, suivie d'une transfusion ou d'une greffe de moelle, si les cellules de la moelle épinière ont été irradiées elles aussi. Avec le matériel qu'on a, on ne fait rien.
- Attend, le coupa Alain, dans la trousse de pharmacie trouvée à l'entrée du bâtiment réacteur, tu vas pas me dire qu'il n'y avait rien contre les radiations ?
- Rien ! Il n'y a rien, à part quelques malheureuses pastilles d'iode. Partout à travers le monde, on fabrique en hâte des centrales nucléaires avec une sécurité désastreuse, tout en sachant qu'en cas d'accident majeur, il n'y a absolument aucune protection ! Les mesures préconisées s'arrêtent à l'évacuation des alentours et la distribution de pastilles d'iode. Même les protections en plomb, en béton ou autres qu'on peut mettre autour des réacteurs n'arrêtent pas les radiations. Rien n'arrête les rayons gamma, tout ce qu'on peut faire c'est diminuer leur intensité. Les spécialistes ont beau répéter à qui veut l'entendre que le risque d'occurrence d'un accident est presque nul, il existe quand même, parfois il arrive, et il prend tout le monde au dépourvu, parce qu'on ne sait pas quoi faire en face d'une telle catastrophe. On a longtemps critiqué la gestion désastreuse de l'accident de Tchernobyl par l'U.R.S.S., on nous a martelé qu'une telle chose n'arriverait jamais sur des centrales françaises. Et qu'est-ce qui est en train de se passer ici ? Exactement la même chose ! Aucune mesure de sécurité prise pour endiguer la contamination, tant pis pour les techniciens qui sont morts, et tant pis aussi pour les tribus indiennes, la faune et la flore qui vont tout se prendre dans la gueule. Les gouvernements arborent toujours une apparence responsable, et dès qu'une merde arrive, on essaie de l'étouffer à tout prix. Et ça, c'est partout pareil, pas uniquement en U.R.S.S..
Il n'y avait rien à faire pour Bertrand. On lui donna à boire, on lui injecta de l'aspirine pour l'apaiser, et on lui remit sa combinaison pour ne pas aggraver son cas.
A voix basse, les trois personnes encore en bon état discutaient.
- Il a dit qu'un hélico allait venir de Manaus. C'est à cinq cent kilomètres, donc il arrivera au plus tôt dans deux heures. Il faudrait même compter un peu plus...
- Deux heures, c'est encore acceptable. Je ne sais pas si Patrice sera encore avec nous, mais il est dans cet état depuis ce matin, et il tient toujours bon. Pour Bertrand... je n'ai aucune connaissance en radiations. Ici, la radioactivité n'est pas trop forte, et il a une combinaison, donc tout va dépendre de la dose qu'il a reçue avant. J'espère qu'il tiendra deux heures, lui aussi.
- Quelque chose d'autre m'inquiète, objecta Florence. Dans moins de trois heures, deux heures et demie sans doute, il fera nuit. Et la nuit tombe vite, sous l'équateur. Dans le noir, pas de sauvetage possible, les pilotes ne vont pas s'aventurer dans la jungle sans visibilité, surtout avec les deux tours de la centrale. Si les secours ne sont pas là dans deux heures, il faudra attendre demain matin. Une nuit dans une centrale en pleine jungle, avec deux blessés, et tout ce que ça comporte...
- On pourra faire un feu, au moins, indiqua Alain. D'ailleurs, il serait bon de baliser une zone d'atterrissage pour l'hélicoptère, assez plane et loin de tout obstacle. On a un bidon d'essence gélifiée, on s'en servira pour en faire des balises. Et aussi un pistolet lance-fusées. C'est pas le matériel qui manque, heureusement.
- Mis à part les cartouches, gémit Rodolphe. Il n'en reste plus que six, autant dire rien.
Pour chasser ces sombres pensées, ils se mirent à débroussailler à la machette une zone qui leur paraissait propice : la terre était assez dure pour supporter un poids de plusieurs tonnes, et elle se trouvait à bonne distance des tours de refroidissement. En un quart d'heure, elle était balisée, et prête à accueillir un hélicoptère.
- Mais au fait, il viendra certainement en suivant le fleuve... dans ce cas, il faudrait baliser un couloir d'arrivée jusqu'à la zone, proposa Rodolphe.
Ils confectionnèrent une flèche lumineuse qui partait du fleuve et qui menait droit jusqu'au carré d'atterrissage. La combustion du napalm dégageait une flamme haute et claire, et qui pouvait durer des heures : de nuit, toutes ces flammes devaient être visibles à des kilomètres.
Satisfaits de leur travail, ils retournèrent auprès des blessés. Bertrand avait encore les yeux ouverts, et s'il était trop faible pour répondre aux questions autrement que de façon monosyllabique, du moins était-il conscient.
L'examen médical de Patrice s'avéra un peu plus satisfaisant : la fièvre était descendue à 40.6 °, et l'incision de la plaie réalisée par Alain et Rodolphe avait permis de réduire de volume les boursouflures de sa jambe. Les bonnes nouvelles s'arrêtaient là, Patrice étant toujours dans son état comateux.Allongé sur le sol, Bertrand voyait le ciel s'assombrir peu à peu, de même que la mine de ses camarades, qui étaient trop tendus et épuisés pour échanger un seul mot. Lui-même n'était même pas en état de réfléchir : les images qui se pressaient devant ses yeux et les sons qu'il entendait n'avaient aucune signification pour lui. Seule comptait la brûlure atroce de son abdomen, qui le plongeait dans cet état second. Le sang lui cognait aux tempes, il avait chaud, et n'avait plus la force de faire le moindre mouvement.
Un nouveau bruit couvrait ceux de la jungle, alors que la nuit commençait à tomber. Un ronflement sourd, de.. d'hélicoptère sans doute ? Il ne tressaillit pas quand, dans un énorme vacarme, un oiseau d'acier surgit de la crête des arbres, piquant droit sur eux.
Il vit Alain, fermement campé sur ses jambes, levant ses mains armées d'un pistolet. Une fusée rouge en surgit, l'illumina intensément avant de retomber lentement, quelque part dans la jungle.
Florence se penchait vers lui et lui parlait. Il voyait ses lèvres remuer, il entendait des sons, mais ne parvenait pas à comprendre ce qu'elle lui disait.
- Les secours arrivent ! On est tirés d'affaire !
L'hélicoptère, un gros Embraer de l'armée, arborant sa livrée de camouflage, s'aligna exactement avec la flèche lumineuse, et s'arrêta en vol stationnaire au-dessus de leur zone d'atterrissage, avant de descendre, descendre... puis finalement s'immobiliser en touchant le sol.
Debout, les bras ballants, les trois scientifiques valides n'osaient croire à leur chance. Deux militaires brésiliens, vêtus de treillis, se dirigèrent vers eux. Alain leur lança en portugais, plein de gratitude :
- On est sacrément contents de vous voir ! On a deux blessés, vous nous aider à les transporter ?
Ils se retrouvèrent bientôt tous à bord du gros hélico de transport, qui n'avait pas arrêté son rotor, et redécolla aussitôt, suivant les courbes brillantes de l'Amazone, à quelques mètres au-dessus de la jungle, tandis que l'obscurité se faisait.
Le visage collé au hublot, Alain regardait une dernière fois la centrale, avant qu'elle n'eut totalement disparu. Les deux masses sombres des tours de refroidissement, les deux bâtiments réacteur qui se confondaient presque avec le sol, et entre les deux leurs bidons d'essence gélifiée qui brûlaient, la flèche et le carré.
- C'est fini, fit remarquer un soldat à voix haute, avec un sourire encourageant.
Florence eut un petit rire amer. C'était loin d'être fini.
Des " nettoyeurs " brésiliens allaient bientôt investir la centrale, pour faire main basse sur tout ce qui pouvait s'utiliser dans un réacteur nucléaire. Elle ne se faisait pas de soucis pour l'uranium et le plutonium : ils n'allaient pas tarder à changer de main.
En revanche, ils laisseraient sur place tous les produits de fission qui n'étaient d'aucune utilité : iode, césium, strontium, thorium... . La centrale à l'abandon allait continuer à rejeter lentement ses déchets nucléaires dans l'indifférence la plus totale, contaminant l'écosystème le plus riche de la planète. Les radiations subies par les habitants de Manaus et des autres grandes villes environnantes seraient sans doute minimes, dans un premier temps, mais étant en haut de la chaîne alimentaire, ils finiraient fatalement par être touchés. Portés par le courant, les poissons de l'Amazone pouvaient parcourir des centaines ou des milliers de kilomètres. Leurs prédateurs allaient fatalement devenir radioactifs eux aussi, et ainsi de suite : nul n'était réellement à l'abri. Il faudrait quelques siècles, voir plus, pour que tous les produits entreposés dans la centrale deviennent inoffensifs. Le pire étant sans doute que personne ne saurait jamais que, quelque part au fin fond de l'Amazonie, il y avait eu un accident nucléaire de niveau 7. Partout dans le monde, on allait continuer à construire de façon inconsidérée des centrales de moins en moins fiables, jusqu'à la prochaine explosion.
Pour les cinq chercheurs, rien n'était fini non plus.
Florence s'en était tirée, mais ce n'était que provisoire. En apparence, elle était en bonne santé, mais elle savait que les radiations ionisantes avaient fait muter son ADN. La probabilité pour qu'elle meure d'un cancer dans les années à venir s'était considérablement accrue. Elle ne sentait rien, et pourtant, à l'intérieur de son corps, ses propres cellules deviendraient folles un jour, se multipliant sans cesse. Quelle espérance de vie avait-elle, désormais ? Un an, cinq ans, dix ans ?
Elle n'était plus qu'une morte en sursis.Victorien, 14/07/2004 - 21/07/2004
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