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La vente Tomall, août 2004.
Week-end de chien Tomall, septembre 2004.
Joyeux Noël Tomall, novembre 2005.
Reality life Tomall, mai 2006.
La méprise Nadia Belkacemi, août 2004.
Shahrazed Nadia Belkacemi, janvier 2007.
Sursis au soleil Emmanuel Sabatie, août 2004.
La chambre de Virgina Nicolas de Rosanbo, septembre 2004.
L'extinction programmée des anges Nadia Belkacemi, mars 2008.

  

 

 

La vente

On fait comme ça ?

Il te reste plus que deux minutes de pause Ferrand. Ça pue ici bordel ! Aère moi tout ça !

Je voudrais bien lui répondre, mais je suis en train de finir mon sandwich jambon beurre chèvre. De toutes façons, il est déjà parti, certainement pour engueuler un autre vendeur.

Les autres trouvent que mes sandwichs sentent mauvais. C'est vrai que la plupart du temps c'est jambon-chèvre, jambon-roquefort ou jambon-menster et j'avoue que l'ambiance du vestiaire est souvent lourde à cause de ça. L'avantage c'est que ça tient bien au corps et ça me permet de rester en forme tout l'après-midi. Pour faire des ventes.

? Ca y est c'est fini Ferrand ! Tu rappliques immédiatement dans le magasin et tu prends un truc pour l'haleine, j'ai pas envie que tu tues un client avec tes odeurs de fromage.

Celui qui me parle comme ça pour la deuxième fois est mon chef de rayon, Stéphane Brossard qu'on peut appeler Stéphane tout simplement, mais en le vouvoyant sinon on est convoqué. C'est un grand type sec de trente ans qui porte un costume tous les jours. Ses cheveux sont tellement tirés en arrière que son crâne semble coiffé d'un bonnet en caoutchouc. Je l'imagine le matin, crispé sur sa brosse et pensant à moi, car j'ai l'impression de l'énerver constamment : trop mou, trop agressif, trop sale, trop propre, trop vieux, trop jeune,… bref jamais à la hauteur.

J'arrive sur la surface de vente, autrement dit le rayon lave vaisselle, lave linge, réfrigérateur : " le rayon à maman " comme on l'appelle ici. La téléphonie, la hi-fi et la vidéo c'est juste à côté, on appelle ça " le rayon à papa ". Chez nous, le rayon à papa est plutôt réservé aux cracks de la vente. Stéphane considère que c'est un achat viril et que pour saisir le Client par les couilles, il vaut mieux avoir de la poigne, pas comme Ferrand et quelques autres qui sont tout juste bons à chasser de la ménagère de plus de cinquante ans.

? Il est où ton badge Ferrand ?
? Merde, j'ai du le laisser en salle de pause.
? Va le chercher tout de suite et sans courir, sinon les clients vont penser qu'il y a le feu.

Je retourne dans le vestiaire et je sais qu'il m'observe en se disant que mon cas est désespéré. Je reviens vers lui quelques minutes plus tard, très angoissé.

? Je ne l'ai pas trouvé.
? Tu dois le faire exprès ma parole ; je vais aller t'en chercher un autre. Pour le moment, tu t'occupes du couple derrière toi et tu m'accroches une bonne vente, compris ? Sinon je risque d'avoir du mal à te pardonner cette histoire de badge.
? compris.

Ma cible est un couple d'approximativement cinquante ans qui cherchent une machine à laver pour leur fils qui a à peu près mon âge et qui lui, réalise de brillantes études dans le commerce, sous-entendu, le vrai commerce, pas la vente à deux balles comme moi. Le type à l'air sympa, il doit certainement avoir connu les petits jobs et se montre d'entrée un bon allié. Manque de pot pour moi, il est accompagné d'une abominable petite bonne femme, bien décidé à m'en faire baver. C'est elle qui paye et les sourires compatissants de son mari ne me sont pas d'un grand secours.

Je les dirige immédiatement vers notre modèle réservé aux couples de plus de cinquante ans qui ont l'air d'avoir du pognon. Peu importe d'ailleurs si le produit est destiné à un enfant, un grand père ou autre, le couple de cinquante ans qui a du pognon doit obligatoirement être aiguillé vers notre fleuron : une machine pleine de boutons et de programmes dont l'intelligence est telle qu'elle pourrait en devenir inquiétante. Je sors mon baratin habituel, accompagné de gestes précis et rassurants ; je leur explique que toute tâche dispose d'un programme adapté ; qu'en option grand confort, le linge ressort sec, défroissé et …

? Plié pendant que vous y êtes, termine la petite bonne femme en me coupant la parole.
? Pas encore mais je pense qu'ils y travaillent pour la prochaine version.
? Vous avez vu le prix de cette chose !
? C'est tout simplement le prix du confort Madame. En réalité tout dépend de ce que vous cherchez ; soit vous êtes dans l'optique d'acheter une machine jetable, soit vous êtes plutôt dans l'idée d'un véritable investissement et d'un achat sur le long terme…

Le type réfléchit et à l'air plutôt favorable à la logique de l'investissement, mais il ne dit rien. Sa femme semble ne plus m'écouter. D'ailleurs elle est en train de tripoter le modèle d'à côté.

? Disons que nous sommes dans l'optique d'un achat raisonnable. Si demain j'offre une voiture à mon fils, je ne vais certainement pas lui acheter un cabriolet ou un 4X4, vous comprenez ? Et bien là c'est la même chose, alors montrez-nous quelque chose d'adapté.

Sa remarque, certes désagréable, est plutôt juste. Je dois laisser tomber notre joyau hors de prix pour me retourner vers quelque chose de plus traditionnel tout en essayant quand même de piquer un peu leur fierté, on ne sait jamais, ils pourraient très bien revenir sur leur choix, d'ailleurs c'est déjà arrivé assez souvent, mais plutôt aux très bons vendeurs.

? Pour les budgets plus modestes, nous avons ce modèle- ci, très performant mais bien entendu beaucoup plus simple : pas de défroissage, ni de séchage ; une bonne machine avant tout.

Difficile à croire, mais ce couple repartira finalement avec un téléviseur, car après tout, le fiston peut bien faire comme tous les jeunes de son âge et aller aux lavomatiques. En revanche, l'urgence devient soudainement la téloche car l'image est tellement mauvaise qu'on ne voit plus que le haut du crâne de Claire Chazal.

J'acquiesce un peu dépité et les mets immédiatement entre les pattes d'un de nos tueurs en série qui rode sur la surface hi-fi vidéo et qui, en un quart d'heure, réussit à leur fourguer un 16/9ème écran plat pour la modique somme de mille trois cents euros.
Le mari, qui comme prévu a pris les choses en mains, est plutôt satisfait. Sa femme quant à elle, secoue la tête, au bord de la crise de nerf.

****

? On fait comme ça ?
? Non Ferrand, tu n'interroges pas, tu diriges. C'est toi le danseur.

Stéphane profite de ma pause pour me faire répéter mes " on fait comme ça " ; la phrase clé qui permet de cimenter la vente. Chaque vendeur qui se respecte doit violenter habilement le client hésitant par cette formule magique. Stéphane reproduit les mouvement d'un danseur, il m'explique que le client est ma cavalière, une mariée à qui on offrirait sa première danse. Moi, je dois être paternel, rassurant, afin qu'elle puisse reposer sa tête sur mon épaule en toute confiance et repartir avec une belle machine à laver très cher, ce qui au passage me permet de prendre ma commission, détail que je ne dois pas oublier.

? Allez on reprend, je t'écoute Ferrand, fait-il les yeux fermés attendant que je l'invite à danser.
? On fait comme ça ! !

Il se recule et me fixe un instant.

? Tu penses que j'aurais envie de danser avec une espèce de brute qui me parle sur ce ton. Tout ce que tu vas récupérer c'est un râteau ou pire, une gifle.

Il hésite un quart de seconde et me met une petite claque en me demandant si je comprends. Je ne réponds rien et lui rends sa claque. Nous restons un instant à nous observer, un peu gênés. Pour notre salut, un vendeur-salon, Karim, fait irruption en sifflotant. Il a fait péter une jolie vente sur un canapé selon ses termes et a même réussi à placer une triple extension de garantie qui à elle seule doit coûter quasiment la moitié du prix d'achat du canapé.

Stéphane se désintéresse de moi pour aller le féliciter et inscrire une croix en face de son nom sur le tableau des meilleurs vendeurs. L'instant est plutôt amical mais c'est assez étrange de voir à quel point le pognon influe sur le caractère de Stéphane. Désespéré quelques minutes avant, il exulte devant les performances de son poulain. Par la suite, j'apprendrais que la vente de Karim n'est pas si bonne que ça, que ses clients vont payer à crédit sur une dizaine de mensualités et que ça sent à coup sûr le dossier de surendettement, ce qui a le don de mettre furax notre boss qui espère de notre part un peu de réflexion et de flaire, pour éviter les clients à problème.

Pour le moment, ils quittent la pièce bras dessus, bras dessous comme deux copains enivrés et Stéphane me demande de ne pas oublier d'aérer car il sait que je vais finir mon sandwich de tout à l'heure.
Je me dirige vers mon vestiaire, prend le reste de sandwich et me met à faire les cent pas en répétant à voix haute " on fait comme ça ". Je ne sais d'ailleurs plus quel ton employer pour prononcer cette phrase et faire qu'elle débouche inévitablement sur une vente. Posté devant la glace du lavabo des toilettes, je la décompose en vain pour tenter de comprendre quel impact elle peut vraiment avoir sur un client.

L'après-midi est plutôt calme. J'ai quand même réussi une belle vente sur un réfrigérateur, même si Stéphane m'a reproché de ne pas avoir tenté le modèle au dessus. Selon lui, je vois " petit ". Lorsque j'ai des clients fastoches comme ça, je dois imposer le choix du modèle quitte à être un peu brutal. Pour lui, il s'agirait d'une relation sexuelle et même de bestialité à certains moments. En guise de démonstration, il ondule le bassin de façon obscène et m'explique que je dois violer le client. Il fini par se rendre compte de son attitude et me demande si je comprends tout en jetant un regard circulaire pour vérifier que personne ne l'a vu. J'acquiesce, mais je constate que Stéphane a un problème et que ses discours imagés cachent certainement quelque chose de plus grave.
Il s'éloigne en me conseillant de bien réfléchir à tout ça et surtout de ne pas oublier de placer l'offre promotionnelle sur les lave-linge.

A seize heures, je place une vente extraordinaire, une femme de quarante ans environs, seule avec un jeune garçon. Elle souhaite s'équiper intégralement en électroménager et demande un service de livraison sur Montpellier. Pas de budget défini, je dois lui montrer ce que j'ai, elle veut du fonctionnel, quelque chose de solide et performant et elle souhaiterait également que son fils Quentin cesse de jouer avec les machines à laver pour lui faciliter un peu la tâche.

Je reste un instant tétanisé. Dois-je l'inviter à danser ou la violer, je ne sais plus trop. Ce con m'a totalement perturbé avec ces discours métaphoriques.

? Vous allez bien ? me demande-t-elle.
? Très bien. On peut commencer par les réfrigérateurs si vous voulez.

Une première danse que je conclus par une vente rare, un modèle fantastique qui fait à peu près tout ce qu'on lui demande sans broncher. Je me surprends même à lui demander si elle est sûre, car j'ai l'impression d'abuser en lui vendant ce spécimen joufflu pour famille nombreuse. Le reste sera du même acabit, elle choisit systématiquement le haut de gamme en demandant à Quentin de se calmer pour la dernière fois.

A seize heures cinquante trois, je suis devant l'ordinateur sur lequel nous entrons les coordonnées de nos clients lors de chaque vente ; les yeux pétillants et le cœur battant, mes doigts s'agitent frénétiquement sur le clavier. Sur l'écran, les chiffres s'entassent et je dois retenir un gloussement de joie en découvrant la note finale : douze mille trois cent soixante deux euros et quarante cinq centimes.

Elle a un léger haussement de sourcils presqu'arrogant étant donné la somme qu'elle s'apprête à débourser. Elle refuse les extensions de garanties que je lui propose, je n'insiste pas pour ne pas risquer de casser le bel édifice que nous venons de bâtir ensemble. Elle me demande quelle réduction elle peut avoir sur le total et je lui répond que je vais appeler mon responsable. Je saisis le téléphone en essayant de dissimuler mes mains tremblantes ; Stéphane répond avec toute sa sympathie habituelle:

? Quoi encore Ferrand !
? C'est pour une réduction sur une vente.
? C'est pas vrai bordel, t'es encore en train de te faire arnaquer par un client ou quoi ? t'as placé tes extensions de garanties ?
? Non
? Alors démerde-toi !

Il raccroche. Ce malade me raccroche au nez alors que j'ai en face de moi la cliente du mois. Je reprends le combiné.

? Qu'est-ce qu'il se passe ? me demande-t-elle
? On a des petits problèmes avec nos téléphones, quelques coupures à cause de la maintenance.

Stéphane décroche.
? Nom de Dieu Ferrand, j'espère que t'as une bonne raison de me déranger !
? Combien on peut faire sur un peu plus de douze mille euros ?
? Bouges pas, j'arrive.

Je réponds à ma cliente que mon responsable arrive, ce qui effectivement ne tarde pas puisque Stéphane débarque en courant, l'air totalement niais. Un peu essoufflé, il sourit à la cliente en lissant une mèche rebelle et s'excuse pour le temps que je viens de leur faire perdre.

Elle lui répond que j'ai été de très bon conseil et que j'ai fourni suffisamment d'explications pour qu'elle soit satisfaite de ses achats. Maintenant, ce qu'elle veut, c'est une réduction soit sur le prix, soit sur la livraison ou idéalement sur les deux. Stéphane hésite un peu, il explique qu'habituellement on ne pratique pas ce genre de chose sur l'électroménager et qu'on le fait plutôt sur la partie salon car c'est plus facile avec nos fournisseurs. Il va voir quand même ce qu'il peut faire. Je reste posté derrière lui pendant qu'il tape sur le clavier de l'ordinateur. En jetant un œil par-dessus son épaule, je m'aperçois qu'il écrit n'importe quoi, juste pour avoir l'air de faire des efforts pour trouver une solution.

? Ca va être difficile ; normalement il faut en référer directement au siège.
? Effectivement ça me semble compliqué, répond-elle un peu agacée tout en fouillant dans son sac.
? Ecoutez, je ne vais pas vous faire perdre de temps. Je prends sur moi de vous faire dix pourcents sur le total achat et cinq pourcents sur la livraison ; je verrais tout ça avec ma direction ce soir. On fait comme ça ?

Il est très fort, à la fois autoritaire et sympathique, il trouve le ton juste et on a vraiment le sentiment qu'il vient de faire un sacrifice personnel pour débrouiller la situation. Je me surprends à ressentir une certaine admiration pour ce qu'il vient d'accomplir mais il ne tarde pas à me remettre en place.

? T'as sorti le bon de livraison Ferrand ?
? Ah non, j'y vais tout de suite.
? Au pas de course Ferrand. Au pas de course ; fait-il en adressant un clin d'œil à la cliente.

Je cours à la caisse centrale pour aller chercher le bon ; j'ai même l'impression de voler tellement le moment est agréable. Je bouscule quelques clients mais ça n'est pas grave car je sais que ce soir mon nom figurera en haut du tableau du meilleur vendeur et que la vente de Karim aura l'air d'un vol de chewing gum devant le hold up monumental que je viens de réaliser.

Délestée de quelques milliers d'euros, notre cliente repart, visiblement soulagée d'en avoir fini avec la corvée des achats. Quentin a eu la bonne idée de s'assagir et savoure la sucette périmée que François m'a demandé de lui dégotter dans le fond d'un vieux tiroir à l'étage de la comptabilité. Nous la raccompagnons jusqu'aux portes du magasins et, dans un mouvement coordonné tout à fait ridicule, la saluons comme pourrait le faire un vieux couple au départ de ses invités.

? Bien joué Ferrand, je vais aller annoncer ça au boss.
? Tu veux que je vienne aussi ?
? Non toi tu retournes dans ton rayon illico ; vu la forme que tu tiens, ça serait con de ne pas en profiter. Et fais moi encore une belle vente pour me faire plaisir.

****

Il est vingt heures trente passés et je suis mort de fatigue. Le grand patron a tenu à ce qu'on débouche le champagne en l'honneur de cette vente hors du commun. Il m'a cité en exemple et me demande si j'ai bien appliqué la méthode maison. Je lui réponds que oui et j'ai droit à une bonne tape derrière la nuque.

Je suis à priori un bon élément, prometteur, dont les autres doivent s'inspirer. D'ailleurs, à l'avenir, on appellera les bonnes ventes des Ferrandises, ce qui provoque un rire général tout a fait à son goût, lui qui apprécie beaucoup la cohésion spontanée. Les autres ont l'air un peu jaloux mais contents quand même de boire une coupe de champagne, peu importe l'occasion. Pour moi, c'est un moment fort, probablement le plus beau moment de ma vie professionnelle et je ne regrette qu'une chose, c'est que la commission soit finalement partagée en deux puisque Stéphane a inscrit ses initiales sur le ticket de caisse.

A la fin des festivités, après que la plupart des vendeurs soient partis, Stéphane me prend à part et je pressens que pour la première fois nous allons vivre un grand moment. Je vais avoir droit à un vrai compliment, avec une phrase ou deux d'encouragement pour la suite ; peut être même qu'il va s'excuser pour son attitude passée, il m'a sous-estimé c'est tout, il regrette et à l'avenir il sera plus patient. Il pose une main sur mon épaule, me fixe droit dans les yeux. Je lui souris, le regard rempli d'un amour sincère. Il me tend un papier.

? Qu'est-ce que c'est ?
? Ton avertissement.
? hein ??…
? Tu m'as giflé Ferrand. Tout à l'heure dans le vestiaire, tu m'as giflé, rappelle toi
? ….
? Ne dis rien Ferrand. De toutes façons, je sais ce que tu vas baragouiner : que je t'ai frappé, que tu t'es défendu, etc, etc... De toute façon, Karim démentira ta version. Je veux juste que tu comprennes que quand moi je te gifle, c'est pour ton bien. La preuve, ça marche. Quand toi tu me gifles, non seulement tu m'insultes mais en plus tu me discrédites et ça c'est pas juste. Tu comprends ?

Il relâche la pression sur mon épaule, me jette un regard comme pour me dire " un jour tu me diras merci Ferrand " ; puis, avant de s'éloigner, fait un geste circulaire avec son index pour me signifier que tout ça doit rentrer dans ma petite tête.

Je le regarde s'éloigner. C'est idiot mais je le trouve majestueux et je me dis que moi aussi un jour, j'aurais mon Ferrand et moi aussi je le giflerai pour lui apprendre à donner le meilleur.

Tomall,  tomall@neuf.fr

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Week-end de chien

? Alors, il est mort ?
? Empoisonnement.
? Merde, t'es sûr ?
? Bien entendu que je suis sûr, de toute façon quand on l'a amené chez le véto, il était déjà tout raide.

Ils ont l'air tous effondrés mais en y regardant de plus près, j'ai quand même l'impression que ça ressemble plutôt à de l'embarras. Je ne peux pas trop leur en vouloir car la bestiole n'avait rien d'élégant ni de franchement affectueux. La question provoque d'ailleurs un début d'engueulade au moment où, allumant une cigarette, je m'apprête à proposer mes services pour annoncer la nouvelle à belle-maman.

? Il était mignon pourtant, commence Pauline.
? Une belle saleté oui, proteste Philippe.
? Tu exagères. De toutes façons tu ne l'as jamais aimé.

Philippe lui demande de répéter, mais il est sensé avoir très bien entendu et Pauline le lui fait remarquer. Il n'avait rien contre le chien personnellement, mais cette carne l'avait quand même chiqué il y a cinq ans à l'anniversaire de Jacques et depuis, franchement il avait beaucoup de mal à l'encadrer.

? Une bonne raison pour l'empoisonner en tout cas, retorque Pauline en regardant par la fenêtre.
? Répète un peu ça !
? Tu as de gros problèmes d'audition aujourd'hui on dirait.

Evidemment, en partant ce matin, je m'attendais déjà à un week end difficile, trois jours avec ma belle-famille, c'est toujours délicat à gérer, ne serait-ce que pour les questions les plus banales liées à l'intimité : partage de la salle de bains, petits déjeuners ou pour aller pisser la nuit tout simplement.

Je n'ai rien contre eux mais je suis un peu crevé en ce moment et je comptais bien sur ces trois jours pour faire un bon break et réparer mon vélo avant l'été, car j'ai prévu de refaire du sport, ce qui fait bien rire Elsa, ma femme. Elle a tort, cette fois je pense vraiment m'y remettre. Evidemment, avant il faudra liquider les deux paquets de cigarettes que je me suis acheté en prévision du week end et avec la mort du chien, j'ai peur de devoir en partager une partie avec ceux qui se sentiront stressés par l'évènement. Mes craintes ne tardent pas à se vérifier :

? T'as pas une cigarette Seb par hasard ?
? hmm quoi ?

Philippe réitère sa demande en mimant le geste du fumeur impatient. Je lui tends mon paquet avec un sourire poli. Il est agité car mamy, qui a eu l'amabilité de laisser sa maison bretonne à ces enfants pour le week end, ne va pas apprécier la mort de Bonus. Mais alors pas du tout. Je lui confirme que c'est très embêtant en effet et qu'en plus, vue l'allure du chien, une sorte de caniche géant défrisé, on va avoir beaucoup de mal à trouver une doublure susceptible de faire illusion, même en faisant le tour des SPA de la région.

Elsa s'approche de moi et me demande à son tour une cigarette. Quelques instants après, c'est au tour de Stéphanie, la femme de Philippe, puis de Jacques, le mari de Pauline, de venir me taxer. En quelques instants, je me retrouve assiégé par toute la belle-famille, venue se réchauffer autour du cendrier. Je comprends à ce moment que tout le monde est préoccupé par la situation, mise à part Pauline, qui en toute quiétude envoie un texto à La Puce, son fils, pour lui annoncer la mort de Bonus.

Au moment où elle envoie son message, La Puce fait irruption dans le séjour, totalement hilare. Il explique à sa mère que c'est un " truc de ouf " : il vient juste de recevoir son message au moment même où il la voit. Il enchaîne ensuite sur une remarque en verlan que personne ne comprend puis, mécaniquement, saisit la télécommande et s'effondre dans le canapé. Il est visiblement très affecté par la disparition du chien.

? Qu'est-ce qu'on fait, on appelle maman ? demande Philippe en interrogeant du regard ses deux sœurs tout en tirant nerveusement sur sa cigarette.

Pauline répond que ça serait mieux, comme ça on aurait un poids en moins sur la conscience. Elsa ne dit rien.

? Quand tu veux Elsa ! presse Philippe.
? Je n'en sais rien. Plus ça va, plus je pense qu'on devrait attendre un peu.
? Ah oui et pourquoi ?
? Et bien parce que non seulement il va falloir lui expliquer que son chien est mort mais qu'en plus, quelqu'un l'a empoisonné. Or, je te rappelle que maman n'a aucun voisin à moins d'un kilomètre. Voilà pourquoi gros malin !
? Et qu'est-ce que tu sous-entends ? Tu penses toi aussi que j'aurais tué le chien ?
? Ne sois pas ridicule. Je veux juste dire qu'on ferait mieux de réfléchir un peu et peut-être attendre demain avant de prendre une décision.

Philippe s'éloigne de nous. Dans un mouvement théâtral tout à fait grotesque, il pose sa main sur la tête de La Puce qui la retire aussitôt en grommelant un nouveau truc en verlan duquel je parviens à extraire les mots " ouf " et " oinj ". Philippe ne fait pas attention à lui, il nous pointe avec sa cigarette et jure sur la tête de La Puce ici présent qu'il n'est pour rien dans la mort de cette saloperie de cabot et qu'il préfère aller faire un tour, voire rentrer chez lui, plutôt que d'entendre des trucs pareils. Là-dessus, il file à grands pas vers la porte-fenêtre qui donne sur le jardin, tente de l'ouvrir mais n'y parviens pas. Il jette un coup d'œil vers nous, se dirige vers la deuxième porte fenêtre qui lui résiste également. Il s'acharne un instant dessus, puis Elsa s'approche, le fixe et d'un coup sec ouvre la porte en grand. Elle l'invite à sortir. Philippe s'en va en nous remerciant de le prévenir dès que nous aurons pris une décision. Il claque la porte. Cette scène ridicule, dont Philippe a le secret, n'étonne personne.

? Il n'a pas intérêt à rester très longtemps dehors, je pense qu'on va se prendre une belle averse, dis-je.
? Je dirais même un orage, complète Jacques au moment où nous parvient l'écho lointain d'un grondement.

J'ai toujours eu beaucoup d'amitié pour Jacques, peut-être à cause du recul qu'il sait prendre sur les situations. Il distille ses idées avec circonspection et on peut être sûr qu'à chaque fois qu'il prend la parole, c'est pour dire quelque chose d'intéressant. D'ailleurs, il se tourne vers moi au moment où je l'observe, plein d'estime :

? T'as pas une clope Seb ?
? Je suis le seul à avoir des clopes ici ou quoi ? Dis-je en lui tendant mon paquet, agacé.
? Pourquoi tu t'énerves comme ça, me demande Elsa.
? J'en sais rien, je crois que c'est l'orage et ce putain de chien qui me stressent.
? Ne parle pas comme ça de Bonus.

Je me lève et commence à arpenter nerveusement la pièce. Stéphanie pense que nous devrions allumer des bougies car on commence à ne plus voir grand-chose à cause de l'orage. Je lui précise qu'il y a l'électricité, mais Pauline lui indique le tiroir à bougies en lui disant de ne pas s'inquiéter, que les mecs n'ont aucun sens du romantisme et que de toutes façons, ils ont tous l'air sur les nerfs aujourd'hui. En parlant de stress, elle interpelle La Puce en lui demandant s'il n'aurait pas quelque chose dans ses poches pour apaiser l'ambiance.

? Tu veux méfu un oinj ?
? Il pourrait pas s'exprimer comme il faut, juste une fois ? demande Elsa.
? Allons, toi aussi tu as été jeune ; tempère Jacques de plus en plus décevant.
? En parlant de ça, on n'avait pas dit qu'on viendrait sans les mômes ? Chuchote Elsa dans ma direction.
? J'ai entendu, s'énerve Pauline
? Ca tombe bien tu vas pouvoir me répondre.

C'est vrai que La Puce est sans cesse en train de se plaindre en tout cas quand on comprend ce qu'il dit, c'est-à-dire quand il parle à l'endroit. En même temps, un adolescent docile et sympa, c'est toujours un peu inquiétant.
J'ai envie d'intervenir en ce sens mais je crois que ça ne ferait qu'envenimer la situation. D'ailleurs, Pauline a très mal pris la remarque d'Elsa et dans une colère qu'on sent assez proche des larmes, elle lui explique que La Puce s'est retrouvé tout seul car normalement, il devait partir voir un concert avec des amis mais ça a été annulé au dernier moment et comme ses résultats scolaires ne sont pas très bons, il n'a pas le droit de rester seul à la maison. Je ne vois pas vraiment le rapport ni le sens de cette explication confuse. Je dois être le seul car Stéphanie fait remarquer qu'une de ces amies avait un fils qui lui aussi avait des problèmes scolaires au même âge que La Puce et que maintenant il est obligé de vendre des réfrigérateurs et des laves linge dans une grande surface et que franchement quand on peut éviter ça, c'est quand même mieux.

? Je ne vois pas ce qu'il y a de déshonorant à vendre des laves linge, rétorque Jacques en crachant un gigantesque nuage de fumée blanchâtre, les yeux plissés.

Je l'observe un instant et me rends compte qu'il est en train de fumer un joint que vient de terminer La Puce. Ce dernier se remet d'ailleurs au travail et de petites étincelles se détachent dans la pénombre, du côté du canapé.

? Vous faites ça souvent ?
? Ca quoi ?
? Ben je veux dire fumer des pétards avec lui.
? Ouais assez souvent maintenant. Au début, on était plutôt réticents mais il parait que c'est pas forcément une mauvaise chose pour lui, ni pour nous, dit-il en riant bêtement.

Il m'explique que l'an dernier, La Puce a été renvoyé du lycée à cause de ça et qu'ils ont du aller voir un psy pour essayer de rétablir la communication avec lui. D'après le psy, c'est un mode d'échange intemporel, un peu comme les indiens quoi. C'est d'ailleurs assez étrange parce qu'il a l'impression lui-même de retrouver un équilibre disparu depuis longtemps ; ça l'aide à supporter l'impact nerveux lié au contact direct avec la clientèle, surtout dans le monde de la banque où les gens sont hyper exigeants et n'hésitent pas à t'en foutre plein la gueule. Je comprends qu'il est déjà un peu sonné mais il poursuit quand même en me disant qu'il lui arrive d'aller fumer dans les toilettes du boulot à présent et que la came de La Puce est vraiment excellente.

? Tu veux essayer ?
? Non non ça va, j'ai déjà assez de souci avec ça, dis-je en montrant ma cigarette.

Je regarde vers le jardin. L'horizon est barbouillé de gris et de noir. De temps à autre, à la manière d'un enfant capricieux, le ciel crayonne violement quelques éclairs. En bord de mer, le spectacle doit être grandiose.

Je suis interrompu par un spectacle plus proche et totalement pathétique. Jacques s'est affalé dans le canapé à côté de La Puce et ils sont tous les deux pliés de rire en regardant la télé. Au dessus d'eux, un spectre grisâtre, qui commence à me piquer le nez.

? C'est peut être pas très prudent de laisser la télé allumée pendant l'orage, dit Stéphanie d'une petite voix.

Les deux la regardent un instant, totalement hébétés, puis se retournant l'un vers l'autre, sont pris d'un fou rire incontrôlé.
Je me dirige vers le frigo et demande si quelqu'un veut une bière. Pas de réponse. Tant pis, je pique une blonde à belle-maman qui s'est constitué un stock impressionnant, puis vient m'installer en face de la télé, sur le fauteuil à bascule.
Jacques et La Puce sourient bêtement devant la météo, tandis qu'Elsa, Stéphanie et Pauline se sont embarquées dans une conversation sur les souvenirs communs avec le chien, fraîchement assassiné.
Le moment est donc frappé du sceau de la solitude. Afin de lutter contre la dépression que je sens fondre sur moi à grand pas, je pense à mon vélo : sa ligne à la fois harmonieuses et combative, sa selle toute neuve achetée en promotion à Décathlon le mois dernier, ses roues à bâton ou encore la petite sacoche en cuir que j'ai accrochée sur le guidon pour y enfouir mes trésors : un kit de crevaison et un paquet de chewing gum. Rassemblant un à un ces éléments de réconfort, je sombre peu à peu dans un sommeil cotonneux.

Le repos n'est malheureusement que de courte durée. Je suis réveillé quelques minutes plus tard, en pleine ascension du Tourmalet, par une revendication stridente :

? T'aurais pu demander aux autres s'ils en veulent espèce d'égoïste !

Pauline est dressé devant moi, les mains sur les hanches, elle fait un geste de la tête en direction de ma bière. A moitié endormi, je ne trouve rien de mieux que lui demander ce qu'elle veut. Elle ne répond pas et invite les autres filles à s'approcher.

? Regardez, ça ne vous fait pas penser à quelqu'un ?
Elsa et Stéphanie me détaillent des pieds à la tête mais aucune d'elles ne trouve la réponse.

? Les yeux ; on dirait le lion dans Daktari.
? Oh oui t'as raison, répondent les deux en ricanant.

Pauline fait quand même remarquer que pour la crinière, c'est pas vraiment ça, rapport à mon début de calvitie. Je décide de couper court à ce petit jeu car je n'ai certainement pas envie d'endosser le rôle de comique dans une ambiance aussi pesante.

Je demande si Philippe est revenu mais personne ne répond car à ce moment précis toutes les paires d'yeux sont rivés sur l'écran ; Sharon Stone est en train de sortir le grand jeu à Michael Douglas. La Puce dit qu'elle est bonne, ce qui n'est pas du goût de Stéphanie et d'Elsa qui le regardent de travers. Pauline pense qu'elle a de grosses jambes, Elsa répond que ce ne sont pas les siennes et Stéphanie lui fait remarquer qu'elle confond avec une autre actrice mais qu'en tout cas Michael Douglas à l'air d'une grenouille avec sa petite bedaine et ses jambes toutes maigres.
Je m'apprête à demander à Jacques s'il veut une bière mais je m'aperçois qu'il tente désespérément de rester éveillé pour mater Sharon.

Affligé par le spectacle, je décide de prendre un verre d'eau et d'aller me réfugier vers la fenêtre. Il ne pleut plus et le ciel se pare d'étranges couleurs. Le moment me semble idéal pour aller fumer une petite cigarette en solitaire.
Je dis aux autres que je vais faire un tour dehors pour voir ce que fait Philippe. Je n'obtiens aucune réponse. Ils sont tous assis, concentrés sur la scène de l'interrogatoire. La Puce répète qu'elle est " bonne comme meuf " mais cette fois-ci, Jacques, qui fait un retour surprenant parmi les vivants, lui colle une bonne tarte sur l'oreille en lui disant d'être un peu plus adulte, ce qui me semble un comble étant donné son propre comportement. Il me dit de l'attendre et je lui indique que je suis juste sur la terrasse, si la poignée veut bien s'ouvrir.

Je fais quelques pas à côté du salon de jardin; l'air s'est rafraîchi et le ciel a réussi à se dégotter un habit jaune tout à fait original. Je m'apprête à sortir une cigarette pour savourer l'instant mais Jacques arrive au même moment et me demande de lui en passer une.

? Ca fait du bien, dit-il en s'étirant.
? Je pense que Philippe a du aller faire un tour vers la plage.
? Ok c'est parti.

Nous nous dirigeons vers le fond du jardin ; d'habitude Bonus nous ouvre la route et j'ai un pincement au cœur en pensant qu'il ne le fera plus jamais. Au fur et à mesure que nous avançons vers la plage, un vent léger vient s'engouffrer dans nos vêtements. Il nous agrippe et nous tire à lui avec autorité. Nous franchissons le portique qui s'ouvre sur un petit chemin sablonneux et totalement détrempé. La sensation est vraiment curieuse, surtout pour Jacques resté en tongues :

? Merde c'est froid.
? Vas te chercher des chaussures, je t'attends là si tu veux.
? Ouais je crois que c'est mieux. Je reviens.

Il commence à partir en courant mais s'arrête net au bout d'une dizaine de mètres. Il revient vers moi en trottinant, un petit sourire gêné aux lèvres :

? Je peux t'en taxer une dernière ?

Je lui tends mon paquet. Il me remercie et repart en me disant qu'il arrive tout de suite. Je décide de continuer un peu sans lui, juste pour voir la mer. Le chemin donne sur un talus orné de petites touffes de végétation isolées. Plus j'avance, plus je perçois l'écho inquiétant du ressac et les dernières manifestations sonores de l'épisode orageux.

Lorsque j'arrive en haut du talus, un peu essoufflé, je découvre béat un spectacle invraisemblable. Tout est désordonné, jeté ça et là sans la moindre logique : la surface de la mer est incrustée de tâches dorées et de morsures sanguinolentes ; le ciel, dont les teintes exotiques sont rassemblées en une tignasse généreuse semble également avoir fait face à de terribles assauts. D'impressionnantes griffures rougeâtres en témoignent.

Difficile de désigner un vainqueur parmi ces deux magnifiques combattants. De toute façon, je me dis que la petite bavure insignifiante que je représente au milieu de cette scène ne peut avoir la prétention de jouer le rôle d'arbitre.

Je voudrais m'approcher un peu plus mais le puissant mouvement ondulatoire de l'eau me met en garde contre toute initiative irréfléchie. Je décide donc de m'asseoir et d'apporter la seule contribution possible : le silence.

Cet instant magique ne dure que deux minutes, peut être trois mais pas plus. En effet, Jacques ne tarde pas à venir souillé le tableau et mes pensées poétiques. Je l'entends m'appeler au bout du chemin. Il m'aperçoit et me fait un signe de main dont je ne saisis pas vraiment l'intérêt puisque nous sommes seuls. Il crache d'épais nuages de fumée et je comprends que La Puce vient de lui fournir sa dose.

? Merde, encore éteint, fait-il en tirant vainement sur son joint.
? J'ai plutôt l'impression qu'il a pris l'eau, regarde les feuilles sont trempées.
? Ah oui, t'as raison. De toute façon j'ai assez fumé pour aujourd'hui. Il balance son mégot au loin.
" Putain c'est beau ; mais tu dois avoir le cul trempé, non ?
? Un peu, mais je préfère avoir le cul trempé ici, qu'au sec sur le périph, dans les bouchons.
? Alors là, je ne peux qu'approuver.

Nous restons là un moment. Il s'interroge sur le vol des oiseaux qui rasent l'eau et je lui dis que ça doit être à cause des trucs qui sont remontés à la surface après l'orage. Je n'en ai aucune certitude mais ça me parait crédible. De toute façon, Jacques ne préfère pas s'attarder sur le sujet et me demande si j'ai trouvé la trace de Philippe.

? Merde, je l'avais complètement oublié celui-là. Ça fait un bout de temps qu'il est parti maintenant.
? Un peu plus de deux heures, répond-il en regardant sa montre.

Nous décidons de partir à sa recherche. Jacques pense que nous devrions partir chacun d'un côté car il risque de faire nuit dans pas trop longtemps et on ne va plus rien voir. J'approuve et lui indique que je prends le côté gauche de la plage. Je lui recommande de faire attention de ne pas se casser la gueule en contrebas du talus.

J'appelle Philippe depuis cinq minutes déjà, mais le vent s'est remis à souffler et je me rends compte que ça ne doit pas servir à grand-chose. Un bon quart d'heure s'écoule sans le moindre indice de son passage. Au moment où je m'apprête à faire demi-tour en me disant qu'il n'aurait pas eu l'idée d'aller plus loin, j'aperçois Jacques qui court vers moi. Il a l'air très agité. Je lui cris de faire attention de ne pas tomber, mais il continue à courir comme un dératé. Au fur et à mesure qu'il approche à vive allure, je vois qu'il tient quelque chose à la main. Une chaussure.

? T'es malade de courir comme ça ! Si tu tombes à cet endroit, t'as de bonnes chances de finir en bas avec les jambes à la place des bras.
? Regarde ce que j'ai trouvé ! hurle-t-il à bout de souffle.
? Tu crois que c'est à Philippe ?
? J'en suis sûr tu veux dire, regarde à l'intérieur !

Je jette un coup d'œil à l'intérieur de la chaussure: le nom de Philippe Macouse est inscrit sur une étiquette à moitié décousue.
Je ne sais d'ailleurs pas ce qui m'étonne le plus : l'odeur de sueur et d'humidité qui s'en dégage, le fait que nous n'ayons trouvé que cette trace plutôt angoissante de la présence de Philippe dans les parages ou tout simplement la surprise de découvrir que quelqu'un a eu l'idée saugrenue d'inscrire son nom dans ses chaussures.

Je demande à Jacques où il l'a trouvé et nous nous rendons sur les lieux. Le talus est moins pentu à l'endroit de la découverte et je me demande si Philippe aurait eu l'idée folle de descendre vers les rochers.
Jacques pense que oui. Pour lui Philippe avait l'air très énervé et sans doute capable de tout. Je lui fais remarquer qu'il était en colère, mais peut être pas au point d'en finir en se jetant sur les rochers. Peut être a-t-il d'autres soucis mais dans ce cas, Stéphanie nous en aurait touché un mot. Quoiqu'il en soit, nous décidons qu'il n'est pas prudent de suivre la piste et qu'il est plus sage de retourner à la maison pour appeler la gendarmerie.

Sur le chemin du retour, Jacques me taxe une dernière clope ; en tout cas il jure que c'est la dernière et qu'il m'achètera deux cartouches en rentrant. Je me demande à quel moment cette transaction stupide va pouvoir se produire étant donné qu'il habite Lille et moi Paris. Je lui dis de laisser tomber, de toute façon j'arrête de fumer la semaine prochaine. Il me répond qu'il a déjà entendu ça de la bouche de La Puce, il n'y a pas très longtemps et que ça ne marche jamais.
Je profite de l'occasion pour lui demander pourquoi lui et Pauline continuent à l'appeler La Puce alors qu'il a dix sept ans et que franchement physiquement, on dirait tout sauf une puce. Il dit qu'il ne sait pas, que probablement à leurs yeux, il restera toujours une petite puce fragile. Il a l'air sérieux, je n'insiste pas. En revanche, je suis beaucoup plus intrigué par leurs rapports. On a vraiment l'impression de voir deux copains. Il m'explique que ça fait partie du processus de rapprochement dont il m'a parlé. Il est important de savoir doser son comportement, d'ailleurs tout à l'heure il n'a pas hésité à lui mettre une claque quand il a jugé qu'il dépassait les bornes. Je lui demande si justement, ça ne lui parait pas un peu démesuré de le frapper juste pour ça alors qu'à côté, lui et Pauline semblent trouver normal d'en faire leur dealer. Je me rends compte que je suis allé un peu trop loin et que je l'ai blessé. Il reste silencieux.

? Excuses moi, je me mêle de choses qui ne me regardent pas.
? C'est rien. Je crois que tu as raison de toutes façons.
Il hésite une seconde avant de poursuivre.
" Il y a un truc dont on ne vous a jamais parlé Pauline et moi.

Il s'arrête et regarde la chaussure de Philippe.

" La Puce aurait du avoir un frère à la naissance ; Pauline était enceinte de jumeaux.
? Je suis désolé mon vieux, je ne savais pas. Je ne me serais jamais permis tu sais …
? Je sais, je sais ; ne t'en fais pas pour ça.

Il est très ému et je regrette profondément d'avoir été remuer de tels souvenirs.
? Moi et ma grande gueule, dis-je en posant ma main sur son épaule.
? Tu ne pouvais pas savoir. C'est juste que… enfin peut être qu'on fait un peu les choses de travers avec lui parce qu'on a peur, tu comprends ?
? Bien sûr que je comprends Jacques. Ne t'inquiètes pas, ça restera entre nous.

Je passe ma main dernière son épaule et nous poursuivons notre route. Je lui demande si la chaussure de Philippe n'est pas trop lourde et s'il veut que je la porte mais il me répond que non, ça va.

Nous arrivons finalement à la terrasse où à notre grande surprise, tout le monde nous attend. En voyant Jacques, les yeux rouges et la chaussure de Philippe à la main, Stéphanie pousse un cri d'effroi.
J'essaie de la rassurer en lui disant que nous ne l'avons pas trouvé, ce qui, je m'en rends compte, n'est pas franchement rassurant. Elle se met à pleurer. Pauline et Elsa la soutiennent tandis que La Puce, adossé contre la porte fenêtre, s'allume un nouveau joint.
Jacques se précipite alors vers lui et lui balance une énorme baffe qui fait voler le pétard dans le massif de rosiers. La Puce se tient la joue en demandant à son père s'il n'est pas devenu " ouf ". Jacques ne dit rien ; le regard baissé, il hésite un instant puis saisit La Puce par les épaules et l'étreint virilement. Il lui dit qu'il l'aime et qu'il ne veut plus qu'il fume cette merde, que ça va le tuer et qu'il s'en voudrait trop. Je m'approche d'eux en faisant un petit signe de tête d'apaisement en direction de La Puce, tandis que Pauline vient le réconforter en demandant à son mari s'il n'est pas un peu zinzin :

? Ca va Jacques, ça va., dis-je en posant un nouvelle fois ma main sur son épaule.

Personne ne s'est vraiment préoccupé de Stéphanie pendant ce temps. Elle s'est recroquevillé par terre et hurle que Philippe est mort.

? Qu'est-ce qu'il se passe ici ?

Philippe, les yeux pleins de sommeil vient de passer sa tête par la fenêtre de la cuisine. Stéphanie pousse un nouveau cri et manque de s'évanouir.

Philippe repose sa question d'un air agacé et je lui demande si franchement il ne se fout pas un peu de nous.

? Putain mais qu'est-ce que j'ai fait encore ?
? Et ça c'est quoi ? Dis-je en balançant sa chaussure dans sa direction.
? Ma chaussure. Bordel de merde où t'as trouvé ça ?
? Vers les rochers, là-bas ! On pensait tous que t'étais mort. Où t'étais ?

Philippe s'énerve et nous explique qu'il a simplement décidé d'aller creuser un trou pour que plus tard, on puisse enterrer le chien vers le talus et lui offrir une vraie sépulture. Lorsqu'il est revenu, les portes fenêtres étaient fermées et il a préféré passer par devant pour aller changer ses fringues trempées et éviter de salir le séjour. Une fois qu'il s'est changé, il s'est assoupi sur le lit en haut. Il raconte qu'en creusant, il s'est cassé la gueule et que sa chaussure a dégringolé dans le talus. Comme il pleuvait à seau et que l'orage commençait à lui foutre la trouille, il a préféré la laisser et rentrer. Maintenant, si quelqu'un peut lui expliquer comment sa chaussure a pu générer un tel drame, il est preneur.

Le téléphone sonne. Tout le monde se regarde en espérant que ça ne soit pas mamy. Philippe part décrocher. Il revient quelques minutes après, totalement blême.

? C'était le véto.
? Qu'est-ce qu'il veut celui-là ? demande Pauline
? C'est à propos du chien. Il dit qu'il a retrouvé du cannabis dans son estomac.

Tomall,  tomall@neuf.fr

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Joyeux Noël (Week-end de chien 2)

? Ça te dérangerait beaucoup de poser ta bière et d'aller donner un coup de main en cuisine ? Y' a des toasts à préparer je te signale.
? Mouais, j'arrive dans cinq minutes.

J'ai répondu sans véritablement réfléchir à la question, de toute façon on a du me la poser trois ou quatre fois depuis la fin de l'après-midi. Une après midi pénible, démarrée par trois heures de bagnole, d'épouvantables bouchons et quatorze nicorettes pour me couper l'envie de récidiver avec mon lourd passé de fumeur. En guise de bracelet électronique, trois patchs : deux sur le bras, un sur la fesse. Un collègue m'a assuré que ça passait mieux par là, mais je me demande maintenant si c'était pas pour me charrier.

Pauline me traite de boulet et s'en va fouiner dans les tiroirs du meuble télé pour dénicher une cassette vierge. Sa mission de la soirée : enregistrer la messe de minuit pour mamy qui risque d'être un peu en retard. Elle m'informe que mamy participe à un tournoi de rami spécial Noel organisé par son club de retraités dont elle est présidente d'honneur. C'est La Puce qui est chargé de la ramener en voiture jusqu'ici. Il en profitera d'ailleurs pour nous présenter sa fiancée Pitchoune, qui l'accompagne. Tout en continuant à fouiller dans les vieux vinyles de papy, je lâche mollement un " chouette " qui, je m'en rends compte immédiatement, raisonne comme une déclaration de guerre. Pauline dégaine :

? Tu ne peux pas t'empêcher ? On est censé passer ensemble la plus belle soirée de l'année, tout le monde fait de son mieux pour que ce soit réussi et ta contribution à toi, c'est cette espèce de cynisme écoeurant. Et puis laisse toutes ces vieilleries, maman va tout balancer de toute façon. Le vieux nous bassinait suffisamment avec sa collection de disques à la con.
? Nom de dieu regarde moi-ça ! un live de Muddy Waters millésime 1960, son grand retour à Newport ! Merde alors !

Je serre le disque contre moi. Celui-ci, mamy devra venir le chercher elle-même, je le garde. Pauline me contemple avec dégoût et me traite de beauf. Je lui précise que je suis " son " beauf et me dirige vers la vieille platine, couverte de poussière depuis la disparition de papy l'an dernier. Elle repart dans la cuisine en me menaçant d'aller cafeter à Philippe. Je la félicite pour cette réflexion pleine de maturité.

En attendant, je baisse les lumières, règle les graves sur l'ampli préhistorique de papy et m'engouffre immédiatement dans les rues de Chicago en compagnie de mon ami Muddy. Nous sommes tous les deux en voiture, nos deux guitares jetées sur la banquette arrière et nous nous dirigeons vers une petite salle de concert enfumée.
Muddy Waters en profite pour me remercier. C'est vrai qu'il me doit beaucoup. D'ailleurs nous avons conclu un pacte au début de sa carrière. Lui jouera, il sera la vedette, moi je serais le créateur de l'ombre, celui qu'on ne voit pas. Mais ce soir c'est différent. Ce soir, nous serons tout les deux sur scène et dans un duel fraternel nous croiserons nos guitares comme on croise des épées. Muddy sourit, je lui sors un truc en américain, je ne sais pas trop quoi mais ça sonne bien et ça le fait hurler de ….

? Debout les morts !

Je sursaute et envoi une partie de ma bière sur le tapis. Jacques est devant moi en blouson, il me demande ce que je fous tout seul dans le noir et pousse l'halogène à fond. J'ai l'impression de prendre une giclée d'acide dans les yeux. Je reste un instant ébloui et totalement incapable de réagir devant ce qui s'apparente à un viol d'intimité musicale. Il commet l'irréparable en coupant le disque et en balançant un cd abject de chants de noël remixés qu'il assaisonne d'un " ça fait quand même plus Noel que ta vieille merde, hein ? ". Je me lève sans dire un mot et file dans la cuisine aider les autres. Il me demande ce que j'ai à faire la gueule.

Vingt heures trente cinq. Mamy vient d'appeler, elle sera un peu en retard, on peut commencer sans elle, ça n'est pas grave. En revanche, il ne faut surtout pas oublier d'enregistrer la messe de minuit car sinon ça sera Hiroshima et le coup de l'overdose de Bonus aura à côté de ça des allures de pétard mouillé. Pauline a mis le réveil pour éviter les mauvaises surprises, Philippe a posé deux cassettes de secours à côté du magnéto. Tout est prêt. Nous sommes tous en cercle dans le salon autour des bouteilles de champagne et attendons que Philippe cesse son indécrottable discours de Noël pour pouvoir trinquer.

Vingt heures quarante deux. Philippe nous propose de trinquer, il vient de terminer son monologue à la Castro et je constate avec un certain dégoût qu'un petit amas blanchâtre s'est formé au coin de ses lèvres asséchées par le flot de parole. Je souhaite qu'il s'essuie rapidement la bouche. Il n'en fera rien jusqu'à vingt et une heures cinq. Cet égrainage de minutes un soir de réveillon me semble très inquiétant et je commence à craindre le repas.

Lorsque nous nous levons pour passer à table, Stéphanie est déjà saoûle, elle commence à tourner sur elle-même dans sa robe à paillette digne d'une vieille émission des Carpentier et manque de flanquer par terre une petite statuette en terre cuite que mamy chérit plus que tout. Philippe lui ordonne de se calmer mais elle lui fait remarquer que c'est Noël et qu'elle peut bien s'amuser un peu quand même. Les instants qui suivent sont difficiles à raconter. Stéphanie continue à danser, elle rit mais personne ne la regarde. Et puis elle s'arrête, vient nous rejoindre et nous montre le vinyle de Muddy Waters que son talon vient de fracturer en deux morceaux. Je ne peux plus déglutir, les parois de ma gorge tapissées de velcro m'en empêchent. Je la regarde, elle rit. Je me tourne vers les autres, ils rient aussi. Ma propre femme, Elsa, se permet même de dire que Papy ne nous en voudra pas là où il est. Toute la table rugit d'allégresse.

Vingt et une heure trente. Le repas est plutôt réussi et la conversation bien que constamment couverte par les ricanements stressants de Stéphanie est relativement supportable. Je ne m'en étais pas aperçu mais Stéphanie est la seule femme à avoir fait un véritable effort vestimentaire, certes désastreux mais méritoire. Sa robe à paillettes produit un effet visuel assez troublant sur les coupes de champagne.

Je me tourne ensuite vers Jacques. Je constate que la séance d'habillage s'est résumée au strict minimum en ce qui le concerne. Depuis la fin de l'après midi, il a gardé son blouson et s'est contenté de relever les manches au moment de passer à table. Je me demande bien pourquoi. D'ailleurs, je me rends compte que Jacques suscite de plus en plus d'interrogations chez moi. Depuis le week-end où nous pensions tous que Philippe était mort, j'ai une toute autre vision de lui et je crois prudent de prendre un peu mes distances car j'ai relevé quelques signes inquiétants. Il y a deux mois par exemple, il avait les cheveux longs et portait des chemises moulantes. Aujourd'hui il a la boule à zéro et porte cet abominable blouson. Plus troublant encore, il y a deux semaines, il a laissé un mot sur mon portable en se faisant passer pour un type d'Europe 1 et en me faisant croire que j'avais gagné une voiture. Après ça, il n'a jamais évoqué cette farce avec moi.

Peut être faudra-t-il que j'en touche un mot aux autres ou au moins à Pauline. C'est ça, dès que j'en aurais l'occasion, je demanderai à Pauline ce qui débloque chez Jacques.

Je me tourne vers Philippe. Il est plutôt bien sapé comme d'habitude. Depuis le coup de la perte de sa chaussure, il nous a indiqué que tous ces vêtements portaient son nom. Une simple petite étiquette cousue ou collée ; " ça suffit largement " nous a-t-il confié. " Largement " pourquoi faire ? Comme si nous avions tous eu l'ambition de faire comme lui sans jamais y parvenir. Elsa lui a demandé s'il le faisait aussi pour ses slips. Il a dit non, pas pour les slips, seulement pour les caleçons. Elle a ri en lui faisant remarquer que ce genre de détail était hyper excitant pour une femme. Après je ne sais plus, je me suis éclipsé. J'étais bizarrement déprimé par ces confidences grotesques. C'était il a deux mois.

Ce soir, Philippe est le seul à avoir mis une cravate. Pauline l'a fait remarquer à Jacques qui lui a simplement répondu qu'il s'en foutait et que de toutes façons, une cravate avec son blouson, ça aurait été complètement nul. Pas bête Jacques.
J'étais assez fier qu'Elsa m'épargne cette remarque mais mon tour est venu lorsque nous nous sommes croisés entre la cuisine et les toilettes. Je lui ai dit que mes cravates étaient hideuses et que vu l'allure de Jacques, je ne pensais pas être l'attraction vestimentaire de la soirée :

? Quand même, ça aurait été un peu plus classe
? Ah oui ? Et bien moi j'aurais apprécié que tu mettes une robe à paillette, comme Stéphanie. Ça m'aurait plus.
? Tu rigoles ? on dirait Dalida.
? Peut être mais ça aurait été un peu plus classe aussi.
? Qu'est-ce qui te prends ?
? Rien. C'est seulement que ça m'énerve cette espèce de façon de se comparer en permanence. Un type met une cravate et immédiatement on le place sur un pied d'estale, une sorte d'exemple pour tous et surtout pour les couillons non cravatés. Je trouve ça complètement con.
? Ca n'a rien à voir, tu mélanges tout. Je trouve quand même normal qu'un mari fasse des efforts pour sa femme ; ça me semble la moindre des choses. Moi, je passe une heure à me préparer pour te plaire et toi tu te contente d'attraper la première fringue qui traîne ; c'est quand même pas super équitable.
? Tu veux que je fasse quoi ? Que je me maquille avec toi et qu'on organise des séances d'essayage de fringues comme deux copines ?
? Tu es vraiment con.

Elle a tourner les talons mais juste avant, elle m'a fait remarquer que le pompon de mon mocassin gauche avait disparu. Là-dessus elle m'a dit que j'avais raison et que le port de cravate n'était pas à l'ordre du jour ; que j'en étais encore à apprendre les bases. Merde. Je m'étais plutôt bien défendu mais je prenais ce vilain crochet au foi, à la dernière seconde. J'ai observé mes deux mocassins. Saloperie de pompon.

Vingt deux heures. C'est vrai que la cravate de Philippe, c'est plutôt classe. Je me promets de faire des efforts pour plaire à Elsa. Samedi prochain, razzia chez C&A : un petit costard noir à rayures et une cravate rouge assortie. Je suis en train de visualiser mon nouveau look lorsque soudain, je sens une vive douleur à la jambe. Je me recule précipitamment. Les autres se tournent vers moi et me demande ce que j'ai. Je leur dis que je ne sais pas, qu'un truc m'a piqué, très fort. Je soulève la nappe et découvre un chat. Ces deux billes rondes me fixent, sa queue est toute hérissée. Je lis dans son œil, une expression d'amusement et de provocation. Il plante ces griffes dans le tapis, continue à me fixer et me présente son profil, dans une attitude de défi.
Je déteste les chats, ils me font peur. J'ai l'impression qu'il le sent immédiatement car son regard se fait de plus en plus insistant. Il m'ordonne de jouer avec lui, sinon les choses vont très mal se terminer pour moi.

? Qu'est-ce que c'est que cette chose ?
? C'est Malus, répond Pauline, le chat de mamy.
? Je ne savais pas qu'elle avait un chat.
? Pourquoi ? t'es allergiques aux poils ?
? Ben non
? Alors laisse cette pauvre bête tranquille.

J'expire et tente de garder mon calme. Le matou me fixe toujours et je commence à le repousser avec le bout de ma chaussure. La sanction ne tarde pas. Il balance un coup de griffe assassin qui transperce sans mal la toile de mon jean puis s'enfuit précipitamment en emportant un truc dans sa petite bouche de renégat. Je ne peux m'empêcher de crier : " Le p'tit salaud ! ". Pauline me jette un regard noir et s'en va consoler la pauvre bête.
Philippe lui demande ce qu'il a dans la gueule.

? Je ne sais pas, un petit truc en cuir. C'est tout machouillé. On dirait un truc de chaussure. Qui a perdu un morceau de chaussure ? S'esclaffe-t-elle en brandissant la chose.

J'observe muet le pompon de ma chaussure gauche qui devient subitement l'attraction de la soirée, tout comme l'avait été en son temps la chaussure de Philippe. Elsa m'observe en souriant. Elle jubile à l'idée de savoir qu'elle tient mon destin entre ses mains pour les secondes à venir. Elle se tait.
Pauline en conclut que ça doit sûrement être à Mamy et que vu l'état il vaut mieux le balancer dans la cheminée.

Vingt trois heures. Un énorme coup de barre s'empare de la table. Je constate avec dépit que notre équipe de trentenaire et de quadra a vraiment de plus en plus de mal à tenir la route. C'est étrange car quand j'avais dix huit ans, c'est précisément à cette heure là que les soirées commençaient. Je saisis la bouteille de vin et rempli mon verre à raz bord.

Tel un vieux gardien de phare blasé, j'observe la tablée comme on observe l'horizon. Philippe s'épuise dans un discours insupportable sur le procès Papon. A côté de lui, Pauline. Elle ne l'écoute plus mais l'observe en hochant la tête de temps à autre même lorsqu'il ne dit plus rien.

A neuf heures à ma droite : Jacques. Il vient d'achever une présentation de Pitchoune, la fiancée de La Puce dont nous devrions faire la connaissance tout à l'heure. Il nous informe avec fierté que La Puce passe finalement en seconde technologique. Nous sommes tous un peu gêné car à dix sept ans, c'est un succès qu'on pourrait qualifier de relatif. Elsa le félicite quand même et nous emboîtons tous le pas derrière elle. Stéphanie commence à applaudir mais nous lui faisons comprendre qu'il ne faut pas exagérer. Jacques nous remercie. Il attire notre attention sur le fait que La Puce a beaucoup changé, qu'à la suite d'une grosse dispute entre eux, ils ont décidé de lui interdire de fumer. Pauvre gosse. Deuxième verre de vin. Jacques et lui ont même failli en venir aux mains car La Puce volait de l'argent à sa mère. Troisième verre. Il a rencontré Pitchoune sur Internet, un " chat " comme lui a dit La Puce. Je demande ce qu'est un " T'chat " et tout le monde hurle de rire. Personne ne me répondra. Accablé de lassitude, je préfère ne pas insister.

Bref, Claudine, qui s'est rapidement retrouvée fagotée du surnom affligeant de Pitchoune a permis à La Puce de retrouver un équilibre. C'est normal nous précise Jacques, car à avec deux enfants on a quand même la tête sur les épaules. Nous nous regardons tous un peu surpris et Elsa, devenu la représentante officielle de notre groupe, pose " la " question :

? Et quel âge a-t-elle ?
? Ah non, je vous rassure, elle n'est pas vieille, si c'est ce qui vous inquiète. Elle a tout juste dix huit ans.
? Et deux enfants.
? Bientôt trois.

Aucune réaction. Tout le monde se regarde puis se tourne vers Elsa car elle seule, visiblement, trouve le courage d'avancer dans cette forêt sombre.

? Comment ça bientôt trois ?
? La Puce va être papa.

Il sourit à la fois fièrement et timidement. Connaissant Jacques, je sais qu'il est ému. Je regarde les autres, tout le monde grimace. Il va falloir que quelqu'un se dévoue car la moue d'Elsa me fait comprendre qu'elle a eu son compte et qu'il est tend que les autres se sacrifient un peu aussi. Je me mets débout et lève mon verre à notre nouveau papy. Les autres m'imitent et Jacques s'effondre en sanglots. Il est vingt trois heures trente trois.

Vingt trois heures cinquante et une. Bravant la léthargie qui s'est abattue depuis un bon moment sur la tablée, nous avons finalement rejoint le salon pour disputer le troisième acte : l'ouverture des cadeaux.

Il y a un quart d'heure, alors que nous tentions de ramener Jacques parmi nous, le chat a piqué sa crise en se jetant sur le sapin. La moitié des boules sont tombées par terre. Philippe et moi les avons ramassé puis jeté en vrac pour redonner un peu d'allure au conifère.

Nous voyant faire, Jacques a commencé à rire en nous disant qu'on faisait vraiment des gueules d'enterrement pour un Noël. Personne n'a bronché mais je crois que tout le monde a pensé la même chose.

Vingt trois heures cinquante et quelques, donc. Jacques a enlevé son blouson. Un instant, j'interprète cet effeuillage comme un signe positif mais je reviens sur cette première impression en découvrant un tee-shirt sur lequel figure le dessins douteux d'un pin up aguicheuse et des "love " inscrits un peu partout. Dès que je le pourrais j'irais voir Pauline pour comprendre.

La fatigue aidant, tout le monde semble un peu énervé et je sens que les amarres sont bel et bien lâchées cette fois. Symbole de ce flétrissement général, Pauline qui demande à Philippe de nous foutre un peu la paix au moment où celui-ci sort un nouveau discours de la poche arrière de son pantalon. Il n'a même pas la force de protester et se rassoit sans dire un mot.

Avant l'ouverture des cadeaux et dans un effort sincère je propose que nous buvions un verre. Les autres sont d'accords et je file dans la cuisine pour aller chercher une bouteille, bien décidé à rallumer la soirée. Me voyant revenir avec un pack de bière tout le monde proteste, Pauline en tête :

? Mais c'est pas possible, t'es perdu sans ta bière ou quoi ?
? Je n'ai rien trouvé d'autre.

Philippe s'en mêle :

? Encore de la bière !
? Je vous dis qu'il n'y a rien d'autre ;
? T'as regardé dans le frigo ?
? Bien sûr !
? T'es sûr ?
? Ne me cherche pas Philippe !
? Je ne te cherche pas, je veux juste savoir si t'as bien fais gaffe qu'il ne reste pas une bouteille de champagne.
? Je viens de te le dire, bordel !

Stéphanie revenu des toilettes apporte sa contribution à l'édifice :

? Tu ne trouves pas que t'as l'air d'un beauf avec ton pack de bière ?

Fou de rage, je m'approche d'elle et lâche un tonitruant " Ta gueule Dalida ! "

La déflagration raisonne un bon moment dans nos têtes. Quelques longues secondes de silence s'écoulent. Stéphanie quitte la pièce. Je lui dis de revenir, que je suis désolé, que c'est sorti tout seul. Philippe me confie que j'y suis allé un peu fort mais qu'elle va se calmer.

? Pourquoi tu l'as appelé Dalida ?
? Je ne sais pas. La robe je crois.

Jacques est mort de rire. Je m'assoies près d'Elsa comme un jeune enfant qui chercherait la protection de sa mère après une bagarre. Elle me sourit et je comprends qu'elle n'est pas mécontente que quelqu'un ait moucher Stéphanie. Je reconnais là une certaine forme de perversité féminine.

? Bon ben, si on ouvrait les cadeaux, lance Jacques avec un engouement forcé.

Nous nous exécutons et ponctuons cet incontournable troc de fin d'année par des petits rires de circonstance. Le déballage dure un bon quart d'heure. Philippe et Stéphanie m'ont offert un livre sur le Tour de France. Bon choix. Elsa, une montre sport et des gants de cycliste. Viens enfin le tour du cadeau de Pauline et Jacques. Ce dernier m'observe et je comprends rapidement que l'idée du cadeau vient de lui. Il sourit malicieusement et me presse d'ouvrir. J'arrache l'emballage et découvre avec désappointement deux cartouches de Marlboro. Il a une expression de bonheur intense :

? Tu te souviens, je t'avais dit que je te paierai des clopes !
? Ah oui c'est vrai. Et bien, merci Jacques. Et puis merci à toi aussi Pauline, c'est plutôt touchant.
? Je tiens toujours mes promesses.

Il me fixe attendant que je réagisse à cette information. Je ne sais pas trop quoi répondre et lui propose une cigarette. Je lui dis qu'il peut prendre tout le paquet, que de toute façon, j'ai arrêté de fumer. Son visage s'assombrit. Je rectifie en lui disant que je vais quand même les mettre de côté, comme ça je les aurai à portée de main quand je recommencerai. Au même moment, Stéphanie revenue d'on ne sait où me jette sa robe à paillette en pleine tête. Elle porte le jogging de mamy et me dévisage avec haine :
?Et là, ça fait toujours Dalida, connard ?
Je laisse filer quelques secondes et me contente de lui dire que ça fait plutôt mamy, mais que les deux lui vont puisqu'elle reste dans le registre femme fatale. Elsa sourit mais me donne un coup de coude pour me rappeler que je dois le respect à sa mère.

Je m'en fous complètement. De toute façon, à cet instant je décide de faire exploser la soirée en les informant que la messe de minuit a débuté depuis une bonne demi-heure et que personne n'a pensé à mettre en route le magnéto.

Philippe bondit du fauteuil et commence à me hurler dessus : " tu pouvais pas le dire plus tôt ". Il se jette sur la télécommande et appui sur toutes les touches en même temps. Elsa lui demande de se calmer, elle lui dit que ça n'est pas grave, que dans le pire des cas on dira qu'il y a eu une panne d'électricité ou quelque chose dans ce genre.
? Et tu crois maman est prête à avaler de telles conneries ?
? Et pourquoi pas, ça arrive, non ?
? Non, non et non ! Ça n'arrive pas s'énerve Philippe en frappant la télécommande récalcitrante.
? Le rouge.
? Quoi ?
? C'est sur le bouton rouge qu'il faut appuyer.

Philippe lui tend l'engin et lui dit qu'elle n'a qu'à le faire elle-même, qu'il va prendre l'air et que de toute façon il n'en a que foutre des bigoteries de la vieille. Elsa ironise en lui demandant de ne pas aller trop loin et de prendre une deuxième paire de chaussure au cas où.

Vautré dans le canapé, je savoure ce moment de bonheur en fumant une cigarette avec mon ami Jacques. Je me dis que c'est lui qui a raison finalement. Raison de s'en foutre. Raison de fumer et d'offrir des cigarettes à ses amis qui ont arrêté. C'est ça la vie finalement. J'ai l'impression de passer la mienne à m'interdire de l'apprécier, à m'asséner des restrictions dont je ne vois jamais les effets positifs. A semer, semer comme un crétin sans jamais ne rien voir fleurir, ni même pousser d'ailleurs.

? C'est vrai quoi, me dit Jacques, prends l'exemple de la clope : quand tu fumes, tu es content et tu le ressens immédiatement. Mais le gars qui s'arrête, pour lui que dalle. Il s'arrête, c'est tout. Et après ?

J'apporte ma contribution à cette brillante envolée:

? Après il mobilise son énergie sur autre chose. Il y a toujours un truc à faire pour se pourrir l'existence. Tiens, dis-je en lui tendant une bière, il diminuera sa consommation d'alcool par exemple…

? Il boira des panachés pour éviter la bière. Il arrêtera le camembert pour manger du fromage blanc à zéro pourcent ou je ne sais quoi d'autre. Tu parles d'une vie à la con toi !

Pauline, Stéphanie et Elsa nous observent atterrées. Pauline se charge de nous ramener dans le droit chemin :
? Et les morts vous en faites quoi les deux rigolos ?
? Ben si ils sont morts, on peut plus rien pour eux. C'est les vivants qui nous intéressent, nous.
? Et les cancers, les maladies cardio-vasculaires, le cholestérol et toute les maladies graves, …

A l'énoncé de ces termes effrayants, je retrouve mes craintes de petit nul confronté à son environnement hostile. Je commence à flipper en me disant qu'elle a raison, qu'il y a tous ces trucs qu'on peut attraper à tout moment. Jacques a dépassé ce stade depuis longtemps lui. Il explique à Pauline qu'il mets toutes ces merdes dans le même sac que les accidents de voiture, d'avions, de bateaux, que les attentats et autres catastrophes naturelles ou non. Bien joué Jacques, j'aurais aimé le dire mais dès qu'on parle cancer, je suis tétanisé. Elsa a compris que nous étions saouls. Elle nous annonce qu'elle va rejoindre Philippe et élaborer une stratégie pour l'enregistrement de la messe de minuit. Elle souhaite bonne chance à Pauline et Stéphanie.

A une heure, nous apprenons que Mamy et La Puce ne viendront que demain, que Pitchoune s'est disputé avec son père et que La Puce est dans un état de colère tel que mamy préfère ne pas le voir prendre le volant. Je ne sais pas pourquoi mais ce sursis me fait plaisir. Peut être parce qu'avec un peu de chance, je me contenterai juste de leur souhaiter Joyeux Noel demain midi et déguerpirai dans la foulée.

Une heure douze. Il y a cinq minutes, Jacques est allé chercher une vieille poire dans le bar de mamy. Je l'écoute me raconter qu'il veut se teindre les cheveux pendant que je perce machinalement mes patchs avec le bout incandescent de ma cigarette. Je les ai retiré il y a un quart d'heure au moment où, allumant ma énième cigarette, j'ai senti quelques douleurs dans la poitrine. Jacques est totalement ivre à présent. Il m'explique qu'il en a marre de vieillir, que ça le rend complètement dingue de voir tous les gars de son âge ressembler à des vieux. Je tente de comprendre :

? C'est normal d'évoluer quand même.
?Pourquoi ça le serait obligatoirement ? C'est comme si je m'obligeais moi-même à déménager alors que je suis parfaitement bien chez moi. Tu vois ce que je veux dire ?

Assez bien oui, mais je pense qu'il n'est pas en état de comprendre qu'il ne pourra pas retarder définitivement l'expulsion qui lui pend au nez. Embrumé par les effets de l'alcool, je me représente l'Existence de Jacques : un type en costume sombre avec une cravate grise dans une voiture triste. Un huissier. Il se dirige vers sa maison. Le papier qu'il tient dans ses petites mains moites invite Jacques à quitter le monde de l'adolescence, à se débarrasser de ce jeunisme sans issue pour enfin affronter l'existence. Je laisse cette pensée errer sans but dans les méandres de mon cerveau alcoolisé en observant Jacques.
? C'est l'expulsion qui t'attend Jacques.
? Hein ?
? Rien.

Deux heures. Tout le monde est parti dans la cuisine, mise à part Jacques. Il s'est endormi sur le canapé, la bière à la main, avec l'allure pathétique d'un vieil étudiant foudroyé.

Je les entends rire et échafauder des plans plus ou moins tordus pour s'éviter les foudres de mamy concernant l'enregistrement de la messe de minuit. Philippe a proposé de récupérer la cassette de l'an dernier et de changer l'étiquette. Elsa lui a demandé s'il était sérieux. Il a répondu que oui, qu'il suffisait juste d'esquinter la bande au début et qu'elle ne verrait pas la différence entre 2004 et 2005. Pauline a trouvé l'idée plutôt bonne et même franchement astucieuse. Elsa et Stéphanie ont jugé cette fourberie complètement débile et insultante pour mamy.
Ensuite, ils ont commencé à parler de moi. Je les ai entendu dire que Jacques et moi étions affalés dans le canapé du salon comme deux porcs, qu'on avait commencé à parler de trucs bizarres sur la vie avec nos bières à la main comme des ivrognes.
Elsa a planté une magnifique banderille en leur confiant que de toute façons je manque singulièrement de maturité. Pauline a répliqué immédiatement " Et Jacques alors ! On dirait un gosse de dix ans ". Je veux réveiller Jacques mais j'ai à peine la force de rester à la surface pour écouter le procès qui s'est ouvert dans la cuisine.

Philippe prend notre défense. Brave Philippe. Il tempère en leur disant que quand on boit un coup, on raconte toujours un peu n'importe quoi. Le ciel lui tombe immédiatement sur la tête. Les trois autres plantent leur crochet dans ce magnifique élan de solidarité : les mecs sont tous les mêmes, ils sont dénués de lucidité et prêt à tout pour défendre leurs potes, même quand ils disent n'importe quoi. Surtout quand ils disent n'importe quoi rectifie Elsa. Philippe passe un très mauvais quart d'heure. Il se fait sauvagement dépecer par les trois mygales qui, dans un final mortifiant, finissent par le traiter d'impuissant.

Il vient nous rejoindre dix minutes plus tard, totalement groggy. Je l'observe de mon œil valide. Il apporte sa contribution à la masse informe que nous constituons avec Jacques en se vautrant à côté de nous sur le canapé. Je tente de lui sourire mais ma tête appuyée sur un coussin sanctionne toute tentative d'expression faciale par une horrible grimace. Assommé à côté de moi, Jacques a renversé sa bière sur un coussin. Il bave sur son tee-shirt. Philippe me demande si je dors, je redresse légèrement la tête et lui dit que non.

? T'as entendu ces trois garces ? Me demande-t-il.
? Ouais.
? Elles t'ont pas épargné mon pauvre vieux.

Je le regarde en fronçant les sourcils :

? Toi non plus, dis donc.
? T'as entendu ça aussi ?
? Ouais, surtout la fin.

Quelques secondes. Philippe ne dit plus rien. Le regard dans le vague, il semble avoir réussi l'exploit de s'extraire de la pièce. J'observe son enveloppe corporelle. Peu à peu, elle s'évanouit dans les brumes épaisses de mon cerveau. Je marche à présent sans savoir véritablement quelle direction prendre. Le brouillard m'empêche de voir à plus de quelques mètres mais je ne ressens pas la moindre inquiétude. Je savoure ce moment onctueux où l'imaginaire envoie la réalité au tapis.

Trois heures quarante et une. J'ai froid. Je suis même carrément gelé. La fenêtre est grande ouverte et je me rends compte que dans un réflexe de survit je me suis pelotonné contre Jacques dont la respiration forme à présent des ectoplasmes nuageux. Philippe n'est plus là et je me retrouve confronté à un silence angoissant.
Lesté de ma cuirasse de fatigue, je trouve quand même l'énergie nécessaire pour me dresser sur mes deux jambes. Je reste un instant immobile pour régler ma vision endommagée et manque de retomber aussitôt sur la carcasse de Jacques. Je me rattrape d'une main en m'appuyant sur sa tête. Il pousse un grognement.

Quatre heures. Dans un effort titanesque, j'ai réussi à gravir les marches qui montent à l'étage. Les trois mygales dormaient paisiblement. Par contre, je n'ai pas trouvé trace de Philippe. En redescendant les escaliers, j'ai senti une odeur étrange. Un mélange à la fois carbonisé et chimique. Je me suis dirigé vers la porte d'entrée restée grande ouverte.
J'avance à présent sur l'allée en gravier avec l'impression d'entendre quelqu'un mâcher des biscottes à chacun de mes pas. La neige tombée la vieille s'est transformée en glace. Au fond du jardin, j'aperçois une lueur rougeâtre à laquelle vient se mêler un écran de fumée noire. Je ne sais pas pourquoi, mais j'imagine instantanément que le Père Noël s'est crashé dans le jardin avec son attelage. Merde. Et si c'était vraiment ça.
Bien décidé à lui venir en secours, je me précipite comme un gosse impatient, animé par le sentiment de vivre un moment privilégié, d'être en quelque sorte l'élu. Je sens la glace craquer sous l'ardeur de mes pas.
Lorsque j'arrive sur place, je m'aperçois que le traîneau du Père Noël n'est en réalité qu'un vieux tonneau vidé de son eau. A l'intérieur, je découvre avec stupéfaction une bonne dizaine de cassettes vidéo en cours de désintégration sous l'effet de la chaleur et des flammes. L'odeur toxique qui s'en dégage est insupportable. Philippe. Ce cinglé de Philippe a dévasté la collection complète des vidéos de mamy. Douze années de messes de minuit réduites en cendre : un véritable blasphème.

? Alors tu viens participer au méchoui ?

Je sursaute et découvre Philippe appuyé contre un arbre, à quelques mètres derrière moi. La lueur inquiétante du feu danse sur sa chemise restée grande ouverte malgré le froid tandis que son regard, figé comme celui d'un animal, semble m'évaluer comme une proie potentielle.

? Mais qu'est-ce que tu fous avec les cassettes de mamy bordel de merde ?
?Ben je suis en train de les cramer tu vois bien.
?T'es cinglé.
?Non. Juste impuissant.

Il a dit ça sur un ton neutre et extrêmement perturbant. Je suis très mal à l'aise.

?Qu'est-ce que tu racontes là Philippe ?
? Tu as entendu ce qu'elles ont dit sur moi tout à l'heure ; que je suis impuissant, qu'elles se demandent si je suis un mec, un vrai….
?C'est pour ça que tu brûles les cassettes de mamy ? Je te rappelle qu'elles nous ont traité de gros porcs Jacques et moi et on n'a pas dynamité la maison pour autant.
?Vous êtes peut être des gros porcs, mais pas des impuissants.
?C'est une réaction de gosse. Tu peux être certain qu'elles vont encore plus se foutre de toi après ça.

Et bien ça lui est complètement égale, " de toute façon, ça ne changera pas beaucoup " me confie-t-il. Il me dit que ça dure depuis qu'il est tout petit, que ses frangines ont toujours tout fait pour le rabaisser et en faire un nul et que souvent mamy en rajoutait elle aussi. Durant cinq bonnes minutes il délire sur une enfance malheureuse, torturée et finalement détruite : tyrannie matriarcale, félonie des sœurs, apathie du père. Il me déballe ce passé biscornu sans la moindre pudeur. J'assiste impuissant à cette mascarade et commence à regretter de ne pas être resté blotti contre Jacques. Au passage, j'apprends qu'un jour, Elsa et Pauline ont fait croire à une de ses petites amies qu'il était homosexuel juste pour l'emmerder, que mamy avait pouffé de rire, cruellement, tandis que Papy, dont les pouvoirs au sein du foyer s'étaient peu à peu réduits au simple usage de la télécommande, s'était contenté de monter le son pour écouter le 19-20, comme à son habitude.

Je grignote l'intérieur de ma joue pour ne pas rire et regarde le feu en exprimant de temps à autre un soutien amical : " j'ignorais tout ça " ; " je comprends mieux ". A un moment, j'ai cette phrase idiote qui revient sans cesse " tu sais que je suis ton ami, Philippe " mais je sais que je ne pourrais le dire sans éclater de rire. Cet entretien durera approximativement dix minutes. Philippe finira par tourner les talons en me jetant un simple " je vais me coucher. Tout ça c'est la faute de la vieille. Quelle aille au diable avec sa messe de minuit. "

Je le regarde s'éloigner. Le bon sens voudrait que je le rappelle, mais je n'en ai aucune envie.
Quelle famille de cinglés dis-je à haute voix en jetant un coup d'œil à l'intérieur du tonneau.
Je m'aperçois à ce moment que le feu a épargné quelques bouts de cassette et crois bons de les récupérer. On ne s'est jamais, en bricolant tout ça, on pourrait remettre les bandes sur un autre support. Au moment où je réfléchis à cette opération de sauvetage, je me rends compte que c'est complètement con. Je décide de le faire quand même.

Cinq heures. Mon regard flotte dans la pénombre du salon. Philippe est monté se coucher à l'étage. Jacques est toujours affalé dans le canapé, il pousse des petits grognements sourds de temps à autres. J'ai posé le tas de cassettes sur la table basse ainsi que mes jambes et suis maintenant prêt à me laisser emporter par le sommeil. J'essaie d'orienter mes pensées vers quelque chose d'agréable pour éviter de réfléchir à la soirée. Le crash du Père Noel dans le jardin. Voilà un truc gai. Je n'ai pas le temps de rejoindre les lieux du sinistre : je suis emporté quasi-immédiatement par une déferlante de sommeil.

Dix heures. Les rayons du soleil se sont frayés un passage à travers les volets et couvrent les murs d'étranges zébrures. J'ai été réveillé par l'agitation et les bruits de voix dans la cuisine mais aussi et surtout par un mal de gorge terrible. Jacques a disparu ainsi que les cassettes vidéo. Avant d'affronter ce que j'envisage déjà comme un des pires moments de l'année, je jette un coup d'œil à mon allure générale dans le reflet de la porte-fenêtre. Elle correspond à celle d'un type qui vient de se faire sauvagement agresser par des hyènes. Tant pis, je dois prendre sur moi et les rejoindre. Tout en remettant ma chemise dans mon pantalon, je prends la décision de ne pas remuer le couteau dans la plaie pour ne pas enfoncer Philippe. Il doit déjà avoir suffisamment de mal à se justifier. En même temps, lui apporter mon soutien risque d'être encore plus difficile à gérer et je n'ai aucune envie d'entamer une plaidoirie au petit déjeuner, surtout avec mon mal de tête et cette impression qu'on m'agrafe la gorge à chaque déglutition. Finalement, le mieux est sûrement de ne rien dire. C'est ça, je vais m'écraser, tenir bon jusqu'à midi et peut être qu'avec un peu de chance, je n'aurais que quatre mot à dire jusqu'à cette échéance : " joyeux Noël " " au revoir ".

Dix heures quatre. J'entre dans la cuisine. L'écran de regards furibonds que je découvre m'empêche d'aller plus loin que le seuil de la porte.

? Te voilà, espèce d'ordure ! Lance Pauline

Je reste scotché par la violence de l'assaut mais réussi quand même à lui demander ce qui se passe après avoir repris mes esprits.
? Tu oses demander !

Je regarde les autres et réitère ma question sur le ton de la défensive cette fois. Elsa me dit de jeter un coup d'œil au tas de cassettes calcinées agonisant au milieu de la table. Elle me demande si je suis fier de moi.
Je commence à m'emporter et lui demande de quoi je devrais être fier au juste. Pauline et Stéphanie me somment de ne pas jouer à l'imbécile. Jacques me regarde avec un œil compatissant ; il cache mal son appréhension des trois autres et sa faiblesse éclate au grand jour. Elle contraste singulièrement avec ses élans alcoolisés de la veille. Jacques ne m'aidera pas. Mais est-ce vraiment à lui de le faire ? Je fixe Philippe. Il baisse la tête. Je l'interpelle une première fois : pas de réponse. Je hausse le ton :

? Philippe !
? Quoi ? Répond-il calmement
? Tu veux bien leur expliquer s'il te plaît.
? Tu veux que je leur explique quoi au juste ?
? Ne déconne pas Philippe, ne me prends pas pour un con ! Tu vas leur dire immédiatement ce que tu as fait des cassettes de mamy, le tonneau et tout le bazar dans le jardin. Dépêche toi !

Je me rends compte que je suis en train de hurler. Philippe proteste en affirmant qu'il n'a rien à expliquer " lui ". Il prétend que c'est moi le responsable, qu'il m'a vu dans le jardin en train de brûler les cassettes en ricanant, qu'il a essayé de m'en empêcher mais que j'avais l'air complètement dingue. J'avais des yeux de fou et tout rouges, souligne-t-il.

? Mais t'es vraiment une sale petite ordure !

Je franchis la porte des étoiles et me précipite sur lui. Je l'empoigne par le col et le secoue violemment. Je vois sa grosse tête partir d'avant en arrière sans la moindre résistance physique. Le mouvement fait retomber quelques mèches de cheveux sur son front. Il ne proteste pas. Je me rends compte que cette atonie est pour lui une façon de s'excuser, une offrande. Il ne reviendra pas sur sa version mais me laisse le violenter car il sait qu'il n'est pas en mesure de combattre le mensonge, la faiblesse et l'impuissance qui le submerge. Pauvre Philippe. Les trois mygales avaient finalement raison : Philippe est impuissant. Rien à voir avec des performances sexuelles au bas de l'échelle, c'est bien pire que ça. Je le relâche. Son col de chemise est déformé ; j'aperçois un petite étiquette : Philippe Macouse.

Je laisse mon regard traîner un moment dans le vide avant de les observes un par un et de leur dire : " Joyeux Noël " " Au revoir ". J'ai réussi à expédier ma précieuse formule avant midi finalement.

Tomall,  tomall@neuf.fr

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Reality Life

- C'est vous là à côté de Julien Lepers ?
- Mille neuf cent quatre vingt treize, Finale des Masters de Questions pour un Champion. J'étais là pour remettre le trophée.
- Merde, c'est dingue ce que vous avez changé en si peu de temps !
- Merci.

Je jette un coup d'œil par la fenêtre, un grand gaillard déballe du matériel vidéo dans le jardin tandis qu'un rondouillard aux jambes courtes s'acharne à mesurer au centimètre près la longueur qui sépare le massif de rosier de la balançoire.

- Qu'est-ce qu'ils font ces deux là au juste ?
- Oh ne vous en faites pas pour ça, juste quelques essais pour vérifier qu'on peut bien tourner ici : lumière, décor, etc …
- Décor ? Pour ce que j'ai à faire, je ne pense pas qu'il soit nécessaire de vous casser la tête.
- Pour ce que vous avez à faire, il n'est pas nécessaire que vous pensiez. Alors laissez les faire et dites moi plutôt : vanille ou chocolat ?

Je l'observe un instant. Je lui donne à peu près l'âge de ma fille : vingt cinq ans à tout casser. Tailleur bleu nuit, chaussure de sport et un air de petit chef qui m'irrite de plus en plus. Ces petits yeux noirs et brillants sont plantés dans ma direction. Aucune lueur d'espoir dans ce petit animal au sang froid. Elle attend une réponse, tout simplement. Vanille ou chocolat.
- Alors vanille ou chocolat ?
- Il n'y a rien d'autre ? Nature ou sucré c'est possible ?

Elle relit ses notes les sourcils froncés.

- Ben non, c'est soit vanille, soit chocolat, de toute façon on fait en fonction des produits de notre partenaire. Nature ou sucré c'est à la fois ringard et sans intérêt. Vous comprenez ?
- Non
- C'est pas grave.

" Sans intérêt ", j'essaie un instant de comprendre ce que peut recouvrir exactement cette expression appliquée à la situation qui nous occupe. Le petit rondouillard fait son entrée dans le salon au moment où j'annonce que je choisis chocolat.

- C'est noté : chocolat. Bon choix à mon avis. A la fois visuel et ludique.
- Si vous le dites.

Le petit rondouillard s'essuie les mains sur son pantalon, un geste de nervosité qui cache mal un certain embarras. Il s'adresse à nous d'un air hésitant.

- Ca va être difficile de tourner ici… il y a vraiment plein de trucs qui posent problème. A commencer par la balançoire.
- On n'a qu'à la virer. Ça ne doit pas être bien compliqué, mmh ? Interroge la petite vipère.
- Ça n'est pas tout malheureusement. Pour bien faire, il faudrait aussi se débarrasser du massif de rosiers et abattre le cerisier du fond.
- Aucun problème à mon avis. Qu'en pensez-vous ? dit elle en se tournant vers moi.

Je me suis assis en entendant le petit rondouillard exposer son projet de massacre. Un léger malaise. Il m'observe très gêné.

- Vous voulez vraiment couper mon cerisier et enlever la balançoire de ma fille ?
- Votre fille n'habite plus ici ? Elle est majeure et même marié d'après mes notes. Je doute qu'elle fasse une crise de nerf si vous lui apprenez que vous avez décidé d'enlever sa balançoire. Quant au cerisier, ça fait parti des sacrifices nécessaires. De toute façon, avec l'argent que vous allez gagner grâce à l'émission vous allez pouvoir racheter une belle maison avec un beau jardin plein d'arbres fruitiers.
- Et le massif de rosiers ? C'est ma femme qui l'avait planté.
- Elle est partie n'est ce pas ?
- Depuis trois ans.
- Alors voilà un problème réglé.

Elle se tourne ensuite vers rondouillard et lui indique sans la moindre compassion de tout couper. Au moment où il quitte la pièce, elle le remercie de ne plus nous déranger pour la décoration ; qu'il fasse ce qu'il a à faire.

Elle me sourit et tente d'évacuer le problème en m'affirmant que ça n'est pas grave, que ça repoussera et que même si ça ne repousse pas, ce ne sont que des choses inertes.

- Un arbre n'est pas une chose inerte. Enfin je veux dire, c'est vivant quand même.
- Rien d'autre que des planches de bois qui n'attendent qu'une chose : être découpé… pour fabriquer des balançoires par exemple. Vous voyez, les bons sentiments, ça ne sert à rien, on finit toujours par se rendre coupable des choses que l'on dénonce. D'une manière ou d'une autre.

Nous en restons là. Lifting du jardin prévu pour demain après-midi. Ais-je vraiment le choix ? Je ne crois pas. Plus maintenant en tout cas. Autrefois je l'avais et cette petite conne n'aurait jamais osé me parler sur ce ton. D'ailleurs, à cet instant précis, tout le monde aurait foutu le camp à coup de pied dans le cul.

Je m'appelle Jacques Tristan mais ce nom là, personne ne le connaît. Ma véritable identité, celle qui m'a fait connaître du public c'est Joé Twist. Mêmes initiales mais avec une injection massive de fantaisie : Joé Twist, ça donne envie de danser et surtout, ça claque ; Jacques Tristan, ça donne plutôt envie de dormir ou de remplir sa feuille d'impôt.
Bref, Joe Twist a fait irruption sur les ondes le 17 mai 1982 avec un tube d'enfer vendu à près d'un million d'exemplaires : neuf cent quatre vingt deux mille cent soixante dix-sept de mai 1982 à mars 1983 pour être exact. Le titre de ce tsunami musical : New York entre toi et moi.
Une hérésie musicale pour un type ayant commencé sa carrière dans des clubs de jazz parisiens à jouer des reprises de Charlie Christian.

New York entre toi et moi a cartonné immédiatement, surtout qu'au début des années quatre vingt, la tendance était plutôt à la recherche de trucs nouveaux, insolites mais pas trop pour ne pas risquer de faire fuir les trente-quarante, force d'achat, tout en attirant la nouvelle génération, future force d'achat. Une alchimie fragile et un sacré casse-tête.

J'ai écrit cette chose avec deux copains en quête de succès, un soir à la fin de répétitions. En une heure, nous avions bouclé la musique et les paroles, totalement incohérentes dans certains couplets mais intéressantes à l'oreille. Tenez-vous bien : le type de la chanson parti à New York pour réussir dans la musique, concept extrêmement original soit dit au passage, rencontrait une fille à l'aéroport. Suspens. Il l'invitait à prendre un verre et lui faisait part d'une confession mystérieuse : avec toi j'ai compris tout et n'importe quoi, mais demain baby il y aura New York entre toi et moi.

Bizarrement, la fille comprenait ce charabia et après avoir passé la nuit avec elle, le gars finissait par reprendre la route pour conquérir New York. Pas de quoi la ramener. En même temps, tout le monde n'a pas la plume de Bob Dylan et mon truc à moi c'était plutôt les mélodies. Dylan aussi vous me direz. Quoiqu'il en soit, musicalement, le morceau était assez bien structuré et aurait certainement mérité une version instrumentale un peu plus déjantée.

Tout le monde est parti maintenant. La petite conne dans son tailleur prétentieux et ses baskets fashion, le rondouillard et son copain bourru qui n'a rien fait d'autre que mâcher mécaniquement son chewing gum en testant son matériel. Ils m'ont donné rendez-vous demain pour les derniers préparatifs et les essais de maquillage.

A dix huit heures, je m'approche du frigo avec angoisse. J'inspire profondément, je ferme les yeux et j'ouvre la porte.
Cent vingt pots de yaourts m'observent. Vingt deux au caramel, quatre vingt au chocolat et dix huit à la vanille. J'ai la désagréable impression qu'ils ricanent.

L'explication de tout cela ? Aucune valable, si ce n'est le besoin de me remettre à flot financièrement pour éviter le RMI qui me pend au nez. Après New York entre toi et moi, il y a eu deux autres morceaux suivis d'un album. Un désastre commercial. Je n'ai jamais compris pourquoi. Tout était strictement dans le même esprit avec les mêmes thèmes, des refrains structurés à l'identique et tout ce qui fait la signature musicale d'un artiste.

Comment les gens ont-ils pu fuir de façon aussi radicale ce qu'ils avaient adoré sur New York entre toi et moi ? Ça m'a valu une grosse dépression et un arrêt quasi-total de la musique : discrédité dans les clubs de jazz et mort né dans la variété, difficile de faire pire. New York entre toi et moi me rapporte encore un peu même si les rééditions sont de moins en moins fréquentes, on le trouve toujours sur quelques compilations bon marché.

Le lien avec les yaourts du frigo ? Mon retour sur le devant de la scène. J'ai été contacté il y a trois mois pour participer à l'émission " records de Stars ". Le concept est tout à la fois simple et stupide : durant toute une soirée, cinq vedettes au placard, des chanteurs, acteurs ou présentateurs télé oubliés des foules doivent tenter de battre des records. Pour l'affichage, chacun joue pour une association. En coulisse, le gagnant aura l'opportunité de voir financer le projet artistique de son choix mais avec un cahier des charges pré-établi par la chaîne.

Pour moi, ce sera un disque et la participation à quatre émissions de variété dans l'année. Mais avant cela, il faudra avaler au moins deux cents yaourts au chocolat en l'espace de deux heures d'antenne. Le tout en direct.

On m'a dit que ce serait impossible et qu'en me contentant d'en gober cent voire cent cinquante, j'avais déjà de bonne chance de gagner. D'autant que les autres ont hérité de challenges tout aussi tordus : Gigi, jeune chanteur prodige des années quatre-vingt, disparu de la circulation au début quatre vingt dix devra par exemple rouler cinquante kilomètres en deux heures avec un vélo lesté de deux sacoches remplies de sable et de gravas. A trente cinq ans et des poussières, Gigi qui fait aujourd'hui quatre vingt dix kilos, a passé deux ans dans un institut pour se débarrasser d'une vilaine addiction à la cocaine. Depuis, il travaille dans une CPAM de la banlieue parisienne et touche encore quelques droits d'auteurs réduits à une poignée de confettis. Il sera suivi avec beaucoup d'attention par l'équipe médicale. Tout comme moi. On veut bien amuser le public mais la sécurité, c'est quelque chose de sérieux nous a-t on dit.

Pierre Bigot, ancien présentateur météo de la deuxième chaîne a disparu des écrans en 1994 à la suite d'un accident de la circulation qui l'a laissé invalide avec un pied tordu. Très populaire dans les années quatre vingt surtout pour ses bons mots et ses facéties cathodiques, il n'a jamais remis ses pieds tordus sur un plateau télé depuis son accident et travaille aujourd'hui pour une association de défense des droits des handicapés. Association qu'il parrainera à l'occasion de l'émission bien entendu. Mais pas gratuitement. Non, avant de pouvoir retrouver " à l'essai " un encart de quelques secondes avant le journal de vingt heures pour la " minute de Pierrot ", Pierre Bigot devra tout simplement tondre une cinquante de moutons les yeux bandés. Il sera en direct d'une ferme dans le limousin accompagné du maire du village voisin et de quelques conseillers techniques qui l'aideront à choisir la meilleure méthode de tonte. En tout cas une méthode adaptée à cette situation pour le moins grotesque.

Micheline Cuitot alias Mimiche pour ceux qui ont eu l'occasion de la voir évoluer dans la série du même nom au cours de l'année 1991. Chute d'audience brutale au cours du mois de novembre 1991 à la suite de déclarations fracassantes sur sa vie privée dans un journal à scandale puis disparition complète par non reconduction de la série pour l'année 1992. Radical. Trajectoire foudroyée qui l'a conduite directement à hôpital psychiatrique pour trois ans après une tentative de suicide. Pour reconquérir son public et décrocher un petit rôle dans une série policière de la chaîne, Mimiche devra éplucher deux cent kilos de pommes de terre en direct de la salle des fêtes de Berzy le Vigon, petit village de la Creuse où elle a passé son enfance.

Vingt deux heures. Je n'arrive toujours pas à dormir. J'ai le sentiment que ça s'agite dans le frigo, des rires et de la musique. Je me redresse et tends l'oreille. Rien.

Je me lève, enfile un vieux survêtement et descend dans la cuisine. Arrivé devant le frigo, je ne peux m'empêcher de coller mon oreille contre la porte. Toujours rien. Le chien fait son apparition en remuant la queue. Brave chien, toujours heureux. Je ne lui ai jamais donné de nom. Je l'ai adopté il y a deux ans et demi peu après le départ de ma femme ; pour me distraire et pouvoir reposer ma tête sur son épaule les soirs de déprime. D'ailleurs, je crois pouvoir dire que ce chien a tenu la baraque à lui tout seul pendant quelques mois. Il a tout supporté ; les jours de gros cafard, j'oubliais même de lui donner à manger. Il ne disait rien ; enfin il n'a jamais rien dit au sens propre mais il n'avait pas l'air de se plaindre. Il venait s'asseoir à côté de moi, la truffe planté dans mes chaussures comme pour se connecter à moi et me proposer à sa façon de prendre sur lui une partie du fardeau.

Je prends sa gueule dans mes deux mains. Sa réaction est immédiate, il s'agite de plaisir et me bourre de coup de truffe. Je recule de trois pas en le provoquant et manque de prendre le coin de table dans les reins. Sa queue s'agite, il pousse de petits aboiements rauques et s'aplatit sur le carrelage froid dans une posture défensive.

Les yeux plantés dans son regard rieur, je recule encore, il se redresse, aboie. Sa queue frappe violemment la chaise en bois d'un côté et le frigo de l'autre. Il s'en fout, le plaisir lui fait tout oublier. Je recule encore et frappe dans mes mains en l'invitant à je ne sais quoi à l'aide de formules canines : " allez le chien " " viens le chien ". Je me surprends même à japper. Ses oreilles se redressent un instant à l'écoute de ce plagiat ridicule puis il s'approche doucement en remuant la queue, la tête baissée, l'air timide comme s'il s'apprêter à m'inviter à danser. Je ne lui laisse pas le temps d'arriver jusqu'à moi. Je bloque une chaise entre lui et moi et m'enfuit en courant par la porte qui donne sur le jardin en lui criant de venir me chercher. Il doit être un peu surpris mais semble se prêter de bon cœur à cette facétie car j'entends un bruit de chaise derrière moi au moment ou j'entame un sprint jusqu'au cerisier.

Plus qu'une vingtaine de mètres, je l'entends se précipiter derrière moi en aboyant. Plus question de jouer maintenant, je dois atteindre ce foutu cerisier avant lui. Je me lance souvent ce genre de paris ridicules depuis plusieurs mois. Mon psy m'a expliqué qu'il s'agissait de troubles obsessionnels liés à la dépression. Je me suis décidé à aller consulter, le jour où, par défi, j'ai plongé un doigt dans l'eau bouillante d'une casserole remplie de coquillettes.

Dix mètres, je me retourne en plein effort et m'aperçois avec étonnement que le chien est quasiment sur mes talons. Au moment où je tente d'accélérer à nouveau, je sens ces deux pattes tenter de s'agripper au bas de mon survêtement. Je ris nerveusement, l'euphorie de remporter la course probablement. Il ne me laisse pas le temps de franchir la ligne d'arrivée, au moment où je sens le souffle de la victoire m'emporter dans les entrailles d'un bonheur absolu, il se jette sur moi et m'aplatit au sol avec autorité. Un placage rude mais régulier. Je reste quelques instants au sol puis tente de me relever en recrachant un peu d'herbe et de boue. J'ai l'impression que le cerisier se marre. En tout cas le chien lui c'est sûr ; il aboie bruyamment en entamant un de ses rituels : intoxiqué de plaisir, il se jette de gauche à droite, la queue balayant l'air comme les palles d'un hélicoptère. Son petit manège dure une bonne trentaine de seconde puis il viens vers moi et entreprend de me lécher le visage, manifestant ainsi une forme de sympathie dont seul les chiens ont le secret. Je suis obligé de le repousser car l'odeur de viande morte qui se dégage de sa gueule est insupportable. Une abomination qui me fait me redresser sur mes pattes arrières de façon quasi-mécanique.

Vingt trois heures. Si j'étais là à regarder ce type sur la balançoire de sa fille en train de vider les mignonnettes d'alcool dont sa femme a fait collection pendant des années et dont elle n'avait plus que foutre au moment de quitter le foyer, j'aurais probablement pitié de ce gars là. Si en plus j'apprenais que demain, il participera à une émission de télé au cours de laquelle il aura pour mission de martyriser son estomac à coups de cuillères de yahourt au chocolat, là je me dirais que ce gars là est foutu, que le désespoir est parfois proche du plus piteux des espoirs et que bordel, ce gars là devrait en finir une bonne fois pour toute.
Le chien n'a pas cessé de m'observer pendant une heure. Il connaît bien ces moments là ; trop bien d'ailleurs pour un chien aussi gentil.
- Tu n'as jamais eu envie de te barrer le chien ? Je veux dire tout foutre en l'air, user l'asphalte avec tes coussinets, direction le soleil, prendre des vacances pour le restant de tes jours ? Non ? Ça ne te dirait pas de quitter tout ça et de te trouver un petit coin sympa pour fonder une famille ?

Il s'approche de moi en souriant, s'assoit sans me quitter des yeux et me dit simplement à sa façon qu'il m'aime bien et que probablement son boulot à lui sur cette terre c'est ça, juste m'aimer bien et rester là jusqu'au bout, coûte que coûte. Et puis pour fonder une famille, c'est un peu délicat compte tenu du fait qu'au moment de son adoption on l'a opéré pour éviter justement ce genre de chose.
Un instant, je pense que le chien m'en veut au moment où il me rappelle ce " détail ", mais son regard est plutôt rassurant, il semble me dire " t'en fais pas, on vit très bien sans et puis ma famille je l'ai déjà ". C'est assez émouvant. Très émouvant même. Pour éviter de verser une larme devant lui, je prends un air sérieux et lui propose de boire à notre amitié, ce que nous n'avons jamais fait jusque là. Les mignonnettes sont toutes mélangées dans une vieille boîte à chaussure, une sorte de mini bar portatif que j'ai confectionné il y a un quart d'heure. Je pense d'ailleurs qu'à l'époque de sa passion, m'a femme aurait assez mal réagit devant le spectacle affligeant que je représente seul sur cette balançoire entrain de fouiller dans sa collection pour trouver le breuvage le mieux adapté à ce moment d'émotion que le chien et moi sommes en train de vivre.

J'extrais une mignonnette de cognac de l'amas de petites bouteilles. Celle-ci sera pour moi. Pour le chien, je pense qu'un petit porto fera l'affaire. Je lui tends mais il refuse poliment en m'indiquant qu'il m'accompagne quand même, au moins en esprit. Tant pis, je repose la boîte à chaussure et regarde le chien droit dans les yeux. C'est un moment assez viril, un moment d'hommes si on peut dire. Nous nous observons silencieusement car lui et moi savons parfaitement que ce genre de moment ne supporte pas la moindre parole inutile, la moindre fioriture, ni le moindre parasite. Encore une seconde de regard intense puis ma tête bascule en arrière d'un coup sec et le liquide de la mignonnette disparaît dans le fond de mes entrailles.

A vingt trois heure trente, je tente un nouveau défi avec la balançoire : monter le plus haut possible en me balançant et tenter éventuellement de faire un tour complet, chose qui à ma connaissance ne s'est jamais réalisé dans toute l'histoire de la balançoire.
Le chien apprécie de me voir reprendre du poil de la bête, il a même mis un peu de musique pour me motiver, ou peut être est-ce moi, je ne sais plus, toujours est-il que les deux enceintes de la chaîne sont à présent sur la table de la cuisine avec la porte grande ouverte. Une mélodie souple et élégante s'engouffre dans les moindres recoins du jardin. Je suis prêt à affronter ce défi tout en me rappelant les quelques conseils de survie de mon psy : posez-vous toujours la question avant d'entreprendre ce genre de bêtise : suis-je en train de me mettre en danger ?

Le chien a vraiment une attitude rigolote. De là où je suis, je vois sa gueule se balancer de droite à gauche au rythme de ma propre trajectoire. Je lui crie d'arrêter de faire une gueule pareille mais je me rends compte que j'ai pris pas mal de vitesse et que l'ossature de la balançoire est fortement sollicitée. J'ai déjà entendu ce bruit dans le film " Titanic " au moment où le bateau commence à sombrer. Le chien doit probablement s'en inquiéter

Je décris à présent une trajectoire qui va de quinze heures à vingt et une heures, ce qui est déjà pas mal étant donné mon manque d'expérience dans la discipline. Une nouvelle impulsion des jambes aidée par une contraction du fessier et me voilà passant de quatorze heures à vingt deux heures avec une aisance stupéfiante. Suis-je en train de me mettre en danger ? La tête de mon psy apparaît dans la pénombre : une expression à la fois inquiète et distante : une inquiétude de technicien en quelque sorte, confinée à la seule crainte de perdre un client régulier.

Je ne saurais vraiment répondre à sa question. A vrai dire tout dépend de la solidité de la balançoire ; elle n'a sans doute pas les qualités d'une balançoire professionnelle mais je ne peux que compter sur elle pour tenir le coup.

Savez-vous ce qu'il se passe lorsque quelqu'un décrit une trajectoire allant approximativement de treize heures à vingt trois heures trente sur une balançoire ? C'est à la fois simple et compliqué : tout d'abord il faut noter que la plupart des engins distribués dans le commerce ne sont pas en capacité de répondre à une telle sollicitation. Voilà un point que je considère comme certain. Lorsque les pieds de cette personne sont situés à vingt trois heures trente, la tête de cette personne se trouve elle à dix sept heures trente. Première conséquence : cette position ne permet plus de maintenir l'équilibre du corps. Un glissement s'opère alors vers le bas que les bras tentent de compenser à se cramponnant à la corde. Cette figure acrobatique est déplaisante pour tout le monde, y compris pour la structure de la balançoire qui n'en demande pas temps pour jeter l'éponge. Au moment où la pointe du gros orteil de cette personne arrive à vingt trois heures trente précise, l'anneau de maintien de la balançoire situé à sa droite se décroche, le surpoids provoqué vers l'avant fait alors céder la barre transversale. A ce moment précis, cette personne est en capacité de répondre à la question de son psy : suis-je en train de me mettre en danger ? Il s'en pose d'ailleurs une seconde : suis-je en train de devenir fou ?

J'ai beaucoup de chance car pour la seconde fois de la soirée je tombe violemment sans me faire mal. Le chien est prêt du cerisier. Je me rends compte que pour lui, les choses vont un peu trop loin maintenant et je ne serais pas étonné qu'il m'annonce son prochain départ.

Assis sur les ruines de la balançoire de ma fille, je me sens méprisable. Je le suis. Mon psy m'avait d'ailleurs prévenu : attention m'avait-il dit, vous entamez un pèlerinage morbide, vous êtes en train de vous mettre à l'épreuve par dégoût de vous-même. La seule chose à faire, c'est vous redécouvrir, vous aimer à nouveau, renaître. Il m'avait alors confié que cette émission n'allait pas arranger les choses ; que nous avons tous et toutes plusieurs vie et qu'à partir du moment où les choses ne sont plus, il faut l'accepter et surtout ne pas chercher à refaire ce qui appartient au passé. Il vous reste des tas de choses à faire, des choses que vous ne soupçonnez sans doute même pas, mettez vous en capacité de vous laisser séduire par la vie.

Je ne sais d'ailleurs pas pourquoi j'avais payé ce type pour me dire tout ça puisque ma fille m'avait déjà rappelé ces choses essentielles juste avant que je lui dise de s'occuper de ces affaires et d'essayer déjà de régler ces problèmes de couple. Quel con. Plus aucun contact depuis six mois avec ma propre fille, tout ça pour éviter d'avoir à faire face à la réalité. Qui suis-je pour en être réduit à devoir manger cent cinquante yaourts dans le seul but d'amuser la galerie comme un singe au zoo ? C'est sans doute pour ça que j'arrive maintenant à de véritable discussion avec le chien. Je suis moi-même devenu un animal de compagnie pour des milliers téléspectateurs impatients de voir mon visage déformé par le dégoût, par l'overdose de yaourt au chocolat, peut être même en attente du vomissement qui fera monter l'audience et m'assurera une nouvelle renommée.

Le chien m'aide à me relever. Brave chien. Toujours plein de compassion. Ma jambe et ma fesse droite me lancent douloureusement. Je retourne vers la cuisine, le chien à envoyé baladé la chaise que j'avais mis entre lui et moi tout à l'heure. Il est décidément très fort, bien plus fort que moi, c'est sûr. Le salon est vide. Comment pourrait-il en être autrement de toute façon. Seul sur la table trône sous forme d'un rapport, le détail de mes singeries du lendemain : l'emploi du temps, les coupures pub, le reportage sur l'après vedettariat et la descente aux enfers, etc, etc, … Je le saisis de façon mécanique et retourne vers la cuisine en boitant. Arrivé près de l'évier, je ne sais trop pourquoi mais je passe cette chose sous le jet d'eau froide comme pour m'en laver. Je soulève ensuite le couvercle de la poubelle et le laisse tomber au milieu des restes de nourriture de mon dernier repas. Gorgé d'eau, la liasse fait un bruit mat en tombant au milieu des détritus, comme un fruit pourri.
Le chien me regarde. Il est surpris mais confiant. Je passe ma main dans sa fourrure dense et me dirige à nouveau vers le salon en traînant la jambe. Je saisis le téléphone, compose le numéro de ma fille. Elle déroche au bout de la cinquième sonnerie. Sa voix est pleine de sommeil et d'inquiétude. Elle me demande ce qu'il se passe, si j'ai des ennuis, elle veut savoir pourquoi je l'appelle en pleine nuit. Je laisse passer quelques secondes car je sens des larmes monter en moi. Je prends ma respiration en fermant les yeux et me décide à lui demander ce que j'aurais du lui demander depuis longtemps:

- Tu veux bien m'aider ?

Un instant de silence puis elle répond simplement ce que j'attendais depuis longtemps, comme une évidence:
- J'arrive.

Tomall,  tomall@neuf.fr

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La méprise

La mort et l'amour ont en commun de faire naître en nous le sentiment d'impuissance.
C'était exactement ainsi qu'il se voyait, amoureux fou et quelque part, déjà, un fou mort.
Il prit une feuille qui traînait sur son bureau …

" C'est pratiquement impossible de remplir ces pages lorsque la morosité de la vie est telle que toute passion ne peut qu'y mourir d'ennui ". L'inquiétude qu'elle ressentait était justifiée. Car même si elle n'arrivait pas à lui donner forme quelque chose était en train d'engloutir sa vie.
La peur de ne pas vivre prédominait sur celle de mourir, elle se sentait prête à toutes les folies, les démesures pourvu qu'elle ne disparaisse pas déjà.
Son esprit essaya de vagabonder un peu, il avait l'art de si bien le faire à une époque ou elle avait l'inébranlable conviction que la liberté de l'être ne pouvait que croître avec lui.
Elle voyait bien que ses parents n'étaient pas libres. Que la quarantaine passée sa mère continuait à demander la permission pour toutes choses. Que son père était déjà ce poète disparu qui cherchait à se convaincre que toutes ces chaînes autour de lui étaient des signes évidents de sa réussite sociale. Lui qui, démarrant joyeusement de rien, mourut, triste.
Mais elle, elle ne referait pas les mêmes erreurs, elle avait tout compris… A cet âge, on est tellement futé.
Elle était plongée dans une profonde et pénible méditation.
Elle avait la cruelle conviction qu'au bout l'attendait la fin de toutes ses illusions. Elle n'était pas encore prête à laisser filer ses rêves, même si elle sentait de plus en plus clairement qu'elle ne les assumerait pas.
Quand prend-on conscience que l'on n'est pas tout à fait celle ou celui qu'on pensait être ?
Quand réalise-t-on que notre vie ne serait jamais ce roman, écrit pour nous mais dont nous tracerons sûrement les lignes de la fin ?
Aux échecs successifs ?…
A tous les obstacles qui entravent nos bonheurs éphémères ?…
A toutes ces lois qui nous révoltent mais que nous appliquons à la lettre et laissons en héritage à nos enfants ?…
Ou tout simplement aux premières réussites qui éblouissent les autres, qui font de nous ces futés qui ont compris comment va la vie et quelles sont les priorités ?…
Ou encore, plus simplement, à nos premiers mensonges vraiment innocents…
Elle se rendit compte que rien ne la rendait heureuse… Ou rien de ce qu'elle avait connu jusqu'ici ne la remplissait de satisfaction.

Une grande fatigue le submergea au réveil, ce matin la. Il chercha dans ses souvenirs de la veille ce qui eut pu provoquer cette lassitude, ce dégoût à la limite de la nausée ; il ne trouva rien.
Sa journée avait été, comme à l'ordinaire, chargée mais marquée par aucun incident notable, sa soirée s'était plutôt, agréablement, passée dans la sérénité d'une réunion de vieux amis ou il put même briller grâce à ses talents d'orateur. A bien y réfléchir, c'était peut être quelques chose qu'il avait, justement dite et dont il n'a plus le souvenir, qui a fait naître ce profond malaise en lui. Mais quoi… Bah !il finira bien par s'en rappeler, le plus urgent maintenant était de se réveiller, prendre une douche, un bon café pour se remettre d'aplomb et partir au boulot.
Un doux rayon de soleil vint le caresser, délicatement, et, à travers l'entrebâillement de la fenêtre par lequel il lui parvint, il crut deviner la promesse d'une belle journée de printemps… Décidément ce n'était vraiment pas intéressant de rester la à broyer du noir à propos de quelques choses dont il a beau chercher, il n'arrivait pas à se rappeler.
C'est donc d'un pas qu'il voulut le plus allègre possible qu'il se dirigea vers la salle de bain et fit sa toilette… Le miroir lui renvoya un reflet peu flatteur, il lui sembla distinguer de nouvelles rides sillonnant impitoyablement son visage, pâle… Sa chevelure lui parut plus grisonnante qu'a l'ordinaire.
Il avait remarqué que, depuis quelques temps, chaque écart dans son sommeil laissait des traces bien visibles et peu agréables le lendemain.
Il n'osa pas se regarder plus longtemps dans la glace, son cœur battait à se rompre, il n'eut pas la force de voir dans son reflet qu'il avait l'âge où ces battements signifiaient aussi un cœur épuisé.
Mais tout cela n'expliquait pas cette tristesse, ce désarroi immense qui, en dépit de l'agréable douche, du bon café chaud et fort, ne semblaient pas vouloir le quitter.
La maison était vide, ses enfants étaient en vacances chez leurs grands parents et sa femme devait être partie faire des emplettes. De toutes les façons, il avait pris l'habitude des petits déjeuners en solitaire. Mais, ce matin-là, il aurait aimé que sa femme soit assise en face de lui, que ses enfants discutent ou même se chamaillent, qu'ils l'inondent de demandes saugrenues, qu'ils l'envahissent et chassent de leurs rires, de leurs cris cette effroyable sensation d'inutilité.
" Bonjour…tu n'es pas encore parti ? "
Sa femme était toujours à la maison, il la regarda comme un écolier pris en faute, prêt a avouer son méfait, à raconter ses petits "bobos "…Mais ce besoin d'indulgence le révolta, après tout, à son âge on avait bien le droit de se laisser aller un peu… Un matin où l'existence semblait bien lourde, de surcroît.
Il ne remarqua même pas qu'elle ne lui avait pas adressé de reproche, juste une question. D'ailleurs, elle n'avait pas attendu sa réponse, elle était déjà partie.
" J'aurai peut être dû la retenir, la supplier de rester un peu en ma compagnie. Elle savait si bien m'écouter, me consoler… "
Mais qu'avait-il ce matin à être aussi ridicule, à quémander la gentillesse des autres. Encore heureux, qu'il fut le seul conscient de cet état.
Il s'habilla rapidement, prenant soin cependant de mettre dans sa tenue l'assurance qui lui faisait cruellement défaut.
" Pourvu que personne ne se rende compte que j'ai quelque chose de changé ".
Il se rappela au moment de sortir qu'il avait oublié de remettre son alliance. Mais il était déjà en retard et sa chambre lui parut être à l'autre bout du monde.

Elle arrivait peu à peu à juguler le désarroi qui, le jour, l'épuisait et la nuit hantait jusqu'à ses rêves les plus profonds. Elle recherchait dans le travail une fuite de l'inévitable, elle apprit à fur et à mesure à parler de choses qui ne l'intéressaient pas, à échafauder des projets qui ne la concernaient pas, à s'accrocher à ce qui semblait être sa vie.
Elle devait être convaincante parce qu'on semblait avoir oublié sa première tentative et ne pas penser du tout qu'il y'aurait une seconde.
Depuis quelques semaines, déjà ,elle s'allongeait sur son lit, angoissée par la perspective d'une autre nuit dont elle espèrerait les premières lueurs du jours.
Elle avait beau lutter, quand elle réussissait à emprisonner un semblant d'assoupissement, il finissait toujours par gagner. Il abandonnait alors son corps, qui laissait en représailles une affreuse migraine sous le crâne, puis s'évadait allégrement par ses yeux, traîtreusement ouverts. Pourquoi la fuyait-il ainsi et pourquoi était-il parfois son seul refuge, même au prix d'artifices pour y accéder ? Son âme était-elle si inconfortable qu'il n'avait qu'une seule envie, la déserter… Sa vie était-elle si maussade qu'elle cherchait dans ces endormissements volés des raccourcis vers le grand sommeil… ?
Elle ouvrit le tiroir de sa commode un bloc-note jauni, à l'intérieur quelques lignes d'une histoire qu'elle trouvait fabuleuse.

Un soleil éclatant inonda son regard lorsqu'il franchit le seuil de son immeuble, il se sentit agressé par tant de luminosité, son malaise du matin revint soudain en force, et il eut l'impression angoissante qu'un complot se tramait contre lui.
" Les gens ne sont pas là uniquement pour t'admirer ou se dresser contre toi. Ils ont d'autres préoccupations. Ils ont une vie ", lui avait dit sa femme. Ce fut la dernière fois qu'elle alla ainsi jusqu'au bout de sa pensée.
Dans sa voiture, il mit de la musique classique dans l'espoir de retrouver un peu de calme, en vain. Il avait l'impression que sur le trottoir les gens courraient.
Dans son bureau, la même agitation l'attendait. En comparaison, ses mouvements lui paraissaient lents, interminables. Etrangement, personne ne semblait remarquer ce phénomène.
Sa secrétaire, d'habitude attentive à tout, ne releva même pas la tête à son entrée. Il est vrai qu'une pile de dossiers s'était entassée sur son bureau et, comme d'habitude, il avait du exiger d'elle qu'elle les termine en un temps record.
Mais, le sentiment que ce matin il n'intéressait personne grandit encore plus en lui. Autour de lui, les gens continuaient à s'agiter, augmentant sa sensation intolérable d'immobilisme.
Autour de lui, les gens se touchaient, se parlaient.
Tout le monde semblait avoir quelques chose d'urgent à faire ou simplement, à communiquer.
Il se surprit à penser à elle… Et si….

" L'espoir est douloureux, l'espoir est doucereux . Il traverse nos nuits froides et dégèle d'un sourire moqueur toutes nos solides résolutions . La vie n'est peut être que tristesse et espoir, espoir et tristesse et les gens heureux sont sans doute ceux qu'on a affublés à la naissance d'une partition dont les dernières notes sont joyeuses. Quelle énorme perte de temps ,dans une vie bien courte, de s'accrocher aux normes que l'humain en nous trouve étrange mais que l'être social que nous devenons pense que c'est " ce qui se doit . " .Et voila qu'arrive la fin du temps qui nous a été imparti ici-bas, avons-nous été corrects ?Qui s'en soucie ? Ceux qui nous pleurent sont encore trop en vie pour comprendre notre désarroi. Ceux qui l'ont connu, qui auraient pu saisir le pourquoi de ce regret dans nos yeux moribonds, sont déjà partis . " Laissez moi jouer encore une note, rien qu'une note … Donnez-moi le temps d'exhiber un dernier pas de danse gai et insouciant … Que n'ai-je choisi d'être heureux !… "

Elle n'alla pas plus loin. Un profond dégoût l'envahit… Comment avait -elle pu écrire toutes ces fadaises et penser que l'amour puisse être inspiré, ou puisse même inspirer l'envie de continuer. Ce n'était qu'une histoire ordinaire, une de plus ou une de moins, puisqu'elle était déjà finie.
Avoir voulu croire au bonheur, pure création de poètes et autres gentils fabulateurs, sur la base d'un sentiment hypothéqué.
Avoir rêvé, suprême narcissisme, d'exister dans la passion d'un inconnu, avant de retourner bredouille vers ces lieux trop bien connus, ces gestes qu'on exécute sans délicieux frémissements…
Voila qu'il faut payer la note et accepter une juste solitude.

Il se mit face à son travail, un projet présenté par un particulier qui, la veille, lui avait semblé capital pour l'entreprise. Il avait du mal à aller jusqu'au bout de sa lecture lorsqu'une discussion, très animée, éclata sous la fenêtre de son bureau.
Hier, il aurait refermé les vitres d'un geste rageur, pestant contre ceux qui bavardent aux heures de travail et se permettent de déranger les autres par l'éclat de leurs voix. Aujourd'hui, il enviait presque celui qui avait trouvé les mots et la personne qu'il fallait pour parler avec tant de passion.
Décidément, quelque chose était en train de changer en lui, mais il avait la certitude d'être devenu invisible, puisque personne ne l'avait remarqué.
Il regarda sa montre, une belle montre dont il était très fier, signe de sa réussite sociale. Sa femme lui avait dit, en la lui offrant, " avec ça, tu as l'air de quelqu'un "… A l'époque, dans l'euphorie des échelons rapidement gravis, il en avait été tout ému. Mais une question lui traversa rapidement l'esprit " avant, j'avais l'air de quoi ? ".
Il ne s'y attarda pas.
La journée s'écoulait tout doucement, à peine dix heures trente du matin. L'idée lui vint alors de prendre sa voiture et d'aller aussi loin que lui permettrait son réservoir d'essence.
Sur la route, la solitude prend souvent des airs de suprême liberté.
Une ivresse le submergea, il se sentit reprendre du poil de la bête.
C'était décidément une excellente idée d'être parti.
Il mit la radio, il tomba sur une chanson qui le fit penser à sa femme.
Au fait, cela faisait longtemps qu'il n'y avait pas pensé sans que cela ait été lié à un problème d'ordre pratique à régler ou qu'il fallait décider ensemble pour les enfants. Elle lui avait reproché un jour de considérer les gens comme des meubles qu'on se creuse la tête à déplacer ou caresser tant qu'on ne leur trouve pas l'emplacement idéal, mais une fois rangés, on s'indigne presque qu'ils ne s'y plaisent pas.
Pour la première fois, il admit qu'elle n'avait pas carrément tort. Pour preuve, la vue de son premier enfant transforma sa femme en mère, que la stabilité offerte à elle et à son enfant devrait suffire à combler.
Déjà, elle ne le faisait plus palpiter.
Déjà son cœur partit à la chasse, son corps réclamait un réceptacle pour ce trop plein de vie.
Pour la première fois, aussi, il se surprit à admettre qu'elle avait dû avoir l'occasion de le tromper et à se demander, saisi d'une angoisse soudaine, si elle l'avait fait.

C'est peut-être ainsi que se décidait ce genre d'acte. Sans doute était-ce cette seconde folle de complet détachement, d'évidente inutilité, qui nous donne l'audace de sauter le pas et de s'imaginer qu'on ne le regrettera pas. Penser avoir libéré son cœur de l'amour et de ses contraintes. L'image des nôtres, désespérés, éplorés disparus derrière les murs fortifiés de notre désarroi égocentrique et nous voila libre de mourir…

Elle regarda toute cette paperasse amassée autour d'elle… Devait-elle faire un peu de rangement avant… ? La vie ne cesserait pas à son départ et l'ordre était important pour que les autres puissent s'y retrouver …
Sa vie à elle semblait se résumer à tous ces papiers dispersés derrière ce comptoir. C'était si peu…
Mais avec tout ce désordre, ces brouillons jamais jetés, ces factures non enregistrées, sa vie, si elle n'était pas remplie, lui parut bien surchargée.

Un de ses amis lui avait demandé comment allait sa femme, il se dit soulagé de savoir qu'aucun incident fâcheux ne la retenait loin du club de photos, qu'ils fréquentaient tous les deux. Ce club de photos dont il ignorait tout, cet ami à lui qu'elle avait du y reconnaître mais dont elle ne lui parla pas, cette existence qu'elle menait loin des limites ou il lui avait pourtant permis de s'épanouir en toute liberté. Y'avait-il autre chose qu'il ignorait de cette personne si lisse ?
Il avait observé d'un coin de l'œil, durant toute la soirée, cet ami qui lui avait toujours paru effacé, voir insignifiant mais qui, aujourd'hui, semblait partager avec sa femme cet univers dont il était exclu.
Il les imagina riant ensemble, complices… Il imagina sa femme heureuse, lui qui ne la voyait plus qu'ennuyée ou indifférente.
Peu à peu, sur cette route au décor féerique, sa vie se déroula en un long film auquel, en dépit de la beauté du site, de sa vigueur retrouvée, il ne voyait pas de fin heureuse.
Il ne se rappelait plus quand avait commencé son errance, ni le moment où elle choisit de se taire.
Toujours est-il qu'il rentrait de plus en plus tard, qu'elle veillait de moins en moins à l'attendre. Jusqu'au jour ou il comprit qu'elle ne l'attendait plus mais qu'il n'eut pas le courage de ne pas rentrer.

Etait-ce simplement la lâcheté face à l'idée d'abandonner un présent monotone pour un avenir probablement malheureux.

Leur vie s'était donc écoulée ainsi, les enfants grandissaient dans un silence qui ressemblait presque au bonheur.
Il freina brusquement, tailladé par cette effroyable fuite qui avait organisé toute leur vie.
Il resta un long moment, les mains sur le volant, incapable de décider ce que serait la suite de sa journée, maintenant qu'il était convaincu que le reste de sa vie était déjà tout tracé.
C'est d'un geste brusque qu'il s'éjecta de sa voiture, devenue trop exiguë pour contenir son désespoir.
Il traversa l'autoroute, ignorant les klaxons rageurs et les injures des automobilistes. Là, du haut d'une falaise majestueuse, il fit face à la mer, son cœur se serra, un flot de souvenirs semblait l'atteindre avec les vagues se brisant sur les récifs. S'ils étaient restés sur cette plage ou l'amour semblait si évident, ou le bonheur ne pouvait être qu'une fatalité, peut être ne serait -elle pas à mille lieues de lui, à faire semblant d'aimer la photo, et ne serait-il pas là, seul, à se demander s'il ne serait pas plus malin de sauter dans le vide que de suivre bêtement ce qui est écrit.
Mais ce n'était pas son genre. Lui, c'était un battant, un gagnant.
Il allait reprendre sa vie en main, il allait sauver ce qui pouvait l'être… Sa vie ne serait plus un semblant d'arrangement, il allait éclaircir les choses, pourvu qu'elle ne se retranche pas derrière son silence entêté… pourvu qu'elle n'ait pas commis l'irréparable, qu'elle ne l'ait pas trompé avec son copain, si fade, si plat… Comment avait elle supporté la comparaison… ?
… Il ne poussa pas un cri lorsque la voiture le heurta de plein fouet.

Nadia Belkacemi, belkaceminadia@yahoo.fr

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Shahrazed

Simplement, un cri d'enfant dans la nuit…
L'appel à la prière de l'aube la réveilla en sueur.
Elle avait la nette impression de quitter un cauchemar mais réalisant le lieu ou elle se trouvait, elle comprit qu'elle réintégrait un autre,encore,plus horrible.
Le dortoir était bercé par les ronflements monotones de ses occupantes, une atmosphére,presque paisible y régnait.
Elle comprenait, en dépit des limites de son instruction, intuitivement presque ce qu'elle perdait à partager le même endroit que ces personnes qui n'avaient plus leur raison, sans goûter au repos que devait prodiguer leur folie.
Ses camarades traînaient leurs peines, dont les détails semblaient chaque jour ,devenir plus vagues ,plus incertains dans leur pauvre mémoire purgée ,à force de souffrances refoulées, de barbituriques…et ,peut être aussi personne ne s'intéressait à leurs malheurs suffisamment pour les inciter à en parler…à s'en rappeler.

Elle avait l'impression d'être une intruse dans ce monde, elle dont le désespoir était vivace, qui de toutes les façons n'avait pas le droit d'oublier.
…Qui ne pouvait désormais espérer le salut que dans sa déchirante détresse.
Dieu ne pouvait être aussi cruel que les Hommes, lui qui lui avait permis de s'abriter.

Dans ces lieux ou les gens avaient perdu la capacité de juger.
Certes elle surprenait parfois les gardiennes qui parlaient d'elle ;mais la tenant pour folle, elles ne la tourmentaient pas outre-mesure.
Elle errait telle une ame maudite ; insensible aux consolations comme aux reproches, ses oreilles de toutes les façons ne sauraient entendre ni les uns ,ni les autres…prisonnières d'un cri…que désormais, elle était seule à entendre mais qu'un soir la terre entière a entendu…

M'envolerai-je cet été ?
D'autres pays plus heureux m'attendent ; Je ne suis qu'un oiseau après tout, je ne suis pas tenu de voir égorger les enfants.
Mon nid a été détruit sur le passage des chasseurs d'enfants poursuivant mon maître…
Je ne suis qu'un oiseau pleurant mes œufs.
Oiseau silencieux, œufs cassés, corps d'enfant, écimé arrosant de tout son sang la terre désolée…
La tête poussée par le pied haineux de la bête furieuse que le calvaire de mon petit maître aie si peu duré, dégringola du précipice, et terrée dans un coin ,pleura silencieusement l'agonie de la forêt.
M'envolerai-je ?!

Il existe des forêts ,ou des enfants joyeux nourrissent des oiseaux repus ; ou l'on casse des œufs pour faire des omelettes.
Mais si je pars qui se souviendra de mon maître parmi tous les enfants tués ?
Si on oublie de l'enterrer qui ira rassurer sa tête au pied du précipice quand les nuits seront trop noires ?
La nuit descend lentement, les râles s'estampent peu à peu ;mon maître s'est étalé complètement au pied de l'arbre :substance rougeâtre visqueuse qui vient se mélanger à mes œufs brisés.
Cette union jaune-rougeatre focalise mon chagrin d'oiseau…
Mais la nuit est complètement descendue, je m'inquiète de ne point avoir de nid .
Peut-être est il vraiment temps pour moi de m'envoler vers des contrées plus clémentes.
Le matin tarde à venir ,les corps vidés de leur essence rendent l'atmosphère irréspirable.Demain ,oui peut-être demain,l'abscence d'un des enfants inquiétera t-elle quelqu'un ?!
…Mais les matins ne sont guére rassurants dans une forêt qui a peur d'enterrer ses enfants après que leurs assassins devinrent les héros d' une amnésie collective et ne se transforment en bûcherons.
…Peut-être n'arracheront-ils pas tous les arbres ?!…
Peut-être n'éffaceront-ils pas tous les rires d'enfants ?… !
…Mais, moi l'oiseau,j'ai vu comment ils ont égorgé mon maitre.je pleure toujours mes œufs…
De toutes les façons mon maître ne pleure plus.
Hier ,il a perdu ses yeux.
Demain, je m'envolerai…


Elle déambule dans les allées de l'hôpital.
La journée s'annonce magnifique, le soleil doux, printanier la réconforta.
Son dos voûté se redressa, mu par une caresse invisible et c'est,presque,voluptueusement que son corps s'étira.
Le chant d'oiseau s'insinua dans ses oreilles meurtries ;consola son ame blessée et lui rappela en une révélation fulgurante qu'elle était humaine.
Elle toucha son visage, avec crainte d'abord, puis presque émerveillée par la douceur de sa peau.

Elle regarda ses mains, elle fut surprise de voir que toutes traces d'écorchures, les petites plaies accumulées à les unes sur les autres, au fil des ans des labeurs des moissons,s'étaient estampées, quasiment, disparues.
Ce n'était qu'une paysanne, ignorante et faible mais le ridicule de la situation la happa comme un soufflet dans son délire quotidien.
Il fallait qu'elle commette l'irréparable, qu'elle soit enfermée dans ces lieux pour s'apercevoir que l'on pouvait passer toute une journée, et même plusieurs à ne rien faire.
Elle se sentit humaine à défaut d'être libre.

…Une impression vague mais bien présente d'étre,enfin,traitée ou plutôt maltraitée à l'égale de celles qui partageaient son sort.
Elle n'était plus cette femme que tout le monde avait le droit de houspiller, de bousculer,de commander et même de punir à sa guise.
C'était un numéro parmi tant d'autres.
Paradoxalement, ce numéro lui octroyait une part d'humanité.
Ces réflexions la firent sourire, son cerveau était en ébullitions, aussi bouleverse qu'elle de se découvrir des pensées
Était-elle en train de devenir folle ?

L'oiseau surprit scherazad en pleine fuite.
" Dieu du ciel, gazouilla t-il,elle est encore plus belle que dans le conte que le maître d'école lisait aux enfants sous un arbre de la forêt…
C'était avant qu'échappés, sans doute,d'un de ces contes, des étres étranges, laids et monstrueux ne s'abattirent sur les enfants.
Ils étaient sans doute lancés à la poursuite de scherazad ;mais dans leur course folle ,enragés de n'avoir pu la rattraper ils sévissaient auprès de tous ceux qui émerveillés par les ruse de la belle, se délectaient de ses astuces face à la stupidité du roi.
On pourrait les accuser, bien à tort ,que la haine aveuglait leur raison.
Mais les enfants deviendront adultes.
Ceux la bercés par le souvenir de leurs lectures sataniques,réveront d'une scherazad pour épouse…
…Le maître d'école a depuis refermé le livre.
…Le livre fut brûlé sur la placette du village.
…On obligea le maître d'école a allumer le bûcher.
Ce geste lui épargna la vie et fit voler en éclats sa raison.
Le soir même ,il viola sa femme qui était pourtant consentante, donna la plus belle de ses filles aux plus sanguinaires des assassins et partit au loin se repentir de son amour.

Encore vivace pour cette diablesse de scherazad.
Il savait, enfin, d'ou venait ce mal qui le faisait rêver le soir quand sa femme se retournant dans son sommeil, faisait chanter les draps.
Il comprit pourquoi sa femme absorbée, simplement par le ménage faisait naître par chacun de ses gestes les plus anodins, les plus habituels des pensées qui le submergeaient, se liquéfiaient et ne demandaient qu'à jaillir en un long jet libérateur…
Le mal était dans l'amour des femmes.
Le mal était, surtout, dans ces femmes qui nous le rendaient si bien et nous poussaient au péché.

Il fallait retrouver scherazad,la tuer pour qu'aucune femme ne la prenne plus pour exemple et puis se repentir de tous les péchés séculaires dans la douleur horrible d'avoir perdu la bien-aimée.
Car la rédemption c'était aussi ceci :souffrir,souffrir,souffrir…

Le journal avait glissé dans un petit encadré " Dans sa course, paniquée sans doute par les pleurs incessants du bébé et de peur qu'ils ne guident leurs assaillants vers les buissons ou elle courrait s'abriter ,elle et ses deux ainés,une jeune femme abandonna le nourrisson sur la route .On le retrouva, au matin sur la route,égorgé,affreusement mutilé, semblant avoir subi toute la rage du groupe, furieux de ne pas avoir retrouvé les habitants du hameau, abrités par la noirceur de la nuit et la densité des buissons ".
Qui en lisant ceci pourrait penser que la mère se disait qu'on ne s'en prendrait jamais à un bébé…
Qui pourrait penser, lu ainsi ,qu'il fallait sauver aussi les autres enfants…
…Le village entier,apres avoir maudit les pleurs incessants de l'enfant la veille, faillit lyncher la mère indigne au matin…
Elle fut sauvée,in-éxtremis,par l'ambulance qui la dirigea vers l'hôpital psychiatrique.

Arrivé au sommet de la colline, le maître d'école réalisa qu'il n'était pas essoufflé.

" Se peut-il que je n'ai plus de cœur ? se demanda t-il ,plus amusé qu'effrayé par cette découverte.
Il ne savait pas que c'était justement pour cette raison qu'on lui avait confié cette mission.
Il fallait pour ramener Scherazad au palais,quelqu'un qui ne courrait aucun risque de tomber amoureux de l'audacieuse courtisane aux contes interminables.
Telles des ames habitées par le démon, les précédents chasseurs étaient revenus la face béate de bonheur .
Sur leurs lèvres courraient ,intarissables, des histoires à la limite du blasphème dont il fallait les purifier ,quitte à leur trancher la tête dont la raison s'était échappée de toutes les façons.
Il y'eut beaucoup d'orphelins au royaume depuis que scherazad s'était enfuie…

Lorsque Scherazad comprit que la vie à laquelle se raccrochaient toutes les histoires qu'elle n'avait cesse d'inventer,s'échapperait ,un jour ou l'autre, dans un misérable râle, banal, et qu'elle n'en serait même pas surprise ;Elle décida de fuir le palais pour ne plus s'attacher à cette incroyable illusion que sa vie continuerait ,indéfiniment, tant qu'elle pourra en narrer.
En découvrant le lit vide, le roi devint livide.
Il pensa que Scherazad n'ayant pu imaginer une suite au conte qu'elle avait entamé la veille avait voulu sauver sa tête.
Dans sa rage, il ne put réaliser que Scherazad fuyait une obsession ;Que dans un sursaut de lucidité, elle comprit qu'à force de s'ingénier à éviter l'épée du bourreau elle avait fini par croire que si elle arrivait à s'y soustraire,indéfinement,elle ne mourrait jamais.
…Mais voilà que la nouvelle tomba telle un couperet, et au lieu de la réjouir ,la laissa perplexe face au ridicule de sa quête.
…Le bourreau du roi venait de mourir…

Notre vie est telle un mauvais rêve dont on se réveille en sursaut, en sueur.
La vie s'échappait tout doucement par ses veines béates.
On lui avait annoncé qu'elle était guérie, qu'elle allait retrouver sa famille, son village.
La psychiatre, une belle dame, rassurante lui expliqua qu'un travail a été fait au niveau des siens pour qu'ils comprennent que le sacrifice de l'enfant avait sauvé tout le village.
Ils lui avaient pardonné ;Certains lui en étaient même reconnaissants.
Les femmes,surtout,chuchotaient entre-elles,quand les hommes étaient bien loin que par son geste elle avait sauvé la vie de leurs enfants.
Elle écouta attentivement,calmement,presque sereine.
Mais sous la douche, elle réalisa qu'elle ne pouvait perdre ,de nouveau, sa liberté.

" Mais j'ai si peur de finir seule ;Dit scherazad au petit oiseau qui patiemment bâtissait son nid sur une branche de l'arbre auquel s'était adossée l'ancienne courtisane.
Sans s'arrêter de travailler,l'oiseau lui répondit dans un gazouillis essoufflé :
-La solitude n'est pas déterminée par l'absence ou la présence des autres.
Simplement énoncé par le minuscule volatile qui continuait inlassablement, son va-et-vient cela paraissait une évidence…
Mais Scherazad se languissait de son roi qui ayant perdu son bourreau lui paraissait bien vulnérable…
Elle poussa un long soupir et héla un taxi…

Nadia Belkacemi, belkaceminadia@yahoo.fr

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Sursis au soleil

Les premiers à m’avoir lu et fait confiance sont les lecteurs internautes. Leurs encouragements et critiques m’ont poussé à écrire toujours plus. J’ai été par la suite remarqué en octobre 2003 lors des 61ième jeux Littéraires Méditerranéens où j’ai été récompensé du prix Gaston Baissette de la Nouvelle, pour « Sursis au soleil » qui ouvre ici mon recueil de 7 nouvelles, construite chacune en 7 chapitres.

« Un homme reclus et peut-être recherché ; un vieil homme et son chien ; un ingénieur informatique qui se souciait trop peu de sa femme ; une vieille femme et ses chats face à la cruauté ; un manuscrit qui exige la réalité de l’auteur ; la vie d’un « poilu » et son retour à la ferme ; et enfin ces harkis oubliés et honnis, voici ce qui forme ce premier recueil. Tranches de vies souvent noires, qui nous amènent à toucher du doigt, des réalités parfois incongrues, parfois oubliées. »

Ouvrage disponible à la vente chez :     http://www.fnac.com     et     http://www.amazon.fr
Emmanuel SABATIE:emmanuel.sabatie@cegetel.net

*Le texte d'Emmanuel Sabatié a été supprimé du site à sa demande pour des raisons de contrat d'édition avec les éditions du Cherche-Midi, pour son roman "Lila" (titre encore provisoire) qui doit paraître le 10 octobre 2010. Un lien sera peut-être déposé ici, si M. Sabatié le souhaite.

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La chambre de Virgina

Les enfants ont souvent le privilège d'habiter dans des chambres magnifiques. Ils s'éveillent au sein de palais dignes de leurs rêves. Là, leur univers tranquille et fabuleux : Des étagères garnies de jouets, des veilleuses, des peluches infiniment douces, des mobiles qui tournoient doucement dans le ciel étoilé d'autocollants fluorescents, des boites à musiques, des posters qui grandissent aussi, des dessins, des rideaux à motifs, des pancartes à leur nom, des calendriers à fleurs, des boites à bonbons colorées…tout ce petit bonheur ramassé dans les boutiques et entassé avec le temps, bref tout ce qui peut attendrir l'enfant. (En réalité combler les parents : ils le font d'abord pour eux, ils jouent.)

Les enfants qui ont la chance d'être conditionnés dans ce décor idéal possèdent pour quelques années leur propre paradis personnel et ne s'en rendront jamais compte.

Virgina fait partie des gens qui sont tombés bien à côté de ce joli nuage, mais à l'exception de tous, elle, (c'est le comble), elle n'a pas encore fini de tomber. Elle se dit que, de toutes façons, on ne peut complètement effacer ce qu'on laisse derrière nous puisqu'on avance. Passer à l'âge adulte exige de refermer toutes les boites de l'enfance, fermer les couvercles et y laisser les souvenirs dedans. Mais bien souvent l'une d'elles est trop grosse, ou différente, ou pas encore formée, et inconsciemment on la met de côté pour plus tard. Tenez, Marc, par exemple, lui, n'a pas encore enfouis ses larmes : sa sensibilité d'un enfant de 7 ans est telle qu'il peut vous pleurer dans les bras à tous moments.
Virgina se justifie donc sa frustration (s'en est une comme une autre dit-elle souvent), et planifie sa revanche contre le hasard depuis toujours : Elle aura sa chambre, quelque soit l'âge, le prix et l'époque, et celle-ci sera emballée de ses plus enfantins caprices, magnifique.

Le regard balancé entre le mur en lambeaux et le calendrier affichant lundi, elle réagit. Lançant un sourire malicieux (ou plutôt de défi) à la pile de pots de peintures dans l'entrée, elle se leva et refit le tour de la petite pièce, s'attardant à la fenêtre et laissant traîner son doigt sur le mur, comme une caresse. Son pas léger et fin, similaire à celui d'une danseuse sur ses pointes dans un décor de théâtre, évitait les tas de crépit, les emballages, les rouleaux de tissus. Oui une sorte de théâtre : tout était là selon la volonté profonde de la créatrice, et l'originalité relevait plus de l'art que de l'immobilier.
Rue Lampa-Naige, donc, ce jour-là, se matérialisait un rêve immense, le début de l'aboutissement. Une chambre enchanteresse. Virgina s'était accordé du lundi au samedi pour boucler le tout et le samedi soir, après avoir monté les quatre étages par les escaliers, on passerait la porte d'entrée bleue ciel où il serait inscrit en italique " Virgina ". L'intérieur serait une pièce unique, un cocon divinement bien arrangé. Sur la gauche, après le drap de soie bleu dissimulant l'entrée, se dresserait une petite cuisine : un plan de travail couvert de mosaïque jaune et rouge, un évier dont on ne trouve pareille beauté et simplicité de nos jours (oui, tous les éviers aujourd'hui sont une paire d'affreuses petites baignoires équipés d'une barre inox tordue en érection), une huche à pain du même bois verni que ce qui entoure les meubles, un four en demi-cercle incrusté dans le mur avec une dizaine de petites niches où danseraient des bougies bleues, une bibliothèque rouge de livres de cuisines, une armée royale de petites poteries en tous genre, de couverts, de plats, d'assiettes, de saladiers, des chaises tressées et peintes aussi, des torchons brodés alignés (lequel choisir ?) que l'on aimerait salir tellement ils sont nombreux et deux lampes aux abats jours épais diffusant une lumière des fermes d'autrefois. Pour assaisonner encore ce caractère provençale (car les bougies moulées dans la terre cuite sont parfumées à la lavande), il y aurait des guirlandes de plantes séchées qui envahiraient les recoins, des piments et des poivrons aux couleurs des pays chaud du monde.
Au centre, la table. Simple, discrète, en harmonie avec le reste, belle aussi.
En s'éloignant sur la droite, il y aurait un clair foyer arrondi dont on ne cernerait pas directement l'usage : Est-ce une chambre où l'on reçoit des anges ? Un salon où on rêverait de sommeiller ? Toujours est-il que l'on s'y poserait et que l'on contemplerait, tout en questionnant : Est-ce un fragment de palais ? Vivez vous dans un décor de cinéma ? Où avez-vous attrapé ce goût sublime ? Pensez vous que je puisse me dissimuler ici quelques jours ? Quelle est la réelle valeur de ce trésor dont la simplicité et le charme effacent le prix ? Bref. Entre la table et cet espace, on pourrait tirer une grande cloison épaisse (bleu aussi, sûrement, et d'une substance étrange) qui couperait l'habitacle. Le cocon se refermerait donc, étanche au monde. (Si les rêves de Virgina étaient de l'eau, Marc dit qu'elle vivrait dans un aquarium). La grande fenêtre diffuserait une très forte lumière blanche. Le canapé deviendrait lit le soir, comme les fleurs se referment à la tombée de la nuit. (A l'aspect de velours mais beaucoup plus doux et surtout très blanc).
Samedi soir prochain, Virgina pourrait enfin avoir son propre havre de paix. Elle serait vengée d'avoir passé son enfance dans une étagère aménagée en lit dont elle ne disposait même pas de la clef. Samedi soir prochain, ses longues heures de solitude seraient justifiées parce que les gens comprendront qu'elle reste chez elle (appartement de qualité=plus d'heures chez soi, essaye t'elle d'expliquer souvent) et parce que cette construction est conçue pour et uniquement pour la solitude.
Elle posa son grattoir et se dit qu'elle pourrait tout de même inviter quelques personnes, tout de même, il faut une inauguration. " Mais ça n'est pas un musée, ma vie ! " Les étrangers cherchent toujours à fouiner sur ceux qui sentent le mystère. Inviter au moins Marc. Elle mit le disque de Marc dans le poste poussiéreux.
Un ruisseau de notes farouches et limpides en sortit soudainement. Elle appréciait Marc pour sa musique, évidemment (le piano était le seul instrument qui l'émouvait profondément). Tout ce mystère qui entourait le personnage, sa tristesse (qu'elle seule croyait voir), sa douceur. Ils avaient d'abord communiqué par la musique. A un concert où il était en solo (elle aussi, mais parmi le publique), elle avait traduit les notes et il en était ressortit toute une lettre d'amour. Elle avait acheté le disque : une lettre d'amour réutilisable à volonté est pratique quand on en recevra jamais d'autres.
Les murs n'attendaient plus qu'une chose : être recouverts. Prendre leur rôle. Virgina peignit durant de longues heures, comblant l'attente des couches à d'autres tâches. Le début semblait ressembler au début du rêve.

Marc vint une après midi. Ce projet hallucinant l'enchantait, même si, quand il était enfant, il avait eu le droit à sa chambre paradisiaque. Peut-être trop longtemps justement. (Virgina est persuadé qu'il n'en est jamais sorti -alors qu'elle n'est jamais entrée dans la sienne- !). Ils firent ensemble tout le sol et poncèrent des dizaines de lamelles de bois. Virgina expliqua le sens qu'elle attribuait à chaque chose dans l'appartement. Ils s'attardèrent beaucoup sur la chambre. Il fallait absolument qu'elle soit blanche, transparente même : un palais sans or, petit, enduit de linges blancs aux reflets de glace. Alors qu'elle murmurait " j'envisage ma chambre comme le lieu où je courrai, je me ruerai ici, tirerai la cloison, le soleil viendra là, mes sculptures de verres scintilleront ; là il y aura des bougies et mon lit s'avancera jusqu'à ce point -ci, de grandes voilures tomberont du plafond et longeront les arrêtes du lit…Tu sais, j'ai besoin de ça… " Marc essayait de la pénétrer par les yeux et d'atteindre son cœur. Il plongeait en elle et songeait à tout cet amour qu'elle pourrait répandre. Il ne manquait peut-être qu'une toute petite chose. Il regretta un peu de n'avoir pas été son fils. Pourquoi diable n'y avait-il rien entre eux en plus de cette profonde " amitié tendresse "? Il savait la fragilité de Virgina et acceptait de la voir comme un enfant. Les enfants se montrent mais ne se donnent pas, elle aime mais n'éprouve pas de désir physique. S'il venait la voir comme adulte, il ne la verrait plus. Pendant qu'elle expliquait, il la contemplait. " Qu'une femme est belle si elle est secrète, non elle est belle tout court. Elle à le mérite d'être pure. A quoi pense t'elle quand elle est seule ? C'est une femme à qui il faut des enfants. Je crois qu'elle en veut. Je ne sais plus si je t'ai demandé, tu veux des enfants ? " " -A ton avis !" " -oui. " " -oui " " -Tu attends qu'ils arrivent tout seul ? " " -Qui sait, peut être qu'en y pensant très fort un soir… en tous cas je voudrais qu'ils te ressemblent" " Tu leur feras une chambre superbe ? " " Non, enfin je sais pas, le premier aura la mienne ! " " Tu es folle ! " " Non, c'est ma mère qui l'était " Ce traumatisme d'avoir été enfermée petite était terrible. Marc se retenait de parler. Faire attention aux larmes.

Le samedi soir arrivait incroyablement vite mais tout prenait forme proportionnellement au temps. Cette entreprise ne pouvait pas échouer, désirée depuis tellement longtemps.
Seraient finalement invités à la " pendaison de crémaillère " : Marc (qui arriverait en retard à cause de son concert), ses parents (Marc avait insisté disant " on ne peut pas te connaître si on ne connaît pas ton chez toi, et tu sais que j'aime mes parents et que je t'aime, tu comprends bien que la vie est une boucle, tu ne peux pas bouger un élément sans bouger tous les autres qui t'entourent, il y a moi, mes parents…s'il te plait accepte que je ne sois pas seul sur terre. Ta solitude me tuerait, et pourtant, elle me fait vivre ! "), trois collègues de Virgina instituteurs, et julien (son seul autre ami, mais tellement plus distant et différent). C'était déjà beaucoup trop.
" De même que les adultes ne comprennent rien aux enfants, les gens qui viendront me prendront pour une folle. Vivre seul passe pour de la folie. Je me suis donné les moyens d'être folle alors ? Je les vois déjà prendre en photo ma chambre. Me poser des questions bêtes. Ils ne verront pas en marchant sur ce sol que c'est sur ma vie qu'ils marchent. Car tout le monde a toujours voulu me marcher dessus, à part les enfants. Même ma mère, elle m'enfermait. Je souffre à l'idée de voir 7 personnes débarquer chez moi, mais si je ne suis pas capable de faire cet effort, je suis bonne pour prendre un avion et vivre sur une île déserte. Alors adieu les enfants. Bon et puis je ne suis quand même pas malade à ce point. Et puis j'aime Marc. C'est pour Marc que je vais laisser rentrer les gens. Je suis à deux doigts de le suivre les yeux fermés. S'en rend t'il compte ? Attention à la souffrance. Se préserver. Il me manque.

Je l'aime, je l'aime, je l'aime, Marc, tu m'entends ? Je T'aime ! Je te crie je t'aime et on ne s'embrasse pas. Embrasse moi. Je suis derrière toi pendant que tu joues du piano, les yeux fermés et j'écoute et je pense et tu me joues ma lettre, tes notes parlent d'Amour comme si tu avais de l'expérience, ça n'est que ton incroyable sensibilité. Je ne veux pas grandir. J'aime le soleil seulement derrière une vitre. Il m'éclaire moi, et sa lumière m'enrobe, me berce, je veux être bercée... J'aime mon travail uniquement parce que mon patron est 25 enfants et que je suis leur élève. Combien d'entre eux ont une chambre qu'ils aiment ? Y en a-t-il qui ont peur de leurs parents ? M'aiment-ils ? Je préfèrerais encore que ça soit eux qui viennent chez moi : ces enfants-là comprendraient. Marc, tu me manques et si tu es là, j'ai peur. Ne changes jamais je t'en supplie. Ne découvres jamais que ta musique arrive à remplacer tes baisers jusqu'à aujourd'hui. Combien de temps vais-je tenir ? J'ai peur. Je t'aime. Tout se passera bien. Vendredi 26, une heure du matin. Demain ma chambre sera faite. Je dormirai dans mon lit d'ange. La cuisine me plait. Marc aime cuisiner ? Voila une chose à lui demander. Si j'avais plus d'argent je rajouterais bien d'autres décorations. Demain j'écrirai mon nom sur la porte en italique " Virgina ", mon nom, c'est bien la seule chose jolie que je possède. Remarque, j'ai peut-être un don pour l'esthétique, mais cela provient d'une frustration. Au moins j'en suis consciente. J'aimerais tant aller au concert de Marc. Non il ne faut pas. Le premier m'a fait trop mal. Bonne nuit Marc, Bonne nuit tout le monde. Prépare toi bien, jolie chambre, demain c'est le grand jour. Marc ? Je t'aime " écrivit-elle sur son journal épais comme une bible et dissimulé dans le mur en brique de la petite salle de bain de mosaïque et de boiseries terminée le jeudi.

Nicolas de Rosanbo.  n.rosanbo@tiscali.fr
Site:  http://www.rosanbo.com/nicolas

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L'extinction programmée des anges...

Ces enfants qu'on n'imagine pas à vingt ans, qui meurent la face lisse, les yeux chargés de rêves.
Ces enfants, à peine de leurs langes dévêtis, rêvent au linceul blanc les couvrant dans leur route vers le paradis.
Ces enfants qui oublient sous la pluie des balles, des discours violents, qu'il est aussi bon de jouer, de rire… de ne point être un héros.
Ali était l'un d'eux, du haut de ses huit ans, il était bien vieux.
Il avait une maison bâtie sur une terre qui avait cessé de lui appartenir ; mais …
Quand on a huit ans, encore beaucoup d'amis, un toit qui nous abrite, le soir venu…
Quand on a huit ans, la haine n'est qu'un chuchotement d'adultes…
Quand on a huit ans, le cœur est vaste et le monde est un immense terrain de jeux ou tous les enfants se ressemblent…
Ali eut donc huit ans, jusqu'au jour ou il dut quitter sa maison ;
Qu'il vit son père magnifique et fier, baisser la tête de ne pouvoir protéger les siens ;
Qu'il vit sa mère courageuse et gaie verser des larmes qui ne devaient plus sécher ;
Qu'il dut se poser les questions :
Dormira-t-il dans un lit ce soir ?
Aura-t-il à manger ?
Ira-t-il à l'école demain ?
Ali eut donc huit ans ;
Mais lorsqu'un soldat houspilla sa mère ;
Gifla son père qui voulut s'interposer ;
…Ali eut huit ans et beaucoup de colère…
Ce soir la, Ali coucha à la belle étoile, loin d'une maison qui lui appartenait sur une terre qui avait cessé de lui appartenir depuis longtemps, déjà.
Il refusa de se blottir contre sa mère.
Il refusa de poser sa tête sur l'épaule de son père.
Il se recroquevilla dans la nuit glaciale, serra les dents pour qu'on ne vit pas son corps frêle trembler, puis épuisé par tant de révolte et, sans doute, aussi parce qu'il se faisait tard et que ce n'était qu'un enfant, il se laissa aller à un sommeil sans illusions.
…Il s'endormit ange, se réveilla guerrier…

Isaac sait que les arabes peuvent être dangereux…
« Ils nous haïssent, lui avait toujours répète sa mère, s'ils pouvaient, ils nous tueraient tous et construiraient leurs maisons sur nos corps, encore chauds »
Son père lui racontait souvent des histoires horribles sur les camps de concentration Nazi. Toute sa famille y avait été décimée. Isaac sait qu'ils sont venus sur cette terre pour que cela ne se reproduise plus jamais. Sa tête d'enfant était peuplée d'images de bambins, qui pourraient être lui, qu'on conduisait vers les fours crématoires et dont on se débarrassait des restes après comme s'il s'agissait de déchets. Il était rassuré et admiratif devant ce que les adultes faisaient pour les protéger, lui et d'autres enfants.
Il était reconnaissant envers Dieu, qu,i d'après le rabbin et sa mère avait conduit leurs pas vers cette terre d'asile… Il était d'autant plus reconnaissant, qu'il pensait que c'était aussi lui qui avait envoyé des anges pour bâtir la maison qu'ils y avaient trouvé…
Aussi fut il surpris d'y trouver des vêtements d'enfants… un livre d'images… une bille oubliée dans un coin de la cour. A qui appartenaient ces affaires, déjà l'hypothèse des anges bâtisseurs ne tenait plus la route… Des gens avaient habité ici, ils avaient aussi un enfant, ou sont-ils partis? Pourquoi ont-ils quitté cette belle maison qu'eux, ils ont traversé mers et océans pour retrouver ?
Des questions envahissaient sa tête, balayaient les affirmations des autres qui jusqu'à la régissaient sa vie. C'était si compliqué pour un enfant aussi jeune qu'il préféra s'accrocher à ce qui lui paraissait le plus important : le mystère du petit garçon qui avait occupé la maison avant lui…
Il alla donc poser la question à sa mère ; elle était affairée à nettoyer les lieux d'un air de dégoût qu'il jugea exagéré parce que la maison n'était pas bien sale. Mais lorsqu'elle prit les effets trouvés pour les brûler dans la cour, lorsque sur son visage se dessina une haine qu'il ne connaissait pas, l'image des gardiennes nazies décrites par son père lui vint à l'esprit ; il l'effaça rapidement et préféra se dire que cela devait être des lépreux.

« Que Dieu maudisse cette race d'impurs ; Dieu est grand, il saura nous rendre justice… qu'il fasse subir à leurs enfants les misères qu'ils font endurer aux notre; Dieu est grand… »
Ainsi répétait la mère de Ali à chaque fois que la nourriture venait à manquer ; qu'il n'y eût pas assez de couvertures pour chasser le froid… qu'il fallait encore pleurer un nouveau martyr.
Le père de Ali était silencieux ; de ce mutisme qu'ont les hommes qui réalisent, soudain, l'inutilité des mots face à la fatalité de l'injustice.
Il chercha un peu de haine dans son cœur, comme on cherche un réconfort…il n'y trouva que désarroi…
Ali devenait chaque jour plus décidé, plus taciturne…Dans ses yeux, une lumière presque cruelle, qui lui faisait peur. Ce n'était plus son enfant, c'était un reproche vivant…
Il se rappela les longues discussions avec son ami, l'enseignant juif… combien alors lui semblait évident qu'il y'avait suffisamment de places pour tout le monde, toutes les croyances et même incroyances sur cette terre, si généreuse, qu'il savait prête à les nourrir tous.
Son ami parti, son toit spolié, le voilà bien seul, bien diminué pour argumenter face à son propre enfant qui, déjà, le jugeait…
Cependant, Ali désertait les bancs de l'école, l'apprentissage de l'intolérance se faisait, peu à peu, en lui : son père était un lâche qu'il préférait ignorer…
Aux balles, il opposait des pierres…
De misérables petits cailloux qui s'écrasaient, sans grand bruit, sur des chars blindés…
Ou qui faisaient pester des soldats qu'ils égratignaient…
De petites pierres dans des mains minuscules qui n'ont pas suffisamment joué.
De temps en temps, une balle venait faucher l'un d'eux. Ils suivaient alors, pieusement, son cortège…envieux, presque, pensant que la mort enfantait les Dieux… ignorant qu'il n'y a que les mères qui pleurent les enfants jusqu'à la fin de leur vie… et qu'une fois qu'elles sont parties personne ne s'en souviendra plus…

Cependant, Isaac ne cessa de penser aux anciens occupants des lieux… plus spécialement, a l'autre petit garçon, essayant d'imaginer comment il passait ses journées, avaient-ils des jeux communs...? La bille qu'il avait sauvée de l'autodafé, faisait surgir le fantôme de son propriétaire dans sa tête ; aura-t-il l'occasion de la lui rendre ?
Mais à qui poser toutes ces questions ; son père était souvent préoccupé et triste, c'est d'une voix, presque, inaudible qu'il disait à chaque fois qu'on parlait d'attentats suicides çà et là, qu'on évoquait les risques d'embrasement de la région… qu'on se désolait sur la mort d'une paix, à peine balbutiée « Un jour ou l'autre, nous devrons partager… pour le bien de nos enfants, pour le bien des leurs, ils le voudront aussi »
Une petite lumière se faisait, alors, dans sa tête… le petit garçon était peut-être l'enfant des autres ; ceux qui habitent de l'autre côté des barbelés où lui et ses camarades n'ont pas le droit d'aller jouer… c'était donc des enfants comme lui et, tout comme lui, ils s'émerveillaient devant les livres d'images… alors, pourquoi sont-ils séparés par ces fils de fer si laids ?
La voix tranchante de sa mère vint arrêter l'élan de ses pensées : « C'est Dieu qui nous a rendu cette terre, cette maison… Dieu sait que nous avons tant souffert, longtemps erré ; personne ne nous en fera sortir… »
…Le père se tut, le fils fit de même… de l'autre côté des barbelés le père de Ali se taisait aussi…
Face au chahut de la haine, la raison est un murmure timide qui se mue, peu à peu, en silence.
…Mais un jour, alors qu'Isaac commençait à renoncer à élucider le mystère de la bille oubliée dans sa poche ; il remarqua un petit garçon, à peine plus grand que lui qui rôdait depuis peu autour de la maison.
Il arrivait essoufflé, le regard toujours a l'affût d'un mystérieux poursuivant ; il escaladait alors un arbre où il s'abritait, et promenait son regard sur les lieux qui semblaient lui être familiers.
Et c'est toujours d'un geste rageur, qu'il quittait sa cachette et repartait, comme il était venu, en courant… fuyant un danger invisible.
- « Bonjour » ce matin la, Isaac s'était caché derrière un buisson et l'avait guetté.
- « Qui es-tu ?demanda agressivement le garçon, visiblement contrarié d'être découvert.
- « Je m'appelle Isaac, j'habite dans cette maison. Et toi ? »
- « Moi c'est Ali et tu habites dans ma maison »
- « Ha…et pourquoi l'as-tu quittée ? »
- « Vous nous en avez chassés…Tu ne le savais pas?! »
Isaac resta atterré, cependant la phrase de sa mère vint à sa rescousse.
« C'est Dieu qui nous a rendu cette terre, cette maison… pour que personne ne puisse plus nous faire du mal »
« C'est Dieu qui vous a donc dit de voler nos biens ? » Martela, menaçant Ali.
Isaac abandonné par les certitudes de sa mère, retrouva les doutes de son père. Il ne savait quoi répondre à cette question, ses connaissances sur les décisions divines s'arrêtaient aux affirmations de sa mère…Lui, sans vouloir contredire Dieu… et surtout pas sa mère, partagerait volontiers sa chambre avec ce garçon qui lui ressemblait tant, il irait bien jouer derrière les barbelés…d'ailleurs, il n'a jamais compris pourquoi les soldats, dont deux de ses oncles si gentils, si drôles, tiraient sur des enfants qui jouent avec des pierres.
Pendant ce temps, Ali prenait peur. Sa colère l'abandonnait, peu à peu, face à l'innocence d'Isaac. Découvrir que ceux qui l'ont chassé de chez lui n'étaient pas tous des soldats, qu'il y'en avait même qui étaient des enfants, le sidérait…
Dans sa haine fougueuse et juvénile, il s'était juré de mourir en kamikaze et qu'il irait se faire exploser sur n'importe quel objectif symbolisant l'ennemi…Mais l'idée que, peut-être, dans ces lieux, il y'aurait Isaac, lui parut insupportable.
Il était sans terre, sans maison… sans haine, que deviendrait-il ? Il devait fuir et oublier ce petit garçon…
- « Attends, lui cria Isaac, attends… c'est à toi ça ? »
C'était sa bille préférée, il l'avait cherché en vain.
- « Tu m'enlèves ma terre, ma maison… tu me rends une bille! » s'écria t-il, rageusement.
- « Je te l'ai gardé dans le cas ou tu reviendrais… pour le reste, c'est trop compliqué, il faudra peut-être demander aux grands… ou attendre qu'on soit grands nous mêmes… pour cela, tu ne dois pas mourir, fais gaffe aux soldats ».
Ali pensa aux militaires juifs qu'il a vus, tout de même, mourir.
- « Et toi ne deviens pas soldat »

…Deux enfants qui ne seront peut-être jamais grands, partis trop tôt, loin d'un monde si étroit que l'amour l'a déserté….

Nadia Belkacemi, belkaceminadia@yahoo.fr

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