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Le
rêve de Gabrielle
Fabienne Dendauw, octobre 2002. |
Voilà la journée de travail terminée. Harassante cette journée…! Rien n'est allé dans le sens où je le
pensais. Je comptais bien m'occuper des dossiers en souffrance. Il est évident que les clients sont mécontents : manque d'organisation et de répartition des tâches dans le service, des collègues qui en tirent profit ! Mais voilà le téléphone n'a pas cessé de sonner, et je n'ai pas pu faire ce que j'escomptais.
Quelques minutes pour prendre un café, cinq minutes de répit avant de penser à la lessive, au repassage...
Ah ! Qu'allons nous manger ce soir ? Un coup d'œil dans le frigo… Bon ça va, il y a de quoi faire le repas ! Mon fils
m'interrompt dans mes pensées, il fallait prendre rendez-vous pour la voiture… Ah oui c'est vrai, j'ai complètement oublié, trop tard pour ce soir mais on verra demain !
Stop ! Besoin de repos, d'évacuer mon stress.
Je prends mon petit magnétophone, je m'allonge sur mon lit. Je mets les écouteurs et me laisse entraîner par la voix et la douce musique de la cassette. Je me détends et mon souffle se fait de plus en plus léger. Je suis la voix et la musique qui me guident doucement vers un endroit calme et paisible. J'aime ce lieu, ce jardin secret où je suis à présent. Les couleurs y sont magnifiques et si vivantes, quelle beauté !
Tout y est silencieux, pourtant je sens une présence, de qui s'agit-il ? Moi qui pensais être seule ! Je la suis puisqu'elle m'invite à prendre un chemin, j'avance encore et encore jusqu'à une porte. Je l'ouvre et entre, mais il y a une foule de personnes… Que font-ils là ? Quelle est la raison de ce rassemblement ? J'entend une voix qui semble s'adresser à moi, je cherche du regard, tourne la tête d'un côté puis de l'autre pour trouver qui est cette personne. Comme c'est curieux, je l'entends pourtant il n'y a aucun son, aucun bruit ici. Je cherche encore et encore, puis je croise les yeux d'un homme, ils sont de couleur marron et son regard est si profond, si pénétrant que j'en suis toute surprise, et lui en est bien amusé. Je vois ses yeux qui se plissent, oui je sens bien qu'il me sourit. Poussée par un élan et une certaine curiosité, je vais à sa rencontre, j'essaie de me frayer un chemin mais la foule est si dense, je ne le vois plus, où est-il passé ? " Arrêtez donc de pousser ! " Mais je m'aperçois qu'aucun son ne sort de ma bouche. Je crie à présent mais sans succès, ils ne m'entendent pas ! Je me retrouve près de cette porte d'où je suis arrivée. " Mais arrêtez donc ! " Trop tard je suis à nouveau dans mon jardin secret, toute seule.
La cassette se termine et je reviens à moi tout doucement. J'ouvre les yeux en savourant ce moment de relaxation. Pour ne pas oublier, je le note sur mon cahier avant de reprendre mes tâches ménagères.
La soirée passe très vite, mais quelque part, au fond de moi, il y a encore le regard de cet homme, cet inconnu. Je me fais la promesse de recommencer le lendemain pour en savoir plus sur lui.
Nouveau réveil, nouvelle journée semblable à la précédente, journée que l'on a hâte de terminer, mais différente pourtant, puisque la recherche de cet inconnu m'excite à présent.
Toute frémissante comme une adolescente, je prends mon magnétophone et la cassette. Je m'allonge, mets les écouteurs et me voilà guidée par la voix et la musique. Je me sens toute légère, toute joyeuse.
Je suis à présent dans mon jardin secret où règne le calme et la tranquillité. Comme cela est agréable ! J'attends mais rien ne se passe. Je décide de me promener un peu, je traverse un champ rempli de fleurs resplendissantes, puis j'appelle : " Hep ! Il y a quelqu'un ? " Je parle mais pourtant je n'émets aucun son, c'est quand même curieux, mais peut-être ce phénomène expliquait-il la raison de ne pas être comprise. Je m'exerce et crie de plus belle, de plus en plus fort, je vais bien finir par y arriver ! L'endroit pourtant reste calme et serein. C'en est vraiment incompréhensible.
Voyant que ça ne marche pas, je vais près de la petite cascade et m'assois dans l'herbe en m'appuyant contre un arbre. J'écoute le murmure de l'eau qui me joue une belle et douce mélodie. Je me mets à rêver quand, tout à coup, j'entends une voix qui vient de derrière l'arbre. Je me penche légèrement… Oh… ! Mais c'est l'homme d'hier. Je reconnais ses yeux et son regard, comment aurais-je pu l'oublier, d'ailleurs ?
" Mais pourquoi cries-tu de la sorte ? Je ne suis pas sourd ! "
Aucun son ne sort de ma bouche ! " Comment avez-vous fait pour m'entendre?"
Il éclate de rire, d'un rire si tonique que je ris à mon tour.
" A l'endroit où nous nous trouvons, les pensées remplacent les paroles, ou si tu préfères tu me parles en pensées ! Tu n'as donc pas besoin de hurler de la sorte ! Et puis tu peux me dire " tu ", c'est mieux, non ? "
Il a toujours ce merveilleux sourire dans les yeux, et s'amuse à me taquiner. Mais que se passe-t-il ? Qu'est-ce qui vient troubler cet instant merveilleux ?
" Vous allez reprendre conscience doucement, à présent, vous allez vous étirer, bailler et à 3, vous vous réveillerez en pleine forme…1…2…3 ! "
Fichue cassette ! Pourquoi me réveiller maintenant ? Ah non ! Je n'ai pas eu le temps de voir son visage ! Ses yeux me sont familiers à présent… Désolée par tant de rapidité, je lui donne rendez-vous pour le lendemain.
" Maman, maman, Martine au téléphone ! "
C'est vrai qu'il y a bien longtemps que nous ne nous sommes pas parlées toutes les deux. Mais voilà, le Canada n'est pas la porte à côté, aussi nous ne pouvons nous appeler comme nous le voudrions. Martine pend la crémaillère cet été, elle invite quelques amis, et en même temps nous fêterons le nouveau travail de son mari, puisqu'il crée sa propre entreprise. Je promets donc d'être présente pour leur grande fête au mois de juillet. Je suis ravie à l'idée de voyager et de retrouver Martine.
Nouvelle journée qui commence, les sonneries du téléphone, le dossier qui manque, un autre qui n'est pas encore arrivé, le client qui s'exaspère… Et puis, les dernières informations peu encourageantes : la vache folle, les poulets grippés, les moutons qui ont la fièvre, les poissons au mercure, les légumes transgéniques, les légumes " bio " arrosés par le nuage de Tchernobyl, les profits amassés d'un côté, et de l'autre des gens qui meurent de faim. Et la station Mir qui nous tombe sur la tête… Peut-être nous remettra-t-elle les idées en place ? Notre belle terre n'est elle devenue qu'une immense poubelle où nos enfants joueront au milieu des détritus ?
Au milieu de tout ça, une brève incursion du regard de mon inconnu, petit rayon de soleil qui illumine mes pensées et me rend de bonne humeur. J'ai hâte de faire ma relaxation pour le retrouver !
Coup de fil d'un ami, il a besoin de moi à la sortie du travail. Par téléphone, nous vérifions la configuration de son ordinateur, les programmes qui sont cochés et ceux qui ne sont pas vraiment utiles pour la bonne marche du système.
" Mais tu as vu l'heure ? 21h et je n'ai rien préparé pour le repas !! "
" Non je n'avais pas vu ! Mais moi aussi il faut que je pense à caler un peu mon estomac ! Je te laisse, merci, bon appétit, bises "
Trop tard, oui trop tard pour faire une relaxation, excuse-moi bel inconnu !
Inlassablement, une nouvelle journée, nouvelle attente de mon rendez-vous. Je regarde l'horloge, mais les aiguilles semblent décidées à ne pas bouger. Pour un peu, je les aiderais bien à leur faire faire un bon tour sur le cadran.
Enfin, pas trop tôt ! Je me réjouis à l'avance du moment privilégié qui m'attend. Comme si j'allais à mon premier bal, je me prépare, me coiffe, rectifie mon maquillage, mets une robe dans laquelle je serai plus à l'aise. Petit cérémonial sacré pour le retrouver. Je prends mon magnétophone, vérifie si la cassette et en place… Oui… Je m'allonge et mets les écouteurs. Je suis habituée à présent et n'ai aucune difficulté à me laisser guider par la voix et la musique. Je deviens de plus en plus légère et atteins rapidement mon jardin secret. Tout y est si calme et si paisible, la clarté si douce à mes yeux. Je savoure cet instant où le temps n'a plus de prise. Je suis dans mes rêveries lorsqu'un magnifique cheval apparaît. Son corps est musclé et j'aperçois même quelques veines ressortir sous son pelage blanc. Il secoue la tête nerveusement, sa longue crinière virevolte, il tape du sabot. Je le regarde, médusée par sa beauté, mais il continue et tape encore. " On dirait qu'il voudrait que je le suive ! " pensé-je.
" Oui, effectivement, on dirait ! " me répond une voix.
Ravie, je reconnais l'intonation de mon inconnu.
" Vous étiez là ? "
" Oui bien sûr ! "
" Mais pourquoi ne vous… Euh, ne t'ai-je pas vu ? Où étais-tu ? "
" Juste là à côté, mais tu étais trop occupée à admirer la beauté de ce cheval pour t'apercevoir de ma présence ! "
" Tu ne manques pas d'humour et tu plaisantes un peu, là en ce moment ! "
" Exact, j'aime te taquiner ! Mais, dis-moi, où étais-tu hier ? Je t'ai attendue et j'ai bien cru que tu t'étais trompée de jardin ! "
" Quelques affaires m'ont retenu et je n'ai pu venir… mais tu m'attendais ? Comment savais-tu que j'allais venir ? "
" Tu as l'air d'oublier que nous sommes dans le monde des pensées ici, et tu y as pensé, non ? " Et il éclate de rire.
" Tu te moques de moi ! Tu ne me dis pas tout, tu dois avoir un truc, sinon je
connaîtrais moi aussi tes pensées ! "
" Non pas de truc, comme tu le dis, mais tu penses tout le temps ! Tu manques juste d'entraînement et d'habitude pour capter les miennes. "
" Comment ça je pense tout le temps ? "
" Oui, une vraie pipelette, mon petit chat ! " Ses yeux se plissent et esquissent un sourire.
Comme c'est amusant, il m'a appelé " mon petit chat " !
" Oui je t'ai dit mon petit chat ! Mais il est temps pour toi de rentrer… Cendrillon ! " me répond-il tout en riant.
Quoi, Cendrillon ? Mais qu'est ce qu'il raconte maintenant ?
" En pleine forme… 1… 2… 3… ! "
Ah non, sacrée cassette, tu ne vas pas me faire le coup à chaque fois !! Et puis, il n'est pas minuit et je ne suis pas Cendrillon ! Il faut vraiment que je trouve un moyen… Décidément, cette cassette est bien trop courte. Je l'enregistre moi-même, choisis une musique et m'arrange pour la faire durer plus d'une heure. Contente, je retourne à mes occupations.
La fin de semaine étant là, je m'active à faire les courses, le ménage afin d'être disponible l'après-midi pour mon rendez-vous. Sera-t-il là ? Ai-je eu le temps d'y penser pour qu'il le sache ? Je verrai bien.
Le repas terminé, je débarrasse la table, fais la vaisselle, mais déjà je me sens pétiller à l'idée de le revoir. Voilà, maintenant je peux y aller, mon petit cérémonial sacré terminé, je m'allonge, les écouteurs sur les oreilles, j'enclenche la cassette.
Manque d'habitude, c'est ma propre voix qui me guide, j'ai un peu de difficulté à me détendre, à lâcher prise pour m'emmener moi-même vers mon jardin secret. Mon esprit se trouble, s'en va… Si je me trompais de jardin… ? Je reviens, puis je finis par me laisser aller. J'y suis à présent… Comme cela est agréable. Le temps s'est arrêté ici, bien que j'ai conscience qu'il continue de tourner… Quelle douce sensation !
Je vois le tracé d'un chemin, je m'y engage, je regarde le paysage, les couleurs y sont différentes, plus vivantes, moins délavées, sûrement moins polluées ! me dis-je.
Derrière un bosquet d'arbres, j'aperçois une auberge. Je décide d'y aller, le bel inconnu n'étant pas encore arrivé, j'aurai le temps de visiter. Je pousse la porte qui était
entrebâillée et quelle surprise ! Il est là assis à une table.
" Bonjour ! Et moi qui t'attendais là-bas ! "
" Bonjour petit chat ! Eh bien tu vois j'ai eu envie de changer d'endroit… Mais tu m'as trouvé, tu as su arrêter tes pensées pour capter les miennes ! "
" Je vois que tu te plais à me taquiner ! Et comment veux-tu que je te trouve si tu changes de place tout le temps ? Tu n'as donc que ça à faire ? "
" Ne te fâches pas mon petit chat, mais quel travail que celui de t'attendre ! "
La pièce entière raisonne de son rire.
" Pourquoi m'appelles-tu " mon petit chat " ? "
" As-tu observé un chaton ? "
" Oui et alors ? "
" As-tu remarqué la curiosité qui le pousse à courir après une pelote de laine, puis une mouche. Il s'arrête aussitôt pour s'amuser d'un brin d'herbe qui bouge sous la caresse du vent ? "
" Oui mais je ne suis pas un chat ! "
" Toi non, mais tu te comportes d'une façon semblable… " me répond-il en souriant.
" Et toi, n'es-tu pas semblable au matou perché sur son armoire, agacé par tant de mouvement et pourtant intéressé par la spontanéité au point de te dire qu'il aimerait bien jouer lui aussi ? "
A mon tour je ris en voyant son regard interrogé.
" Tu as peut-être raison, mais je te fais remarquer que je ne suis nullement perché sur une armoire ! "
Quel regard malicieux !
" D'accord, tu viens de gagner un point ! "
" Je vais te montrer quelque chose, approche un peu ! "
D'un revers de la main, il fait place nette sur la table, il se penche pour ouvrir une mallette, il en sort des feuilles de parchemin, un encrier et une plume d'oie. Je me penche par dessus son épaule pour voir ce qu'il va écrire mais il n'en fait rien.
" Pourquoi n'écris-tu pas ? "
" Tout simplement parce que nous avons tout à écrire, comment veux-tu que nous commencions ? "
" Comment ça, " nous " ? "
" Mais n'est ce pas " notre " histoire ? "
Driiiing, driiiing, driiiiing …
La sonnerie du téléphone ! J'atterris vite fait, pas entendu le " pleine forme 1..2..3 ! ", je cours et décroche.
" Ben, qu'est-ce que tu fais ? Nous t'attendons ! Tu n'as pas oublié au moins ?"
" Je m'étais assoupie et je ne sais même plus l'heure ! "
" 19 h ! Et quelques invités sont déjà arrivés. "
" Excuse-moi, Marie, je me dépêche et j'arrive ! "
Je m'active, prends une douche, m'habille, mets un peu de gel sur mes cheveux, un trait de crayon sur mes paupières, un peu de mascara, un soupçon de parfum, un dernier passage devant le miroir, j'enfile ma veste, prends mon sac et ferme ma porte à double tour.
Pendant le trajet, je m'aperçois qu'avec tout cela je n'en sais pas plus sur lui. Je suis partie si vite. Très curieux qu'il veuille que nous écrivions notre histoire, d'où vient-il lui ? Est-ce qu'il utilise lui aussi une cassette ? Est ce cela qui permet notre rencontre ? Je connais son regard si charmant et son rire si tonique, mais j'aimerais en savoir plus sur lui.
Ca y est, je suis arrivée, en retard bien sûr ! Après les embrassades nous nous installons autour de la table. Nous sommes tous contents de nous retrouver autour d'un bon repas et la soirée s'annonce bien. Marie se lève pour remplir les verres de ses invités.
" Dis donc toi, tu ne me cacherais pas quelque chose ? "
" Non, pourquoi ? "
" On dirait qu'il y a un changement intérieur, comment dire, une joie profonde, tu me diras, n'est ce pas ? "
Je promets, oui, je lui dirai mais le moment n'est pas le plus approprié, Daniel l'interpelle et Marie se dirige vers lui.
La soirée prend fin tardivement et, de retour chez moi, je m'endors rapidement.
Dimanche, comme il est agréable de se faire réveiller par un rayon de soleil lorsqu'on est encore sous les draps.
Je décide d'avancer mon rendez-vous et, encore à moitié endormie, je n'ai aucune difficulté pour rejoindre mon jardin secret. Tout y est si calme, je respire cette sérénité afin de bien m'en imprégner. Le paysage est si lumineux et si reposant à la fois.
J'attends, je patiente, mon cœur est inquiet. Comme l'espoir est doux et combien le doute peut bouleverser cet instant si précieux. Je décide d'aller vers la petite cascade, puis je m'installe sur l'herbe, le dos appuyé contre mon arbre.
Mes pensées vont vers lui. Ne m'a-t-il pas dit qu'il me suffit de penser pour lui parler ? Je rêve en écoutant la mélodie de l'eau, puis j'entends le galop d'un cheval qui se rapproche et je le vois, il est sur ce cheval blanc. Je sens la joie qui envahit tout mon être.
" Bonjour, petit chat ! Tu es en avance ! " Il sourit, je le vois dans son regard.
" Bonjour ! Oui et je me demandais si nous allions nous voir de ce fait ! "
" Viens je t'emmène ! "
" Moi et le cheval, tu sais… "
" N'aie crainte, tu t'accrocheras à moi si tu veux. ."
Sans attendre ma réponse, il tend la main et m'aide à monter à califourchon.
Je me serre tout contre lui, un délicieux courant me parcourt tout le corps à son contact. Le cheval commence son galop, je me serre davantage contre lui et le courant se fait encore plus intense. Le cheval prend de la vitesse, le vent joue avec mes cheveux. Peu à peu, la peur s'évanouit pour laisser place à la confiance, confiance en mon cavalier. Je ferme les yeux, la tête posée près de sa nuque.
Je ne sais où il m'emmène mais cela m'importe peu, l'instant est merveilleux. Combien de temps avons-nous galopé ainsi ? Le cheval s'arrête près d'une table ronde en pierre dont le centre est en verre, me semble-t-il. Il saute à terre et me tend les bras. J'hésite, mais il m'y invite à nouveau d'un mouvement de la tête, je m'exécute sur le champ. Je n'avais nulle envie de quitter ses bras, sa chaleur, mais quel sentiment vient de naître en moi ? J'en suis très troublée mais je ne veux pas qu'il le devine.
" Viens, je vais te montrer quelque chose de spécial ! "
Il me prend la main et mon émoi ne fait qu'augmenter, j'espère tout bas qu'il ne s'en apercevra pas.
" Mais, qu'est ce que c'est ? Elle est vraiment spéciale cette table, si on peut l'appeler ainsi. "
" Oui, très spéciale, car au centre tu as accès… Enfin tu peux voir les astres, les planètes. Viens approche ! "
Je me rapproche et me penche… Puis, prise d'un vertige, je suis happée et tombe de plus en plus vite…
" Vous allez vous réveiller en pleine forme, 1… 2… 3 ! "
J'ouvre les yeux encore tout étonnée des sentiments que j'ai ressentis à son contact. Mais je ne sais toujours rien à son sujet. La prochaine fois, il faudra vraiment que je lui pose des questions. Je sais son regard qui sourit, son rire et, à présent, sa chaleur. Je garde cette sensation troublante toute la journée. Qu'est ce que cela veut dire puisque je ne le connais pas réellement.
La semaine a passé et la cassette est oubliée pendant quelques jours.
Je profite d'un moment de tranquillité pour retourner dans mon jardin secret. La cassette est en route, je m'allonge et me laisse guider. J'arrive en ce lieu si paisible et si calme. Il est là, près de la rivière, il jette des cailloux qui forment des cercles sur la surface de l'eau. Je suis si heureuse de le retrouver.
" Bonjour ! comment vas-tu ? "
" Bonjour, il y a des jours que je t'attends ! Pourquoi n'es-tu pas venue ? "
Son regard est sombre, le ton employé celui d'une colère contenue.
" Tu sais, ici c'est différent d'en bas, on est obligé de travailler pour subvenir à ses besoins. Et puis, j'ai aussi beaucoup d'autres choses à faire… "
" Peut-être, mais tu m'as laissé durant plusieurs jours alors que je suis là pour toi, moi ! "
" Mais je suis heureuse de venir ici pour te voir ! "
" En es-tu sûre ? Dès que je te montre quelque chose, tu t'en vas, je vois à quel point tu es intéressée ! "
" Pourquoi es-tu en colère, ne suis-je pas là maintenant, près de toi ? Allons nous gâcher cet instant si précieux ? Dis-moi ? "
" Si cela est si précieux, tu ne raterais pas nos rendez-vous ! " puis, il disparaît.
Je reste figée, étonnée d'une telle réaction, je ne comprends pas le vrai sens de cette colère. Je suis pourtant venue à sa rencontre…Quel accueil ! Finalement, je commence à être agacée à mon tour. Je vais m'asseoir près de mon arbre et me laisse porter par le murmure de la rivière. J'espère qu'il va revenir bien vite car il me manque déjà. J'attends sans bouger, je pense avec insistance, mais en vain. Il a décidé de ne pas revenir aujourd'hui. C'est bien la première fois que je ressens de la mélancolie, ici, dans mon jardin. Je souhaite que la cassette me ramène très vite à présent. Mon vœu est vite exaucé, j'ouvre les yeux mais la forme n'y est pas, je garde pourtant l'espoir de le revoir à nouveau.
Quel sentiment vient me troubler ainsi au plus profond de moi-même ? Il est devenu peu à peu le rayon de soleil qui vient égayer ma vie. Suis-je amoureuse de lui ? A quel bout de la terre habite-t-il ? Est-ce que lui aussi pense à moi ? Je me dis que ce n'est qu'une pensée bizarre puisque je ne le connais pas.
J'essaie de tout oublier. Je commence le repassage quand la sonnerie de la porte se fait entendre. C'est Marie ! Je suis contente de la voir. Nous discutons de tout et de rien, mais Marie ne tient pas longtemps pour me demander quel secret je tais.
Je lui raconte les rendez-vous avec ce bel inconnu, rencontres faites grâce à la cassette. Marie en est tout excitée et ne cesse de me poser des questions : son nom, son âge, que fait-il ? Où habite-t-il ? Elle est déçue d'apprendre que je ne peux lui en dire plus.
" Mais comment te débrouilles-tu ? Tu n'as jamais pensé à le lui demander ? "
" Non, quand je le vois, j'ai l'impression que nous nous connaissons et puis, je suis bien en sa présence alors je ne me pose pas de question sur lui, c'est naturel… Oui, je sais, pas si naturel puisque ce n'est qu'un rêve, c'est ça ? "
" Un rêve qui peut devenir réalité ! " Elle se met à rire.
" N'empêche que ton bel inconnu a disparu… Il est fâché, mais peut-être a-t-il des sentiments pour toi ! "
" Tu rigoles, il ne m'a fait que des reproches ! "
" Mais, ma chérie, c'est un homme ! Ne t'a-t-il pas dit que tu n'étais pas venue depuis plusieurs jours, que tu as raté vos rendez-vous ? Eh bien je vais te traduire tout ça : TU ME MANQUES ! "
" Ah, toi, et tu vas l'excuser en plus ! Pourquoi ne me l'a-t-il pas dit tout simplement ? "
" Tu me fais sourire, réfléchis deux secondes et inverse les rôles, alors, franchement qu'aurais-tu fait ? "
" Ben… Euh… La même chose que lui, je pense. "
" Et pour qu'il te trouble de la sorte, quels sentiments as-tu pour lui ? "
" Nous allons changer de sujet, cela commence à m'agacer et puis, ce n'est qu'un rêve et il n'existe peut-être pas ! "
" Et peut-être qu'il est quelque part et qu'il te suffit de le retrouver… Allez je te laisse, il est tard et je dois rentrer chez moi ! "
Je réfléchis longuement à ce que vient de me dire Marie. Et si elle avait raison?
Une autre journée se termine. Je vais me coucher de bonne heure, mais les pensées qui vont et viennent m'empêchent de trouver le sommeil. Je tourne et retourne dans mon lit puis, finalement, les paupières lourdes, je m'endors.
Ce matin, comme il fait beau, je vais me promener, intéressée de visiter cette nouvelle ville. Petit à petit, il y a plus de monde, une bousculade et j'entre dans un magasin sans l'avoir voulu, j'essaie de voir ce qui se passe mais je ne peux qu'apercevoir une personne assise près d'une pile de livres.
" Aujourd'hui, la température sera de… " Oh ! C'est le radio réveil qui me tire de mon rêve !
Nouvelle journée, train-train quotidien, course contre la montre, mais il fait beau et puis les fleurs naissent de leurs boutons. En rentrant, ce soir, j'irai dans mon jardin pour le retrouver et l'idée de cette pensée me réjouit.
A la sortie, je me dépêche vite, vite. Je n'ai qu'une envie : être avec lui à nouveau.
Je m'installe, la cassette tourne et je m'envole vers mon jardin.
Quel calme ! Trop calme. J'aimerais tant qu'il soit là à m'attendre. J'aime voir son regard et l'entendre rire, mais personne. Je prends le chemin vers la petite cascade, mais personne à l'horizon. Près de l'arbre où j'ai l'habitude de m'asseoir, il y a un livre. Je m'installe et commence à le lire. Il fait parler les astres, les planètes de notre univers. Je me laisse porter par cette lecture qui me plaît et m'amuse beaucoup. Il y a des dessins griffonnés : deux cœurs reliés par un fil et un petit chat endormi près d'un matou qui veille.
Je souris en pensant que c'est lui qui m'a fait cette surprise. J'ai aussi l'intuition qu'il en est l'auteur, je vais donc connaître son nom. Je tourne le livre dans tous les sens mais non, pas de nom ! Je suis si heureuse de son cadeau que je le serre sur mon cœur. Va-t-il apparaître maintenant ? Je l'espère de toutes mes forces. J'attends encore et encore, guettant le moindre bruit, le moindre mouvement. Ou est-il ? Il me manque. Je pense à lui mais l'entend-il ? Il est peut-être à l'auberge ?
Je me lève d'un bond puis me mets à courir, le livre serré contre moi. Je cherche mais ne trouve plus le chemin de l'auberge, je crie de plus en plus fort et, désespérée, me mets à pleurer.
Une voix se fait entendre, la sienne ! " Mon petit chat, sèches tes larmes, bientôt nous allons nous rencontrer ! " Je l'entends mais ne le vois pas, je suis remplie de tristesse. Un souffle léger vient balayer les larmes qui coulent comme des perles sur mes joues.
" 1…2…3 ! " Je me réveille, les mains serrées sur mon cœur. Je n'ai pas pu ramener son livre, ce souvenir de lui. Je pleure à chaudes larmes et n'arrive pas à me consoler. J'appelle Marie qui est bien étonnée de me sentir dans un tel état.
" Mais ma chérie, c'est la maladie d'amour ! Où est-il passé ton Cupidon ? Il ne t'a dit que ça ? Il ne t'a pas dit quand ? "
Mes réponses sont entrecoupées de sanglots. Il me manque tant, je ne sais pas si je vais le voir réellement pourtant il a été affirmatif, nous allons nous rencontrer bientôt, est-ce possible puisque ce n'est qu'un rêve ?
Marie me conseille de sortir un peu, comme ça j'aurai des chances de le trouver. Je finis par me calmer un peu.
Je sors, histoire de me changer les idées. J'entre dans une librairie, un livre attire mon regard, il y a de belles couleurs, le dessin d'une femme portant une longue robe blanche regardant le ciel sur la couverture. " Branchez-vous sur votre âme " me dit le titre ! Je ne sais si je suis branchée sur mon âme mais je sens bien qu'un fil me relie à mon bel inconnu. Je pense tout à coup aux papiers pour mon passeport qui attendent dans mon sac. Je profiterai donc pour les déposer à la mairie en rentrant chez moi car la date du voyage approche à grands pas.
Le magnétophone et la cassette sont mis de côté, je n'ai plus le goût d'essayer. Puis, ils sont complètement oubliés, la vie quotidienne ayant repris le dessus.
Lui, m'attend toujours près de la cascade. Il réalise à quel point son petit chat, sa gaieté, sa chaleur lui manquent. Bien sûr que je l'agace parfois, mais mon absence commence à lui être insupportable, à présent. Pourquoi a-t-il agi ainsi bien qu'il ait des sentiments pour moi ? Allais-je revenir ?
Chamboulement au travail, incertitude, redéploiement, nouveau poste au marketing, je pense de temps en temps à lui et mon cœur se serre.
J'ai rappelé Martine pour lui confirmer mon heure d'arrivée. Demain je serai là-bas, demain j'oublierai pour quelques temps. Je vérifie une dernière fois mes bagages, les papiers. Tout est prêt. Mon sommeil est très agité, l'excitation du voyage, sûrement.
Mon fils m'emmène à l'aéroport. Après les dernières recommandations d'usage, les embrassades, j'attends dans la salle d'embarquement.
Déjà, l'avion prend de l'altitude. Par le hublot je peux voir le paysage devenir de plus en plus petit. L'hôtesse sert une collation puis, perdue dans mes pensées, je m'assoupis. Je ne me suis pas rendue compte du trajet et je me réveille lorsque l'avion amorce son atterrissage. Le paysage me semble immense comparé à celui de France.
Martine m'attend, je lui fais un signe de la main. Pressée, je bouscule un homme sans le vouloir. Un peu gênée, je me retourne pour m'en excuser. En une fraction de seconde, dans nos regards qui se croisent, quelque chose d'incompréhensible vient de se passer, comme si une multitude d'étoiles scintillantes avaient jailli. Le temps semble s'être arrêté pour nous, alors qu'autour tout s'active. Nous en sommes tous deux très surpris. Je bafouille quelques mots d'excuses puis rejoins mon amie. Nous nous embrassons, contentes de nous voir. Mais, discrètement, je cherche du regard cet homme. J'ai juste le temps de l'apercevoir. Déjà, il s'engouffre dans une voiture.
Chez Martine, l'agitation bat son plein. Il y a les enfants, les petits-enfants, une voisine et quelques amis arrivés la veille. Elle me montre ma chambre, me dit de prendre mon temps, une douche si je veux car le repas n'est pas encore prêt. La soirée est assez mouvementée
avec tout ce monde, ce n'est que tardivement que je regagne ma chambre. Avant de dormir, je repense à ce qui s'est passé à l'aéroport, qui m'a beaucoup troublée.
Le deuxième jour, Martine me propose de me faire visiter un peu la ville.
J'accepte avec joie. Nous passons devant une librairie et Martine m'invite à y entrer. Je n'en ai pas spécialement envie, car des librairies il y en a aussi en France, mais je veux faire plaisir à mon amie qui semble y tenir tant. Dans un coin il y a un attroupement.
" Qu'est ce qui se passe, Martine ? "
Elle se met sur la pointe des pieds pour voir.
" Un auteur qui doit faire une séance de dédicaces, sûrement ! "
Je ne vois que le sommet d'une tête car les personnes sont agglutinées comme des abeilles sur du miel. J'essaie d'en voir un peu plus, la tête basculée vers l'arrière et je vois un regard, des yeux couleur marron, tout d'abord surpris puis, souriants.
" Nous nous connaissons n'est ce pas ? "
A qui s'adresse-t-il ? A moi ? Le petit groupe s'écarte, oui c'est bien à moi qu'il parle.
" Euh, je ne suis pas d'ici, nous… "
" Si, je sais que nous nous sommes déjà vus ! "
" Impossible, je viens d'arr… Oui, à l'aéroport ! "
Le petit groupe silencieux participe à notre dialogue comme s'ils étaient sur un court de tennis.
" Oui ! C'est ça ! Comment allez-vous ? "
" Bien, merci. Mais je pense que vous êtes très occupé, non ? " en lui montrant de la tête les personnes qui attendent.
" Mesdames et messieurs, excusez-moi quelques secondes.. " Et il se dirige vers moi.
" J'aimerais vous revoir… Demain …14h … Au café d'à côté… oui ? "
Surprise, je regarde Martine qui me fait signe que oui, avec un grand sourire.
" D'accord, demain, 14h au café ! "
En sortant de la librairie, Martine éclate de rire.
" Dis donc, toi, tu ne perds pas de temps ! Dire que j'ai presque dû te pousser à l'intérieur, avoue que j'ai eu raison ! Tu aurais du vous voir ! "
" Mais, tu sais, je … Enfin ce n'est qu'un hasard ! "
" hum mm, moi j'en doute ! "
Nous continuons notre visite et lorsque nous rentrons la table est déjà mise. Les enfants courent autour et leur mère les sermonne. Dans la cuisine tout le monde aide à la préparation du repas, des éclats de rire fusent presque à tour de rôle.
J'ai hâte d'être à demain. Je n'arrive pas à m'endormir.
Martine me dépose devant le café à l'heure prévue et me dit de lui téléphoner quand elle devra venir me rechercher.
J'entre timidement dans ce café et je le vois. Je le regarde mais n'ose avancer tant cela est si soudain. Il me fait signe en souriant.
" Bonjour ! Tu vas bien depuis hier ? "
Il vient de me tutoyer.
" Oui très bien, et vous ? "
" Si on se disait " tu ", ne serait-ce pas mieux ? "
" Oui, bien sûr, si vous… Euh, si tu veux ! " Curieusement tout cela me disait quelque chose.
" Je me présente : Yvon Lecoeur et toi ? "
" Gabrielle Arthur, comme le prénom ! Mais ton nom ne m'est pas inconnu… Ah oui, un livre " Branchez-vous sur votre âme " c'est ça ? "
" Oui, c'est ça et longtemps j'ai cru qu'il n'arriverait pas dans les librairies françaises, à cause d'un problème avec un éditeur. J'ai perdu beaucoup de temps et j'ai dû en trouver un autre plus sérieux. "
Nous nous parlons ainsi pendant des heures sans nous en rendre compte. La conversation est très naturelle, comme si nous nous étions quittés puis retrouvés après une longue absence. Nos yeux pétillent. Nous nous sourions, rions d'une façon très complice.
Je lui demande quel livre il dédicaçait hier à la librairie.
" Les messagers du ciel, mais j'en ai écrit d'autres ! "
" Et que racontent ces messagers ? "
" Ce sont les planètes qui nous parlent à nous, les humains … "
Je l'écoute bouche bée, les yeux ronds. Il me regarde surpris et éclate de rire.
" Les astres te font cet effet là ? "
" Euh, non, mais ce n'est pas courant d'entendre les planètes parler ! " Non, je ne peux pas lui raconter l'histoire de la cassette. Nous ne nous connaissons pas assez. Pour qui me prendrait-il ?
Il se fait tard, il me propose de me raccompagner chez mon amie. Il me demande également si je suis d'accord pour que nous nous revoyons le lendemain. Ravie, j'accepte.
" Tu m'as l'air bien en joie, dis-moi ! Alors, comment ça c'est passé ? " me demande Martine.
" Bien, très bien, c'est comme si nous nous connaissions déjà, c'est assez curieux comme sensation, je t'avoue ! "
" Alors vous vous revoyez demain… ? "
" Oui, mais j'oubliais que je ne peux rien te cacher ! " lui répliquais-je en riant.
Je l'attends, impatiente. Je soulève le rideau pour être sûre de le voir arriver. J'entends sa voiture et mon cœur se met à battre à cent à l'heure.
" Allez, file, ne te fais pas attendre ! " Martine me fait une bise en me poussant vers la porte.
Mais qu'est ce qu'il m'arrive ? Toutes les cellules de mon corps semblent bouger en même temps.
" Bonjour, tu as bien dormi ? Je t'emmène dans les Laurentides, tu veux ? "
" Bonjour, j'ai bien récupéré bien que j'aie eu de la difficulté à m'endormir, à cause de l'air sans doute ! oui je veux bien, c'est très joli il paraît ! " Ce n'est pas à cause de l'air mais seulement notre rencontre qui avait troublé mon sommeil mais je n'ose le lui dire.
Nous discutons avec la même complicité que la veille et parfois nous nous comprenons sans même avoir besoin de parler.
Nous nous sommes retrouvés ainsi, tous les jours pendant une semaine, avec un désir toujours aussi intense.
La fête de Martine approche et me dit d'inviter mon ami. Invitation qu'il accepte avec grand plaisir.
Tous les invités sont là. Tout le monde est joyeux et, discrètement, nous nous " mangeons " du regard. Un air de musique et il m'invite à danser. Je me serre tout contre lui, un doux courant me parcourt le corps. Courant semblable à celui ressenti, avec la cassette, lors du galop à cheval avec mon bel inconnu… Non, je ne peux y croire ! Je sens son souffle et son visage qui frôle délicieusement le mien. Doucement, ses lèvres prennent les miennes…
Oh ce baiser ! En une fraction de seconde nous traversons l'espace-temps, là où le temps n'existe plus. Nous n'avons pas envie de nous quitter, pourtant la soirée prend fin. Mais promis, nous nous reverrons demain.
Martine me dit combien nous sommes charmants ensemble. Toute l'assemblée s'est aperçue que nous sommes " tombés en amour " avec la même force.
Je rêve de lui toute la nuit languissant de me retrouver dans ses bras à nouveau.
Il est là ! je sors en courant pour me jeter dans ses bras. Nous restons enlacés ainsi durant un long moment, sans pouvoir nous détacher, comme si nous étions aimantés.
Il a réservé une chambre dans une auberge et nous y passons quelques jours.
Des jours merveilleux ! La chaleur de nos corps, nos caresses, nos baisers… Sentir la vie couler dans nos veines et jaillir à chaque instant. Nous allons souvent près d'une petite cascade, nous asseoir près d'un arbre, dans les bras l'un de l'autre. Parfois nous ne nous disons rien, non… Nous ne faisons qu'apprécier ce moment si magique.
Je n'arrive pas à le croire, même si tout se passe d'une façon semblable à celle de la cassette. Non, impossible ! La cassette ce n'est qu'un rêve où je semble m'évader. Et pourtant, je dois me rendre à l 'évidence… Le regard, les livres, ce délicieux courant. Et pour lui est-ce la même chose ? Se pose-t-il les mêmes questions ?
Peut-être a-t-il senti ses interrogations…
" Tu me sembles préoccupée ! Que se passe-t-il ? "
" Ca me gêne, nous nous connaissons à peine, je ne voudrais pas que tu te fasses une mauvaise opinion de moi, mais vu ce que tu écris, tu es sûrement le mieux placé pour me comprendre ! "
" Eh bien, qu'attends-tu pour me dire ? "
Je lui raconte tout en détails, ainsi que les sentiments que j'ai eus lors de ces rencontres ainsi que le trouble que j'ai, à présent que tout se réalise.
Il me sourit en me disant que ces méthodes n'ont plus cours chez lui, mais qu'il y a d'étranges coïncidences dans ce que je lui dis. Pendant ses méditations lui aussi, a vu des choses semblables.
" Mais est-ce vraiment la méthode la plus importante, dis ? Preuve en est que les deux fonctionnent puisque nous sommes ensemble à présent ! Nos sentiments sont identiques l'un pour l'autre, alors devons-nous passer notre temps à polémiquer sur la meilleure méthode ? Car c'est peut-être cela qui nous éloignera, et je n'en ai aucune envie, je t'avoue "
" Ah, mon petit chat !… "
" Ca aussi ! Il m'appelait ainsi ! Peut-être me trouvait-il trop légère, pas assez intéressée par tout ce qu'il me disait. Je peux te dire que ce n'est pas vrai ! Non ! Il me disait que mon comportement était celui d'un chaton qui va vers tout ce qui bouge… Mais il n'a jamais su à quel point je n'attendais qu'une chose : le voir lui, être avec lui. Peut-être trop préoccupé de vouloir m 'enseigner ce qu'il savait. Il n'a pas su comprendre que mon cœur lui appartenait déjà, bien que je ne le connaisse pas. S'il avait pu voir comme tout pétillait en moi rien qu'à l'idée de le retrouver, cette joie indescriptible. Et s'il avait pu voir aussi la tristesse profonde m'envahir quand il n'est pas venu… Même si j'avais pu lui écrire, les mots auraient été de piètres traducteurs. "
" Oui, je vois et je suis peut-être celui qui est concerné à présent, puisque nous sommes l'un avec l'autre, ici dans le concret… Mais, vois-tu, peut-être n'as-tu pas compris que parce qu'il t'aime, il voulait t'offrir en cadeau tout ce qu'il savait.
Il a peut-être pensé à tort que tu ne voulais que t'amuser, que tu ne portais aucun intérêt à son cadeau qu'il te donnait avec tout son cœur… "
" Mais même si j'allais à droite ou à gauche comme il le pensait, c'était pour mieux en parler avec lui, non pour qu'il me dise que je ne voulais pas croire en qu'il me disait ! C'est bien compliqué ! Nous nous aimons pourtant, non ? Et je voudrais tant que l'amour soit le plus fort, même s'il semble fragile ! Mais je me dis que la fragilité peut être un atout supplémentaire ".
Nous retournons à l'auberge, et prenons un repas léger avant de regagner notre chambre, loin de tout regard. Nous nous abandonnons sous les draps pour une nuit torride.
Il faut laisser cette auberge qui a abrité notre amour durant ces quelques jours. Il me ramène chez Martine car il devait partir un ou deux jours pour ses affaires. Deux jours maximum ce n'est pas bien long. C'est ce que nous nous disons, mais nous n'avons aucune envie de nous quitter. Il m'embrasse longuement en promettant de revenir très vite.
La gentillesse de Martine, l'animation dans la maison, rien n'y fait, je suis comme une âme en peine. Je viens de trouver ma " moitié " et déjà nous sommes séparés. L'ont-ils senti ? Les enfants sont arrivés et m'ont accaparé. Ils veulent jouer, j'accepte et finis par oublier ma tristesse.
Deux jours. Que l'attente est longue ! L'horloge semble traîner, elle aussi.
Martine nous invite tous à une balade en montagne. Comme cela fait du bien d'être au grand air, respirer, courir et participer aux jeux des enfants.
" Gabrielle, viens voir. Chut, pas de bruit ! "
" Oui, qu'y a-t-il ? "
Je m'approche doucement, sans bruit, regarde ce que me montre le petit doigt pointé de Julien.
" Un castor ! "
" Chut ! Sinon il va s'en aller ! "
Nous sommes accroupis pour mieux l'observer sans le déranger dans son travail. Mais le craquement d'une branche sèche, sous les pieds d'un randonneur, fait fuir ce " travailleur ".
En rentrant, pour aider Martine, je prépare l'assaisonnement de la salade, mais mes pensées vont vers Yvon.
" Hep ! Vous en mettez autant en France ? "
" Hein ? Quoi ? "
" Je vois que tu n'es pas avec nous… ! Tu as vidé la bouteille d'huile dans le saladier, je te demandais donc si c'est une habitude chez vous ? "
" Euh, non, je suis désolée… je pensais juste à lui ! "
" Hum c'est ce qui me semblait ! Sinon, drôle de coutume, parce que la salade aurait tendance à baigner, tu vois ! "
Nous éclatons de rire et tout le monde se précipite dans la cuisine pour voir mes exploits.
Les deux jours ont passé semblant faire du surplace, mais il vient de m'appeler et dans une heure il sera là ! Comme j'en suis heureuse, le temps a paru si long en son absence.
Nous courons et sautons dans les bras l'un de l'autre comme si des siècles nous avaient séparés.
Nous allons au bord de l'Atlantique, les roues de la voiture mangent les kilomètres de bitume à grande allure, la route est large et nous invite au voyage.
Nous nous promenons tout le long de la plage, marchant dans l'eau, serrés l'un contre l'autre. Il nous semble être seuls au monde. Un coup de vent un peu plus fort nous asperge de gouttelettes d'eau que le soleil s'amuse à faire briller. Tout comme les étincelles que nous avons dans nos yeux quand nous nous regardons. Nous nous asseyons dans le sable et je me love dans ses bras. Il me caresse doucement les cheveux. Nous sommes si bien ainsi.
Le sablier du temps égraine les secondes et les heures, il faut penser à rentrer à présent. L'humidité de l'océan commence à tomber et je frissonne. Il me met son gilet sur mes épaules et me serre davantage contre lui. Comme j'aime être dans ses bras, quel moment délicieux !
Déjà, l'heure du retour sonne. Je dois rentrer en France où mon petit monde m'attend. J'aurais voulu arrêter toutes les pendules, je supporte difficilement de devoir le quitter.
Nous passons notre dernière soirée à l'auberge. Nos baisers, nos caresses sont encore plus passionnés. L'appel de l'autre, besoin de se fondre en lui pour n'être plus qu'un, le retenir, puis se laisser aller pour un feu d'artifice intérieur… Les loups en sont-ils jaloux ? Nous les entendons hurler au loin, ce qui nous fait beaucoup rire.
Mais la pensée de ce départ nous empêche de dormir et nous restons ainsi à sommeiller, serrés l'un contre l'autre.
Les bagages sont prêts. Je les embrasse tous et plus particulièrement mon amie qui m'a invité. La voiture s'éloigne. Je leur fais de grands gestes d'au revoir.
Nous prenons un café à l'aéroport en attendant que le vol soit annoncé, mais nous n'avons guère envie de discuter. La mélancolie se fait sentir dans nos regards. Nous nous tenons les mains comme si nous pouvions empêcher ce départ.
Il me dit qu'il faut que je prenne bien soin de moi, que je sois sûre que lui aussi pensera à moi tout le temps. Il n'est pas heureux que je parte déjà, cela l'attriste autant que moi. Il aimerait tant que je revienne vite.
Ca y est, le haut-parleur annonce la porte d'embarquement.
Non, je ne veux pas partir ! Mon cœur se serre, j'essaie de retenir le flot qui veut s'échapper de mes yeux. Nous nous blottissons l'un contre l'autre à nous embrasser, à nous dire encore et encore tous ces mots d'amour. Nous semblons vouloir battre un record contre le temps qui nous prend tous ces moments merveilleux, à présent.
Les yeux pleins de larmes, je lui dis au revoir mais il me rattrape pour me donner un dernier baiser.
" Sèches tes larmes, mon petit chat, nous nous reverrons bientôt ! " et il souffle sur mon visage pour balayer les perles qui coulent sur mes joues.
J'entre dans la salle d'embarquement, mets mes lunettes noires sur mes yeux rougis. Il est toujours là. Je le vois de l'autre côté de la vitre, je lui envoie un baiser et d'un geste de la main lui montre que je le garde là dans mon cœur.
L'avion est dans les airs maintenant, il m'emmène loin de lui. Je n'arrive pas à dormir, dès que ferme les yeux il apparaît, il sourit. J'entends sa voix chaude et son accent, je revoie nos balades, nos moments si forts et si doux.
Non, la vie ! Tu es injuste ! Il y a tant de gens qui se tapent dessus et que tu ne sépares pas, alors pourquoi le faire avec ceux qui s'aiment !
Marseille. J'arrive dans mon pays, l'accent chantant parcourt l'aéroport, mes fils sont là ! Comme je suis contente de les voir !
" Alors Maman, ce voyage ? Pas trop fatiguée ? C'était bien ? "
" Oh oui, très bien, très bien ! Et vous ? Comment ça c'est passé durant mon absence ? "
" Mais… on dirait que tu as pleuré ? "
" Oui j'ai pleuré, je suis heureuse de vous voir mais… triste d'avoir laissé l'homme que j'aime là-bas, de l'autre côté de l'atlantique.. "
" Wouaou ! Raconte, allez… raconte-nous !! "
Pendant tout le trajet qui nous ramène chez nous, je leur raconte ma rencontre avec Yvon, le hasard que je le bouscule, lui, puis la librairie et ensuite les balades, la fête chez Martine, les paysages magnifiques.
Ils en sont heureux pour moi, et je le vois bien. Ils me demandent quand nous allons nous revoir, mais je n'en sais rien pour le moment.
Quelle impression curieuse, celle d'avoir fait un rêve prolongé.
Les bagages sont dans l'entrée. Il faut penser à les défaire, puis trier les vêtements pour les laver, mais avant tout chose je veux leur donner les cadeaux que j'ai ramenés !
Je les sors d'un sachet et les installe sur la table.
" A qui est ce paquet ? "
" A toi Maman, il est arrivé il y a deux jours, mais tu as vu, nous ne l'avons pas ouvert ! "
Quelle surprise ! Un paquet d'Yvon ! Je me dépêche de l'ouvrir. C'est le gilet qu'il m'a mis sur les épaules. Il est accompagné d'un petit message.
" Pour toi mon petit chat,
Quand le manque se fera trop sentir, quand tu auras froid…
Fermes les yeux et penses que c'est moi qui te prend dans mes bras.
Je sais que tu vas beaucoup me manquer toi aussi…
Je t'aime "
Je saute sur le téléphone pour lui dire combien je suis touchée d'avoir eu son colis en arrivant. Lui dire que je suis bien arrivée, lui dire qu'il me manque énormément, beaucoup plus que ce que je pensais.
Nous nous rappellerons à la fin de semaine, c'est promis.
Je donne aussi un coup de fil à Martine pour la remercier de son accueil et lui dire combien il m'est difficile d'être partie.
Incroyable comme la vie quotidienne revient vite prendre le dessus. Mon nouveau travail m'occupe beaucoup, peut-être une chance qui me permet de moins languir loin de lui.
Marie est venue me voir, quelques jours après mon retour, elle est très heureuse d'apprendre la nouvelle.
" Tu vois ! Il existe bien ton bel inconnu ! Tout compte fait, tout ce que tu as vu s'est réalisé, c'est vraiment fantastique ! Et alors ? Vous vous revoyez quand ? "
" Oui c'est merveilleux, je ne pensais pas que cela puisse se réaliser un jour…
Mais je ne sais pas quand nous pourrons nous revoir. "
" Mais tu peux l'inviter pour les vacances, non ? "
" C'est déjà fait ! Mais c'est si long, sans lui… Quand je pense à lui, je suis heureuse, ensuite je réalise qu'il me manque et cela me fait souffrir. J'aimerais tant que nous soyons ensemble tout le temps ! "
" Mais, qui sait … ? ça pourrait bien arriver, ça aussi ! Allez, un sourire, je ne pense pas qu'il aimerait que tu sois triste ! "
Elle me quitte après m'avoir embrassée.
Les journées semblaient longues quand j'utilisais la cassette, mais à présent elles sont interminables, même si elles sont bien remplies.
Seules les fins de semaine me réjouissent car je peux l'entendre. Il ressent lui aussi comme un vide depuis mon départ. Il espère que nous nous retrouverons très vite. Il m'annonce qu'il doit partir quelques jours pour ses affaires. Il ne sait pas s'il sera de retour pour la fin de semaine, mais il essaiera quand même de me joindre où qu'il soit. J'attendrai donc son coup de fil.
Semaine interminable… ! Je me demande s'il pourra me téléphoner, si ses affaires marchent comme il le souhaite. L'attente de nouvelles est si douloureuse parfois.
Jeudi, c'est bien, la fin de semaine est bientôt là .
Vendredi, c'est super ! Ce soir, peut-être, je l'entendrai. Je patiente, décroche le téléphone, oui… il fonctionne. Je tourne en rond, les minutes puis les heures passent, il est trop tard maintenant, il n'appellera plus. Je me couche mais n'arrive pas à dormir. Où est-il ? Pense-t-il à moi ?
Samedi, je me lève tôt, commence le ménage dans l'espoir d'oublier un peu cette attente… 9 h… 10h… 11h… Cela devient l'enfer. Que fait-il ? Il m'a oublié, il ne pense plus à moi ! Oui c'est sûr ! Quelle idiote, franchement avec toute cette distance entre eux, comment puis-je croire que j'existe toujours pour lui…
Je prépare le repas sans motivation, mais la vie continue, n'est ce pas!
14 h toujours rien. Je décide de nettoyer les vitres. Je mets une tenue plus décontractée, remonte mes cheveux, installe l'escabeau. En nettoyant, je repense à l'aéroport, le dernier baiser que je lui ai envoyé.
La sonnerie de la porte me sort de mes rêveries.
" Oui, oui, une minute, j'arrive ! "
J'ouvre la porte tout en m'essuyant les mains, je reste immobile, aucun son ne sort de ma bouche tant la surprise est immense… Il est là, devant moi !
" Excuse-moi d'arriver sans prévenir, mais voilà, je voulais te faire la surprise, j'étais dans les parages pour la promotion d'un de mes livres… " me dit-il en souriant.
" C'est impossible, je rêve ! Mais, je… tu… euh… excuse ma tenue… mais… entre vite ! "
Nous nous jetons dans les bras l'un de l'autre, nous nous embrassons avec passion. Nous restons ainsi collés, aimantés, à récupérer tout ce temps perdu.
" Tu sais depuis ton départ, j'ai réfléchi et puis… "
Je l'interromps.
" Je ne suis pas très fière de moi car ce matin je doutais de toi, tout ça parce que tu ne m'appelais pas, alors que tu me fais la surprise d'être là ! Tu me pardonnes, dis ?"
" Oui, bien sûr mon petit chat ! Moi aussi, c'est pareil, j'ai pensé qu'une fois en France tu m'oublierais très vite… toi aussi tu me pardonnes ? "
" Oh oui ! Si tu savais… Mais tu voulais me dire ? "
" J'ai bien réfléchi, et je voudrais t'emmener pour vivre avec moi, enfin si tu le veux… "
Mon regard pétille de bonheur, je lui souris à mon tour sans pouvoir parler.
Est-ce vrai ? Est-ce un rêve ?
" Et puis, tu n'as pas oublié, nous avons toute notre histoire à écrire ! "
" Oh non, je n'ai pas oublié ! Je n'ai rien oublié de tous les moments que nous avons partagés…
Et oui, oui, je veux vivre à tes côtés. Tu me manques tant… Et
je veux te dire aussi que… je t'aime,
Yvon !"
C'est ainsi que le rêve de Gabrielle est devenu réalité…
Fabienne Dendauw, octobre 2002, fdiamella@yahoo.fr
Poussière d'Etoile
D'où vient-elle ? Je n'en sais rien, juste un petit bout de femme, là devant moi, quel âge a-t-elle ? Où sont ses parents ? Elle semble sortir de nulle part.
" Mais que fais-tu là toute seule ? " Lui dis-je.
Elle ne répond pas et me regarde en souriant.
Suis-je donc sotte, une petite fille de 2 ans, comment serait-elle me comprendre et me répondre. Ses parents doivent être bien inconscients pour la laisser ainsi en pleine nature !
Je cherche du regard si je peux apercevoir au moins un adulte dans les parages, mais non pas âme qui vive à part moi. Perdue dans mes pensées, je n'ai pas vu qu'elle avait disparue. Tant mieux, ses parents devaient être là et je ne les avais pas vus, je commençais à m'inquiéter pour ce petit bout de chou.
Je continue ma promenade, l'air sent bon le printemps, les fleurs sont écloses, les arbres bourgeonnent, l'eau du ruisseau chante à mes oreilles, la lumière du soleil me fait plisser les yeux, et puis c'est incroyable, elle est encore là, en haut, sur ce gros rocher.
" Coucou ! Que fais-tu là-haut ? Tu es avec ton papa, ta maman ? "
Elle ne répond toujours pas et rit.
Je décide d'escalader pour l'aider à descendre, je n'ai pas la tenue adéquate mais tant pis je ne vais pas la laisser toute seule là-haut. Elle rit de plus belle, est-ce à cause des efforts que je fais pour grimper ? Y a-t-il quelqu'un avec elle ?
J'arrive enfin près d'elle, en pensant déjà comment nous allons faire pour redescendre, sans que nous glissions toutes les deux !
C'est quand même curieux, elle est là, seule, en robe blanche sans tâche et sans accro et en petites sandalettes.
" Que fais-tu là, sur ce rocher ? Comment y es-tu montée ? Tu aurais pu te faire mal, tu sais ! "
" D'abord je vais répondre à la première question que tu avais en tête, je m'appelle Poussière d'Etoile, et oui je suis seule, je suis venue me promener, contrairement à ce que tu crois, je n'ai pas 2 ans mais 2000 ans ! " Me répond-elle.
J'écarquille les yeux, je me pince, est ce possible ? Non je dois halluciner ! Elle ne peut pas m'avoir dit cela ! Non, non !
Elle rit, d'un rire d'enfant qui roule dans sa gorge, les yeux malicieux sur ce visage angélique.
" Bon, alors tu vas m'écouter, c'est moi l'adulte, je vais t'aider à redescendre, puis nous irons voir si nous pouvons retrouver tes parents ! "
" Crois-tu n'être vraiment qu'une adulte ? "
" Bon ça suffit, ce n'est pas possible que tu puisses me dire tout cela, tu m'écoutes un point c'est tout ! "
" Qu'est-ce que tu peux être ringarde ! "
" Assez, chut ! "
Je la prends dans mes bras, elle est si légère que je la serre d'avantage contre moi. Je descends doucement, en prenant appui sur les aspérités du rocher, en ayant soi de bien la caler contre moi.
Et soudain, mon pied glisse, je perds ma chaussure, c'est la chute, j'entends le bruit sourd de mon corps qui atterrit et je perds connaissance. Puis j'essaie d'ouvrir les yeux, tout est trouble, je distingue une ombre blanche debout devant moi, je sais que c'est elle, je suis rassurée, elle n'a rien mais moi je ne peux plus bouger.
" Tu m'as aidée, tu n'as pas hésité à grimper sur ce rocher, tu es tombée et c'est de moi que tu t'inquiètes, alors je vais faire quelque chose pour toi ! "
Elle me prend les mains et un merveilleux courant passe, un voile semble se déchirer, nous sommes dans un autre monde, une autre réalité !
Le paysage a pris d'autres couleurs, elles sont plus vives ou plus vivantes, je ne sais comment les décrire. Une jeune femme s'approche de moi, elle ne dit rien mais je sais qu'elle me dit bonjour en souriant, et me demande si je vais mieux.
J'ouvre la bouche pour lui répondre mais elle sait déjà ce que je vais lui dire, elle sait aussi toutes les interrogations qui me trottent par la tête.
Son regard est doux et affectueux, sa "voix " est mélodieuse. Elle a des longs cheveux bouclés, une robe fluide qui joue avec les mouvements de son corps, qui sont légers comme si elle flottait dans les airs.
Elle m'amène dans un genre de bâtiment semblable à une pyramide de cristal, nous y pénétrons mais curieusement ce que je prends pour du cristal est une matière qui bouge, ce sont comme des vibrations de couleur pastel qui passent à très grandes vitesses.
Elle m'entraîne dans une salle, qui ressemble à s'y méprendre à celles où l'on peut se rendre pour avoir un accès à Internet, oui c'est ça... un cyber-café ! J'entends un rire cristallin, je me retourne et je sais que c'est elle qui rit.
Mais au fait, où suis-je ? Qui est-elle ? Elle me sourit comme on sourit à un enfant qui découvre quelque chose, et j'entends qu'elle va répondre à toutes mes questions, il suffit d'avoir un peu de patience.
Elle me montre un genre de console et un siège, puisqu'elle m'y invite, je m'assoie. C'est confortable, très " design ", ergonomique. Il y a un écran, et des tas de boutons, suis-je donc venue ici pour jouer à un jeu vidéo ? Ce n'est pas spécialement ce que j'aime mais après tout, c'est peut-être intéressant ! Je cherche les manettes, il n'y en a pas !
Elle est toujours là, près de moi, silencieuse avec des yeux rieurs. Franchement je ne sais pas quel test elle veut me faire passer, mais j'ai passé l'âge de jouer à ça ! Elle rit de plus belle, et en plus elle se moque de moi !
" Ne t'inquiètes pas, je ne me moque pas de toi, ce sont tes réflexions qui me font rire. "
Elle n'a pas ouvert la bouche pourtant j'entends très bien ce qu'elle me dit !
" Tu te demandais qui je suis, je suis Poussière d'Etoile ! "
Ah non ! J'ai vraiment du perdre la raison en tombant de ce rocher. Pensais-je.
" Tu es dans une autre réalité, et tu vas en voir d'autres sur cet écran, il suffit d'appuyer sur celui que tu veux. Je reste près de toi. "
Je dois être un peu fatiguée... Je ne sais pas où je suis... Poussière d'Etoile quel prénom ! Elle avait 2 ans, me dit en avoir 2000 et maintenant elle semble en avoir une vingtaine... Je me retrouve devant une console vidéo pour y voir d'autres mondes, de quel jeu s'agit-il ?
Après réflexion, puisque je suis ici, je vais appuyer sur un des ces boutons. Je regarde mais sur chacun d'entre eux est inscrit la même chose : " Arayah ". C'est le " fun " comme diraient nos cousins québécois...
Plusieurs touches mais le même jeu, à moins que ça soit des niveaux différents, j'espère au moins qu'il est intéressant ! Ca doit être un style " Lara Croft " au moins ce n'est pas une course de formule 1 ou un match de foot ou encore des sports de glisse !
Poussière d'Etoile est toujours là près de moi, je vois qu'elle se retient de rire, mais nous finissons par rire toutes les deux sans que je sache trop pourquoi !
J'hésite une seconde, puis j'appuie sur un des boutons. Ca y est, je me sens comme happée dans un tourbillon, puis descente dans un toboggan qui semble ne plus finir, c'est étonnant j'ai vraiment l'impression d'y être... Ah, ces nouveaux jeux, ils sont saisissants de réalité ! Sensation bizarre que cela ne me soit pas inconnu alors que je découvre ce nouveau décor, tout à l'air calme et tranquille pourtant je sens une certaine lourdeur, de plus en plus pesante. Tout à coup, un être de couleur sombre arrive, me ceinture, m'emporte, je sens sa force et sa rapidité, je veux crier mais rien ne sort de ma bouche, et je m'aperçois que je n'ai pas bougé, c'est simplement comme une partie de moi-même qu'il emporte. Je continue de voir la scène tranquillement alors que je sens toutes les émotions de cette autre moi-même. Curieuse sensation !
C'est une autre dimension, cet être sombre installe cette autre moi-même sur une table style table d'opération, je le vois faire des manipulations, il n'a pas d'instruments mais un laser, il découpe comme des connexions à l'intérieur de cette autre moi-même, est-ce des nerfs ? Ca y ressemble beaucoup sans en être, ils sont transparents à l'œil pourtant ils existent !
Une fois fait, il me relâche, je sens que ce n'est plus pareil, comme si cela empêchait l'accès à la mémoire, oui une partie de mémoire était éteinte à présent.
Voilà donc que le jeu est rendu plus difficile ! Je ne vais plus me rappeler où sont passées mes munitions, et où il faut aller ! Y avait-il une notice avant de commencer ?
Pas besoin d'appuyer sur une autre touche, le jeu continue tout seul, heureusement vu ce qui vient de se passer pour la mémoire de cette autre moi-même ! Et hop autre toboggan !
J'ouvre les yeux bien grand, je les frotte... un mammouth maintenant ! Les autres crient, grognent et se sauvent en courant. Nous sommes à l'abri à présent, ça me gratte, ça manque d'hygiène ici, et franchement on ne peut pas dire que cela sent la rose !
Ils sont forts quand même, ils ont réussi à mettre les odeurs dans les jeux !
Sans que je décide d'appuyer sur aucun bouton, je me retrouve dans un autre décor, toujours par une glissade dans un toboggan. Parfois pas le temps de voir grand chose, juste une scène, et me voilà ailleurs.
C'est reposant ici, piscine centrale dans la pièce, l'eau est chaude, de la vapeur d'eau s'en dégage. Odeurs de parfum, d'huile aromatique, des femmes discutent en se massant le corps, d'autres se coiffent, il y en a assises dans l'eau. Sommes-nous en Grèce ou une Rome antique ? A mon tour, je vais dans la piscine, et très rapidement le toboggan m'amène encore ailleurs.
Autre réalité ou autre vie, je me retrouve dans un temps futuriste, mais est-ce futuriste ?
Les moyens de transport glissent, il n'y a plus de roues, c'est une propulsion par énergie. Je suis dans un de ces engins sans chauffeur, qui me dépose devant l'entrée d'un bâtiment, j'avance dans le hall, un être androgyne me prie de le suivre. J'arrive dans une salle presque comble, sur l'estrade un conférencier. Il commence son exposé : " Nous pouvons reprendre notre propre pouvoir, il suffit de reprendre les commandes de notre ADN, je vous présente Eveille qui vous montrera les techniques pour y parvenir. "
Une femme est montée sur l'estrade, près de lui, elle commence à parler, quand tout à coup, tout commence à bouger, trembler, des sensations bizarres parcourent mon corps... Mais déjà je suis sur un autre toboggan, pas le temps de voir la suite.
Vraiment curieux ce jeu, est du à cette mémoire éteinte ? Qu'est-ce que cela veut dire ? Quel est le but ? J'ai bien conscience qu'il se passe quelque chose. Bon, réfléchissons !
1) L'histoire de la mémoire, plus intéressant, le jeu commence et passe à autre chose.
2) Le mammouth, l'odeur nauséabonde, et hop ! Autre décor.
3) La piscine, odeur agréable, alors pourquoi changer de décor ? Hum, d'accord, c'était l'antiquité... se détacher du passé.
4) La conférence, les sensations bizarres, est-ce que j'ai eu peur ?
Ai-je donc fait ces choix par la pensée par rapport à ce que je ressentais ?
Je n'ai pas eu de réponse, le jeu se remettait en route tout seul, et je passais ainsi de parties en parties avec ce fichu toboggan.
" STOP ! ! !" Tout s'est arrêté, je suis comme au milieu de nulle part, le temps a suspendu sa course, arrêt sur image et je suis la seule qui bouge. Curieusement, le temps qui ne bouge plus, paraît bien long !
Je ne vais pas rester comme ça ! J'ose un timide : " Hou, hou, il y a quelqu'un ? "
Pas de réponse, je regarde dans toutes les directions personne !
Pas étonnant que je n'ai pas de réponse ! Que peut-on faire dans un cas comme celui-là ? Une petite phrase me vient à l'esprit, et si j'essayais ?
" Je choisis de me retrouver près de Poussière d'Etoile même si je ne sais comment faire ! "
Fabuleux ! A l'instant même, je suis là près d'elle.
Elle sourit et acquiesce, ses yeux me montrent sa joie, pas de démonstration débordante, mais une joie profonde que je ressens.
" Dis-moi, suis-je comme Alice au pays des merveilles ? Est-ce vraiment un jeu ? Qui le dirige ? Sommes-nous créateurs de ces jeux ? En sommes-nous aussi les personnages ? Pouvons-nous en changer, lorsque nous en avons assez de jouer toujours avec les mêmes ? Fais-tu partie du mien ? Suis-je vraiment l'adulte que je pense être ou cela fait-il également partie du jeu ? "
Elle ne dit rien, me regarde avec des yeux emplis de tendresse, les miens se troublent, les larmes coulent le long de mes joues.
Elle m'invite à la suivre, et me montre un toboggan.
" Ca y est, cela va recommencer ! "
Je glisse, glisse encore, la vitesse m'enivre, je ferme les yeux. Ouf, cela c'est arrêté !
J'ouvre les yeux et je suis allongée, là, au pied du rocher ! Je me lève, tout va bien. Ai-je réellement grimpé sur ce rocher ? Me suis-je simplement endormie sur l'herbe ? Ai-je retrouvé la mémoire ?
Une chose est certaine, Poussière d'Etoile, enfant ou adulte, réelle ou irréelle, tu es et restes là au fond de moi.
Fabienne Dendauw, octobre 2003, fdiamella@yahoo.fr
A toi, écrivain
Tu avais décidé d'écrire une nouvelle histoire, et j'étais bien d'accord avec toi, je m'y étais donc préparée. J'avais tout laissé pour me consacrer rien qu'à toi, ne crois pas que cela était aisé pour moi, mais cela valait d'être essayé, je ne te connaissais pas, et toi non plus. Il suffisait de mettre nos vibrations au même niveau, pour en sortir la plus belle des histoires, la
nôtre.
Tu avais pris une page vierge, et tu avais commencé à y coucher des mots, je voyais la courbe des lettres se dessiner au fur et à mesure, puis les phrases commençaient à remplir le papier, je te sentais joyeux et je l'étais également. Tu as d'abord griffonné, raturé mais l'histoire allait démarrer. Oui bien sûr, tu ne savais comment débuter, j'avais bien vu. Je t'observais discrètement, j'ai regardé la façon dont tu laissais germer l'idée générale. Tu hésitais, revenais en arrière, tu semblais faire une danse comme pour mieux m'apprivoiser. Ton idée me plaisait, j'allais donc être avec toi pour la mettre en place, afin qu'elle devienne une œuvre, notre œuvre puisque nous allions être ensemble afin qu'elle voit le jour dans cette réalité.
Parfois cela ne te laisser aucun repos, ton sommeil était perturbé, tu te jetais facilement sur les cigarettes et le café pour te maintenir en état d'excitation. Te souviens-tu de ce jour où tu en as même oublié de manger? Tu avais conscience que cela se reproduirait souvent.
S'il avait pu savoir comme j'étais heureuse quand je le voyais mettre en forme le décor, les couleurs des arbres d'automne, le vent qui glissait entre les feuilles, en emportant doucement certaines sur le sol, les petits écureuils faisant les équilibristes à la cime. Et ce personnage, cet homme qui allait chercher son amoureuse à l'aéroport, leurs étreintes à l'arrivée…
Les douces ondes qui émanaient de ton texte me ravissait. Je les aimais bien tes personnages, et pour un peu j'aurais cru qu'ils étaient vivants, déboussolés tous les deux par le changement, lui s'agrippait à ses repères, elle n'en avait plus, elle était un peu perdue, avec ses deux sacs de voyage pour seuls souvenirs de son pays. Elle avait besoin de son soutien pour s'habituer aux nouvelles coutumes de ce pays où elle était à présent. Formidable, le passage où elle essayait de faire la cuisine, les mesures et les ingrédients qu'elle ne connaissait pas. J'avais ri quand il en faisait cette description, je la voyais vraiment plisser le front, se poser des tas de questions pour savoir comment faire, et puis celle des achats faits avec une autre monnaie que la sienne, heureusement il lui avait fait rencontrer des gens sympathiques pour l'aider, et celle de la lessive… Petits riens de la vie courante mais qui démontraient à quel point elle voulait s'intégrer parce qu'elle l'aimait. Il y avait mis aussi certains passages chauds, et même très chauds, au point que je n'osais me pencher sur la plume ne voulant pas faire de voyeurisme.
Certaines fois, tu pensais que j'appartenais à un autre écrivain qui m'attendait dans un autre récit, ton imagination t'entraînait vers des sentiers sur lesquels je ne t'amenais pas, tu ne
la maîtrisais pas, alors la colère et l'angoisse s'emparaient de toi, tu ne supportais pas cette idée. Dans ces moments là, je te claironnais que tu te trompais, que j'étais bien là avec toi, mais au lieu d'écouter cette petite voix, celle que je t'insufflais , tu laissais place à ton mental qui te disait toutes sortes de choses pour mieux nous séparer, pour mieux y installer le doute. Tu tempêtais, tu me repoussais. Avais-tu bien réfléchi ? Comment aurais-je pu écrire notre histoire avec un autre ? Notre histoire ne ressemblait à aucune autre, puisqu'elle n'était rien qu'à nous. J'essayais de nombreuses fois de le rassurer, de lui dire de lâcher un peu du leste, que cela était possible mais qu'il fallait juste que nous accordions nos violons, les notes et les accords.
"Ecoute, notre histoire est une histoire étrangère à toutes celles que tu as créées jusqu'à présent, tu ne peux pas réagir de la même façon qu'avant, puisqu'elle est toute nouvelle. Ouh Ouh… Tu as entendu ?"
Non, il n'avait pas entendu. Il continuait dans la direction qu'il connaissait, il voulait me façonner d'après sa mentalité et ses coutumes. Cela lui était pénible, ses yeux devenaient aussi sombres qu'un ciel annonçant l'orage, les idées jaillissaient sur le papier, puis aussitôt, il les barrait, et il revenait sur ce qu'il avait écrit, il modifiait les tournures, les mots qui n'avaient plus le sens initial.
"Eh ! Ecrivain, comment veux-tu que je fasse ? Comment veux-tu que je t'aide ? C'est bien ce que tu écris, pourquoi le changes-tu ? Tu m'entends ?"
Non, il n'avait rien entendu. Il m'avait invité pour l'histoire et j'étais là, cela commençait bien, je ne comprenais pas pourquoi il en venait à en changer le cours. Je n'arrivais plus à communiquer, il restait sourd à mes demandes, à mes idées. Je restais donc muette en attendant un moment plus opportun. Un jour, pourtant, il avait fini par laisser glisser sa plume sur le papier, tendres caresses, des pleins, des déliés, des points de suspension, d'exclamation, un nouvel épisode se dessinait. Il y mettait tout son cœur, je le voyais heureux, souriant, il jouissait d'avoir su être libre, laissant l'intuition le guider, le transporter dans ce moment de pur bonheur, moi j'étais aux anges, nous étions parvenus à nous accorder. Hélas, il avait vite repris le contrôle, il ne m'avait pas retenu et m'avait laissé au fond d'un tiroir pendant un mois.
Durant tout ce temps, il occupait ses pensées avec une histoire ancienne, quand à moi je passais mon temps à penser à lui, à essayer de trouver un nouveau mode de communication. Son intuition le titillant à nouveau, il consentait enfin à ouvrir le tiroir pour m'en sortir.
"Comme cela fait du bien de te retrouver, écrivain ! Tu me manquais tant."
Je n'attendais que son feu vert pour reprendre notre histoire où il l'avait laissée. Il était décidé d'améliorer les choses, il semblait vouloir être plus conciliant. J'étais moi aussi pleine de vigueur pour notre œuvre. Le problème était qu'il avait laissé ses deux histoires côte à côte, et qu'il s'occupait des deux à la fois. Il n'était plus disponible pour nous, il me délaissait prétextant qu'il ne pouvait laisser cette histoire ancienne, qu'il ne pouvait pas la mettre au rebus car elle n'avait plus que lui.
"Oh, écrivain ! Je ne te demande pas ça, seulement de prendre soin de notre œuvre comme un enfant qui vient de naître, qui est encore fragile, laisses-lui le temps, un peu de temps pour se façonner et savoir dans quel sens aller, et ensuite tu pourras t'occuper de ton autre histoire. Tu comprends ?"
Il ne comprenait pas. Il s'imaginait que je voulais l'exclusivité alors qu'il ne s'agissait que de bien démarrer ensemble tous les deux. Il tempêtait, s'entêtait à dire qu'étant la petite dernière, il fallait que je l'écoute, que puisque j'étais venue vers lui, il fallait donc que je m'adapte à lui et non l'inverse. Oubliait-il que s'il avait voulu que je vienne, c'était que l'appel du changement était né en lui ? Autre style, autre tournure,
autre façon d'écrire.
"Dis, écrivain ! Comment veux-tu changer en gardant ce que tu connais déjà ? Oui c'est vrai que ce n'est pas le plus simple de lâcher
prise pour aller vers la nouveauté. Veux-tu toujours rester le même ? Crois-tu qu'il me soit aisé de trouver comment être au diapason pour te souffler des idées nouvelles, que tu n'entends pas ?"
Il n'entendait pas. Je lui disais que j'essayais de communiquer avec lui sans y parvenir, que j'allais m'en aller ou alors qu'il faudrait trouver le moyen d'être sur la même longueur d'onde, il y avait bien une solution. J'avais bien compris, il voulait que j'attende, afin de nous permettre d'y réfléchir.
Mais quelle mouche l'avait piqué ? Je ne le savais pas, il m'avait mise dans une enveloppe, m'avait renvoyé et j'avais atterri dans une histoire ancienne.
"Non, l'écrivain, ne fait pas ça, ça ne me plait pas ! Je suis venue pour quelque chose de nouveau, pour notre œuvre, et toi tu le voulais aussi ! Allez, reviens me chercher !"
J'étais là à nouveau dans ce livre que je connaissais. J'étais là, je l'appelais, je l'espérais, je voulais retourner avec lui, mais les personnages de l'histoire ne voyaient pas les choses de cette façon. Ils étaient contents de me retrouver, moi aussi, mais mon histoire était ailleurs. Ils ne le comprenaient pas, et le sénario mis en place ne me convenait pas. Je l'appelais encore et encore. Les jours si longs passaient mais je continuais à croire que notre histoire verrait le jour, qu'elle était juste en train de mûrir comme peuvent le faire certaines œuvres.
Les contacts se faisaient de moins en moins fréquents, il me reprochait de l'avoir laissé. Je continuais à croire que son intuition allait le réveiller à nouveau, que même si ce n'était pas le plus facile, nous aurions la force et le courage d'écrire notre belle histoire. Les jours passaient et passaient encore, je perdais parfois ce courage et cet espoir.
"Ecrivain, réveille-toi, je suis toujours là, près de toi. Deux ans sont passés maintenant. Ecrivain,
n'abandonne pas, elle est belle notre histoire !"
Je ne savais ce qui me portait, il était sans cesse présent, peut-être allait-il se décider ? L'attente était longue, très longue. En était-il de même pour lui ?
Non, il avait vite décidé de mettre notre histoire au panier, et il avait repris une page blanche pour en écrire une autre, une autre dont il connaissait déjà le style, les coutumes et le langage, moins difficile sûrement pour lui.
A la seconde, j'ai été transportée au pays des loups, et avec eux, j'ai hurlé mon désespoir. La pluie a mouillé le papier et l'encre a commencé à s'effacer.
"Ecrivain, laisse au moins une phrase allumée, ne laisse pas le feu mourir,
entretiens la braise qui brûle encore, car bien plus qu'un grand feu, qui peut s'éteindre aussi rapidement qu'il a pris, cette chaleur t'entoure et t'apaise. Nul besoin de grands éclats, juste quelques mots profonds et sincères pour maintenir son ardeur. Elle a besoin de toi pour exister, pour reprendre vie, redémarrer cette belle histoire hors du commun. Prends soin de choisir les mots pour la rendre vivante et pétillante. Evites le tisonnier pour ne pas la blesser, la douceur et l'amour font bien des miracles. Il te faut écrire un autre monde, elle n'attend qu'un geste de toi et tu en as le pouvoir."
Je sais qu'il n'a rien entendu malgré sa devise : "Je me souviens". Il a oublié toutes ses promesses et moi non. Notre œuvre en est restée là, une ébauche de style nouveau. Son mental a repris les rênes, son cœur est resté fermé. Il n'a pas continué, il n'a pas cru qu'il pourrait y arriver, moi si. Oui, je suis restée là près de lui pendant tout ce temps, oui, je pensais sans cesse qu'il irait dans ce changement qu'il espérait tant, oui, j'étais là pour lui souffler la nouveauté, j'étais là pour le stimuler, lui dire : "Oui vas-y, c'est bon,
continue, ne doute pas, laisse-toi aller, laisse couler ta plume sur le papier."
Je suis restée dans l'ancien scénario, mais avec l'espoir encore plus grand, qu'un écrivain, un autre, qui veuille changer de style, vienne me chercher.
"A toi, écrivain, si tu veux ton histoire hors du commun, autre qu'une pâle copie que celle que tu as connue jusqu'à présent, je suis là ! A toi, écrivain, si tu es prêt à m'accepter, je suis là ! A toi, écrivain, si tu veux une trame solide et originale, je suis là ! A toi, écrivain, si tu aimes de tout ton cœur, je suis là ! Je suis là juste pour toi, viens me chercher !"
Fabienne Dendauw, novembre 2003, fdiamella@yahoo.fr
Première partie: " Tuer, vivre et mourir, ...
Mon absence de main gauche me fait atrocement souffrir. Je retrouve de la joie à travers ces larmes, lorsque je réalise qu'elle au moins a déjà atteint le paradis promis par Allah aux guerriers du Jyhad. D'ailleurs, si ce que les imams ont dit est vrai, elle peut déjà commencer à caresser les cinquante vierges qui m'attendent au ciel. Un rire nerveux surgit de ces pleurs, quand je m'aperçois que je ne suis plus combattant désormais, mais simple mutilé de guerre. Aurai-je tout de même ma place là haut, après être tant de fois tombé si bas? Devrai-je rester pour l'éternité aux portes de ce jardin luxuriant, troublé par cette délicate fragrance de miel et d'encens? Serai-je assis là, stupide, derrière les grilles divines, à regarder ma main gauche remplir des coupes qui n'atteindront jamais ma bouche? Cette même main faisait de moi un futur shahid, un héroïque martyr. Ce membre indifférencié de ce corps de plomb, de crasse, de sueur et de sangs mêlés, n'a que trop bien accompli ce pour quoi je l'avais endurci.
Du temps
où je me battais encore, j'avais une solide réputation de lanceur
de grenades. Lorsque l'occasion se présentait, on m'acclamait aussi comme
renvoyeur de celles venues de la partie adverse. Ce qui pouvait sembler risqué,
mais bon, en ces temps dévastés, l'acier valait plus cher que
la chair, même aux nerfs d'acier.
Ma technique de lancer, fort simple à priori, consistait à réciter
intérieurement ma sourate favorite de notre livre saint, et ce, juste
entre l'amorçage et le lancer : " Il n'y a pas d'autre dieu qu'Allah
et Mohammed est son prophète. " Cette simple phrase, si elle était
bien rythmée, pouvait nous éviter un ennui considérable:
Celui de reprendre sur la gueule notre propre piété destructrice.
J'avais appris ce petit truc dans un roman de science fiction. Je lisais pas
mal avant tout ça. Je veux dire, avant que la guérilla ne déchire
la suisse du moyen orient, pour en faire un innommable charnier post moderne.
Si la réalité dépasse la fiction, les obus ravagent les
deux, sans distinction.
Quand j'y pense, lorsque qu'une guerre interne comme celle-ci éclate,
rien n'est plus important et plus dérisoire que le travail occupé
dans sa vie d'Avant. Moi, j'étais étudiant à l'American
University of Beirut. Un des premiers de mon pays à pouvoir goûter
aux joies du baseball, pour ensuite finir lanceur de cocktails Molotov, bâtons
de nitro, couteaux, mines et autres; J'aurais même lancé mes couilles
pour défendre ma famille. Un de mes oncles, plombier de son état,
fournissait en lance-flammes artisanaux les chiites du quartier d'Hamra. Son
camion et lui sont tombés sous les coups d'une faction de la milice chrétienne
maronite. Cette même faction était dirigée par Tom, l'ex-président
catholique du club d'échec de la fac où j'étudiais, six
ans auparavant. C'est fou de pouvoir se dire qu'on a été copain
de classe avec l'assassin de son oncle. Très copains, en plus.
Cette guerre est devenue tellement dingue, que j'ai été momentanément
affecté sous ses ordres. D'après lui, on pouvait dépouiller
de son contenu une planque de vivres et d'armes appartenant à la D.G.S.E
française; Juste à la lisière de la jungle urbaine, à
quelques kilomètres dans la campagne. On était un peu tendu, car
on avait rien à se mettre sous la dent depuis des jours. Il fallait aussi
qu'on refasse le plein, avant que n'arrive le mois de Ramadan. Même si
c'était risqué de sortir de Beyrouth, pour en plus se frotter
à de vrais soldats, tout le monde était d'accord pour ne pas rester
sans rien faire. Pendant qu'on négociait, nos familles crevaient de faim.
C'est Thomas, l'échecquiste catho qui a fait le premier pas. Ils avaient
besoin de renforts, les maronites et lui, vu ce qui leur était arrivé
une semaine auparavant. La moitié des effectifs de leur milice avait
cramée dans l'explosion d'une bombonne de gaz. Tragique incident, sans
plus de détails. Je n'ai pas cherché à comprendre, mais
quelque chose me choquait, sans vraiment savoir quoi. Sur le moment, je pensai
que mon malaise venait simplement du fait de devoir bosser avec des chiens d'infidèles.
Les yeux dans le vagues, posés sur le crucifix qui pendait à son
poignet, je lui tendis la main en signe d'accord mutuel; La sienne était
molle et moite.
L'alliance originelle comptait neuf musulmans pour autant de chrétiens.
Les gardes français du dépôt camouflé, quant à
eux, n'étaient qu'au nombre de deux. Carnage éclair en un lancer
de ma part. Deux en moins, en moins de deux. Quand on s'est assuré qu'ils
étaient seuls, et bien morts, ça a paru bizarre à certains
d'entre nous, mais la liesse de la victoire nous a tous submergés comme
des cons. La place forte de l'armée française nous appartenait,
à nous autres soldats de fortune, et c'est comme si on avait écrasé
Paris. Aujourd'hui, je mets ça sur le compte de notre désir commun
de se sentir libanais, vivants et victorieux, sur autre chose que des libanais
morts. Putain, après des mois entiers à affronter l'enfer du conflit
urbain, on avait bien le droit de savourer cette petite garden-party dans la
cambrousse. Au fond, rien ne nous empêchait de nous reposer un peu, avant
d'endurer les tensions du voyage de retour sur Beyrouth.
Dès les premières heures du conflit, le chaos s'abattit tel une
chape de plomb sur la ville; Puis, une ligne presque infranchissable s'était
peu à peu formée sur la capitale, coupant la ville en deux, du
nord au sud. De nombreux affrontements eurent lieux à cet endroit, car
c'était plus ou moins une séparation entre monde musulman à
l'ouest, et monde chrétien, à l'est. Pour simplifier, je dirai
qu'il était beaucoup plus difficile de survivre pour les membres des
deux camps, une fois cette ligne (dé)passée. Certains en étaient
revenus, mais durement touchés par leur expérience de l'Autre
Côté; Ceux là ne seraient plus jamais capable de la traverser
volontairement, même une fois la paix revenue. D'autres encore, voyaient
cette simple bande de béton comme une balafre ouverte et tracée
au rasoir de barbier, un point de non retour vers la folie meurtrière.
Ca tirait sans cesse dans tous les coins, un vrai Verdun. Après ça,
sans prévenir, les snipers ont complètement infestés les
immeubles encore debout. A partir de là, silence total, on aurait pas
pu péter sans que ça résonne. Le moindre bruit, la moindre
sortie de jour constituait une erreur fatale. Pour Jésus, aux innocents
les mains pleines. Pour n'importe quel tireur embusqué, aux imprudents
une balle dans la tête.
Quelqu'un nomma cette frontière " La ligne de démarcation
", sans que je sache trop pourquoi. Un peu comme un terme sportif, ironiquement
fatal. Pour ma part, je l'aurais nommée la ligne à hautes tensions,
ou de manière moins poétique, mais plus fidèle au fond
de ma pensée: " La ligne de merde. "
Le soleil
invaincu se couchait déjà sur notre victoire, orange en fusion
dans le rose du ciel. Il nous laissait profiter de ses derniers rayons comme
autant de rêves d'abondance, accrochés aux nuages violacés
parsemés ça et là. Chacun ouvrait les blisters de haschich
ou les packs de bières, cartouches de cigarettes, ou encore des bouteilles
de Ricard 51, un genre d'Arak à la française. Le tout à
profusions, et dûment tamponné des lettres magiques R.F. On avait
décidé d'un commun accord de ne pas ouvrir les caisses de vivres
et d'armement pour l'instant. De plus, interdiction formelle de toucher aux
caisses de médicaments, denrée rarissime, et qui seraient hautement
convoité durant le partage. Sous l'emprise de l'alcool, un incident fâcheux
pouvait vite survenir. Pourtant, tout se déroulait peinard, et les fanatismes
se diluaient facilement sous cet épais nuage éthylique et psychotrope.
Après avoir parlé du bon vieux temps, en buvant de la Kronenbourg
à température ambiante (pour Thomas) et en fumant du Haschich
(pour moi), on s'est mis à se raconter nos anecdotes meurtrières.
C'est à ce moment là que j'ai su que c'était lui le coupable,
pour mon oncle et les chiites du quartier d'Hamra. Evidemment, il s'était
précédemment assuré que notre escouade ne contenait que
des sunnites. Peut être pensait-il faire d'une pierre deux coups? Attiser
la vieille haine opposant chiites et sunnites, et narrer ses exploits stratégiques
à un vieux pote de fac. L'Utile s'encombrant de l'Agréable. Lui
qui savait faire échec et mat en cinq coups, s'est retrouvé mort
en un coup de couteau dans les bronches. Pas un seul cri ne traversa ses lèvres,
sinon un gargouillis de surprise. Il tomba en suffoquant, noyé dans son
propre sang.
On devait avoir vingt quatre ans tous les deux, à l'époque. C'est
drôle, comme le temps peut se comprimer et s'étendre. J'ai prononcé
les mots à l'époque le plus naturellement du monde, alors que
sa mort ne remonte qu'à quelques heures, quelques jours tout au plus.
Comme j'ai été naïf de croire qu'en vengeant un musulman,
je pourrais ôter de ma bouche cet horrible goût de sang. Avec quoi
pourrai-je l'effacer maintenant? Les dattes dorées du Paradis d'Allah?
Peu importait, finalement, puisqu'il serait à jamais présent.
Je le tuai de la main gauche, en captant son attention du joint que j'écrasai
de la droite.
Sur la petite vingtaine de trou du cul libanais (chrétiens et musulmans
mêlés) assis devant cette cavité naturelle, un seul avait
eu la chance de faire son service militaire. Paix à son âme.
Après avoir poignardé Thomas, j'eus le temps d'en égorger
quatre de plus, sans que le moindre coup de feu ne parte. Le reste ne fut qu'une
hécatombe de martyrs chrétiens ivres morts. Seulement quatre d'entre
eux ont eu le temps de protester contre la vulgarité de telles méthodes,
à ce que j'ai compris de leur cris d'agonie étouffée.
D'accord, je dois admettre que j'ai sûrement été à
l'origine du massacre express de dix hommes saoulés à la bière
et aux clopes françaises, mais au final, le résultat aurait été
le même. Les deux soldats français que j'ai éclatés
n'était là que pour rester en vie, à l'abri des balles
dans leur putain de caverne, et attendre que les gros bras de la Légion
viennent nous résumer tous. Ils étaient sans doute à l'abri
des balles, mais sûrement pas à l'abri d'une grenade. Bismillah,
les munitions contenues dans la grotte dépôt n'ont pas explosé.
Elles ont tenu le choc sans broncher, sous la déflagration de mon projectile
de mort. Cette grenade démente a dû tellement stupéfaire
les soldats qui nous prendraient plus tard à revers, qu'ils ont décidé
de ne pas bouger, et de rester planqués, pour évaluer nos forces.
Peut-être attendaient-ils qu'il fasse nuit noire, pour nous mettre une
raclée. S'imaginaient-ils que l'on débuterait leur sale besogne
sans eux? Car, pauvres de nous, ça n'a pas loupé.
La nuit
venait de tomber sur les morts et les vivants, unis dans ce silence nouveau.
Si on avait été observé avec des jumelles à vision
thermique, les cadavres encore tièdes auraient eu l'air de simples dormeurs
immobiles, silhouettes contrastées jaunes et vertes dans le bleu électronique
nocturne du froid environnant.
Certains d'entres nous faisaient les poches de leurs vaincus, et je m'étais
tapé sept mercenaires en quelques heures. Deux français chargés
de capotes, une aubaine; Quatre maronites pour mille livres libanaises et un
peu d'héro, c'est à dire pas grand chose. Un joint de leur came
à la bouche, j'entrepris de fouiller les fringues de leur chef, anciennement
mon pote. J'y trouvai ses papiers d'identité, que j'enfournais aussitôt
dans ma sacoche; Cela ferait une belle satisfaction aux veuves de mon oncle.
Comme pour étouffer ma culpabilité, je laissai à son doigt
l'alliance que j'y trouvai.
J'avais de plus le chapelet du seul catholique de la bande; Ce qui ajoutait
encore à ma joie, déjà gonflée de volutes opiacées.
Il était enroulé comme un trophée autour de mon poing droit,
quand la grenade tricolore est mollement tombée à mes pieds, rebondissant
et roulant sur la terre battue.
Mon cerveau eut à peine le temps d'envoyer un flot d'adrénaline
jusqu'à mes sphincters, que j'empoignai déjà fermement
de la main gauche, ce doux présent "à la française".
Si l'adrénaline était une drogue dure, je surfai dangereusement
sur l'overdose. Je crois même avoir subi ce que j'appellerais un bref
arrêt cardiaque, durant ma manoeuvre de renvoi.
D'habitude, dans pareille situation, je m'autorisai une marge d'erreur d'une
seconde, environ. Une seconde, c'est cent quatre vingt treize milliards de pulsations
d'atome de césium, juste le temps nécessaire pour prononcer le
mot seconde. A peine le temps qu'il faut pour éternuer. Assez pour assouvir
la pulsion de l'expulsion. Une seconde, tout juste ce qui m'aurait suffit. Rien
qu'une... J'étais pétrifié, le souffle coupé par
cette pause passagère du Temps. Mon horloge cardio-vasculaire s'est alors
remise en marche en accélérant, déréglée,
comme un compte à rebours mortel...
Ce fut une seconde de trop. La bombe explosa juste avant que mes doigts ne desserrent
leur étreinte. Ma main partit dans toutes les directions à la
fois, disparaissant dans un tonnerre de chaleur et d'aveuglante lumière.
La douleur dans mon tympan gauche fut telle qu'aujourd'hui encore, je crois
que cette explosion n'eut pas lieu dans ma paume, mais dans mon cerveau.
Je perdis instantanément connaissance, tombant tête la première
sur le frais cresson bleu. Au dessus de moi fusaient déjà à
sens unique de mortelles étoiles filantes de calibre 7.62.
Deuxième partie: ...avant de renaître...
Si je n'ai pas vu le bout du tunnel dans les ténèbres, en tout cas j'entendais tout se qui se passait autour de moi. Seulement, je me sentais trop bien pour avoir le besoin, ou même l'envie, d'analyser la provenance et la signification de tous ces sons. Ils me pénétraient inlassablement comme autant de coups d'épées dans l'eau. Certains sombraient en moi tels des pierres jetées dans la mare, désespérément engloutis avant d'avoir pu être interprétés. Ils ne laissaient derrière eux qu'un léger remou à la surface de mon âme. Je m'imprégnai d'eux, avant de les laisser s'évanouir et se dissoudre, autour et en moi. Le plus apaisant dans tout ça, c'est que mon identité entière disparaissait en même temps qu'eux. Si la mort n'était qu'une perte de connaissance, en sûrement plus intense, comme une porte vers la déconnaissance, alors je serai ravi de donner ma vie et plus, pour jouir de cette plénitude à jamais.
Au moment où je reprend conscience, je ne pense encore à rien de particulier. Mes rêves semblent vouloir se reformer dans mon esprit, comme s'assembleraient des gouttes de pluie dans un nuage. Ils viennent ensuite s'écraser sur le pare brise de la réalité, pour être définitivement balayés en un clignement de paupières, essuies glaces d'un éveil austère et visuel. Aucune frustration n'est plus grande que celle d'être incapable de se souvenir de ses rêves, au sortir d'un songe tiède et merveilleux. Comme j'aimerais n'avoir jamais rouvert les yeux...
La rétine
céleste était à mi chemin de son zénith, lorsque
je revins à la vie dans l'azur. La rosée du matin avait à
présent disparu, emportant avec elle un peu de notre odeur de viande
faisandée, à des kilomètres à la ronde. Elle se
propagea comme un appel lancé à tous les nettoyeurs de la terre.
Encore hébété, m'éveillant à (et avec) peine,
je ressentis une douleur sans nom dans presque toute mon intégrité
physique. Ma tête était terriblement brûlée par la
déflagration de la grenade, et mon oeil gauche était craquant
dessus, fondant dedans. Je savais que je ne devais mon salut qu'à l'averse,
qui éteignit le brasier naissant de mon corps tel un baptême rédempteur.
A toute chose malheur est bon, car mon moignon ne saignait pas, cautérisé
par la chaleur de l'explosion. De plus, une sensation apaisante perça
mon agonie à ce moment là: Si j'ai mal, c'est que je ne suis pas
mort, et ce qui ne me tue pas, me rend plus fort. A vouloir passer ma langue
sèche sur mes lèvres, je sus qu'elles avaient fondu. Paralysé
par mes blessures et ma fatigue, étendu au bord d'une route de campagne
déserte, au milieu de cadavres disposés en charnier à ciel
ouvert, je regrettai tout de même amèrement de ne pas être
mort. Surtout que s'approchaient désormais quelques chiens errants, charognard
modernes autrefois domestiques, sûrement attirés là par
la délicieuse odeur de chair grillée que dégageait nos
corps éparpillés. Un d'entre eux portait encore sa médaille
dorée, et je crus discerner trois lettres gravées. R-E-X, comme
le dinosaure. Il se désintéressa d'abord de moi, reniflant plutôt
ce qui avait dû être mon voisin et ami, Walid. Etaient-ce les soldats
français qui nous avaient transportés jusqu'ici, afin que nous
ne nous décomposions pas trop près de leur relais clandestin?
Toujours est-il que la présence des chiens m'effrayait de plus en plus,
car un d'entre eux sembla s'apercevoir que j'étais vivant, et se mit
à grogner à mon encontre. Je vis ma fin venir et priai en pleurant
Allah le miséricordieux. Par quoi commencerait-il, mes joues, ma gorge,
mes yeux? Alors que tout semblait perdu, j'entendis le ronronnement réconfortant
d'un camion qui approchait, sur la route où j'aurais dû mourir.
Je ne pouvais encore le voir, mais il portait sur son flanc le symbole de la
Croix Rouge. Je m'époumonai, agitant un de mes bras en l'air, au prix
d'horribles souffrances. Effrayés par le bruit du moteur, les chiens
décampèrent et je pus enfin m'évanouir, apaisé.
Lorsque je m'éveillai à nouveau, j'étais secoué
par les cahots de la route défoncée, à l'arrière
de mon ambulance de fortune. Au dessus de moi, penché sur mon bras et
sûrement en train de m'injecter un quelconque calmant, m'apparue une vision
de rêve. Une créature enchanteresse qui, de sa voix douce, aurait
pu effacer n'importe quel mal. Elle me parla, tandis que je sombrai de nouveau
dans les brumes de l'inconscience: " Ne vous inquiétez pas, on s'occupe
de vous... " avant d'ajouter quelque chose qui m'aurait sûrement
glacé de terreur si je n'avais pas été autant drogué:
" Tout va bien se passer, vous verrez. On vous ramène chez vous,
Thomas... "
Dernière partie: ...dans la peau de sa victime. "
Ainsi,
les infirmiers non gouvernementaux firent leur travail sans que je puisse leur
indiquer ma véritable identité, et je me retrouvais dans de beaux
draps, ceux de mon pire ennemi, Thomas. Toute sa famille était là
pour contempler l'étendue des dégâts, et prier le dieu qui
n'avait pas voulu de moi.
Terrifié par ce qu'ils m'auraient fait s'ils découvraient qui
j'étais et ce que j'avais fait, je choisis de ne m'exprimer que par des
râles étouffés. Aucun d'entre eux ne fit la différence,
ce qui me laissait un goût aigre doux dans la bouche: J'étais hors
de danger de leur part d'un côté, mais cela voulait dire que mon
corps avait été dénaturé au delà de tout
espoir de retrouver plus tard une vie normale. La vie avait-elle jamais été
normale? Avais-je simplement rêvé la Paix?
Les médicaments
se faisant plutôt rares depuis le début des affrontements, je n'avais
pas grand chose pour apaiser les douleurs dont j'étais la cible. Heureusement,
un des cousins de Thomas était en contact avec un type qui connaissait
un autre gars qui avait sûrement des contacts avec la C.I.A. Foutaise
ou réalité, je m'en foutais réellement. Le cousin en question
avait trouvé quelque chose qui pourrait me soulager, et c'est tout se
qui comptait. Il appelait ça le speedball, cocktail bâtard de cocaïne
et d'héroïne. Un vieux bouseux lui avait aussi fourgué quelques
champignons hallucinogènes. " Des amanites tue-mouches, je crois.
" avait dit le type. J'accueillis cette nouvelle avec une neutralité
digne des plus sages enseignements zen. J'avais déjà une longue
liste de produits toxiques dans le sang, et un de plus ne me dérangeait
en aucun cas, tant qu'il eût prouvé son efficacité anesthésiante.
D'après ce que m'avait dit son/mon cousin, le speedball vous rendait
aussi confiant qu'avec de la cocaïne, et aussi heureux qu'avec de l'héroïne.
Etrange comme les deux premières lettres de ces drogues dures, correspondaient
si fidèlement aux premières lettres de l'état dans lequel
elles vous plongeaient. COcaïne, COnfiant, HEroïne, HEureux, MOrphine...
MOribond? Comme si le nom de ces substances avaient été pensés
par des créatifs de publicité. Je vis défilé devant
mes yeux rêveurs, de grandes pancartes de quatre mètres par trois,
proclamant le long des autoroutes de mon imagination, leur curieux slogans:
" Avec la Cocaïne, c'est moi l'Héroïne! " Visage
étincelant de pin-up à l'appui, comme dans les pubs américaines
des années cinquante. Laissant là ces considérations, je
songeai alors au mode d'administration de mon super calmexcitant. Pour plus
d'effets, je décidai de sniffer ma dose plutôt que de la fumer,
après avoir manger les champignons du vieux. La souffrance m'aurait fait
faire n'importe quoi, pensai-je comme pour me justifier. Je réalisai
alors que c'est la pénurie de médicament, ainsi que l'abondance
de drogue inhérente à chaque guerre, qui nous poussaient tous
à faire n'importe quoi. Je me ravisai aussitôt, revenant à
mon idée première: Il s'agissait bien de Souffrance, globalement.
Violemment et goulûment, je sniffai les trois lignes de speedball. En
quelques secondes, ce napalm narcotique, ce mélange hétérogène
d'eau et d'huile bouillantes, fit de moi sa chose, son pantin désarticulé
jeté dans un feu de cheminée. Avant la prise du Produit, le flot
de mes pensées avait déjà pris une tournure surréaliste,
mais d'une seconde sur l'autre, il y eut comme une pause, le temps se figea,
et mes pensées conscientes firent de même; Un peu comme des siècles
auparavant, devant cette grotte.
Après ce spasme temporel, je fus submergé par une gigantesque
vague hallucinatoire. Les arêtes et les sillons des murs de ma chambre
semblaient défiler en un cycle continu sur leur axe, et se dédoubler,
se dédoubler encore en lignes qui s'entrecroisaient, de plus en plus
nombreuses, et de plus en plus avides d'arriver au bout, sans jamais rencontrer
de fin. Après un certain temps, je me mis à entendre comme une
forme de fréquence radio, parcourue de grésillements et d'ondulations
vibratoires. Il me fallut encore quelques instants, pour réaliser que
ces sons et ces bruits correspondaient aux lignes qui couraient sans relâche
sur les murs.
Ce spectacle me faisait penser aux oscilloscopes que j'avais déjà
vu en classe de physique. Les courants sur le crépis se stabilisèrent,
et de légers chuchotements me furent audibles. J'étais absolument
incapable de savoir ce qu'ils disaient exactement, et leur nombre augmenta presque
infiniment. Aucun d'entre eux ne semblait s'adresser aux autres, car ils prononçaient
leur complainte en même temps, sans prononcer les même mots. J'avais
l'impression d'être au beau milieu d'un stade olympique, où pelouse
et gradins seraient bondés de gens les uns collés aux autres.
Le volume de leur voix resta le même pour tous, mais bientôt leur
multitude satura mes sens. Cela me rendait fou. Ils bourdonnaient autour de
moi comme un million d'abeilles tueuses essayant d'entrer de force dans mes
oreilles. Je réalisai alors que j'entendais les divagations de milliers
de défunts avant moi. Aussi ridicule que cela puisse paraître après
coup, j'avais la certitude de m'être directement branché sur la
longueur d'onde d'une dimension parallèle, le monde des morts.
La guerre du Liban était un Colisée plein à craquer de
gladiateurs modernes, décédés sur son sol. Tous psalmodiaient
des prières à leur dieu dans un souffle, avant de s'évanouir
enfin, remplacés par d'autres. Tous quémandaient leur extrême
onction, et chacun se savait inexorablement damné. Discrètement
mais sûrement, une sensation lugubre s'imposa à moi. Si j'errai
moi aussi au milieu d'eux dans cette funeste arène, j'étais peut
être un mort en transit parmi tant d'autres, récitant éternellement
une mélopée funèbre. De plus, il n'y avait aucune raison
pour que je ne sois pas maudit, tout comme eux.
Puis ce fût le silence, avant qu'une pluie fine et grasse de pétrole
ne commence à s'abattre sur nous. Le ciel était rouge violacé,
comme le sang d'un noyé. Le ballet des âmes errantes désertait
peu à peu ce Cirque romain devenu terrain de baseball, pour venir sagement
remplir les gradins. La terre battue n'était rien moins qu'un sol d'héroïne,
tandis que les lignes de démarcation étaient inévitablement
tracées à la coke. Entres elles, là où reposaient
habituellement d'inoffensifs petits coussins, plus justement appelés
bases, je pouvais admirer d'étincelantes mines antipersonnelles. Sur
ce terrain là, l'Herbe ne poussait plus depuis longtemps. En guise de
pelouse, du pavot. Je réprimai un hoquet nauséeux, me disant:
" C'est le jeu. " J'étais en tenue, comme Avant au poste de
lanceur, portant au dos de mon maillot le numéro Alpha, imprimé
en doré pailleté, sur fond blanc; Grenade bien ancré dans
ma main droite gantée de chrome prismatique, prête à être
lancée par ma main gauche étrangement intacte. Thomas, arborant
fièrement pour notre équipe le numéro Oméga, placé
en position de receveur, me fit les signes correspondant à " balle
courbe ". Mon oncle, numéro Pi de l'équipe adverse, maillot
noir aux impressions chromées et argentées, était armé
d'une longue roquette en guise de batte, et me jeta un regard mauvais. Il désirait
plus que tout ma mort, je le pressentis, et ferait tout pour défendre
sa base. Sans que j'arrive à savoir pourquoi, il cherchait à préserver
Thomas. Les deux équipes étaient composées des mêmes
personnes qui décédèrent dans l'attaque de la grotte, mais
il n'y avait plus de distinction de foi. L'arbitre, quant à lui, fumait
une gitane sans filtre sans vraiment se poser de questions. Son uniforme bleu
blanc rouge me dégoûtait, mais je devais faire avec, car les immenses
caméras thermonucléaires de télévision n'en perdaient
pas une miette, retransmettant cette rencontre en direct dans tous les foyers
occidentaux, à l'heure des gras repas. Je pris une profonde inspiration,
amorçai la grenade, et prononçai lentement, mais sûrement:
" Il n'y a pas d'autres dieu qu'Allah, et Mohammad est son prophète.
" L'esprit vidé, je lançai enfin la grenade en trajectoire
courbe, comme indiqué par Thomas. Je la vis poursuivre sa course au ralenti,
tandis que elle s'approchait toujours plus près d'eux, roulant sur elle
même, comme flottant dans les airs. Tom dessinait à présent
un signe de croix devant lui dans l'air, son sourire n'ayant pas bouger d'un
pouce. Cette astéroïde en suspension rencontra la roquette en un
toc retentissant, et toutes deux explosèrent sur le champ, déjà
accompagnées par la mine posée au sol. Mon oncle se sublima en
un nuage de chair, projeté en lambeaux de toutes parts par les flammes
de l'enfer. Le sol, détrempé de pétrole, fût rapidement
parcouru d'un bout à l'autre par une nappe de feu bleue et verte qui
s'étendait toujours plus vite, chargé d'émanations opiacées
qui saturèrent l'air ambiant, en une seconde. Thomas, prodigieusement
intact bien que recouvert de morceaux épars, ne se départit pas
de son visage radieux. La suffocante chaleur ne semblait pas l'atteindre. Il
s'approcha de moi en riant à pleines dents, diamants scintillants dans
le noir de sa silhouette. Je le voyais en contre jour du feu orangé de
l'explosion, nuage brûlant toujours en suspension derrière lui,
montant vers le ciel. Les gouttes de pluie noirâtre qui passait à
travers cet épais nuage incandescent, s'embrasaient instantanément.
Les flammes pleuvant du ciel, les mines qui explosaient les unes après
les autres comme des dominos infernaux aux quatre coins du terrain, et cette
mer brûlante aux vagues bleutées jetées aux quatre vents,
jusqu'à mes pieds consumés, tout ça avait fatalement un
sens désormais. Je pouvais voir les hommes en uniformes souillés
de pétrole prendre feu comme des torches vivantes, et les corps se tortiller
au sol pyrogène comme des lombrics fou de douleur, ne faisant qu'empirer
leur malheur. Cette vision fut pour moi comme une porte ouverte sur l'apocalypse,
un reflet de l'enfer sur terre, dont Thomas était le gardien, ainsi que
la clé. Son masque de protection doré était relevé,
couvert de sang et de suie. Je t'ai eu, je t'ai eu, ne cessait-il de répéter,
hilare. Une fois arrivé à ma hauteur, il me secoua violemment
en s'esclaffant de plus belle. Les âmes silencieuses nous regardaient
nous battre à la frontière de l'au-delà, attendant sûrement
de savoir lequel des deux resterait là. J'étais tétanisé.
Thomas continuait de me secouer, mais à présent j'étais
au sol, effondré et rongé par le feu qui gagnait désormais
le stade dans son entier. Le public scandait son nom en signe de victoire. Rares
étaient les âmes capables de posséder les vivants. C'est
le jeu, pensai-je encore. Les voix acclamant mon Némésis s'élevaient
toujours, unies vers le ciel obscurci de fumée.
" ...Tho-mas! ...Tho-mas! ...Thomas, réveilles toi! ....Je t'en prie, Thomas... "
Le cousin s'acharna pendant trois longues minutes d'éternité. Il essayait en vain de réanimer ce qu'il pensait être la dépouille de Thomas. Après tout, il pouvait bien avoir raison; Si les morts vivent dans la mémoire des vivants, alors pour lui j'étais bel et bien son cousin. Mon corps encore secoué d'ultimes convulsions, le sang qui me coulait du nez et la mousse qui s'accumulait au coin de mes lèvres n'étaient que futilités désormais, comparés au baptême salé qui s'abattait sur mon visage, tuméfié. Quelle qu'en soit la raison, cela me faisait du bien de sentir les larmes d'une autre personne couler sur mes joues; Cela célébrait ainsi mon extrême onction, plus limpide et sincère que n'importe quelle oraison. Dieu qu'il est bon d'être aimé dans la mort, et comme je Le remerciai de m'avoir accordé cela. En ce moment de suprême solitude, je réalisai à peine ce qu'aimer son ennemi signifiait. Thomas pouvait reposer en paix, et je ne tarderai pas à le rejoindre. Par mon décès chez lui, il était enfin vengé, car ses proches, quant à eux, avait un corps à enterrer. Je me sentis soudain léger, lavé de mes péchés, comme pardonné. Mon crime devant cette grotte avait été effacé, Thomas étant mort auprès des siens, à travers moi ressuscité.
Avant que les lumières dans ma tête ne s'éteignent à jamais, quelques vers illuminèrent mes derniers neurones encore en activité, et je sombrai enfin, pour de bon cette fois ci:
Depuis
ses paupières refermées,
fatigué d'avoir trop couru,
couché sur les éternités,
ci-gît le soldat inconnu...
Adrien Fonzy, supafonze@yahoo.fr