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Anatole et Mathilde Daniel Huguelet, mars 2004.
Micmac Daniel Huguelet, juin 2005.
Confidence Daniel Huguelet, juin 2005.
Recyclage... Jérôme Lionnet, mai 2004.
Le voyage inachevé Jérôme Lionnet, mai 2004.
Le salut de Maxime Jérôme Lionnet, mai 2004.
Messager du passé Jérôme Lionnet, novembre 2005.
L'apprenti sorcier Jérôme Lionnet, novembre 2005.
La bonne occase Jérôme Lionnet, mars 2006.
Deux Stéphane Martin, mai 2004.

La fille du vent Daniel Huguelet, mai 2008.
Le gardien des sanguinaires Daniel Huguelet, mai 2008.
Jeff Daniel Huguelet, mai 2008.
Une heure de la vie d'une chercheuse d'or Daniel Huguelet, mai 2008.
H201 Daniel Huguelet, mai 2008.

  

 

Anatole et Mathilde

Formes oblongues, rondeurs gourmandes, tiédeur brûlante, velours moelleux, douceur des corps, ivresse subtile rythmant les vagues du plaisir, tourbillons de fantasmes et de désirs.
Elle est allongée sous son regard, les rêves enlacés dans les bras de la nuit peuplée d'étoiles et de fées, volontairement captive, fureteuse et imprévisible, ses doigts lancent des flammes, embrasant le volcan des sens.
Saveurs sucrées, douceurs salées, butinées sur les trésors aux arômes de miel et de fleurs, son corps s'ouvre, pour mieux recevoir tout l'amour qu'il réclame.

La sonnerie du réveil déchire brutalement le silence de la nuit. Anatole Triton sursaute, se dresse dans son lit comme un roseau après l'orage, sa respiration se fait si forte, que tout son être en tremble. Anatole, le gouvernail au garde- à- vous, contemple avec soulagement et une certaine tendresse, non pas avec fierté car l'objet ne mérite guère que l'on s'y attarde, l'effet induit par son rêve troublant. Il range alors son outil, glisse hors des plumes, enfile son petit costume usé et sombre, avale goulûment en émettant des grands schlouut…schlouut… son bol de café au lait sur lequel navigue une flottille de croûtons.
Anatole est un petit homme fade, la cinquantaine bien sonnée, rondouillard et pingre, la joue rose, il macère depuis bien trop longtemps dans son trois pièces défraîchit du centre ville.
Il s'empresse de descendre l'escalier, sa montre lui indique huit heures cinq.
C'est le moment précis ou Mathilde sort de chez elle, pour prendre l'autobus de huit heures huit. Anatole ne manquerait cet instant pour rien au monde.
Mathilde, lionne un peu sauvage aux cheveux rouges, revêt une petite robe légère, en ce début d'été, laissant deviner un corps chaleureux. Sa peau, lisse et ferme, brille sous un soleil déjà brûlant, Mathilde sent bon l'amour ce matin, son sourire illumine deux yeux profonds et coquins.
Le bus brinquebalé, s'engage dans les rues ombragées de la ville. Anatole, la mine réjouie, se tient proche de Mathilde, avec le fol espoir de capter peut-être un signe, un parfum engageant diffusé par la créature.
Le parcours, cadencé et rythmé par les inégalités des ruelles pavées, invite à la paresse. La tête ronde et lisse d'Anatole balance, tournoie en tous sens, ses paupières se détendent peu à peu.

Soudain, tel un cheval fou, il s'imagine chevauchant les contrées, revêtu de sa longue cape blanche, épée au poing, s'élançant à l'assaut de la forteresse, délivrer la belle.
Puis, la renverse dans l'herbe fraîche, dégrafe son corsage, laissant apparaître deux rondeurs blanches, tendres, doucereuses, surmontées chacune d'un petit fruit arrogamment pointé vers le ciel, entre lesquels il se jette avidement, frisant l'embolie respiratoire.

Un freinage intempestif sort Anatole Triton de sa torpeur. Il perd pied, bascule, effleure du bout des lèvres l'épaule nue de Mathilde, qui lui offre bien involontairement un brin de son intimité.
Le bus s'arrête enfin, Mathilde descend, abandonnant le petit homme gris à ses pensées.

Après avoir erré toute la journée sans but précis, Anatole se sent las, l'orage menace, alors il s'assoit sur un banc au pied d'un imposant micocoulier, et réfléchit.
Le souffle court, les mains moites, les yeux gris et tristes, le petit homme se dit que la coupe est pleine, qu'il en a marre de donner la patte à la terre entière, de faire des courbettes devant Madame Hortense la concierge de l'immeuble, et de se polir le chinois, chez lui le soir venu.
Un éclair vif traverse brusquement la carcasse ramollie d'Anatole Triton, allumant le tableau de commande de sa petite vie triste, déconnectant les unes après les autres toutes les fonctions agrafées à gros coups de marteau par la bienséance, là, bien au fond de son petit crâne dégarni.
- Fini la tristesse, qu'elle soit bannie et remplacée par l'ivresse nourricière des plaisirs de la vie !
- Osons y goûter, s'y abreuver jusqu'à plus soif !
- Est-ce le bon moment pour pareille audace ?
Anatole, surpris par de tels propos arrachés du fond de ses tripes, se dit que le moment est venu pour lui de décrocher la lune, et tant pis si le chemin est tortueux. Peu importe, dès cet instant, Anatole Triton voit naître en lui un surhomme.
Il repense soudain à Mathilde, son visage s'illumine, se sent tout à coup conquérant, bouillant, les écoutilles béantes, la soupape déverrouillée et prête à exploser de mille feux, une frénésie et une énergie nouvelle jusqu' à ce jour inconnue, s'emparent de lui.
Mathilde la lionne, corps enlacés, Anatole lui arrachant des cris sauvages, s'abreuvant de plaisir charnels, fouillant les tréfonds humides de sa splendeur, il l'imagine, elle, ruisselante de plaisir, lustrer son vit brûlant, pour le conduire jusqu'à l'extase suprême.

De grosses gouttes perlent à présent sur le visage d'Anatole. La pluie redouble d'intensité. Alors, il s' empresse de rentrer chez lui, bien décidé à poser les premiers jalons d'une vie nouvelle, alléchante, et pleine de promesses.
Euphorique, et se sentant pousser des ailes, Anatole Triton s'engage sans égard sur la chaussée humide, un crissement strident suivi d'un bruit sourd, et le petit homme virevolte dans les airs, rebondit sur le trottoir, et s'immobilise dans le caniveau. L'autobus de dix-sept heures dix-sept n'a pu l'éviter.
Il gît sur le sol détrempé, le corps tiède, humide et raide. Il n'est plus. Amen.

La sonnerie du réveil retenti à l'aube naissante, un rayon de soleil intense perfore les volets à claire-voie du grand duplex. Anatole Triton, sursaute, se dresse sur son lit, le cœur haletant, bondit sur le carrelage glacé, enfile ses mocassins de cuir, ajuste un perfecto noir, retire ses longues mèches blondes en arrière, s'empresse d'avaler son expresso italien, attrape son portable, descend l'escalier en trombe. Sa montre or, reçue pour son trentième anniversaire il y a une quinzaine, indique huit heures cinq. C'est également l'instant précis ou Madame Hortense, sort de chez elle, revêtue d'un tablier grisâtre sur lequel on peut encore distinguer quelques violettes et des chrysanthèmes défraîchis par le temps, ses cheveux brûlés, noués dans un foulard carmin, le regard glauque, le sourire à l'envers, Hortense, concierge de l'immeuble observe Anatole Triton, l'œil méfiant.
Celui-ci déferle avec impétuosité la dernière volée de l'escalier, manque de la renverser, lui glisse un sourire poli, en s'excusant d'un signe de la main, et bondit dans l'autobus de huit heures huit.
Son regard est aussitôt attiré par une créature sublime et généreuse, une lionne aux cheveux rouges…

Daniel Huguelet, février 2004. d.huguelet@bluewin.ch

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Micmac

La trajectoire tendue du boulet ne laissa aucune chance à l'épaisse poterne en chêne massif encastrée dans la robuste muraille de la demeure seigneuriale, pourtant renforcée par de solides traverses métalliques rivetées dans le bois, du joli travail d'artisan compétent et consciencieux, il faut bien le dire. Mais, malgré tout, la porte éclata en morceaux dans un grand bruit sourd, bruit, qui effaroucha la belle Gwendoline, et tourmenta quelque peu son époux et maître des lieux, le craintif et un peu grigou sur les bords, le Comte Dagmar.
Le propriétaire cria haut et fort son indignation, et se hâta de découvrir l'origine de cette taquinerie déplacée. Il passa la tête par le trou béant, et aperçu alors son voisin saisonnier Wilfrid, cuité comme une huître, qui, trimbalant une belle pièce d'artillerie encore fumante accrochée à l'arrière d'une charrette tirée par un mulet, s'esclaffait à gorge déployée en déguerpissant à toute bombe.
Wilfrid, fit l'acquisition de sa batterie à la foire locale le matin même. C'est paraît-il un marchand sarrasin du nom de Ballaak qui lui fourgua la marchandise, qu'il avait d'ailleurs lui-même acquit à un Albigeois fraîchement débarqué dans le coin, à ce qui se dit. C'est tout de même curieux un Albigeois traînant dans le coin, et qui plus est, trimbalant et revendant de la quincaillerie très certainement dérobée. Tout cela ne présage rien de bon.
Bien que la saison ne fît que commencer, un nombre incroyable de charrettes bigarrées circulait déjà sur les côtes, déposant nombre de badauds hétéroclites sur le pavé, prêts à investir les lieux au grand dam des autochtones peu habitués à pareille affluence.

Dagmar et Gwendoline prirent possession du château il y a quelques années déjà, suite à un héritage chanceux, à ce qui se raconte dans le pays. Tous deux originaires de lointaines contrées britonniques et celtiques, pensaient trouver, ici, en ce lieu plaisant à deux ou trois encablures de la mer, le calme et la tranquillité propice à une vie paisible et harmonieuse. Port d'attache idéal pour les départs de nombreux voyages projetés, suite paraît-il au licenciement abusif dont fut victime Dagmar, qui profita tout de même d'une manne pécuniaire quelque peu indécente pour entamer une retraite anticipée, n'oublions pas de le souligner, c'est en tout cas ce que l'on entend dire dans la contrée.

C'était sans compter sur la providence, qui les affubla d'une bourgade disparate, fraîchement bâtie alentours, ces dernières années, et réservée au repos estival des peuplades environnantes. Or, cette année, le destin leur octroya un voisin saisonnier un peu dégoupillé, et pas très raffiné.
Faut tout de même dire, que chez le voisin, ce n'est pas tous les jours dimanche. Wilfrid aurait semble-t-il rencontré plusieurs fois l'ours sauvage, au hasard des sentiers battus, malheureusement, il ne s'en est pas toujours tiré à son avantage, il faut bien l'avouer. Lui et sa bourgeoise Viviane, une grande bringue un peu déglinguée et nymphomane atterrirent en ce lieu paisible, on ne sait trop comment. Peut-être en provenance des vastes forêts humides d'Helvétie Centrale ou de Germanie. En tout cas, un séjour balnéaire et prolongé sous un climat tempéré et iodé, leur fera le plus grand bien, gommant, espérons-le cette incivilité pathologique typique que l'on rencontre fréquemment chez ces peuplades quelque peu singulières, et de fréquentation difficile, à ce qu'il paraît.

La vie de château n'est plus ce qu'elle était, rouspétait la bravache Dagmar.
- Vous rendez-vous compte ma chère ! Si de nos jours il faut être importuné de la sorte, mais où diable allons-nous ? Qu'en sera-t-il dans les siècles à venir ? Je n'ose y songer ! Qu'allons nous devenir ? Entourés de tant d'allogènes, je vous le demande !
Gwendoline reprit ses esprits, donna une tape sur le popotin de son mari et lui répliqua :
- Voyons mon doux époux, requinquez-vous, et soyez ferme, parez-vous de vos plus beaux atours, et allez, de ce pas, molester cet incongru et déplaisant voisin, je vous prie !
Dagmar ravala sa salive écarquilla ses yeux globuleux, et s'exécuta.
C'est affublé comme un coq, qu'il prit congé de sa douce, et s'en alla rendre visite à son voisin qui créchait à deux foulées de mule du château.
Arrivé devant une petite chaumière prolétarienne, il reconnut de suite l'arme du crime. Elle était entreposée sur le côté du bâtiment, le mulet complice du méfait, était attaché à proximité, et semblait peiner à reprendre son souffle.
- Ah ! Ah ! Mon gaillard tu vas voir, Dagmar n'est pas un pleutre, et tu vas sentir le fer pointu de ma lame te transpercer les côtes, pensait vaillamment le châtelain.
S'approchant à pas feutrés de la porte, il entendit des cris, qui se transformèrent très vite en hurlements pour le moins sauvages.
Par tous les dieux, qu'est-ce donc ? S'interrogea Dagmar.
Visant un œil par-dessus le rebord du fenestrage, il crut d'abord que sa voisine était en train de se faire marteler assez rudement par son homme.
- Mordious ! Sacrebleu ! S'écria Dagmar en pénétrant à l'intérieur de la demeure, l'arme brandie.
Oh ! Bigre de bigre, quelle monumentale méprise. Wilfrid et sa Viviane jouaient à la bête à deux dos sur la lourde table en pin de l'unique pièce de la modeste demeure.
Wilfrid, les frusques sur les chevilles, et monté comme un bourricot, besognait ardemment la grande Viviane, laquelle, dépoitraillée remuait du croupion en balançant d'avant en arrière ses deux grosses fesses blanches.
Dagmar s'excusa maladroitement en bégayant, présenta ses hommages à la dame, puis entendit la grande Viviane lui rétorquer :
- Alors cher voisin, quelle intrusion ? Hein ! Attendez un peu que j'en parle à votre dame, vilain coquin ! Et elle laissa éclater un rire un peu lourd, et pas très élégant, mais alors, pas élégant du tout aux oreilles du châtelain.
Dagmar confus et mal à l'aise, referma la porte et prit la fuite sur-le-champ.

De retour au château, il ne put s'empêcher de repenser à la scène, et conta son aventure à la douce Gwendoline.
Celle-ci, toute estourbie par de telles visions, porta une main à sa bouche, et émit un petit hoquet.
- Grand-dieu, vous rendez-vous compte mon ami, et dire que le Roi n'envisage pas moins qu'une fusion et une union avec ces peuplades inconvenantes. Mon dieu ! Bénissez-nous, et protégez-nous de ces barbares carnassiers ! N'ai-je point raison, mon cher époux ?
- Certes, certes ! J'approuve votre analyse de la situation ma chère Gwendoline, mais n'ayez crainte, ce n'est point demain, que ces hordes étrangères viendront souiller notre beau royaume, voler nos acquis sociaux, piller nos écus, et engrosser nos héritières. Déjà que nos vaillants ancêtres parvinrent non sans mal, il faut tout de même le relever, à pourchasser les Sarrasins et les Wisigoths hors de nos frontières, alors vous pensez ! Nous n'allons tout de même pas nous laisser emberlificoter par ces tribus insociables aux mœurs quelque peu inconvenantes, n'est-ce pas ?

Seulement, depuis cette épreuve, Dagmar semble perturbé. Les vagues ravageuses de toutes ces traînes-cuir exotiques, occupant le pays en période estivale, lui font craindre le pire. La rudesse montagnarde du voisin aux bras noueux, la familiarité de la grande Viviane à son égard, occupe ses nuitées. Et d'ailleurs, jamais, au grand jamais, il n'avait vu pareille ardeur chez une femelle. Cette Germaine nymphomane de surcroît, parait bien remuante, parbleu.
Il se mit alors à réprouver son voisin qui à ses yeux lui paraît un peu brindezingué et grandement rétamé par les fruits distillés, et se dit alors que finalement le grand dessein du Roi, qui consiste en une union entre les peuples, et bien ma fi, ce n'est que sornettes et diableries…Certes, les mélanges et les échanges ne seraient-ce que culturels, et le partage des us et coutumes de nos voisins ne peuvent être que calamiteux et dispendieux pour notre royaume ? C'est en tout cas ce qui se dit dans le pays.
- Et puis, Gwendoline ! Ma douce Gwendoline ! Qu'en dites-vous très chère ?… Nous n'allons tout de même pas partager notre culture ainsi que notre beau royaume avec ces peuplades somme toute pittoresques et rustiques! Et à ce qui paraît insoumises ! Non ?

Daniel Huguelet, juin 2005. d.huguelet@bluewin.ch

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Confidence

La ruelle est étroite et mal éclairée. Un lampadaire fatigué illumine péniblement le trottoir détrempé. Quelques lueurs élancées, hasardeuses, plaquées sur de hautes façades, confèrent à l'endroit une atmosphère étrange. Il est vingt-deux heures, Antoine marche d'un pas pressé, tête baissée, camouflé sous un chapeau cloche en toile, vissé jusqu'au dessus des sourcils. Il porte un blouson de cuir râpé, et chose curieuse, des lunettes noires stylisées que l'on revêt de coutume lorsqu'on va s'écarquiller les maxillaires et se ventiler les chromosomes dans différents sous-sols clandestins, luminescents, distillant en boucle des riffs nerveux et mélodieux, grattés sur des manches de Stratocaster par d'habilles guitaristes acidulés.

Une pluie lourde et tiède mitraille en tous sens, irritant profondément Antoine Barnabé. Les mains dans les poches de son jeans usé, il serre les dents et fonce droit devant lui.
L'entrebâillement d'une porte laisse percevoir quelques bribes pianistiques dominées par une voix de contralto d'une douceur engageante. Il essuie poliment ses pieds sur le seuil, entre, prend place devant le bar, sur un siège tournant en simili cuir rouge. Derrière le zinc, se dresse un solide gaillard, l'œil noir, le crâne lisse et un peu cabossé, avec deux bras disproportionnés recouverts de motifs disparates et bigarrés gravés à l'encre de chine multicolore. A priori, pas vraiment le genre de type qu'on sort le dimanche après-midi au jardin public, mais plutôt le hardi un peu graveleux qu'on aime bien avoir à ses côtés pour déménager le piano, impressionner ses amis, ou pour remettre un peu d'ordre dans le voisinage. Le bonhomme impose le respect, respire le vécu, plus rien ne semble en mesure de l'impressionner, de l'émouvoir. On devine qu'il est là presque par hasard, en équilibre sur un fil, prêt, sur un coup de tête, à reprendre la route vers de nouveaux horizons. Son visage, mais surtout ses yeux, sont un grand livre, dans lequel se lisent les continents et les océans, son passeport se déchiffre au travers de ses tatouages colorés.

D'un coup d'index habile, Antoine Barnabé relève son bob au-dessus du front, dépose ses lunettes futiles sur le bar, et, essuie son visage ruisselant d'un revers de la manche. Il pousse un gros soupir, sirote un whisky doublé d'une mousse blonde artisanale. Scrutant les alentours, il aperçoit le pianiste, rebondi sur son siège, accompagné par une grande colombe décolorée, gratifiée d'une voix profonde et sensuelle, roucoulant " Summertime " d'Ella Fitzgerald.

Plus à droite, un petit homme vautré sur un coin de table, l'air affable et pathétique, se cache derrière une moustache trop grande pour lui, ses yeux vitreux trahissent une consommation abusive de produits alcoolisés. Apparemment, la vie ne lui a pas ouvert ses grands bras, ni rendu le sourire depuis une éternité. Son territoire a du se limiter au quartier qui l'a vu naître, comme lequel d'ailleurs, il porte les couleurs grises et tristes. L'alliance épaisse en or jaune, enfoncée dans sa chair, parait être son dernier trésor, sa dernière illusion. Le lourd fardeau de la solitude fragilise ses épaules ramollies et semble le dévorer jusqu'au plus profond de son être. Il attend peut-être le retour peu probable d'un fils, ou d'un ami, qu'il a connu jadis dans sa tendre enfance et avec lequel il a accompli mille vaillances, mille farces de gosses, au travers du quartier, de leur quartier.

Antoine réfléchit, repense un instant à son journal, son manuscrit, son histoire, essaie de capter une ambiance, une idée...
Le départ est toujours laborieux, calamiteux, tu écrèmes les premiers mots, les plus légers, les plus simples, et tu les poses là, bien au chaud sur la blancheur vierge de la feuille. T'as alors l'impression d'être aspiré par un tourbillon qui t'emporte tout là- haut. Du coup, tu fais pas gaffe aux trous d'air, alors tu dévisses et tu t'écorches la boîte encéphalique sur l'extrémité du tarmac. Mais tu te relèves, tu te rassembles un peu, tu reconstruis l'édifice.
Il ne suffit pas d'y aller à tire-larigot, et puis allez hop, c'est fait ! Non, c'est autre chose, quelque chose que l'on trouve peut-être chez les anges, ou alors dans les failles insondables de la matière. En fait, tu t'interroges. As-tu l'envergure pour supporter tous ces doutes, toutes ces épreuves ? Es-tu assez fou pour croire que la trajectoire des vents est maîtrisable, que la route est toute tracée, que l'ivresse te guidera là ou il te plaira ? Combien de temps durera l'envolée ? Combien de méandres tortueux te perdront dans leurs supplices ? Combien d'obstacles infranchissables faudra-t-il dynamiter ?

Tu ressasses encore et toujours les particules, quêtes perpétuellement la formule, celle qui te dira tout, qui ouvrira la crypte, qui écumera tes doutes, et distillera tes peurs. Tu pioches dans les roulis océaniques sans fin, peuplés de sirènes et de créatures aux dents pointues. Ombres et lumières fusent et fuient dans un lointain au retour incertain.
Un millier de questions agitent sans cesse ton esprit. La nuit, le jour, le jour, la nuit. Combien de malentendus, combien d'énigmes sans réponse égarées dans la poussière des grandes profondeurs ? Tirades, lexies, combien faut-il en user, en remuer, en essayer, en déposer ?...
Peut-être mille, certainement plus ! Empoignant le problème à la gorge, tu secoues bien fort, espérant qu'il crachera à tes pieds quelques esquisses, quelques brouillons.
Alors, tu te poses non pas la grande question, mais les questions ! Si possible à réponses multiples, celles où il y a déjà des petites cases à cocher. D'ailleurs, trouveras-tu seulement un jour une réponse, qui tombera là, devant toi, une belle réponse toute rondelette, bien chaude et qui sentira bon.

Puis soudain, sans trop savoir pourquoi et par quel miracle, tout s'éclaircit, tout devient plus net, les cellules se mettent en ébullition, alors tu engages la première, puis la seconde et ça roule tout seul. Bon sang, que ce fut laborieux !
C'est aussi ça le bonheur ! Attention quand même à la surchauffe, ménage ta monture. Si tu fonces comme un dératé dans tous les sens, tu risques de finir sur le toit et, alors, retour en haut de la page.

Tous ces babillages ne sont que des broutilles sans prétention, mais on s'en fiche ! Les mots, ce n'est peut-être qu'une affaire de goût, c'est comme les confitures, il y a ceux qui préfèrent les sucrées, d'autres, celles avec un peu plus d'amertume. Et alors !
Finalement quelle importance ? Alors ne gâchons pas cet instantané par des verbiages sans intérêt.

L'inspiration c'est comme l'amour, c'est plein de petites choses, anodines, presque invisibles, douces, qui flottent autour de vous, et, si vous ouvrez bien les yeux, vous pourrez les apercevoir. Parfois même, si vous êtes patient, les cueillir ou les attraper, alors elles viendront près de votre oreille vous susurrer des hymnes à la vie, des mélodies amoureuses.
Après ces quelques instants d'allégresse et de béatitude, il est alors possible de laisser l'imagination foisonner toute seule, comme une grande.
Peut-être est-ce le charme de la voix lascive, la virtuosité du pianiste, la présence du grand costaud derrière son comptoir, ou le désarroi du petit homme seul, peut-être est-ce l'amalgame de tous ces éléments qui, rassemblés dans cette atmosphère, dans cette ambiance, à cet instant précis, donnèrent l'impulsion nécessaire à cette histoire ?

La pluie a cessé, Antoine referme son carnet, quitte le bar, redescend la rue. Arrivé chez lui, il entre doucement dans l'appartement. Camille est déjà couchée, elle est allongée sur le lit de leur chambre, Camille, lumineuse comme un soir de pleine lune, dort paisiblement. Elle émet juste un petit bruit discret en respirant. Antoine se glisse silencieusement dans le lit, pose sa tête près d'elle. Il a du mal à trouver le sommeil, alors il la regarde dormir, tendrement, songeant à de nouvelles chroniques, de nouveaux opuscules.

Daniel Huguelet, juin 2005. d.huguelet@bluewin.ch

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Recyclage


Denis rentra chez lui, il se frottait les mains, des mains sales, tachées de lisier. Il venait de quitter son " cheptel " de porcs, sept au total. Cette fois, c'était une viande un peu dure, pensa-t-il, mais il savait qu'ils avaient de bonnes dents.
Il se lava les mains dans l'évier, le " jus " qui en coulait était de couleur brunâtre, il insista avec la brosse, là où la crasse résistait.

- Il m'aura fait chier jusqu 'au bout, c'vieux con ! lança-t-il.

Il avait donné à ses cochons le corps de son oncle Raoul qui venait de décéder, Denis ne voulait pas régler les frais d'obsèques, ni renoncer à cette confortable retraite qu'il volait au vieux depuis plusieurs mois. Il vivait avec lui dans une petite maison délabrée et isolée de la vallée de l'Automne, au cœur du Valois. Le premier voisin était à plus de mille mètres, rien ne pouvait le déranger. Il tuait un de ces porcs deux fois par an et cela lui suffisait.

- Tout est bon dans l'cochon ! répétait-il sans cesse.

Ses bêtes lui étaient d'un grand secours, elles le nourrissaient et le débarrassaient de ses " détritus ", quelques autres personnes avaient connu le même sort - mangées par ces bêtes - en dresser la liste serait long et fastidieux. Il les appelait ses vieux complices, chacune avait un nom, il avait de l'affection pour elles et c'était toujours avec regrets qu'il en transformait une en salaison. Mais c'était dans l'ordre des choses, disait-il.

Il fêtait le recyclage de l'oncle, avec un verre de bonne eau-de-vie faite " maison ", quand Pascal GRIMBERT frappa à sa porte. Pascal était courtier en assurances, il s'occupait des placements aux AGF, c'était un jeune loup aux dents longues, une trentaine d'année, le genre de jeune homme que l'on rencontre dans les salles de musculation, les cheveux gominés et le visage trop bruni par les U-V.
Denis regarda par la fenêtre avant d'ouvrir et lâcha :

C'est quoi c't'endimanché ? ...

Il ouvrit, le jeune homme se présenta et demanda à voir Raoul. Il le fit entrer et lui expliqua que le vieux faisait la sieste et qu'il ne pouvait pas le déranger ; Pascal ne se méfia pas et donna la raison de sa visite : Raoul avait un capital bloqué qui arrivait à terme et il venait lui proposer de le réinvestir dans une épargne beaucoup plus intéressante, selon lui. Le jeune homme déballa ses papiers sur la table, sans y avoir été invité, la tension et l'agacement de Denis étaient perceptibles mais Pascal ne remarqua rien, à son grand dam.

L'ermite fut frappé comme s'il recevait une gifle quand le courtier lui annonça la somme que Raoul avait placé, il lui demanda de répéter, il s'agissait de trente mille euros, auxquels s'ajoutaient deux mille cinq cent euros d'intérêts.
Un sacré beau pactole, pensa-t-il, lui qui avait réussi à faire signer une procuration au vieux. Pascal insista pour le voir mais Denis lui expliqua qu'il ne pouvait pas le réveiller sinon il rentrait dans des colères telles, que son cœur pouvait flancher ; néanmoins, il l'informerait de la visite.
Pascal hésita puis repartit en disant qu'il attendait que le vieux le rappelle, sans quoi, il repasserait.

Les jours qui suivirent, Denis s'assura que la somme était bien sur le compte de Raoul et se fit un virement de quinze mille euros, plus, aurait été louche. Son magot s'élevait maintenant à cinquante mille euros, provenant de différents détournements.
Il alla sur le champs chez le concessionnaire Toyota où il accéda à son rêve, un 4X4 pick-up d'occasion, pour remplacer sa Peugeot 404 de trente ans. Il revint fièrement à la maison où Pascal l'attendait, tenace.
Il était près de l'enclos des cochons et regardait avec dégoût le spectacle qu'offraient ces animaux immondes, pataugeant dans une mélasse sans nom, empestant et couverts de mouches.

Denis descendit de sa nouvelle voiture, il le détailla : un joli costume marine, chemise rose, cravate pourpre, serviette en cuir.

Vraiment l'genre d'blaireau que j'peux pas voir ! dit-il, à voix basse

Il s'approcha de lui, l'air mécontent, Pascal ne l'avait pas entendu et lui lança :

J'peux quéqu'chose pour vous ? ...

Le jeune homme sursauta et se tourna brutalement vers lui, un peu vexé d'avoir été surpris.

Bonjour Monsieur, votre oncle est-il là ? ... demanda-t-il, la voix tremblante

Denis ne répondit pas et lui tourna le dos pour rentrer dans la maison, Pascal lui emboîta le pas, Denis s 'assit sur une chaise de la pièce principale et posa ses coudes sur la toile cirée crasseuse de la table. Le jeune homme l'imita et ouvrit sa serviette. Denis le regarda faire sans rien dire puis lança :

C'est pas la peine de m'faire vot' discours, le vieux y veut pas refout' des ronds dans vot' truc !

Pascal eut la mauvaise idée d'insister, Denis, perdant patience, le somma de sortir, sans quoi son cul goûterait aux plombs de ses chevrotines.

Ce jeune commercial, à l'appétit de requin, ne put se résigner à perdre sa commission et insista puis, compris, par je-ne-sais-quel-moyen, qu'il fallait s'adresser directement au Bon Dieu plutôt qu'à ses saints et décida d'attaquer Denis au corps, avec un argumentaire des plus convaincant. Il lui proposa, en rafales, des placements à moyen terme, à court terme, lui faisant miroiter des dividendes conséquents, des avantages fiscaux, c'était un as dans son domaine. A tel point que Denis commença à l'écouter, puis fut plongé dans les chiffres, le poisson était ferré, mais Pascal ne savait pas qu'il allait attraper un piranha.
La chose était plus que bien engagée pour le courtier mais il commit une faute, un excès de confiance ou une erreur de jeunesse peut-être, il sortit ses formulaires et ça, Denis n'aimait pas. La paperasse, il s'en méfiait comme de la peste, si bien qu'il redescendit de la planète " Fric " à la planète Terre, en un clin d'œil.
Il comprit que le jeune avait réussi à l'endormir avec cette grossière berceuse, il n'en fallut pas plus pour réveiller sa colère :

T'essaies d'me baiser, p'tit, hein !... Tu veux m'prendre mon pognon ?...T'es v'nu jusqu'ici pour m'eul piquer... Hein ! ...

Pascal sentit un mauvais vent souffler sur ses petites affaires, il ne put s'empêcher de dire :

Non, monsieur, voyons... C'est l'argent de votre oncle, pas le vôtre... D'ailleurs, je suis venu jusqu'ici pour le voir, votre oncle... Où est-il, cet homme ? ...

Denis comprit à ce moment qu'il avait commis l'erreur de dire " mon argent ", il se sentit pris au piège, le scénario de la suite lui arriva comme s'il regardait un film à la TV :
Les gendarmes viendraient l'arrêter, lui mettraient les menottes, mains dans le dos, l'un des brigadiers - un peu trop zélé - lui serrerait trop fort les poignets, il irait en prison, il y aurait le procès, les journalistes et puis... Le plus important, qui s'occuperait de ses complices, les cochons ?

Il se leva d'un bond, attrapa sa chaise avec la ferme intention de frapper. Le courtier, concentré sur ces maudits formulaires d'adhésion, ne vit pas la chaise lui arriver sur le crâne et s'effondra, ses papiers volèrent dans la pièce, sa tête heurta le carrelage dans un bruit sourd, du sang sortit de sa bouche.

Tu vas nourrir mes copains, p'tit con, t'es plus bon qu'à ça, maint'nant ! dit-il en riant à gorge déployée

Il essaya de le ramasser mais Pascal pesait bien ses quatre-vingt kilos, Denis n'avait plus la force, cela avait été possible pour le vieux mais là, c'était trop. Il sortit chercher sa vieille brouette en bois, y hissa le corps et l'emmena aux cochons.
Lorsqu'il le jeta dans la mélasse, les animaux ne se précipitèrent pas dessus comme à leur habitude, il fût surpris et leur dit :

Alors les gars... Y vous plaît pas ç'ui-là ? ... Y sent trop l'parfum, p'têt' ? ...

Il regarda le corps et remarqua que la poitrine bougeait, Pascal n'était pas mort. Il saisit un gourdin et lui asséna un coup très violent sur le crâne. Il le regarda quelques secondes et lui en remit un coup, juste pour être certain. Lorsqu'il sortit de l'enclos, ses amis porcins se jetèrent sur le cadavre encore chaud, en poussant ces cris caractéristiques, Denis était satisfait et se mit à rire.
Il regagna sa maison et alluma un feu dans la cheminée avec tout ce qui appartenait à feu-Pascal et regarda ce spectacle jusqu'à ce qu'il n'y ait plus que quelques braises, en sirotant son eau-de-vie artisanale.
Alors qu'il commençait à ressentir sérieusement les effets de l'alcool, il se rappela que le courtier était venu en voiture, cela l'embarrassa :

Mes cochons vont pas bouffer sa bagnole, merde ! dit-il

Il lui fallait trouver un moyen de la faire disparaître, il fallait le faire vite. Il ne pouvait pas se permettre de laisser traîner des indices.
L'alcool avait fait son " travail ", il était incapable de retrouver un esprit suffisamment clair pour réfléchir et se contenta de la dissimuler dans la grange, en attendant d'avoir la solution.
En revenant, il fit une halte devant l'enclos et resta un long moment à regarder les bêtes finir les restes de leur dîner, le spectacle l'amusait, il avait une gratitude sans limite pour elles, il partit dans un de ses délires éthyliques :

Si ça continue, les copains, vous allez d'venir humain... A force d'en bouffer... Les Chinois, y bouffent des morceaux d'bestioles bizarres pour avoir leur force, leur intelligence... P'têt' que ça marche, ces trucs-là ! ... Va savoir, avec les chinetoques... Y savent des trucs qu'on sait pas, j'suis sûr !

Il repartit en titubant jusqu'à la maison, se laissa tomber sur la chaise et se resservit un verre plein de gnole. Il sirota doucement en pensant à sa petite fortune, il était heureux, il avait soixante et un ans, il avait suffisamment d'argent pour vivre tranquillement jusqu'à sa mort, il s'était offert la seule chose dont il rêvait, ce pick-up, il était comblé.
Les cris des cochons le sortirent de ses pensées, il essaya de se lever mais perdit l'équilibre et se rattrapa de justesse à la table, il était plus que mûr. Malgré tout, il entreprit d'aller voir si tout allait bien chez ses compagnons, il marcha en s'agrippant à tout ce qu'il pouvait, trébucha plusieurs fois et réussit, enfin, à atteindre la porte de l'enclos. Bien qu'il vît double, il réussit à comprendre que deux mâles se défiaient, il leur cria :

Oh les gars... Vous allez pas vous bouffer, non ! ... Avec les bons r'pas que j'vous sers... C'est p'têt' ça qui vous agit sur eul ciboulot...

Comme s'ils avaient compris ce qu'il leur avait dit, ils se calmèrent. Denis perdit son fragile équilibre, il se rattrapa de justesse à la gâche et déverrouilla la porte. Il fit demi-tour et repartit dans la maison sans voir qu'elle restait entre-ouverte.

Lorsqu'il arriva dans la maison, il vit un obstacle, une chaise qu'il avait renversée en sortant, il essaya de l'enjamber mais, se retrouver sur un pied après ce qu'il avait ingurgité était très risqué. Il perdit une nouvelle fois l'équilibre mais ne put se raccrocher à quoi que ce soit et s'étala de tout son poids, sa nuque vint frapper le bord de la cheminée, il perdit connaissance.

Pendant ce temps, le cochon le plus téméraire sortit de l'endroit qu'il n'avait jamais quitté, ses camarades le suivirent jusqu'à la cuisine où Denis gisait sur le sol. Ils se regroupèrent autour du corps qui leur était offert.

Des cris porcins ressemblant à des rires humains retentirent dans toute la vallée, cette nuit-là.

lionnet.jerome@neuf.fr

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Le salut de Maxime

Le TGV Paris - Marseille atteint sa pleine vitesse, deux-cent quarante kilomètres par heure, la grande majorité des voyageurs partent pour les plages ensoleillées de la côte d'Azur. Des familles de parisiens, de banlieusards, ne rêvant qu'à une chose, oublier leur stupide vie d'esclaves, prisonniers de la monotonie, pendant une, deux, voire trois semaines, pour les plus chanceux. Les enfants crient, jouent, pleurent, les parents, à bout de nerfs, supportent difficilement ce vacarme, ils essaient de les calmer mais n'y parviennent pas. Il est toujours difficile de les contenir, ces mioches, pendant trois heures vingt - s'il n'y a pas de retard - les occupations, dans ce train, sont rares pour eux, les BD et autres jeux de société ne les occupent qu'une heure, au mieux, ensuite il faut faire preuve d'ingéniosité, sinon leurs comportements dérivent et bien malin qui peut les faire taire.
Il y a aussi les " accros " du portable, ceux qui l'ont greffé à l'oreille, ceux qui ont gagné un abonnement illimité, abonnement qui leur permettrait - à en croire leur comportement - d'utiliser leur greffon partout, y compris à trente centimètres de vous, en parlant comme s'ils animaient une conférence pour des malentendants. Ils ont un espace réservé, entre les compartiments oui mais, ils n'ont pas le temps de s'y rendre, chaque communication est importante, le temps s'arrête pour les accros, quand ils communiquent, d'ailleurs rien d'autre ne compte.
Il ne faut pas oublier les pauvres filles qui vont dans un club à la noix essayer d'oublier le salaud qui les a trompé ou simplement largué, elles vont tenter de trouver leur âme sœur, celui qui fera beaucoup d'effet à leurs copines, le type bien musclé - peut-être même avec un cerveau, pourquoi pas - bronzé, gentil... Et qui les larguera à la fin de leur séjour pour attraper une autre cruche du même genre, parce que eux, les blaireaux des plages, ils y passent deux mois dans ces endroits, à " tirer " (presque) tout ce qui bouge, à se faire inviter, parce qu'il n'y a rien de plus facile que de faire cracher au bassinet une pauvre déprimée, contre un soupçon d'attention à leur égard.
Et puis, au milieu de tout cela, il y a Max. Maxime JOUBERT. Trente neuf ans, costume beige, chemise bleu ciel, pas de cravate - cette fois - un petit sac de voyage Longchamp, à ses pieds, une TAG-Heuer au poignet, le teint halé, l'allure sportive, les cheveux courts et bien coiffés, les ongles parfaitement taillés, le visage lisse. Lui ne va pas en vacances, ce n'est pas un voyage d'affaire non-plus, bien que sa tenue pourrait le laisser croire, il est installé dans ce train, son regard s'est perdu dans ce décor filant à toute allure, il ne voit que des traits de couleur - tantôt verts, tantôt bruns - il n'entend pas le brouhaha des enfants, ni le bruit des roues d'acier sur les rails, il est absent, noyé par ses pensées. Cela fait deux heures qu'il est dans ce train et il n'a bougé que pour aller dans l'espace fumeur, deux fois, en se disant que, bientôt, cette sale habitude ne serait qu'un souvenir. Ce défaut figurera au tableau de tout ce qu'il va abandonner, comme son goût pour le Cognac, les cigares de la République Dominicaine, sa Harley V-Road, sa Mercedes CLK et sa charmante maison de dix pièces à Chantilly. Toutes ces choses n'ont plus aucune importance, maintenant, la montre et le costume, c'est tout ce qui lui reste, mis à part son petit sac. Son porte-feuille, il l'a abandonné dans une poubelle de la gare du Nord, ne conservant que son passeport et trois cent euros en billets de cinquante ; son portable, il l'a laissé sur le comptoir du buffet de la gare, pensant qu'il ferait le bonheur de celui, ou celle qui le trouvera. Une nouvelle envie de tabac le conduit dans cet espace enfumé, il y a une jeune femme qui accumule les tares, elle fume en parlant dans son satané portable, elle parle fort, le ton est agressif et, en même temps désespéré, encore une qui se fait larguer, pense-t-il. Il n'a pas eu besoin d'écouter la conversation pour le comprendre, bizarrement la période estivale est génératrice de rencontres mais aussi de ruptures. Finalement, pense-t-il, c'est logique, s'il y a des rencontres, c'est qu'il y a des ruptures, c'est mathématique, ce genre de trucs.

C'était le 21 juin, le jour de la fête de la musique, depuis Saint-Denis - là où était le siège de son entreprise - il avait vu toutes sortes de groupes de musique dans les rues, la fête était partout, il se faisait une joie de retrouver son épouse, Anne, pour se promener amoureusement dans les rues animées de Chantilly. Il avait quitté son bureau deux heures plus tôt que d'habitude, il voulait lui faire une surprise, l'emmener dîner et se balader ensuite. Elle se plaignait souvent de ses horaires de travail, il ne rentrait jamais à la maison avant 21h00, il était fatigué et il ne s'occupait pas beaucoup d'elle ; sa tête n'était jamais libre, disait-elle, toujours préoccupée par un contrat en cours de négociation ou par un gros client potentiel. C'est en travaillant avec acharnement qu'il avait décroché ses meilleurs affaires : la sécurité du stade de France, du palais Omnisports, etc... Il se sentait redevable, l'argent qui lui avait permis de monter son agence provenait de sa femme, lui n'avait rien au départ, si ce n'est son courage et sa détermination.
Le père de Max avait été militaire de carrière en retraite - il avait atteint le grade d'adjudant-chef - , sa mère avait été infirmière. Bien qu'il n'ait jamais manqué de rien, enfant, la petite famille appartenait à ce que Raffarin nomme la France " d'en bas ". Max, lui-même, avait fait un séjour dans l'armée, peut-être pour épater son père, il s'était engager dans l'armée de terre à dix-huit ans ; ses cinq années passées sous les drapeaux avaient abouties à un grade, durement obtenu, de sergent et un baccalauréat général. Il s'y était forgé ce caractère trempé et avait développé beaucoup de ses qualité, telles que courage, fidélité, honneur. Le 3ème RPIMa était réputé dans le monde entier, il comptait parmi ses effectifs, des éléments d'élite.
Après cette période, Max s'était retrouvé dans le civil, un peu paumé, il avait intégré une agence de protection rapprochée où il avait travaillé quatre ans, c'est la troisième année qu'il avait rencontré Anne, fille d'un riche industriel parisien, pour laquelle il assurait la protection. Leurs rapports avaient été forts dès le départ, Anne avait pris l'initiative, Max avait, au début, repoussé ses avances, lui rappelant le BA-ba de son métier mais son attirance était trop forte pour être étouffée, elle avait insisté. Deux ans plus tard, ils se mariaient.
Le souvenir de son mariage était encore très net, il y avait deux cent invités, tous ou presque l'avaient été par la famille d'Anne ; de son côté, Max n'avait invité que ses parents et sa petite sœur, Louise, qui avait dix-neuf ans, à l'époque, une charmante demoiselle, élancée, les mêmes yeux verts que son frère, de longs cheveux bruns. Elle était en école d'infirmière, ils avaient, en fait, opté tous les deux pour les mêmes choix que leurs parents à leur âge. La pauvre n'avait pas eu l'occasion d'exercer, quelques mois plus tard, elle trouvait la mort dans un accident de moto, avec son petit ami. Max avait mis de longues années à digérer, et même encore maintenant, il ne pouvait y penser sans que l'envie de pleurer ne le submerge.
" Quel dommage !... " dit-il, à voix basse.
Son père, déjà malade au moment de l'accident, n'avait jamais pu encaisser ce drame et s'était éteint, après une agonie de plusieurs années, d'un cancer généralisé. Cet homme était dur avec lui-même, il n'avait jamais voulu séjourner à l'hôpital, il ne s'était jamais plaint et pourtant, il souffrait le martyre, il s'était éteint d'une façon qui lui correspondait, dans la discrétion et le respect des autres. Cela en avait été trop pour sa mère, elle avait sombré dans la folie, tout de suite après la mort de son mari, elle était internée dans un hôpital psychiatrique de la Région Parisienne. Elle était réduite à l'état de légume, il ne savait pas si elle se rendait compte de sa présence, elle ne parlait plus, se contentant d'afficher un léger sourire, les yeux vides, il y passait environ quinze minutes chaque jour, lui tenant la main et lui parlant de sa vie.

Une sensation de chaleur le ramène au présent, sa cigarette s'est consumée entre ses doigts, la sensation se transforme en une douleur, maintenant, l'index et le majeur portent tous deux une marque rouge. Maxime écrase son mégot dans le cendrier et en allume une autre, avec l'intention de la fumer, celle-ci. Ce qu'il fait. La cigarette aux lèvres, il regarde ses mains, tendues devant lui, paumes vers le sol, ils les retournent, son regard passe de l'une à l'autre, il regarde son alliance, la retire, la jette dans le cendrier, comme s'il se débarrassait d'une sang-sue, l'image lui paraît très juste. Cette alliance avait une énorme valeur, pour lui, elle représentait engagement, sincérité, droiture et respect. Sa femme était tout, il voulait être à la hauteur, c'est pour elle qu'il avait travaillé sans relâche toutes ces années, c'est pour elle qu'il s'obligeait à avoir une bonne hygiène de vie, qu'il avait laissé de côté ses amis qu'elle n'aimait pas. Tout, absolument tout ce qu'il faisait était destiné à lui plaire, à la séduire chaque jour, il voulait être admiré par elle, aimé. Et il croyait bien avoir réussi. Bien que le désir d'avoir un enfant était énorme, ils n'avaient pu accéder à cette volonté, les essais d'insémination artificielles avaient tous échoué, une procédure d 'adoption était en cours depuis de nombreuses années mais, la France n'est un pays où il est facile d'adopter. Le couple, contrairement à ce qu'on pourrait penser, ne s'était pas resserré avec cette épreuve, au contraire, les disputes étaient courantes.

Le TGV fait une halte, les haut-parleurs annoncent la gare de Aix-en-Provence, un arrêt de trois minutes est prévu, les portes s'ouvrent, la chaleur entre, quelques voyageurs sortent du train, l'un d'eux bouscule Max, il n'y prête pas attention. Il retourne s'asseoir, dispose ses pieds de part et d'autres de son sac et regarde par la vitre le flot de vacanciers, sur le quai. Son regard se pose sur un jeune homme, les cheveux rasés, se tenant raide comme un piquet, un sac couleur camouflage sur l'épaule, il lit l'inscription " T.A.P " dessus. Max connaît ces initiales, Troupes Aéroportées, corps auquel il a appartenu, il y a exactement seize ans. Les deux derniers mois qu'il avait passé à Carcassonne, à la caserne LEPERINE, chez les Paras de l'infanterie de Marine, avaient été ennuyeux à mourir. La vie de caserne ne lui convenait pas vraiment, lui, ce qu'il aimait, c'était le terrain, l'outre-mer, l'Afrique. Il n'avait participé à aucun véritable conflit, seulement des missions de maintien de la paix, d'aides aux populations, il y avait bien eu quelques contacts musclés au Liban et au Tchad mais rien de très important par rapport à ce qu'avait connu son père. Lui s'était battu en Indochine, à Suez et en Algérie, il avait fait une brève apparition au Zaïre également à la fin de sa carrière. C'était un vrai baroudeur, il ne le voyait que très peu mais chaque moment passé avec lui était de qualité, il ne gardait de lui que des bons souvenirs ; évidemment, sa mère avait une toute autre opinion, elle avait épousé un fantôme, et avait vécu chacun de ses départs en mission comme un adieu, ne sachant pas si elle le reverrait. Max n'en avait pas conscience, à l'époque.

Les portes se referment, une annonce est faite sur le quai, les haut-parleurs crachent des formules qu'il ne comprend pas, le train démarre lentement, dans trente minutes, il sera à Marseille, si tout va bien. La climatisation émet de nouveau son petit grondement, la température descend rapidement, il retourne fumer une cigarette dans l'espace réservé à cet effet. Il ne lui en reste que sept, cela fera l'affaire jusqu'à la gare, il en achètera plus tard. A partir de Marseille, il lui restera deux heures de liberté, qu'a-t-il à faire pendant ces deux heures ? Y a-t-il seulement une chose qu'il doit faire pendant ces deux heures ?
Se laisser aller, simplement, sans emprise, ni contrainte. Il s 'abandonne de nouveau et laisse libre court à ses pensées, elles le conduisent dans sa voiture, ce 21 juin, sur la route de son domicile.
Il roulait sur la nationale 16, les vitres ouvertes, la climatisation à fond, il savourait un de ses cigares dominicains, en veillant à ne pas dépasser les cent kilomètres par heures, son permis de conduire était précieux - il ne l'est plus tellement, maintenant -, il s'arrêta devant un fleuriste itinérant, sur le bord de la route et prit un très joli bouquet de fleurs mêlant le rouge, le bleu, le vert... Il voulait passer une bonne soirée avec son épouse. Depuis quelques semaines, elle était mieux, elle le laissait tranquille, même s'il rentrait tard, faisait de nouveau attention à sa silhouette, avait repris ses séances chez l'esthéticienne, Max pensait qu'elle voulait de nouveau lui plaire, le séduire, cette idée le rendait heureux et il était bien décidé à l'encourager dans cette dynamique, ce bouquet lui ferait plaisir et la mettrait dans de bonnes dispositions pour passer un moment agréable.
Arrivé devant l'imposant portail de sa clôture, il avait actionné la télécommande, il avait gagné la maison, en roulant au pas, environ deux cent mètres à parcourir pour atteindre les trois marches de l'entrée. Son attention avait été attiré par une voiture inconnue, garée devant, une Toyota Rav4, à côté du cabriolet de sa femme. Il n'avait pas ressenti de danger particulier mais était tout de même méfiant, il était entré sans bruit dans la maison, les sens en éveil et avait capté de petits gémissements étouffés provenant de l'étage, il avait laissé tomber le bouquet, s'était rué au premier et avait ouvert la porte de leur chambre.

Le train s'arrête, en rase campagne, il est tiré de ses pensées, une nouvelle fois, des gens râlent, une annonce est faite aux haut-parleurs des compartiments : il y a des travaux sur la voie. Il prend une autre cigarette, la porte à ses lèvres et, au moment de l'allumer, pose son regard sur une femme, à deux mètres de lui, qui le regarde. Une jeune femme d'environ trente ans, un paquet de cigarettes vide, froissée dans sa main, l'air de demander - outre une cigarette -, un peu d'attention. Max lui tend son paquet, ouvert, cette action provoque une illumination de son visage, jusque là blême, montrant des dents blanches et parfaitement alignées. Ses yeux portent encore quelques rougeurs d'une nuit passée à pleurer, ses cheveux, longs et bruns, sont mal coiffés, elle porte un jeans et un tee-shirt fripé, elle a un sac de sport Nike à côté de ses pieds. Elle tend la main vers le paquet, Max découvre de longs doigts fins, le vernis de ses ongles est écaillé, il remarque également une trace blanche sur son annulaire, laissant supposer qu'elle s'est débarrassée récemment d'une alliance. Un point commun entre eux. Elle saisit une cigarette et lui adresse un " merci " aussi appuyé que s'il l'avait sauvé de la noyade. Max lui offre du feu et allume la sienne, puis se tourne vers la vitre, lui tournant le dos, le sourire de la jeune femme s'efface, elle fume nerveusement en crachant la fumée avec force. Le train redémarre.

Lorsqu'il avait ouvert la porte de cette chambre, Max avait ressenti plusieurs choses en même temps, de la colère, du dégoût, de la surprise, du désespoir et une énorme envie de trucider les deux personnes en présence. Sa femme était à califourchon sur un homme, ils étaient en sueur tous les deux, les ébats duraient certainement depuis un long moment, elle s'activait sur cet espèce de Chippendale comme si elle montait un cheval au galop, ses cris transperçaient le cœur de Max. Ils s'était abattu sur eux, comme une tornade, il avait saisit Anne par les cheveux - ils étaient humides - et l'avait jetée avec une grande violence contre le mur, sa tête l'avait percuté, laissant une trace rougeâtre. L'homme s'était levé, son sexe encore tendu et couvert de latex, il avait une musculature impressionnante, cela n'arrêta pas Max qui lui décocha un puissant coup de poing à la mâchoire. Il l'avait projeté en arrière. Anne était allongée contre ce mur, inanimé, l'idée qu'il avait tué sa femme lui était venu, il n'avait ressenti aucun scrupule, l'homme s'était relevé et avait tenté de frapper Max, celui-ci avait esquivé et lui avait envoyé un très puissant coup de coude au visage, il était retombé au sol, K.O. Ensuite, il était resté un moment, dans l'encadrement de la porte de cette pièce, regardant les deux corps nus, gisant sur le parquet. L'alliance de sa femme était sur la table de nuit, les vêtements du couple illégitime étaient chiffonnés sur le sol - jetés hâtivement, sans aucun doute - , un préservatif usagé trônait près des chaussures de l'homme comme un petit trophée de petit baiseur. L'homme avait émis un petit gémissement, il revenait à lui, Max s'était approché et lui avait mis un coup de pied en plein visage, il était d'un calme sur-réaliste, un sang-froid imperturbable. Il avait ramassé les vêtements du " musclor ", les avaient jetés par la fenêtre, ils étaient tombés sur la Toyota. Il l'avait traîné jusqu'à l'escalier et avait poussé le corps d'un coup de pied, sa tête avait cogné plusieurs fois les marches en chêne, il s'était immobilisé en bas, devant la porte d'entrée. Max était retourné dans la chambre, il avait allongé Anne sur le lit, vérifiant qu'elle était vivante, il avait examiné rapidement sa blessure au front.

Une voix le ramène au présent, c'est la jeune femme brune qui lui demande une autre cigarette, il la lui offre sans dire un mot, l'allume et en prend une, lui-même.
- Je m'appelle Tina... dit-elle en lui tendant la main
Max la lui serre, il la regarde dans les yeux, cette femme a une légère ressemblance avec Louise.
- Maxime ! répond-il, froidement
Puis, il lui tourne le dos, reprenant la position qu'il avait avant qu'elle lui parle. La train a repris sa vitesse de croisière, le décor se résume de nouveau à des traits de couleur mais cette fois, jaunes et verts. Il jète un coup d'œil à son sac, puis à Tina, elle lui sourit, de toute évidence, elle a envie de parler, mais Max, non. Il l'ignore.

Un bel oeuf de pigeon ornait le front d'Anne, c'était superficiel, Max était resté un long moment, debout à côté d'elle, à la regarder, c'était une trahison injuste, il avait envie de l'étrangler, de la frapper. Il avait passé douze ans de sa vie à essayer de la rendre heureuse, à faire tout ce qu'elle voulait, se dépassant chaque jour et le résultat de tous ses effort était devant ses yeux : sa femme était infidèle. Il avait compris, à ce moment, qu'il avait toujours été à côté de sa vie, qu'il avait joué un rôle pour elle, qu'il s'était résigné à cette vie et l'électrochoc était douloureux, trop douloureux. Il s'était souvenu, à ce moment-là, du jour où il avait rencontré par hasard un ancien de son régiment, avec lequel il avait déjeuné, deux mois auparavant. Cet homme avait ses " quinze ans ", il travaillait pour de riches irakiens, à Bagdad, assurait leur sécurité, il était revenu en France pour les obsèques de son père et retournait aussitôt en Irak, ce type lui avait dit gagner quinze mille dollars par semaine et que les risques n'étaient pas si importants que cela. Max avait jugé qu'au contraire, il risquait sa vie à chaque minute et que tout l'argent qu'il gagnait ne lui servirait pas à grand chose si une bombe ou une balle de " Kalash " venait lui ôter la vie. Il avait répondu que, de toute façon, rien ne le retenait ici-bas, il n'avait plus de famille, ne savait que combattre et avait besoin de cela pour se sentir vivant. Ce qu'il n'avait pas dit mais que Max avait décelé, c'était son alcoolisme et sa consommation importante de cannabis, ce type avait entrepris un suicide à petit feu.

Il regarde toujours le paysage défiler par la vitre du train, il tient une carte de visite dans la main, c'est celle de ce type, à Bagdad, avec le nom de la société qui l'emploie, une boîte américaine qui, selon lui, cherchait des anciens des troupes d'élites, avec des passeports français parce qu'ils étaient beaucoup moins exposés que les américains. Il referme son poids sur ce petit carton et le jette dans le cendrier fixé à la cloison. A ce moment, il croise le regard de Tina, elle l'observe depuis plusieurs minutes, elle n'a pas cessé de le regarder depuis qu'il lui a donné la première cigarette, elle lui sourit, lui, reste impassible, froid. Elle meurt d'envie de lui parler, elle ne sait comment s'y prendre pour attirer son attention, elle n'ose pas l'aborder, Max le sent mais il ne lui donne pas matière à engager la discussion, il retourne s'asseoir à sa place.

Quand Anne avait ouvert les yeux, Max se tenait toujours debout à côté du lit, il avait entendu la porte d'entrée claquer, puis la Toyota démarrer, le " musclor " avait taillé la route. Max avait pensé à ce moment, que ce type expliquerait ses hématomes en racontant à ses " minettes " de la salle de musculation qu'une bande de loubards lui étaient tombés dessus et qu'il avait réussis à tous les allonger. Anne avait regardé son mari sans parler, elle était apeurée comme une souris entre les pattes d'un chat décidé à jouer avant de l'occire, ils s'étaient regardés de longues minutes et Max avait fini par briser le silence :
- Je pars !
Il avait ouvert le placard, en avait sorti un sac de voyage, au hasard, l'avait rempli de sous-vêtements et avait quitté la maison sans rien dire de plus. Anne était, elle aussi restée silencieuse, allongée sur le lit, serrant un oreiller contre sa poitrine, en pleurant. Max était partit dans sa CLK, avait jetée la télécommande du portail par la vitre ouverte, dès qu'il était sorti de l'enceinte - un geste symbolique -, il avait effacé une partie de son passé d'homme marié, dévoué, respectueux, aimant sa femme.
Il avait roulé plusieurs heures, au hasard, s'était arrêté dans un bar et avait bu, bu jusqu'à ce que son foie le trahisse, il avait vomi, avait mangé quelque chose - les détails lui échappaient -, il avait repris sa voiture, avait roulé encore et encore, sans but. Il avait fini son escapade dans une discothèque où une jeune femme s'était " occupée " de lui, il s'était réveillé chez elle, ce matin. Elle avait un appartement à Paris, Boulevard Magenta. Max lui avait fait don de sa voiture, elle l'avait déposé, à sa demande, à la gare de Lyon où il avait pris son billet pour Marseille, avec une vague idée de ce que serait son avenir, un avenir d'homme volontairement amnésique, voulant oublier qui il était et ne voulant pas choisir entre la vie et la mort. Il n'avait vu qu'une seule possibilité, une seule option, un choix que son père aurait certainement approuvé, une décision honorable.

Le terminus est à trois minutes, Marseille arrive à toute vitesse, les haut-parleurs du train annonce cela comme l'aboutissement d'une grande aventure, Tina a disparu, les cris des enfants, impatients de quitter cet espace clos, redoublent d'intensité, le soulagement des parents excédés est perceptible. Les voyageurs rassemblent leurs affaires, se préparent comme s'ils devaient gicler de ce train dès son arrêt. Max fait l'inventaire de ses poches, cela est rapide, il ouvre son sac et constate qu'il y a un petit mot, à l'intérieur, une feuille A4 pliée en quatre. C'est la femme du Boulevard Magenta qui lui a écrit, il n'y a que quelques mots :

J'ai passé une très bonne soirée, une très bonne nuit, aussi.
Je m'appelle Sylvie, tu sais où me trouver, ça serait avec plaisir que
je te reverrais, si toutefois tu renonces à ta décision.

Sylvie

Il lui avait donc parlé, il pensait n'avoir que baisé avec elle. Ce mot lui offre une agréable sensation, il ne peut en expliquer la raison, mais cela lui plaît. Il chiffonne cette feuille et la jète au sol, négligemment. Le train est entré en gare et roule au pas, une foule s'est agglutinée devant les portes, comme s'ils avaient tous peur qu'on les empêche de quitter ce train. Chaque fois qu'il avait pris les transports ferroviaires, le même spectacle était au rendez-vous à l'arrivée. Le train stoppe, les portes s'ouvrent, déversant une nuée de gens avides de rayons solaires et de surpopulation estivale, Max se lève et descend, il marche sur le quai, d'un pas tranquille mais assuré. Un rapide coup d'œil aux panneaux d'affichage lui indique qu'il pourra gagner Aubagne par le TER, il y en a un toutes les trente minutes. Il jète un dernier regard vers le TGV d'où il sort et se dirige vers le buraliste de la Gare, s'enquérir d'un nouveau paquet de cigarettes, il aperçoit Tina qui prend la même direction, elle le regarde, lui sourit, Max lui rend ce sourire inconsciemment. Lorsqu'il arrivent en même temps devant le comptoir, Max lui fait la politesse de la laisser passer devant, elle le remercie, elle achète ses Marlboro, lui cède sa place, elle fait quelques pas et s'arrête, rangeant sa monnaie dans son sac Nike. Max prend un paquet de Camel, il se retourne en dégageant le cellophane protecteur, il avance sans regarder où il va, les pieds de Tina entrent dans son champs de vision, il lève les yeux, elle est postée devant lui.
- Je peux vous offrir un café ?... Ou autre chose ?... lui dit-elle en désignant le bar du regard.
Max hésite puis accepte, sans savoir pourquoi, c'est comme si quelqu'un avait réfléchis pour lui, elle ouvre la marche, il la suit en mettant une cigarette entre ses lèvres. Elle s'assied et l'invite à faire de même, il s'exécute.
- Café ?...
- Café !... répond-il
Elle commande au serveur, elle regarde Max avec la même expression que dans le train, il soutient ce regard, sans expression, froid comme la glace.
- Vous savez... Ce n'est pas mon habitude d'aborder un homme de cette façon... Mais vous avez l'air un peu paumé... Presque autant que moi... Et ... J'ai vu que vous vous étiez débarrassé de votre alliance, dans le train... Comme moi... Ca ne signifie rien, bien sûr, mais je me suis dit qu'on avait peut-être quelques trucs à se dire... Je veux dire qu'on avait l'air dans la même situation... Et voilà...
- Je comprends ! répond-il simplement
Tina est désarmée par la froideur de Max, elle s'est faite violence pour lui parler et elle se heurte à un iceberg. Elle rassemble ses forces :
- Vous êtes en vacances ?... Moi, oui... Je vais à La Ciotat, chez une copine... Elle a loué un studio, je la rejoins...
- Je vais à Aubagne ! dit-il avec la même froideur
- Ah !... Vous prenez le TER, alors !... C'est la même ligne...
Le serveur leur apporte les deux cafés, elle règle. Max la regarde d'un air peu engageant, il se demande pourquoi elle s'accroche, elle devrait se sentir mal à l 'aise. Tina, elle, se demande pourquoi elle s'entête à essayer de faire sortir des vraies phrases à ce type qui, de toute évidence, n'a aucune envie de parler. Oui mais voilà, ce type l'a touchée, il paraît être un type bien, il paraît être désespéré malgré son assurance, il est " craquant ".
- Je ne suis pas de très bonne compagnie, vous devriez plutôt sympathiser avec un brave type plus engageant... Vous ne croyez pas ?...
Cette suite de mot la surprend et, pour tout dire, la séduit, elle ressent un grand plaisir inexplicable, un frisson, une espèce de chaleur dans le bas-ventre, elle se sent un peu coupable d'avoir ces sensations mais elles sont tellement agréables. Ils boivent leurs cafés, sans sucre, tous les deux.
Max est un peu déstabilisé, cette jeune femme est séduisante.
- Le TER part dans douze minutes... On pourrait faire une partie du trajet ensemble ?... Qu'en pensez-vous ?...
Une fois de plus, les mots sortent de sa bouche sans qu'il l'ai décidé.
- Si vous voulez !...
- Si nous allions prendre les billets...
- D'accord, Tina !...
Max l'a appelée par son prénom sans s'en rendre compte, cette attention déclenche une nouvelle chaleur agréable, cela la touche. Ils se lèvent et gagnent le guichet. Ils prennent leurs billets et se rendent sur le quai où attend la navette, ils s'y installent, face à face sur les banquettes. Le train sort de la gare à petite vitesse, le décor urbain cède sa place à la campagne, toujours verte, le soleil n'a pas encore grillé la végétation.
- Vous savez pourquoi nous sommes ensemble dans ce train ?... lance-t-elle
- Non !...
Tina ne la sait pas non-plus, ce qu'elle sait ce qu'elle apprécie d'être avec cet homme, il ne la drague pas, pour tout dire, il ne fait pas vraiment attention à elle, mais elle l'apprécie.
- Vous allez retrouver des amis, à Aubagne ?...
- Oui, on peut dire ça...
- Vous ne voulez pas le dire ?... C'est... Secret ?...
- Non, pas du tout... J'ai décidé de tirer un trait sur le passé et... Disons... Recommencer à presque zéro...
- Ah oui ?... Il y a un lieu magique où on peut recommencer à zéro ?... Je pensais que ça n'existait pas, ce genre de trucs...
Max se contente de sourire, cette destination, c'est la seule qui lui est venue à l'esprit, la seule qu'il trouve vraiment radicale, efficace. Il y a des gens qui s'engagent dans des missions humanitaires - des médecins, des infirmières -, pour fuir un passé ou pour donner un sens à leur vie ; d'autres s'abandonnent à l'alcool ou autres drogues et lui, c'était une troisième alternative.
- Mais dites-moi... Qu'allez-vous faire à Aubagne ?...
- Ca ne vous apporterait pas grand chose de le savoir, croyez-moi !
Max n'a aucune envie de s'étendre sur le sujet, il sort nerveusement une cigarette, en propose une à Tina, elle refuse. Ils sont seuls dans le compartiment, il ouvre la vitre et allume sa Camel, elle le regarde avec insistance, il a créé un mystère et Tina, curieuse de nature, vit un véritable calvaire devant cette interrogation : Mais que va-t-il faire à Aubagne ? Elle voudrait insister mais elle n'en a pas le droit, pas avec un homme qu'elle connaît depuis deux heures, et pourtant...
- Vous m'en avez trop dit pour que je vous laisse tranquille, Maxime !
- Alors, oubliez ce que je vous ai dit !
Cette phrase tombe comme la lame de la guillotine, tranchante et définitive. La frustration est visible sur le visage de la jeune femme, Max le voit et cela l'amuse. Tina sort un agenda de poche, griffonne quelques mots dessus, sépare la page des autres et la lui donne.
- C'est mon numéro de portable... Vous pouvez m'appelez si vous le voulez... Je reste à La Ciotat pendant deux semaines...
Il prend le papier, y jète un oeil et le glisse dans la poche de sa chemise.
- N'y comptez pas trop, vous savez... Je ne pense pas que je vous appellerai...
L'espoir est permis puisqu'il a conservé ses coordonnées, la gare d'Aubagne approche, les buissons ont laissé leur place au quai, le TER ralentit jusqu'à s'arrêter, Max se lève, il tend la main en direction de Tina.
- Content de vous avoir connu...
Elle se lève, pose ses mains sur les épaules de l'homme et dépose un baiser très léger sur sa joue.
- Moi aussi...
Ils se regardent, les yeux dans les yeux, pendant quelques secondes et Max quitte le train. Le TER démarre, Max marche sur le quai, Tina se met à la vitre ouverte et lui fait signe de la main, signe qu'il lui rend discrètement. Tina a un regard triste, Max, le visage fermé, une cigarette aux lèvres.
Le quai est peu fréquenté, Max aperçoit deux képis blancs à une centaine de mètres, Aubagne est la ville des Légionnaires par excellence, c'est là que réside le centre national de recrutement et d'incorporation de la Légion Etrangère. Il en verra d'autres, des képis blancs, dans cette ville, il en verra beaucoup, dans peu de temps. Il sort de la Gare, prend à gauche, d'un pas décidé, il sait parfaitement où il va. Ce trajet, il l'a déjà fait, il y a quelques années, quand il a eu fini son temps au 3ème RPIMa, quand il ne savait pas vraiment quoi faire d'autre, il avait traîné quelques jours près du Quartier VIENOT, sur la départementale 2, la route de Marseille, la maison mère des képis blancs, le 1er RE.
Il marche pendant trente minutes environ et s'installe sur la terrasse d'un café, face à l'entrée de la caserne, il commande une Desperado, le serveur lui apporte une bouteille et un verre orné d'un quart de citron, il règle sa consommation, sans quitter cette entrée du regard.
- Vous allez la-dedans ?... demande le garçon
La question du serveur le surprend, en même temps, il se dit que cet homme doit en voir tous les jours, des types qui boivent un dernier verre avant de franchir cette porte.
- Oui, je pense que je vais entrer la-dedans !... répond-il d'une voix monocorde
- Alors... Bon courage !...
Le petit homme vêtu d'un pantalon noir et d'une chemise blanche reste un petit moment planté à côté de Max, la clientèle est rare, de toute évidence, il s'ennuie un peu, il regardent tous les deux dans la même direction, la caserne.
- Pas très engageant, cette entrée... Remarquez, ça va avec la suite...
- Que voulez-vous dire ?... interroge Max
- Bah... Regardez cette allée qui mène à la porte...Tout est nickel, d'équerre, parfaitement aligné... La porte, elle, paraît imprenable, solide comme un roc... Et on ne sait rien de ce qui se passe de l'autre côté, c'est secret... Et pourtant, on ne sait pas pourquoi, mais, ça transpire la souffrance, derrière ces murs... Vous pensez pas ?...
Max a un léger sourire, c'est comme si on essayait de le dissuader.
- Non, je ne trouve pas...
Le serveur à un soupir et rentre dans son bar. Max vide doucement la bière dans le verre, qu'il penche pour éviter de faire trop de mousse, il boit une gorgée, la bière est très fraîche, cela lui fait le plus grand bien, il prend une nouvelle Camel, se laisse retomber sur le dossier et fume en regardant toujours cette allée, bizarrement décrite par le garçon de café. Il plonge la main dans la poche de sa chemise et en sort la feuille de calepin que lui a laissé Tina. Il la regarde en souriant, cette rencontre était agréable, peut-être qu'en d'autres circonstances...

Il referme le poing sur cette feuille, finit sa Desperado, prend une autre cigarette, se lève, jète un regard vers l'intérieur du bar, le serveur lui fait un signe de la main, Max le salue à son tour. Il ramasse son sac et se dirige vers l'entrée de la caserne, d'un pas décidé.

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Le voyage inachevé


Je m'appelle Christophe LANNIER, mon entourage me surnomme Chris, j'étais agent immobilier il y a quelques mois, je gagnais beaucoup d'argent, j'étais célibataire et multipliais les conquêtes.
L'année dernière, il m'est arrivé quelque chose d'incroyable, une chose que je n'aurais pas crue si quelqu'un me l'avait racontée, vous ne me croirez peut-être pas, mais je dois vous le raconter.

Je me réveillai dans une impasse crasseuse, des poubelles étaient renversées tout autour de moi, un vent étrange entraînait un mélange de débris de papier - certainement des feuilles de journaux - et de cartons, dans un tourbillon ascendant. La lumière était froide, aveuglante.
Ma première impression me fit penser à un lendemain de cuite : la bouche pâteuse, le mal de crâne, l'haleine fétide. Je me levai avec difficulté, j'avais peu de forces, tout ressemblait à un petit matin d'hiver, tout oui mais, " il y a un truc qui cloche ! " me dis-je...

La quantité d'alcool avait dû être si importante qu'elle avait pour effet d'altérer ma vision, je voyais en noir et blanc. J'avais l'image d'un vent glacial mais je ne sentais pas le froid, je marchais vers la rue, ce que je voyais me paraissait familier mais je ne reconnaissais pas l'endroit avec certitude. " Je connais cette rue !... Je la connais... " me dis-je.
A ce moment, je réalisai où était le problème, la rue était vide, vide de tout : pas de réverbère, pas de banc public, pas de magasin, pas de voiture, même pas un passant, rien. J'étais certain, maintenant, j'étais dans la rue Churchhill ; dans ma réflexion, première à droite, deuxième à gauche, encore première à droite et j'arrivais chez moi.
J'en pris le chemin, intrigué, les questions fusaient dans mon esprit : " que s'est-il passé, ici ? Une émeute ? Oui, mais rien n'est cassé, dégradé... Une attaque bactériologique, chimique ? Oui, mais pourquoi suis-je encore en vie, dans ce cas ? ".
Je marchais dans les rues que je connaissais si bien, pour le trajet, en tout cas ; pour le décor, je ne reconnaissais rien, même le restaurant italien où j'avais rempli mon tableau de chasse, la blanchisserie où je déposait mon linge avait disparu, elle aussi.
La peur me gagnait, la peur d'être sous l'emprise d'une drogue quelconque, un hallucinogène puissant. " Qu'ai-je fait, hier soir ? " . Je n'en avais aucun souvenir, même pas un petit embryon de souvenir. " Suis-je bien en train de marcher pour rentrer chez moi ou suis-je affalé dans un coin sordide, en train de délirer ? " .

Je poursuivis, malgré tout, ma route et j'arrivais là où je pensais habiter et là, surprise : le bâtiment, je le reconnaissais, c'était certain, oui mais... Mais il n'y avait plus de porte d'entrée, je levai les yeux et constatai qu'il n'y avait pas de fenêtre. L'immeuble se résumait à un bloc de béton sans aucune ouverture.

Le désespoir remplaça la peur, je m'assis sur le trottoir, en tailleur et tentai de réfléchir, je tentai mais n'y parvenais pas, rien ne me vint à l'esprit, strictement rien. Je me pris la tête entre les mains.


Tout à coup, une voix me parvint, elle était proche, c'était mon nom que la voix prononçait, je levai la tête et vis, planté face à moi, un homme immense et, détail Ô combien troublant, je le voyais en couleur.
Cet homme, d'un mètre quatre vingt dix environ était vêtu d'un costume bleu ciel, il avait le teint halé, les cheveux blancs, le visage rassurant, il semblait très âgé mais aussi très alerte, en parfaite santé.
Je me levai et lui adressai un arrogant : " on s'connait ?... ". L'homme se contenta de sourire. Je poursuivis par : " Que s'est-il passé, ici ?... Pourquoi tout est gris ?... Sauf vous ! ".

L'homme jeta un regard circulaire, un regard amusé.

- Tu préfères ça ?... me dit-il en levant ses bras à l'horizontale

A ce moment, le décor redevint celui que je connaissais : la couleur, les magasins, la circulation, le bruit, le bruit insupportable d'une ville aux heures de pointe.
J'observai ce qui m'entourait et vis, pour la première fois peut-être, des mendiants, des agressions, j'entendis des coups de feux, des cris de désespoir, d'agonies ...
Le spectacle était tel que je fus obligé de me plaquer les mains sur les oreilles pour atténuer la douleur, je grimaçai, je fermai les yeux.

L'homme laissa retomber ses bras et tout redevint gris et silencieux, je le captai, j'ouvris les yeux, dégageai mes oreilles et dis :

- Qu'est-ce que c'était ?...

- C'est ton environnement !...répondit-il

- Non, ce n'est pas comme ça, où je vis !... dis-je, sûr de moi

- Oh si, c'est comme ça... Mais tu ne le vois pas, tu vis dans ton monde fermé d'égoïste, dans ton milieu protégé...

- Mais qui êtes-vous, bon sang ?...

- Appelle-moi comme tu veux... Ta conscience... La petite voix que tu n'écoutes pas...

- Que m'est-il arrivé ?... demandai-je, désespéré

- Une chance que peu de gens ont !

- Ah oui, mais encore ?...

- J'ai décidé qu'il fallait t'offrir une possibilité de donner un sens à ta vie, une autre voie que celle que tu as choisi... Je sais que tu peux...

- Mais quelle voie, je ne comprends pas !

L'homme leva de nouveau les bras, le décor changea brutalement : nous étions en Afrique, au milieu d'une émeute, des hommes noirs armés de machettes massacraient des vieillards, des femmes, des enfants, le sang coulait..

- Arrêtez ça ! criai-je

- Une autre image ?... dit l'homme

Nouveau décor : nous étions en Amazonie, au bord d'une route et nous assistions à l'exode de centaines d'indiens fuyant la déforestation.

Je regardai ce spectacle désolant, un grand sentiment de culpabilité m'envahit.

Le décor changea de nouveau : nous étions au milieu d'une usine chinoise, des enfants âgés d'à peine six ou sept ans travaillaient, travaillaient très dur , ils fabriquaient des jouets, à la main.
Je me souvins d'avoir pleuré comme un homme à qui on venait d'expliquer qu'il avait provoqué une tragédie, sans le vouloir.

Le décor redevint gris, dans cette rue fantôme.

- Qu'ai-je fait, Seigneur ?... dis-je

- Tu as fermé les yeux, tu as évolué dans un monde restreint de petit bourgeois, sans te soucier des autres... Tu as refusé de voir le malheur, la détresse... Tu as refusé l'Amour... D'en donner, d'en recevoir !... Tu as voulu amasser de l'argent, tu as profité de la crédulité...

- Mais qu'attendez-vous de moi exactement ?... demandai-je, un peu perdu

- Rien !... En revanche, demande-toi ce que tu dois faire !... Les réponses sont en toi... Tu sais ce pour quoi tu es fait... Regarde le monde tel qu'il est, ouvre les yeux !

Malgré toutes ces émotions, une question me vint : " pourquoi je me retrouve là, face cet homme, dans quelle circonstances je me suis retrouvé ici ? ".
L'homme, qui n'en était pas un, je le sais maintenant, capta ma pensée, il ne tarda pas à répondre à la question que je me posais :

- Actuellement, ton corps est sur un quai !... Des médecins essaient de le ranimer, tu as, une fois de plus abusé d'alcool et de drogue et tu es tombé dans le fleuve... Un homme, un SDF africain - un de ceux que tu méprises tant - , a plongé et t'a sorti de l'eau...

- Mais... Je n'ai pas vu la lumière blanche dont tout le monde parle... La lumière attirante, la musique apaisante... demandai-je

- Non !... Tu ne l'a pas vue... J'ai préféré venir te proposer une alternative... Tu peux faire beaucoup pour l'humanité, si tu le veux... Si tu enlèves ton armure, ta carapace, tu es capable de voir et d'aimer les autres...
- Ai-je fait tant de mal que ça ?... demandai-je

- Il n'y a rien que tu ne puisses rattraper... Si tu veux le !

- Tout est pardonnable ?... demandai-je, plein d'espoir

- Ce n'est pas ce que j'ai dit !...

A cet instant, je ressentis une forte envie de vomir, je toussai.

En fait, je réintégrais mon corps, on me mit sur le côté, de l'eau sortit de mes poumons, un goût affreux dans la bouche, je vomis. Autour de moi, je percevais des voix, des lumières ; les voix étaient celles du médecin du SAMU, de l'infirmière, de l'ambulancier, les lumières, bleues, étaient celles du gyrophare du fourgon.

Le médecin me parlait mais je ne prêtais pas attention à ce qu'il me disait, je regardai autour de moi et je vis un homme noir, enroulé dans une couverture de survie, à quelques mètres de moi, souriant, de toute évidence satisfait ; je décelai même une espèce de complicité dans ses yeux, je lui souris, il s'en alla.


Pendant les quarante huit heures d'observation que je suis resté à l'hôpital, personne n'est venu me voir et c'est normal, je n'avais pas d'ami, pas de fiancée ou d'épouse, je n'avais pas prévenu mes parents pour ne pas les inquiéter.

Après ces deux jours, je suis allé à l'agence où je travaillais, donner ma démission et devant l'étonnement général, j'ai répondu que mon aventure m'avait ouvert les yeux, sans autres explication. De toute façon, tout le monde s'en moquait, seuls les résultats comptaient, les chiffres.

Depuis ce jour, je ne consomme plus aucune drogue - à part une petite coupe de Champagne de temps en temps - , j'ai mis mes talents de négociateur au service du commerce équitable, ma façon, pour le moment, d'agir ; mais les projets sont nombreux, dans le seul but d'aider et de repartir les richesses.

Ce que j'ai vécu, dans cette expérience m'a complètement transformé, je ne sais pas si tout cela m'a été transmis, si j'ai vraiment rencontré Dieu mais une chose est sûre, j'étais complètement à côté de la plaque.

lionnet.jerome@neuf.fr

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Messager du passé

L'Airbus A320 du vol Paris/Tunis décollait de l'aéroport Charles de Gaulle, j'étais assis au niveau de l'aile droite, collé au hublot. Sans que ce soit phobique, je ne suis pas très rassuré en avion. J'avais emporté un roman policier, un magazine automobile et des mots fléchés, on n'est jamais trop prudent devant l'ennui… J'emporte toujours des tas de lectures quand je prends l'avion, je ne les lis pas, je le sais mais je ne peux pas m'en empêcher.
A ma gauche était installé un homme d'environ cinquante ans, une force de la nature : grosse tête, épaules larges, cicatrices barrant son visage à différents endroits, cheveux rasés, bref une vraie dégaine de facho ; le genre de mec qui me fait flipper, autant par leurs idées que par leur physique. Ce type s'adressa à moi, d'un coup, sans prévenir et me fit sursauter. Lorsqu'il s'aperçut de ma réaction, un petit sourire se dessina sur son visage de baroudeur. D'entrée, il prenait de l'avance sur la découverte de nos personnalités respectives, cela me mit mal à l'aise, je le cachai comme je pus.
- Pas à l'aise ?... Me lança-t-il d'une voix douce, décalée par rapport à l'idée que je me faisais de lui.
Je ne lui répondis que par un sourire qui avouait mes craintes, un nouveau point pour lui. Il me tendit une main de bûcheron.
- Alain Perret !
Je jetai ma main - de taille standard - dans la sienne, elle disparut le temps d'une poignée de salut, je fus très heureux de la retrouver intacte à la sortie et me présentai à mon tour. Il me regarda dans les yeux un moment puis tenta de nouveau d'engager la conversation.
- En vacances, je suppose…
- Non, c'est pour le travail… répondis-je
Un moment passa puis il revint à la charge, me demandant ce que je faisais, je lui expliquait que je travaillais dans le tourisme, que j'étais inspecteur, il me demanda en quoi consistait ce job, j'éclairai sa lanterne, il me parut très peu intéressé par les réponses, il me posait ses questions sans conviction, sans expression. Quelques minutes passèrent, les hôtesses nous servirent des collations, il mangea de bon cœur et, voyant que je ne sélectionnais que le pain et le fromage, me proposa de finir mon plateau, ce que j'acceptais, bien sûr.
Une série de turbulences me fit agripper les accoudoirs de mon siège, mon cœur s'accéléra, j'évitais de regarder par le hublot, de peur de déceler une avarie. Quand le calme revint, je jetai un regard vers mon voisin, il me fixait, amusé.
- Vous restez longtemps en Tunisie ?...
- Trois jours !... Et vous ?
Enfin je me décidai à le questionner. J'appris que la durée de son séjour n'était pas définie, qu'il était dans les travaux publics - location d'engins -, qu'il était dans ce domaine depuis cinq ans, qu'il avait été marié, puis divorcé, qu'il n'avait pas d'enfant. Nous échangeâmes quelques points de vue sur la vie en général, je me décoinçais, m'apercevant que cette discussion m'éloignait de mes craintes " aériennes ", je me pris au jeu et commençai à m'intéresser à cet homme qui n'était pas ce qu'il paraissait, jusqu'au moment où l'échange changea de tournure.
- Vous savez, je n'ai pas toujours été là-dedans…
J'en étais sûr, pensai-je, ce type a du être mercenaire ou quelque chose comme ça.
- Il y a quelques années, j'étais dans un tout autre domaine...
Je commençais à appréhender la suite, le genre de révélation qui ne vous laisse pas innocent, qui vous fait regretter d'avoir commencé. J'étais conscient de prendre un risque mais ma curiosité l'emporta et je l'encourageai à poursuivre.
- Ca a démarré en 1975, après mon service militaire, j'étais jeune, vingt ans, je ne connaissais rien à la vie, je n'étais jamais sorti de mon village natal, je travaillais avec mon père dans l'exploitation agricole familiale, l'armée m'a permis de rattraper le temps perdu, tout ce que je n'avais pu connaître… Les camarades, le sens du devoir, l'esprit d'initiative et l'indépendance, bizarrement !
J'écoutais cet homme, captivé, il marqua une petite pause, comme s'il essayait de trouver des repères dans son récit, il poursuivit :
- Quand j'ai été libéré, je ne voulais plus retourner dans ce trou, travailler la terre pour le restant de mes jours… J'ai suivi un type avec lequel je m'étais lié et c'est là que tout a commencé !
Cette fois, j'étais entré dans la spirale, il me tendit une clé USB et reprit :
- Prenez ça…
- Qu'est-ce que c'est ?... demandai-je, curieux mais inquiet
- Un témoignage…
Je pris la clé électronique, la rangeai dans la poche intérieure de ma veste et attendis la suite. L'homme semblait hésiter à poursuivre, il jeta un regard circulaire, pour la première fois, je le sentis inquiet ou prudent. Je l'imitai. L'avion était plein, tous les passagers semblaient occupés ou somnolents, nous étions en vol depuis environ une heure, il devait rester quatre vingt dix minutes à faire. Le commandant de bord fit son annonce " vitesse, météo, température ", j'attendais patiemment la suite des révélations, ce qui ne tarda pas.
- C'était un homme de mon âge, autant dire un jeune con, comme moi, il avait une intelligence supérieure, si bien qu'il a su m'enrôler… Et nous avons commis tout un tas de mauvais coups, des casses, des contrats, des cambriolages…Le mec n'était pas sectaire, il saisissait toutes les occasions de gagner du fric !
- Pourquoi vous me racontez ça ?
- Je ne l'ai jamais raconté… Et là, j'arrive à un moment de ma vie où il faut que ça sorte… J'ai commis beaucoup de saloperies, j'ai tué des gens qui ne le méritaient pas… Nous avons officié pendant près de quinze ans sans aucun problème, pas d'arrestation, pas de prison… Il aurait mieux valu, ça m'aurait fait réfléchir… Quoique… Quand on est là-dedans, c'est difficile de faire autre chose !
Il marqua un nouveau temps d'arrêt, il semblait avoir des difficultés à avouer. Etait-ce un mytho ? Il n'en avait pas l'air. Les mytho ont-ils un air particulier ? Il tendit ses mains devant lui, les regarda comme s'il avait quelque chose à leur reprocher puis les laissa retomber sur ses cuisses. Il se tourna vers moi, il avait les yeux humides, sa conscience était chargée, c'était une évidence. Son souffle était court, il grimaça, puis enchaîna.
- J'ai réussi à mettre pas mal de fric de côté, tout roulait, jusqu'au jour où mon complice a été tué. On avait une banque à casser, retrouver des documents dans un de leurs coffres, c'était bien payé, cinq cent mille balles, on l'a fait. Ce n'était pas la première fois qu'on volait autre chose que des billets, mais cette fois les commanditaires étaient particuliers… J'ai découvert, quelques mois plus tard, que c'était la DST qui nous avait employé… Vous savez ce que c'est ?
- Non !
- La surveillance du territoire, les services secrets, si vous préférez… Quand on s'est rendu au rendez-vous pour échanger les documents contre notre oseille, ils nous ont tendu un traquenard, j'ai eu beaucoup de chance, ce n'est pas des rigolos, mon pote n'en a pas eu, il est mort sous leurs balles. J'ai fui en emportant le fric et les documents, je suis parti en Suisse où j'avais des amis, je me suis fait refaire la gueule et j'ai planqué les documents en question dans un coffre numéroté. Ils ont perdu ma trace… Une sacrée performance quand on les connaît… J'ai eu, une fois de plus, de la chance… Mes amis suisses sont morts dans un accident de voiture et le chirurgien qui m'a refait le portrait, je m'en suis chargé moi-même. Pas de témoin, pas de fuite, pas de balance… Propre et net.
Je sentais qu'il y avait une raison à ces confidences, un homme de cette trempe savait régler ses affaires lui-même, pourtant je me trompais.
- J'ai besoin de vous ! dit-il d'un ton qui n'autorisait aucun refus.
- Pourquoi moi ?...
- Parce que vous êtes la dernière personne à qui je parle !
- Mais non, pourquoi dites-vous ça ?
Il n'avait pas envie de s'étaler, je respectai son choix, mais me trouvai bien ennuyé d'avoir à tenir ce rôle. En même temps, je menais une vie rangée de célibataire " propre sur lui ", il était peut-être temps de pimenter tout ça, il semblait avoir confiance en moi et cela regonfla mon égo " à plat ". J'acceptai donc, sans le dire, de continuer dans son sens, sans poser trop de questions.
- Une saloperie me ronge depuis plusieurs années, le chirurgien l'a décelé quand il m'a refait… C'est une question de jours, maintenant. Bref, je vous ai dit que j'étais divorcé sans enfant, ce n'est pas tout à fait exact… J'ai une fille, elle ne me connaît pas, elle ne sait même pas que j'existe ! J'ai envoyé de l'argent à sa mère depuis qu'elle est née, mais sa mère est morte il y a quelques mois… Je ne vais tarder à la retrouver là-haut… On va en avoir des trucs à se raconter!
- Et moi dans tout ça ?
- Vous la retrouver et vous lui donnez la clé. Tout lui est expliqué !
- Pourquoi vous ne le faites pas vous-même ?...
- Je n'en ai pas la force, j'ai essayé plusieurs fois, je ne peux pas…
Il fouilla sa poche intérieure, en sortit une photo prise " à la sauvette ", façon paparazzi. C'était une jolie femme d'environ vingt cinq ans, cheveux bruns, teint mat. Il ajouta qu'elle vivait dans une petite ville de l'Oise, près de Compiègne, qu'elle avait repris le commerce de sa mère. Et comme pour me décider, me promis quinze mille euros pour la " mission ". J'acceptai la proposition, en précisant que l'argent n'était pas ma motivation première. Il me répondit que l'argent dirigeait le monde et qu'il valait mieux en avoir.

Ce fût ses dernières paroles avant de s'endormir et de ne jamais rouvrir les yeux. Je restais sur ma faim, peut-être était-ce mieux pour moi ?!

Mon séjour à Tunis fût très ennuyeux, je bâclai ma tâche sans envie et rentrai à Paris. Je me fis violence pour ne pas lire le contenu de la clé. Profitant de quelques jours de congés, je prenais ma Clio direction Compiègne.
Arrivé à destination, je m'installais dans un charmant café face au commerce de la fille de Perret. Toutes les informations qu'il m'avait données étaient correctes. J'attendis la fin d'après-midi, juste avant la fermeture pour pénétrer dans cette boutique de lingerie, elle m'accueillit avec le sourire. Je lui expliquai les raisons de ma présence, elle ne comprenait pas tout à fait ce que ma venue signifiait, elle installa la clé dans la prise USB de son PC. Je tournai les talons pour partir, mon rôle était terminé, elle me demanda de rester un moment, elle avait besoin d'explications, je lui répondis que je ne savais pas grand-chose mais elle insista, je patientai, en piétinant au milieu des strings et autres soutiens-gorge rembourrés. Elle survola le contenu des fichiers informatiques, puis coupa l'alimentation de l'ordinateur avant d'extraire la clé. Elle la mit dans son sac à main.
- Ca vous dirait de discuter devant une bonne pizza, j'ai besoin de compagnie !...
Cédant à son charme, j'acceptai, je n'avais rien d'autre à faire. Elle me conduisit dans sa 206 CC jusqu'à une pizzeria du centre ville, elle m'assomma de questions auxquelles je n'avais aucune réponse, nous bûmes un peu plus que de raison, elle pour noyer ce choc psychologique, moi pour cacher une timidité maladive face aux femmes, belles de surcroît. Nous passâmes, malgré tout, une bonne soirée, elle était rayonnante, agréable, simple, elle me trouva apparemment à son goût. Elle me parla de son enfance, elle croyait que je connaissais Alain Perret, j'essayais de la convaincre que non mais elle n'en démordait pas. Elle dû me prendre, à ce moment, pour un malfrat proche de son père.
- Je viens de me faire larguer !... Me confia-t-elle, ce salaud est parti avec ma vendeuse, vous vous rendez compte, ils étaient amants presque sous mon nez et je n'ai rien vu… Quelle gourde !
- Ne dites pas ça, il existe des gens très doués pour faire illusion, j'en sais quelque chose, croyez-moi !
- Ah oui ?!... Racontez-moi !
- Non, ce n'est pas utile… Je pense que je devrais partir, maintenant !
- Non, restez, venez boire un verre chez moi… En tout bien tout honneur, bien sûr !
Elle paya l'addition et nous repartîmes dans son cabriolet jusqu'à une jolie petite maison ancienne, en lisière de forêt. Un Doberman nous attendait, il lui fit la fête et me renifla avec prudence. Nous entrâmes, elle m'invita de m'installer dans un confortable canapé en cuir, me proposa " Champagne ou café ", j'optais pour les bulles, elle m'accompagna.
Nous passâmes dans son bureau où nous regardâmes le contenu de ce que je lui avais apporté, je découvris pas mal de choses sur ce Perret, ce n'était pas un enfant de cœur, elle fût choqué de ses aveux, pleura, se réfugia contre moi et me remercia d'avoir tenu ma parole.
Je la quittai au petit matin, avec la promesse que l'on se reverrait et un chèque de quinze mille euros en poche. Sur le chemin du retour, je rêvassais à ma soirée, délicieuse, je ressentais une énorme envie de revoir cette femme, mais ce n'était pas raisonnable. Mon côté " pratique " prit le dessus et je tirai un trait sur cette aventure incroyable.

lionnet.jerome@neuf.fr

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L'apprenti sorcier

Là, on a atteint le sommet…
C'est ce connard de Jean-Luc, avec ses évocations à la " mord-moi l'nœud ". Il est toujours le nez dans ses bouquins soi-disant anciens, couverts de poussière, avec leur odeur caractéristique, leur couverture un peu douteuse - ça lui plait de croire que c'est de la peau humaine -, il est fou !

Enfin bref, moi, je suis pas mal dans la merde. Tant que ses conneries ne provoquaient que des maux de tête ou des diarrhées persistantes, c'était pas trop grave, mais là, quand même…
Il faut maintenant que je retrouve mon chemin, j'ai été catapulté dans un lieu inconnu, ma vue est très " approximative ", il y a bien des panneaux mais pour les lire... Comment on peut vivre normalement avec une acuité visuelle aussi nulle. Il y a malgré tout un petit avantage, je perçois très vite les mouvements et je vois aussi mal la nuit.
Ca fait plusieurs heures que j'erre dans ces rues sombres, parfois j'ai l'impression de reconnaître des lieux, mais ce n'est que des impressions. Et puis cet odorat, je prends toutes les mauvaises odeurs en plein nez… Et quand on est au raz du sol, ça ne manque pas, je vous passe la descriptions. Pour les bruits, c'est pas mieux, mon ouïe transforme le moindre vol de moustique en un bourdonnement assourdissant. C'est l'enfer.

Jean-Luc se réveille doucement, il est allongé sur le carrelage de son salon, il a les symptômes de la gueule de bois, mais il n'a bu que du Sprite. Un regard circulaire l'informe de la situation : le désordre règne, tout est renversé, la pièce semble avoir été traversée par une mini tornade, les fenêtres claquent au vent ; au sol, il y a un livre épais, ouvert, les pages tournent au gré des courants d'air. Il rassemble ses forces, se lève, avance en titubant .

- Le Grimoire… dit-il à haute voix. Merde… Frank ?… T'es là ?…

Il se rend dans chaque pièce de son appartement, son ami n'est pas là.

- Oh, c'est pas vrai !… Ca a marché, merde… Frank ?

Ah, ça y est, je reconnais… C'est la rue des Coccinelles, ça va je suis pas loin… Enfin pas loin, quand on est en voiture, mais là, même avec deux jambes supplémentaires, enfin, disons deux pattes, ça fait un sacré bout d'chemin. Espérons que je vais pas rencontrer une saleté de bestiole… Dans ma situation, je n'ai pas que des amis dans la rue. Y'a plus qu 'à prier… Si la sorcellerie existe, Dieu aussi, c'est une question d'équilibre, ça ; le blanc et le noir, le jour et la nuit, le bien et le mal…
Allez, j'me lance, il faut que je traverse cette putain d'rue… Rien à droite, rien à g…

A ce moment un bolide qui lui paraît immense fend l'air à quelques centimètres de ses yeux…

Merde, c'est pas vrai, ils sont malades de rouler comme ça… Je l'ai même pas entendu venir. J'entends tellement de sons différents que j'arrive plus à faire le tri, c'est dangereux, ça, faut que j'me concentre… Allez, je courre, enfin je vais essayer, je suis habitué à évoluer sur deux jambes depuis vingt-cinq ans, on se refait pas, j'en ai deux de plus, faut coordonner tout ça sinon…
Jean-Luc, abasourdi, essaie de rassembler ses idées, il repasse la soirée en revue : il y a eu la lecture de la formule, Frank se marrait autant qu'il pouvait, il ne croyait pas à ces conneries, disait-il… Il fera beaucoup moins le malin désormais. Mais qu'était-il devenu ?… Jean-Luc n'avait aucun souvenir de ce qu'il s'était passé après que les fenêtres se soient ouvertes avec fracas, il se souviens avoir été projeté contre le mur et après, plus rien. Il demeure assis en tailleur, le livre sur les genoux, hésitant à le détruire ou a le conserver.

Frank arrive en bas de chez son ami.

Bon, j'y suis, il habite au deuxième étage, il y a un digicode, une lourde porte à pousser…

Tout à coup un aboiement…

… Ca vient d'où, ça ?… Et ça va où ? Merde, ça vient sur moi, ce truc, c'est quoi, ça ?… Un clébard, un putain de clébard me fonce dessus, il est énorme … Pas de panique, c'est déjà vu ça plein d'fois… Les chiens ne gagnent jamais, je suis plus rapide… Enfin, je… Allez, hop, un petit saut, ça doit pas être dur, le muret est assez haut pour me donner une position imprenable … Courage, Frank, ne panique pas et saute…

Le saut n'est pas parfait mais lui permet de se mettre à l'abri de ces canines impressionnantes.

Le vacarme de la rue attire l'attention de Jean-Luc, il regarde par la fenêtre et voit un énorme Rotweiler au pied du muret de sa résidence, aboyer sur une chat blanc. Ce chat est d'un calme, d'une maîtrise, il regarde vers lui et miaule d'une façon assez inhabituelle pour un félin… Ca ressemble à… un cri ! Il oublie ça, pensant qu'il avait une énigme à résoudre : son ami Frank ! Il referme la fenêtre.

Mais quel con ! Et ce putain de miaulement , merde ! Comment je vais faire ? Faut que je trouve un moyen d'attirer son attention, quel crétin !

Jean-Luc feuillète ce livre maudit, il doit bien y avoir une formule annulant la précédente, c'est toujours comme ça dans les histoires de ce type. Le problème, c'est qu'il ne sait plus quelle était la fameuse formule.
Qu'est-ce qu'il lui était passé par la tête le jour où il l'avait acheté, c'était dans une foire " vide-grenier ", on trouve toujours des trucs pas croyables, là-dedans. Le camelot l'avait bien prévenu de se méfier de ce bouquin, qu'il fallait le mode d'emploi avant de l'utiliser mais il n'en a fait qu'à sa tête… Comme d'habitude.
Un grattement le sort de ses pensées, cela vient de la fenêtre de la cuisine. C'est le chat blanc. Jean-Luc lui ouvre, celui-ci saute sur l'évier et le fixe. Ce miaulement terrible lui sort de nouveau de la gueule, Jean-Luc fait un pas en arrière, le chat paraît serein, il inspecte les alentours et se dirige vers un sachet renfermant de la farine. D'un coup de pattes, il le renverse, la farine se répand sur le meuble voisin. Jean-Luc est trop étonné pour réagir. Le chat étale la poudre blanche de façon très régulière avec sa queue en guise de balai ; il utilise sa patte avant droite pour gratter la farine. Jean-luc, stupéfait, s'approche et le regarde avec beaucoup d'intérêt.
Après quelques mouvements, Il se rend compte que le tracé représente des lettres :


En une fraction de secondes, il comprend tout… la formule, le désordre, le chat , le miaulement irréel, tout…

- J'vais te sortir de là, Frank… T'inquiète pas, je vais trouver la formule pour te faire revenir…
-
Le miaulement ponctuent ses phrases, comme si Frank lui disait " ouais, magne-toi, j'en peux plus… "

Après avoir feuilleté plusieurs pages, Jean-Luc entame la lecture d'une formule soi-disant magique mais rien ne se passe.

- C'est pas possible, pourquoi ça marche pas ?…

C'est pas vrai, il ne sait pas comment faire, putain d'apprenti sorcier…

Jean-Luc panique, rien n'y fait, il entreprend de tout reprendre à zéro, il feuillète en repartant de la toute première page. Pendant ce temps, Frank réfléchit, il doit trouver un moyen de communiquer plus distinctement avec son " ami " qui n'en est plus vraiment un, il se concentre.

- Tu t'en sort, connard ?… J'te conseille de trouver un moyen et vite… Lança le chat(Frank) en balançant un rapide coup de patte, toutes griffes dehors.

Jean-Luc fait un bon en arrière en entendant ce chat parler, il est si surpris qu'il ne sent pas les griffes lui lacérer le bras.

- Tu parles ?…
- Question de concentration… Où tu l'as dégoté ce bouquin de merde ?…
- Dans une espèce de brocante… A Soissons…
- Tu connaissait le mec qui te l'a vendu ?… dit Frank, très inquiet
- Non !
- Faut le retrouver, c'est le seul moyen de rompre la malédiction !
- Comment veux-tu que je fasse, c'était il y a deux mois, j'ai payé en espèces, j'me rappelle même pas de sa tronche… Et rien ne dit qu'il a la solution …
- Trouve-la… Et vite ! ordonna-t-il
- Je vais reprendre le bouquin, je vais trouver, j'te jure, Frank, je vais trouver !

Jean-luc reprend sa " lecture ", Frank va se coucher en rond sur le canapé, Son ami regarde la façon qu'il a de se comporter, esquisse un sourire mais se ravise.

- J'ai une de ces dalles, moi… T'as pas une boîte de sardines, j'ai envie de sardines…
- Euh, si, peut-être… Je vais voir…

La sonnette de l'appartement retentit, Jean-Luc va voir au juda et revient chuchoter à Frank :

- Merde, c'est le type de la brocante… Celui qui m'a vendu le grimoire… Qu'est-ce que j'fais ?…
- Bah ouvre, abruti, c'est le seul qui peut m'aider !

La porte s'efface devant un homme d'une soixantaine d'années, le look du Dr Brown de " Retour vers le futur " :

- Je viens reprendre le grimoire, jeune homme !
- Ah non, c'est pas possible… J'en ai besoin, là… rétorqua Jean-Luc
- Croyez-moi, c'est beaucoup mieux pour tout le monde…
- C'est que je l'ai utilisé et…

Frank entre dans le champs de vision du vieil homme.

- Et voilà le résultat !… Vous pouvez m'aider ?… intervint le chat-Frank
- Oh mon dieu, qu'avez-vous fait ?… Depuis combien de temps il est dans cette peau ?
- A peu près quatre heures, pourquoi ?
- Il ne lui reste que deux heures avant que ce ne soit irréversible, faites vite sinon, votre ami est perdu !
- Mais faire quoi, j'en sais rien, moi !
- Mais prononcer la formule à l'envers, celle que vous avez lue !

Devant l'air embarrassé de Jean-Luc le vieil homme comprit.

- Ne me dites pas que vous ne savez pas quelle formule vous avez utilisé !
- Bah, si… J'en ai pris une au hasard…
- Oh Seigneur !

Frank n'avait pu sortir aucun son, il repart vers le canapé et se couche en rond, le vieux le suit et s'assied à ses côtés, lui caressant la tête :

- J'ai bien peur que vous ayez à vous habituer à cette enveloppe, mon pauvre ami…
- Non, c'est impossible, il doit y avoir un truc… s'énervait Jean-Luc
- Vous n'avez pas à faire à de la magie de show business, imbécile… C'est de la sorcellerie, ça, de la vraie sorcellerie ! Ces pratiques remontent à un âge que vous ne soupçonnez même pas ! Oh, Seigneur, c'est ma faute, pourquoi n'y ai-je pas cru ? Pourquoi a-t-il fallu que je vende cette malédiction… C'est moi qui devrait être à la place de ce pauvre jeune homme, je suis coupable…

L'homme s'effondre à genoux et pleure, la tête entre les mains ; à ce moment précis, un rire effroyable s'élève dans la pièce, un rire de sorcière suivi d'une phrase provenant de la même entité :

- Que ta volonté soit faite !

Tout à coup, les fenêtres s'ouvre de nouveau, un vent glacial les fouette, le bruit est assourdissant, un brouillard envahit l'appartement, des cris irréels leur glacent le sang, un tourbillon de fumée se déplace de pièce en pièce, faisant tout voler.

Quelques minutes après, le calme revient, le brouillard se dissipe, les fenêtres se referment d'elles-mêmes. Jean-Luc, qui s'était caché derrière le canapé, relève la tête, jète un coup d'œil plein de peur et aperçoit le chat ; à y regarder de plus près, ce chat n'est pas Frank, il paraît beaucoup moins en forme, il paraît plus vieux. Un bruit de verre cassé arrive de l'entrée, Jean-Luc s'aplatit derrière son meuble protecteur ne laissant dépasser qu'un œil, ce qu'il voit le rassure mais l'interpelle tout de même : Frank entre dans la pièce, à quatre pattes, il avance difficilement, puis s'effondre. Son ami se précipite à ses côtés :

- Ca y est, Frank, t'es redevenu humain…

Frank rassemble ces quelques forces et balance un coup de poing au menton de son " ami ", celui-ci bougea à peine et se met à rire de joie.

- Où est le vieux ? demanda Frank
- Je sais pas, il a du partir …
- Non, je crois pas, regarde le chat, là, ça te dit rien ?…

lionnet.jerome@neuf.fr

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La bonne occase

Un homme sort d'une boutique de bijoux fantaisie, un sac plastique Carrefour à la main, il évolue de façon naturelle au milieu des badauds, il oblique à gauche et enfourche sa moto. En quelques secondes, il enfile casque et gants, démarre et s'éloigne.
Cet homme, c'est Frédéric CHAUVEL (Fred), trente-cinq ans, demandeur d'emploi après un licenciement économique, marié, un enfant, un petit pavillon confortable, un chien, une vie banale - en apparence -.
Après une heure de route, il arrive chez lui, son chien l'attend sur le seuil de la porte, son beau-fils de treize ans fait ses devoirs à l'étage. Il ouvre le portail, met sa Varadero dans le garage et se déséquipe. Il joue quelques minutes avec Guismo, un Jack Russel Terrier, entre dans la maison et va embrasser Luc, le fils de Sylvie.
- Maman a appelé, elle fait un crochet chez Mamie …
Il acquiesce d'un signe de tête et gagne le rez-de-chaussée.
Sylvie, son épouse, quarante ans, travaille dans une agence de voyage, son fils est le fruit d'une première union avec un certain Jean-Luc dont elle n'a aucune nouvelle depuis leur rupture, sept ans auparavant. Il va dans la cuisine, sort une boîte à gâteau en métal dissimulée derrière les produits ménagers, dans le placard sous évier. Il y met des billets de banque en les comptant : mille cent cinquante euros. Un rapide calcul lui donne le montant total contenu dans cette " tirelire " : quatorze mille sept cent euros.
Cette source de revenus est son petit secret ; pour son épouse, il donne des coups de mains à un de ses copains, Sylvain, qui a une petite entreprise de messagerie. Cette activité a démarré par hasard : un jour, alors qu'il cherchait un cadeau pour l'anniversaire de Luc, il a poussé la porte d'un magasin Jouet-Club ; il était 19h00 passé, il était le seul client, le commerçant - un vieil homme salement perturbé - comptait sa recette. Quand Fred s'est approché, le type ne sachant quoi faire de son magot l'avait balayé du bras dans un sac en plastique aux couleurs de son magasin ; dans la confusion, il avait laissé ce sac sur le comptoir - il perdait vraiment la boule - pour renseigner son client. Fred l'avait alors saoulé de paroles, voyant comme un jeu le défi de lui faire oublier ce précieux sac… Et il avait réussi, il était reparti du commerce avec deux sacs à la main : l'un renfermant le jouet acheté, l'autre, le contenu de la caisse. Il était sorti très naturellement, en saluant le commerçant, en le remerciant même de l'avoir si bien accueilli. Il avait, comme chaque fois ensuite, chevauché sa moto, démarré et était parti sans se faire remarquer.
Il est dix-neuf heures, Fred jette un œil dans la chambre de l'enfant, ce dernier a bouclé ses devoirs et est maintenant absorbé par Granturismo. L'aboiement de Guismo les avertit de l'arrivée de Sylvie, ils laissent tout tomber et vont l'accueillir.
- Bonjour, mes amours… Comment ça va ?
Ils s'embrassent, Fred met une main aux fesses de son épouse, Luc regarde la scène d'un air agacé.
La soirée se passe doucement, ils discutent de choses et d'autres et se couchent vers 23h00.

Il est 7h00, le réveil sort le couple du sommeil, Sylvie saute du lit comme à son habitude, elle descend à la cuisine, prépare un café et remonte à la salle de bain. Fred sort du lit à son tour, mais avec un rythme nettement plus lent. Il s'étire, baille, se gratte les testicules - comme tout homme qui se respecte - enfile tee-shirt et caleçon et descend.
Il ouvre la porte-fenêtre donnant sur la terrasse et s'allume une cigarette. Il s'assoit sur le carrelage, le chien le rejoint pour lui faire la fête et s'assoit à ses côtés.
Le ciel est dégagé, la température est douce, les oiseaux chantent. Le printemps est déjà bien installé.
- Pourquoi j'irais me faire chier dans une usine à la con ?… dit-il à voix basse
- Pour avoir un salaire régulier et des projets !
Fred sursaute, il n'a pas entendu arriver son épouse.
- Depuis que je n'bosse plus, la maison est bien tenue, les courses sont faites, je t'accueille tous les soirs avec le sourire…
Sylvie répond par un simple sourire ; elle admet que la situation de son mari lui apporte un certain confort, qu'il réussit tout de même à assurer une rentrée d'argent régulière, mais pour la "sociale", ce n'est pas " top " !
- Il faudra quand même trouver un vrai boulot, un jour, mon chéri…
- Mmmm !
Ils se retrouvent dans la cuisine et prennent le petit déjeuner. Luc les rejoint.
- Tu sais si tu as des livraisons à faire, aujourd'hui ?
- Non, tu sais, Sylvain m'appelle toujours à la dernière minute… C'est parce que je suis disponible qu'il me donne du boulot…
Fred n'a pas de cible prévue, il n'en fait jamais plus d'une tous les trois-quatre jours. Il lit les journaux susceptibles de parler de ses forfaits, analyse les éventuels articles. En général, il n'y a que deux lignes dans les fais divers, aucune précision, pas de lien entre les affaires, pas d'indice ; en revanche, les sommes dérobées sont systématiquement multipliées par deux ou trois. A en croire les articles, Fred oscillerait entre un mètre soixante et un mètre quatre-vingt-dix, ses cheveux passeraient de rasés à très longs et serait équipé d'un fusil d'assaut ou d'un couteau à cran d'arrêt… Avec ça, ce sera difficile de cerner le personnage. Qu'ils continuent comme cela et tout ira bien, se dit-il.
Sylvie vient déposer un baiser sur les lèvres de son homme, Luc l'imite mais sur la joue.
- Je pose Luc à l'école, à ce soir…
Fred répond en lui envoyant un baiser, la porte claque, il s'allume une autre cigarette, se resserre un café et retourne s'asseoir sur la terrasse.

Il lui paraît loin le temps où il était magasinier dans cette usine qui puait le plastique brûlé, il passait ses journées à ingurgiter des références à douze chiffres, à tirer des trans-palettes chargées de gaines en matériaux composite, à se faire engueuler parce qu'il avait inversé deux chiffres dans la référence… Enfin bref, un boulot de chien pas très bien payé, avec un chef d'équipe caractériel et lunatique. Il travaillait en horaires décalés - pour gagner quelques dizaines d'euros de plus -, rentrait chez lui complètement cassé : les pieds broyés, le dos en compote et la tête comme un compteur à gaz, sans parler des toux persistantes causées par les émanations de produits chimiques en tout genre.
Non, vraiment, il ne regrettait rien de cette période, le licenciement était une aubaine.
Il était bien conscient que son activité ne pourrait pas durer, qu'un jour ou l'autre, il devrait raccrocher avant de se faire pincer mais, en attendant, il profitait de cette liberté.
Lorsqu'il faisait le bilan de sa vie, le tableau n'était pas glorieux : après avoir raté le Bac - et de loin ! -, il avait fait son service militaire en Allemagne, comme beaucoup de jeunes hommes dans les années quatre-vingt, il avait rempilé pour six mois, histoire de repousser son départ dans la vie active, puis avait fini par signer un engagement de cinq ans, suivi d'une " rallonge " de trois ans. Il avait découvert, dans cette institution, qu'il existe un esprit de cohésion entre les hommes, une solidarité, une famille… Il avait fini par aimer ce qu'il faisait, il participait régulièrement à des manœuvres qui regroupaient les forces françaises, allemandes, anglaises, américaines et parfois canadiennes. Il trouvait ça enrichissant d'un point de vue humain et très intéressant techniquement. Il avait bien failli rempiler encore mais la mort accidentelle d'un ami avait changé quelque peu sa façon de voir les choses. Après avoir passé plusieurs années comme agent de sécurité, convoyeur de fonds, videur, etc. … Il avait décidé de trouver un boulot tranquille plus adapté à sa situation de chef de famille ; c'est comme ça qu'il avait échoué, après de longues missions intérimaires, dans cette usine merdique.
Le problème était simplement que Fred était un homme d'action, la sédentarité lui pesait, le taraudait même, il n'était plus possible de repartir dans l'armée, et quand à trouver un boulot de ce genre dans le privé…

Il entame, comme chaque jour, les tâches ménagères : aspirateur, vaisselle, poussières… Il est très performant pour cela - peut-être que la vie militaire n'y est pas étrangère -, il le fait sans joie mais sans gêne non plus.
Quand ces obligations d'homme au foyer sont " torchées ", il s'installe devant son PC et se connecte sur Internet, il surfe sur les sites de l'ANPE et autres offres d'emploi, sans vraiment s'y attarder ; le but est simplement de remplir l'historique pour qu'éventuellement Sylvie tombe dessus. Ce côté calculateur et hypocrite ne le séduit pas vraiment mais cela lui assure un semblant de paix dans le couple.
Il se resserre un café et grille une autre cigarette sur la terrasse.
Le téléphone sonne :
- J'ai oublié de te dire, Pascale et Laurent passent boire l'apéro ce soir à 19h00… Tu peux vérifier qu'on a ce qu'il faut, s'il te plaît ?…
- D'accord ! répond-il
- Ca ne t'embête pas… Qu'ils viennent ?
- Non, ça sera l'occasion de les connaître… Je ne les ai jamais vu…
- Parfait… A ce soir, bisous…
- Bisous !
Fred s'exécute, il passe à la douche, s'habille d'un treillis bleu, d'un tee-shirt blanc et part acheter les quelques bricoles manquantes. Cette fois, il préfère la Clio, plus pratique. Le parking est peu rempli, le problème des fins de mois difficiles - problème de beaucoup de français " moyens " -, il dénombre vingt véhicules au plus, tous de petites tailles. Il se gare par hasard près du SAS réservé aux convoyeurs de fonds, une employée du supermarché est pile à cet endroit, elle fume une cigarette et surveille les abords. C'est une jeune femme d'environ vingt-cinq ans, l'allure sportive, une longue tresse brune repose entre ses omoplates. De toute évidence, un camion de la Brink's ne va pas tarder à arriver, Fred regarde l'heure : il est 11h00, nous sommes mardi. Il fait mine d'avoir oublié son jeton de caddie et retourne à sa voiture. Il a envie de regarder la scène ; lorsqu'il faisait ce métier, à plusieurs reprises, il aurait pu détourner un sac sans être inquiété mais il n'a jamais osé. Il veut voir comment se comporte cette équipe, quelles sont ses atouts, ses faiblesses… simple curiosité, dirons-nous !
Dix minutes plus tard, le camion arrive, l'angle de vue de Fred est idéal : il est de trois quart arrière par rapport aux poids lourd, un véhicule masque sa plaque minéralogique, le soleil joue en sa faveur, il reflète dans son pare brise, Fred baisse le pare-soleil.
Le camion stoppe à environ quatre mètres du SAS.
- Grosse erreur, murmure-t-il.
Un premier convoyeur, de forte corpulence, se place en couverture, la main sur son arme, son regard n'est absolument pas sur les abords mais sur les fesses de la jeune fille. Un autre, de petite taille, descend du véhicule et s'engouffre dans le couloir menant aux sacs de devises. Pendant ce temps, le convoyeur en couverture discute avec le chauffeur du fourgon, par la vitre ouverte, sans accorder la moindre attention à ce qui l'entoure, sa décontraction est telle qu'il a ôté la main de son arme. Il va encore plus loin puisqu'il sort un paquet de tabac de sa poche et roule une cigarette à la main.
- Ca, c'est le comble !… marmonne Fred. Il a les deux mains prises, super cool… Manquerait plus qu'il se fume un bédo !
Une poussée d'adrénaline parcours ses veines. Et s'il profitait de la situation, là, maintenant, tout de suite… Doté de la meilleure arme qui soit : la surprise.
Combien peut-il y avoir dans ses sacs ?… vingt mille, trente mille ?… Non, il y a forcément plus que ça ! La Brink's ne se déplace pas pour ça… Allez, cinquante mille euros, c'est un minimum…
On n'est peut-être pas loin des cent mille euros dans ses sacs. La tension monte encore d'un cran. Le convoyeur décontracté est complètement avachi contre le fourgon, une espèce de masse informe dépasse de son gilet pare-balles, recouvrant sa boucle de ceinture…
- Quand j'y étais, on avait une heure de sport obligatoire par jour… Ca évitait ça…
Fred descend sa vitre et tente d'écouter ce que dit le pachyderme, il comprend des bribes, mais pas de quoi reconstituer la conversation. Dommage.
L'excitation est à son comble, il essaie de déglutir mais sa gorge est sèche comme un désert, ses mains sont moites, il sent des fourmis dans ses mollets. Inconsciemment, il s'est préparé à agir, en quelques minutes, son corps tout entier est en ébullition, il parvient aux fruits d'efforts énormes, à contrôler sa respiration, son cœur lui martèle la poitrine… Il doit agir, c'est l'occasion inespérée : des convoyeurs en bout de course, complètement démotivés - si tant est qu'ils l'aient été un jour -, peu de gens sur le parking, l'effet de surprise, tout est bon…
Il enfile une casquette, en baissant bien la visière, sort de la voiture le plus discrètement possible, fait le tour du fourgon, au large, sans quitter le SAS des yeux.
Il remarque une ampoule rouge au dessus de la porte du SAS, elle clignote. Qu'est-ce que cela veut dire ?… Qu'il arrive avec les sacs, qu'il va sortir ?…
Il est à quinze mètres devant le fourgon, le chauffeur est absorbé par un magazine - Lui ou New Look -. Il lui faudra, de cette position, trois ou quatre secondes pour l'atteindre, attraper le ou les sacs et déguerpir à la barbe des convoyeurs. L'angle du bâtiment est à vingt mètres, ils n'auront pas le temps de dégainer, c'est certain, ils ne s'attendent surtout pas du tout à se faire arracher les sacs de cette façon. La honte. Braqué par un piéton, c'est génial, ça !
Fred entend un bruit pneumatique, son cœur accélère, la porte du SAS s'ouvre. Fred lance un rapide regard circulaire, personne à l'horizon, tout est dégagé… Allez… Action…
Il s'élance vers le fourgon, le convoyeur en couverture est toujours affalé, l'autre sort, il a trois sacs en main ; le gros reluque de nouveau les fesses de la jeune femme, il ne regarde toujours pas autour de lui. Celui qui porte les sacs s'aperçoit de la charge de Fred que lorsque celui-ci est à quatre mètres.
Trop tard…
En pleine accélération, il percute le balaise, celui-ci vacille. Il a attrapé deux sacs, le petit jette le troisième sac dans le camion et se lance à la poursuite du voleur. Lorsque Fred tourne au coin du bâtiment, le gros est toujours au sol, le poursuivant s'arrête à l'angle, dégaine son arme, ajuste puis renonce à tirer, lâchant un " merde " appuyé.

Fred est déjà loin, il a obliqué à gauche, puis à droite, encore à gauche …
Il court comme un dératé pendant quinze minutes au moins, s'engouffre dans le petit parc Jean Moulin et se cache derrière des trohens. Il est à bout de souffle, la sueur a envahi son corps tout entier, le front ruisselle.
- Qu'est-ce que j'ai fait ?… murmure-t-il… Mais qu'est-ce qui m'est passé par la tête, merde ?…
Puis il se met à rire, mélange de peur et de plaisir. Il l'a fait. Il l'a senti et il l'a fait. Il regarde ses deux sacs : ils ne sont pas munis du dispositif de marquage des billets.
- Bon … Comment je vais faire, maintenant ?… Mon signalement a été donné, ma voiture va rester seule sur le parking… Il faut que je change de vêtements, que je récupère tranquillement la voiture… Comment je vais faire ?…
L'heure est à la réflexion, il ne l'a pas fait avant, il faut qu'il assure maintenant. Pas d'erreur, cela serait trop bête. Il observe le parc, personne… Pas un bruit, il doit être 12h30, tout le monde pense au déjeuner, à cette heure-ci.
Il se redresse, à l'affût du moindre mouvement. C'est confirmé, la place est déserte.

Ah, si seulement il avait pris son sac à dos Décathlon, un sac passe-partout, noir, petit, comme portent beaucoup d'ados.
Il s'assoit à même le sol, s'allume une cigarette et poursuit sa réflexion : il est à trois kilomètres de chez lui, cela lui prendra environ vingt minutes. Oui, mais les sacs… Il ne peut pas évoluer au milieu des gens avec ça sous le bras.
Il se sent dans une impasse, il va devoir abandonner son butin et retourner chez lui à pied pour se changer, puis récupérer sa voiture et enfin, revenir chercher l'argent. Cet idée ne lui plait pas, n'importe qui peut tomber dessus, le garder ou prévenir les flics - qui n'auraient qu'à le cueillir -. Que faire ?…
Non, il ne doit pas s'en séparer, il doit trouver une autre solution…
A quelques dizaines de mètres de lui, dans une poubelle du parc, un reflet attire son attention, il s'y rend. C'est un sac isotherme de chez Auchan, rempli de déchets d'un pique-nique, nourriture devenue puanteur au soleil. Il est sur le point de vomir lorsqu'il l'ouvre. Il vide le contenu dans la poubelle et se presse vers une fontaine à eau où il lave cet objet salvateur.
Il opère un transfert de sac, tout ne rentre pas, il met " l'excédant " dans les poches de son pantalon heureusement de bonne taille. Il n'a pas pris le temps de compter mais a pu juger rapidement que la somme dépassait cinquante mille euros. Il cache les sacs vides de la Brink's dans un trou et les recouvre de feuilles mortes
Enfin il va pouvoir retourner chez lui, sans prendre trop de risques… Et se calmer.

Sur le parking du supermarché, les convoyeurs abasourdis répondent aux questions des gendarmes, le brigadier-chef Bogard, blasé, se contente de notifier la déclaration du convoyeur.
- Il portait un jean et un tee-shirt rouge, une bob… un mètre quatre-vingt, cheveux courts, assez athlétique… enchéri un témoin civil à qui on avait rien demandé.
- Où étiez-vous placé, Monsieur ?… demanda le gendarme
- Juste là, près du garage à caddies…
- Quoi… si loin ?…
Les gendarmes se regardent, dubitatifs.
- Bah, on n'est pas prêts de mettre la main d'sus !… On va tenter les barrages routiers mais… On n'a pas de signalement, alors !?… La bande vidéo nous montre un fantôme, tout au plus…
Fred parcours effectivement les trois kilomètres en vingt minutes à peine - boosté par la fierté d'avoir réussi un coup phénoménal - en passant par des chemins déserts, il ne croise personne ; en arrivant chez lui, il s'aperçoit qu'il a laissé les clés dans sa Clio, mais ce n'est pas ça qui va l'arrêter, il escalade le petit muret pour atteindre la fenêtre entre ouverte de la cuisine et se glisse à l'intérieur. Il ferme les volets de la pièce et étale le précieux contenu sur la table. Son cœur accélère, son souffle devient court, il porte les mains à son visage et souffle comme pour évacuer la tension résiduelle. Les liasses sont défaites, cela en rajoute à son plaisir, il va devoir les compter un par un ; il les trie par valeur croissante : cinq, dix, vingt, cinquante….
Le comptage prend environ un quart d'heure : 92 500 euros
- Ouah…. Six cent mille balles… dit-il en riant
Il se lève, allume une cigarette et contemple ce trésor, un large sourire aux lèvres. Il a beaucoup de mal à se convaincre de ce qu'il a fait, de ce qu'il a récolté.
- Bon… Faut ranger ça, maintenant… chuchote-t-il
Une brève réflexion lui donne la solution : le petit abri, au fond du jardin.
Il part à la recherche d'un contenant dans le garage et dégote un carton d'emballage de bouteilles de jus de fruits ; c'est assez grand, il place les billets avec délicatesse et méthode, ferme le carton et scotche le tout. Il lui trouve une place au lieu indiqué, parmi les outils de jardinage.
Il rentre dans la maison, en ayant pris soin de surveiller les alentours, il se débarrasse des vêtements compromis, enfile un jeans, un tee-shirt noir et des Caterpillar.

Trente minutes plus tard, il arrive à pied sur le parking du supermarché " braqué ", il prend l'air le plus naturel possible, insère une pièce de un euros dans le fente, libère un caddie et entre dans le magasin pour faire ce qu'il était venu faire à la base : ses courses. Il ne faut pas alerter Sylvie à cause d'un changement de comportement, il lui faut un peu de temps pour lui " amener la chose " en douceur, il sera bien assez tôt, quand il l'aura décidé.
Malgré l'énorme tension - ou appréhension -, il empile les articles avec décontraction, pousse même jusqu'à flâner dans le rayon des magazines. Alors qu'il lève la tête de son " Moto Journal ", une jeune femme attire son attention, quelques secondes lui suffisent pour reconnaître l'employée sous le nez de laquelle il a dérobé les sacs, quelques heures avant ; elle le regarde, tout en poursuivant son chemin et lui adresse un large sourire quand elle arrive à son niveau. Ce sourire lui glace le sang : - elle m'a reconnu, pense-t-il. Elle le dépasse, d'un pas régulier, il se retourne, la regarde. Rien. Pas d'autre manifestation de sa part, il tente de se rassurer en pensant que ce n'est qu'une coïncidence. Sa bouche s'assèche de nouveau, il tente de déglutir… En vain.
Il lui faut quelques longues secondes pour se réunir, il pousse enfin son caddie vers les caisses.
Lorsqu'il sort du magasin pour retrouver sa voiture, il n'ose pas regarder le SAS, il craint une mauvaise sensation ; en fait, il a peur de ressentir une très gênante culpabilité… Comme lorsqu'un enfant repasse devant la boulangerie où il a volé des Carambars. Mais l'enjeu est différent, ce n'est pas la fessée qu'il craint mais bien la prison…

De retour à la maison, il déballe ses courses, les range et se laisse tomber dans le confortable canapé du salon. Il prend une cigarette, la fume avec plaisir, les pieds sur la table et se repasse la journée dans la tête :
- Merde… Les sacs ! dit-il à voix haute
S'il doit aller les chercher et les détruire, c'est maintenant. Doit-il le faire ?… S'il les laisse, que risque-t-il ?… Peuvent-ils remonter jusqu'à lui ?… Les empreintes… Il transpirait, les sacs sont passés dans des dizaines de mains, la matière même de ces sacs ne récolte pas de bonnes traces ; ça ne sera pas exploitable… Quoi d'autres ?…
Il a peur d'être négligeant, mais il craint d'être repéré s'il va les chercher. NON, il vaut mieux les laisser où ils sont ; le temps que quelqu'un les découvre, de l'eau aura coulé sous les ponts. Une autre question est à creuser : comment Sylvie va-t-elle prendre cette situation ?
Tant qu'il s'agissait de petits larcins, il était facile de cacher la vérité, mais cette fois… Elle n'acceptera jamais d'être complice de ce vol, comment lui annoncer ça ?
Le coup d'un gain au loto ne marcherait pas, l'héritage non plus, un sac d'argent trouvé en forêt… Elle n'y croira pas plus. Tout à coup, il est saisi d'un doute : a-t-il vraiment vécu tout ça ?… Il va jusqu'à l'abri de jardin, le carton est bien là, il l'ouvre et plonge ses mains au milieu des billets. L'effet est comparable à ce que l'on peut ressentir quand on va soulager sa vessie après avoir bu quatre bières cul sec. Il recolle le scotch, replace le carton et retourne s'asseoir sur le canapé. Il lui faut absolument se détendre, il insère un CD de Massive Attack et retourne s'affaler sur le canapé, dans la même position. La musique joue son rôle, il s'assoupit.
- Bonsoir…
La voix de Sylvie retentit dans le séjour comme du fond d'une caverne, Fred se réveille en sursaut.
- Alors, mon chéri… Ca ronfle ?…
Fred se redresse, se frotte le visage :
- Oui… Je… Je me suis laissé aller…
Il considère la situation, il est 18h10, il aurait dormi trois heures…
- T'as vu les infos ?…
- Non, pourquoi ?
- On raconte que l'Intermarché a été braqué… Par un type à pied… Tu te rends compte, il est fort, ce mec… En pleine journée, à pied, sans arme…
Ce n'était pas un rêve, il l'avait bien fait…
- En plus, ajoute Sylvie, ils n'ont aucun signalement… Ils ont été tellement surpris de la technique qu'ils en sont restés comme des ronds de flan…
- C'est dingue, ça !… Finte-t-il
- C'est pas bien de dire ça… Mais… Ce mec… Il les mérite presque ces billets… conclue-t-elle.

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Deux

Tu te réveillais à peine quand tu découvris dans ton lit deux Suédoises. Elles étaient aussi blondes que suédoises et merveilleusement jumelles. Tu étais là, allongé auprès d'elles, torturant ton esprit pour comprendre ce qu'elles faisaient là. Tu cherchais en vain à rassembler tes souvenirs de la veille mais il n'y eut qu'un brouillard fumeux et qui prenait la forme d'une barre en travers de ton front. Seule certitude : le whisky était infect ; ils avaient dû le couper ou... Réfléchir devint trop douloureux et tu n'eus pas le cœur de te faire souffrir davantage. Mais vu la situation, la soirée n'avait pas dû être mauvaise. Tu les regardas de nouveau : la soirée n'avait pu être qu'excellente. Pourtant, tu étais partagé entre ce plaisir que tu ne pouvais contrôler et la perspective d'un triolisme consommé sans modération. La balance pencha bien vite ; tu étais benoîtement heureux, voire même fier de toi. Si la nature a cru bon de nous donner deux yeux, n'est-ce pas pour voir double ?

Tu ne pus t'empêcher de sourire en repoussant doucement le bras d'une d'elles ; puis tu te levas - elles dormaient encore. Tu les regardas alors attentivement. En les fixant, leurs deux images finirent par se superposer, comme si elles n'étaient plus qu'une. Un clignement d'yeux rompit tout à coup le charme de cette vision et tu pris conscience de ton ridicule, debout, planté là devant le lit. Tu avais gardé aux lèvres ce sourire bête que tu ne pouvais effacer tandis que la lumière du soleil qui filtrait à travers les rideaux donnait à leur silhouette une troublante ressemblance. Elles étaient si belles, la tête posée sur l'oreiller comme l'ange sur un nuage, elles dormaient du même sommeil derrière leurs paupières closes. Effleurant à peine le matelas, leurs épaules si fines dessinaient de douces courbes que venaient bercer les mêmes boucles blondes et qui descendaient dans le creux de leur dos pour disparaître sous les draps. Leur peau délicatement ambrée avait des odeurs de pêche, avec quelques grains de beauté disséminés de-ci de-là sur l'omoplate ou la nuque. Il devait y en avoir d'autres, tu tiras le drap vers toi... Elles étaient vraiment identiques et si belles que tu sortis de la chambre pour ne pas les réveiller.

Le soleil était bien plus haut que tu ne le pensais, il frappait aux carreaux de la cuisine - aveuglant - le café tombait goutte après goutte pour mieux cogner contre tes tempes. Ta langue râpeuse t'asséchait la gorge. Il restait un fond de coca sans bulle dans le frigo, c'était le seul liquide buvable en attendant le café. En allant dans la salle de bain, tu passas devant la chambre. Tu vérifias qu'elles dormaient sans trop t'y attarder - elles étaient si calmes. Tu eus beaucoup de mal à te reconnaître dans le miroir. Là, tes yeux comme deux traînées noires qui ne peuvent plus s'ouvrir. Des rides que tu ne te connaissais pas avant tailladaient une peau grumeleuse qui te rappelait étrangement les pires heures de l'adolescence ; on t'aurait dit scarifié. De la merde aux creux des yeux et des lèvres, tu étais si sale. Même ton nez, ton nez que tu croyais bien être la partie de ton corps la moins expressive, était affreux ce matin-là. Si cette saleté ne s'arrêtait qu'à l'extérieur, tu aurais pu t'en satisfaire ; une douche aurait tout effacé mais c'était ton âme qui était sale. Jamais tu n'avais autant réalisé ce qu'était qu'avoir la tête dans le cul. Malgré tout, tu ne pouvais t'empêcher de sourire en pensant aux Suédoises. Tu finis par croire que cette mauvaise migraine n'était qu'un détail insignifiant à oublier au plus vite. De fait, tu ne gardas que la joie au cœur et les affres de la veille disparurent avec ta barbe naissante.

La cafetière glougloutait dans la cuisine ou bien étaient-ce les Suédoises réveillées qui parlaient ensemble, il t'était difficile d'en juger - les oreilles encore obstruées par un sifflement sourd. Alors tu plongeas la tête dans l'évier plein d'eau, un véritable bain de jouvence. Sitôt sorti, deux plops libérèrent tes oreilles et tu entras dans la chambre. Elles te regardèrent avec un sourire malicieux, tu devais sûrement arborer le même. Elles étaient toujours allongées, s'étirant paresseusement comme une chatte le ferait. L'une d'elle te dit :
- Wiederstörmagtadbörlange?
Visiblement, elles ne parlaient pas français, tu ne parlais pas suédois et tu commenças vraiment à te demander comment elles avaient pu arriver ici. Devant ta surprise béate elles se mirent à rire en balbutiant tu-ne-sais-quoi. Et toi tu restas là, debout, écoutant deux sœurs qui parlaient, dans ton lit, une langue étrangère. Tu savais qu'elles discutaient d'hier, de la nuit, de tout ce dont tu ne te souvenais plus et tu essayais de cacher ton embarras par un sourire de complaisance, mais au fond de toi, le ridicule faisait son chemin et bientôt il te prit tout entier. Il fallait que tu bouges, que tu fasses ou dises quelque chose d'intelligent. Rien ne te vint à l'esprit et tu restas donc là en offrant ta seule bêtise à voir. De temps en temps, elles se tournaient pour te lancer des sourires abjects ; ces regards te jetaient dans le plus profond des malaises, un malaise étrange qui ne s'expliquait pas seulement par cette étrange situation, il y avait autre chose, un détail : elles n'avaient pas la même voix. Celle de gauche avait un grain de voix plus grave et qui contrastait avec leur ressemblance. D'ailleurs elle parlait peu, elle écoutait surtout, mais c'est à coup sûr elle qui prenait les décisions. Tu le vérifias lorsqu'elle cria et que l'autre se leva aussitôt pour t'expliquer en anglais :
- 'Have to go... a train at midday.
Il était midi moins le quart.

Et elles étaient parties en coup de vent. Assis à la table de ta cuisine avec une tasse de café pour seule compagnie, il ne te restait plus que des regrets, faute de numéro de téléphone. Le pire était que tu n'avais toujours pas le moindre souvenir de cette nuit-là. Cette sensation désagréable se heurtait à ta mémoire comme sur un mur - inexorablement impassible et stérile. C'était décidé, tu arrêtais de boire. L'alcool venait peut-être de te priver d'un des meilleurs moments de ta vie ; tu ne pouvais même pas en parler à tes amis à moins d'inventer une histoire, mais ils ne t'auraient pas cru et toi non plus d'ailleurs. Insidieusement, tu t'enfonçais dans ses noires pensées lorsqu'une voix intérieure te décida à oublier, à ne garder que le bon côté de cette expérience. Elle te dit d'aller de l'avant, qu'il fait beau dehors, que tu as tort de rester dans ton appartement à te morfondre, qu'on ne peut changer l'Histoire, qu'il faut penser à l'avenir bien plus qu'au passé, surtout quand on ne s'en souvient même pas. À quoi bon se torturer inutilement ?

Alors tu sortis, c'était mois de mai, c'était dimanche. Il faisait beau et pourtant les rues étaient quasiment désertes, c'était dimanche. D'ailleurs tu étais plus occupé à admirer le bleu du ciel que les gens de la rue. Il te faut des cigarettes, pensas-tu, comme si à peine lavé des excès de la veille, il fallait que tu te pollues de nouveau pour mieux tacher le ciel de quelques nuages noirs. Depuis longtemps tu avais arrêté d'avoir honte de détruire ta santé ; la timide voix de ta bonne conscience avait fini par se taire. Tu entras donc dans le Bar-tabac le plus proche, L'Embuscade.
En entrant, tu crus à un retour de cuite. Tu hésitas un instant, partagé entre la surprise et le doute. Il n'était pas là, Fred n'était pas derrière son comptoir. Tu le connaissais bien, Fred, tu venais tous les jours et vous aviez fini par sympathiser. Jamais tu ne l'avais vu absent hormis pour les vacances en août, alors tu étais d'autant plus surpris de ne pas le trouver là. Sa tête manquait au décor, cette carrure qui s'imposait, sa barbe grisonnante, son sourire des bons jours et sa gueule des mauvais. Soudain tu te souvins l'avoir rencontré hier, à la soirée. Une pierre éclata ; enfin un souvenir auquel tu pouvais t'accrocher. Le mur allait bientôt s'effondrer. Souviens-toi, tu lui as même payé un verre, c'était assez tôt dans la nuit. La mémoire te revenait et Fred pourrait sûrement combler le reste.
- Le patron fait la grasse mat' ! lanças-tu au nouveau, un jeune qui avait une touffe de cheveux sur la tête et tout juste 16 ou 17 ans.
- Ouais, j'pense! Faut bien qu'y en ai qu'en profitent quand les aut' bossent. Qu'est-ce que je vous mets ?
- Un Camel et des feuilles, s'il te plaît. Ça fait pas longtemps que tu travailles ici ?
En fait, tu n'en avais rien à faire de lui et de ce qu'il faisait ici, tu voulais juste savoir pourquoi Fred n'était pas là. Et s'intéresser à son sort te semblait être la meilleure façon de prolonger cette discussion et ainsi en apprendre davantage. Tu t'aperçus alors qu'il y avait un autre type qui dormait derrière le comptoir, la tête plongée dans ses bras.
- Non, c'est mon premier jour. J'm'appelle Ben. Fred a décidé de prendre son dimanche. J'espère bien qu'il le fera toutes les semaines. Ça me fait un peu d'argent de poche et puis, bosser le dimanche, c'est sûr que c'est pas cool, c'est dur de se lever un lendemain de teuf, mais de toute façon, y'a rien à la télé et puis...
- Et lui, il dort ?
Ta question resta sans réponse, Ben sembla ne pas l'avoir entendu. Il n'avait d'ailleurs pas l'air plus frais que son copain. Décidément, ses lendemains de teuf lui embrouillaient l'esprit : il te donnas des Chesterfields. C'est alors qu'il s'écria:
- Hé Georginio! Comment va la plus grande tapette de la région !
Aussitôt tu te retournas et vis entrer une femme surmaquillée, montée sur des talons d'une bonne douzaine de centimètres. Elle était accompagnée par un homme qui aurait pu être son frère, si ce n'était le déguisement. C'est d'ailleurs lui qui répondit :
- Moi je m'appelle Éric et elle Isabelle. Si t'arrives pas à te rentrer ça dans la tête, c'est que t'as le Q.I. d'un macaque, même un petit pois le comprendrait.
- Oh mais c'est qu'elle est susceptible, manquerait plus qu'elle griffe ! répliqua l'endormi qui se réveillait en sursaut. Il était aussi animé qu'une puce et semblait avoir oublié qu'une minute auparavant il dormait. C'était plus qu'un réveil, un véritable éveil. Et les deux de derrière le comptoir partirent d'un même fou rire de macaque. Tu regardas le couple désabusé qui préféra sortir lorsque d'un sursaut tu te retournas vers le comptoir, et tu crias :
- Mais vous êtes jumeaux !

Ils ne réagirent même pas, trop occuper qu'ils étaient à rire. Aussitôt, tu pris tes cigarettes, tu sortis dans la rue et tu marchas vite. Deux suédoises, deux buralistes ; trop d'émotions pour un dimanche, pensas-tu. Il y a des jours comme celui-là où on ferait mieux de rester au lit, tu en ris presque, tu riais de ta propre réaction, de cette fuite ridicule, ce réflexe incontrôlé. Non seulement c'était stupide mais en plus de cela tu n'avais plus de briquet. Après avoir bien fouillé au fond de tes poches, tu te rendis compte que tu l'avais encore perdu, comme d'habitude. Un passant te voyant s'arrêta et t'offrit du feu, tu le remercias et il te répondit d'un sourire aimable. Tandis que tu savourais la première taffe salvatrice, tu aperçus la face sombre de l'homme qui le suivait comme une ombre. Il y avait tu-ne-sais-quoi de tristesse dans ses traits et son regard. Une tristesse noire et profonde qui contrastait avec la beauté du jour. Jamais encore tu n'avais vu une peine si transparente, si vraie. Tu en fus si stupéfait que tu en oublias presque de remarquer qu'ils étaient jumeaux eux aussi…
Une sensation étrange te passa à travers le corps, tu restas bouche bée, pris par ce sentiment de folie, incapable de réfléchir. Tu eus beau essayer de te convaincre que tout ceci n'était qu'un mauvais cauchemar, une association de coïncidences, tu sentais monter en toi cette impression étrange - lorsque la raison s'envole. Tu devenais fou. Par un réflexe idiot, tu te frottas les yeux car si tu croyais ce que tu voyais, c'est que tu étais fou. Et pourtant la réalité était bien là : c'est mois de mai, le soleil brille et il y a des jumeaux dans la ville, trop de jumeaux. Tu remontas la rue mais celle-ci se jetait à tes yeux avec des contours inhabituels, à peine réels, comme si tu transposais soudain tes propres inquiétudes alentour. Tu ne voyais plus les choses du même œil, tout était bizarre et tu n'y comprenais plus rien. Au loin un couple venait à toi - entre peur et curiosité, tu redoutais leur approche : jumelles.
Sans le vouloir vraiment, tu te mis à courir, et de plus en plus vite, fermant les yeux par moments mais l'impression était toujours là, ineffaçable, elle donnait à la réalité un habillage en forme de calques décalés. Tu tournas à droite sur l'avenue et courus en bousculant... des jumeaux. Tu en interpellais certains et leur criais des injures. Mais qu'avais-tu fait la veille ? Et tous maintenant s'arrêtaient sur ton passage comme si c'était toi le phénomène de foire. Leurs regards t'étaient insupportables.
Et les vieilles jumelles qui traînaient leurs chiens sur le trottoir,
Et les gendarmes jumeaux qui sifflaient derrière toi,
Retourne-toi,
Et des pères de famille tenant dans leurs bras leurs filles jumelles,
Et les conducteurs de bus qui te regardaient passer,
Et des enfants qui jouaient,
Regarde,
Et les couples jumeaux qui s'embrassaient à tour de rôle,
Et les connards jumeaux que tu bousculais,
Et des mendiants,
Et des jumeaux qui lisaient le même journal,
Et des serveurs à une terrasse,
Et des hommes,
Des femmes,
Tous plus jumeaux les uns que les autres,
Des gens, des gens jumeaux partout,
Et toi qui cours, qui t'essouffles, qui transpires. Tu fais un long détour pour arriver enfin au pied de ton immeuble. Tu refermes aussitôt la porte derrière toi, tombant à terre, tu reprends ton souffle. Ta tête est incapable d'aligner deux idées cohérentes. Tu ne comprends même pas ce qui vient de t'arriver - si irréaliste. Tout ne peut pas découler d'un simple délire paranoïaque, c'est pas possible. Mais qu'as-tu fait hier ? Tu voudrais être fou pour que ta folie explique ce qui se passe. Mais même ça, tu en es incapable parce qu'il y a au fond de toi cette petite voix qui te rappelle que tu n'es pas fou, que tu ne peux pas l'être. Et elle t'oblige à te poser des questions, à trouver des réponses logiques. Mais c'est impossible, comment la raison pourrait-elle expliquer l'irraisonnable ?
Tu restas peut-être un quart d'heure ainsi, rongé, tournant sans cesse autour des interrogations que les dernières heures de ta vie rendaient insolvables, et tu n'en pouvais plus de te torturer sur le pas de la porte. Il te fallait soit des réponses à tes questions - impossible ! - soit oublier les questions elles-mêmes.

Les escaliers avalés, tu claquas la porte de l'appartement derrière toi. Là, tu pouvais souffler, enfin revenu dans une alcôve rassurante. Tu entras dans ta chambre, te précipitas sur ton lit... défait. Non! Tu ne pouvais pas... c'était trop dur... obsédant, trop présent... comment y échapper ? Comment oublier ?

Dans ta bibliothèque, tu pris le plus gros des livres, tu courus à la cuisine : une bouteille de Gin dans un placard, plus de coca, tant pis ! Tu avalas sans réfléchir ce liquide infecte qui te brûlait la gorge et l'estomac jusqu'à vomir. Puis, éternuant et crachant, tu fermas les rideaux, tu t'enfonças dans un fauteuil et tu ouvris à la première page de La chartreuse de Parme. Au début, tu fis l'effort, violent, de t'y intéresser pour chasser toute autre pensée et puis, l'alcool aidant, la lecture finit par t'obnubiler totalement. Tu prenais même du plaisir à regarder les lignes qui dansaient à travers la grasse fumée de tes cigarettes - enfin tu oubliais. Tu oubliais à tel point que tu en oubliais même ce que tu voulais oublier. Il n'y avait plus dans ta tête que ce livre, ces phrases et cette histoire à laquelle tu t'accrochais bien plus qu'à la tienne. Tu restas ainsi coupé du monde pendant des heures, peut-être même une journée entière - trois bouteilles de Gin étaient le meilleur repère.
Tu ne sais plus ce que tu lis mais tu lis encore. Tu déambules dans la pièce en déclamant le texte à haute voix. Tu titubes, te rattrapes in extremis, tombes sur le canapé et reprends ta lecture encore plus fort ; tu hurles. Un instant, le calque des choses se décala un peu et tu entendis distinctement la voix d'un homme qui parlait à côté de toi. Mais cet homme c'était toi. Tu pris peur à l'idée de t'écouter parler comme si cela devait soudain te dédoubler. Tu rejetas cette idée, elle te parut absolument délirante et une crise de rire te prit le corps, incontrôlable et nerveuse, grimaçante. Entre chaque fou rire, tu criais à tes murs :
- Mais je le fais ! C'est ce que je fais, merde ! Moi, je raconte une histoire à Moi. Mais deux Mois ! Comment ?...Et merde ! Pourtant ils sont bien différents, il y en a un qui parle et l'autre qui écoute. Non ! Non !!! C'est pas possible... pas possible... ... ... mais alors, à qui je parle en ce moment ?...

S'en suivit un long silence. Il n'y avait plus dans le salon que le ronronnement de la climatisation. Le bruit, à peine audible auparavant, étouffait maintenant toute la pièce. Les murs semblaient toujours les renvoyer, de plus en plus sourds, de plus en plus forts. Tes oreilles vibrèrent, tu eus l'impression qu'elles faisaient tout leur possible pour amplifier ces sons, comme si elles cherchaient à te torturer elles-aussi. Alors elles sifflèrent, elles crièrent et tu y mis les doigts. Ce soulagement ne dura pas, les bruits revinrent, ténus, puis plus forts, encore plus forts. Il fallait lutter pour ne pas tomber dans la folie - on t'agressait - tu contractas tout ton visage, plissant les yeux, renfonçant le nez, serrant les dents sans respirer. Ça ne servait à rien. Un vacarme sourd et violent prit ta tête de l'intérieur, insupportable mais c'était le tien ce vacarme, c'est toi qui l'avais provoqué, tu l'avais voulu. Tu avais le droit de te torturer, tes oreilles non ! Et tu criais. Les oreilles non ! Elles n'ont pas le droit !

Tu parlais à haute voix de tes oreilles, et elles t'écoutaient.

Tu finis par craquer. Depuis plus de dix ans tu n'avais pas pleuré mais là, tu fus incapable de les retenir, les larmes. Jusqu'à ce jour, tu avais pleuré par tristesse, par peine ; mais pour la première fois, tu pleurais sans savoir pourquoi, la seule raison étant qu'il n'y en avait plus. Le visage brûlé, elles coulaient sur tes joues. Ton nez pleurait, ton gosier renâclait et tu noyais le tout dans le Gin. Le goût des larmes était détestable, trop puissant. Et ce visage qui te brûlait, tu craquas, c'était pas ta faute, c'était celle de...

Dans le miroir, tu vis le visage de l'autre. Regarde-toi, regarde ce nez, cette bouche, ces traits qui ne sont pas les tiens, pas ceux que tu connais ou plutôt, ils sont à toi. Oui c'est bien ta tête, elle n'a pas changé, c'est toi qui n'es plus le même qu'avant, tu es l'autre. Ou bien est-ce le contraire ? Tu ne sais plus.

Une jungle de bruits hurlait autour de toi, elle venait de nulle part et partout, de tes oreilles surtout, et elles se moquaient de toi. Des sifflements sans fin te traversèrent l'esprit dans un brouhaha titubant que seuls la fin d'une bouteille et quelques somnifères firent disparaître. La dernière chose que tu vis fut le rouge des quatre heures qu'il était, quand tes paupières alourdies tombèrent dans le noir de la nuit et qui enfin rattrapait tes pensées jusqu'à ce qu'elles s'éteignent dans la vague brume d'une perte de conscience.

Il y eut un bruit perçant dans la rue, tu ouvris un œil au soleil. Comme tu n'avais pas fini de dormir, tu refermas les yeux pour mieux rester dans la mollesse d'un sommeil léger et entrecoupé de bribes de conscience. Incapable de te lever, il t'aurait fallu un soupçon de volonté pour accomplir cet effort mais tu ne savais plus bien ce qu'était la volonté. Le lit était chaud, agréable, et c'était là une raison suffisante pour y rester encore. Rien ne te poussait à sortir de ce bien-être jusqu'à ce que ton œil s'ouvre de nouveau sans savoir pourquoi. C'est alors que revinrent à ta conscience ce qui s'était passé la veille, mais dans un tel brouillard que tu ne pouvais dissocier les rêves et la réalité. Tu ne concevais pas ces bribes comme un cauchemar mais elles n'étaient pas non plus une réalité tangible. Tu en gardais des impressions floues, absurdes, incohérentes quelquefois. Tu eus beau t'efforcer de concentrer tes souvenirs et les explications qui s'y rapportaient, il restait toujours des questions en suspens et que tu ne pouvais résoudre car elles dépassaient le cadre de ta raison, tu ne pouvais les contenir, elles t'échappaient. Mais qu'avais-tu fait l'autre soir ? Car tout avait commencé là.

C'était lundi, il était onze heures passées. De basses préoccupations hantaient tes pensées : ton directeur d'agence qui n'appréciera pas ton retard, les dossiers que tu vas devoir rattraper, l'excuse que tu devras fournir et encore d'autres détails futiles que tu rejetas au loin si bien que tu finis par te rendormir au moment même où le téléphone retentissait. Merde ! Tu n'avais aucune envie de répondre mais le bruit catastrophique de la sonnerie qui résonnait dans l'appartement eu raison de toi. Tu étais sûr que c'était la secrétaire de l'agence.
_ Allô?... Salut Fred... ... Non non, je suis pas malade, c'est juste que les week-ends se font de plus en plus courts, alors je les prolonge un peu... ... ... hum... ... huhum... ... hein... Au fait, à propos de samedi soir, on pourrait se voir ?... ... ... Non c'est pas ça, je me souviens bien de la fête mais il y a juste des détails qui m'échappent... Oui, on peut le dire comme ça. Le temps de m'habiller et j'arrive. À tout de suite !
En raccrochant le téléphone, tu pris conscience de ton état pitoyable ; ton corps, réduit à d'affreuses courbatures qui le cinglaient de toutes parts, empestait tout comme ton haleine si détestable qu'un café réchauffé ne suffit pas à la faire disparaître. Tu t'apprêtais à sortir, il te fallait juste retrouver tes clefs au milieu des bouteilles qui jonchaient le sol du salon. Une d'elles avait dû tomber sur le tapis car une sale odeur te fit suffoquer. En te pinçant le nez, tu ouvris la fenêtre qui laissa une bouffée d'air frais s'engouffrer. Là, tu eus presque un haut-le-cœur et tu t'appuyas au mur pour ne pas tomber. Soudain une frayeur t'envahit et ce n'était pas qu'un retour d'alcool. Ce fut un instant furtif lors duquel tu perdis tout contrôle - fondamentalement ailleurs. Tu demeuras ainsi contre le mur quelques minutes à recentrer tes esprits dispersés. C'était de ces moments où la vie semble complètement nous échapper et où on sent que tout peut lui arriver, on ne la contrôle plus, comme si elle était un objet qui ne nous appartenait pas vraiment.

Tu ne cherchais plus tes clefs, tu n'aurais pas la force d'aller au-dehors, de voir la foule. Alors tu rappelas Fred en le priant de venir te voir. Il fallait que tu saches toute la vérité sur cette soirée.

À peine Fred avait-il franchi le seuil de la porte qu'il partit d'un fou rire en voyant ta tête. Ta propre mère ne te reconnaîtrait pas, disait-il. Il s'assit.
- Mais qu'est ce qui s'est passé ici ? s'écria-t-il tandis que tu finissais de remettre le salon en ordre du mieux que tu pouvais. Il reprit:
- Hé bien, les nordiques ne sont pas si froides que cela, n'est-ce pas ?
- Oh non, ça c'est hier soir. Je t'expliquerai. Euh... à propos de samedi ?
- Oh oui samedi! Quelle soirée! Pendant quelques heures, j'ai réussi à oublier que j'avais quarante ans. Mais toi aussi t'as dû passer une drôle de nuit. Benoît m'a dit que t'avais la tête un peu embrumée hier après-midi!
- Benoît ? C'est qui ?
- Bourré à ce point-là, tu bats des records. Et il rit de plus belle.
Tu eus beaucoup de peine à engager la conversation vers le sujet qui t'intéressait car Fred, visiblement très jovial ce jour-là, n'arrêtait pas de t'interrompre pour en revenir aux mêmes préoccupations :
- Et la Suédoise, heureuse ?
- La Suédoise ?!
- Bah oui la Suédoise, ne me dis pas que tu t'en souviens pas ?
- Attends une seconde, tu veux dire... les jumelles.
Là, Fred ressortit son gros rire des bons jours. Il eut du mal à se calmer, il pleurait presque :
- Deux suédoises, c'est sûr ! Une en chair et en os, et une autre en forme de whisky ! Ah pour sûr, toi t'en tenais une bonne l'aut' soir !

Soudain les pires cauchemars revinrent à ton esprit. S'il n'y en avait qu'une, alors tu avais rêvé l'autre et tu avais halluciné tout le reste aussi. Fred reprenait son souffle et toi tu sombrais dans la quatrième dimension. Était-ce possible d'avoir dormi pendant plus de trente heures ? Tu aurais donc tout rêvé. Il te fallait des réponses, des vraies. Tu t'assis face à Fred :
- Écoute, c'est vrai, j'ai quelques pertes de mémoire. Est-ce que tu pourrais me raconter cette soirée, ou du moins ce que tu en as vu ?
Fred avait du mal à rester sérieux et tu étais obligé de le recentrer sans cesse. Enfin il commença:
- Samedi soir, je suis arrivé vers une heure à L'Aurore. Tu te souviens de L'Aurore ?
- Oui oui, enchaîne...
- Bon alors, je rentre et je te vois accoudé au bar dans un état déjà bien avancé (mais sans comparaison avec la fin de soirée). Bref, tu commences par me dire bonjour, tu me sers la main alors qu'on s'était vu le matin. Mais comme j'te l'ai expliqué, t'avais plus toute ta lucidité. Et puis...
Par déformation professionnelle, Fred avait l'art de broder les ragots. Il continua son histoire en insistant sur ton état éthylique et très vite ton esprit partit ailleurs. Tu écoutais toujours d'une oreille mais son discours devenait de plus en plus flou. Une espèce de malaise diffus s'installa, une contraction désagréable de l'estomac qui jetait de légers frissons dans tes doigts. Fred entra enfin dans le vif du sujet :
- Ah c'était une belle plante ! Elle se trémoussait sur la piste comme une déesse. Alors là, tu t'es retourné vers moi, tu m'as regardé fixement (enfin fixement... façon de parler parce que tes yeux partaient un peu dans tous les sens), et puis tu m'as dit: "elle est pour moi celle-là !" Et tu t'es levé, en titubant bien sûr parce que...
Fred commence à t'énerver légèrement, tu prends une cigarette sur la table, une Chesterfield. Tu ne fumes que des Camels, ce n'était donc pas un rêve. Les bruits dans ta tête revinrent plus fort, une voix s'y mêlait, froide, elle te parle, te guide - entêtante ; tu ne veux pas obéir. Tu as les yeux encore fixés sur le paquet quand l'ombre passe. Ça non plus tu ne le rêves pas, une ombre est passée sur la table, Fred a interrompu son histoire, il te tient le bras, te demande si tu vas bien ; tu sens le malaise venir. L'ombre repasse, elle est là, imposante. Tu n'oses pas lever la tête tandis qu'elle se tord, elle rit d'un rire satanique, celui de Fred. Un tressaillement t'as pris au corps, tes yeux grand ouverts commencent à pleurer. La voix revient, elle t'ordonne de le faire - vas-y, fais-le ! Un cri suraigu retentit ; tu lèves la tête : c'était le tien, un cri de frayeur, d'épouvante, et la peur entre les dents, tu prends Fred à la gorge et tu sers, tu sers le plus fort possible, si fort que tu sens son cou craquer - mais son rire horrible continue dans ta tête. Contracte le visage et crie de toutes tes forces, pour ne plus voir ni entendre. C'est à ce prix que le silence reviendra. Il est revenu, seulement rythmé par ta respiration effrénée. Tes mains ont lâché leur victime - c'est fini. Tu n'en reviens pas et aussitôt tu cours dans la salle de bain pour laver tes mains, les laver de ce que tu as fait. Ton visage dégouline et tes yeux injectés de sang ne renvoient dans le miroir que ta défigure. Tu cries. C'est toi qui l'as tué, c'est ce monstre dans le miroir, l'autre ! C'est ton œuvre. C'est toi qui l'as tué, ce n'est pas moi.

Et le miroir confondant son reflet vola en éclats.

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La fille du vent

Dans les contrées éloignées, immobiles, figées par un hiver glacial, le froid cru et vif endort la marche du temps et réveille le silence.
La neige soufflée par un vent glacé de janvier, sculpte des congères en forme de vagues immobiles sur les bas- côtés du chemin vicinal. La nuit blanchie par une lune pleine, avance doucement vers la lumière en attente de renaissance, au loin, derrière l'horizon. Le tapis encore vierge dans son incandescente blancheur, craque et crisse sous les pas légers de Mathilde. La neige remuée par ses bottes à lanières, forge de petits grelots épinglés en colliers de perles blanches sur ses jambes effilées.
Le souffle haletant, les yeux fixés sur une ligne aléatoire lui servant de repaire, ligne dessinée par une vieille clôture d'acacia, dont les piquets recroquevillés par le temps émergent à peine de ce décor hivernal, laissent deviner des silhouettes longilignes plantées comme des vigies au milieu de la nuit. Sentinelles illusoires, accompagnant et guidant les foulées de la fille du vent.
Alors, pour combattre le froid piquant qui s'immisce insidieusement au travers de son manteau en peau et de son chandail laineux, Mathilde, fille du vent et de la nuit, compte ses pas, un à un jusqu'à la prochaine centaine, espérant accélérer l'aiguille du temps, puis se retourne et mesure le chemin ainsi parcouru. Elle s'étonne alors du chapelet d'empruntes zigzagantes tracées par son passage sur la croûte blanche et scintillante, il lui semble pourtant qu'elle marche droit, Mathilde sourit, poursuivant son chemin. La crainte et le doute s'installent peu à peu sur son visage, la route lui paraît plus longue qu'à l'accoutumée.
Soudain, elle stoppe brusquement sa marche, retient sa respiration, redresse la tête, une peur traverse ses yeux lumineux, elle reste immobile et écoute la nuit. Elle a cru entendre des pas derrière elle.

La grande cheminée de pierres grises recrache braises et fournaise, qui, généreusement s'en viennent lécher le manteau du bout des flammes.
Le feu est l'unique source de chaleur de la bâtisse cossue. Aurélien, solide et jeune compagnon façonné et charpenté comme un chêne par le travail de la terre, ouvre la grande porte, les bras chargés de morceaux de bois. Il rentre dans la chambre servant de séjour, endroit propice aux retrouvailles et à la vie tout court en cette époque hivernale, et qui, en ces temps froids, est la seule à disposer d'une source de chaleur. La cuisine ainsi que l'unique chambre située à l'étage n'en disposent pas. Il empile de grandes bûches de hêtre à proximité du foyer brûlant, puis s'assied sur un vieux fauteuil à bascule. Il frotte énergiquement ses mains l'une dans l'autre, pose ses coudes sur ses genoux, et ses poings sous son menton. Les flammes se réfléchissent au fond des ses grands yeux clairs, il fixe le brasier le regard immobile et l'air songeur, et pense à Mathilde.
Mathilde, il l'a épousée l'année dernière, par une belle journée de printemps, de celles qui réveillent la nature en sentant bon l'herbe fraîche.
Pour l'occasion, Aurélien avait revêtu un beau costume acheté au marchand ambulant, avec un chapeau entouré d'un joli ruban rouge. C'était son premier costume, alors il n'était pas très à l'aise. Il trouvait aussi que le tissu piquait un peu, mais il était beau et fier devant tous les villageois, réjouis pour l'occasion, et aussi soulagés, parce que Mathilde et lui avaient choisi de rester au village. Mathilde, elle, était belle comme un souvenir d'enfance qu'on garde au fond de soi. Elle portait une robe coquette, découpée dans un délicat tissu blanc offert par la grand-mère, et cousu par sa mère et sa tante, pour le grand jour.

La vie est faite de choses simples dans ce coin de pays montagneux et tranquille. Mais la vie est rude, elle ne fait pas de cadeaux, elle ne pardonne rien. Les hommes le savent, ils ne trichent pas. Ils sont durs comme le granit des montagnes environnantes. Ils parlent peu, en tout cas pas s'ils n'ont rien à dire. Parfois, un geste, un signe, un regard suffisent, ils se comprennent. Ils sont fiers, droits comme leurs convictions et un peu hargneux ; faut dire que ça occupe l'esprit, et puis, faut bien avoir quelques broutilles à discuter et à régler avec les autres, ceux du village, sinon on se ramollit de la cervelle et c'est pas sain, ça laisse la place aux mauvaises pensées. On dit parfois, suite à quelques démêlés ou altercations, et lorsque le vent souffle fort, que l'écho renvoie dans la vallée des éclats de voix retentissants provenant des entrailles de la montagne.
La vie est souvent chiche et maigre, le repas est de temps à autre frugal. Les gens n'ont pas le sou, ou alors quelques-uns, mais ils sont partis, partis pour un pays meilleur à ce qui paraît. Les gens d'ici ne sont pas miséreux, pas comme les pauvres des villes, des villes où les usines sont fermées. Partout, le pauvre a toujours été la matière première servant à façonner la richesse et la puissance. Une fois qu'il a bien servi, le pauvre est abandonné sur le pavé, avec ses désillusions et son désespoir.
Mais ici, la pauvreté n'a pas court. Dans les coups durs, les hommes s'entraident ; dans le besoin, ils partagent ; dans la douleur, ils se soutiennent. Seule, la mort les sépare. Seule, la mort d'un des leurs est capable de leur arracher une larme.

Mathilde reprend son souffle, le vieux Léon qui rôde sous la nuit l'a surprise en arrivant sur ses pas. Elle le connaît bien, elle l'aime bien, malgré ses apparences bourrues. Le vieux Léon est agile comme le lièvre, et se déplace comme le chevreuil, alors Mathilde ne l'a pas senti venir. D'habitude, elle sent les choses avant de les entendre ou de les voir, comme le vent. Même le chien borgne du vieil homme est resté muet, à croire qu'il fait partie du personnage. " Mais il a encore l'ouïe fine et le flair affûté ", bougonne des fois le vieux Léon en sifflant entre ses quelques dents.
S'il erre dehors à cette heure-ci et par un froid pareil, il aura certainement pisté un gibier, qui réchauffera son estomac pour toute une semaine, pensa Mathilde.

Le vieux Léon vit seul un peu à l'écart du village des hommes. Mathilde se souvient, lorsqu'elle était une enfant et qu'elle chahutait en classe, le maître d'école lui disait toujours si elle n'était pas sage ; Léon, qui, déjà à l'époque passait pour un marginal craint de ses semblables, " eh bien Léon viendrait la chercher, ainsi que tous les enfants désobéissants, il les enfermerait dans un sac à patates, et les suspendrait dans son grenier ".
Même le curé du village, avec son air rabougri, sermonnait aux oreilles des enfants les mêmes prédications à propos de Léon, s'ils oubliaient d'aller à confesse.
Mathilde, elle, souriait, un sourire espiègle et volontaire, avec son petit nez retroussé dressé au ciel. Car Mathilde savait bien que Léon n'était pas un méchant bougre, mais simplement un homme blessé par d'autres hommes alors qu'il était un petit garçon. Blessé dans sa chair par des mains haineuses, blessé dans son âme par des paroles mauvaises et méchantes, qui lui sonnent encore parfois aux oreilles, certaines nuits habitées par les cauchemars et la peur. Alors, devenu adulte, repoussé par les siens, Léon s'est enterré dans une cabane de pierres et de bois près de la forêt.
Il aimait bien les enfants Léon ; " y savait qu'eux ne lui feraient pas de mal, qu'y z'étaient moins cruels que les hommes. Il aurait tellement voulu être comme eux ". Alors quelquefois, l'été, il revenait au village, quand il faisait beau, il s'asseyait près de la fontaine et les regardait se chamailler et rire. " Sauf que lui, y pouvait pas rire, ou alors y savait pas. Ça paraissait si difficile, peut-être que personne ne lui a jamais appris. Ça ne voulait pas sortir de sa gorge, de son ventre ". Seule Mathilde arrivait à lui arracher un semblant de sourire, avec même parfois de la brillance sur ses yeux tristes ; peut-être parce qu'elle ne croyait pas tout ce que les gens racontaient et qu'elle n'avait pas peur de lui.
Léon aimait bien Mathilde ; " il savait qu'elle aussi, avait déjà connu du malheur ". Il lui disait quand il pouvait lâcher quelques mots, il disait alors à la petite, " qu'elle était comme le vent, qu'elle apparaissait et disparaissait sans faire de bruit, et qu'elle apportait toujours du soleil dans sa tête ".
Le maître d'école et le curé du village médisaient des méchancetés à propos de Léon. " Que s' il était ainsi arriéré, malhabile et pas comme les autres, avec toujours son air pitoyable, c'est qu'il avait péché, alors dieu l'a puni ". Mathilde, elle n'en croyait pas un mot.
Le vieux Léon planté dans la neige, le dos courbé par la charge trop lourde de sa vie d'exclu, s'excuse un peu maladroitement auprès de Mathilde ; " que s' y lui a fait peur, c'est pas exprès ", puis il disparut dans la nuit.

Aurélien recharge le foyer de la cheminée, regarde la vieille pendule accrochée à la paroi lambrissée. Elle indique bientôt vingt-deux heures, il commence à s'inquiéter. Mathilde est partie seule à pied dans l'après-- midi. Elle devait aller voir le docteur dans le village voisin, à deux bonnes heures de marche, mais avec ce temps neigeux et glacé, faut bien compter une heure de plus. Alors Aurélien s'inquiète, se dit qu'il n'aurait pas dû la laisser aller seule avec un temps pareil, et puis dans son état, on ne sait jamais. " Mais y' avait les bêtes à nourrir, à surveiller, pis après, il a bien fallu donner un coup de main à l'Adrien, son voisin, parce que l'Adrien, depuis que son fils l'a quitté pour la ville avec cette fille qu'a du vernis sur les ongles, il est malade, y peut plus tout faire seul ". Alors, Adrien, il n'a pas compris, et depuis, il marmonne tout seul avec la Louise. Seulement, il ne veut pas quitter sa maison, il est né ici, et puis, c'était déjà la maison du père et du grand-père alors il ne peut pas partir, et de toute façon, pour aller où ? " Non, y veut finir ici, tranquillement, mais des fois y s' dit qu' la fin est longue à v'nir quand on est seul, qu' c'est comme si l'temps comptait double ".

Mathilde pousse enfin la porte de la maison, Aurélien se redresse de son siège, attend un mot, une parole. Elle s'approche de lui avec un grand sourire et s'accroche à son cou ; parce qu'elle est comme ça Mathilde, elle a toujours du bonheur dans le cœur. Et, du haut de ses vingt-trois ans, elle lui murmure à l'oreille ce qu'a dit le docteur. " Il a dit qu'il n'y avait rien de grave, bien au contraire, que c'était tout simplement un bébé qui naîtra l'été prochain, au mois de juillet ".
Aurélien resta sans voix, il ne put trouver ses mots, tant la nouvelle était inattendue et en même temps si merveilleuse. Alors, il serra très fort Mathilde dans ses bras, et tous deux éclatèrent de rire en tournoyant au milieu de la chambre. Leurs rires étaient mêlés de bonheur et d'émotion. Aurélien s'empressa d'asseoir Mathilde sur le vieux fauteuil à bascule, sa Mathilde, fille du vent, qui allait bientôt lui donner un enfant, puis il rechargea la cheminée de grosses bûches de hêtre. Ensuite il lui retira ses chaussures, ses collants de laine recouverts de grosses perles de neige, sa veste en peau de mouton mouillée par le froid, et dans son élan, il lui ôta même son tricot humide. Mathilde, fille du vent et de la nuit se retrouva nue devant la cheminée, qui réchauffait son corps transit par le froid. Elle laissa aller sa tête en arrière, et rit aux éclats. Aurélien l'emballa dans une couverture bien chaude, puis distribua des baisers partout sur son corps. D'abord son front chaud, puis ses joues fraîches, sa bouche humide, son cou tiède, ses épaules engourdies, ses seins glacés, et enfin son ventre chaud, ce ventre porteur de bonheur. Mathilde, réchauffée mais fatiguée, s'endormit dans les bras d'Aurélien.
À l'aube, Aurélien se leva sans la réveiller, il la regarda dormir un instant, comme un enfant heureux devant un arbre de Noël, elle était si belle dans son sommeil. Il sortit au grand air admirer le soleil qui se levait sur la vallée. Les montagnes alentour, colorées de rose et de blanc par la lumière du jour naissant lui paraissaient plus belles que d'habitude et le ciel plus bleu, un bleu tellement beau qu'il n'en avait jamais vu de pareil. Puis, il sentit le vent, ce vent qu'il connaissait bien, celui qui amène le beau temps et qui met aussi du soleil dans la tête. Alors, il alla frapper à la porte de son voisin pour lui annoncer la nouvelle. La Louise, après l'avoir fait entrer, puis embrassé chaleureusement pour le féliciter et lui souhaiter tout plein de bonheur pour Mathilde, pour le petit et pour lui, l'emmena dans la chambre de l'Adrien, qui était allongé sur le lit, les mains jointes et l'air paisible. Elle lui dit, une larme retenue au fond des ses yeux fatigués ; " que son Adrien était parti cette nuit, qu'il était au ciel, mais c'était peut-être mieux comme ça, il a pas souffert, qu'il ne voulait pas du docteur, alors y serait bien tranquille là- haut, et que de toute façon, la vie va quand même bien continuer dans la vallée... "

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Le gardien des Sanguinaires

Toute la force, la rage, la brutalité des éléments viennent s'assommer, se disperser contre l'apparente nonchalance du récif, et ceci, irrémédiablement, sans lâcher prise une seconde, avec insistance, dans un combat perdu d'avance, où même la plus gigantesque des volontés n'y peut rien.
La vague dansante, tantôt creuse, aspirante, dévoilant son intimité bleutée ; bientôt ronde, gonflée, survoltée et rugissante, hurle sa colère et crache son écume sur la roche imperturbable de cet ultime bastion insulaire, abandonné par l'histoire.
L'édifice du haut de ses dix-huit mètres, émergeant d'une maison de style médiéval, avec créneaux et mâchicoulis, planté sur le point culminant de Mezzomare semble indifférent aux contradictions naturelles qui s'entrechoquent à ses pieds, qui se haïssent par grand chamboulement, comme pour mieux se réconcilier, s'aimer une fois le calme revenu, et cela, depuis près de deux siècles.
La blancheur virginale de l'ouvrage élancé et à la fois trapu, contraste avec le scénario turbulent se jouant tout autour de lui.
Le bruit est fracassant. La vague infatigable, acharnée, persiste dans un duel visiblement inégal - le liquide contre le solide. Le roc effilé, rugueux, tranchant, rejette les assauts avec une méprise presque désespérante. Le temps n'a aucune emprise sur ces combattants inassouvis. Les événements ne sont pas mesurables, ou alors sur une échelle née il y a si longtemps que même le granit rougeâtre du cap n'en a plus souvenir. Granit changeant de robe ou d'armure selon les humeurs marines. Cuirassé de noir lorsque roulent les grondements, enrobé d'un épiderme rougeoyant lorsque le soleil couchant, presque impudique, relève son masque et dévoile les formes paisibles et endormies du récif.
Alors, quand le ciel s'ouvre à l'obscurité, et que les vents s'inclinent, l'îlot reprend sa respiration. L'azur rallie le sang et tous deux s'étreignent comme des amants dans le souffle de la nuit.

" Lisandru " (liz'ann'drou) scrute l'horizon matinal, le sourcil froncé et la moustache en alerte, il mesure instinctivement la distance. Le vent a rapproché les côtes corses. La mer dessine une frise blanche ondulante, épousant des anses sablées d'argent, entremêlées de caps rocailleux, recouverts de maquis plongeant le nez dans les flots. À l'arrière - plein Est - Ajaccio s'éveille, la ville émerge doucement de sa couverture brumeuse. La journée se prépare, indifférente aux états d'âme de Lisandru.
Il sait qu'il sera bientôt déraciné de son île Lisandru. Île, sur laquelle le temps ne compte pas, ou si peu. Il appréhende pourtant le jour et l'heure fatidiques qui se profilent. Les chiffres inscrits sur le formulaire administratif reçu sous peu, et au bas duquel s'étale une signature agressive comme un vent d'hiver, griffe anonyme qu'il ne connaît même pas, mais qui lui crève les yeux et lui met le cœur en miettes. " Elle " non plus, ne connaît pas Lisandru. Cependant, elle agira comme un couperet, tranchant le cordon reliant l'homme à son histoire. L'échéance était fixée, implacable, non négociable - le dernier gardien s'en ira cet automne. La phrase sonnait encore comme une douleur persistante dans sa tête.
Il regarde l'édifice dont il est la sentinelle, ou plutôt l'âme. Une larme perle au coin de son œil, puis vient se cacher dans sa moustache, comme par pudeur, parce que Lisandru, il y a bien longtemps qu'il n'a plus mouillé ses yeux. Il ne se souvenait plus de cette sensation de fébrilité, de vulnérabilité. La notification se chargea de réactiver des douleurs presque oubliées...
Il perd là, l'amour de sa vie. Il crut pourtant qu'il résisterait aux éléments, aux aléas du quotidien, à l'évolution des hommes. Il n'avait pas prévu - ou il préféra oublier - ce jour tant redouté, ou le tampon encreur frappé sur le pli cacheté, ébranlerait les bases de toute son existence, comme un uppercut mal esquivé. Il comprit alors qu'un simple écrit était capable de remettre en question la nature des choses. Le papier plus fort que le roc - brisant sa quiétude - alors que les assauts incessants des vagues ne pouvaient le disloquer.

Il a toujours aimé se retrouver sur son îlot. Il ne s'y ennuyait jamais. Lisandru disait que les hommes qui s'ennuient, sont des hommes tristes au cœur vide.
Il ne rechercha pas la planète de diamants, ni l'île aux mille soleils, ni les contrées lointaines, peuplées d'amazones à la peau dorée et aux lèvres de feu.
Lui, il désirait une existence simple, sans galimatias grinçants à ses oreilles - sans express. Une vie faite de choses accessibles, avec de l'oxygène et du soleil, juste pour remplir son cœur, c'est tout. Parce qu'un cœur vide, c'est lourd à porter disait-il. Il disait aussi, que la solitude peut-être la meilleure des amantes, qu'elle laisse le temps au temps, mais que tout est question de dosage. Le temps ne se regrette pas, il se vit. Alors, sa vie il l'avait choisie depuis toujours, depuis qu'enfant, son père l'emmena ici, sur les Iles, les " Iles Sanguinaires. "
Le nom l'avait impressionné, effrayé, lorsque certains soirs, dans la " casa " de Coti- Chiavari, le grand-père lui contait ses vaillances de jeunesse sur les îles farouches. D'ailleurs, depuis la maison de son village, il voyait les Sanguinaires se dessiner sur l'horizon. Et, certains jours, lorsque la mer et le ciel brillaient du même bleu, elles semblaient flotter dans les airs. Seule la Pointe de la Parata, avec sa tour génoise, tentait de s'y accrocher.

Le phare, dernier rempart ou premier îlot, c'est selon. Tout dépend du sens et de la marche des choses. Il en a vu des choses Lisandru, ou s'il ne les a pas vues, il les a devinées, ressenties - au passage des vaisseaux fantômes, des cargos et autres embarcations.
Le flambeau, dernier symbole pour nombres d'aventuriers, de baroudeurs, de mercenaires aiguisés, qui, dès son franchissement, rêvèrent de s'approprier le monde, sourire aux lèvres, couteau entre les dents. Le phare, dernier lien avec la terre que certains hommes quittèrent par la force, le cœur déchiré, y laissant souvent une part d'eux-mêmes accrochée aux parcelles de leur territoire. La balise, cible figée, traçant une ligne de vie aux voyageurs du retour.
Le sémaphore, clignotement rassurant dans la pénombre - lorsque les étoiles sont endormies - rassurant comme un amour qui veille sur vous, traçant un chemin lisse, dépourvu de toute aspérité, que l'on ne quitte plus des yeux de peur de le perdre. Le phare est aussi un pont entre le large et la terre. On dit en Corse " qu'il y a autant de ponts que de saints et de diables. "

Le phare des Sanguinaires est son refuge. Il voudrait qu'il le reste à jamais. Seulement, il sait bien que ce morceau ne lui appartiendra bientôt plus, qu'il a beau s'y agripper de toutes ses forces, il s'en ira, emporté par un souffle. L'effondrement par le haut, dans toute sa verticalité, dans toute sa profondeur, l'ultime fragment que l'on voit s'éloigner, " le reverra-t-on un jour ? " Nul ne le sait.

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Jeff

Il disait souvent, lorsqu'il revenait de son trip, qu'il avait vu l'aigle. Pas celui qui est gravé sur son épaule, non, celui qui vole par-dessus les montagnes ; celui qui a l'œil, l'œil avec lequel on perce la transparence, l'invisible ; celui aussi, qui parfois entend les anges. Il disait, les yeux fixés sur le silence et le vide, que l'oiseau l'avait alors conduit de l'autre côté ; là où personne ne va, mais qu'on n'en ressortait jamais complètement indemne... " C'est une large et grande étendue reliant plusieurs mondes, plusieurs terres, plusieurs vies. Personne ne sait au juste où cela commence, où cela se termine. Entité mystérieuse réservée aux seuls initiés, aux alchimistes funambules, aux quêteurs du vide, de l'absolu, du subconscient, mais également du néant, et de l'enfer. Syndrome, tantôt subliminal, virant généralement au cauchemar, offrant des visions décalquées dans un ciel de poussière, dessinant des couchers de planètes multicolores sur une mer galactique endormie depuis des temps appartenant à d'autres temps ".

Le poing fermé de Jeff s'ouvrit lentement, libérant des doigts crispés et atrophiés, et, juste au-dessus, la bête furieuse, avec son venin fantasmatique et illusoire, suspendue dans la chair de son bras par une aiguille métallique, qui le suçait jusqu'au sang ; elle ne lâchait plus sa proie ; elle s'agrippait à la veine, laissant s'écouler un léger filet vermillon.
Jeff, assis sur le sofa, le haut de corps appuyé contre le mur, s'affala gentiment, écarta ses membres engourdis en les allongeant sur le matelas usé. Ses bras meurtris par les morsures de la seringue, glissèrent le long de son corps. Jeff sentit venir le carrosse de Cendrillon, prit l'express, puis s'envola, il survola un instant la ville illuminée. L'aigle qui le suivait quelquefois dans ses voyages lui donna ses ailes, son corps, et son œil ; alors, il aperçut un autre monde, un autre ailleurs.
Les deux grosses enceintes acoustiques, disposées à même le plancher, hurlaient et toussaient les sons distordus et plaintifs de " Voodoo Child ". Combien de temps ? Il ne le savait pas, il ne le savait jamais, ni d'ailleurs s'il reviendrait, il s'en foutait. Alors, quand ses yeux retrouvaient le sol, il souriait et s'allongeait sur la couche, et murmurait qu'il était allé marcher par-delà les nuages, qu'il avait aperçu " l'enfant vaudou ", celui qui le guiderait dans ses recherches musicales et spirituelles. Ensuite, il montait encore le volume sonore d'un cran, puis s'endormait jusqu'à pas d'heure. Au réveil, il avouait qu'il avait des guêpes dans la tête, ça le faisait toujours rire. Ce fut peut-être la dernière expérience de Jeff, sa dernière vision, son ultime voyage.

Un soir, alors qu'il faisait beau, que l'été avait pris ses quartiers, assis à une terrasse, il se raconta, parla un peu de lui, de sa famille. Il disait qu'il était né à deux pas d'ici, Rue Garenne, d'une mère andalouse, femme douce, humble, attentionnée et prévenante. Il avait deux sœurs aînées. Le père, homme un peu rustique mais convivial, naquit dans un petit village proche de la ville. Il travailla durement toute son existence sur cette mer bleue qu'on apercevait depuis les fenêtres du logis familial. Ses absences rythmaient la vie de famille, famille finalement sans histoire. Pourtant, un soir d'automne humide et après un méchant coup de tabac, la mer revêtit son manteau gris et triste ; elle recracha une épave, dans laquelle la vie d'un homme et celles de deux camarades bascula, laissant la place au vide.
Après une scolarité hasardeuse, Jeff partit découvrir le monde, visita l'Afrique, les grands espaces sauvages. Il entrevit les bonheurs de la chair et les réalités du cœur avec une belle Anglaise, sur un lac proche de Zanzibar et du Tanganyika, devenu Tanzanie. Il ne fouillait jamais les choses simples Jeff, il s'entortillait fréquemment dans des aventures et des histoires nébuleuses. Idem lorsqu'il grattait sur sa guitare, il prospectait perpétuellement le son unique, le sien, pour ressembler aux grands, aux meilleurs guitaristes, qu'il était capable de reconnaître dès la première vibration d'une corde.
Il mit ensuite le cap sur le Grand Nord, s'émerveilla des paysages et des lacs finnois. Les saunas lui laissèrent quelques lumineux souvenirs. Par contre, la voracité des insectes diptères femelles, piqueuses et buveuses de sang, vivant en ces lieux septentrionaux, lui fit passer quelques nuits sans sommeil. Jeff rigolait souvent en se remémorant ses quelques faits glorieux et raconta que, depuis lors, il avait un moustique dans les circuits.

Au retour, il poursuivit des études musicales, exécuta quelques petits boulots grappillés à gauche à droite, juste de quoi vivre chichement dans son quartier coloré et paisible de la vieille ville. La musique c'était toute sa vie, elle l'inspirait, il aurait souhaité pouvoir en vivre, seulement, il y a toujours eu beaucoup d'appelés et peu d'élus, et ça, il le savait. Alors, il grattait et grattait encore sur sa vieille " Fender ", la même que "Jimi Hendrix " disait-il avec fierté. Au cours de " jams " décadentes, il mitraillait, bombardait des sons rugissants sortis de nulle part, qui, explosaient la baraque, déchiraient le silence de la nuit, et vous mettaient les poils au garde- à-vous. Pour accompagner ses délires musicaux, il éructait des textes qui appuient et touchent, là où ça fait mal. Il disait que bientôt, il ferait le tour du monde et foulerait les plus grandes scènes. Lorsqu'il parlait de cela, ses yeux et son visage s'illuminaient un instant, puis, comme s'il connaissait déjà la réponse, son expression s'embrumait, alors, il allumait une clope en tirant de longues bouffées, l'air songeur et un peu désenchanté.

Un beau jour, Jeff disparu. Janis, sa muse et compagne, Joe et les autres qui partageaient son appart et ses expériences dévoreuses et dévastatrices, ne décodèrent que dalle. De toute façon, il y a déjà un bout de temps qu'ils ne déchiffraient plus grand-chose, qu'il n'y avait plus d'étincelles dans leurs yeux, que seul le fluide ravageur et dévastateur coulait encore dans leurs veines. Ils n'avaient plus d'aujourd'hui, ni de demain, juste un passé, comme tout le monde, ou peut-être pas, peut-être un passé d'innocence et d'insouciance, qui un jour bascula par-dessus la balustrade et vint s'éclater et se briser sur le bitume nauséabond de l'autoroute de l'indifférence, fonçant à toute allure vers un pays miraculeux ; où la vie se transforme subitement en peau de chagrin, avec sa déchéance et sa misère ; où rôdent les hyènes et les vautours en costumes trois-pièces, toujours à l'affût, prêts à fourguer leur camelote à des vies assignées, à défiler en un clin d'œil pour avoir croqué la blanche et aveuglante utopie.
Jeff, lui, y croyait encore, c'est pour cela qu'il mit les voiles, il voulait aller là où l'on peut encore marcher dans l'herbe verte, le sable chaud, et sentir les parfums de la vie. Cette vie qu'il martyrisait pourtant, mais qu'il désirait voir renaître ailleurs, sous d'autres cieux, loin de ce gâchis.

Il oublia, ou alors il laissa volontairement une photo en noir et blanc un peu jaunie, épinglée au mur, comme une trace d'espoir d'un possible retour. Photo sur laquelle on apercevait une femme jeune, grande et belle, les cheveux noirs tirés en arrière et attachés sur la nuque, avec à ses côtés un petit garçon en culottes courtes, qui se tenait bien droit. Il portait des chaussettes blanches, avec des souliers vernis ; une veste de coton fermée jusqu'au cou par de gros boutons en cuir. Il avait une mèche blonde sur le front, avec une raie sur le côté et un beau sourire. La femme était certainement sa mère, elle traînait une valise dans la main droite; de l'autre, agrippait l'enfant, et à ses côtés, se tenaient deux fillettes un peu plus grandes que lui, certainement ses sœurs. Elles portaient chacune une petite robe identique imprimée de fleurs du printemps. On aurait dit des jumelles, peut-être de vraies jumelles. Au loin, on devinait un bateau, puis la mer, avec le soleil qui se réfléchissait dessus. Jeff ne parla quasi jamais de sa famille, pas plus que de cette photo d'ailleurs. Il a fallu qu'il disparaisse pour qu'on la remarque, là, bien accrochée sur la paroi, avec ces regards fixes qui vous interpellent, ces regards qui vous aspirent, réveillant votre conscience.

La ville n'a pas changé depuis toutes ces années, avec ses ruelles colorées, ses boutiques parfumées, ses éventaires de bouquinistes et marchands de disques d'occasion. Ses cafés et bistros qui s'animent à la tombée de la nuit, elle est toujours trépidante. Je suis content d'y revenir, de la sentir vibrer, de humer ses odeurs fortes et caractérielles ; revoir le port, les gens, les troquets. D'ailleurs, c'est à " La Huchette ", petit bistro de noctambules au décor de cave à vins, que je le revis. Il était planté au bar, s'humectait le gosier d'un petit vin local. Il se retourna instinctivement, comme s'il avait senti une présence. Alors, il me fixa du regard, fronça les sourcils, il avait bonne mine, le visage un peu creusé par le temps, mais il avait l'air en forme. Cela me rappela l'école du quartier, lorsque nous tapions ensemble dans le ballon, il avait déjà cet œil avisé et futé, de celui qui ne doute de rien. C'est à cette époque qu'il s'acheta sa première guitare, une " Alhambra ".
- Jeff ?
Il me regardait toujours, puis daigna enfin sortir un son.
- Putain c'est toi ? Mais qu'est-ce que tu fous ici ? J'y crois pas !
Je restai baba, c'est lui qui n'y croit pas, c'est la meilleure de l'année ! Comme si je revenais d'un autre monde. Et lui, planté là, avec son jeans propre, sa chemise impeccable, et son cuir de vieux rocker. Lui, qui disparut, il y a déjà si longtemps, lui que l'on croyait dilué dans un monde fait d'illusions perdues.
Il est revenu pour voir sa mère et prendre des nouvelles de ses sœurs, me dit-il.
Il me raconta ensuite qu'il vivait quelque part dans le Nord de l'Europe. C'est là-bas, qu'à l'époque, il partit sur un coup de tête, pour s'en sortir et pour prendre ses distances avec toute cette crasse. Respirer le grand air, enfin, se reconstruire me confia-t-il avec un air grave et triste, qui en disait long sur son calvaire, sa longue traversée. Il avait vendu ses guitares pour payer le voyage, mais avait soigneusement gardé sa toute première, celle, qui à ses débuts le fit tant rêver, elle avait trop de valeur à ses yeux pour qu'il puisse s'en séparer.
À présent, il bosse dans le tourisme, il a monté une petite affaire avec un gars de là-bas. Ils louent des scooters des neiges, et promènent les voyageurs en calèches ou à cheval. Ils proposent également des bungalows, avec sauna et tout et tout, mais sans les moustiques me dit-il en rigolant.
Et le soir venu, pour égayer un peu les longues veillées boréales et lorsque les gens lui plaisent et qu'ils ont envie de faire la fête, alors il sort sa guitare, sa bonne vieille gratte, puis pince et tire sur les cordes jusqu'à plus d'heure. Enfin, il me dit un grand sourire suspendu à son visage, qu'il est toujours le dernier à rester debout...

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Une heure de la vie d'une chercheuse d'or
(Natacha Akelieva - Daniel Huguelet)

Le vent fouettait si violemment, qu'une banderole suspendue au-dessus de la route s'est détachée, et est venue s'enrouler autour d'un poteau d'éclairage, comme une nappe lavée toute plissée et oubliée sur une corde fléchie.
" ...Que le haut-parleur de l'arrêt de bus dégringole... " - a pensé Sacha !
La " publicité " qu'on diffusait par ce machin lui donnait chaque fois des nausées et la faisait grimacer, tant les annonces criardes manquaient lamentablement de génie créatif.
- Au magasin " Eléphanteau bleu " vous trouverez tout ce qu'il faut pour satisfaire vos rêves les plus fous !
" Qu'est-ce qui les fait croire que je rêve d'un éléphanteau... ? "
Le haut-parleur enchaîna :
- Qu'est-ce que c'est que d'être patriote de la Russie ? - C'est voir son cœur saigner pour la Russie !
- Qu'est-ce que c'est que d'être patriote de la Russie ? - C'est aimer la Russie de toute son âme !
- Qu'est-ce que c'est que d'être patriote de la Russie ? - C'est travailler pour la Russie sans relâche !

Le bus arrive enfin, Sacha grimpe les deux marches métalliques, puis s'installe à l'arrière du véhicule. De grosses gouttes humides tracent des chemins hasardeux sur la vitre épaisse, qu'elle s'empresse de balayer d'un revers de la main. Sacha regarde, sans vraiment les voir, les badauds zigzaguant tête baissée sous les coups de boutoir du vent, qui ne relâche pas son emprise sur la ville. Les voitures, voguant sur l'asphalte ruisselante projettent de grandes gerbes d'eau qui viennent s'échouer contre la carcasse de l'autobus.
Son regard est soudain attiré par une affiche grand format, épinglée sur un mur proche de la Cathédrale "Saint Nikolas", tout de blanc vêtue, sise au beau milieu d'un vaste quartier d'immeubles résidentiels.
Sur un fond tricolore, on a tout bêtement disposé trois photos de type passeport. Deux mecs mafflus, les oreilles symétriques, les pommettes rondes, la mèche brillante, le menton retroussé ; et une femme pas moins mafflue mais blondasse. Ceux qui : " De toute leur âme, et sans relâche... " Le tout était titré : - Patriotes de la Russie.
" Alors la Russie n'en a que trois... ? "
Une période de propagande électorale, c'est à chaque fois une époque très spéciale dans la vie du peuple russe - comme une crise saisonnière de schizophrénie.

Le processeur bourdonne doucement. La souris se cramponne docilement aux lignes choisies. L'indicateur des pages change le 2 pour le 3, le 4 pour le 5. Le tableau grandit en ajoutant des cases en haut, en bas, au milieu. Par devoir professionnel Sacha fouille des tas d'infos sur le Net, pour en sortir ce qui lui semble être digne d'être inscrit dans les pages d'une revue historique, publiée sur le site local pour lequel elle travaille.
L'image de la région préférerait être faite de nouvelles qui flattent les ambitions provinciales : " Ce bled n'est pas autant perdu que vous le croyez ! Ici, vous savez, on est encore : Oh là là ! ". Il faut dire qu'ici, aujourd'hui comme par le passé, il reste vraiment pas mal de choses qui méritent de la reconnaissance, du respect et de la gratitude - en plus des Oh là là... !
Actuellement, Sacha rédige des chroniques et des récits puisés dans les fondements de l'histoire de son pays.
C'est cette partie du calendrier, qui lui fit passer de longues heures aux Archives de la ville - au milieu des livres aux pages jaunies et aux reliures usées - au cœur des manuscrits, qui, lorsqu'on les ouvre, diffusent les parfums du temps et de l'histoire.
Là, dans chaque ligne respire la Russie qui n'existe plus, qui est morte depuis 1917. Cela faisait tout de suite réapparaître un mélange de tendresse douloureuse et de cafard noir qui serrait et piquait le cœur de Sacha. " La Grande Russie, elle serait comment, si...? "

"...L'Impératrice Anna Ioanovna remerciait les habitants de la ville d'Orenbourg d'être restés fidèles à la Tsarine à l'époque ténébreuse de la révolte Pougatchiov... "
" ...Le Tsarévitch, futur Empereur et Souverain Alexandre II de passage dans la région, visita la ville d'Orenbourg... "

Les archives toutes récentes, elles aussi réveillaient parfois la fierté de cette ville provinciale et modeste, plantée au confluent de l'Oural et de l'Or - mais riche malgré tout en noms et en événements vraiment remarquables. Sacha, relevait, transcrivait des annonces, des chroniques sur l'or et l'argent des victoires sportives - des nouvelles sur les arrivées de Rostropovitch, de Maurice Druon...

Parfois, aux détours des pages cliquées sur divers sites d'information régionale, l'actualité s'étalait là, comme une masse visqueuse collée sur son moniteur. Elle apparaissait, irrémédiablement, bien en évidence sous les yeux assombris et révoltés de Sacha.
"...Nuages gonflés de substances polluantes, moches, et qui sentent mauvais, assidûment suspendus sur la région... "
" ... Des gamins volent des trappes de canalisation et des plaques en bronze dans les cimetières... "
" ...Coupures d'eau... "
" ...Une vieille dame est arrêtée pour trafic d'héroïne... "
" ... Au dispensaire pour les orphelins et les enfants sans domicile fixe, on économise sur l'anesthésie et sur les pansements... "
" ...Coupure d'électricité... "
"...Les exploitants locaux des ressources naturelles de gaz et de pétrole, affichent des bénéfices colossaux... "
Sacha, penchée sur son écran, les jambes croisées, la frimousse appuyée dans la paume de sa main, pousse un gros soupir...

En jetant sans cesse des regards en bas, au coin du moniteur, elle vit enfin passer les soixante minutes dues et déterminées par elle-même. C'était le plafond fixé pour ce travail de forçat. Alors, soulagée, elle a fermé le fichier, nettoyé les pattes de sa souris, passé un coup de chiffon sur l'imprimante, l'ordinateur, la table - puis s'est servie une tasse de thé bien chaud à la framboise.
Sacha a ouvert le dernier message d'Antoine. C'était son unique connaissance virtuelle, mais pas à l'aveugle. Ses récits trouvés sur Internet étaient tellement sympathiques, qu'elle a voulu dire cela personnellement à Antoine, et l'a trouvé par l'intermédiaire du site où il publiait ses écrits.
Le message n'était pas encore ouvert, c'était son dessert bien mérité après ces soixante minutes.

" ...Si tu connais un peu la France, tu peux facilement imaginer la Suisse, c'est presque pareil. C'est un joli pays, vallonné et montagneux, avec des lacs et de petits villages pittoresques. Tu as raison, ça ressemble peut-être à une sorte de paradis. C'est ce que bien des gens de part le monde imaginent, ou, pour orner le tableau, je pourrais dire que ça ressemble au village des Gaulois dans les " Aventures d'Astérix " - cerné de toute part par la grande Europe, mais, qui résiste encore et toujours à l'envahisseur !?!"

Sacha, pensive relève la tête, ses yeux fixent l'horizon qu'elle aperçoit au loin par-dessus le rebord de la fenêtre. Il est déjà vingt-deux heures. La nuit est tombée sur la ville fatiguée et somnolente.
" ...Une preuve de plus que le paradis ça existe. Là-bas, on ne vole pas les trappes des canalisations, ni les plaques en bronze dans les cimetières. Là-bas, " les vieilles " cultivent des buissons luxuriants de roses parfumées, et font des confitures aux oranges. Elles ne plantent pas des pavots pour fabriquer de la drogue. Là-bas, il n'y a pas d'orphelinat, parce que les bébés ne sont pas mis au monde à côté d'une déchetterie, mais dans des chambres d'une blancheur de neige, dont les fenêtres donnent sur les sommets bleus et ensoleillés des montagnes...Qu'est-ce que je voudrais croire que la Russie, elle aussi deviendra un jour le " paradis ", et pas la voie de " la purification spirituelle " pour ces malchanceux dont le chemin du Paradis passe par l'épreuve de la Grande Russie... "

Un bruit de quelque chose en verre, jeté et cassé, a retenti sur le toit du magasin situé en contrebas de l'appartement de Sacha : " tzing ! "
" ...Si ce " tzing " eût été fracassant, il s'agirait probablement d'une bouteille. Donc, ce n'était qu'une fiole, vidée d'une petite dose de cocktail " pharmacologique ", et tombée de nulle part. ... " J'ai les yeux fatigués... "
Sacha, un plaid épais posé sur les épaules sortit sur le balcon. Le vent, fatigué d'être violent s'est calmé. Mais son balai fou a apporté - juste sous ses fenêtres - tout ce qui était parsemé un peu partout sur le toit : boîtes carrées en plastique avec des restes de petite salade, paquets en carton, journaux froissés, bouteilles de bière, emballages de serviettes hygiéniques, mégots mouillés... Cette composition de l'art abstrait moderne était couronnée par un tract, qu'une bourrasque avait cloué contre l'armature du balcon. Sous les gifles du vent affaibli, il se tournait avec prévenance, laissant apparaître un titre bien réglé : " Mandat ", et sur son verso, on pouvait lire " Mon programme politique ". Ça commençait par une thèse purement russe, éternellement russe, désespérément russe : " Au Grand Peuple - Le Grand Avenir ! ".


* * *

Le soleil réchauffe quelque peu l'ambiance printanière. Le vent du Nord soulève des nuages de molécules, qui, s'en viennent habiller la région d'un film de poussières jaunes - particules vitales au renouvellement des espèces végétales. Phénomène habituel et saisonnier, inscrit irrémédiablement dans les cycles du temps.
Il est dix-huit heures, Antoine traverse la petite ville fortifiée.
" Celle-là surgit dans l'histoire régionale à la fin du premier millénaire. Ayant appartenue aux Comtes d'Alsace, puis envahie par les Bourguignons avant d'être rétrocédée à l'Evêque de Bâle, et enfin, cédée à la Suisse en 1815 à la fin du règne napoléonien ". Petite ville, sur les hauts de laquelle domine une tour cylindrique aux apparences protectrices. Imperturbable, elle se dresse fièrement au-dessus des esprits et des hommes. Elle est chemisée d'une carapace faite de pierres savamment assemblées, et surmontée d'une coiffe pointue recouverte de petites tuiles rouges en forme de langue de chat.
La Tour Refouss, avec ses hourds et ses meurtrières fermées par des membranes de Plexiglas, a encore en mémoire nombres de drames et de vies humaines venus s'échouer à ses pieds au cours des siècles.
Antoine observe le donjon, et, semble percevoir les cris de douleur, de souffrance laissés par les guerriers conquérants, et autres envahisseurs au pied de la citadelle. Peut-être même, ceux plus contemporains inscrits dans la pierre de l'édifice par quelques âmes perdues, dévorées par la solitude, asphyxiées par les rythmes de vie féroces imposés par un monde paradoxal : généreux, ouvert, communicatif, et en même temps tellement artificiel, individualiste, cruel et sans pitié...

Les gens sont souriants et d'humeur guillerette en cette fin d'après-midi. Les avenues ont-elles aussi revêtu leurs tenues légères et colorées. Les carrosseries pimpantes et ronflantes sillonnent les rues, immuablement balayées et fraîchement lavées de la petite citée. Les arbres arborent la coupe " printanière ". Le tout, savamment aligné au cordeau tout bien comme il faut. Tout semble sous contrôle, calme et paisible ...

Antoine arrive chez lui un peu abîmé après une longue journée de travail. Il s'étire amplement, imitant le chat ronronnant qui vient s'emberlificoter entre ses jambes. Saisissant la télécommande du téléviseur, il zappe rapidement les chaînes sur le réseau. L'actualité s'étale sur le petit écran, navrante, prolixe, presque ridicule.

"...Les autorités ont décidé de créer un groupe d'étude chargé d'analyser les influences comportementales des citoyens vivant en situation conflictuelle avec leurs semblables - une sous-commission interdépendante, mais rattachée aux services de l'état sera également mise sur pied pour mener une analyse transactionnelle neutre sur le sujet en question - le tout sera coordonné par un groupe d'experts juridiques représentatifs des courants politiques actuellement au pouvoir. On se dit très optimiste dans les milieux concernés - les premiers résultats de l'étude sont attendus pour le deuxième semestre 2012... "
"...Pour des raisons de sécurité, il sera prochainement interdit de se promener dans les bois, dès que les rafales de vent dépasseront un seuil limite. Celui-ci reste encore à déterminer, car au stade actuel des études, les avis des nombreux experts divergent encore quelque peu sur la question... "
" ...Stupeur ! On a constaté que des ouvriers des pays de l'Est travaillaient sur les chantiers des transversales ferroviaires pour un salaire de misère, et vivaient dans des conditions abominables... "
"... Deux chercheurs des laboratoires universitaires ont découvert que les bouses de vache généraient un gaz nocif, qui s'attaquerait à la couche d'ozone. Les autorités lancent un cri d'alarme... "
Le paradis a perdu la raison et la juste mesure des choses, on nage en pleine paranoïa compulsive et collective ", songe-t-il.
Antoine, dubitatif, appuie sur le petit bouton rouge et sort prendre l'air dans le jardin. Jardin sur lequel flotte un bruit lancinant de tondeuses à gazon et de débroussailleuses électriques - rituel inaltérable sévissant à chaque apparition solaire ou presque.
Il observe au loin l'horizon qui se détache sur la plaine. Pensif, il se remémore les récits de Sacha. Elle est arrivée un beau jour dans sa boîte de messagerie, une agréable surprise, mais pas due au hasard. Sacha est tombée sur quelques textes d'Antoine publiés sur le net...

" J'ai les yeux fatigués... "
" Finalement, peut-être bien que le Paradis n'existe pas. Peut-être qu'il nous suffit de l'imaginer. Voilà la clé du mystère, le Paradis n'est pas palpable, il n'est pas visible. Le Paradis naît dans notre imaginaire, il suffit probablement de fermer les yeux, et de laisser courir les mots et les images, ainsi, sans doute, pourra-t-on le sentir, l'apercevoir.
Peut-être que le Paradis, c'est cela, tout simplement... !"

Natacha Akelieva - Daniel Huguelet

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H201

Le gros 4x4 noir plante ses gommes devant le shop de la station service de Castle Rock, mordant méchamment la bordure du trottoir. Jack, le teint blême, l'œil rouge et fatigué sort en claquant la portière. Une chemise griffée, crasseuse, qui dut par des temps meilleurs être d'une blancheur éclatante, colle sur sa peau molle, transpirante. Ca sent la crème solaire, l'anti-moustique, les toilettes des stations autoroutières.
Il pénètre dans la boutique, se faufile entre des êtres statiques plantés au milieu du bazar, comme s'il avait reçu un préavis lui octroyant une priorité absolue sur ses semblables.
Jack, conscient que la gravité de la situation vient de sonner le glas d'une liberté éphémère déjà enregistrée dans le passé, bouscule tout. Il veut s'informer des derniers événements, des derniers rebondissements, espère en vain un revirement magistral. Mais il sait bien que ce n'est plus possible !

" Bob the Fish " paré aux couleurs d'une corbeille de fruits exotiques, bidouille sa boîte musicale, sautille sur l'écran haute définition accroché derrière le comptoir. Bob éclate les charts en ce moment avec son dernier single " Virus ". Album qui écoule une musique ethno-space diffusée en boucle sur le réseau local. L'image et le son jouent à cache-cache, la réception est plus qu'approximative. Ça ressemble à un goutte à goutte planté dans ce lieu perdu - le maintenant en vie - mais pour combien de temps encore ?
Plus de canaux accessibles, plus d'infos, plus de communications en ligne - tout est liquéfié - le H201 est en train de tout bouffer. Ce truc est vachement offensif.
Virus, un mot brûlant par les temps qui courent. Un mot qu'il convient de replacer dans le contexte de ce mois de juillet 2019. Juillet ou août ? Jack ne sait plus, mais ça n'a plus beaucoup d'importance - tout le monde s'en fout !

La faim lui tord les tripes. Il crève de chaud et de soif. Il roule depuis des heures, des jours peut-être ; à cours de benzol - terminus Castle Rock - au confins de l'état… mais quel état ? Il a juste aperçu le panneau à l'entrée du bled, mais n'y a pas prêté grande attention. Il pressent qu'il n'ira pas plus loin. Le carburant est déjà contaminé, bousillé, comme : l'eau, l'air, la bouffe, même le ciel tire la tronche derrière sa couleur orangée.
Ca lui rappelle un vieux film d'Oliver Stone " Ici commence l'enfer ". Bobby Cooper pète une durite en plein milieu de nulle part sur une route dans le désert. Il se rend à la petite ville de Superior où un garagiste demeuré lui annonce des délais de réparations conséquents en lui relevant le menton avec le canon de son flingue. Obligé de prendre son mal en patience Bobby a l'occasion de se frotter à l'atrabilaire Blake, mais aussi de s'attirer des ennuis lorsqu'il tente de séduire la superbe Grace .

Jack saisit un journal posé sur le comptoir, jette un œil sur les étalages, n'aperçoit rien de comestible, même plus de quoi soulager sa soif, puis jette machinalement une poignée de pièces sur la table, comme si tout cela avait encore un sens. Le gars assis sur sa chaise derrière le bar le regarde d'un air hagard - espérait peut-être un signe salvateur - mais comprit très vite que Jack est logé à la même enseigne, qu'il n'est pas le messie, mais un zombie errant comme lui et tous les autres. Jack rebrousse chemin en marmonnant des impolitesses dont il ne maîtrise plus le sens, mais qu'il régurgite par simple habitude. Le quotidien qu'il a en mains est daté de trois ou quatre jours. Il relève les yeux, regarde le ciel, s'accroche à son journal, il sait maintenant qu'il a tout perdu, que c'est foutu.
Le H201 et ses mutations éclaires dévorent et fusillent tout sur leur route à la vitesse du vent. Les réseaux quels qu'ils soient - les structures, les corps vivants, l'eau, les végétaux - tout y passe.
Même les rues sont désertées. Où sont-ils tous ? Sont-ils déjà désagrégés, dispersés, ou ont-ils eu le temps de fuir ? Mais où ? Ceux qui restent, semblent vraiment mal en point !
- Merde ! Tout est bouffé par cette saloperie ! Comment ais-je pu faire cela ? Comment en est-on arrivé là ?
La sueur perle sur son front. Le vent se lève.

Jack jonglait avec les molécules, les cellules, les atomes. C'était un homme de science redoutable dans un passé encore proche, si proche qu'il a l'impression que c'était hier, ou peut-être avant-hier, il ne sait plus très bien. Un chercheur - première classe - comme sa voiture et sa villa misent à disposition par " Biotechnologic ". Il se berçait de l'illusion qu'il accomplissait quelque chose de super - intelligent. Il se croyait éternel, indestructible. Il n'a jamais songé qu'à l'échelle planétaire il n'était qu'un spermatozoïde se débattant dans un océan de matière.
Tout est allé tellement vite. La disparition des composants H201 des labos secrets de BioTechnologic, ainsi que des études génomiques et de ses applications. Etudes dont le but absolu consistait en la mise au point du sérum " BeautifulPeople ", qui octroierait aux receveurs un état excisé de toute violence - un état obéissant - programmable à souhaits. Une prise unique suffirait pour une période de dix à douze mois. Le sérum était toujours au stade des essais thérapeutiques, mais laissait percevoir de belles perspectives. Le gouvernement était bien entendu très intéressé. La maîtrise des sujets - un contrôle total de l'individu - de sa descendance. Tout cela laissait augurer un nouvel ordre planétaire.
En matière de ressources dans les régions du globe géopolitiquement miséreuses, cela faisait des décennies que la demande dépassait l'offre. Mais aujourd'hui, le globe entier était touché. BeautifulPeople contribuera à réguler tout cela en présageant également de copieux bénéfices pour BioTechnologic. Jack était dans le coup !
Une programmation des naissances réduirait rapidement la population dans les régions critiques. Les effets du sérum pourraient être réversibles et évolutifs en fonction des expériences et des résultats obtenus. La surpopulation, à l'origine - on le voit souvent - des dégradations environnementales, de l'épuisement des richesses naturelles, des famines et des guerres serait ainsi contrôlée et maîtrisée. Les scientifiques et les grands stratèges politico - financiers, rattachés inévitablement aux classes dirigeantes furent unanimes sur ce point. Seulement, la question que tout le monde se posait était la suivante :
- Qui aurait accès à la chose, et qui aurait le pouvoir de décision ?
BeautifulPeople claironnaient-ils en cœur, rendra d'immenses services à la société dans son ensemble et donc à la planète toute entière. Les investisseurs étaient très emballés. Toute l'affaire était bien évidemment gardée dans le plus grand secret.

Cependant, des fuites se produirent et certains scientifiques de la " CorpMedic " premier concurrent mondial de BioTechnologic avec l'appui de ministres véreux et de financiers peu scrupuleux, parvinrent à dérober des molécules du H201, sans toutefois en connaître toutes les subtilités, le potentiel et les dangers !
Chez Biotechnologic, lorsque le virus s'attaqua à la racine du système, les capitaux investis par Jack et tous les autres se consumèrent comme un sorbet au soleil, il n'eut même pas le temps de se lécher les doigts. Jack, dépassé, ne vit rien venir, ne comprend toujours pas !
Les labos étaient pourtant protégés par les systèmes de surveillances les plus perfectionnés, un service d'ordre robotique parés aux virus mutants les plus fous, les plus imprévisibles. Les secrets gardés dans des galeries souterraines profondes de plusieurs centaines de mètres et construites en béton armé et en acier haute résistance. Apparemment, les enjeux étaient tels que les fauves affamés furent lâchés et l'appât du gain les rendit inconscients des risques qu'ils encourraient et qu'ils faisaient prendre à la planète.

La dispersion fulgurante du H201, génome basique créé de toute pièce pour la mise au point du sérum fit des ravages en quelques jours. Les mutations qui s'ensuivirent, imprévisibles, infernales. Le H201 mutait d'heures en heures, devenait H202…H203…BioTechnologic n'eut plus la maîtrise du monstre qu'elle avait créé.

De toute façon, où était la solution ? La société n'était qu'une sorte d'animal fabuleux devenu incontrôlable, faisant table rase de tout ce qui se présentait à sa gloutonnerie, ne laissant sur son passage qu'un paysage consumé. Elle n'apprenait jamais, mais répétait inlassablement et éternellement les mêmes erreurs, proposait un bonheur à court terme en échange d'un malheur à long terme, générait des cadavres et des immondices, bouffait imperturbablement chaque morceau de vie, aspirait chaque molécule d'oxygène, suçait chaque goutte de sang de la terre, pour fabriquer des bidules et des trucmuches très vite dépassés et démodés. Alors, hein ?
Alors, il prit la route, partit tout droit en direction du nord, parce que le nord, on lui a toujours dit qu'il ne fallait pas le perdre, et comme aujourd'hui il sait qu'il a tout perdu, il est parti en direction du nord. C'est con ! Mais voilà, il n'eut pas le choix.

Le vent devient violent, le ciel orangé menaçant. Jack se réfugie dans son 4x4. Une pluie subite déverse de grosses gouttes qui maculent le pare-brise comme des traces de maquillage imprimées sur la joue par des larmes brûlantes. Il secoue la tête, gêné par le manque d'oxygène et par le vent asphyxiant. Jack regarde le tableau de bord de sa voiture, l'indicateur de température a dépassé les cinquante degrés, le ciel est de feu, et la pluie chaude se transforme en brume au contact du sol, laissant s'échapper des fumerolles colorées de poussières sablonneuses.

Ses yeux se ferment… les souvenirs défilent.
…Il se revoit au siècle passé sur le continent européen. Il doit avoir quatre ou cinq ans. Il dort seul dans une petite chambre sous le toit de la maison. Pour y accéder, il faut passer par l'extérieur et grimper un grand escalier en bois. On arrive sur une galerie couverte où séjournent des chats. Grand-mère y suspend également son linge. L'hiver, les draps humides qui sont mis à sécher sous la galerie deviennent durs comme du carton. Alors, Jack se prend pour un boxeur et donne de grands coups de poing dans le linge gelé.
…La nuit, lorsque le vent souffle et siffle sous la toiture, Jack se glisse tout au fond de son lit n'osant plus bouger, et surtout, plus redescendre le grand escalier sombre
… Marilou arriva avec son grand frère et ses parents pour passer l'été dans le village.
Ils séjournent dans une maison bleue avec de grandes fenêtres et un beau jardin. Devant la bâtisse siège une vieille fontaine taillée dans la pierre. Marilou doit avoir quinze ans, ses cheveux ont la couleur des blés, et ses yeux sont clairs comme le ciel d'été. Elle est belle comme la princesse d'un conte pour enfants, conte que lui raconte quelquefois grand-mère pour l'aider à s'endormir…
Jack joue souvent dans la fontaine devant la maison bleue. Parfois, Marilou vient jouer avec lui. Elle passe bientôt tous les jours le chercher pour aller se promener autour du village, cueillir des cerises dans les vergers, écouter les oiseaux… Ils partent à l'aventure, et lorsque ses jambes fatiguent, elle le prend sur son dos ou sur ses épaules.
Chaque début d'après-midi, il attend le moment où Marilou viendra. Il se dépêche de terminer les petits travaux que lui demande de faire grand-mère, pour surtout ne pas être en retard.
…Un jour, elle vient lui dire au revoir, elle doit partir. Jack ne sait pas ce que cela veut dire, il croit que Marilou sera toujours là…
Le lendemain, ne la voyant pas, il va la chercher. La maison bleue n'a plus ses grandes fenêtres. Elles sont cachées derrières des volets en bois gris. Il revient pendant plusieurs jours attendre près de la fontaine, mais sans succès…

Une violente déflagration secoue la voiture ! Jack rouvre les yeux. Un vieux camion vient de percuter la station service ! Deux mecs blafards avec des têtes de cinglés affamés en sortent armés de pétoires gros calibres, de celles qui vous collent un type au mur sans qu'il ait eu le temps de dire " putain ! " Ils ferraillent à tout va, font place nette, dégomment toutes créatures encore vivantes dans le périmètre, pénètrent dans le shop, en ressortent aussitôt après avoir allumé la cervelle du tenancier et dévalisé trois babioles dans son échoppe. Jack pétrifié s'est laissé glisser sur le siège passager. Il sent un liquide chaud humidifier sa chemise. La douleur piquante devient brûlure insoutenable.
…Ses yeux se ferment à nouveau… Le ciel s'éclaircit, la pluie cesse. Il sait maintenant que son dernier voyage arrive. Il sent un air frais lui balayer le visage…
…L'hiver venu - dans le petit village - la neige abondante profite à Jack, comme à tous les enfants de son âge… Mais il se sent parfois un peu seul. Grand-mère lui a dit que Marilou reviendra peut-être l'été prochain. C'est quand l'été prochain ? Difficile à dire et à mesurer pour un enfant.
…A force de jouer dans la neige, il attrape une mauvaise grippe. Grand-mère a bien des remèdes de " grand-mère "…Un jour, alors qu'il a toujours de la fièvre et qu'il dort, une main douce le réveille en caressant sa joue et ses cheveux humides. Il reconnaît cette main et cette présence. Lorsqu'il ouvre ses yeux brûlants, il aperçoit la " fée Clochette "… Marilou est assise sur le bord du lit. Jack la regarde, un sourire éclaire son visage… Elle le prend dans ses bras et le serre si fort, qu'il entend son cœur battre à travers sa poitrine.
…Il voudrait que ce moment ne s'arrête jamais… Marilou et les siens sont venus passer quelques jours pour Noël dans la maison bleue aux grandes fenêtres…

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