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Une si belle journée Alain Letroye, avril 2005.
Rue Cerfois Jérôme Lionnel, septembre 2005.

 

 

Une si belle journée

La pluie tombait avec force sur les trois randonneurs. L'orage venait d'éclater, balançant des trombes d'eau glaciale. Cela avait commencé avec le vent, de plus en plus fort, de plus en plus vicieux, rendant la marche pénible. La journée avait pourtant bien commencé, se dit Germain Derichou, un soleil radieux. Mais maintenant cette eau froide qui s'écrasait sur son visage, qui lui dégoulinait partout qui le pénétrait de toutes parts.
Saleté de temps, qu'est-ce qui m'a pris d'accompagner ces deux crétins !
Allez… Viens avec nous, deux petites journées de randonnées en forêt, cela te fera du bien, tu ne bouges jamais de chez toi… ils avaient dit.

- Derichou… tu traînes, tu ne vas pas me dire que cette petite pluie te ralentit, allez… du nerf !
Germain avec ses 110 kilos avait l'impression d'être une éponge imbibée d'une eau sale qui l'alourdissait encore plus, une grosse éponge suante qui cherchait à s'échapper d'une immense baignoire dans laquelle elle s'était égarée mais qui sans cesse retombe et s'écrase la gueule lamentablement dans le fond.
Le sol devenait glissant et Germain n'avait évidemment pas les chaussures adéquates pour ce genre d'exercice, les deux débiles n'avaient pas pris la peine de le prévenir.
Suis sûr qu'ils l'ont fait exprès. D'ailleurs, ce n'était pas la première fois que ses " copains " l'entraînaient dans une telle galère. L'année passée, ils l'avaient invité une journée pour faire du Quad.
Tu verras, c'est facile même si tu n'en a jamais fait… ils avaient dit.

Comme d'habitude, Germain avait répondu oui. Il disait toujours oui même si en réalité il n'en avait absolument pas envie, ce mot était incontrôlable pour lui. Son cerveau s'apprêtait à élaborer un non magistral et sans appel qui l'aurait enfin libéré de l'emprise des autres. Mais ce petit vicelard de oui était beaucoup plus rapide et surtout plus fort que lui, triomphant et ricanant, il s'échappait chaque fois de sa bouche. Et Germain ne pouvait que se maudire… trop tard, il avait encore perdu. Il allait faire du Quad et passer sa journée avec ces types qu'il n'avait pas envie de voir. Il aurait préféré rester chez lui, tondre sa pelouse et s'occuper de ses précieux nains de jardin, sa collection de nains, c'était sa fierté, sa bouffée d'oxygène.
En arrivant au terrain, Germain se sentit agressé par le bruit des moteurs, il n'osa rien dire aux deux autres qui étaient déjà excités à l'idée de s'élancer sur ces engins.
Tu vas voir, c'est génial… ils ont dit.

Un jeune blond aux dents trop grandes lui expliqua en quelques mots le fonctionnement de cet hybride de moto et de kart, avec le vacarme régnant en ces lieux, il ne compris pas grand chose, quand l'homme lui demanda s'il se sentait prêt à y aller, il dit…oui. Germain eu l'impression que les dents du type s'étaient trompées de propriétaire, il voulu le dire, il n'en eu pas le temps car les dents du blond gloussèrent et lui mirent le casque sur le tête. Il eu la conviction que son cerveau venait de se réduire, cet écrasement…
Trop serré… non, non, c'est normal dit le gars. Germain se demandait si sa tête reprendrait une forme normale après ça. Un gros corps avec une petite tête, un frisson le parcouru puis l'idée lui paru ridicule. Il débraya et lança les gaz. Il pensa un instant à ses nains, sans surveillance. Pourvu qu'ils ne s'inquiètent pas, les pétarades du monstre s'amplifièrent faisant fuir les nains, la pelouse n'était pas coupée, pas évident de courir avec de si petites jambes dans une herbe trop haute. Son cerveau se liquéfia, il tenta de ne plus penser à rien, juste se concentrer sur la conduite. Un cerveau liquide peut-il se solidifier à nouveau où son crâne allait-il devenir un bocal pour un poisson rouge complètement fou de tourner en rond, attendant une mort libératrice. Le poisson affolé sauta hors du bocal… la route… la route… ça tourne, j'arrive trop vite. Germain n'eu pas le temps de réagir, lui aussi fit un saut libérateur abandonnant l'infernale machine.

Quand il ouvrit les yeux, les têtes mécontentes des deux autres l'observaient, Germain sentait les reproches s'abattre sur lui un à un avec une régularité de métronome, la douleur lancinante dans le dos devait avoir pourtant une autre cause… ah oui… la chute. Un homme en bleu, probablement un médecin lui posait des questions idiotes, du style : Monsieur, savez-vous comment vous vous appeler ? Quel jour sommes nous ? Il le prenait sans doute pour un crétin. - On va vous hospitaliser.
- Mes nains, qui va s'occuper de mes nains ?
Les deux autres s'esclaffèrent, le toubib très professionnel leur dit que cela devait être le choc. Ils expliquèrent en cœur sa passion pour les nains de jardin non sans oublier de rajouter leurs moqueries habituelles sur le sujet. Ils savaient que cela le rendait malade de les entendre, l'occasion était trop bonne, comme d'habitude, ils ne purent sans empêcher. Pendant des minutes interminables, les salauds s'appliquèrent à l'enfoncer.
Germain ferma les yeux. Une masse s'abat sur ma poitrine s'évertuant à me faire disparaître dans le sol et ma colonne vertébrale hurle, essaye de s'enfuir, de quitter ce corps devenu trop inconfortable.
L'homme bleu demanda à ses potes de prendre soin des nains… pour rassurer le patient. Ce type le prenait assurément pour un crétin. Ils se regardèrent, chacun avec un large sourire et dirent que bien sûr ils allaient l'aider… Tu parles.

Non, ils ne vont pas accompagner le patient à l'hôpital vu qu'ils ont payé ici pour la journée. C'est déjà ça.
Germain se retrouva à l'hôpital, diagnostic : vertèbre fêlée, pas grave, la moelle épinière n'est pas touchée, un corset pendant trois mois fera l'affaire. Vous avez eu beaucoup de chance lui dit une grosse infirmière. Germain se dit que la chance l'avait quitté depuis le jour ou les deux autres avaient décidé qu'il serait leur copain. Quand sa femme l'avait quitté, se fut pour lui une libération, la cloche de la récréation qui retentit, une récréation permanente… La récré dura seulement quatre mois puis ce fut la rencontre avec ses deux tortionnaires.

Pendant trois jours, la grosse infirmière l'obligea à uriner dans un urinal. Vous ne pouvez pas quitter le lit, ordre du médecin. Seules quelques gouttes acceptaient de sortir dans ce truc. Germain tenta d'expliquer qu'il lui était impossible de pisser couché dans un lit, il voulu se rebeller mais l'infirmière sans pitié répétait inlassablement que c'était les ordres du médecin, que s'il ne voulait pas finir ses jours dans un fauteuil roulant il avait intérêt à écouter. Il ne passerait peut-être pas sa vie dans un fauteuil mais il avait l'impression que sa vessie allait imploser… ou exploser, il n'était pas trop sûr des dégâts pouvant résulter de ce blocage. Il n'osa même plus manger de peur de subir l'humiliation suprême de la panne. Enfin, l'infirmière lui annonça qu'on allait lui mettre un corset et qu'il pourrait rentrer chez lui. Vite… pisser ! Elle lui donna les derniers conseils, Germain les compris pour des ordres, se reposer un maximum, ne pas forcer, ne pas porter, ne pas, ne pas, … Et avec un sourire qui en dit long, elle lui dit de ne pas trop s'occuper de ses nains, qu'ils se débrouilleraient très bien sans lui. Cela avait fait le tour de l'hôpital, Germain savait très bien qui s'était chargé de répandre la nouvelle mais tout ce qui l'intéressait dans l'instant, c'était d'aller soulager sa vessie.

Comment peut-on trouver une infirmière sexy, Germain ne comprenait pas que certains puissent fantasmer sur ces êtres contrariants qui ne peuvent s'empêcher de s'adresser à vous comme si vous étiez un débile profond.
Elle lui montra comment mettre le corset… l'écrasement, une nouvelle fois et en plus sur une vessie hurlante, trois gouttes s'échappèrent, puis un jet, timide mais heureux de sortir. Mécontente, la grosse envoya Germain à la toilette… enfin !

A sa sortie, il ne fut pas au bout de ses peines, les deux autres étaient là pour le raccompagner, ils étaient désolés de n'avoir pas eu le temps de lui rendre visite. Ils avaient une mauvaise nouvelle à lui annoncer, la nuit dernière, quelqu'un était venu voler tous les nains. Germain failli s'étrangler, dans sa tête, c'était clair que les deux étaient responsables de cette infamie. Les fois précédentes, car ce n'était pas la première fois que cela arrivait, Germain avait déjà eu des doutes sur leur culpabilité. Pour prouver leurs dires, ils lui mirent sous le nez une déclaration de vol. Que dire…
- Tu en retrouveras d'autres, faut pas t'en faire, le plus drôle, c'est qu'il y a des dingues qui ont aussi mauvais goût que toi.
Ils éclatèrent de rire…

Une fois chez lui, il ne pu que constater l'évidence, le jardin était désespérément vide, plus un seul nain. Il alla porter les photos qu'il avait de ses protégés pour aider la police à les retrouver, il eu droit aux railleries du flic de service. Germain se sentait abandonné, le corset lui comprimait les côtes, une désagréable sensation d'étouffement avait prit possession de lui et refusait de le quitter. La nuit, d'horribles cauchemars l'empêchaient de dormir. C'était pourtant les seuls moments ou il pouvait ôter son entrave. Il se voyait en rôti de dinde, la chair entaillée par des ficelles trop serrées pour maintenir un lard gras qui lui donnait la nausée. Plus il se débattait, plus les liens se resserraient, le sang s'écoulait lentement augmentant son dégoût. Suffoquant dans son vomi, il implorait le cuisinier de le mettre au four immédiatement…
Le sol se déroba sous ses pieds, Germain s'étala de tout son long, le visage dans une terre gluante, il se redressa et entrevu les deux autres morts de rire. La pluie avait cessé, ses vêtements étaient transpercés et maintenant cette boue dégueulasse qui le recouvrait…
- Tu n'est vraiment pas doué mon vieux. Tu finiras par nous faire regretter de t'emmener avec nous. Ne fais pas cette tête. Ce n'est que de la terre, on va s'installer pour la nuit un peu plus loin. Il y a un ruisseau, tu n'auras qu'à te débarbouiller.
Les siamois reprirent leur marche.
Germain les entendait se marrer. Il ne pu s'empêcher de se demander ce qui allait encore lui arriver, une nuit et encore une journée, c'est long. Il savait trop bien que chaque fois qu'il se retrouvait avec ces deux-là, une catastrophe se produisait, évidemment toujours à ces dépends. Et comme si le sort s'acharnait à l'accabler encore un peu plus, ses nains étaient volés. Cette fois, il avait pensé à enfermer les nouveaux nains dans la maison. Cela le rassurait un peu. Germain se répétait sans cesse : " Il ne m'arrivera rien, il ne m'arrivera rien, c'est une belle journée ". Bien qu'il avait difficile à y croire, il avait lu dans un magazine féminin qu'en répétant des trucs positifs, on attirait à soi la chance et une vie meilleure. Cela ne coûtait pas grand chose d'essayer et au moins ça lui occupait un peu l'esprit.

Il se remit en route. La terre séchait sur son visage, il pensa à la vieille qui habitait en face de chez lui. Elle se couvrait le visage d'une telle couche de maquillage qu'elle ressemblait à un vieux mur peint en rose fluo. Comment peut-elle supporter cela ? Germain s'était toujours demandé à quoi elle ressemblait avant d'être plafonnée. En définitive, elle était quand même gentille. Après que sa femme soit partie, la vieille avait voulu prendre soin de Germain, elle lui apportait chaque jour un bol de soupe. Le seul problème est qu'elle ne savait faire que la soupe aux pois, Germain n'appréciait que très peu ce breuvage nauséabond aux effets pervers et son estomac encore moins. Un jour, il eut le courage de l'avouer à sa voisine, son visage se craquela un peu plus, elle ne vint plus. Il fut soulagé, son estomac aussi. Pourquoi les gens s'acharnent-ils à vouloir aider quelqu'un qui ne demande jamais rien à personne. Juste avoir la paix, c'est peut-être cela qui les dérange après tout.

Quand Germain rattrapa les autres, ils étaient déjà occupés à monter les tentes, ils le chargèrent d'aller chercher du bois pour le feu, ce qui le soulagea, quelques instants de plus à être seul, c'est toujours cela de gagné et puis il aurait été incapable de monter une tente. Cela ne l'intéressait pas de savoir, il n'avait pas l'intention de renouveler cette stupide expérience.
Quand il revint, ils lui lancèrent un tranchant " va te laver ", tu ferais peur à tes nains avec ta tronche.
- Allez vous faire foutre !
Germain resta un instant surpris par ce qu'il venait de dire, les deux autres aussi. Sa bouche avait enfin décidé d'articuler ce qu'il pensait vraiment. Rassuré par cette solidarité retrouvée, il poursuivit.
- Vous me faites chier tous les deux, je ne supporte plus de vous voir, je ne supporte plus d'entendre vos sarcasmes… Qu'est-ce que je vous ai fait ? Et mes nains… Je suis certain que c'est vous qui les faites disparaître chaque fois que je dois m'absenter longtemps, vous vous arrangez toujours pour qu'il m'arrive quelque chose, pour m'éloigner de la maison, pour… pour…, pou…, po…, p…
Le cerveau de Germain surchauffait, probablement un manque d'utilisation, les mots se bousculaient et commençaient à se coincer dans l'entrebâillement de sa bouche… pas si vite, pas si vite !
Les deux se remirent à rire…
- Mais mon pauvre vieux, tu es complètement dérangé. Qu'est-ce que tu veux qu'on en fasse de tes nains, ça vaut rien ! Tu as vu ce cinglé, on fait tout pour le distraire et il nous accuse de lui voler ses cochonneries de nain. Derichou, c'est la dernière fois qu'on te prend avec nous…
Des cochonneries… Germain voyait devant lui un jardin envahi de cochonneries, de tripailles sanguinolentes. L'odeur de cadavres faisandés lui tenaillait le nez, les mouches bourdonnantes grouillaient sur ces masses informes qui dans un lointain passé avaient été de magnifiques nains de jardin. Tout cela à cause de ces deux ordures…

Germain empoigna une bûche et à une vitesse foudroyante, se précipita sur les deux compères qui ne purent que rester bouche bée avant de recevoir un coup fatal sur le crâne. Tout deux à terre la bouche grande ouverte pour l'éternité, les cerveaux enfin libérés de leur boite se prélassaient côte à côte. Germain qui n'avait jamais pu réagir avec une telle promptitude, sauf peut-être à sa naissance car il ne supportait plus d'être ainsi emprisonné, les regarda avec étonnement. Une grosse mouche se déposa sur la cervelle d'un des hommes, une autre arriva, puis une autre…
Il hurla, hurla… des corneilles affolées s'enfuirent, il s'agenouilla et ne pu s'empêcher de pleurer, jamais il n'avait connu un tel plaisir… un tel bonheur. Jamais il n'avait connu une telle puissance en lui. Il passa une bonne nuit, un peu à l'écart du camp.

Au petit matin, le soleil brillait à nouveau. Tout ragaillardi, il prit le chemin du retour, il riait tout seul, il rentrait chez lui et rien de grave ne lui était arrivé, rien de grave… merci… merci Seigneur.
A la maison, il entreprit de tondre la pelouse et ensuite, il put installer tous ses nains de jardin. Le cœur léger, il passa le reste de la journée dans son relax à admirer son œuvre. La source de tous ses problèmes était définitivement éliminée, il pouvait enfin vivre sans crainte.

Malgré tout, le soir en se couchant, le doute l'assailli. Et si les deux autres avaient dit vrai, s'ils étaient innocents, mais alors qui ? Peut-être la vieille pour se venger… il vit le visage phosphorescent de la vieille flotter au dessus de son lit, un horrible ricanement retentit, un morceau de plâtre tomba…
Non, ce n'est pas possible… il chassa ses idées saugrenues qui venaient gâcher une si belle journée et s'endormit. Sans trop savoir pourquoi, il se réveilla en sursaut ce matin-là. Quand Germain Derichou sortit de sa maison, il vit tout de suite que les nains de jardin avaient disparu.

Alain Letroye, alain.letroye@skynet.be

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Rue Cerfois

La pluie n'avait pas cessé de tomber depuis plusieurs heures, Ludovic était dans sa 307, assis, en " planque ", comme il le disait. Cette connotation policière n'était pas un hasard : en effet, il exerçait le métier Ô combien décrié d'agent immobilier dans une ville de Seine Saint Denis, ses pratiques était souvent proche de celles des enquêteurs. Il devait savoir avant tout le monde qui était sur le point de vendre sa maison ou son appartement et tout était bon pour avoir ces informations : avoir des indics, les payer, questionner les voisins… Il faisait cela avec respect, tact et gentillesse. Il avait un physique agréable, sans être beau, et " passait " bien, ce qui était un énorme atout.

Il attendait depuis plus de vingt minutes, donnant un coup d'essuie-glace de temps en temps, il regarda sa montre et lâcha un soupir.
Si longtemps dans cette baraque, elle va la prendre, c'est sûr… se dit-il.
Il était arrivé à cette place après avoir suivi un concurrent accompagné d'un client ; par déduction, il avait compris que celui-ci était en visite, il était toujours bénéfique de relever l'adresse d'un bien à vendre. La pratique était courante pour ces professionnels, l'art étant, bien entendu, de ne pas se faire repérer, sinon, cela pouvait en venir aux mains pour les plus nerveux.

Après tout, j'ai l'adresse, je reviendrais plus tard ! lâcha-t-il.
Quand il tourna la clé dans le Neiman pour démarrer, il vit l'agent immobilier de chez " Toutalimmo " sortir du pavillon, il était seul. Il l'avait pourtant bien vu entrer avec une cliente, une femme d'une trentaine d'années environ, difficile à dire car elle était emmitouflée dans un imperméable gris, mais là il sortait seul. Il sauta dans sa voiture et démarra dans un crissement de pneus. Ludovic demeura à sa place encore quelques minutes, s 'assurant que personne d'autre n'en sortait et partit à son tour, se demandant si le départ de la femme ne lui avait pas échappé, peut-être masqué par la buée sur le pare-brise.

Lorsqu'il fut de retour à son agence, il raconta l'histoire à Matthieu, un de ses collègues, qui lui rétorqua qu'il avait sans doute zappé la sortie de la femme, en ajoutant : " Arrête les polars, ça va te jouer des tours ! ".

Après plusieurs tentatives sans succès, il arrêta d'aller sonner au 32 de la rue Cerfois, de toute évidence cette maison était inhabitée.

Les jours passèrent, Ludovic vaquait à ses occupations quand il se retrouva de nouveau derrière la voiture du concurrent qu'il avait suivi quelques jours auparavant, celui-ci prit de nouveau le chemin du même pavillon. Ludovic lui emboîta le pas, à bonne distance puisqu'il avait deviné l'adresse où il allait. Une nouvelle fois, l'autre s 'arrêta au même endroit et il sortit de la voiture avec une femme, d'un âge proche de la précédente. Ludovic se gara à une petite centaine de mètres et attendit, le scénario fut le même, l'agent immobilier repartit seul au bout d'une vingtaine de minutes. Là, c'était trop, Ludovic devait savoir ce qu'il se passait, sa curiosité était trop excitée pour qu'il puisse lâcher l'affaire. Il laissa passer quelques minutes encore et entreprit sa petite enquête : les quelques voisins qui avaient acceptés de discuter lui apprirent que cette maison était habitée mais qu'ils ne voyaient jamais le propriétaire, rarement de visiteurs.
L'un d'eux ajouta qu'il devait y avoir eu des travaux récemment parce qu'il avait remarqué pas mal de gravas dans le jardin, gravas qui avaient servi à remblayer un gros trou à l'arrière de la maison ; en fait, il s'agissait de la fosse sceptique qui avait été supprimé au profit du tout-à-l'égoût. Des camions avaient livré pas mal de matériaux de construction (plaques de plâtre, sable, ciment…) et le voisinage avait entendu des bruits de marteau, bétonnière, etc…

La rénovation d'une maison n'avait rien d'exceptionnel, il n'y avait pas de quoi en tirer des conclusions. De l'extérieur, cette construction était typique des années trente avec sa meulière en sous-bassement et son mâchefer au rez-de-chaussée et à l'étage, les ouvrants étaient en PVC double vitrage pour l'isolation thermique mais aussi acoustique.

Ludovic décida alors de téléphoner à l'agence en question , se faisant passer pour un acquéreur potentiel , mais il apprit avec certitude que ce pavillon n'était pas à vendre.
De retour à l'agence, il reparla de cela à son collègue, celui-ci voulut couper court mais Ludovic insista pour qu'il l'écoute, l'autre lui accorda deux minutes :
- Je t'assure, Mathieu, c'est pas un pipo, c'est la deuxième fois que je le vois amener une nana en visite et il en ressort seul… J'ai attendu et personne d'autre n'est sorti… C'est super bizarre, ce truc, non ?
- Qu'est-ce que tu veux que j'te dise ?… Va voir les flics !… Mais fais gaffe, si tu bouges la merde pour rien, tu vas être grillé, ici !
- Et ton pote Olivier ?… Le flic… Tu pourrais lui en parler , peut-être ?
- Tu crois vraiment qu'il a que ça à foutre…

Il y avait peut-être la vie de femmes en danger, il ne pouvait faire l'impasse sur cette histoire, ce qu'il avait vu commençait à l'obséder, il devait agir. Il pris la décision d'aller au commissariat. Arrivé dans l'établissement, une foule de gens criaient dans tous les sens, il tenta de s'adresser au gardien de la paix de permanence mais celui-ci l'envoya paître en lui disant de faire la queue comme tout le monde ; quand il insista pour voir un officier, le flic monta d'un cran et lui cria " à la queue ! ". Ludovic n'insista pas et sortit.

Il poursuivit sa journée professionnelle et rentra chez lui, à Villepinte, vers 21h00. Il se débarrassa de son costume, en prenant grand soin à le mettre sur un cintre et sauta dans sa douche. Une fois séché, il enfila un jean, un tee-shirt, ses traditionnelles baskets noires, se servit un Jack Daniel's avec de la glace et s 'effondra sur son confortable canapé cuir. Il attrapa un cigare dans la boite qu'un ami lui avait rapporté de République Dominicaine, coupa le bout avec sa mini-guillotine et l'alluma. Les goûts combiné du bourbon et du tabac lui donnèrent du plaisir, mais l'idée de ces femmes, là-bas, au 32 rue de Cerfois annula tout. Il se redressa.
Et si j'allais y voir de plus près ?… Pensa-t-il.

Cinq minutes plus tard, il enfourchait sa Z1000 et prenait la direction de ce mystérieux pavillon. Le trajet dura à peine quinze minutes, il posa sa moto à deux cent mètres du lieu et s'en approcha à pied, longeant les murs, profitant de l'obscurité. Il se cacha dans une zone non éclairée, au ras du 32 et écouta.

La rue était complètement déserte, des chats se battaient au loin, on pouvait entendre des bruits de téléviseurs étouffés par les murs. Il n'y avait aucune activité, à première vue, au 32, une faible lueur sortait d'une des fenêtres de la cave. Ludovic fit quelques petits bruits, histoire de vérifier que le propriétaire n'avait pas sous-traité la surveillance à un vigile canin et passa au dessus de la clôture, sans bruit.Il rampa jusqu'à la fenêtre de la cave et put voir une petite partie du sous-sol éclairé, un léger rideau opaque en masquait la presque totalité mais, grâce à dieu, un léger courant d'air le faisait bouger, l'écartant un peu par moment en autorisant plus de visibilité.
Ce que vu Ludovic le choqua : il y avait une espèce d'établi en bois, une femme était allongée dessus, nue, pieds et mains attachés en crois ; son bassin était relevé par un coussin grossier.

La pauvre femme était couverte d'ecchymoses et de sang séché, des marques rouges étaient concentrées entre ses cuisses et sur ses seins. Il y avait un important dispositif de caméras, de micros, des dizaines de fils parcouraient le sol, elle paraissait seule dans cette pièce, elle était inconsciente.
Ludovic perçut un bruit derrière lui, après une rapide analyse, il reconnut ce bruit, c'était le halètement d'un chien. Une voix sortit de nulle part :
- Un coup de main, connard ?…
Puis un coup sortit de nulle part non-plus lui heurta le sommet du crâne. Et plus rien…

Ludovic revenait tant bien que mal à lui, la première chose qu'il sentit fut un goût de fer dans la bouche et petit à petit, le reste lui arriva. Sa nuque était très douloureuse, le bas-ventre également, l'œil gauche refusait de s'ouvrir, ses épaules étaient engourdies, c'était la position, mains menottées dans le dos. Il avait l'impression d'avoir du gel capillaire sur les sourcils et les cheveux mais se rendit vite compte que c'était du sang, il avait été passé à tabac alors qu'il était évanoui. Son corps se résumait à un sac de douleurs. Depuis combien de temps était-il ici ? Quelques minutes ? Quelques heures ? Quelques jours ?… Il ne pouvait même pas dire si c'était le jour ou la nuit, il ressentait la faim, la soif, il se sentait affaibli. La pièce dans laquelle il se trouvait faisait environ trois mètres sur trois, cela pouvait être une cave, le sol était constitué de terre, l'obscurité était presque totale.
Il tendit l'oreille, quelques bribes lui arrivaient au travers de l'épaisse porte en bois de son cachot :
- Qu'est-ce qu'on fait du fouineur ?… dit une voix rauque
- Attend Gaby… répondit une autre, avec un accent de l'est
- On lui file un truc à bouffer ?…
- Attend Gaby…
- S'il faut l'fumer, autant le faire tout de suite… J'aime pas qu'ça traine !
- Attend Gaby…
- Tu sais dire que ça, toi… pesta-t-il

A ces mots, Ludovic sentit un frisson parcourir son corps. Où était-il tombé ? Les hommes qui se trouvaient de l'autre côté de la porte semblaient dénués de toute sensibilité, l'état dans lequel il avait vu la pauvre femme allait dans ce sens, d'ailleurs.
Il somnolait quand un homme entra dans la pièce, avec une caméra munie d'un projecteur, une lumière insupportable pénétra dans son cachot, le contraste avec l'obscurité l'obligea à fermer l'œil intacte, il reçut une pluie de coups de pieds, le tout filmé par celui même qui frappait, c'était du vrai " direct live ". Cette situation se répéta à intervalles réguliers, il y avait des variantes : parfois ils étaient deux. Ludovic avait perdu toute notion de temps, et même de douleur, l'esprit s'était détaché du corps, un corps meurtri, sanguinolent, flasque.

Après une accalmie hors du temps, une série de détonations brisèrent le silence. Des cris, des aboiements, des coups de feu, les bruits s'étaient rapprochés et étaient distincts, la porte de son cachot vola en éclats, il en pris sur lui, des hommes en uniformes d'intervention surgirent et le libèrent. Il fut brancardé jusqu'à un fourgon du SAMU, emmené à l'hôpital Avicenne. Son calvaire était terminé, mais celui de ces femmes disparues, happées par cette maison ?…

Celui qui avait sauvé notre " fouineur ", c'était Mathieu, son collègue. Il avait repéré une moto Kawasaki rouge sur le trottoir, se disant que c'était la même que celle de Ludovic. Après trois jours sans nouvelle de son collègue, Mathieu était allé chez lui, n'avait trouvé personne et avait enfin fait le rapprochement avec l'histoire que Ludovic lui avait raconté. Il avait contacté son ami Olivier, officier de police à Bobigny, et la machine avait démarré, aboutissant à l'assaut sur cette maison qui abritait des pratiques " à la mode " dans les milieux déviants du sexe : le SNUFF ! Pour les âmes pures qui ne connaissent pas ce terme, cela consiste à filmer toutes sortes de violences réelles, dont les viols. Le soi-disant agent immobilier de chez Toutalimmo fut impliqué et écroué, comme ses complices, au nombre de trois, la première femme avait succombé, la deuxième était dans un état jugé critique par les médecins et Ludovic avait droit à une convalescence méritée, pour se remettre de ses multiples fractures.

FIN
Jérôme Lionnel,  caduk@hotmail.fr

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