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A
l'unanimité
Annie Olivier, octobre 2003. |
| Annie Olivier est enseignante à Toulouse, la ville rose et elle écrit depuis le collège, par amour de la lecture. Elle aime la poésie des mots et des images et essaie d'en imprégner ses textes. Elle nous invite à découvrir trois de ses nouvelles, un peu étranges... |
A L'UNANIMITE
Elle restait là, mollement étendue sur la banquette étroite coincée entre le mur et la table, et dont le sommier grinçait parfois quand elle bougeait. Elle ne faisait rien, elle regardait juste la fumée de sa cigarette qui montait, légère et grise, vers le plafond jaune sale. Elle se concentrait sur cette vapeur qu'elle soufflait à intervalle régulier, les yeux mi-clos. C'était comme si son âme s'échappait peu à peu, accrochée aux volutes tortueuses que sa bouche exhalait. Une émanation évanescente qui s'élèverait à chacun de ses souffles… Elle attendait que la braise rouge lui frôle les doigts avant d'écraser délicatement le mégot dans une coupelle de fer blanc. Aussitôt elle reprenait une autre cigarette dans son paquet rouge et or et l'allumait en fermant les yeux. Elle savait que cela pouvait durer toute la nuit, devait durer toute la nuit, puisqu'elle n'aurait plus jamais de matin. Mais qu'à cela ne tienne, elle aimait bien la nuit ; la nuit complice qui permet toutes les audaces…
Elle s'était resservi un verre de vin californien pétillant, qu'elle buvait lentement, laissant les fines bulles éclater sur sa langue avant d'avaler le liquide un peu acide, attentive à la torpeur qui l'envahissait à chaque gorgée. Ce vin et les cigarettes étaient les seuls compagnons qu'elle avait souhaités pour l'aider à passer cette longue veille, ainsi qu'une petite radio portative qu'elle avait allumée pour combler le silence qui faisait monter son angoisse. La voix aiguë d'un chanteur à la mode flottait dans la petite pièce au goût amer d'éternité. Les accents lascifs d'une chanson d'amour lui serraient la gorge et se mêlaient à l'alcool pour embrumer son esprit et le délivrer de toute pensée. Elle en avait de l'eau dans les yeux de ces mots suggestifs aux intonations lourdes et chaudes. Elle sentait sous ses mains se durcir la pointe de ses seins, et ses doigts semblaient réveiller sa peau sous leurs caresses brûlantes. Plus aucune pudeur ne les retenait à présent, et seule la naissance du plaisir occupait ses sens tournés vers son corps. Peu lui importait l'inconfort de la banquette au plat matelas usé et la lèpre des murs au plâtre écaillé, elle se laissait porter par la musique suintant du petit haut-parleur posé sur la table de chevet, près de son oreille, et gémissait faiblement à chaque vague qui la submergeait. Elle eut l'intuition de plusieurs yeux s'acharnant à traquer ses moindres mouvements. Avec un sourire railleur elle ouvrit plus largement sa chemise de coton bleu froissé pour dénuder sa poitrine blanche aux mamelons roses, dans une attitude habituelle de provocation délibérée, consistant à choquer au-delà de toute mesure.
Mais tout cela devenait vain à présent et, dans un dernier soupir, elle se renversa sur la banquette, les yeux au plafond et les mains abandonnées le long du corps. Elle se redressa pour avaler d'un trait un nouveau verre de vin et reprendre une cigarette dans le paquet qui se vidait peu à peu.
Allongée sur le dos elle observait toujours le plafond vers lequel mourait le long ruban de fumée qui s'échappait de ses lèvres. Le rectangle parfait au-dessus d'elle reflétait la lumière jaunâtre d'une applique opaque et, au fur et à mesure que l'alcool se distillait dans son sang, elle avait l'impression que la pièce se rétrécissait autour d'elle. Pour conjurer cette effroyable illusion, elle but encore quelques gorgées, atteignant un état de semi ivresse qui acheva d'effacer les frontières de cette chambre qu'elle occupait depuis plus de cinq ans et qu'elle détestait toujours autant.
L'apathie qui s'était installée dans ses membres et au creux même de son corps lui permettait de se fondre plus encore dans la nuit qu'elle aurait aimée apaisante, sa dernière nuit. La pièce exiguë lui rappelait le lieu sordide dans lequel elle avait trouvé un piètre refuge après s'être enfuie d'un des nombreux centres d'hébergement dans lesquels, retirée très jeune à ses parents, on la plaçait. Elle y traînait un lourd passé de misère et s'isolait un peu plus chaque année, abandonnant peu à peu toute moralité et toute norme.
Elle tira une longue bouffée de sa cigarette, que bientôt elle devrait écraser car la braise se rapprochait de ses doigts brunis par la nicotine. Incapable de bouger tant le vin avait amolli tout son corps, elle regardait toujours le plafond sur lequel semblait se dérouler sa courte vie, depuis cette répugnante chambre d'hôtel où elle avait radicalement aliéné son esprit. Dès cette toute première fugue à treize ans, chacune de ses fuites vers la liberté l'avait plus solidement encore enchaînée à la tragédie d'une existence d'infortune. Elle avait connu toutes les horreurs que les nantis bien-pensants effleurent du regard en lisant la presse, qui sert une version édulcorée d'un monde de bas-fonds à la réalité duquel on ose à peine croire.
Tout lui revenait avec une conscience aiguisée par l'alcool. Des contacts physiques qu'elle se devait de subir avec docilité pour espérer simplement survivre, aux violences reçues et données pour la défense de quelques billets crasseux. Chaque choix qu'elle avait fait, à chacun des tournants de son existence, s'était toujours avéré être le mauvais. Pour s'émanciper des services sociaux incompétents qui la déportaient de foyer en foyer, elle avait rejoint la rue, y gagnant un insurmontable dégoût d'elle-même, de sa chair qui, malgré son avilissement, se tordait parfois de plaisir sous de complexes et perverses caresses. Et pour tenter d'échapper à la prostitution, elle n'avait pas trouvé d'autre alternative que le meurtre.
Ecœurée soudain de ces souvenirs qui ne la laissaient pas en paix, elle remplit de nouveau son gobelet, tenant la bouteille bien droite pour faire tomber les dernières gouttes dorées, pariant sur cet ultime verre pour la délivrer de ses pensées. La bouche encore irritée par l'acidité du vin blanc, elle alluma de nouveau une cigarette dont la première bouffée provoqua sur sa langue une désagréable brûlure. Les mains posées bien à plat sur la fine peau chaude de son ventre nu, elle fixait la fumée qui se déroulait tel un cordon ombilical et la reliait inexorablement aux images qui continuaient, malgré le vin, de s'imprimer sur la peinture jaunâtre du plafond.
Elle aurait tant souhaité que cette nuit, sa dernière à vivre, ne se transforme pas en longue pénitence pour tous ses péchés passés… Avant de seulement pouvoir, dans sa chambre sans fenêtre, deviner l'aube blanchissant la ligne de l'horizon, elle aurait voulu simplement apprécier la langueur de l'ivresse et oublier le rouge sombre et tenace de tout le sang versé.
Comme il lui avait été facile pourtant de commettre le premier crime ! Et quel redoutable sentiment de puissance avait-elle éprouvé en plantant sa lame dans le thorax de ce bijoutier imbécile qui n'avait pas cédé à ses menaces et ne voulait lui remettre ni argent ni bijoux. Elle sentait encore entre ses doigts la chaleur du sang épais qui s'écoulait alors de la large entaille entre les chairs fendues.
Mais la griserie ressentie avait été éphémère et son acte, au lieu de la libérer, l'avait plongée dans une lutte incessante pour sa sauvegarde. Sa fuite éperdue lui avait largement ouvert les portes de l'enfer, lui faisant perpétrer une succession de meurtres encore inexplicables aujourd'hui, la menant toujours plus loin dans sa folie. Cela avait été comme une effroyable dépendance face à une illusion de pouvoir que la vue des corps qu'elle privait de vie lui apportait. La moindre résistance que sa victime lui opposait suffisait à déclencher une fureur meurtrière incontrôlable. Sa route s'était couverte de sang au fur et à mesure de son avance vers un but dont elle n'avait plus la moindre idée. Nombre de fois son poignard s'était enfoncé dans la chaleur de corps terrorisés, nombre de ses balles avaient fracassé des tempes dégoulinantes d'une âcre sueur révélant une peur affreuse.
Elle tirait tant de plaisir de ces brefs instants où la vie s'échappait des êtres qu'elle avait suppliciés, que jamais aucun regard, même le plus implorant, n'avait réussi à éveiller la moindre parcelle de miséricorde en son âme.
Sa cavale avait pris fin lors d'un barrage routier qu'elle n'avait pu éviter, alors qu'elle conduisait une Chrysler volée à l'intérieur de laquelle gisaient encore les cadavres d'une femme et de sa fillette de deux ans…
Les images se superposaient toujours avec la même netteté devant ses yeux, sans pour autant lui apporter le moindre remords. Dans la coupelle débordante de mégots malodorants elle écrasa le filtre qui commençait à brûler et alluma la dernière cigarette du paquet rouge et or en regrettant l'excellent vin californien. Elle froissa le carton vide et le jeta à l'autre extrémité de sa cellule. La radio déversait sans relâche des rythmes à la mode mais elle ne l'écoutait plus. Impassible, elle laissait sa conscience violer son esprit qui ne trouvait pas le repos auquel elle aspirait.
La lente marche du temps pourtant la réconfortait. Dans quelques heures, ceux qui pensaient la châtier par cette condamnation à mort allaient enfin lui permettre de se libérer…
Annie Olivier, octobre 2003. anita.olivier@laposte.net
Retrouvez ses écrits sur: www.pawedit.com La lettre de PAWEdit.com
DOUCEUR AMERE
Premier café… L'aube a blanchi le jardin, chaque brin d'herbe, paralysé par le gel, semble adresser une prière vers le ciel d'où lui viendra peut-être la délivrance. Tout est parfaitement immobile et silencieux, comme en attente. La tasse épaisse d'où s'évade une vapeur grise me brûle les doigts. Le breuvage est amer, je l'ai voulu très fort pour me tirer de la torpeur nocturne. Je savoure le liquide de jais qui brille sous les rayons que le soleil, matinal et timide, étale sur la table de la cuisine alors même qu'il apparaît à peine derrière la barrière des haies clôturant mon jardin.
Je bois la dernière gorgée de mon café noir, et laisse glisser sur ma langue la tiédeur de cette boisson rituelle. Voilà, il est à peine sept heures, la journée commence vraiment.
Tout d'abord traquer, dans les moindres recoins de la maison, chaque portion de poussière, même infime. Frotter jusqu'à user les sols, laver jusqu'à anéantir cette odeur tenace de solitude et d'ennui, imposer un parfum de propreté qui séduira peut-être un visiteur inattendu. Recommencer chaque jour, depuis que je ne travaille plus, cette cérémonie laborieuse, quasi divine, pour ensuite, épuisée comme après une mission d'importance, me réfugier au salon.
Dix heures. Deuxième café. Encore trois heures de ma vie que je ne pourrai plus reprendre… De nouveau la vapeur au-dessus de la tasse, de nouveau l'amertume du goût qui se confond avec celle de mon esprit. Maintenant le jardin luit sous les gouttes que le soleil a peu à peu réchauffées, allumant des myriades de couleurs comme si des pierres précieuses avaient été jetées au hasard de la végétation. Tout en buvant lentement ce second café de la matinée, je contemple la brillance du parc sous la lumineuse éclaboussure du printemps. Que de promesses dans cette journée, que d'envies et d'espoirs semble porter le ciel intégralement azuré...
A y plonger mes regards un enthousiasme incontrôlable m'envahit, peut-être le même que celui qu'éprouve un oiseau en s'élançant vers les nues pour saluer le lever du jour ?
C'est une sensation qui me donne des fourmillements dans les membres, comme un peu de jeunesse que je retrouve, moi qui ai atteint un âge où déjà je ne suis plus utile à rien, alors que de nombreuses années s'ajouteront encore à ma vie…
L'arrière goût amer du café s'efface sous la violente tonicité qui s'imprime dans mes veines et me renvoie ces élans formidables que l'on connaît à l'aube de l'existence. La tasse de grès bleu est fraîche maintenant entre mes mains ; je la pose et me détourne du jardin. J'ai décidé, brutalement, sans chercher à comprendre ni à analyser mes états d'âme, de suivre cet instinct qui me donne envie de sortir, de quitter cette maison trop propre et trop silencieuse pour profiter de la joie qui paraît occuper chaque parcelle de la cité.
Le centre ville est diaboliquement séduisant, le beau temps semble l'avoir réveillé ; je déambule au gré des rues piétonnes, faisant s'écarter devant moi les lourds pigeons au plumage d'airain irisé de reflets violacés. Je croise des badauds blasés, surprise de ne pas trouver d'étincelle dans leurs regards, effrayée de leur passivité. Je me demande si j'offre à leur vue la même face inexpressive…
J'avance sans but dans la ville qui de nouveau s'offre à mon vagabondage. Bientôt j'atteins la grande place centrale, où, lycéenne, j'aimais tant flâner. Beaucoup de choses ont changé depuis toutes ces années ; pourtant je retrouve parfois, au croisement de deux ruelles, un peu du parfum d'alors.
Mais il est vrai que je n'ai plus vingt ans, et ma marche solitaire et méditative me fatigue. Je choisis de m'installer à la terrasse couverte du Gaulois, un bar-brasserie que j'aimais beaucoup dans ma jeunesse. Je profite de ma pause pour souffler un peu et tenter de picorer quelques réminiscences du passé.
Troisième café. Accompagné cette fois-ci d'un sandwich, car il est plus de midi. Décidément, ce grand soleil m'euphorise. Je goûte avec délectation l'ambiance particulière de la salle bruyante et l'épaisseur du breuvage dans la petite tasse de porcelaine blanche. Tout en croquant dans les épaisses tranches de pain abritant des morceaux de salade et de poulet, je mesure l'étendue des années écoulées. Comment ai-je pu, pendant aussi longtemps, me priver de ces instants si agréables ? Ai-je vraiment passé trente ans de ma vie à me consacrer uniquement à mon travail, ma famille, ma maison ?
J'ai soudain l'impression d'une grande bouffée d'air qui m'emporte au gré de toutes les odeurs que le printemps réveille. Un peu comme un retour en arrière ou plutôt une sorte de renaissance, et l'osier usé des fauteuils disposés autour des tables basses chargées de tasses et de verres m'est incroyablement familier. Pourtant, parallèlement, je me sens à des années-lumière des passants qui arpentent la place sous mes yeux.
Je termine mon sandwich en essayant d'éviter de penser au vide que j'ai laissé insidieusement s'établir autour de moi, en me laissant simplement porter par la magie qui semble habiter cette journée ensoleillée.
J'ai l'impression d'avoir irrémédiablement changé, comme si je n'étais déjà plus cette femme qui, il y a quelques heures, s'appliquait à nettoyer sa maison dans l'attente improbable de visites qui n'auront jamais lieu…
Je continue de manger tout en observant les clients de la brasserie qui demeurent totalement indifférents à ma présence.
Aujourd'hui, en ce début d'après-midi débordant de lumière, je suis de plus en plus persuadée d'avoir enfin la volonté, l'énergie nécessaire pour transformer mon existence. C'est comme une sève qui monte en moi, investit chacune de mes veines et me donne envie de précipiter aux oubliettes cette personne que j'étais, si appliquée à s'effacer devant tous.
Mon bel optimisme est à son apogée lorsque je reprends mes déambulations dans les rues du centre ville. De boutique en boutique, de coiffeur en esthéticienne, je m'acharne à me 'relooker', terme à la mode parfaitement adapté à mon cas, étape essentielle à mon intégration dans la société que jusqu'à présent je fuyais sans raison.
J'ose des couleurs et des formes auxquelles je n'avais jamais pensé, et, à l'abri d'une minuscule cabine, je troque mes vêtements sans charme contre une tenue dernier cri. Je ne compte pas mes dépenses, ni le temps qui s'écoule. Mais bientôt l'envie d'un peu de repos se fait sentir.
Déjà dix-sept heures. Quatrième café. Cette fois-ci dans la douceur feutrée d'un salon de thé, sur une table de laiton et dans de la vaisselle précieuse. Je craque pour une noix du Japon, savoureux gâteau au mélange harmonieux de chocolat noir et de noix pilées, en accompagnement du café italien servi avec de la crème. On approche de la fin de la journée, et j'ai soudain peur. Une peur irrationnelle, que j'essaye d'étouffer sous les gorgées de café brûlant. Les rues sont maintenant pleines d'une foule agitée et pressée, que je regarde au travers des petits carreaux décorés de dentelles. Je suis heureuse d'être assise, car mes jambes me font souffrir de tant de kilomètres parcourus au long des galeries commerciales.
Je me laisse porter par le brouhaha de la petite salle, mais je me sais malgré tout rejetée par ces gens qui ne m'ont pas même remarquée et qui ne me remarqueront jamais… Et de nouveau la peur, perfide, s'insère dans mon esprit, et commence son long travail de sape, remplaçant peu à peu la joie qu'un soleil d'avril avait allumée.
Dix-huit heures. Cinquième café. Sans crème, et rallongé d'un peu d'eau pour faire descendre le lourd gâteau qui pèse sur mon estomac. Un café de pure gourmandise, pour ne pas encore quitter le salon de thé et rentrer chez moi.
Sur le mur qui me fait face, un grand miroir me renvoie mon image, et je ne me reconnais pas. Mes cheveux sont cerise, je suis vêtue de maille moulante couleur rubis et mes yeux sont soulignés d'un lourd trait de khôl noir. Tout cela me va bien, ma transformation est tout à fait réussie mais, ici où ailleurs, je suis toujours affreusement seule…
Peu à peu la salle se fait plus silencieuse et le jour décline tout doucement. Cette belle journée au parfum trompeur de bonheur va se terminer et je sens faiblir mes forces. Je m'intègre à la multitude des passants indifférents et pénètre enfin dans l'immense parking souterrain ou je reprends ma voiture.
Vingt heures. Sixième café. J'ai déjà terminé mon dîner. Les emballages contenant mes divers achats traînent sur la commode de l'entrée, je n'ai pas le courage de les ranger. Je ne m'affublerai sans doute jamais de ces fanfreluches qui ne me ressemblent pas. Je souffle distraitement sur la vapeur qui monte du liquide sombre et brûlant. La nuit a envahi le jardin et il ne reste rien de la belle journée ensoleillée qui avait fait naître tant d'illusions. Il n'y a pas un bruit, au dehors comme au-dedans. Simplement cette odeur de café qui m'emplit les narines.
Qu'avais-je donc cru, sous l'azur grisant d'un beau ciel de printemps, qu'avais-je espéré ? Qu'un simple chant d'oiseau aurait la force de secouer ma vie ?
Le café continue de réchauffer le grès bleu de ma tasse. Lui seul me transporte véritablement dans la félicité, et je hume son parfum avec tendresse en avalant la dernière gorgée. Finalement, je retrouve avec un certain plaisir la solitude de ma maison bien propre, le silence de ma vie bien ordonnée.
J'expédie très vite ma maigre vaisselle. Je me délasse dans un bain bien chaud, puis range enfin mes emplettes dans le placard de ma chambre, en admirant encore la souplesse et la beauté de mes nouvelles tenues. De retour dans la cuisine, je m'approche de ma cafetière-expresso. Je dose soigneusement la quantité d'eau et de poudre brune à la forte odeur d'arabica.
Vingt-deux heures. Dernier café. J'emplis délicatement la tasse bleue que je viens juste d'essuyer et, le regard humide, les yeux noyés dans la vapeur blanche, j'avale une gorgée brûlante, d'une douceur amère. Lentement j'entre dans le salon et m'installe confortablement dans mon vieux Voltaire rouge brique.
De quoi demain sera-t-il fait ? Je n'ai plus envie de le savoir, soleil ou pas soleil, printemps ou pas printemps. Tenant d'une main ma précieuse tasse de grès j'ouvre avec précaution la première page du gros roman qui m'attend depuis hier sur la table basse et qui saura m'emporter loin de la nuit, de la solitude, loin de ma vie…
Annie Olivier, octobre 2003. anita.olivier@laposte.net
Retrouvez ses écrits sur: www.pawedit.com La lettre de PAWEdit.com
ET LA MORT, ENFIN…
Myriam regarda une dernière fois le jardin au travers des
vitres tachées de fumées de cigarettes. La pluie d'automne noyait les quelques
arbres et la pelouse en une boue grise. Alors elle retourna à sa table de travail.
Il lui fallait finir la longue lettre qu'elle voulait laisser à José, qu'elle
allait quitter. Qu'elle devait définitivement quitter puisqu'il l'avait de nouveau
retrouvée. Puisqu'il allait forcément revenir une fois de plus dans sa vie,
et relancer la spirale infernale.
Il lui dirait qu'il l'aimait, qu'il ne pouvait vivre sans elle, et elle, résignée,
rouvrirait sa porte. Puis reviendraient aussi les interdits, les brimades puis
les coups. Peu à peu, presque insidieusement, la violence s'installerait, et
Myriam, telle une proie à la fois terrorisée et fascinée par son bourreau, ne
pourrait y résister.
Mais cette lettre, c'était plus difficile qu'elle se l'était imaginé. Difficile
de trouver les mots, difficile de trouver ne serait-ce que l'envie de les écrire.
Chaque ligne qu'elle posait sur le papier lui arrachait des larmes qui à force
brûlaient ses yeux et lui troublaient la vue. Elles étaient tellement plates,
ces phrases, tellement loin de ce qu'elle aurait voulu leur faire dire. Elle
en tremblait tout en les écrivant, mais elle ne voulait plus reculer maintenant.
C'était trop douloureux, trop insupportable de vivre dans cette peur, cette
horreur permanente qui détruisait tout autour d'elle. Elle avait été faible
d'attendre jusque là, elle aurait dû partir bien avant, du moins était-ce ce
dont elle se persuadait depuis le coup de téléphone de José.
Pourtant, elle avait fui plus loin encore que la dernière fois, avait abandonné
son travail, ses rares amis, jusqu'à ses proches qui ne savaient pas où elle
était allée. Maintenant elle survivait à peine, presque sans ressources, avec
juste le dégoût d'elle-même pour compagnie.
C'est pourquoi aujourd'hui rien ne l'arrêterait. Tout était prêt : la liste
des petites choses de sa vie à répartir entre ceux qui restaient, la famille,
les amis ; elle espérait avoir pensé à tout. Elle avait mis de l'ordre, autant
qu'elle l'avait pu, dans la maison minable et triste dans laquelle elle s'était
échouée, dans ses papiers, dans les souvenirs aussi, dans toute cette existence
qui tournait en gâchis. À présent par ses mots maladroits que ses larmes estompaient,
elle essayait qu'on la comprenne, qu'on lui pardonne.
Au fur et à mesure qu'elle traçait, d'un ton qu'elle cherchait malgré tout à
rendre léger, les mots qui seuls resteraient après elle, elle se sentait délivrée
du poids qui pesait sur sa poitrine depuis trop longtemps. La décision prise,
le départ imminent, l'écriture libératrice, tout cela allégeait son âme si lourde
de mal-être. Etait-ce un grand courage ou une grande lâcheté, cet acte qu'elle
s'apprêtait à commettre ? Peu lui importait, chacun jugerait à sa guise, seule
comptait cette lassitude immense qu'elle avait de sa vie, une envie de repos
à jamais, et la certitude que là où elle allait, jamais José ne la rejoindrait.
Elle disposa la lettre enfin terminée bien en évidence sur une table basse et
compta une dernière fois les cachets qu'elle conservait en quantité suffisante
pour ne pas rater son départ. Dans un dernier geste machinal de vaine coquetterie
elle arrangea sa robe démodée et usée, défaisant les plis qui s'étaient formés,
puis elle avala toutes les pilules avec une gorgée d'eau. Elle s'allongea sur
son lit. Au dehors était une obscurité de presque hiver, une nuit où la pluie
de l'automne noyait le monde en une boue froide.
C'est alors que commença son errance. Cela lui faisait un peu la même sensation
que quand elle fumait. Surtout quand elle pouvait, trop rarement à son gré,
mêler à son tabac quelques feuilles vertes et parfumées au puissant goût prohibé.
Un vertige dans la tête, une mollesse à l'intérieur, à la limite de la nausée,
et l'impression angoissante de ne plus avoir de corps… Mais là, réellement,
Myriam n'avait plus de corps. Elle se sentait flotter dans une grisaille cotonneuse,
de celles qui parfois vous submergent quand les nuages sont si bas qu'on en
étouffe presque. Sentir n'était peut-être pas vraiment le terme approprié, puisqu'elle
n'était plus rien, à peine un vague ectoplasme évanescent. Mais flotter, ça
aussi c'était bien réel. Flotter dans une brume épaisse qui parfois se zébrait
de formes informes mais colorées. Rouges, blanches, jaunes ou grises, d'un gris
plus foncé que la masse nuageuse dans laquelle elle s'engluait, un gris de vieille
blouse d'instituteur. Des formes qui elles aussi flottaient et semblaient chercher
leur chemin.
Cette conscience de toutes ces choses (comment les appeler autrement) qui l'entouraient,
la rendait extrêmement mal à l'aise. Etonnée et pour le moins effrayée, Myriam
ressentait des émotions diverses. Elle s'entendait penser. Elle entendait aussi
une sorte de murmure, un brouhaha confus composé de milliers d'autres pensées,
et qui paraissait provenir des formes mouvantes et imprécises. Des substances
pensantes, voilà ce qui lui vint à l'esprit. Etait-ce cela, l'au-delà ? Etait-ce
là le rendez-vous des âmes, ou bien n'était-elle pas vraiment morte ? Peut-être
avait-elle raté son départ et allait-elle se réveiller, dans son lit, avec dans
la bouche le goût amer des médicaments.
Myriam en avait envie, à présent, de se réveiller. De sortir de cette boue grise
qui lui rappelait son jardin noyé de pluie.
Se réveiller et allumer une cigarette. Elle se rendit compte à cet instant que
c'était cela que lui évoquaient les formes autour d'elle : les volutes de la
fumée de cigarette, qui se tortillaient, s'élevaient, redescendaient puis s'estompaient.
Sauf que leurs couleurs devenaient de plus en plus vives. Les tourbillons rouges
surtout semblaient plus présents, plus bruyants, plus violents que les autres.
Les autres, cela lui rappela un film d'Amenabar, mais dans lequel les morts
avaient un corps, et même une vie parallèle où rien ne paraissait avoir changé.
Pour elle, si toutefois elle était bien morte, ce dont elle doutait encore,
les autres étaient de fugaces volutes de fumées colorées dont elle percevait
les pensées. L'idée qu'elle aussi se tortillait comme un serpent fragile et
insaisissable lui fut intolérablement douloureux.
C'est alors qu'elle se sentit poussée, pressée par les ombres qui survenaient
de toute part, aspirée par la cohue murmurante et impalpable. La sensation d'angoisse
monta encore un peu plus en elle, exactement la même détresse que quand il lui
était arrivé d'être prise dans la foule sans pouvoir s'en échapper. Mais là
encore, rien de physique, juste des sensations. Toujours poussée par la multitude
des substances pensantes aux formes torturées d'éclairs rouges, blancs, jaunes
ou gris, elle se sentit portée jusqu'au bord d'un trou béant, dont les profondeurs
paraissaient prêtes à engloutir tout le magma des consciences dont elle faisait
partie. Et devant cette gueule ouverte sur les ténèbres, Myriam aperçut une
silhouette lumineuse et bleutée, d'un bleu froid de néon. Une seule pensée en
émanait, une pensée plus puissante que toutes les autres réunies : je suis le
passeur…
La lueur, comme une trouée de ciel bleu dans une masse compacte de nuages orageux,
semblait postée là pour contrôler l'entrée du trou ouvert sur le néant.
Le passage vers un autre monde ? se demanda Myriam tandis que, toujours poussée
en avant, elle s'en approchait. Un passeur d'âmes vers l'enfer ou le paradis,
pensa-t-elle encore, alors qu'autour d'elle les formes rouges se tordaient et
tourbillonnaient plus violemment encore, dans une ultime révolte pour échapper
à l'aspiration du trou noir, dans lequel s'engouffraient, sans paraître hésiter,
les volutes jaunes et grises. Les spectres blancs quant à eux, s'ils tentaient
de se glisser jusqu'au bord de l'espace ténébreux, étaient refoulés aussitôt.
On dirait un ballet de danseurs, pensa Myriam au milieu du tumulte des autres
pensées. Un ballet à la chorégraphie compliquée, où des danseurs aux tenues
colorées disparaissaient mais étaient sans fin remplacés par d'autres danseurs,
une sorte de mascarade, une farandole évoluant entre les volutes blanches des
ballerines condamnées à observer sans jamais sortir de la ronde. Mais pourquoi
les rouges sont-ils si violents, pourquoi les jaunes et les gris semblent-ils
si soumis, et pourquoi seuls les blancs restent-ils ? Et quelle est ma couleur,
si moi aussi je suis une forme éthérée, si je suis vraiment morte ?
- Tu poses beaucoup de questions.
La pensée lui parvint claire, nette et puissante. Le passeur, vaste lueur d'un
bleu vif et métallique, couvrait encore toutes les autres pensées. Mieux, Myriam
l'entendait comme venant de l'intérieur d'elle-même, bien qu'elle ne sache pas
ce qu'elle était, une ombre, une trace ou une âme. Elle n'était d'ailleurs pas
très sûre de vouloir le savoir.
- Ton corps est bien mort, et tu es grise, reprit la voix du passeur.
Morte, et grise ? Myriam ne put s'empêcher de penser à l'alcool. A la légère
et agréable griserie que lui procuraient les premières gorgées de vin, quand
il lui arrivait d'en boire, souvent par dépit mais parfois simplement pour se
griser. Mais être grise ici, cela n'avait évidemment pas la même signification.
Et pourquoi grise, et pas rouge, jaune, ou encore blanche ? Ce gris, ces formes
grises aux lents mouvements torturés étaient tellement plus ternes que les volutes
rouges et jaunes qui parfois se réunissaient pour tracer, dans le paysage insolite
qui entourait Myriam, des bandes orangées qui évoquaient le lever du soleil
dans un ciel chargé de cumulus sombres. Ce gris, cela semblait un châtiment,
une punition divine, si tant est qu'il existât quelque chose de divin dans cet
univers déroutant.
Dans le tumulte des milliers de pensées environnantes, Myriam saisissait par
bribes des interrogations semblables aux siennes. Loin de la rassurer, cela
avait au contraire un aspect terrifiant. Certaines âmes, puisqu'il lui fallait
bien se résoudre à appeler comme cela les formes toujours aussi informes qui
peuplaient ce non lieu, gémissaient sans discontinuer, d'autres semblaient plutôt
converser entre elles, comme de vieilles connaissances qui se seraient retrouvées.
Des conciliabules presque passionnés, que Myriam percevait faiblement puis qui
s'éteignaient quand des formes instables disparaissaient dans la gueule béante
du trou noir, pour laisser la place à d'autres qui naissaient du brouhaha inintelligible.
Qu'y a-t-il de l'autre côté, se demanda Myriam toujours mal à l'aise, toujours
habitée de tourments et d'angoisses. Le passeur serait donc un dieu qui choisirait
les meilleurs d'entre nous pour les garder auprès de lui, pensa-t-elle dans
un suprême effort pour se rassurer, se raccrocher à de lointains enseignements
qu'elle avait reçus. Et les autres sont envoyés ailleurs, vers une sorte d'enfer
peut-être ? La réunion des âmes damnées, imagina-t-elle devant le spectacle
des rouges qui plus encore que tous, s'acharnaient à résister à l'aspiration
du néant. Mais pourquoi également les jaunes et les gris ? Serais-je damnée
moi aussi ? Et pour quels péchés ? De nouveau la pensée puissante du passeur
qui irradiait sa lumière bleutée vers le magma des ombres mouvantes, s'éleva
au-dessus du vacarme.
- Ici, pas de dieu, pas de diable, ni paradis ni enfer. Juste des couleurs et
le néant, dit la voix d'un ton presque apaisant. Je ne suis que le passeur.
Dieu est une invention des hommes pour asservir d'autres hommes, pour contrôler
les corps et y emprisonner les esprits. Il n'y a pas de damnés, il n'y a que
des âmes.
- C'est justement de mon âme dont je voulais me débarrasser, geignit Myriam,
je voulais arrêter de penser, d'exister, d'avoir peur et d'avoir mal.
- Les pensées ne meurent jamais, dit la lueur bleue.
Alors, le brouhaha entêtant n'allait jamais s'arrêter… La mort n'était pas le
silence, l'absence totale de tout que Myriam avait cherché. La mort c'était
ce bruit perpétuel…
- Mais pourquoi un passeur ? Pourquoi un passage ? reprit-elle, bien décidée
à trouver des réponses à toutes ses questions.
- Il y a trois passages, un par couleur, répondit la voix. Plus de mélange après,
et je veille à ce que chacun emprunte le bon chemin.
- Trois passages ? Mais il y a quatre couleurs, s'étonna Myriam.
- Les blancs ne sont pas encore prêts.
- Pas encore prêts ?
- Pas tout à fait morts, tenta d'expliquer la pensée bleue. Ils attendent. Jusqu'à
enfin emprunter le passage.
Et parfois certains reviennent à la vie, comme ces comateux qui racontent qu'ils
ont vu un tunnel et qu'ils ont rencontré des âmes avec lesquelles ils ont dialogué,
pensa aussitôt Myriam pour se raccrocher désespérément à des éléments connus.
Elle se concentrait sur ses propres pensées et sur celle du passeur, pour éviter
d'être distraite par le tumulte, le grand vacarme de la multitude des autres
pensées.
- Je ne sais pas, dit le passeur. Je ne suis là que pour ceux qui doivent passer.
- Mais pourquoi des couleurs si ce que tu dis est vrai, s'il n'y a pas de châtiment,
de damnés, pas d'enfer ni de paradis, s'inquiéta Myriam. Pourquoi les hommes
sont-ils encore, même dans la mort, différenciés les uns des autres par des
critères dont ils ne peuvent se défaire ?
- Tu ne penses qu'aux hommes ! Crois-tu donc qu'il n'y ait qu'eux qui possèdent
une âme ? Ici, l'esprit de tous les êtres vivants vient pour franchir le passage,
la coupa la lueur éclatante et d'un bleu plus intense encore.
Myriam tenta de déceler, dans les bribes de pensées émergeant du bruit environnant
qui gonflait en vagues déferlantes pour parfois s'apaiser puis reprendre de
plus belle, des indices qui valideraient les déclarations du passeur. Elle n'avait
jamais vraiment réfléchi à cela, mais il lui avait toujours semblé plus confortable
de penser que seuls les humains avaient une âme. Et cela n'expliquait pas les
couleurs, pensa-t-elle, de plus en plus obsédée par l'étrangeté de cet espace
où elle continuait de flotter, et auquel elle n'était pas préparée.
- Les couleurs, confia la voix toujours aussi puissante, sont tout simplement
le reflet de l'état de l'âme quand elle quitte le corps qui l'abritait. Rien
que cela, même s'il plaît aux hommes de s'imaginer pouvoir contrôler un accès
à un autre monde après la mort où ils pourraient établir leurs propres règles.
Les jaunes sont les esprits qui s'échappent paisiblement des êtres qui s'éteignent
après leur cycle de vie, qui meurent de vieillesse ou de maladie et sont prêts.
Les rouges au contraire sont des âmes violemment arrachées à leur corps, un
arbre foudroyé, un animal abattu, un homme tué lors d'un accident… Quant aux
grises, comme toi, ce sont les âmes des suicidés.
Myriam se sentait nauséeuse, si tant est qu'une âme, une forme informe, une
volute fragile puisse être nauséeuse, mais elle voulait bien admettre cette
explication. Elle eut la vision fugace des cimetières d'éléphants, des vieux
qui se couchent en sachant qu'ils s'en vont, des baleines échouées sur les plages
lors d'impressionnants suicides collectifs, et de silhouettes torturées d'arbres
calcinés… Mais pourtant quelque chose ne la satisfaisait pas. Quelque chose
à éclaircir avant d'être à son tour happée par la gueule béante dont elle était
maintenant toute proche.
- Si les couleurs sont juste des reflets, et si rien n'existe, ni paradis ni
enfer, pourquoi un passage alors ? Et qu'y a-t-il de l'autre côté ? reprit-elle
complètement submergée par l'angoisse et par le grondement incessant de la marée
des âmes murmurantes.
- Je ne sais pas, dit la voix électrique du passeur. Je veille à ce que chacun,
selon sa couleur, suive le bon chemin.
Ses derniers mots s'éteignirent à l'instant où Myriam fut engloutie par le trou
noir qui se referma sur elle. Plus d'éclat bleu vif auprès d'elle, plus de volutes
rouges ou jaunes. Rien que des formes informes, fragiles serpents gris aux mouvements
fugaces. Plus de mélange, avait dit le passeur. C'était vrai. Seules des âmes
grises aux pensées plaintives, aux longs accents qui résonnaient comme un chant
des regrets. Elle pensa fugitivement à ceux qui choisissaient de se suicider
pour rejoindre un être cher que la maladie où l'accident leur avait arraché…
Cela lui sembla pathétique, accablant… C'est peut-être ça, finalement, se damner,
pensa Myriam. On croit se libérer, effacer les angoisses et les douleurs, faire
taire ses pensées pour enfin accéder au repos, alors qu'on a juste avancé le
passage, alors qu'on s'est juste condamné à l'horreur éternelle.
- Tu as raison, entendit-elle faiblement, à peine au-dessus du brouhaha toujours
omniprésent.
- Mais pourquoi sommes-nous grises, questionna Myriam, attentive à percevoir
les réponses que d'autres âmes pourraient peut-être lui apporter.
- Comment savoir ? dit une pensée étiolée et ondulante. Peut-être est-ce à cause
du regard que porte la religion sur l'acte lui-même. Ou bien parce qu'au fond
de nous la culpabilité nous habite quand nous décidons de notre départ… Comment
savoir, répéta la voix pâle aux intonations lentes et monocordes.
- Et bien, même dans la mort il faut se résoudre à abdiquer, se dit Myriam,
amère. Ce n'est pas cela que je voulais, ce n'est pas ce que j'avais cru gagner
en ayant enfin le courage de m'évader de cette vie dans laquelle je souffrais
tant…
- Courage ou lâcheté, trouverons-nous jamais la réponse à cela, égrena la voix
d'une volute grise qui comme tous les spectres errants évoluait dans ce néant
qui n'aurait jamais de fin.
- En tout cas nous sommes là, immuablement, éternellement. Certains s'en accommodent,
ajouta une autre pensée fragile émergeant du magma nébuleux. Certains même retrouvent
une âme qu'ils ont connue, et qui les rejoint au hasard des arrivées, une âme
qui comme eux a décidé de l'instant de la mort.
- Les âmes se reconnaissent ? demanda Myriam, qui déjà commençait à se résigner
à son état de fragile et fugace forme informe et pensante, comme elle s'était
si souvent résignée au malheur dans sa vie. Mais comment est-ce possible, dans
cette mouvance de silhouettes grises ? Rien ne nous distingue les unes des autres,
reprit-elle comme pour elle-même.
- Il arrive que par la seule force de la volonté un esprit attire à lui un autre
esprit qu'il recherche. Parfois certains fusionnent entre eux. D'autres errent
à jamais, solitaires au milieu de la multitude…
Myriam allait poursuivre la conversation avec cette pensée qu'elle sentait proche
d'elle mais ne distinguait pas parmi la masse des volutes grises qui s'élevaient,
descendaient, flottaient en légers tourbillons, quand une pensée vigoureuse
la traversa comme un éclair :
- Myriam ! Enfin ! tonna l'âme de José par dessus le tumulte des millions de
pensées qui les entouraient.
Annie Olivier, octobre 2003. anita.olivier@laposte.net
Retrouvez ses écrits sur: www.pawedit.com La lettre de PAWEdit.com
Philippe Lengrand, belge francophone, nous fait partager son plaisir d'écrire, ses émotions et une certaine vision de l'existence à travers ses écrits...:
Ce matin là je refusai
d'éprouver le moindre plaisir à me lever, malgré l'accueil
affectif que me réservaient chaque matin Gaspard et Sako, respectivement
un griffon d'écuries anglais et un épagneul breton, mes compagnons
de routes tortueuses et pré-adolescentes.Samedi, un jour ou tout le monde
aurait pu rester au lit, calme, cool comme on dit maintenant, mais il fallait
se lever plus tôt que d'habitude, la fille de la femme de mon père
venait de la capitale avec son ami, enfin son petit ami qui viendrait nous aider,
ainsi que sa meilleure amie, elle aussi accompagnée de la même
manière.
Beaucoup de gens en plus et de tranquillité en moins, en tout cas pour
moi. Moi qui vivais dans un monde à part. Un monde d'aventures sur les
chemins de terre des campagnes environnantes, j'étais tour à tour
chevalier sans peur, défenseur de la veuve et de l'orphelin, bref le
meilleur et aussi l'intrépide et despote guerrier ravageant sur son passage
la moindre chose qui s'opposait à sa volonté. Je sais, quand je
parle avec mes chiens, les gens se moquent de moi, ils disent que je suis fou,
que les chiens ne comprennent pas. Le psy avait dit à mon père
:
- Le problème de votre fils, c'est son extrême complexité,
cette capacité d'analyse, très poussée, trop poussée
même, ça ralentis son développement, il faudra du temps,
mais à part cela, il à toutes ces facultés mentales.
J'étais terrible en fait ! .Mais le plus terrible m'attendais ! .
-Debout fils ! . Mon père dont la voix ne trompais pas sur l'état
d'urgence de la situation me fit quitter mon lit plus rapidement que prévu
.7h45',les ennemis avaient quitté la capitale pour nous envahir tôt
ce matin, à l'aurore et logiquement d'après les calculs de mon
père ils seraient là dans une demi-heure maximum.
Ils devaient prendre le petit déjeuner en notre compagnie, nous étions
mon père et moi chargé de l'intendance, donc, mouvements des troupes
aller et retour jusqu'au village histoire de ramener suffisamment de nourriture
pour le petit déjeuner et le festin nocturne au château.
Lors de notre retour, ils étaient là ! .Dans leurs accoutrements
ridicules, sortis de Dieu sait quelle histoire. Les deux filles étaient
visiblement amies puisque, ô comble d'originalité elles étaient
vêtues de manières semblable. Presque des copies conformes, aussi
bien sur le plan des formes que de l'habillement. Le peu de formes que j'avais
pu voir dans certains magazines. Ceux-ci, vantant les mérites de tel
soutien -gorge plutôt qu'un autre, ce qui me semblait ridicule, j'en avais
déjà vu et à part la couleur, franchement, l'usage restait
identique. Mais là n'était pas le plus stupéfiant, elles
avaient toutes deux des bottes incroyables, je crois que ce devait être
du plastique vernis. Cela brillait comme le chrome de la voiture de mon père,
discrétion assurée et là je compris que mon avis était
sain quand je vis la tête de mon père qui découvrait le
spectacle en même temps que moi. Son regard interrogateur en disait long.
Je n'aurais certainement pas trop de difficultés à faire de lui
mon allier dans les heures à venir.
Il fallait qu'ils quittent rapidement les lieux. Là où mon père
voulait aménager des nouveaux bureaux, il y avait un âtre dans
lequel je faisais souvent un bon feu me reposant de mes campagnes de chasses
avec mes fidèles compagnons, là, le seigneur des lieux méditait,
la façon d'améliorer la qualité de sa propre vie et celle
de ses sujets, comment parler aux animaux et devenir leur ami et ainsi conquérir
le monde, qu'il n'y ait plus de charges lourdes à porter, de responsabilités,
d'obligations de grandir, bref de garder à jamais ce statut de seigneur,
qui malgré tout, était aimé et aimait ses gens. Mais l'ennemi
gagnait du terrain et il était là ce matin sous cette forme étrange
de filles vulgaires et de garçons très imbus de leurs personnes.
Malgré mon jeune âge j'étais aussi grand que le fiancé
de l'amie de " ma soeur " puisqu'elle avait choisit de me présenter
comme " son frère. Il fallait déjà se plier à
cette familiarité, il avait, je l'appris par la suite 24 ans, 8 ans de
plus que moi, rien à voir avec mon monde. Pourtant mon père m'avait
dit quelques semaines au paravent
- Fils tu deviens un homme ! Le 6 juin 1974,j'avais 16 ans et je devenais un
homme, mais pourquoi cette obligation ? . Apparemment je n'avais pas le choix.
Enfin c'est la vie, il me fallait sauver ce qui était encore possible,
mon dernier refuge, mon âtre, ma tour protectrice, mon rempart contre
le monde hostile de la vie d'adulte. Je petit déjeunai avec la volonté
de ne pas entendre à " Bruxelles ceci et à Bruxelles cela
", hé bien retournez-y à Bruxelles. Vous m'emmerdez avec
vos belles phrases ! ,quand je subis ma première attaque de la part de
cette fille qui me toucha le bras en me disant - ça va ? tu as l'air
absent ! . Sotte, l'air absent, je ne suis pas absent, je suis chez moi ! .Et
chez moi je fais ce que je veux, je n'ai pas à entendre ce genre de réflexions
surtout de sa part, qui est-elle pour me toucher et me dire cela. Le regard
que je posai sur elle à ce moment là lui fit comprendre que la
récidive d'un pareil geste aurait des conséquences incalculables
sur son avenir. Je ne compris que bien plus tard que la rage qui venait de m'envahir
en même temps que cette Mauricette n'était en fait que de la peur.
Je quittai donc la table précipitamment sous prétexte de faire
sortir les chiens qui ce week-end n'auraient pas les soins habituels. Mon père
accepta, mais surpris, en temps normal je suis une personne sociable et là
il avait remarqué mon regard hostile envers cette jeune femme venue de
la capitale avec un but très avouable d'aider en prenant l'air de la
campagne, il ne comprenait pas ma réaction, mais ne me fit aucune remarque.
Lorsque que je revins une demi-heure plus tard pour préparer certains
travaux comme convenus, ma surprise fut de taille, les filles avaient troqué
leur tenue de petites écervelées précieuses contre des
bottines, des tee-shirts et un jean's ainsi qu'une paire de gants, afin de se
rendre utile. Là l'idée de me venger me vins à l'esprit.
Mon père me demanda de bien vouloir amener les pierres que les filles
déposeraient aux pieds de l'échafaudage, avec empressement je
répondis par l'affirmative me réjouissant de la déconfiture
des demoiselles de la capitale, j'allais les dégoûter à
jamais des travaux forcés ainsi que de l'air de la campagne. Vers 13
heures ma belle-mère arriva avec le cri salvateur de - c'est prêt
! Qui ravis les deux sottes quasi mortes d'épuisement, je savourai autant
ce repas que ma victoire sur les blessures de leurs petites mains, un mot était
de circonstance ! gé-nial !.
Sans conteste la victoire avec un grand V était proche et le lendemain
fin de journée ce qui était encore à cette heure un territoire
occupé ne serait qu'un mauvais souvenir. Le repas terminé je sortis
me mettre un peu au soleil, sur la terrasse pour contempler avec satisfaction,
mes terres reconquises à la force du combat. Les yeux mi-clos, j'écoutais
les petits oiseaux, quand soudain, une voix me dit - tu as quel âge Phil,
18,19 ? . C'est une question ça ? 18,19 quoi ? .Mon père m'avait
toujours appris à utiliser les bons mots au bons moments même si
cela semblait clair. Je fis semblant d'être assoupis et quand ma soeur
sortit à son tour, cette même voix lui dit -Il y à ton petit
frère qui est mort crevé, il roupille, tu crois pas qu'ont devrais
aller un peu moins vite pour lui, on est deux quand même ? Je frisai l'infarctus,
mais trahir mon pseudo sommeil eut été pour moi un manque de contrôle
évident, pourtant je ne pouvais tolérer une pareille attaque.
MOI, mort crevé, mais elle est folle ,cette Mauricette et j'étais
bien décidé cet après-midi à faire regretter à
cette personne ces propos complètement déplacés. L'après-midi
montra un Marc particulièrement zélé, pour plaire à
mon père et à la mère de Christine il en fit à mon
avis un peu trop, mais bon de toute façon, comme il le disait, le problème
des campagnes c'est, passez moi l'expression, qu'ont s'y emmerde ! Donc en lui
ne résidais pas l'ennemi numéro un, et depuis que ma soeur avait
parlé de lui si il l'avait vraiment souhaité, je pense qu'il aurait
pu venir déjà à de nombreuses reprises, mais pour une première
il se devait de faire bonne impression, même si comme je le pensais les
w-e à venir il serait très occupé et serait dans l'impossibilité
de nous rendre visite malgré son désir grandissant de s'épanouir
dans la découverte de l'effort campagnard. Car retaper une bâtisse
datant du 16 siècle n'est pas une mince affaire. Les murs de celle-ci
dépassent parfois le mètre cinquante d'épaisseur et la
notion d'effort prend toute sa véritable signification quand il faut
percer ce mur pour y placer une baie vitrée. Je voulais voir ces jeunes
femmes à genoux me suppliant de ralentir le rythme de travail que je
leur imposais, je décidai de mettre les bouchées doubles, elles
remarquèrent cette décision, et à un moment donné,
quand je me trouvais sur le sol, Mauricette colla sa bouche sur mon oreille
et me dit tout bas : - je sais pas pourquoi tu m'aimes pas, jt'ai rien fait,
mais si tu crois qu'une gonzesse qui vient de la capitale va écraser
devant un gamin comme toi, tu te goures mec, plutôt crevé, t'as
compris ?
Rouge, de moi ne sais quoi, crainte, colère, gène, je remontais
sur l'échafaudage encore plus vite qu'avant. Le soir venu nous étions
tous fatigués, mon père était ravi de l'avancement des
travaux et me félicita pour mon efficacité, qui, il ne le savait
pas était exclusivement guidée par quelques petits défauts
propres à l'être humain aussi jeune soit-il, je nommerais, l'orgueil,
la vengeance, la peur, et un sentiment encore indescriptible qui m'envahissait.
Mon regard croisa celui de Mauricette, qui connaissait mes motivations quant
à cette belle énergie déployée au soi disant service
du bien. La soirée ne fut pas très longue ce samedi là
et comble de malchance pour moi, Didier et Mauricette avaient la chambre en
face de la mienne. Les deux seules réjouissances pour moi, Mauricette
ne se sentait pas bien, peut-être la nourriture avait-elle dit, sans mettre
en doute les talents culinaires de ma belle-mère, mais plutôt la
différence d'ingrédients. Ces gens ne savent pas manger, et le
second plaisir secret est qu'ils dorment tous les deux au-dessus de l'écurie,
le box de Furie notre jument était juste sous eux. Je connais bien Furie,
à plusieurs reprises pendant la nuit elle frotte le sol avec ses sabots,
cela fait un bruit sourd mais fort, à chaque fois comme un choc, qui
réveillerait à coup sûr, les enfants de la capitale. Pendant
la nuit, je fus moi-même réveillé par les douleurs abdominales
de la jeune femme qui gémissait de ne pas supporter cette nourriture
trop riche, le déclin était proche et j'avais bonne conscience,
ce n'était plus moi qui était l'auteur de son désarroi,
mais sa fragilité naturelle contre laquelle, elle-même ne pouvait
lutter. Ses douleurs nocturnes en était la preuve. Je compris plus tard
l'origine de ces gémissements. Mais laissons faire Dame nature, je me
rendormis satisfait de cette découverte. Le dimanche matin éveillé
tôt par le chien qui aboyait sur un chat, je fis en sorte de réveiller
mes charmants petits voisins de la chambre d'en face, en déployant toute
l'énergie qui était en mon pouvoir. Une belle journée ensoleillée
nous attendait, je sortis mes fidèles compagnons et courus sur le chemin
menant au bois avec une rare énergie, sans aucun doute empruntée
à ma victoire malsaine, mais, bon c'est la vie, il faut un perdant et
un gagnant ! point final décidais-je. Quant au détour du chemin,
j'arrivai à 100 mètres du carrefour, je cru mourir, mes jambes
m'abandonnèrent et mon coeur se fit plus présent que jamais dans
ma poitrine avec des chocs répétitifs, heureusement, tels des
coups de massues. Mauricette trottinait légèrement sur cette petite
route de gauche et venant de m'apercevoir me fit un grand signe de la main.
Elle s'arrêta au carrefour et m'appela, je me dirigeais vers elle et tout
en avançant il me manquait successivement 10 centimètres à
chaque jambe et à chaque pas parcourus. Comment cela était-il
possible ? .Elle, souffrante cette nuit, et là, avec une force à
peine pensable, je levai les yeux au ciel avec tant de désarroi que j'en
oubliais le monothéisme qui régit nos vies et de demander si tous
les dieux m'avaient abandonnés. J'avais l'impression d'avancer à
reculons, mon château s'effondrait, ma tour vacillait et mon âtre
brûlait, elle avança vers moi, déposa ses lèvres
sur ma joue, accompagné d'un : - salut ! , ça va ? . Avant de
remarquer que j'avais l'impression de voir un fantôme. Alors, elle posa
le premier geste, me prit le bras comme font les vieux, enfin je veux dire comme
fait mon père quand il se promène avec sa femme. Là, Mauricette
me dit : - Tu sais, je sais pas pourquoi tu m'aimes pas, en plus moi j'aime
bien les grands comme toi, on à l'impression qu'il peut rien vous arriver,
qu'ils sont forts et qu'ils te protégeront et en plus toi tu es fort,
oui je sais c'est bête, mais bon c'est comme ça ! .Tu vois parfois
quand il te manque quelque chose, tu as envie d'y croire d'une certaine façon.
Je l'écoutais parler, plus elle parlait moins je l'entendais, plus j'étais
étourdie, quand d'un coup je stoppais notre convoi je mis sans réfléchir
ma main sur sa bouche et : - Chut ! , Regarde ! . Nous avions la chance sans
avoir pris soin, d'être à bon vent, la biche qui était au
bord du bois avec son faon de l'année précédente, broutait
l'herbe tendre. Elle prit ma main et la garda dans la sienne, me dit pardon,
les yeux remplis de larmes, elle n'avait jamais assisté à un spectacle
comme celui-la et son émotion me bouscula à l'intérieur
comme jamais au paravent. Je ne peux m'expliquer mon geste, mais je la mis devant
moi et un bras d'un coté ma main toujours tenue par la sienne et de l'autre
je lui montrai d'autres biches suitées plus à droite. J'avais
soudainement cette petite femme presque au creux de mes bras et cette envie
de protéger qui venait de moi ne sais ou. Je me ressaisis et me dégageais,
je lui dis nous devons les laisser, ne pas les déranger, et rentrer déjeuner.
Je fis volte face et en redescendant je jouais avec les chiens et elle revint
me prendre le bras, elle me dit : - Merci Phil, c'était génial,
super beau, j'avais jamais vu. Elle était réellement émue
devant la beauté de ce spectacle et je me surpris à penser que
si elle le souhaitais je serais encore prêt à partager des moments
aussi intenses en sa compagnie. Je lui dis que pour moi c'était presque
une habitude de les voir et que même les chiens respectaient ces moments-là,
ils se reposaient pendant que j'observais, bizarre complicité, en effet
je regardais maintenant Sako jouer avec elle, j'étais jaloux, pourquoi
elle et pas moi ? .Pas grave elle part dans 8 heures et là je récupère
tous mes biens. Je décidais de ne rien dire et de la laisser faire, le
chemin du retour était court et arrivés à la maison, tout
le monde n'était pas encore debout. Mon père parus surpris de
nous voir arriver, Mauricette le salua d'un : - Bonjour Monsieur très
enthousiaste et elle lui dit : - Philippe et moi on vient de voir un truc dingue,
et comme pour expliquer à mon père qui était Philippe elle
me montrait du doigt, là j'éclatais de rire d'entendre mon père
ajouter : - je sais qui est Philippe elle sembla vexée de notre attitude
moqueuse et partit dans sa chambre d'un pas rapide. Je regardai mon père
avec cet air ébahis du type qui vient de dire une connerie qui peut faire
mal. J'étais vraiment mal à l'aise, je ne savais comment faire
mais la vie continue et re mouvement des troupes jusqu'au village pour l'approvisionnement
matinal, petits croquants bien blond, pain blanc moelleux, baguette, hum, petit
déjeuner comme je les aime, avec du beurre simplement sur les petits
croquants et légèrement trempés dans du délicieux
cacao chaud. Christine et Marc étaient levés à notre retour
et attendaient patiemment le fruit de notre expédition au village. Les
autres encore dans leur chambre récupéraient sans doute des forces
dont ils auraient besoin pour la dernière ligne droite de ce dimanche,
qui annonçait encore sa dose d'efforts à fournir. Comme je quittai
la table, Didier arriva l'air exténué et dit à mon père
: -c'est dommage, vous habitez un cadre splendide, c'est dommage qu'on ne puisse
pas revenir la semaine prochaine, cela m'aurait plus Marc dit : - mais tu avais
dis que tu avais au moins 3 week-ends, non ? -Je me suis trompé, dit
Didier -en fait les 3 sont à cheval sur août et septembre, et nous
sommes fin juin et je n'en ai qu'un sur juillet mais nous accompagnions les
parents de Mauricette en vacances. Et là vu la tête de Mauricette
je compris qu'il mentait.
Ph.Lengrand. ph.lengrand@skynet.be
Je me souviens de ce matin
brumeux, là où les voiles naissantes de l'aube laissent encore
une image floue de cette délicieuse nuit.
Je voulais me lever et délicatement je me recouche contre toi, derniers
instants pris au temps. Instants de bonheur unique et fort.
Tu étais venue, femme, avec la tendresse de ton coeur, la chaleur de
ton corps, la douceur de ton amour, mais aussi la sagesse de ton âge.
Jamais, non jamais, je n'oublierai ces instants volés. Ces respirations
rapides, ces gouttelettes de sueur, ce goût salé de ta peau sont
gravés à tout jamais, de manière indélébile,
dans ma mémoire, telle une tablette de pierre inusable, inaltérable
au temps.
J'ai beaucoup aimé et j'aimerai.
Ph.Lengrand. ph.lengrand@skynet.be
Christelle Coton est une passionnée de théâtre, de lecture et d'écriture. De son village de la Vienne, elle nous envoie ces deux nouvelles très jolies, très poétiques et aussi un peu tristes. Son écriture est douce et fluide. découvrez-la et jugez par vous-mêmes...
Tom et Rosy se savaient condamnés. Condamnés à s'aimer toujours.
Parce qu'ils avaient compris que jamais tout à fait et pour toujours le cœur de l'autre n'est conquis, ils pensaient détenir une part de bonheur insoupçonné et insoupçonnable.
Se sentant incapables d'aimer toute une vie l'autre avec la même intensité en partageant quotidiennement les mêmes appartements, ils avaient fait construire deux petites maisons l'une en face de l'autre, dans le même jardin. Rosy vivait dans la maison aux volets bleus. Tom, dans celle qui n'en avait pas.
Rosy en avait eu l'idée. " Le quotidien tue l'amour ! " s'évertuait-elle à dire. " Crois-moi Tom, chacun chez soi, et presque chacun sa vie, voilà un pas d'ogre pour un bonheur de sept lieux ! " Il admirait cette énergie qu'elle déployait chaque fois qu'elle voulait le persuader d'adopter son idéal de vie. Elle s'emportait toujours, tandis qu'il l'écoutait, amusé, philosopher sur les bienfaits de la vie " amoureuse indépendante ". C'était devenu un refrain. Il attendait la fin de la chanson, qu'il connaissait par cœur : "…En vivant toujours en fonction de l'autre, à travers l'autre, en sacrifiant chaque jour des bouts de nous même par amour, on perd une part essentielle de notre identité, ce regard indispensable sur la valeur de notre propre existence ! Cette vie commune dont tout le monde rêve, Tom, vaut-elle ces bouts de vie que tu gâches dans le désaccord le plus profond de toi ? " Et puis un jour, il s'était laissé convaincre, tant il aimait Rosy.Il s'adapta sans difficultés à cet univers si particulier où, séparés seulement par quelques mètres de pelouse, ils vivaient au gré de leurs envies, de leurs pulsions, de leurs choix respectifs, préservant leur indépendance, leurs moments de solitude indispensable à leur équilibre.
Laisser vivre l'autre à son propre rythme favorisait l'épanouissement personnel de chacun, et par là même, l'épanouissement de leur relation amoureuse.
Ils apprenaient à cerner avec justesse et délicatesse, les moments où ils avaient besoin l'un de l'autre et ceux où il était préférable et nécessaire de se retirer, chacun chez soi.
En se protégeant de l'usure du quotidien, ils jouissaient des plaisirs simples, des délices incommensurables de l'amour, sans avoir à souffrir de ces petites discordances de la vie commune " ordinaire " par lesquelles fuit du bonheur, sans qu'on s'en aperçoive.
Tom exultait de bonheur devant une telle évidence et savourait pleinement chaque instant passé avec elle ou contre elle. Instantané si précieux. Et chaque fois qu'il la retrouvait chez lui, c'était pour mieux la quitter. Alors, il prenait du plaisir à découvrir des traces d'elle laissées à droite à gauche, un objet, un vêtement, un cheveu, une odeur, un bout de sa vie abandonné chez lui qui rappelait sa présence. Pour s'imprégner d'elle en son absence, il cultivait une espèce de jardin, envahi par une myriade de fleurs qui portaient le parfum de celle qu'il aimait. Tandis qu'il s'y évadait, il lui semblait rester en communion sensorielle avec elle. Au-delà de la relation charnelle qui les unissait fréquemment, existait une relation spirituelle profonde, née de cette " séparation de corps " qu'il avait acceptée. Il alimentait avec passion cette " dépendance incorporelle " sans jamais se détourner d'elle. Elle restait l'unique objet de ses désirs les plus fantasmatiques parce qu'il avait vécu ces années " à côté " d'elle et non pas avec elle.
- " Ce doit être cela qui manque aux couples " ordinaires "… " pensait-il, "… Un jardin rien qu'à soi où il est facile de confondre l'autre avec sa propre intimité… "
Même si parfois, il se demandait quel était son jardin secret à elle, quelle était cette part d'inconnu qui ne lui était pas donnée de découvrir, pour rien au monde, il n'aurait voulu percer le mystère. Pas une seconde il ne s'y serait risqué, de peur que s'amenuise l'enchantement dans lequel elle se délectait. Car c'était un fait : Rosy, elle, jubilait.
Elle n'avait de cesse de conquérir Tom, chaque jour que Dieu faisait, de se faire aimer de lui, jusqu'à la déraison. Grâce à son idéal de vie à deux, elle conservait intact et constant ce désir de le séduire, physiquement et spirituellement. Elle passait des heures à se pomponner devant la glace, lorsqu'ils avaient rendez-vous chez l'un ou chez l'autre ou à l'extérieur et même quand ils n'avaient pas rendez-vous. Alors, plus resplendissante que jamais, elle s'adonnait à la nature, au milieu de ses tulipes, troublée, certaine qu'il l'observait derrière sa fenêtre. Telle " la belle au jardin fleurissant ", elle chantonnait : " Miroir, mon beau miroir, ne suis-je pas le rayon de soleil qui éclaire et réchauffe sa vie ? "... Et le miroir de lui répondre : " Tu es aussi le quartier scintillant de lune qui embrase et illumine ses nuits ! ". Alors elle y croyait et elle avait raison d'y croire parce qu'elle en était sûre, leur amour irait grandissant. Jamais elle ne laisserait s'immiscer entre eux un trop plein de certitudes, qui entraînerait une cruelle lassitude.
Elle aimait ce doute qui l'assaillait parfois à l'idée qu'une autre fille puisse l'enflammer aussi. Alors chaque jour symbolisait pour elle une lutte acharnée, sans merci, afin d'être la seule et unique étincelle qui provoquerait l'incendie de sa vie. Ce n'était qu'un combat, il fallait continuer le début.
Si Rosy avait écrit un livre, elle l'aurait intitulé ainsi : " La vie amoureuse indépendante, comme par magie ! ". Au chapitre " séduction ", le miroir de cette vie aurait dit ceci : " Aujourd'hui tu te sens bien dans ta peau, tu frétilles, tu pétilles, tu te sens l'âme d'une ensorceleuse, tu te sens belle, alors vas ! Cours ! Emoustille-le ! Montre-lui que tu t'aimes et chante lui que tu l'aimes, il te le rendra au sept centuple ! Si demain tu te sens de méchante humeur et vilaine, alors reste ! Attends ! Surtout, dispense-toi de ses commentaires en lui évitant les tiens, fais-lui grâce de ta médiocrité, il t'en aimera que davantage... Parce que conserver ce désir de séduire, c'est sentir les moments où l'on rayonne au point d'avoir envie d'éblouir l'autre, et d'ensoleiller tous les autres, mais c'est aussi avoir le droit de se laisser vivre les jours où l'on se sent plutôt moche de partout, et d'avoir le choix d'épargner l'autre devant ce laisser-aller. Parce que se négliger, c'est négliger l'autre aussi ".
Rosy avait bannit de son langage, le verbe " imposer ". L'amour selon Rosy n'imposait rien, il disposait. Il fallait saisir à pleines mains ce qu'il nous offrait, l'exploiter le mieux possible afin d'en jouir le plus possible. Elle faisait de son devoir de ne jamais rassasier cet appétit féroce grand ouvert, cette énergie qu'elle déployait, à la conquête de l'autre.Pendant huit années, ils se prélassèrent dans un bain de jouvence, leurs sentiments s'accordant à la perfection. Loin d'eux la prétention de dire qu'ils avaient trouvé la solution pour sauver l'amour de son épouvantable déclin, mais ils brûlaient d'impertinence de croire qu'ils en possédaient une clé.
Puis un jour, sans prévenir et sans raisons apparentes, Rosy sombra dans une étrange mélancolie…
Elle finit par ne plus vouloir sortir de chez elle, en dehors de l'essentiel. Elle espaça ses allers et venues dans la maison dépourvue de volets, et se murât dans un silence confus.
Tom respectât tout d'abord son mutisme et son retrait, comme il l'avait toujours fait naguère, s'interdisant, c'était la règle, de poser des questions sur ce besoin d'introspection.
Mais à plusieurs reprises, il la surprit figée dans des pensées qu'il lisait noires, tant ses yeux reflétaient l'absence et l'inconnu. Les questionnements l'assaillirent bientôt, pour ne plus le quitter. Il ignorait pourquoi elle avait tant changé mais comprit que derrière son mal être somnolait une grave dépression. Il la couvrit d'amour et d'attentions. Elle acceptait sa tendresse infinie, ses mains tendues, ses caresses de velours, mais aux regards inquisiteurs qu'il lui lançait, elle ne répondait jamais. Il se heurta à un mur d'incompréhension.
Il chercha avec douceur l'origine de son malaise en la questionnant, mais en vain. Il se heurta à un bloc de béton. Alors comme un ultime recours, il tenta de bouleverser ce nouveau monde dans lequel elle évoluait, allant même jusqu'à la brutaliser verbalement. Peut-être provoquerait-il un choc émotionnel qui la ramènerait à la raison ? Elle accueillit son emportement à flots ouverts, versant toutes les larmes de son cœur. Il la serra contre lui, empli de son amour pour elle, intarissable.Tom se souvient du dernier instant où il vit Rosy.
Elle était venue lui porter un bouquet de tulipes fraîchement coupées, vêtue d'une robe blanche et d'un chapeau en forme de cloche qu'il adorait.
Quelques mois s'étaient écoulés depuis ce jour où il l'avait fait pleurer, et il s'était juré de ne plus recommencer. Il avait fini par accepter cette torpeur qui l'habitait et ce mal qui la rongeait. Débordant d'amour, il avait construit une nouvelle existence autour de sa maladie, en ayant l'intime conviction qu'il pourrait la sauver. Il passait plus de temps auprès d'elle, mais se refusait à changer le style de vie qu'elle avait forgé de ses idéaux.
Lorsqu'il découvrit l'enveloppe au milieu du bouquet, il était déjà trop tard pour la rattraper…Tom,
Mon Amour,J'ouvre les volets. Ce matin, le soleil a revêtu ses rayons les plus chauds. A quelques pas, sur une branche de prunier, un vieux rossignol me salue et entame son plus bel air. La journée s'annonce belle, comme celle d'un été. Je sais que ce chant m'est dédié. " L'oiseau, tu es mon oiseau… ". Alors mes yeux humides d'émotion et de remerciements se tournent vers toi, Tom.
Nous avons lié avec force et intensité chaque fil de notre histoire, afin d'en tisser la plus belle toile. Peu importe sa grandeur, si chaque matin nous faisions qu'elle rayonne et qu'elle reflète ce que nous étions. Qui peut se vanter mieux que nous, d'avoir pris soin de quelque chose de cher à nos existences ? Merci Tom, de nous être tant aimés.
Il m'a fallut du temps pour accepter cette fatalité qui me condamne, bien avant l'âge d'y songer. Maudite soit l'intruse qui ose venir rompre le charme de notre destinée. La mort, Tom, vois comme le bonheur nous l'avait fait oublier ! Je la reçois comme un coup de poignard, accorde-moi la légitimité de te l'avoir cachée. Mais le véritable amour n'est-il pas celui qui perdure en dépit de tout ? Quoiqu'on fasse, quoiqu'on dise, Tom, si chaque histoire d'amour naît d'une source différente, elles se rejoignent toutes pour n'en raconter qu'une, vouée à l'éternité. Tels les ruisseaux, puis plus loin les rivières et les fleuves qui se jettent dans les mers, pour former cet immense océan.
Une nuit, j'ai rêvé d'un jardin enchanté. Sur les sillons de cette terre, poussaient des arbres de vies, des fleurs de mystères et des fruits défendus. J'ai envie de croire que c'est là-bas que je vais, et qu'un jour, nous nous retrouverons. Qui sait ? Parmi les mauvaises herbes, peut-être ?
Mon vieux rossignol s'en est allé offrir son chant un peu plus loin. Je lui pardonne cette infidélité, car je sais que d'autres ont besoin de sa musique… Tends bien l'oreille Tom…A toi, pour toujours,
Rosy.
Les yeux de Tom se posèrent sur la maison aux volets bleus.
Au-delà de la douleur violente qui l'empoignât, au-delà de la déchirure qui jamais ne se referma, Tom comprit que grâce à son idéal de vie, il détenait là un trésor inestimable.
Celui de toujours pouvoir imaginer qu'elle habitait là.
Rosy vivait dans la maison aux volets bleus, Tom dans celle qui n'en avait pas.Christelle Coton, Krystelchart@free.fr
Jade attendait sa mère depuis plus d'une heure, à la sortie du lycée. N'ayant pas pour habitude d'être en retard, Jade, très inquiète lui téléphona de la cabine la plus proche, mais personne ne répondit. Elle décida de se rendre au collège de sa petite sœur, entrée en sixième depuis peu. En attendant le bus, elle essaya de se convaincre que leur mère s'y trouvait, en grande conversation avec un professeur de Camille, et qu'elle avait oublié de prévenir Jade de cet entretien. La veille au soir, le principal du collège avait téléphoné à sa mère et Jade, sans savoir exactement de quoi il s'agissait, avait compris que Camille rencontrait des problèmes sérieux. Bonne élève dans toutes les matières, Jade pensait que les difficultés de sa sœur était d'ordre comportemental, mais elle n'avait pas trouvé le bon moment pour en parler avec sa mère. Elle le ferait sûrement ce soir, si l'état de sa mère le permettait. Jade ferma les yeux un instant, bercée par le ronron du moteur, et les rouvrit juste à temps, pour descendre au bon arrêt.
Elle n'eut pas le temps de franchir les grilles, que déjà Camille lui sautait au cou.
- C'que j'ai eu la trouille ! J'ai cru que vous m'aviez oubliée ! Maman est dans la voiture ? Y'a monsieur Bobry qui veut la voir !
- Ben non, elle n'a pas pu venir, elle a téléphoné au lycée pour que je vienne te chercher, comme on est samedi, elle a pensé qu'on pouvait rentrer à pieds toutes les deux comme des grandes !
- Ha bon pourquoi ? Mais elle est où ?
- Elle avait plein de choses à faire, il est où monsieur Bobry ?
- Là, ben tiens, il arrive !
Monsieur Bobry était l'ancien principal de Jade, puisqu'elle avait quitté son collège deux ans plus tôt pour entrer en seconde.
- Bonjour Jade, vous êtes en retard aujourd'hui dites donc !
- Oui, excusez moi, je sortais à midi et le temps de venir jusqu'ici en bus…
- J'ai appelé chez toi, mais il n'y avait personne, je commençais sérieusement à m'inquiéter, et Camille aussi d'ailleurs. Mais ta mère n'est pas là ?
- Heu non, vous aviez rendez-vous ?
- Pas exactement, mais hier au téléphone, elle m'avait dit qu'on continuerait notre conversation…
Monsieur Bobry avait un faible pour leur mère, Jade en était sûre. Pendant quatre ans, elle avait fréquenté ce collège, et presque chaque soir quand sa mère l'attendait, Monsieur Bobry trouvait toujours un prétexte pour lui parler, et son regard rieur en disait long. A 44 ans, leur mère ne manquait ni de charme ni de classe et Jade ne s'étonnait guère à l'idée qu'elle puisse encore plaire, mais ce qu'elle redoutait le plus, c'est que sa mère n'en ait plus l'envie.
- Elle a eu un empêchement de dernière minute, mais je lui dirai que vous l'attendez lundi d'accord ?
- Rien de grave j'espère ?
- Non non, rien de grave…
- Mais vous rentrez comment les filles ?
- Ben à pieds, en coupant à travers les bois, on en n'a pour longtemps !
- Tu veux pas que je vous ramène ?
- Non non, merci monsieur Bobry, mais on préfère marcher un peu, pas vrai Camille ?
- Ouais, c'est vrai, moi je veux bien, surtout si on passe par les bois !
- Bon et bien, faites attention quand même hein, et dis à ta mère qu'on parlera lundi d'accord ?
- Ok, promis, allez viens Camille…
C'était l'occasion de demander plus de précisions au sujet des problèmes concernant sa sœur, mais Jade se retint, à cause de la présence de la petite.Elles atteignirent la forêt, bras dessus bras dessous. C'était bientôt l'hiver, mais le ciel était clair et les températures encore agréables pour la saison. Elles avaient attaché leurs blousons autour de la taille pour ne pas avoir trop chaud mais Jade sentait quand même des perles de sueur lui couler le long de la nuque et dans le dos. Les bois resplendissaient de couleurs automnales et devant ce spectacle flamboyant, Jade se demanda comment la nature pouvait se permettre d'être aussi belle un jour comme celui-ci où la vie lui semblait si lourde à porter. Il lui sembla qu'elle n'avait pas éprouvé jusqu'alors un tel sentiment d'injustice.
Camille se détacha de sa sœur pour s'adonner à un jeu qu'elle affectionnait particulièrement dès que le décor le lui permettait et les bois étaient devenus son lieu de prédilection pour se faire.
Elle grimpait sur un arbre tombé ou coupé qui n'avait pas encore été débité en tronçons, et, avec une agilité déconcertante, elle courait tout le long jusqu'à la naissance des branches. Alors, les bras bien perpendiculaires à son corps, elle tentait de tenir en équilibre sur la plus fine d'entre elles. Tout en s'exécutant d'arbres en arbres, Camille racontait à sa sœur tout ce qu'il s'était passé d'extraordinaire dans ses cours ce matin là. Comme à l'accoutumé, elle enjolivait les événements les plus banals et en rajoutait pour donner plus d'importance à son récit. Jade s'en amusait toujours et lui répétait sans cesse qu'avec une imagination débordante comme la sienne, elle pourrait devenir un grand écrivain. Alors Camille avait décidé qu'elle deviendrait écrivain, pas forcément grand, mais écrivain quand même. Mais ce jour là, Jade portait peu d'attention à ce que sa petite sœur lui racontait. Son esprit était ailleurs, près de sa mère et elle avait l'impression pénible que le chemin qui la menait jusqu'à elle s'éternisait.
- Ho, Jaaade ! Tu m'écoutes ? !
- Mais oui je t'écoute !
- Même pas vrai !
- Mais si je te dis !
- Alors qu'est ce que je viens de dire ?
- Tu viens de me dire que Pierre allait se présenter comme délégué de classe, et qu'il va sûrement être élu ! Alors, me trompé-je ?
- Mais tu sais pourquoi il va être élu ?
- Non, mais tu vas me le dire !
- Parce que son père, il joue au tennis avec notre prof principal et il paraît qu'il l'aurait " soudoyénné " pour qu'il trafique les votes, tu te rends compte ?
- On dit pas " soudoyénner ", on dit " soudoyer " !
- Ouais, ben c'est pareil ! Le résultat, c'est que je vais perdre l'élection moi… Des fois, j'en ai trop marre de la vie moi !
Jade aurait sûrement ri dans d'autres circonstances, alors elle tenta un sourire forcé.
- Ben, tu rigoles pas aujourd'hui, t'as eu une mauvaise note ou quoi ?
- Mais non et descend de là, tu vas tomber ! T'as envie de te casser un bras ou une jambe ? !
- Ca serait trop drôle, nan ? Comme ça on ferait croire à maman que je me suis battue ! Ho non, remarque, on lui dirait que c'est ma prof de maths qui m'a mis un pain et que je suis tombée, comme ça on porterait plainte contre elle, et elle serait virée illico presso, trop bien, parce que je peux pas la blairer celle là ! Tu l'aimais bien toi cette vieille morue ?
- Madame Touron ?
- Ouais ?
- Ben presque autant que toi !
- Ha bon, ça me rassure ! Tu sais comment on l'appelle dans ma classe ? Madame Tourcon ! Trop marrant… Hey, Jade, elle est partie faire quoi maman ? Des courses ?
- Je ne sais pas, ma chatte, on l'attendra à la maison et t'auras le droit de jouer à l'ordinateur, si tu veux, ok ?
- Ouaiiiiis, trop coooool !Et tandis que sa petite sœur lui prenait la main, Jade se mit à chanter à gorge déployée pour ne pas se laisser pleurer. Elles n'auraient pas besoin d'attendre, parce qu'elle le sentait, leur mère serait là.
Lorsqu'elles arrivèrent à l'entrée de leur résidence, elles entamaient le refrain de leur chanson préférée : " Un petit oiseau, un petit poisson, s'aimaient d'amour tendre, mais comment s'y prendre, quand on est dans l'eau ? Mais comment s'y prendre quand on est là-haut ? "
Jade quant à elle, savait déjà comment s'y prendre pour éloigner sa sœur de la maison.- Au fait, Camille, tu sais que la chatte de madame Collard a eu des chatons ?
- Nooooonnn ? ! C'est génial ! On va les voir ? Aller, viens Jade, s'te plait !
- Tu veux plus jouer à l'ordinateur ?
- Ben, j'y jouerai plus tard, c'est pas grave ! On y va ? Aller, s'te plait !
- Ecoute, je veux bien que tu y ailles toute seule. Moi, je préfère rentrer, mais c'est moi qui viendrai te chercher, tu m'attends là-bas, promis ?
- Promis, merci, t'es une choute ! Tu diras à maman que je suis là-bas, ok ? !
- Ok, mais sois sage hein ? !
- No problem ! A t't'à l'heure !Jade attendit que Camille soit rentrée chez leur voisine depuis quelques minutes avant de se presser chez elle. La porte du garage, restée entre ouverte, lui permit d'apercevoir la voiture de sa mère. Elle contourna la maison en hâte, mais les trois portes étaient fermées à clés. Seule, une fenêtre fermée à l'espagnolette donnant derrière la maison n'avait pas les volets tirés. Jade savait qu'il était inutile d'appeler sa mère, elle ne l'entendrait pas. Elle passa sa main entre les deux battants de la fenêtre, l'espace lui permettant peu de mouvements, elle mit quelques minutes pour réussir à faire tourner la poignée. Enfin, la fenêtre s'ouvrit. Jade se glissa à l'intérieur, le cœur déjà en mille morceaux.
Sa mère était bien là. Etendue par terre, en chien de fusil. Au creux de ses bras repliés sur elle, Jade entrevit cet objet devenu si familier.
Lorsque l'ambulance emmena son corps meurtri par l'alcool, Jade ignorait encore qu'elle n'aurait pas d'autres choix que de continuer à vivre avec le souvenir de cette vision cruelle et dévastatrice. Celle d'une mère, gisant dans une mare de désespoir, accrochée à sa bouteille comme à une bouée, dans un ultime appel au secours.J'ai appris quelques années plus tard de quel mal souffrait ma mère. Ma sœur et moi l'avons maintes et maintes fois soutenue, écoutée et consolée, même si dans les moments plus difficiles, il nous arrivait de lui en vouloir. Sans jamais vraiment comprendre les raisons de ses noyades éthyliques et ce pourquoi cet amour immense qui nous unissait n'y pouvait pas grand chose, comment aurions nous pu ne pas lui pardonner ? C'eût été nous demander de cesser de l'aimer.
Ma mère est actuellement en période d'abstinence depuis un an. Je sais que chaque jour représente pour elle une lutte acharnée pour ne pas sombrer à nouveau, mais je préfère parler avant tout d'une victoire quotidienne sur elle-même et sur la maladie.
Grâce au soutien d'un alcoologue, Jade et moi avons pris conscience que nous n'étions en rien responsables de son mal de vivre et c'est déjà beaucoup. Nous avons aussi appris que la détresse d'un être est parfois si profonde qu'il en oublie, bien malgré lui, les dégâts qu'elle peut occasionner chez les autres et ça soulage qu'un tout petit peu de le savoir.
Enfin, nous avons compris qu'il nous fallait sortir de cette relation fusionnelle triangulaire, engendrée par la douleur commune, afin de nous reconstruire petit à petit, chacune de notre côté. C'est un travail de longue haleine. Nous vivons encore dans la tourmente, dans la peur et l'angoisse, sans cesse rattrapées par les affres du passé. Et nous avons admis que malgré toute la volonté de s'en sortir, il est des écorchures contre lesquelles on ne peut rien, des failles incommensurables qu'on ne peut pas combler. Ce n'est pas toujours qu'une question de choix, de force et de détermination.Aujourd'hui j'ai 23 ans, Jade en a 28. Je profite de ces quelques lignes pour lui rendre hommage et la remercier de m'avoir épargnée ce jour là, guidée par un instinct maternel précoce.
Elle s'est naturellement orientée vers la psychologie enfantine, ma mère et moi sommes très fière de ce qu'elle est devenue.
Quant à moi, j'ai trouvé un certain équilibre. Sur un fil. Je suis funambule dans un cirque itinérant. Lorsque je suis là-haut, j'oublie à tout moment que je peux tomber.
Sur terre, j'ai plus de mal. C'est en bas que j'ai peur du vide.
Je crois que c'est cette peur d'affronter le silence criant de la nuit qui me fait veiller tard.
Alors j'écris, pour exorciser. Ma sœur avait raison.Christelle Coton, Krystelchart@free.fr
On n'imagine même pas... (Nouvelle nouvelle de Christelle qui remet ça de l'audelà...!!)
Je viens de faire l'amour avec quelqu'un. Mais je ne me souviens pas avec qui.
Etant donné le service trois pièces que je tiens dans une main, je subodore que c'est un garçon. Ca me rassure. Un peu seulement. Parce que de nos jours, on ne peut pas se vanter d'être sûre à 100%. Je décide de m'éclipser délicatement du lit, en prenant bien soin de ne pas réveiller le monstre " mi-homme, mi-orang-outang " qui grogne à côté de moi. Et si c'était vraiment un monstre ? En passant dans le salon, je m'arrête devant un cadre en forme de cœur argenté. Plus immonde on ne fait pas. Ce mec n'a aucun goût. Sauf pour les femmes, j'ai l'impertinence de le croire. Je reconnais les deux jolis minois collés joue contre joue sur la photo : Franck et Johanna. Ma meilleure amie et son futur époux. Et là d'un coup, je réalise : je viens de faire l'amour avec le futur mari de ma meilleure amie. " Ex meilleure amie " seront bientôt les termes appropriés. J'ai la tête qui tourne, la gorge sèche et la nausée. J'ai honte. Mais comment cela a t-il pu se produire ? Je ramasse mes vêtements éparpillés un peu partout dans la cuisine. On s'est fait un plan à la " neuf semaines et demie " ou quoi ? ! J'ai du mal à m'imaginer les yeux bandés, des poivrons dans la bouche, mais j'aurai le temps de fantasmer là-dessus plus tard. Pour le moment, la seule chose qui m'importe, c'est déguerpir d'ici et en vitesse. J'ouvre le frigo pour prendre un soda glacé, et là je retrouve ma petite culotte pendue au goulot d'une bouteille. On n'aura tout vu ! J'ai envie de rire mais je me retiens, parce que j'ai honte. Je m'habille en 38 secondes (tiens, mes habits sentent la résine ? !) et je bois ma canette en un temps record. Je referme doucement la porte du " baisodrome ", en jurant mais un peu tard, que je ne boirais plus. Je dévale les escaliers pour me retrouver dans la rue. Enfin. Inspirer, expirer. Respirer à fond... Les pots d'échappements. Je subis les pires sévices des lendemains de cuite. Les odeurs, les bruits, les mouvements, tout m'est insupportable. Vite, remonter et vomir. Mais j'ai claqué la porte et je n'ai pas les clés. Une poubelle. Faut que je trouve une poubelle ! Trop tard. Me voici à quatre pattes en train de régurgiter mon jus d'ananas dans le caniveau. Et là, j'ai sacrément honte.
Une petite dame rondouillarde et son gros chien moustachu s'approchent de moi. Manquait plus que ça. Quel est le crétin qui a dit qu'il n'y avait plus de solidarité dans ce foutu pays ?
- Vous avez besoin d'aide mademoiselle ? Vous êtes malade ?
- Non non, pensez-vous ma petite dame, c'est juste que j'adore dégueuler dans les caniveaux !
J'aurais pu lui répondre ça, mais j'étais pas d'humeur.
- Heu… non non, rien de grave, je …… je suis enceinte !
- Ha mais c'est merveilleux ça, et depuis combien de temps ?
- Depuis… cette nuit !
Merde, et si on n'avait pas mis de capote ?
- C'est formidable ! Et comment vous allez l'appeler ?
Je me demande ce que ça peut bien lui faire à la petite mémé là. Je m'impatiente. Mais elle a de la chance, parce que je suis bien éduquée.
- Heu… Johanna si c'est une fille, et Franck si c'est un garçon.
Là j'abuse, je le conçois, mais ce sont les deux prénoms qui me viennent immédiatement à l'esprit. Va savoir pourquoi.
- Quelle coïncidence ! Ma petite fille s'appelle Johanna et son futur mari qui s'appelle Franck habite cet immeuble là, juste derrière vous ! C'est incroyable non ? ! Ils se marient la semaine prochaine, c'est fantastique non ? Je suis tellement… et blablablablabla…
Je viens de faire la connaissance de la grand-mère de Johanna, à quatre pattes dans le caniveau. Le monde est petit. Et le monde me fait chier en cette fin de matinée de je ne sais plus quel jour.
Je vacille, j'ai la bouche pâteuse, je sens que je vais dégobiller sur le paletot de la grand-mère.
- Et le futur papa, il est heureux je suppose ? Vous êtes mariés ?
Là je craque, gentiment.
- Excusez moi madame mais j'ai rendez vous chez le gynéco là, et je suis pressée…
- Ho pardonnez moi, je suis bavarde ! Demandez lui qu'il vous prescrive du Prinpéram, c'est très efficace contre les nausées !
- D'accord, je n'y manquerai pas, merci madame, au revoir…
- Au revoir mademoiselle…. ?
J'ai envie de l'étrangler.
- Mademoiselle chante le blues !
Là, c'est juste pour me soulager.
- Alors peut-être à bientôt, mademoiselle Chantlebluze !
Elle n'a rien pipé. Je m'éloigne en lui décochant un sourire attendri, parce qu'en d'autres circonstances, j'aime bien les mamies. Et tandis qu'elle me souhaite tout le bonheur du monde, le Moustachu, toutes babines dehors, fini de nettoyer mon caniveau…
La vie est dégueulasse parfois. On n'imagine même pas.Impossible de prendre le métro dans mon état. A cause des odeurs, du bruit et des mouvements. Grâce au ciel, j'habite à dix minutes à pied. J'arrive chez moi tant bien que mal, mais plutôt mal que bien. Je m'enfile un demi litre de coca et me plonge dans un bain mousseux. J'ai l'impression de coller de partout. L'odeur de résine sûrement. Et puis… Pendant que mon corps épouse parfaitement l'eau et vice versa, je ferme les yeux et je réfléchis. J'ai du mal à réfléchir les yeux ouverts. D'ailleurs, ça me joue des tours parfois.
La question existentielle est : " Comment cela a t-il pu se produire ? ? ?
Et là, pendant que je m'amuse à faire des bulles avec les narines, parce que c'est amusant, tout me revient. Ou presque.
Franck et Johanna avaient décidé d'un commun accord d'enterrer leur vie de garçon (et de fille) d'une façon plutôt inattendue : chacun devait passer la nuit avec le (ou la) témoin de l'autre. Nous avions rendez vous tous les quatre dans un bar, Johanna, Franck, son témoin et meilleur ami, et moi-même. Nous avons passé une heure ou deux à arroser l'événement comme il se doit (en fait, plus que comme il se doit) entrecoupant nos " tchin tchin " par des banalités à l'humour caustique du genre : " Vous faites ça pour payer moins d'impôts ou c'est vraiment un mariage d'amour ? Mais tu crois en Dieu ou tu fais ça à l'église pour le grand tralala ? A quand le divorce ? Ca vous fait quoi de jurer fidélité devant Dieu ?… ". Franck n'avait rien répondu, j'en suis quasiment sûre…
Je vais mourir à cause de ce que j'ai fait. D'autres ont été guillotinés pour bien moins que ça.
J'ai un peu de mal à respirer. Mon Dieu… Pardonnez-moi, " crime avoué à moitié pardonné " non ? Alors j'avoue ! Tout ! Tout ! Tout ! Vous saurez tout sur ce que j'ai fait de mon zizi ! Je vous en supplie ! Marie Madeleine, femme entre toutes les femmes, aidez-moi ! Je ne veux pas mourir ! Non pas la tête, coupez-moi tout ce que vous voulez, les ongles des pieds et des mains, les cheveux, mais pas la tête ! Alouettttttteeeeeee ! ! ! ! Arhhhhhhhhhhhhh ! ! !
Je me relève d'un coup et réalise que j'étais en train de me noyer. L'eau est entrée par tous les trous possibles et imaginables. Je crache par où je peux et un peu de partout. Ce n'était qu'un mauvais rêve. Je me suis endormie dans mon bain, c'est tout. Je me ressaisi, et je garde les yeux ouverts cette fois.
Et après ? Que s'est il passé après ? Je me rappelle vaguement des embrassades au moment où nous nous sommes séparés deux par deux, se promettant les uns aux autres de ne pas faire de " grosses cochonneries de gros dégueulasses avec nos zizis respectifs ". Il faut dire, à notre décharge, que nous n'étions déjà plus en phase avec la réalité. Qu'est-ce qu'on a ris…J'ai envie de pleurer d'un coup.
Quelques images confuses me reviennent, et si je n'invente rien, que la foudre s'abatte sur moi.
Châtiment à la mesure de la honte que j'éprouve à cet instant.
Comment je me suis retrouvée en pleine forêt, perchée à Califourchon sur une branche de sapin en train de chanter " Tiens voilà du boudin ! ", Franck resté en bas, en guise de Roméo ? Je l'ignore... Pourquoi j'ai atterri dans sa cuisine, nue comme un verre, des fruits et légumes plein la bouche ? Je n'en sais rien. Toujours est-il que j'ai fini dans son plumard et qu'il me semble même l'avoir entendu me susurrer " je t'aime ". Hein ? Si, si. Le salaud… Et je crois bien que je lui ai murmuré " moi aussi… ". Ca y est je pleure. Forcément. Je suis une salope.
La vie est dégueulasse parfois, on n'imagine même pas.Mourir ou ne pas mourir, telle est la question. Je sors de mon bain, ruisselante de larmes, donc inutile de m'essuyer. Après avoir vomi un tiers du demi litre de coca ( soit 1/6ème de litre) je vais directement me coucher. Dormir, telle est la solution. Penser que le réveil mettra fin à ce cauchemar. En attendant, on peut toujours rêver. " Ca ira mieux ce soir… " comme ne dit pas la chanson.
A mon réveil onze heures plus tard, je mets quelques minutes avant de me résigner : j'ai réellement commis l'irréparable et il me faudra désormais vivre avec. Je relativise comme je peux, je ne suis qu'une femme après tout. Un volcan en fusion, qui engloutit certains hommes qui passent ! Est-ce ma faute à moi si Franck est passé par là ?
La sonnerie du téléphone me rappelle à l'ordre, et je prends mon courage à une main.
- Allô ?
- Hello ma chérie, t'as une drôle de voix ! Je te réveille ? A 21h ?
Ouf, fausse alerte.
- Mais non maman, j'allais me coucher !
- Alors cet enterrement ?
- Hein ? Ha oui. D'une tristesse ! On a veillé toute la nuit, et on a picolé pour oublier…
- Pour oublier quoi ?
- Ben que quelqu'un était mort.
Elle rigole.
- Ho, quand même, c'est pas drôle, tu charries ! Allez, raconte, vous avez fait quoi ?
Alors je déballe tout. Parce que ma mère, elle est faite pour ça. M'écouter, me comprendre et me conseiller. En plus ma mère me trouve toujours des circonstances atténuantes. Simplement parce que je suis " son petit trésor ". Ma mère est merveilleuse.
Je ne lui épargne rien. La chevauchée fantastique au milieu des bois, la cuisine de Maïtée version hard, mon humiliation devant la mère-grand de Johanna. Ma mère ponctue mon récit de " hhhoo ! Haaannn… hhaaa ? Nonnnnnn !… " comme à l'accoutumé, mais je la sens fébrile sur ce coup là.
Silence à l'autre bout.
- Mais qu'est-ce que tu vas faire ?
- Justement, j'allais te le demander !
- Tu l'aimes ce garçon ?
- M'enfin maman, pas du tout ! Tu délires ou quoi ?
- Ho pardon, c'est l'évidence même, tu couches quand tu n'aimes pas toi ! Bon, écoute trésor, je pense que le temps est venu d'assumer tes conneries, faut tout raconter à Johanna, pour elle et pour toi. Tu te rends compte qu'elle va se marier avec un connard pareil ?
Je lui suis reconnaissante de m'épargner.
- Alors tu l'appelles tout de suite, sinon tu ne le feras jamais ! D'accord ?Bien sûr. Merci du conseil. Ma mère est merveilleuse, je vous le disais.
J'ai passé la semaine à éviter Johanna, prétextant des tonnes de choses à faire avant son mariage. Je suis restée chez moi à ne rien faire du tout, bénissant mon répondeur. Assumer, moi, à 33 ans… Pffff… ! N'importe quoi la mama…Mais la noce, je n'ai pas pu y couper. Forcément. J'étais témoin. En plus.
Je suis arrivée dans mes petits souliers (achetés pour l'occasion) mais tout le monde n'avait d'yeux que pour la reine d'un jour. Et il y avait de quoi. Johanna était plus resplendissante que jamais. A vous dégoûter d'être moche. Franck jouait l'amnésique à la perfection. Ou peut-être qu'il ne jouait pas. Toujours est-il qu'il s'est comporté avec moi comme s'il ne s'était rien passé. Tant mieux. Quand j'ai croisé la grand-mère de Johanna, je crois que je suis devenue bleue. Lorsque j'ai compris qu'elle ne m'avait pas reconnue, je suis devenue rose et j'ai reçu sa poignée de main comme un cadeau de la Providence. J'en ai conclue que je ne ressemblais en rien ce jour là à la fille que j'étais, sur le bord du trottoir. C'était rassurant. Ou bien la vieille était sénile. Je ne lui en demandais pas tant. D'ailleurs, je ne lui ai rien demandé. Je me suis confondue dans la masse. J'ai embrassé ceux que j'aimais et congratulé ceux que je n'aimais pas. Puis j'ai pris place, à la gauche de Johanna. Elle même à la gauche de Franck. Lui même à la gauche de son témoin. Places conformes à la circonstance. Alléluia.
Monsieur le Curé, imperturbable, a récité sa poésie sacramentelle avec passion et les chœurs ont chanté divinement. Tout allait bien, dans la meilleure des églises. La fête battait son plein. Le maître de cérémonie a posé la fameuse interrogation universelle : " Si quelqu'un… …qu'il parle maintenant, ou qu'il se taise à jamais. " Et là, dans cette atmosphère religieusement solennelle, émue, j'ai eu un doute. Le doute. Comme s'il avait attendu ce moment précis pour s'emparer de moi. Devais-je trouver la force de lever le petit doigt pour m'opposer à cette union ? Si je me confessais là, maintenant, devant tout le monde, serais-je absoute ? Accueillie par Saint Pierre en personne au royaume des Cieux ? Tandis que je me demandais quelle couleur d'ailes me siérait le mieux, à combien de centimètres au dessus de ma tête flotterait mon auréole, une voix s'est élevée. Au dessus de ma tête aussi. Plus résonante que jamais.
C'était celle de Johanna.
- " OUI, MOI ! " a dit la voix.
- " Oui, moi ! " a répondu l'écho.
- " Moi, moi, moi, mm… " a répondu l'écho de l'écho.
Murmures, agitations. Puis le silence, glacial, avant le chaos.
- " J'ai failli au 7ème des commandements, mon Père, la nuit même de mon enterrement. Enfin, je veux dire, la nuit de l'enterrement de ma vie de jeune fille. Oui, j'ai commis le pêché d'adultère, et ce, avec le meilleur ami de mon futur époux, témoin ici présent. Je me devais de dire cette vérité à Franck, juste avant qu'il ne consente à me prendre pour épouse. Pour qu'il décide en son âme et conscience, de m'accepter pour le meilleur, mais avant tout pour le pire… "
Murmures, agitations. Puis le silence, avant la confusion.
Franck n'a pas bougé d'un cil, pendant une éternité. Je crois que certains priaient pour entendre le " oui " de la réconciliation. D'autres savouraient l'impensable, misant sur Franck pour transformer la maison de Dieu en véritable champ de bataille. Moi j'attendais, paralysée, qu'il passe à son tour aux aveux. Mais brusquement, sans mots dire, il a tourné les talons. La tête haute et le pas décidé, il a quitté l'église, sous le regard désemparé de Johanna et des invités médusés.
J'ai senti mon cœur et mes jambes se dérober sous moi. J'ai vu des étincelles jaillirent un peu de partout. Comme un feu d'artifice. Absolutly Fabulous. Et puis d'un coup, j'ai plus rien senti du tout. J'ai dû attendre la lumière au bout du tunnel, mais en vain. J'étais dans le noir total. On appelle ça le néant.
Je suis morte d'un arrêt cardiaque. L'émotion sûrement.
J'ai tenu absolument à vous conter mon histoire. De l'au-delà.
Pour vous prévenir.
Il fait une chaleur d'Enfer ici.
La vie après la mort est dégueulasse ma foi, on n'imagine même pas.
J'y attends Johanna.Christelle Coton, Krystelchart@free.fr
20C'est l'histoire d'un mec, ou peut-être, le mec de mon histoire, qui avance, doucement, je crois qu'il va vers vous. Un mec, la trentaine, mal rasé, un peu seul et un peu solitaire, un peu vieux et pourtant encore jeune, un mec quoi, rien qu'un mec. Ce mec, il aime le café fumant et la baguette fraîche des matins engourdis quand il fait gris et qu'il faut quand même se lever pour aller bosser. Il aime aussi regarder les vieilles photos de quand il était petit, quand il savait rêver très fort et croire qu'il serait jamais méchant. C'est vrai que ce gamin sur les photos il a plutôt l'air heureux. Il rigole toujours. Il sourit à sa mère qui l'admire dans son joli costume de clown tout rouge, jaune, bleu et tout vert. Lui, il adore la couleur et quand il sera grand, il aura plein de feutres et il dessinera des clowns partout, et comme ça tout le monde fera toujours plein de sourires.
Et pourquoi pas ? Pourquoi je ne les dessinerais pas ces clowns stupides ? Alors, il va à son bureau et il cherche ses feutres. Sauf que sur son bureau il n'y a rien qui ressemblerait à des feutres. Evidemment. Sur son bureau il y a des tas de factures, des crayons plume à encre noire de monsieur bien sérieux et quelques photos de copains histoire de se sentir vivant, mais vraiment pas de feutres. C'est pas grave, il ne va pas s'arrêter pour ça. Hier, il a lu ça dans un de ces magazines débiles chez le coiffeur. Il faut savoir dire oui à nos petits coups de folie, rien que pour se faire plaisir. Ça redonne le sourire, et ça, ça rajeunit ! Alors oui, il va se trouver des feutres et dessiner plein de clowns jaunes, rouges et verts partout dans l'appart. Peut-être que ça donnera le sourire aux gens qui viennent chez lui.
" Promotions dans le rayon enfant, mesdames messieurs, venez admirer cette superbe peluche dont on a tous rêvé. Un gros nounours qui vous tend les bras pour des câlins tout doux et à tout petit prix. Eh oui, mesdames messieurs, la douceur pour vous est à moitié prix au rayon enfant. Quand les cadeaux parlent économie, pourquoi pas se faire plaisir ! "
Le vendeur hurle dans son micro des slogans loufoques et ridicules qui laissent les clients imperturbables. Le magasin fourmille et les haut-parleurs braillent. Le supermarché est un lieu froid et inhospitalier où l'on essaie de nous faire croire que nous y sommes chez nous. Surtout ne pas s'y méprendre ! Ce n'est qu'une jungle grotesque où la modernité a déguisé la cruauté. La chasse est ouverte. La course au gibier s'accélère. Vite, direction le rayon enfant la tête baissée. Je ne vois rien, je n'entends rien. J'ai toujours détesté les supermarchés, ces espèces de grandes cages à lapin où les gens sont parqués comme du bétail.
Ça y est, j'y suis. Les crayons, les crayons… par-là. Bic, crayon de bois… Ah, voilà les feutres. Tout ça pour une plaquette de feutres, quelques fois je me demande ce qu'il m'arrive ! Vous savez ces moments où on voit sa carcasse se balader, mais rien à faire pour se reconnaître. Mais bon, maintenant que je les ai, direction la sortie.
Aïe, ennemi en vue. La collègue de bureau aux cheveux crades qui traîne ses trois mioches au rayon jouet. A bâbord toutes, et en quatrième vitesse. Parce que celle-là, y'a pas plus collante. Collante, oui, c'est ça ! Elle est vraiment collante.
- Hou hou Arnaud… qu'est-ce que tu fais là ?
- Ah ! Chantal…
- Tu cherches un cadeau pour un petit-neveu ? C'est pas facile, hein, je sais. Surtout quand on n'a pas d'enfant…
- Non, en fait, je venais chercher des feutres pour mon petit voisin du dessus. Il a perdu son père y'a pas très longtemps et je m'occupe un peu de lui. Ça lui change les idées.
- Pauvre petit…
- D'ailleurs, là il m'attend alors je vais y aller. A plus tard.
- Au revoir. Bon courage pour le petit !Collante, y'a vraiment pas d'autres mots. Surtout quand on n'a pas d'enfants… et alors c'est un crime de pas avoir d'enfants à trente piges ? Si y'a un truc que je déteste, c'est bien les gens collants. Celle-là, une vraie sangsue ! Non mais, de quoi je me mêle ? D'abord, elle traque toute la journée des proies éventuelles, après, une fois qu'elle a piqué, impossible de s'en débarrasser. Elle suce jusqu'au sang, jusqu'à l'épuisement. C'est incroyable ce qu'elle peut être collante. Une vraie petite bête qui s'accroche et après, c'est fini, elle vous vide de l'intérieur. Ces bestioles-là, il faut les fuir comme la peste autrement elles vous empoisonnent la vie. Moi, je déteste ça !
Bon, elle en vaut pas vraiment la peine. Et si j'allais les dessiner ces fichus clowns ? J'ai quand même pas acheté ces feutres pour rien !
19Il est deux heures du matin mais le temps n'existe plus. Depuis combien de temps il est là à dessiner des clowns sur le papier peint de sa chambre, il n'en a pas la moindre idée. Mais il est bien, il est calme. Plus rien n'a d'importance autour de lui que ses clowns gribouillés et leurs sourires de toutes les couleurs. Les mélodies suaves de sa vieille cassette de musique arabe l'ont emporté ailleurs, très loin de ce petit appartement de banlieue, très loin de tout ça. Il semble tout tranquille allongé sur cette moquette moelleuse, un ou deux feutres dans la bouche et les yeux un peu perdus, je crois qu'il rêve. Il rêve comme quand il était petit, quand tout disparaissait et qu'il ne restait plus que ses clowns aux nez rouges qui lui donnaient envie de rire. Maintenant, je crois qu'il sourit. Les souvenirs d'enfance ont ça de bon qu'ils nous réapprennent parfois à sourire. Alors, doucement, il baisse le son du magnéto, il enlève sa chemise, il éteint la lumière. Il s'endort.
***
Retour au point de départ. Je suis encore là, allongée, prête à dormir et je repense une fois de plus à ce qu'il vient de se passer. Il est encore parti. Et j'ai envie de raconter les échos qui résonnent dans ma tête.
D'abord, les retrouvailles. On criait si fort que la voisine s'est sentie obligée de nous faire taire. Puis impossible de le quitter. C'était trop dur. Trop dur de partir et de le savoir là, près de moi, trop dur d'hésiter à lui sauter au coup. Je tremblais. Alors, tard dans la nuit, je me retrouve encore chez lui à papoter dans le salon en mangeant du chocolat comme deux vieux amis qui se retrouvent enfin et qui ne savent plus par où commencer pour tout se raconter. Excitation, sensation de retour chez soi, doutes et certitudes, confidences et censure, je retrouve pleinement mon sourire et mes yeux pétillants. Ça fait tellement plaisir de te retrouver mon chéri ! Et puis les mots s'enchaînent. " Si tu savais… Ah oui, je voulais te dire aussi… Tu m'as tellement manquée… Je suis contente que tu sois là, je voulais simplement te le dire… allez, reste dormir ici… " Et puis son lit où je me réfugie. Sa grande chemise rouge, et moi, toute petite, ramassée dans un coin de son lit mourant d'envie de lui prendre la main et de m'endormir ainsi… quelques derniers mots, la fatigue pèse mais si je ne lui dis pas maintenant, j'ai peur de ne jamais lui dire. " Ce " je t'aime " au téléphone, il a fait naître comme une boule dans ma gorge. Ça me fait l'effet d'une bombe à retardement. 1…2…3 et je m'évanouis. Tu devrais vraiment arrêter de jouer avec mes émotions comme ça. " Et puis la nuit finit par gagner sur ma volonté de te garder. Les soupirs de cette nuit agitée font place au matin, petit dej et puis il faut que j'y aille. Déjeuner en famille mais 2h pétantes et tu sonnes à la porte. L'après-midi s'annonce inefficace, lourd de regards, de rires, de mots qui font durer le plaisir de se voir… et de pleurs. Tu peux pas savoir comme ça m'a fait bizarre de te voir fondre en larmes comme un gamin. La radio reprend ces mots mélancoliques et pleins de nostalgie, et toi, la tête enfouie dans ma couette, tu ne caches même plus tes yeux tout rougis. Moi, je reste prostrée devant cet élan de tendresse soudaine. Ne pleure pas mon amour, ça me fait trop mal de te voir comme ça. Les mots sont si fragiles entre nous, tu le sais. Alors, soupèse chacun de mes mots, tu comprendras leur poids.
Où en étais-je ? Tes larmes… Je me souviens. J'étais assise sur le bord du lit à te dire d'arrêter de pleurer, que j'avais vraiment trop pitié (même si le mot semble moins beau maintenant). Ensuite, il a fallu que tu t'en ailles, et puis tout s'emmêle dans ma tête. Les moments chez Marie, les coups de téléphone à tous moments, le concert ou les tisanes chez ton frère. D'abord cette phrase : " T'inquiètes pas Talou, tu trouveras un mec à qui te confier. " Je te revois, assis en boule au fond du canapé d'Antoine à chercher des idées, et moi, comme une mère, à corriger tes erreurs sur l'ordinateur. Mais qu'est-ce que je ferais sans toi ? La pièce de théâtre ? Je crois qu'elle t'a plue. Dommage que tu ne m'aies pas vu danser avec Laurent ce rock ridicule, tremblante et craintive. Oublions ce moment où j'ai commencé à avoir peur, veux-tu ? Et puis, dans la cuisine, tard dans la nuit quand Antoine est entré et qu'on s'est mis à rire comme deux gamins surpris en pleine bêtise. C'est vrai que je t'en veux d'être reparti si vite. J'avais encore tant à te dire, tant à te faire découvrir, tant de " je te connais " à entendre. Même si je ne retrouve pas tes mots et que d'autres faux et vides ont la prétention de raconter ce qui s'est passé, ces moments sont pour moi comme des cadeaux, un peu de temps volé où je ne t'ai eu que pour moi. Je te l'ai dit je deviens de plus en plus jalouse et je t'en veux parfois de dire à d'autres ce que je voudrais que tu ne dises qu'à moi. Mais laissons le temps faire, pour l'instant il a su ne pas me décevoir.***
Comme un fou va se jeter à la mer des bouteilles vides et puis espère qu'on pourra lire à travers S.O.S. écrit avec de l'air pour te dire que je me sens mal…
Mmmmmmmm… Charmant pour se réveiller ! Un peu plus de pessimisme s'il vous plaît. Dès le matin, c'est cool !
… Et je cours, je me raccroche à la vie, je me saoule avec le bruit…
Oui, mais pas moi ! Clic. Bon, Arnaud debout ! Tu vas être à la bourre pour le boulot. Café, pantalon. Une veste, une sacoche toute moche remplie de crayons qui marchent pas, les clés de l'appart… Il est parti.
18
Il était déjà une heure et demie et il avait toujours pas mangé. Depuis qu'il était sorti du bureau il avait traînassé par-ci par-là en regardant les gens dans la rue. C'était un de ses passe-temps favoris. Errer sans but et sans pourquoi, sans vraiment savoir où le flux de la ville l'emmènera, juste pour savourer la caresse de passer inaperçu au milieu d'inconnus. Une petite rue sombre, un banc bariolé de graffitis sous un arbre dans un coin paumé. Il aimait ces images vieillottes, comme des photos noir et blanc des années 50. Pour lui, cette ville décolorée, peuplée d'ombres grises et affairées, offrait la meilleure pellicule protectrice qu'un citadin stressé pouvait chercher.
En passant devant un immeuble délabré, son regard se pose sur une fenêtre au deuxième étage. Derrière ce vieux rideau à fleurs oranges se cache une vie. Peut-être extravagante, peut-être incroyablement banale et ennuyeuse, mais une vie. Des questions, des envies, des soucis, la routine quoi. Et puis là-bas, étriqué dans son costard flambant neuf et son air si pressé, cet homme a l'air d'une ombre. Mais chez lui, dans cette espèce de cocon que l'on appelle en général chez soi, comment est-il ? Etriqué, aussi ? Peut-être lui arrive-t-il parfois de jeter un œil curieux à travers sa fenêtre et de se demander ce que peut bien faire cette femme, assise à une chaise, dans l'immeuble d'en face. C'est bizarre, en le frôlant du regard, on a la vague impression de le gêner, de déranger son silence, briser une bulle de vide. Combien d'histoires de vie se dérobent et glissent par mégarde sur le chemin qui va du regard aux pensées ?
Excusez-moi madame, vous auriez l'heure s'il vous plaît ? Deux heures et quart ??!!! Et merde, je suis encore à la bourre ! Je vais me faire incendier par le patron. Bon, pas de panique, je chope le premier bus et je lui invente une excuse bidon histoire d'anticiper les reproches.
Deux heures plus tard, plongé dans son ordinateur, le cœur n'y est vraiment pas.
***
- J'me souviens, avant j'croyais qu'y s'rait un bon mari. Parce que c'était un bon gars. Maint'nant, j'comprends pu rien. Y m'regarde même pu. Il est saoul tout l'temps, il arrête pas de boire… Chais pas ç'qu'il a mon gros René, chais pas… C'est p'tête ma faute. Faudrait qu'j'arrête de m'plainde tout l'temps, et pis qu'j'arrête de l'embêter avec mes bêtises. Mais ch'comprends pas, y m'regarde même pu. J'lui plais plus. Main'tant qu'chuis vieille, chuis pu sa p'tite chatte. Et pis il arrête pas d'pleuvoir, y'en a marre de ç'trou.
- Mais Fabienne… si t'arrêtais d'chialer ? Tu chiales tout le temps ! Chuis sûre qu'tu passes plus de temps sur cette chaise de merde à matter la pluie et à te faire chier dans cette cuisine de merde… Chais pas moi, va bouger tes fesses un peu ! Et tes mômes ? Qu'est-ce qu'y foutent ? … Bon, allez, t'vas voir ! J'vais t'remonter l'moral, moi. On va s'faire un petit truc entre nanas, t'vas voir ça, tu m'en diras des nouvelles !***
- Hé ho, monsieur Arnaud Duparc ! Perdu dans vos pensées ? Alors mon vieux, il serait peut-être temps de le pondre ce rapport ! C'est pas en baillant des heures durant que vous passerez directeur !
Les conseils de collègue soi-disant bienveillants, je m'en passerais bien. Et puis, je sais pas ce que j'ai, moi, cet après-midi, mais je suis un peu patraque. J'ai peut-être un peu forcé sur la ballade tout à l'heure. En plus cette pluie, y'a rien de plus démoralisant ! La prochaine fois j'irai à la cafet, et je serai sûrement plus pimpant pour sourire aux collègues !
17
Une bonne douche et une grosse pizza aux anchois devant la télé, et ça devrait me remettre d'aplomb.
Qu'est-ce que ça fait du bien de laisser l'eau couler ! Je resterais des heures comme ça, assis sous la douche à observer l'eau qui ruisselle et qui s'écoule. Elle sort légère de la pomme de douche et elle repart lourde de la sueur et de la poussière que j'ai traînées toute la journée. C'est le meilleur moment pour soupirer.
Le téléphone sonne. Un peignoir, vite, et il saute sur l'appareil en pleine excitation vibratoire. Comme disait Degas, le téléphone, c'est bien une invention moderne ! On vous sonne et vous accourez.
- Mais oui, maman, je t'assure, tout va très bien. Et toi, ton genou, ça va mieux ?
- Oh tu sais, c'est ça de vieillir. Tu devrais venir nous voir plus souvent. Ça ferait plaisir à ton père.
- Est-ce que tu as été faire des radios au moins ?
- Qu'est-ce que ça changera ? C'est pas ça qui me refera courir ! Et au bureau, comment ça se passe ?
- La routine. Tu sais, il n'y a rien de vraiment très original. Je passe des heures devant mon ordinateur pour taper des rapports qui ne serviront jamais à rien. Mais bon, on s'y fait.
- Oui, et tu as tort de te plaindre. Pense à tous ces pauvres chômeurs. Tu sais, le fils de la boulangère…
- Et alors ?
- Tu sais, il était avec toi en primaire.
- Oui, et alors ?
- Et bien, ça y est. Il a perdu son boulot. Non, mais tu te rends compte.
- Mais qu'est-ce que tu veux que je dise ? Je le connais pas ce pauvre mec, et je vais pas me mettre à pleurer pour tous les mecs de la terre qu'ont pas de bol !
- Arrête un peu d'être insolent avec ta pauvre mère !
- Bon, maman, je suis désolée mais j'étais sous la douche et j'ai pas fermé l'eau. Faut que j'y aille. Embrasse papa pour moi… et le fils de la boulangère tant que tu y es !
- N'importe quoi. Je t'embrasse. Prends soin de toi.Arnaud raccroche le téléphone et s'affale sur le canapé devant la télé. D'un geste lent et paresseux, il attrape la télécommande et presse le bouton rouge en haut à droite, puis il zappe nerveusement de chaînes en chaînes.
Polar, polar, histoire à l'eau de rose, reportage au Brésil ou magazine sur les châteaux ?… Bon, je crois que je vais opter pour le dépaysement. De toutes façons je suis crevé dans deux minutes je dors.
" Là-bas, bien loin de la samba et des rythmes infernaux du carnaval de Rio, nous avons découvert un Brésil différent, un Brésil fait de simplicité et d'hospitalité, un Brésil où la vraie chaleur ne peut être qu'humaine. Aujourd'hui c'est ce Brésil-là, méconnu et bien moins médiatisé dont nous voulons témoigner et faire connaître aussi la pauvreté. Là-bas, au milieu du Nordeste, un état s'appelle le Piaui, mais il s'appelle aussi l'état le plus pauvre du Brésil.
Perdue au milieu d'un paysage désertique, une petite ville, une oasis, juste quelques vies. Des vies, pourtant, qui ne pèsent pas bien lourd aux yeux d'un gouvernement tourné vers l'Occident. Des hommes, oubliés des autres hommes et qui se battent pour vivre sur une terre hostile. Comment ne pas partager les mots révoltés qu'un prêtre de la paroisse, un soir, nous a confiés ?
- Comment est-il encore possible de vivre une réalité de misère et de faim sur une terre pourtant bonne et fertile avec beaucoup d'eau dans le sous-sol et un peuple fort et travailleur ? Le problème du Nordeste, comme celui du semi-aride, est avant tout un problème politique - un manque de volonté de promouvoir le développement. Notre désir est que les jeunes et les enfants apprennent à vivre avec le semi-aride, qu'ils développent l'amour pour leur propre terre, qu'ils cherchent de nouvelles solutions d'éviter que tant d'hommes appauvris ne soient obligés de " grossir " la file des démunis et marginalisés des grandes villes, et que ne se perpétue l'idée que cette terre est mauvaise. "Le problème de ce genre de reportage, c'est que ça en met plein sur la patate, qu'on se dit que ce n'est pas possible de rester là les bras croisés devant tant d'injustice, mais finalement, on s'endort et le lendemain, rien n'est changé.
Alors il éteint et puis somnole dans le canapé.***
CoïtadinhoDevant moi, coïtadinho, un petit gamin nu comme un ver et sérieux comme un pape. Perché sur une pierre plate près d'un vieux robinet rafistolé, le petit homme est chez lui. Chez lui sur cette terre ocre et sale où traînent quelques détritus et où picore une maigre poule, chez lui devant cette triste maison de boue séchée et de poussière suffocante. L'endroit est sombre, bruni comme une archive ou comme une photo oubliée d'un autre temps. Sa peau chocolat paraît si tendre. Elle se fond dans un mélange de couleurs cuivrées comme abandonnées.
Ce gamin, je l'ai emporté avec moi, je l'ai transporté dans un autre monde. Il ne le sait pas, mais il est là, près de moi. Il porte en lui le soleil et la chaleur de son pays. Il a aussi dans le regard cet énorme vide silencieux où se cogne un point d'interrogation. Qu'est-ce que je fais là ?
Non, ce n'est pas le petit gamin que j'ai ramené en France, c'est son ombre, son ombre légère et triste, son ombre enfantine. Chaque jour elle m'apprend la sécheresse et l'humilité. Chaque jour elle m'apprend la détresse et la tranquillité. Elle m'enseigne la réalité. C'est un ange, une beauté et c'est la pauvreté.
Voilà, c'était l'histoire d'une fille de 20 ans partie pour tourner quelques images de voyage au pays des noix de coco, du soleil et de la samba et qui s'est retrouvée sur un autre continent, un jour, le jour de ses 20 ans.***
16
Après une semaine de boulot on ne peut plus ordinaire et une lassitude certaine pour les mondanités de bureau, Arnaud avait décidé de se changer un peu les idées ; et comme le hasard fait parfois bien les choses, un soir, en rentrant chez lui, il était tombé sur Basile, un vieux copain un peu excentrique mais toujours aussi gentil. Grand et maigre, souriant et calme un peu comme ces maîtres spirituels du bouddhisme ou du zen. Il vivait loin, dans un monde où le quotidien n'existe pas. Il vivait à travers les arts, à travers le théâtre, la danse ou l'opéra. Il adorait les spectacles. Chaque fois il racontait comment il partait, comment il s'échappait. Et souvent, Arnaud l'enviait. Il l'enviait lorsqu'il le voyait, sourire aux lèvres, le regard plongé dans un vide inaccessible rempli de tout ce que personne ne saura jamais, rempli de ses pensées. Parfois, il aurait aimé tout plaquer et s'asseoir, juste pour apprendre à figer sur ses lèvres à lui aussi, ce sourire à la fois psychédélique et sage. Ça lui arrivait même parfois d'y croire tellement qu'il ne savait plus s'il rêvait ou s'il était vraiment en train de sourire. C'est ça l'extase. Juste un instant, croire que l'on y est, croire que l'on est ce que l'on n'est pas et qu'on sera peut-être si l'on y croit vraiment, juste un peu plus qu'un instant. Ça peut paraître bizarre mais cette extase-là, Arnaud l'imaginait toute plate, longiligne et parfaitement plate. L'extase d'un bonheur plat né de l'exactitude d'un vide rempli de pensées muettes. Surtout ne pas troubler alors le silence heureux qui s'installe, mais le laisser courir, comme un gamin sur le sable fin. Et c'est parce que Basile était là qu'il pensait tout cela, il le savait. C'était aussi pour ça qu'il était vraiment content d'aller au théâtre avec lui jeudi, parce qu'il savait qu'il penserait encore comme ça.
- Tu veux vraiment pas me dire ce qu'on va voir ?
- Non, surprise. Ça va te plaire, tu vas voir mais ça va te surprendre, et c'est pour ça que ça va te plaire. Fais-moi confiance, tu vas aimer.
- Bien, alors allons-y.- Spectacle -
Les rideaux sont tombés. Arnaud et Basile sont sortis, noyés dans la masse des discussions piétinées et autres commentaires sans réel intérêt.
Leurs regards se croisent, leurs sourires se répondent, mais pas un mot. Ils ne peuvent briser le silence. Comme pour prolonger le spectacle, pour ne pas rompre la grâce qui valse encore en eux, ils ne disent pas un mot. Il y a bien des émotions, des cris, des étonnements et des larmes dans leurs yeux mais pas un son articulé ne peut s'échapper de leurs têtes en fusion. Arnaud respecte le silence de Basile. Il éprouve la jouissance qui brûle sur son visage transporté ailleurs, dans une sphère de pensées émotives et d'émotions devenues pensées. Pour rien au monde il aurait brisé le charme. Juste un baiser, rien qu'un baiser et Arnaud monte dans le bus.***
Danse des ténèbres
Ce soir, je pourrais parler, disserter ou déclamer que jamais les mots n'atteindront les hauteurs que j'ai vues devant moi, comme à chaque fois que je vois du Butô. La scène n'était plus, les spectateurs disparus. Il ne restait plus que la vie, ou la mort devrais-je dire car le Butô est la danse des ténèbres. Du noir et de la lumière jaillissait cette danse qui mêle la naissance à la mort, qui magnifie la vie et l'égorge en même temps. Et moi, misérable petit personnage citadin, j'ai eu l'audace, ce soir encore, de scruter l'agonisante mort de ces hommes sur scène. Pourtant c'était la mienne que leurs reflets me jetaient à la figure. Au milieu de ce temple sombre de notre vie moderne, les prêtres de la mort ont officié. Leur religion a la grandeur suprême de l'infamie. Ils sont violents dans leur humanité, maigres et petits dans leur immensité. Dans un rite fiévreux, ils m'ont initié à cette torture malsaine, glauque et âcre, à cette doucereuse profondeur lourde et morbide. Et pendant cette cérémonie sensuelle, j'ai eu cette étrange et assez belle phrase je crois : " Toute sa vie il n'aura été qu'un cadavre. " Tremblant et hideux, déformé de souffrances et de cris silencieux, cet être n'aura été, sa vie durant, qu'un cadavre ambulant. Mais quel cadavre ! L'affreux cadavre ivre mort de l'humanité. L'indicible monstre fœtal né des entrailles de la terre. Et avec quelle majesté s'est-il montré humain ! Tel un dieu, il emplissait la scène de la pesanteur macabre et fière de sa prestance.
Ce soir, j'ai pénétré l'univers scandaleux de l'horreur humaine. Certains ont fui, outragés, moi je suis de ceux qui ont pleuré. J'ai pleuré car j'étais nu devant le miroir brisé du reflet pâle de l'histoire de mon peuple. Je me suis fait surprendre par l'obscurité aveuglante d'une atroce beauté. Sans velléité aucune, cette infinie beauté m'a emporté, m'a embrassé, m'a flagellé. Ce soir, j'ai humé les odeurs du suicide terrestre et mon regard a traversé les fumées et les vapeurs suintantes du royaume de la mort. J'ai rencontré les démons de la barbarie humaine, les gardiens du tombeau de notre apocalypse. J'ai reçu un couteau en plein cœur qui fit jaillir le sang du respect et de l'admiration. Et surtout, ce soir, je me suis regonflé d'espoir, apaisé et bizarrement soulagé d'avoir affronté la tempête. Un peu éberlué, me voilà régénéré, ravivé, ré-humanisé.***
15
Le dimanche matin, traîner au lit rien de tel pour savourer le week-end. Rester sous la couette comme une grosse larve. Rien de mieux pour un dimanche matin d'hiver frisquet et repoussant. Ce matin, c'est la glande, la glande douceâtre et moelleuse qui se prolonge à souhait jusqu'à se recoucher dans la bave encore fraîche d'un matin indolent, un livre à la main. On met à peine le nez dehors pour acheter un bout de pain, et retour à la caverne, direction notre mammouth de lit. Pour peu qu'une espèce de guenon ou de chimpanzé s'y soit fourrée et ça promet quelques heures de bestialité pour se réchauffer. Conclusion, ne pas sortir du lit, l'expression étant synonyme de "rester sous la couette ", bref, ce qu'on appelle aussi glandouiller, voilà ma devise dominicale entre décembre et février.
Mais ce matin est une exception à la règle. Ce matin, je suis motivé ! Ce matin, incroyable mais vrai, je me lève. Et j'affronte à la fois, flemme, froid et cette espèce de déprime latente que fait naître chez moi ce gris hivernal. D'ailleurs je ne pense pas qu'il n'y ait que chez moi que le gris se transforme en existentialisme mélodramatique. Sauf qu'aujourd'hui, j'ai décidé d'en avoir rien à faire du gris. Je mets mon vieux jogging (comme tout grand coureur qui se respecte), mes baskets, vieilles bien sûr pour que ça aille avec, et mon - on aura deviné - vieux bonnet en laine que la cousine Germaine m'a fait dans un élan de générosité suprême. Paré comme un chef… Ah, non ! J'oubliais le K-way. Sans ça, la panoplie ne peut être qu'imparfaite. Donc je disais, empaqueté dans cet uniforme tout confort du sportif du 21ème siècle, me voilà prêt. Sauf que pour l'instant je m'attarde plus sur mon accoutrement de clown moderne que sur mes kilos à perdre.
L'important dans le jogging c'est le rythme et la respiration. Il faut aller à son rythme, tous les pros vous le diront et surtout, inspirer, expirer, inspirer, expirer. Rien de plus facile. Et pour les plus récalcitrants, se concentrer sur quelque fessier charnu d'un de ces faux athlètes en collant lycra ou sur les paires de cuisses musclées et fines qu'on croise de temps en temps et qui courent toutes seules, qui gambadent. Fermes et tendres, de la bonne viande fraîche ! Comme ces poulets élevés en plein air, mais si, les poulets de Loué !
Bon, je m'y mets ou pas à ce footing ? Oh, et puis finalement, le culte du corps, y'a rien de plus futile. C'est ce qu'on dit en tout cas. Mieux vaut un bon café dans un bar un peu abandonné, un peu vieillot, un peu pequenot, près de la vitre, quand on se met à regarder les gamins qui jouent dans le parc d'à côté. C'est puéril et attachant à la fois. C'est gai et puis c'est triste. C'est la vie comme qui dirait…
***
Rédaction
Les feuilles qui tombent des arbres, elles sont magiques. A moi, elles me racontent des histoires. Elles me racontent quand elles étaient des oiseaux, et puis elles me montrent comment elles volaient, comment elles surfaient sur le vent. Quand elles tombent, on dirait que l'air attrape la varicelle. Il a plein de petits boutons jaunes et rouges et puis après c'est l'hiver. Alors, l'air devient tout pâle. C'est pour ça que quand les feuilles, elles sont des oiseaux et qu'elles vivent très loin, un jour elles font le voyage jusqu'ici, pour amener un peu de couleur. Sans elles, y'aurait pas l'automne. En fait, un jour elles s'envolent parce qu'elles veulent toutes savoir comment c'est ici. Elles volent, elles volent et puis sans vraiment faire attention elles se posent sur un arbre. Là, elles deviennent des feuilles d'automne. Et puis comme pour se rappeler avant, elles se remettent à voler, une dernière fois, juste pour que je les regarde.
***
Un café s'il vous plaît.
… du café, qu'est-ce que j'ai pu en boire ! Non, plutôt des cafés. Chaque fois c'est différent. Enfin, je crois. Dans mes souvenirs en tout cas c'est différent. Mais ce qui compte, vraiment, c'est la première gorgée. La première petite goutte de nectar qui s'écrase goulûment dans la bouche. Le reste, c'est du répété, du déjà vu, déjà bu. En fait, il faudrait que je ne demande qu'une goutte quand je demande un café. Parce que la première, c'est de la poésie, une fausse caresse amère sur la langue, un semblant de vague plaisir goutteux qui s'engouffre à l'intérieur. Je déglutis, et rien n'est plus pareil. C'est fini. C'est du passé.Arnaud est rentré chez lui. Il est retourné dans son lit parce que finalement, aujourd'hui, rien ne l'oblige à sortir de son lit. Il a pris son bouquin, mis ses lunettes et commencé à bouquiner. C'est l'histoire d'un mec…
14Nous sommes vendredi, faux premier jour de week-end où l'on se croit déjà en week-end. Ce jour-là, Arnaud a mis sa parka, il s'est regardé dans la glace, il a passé sa main dans ses cheveux - faudrait que j'aille faire un tour chez le coiffeur un des ces quatre ! - et il a prit son sac de voyage. Il a fermé la porte de chez lui et il est parti. Il a pris le bus, le 32. Il a tamponné son ticket et puis il est descendu à l'arrêt de la gare. Là, il est entré dans le grand hall des départs.
Le TGV numéro 7884 en provenance de Rennes et à destination de Paris Montparnasse va entrer en gare voie 4. Eloignez-vous de la bordure du quai, merci.
J'adore cette voix. Surtout son ton monocorde, et son pouvoir aussi. J'adore cette instigatrice froide qui reste en suspens dans l'air et qui fait s'arrêter les gens, qui les fait courir, s'affoler ou râler quelques fois. J'adore son anonymat lointain parce que je la sens toute proche. Elle veille sur ses petites bêtes pressées. Elle accueille les nouveaux, elle berce d'impatience ceux qui attendent et elle renvoie les autres.
Et puis Arnaud lui aussi monte dans un de ces tunnels mouvants, fuyant vers l'ailleurs, pressé, toujours pressé. Il s'assied près de la fenêtre. Le train démarre. Il regarde un peu le paysage et puis, il s'amuse à observer les gens autour de lui, à rentrer dans le jeu hypocrite et douteux des regards de passagers honteux. Il pénètre dans le réseau mystérieux des coups d'œil distraits. Le vieux à côté qui fait semblant de lire son journal ou du moins d'être passionné par cette grisaille odorante. La fille là-bas, adossée à la fenêtre, un petit sourire au coin des lèvres, elle a l'air dans sa bulle. Qu'est-ce qu'elle pense ?
***
J'aime le train. J'ai appris à l'aimer, à l'apprivoiser. J'y ai passé des heures languinolantes, assoupie ou pensive, le plus souvent passive. Assise comme dans un vieux cinéma instable où sur l'écran sont projetées des images qui ne semblent être que de simples reflets. L'écran gigote et la bobine se déroule. Le cinéma est muet et à peine en mouvement.
Le train c'est un morceau de ma vie. Ce sont des départs et toujours des retours. Ce sont des regards, des odeurs, des paroles. Le train c'est toute une vie. Je me souviens…
Assise dans un siège en faux cuir d'un marron chocolat fondu ou vieux cigare à l'orange, j'observe ma vie qui s'enfuit. L'après-midi est rempli de soleil et d'été en cette fin du mois d'avril. Le ciel est clair, d'un bleu délavé. Seule, la traînée paresseuse d'un avion minuscule trouble son uniformité. A l'intérieur tout est marron. Tout est vieux, tout est sale. L'air est imprégné de l'odeur âcre du voyage où se mêlent les relents de mégots à demi éteints, la sueur et quelques parfums féminins. Un brouillard de poussière et de crasse s'est agglutiné sur les fenêtres. Les regards impassibles tournés vers l'horizon lointain restent enfermés dans cette cage nébuleuse où seule la lumière pénètre. Le ronronnement du train sur les rails les engourdit.
Suis-je sûre que la vie continue de s'enfuir ? Les arbres et les baraques ne sont-ils pas toujours les mêmes ? Quelle est cette image que l'on nous a collée devant les yeux ? Est-ce une impression ou je tourne en rond ? Pris dans une boucle infernale, le train m'embarque dans une errance à travers la France. Rien n'y fait. Paris, Brest, Rennes, Lisieux. Le train tourne en rond. C'est toujours le même qui revient, qui repart, qui m'emporte et me ramène ; toujours le même qui siffle et qui grince, qui se charge et se décharge. Rien n'y fera. Ma vie est un billet de train. Vite, je vais rater la correspondance ! Ce wagon m'emportera toujours plus loin.Les images défilent derrière la vitre. Arnaud n'y prête pas vraiment attention. Il reprend son journal. Au fond de son sac il doit bien y avoir un vieux crayon qui marche encore… Alors, il se met à faire des mots croisés sur un bout de papier. Il s'amuse.
***
S-crab[e]-le d'un tueur:
Les pions s'alignent et se croisent (dessin non reproduit):UN DEUX TROIS / LES MAINS EN L'AIR / SINON JE M'ENERVE /TOI LA BAS FAIS GAFFE /
OU JE T'ECLATE LA CERVELLE...***
13
Cette maison, c'est toujours la même histoire. A l'intérieur, il y a l'odeur de l'herbe et celle de la montagne. Il y a le bruit d'une rivière qui coule et qui ne s'arrête jamais. Il y a le silence des après-midi de pêche et des journées régulières. Il y a des visages, des images, il y a plein de je me souviens enfouis sous un oreiller, dans un coin.
Je me souviens.Le train était arrivé à Pau à 16h22. Arnaud était descendu traînant derrière lui un vieux sac de voyage à moitié vide. Sur le quai de la gare, il avait retrouvé sa cousine Marie. Ils ne s'étaient pas beaucoup parlés mais ils étaient contents de se revoir. Ils avaient rejoint la voiture, puis roulé jusqu'au village, jusqu'à la vieille baraque.
Je me souviens du soleil qui tapait. Je me souviens de ma cousine petite fille, de ses robes légères. Je me souviens du chapeau rouge de ma grand-mère.
Je me souviens, elle porte une robe à fleurs. Elle sourit. Elle sourit toujours. Elle sent bon le caramel et les fraises gorgées d'été. Elle chante. Elle chante toujours. Ses yeux sont pleins de couleurs et ses mains ridées toujours occupées. Elle s'affaire dans la cuisine à préparer le dîner. Elle chante. Elle chante encore. Elle sourit. Elle sourit toujours. Et son sourire bordé de rouge à lèvre ressemble à son chapeau. Ils sont d'un rouge généreux et joyeux, d'un rouge qui respire les vacances.Après l'avoir déposé, dit quelques mots, fait quelques sourires, Marie était repartie laissant Arnaud à sa tranquillité.
La maison était calme, silencieuse, consciencieuse. La pièce était obscure. Elle sentait le vieux bois et le renfermé. Arnaud s'installe sur la grande table rustique de la pièce principale et prend un crayon.***
On m'a dit un jour que je faisais, ou plutôt, que j'avais la maladresse - réitérée trop de fois au goût de ce généreux docteur de langage - d'utiliser des associations d'idées, d'images ou de mots absurdes. Le fait est, je ne peux le nier, que certains termes à tendance plus ou moins contradictoire, neutralisante, extravagante, se retrouvent incongrûment, immanquablement même, à côté, accolés. Soit. Je tiens à moi-même faire remarquer que je pense sérieusement que derrière un des cheveux - blancs, en outre - de ce chauve heureux qui a - remercions-le - parlé, se cachait un coléoptère en colère, en quête d'une enquête judiciaire injuste et saugrenue. Vous voilà éclairés à présent, je pense, sur la clarté innée de mes propos au vocabulaire littéraire - rime en -aire - si précis. Ici, la décence d'une certaine modestie voudrait que mon récit se termine, ici. Toujours la même décence voudrait que je me retire, que je re-tire ma révérence. Navré, elle est branlante.***
Il sourit.
***
Tragédie Grecque
Ce matin très tôt, je me serais levée. Allant pieds nus et bouche ouverte, je me suis installée dans un jardin oublié. Doucement, j'ai caressé la terre de mes doigts de pieds gelés, puis je l'ai embrassée. Elle s'est mise à rigoler, la terre. Ne me demandez pas pourquoi. Moi, je suis restée plantée là, ahurie, à observer les arbres qui se foutaient de moi, à surprendre les herbes et leurs sombres messes basses. L'énorme rire a résonné de plus belle, lourd et sonore. Et moi, je suis restée plantée là, comme prise au piège d'un filet céleste. J'étais clouée au sol par des épines cyniques jetées du ciel. Elle avait mal au ventre la terre à force de rire. Elle se déchirait la mâchoire de ses cris hystériques en hurlant et pouffant d'un ton gras et puant. J'étais pétrifiée.
***
12Les vacances finies, Arnaud était rentré à Paris.
Ce soir, il ne savait pas trop quoi faire. Ça faisait deux semaines qu'il était parti, ça faisait une heure qu'il était rentré. Il n'avait pas l'impression d'être revenu. Il n'avait pas l'impression d'être resté là-bas. Il était dans un monde d'imprécisions et de langueurs.
Cet appart est trop petit. On tourne en rond. Et ces clowns sont pitoyables. Qu'est-ce qui m'a pris de faire des clowns aussi ridicules ! En plus, c'est crade. C'est incroyablement crade. Ma chambre est en bordel et ça pue dans la cuisine.
Il claque la porte.
Les rues sont plutôt vides, les gens plutôt chez eux. Le fond de l'air est plutôt chaud et tout le monde plutôt heureux. La soirée a le goût du plutôt. Plutôt tranquille, plutôt léger. Plutôt tiède et plutôt désert. Il fait à peine nuit. Arnaud a les mains dans les poches et les yeux nulle part. Il marche. Il ne fait pas de bruit et pourtant dans sa tête, ça ne s'arrête jamais. Ça tape, ça saute, ça sursaute, ça cogne, ça gicle de partout. Bref, c'est le chahut. Alors, il marche. Il tourne en rond. Les rues sont longues. Droites et longues. Elles dégoulinent. En tout cas, lui, il a envie de dire qu'elles dégoulinent. A ce moment précis, il n'a pas d'autres mots. C'est ainsi, les rues dégoulinent. Elles dégoulinent de quelques passants, par-ci par-là, qui se mélangent à la lumière tamisée, aux odeurs, aux bruits du soir. Les rues dégoulinent. Arnaud se demande pourquoi. Au fond, elles n'ont aucune raison de dégouliner. Pourquoi ce mot ? Les phrases ne giclent plus dans sa tête, elles tournent en rond. Peut-être vont-elles faire prendre la mayonnaise ? C'est vrai ça, où est-ce que j'ai mis la recette de la mayonnaise de ma grand-mère ? Elle faisait des mayonnaises délicieuses. Onctueuses et douces, on avait envie de les caresser. Bref, la mayonnaise, ma grand-mère, la rue. La solitude.
Faut pas se laisser aller. Tout le monde dit toujours ça, faut pas se laisser aller. Quand je vois ce vieux bonhomme là-bas, allongé sur son banc, je me demande si un jour, il s'est pas laissé aller. D'ailleurs il n'est pas vieux, je suis sûr qu'il n'est pas vieux. C'est la vie qui est en lui qui se fait vieille. Elle est là, rabougrie, ridée, recroquevillée. Lui, il est bruni par le temps, par l'ennui, par la poussière et la pluie. Lui, il s'en fout de se laisser aller ; mais moi, je suis pas sûr qu'un jour il se soit vraiment laissé aller. Dans la rue, je suis pas sûr qu'on se laisse aller.
***
- Ça va ?
- …
- Vous êtes sûr que ça va ?
- Mmmmmmmm
- Je vous offre un petit truc chaud, ça ira mieux.
- Ça va.
- Je peux m'asseoir ?
- …
- Fait pas très chaud ce soir.
- …
- Moi, c'est Jerry.
- …
- C'est la première fois.
- Et ça, c'est quoi ?
- …
- Maintenant, c'est moi qui vais poser les questions. Qu'est-ce que tu viens faire là ?
- Je sais pas. C'est la première fois.
- Et qu'est-ce que tu veux ?
- Je ne crois pas que je veux quelque chose. Je crois que j'avais envie de voir.
- Ça y est, c'est fait.
- …
- …
- Du café ?Il lui tend un gobelet en plastique et le remplit de café. Il lui offre du sucre. Il en prend. Il prend deux morceaux et puis deux autres. Ça donne du goût. Au fond, il n'aime pas le café. Il s'en va.
***
Il est trois heures du matin. Arnaud mordille un crayon de bois. L'air lui a fait du bien. En fait, il est bien content d'être rentré chez lui finalement.
11
Arnaud est affalé dans son canapé, une bière à la main et une assiette de frites devant le nez. La télé est allumée mais il ne fait pas vraiment attention aux images.
Y'en a qui font des films et y'en a qui écrivent. Y'en a qui parlent trop et y'en a qui s'ennuient. Y'en a même qui rient tout le temps. J'avais rencontré un mec comme ça. Il riait tout le temps. Ça lui allait bien de rire. Ça lui donnait un petit truc, ça faisait que j'avais toujours envie de le regarder.
Il avait les cheveux frisés mais il les cachait. Il mettait des foulards qu'il entourait autour de sa tête. Il laissait juste quelques mèches devant. Il avait la peau claire et une grande bouche longue et fine. Une bouche un peu bizarre. Sauf quand il riait, on avait l'impression que sa bouche reprenait sa position naturelle. Quand il s'arrêtait de rire, ça redevenait étrange. Mais je crois que j'aimais cette bouche, j'aimais bien ce mec. On s'est jamais parlé. On se connaissait pas. On se voyait de temps en temps et puis… Et puis plus rien, tout simplement. Comme des milliards de gens sur terre.
- Mais qu'est-ce qu'il était pour toi, ce mec ? Demande-toi ce qu'il était pour toi. Pourquoi tu penses à lui, là, maintenant ?
- Rien. Il était rien.
- Alors pourquoi tu penses à lui ?
- Son rire, à cause de son rire. J'aimais bien sa bouche quand il riait. Elle était grande. Je l'ai déjà dit, je crois, qu'il avait une grande bouche.
- Mais où tu veux en venir ? Un mec, tout le temps en train de rire mais que tu ne connais même pas. Un mec avec une grande bouche et un foulard sur la tête. Un turban, c'est ça ?
- C'est ça, un turban dans les cheveux. C'est pas mal les turbans, c'est plutôt joli.
- Et ?
- Et fin du monologue. Tais-toi et je me tairai. J'aime pas l'écho, surtout quand il est médisant. Pas besoin d'un semblant d'interlocuteur.
Après une journée de boulot, Arnaud est fatigué. Il ne pensait pas que l'ennui pouvait fatiguer à ce point. Du moins il avait fait semblant d'oublier. Les vacances, c'est toujours fait pour ça, pour se faire croire qu'on oublie, que c'est facile, qu'on est en vacances. On croit qu'on est en vacances, et quand on se retourne, on n'est plus en vacances. On n'est jamais en vacances. Ni sur la plage, ni en voyage. Les vacances, c'est juste le temps de faire une virevolte sur soi-même pour se rendre compte qu'on n'est pas en vacances. Enfin voilà, Arnaud était fatigué, il s'était fait chier toute la journée.***
- L'ordinateur… ronronne.
- L'ordinateur ne ronronne pas, il ventile. Il faut avoir les mots justes, mon cher. L'ordinateur ventile, l'écran pixèle et les touches dactylographient. Il faut avoir les mots justes ! C'est important quand on veut y arriver dans la vie. Si tu sais pas dire qu'un écran pixèle, tu n'y arriveras jamais !
- (C'est grotesque)
- Et ne t'imagine pas que ce que je te dis est grotesque. Ce sont des choses évidentes. Il faut savoir ça. Retiens la leçon, petit. Il faut avoir les mots justes quand on veut être quelqu'un.
- (Qu'est-ce que je fous là ?)
- Ecoute-moi. OK, cet exemple de l'ordinateur peut te paraître stupide mais c'est comme ça. Si tu écris " mon ordinateur ronronnait " c'est même pas la peine. C'est comme ça. Et fais pas l'air abruti, ça te va pas. Allez, rentre chez toi petit, et ne me dis jamais plus que ton ordinateur ronronne. Compris ?***
Après tout, c'est pas parce qu'il est fatigué qu'il va se laisser aller. Arnaud s'allonge sur son lit. Les mains derrière la tête, les yeux dans le vague, son esprit gamberge. Un jour, une fois, la vie sera différente. Il l'aura faite différente. Il l'aura écrite différente.
Epilogue
Un jour, j'étais né. Il faisait froid et j'étais tout petit. Après, j'ai grandi. Entre temps on m'a appris qu'il fallait manger de la soupe.Un jour, j'étais devenu grand. Il faisait toujours aussi froid et je savais même pas pourquoi j'avais grandi. Est-ce qu'on sait au fond pourquoi on grandit ? J'avais grandi, un peu trop mais tant pis, et je savais pas pourquoi.
Le problème, c'est que j'avais beau être devenu " jeune, beau et intelligent, " je m'ennuyais ferme. J'avais envie de plein de choses, en vrai, mais je m'ennuyais quand même.
Un jour, un autre encore, je suis tombé sur un crayon. C'est vrai ! J'étais à la recherche de feutres, je courrais dans tous les sens et je me suis pris le coin de la table dans le ventre. Je me suis pété la gueule par terre - ça fait super mal un coin de table dans le ventre ! Là, je me suis retrouvé nez à nez avec un vieux crayon de bois. Et alors, on s'ennuie, on s'ennuie et un jour, on ne s'ennuie plus. Ce jour-là, j'ai réalisé qu'un crayon c'était quelque chose de terrible, ça rendait un peu sorcier. Alors, je me suis découvert une passion pour les vieux crayons de bois. J'ai pris le crayon qui était par terre, je l'ai coincé entre mon pouce, mon index et mon majeur comme on m'avait bien appris à le faire à l'école et je me suis dit qu'il fallait que j'écrive, que je devais écrire. Tout à coup, je me suis trouvé beau, beau et fort. Un crayon dans la main, je me suis trouvé beau. J'ai tiré une feuille de mon tas de papiers sur le bureau et j'ai écris quelques mots. C'était complètement nul mais je me trouvais toujours aussi beau.
***
10Je m'appelle Arnaud, j'ai 32 ans et je suis célibataire. J'habite à Paris, cette grande ville qui grouille de gens qui se frôlent tous les jours mais qui ont souvent très peur de se toucher. J'ai un boulot chiant dans une boîte américaine et une mère collante. Vieille et collante. Sauf qu'en ce moment, elle a plutôt l'air de vouloir faire exception à la règle. Mes collègues et mon patron sont tellement ordinaires qu'ils en sont insignifiants. J'ai un copain. Je le vois tous les 36 du mois. Pourtant, c'est vraiment un bon pote, on passe des bons moments ensemble. C'est un vieux copain de Lycée. C'est comme si on s'était toujours connu. La dernière fois que je l'ai croisé, il m'a convaincu d'aller voir un spectacle. C'était du Butô. Ça m'a donné les larmes aux yeux. Je croyais même pas que ça puisse être possible. Sinon, j'ai un poisson rouge, enfin, orange. C'est stupide d'appeler un poisson orange poisson rouge mais personne ne fait la différence. Mon poisson, il s'appelle Billy. J'ai aussi une cousine, Marie, que j'ai un peu perdu de vue. Elle habite dans la Creuse, à côté de la maison de famille de ma mère. Une vieille baraque où le temps s'est arrêté. Elle est coupée du monde et c'est justement ça que j'aime quand j'y vais.
J'aime bien aussi le café, les douches, les dimanche matins. Je déteste le jogging, les cheveux gras et les supermarchés. J'aime bien rêver. De temps en temps, ça fait pas de mal. Ça rappelle quand on était gamin. J'aime bien regarder les gens rire - surtout un mec qui avait une grande bouche et un turban sur la tête. Mais j'aime pas que tout soit claire. Je préfère le bazar. C'est plus drôle et c'est moins ennuyeux aussi. Je déteste l'ennui.
Un jour, j'ai décidé de changer le monde. C'était pas vraiment changer le monde pour changer le monde, c'était plutôt tout effacer pour recommencer autre chose. Je voulais faire vivre le monde dans ma tête. Je voulais le faire résonner. Un homme, un autre homme, le bonheur, la détresse. J'ai vraiment voulu croire à tout ça.
J'ai repris mon crayon, un cahier qui traînait par là et je me suis mis à travailler. Un mot, un autre. Un blanc. Trois mots, une virgule, un point. Et j'ai tout effacé. Le blanc, c'est bien plus beau que les mots. Un jour, je me suis dit, j'écrirai un livre blanc, un livre que chaque lecteur invente.
9
J'ai plein d'idées. Je pourrais refaire le monde, ou plutôt créer tout un monde, un autre monde, le monde de Sophie… ou bien d'Alexy.
On pourrait… on pourrait s'envoler. On pourrait s'envoler et regarder d'en haut. On pourrait recommencer, re-raconter.Il y a 8 mois, j'ai eu une idée un peu fantasque. Je ne sais pas vraiment pourquoi, j'ai eu envie de dessiner des clowns de toutes les couleurs sur les murs de mon appartement.
Je pourrais vous raconter que cette idée a fait naître une autre idée et encore une autre, et encore une autre et ainsi de suite ; qu'après avoir dessiné des clowns qui sourient tellement qu'on peut voir leurs dents, j'ai décidé que ça ne valait plus la peine d'aller travailler. Alors j'ai re-décoré mon appartement avec un foule de clowns pour me tenir compagnie. Je continuerais par vous dire qu'un jour j'ai décidé - ou simplement suivi la logique de ma précédente décision - de ne plus payer mon loyer et que mon propriétaire a débarqué. Il a passé la porte et il a regardé autour de lui. Il a regardé très doucement, il a balayé la pièce du regard - c'est ce que les gens disent d'habitude. Ensuite, il s'est tourné vers moi et il m'a regardé. Il m'a regardé longtemps et fixement. Et puis il est reparti. Sur le moment j'ai pas trop compris. Le lendemain, c'est devenu encore plus confus dans mon esprit lorsque des hommes pas tendres du tout ont débarqué à leur tour et m'ont embarqué.
Mais… ça ne s'est pas passer comme ça. Ou plutôt si, ça s'est passé comme ça dans ma tête quand j'ai écris ce que je viens d'écrire, mais dans la réalité, ça ne s'est pas passé comme ça. Enfin, je parle de la réalité fictionnelle de ce personnage de roman que je suis.A 7h environ ce soir-là, j'ai eu une idée un peu fantasque. J'avais trouvé un crayon et j'ai eu envie d'écrire. J'ai eu envie de raconter des histoires, de croire en mes histoires, de croire qu'elle pouvait changer quelque chose dans la vie des gens. Alors j'ai écrit. J'ai écrit sur beaucoup de bouts de papier des bouts d'histoire et des bouts d'idées. Et puis un jour je me suis dit que je devais écrire, écrire vraiment - vous voyez quoi, un roman. J'ai pris un vrai grand crayon, un vrai grand cahier et je me suis lancé dans le vide des lignes.
Un jour, j'étais né. Il faisait froid et j'étais tout petit. Après, j'ai grandi. Entre temps on m'a appris qu'il fallait manger de la soupe.
Alors que j'étais déjà grand, je me suis découvert une passion pour les vieux crayons et ce qu'ils pouvaient faire quand on apprenait à les faire bouger. J'étais fasciné. Mais un jour, un vieux monsieur qu'on disait docteur du langage m'a dit que j'avais la maladresse d'utiliser des associations d'idées, d'images ou de mots absurdes.
Pourtant, je me souviens que j'avais eu envie de décrire ce matin-là avec ces mots-là : Très tôt, je m'étais levée. Pieds nus et bouche ouverte, je m'étais installée dans un jardin oublié. Doucement, je me suis mise à caresser la terre du bout de mes doigts de pieds gelés puis je l'ai embrassée.
Le matin était frais et silencieux. Dans la cour, les 6 arbres étaient tout blancs, enfarinés comme des danseurs de butô. Ils se mouvaient gracieusement, comme si la pression dans leurs veines était trop lente, comme des elfes en apesanteur au dessus de la terre.Je me souviens que je m'appelais Antigone mais aussi Chantal, Fabienne, Marie, Jerry et les autres. Je m'appelais ma conscience et mes rêves.
Ce jour-là, j'avais décidé de fuir, de partir, de regarder ailleurs. J'ai traversé l'écran et pénétré à l'intérieur des images. Je me suis transformé. J'ai essayé de comprendre. J'ai voulu changer les couleurs du monde rien qu'en le regardant, en les écrivant.Lorsque Arnaud écrit, il s'invente des histoires. Il écrit des émotions, des sensations. Il rêve un crayon à la main.
Quand je me mets à écrire, je deviens un crayon. Je deviens une émotion, un péché, la mort de l'idée. Lorsque j'écris, je tue l'idée en voulant la faire exister.Il n'est pas si doué que ça. Arnaud ne se rend pas toujours compte de ses erreurs, maladresses de vocabulaire et de grammaire. Parfois il est confus mais il arrive qu'il croie à ce qu'il écrit.
Je n'ai jamais appris à écrire mais quand j'étais en CP, on m'a appris à dessiner des lettres. J'étais pas bon en maths alors ma mère espérait que je ne serais pas mauvais en écriture. Alors, on m'a mis un bout de crayon entre les doigts et on m'a dit : c'est comme ça. Je n'avais pas le droit de tenir le crayon entre l'annulaire et l'auriculaire parce que ce n'est pas comme ça qu'il faut faire. Le crayon doit être posé sur le majeur et tenu à droite par le pouce et à gauche par l'index - dans la main droite parce que c'était mal vu d'être gaucher quand j'étais en CP. En articulant ces trois doigts ensemble, j'ai donc appris à courber les lignes sur le papier. Mais je me suis alors posé cette question - pour laquelle je n'ai d'ailleurs toujours pas de réponse - à quoi ça sert d'avoir 5 doigts si on en utilise que 3 ?Le problème lorsque je suis un crayon, c'est que je suis très susceptible. Quand quelqu'un n'aime pas ce que j'ai écrit, je me fais tout petit jusqu'à être fermé comme un point. Qu'est-ce que cela veut dire ? Je n'ai pas écrit " fermé comme un poing " mais " fermé comme un point. " Je n'ai pas écrit " serré " ou " resserré ", j'ai écrit " fermé. " Ai-je écrit " fermé " ou " enfermé " ? J'aurais dû choisir " refermé ". Quelque chose gigote au milieu du point qui suit le mot " point ". Excusez-moi d'être maladroit mais je crois que j'aime ça. C'est minuscule et ça gesticule comme si une puce était coincée sous la couverture d'encre de ce petit rond - ou est-ce un carré ? - à la fin de la phrase. Quel dommage que les livres ne soient plus écrits à la main !
4… 2 … Et si on recommençait par le début ? Les gens lisent toujours la dernière page avant la première, ils n'auraient plus à se donner la peine de tourner les pages dans tous les sens. Et moi, je redeviendrais ce mec, la trentaine, mal rasé, un peu seul et un peu solitaire, un peu vieux et pourtant encore jeune, un mec quoi, rien qu'un mec. Et toute l'histoire disparaîtrait.
Mais non. Une fin comme ça, je ne crois pas que j'aimerais ça. Je préfère autre chose.***
1 jour, c'était un dimanche je crois, les mots on pris une nouvelles dimension. Arnaud voulait toucher de plus près les mots, les lettres, tous les habitants qui peuplent les livres. Il s'est approché…
***
4ème de couverture :Cher lecteur,
Je m'appelle Anne-Sophie. Si j'en crois ce que j'ai sous les yeux, je suis l'auteur de l'histoire d'un mec… qui s'appelle Arnaud.
C'est vrai, j'aime bien inventer et raconter des histoires. Mais j'aime encore mieux quand les histoires s'inventent elles-mêmes et que les personnages créent leur propre destin.
Pourquoi a-t-il fallu que je l'appelle Arnaud ?
Un soir - j'écris toujours le soir - Arnaud s'est présenté à moi. Il s'est avancé doucement vers moi et il m'a dit qu'il s'appelait Arnaud, qu'il avait la trentaine et qu'il s'emmerdait un peu dans la vie. Il était mal rasé. Il m'a semblé un peu seul et un peu solitaire. Et puis j'ai appris à le connaître. J'ai découvert qu'il habitait Paris et qu'il était un peu perdu dans cette grande ville anonyme, qu'il avait un boulot qui ne le passionnait pas et qu'il parlait pas beaucoup mais qu'il pensait beaucoup. J'ai appris par exemple qu'il aimait s'abandonner à la douce sensation d'une goutte de café qui coule sur sa langue et qu'il était souvent paresseux, surtout le matin quand il s'agit de se lever.
Lui aussi, il m'a raconté des histoires. Il m'a raconté les histoires de gens qu'il a croisés, un jour, au détour d'une ligne. Il m'a raconté l'histoire de quelqu'un qui écrit des histoires…
Anne-Sophie Gosselin asogoss@hotmail.com