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Chienne de vie MarK, juin 2003.
Mafia MarK, juin 2003.
Bonté funèbre MarK, septembre 2003.
Esprit de corps MarK, février 2004.
Le courage de dire je t'aime MarK, mars 2004.

  

    MarK est un auteur de nouvelles et de romans dont nous vous invitons à découvrir trois nouvelles:  "Chienne de vie"
 "Mafia" et "Bonté funèbre" dans cette page. "Chienne de vie", nouvelle à l'atmosphère quelque peu oppressante et
 déprimante, un relent de "Langoliers" de Stephen King, mais à apprécier sur pièce. "Mafia", assez noir...!  "Bonté funèbre",
 à lire...! Vous pourrez vous rendre sur le site de l'auteur et découvrir ses autres textes et ceux qu'il héberge. Bonne lecture!
    Ecrire à l'auteur:      livresetlemoi@free.fr                                              Site:       http://livresetlemoi.free.fr 

 

 

            Chienne de vie


Vendredi 29 Avril 

Le soleil ! Ca faisait presque huit jours que je ne l'avait vu. Une semaine déjà que j'étais de permanence dans cette foutue station hertzienne. Une semaine passée à cinq mètres sous terre. Une semaine sans respirer d'air pur, sans sentir le vent dans mes cheveux qui quelques semaines auparavant m'arrivaient encore aux épaules. Une semaine sans sentir la pluie ruisseler sur mon visage, sans respirer le parfum des fleurs, une semaine sans voir une seule femme, bref une semaine passée à l'écart du monde, enfermé dans un bunker construit en sous-sol.
Les énormes antennes paraboliques permettant d'effectuer les transmissions militaires brouillant toutes les autres ondes hertziennes, il m'était impossible d'obtenir des nouvelles du monde par le biais de la télévision ni même de la radio.
Il m'était arrivé une fois, avant d'offrir dix mois de ma vie à ma nation, de passer plusieurs jours sans aucune nouvelle du monde. J'étais partit en vacances avec des copains dans un trou paumé dans les montagnes, sans télévision, avec pour seul moyen d'information une petite radio qui marchait de façon épisodique. La seule information que nous avions réussi à capter en trois semaine était que le service national passait de douze à dix mois. On avait fêté la nouvelle en buvant toute la nuit, tout comme je fêterai, dès ce soir , la fin de cette maudite semaine de permanence. Encore une semaine de perdue dans ma vie, une semaine de plus.

Mon service national avait pourtant bien débuté. J'avais été appelé à effectuer mon service dans l'aviation, sans aucun doute l'arme la plus cool. 
J'avais été appelé au 1er Mars pour faire mes classes sur la base d'Orange. 
Les premières journées avaient été quelques peu dépaysantes, mais j'avais fait fureur auprès du coiffeur avec mes cheveux longs.
Après nous avoir regroupés par chambrées d'une dizaine d'hommes, et habillés de pied en cap, nous fûmes présentés à notre chef de section, un Sergent Chef hautement décoré notamment pour ses faits d'armes durant la guerre du golfe. Il était préparateur en armement sur les avions de chasses et était craint et respecté par toute la base.
C'était un homme sincère qui forçait l'admiration. Il faisait fi des habitudes militaires qui consistaient à considérer les appelés comme des moins que rien et ne pouvait s'empêcher d'avouer qu'il n'avait aucune envie d'en faire baver à des jeunes hommes qui étaient déjà suffisamment énervés de perdre dix mois de leur vie pour rien.
Cet homme m'avait réconcilié avec l'armée que je ne portais pourtant pas dans mon cœur, surtout depuis que j'avais reçu ma feuille de mission.
Bref, entre un chef de section qui respectait ses troupes et des camarades de chambrée qui, pour la plupart, étaient sympathiques et avec qui je rigolais bien, je me disais que ces dix mois ne seraient peut-être pas si durs que cela.
Puis, le mois de classe s'était achevé sans que je n'ai appris grand chose d'intéressant. Quelques gestes de secourismes, les différents grades, que je m'empressais d'oublier, marcher au pas, saluer mes supérieur et faire demi-tour de façon réglementaire étaient les seules choses que l'on m'avait appris, des informations qui seraient d'un importance capitale pour la suite de ma vie civile.
Ha! si, une chose, j'avais appris l'utilisation d'un pistolet mitrailleur mat 49 amélioré 52 . Une arme qui non seulement n'était plus utilisée depuis des dizaines d'années et qui était d'une précision redoutable, puisque à vingt mètres il nous était impossible de mettre plus de trois balles dans la cible sur un chargeur de vingt puisque le recul de l'arme avait tôt fait de propulser l'arme en haut et à droite de la cible.
Mais bon ! Je ne m'étais tout de même pas trop ennuyé grâce, notamment, aux nombreux jeux de cartes qui nous permettaient de passer les nombreuses heures d'attentes en chambrée. Les classes, l'école de la patience.
Malgré cela, je me disais que j'avais eu de la chance et que je serais sûrement affecté à un bon poste.
Au lieu de cela, me voilà ici, dans une station hertzienne perdue dans la montagne, à vivre comme une taupe, sans jamais voir le soleil.
Oui, d'Orange, j'avais été envoyé à la base d'Aix-en-Provence qui était, certes, un peu loin de chez moi, mais qui est aussi l'une des meilleurs bases aériennes de France, avec notamment un choix et une qualité de bouffe qui rendrait jaloux beaucoup de restaurants.
Dans l'ensemble, j'étais plutôt content d'être là, seulement je ne savais pas encore que je n'y resterais qu'une semaine. En effet, grâce, ou plutôt à cause des diplômes que je possédais dans le domaine de l'électronique, j'étais destiné à aboutir dans une quelconque station hertzienne afin de m'occuper des liaisons téléphoniques inter-bases. 
Lorsqu'on m'avertit de mon avenir, je pensais pouvoir être détaché à la petite base aérienne de Narbonne à moins d'une heure de train de chez moi. Malheureusement aucune place n'était libre dans la station de Narbonne, et on décida de m'envoyer à celle du plateau d'Albion, une base isolée qui servait quelques années auparavant comme site de lancement de missiles stratégiques. Bien sûr, on m'avait bien précisé que ceci n'était que provisoire et que dès qu'une place se libérerait à Narbonne, je serais le premier à le savoir.

Je suis permanent hertzien. Mon travail consiste à m'assurer du bon déroulement des transmissions téléphoniques ou des transmissions de données par le biais des réseaux de télécommunication de l'armée. Autant dire que mon Job consiste à attendre la fin de ma permanence car rares sont les problèmes sur ce faisceau hertzien. 
Je surveille les alarmes nuits et jours, dans l'attente que la sonnerie de l'une d'elle ne me sorte de cette attente soporifique. Alors je me rends dans la salle des équipements et je commence les tests afin de vérifier quel module à provoqué l'arrêt de la transmission. Une fois que le module est repéré, il ne me reste plus qu'à le changer. Bref, rien de sorcier là dedans, mais il faut être présent 24h/24.
Pour cela, nous sommes trois à nous relayer. Chacun de nous passe une semaine sur base et quinze jours à la maison. Pour tout le monde c'est un boulot pépère. Plus souvent à la maison que sur base, tout le monde me dit que je suis chanceux. Mais il ne se rendent pas compte ce que c'est que d'être enfermé sous terre nuits et jours. On a tôt fait de devenir suicidaire dans de telles conditions. C'est pour cette raison que l'on nous avait conseillé de ne pas faire des permanences de plus de trois jours. Mais, comme moi, mes deux camarades habitent très loin de la base, et les allers et retours sont long et pénibles. Aussi nous avons décidé d'un commun accord de faire des permanences d'une semaine.
En effet, il est très difficile de se rendre sur la base. La gare la plus proche étant celle d'Avignon, une fois descendu du train, il nous reste encore 100 km à faire pour nous rendre à la station. 100 kilomètres que je parcours en grande partie en stop mais aussi en partie à pied. 
J'arrive à Avignon à trois heures du matin. Je parcours d'abord une dizaine de kilomètres à travers les rues de la ville afin de me rendre sur l'axe routier menant à Apt. Pour avoir plus de chances d'être pris en stop, il me faut me mettre en tenue, mais je peux vous dire que l'on n'est pas très fier lorsque l'on est obligé de traverser de nuit, en tenue militaire, les quartiers les plus sensibles de la ville.
Une fois à la sortie de la ville, si on a de la chance, on est de suite pris en stop par une personne se rendant à Apt ou dans les environs, sinon il faut user la semelle des chaussures.
De la gare d'Avignon, j'ai 5 heure pour me rendre sur base, si j'ai de la chance et que j'arrive assez tôt à Apt, je peux alors attraper le bus militaire qui me permet de parcourir les 35 derniers kilomètres sans me fatiguer, sinon il ne me reste plus qu'à compter sur les rares voitures montants vers la base.
Il ne faut pas croire, les jours de récupérations sont bien mérités.

En tout cas mon malheur s'arrêtera demain. J'attendrais impatiemment la relève à huit heures et je pourrais enfin rentrer chez moi après avoir parcouru 100 kilomètres en stop ou bien à pied, puis passé 4 heures dans le train.

- 22 h 30 : Je suis dans mon lit. Je n'arrête pas de me tourner et me retourner. J'étouffe littéralement. Pourtant il faut que je dorme, ainsi le temps passera plus vite. 
Je me lèverais à 7h00, je nettoierais la station, et quand mon remplaçant sera là, je pourrai enfin jouir de la nature, du ciel bleu (et même s'il est gris, pour moi il sera bleu), du soleil et du vent. Je serai enfin libre pour quinze jours.


Samedi 30 Avril

- 7h00 : Le réveil vient de sonner. J'ai beaucoup de mal à me lever car j'ai mal dormi. J'ai fais de drôles de cauchemars, mais je n'arrive pas à m'en souvenir. Au bout de quelques minutes, je me décide enfin à me lever. Je m'habille difficilement, je suis un peu vaseux, mais l'idée que bientôt le vent de la liberté soufflera sur mon visage me ragaillardit petit à petit.
Je suis maintenant dans ma tenue de bureau. Il s'agit d'une tenue proche de la tenue de gendarme. Chaussures de villes vernies, chaussettes noires, pantalon bleu nuit avec ceinture assortie, une chemisette bleue ciel, cravate noire, petites épaulettes sur lesquelles sont fixées les grades, petite veste à boutons à col en V et un calot de la même couleur que la veste et le pantalon. Un petit aigle doré est fixé sur le côté du calot et un autre sur le devant de la veste. Une belle tenue, qui fait meilleur effet que la tenue de travail, tenue verte que l'on a l'habitude de voir, celle avec les rangers, le pantalon de treillis et les veste de treillis à poches. Comme on nous laisse le choix de la tenue, je préfère celle de bureau. De plus elle permet d'être prit en stop plus facilement que le treillis.
Après avoir balayé l'ensemble de la station, je prends le seau et la serpillière. Un petit coup à passe dans le couloir et j'aurai fini le nettoyage.

- 7h45 : J'ai fini de nettoyer. Je suis en train de faire mon sac. Normalement la relève arrive toujours en peu en avance. Elle ne devrait pas tarder. Je serai bientôt dehors.

- 8h00 : Je ne suis toujours pas dehors. Mais qu'est-ce qu'il fout ce con? Normalement, en cas de retard, il doit téléphoner . Calmons-nous, il ne va sûrement pas tarder.

- 8h45 : Je suis au bord de l'hystérie. Il n'est toujours pas là, et en plus il n'a pas encore appelé. Si dans vingt minutes je n'ai pas de nouvelles, alors tant pis, je m'en irai. Ils pourront toujours dire ce qu'ils voudront les "juteux", mais si je reste ici trop longtemps, je vais devenir fou.

- 9h05 : C'est décidé, je m'en vais. Je prends mon sac, monte les escaliers, longe le couloir et arrive enfin devant la porte de sortie du bâtiment.
Je suis un peu déçu malgré le plaisir de sortir d'ici. Le soleil n'est pas au rendez-vous. Non seulement le soleil se cache, mais qui plus est, le ciel est d'un noirâtre peu habituel. Heureusement il ne pleut pas. C'est déjà ça.
C'est bizarre, la base à l'air déserte. C'est jour férié ou quoi? Je me dirige vers le poste d'entrée. C'est plus qu'étonnant, il n'y a personne pour contrôler les entrées. Il a du aller boire un café. Après tout je m'en fous. Le principal c'est que je serai bientôt chez moi.
Presque en chantonnant, je sors de la base, traverse la route et me rends au petit terre-plein qui longe la route, afin de faire un peu de stop.

- 9h20 : Je suis toujours sur mon terre-plein. Aucune voiture ne s'est arrêtée. Vous me direz, rien de plus normal puisque je n'ai vu passer aucune voiture! Je sais qu'on est samedi, mais d'habitude je ne reste jamais plus de dix minutes avant que quelqu'un ne s'arrête. Décidément, rien ne va aujourd'hui.

- 09h30 : J'en ai marre. Je décide d'entamer la descente à pied, ça m'occupera. Je ne compte déjà plus attraper mon train de 11h00. Je sors mon paquet de cigarettes, j'en sors une et je l'allume.

- 10h00 : J'ai dû faire deux kilomètres et je n'ai toujours pas vu une seule voiture passer que ce soit dans un sens ou dans l'autre. Je ne sais pas ce qui ce passe, mais c'est de plus en plus curieux. C'est vraiment un mauvais jour pour l'auto-stop.

- 11h00 : Sept kilomètres seulement. Génial, il ne me reste plus qu'un peu plus de 90 kilomètres à faire. A cette vitesse je ne suis pas rendu. J'entame ma deuxième clope. La fumée de la cigarette disparaît dans la noirceur du ciel. Drôle de journée, drôle de temps, même l'odeur semble ne pas être la même que d'habitude. Non pas qu'il y ait une odeur bizarre, non, c'est plutôt comme s'il n'y avait pas d'odeur.

- 11h30 : J'arrive dans un tout petit village. Je cherche une cabine téléphonique pour prévenir chez moi de mon retard. Comme le village se résume à une seule rue bordée de quelques maisons et dominée par une placette, je ne tarde pas à me rendre compte que je n'ai aucune chance de trouver une cabine téléphonique ici.
Tant pis, je vais sonner chez l'habitant. Je trouverai bien quelqu'un qui acceptera qu'un jeune militaire donne un coup de fil chez lui, du moins je l'espère.

- 11h40 : J'ai sonné à presque toutes les portes des maisons de la rue et je n'ai eu aucune réponse. Décidément le sort s'acharne sur moi. Je ne sais pas ce que j'ai fais au bon Dieu, mais il semble bien décider à me le faire payer. 
J'arrive au bout de la rue. La porte d'une maison est entrouverte. Je sonne. J'appelle. Rien ! Aucune réponse. Putain que j'en ai marre de tout ce bordel. Je décide d'entrer dans la maison sans y être invité. Il faut que j'appelle chez moi, et puis tout cela commence à me foutre les jetons: D'abord mon collègue qui ne vient pas, puis personne sur la base, ensuite aucune voiture sur la route et maintenant personne dans ce village. Je commence à me dire qu'il a dû se passer quelque chose, mais quoi ?
Une fois à l'intérieur de la maison, je cherche un téléphone. J'en trouve un et j'appelle chez moi afin de prévenir mes parents. Aucun réponse. Merde !! Mais qu'est-ce qu'ils foutent. D'habitude ils mettent le répondeur quand ils sortent. Je décide d'appeler un ami pour lui demander de faire la commission à mes parents. Rien non plus. Je décide de faire plusieurs numéros au hasard, rien non plus. Aucun numéro ne répond, même pas celui des gendarmes ou des pompiers. Là c'est sûr, il s'est passé quelque chose, mais quoi. J'ai peur, je commence à trembler.
Si je n'étais pas cartésien, je dirais qu'une troisième guerre mondiale a eu lieu pendant que j'étais en sous-sol et que tout le monde est mort. Seulement je n'ai trouvé aucun cadavre. De plus, ce n'est pas ma petite station hertzienne qui m'aurait protégée des effets mécaniques d'une bombe atomique. Quand bien même, j'aurais entendu quelque chose, on m'aurait prévenu, j'aurais ressenti les secousses. Non, c'est sûr , ce ne peut-être une bombe atomique la cause de tout ce bordel.
Pourtant il s'est bien passé quelque chose. Ca fait trois heures que je n'ai pas croisé âme qui vive. Et maintenant que j'y pense, je n'ai vu aucun animal non plus. Pas un chat, pas un chien, pas un seul oiseau ne s'est mis à chanter. Je m'assieds sur une chaise et me recroqueville tout en tremblant de plus belle. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé, mais j'ai peur. Très peur.
Au bout de quelques minutes passées à trembler, je me ressaisis. J'essuies mes larmes et me décide à reprendre ma route. Je sais qu'il se trouve un village à une dizaine de kilomètres d'ici. On verra bien.

- 13h30 : J'aperçois le village. Village ? plutôt un hameau composé de six maisons se partageant les abords de la route de façon équitable.
Encore une fois je ne trouve personne. Je suis totalement déprimé. J'allume ma quatrième clope. Il ne m'en restait plus dans mon paquet, heureusement que j'en ai trouvé dans une des maisons, ce sont des brunes. J'aime pas trop, mais à défaut de grives on mange des merles. J'aspire une grosse bouffée. Incroyable, je ne fais aucune différence avec celles que j'ai fumée avant. A vrai dire, je n'arrive pas à trouver de goût à cette clope, tout comme je n'en avais pas trouvé aux autres. Maintenant que j'y réfléchis, je sais d'où vient ce sentiment bizarre que quelque chose à changé : C'est l'odeur. Oui, c'est comme si plus rien ne dégageait d'odeur. Que ce soit les cigarettes, les fleurs, la pollution, les cuisines, rien, aucune odeur n'est perceptible. Je sais pas d'où ça vient, mais ce n'est pas fait pour me rassurer.
Je décide de me rendre à Avignon. On verra bien ce qui se passe. Je trouverai sûrement quelqu'un qui pourra me donner une explication rationnelle à tout ce bordel. Enfin, en attendant il me reste quatre-vingts kilomètres à me taper avant d'y arriver.

- 16h30 : Je crois bien qu'il ne me reste que soixante kilomètres à faire. Que soixante kilomètres ! Qu'est-ce qu'il ne faut pas entendre. J'ai mal aux pieds avec ces putains de godasses de l'armée. Elles ne sont pas faites pour faire de longs trajets.
Ca fait une heure que je marche au milieu de la route en chantant à tue-tête. Ce serait comique que je me fasse écraser par la seule voiture que je croiserais en près de huit heures. De plus j'ai une faim de loup. La marche à pied ça creuse. En plus j'ai pas petit-déjeuné, j'ai pas pu déjeuner. Je suis crevé et ce putain de ciel noir qui me fout les glandes. Je crois que je vais m'allonger cinq minutes.

- 23h00 : Merde ! Quel con ! Je me suis endormi. Maintenant il fait nuit. Je n'y vois goutte. Ils doivent s'inquiéter sec chez moi. Enfin s'il y a encore quelqu'un chez moi. Tant pis si je ne vois rien. Il faut que j'avance. J'ai faim. Il faut que je trouve quelque chose à me mettre sous la dent. Il faut que je trouve un village ou au moins une maison.
En AVANT MARCHE ! UN, DEUX. Un, DEUX ... Bizarre, j'entends si bien ces ordres dans ma tête que j'ai l'impression d'être encore pendant mes classes à entendre le Sergent Chef GrosCon gueuler après nous pour nous mettre au pas.
Le Sergent Chef GrosCon était en fait le chef d'une autre section. Son grand plaisir c'était d'emmener les groupuscules formés par ceux devant se rendre à l'infirmerie ou à un bureau administratif. J'ai passé beaucoup de temps à passer de bureau en bureau durant mes classe. Le coiffeur, l'habillement qui n'avait pas ma taille en chemise et où je devais avec quelques autres repasser pour les faire faire sur mesure. Le tailleur, pour faire faire la veste, etc.
Bref ce Chef GrosCon s'amusait à diriger ces groupes et au lieu de les amener directement là où ils devaient aller, il leur faisait faire de la marche intensive insultant les troufions et en arborant un sourire sadique et pervers proche du sourire coïtal qui avait peut-être s'il arrivait à trouver une femme, ou bien un homme, peu difficile, qui accepte le contact de cet homme.
Rien que de penser à ce sale con, cela me met en rage; rage qui me donne la force de me remettre en route.

- 6h00 : J'ai mal partout. S'il n'avait pas été rempli d'effets militaires, j'aurais déjà jeté mon sac. Mais c'est un sacrilège de perdre ses effets dans l'armée. Alors comme un con, je porte ce putain de sac qui pèse une tonne. J'ai même pas d'eau. Dans ma précipitation à faire mon sac la veille au soir, j'ai oublié d'y glisser une bouteille de flotte.
C'est un peu bête de ma part de continuer à me soucier de mes affaires militaires, mais tout au fond de moi je me dis que tout redeviendra normal dans peu de temps, et que je conserverai cet espoir tant que je porterai ce sac. Alors, malgré la douleur, je porte mon fardeau. Ce que l'esprit humain peu être complexe parfois. Il faut vraiment être désespéré pour reporter tous ses espoirs dans quelques affaires militaires.
Je crois qu'il me reste une trentaine de bornes à me taper, mais je ne suis sûr de rien. Par moment j'ai envie de sauter par dessus la barrière de sécurité et plonger dans le précipice longeant la route afin d'en finir avec tout ça. Sentir une dernière fois le vent dans mes cheveux. Enfin dans ce qu'il reste de mes cheveux, car le coiffeur n'y est pas allé de main morte. Regarder le sol se rapprocher, puis le grand trou noir. Plus rien, le néant. L'éternité s'ouvrira à moi. Je ne penserai plus à rien. Je ne ressentirai plus rien. Le pied !
Mais non ! Je suis un warrior et un warrior se bat jusqu'au bout. Je vais y arriver. Ce n'est pas trente putains de kilomètres qui vont m'emmerder. Puis une fois dans la ville, je retrouverai le monde, le vrai. Avec des gens, des voitures, des chiens et des odeurs. Toutes sortes d'odeurs. De fleurs, de nourriture et même de pollution. Que je serai content de sentir le doux parfum s'échappant des pots d'échappement des voitures.

- 8h00 : Je me demande encore comment je fais pour continuer à marcher. Je crois que mes pieds ont compris tout seuls et qu'ils se sont désolidarisés du reste du cerveau afin de continuer leur travail. De toute façon, pour ce que le cerveau serait capable de faire. A part imaginer à manger et à boire, il est incapable de quoi que ce soit. 
Mais je vais me battre. Je vais y arriver c'est sûr. J'ai du faire pas loin de quatre-vingt dix kilomètres. Il ne m'en reste plus que dix ou vingt. Je ne sais plus trop. 
Bientôt mon calvaire sera terminé. Je m'arrêterai dans un Quick ou un Mc Donald. Je mangerai trois gros hamburgers, deux portions de frites et je boirai deux grands verres de Coca. Et je suis sûr que je me régalerai de toute cette nourriture si peu appétissante en temps habituel. Ensuite, j'irai prendre mon train jusqu'à chez moi. Je reverrai mes parents et mes amis. Je prendrai un bon bain, puis on ira se saouler la gueule et se brancher quelques meufs. Pendant ce temps là, je ne penserai plus à cette putain de station.
Une larme roule sur ma joue. Je crois que je suis en train de craquer. Je me fais sûrement beaucoup d'illusions. Personne ne m'attendra chez moi. Que le phénomène étrange qui a fait disparaître tout le monde ici s'est produit également chez moi, voir dans toute la France, l'Europe et voir même dans la monde entier. Mon dieu, je suis peut-être le seul être encore vivant sur cette maudite terre. Qu'est-ce que je vais devenir ? Je devrai sûrement me laisser mourir et rejoindre tout le monde. Crever comme tout le monde. Pourquoi aurais-je le droit d'être le seul survivant. Des années que je joue au loto et jamais j'ai gagné, et là il y a un seul gros lot et c'est moi qui le touche. Mais je n'en veux pas de ce gros lot. C'est un cadeau empoisonné. Vivre seul tout le restant de ma vie ? Comment pourrais-je tenir le coup.
Allons ! Reprend-toi mon petit. Il faut que je me reprenne.
Petit à petit, j'essaye de me reconstruire un moral de vainqueur, mais c'est aussi dur que de remonter une maison en LEGO dont la moitié des pièces auraient été bouffées par le chien.

J'ai tellement faim que par moment je m'arrête pour bouffer de l'herbe sur le bord de la route. Quand je pense que quelques semaines avant, l'herbe je la fumais avec mes potes, maintenant je la broute.
L'herbe a beaucoup moins de goût à manger qu'à fumer. Ca n'a aucun goût, et je crois que cela ne cale même pas l'estomac, au contraire, plus j'en mange et plus j'ai faim. Mais pendant que je mâche, je ne pense à rien d'autre. Marcher et penser devenait déjà dur, mais marcher, mâcher et penser est désormais devenu impossible. Alors je mâche plutôt que de penser.

- 10h00 : J'aperçois enfin l'Eldorado. Cette ville tant attendue. Mais je me traîne presque. Je n'ai plus aucune force. J'ai assez d'ampoules aux pieds pour éclairer tout Paris. Mais enfin, bientôt je boirais et mangerais de tout mon saoul.
J'aimerais bien prendre une douche aussi, car malgré le manque de soleil, j'ai beaucoup transpiré. Il fait très lourd et mes vêtements me colle à la peau.

- 10h15 : Je rentre enfin en ville, mais ce que j'y vois ne me dit rien de bon. Partout dans les rues les voitures sont amassées par ci par là, comme si la circulation d'un seul coup s'était stoppée et que les gens s'étaient envolés en fumée. Pas une seule personne , pas un chat, pas un chien, pas même un pigeon.
Je cours de portes en portes, sonnant dans l'espoir que quelqu'un vienne m'ouvrir, mais rien . Personne ne vient me répondre. Il n'y a personne. Personne sauf moi. Je m'écroule sur le trottoir et je fonds en larmes comme un gosse à qui l'on dit que le croque-mitaine va le dévorer tout cru. Je ne perçois aucun bruit de civilisation. Les seuls bruits titillant mes tympans sont ceux que je crée, mais même ces bruits ne résonne pas comme d'habitude. Ils semblent estompés par quelques choses, ouatés. Comme si j'avais du coton hydrophile dans les oreilles.
Je sens bien que tout ne va pas très bien dans ma tête, mais comme mon corps ne va plus très bien non plus, je ne m'en inquiète pas outre mesure. Je décide tout de même de me lever afin de caler mon estomac qui crie famine.
J'arrives devant une boucherie. Je pousse la porte et entre dans la boutique. Je rentre, me rends directement à l'étalage, mais rien. Pas un seul morceau de viande. Je n'en crois pas mes yeux. L'étalage est aussi vide que mon estomac.
Il y a tout de même un lavabo. J'ouvre le robinet et glisse ma tête sous le jet. Ca fait du bien. J'avale de longues gorgées de ce liquide salvateur et insipide. Oui, insipide car l'eau n'a aucun goût. Tout comme mes cigarettes, l'eau semble n'avoir aucun goût. Je sens le liquide couler dans ma gorge, mais je n'ai aucune sensation de goût. Peut-être suis-je atteint de cette maladie qui annihile totalement le sens du goût. Ou peut-être que ce qui a fait disparaître les gens a fait aussi disparaître le goût des choses. Je ne sais pas, et pour l'instant je m'en moque un peu. L'important est de me sustenter.
Je décide donc de reprendre ma marche en direction de la gare. Sur le chemin, j'aperçois une supérette. J'entre dans le magasin afin de me ravitailler, mais tout comme dans la boucherie, tous les rayons de viandes fraîches ou bien surgelées, sont entièrement vides. Au stade où j'en suis, je m'en fais juste la remarque sans chercher à comprendre.
Je remplis mon sac de fruits, de légumes, de gâteaux et de bouteilles de soda et d'eau. Même si les sac militaires son très grand, il m'a fallut jeter mes affaires de l'armée afin de faire de la place pour la bouffe. Maintenant l'espoir de voir quelqu'un est quasiment nul, quand bien même, qui viendra me faire chier pour quelques chemises et pantalons.
De temps en temps je frappe aux portes des maisons espérant toujours que quelqu'un m'ouvrira. Mais rien du tout. Alors je me dis que si je voulais, je pourrais entrer dans ces maison et prendre tout ce que me plaira : argent, bijoux, nourriture, meubles, etc. Je deviendrais riche, très riche. Je serais très puissant, l'homme le plus riche du monde, le maître du monde... Mon maître, puisqu'il y a des chances pour que je soie le seul survivant de ce monde aseptisé. Tout le monde a disparu et moi je suis immensément riche, quel ironie que ce monde pourri.
Je le savais. Je suis en train de délirer. Ca m'arrive de plus en plus souvent depuis ce matin. Je crois que je suis en train de lâcher la rampe. A tel point que j'ai du mal à faire la différence entre mes hallucinations et la réalité. Et si tout ça n'était qu'hallucinations. Si j'étais entouré de personnes me regardant divaguer ainsi dans les rues. Non ! Malheureusement ce ne peut-être que la vérité. Une bien triste vérité.
Je sors le paquet de cigarettes de ma poche et en sors une clope. Je la glisse entre mes lèvres et l'allume à l'aide de mon briquet. Tiens, Je n'avais pas remarqué la drôle de couleur de la flamme. Elle n'est pas bleue à la base et jaune en haut comme d'habitude. Non, là elle est entièrement bleue. D'un bleu qui fait froid dans le dos. Comme si aucune chaleur n'habitait cette flamme. Ma cigarette est allumée. Je tire une grande bouffée et avale la fumée en fermant les yeux afin de profiter de ce dernier plaisir qu'il me reste sur cette terre. Malheureusement cette cigarette ne me procure aucun plaisir. Elle n'a aucun goût. Elle est insipide. MERDE !! Même ce plaisir m'est désormais refusé. Je me jette à genoux, les mains levées vers le ciel insultant le grand créateur de m'avoir retiré le plaisir du tabac. De rage, je jette le paquet de cigarettes au sol et j'éclate en sanglots.
Quelques minutes plus tard, je me ressaisis et décide de me remettre en route pour la gare.

- 11h00 : Je suis arrivé à la gare. Bien entendu, elle est déserte. Les trains sont arrêtés sur les différentes voies, portes grandes ouvertes. On s'attend à en voir descendre des voyageurs, mais de voyageurs il n'y a point, et c'est bien ça le malheur.
Je ne sais vraiment plus quoi faire. C'est fou comme ma vie à changé en trente-six heures. Avant, je ne voulais qu'une seule chose, sortir de ma montagne, ne plus voir de militaires. Maintenant je donnerais tout ce que j'ai pour voir ne serait-ce qu'un militaire. Même le chef GrosCon. Je crois que si je le voyais là devant moi, je serais capable de lui sauter au cou et de l'embrasser. Quelle merde la vie !
Je décide de ressortir de la gare. Je m'arrête sur un banc pour m'y reposer un peu et j'en profite pour me nourrir. Je réfléchirai mieux le ventre plein.
Je viens de finir de manger quand une idée jaillit dans un recoin de mon cerveau. Quel con. Pourquoi je n'y ai pas pensé plus tôt ? Si j'essayais d'allumer un poste de télévision, je pourrais peut-être savoir s'il reste des survivants. Je saurais peut-être même ce qu'il s'est passé pendant ma permanence.
Je me précipite dans la première maison. Je casse une vitre et rentre dans la maison. Je me mets en quête d'un téléviseur et en trouve un dans la salle à manger. Malheureusement c'est une télévision noir et blanc. Pas grave, on ne va pas faire la fine bouche. 
J'allume le poste, rien . L'écran reste aussi noir que le ciel. Merde ! Rien ne marche dans cette putain de baraque. Je me lève et me dirige vers l'interrupteur. Je le manipule, mais la pièce ne s'éclaire pas. Il n'y a pas d'électricité. Maintenant que j'y pense, je ne me rappelle pas avoir vu la moindre trace de lumière depuis quelques heures. Je retourne voir la télévision. Je regarde l'arrière du poste. C'est un très vieux poste. Il est possible de le faire marcher sur batterie. Je sors en courant de la maison et me précipite sur la première voiture. J'entre dans l'habitacle afin d'y trouver la commande du capot. Je trouve la tirette, la manipule. Un petit claquement se fait entendre en direction du capot avant de la voiture. Je ressors de l'habitacle et ouvre le capot. Mince ! Il me faudrait des outils. Je retourne dans la voiture, prends les clefs qui sont sur le contact et me dirige vers le coffre arrière. Je l'ouvre à l'aide des clefs et trouve une belle petite caisse à outils. J'en sors une paire de pinces, des pinces coupantes et un tournevis. Je retourne à l'avant du véhicule et démonte la batterie. Je retourne avec le précieux générateur de courant dans la maison et branche la batterie à l'arrière du poste de télévision. J'allume le poste, de la neige apparaît à l'écran. Je change de chaîne, toujours de la neige. Je passe en revue toutes les chaînes, rien. J'essaye la recherche manuelle des chaînes, mais toujours rien. Aucune émission dans la région. Je sens mes tripes se recroqueviller à l'intérieur de moi. Mais qu'est-ce qu'il se passe ? Si seulement je savais ce qu'il s'était passé. Si je savais à quoi m'attendre. Peut-être ne sert-il à rien de survivre ? Peut-être que la mort sera une délivrance ?
Je trouve une radio. Je l'allume, sachant à l'avance que seuls des bruits parasitaires s'échapperont des haut-parleurs.
Un seul espoir me rattache encore à la vie : ma famille est peut-être encore vivante. Il faut que je sache. J'essaye encore le téléphone mais je n'obtiens toujours aucune réponse.
Il faut que je retourne chez moi. C'est sûr ils m'attendent avec impatience. Ils ont besoin de moi. Ca ne peut-être autrement.

- 11h30 : C'est décidé, avec toutes mes voitures dans les rues ayant les clefs sur le contact, je n'ai que l'embarras du choix. Je sais, je n'ai pas mon permis, mais qu'importe. J'ai un peu appris à conduire avec un ami il y a quelques temps, et s'il ne reste personne, je ne risque pas de me faire arrêter par les flics. Quoi que il faut toujours faire attention avec les flics. Ils seraient suffisamment cons pour avoir survécu afin d'emmerder le monde.
J'ai choisi une R19 diesel. Elle a quasiment le plein. Ainsi, j'arriverai chez moi sans problème, même si je me trompe de chemin.
Je démarre, j'embraye, passe la première et .... je cale. Quel con. Je sens que je ne suis pas doué pour les démarrages en douceur. Peu importe, je vais accélérer un peu plus.
La voiture part d'un coup. J'ai bien faillit m'encadrer une R5. Je l'ai évitée de justesse, mais enfin ça y est. C'est parti. Je n'ai plus qu'à slalomer entre les voitures arrêtées et trouver l'autoroute.

- 12h40 : Après avoir traversé la ville en seconde, je me retrouve sur l'autoroute. Elle est parsemée de voitures, qui comme en ville, semblent constituer un cliché sur lequel on aurait effacé toute trace d'être vivant. 
Je suis obligé, par moment, de ralentir pour éviter des voitures qui semblaient être en train de se doubler quand s'est produite la catastrophe. C'est incompréhensible.

-13h30 : Je viens de croiser une voiture de police stationnée sur la bas côté. Un radar était placé devant. J'ai éclaté d'un rire qui trahissait mon état de nervosité extrême. J'ai écrasé la pédale de frein. Les pneus se sont mis à crisser et j'ai été projeté vers l'avant. Au bout de quelques dizaines de mètres la voiture s'est immobilisée. J'ai passé la marche arrière et me suis arrêté à hauteur de la voiture de police afin de vérifier s'ils avaient survécu, c'est tenace cette race là. Mais non, apparemment aucun survivant. La voiture est vide. J'en profite pour passer mes nerfs sur le radar. Probablement un fantasme de tous les automobilistes que je réalisais, moi, tout récent conducteur inexpérimenté.
Puis, je suis reparti en direction de chez moi dans l'espoir d'y retrouver tout ceux que j'aime.

- 14h30 : J'ai dû faire la moitié de la route. Je ne roule pas trop vite, ce serait trop con de mourir maintenant.
Je n'ai toujours rencontré aucun être vivant. Plus je me rapproche de chez moi et plus j'ai peur pour les miens. Bien sûr, tout au fond de moi je sais qu'ils ont disparu comme tout les autres, mais j'aime à espérer que quelques chose les aura protégés, tout comme moi. Une sorte de gène héréditaire qui ferait que ma famille aurait pu résister à ce qui a décimé la terre entière.
Par moments les larmes embuent mes yeux et je ne vois plus la route. Mais il faut que je sache. Je dois arriver chez moi afin de savoir s'ils ont disparu ou non. 
Si je ne trouve personne, je crois que je n'aurai plus le courage de vivre. Je suis pressé d'arriver.

- 17h00 : Je suis sorti de l'autoroute, près de chez moi. Mes nerfs ne tiennent plus. Je n'ai toujours pas croisé une seule personne. Je crois que je vais avoir du mal à arriver chez moi. Mes nerfs me lâchent. Je tremble de partout, je fonds en larmes toutes les deux minutes et, de temps en temps, un rire glauque s'échappe de ma bouche sans que je ne sache pourquoi. Ni comment.
Je traverse la grande ville me séparant des chez moi. La circulation est rendue difficile par le nombre de voitures arrêtées au milieu de la route, des ronds-points et des virages.
Mon dieu, faites que ma famille soit vivante. Pourquoi ? Si au moins je savais ce qu'il s'est réellement passé. Si je savais ce qui a provoqué cette catastrophe et pourquoi. Pourquoi n'ai-je encore croisé aucune personne ? Pourquoi suis-je apparemment le seul survivant ? Pourquoi moi ?

- 17h15 : Je suis arrivé devant chez moi. La voiture de mon père est là. Peut-être que lui aussi. Du moins, espérons le. Pourtant la maison semble bien vide vue de dehors. Je suis effrayé. Je n'ose pas entrer. J'ai peur de découvrir ce qu'au fond de moi je sais depuis longtemps. Tant que je suis dehors j'ai encore l'espoir de les revoir en vie, mais une fois dedans ?

- 17h30 : Tant pis, après de longues minutes d'attente sur le palier, je me décide à entrer. J'ouvre la porte. Mauvais signe, ma chienne n'a pas aboyée comme elle le faisait à chaque fois que je rentrais à la maison. Mes larmes inondent ma chemise. Je regarde à ma gauche, l'aquarium est entièrement vide. Mêmes mes tortues de Floride ont disparues. Mon chat semble également avoir disparu. Je hurle comme un hystérique : " Papa ! Maman !", aucune réponse.
Le frigo est ouvert, aucune trace de viande à l'intérieur, tout comme à la boucherie ou dans la supérette à Avignon.
Je m'effondre désespéré. Je ne sais plus où j'en suis. Je ne sais plus quoi faire. Tout s'écroule autour de moi. Mon corps est secoué par des tremblements interminables. Je ne suis plus que l'ombre de moi-même. Je ne sais plus. Je ne veux plus savoir. Tout s'embrouille dans ma tête lorsque mon regard se porte sur un couteau de cuisine, et je me mets à penser comme il serait bon de me l'enfoncer dans la gorge ou de me couper les veines et de ressentir la chaude moiteur du sang couler su ma peau. La vie s'échapperait petit à petit de ce corps fatigué, et je n'aurais plus aucun souci à me faire.

- 19h00 : Je me suis évanoui. Ca doit faire au moins une heure que je suis sans connaissance. Les pensées s'entrechoquent en moi. J'ai mal à la tête, j'ai mal aux pieds. J'ai mal partout. Je suis las de tout.
Je me déshabille et me fais couler un bain chaud. J'en profite pour pisser un coup. Je m'allonge dans l'eau chaude. Une sensation de bien-être m'envahit. Je ferme les yeux et laisse mes pensées dériver. Je m'endors calmement, bercé par le clapotis de l'eau sur les bords de la baignoire. Mes mains arrêtent de trembler. L'eau devient de plus en plus calme. Je dors. J'aimerai dormir à tout jamais. Mourir, est-ce pareil que dormir pour l'éternité ? Est-ce une éternité de rêves ou de cauchemars ? Il faudrait que j'essaye pour le savoir. Peut-être ce soir ! Qui sait ?
Je ne sais pas encore comment, ni même si j'en aurai le courage, pourtant il va falloir que j'essaye. Je le sens. On ne peut passer toute une vie tout seul. Sans personne à qui parler. Sans personne à écouter. Sans personne à embrasser. Sans rien entendre d'autre que le bruit assourdi du vent dans les feuilles. Sans jamais revoir le soleil, car maintenant j'en suis sûr. Ce ciel noir est la cause ou la conséquence de ce qui a tué ma famille et tous les autres.
Mes rêves sont les reflets de mes pensées: embrouillés, cauchemardesques, tristes. Les noir est une couleur qui revient souvent dans mes rêves. Le rouge aussi d'ailleurs, un rouge sang! De même que dans la réalité, je me trouvais seul dans une grande boîte noir et je hurlais. Je hurlais jusqu'à me casser les cordes vocales, et alors c'était mes yeux qui hurlaient pour moi. Un regard horrible. Si horrible que j'en frissonne.
En fait, je frissonnais à cause du froid. Depuis trois heures que je suis endormi dans mon bain, l'eau s'est considérablement rafraîchie. 
Je sors du bain, me sèche et m'habille en civil. Je m'aperçois alors que je ne sais plus quoi faire. Je ne sais plus où aller. Il faut que je trouve quelqu'un de vivant.
Je cherche dans l'annuaire les numéros de téléphones de toutes les personnes que je connais, et essaye leurs numéros les uns après les autres. Rien !
Je décide alors d'appeler ma sœur. Elle habite en Allemagne. C'est peut-être suffisamment loin d'ici pour qu'il ne s'y soit rien passé. Puis peut-être que la frontière Franco-Allemande a fait office de barrage comme le gouvernement nous l'avait fait croire pour le nuage radio-actif venant de Tchernobyl.
Malheureusement je n'obtiens aucune réponse. Aucun doute n'est permis. A cette heure ci elle devrait être chez elle, d'autant qu'elle a un enfant en bas âge, et qu'à vingt-deux heures passées, il n'y a aucune raison pour qu'elle soit sortie.
Cette fois-ci je touche le fond. Je tremble de partout, j'ai du mal à respirer et ma tête résonne à m'en faire éclater les tympans. Je n'arrive même plus à parler; de toute façon il n'y a personne pour m'entendre. Je n'arrive même pas à pleurer. Je m'assieds, la tête entre mes genoux. Je laisse tout tomber. Ha ! si seulement je pouvais m'ôter la vie comme on ôte une combinaison de travail après une dure journée de labeur afin de se sentir libre et heureux.
Jusqu'à présent je n'avais jamais pensé qu'il était si dur de se tuer. Bien sûr j'appréhendais un peu la mort, sans toute fois en avoir vraiment peur. Mais je pensais surtout à une mort soudaine. Une mort imprévue, que je ne verrais pas venir. Une mort que je n'avais pas choisie. Mais là ! d'un seul coup me suicider, m'enlever la vie. Choisir ce qui est censé être entre les mains de la fatalité ! Mon cerveau le désirait plus que tout au monde, mais mes main s'y refusaient obstinément. Un cerveau las, incapable de prendre le dessus sur des mains qu'il a commandé des années durant. Voilà à quoi se résumait mon être : un cerveau et deux mains. Un combat de titans s'engageait entre ces parties de moi-même. Combat d'où, et je le savais à l'avance, sortiraient vainqueur, peut-être provisoirement, ma paire de mains.
Mon cerveau était résigné à mourir, mais encore fallait-il trouver la Solution avec un grand S. La solution idéale. Celle qui ne ferait pas appel à mes mains, celle qui serait expéditive, celle qui ne ferait pas souffrir. Souffrir pour survivre est une chose acceptable. Beaucoup de blessé souffrent, mais le fait de pouvoir vivre est un but motivant et permettant de surmonter toutes les difficultés. Mais souffrir pour mourir est une chose absurde. Pourquoi partir dans de telles conditions. Dans une de ses chansons, Daniel Ballavoine disait : Je veux mourir malheureux pour ne rien regretter. Je crois qu'il n'avait pas tout à fait tort. Je ne regretterai rien de ce que je vis en ce moment, mais encore faut-il mourir.
Dans ma tête j'énumère les possibilités :
--- Me tirer une balle dans la tête ! Mon père possède une Winchester et un pistolet à barillet. Je n'aurais qu'à trouver les balles et puis m'en tirer une en pleine tête. Mais, c'est trop dur à faire. Je pourrais me rater et souffrir atrocement avant que la mort ne me délivre.
--- La pendaison ! Non, c'est une mort trop longue, et rien que de m'imaginer avec le visage tout bleu et la langue pendante, ça me dégoûte. En plus il paraît que l'on se met à se pisser dessus. J'aimerais tout de même trouver une fin plus digne à mon existence.
--- Me tailler les veines ? Non, je n'ai vraiment aucune envie de voir mon sang se déverser de mon corps.
--- Je pourrais sauter par la fenêtre, mais j'habite au premier étage. J'aurais plus de chance de me casser une jambe que de me tuer. En plus j'ai le vertige.

Mon dieu qu'il est dur de choisir sa mort. Quand je pense au nombre de suicidés qu'il y avait encore chaque jour. Faisaient-ils preuve de lâcheté en essayant d'abandonner ce qui les malmenait plutôt que de combattre ? Ou bien étaient-ils courageux en osant aller vers l'inconnu en traversant d'ultimes souffrances ?
Non, vraiment je ne pourrais pas me donner la mort. Ce n'est pas dans mon caractère. Il faut que je me batte jusqu'au bout. Je ne dois pas être le seul survivant de ce foutu merdier. Ce n'est pas vraisemblable. Si j'ai survécu à cette catastrophe, d'autres ont dû y survivre. En y réfléchissant bien, je dois sûrement la vie au fait d'avoir été enfermé dans mon souterrain quand la catastrophe s'est produite. Si tel est le cas, je ne devais pas être le seul à être enfermé sous terre. D'autres permanents hertziens ont dû survivre aussi. C'est sûr, il y en a d'autre comme moi sur cette maudite terre.

Cette fois, je suis décidé à me battre jusqu'au bout. D'autres personnes sont vivantes, c'est certain. Je les retrouverai, même si je dois y passer des années.
Je suis regonflé à bloc et je suis reparti sur les routes à bord de ma R19 diesel empruntée à je ne sais qui, à la recherche d'une vie, au moins une.
Je suis sûr que je réussirai, il ne peut en être autrement. Il me suffit de me rendre à toutes les stations hertziennes, dans toutes les bases de montagnes, je trouverai sûrement un collègue qui se retrouve dans les mêmes conditions que moi et qui cherche également une âme sœur.


Dimanche 1er Mars 

- 05h00 : Aujourd'hui c'est dimanche. Putain, dire qu'habituellement , le dimanche, quand je ne suis pas sur base, je le passe à dormir afin de récupérer de la cuite de la veille . Là, à la place, je roule sur le bandeau de bitume. A force de conduire, je me débrouille de mieux en mieux. Je m'engaillardis et dépasse de temps en temps le 150 km/h. Je me dirige vers une station hertzienne avec laquelle j'étais souvent en contact. Elle se situe aussi en montagne et se trouve à environ  cent kilomètres de la mienne.
Le soleil ne va pas tarder à se lever, et je ne verrai que l'émanation de sa lumière à travers ces nuages ténébreux.
Je me sens fatigué. Rester assis pendant des heures me pèse. Ca me le faisait déjà à la station.
Par moments, je sens mes paupières se fermer, mais il faut que je me presse. S'il existait quelqu'un dans cette station, peut-être est-il parti, tout comme moi. Alors je continue la route.
J'aimerai bien mettre un peu de musique pour me tenir éveillé. Mais la bande FM est vierge de toute musique, et j'ai oublié de récupérer mes cassettes de Hard-Rock chez moi. Il y a bien quelques cassettes audio dans la boîte à gants, mais les opéras de Bizet, Mozart et Bach composent, pour moi, les ingrédients du plus efficace des sédatifs.

- 05h45 : Je dors ! Je conduis et pourtant je dors. C'est bizarre comme je sens que je dors, mais je n'arrive pas à me réveiller. Pourtant il faut que j'ouvre les yeux. Je suis en pleine montagne, et un virage se rapproche dangereusement. Je sens le précipice derrière la barrière de sécurité. Je sais que je vais mourir, mais cela ne m'aide pas à ouvrir les yeux. Je vais mourir sans avoir trouvé une seule réponse à toutes ces questions : Pourquoi tout le monde a disparu ? Comment ont-ils disparus ? Pourquoi ce ciel noir ? Pourquoi les aliments n'ont-ils plus de goût ? Y' a t'il quelqu'un de vivant sur cette terre à part moi qui vais mourir ?
Je sens un grand choc. Enfin je me réveille. Encore à moitié endormi, je me demande ce qu'il se passe, même si je le sais très bien.
Je suis dans le ciel, le ciel est en moi. Je ne vois plus la route, mais je sens que je descend. Mon Dieu, est-ce possible ? Non ! Ma voiture à plongée dans le précipice. Elle va réussir ce que mes mains avaient été incapables de faire. Je vais mourir alors que je ne le désirais plus. 
Chienne de vie !
Le sol se rapproche inexorablement. Bientôt la voiture va s'écraser, et moi avec. On va ressembler à une satuette de César.
Comme le destin est cruel. Pendant des heures j'ai chercher le moyen le plus efficace d'en terminer avec la vie, sans jamais le trouver, et maintenant que j'ai trouvé une raison de vivre, je vais m'écraser au fond de ce ravin. Chienne de vie ! Mon Dieu que la vie est conne, mais la mort l'est encore plus.
Tant qu'à mourir, au moins aurai-je voulu m'en aller avec toutes les réponses à mes questions. Savoir si ce cataclysme est le résultat d'une erreur humaine, d'une nouvelle arme que l'on aurait pas su maîtriser. Ou alors est-ce les extra-terrestres ? Pourquoi pas. Avec ce que j'ai vécu ces dernières heures, plus rien ne peut m'étonner.

Mais je pense à toi, l'étranger qui, j'en suis sûr, est encore vivant. Toi qui, comme moi, a pensé à te suicider. Je t'en prie, ne le fais pas. Réfléchis ! Tu trouveras quelqu'un. Cherche ! utilise toutes tes forces à chercher. A chercher une vie, à chercher des réponses. Fais le pour toi, fais le pour celui que tu trouveras, mais plus que tout, je t'en supplie, fais le pour Moiiiiiii...... !

            MarK, 1994.

FIN

PS : Cette histoire est bien entendue une fiction puisque vous êtes là pour la lire. Cependant elle a réellement été écrite par un permanent hertzien alors qu'il était enfermé sous terre.
L'idée de départ et le premier jet sur papier de cette histoire ont pris deux demi journées ouvrables ( sachant cela, vous comprendrez que le travail d'un permanent hertzien consiste principalement à attendre et à faire passer le temps)

Hormis les éléments fantastiques de cette histoire, tout le reste est basé sur des faits réels. 

Ce document n'a pas été mis en page dans un but vénal, mais tout simplement pour achever une œuvre qui a été écrite à la date du commencement de cette histoire, et qui à mon avis méritait d'être couchée sur papier afin de faire partager les états d'âmes d'une personne lorsqu'elle se retrouve enfermée durant plusieurs jours en sous-sol sans rien avoir à faire d'autre que d'attendre.

Les lieux de cette histoire existent réellement, bien que quelques peu déformés, et sont visibles dans les environs d'Apt Saint-Christol, à une centaine de kilomètres d'Avignon.

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            Mafia

Vittorio LIZZENTI est un jeune homme heureux. Les fées se sont penchées sur son berceau. Né d'une union sans faille entre un des juges les plus influents du moment et une superbe secrétaire, Vittorio a tout pour réussir.
Vittorio LIZZENTI est un jeune homme de 22 ans, étudiant en communication, grand, beau, possédant beaucoup de charme et ayant des parents gagnant très bien leur vie. La jeunesse vous pousse souvent à croire que rien ne peut vous arriver. Que vous êtes invulnérable, éternel. Mais parfois, le sort, ou appelez cela le destin, peut vous prouvez que chaque homme, le plus influent soit-il, n'est qu'un brin de paille entre les mains des forces qui dirigent l'univers...

En ce doux Samedi matin de mai 1993, le jeune Vittorio rentre chez lui, après avoir passé la nuit en discothèques avec ses amis et amies. 
Vittorio aime à se retrouver dans ces lieux surpeuplés où le bruit empêche toute conversation de se développer normalement. Il aime transpirer sur les pistes de danse des heures durant. Les corps qui se frottent les uns aux autres, les regards qui se croisent, la musique syncopée, les gestes frénétiques, l'odeur de transpiration, l'inhibition des femmes due à l'alcool, tout ceci contribue à lui procurer du plaisir. Certains viennent dans ces lieux afin de picoler, Vittorio, lui, s'enivre de l'ambiance particulière qui flotte dans ces lieux où la jeunesse vient oublier les ennuis de la vie.
Il est très tôt et Vittorio roule tranquillement dans sa Fiat Uno en direction de chez lui. Son esprit vagabonde. Dans sa tête, il aménage le planning de son Week-End. Cet après-midi, après une sieste réparatrice, il ira écumer les magasins de MILAN afin d'acheter un cadeau pour l'anniversaire de son père qu'il adore. Celui-ci fêtera ses quarante-sept ans. Comme pour chacun des anniversaires du grand Fabio LIZZENTI, les personnes invitées se limitent au nombre de trois. Fabio LIZZENTI en personne, Carla LIZZENTI FABIOLA, l'épouse de Fabio et Vittorio LIZZENTI.
En cette occasion, et pour l'unique fois de l'année, le père de Vittorio se placera derrière les fourneaux et préparera sa spécialité.

Au moment précis où l'image de son père, tablier noué autour de la taille, s'imprime sur ces rétines, l'attention de Vittorio est attirée par des volutes de fumée flottant au dessus des arbres. Il ralentit à l'approche du virage. A la sortie de la courbe, toute l'horreur de la scène agresse ses rétines.
Des voitures garées dans tous les sens, des gens gesticulant et hurlant, encadrent une voiture encastrée dans un arbre bordant la route. Des flammes s'échappent du capot avant, tandis que des flots d'essence s'écoulent du réservoir déchiqueté par la force de l'impact.
Vittorio se gare à quelques mètres de l'incident et accoure vers les gens présents. Il demande, hurlant pour couvrir les cris hystériques et les crépitements de flammes :

- " Il y a quelqu'un dans la voiture ?" 
- " Je crois bien qu'il y a une femme à l'intérieur.", lui répond un vieil homme.
- " Alors, pourquoi personne n'essaye de la sortir de là ?"
- " Quelqu'un s'est approché, mais elle à l'air morte; et avec les flammes et l'essence; la voiture risque d'exploser à tous moments."

Vittorio, avec la fougue de sa jeunesse, n'écoute que son courage et cours en direction de la voiture en feu. Une main l'agrippe au passage :

- " N'y allez pas, jeune homme, c'est trop dangereux.", lui crie un quadragénaire, le visage rougit par l'intensité des flammes.

Vittorio écarte brutalement son interlocuteur. Le fait que personne n'ait essayé de venir en aide à l'occupante de la voiture le met dans une rage quasi incontrôlable. C'est cette même rage qui lui donne la force de plonger dans le véhicule par le pare-brise avant éclaté sans se méfier des bris de verres et des morceaux de métal déchirés par le choc et coupant comme des lames de rasoirs..
En plongeant dans le véhicule, Vittorio se déchire la paume des mains ainsi que le torse et les jambes. Le métal brûlant et coupant ne parvient pas à atténuer sa détermination à sauver la jeune femme.
Les flammes redoublent, provoquant des cris suraigus dans la foule. La nappe d'essence se rapproche dangereusement des flammes, menaçant de faire exploser la voiture.
Une fois dans l'habitacle, Vittorio jette un coup d'œil sur la conductrice, une jeune femme aux cheveux longs. Malgré le sang s'échappant d'une légère plaie au somme de son crâne et maculant son visage, la beauté de cette jeune femme paraît évidente. Visage parfait, pommettes légèrement saillantes, lèvres sensuelles, tout en elle n'est qu'incitation à l'amour.
La vision de ce beau minois redonne du courage à Vittorio. Tout en détachant la ceinture de sécurité maintenant la jeune femme au siège, d'une main, de l'autre il tâte le pouls de la victime afin de vérifier que la vie coule toujours dans les veines de celle pour qui il risque la sienne.
Le pouls semble bon. Vittorio relève la tête de la femme et tourne son corps afin de poser le dos de la belle contre son torse. Il passe son bras droit sous l'aisselle droite de la victime et lui saisit le menton afin de maintenir le corps du mieux possible. Son bras gauche ceinture la taille de la femme, afin de pouvoir la tirer hors du véhicule.
Vittorio sort du véhicule par la même issue qui lui avait servit à y entrer. Il sort à reculons afin de protéger la conductrice, se faisant lacérer le derrière des cuisses et le dos par les éclats de verre et de métal.
Une fois à terre, malgré les douleurs lancinantes se dégageant de ses membres et de son dos, il soulève la jeune femme et la porte sur ses épaules, en sac à patates, puis se met à courir afin de s'éloigner du véhicule en feu. Tout en courant, il tourne la tête afin de s'assurer qu'il lui reste quelques secondes avant l'explosion. Au moment où ses yeux se fixent sur les flammes, une immense lueur l'aveugle. Le souffle de l'explosion le propulse en arrière. Son œil droit aperçoit une forme minuscule expulsée à toute vitesse de l'avant du véhicule. En un dixième de seconde, l'objet est énorme et lui bouche la vue, puis ......... trou noir.


Un léger faisceaux lumineux, doux mais pénétrant, troua l'obscurité profonde. Le froid engourdissant ses membres, empêche Vittorio d'avancer dans ce désert réfrigéré. Il rampe jusqu'au sommet d'une dune. Le froid est insoutenable.
Vittorio se dirige en direction de la source de ce faisceau. Après de longues minutes, il ressent la chaleur se dégageant de la source lumineuse. Quelques murmures parviennent à ses oreilles, sans pour autant que ce dernier ne puisse déterminer d'où proviennent ces voix tellement les murmures semblent rebondir sur des parois invisibles et résonnent à ses tympans.
Vittorio tend son oreille afin de saisir les paroles qui deviennent de plus en plus audibles. Le froid fait place petit à petit à la chaleur. Celle-ci devient de plus en plus élevée. Une chaleur étouffante prend maintenant possession de son corps. Les paroles sont désormais très distinctes et approchent lentement le seuil de l'insoutenable.
Vittorio sent une odeur de brûlé. Ses membres sont en feu. Les flammes lèchent son corps et embrasent ses pupilles. Les pavillons de ses oreilles sont sur le point d'éclater, provoquant un mal de tête effroyable. Les voix continuent leur dialogue aussi incompréhensible que douloureux.

- " Il reprend connaissance docteur ."
- " Injectez lui des calmants et surveillez son pouls !"
- " Il entrouvre les yeux. Je vais prévenir les personnes qui l'ont ammené."

Quelle drôle de vision. Les flammes ont cédé leur place à la blancheur des murs, l'odeur de brûlé à celle de l'éther et le rayon lumineux à la pâleur des néons.
Un homme tout de blanc vêtu est penché sur son visage. Un hôpital ! Mais que fait-il dans un hôpital ?
Des bribes de souvenir lui reviennent à l'esprit. L'accident, les flammes, la voiture, la femme blessée, la sortie de la voiture, puis... plus rien .
Vittorio s'adresse alors au médecin :

- " Docteur ! Comment va la fille qui était dans la voiture ? Elle est en vie ?"
- " Oui. N'ayez crainte mon garçon. Vous avez fait du bon travail. Elle n'a qu'une légère entaille du cuir chevelu. Il paraît que sans vous elle serait morte. Vous avez eu beaucoup de courage."
-" Qu'est-ce que je fais ici docteur ?"
- " Une pièce du moteur, propulsée par l'explosion, vous a violemment percuté à la tempe. Vous êtes resté évanoui durant plusieurs heures. Maintenant ça va mieux. Seulement vous avez un léger traumatisme crânien, de profondes entailles sur les bras, les jambes et le torse ainsi que de nombreuses brûlures au deuxième degré. Il faudra que l'on vous garde quelques jours en observation. Vous avez quelqu'un à prévenir ?"
- " Oui, mes parents. Ca va sûrement leur faire plaisir, surtout que c'est l'anniversaire de mon père demain."
- " Ne vous inquiétez pas. Ils seront sûrement heureux que vous n'ayez presque rien et ils seront fiers de vous pour ce que vous avez fait. Il y a un téléphone à côté de vous si vous voulez les appeler."
- " Oui, je les appellerai tout à l'heure pour les rassurer."
- " Ha ! J'allais oublier. Une personne désirerait vous voir ."
- " Qui ça ?"
- " La personne qui vous doit la vie. Elle voulait vous remercier pour votre geste héroïque."
- " Faites la entrer, docteur."

Une superbe jeune femme, qu'un bandage sur le sommet du crâne ne parvient pas à enlaidir, pénètre dans la chambre de Vittorio. Ses longs cheveux noirs, ses beaux yeux marrons, ses hanches larges et ses seins ronds et orgueilleux trahissent ses origines italiennes. Son visage est celui de la Madonne, sa démarche est d'une sensualité insoutenable et sa voix d'un douceur angélique.

- " Bonjour. Comment allez-vous ?" dit-elle entrouvrant ses lèvres pulpeuses.
- " Bien, je vous remercie."
- " Ce serait plutôt à moi de vous remercier de m'avoir sauvé la vie."
- " Ce n'est rien. Tout le monde en aurait fait autant."
- " Non, non , ce n'est pas rien. Vous avez risqué votre vie pour me sauver. Vous avez eu beaucoup de courage. Peu de gens en aurait fait autant."
- " N'en parlons plus. Faites-moi un sourire et nous serons quittes."

Même dans les situations les plus extrêmes, Vittorio ne pouvait s'empêcher de faire du charme aux femmes qui lui plaisaient. Et celle-ci lui plaisait énormément.
Le jeune femme sourit à Vittorio puis se pencha et déposa un baiser sur ses lèvres.

- " Je ne sais comment vous remercier de votre acte de courage.", dit-elle.
- " Vous venez juste de vous acquitter de votre dette. Voir une jolie femme sourire vaut tous les trésors du monde. Maintenant, c'est moi qui vous suis redevable pour le baiser."
- " Qu'a dit le médecin pour vos blessures ?"
- " Rien de grave. Quelques plaies, quelques bosses et quelques brûlures. Rien de bien méchant. Et vous ? Comment va votre blessure à la tête ?"
- " Bien, merci. C'est juste une petite entaille provoqué par le choc de ma tête avec le pare-brise."

La conversation entre les deux jeunes gens se poursuivit pendant plus d'une heure. Les circonstances de l'accident, la vie de la jeune femme, les études de Vittorio...

Puis la jeune femme se leva, déposa un dernier baiser sur les lèvres du jeune homme et se dirigea vers la porte de la chambre.
Vittorio se redressa sur son lit.

- " Attendez ! Je ne sais même pas votre nom." Demanda Vittorio.
- " Valeria Simonetti."
- " Enchanté , moi c'est Vittotio LIZZENTI."
- " LIZZENTI ? Comme le juge ?" demanda Valéria, la voix légèrement tremblante.
- " Oui, c'est mon père."

La jeune femme blêmit, un frisson parcourut son corps de haut en bas, ses lèvres tremblèrent. Elle se retourna vivement, et arrivé sur le pas de la porte lança ces quelques mots :

- " Je suis désolée. Pardon."

Une larme roula sur sa joue, puis elle s'enfuit en courant sous le regard interloqué de Vittorio.
Ce dernier hurla :

- " Attendez ! Ne partez pas. Pardon pour quoi ? Revenez !"

Mais les pas de la jeune femme se firent de moins en moins audibles. Vittorio se laissa retomber dans son lit, se demandant pourquoi la jeune femme lui avait demandé pardon, et pourquoi elle s'était enfuie aussi vite. Puis le sommeil le gagna et il replongea dans ses rêves enflammés.

Il se réveilla tard dans l'après-midi. Après avoir dévoré le contenu du plateau repas déposé près de son lit, il se saisit du combiné téléphonique et composa le numéro de téléphone du domicile de ses parents. Ses parents avaient l'habitude que Vittorio ne rentre pas de la nuit ni de la journée qui suivait une fête, aussi ne s'inquiétaient-ils sûrement pas que Vittorio ne soit pas encore rentré.
Les sonneries se succédaient sans que qui que ce soit ne décroche. Vittorio pensa que ses parents étaient sortis faire un tour, bien que ce ne soit pas dans leurs habitudes. Il raccrocha le combiné. Il les rappellerait plus tard.

Une heure après, Vittorio tenta à nouveau de joindre ses parents. Enfin quelqu'un décrocha :

- " Allô ! ", dit une voix grave et inconnue.
- " Désolé, j'ai du me tromper de numéro.", répondit Vittorio, et il raccrocha sans laissé le temps à son interlocuteur de dire un mot.

Il recomposa le numéro, vérifiant qu'il ne se trompait pas à nouveau. La même voix lui répondit :

- " Mais qui êtes-vous ?", demanda Vittorio à l'inconnu.
- " Et vous-même ?"
- " Où sont mes parents ?", hurla Vittorio.
- " Vous êtes le fils de Maître LIZZENTI ?"
- " Oui. Passez le moi tout de suite !"
- " Je suis désolé mais cela m'est impossible pour l'instant . Où êtes-vous ?"
- " Qu'est-ce que ça peut vous foutre. Passez-moi ma mère alors."
- " Ecoutez. Je suis officier de police et..."
- " Qu'est-il arrivé à mes parents, répondez !", dit Vittorio d'une voix tremblante.
- " J'aurai préféré vous le dire de vive voix, mais puisque vous insistez... Ils ont été assassinés."
- " Assassinés ? Comment ça assassinés ?"
- " Apparemment la Mafia avait posé un contrat sur la tête de votre père et comme votre mère était présente, ils l'ont tuée aussi."
- " Non, ce n'est pas possible. Vous avez arrêté le meurtrier ?"
- " Non, mais nous savons qui est le tueur, il laisse toujours sa marque sur les lieux du crime. Vous pouvez venir, nous aurions malheureusement quelques questions à vous poser."
- " Non. Je ne peux pas, je suis à l'hôpital. Je téléphonais justement à mes parents pour les prévenir."
- " Ecoutez, je suis désolé, mais il faudrait que nous vous posions quelques questions et que nous vous montrions quelques photos au cas où vous auriez vu traîner des personnes suspectes près de votre domicile. Donnez-moi le nom de l'hôpital et nous venons de suite."

Vittorio répondit au policier et laissa retomber le combiné du téléphone et éclata en sanglots.
Les policiers arrivèrent aux environs de 20h30. C'étaient deux inspecteurs dont un avait un classeur à la main.

- " Bonjour Monsieur LIZZENTI. Je suis l'inspecteur Paolo SANTINO et lui c'est l'inspecteur Marco VANHILL. Nous sommes désolés de vous déranger dans de telles circonstances."
- " Bonjour. Alors ? Vous l'avez arrêté ?"
- " Non. Toujours pas ."
- " Pourquoi ils l'ont tué ?"
- " Vous savez, la mafia cherche toujours à se débarrasser de tous les juges ayant plaidés contre un des leurs. Comme votre père à contribué à la condamnation de Don GIULLYA, un des plus grands pontes de la filière de la drogue, ils ont placés un contrat sur sa tête. Un fort contrat puisque c'est un de leurs meilleurs tueurs qui s'en est chargé."
- " Vous savez donc qui c'est ?"
- " Oui . Les tueurs de la mafia laissent toujours leur marque afin de prouver qu'ils ont bien rempli le contrat et parfaire leurs réputations."
- " Mais comment il s'y est pris ?"
- " Tout simplement. Elle a sonné à la porte et a attendu que l'on ouvre et à tiré une balle dans la tête et une autre dans le cœur avec un pistolets muni d'un silencieux. C'est une maigre consolation, mais sachez qu'ils n'ont pas eu le temps de souffrir."
- " Vous avez dit elle ? Comment ça, elle ?"
- " Le tueur est une femme. Ils utilisent de temps en temps des femmes car les futures victimes se méfient moins d'une femme que d'un homme."
- " Si vous savez qui c'est, alors pourquoi ne pas l'avoir arrêté ?"
- " Leurs systèmes de fuite sont très astucieusement mis au point. Rapides et efficaces. Si la police n'est pas prévenue dans les minutes qui suivent l'assassinat, le temps de mettre en place les barrages, le tueur a déjà filé. Dans ce cas précis nous avons été prévenu une heure après l'assassinat. C'était déjà trop tard. On a mis des barrages un peu partout, mais il y a peu de chance de la coincer. Elle doit-être déjà loin."
- " Alors que comptez-vous faire ?"
- " La seule chose à faire pour l'instant c'est de vous montrer des photos d'elle en espérant que vous l'aurez remarquée et que vous pourrez nous donner des renseignements sur des personne qui étaient avec elle ou bien sur son véhicule."

L'inspecteur de police tendit deux photos à Vittorio. Le visage de ce dernier blêmit, sur la pupille de ses yeux écarquillés se reflétait le visage d'une belle jeune femme aux cheveux longs et noirs et aux yeux marron :
Un nom résonna dans la tête de Vittorio :

Valériaaaaaa ... Nooooon !

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            Bonté funèbre

            Lundi 21 Juillet 2003

15h30 : Je suis là. Je suis seul. Je suis las. Là, dans ce cimetière vide que même les oiseaux ont désertés en ce jour pluvieux. 
Qu'il est triste d'assister à un enterrement. On ne se sent jamais aussi seul qu'au milieux d'un cortège funèbre sombre et larmoyant.
Aujourd'hui je me sens seul, seul dans ce cimetière à assister à l'enterrement d'un être très cher. Une bonne raison de me sentir seul aujourd'hui : je suis seul. Seul à regarder les deux employés des pompes funèbres descendre le cercueil dans la fosse prévue à cet effet.
Notre cher, mon cher disparu n'a pas attiré foule pour ses derniers instants de présence sur cette terre. 
Une courte épitaphe s'étale sur la plaque de marbre : Marc Malenio 17/02/1975 18/08/2003.
Aucun : " Mon cher fils " , " Mon cher Mari ", " Mon ami ", rien.
Qu'il est triste de mourir dans l'indifférence la plus totale.
Je suis là et je pleure. Le ciel est mon seul compagnon et verse ses larmes de pluie sur ce cimetière. Je pleure sur le défunt, je pleure sur moi, je suis ce défunt. Je suis mort !!

Voilà 3 jours que ma vie s'est achevée brusquement, indépendamment de ma volonté.
Mon meurtrier : internet, l'arme du meurtre : ma bonté !!

Je n'ai jamais été une personne à la vie sociale épanouie. Je me complaisais dans un mutisme et une solitude quasi permanents. Mes mots… ils ne s'échappaient pas de mes lèvres , comme pour tout un chacun, mais de mes doigts. J'écrivais ! J'écrivais pour m'exprimer, pour communiquer, pour passer le temps, pour passer ma colère …  J'écrivais tout le temps.
Il était donc fort logique que je me trouve à l'aise sur le net.
J'y passais mes journées, mes nuits, mes week-ends, mes moindres instants de libres.

Mes rares amis et amies me disaient toujours, tu es trop gentil, ta bonté te perdra !
Quelle clairvoyance ! Jamais phrase ne fut aussi juste.
Je devenais un accroc des " chats ", ces lieux de discutions où se retrouvent bon nombre de personnes en perdition.
Il est fou de constater le nombre de gens à problèmes qui circulent sur ces " chats ".
Et moi, moi à la vie si calme et si morne, je commençais à m'intéresser à ces gens.
- Marie, 37 ans, dont le mari était violent et alcoolique .
- Stéphanie 22 ans que le petit ami avait plaqué.
- Isabelle 28 ans, divorcée, qui avait perdu la garde de sa fille de 6 ans.
- Patricia 18 ans, qui n'avait jamais eu de petit ami à cause de son physique disgracieux.
- Laurence aux tendances suicidaires.
- Géraldine ne trouvant pas de travail et étant couverte de dettes.

Je les écoutais toutes avec sincérité, m'intéressant à ces femmes que je ne connaissais pas et que je ne connaîtrai jamais. Pleurant avec elles sur leurs malheurs, souffrant avec elles . Je m'immisçais petit à petit dans leurs vies, devenant leur ami, leur confident, la seule personne à les écouter et à les conseiller.

Je souffrais de ces malheurs et pourtant chaque minute passée à les écouter, à tenter de les résorber, chacune de ces minutes m'apportai un bien-être incroyable.
Je me sentais utile, nécessaire. Enfin, je n'étais plus un simple citoyen lambda, je devenais l'Ami.
Certaines tombèrent amoureuses de moi, ou bien le crurent tellement je leur apportai ce dont elles manquaient : l'écoute, la tendresse, la sincérité. Je les aimais toutes à ma façon. Je m'investissais avec sincérité et passion

Le nombre de mes conquêtes dans la vie réelle pouvait allégrement se compter sur les doigts d'une seule main. Non pas que je n'eusse aimé des femmes, seulement la solitude était la seule compagne avec qui je pouvais m'entendre à long terme. J'aimais les femmes, oh oui, je les aimais, mais aucune d'entre elles ne parvenaient à me faire oublier le bien-être que je ressentais dans les bras de ma " maîtresse ", la Solitude.
Quant au sexe ? Le sexe sans sentiments ne m'intéressais pas. Baiser pour assouvir ses instincts bestiaux, ne représentait pour moi aucun intérêt, aussi me passais-je assez facilement de tout rapports sexuels durant mes longs moments de célibat.
(indice n°1 : l'accusé n'a jamais eu de relation durable avec une femme. Il a une vie sexuelle morne et pauvre provoquant chez lui une frustration !)

Puis, un jour vint celle par qui le malheur arriva. Oh, je ne puis lui en vouloir, après tout elle n'a jamais vraiment cherché à me faire du tort, tout cela ne fut qu'un concours de circonstances , de mauvaises circonstances…

Julia, c'était le doux prénom que lui avaient donné ses parents. Douce et tendre Julia. Triste Julia . Toi pour qui je m'investis tant .

Julia avait 14 ans, je l'avais rencontré par hasard sur le " chat " sans même savoir son âge au début. Dès les premiers mots, je ressentis en elle une détresse effrayante. Je commençais à écouter ses problèmes, à tenter de la réconforter, avant de m'enquérir de son âge.
Oui, bien sûr, elle avait 14 ans, et alors ? Aurais-je du occulter ses souffrances du fait de son âge ? Aurais-je du lui dire que je me foutais de ses problèmes et qu'elle était trop jeune pour que je puisse l'aider ? Je ne le pense pas et je ne l'ai pas pensé à l'époque.

Je passais beaucoup de temps sur le net à discuter avec elle. A l'écouter, à tenter de la convaincre que le monde n'était pas si pourri et qu'elle pouvait espérer y trouver son bonheur.
Mais elle voyait tout en noir, se sous-estimait, se trouvait moche et grosse .
La vie ne semblait pas l'intéresser. La vie ne semblait pas s'intéresser à elle. Elle me disait errer ainsi de jours en jours sans vraiment y prendre goût, sans avoir d'attentes ni de désirs, de passions ni d'occupations. Une vie bien triste à l'âge où on devrait profiter au maximum de la vie, loin des incertitudes et des contraintes du monde adulte.

Elle avait peu d'amis et le peu qu'elle avait, elle refusait bien souvent de les voir.
Je tentais de la pousser à sortir, moi qui restais cloîtré chez moi. J'essayais de l'intéresser aux choses de la vie, à l'art, à tout ce qui aurait pu lui faire découvrir une passion.
Mes efforts étaient vains. Elle ne s'intéressait à rien. Elle ne s'intéressait à personne. Elle n'intéressait personne. Personne à part moi, là, derrière mon ordinateur, qui usait de toute ma fougue pour essayer de lui apporter le moindre espoir d'une vie agréable.
Je ne comptais plus mes heures, je me lançais à corps perdu dans la recherche d'un attrait quelconque qui aurait pu la sortir de cette spirale infernale de déprime.
Qu'il est dur de sentir une fille aussi jeune sombrer dans le néant sans ne rien pouvoir y faire ou presque. Parfois je me sentais si désarmé face à elle.
Comment parler à une fillette de 14 ans lorsque l'on est un adulte solitaire et renfermé ? Alors je lui parlais en adulte et je pense qu'elle appréciait qu'enfin on ne lui parle pas comme à une gosse. Loin de tenter de lui faire la morale, j'essayais juste de lui pointer du doigt les côtés positifs de la vie, en espérant qu'elle se dirige dans cette direction et qu'elle les découvre elle même .
Mais toutes les incertitudes, les quêtes et les douleurs de l'adolescence semblaient se décupler en elle, et moi, tel un buvard, je m'imprégnai de ses malheurs, de ses tristesses, de ses doutes.

Son plus grand doute, son plus grand complexe, comme presque toutes les filles de son âge était son physique. Elle se trouvait grosse et moche. Comment lui en vouloir? Comment en vouloir à une jeune fille de son âge, en pleine croissance, en pleine évolution tant mentale que physique de complexer quand la dictature de la mode est sans cesse présente. Qui un jour osera intenter un procès à tous ces magazines, tous ces publicitaires ventant un corps parfait, sans la moindre once de graisse ? Qui osera les accuser d'homicide par insouciance ? Combien de jeunes filles ont-elles tenté de se suicider, oppressées sans cesse par cette image d'un corps parfait qu'elles ne pourront jamais obtenir. Cette quête de perfection qui leur gâche la vie, leur adolescence et parfois les conduit vers la mort.
Boulimie, anorexie, suicides, un tribu bien cher payé pour quelques exemplaires vendus.

Julia, comme toute les filles de son âge, sous le joug de cette dictature de la perfection, se sentait moche et grosse.
Comment convaincre une fille que je n'avais jamais vu du mal fondé de son opinion ? Longtemps je cherchai à la convaincre qu'elle n'était pas si moche qu'elle pouvait le croire et que quand bien même, le physique n'est qu'une enveloppe et que c'est ce qu'elle contient qui est important. Bien sût, tout cela était peine perdue. Les adolescents sont les plus réceptifs aux phénomènes de modes et ces mots ne pouvaient pas lui faire oublier les quolibets qui pouvaient fuser de la bouche des ados lorsqu'ils décident de se moquer de quelqu'un.
Je ne sais pas pourquoi, au fond de moi je restais persuadé qu'elle n'était pas aussi moche qu'elle me le disait, aussi, lui demandais-je d'essayer de m'envoyer une photographie d'elle.
Une de ses amies ayant un appareil photo numérique, Julia en profita pour faire prendre un cliché aux abords de la piscine municipale.
(pièce à conviction n° 3 : une photographie de la victime en petite tenue a été retrouvée sur le disque dur de l'ordinateur personnel de l'accusé !!!)

Julia était loin d'être moche, elle avait même un charme juvénile . Je me pris de tendresse pour elle assez vite. Je l'appelais ma puce, cherchais sans cesse à la consoler, la réconforter sur tout.
Je lui avais donné mon numéro de portable lui demandant de m'appeler dès qu'elle en ressentait le besoin ou l'envie. Mais c'est bien souvent moi qui prenais les devants quand je sentais qu'elle n'allait pas bien…
(pièce à conviction n° 4 : liste détaillée des appels reçus par le numéro 06.21.05.66.92, numéro du téléphone cellulaire de la victime. Nombres d'appels proviennent du numéro 06.23.21.35.44 , numéro du téléphone cellulaire de l'accusé !!!)

Julia devenait par moment ma petite sœur, ma fille, mon amie …..
Elle occupait divers rôles selon les jours et ses humeurs. Bien souvent triste et déprimée, je tentais de la faire sourire un peu. J'adorais les rares moments où je l'entendais rire au téléphone. Je me sentais de plus en plus utile, alors que je délaissais de plus en plus mes autres " patientes ". N'ayant plus assez de temps et d'énergie pour les autres, je me consacrais corps et âme à cette petite fille qui avait su m'émouvoir, me bouleverser par sa candeur et la noirceur de ses idées.

Des parents divorcés, un petit ami qui l'avait plaqué parce qu'elle refusait de coucher avec lui, des complexes sur son physique, des amies qui la délaissaient, tous les évènements de sa vie semblaient lui rappeler que l'existence pouvait être triste et sans espoir. Parmi cette noirceur envahissant son esprit de plus en plus chaque jour, je restais l'étincelle pouvant éclaircir l'espace d'une fraction de seconde les ténèbres de son quotidien.
Je m'évertuais à la rassurer, à lui dire qu'elle était mignonne, qu'elle trouverait un garçon sympa qui ne penserait pas qu'à la baiser, que ses parents arrêteraient de se déchirer, qu'elle restait leur petite fille malgré leurs disputes incessantes, que la vie pouvait parfois être belle et qu'après la pluie vient le beau temps, et avec lui, souvent, la beauté éblouissante de l'arc en ciel, trésor de la nature s'il en est.
Je lui disais tout un tas de banalités, mais avec une sincérité et une tendresse suffisante pour que parfois mes mots lui tirent un sourire. Dans ces rares moments j'étais aux anges, ma puce souriait enfin. J'imaginais ses lèvres se tendrent en un sourire enfantin, alors un sourire niais recouvrait mon visage. Mais ces moments étaient rares, je sentais la détresse l'envahir de plus en plus chaque jour. 
Je la sentais parfois si perdue, si proche du gouffre que mes oreilles se bouchaient pour ne pas entendre ce mot fatidique que je redoutais le plus au monde. Mes yeux se fermaient souvent, ne voulant plus se rouvrir de peur de voir ce mot s'afficher sur l'écran : SUICIDE !

L'instant tant redouté ne tarda pas. Un jour où elle était encore plus déprimée que les autres, elle m'avoua qu'elle envisageait sérieusement d'attenter à ses jours.
Ce mot me glaça le sang, mon souffle se coupa pendant plusieurs dizaines de secondes, mes yeux se fermèrent espérant ne plus voir ce maudit mot. Pourtant il était toujours présent sur l'écran, agressif, narquois.
Je l'appelais alors, il était 10h00 du matin, je m'en souviendrai toute ma vie, euh, non toute ma mort maintenant.
Je saisis le téléphone d'une main tremblante, composai fébrilement son numéro. Elle tarda à décrocher. Mon sang se glaça dans mes veines, et s'il était trop tard, si elle avait déjà mis ses menaces à exécutions? Mais non, heureusement, elle décrocha au bout d'un temps qui me parut interminable. Ma puce était encore vivante. Des larmes roulèrent sur mes joues. Je ne sus pas si ces larmes étaient provoquées par la joie de la savoir encore vivante ou bien par l'image de Julia morte qui avait traversée mon esprit. Je ne le sais toujours pas. Tout ce que je sais ce que je pleurais en lui parlant. Je pleurais en essayant de la rassurer. Je pleurais en essayant de la convaincre de ne pas faire ce geste stupide. Je pleurais en l'implorant de me laisser la rencontrer avant qu'elle ne tente de mettre fin à ses jours.
Je pense que seule l'amitié que j'avais su faire naître en elle l'avait convaincue d'accepter de me voir. Mes larmes peut-être avaient-elles aussi contribué à cette décision.
Toujours est-il que j'habitais à 300 kilomètres de chez elle. Je lui fixais rendez-vous devant l'église (stupide je sais, mais l'église reste toujours l'endroit le plus facile à trouver dans une ville.) 3h30 plus tard soit à 14h00 vu le temps que nous avions passé au téléphone. Elle me promis de m'y attendre.
Sans même prendre le temps de vraiment m'habiller je sautai dans ma voiture en direction de chez elle. Roulant à vive allure, les larmes brouillaient souvent ma vision et il ne fut pas rare que les lois de la force centrifuge ne se rappellent brutalement à ma voiture lors de virages serrés.
Je me hâtais, le temps m'était compté. Je savais qu'elle ne m'attendrait pas si j'arrivais en retard. Cette fille que je ne connaissais pas quelques semaines auparavant était devenue la personne la plus importante de ma vie. Plus importante que mon père, plus importante que ma mère, plus importante que ma propre vie. Un élan d'affection me poussait vers elle de plus en plus. De l'amour peut-être, un amour sincère mais un amour contre nature.

En cet instant, alors que je roulais à 180 km/h, le regard troublé par les larmes, je su que j'aimais cette jeune fille. Ridicule sensation que l'amour quand il se porte sur une personne de la moitié de son âge. Pourtant, que pouvais-je y faire ? Sommes-nous maîtres de nos sentiments? Je ne le pense pas non, et quand bien même , j'étais convaincu que seul cet amour que je portais à Julia pouvait la tirer des griffes acérées de cette salope qui charmait bon nombre d'adolescent : la mort par suicide.
Alors pourquoi aurais-je tenté de contrôler cet amour, de le maîtriser, de le faire taire?
C'est cet amour qui me guidait vers elle, qui me donnait maintenant l'énergie suffisante pour la rejoindre. C'est cet amour qui, j'en étais sûr, me permettrais de trouver les mots pour la convaincre de ne pas faire ce stupide geste. C'est cet amour qui peut-être lui apporterait un peu de joie, de confiance, de bonheur.

Enfin j'arrivais sur la place de l'église de son village. Je me garais brutalement le long du trottoir sous le regard réprobateur des passants. Je bondis de ma voiture et me précipitai vers mon amour, ma puce, Julia.
Elle fût surprise de me voir arriver sur elle tel un boulet de canon, je lu la peur dans ses yeux.
Me voyant approcher d'elle, la peur lui conseilla la fuite. Je la rattrappais de justesse par le bras. Elle poussa un cri, des passants se retournèrent et observèrent la scène.
(témoin n°2 : Monsieur André Monieux affirme avoir entendu crier la victime alors que l'accusé, que Mr Monieux a formellement reconnu, tentait de la tirer de force par le bras pour l'emmener dans sa voiture.)

Affolée, Julia usa de son seul moyen de défense , ses ongles, et me lacéra le bras, faisant couler le sang . .
(pièce à conviction n°2 : de la chair et du sang appartenant à l'accusé ont été découvert sous les ongles de la victime.)

Je ne ressentit pas la douleur physique lorsque Julia planta ses ongles dans ma chair, non, la douleur que je ressentais était mentale. Mon amour avait peur de moi. Quelle horreur ! Comment avais-je réussi à faire naître ce sentiment chez elle? 
Je me ressaisis au plus vite, repris mon calme, adoptais ma voix la plus douce et lui dit :

- Julia, je t'aime, suis moi, on trouvera une solution. Je t'en supplie, fais moi confiance !!

Elle lut alors la douceur et la tendresse dans mon regard et je vis la peur quitter le sien. La résistance se fit moindre, mon étreinte également. La douceur prit le dessus de part et d'autre.

- Suis moi avant qu'un passant n'appelle la police, ma puce.

Et Julia me suivit, sans résistance, monta dans ma voiture me regardant avec tendresse. Je lu l'amour dans ses yeux, je savais que j'avais alors gagné, qu'en ce jour bénit des dieux, j'avais vaincu la mort, le suicide, cet acte désespéré qui emporte chaque année nombre d'adolescents.
Je démarrai sur les chapeaux de roues afin de m'éloigner de cet endroit où l'esclandre avait attiré les badauds.
(témoin n°3 : Mr Laurent Circut a reconnu formellement la voiture de l'accusé, une Renault 19 vert bouteille immatriculée 2356 XR 66 dans laquelle il a vu l'accusé attirer de force la victime).

Le lendemain matin, la police enfonçait ma porte. Je dormais encore. Le bruit me réveilla, et les premières images que je vit furent une cohorte de policiers surexcités, arme au poing, doigt sur la détente, me visant, tandis que deux malabars me tombaient sur le râble pour me passer des menottes aux poignets tout en récitant leur texte avec haine :

- Marc Malenio, je vous arrête pour le meurtre de Julia Lekovitch …

Je n'entendis pas le reste, tentant de me débattre, je reçus un coup derrière l'oreille, d'une violence incroyable qui m'estourbit.

Le procès débuta rapidement, l'affaire avait fait grand bruit et tout le monde était pressé de me voir condamné.

Au fur et à mesure que le procès avançait, les preuves s'accumulaient contre moi. Je restais des heures assis là, sur le banc des accusés, sous les regards dégoûtés de ma famille et de mes amis et sous les regards haineux des parents de ma petite puce qui pour une fois se retrouvaient réunis sans même penser à se quereller, unis qu'ils étaient par la douleur, la souffrance, la peine, les larmes et la haine à mon encontre. 

Les témoins défilaient devant moi, apportant leurs témoignages accablants. Ceux ayant assistés à la scène de l'église, ceux qui avaient reconnus ma voiture, mes voisins racontant que je restais tout le temps enfermé chez moi sans jamais y recevoir de femmes. Ma famille et mes amis dévoilant que j'avais toujours été quelqu'un de renfermé.
Le médecin légiste expliqua comment Julia avait été violée et comment je lui avais ensuite fracassé le crâne avec une pierre, m'acharnant sur ce joli visage à peine sorti de l'enfance.
Chacun me dévisageait, cherchant dans mon regard une lueur d'humanité, de regrets, de peine. Mais mon regard restait impassible, illisible, vide. Vide, tout comme mon cœur l'était, tout comme ma vie l'avait toujours été avant que je ne rencontre cette jeune fille qui fit de moi, l'espace d'un instant, un homme heureux.

Jamais je ne cherchais durant les journées entières passées dans ce tribunal à me justifier ou à me défendre. Pourquoi l'aurais-je fait d'ailleurs? Julia était devenue la seule raison de ma vie et désormais elle était morte et tout était de ma faute.
Alors oui, j'étais prêt à assumer cette faute et à me laisser cracher dessus par la foule avide de justice.

La journée au tribunal, la nuit en cellule, je passais des semaines sans dire un seul mot. Mon regard ne s'attardait plus sur rien, se contentant de suivre le mouvement de ma tête, de regarder devant moi. Un regard vide, un regard de zombie, un regard, plus mort que vivant.
Je dormais peu, me contentant de rester allongé les yeux grands ouverts. Dès que je les fermais, le visage ensanglanté de Julia venait imprimer mes rétines. Je ne cessais de revivre ces premiers instants passés avec mon amour, ces derniers instants de Julia. Parfois, je pleurais, mais j'occultais vite le sentiment qui provoquait ces larmes et qui me rappelait que j'étais encore vivant. 
Je passais mes nuits à tenter de ne penser à rien. A me concentrer sur ce vide qu'était désormais ma vie. Mais qu'il est dur de ne pas penser, et bien souvent son sourire traversait mon esprit, alors je me levais d'un bond rageur et je frappais avec force le mur de ma cellule à m'en faire saigner les phalanges. Puis, les mains ensanglantées, je retournais m'allonger sans même ressentir la douleur. Je me demande encore comment aucun os de mes mains ne se brisèrent sous la fureur des coups. Plus rien ne m'atteignait , plus rien ne me faisait souffrir, les coups de poings dans les murs, les coups de matraques des policiers haineux, les murs de ma cellule, le regard haineux de ma famille, des témoins ou des parents de Julia. Rien de tout cela ne réussissait à m'émouvoir. Rien de tout cela ne me tirait une seule larme. 
Je restais impassible à la souffrance et à la douleur, que ce fut la mienne ou celle des autres. Une seule chose réussissait encore et toujours à me faire déverser des flots de larmes : la vision du dernier sourire que Julia me lança ce jour là.

La dernière pièce à conviction soumise aux jurés ne fit que conforter tout un chacun du bien fondé de leur opinion : deux courts films à caractères pédophile mettant en scène deux jeunes fille d'à peu près l'âge de Julia, nues, se masturbant sous l'œil de l'objectif avaient été retrouvés sur le disque dur de mon ordinateur.
Dès lors, j'étais fini, condamné avant même que la sentence ne soit prononcée.
Les jurés me regardèrent un à un, me lançant des regards haineux. Je les regardais, toujours aussi vide, aussi las, tel un zombie, un mort-vivant avec un regard d'outre-tombe.
Désormais plus rien n'avait d'importance pour moi. Les pleurs de la famille de Julia, les insultes de ma famille, les cris de haines, les injures, les crachats, les brutalités des policiers chargés de m'amener au tribunal.
Mon avocat avait la partie perdue d'avance, il le savait dès le 1er jour où je lui dis que je ne ferai rien pour me défendre. Alors, malgré tout, il faisait acte de présence et tentait tant bien que mal d'essayer de me défendre, non pas par compassion, mais tout simplement pour sa propre réputation.

Le jour de la sentence arriva . Tout le monde était présent dans le tribunal, prêt à me lapider de leurs injures. Les jurés n'avaient pas eu besoin de bien longtemps pour délibérer et étaient tous tombés très vite d'accord sur ma culpabilité et sur la sentence à m'infliger.

J'entendis donc la sentence avec toujours autant d'impassibilité. Ma froideur glaçait l'assistance. Tous éclatèrent de joie en apprenant que j'allais passer ma vie en prison. Même mes parents avaient un sourire sur les lèvres. Imaginer ses propres parents sourire en apprenant que leur fils va passer sa vie en prison, cela aurait dû me détruire, mais il n'y avait plus rien à détruire en moi. Tout était mort, ma volonté, mon envie, ma passion, mon cœur.

Je me levais donc pour suivre les policiers chargés de me raccompagner en cellule. Je jetais un dernier regard vide vers cette foule emplie de haine : mes parents, mes amis, les témoins, la mère de Julia… Le père avait du craquer, il n'était pas présent. Qu'importe, il me restait tant d'années à me ressasser tout ce qu'il s'était passé ce jour là.
Pourquoi avait-elle agi ainsi ? Pourquoi n'avais-je pas réagit autrement ? Peu importe, le temps était désormais révolu. Il s'était arrêté quelques semaines auparavant, le jour même où je la pris dans mes bras...

La sortie du tribunal fut très houleuse. Tout le monde se bousculait pour me voir, me toucher, m'insulter, me cracher dessus, me prendre en photo, m'interviewer. Les policiers avaient fort à faire pour contenir cette foule. Qu'elle idée aussi de me faire sortir ainsi sachant que tout le monde m'attendait.
Occupés à repousser les journalistes avides de sensations, les policiers ne prirent pas garde à cet homme qui avait pleuré des jours durant en me regardant au tribunal. Le père de Julia, larmes roulant sur les joues, s'approchait de moi d'un pas déterminé. Je pu voir le reflet du soleil sur le revolver qu'il tenait dans sa main. Il le brandit vers moi. Alors, dans un ultime geste, mains attachées dans le dos, je repoussait le policier chargé de me protéger d'un coup d'épaule et tendit mon corps en direction de l'arme. J'entendis juste la détonation. Aucune douleur, aucune tristesse, aucun regret, rien. La balle m'atteint en plein cœur, en plein vide.

Ma vie s'arrêta pour la deuxième fois aux pieds de ces marches sous le regard apeuré de la foule criarde qui était prête à me lyncher quelques secondes auparavant.

28 ans !!! 28 années de vide venaient de s'achever brutalement sans même provoquer le moindre sentiment de compassion ni de tristesse.

Je me retrouvais là, hébété, ne sachant plus ce que je faisais ici, qui j'étais. Pendant plusieurs minutes je contemplais le mouvement de foule. J'écoutais les cris, les hurlements. Je regardais des policiers se jeter sur un homme armé, d'autres s'agiter autour d'un corps sans vie, ensanglanté. Le mort me semblait si proche. D'un coup je réalisais !! Ce mort, c'était moi !!!
Ainsi j'étais mort ! Et pourtant j'étais debout, là, parmi cette foule bruyante. Des gens me traversaient le corps de part et d'autres. Etrange sensation que de sentir la présence d'un corps en soit.
Je m'éloignais, pas à pas, à reculons ! Même la mort ne me permettait pas d'échapper à tout cela. Cruelle désillusion !! Même la mort me rejette, me trahit.

Et me voilà, trois jours plus tard, au cimetière, sous la pluie, observant ces hommes mettre en tombe mon corps enfermé dans une cage de sapin. Personne pour me pleurer. Ma famille n'a même pas daigné assister à mes obsèques. 
Pour eux je suis un pédophile meurtrier, comme je le suis pour tout le monde d'ailleurs.

Comment tout cela a-t'il put arriver? Comment les évènements s'étaient-ils enchaînés pour aboutir à ce triste résultat ?
J'ai beau y réfléchir, je n'ai aucune réponse. Pourquoi Julia a-t'elle agi ainsi ? 
Tout s'était pourtant passé au mieux. Je l'avais amenée dans un coin tranquille, en bordure de forêt. Nous nous étions assis sur l'herbe et là, je lui avais ouvert mon cœur, lui dévoilant tout mon amour, ma tendresse, ma passion.
Elle me regardait avec des yeux suintant de bonheur. Son sourire s'agrandissait au fur et à mesure que je lui parlais. Le bonheur se lisait sur son visage. Elle partageait mes sentiments. Tout devenait beau autour de nous. Les ténèbres occupant son esprit se dissipaient petit à petit. Elle commençait à entrevoir la vie d'une autre façon. Dans sa course effrénée vers le bonheur, elle commençait à distancer la mort qui la guettait.

Je la pris dans mes bras avec passion. Je sentis son corps contre le mien, sont souffle sur mon cou, ses larmes de joie tomber sur mon épaule.
Je déposai un baiser sur ses lèvres. La douceur de sa peau, la fraîcheur de son baiser firent de moi à cet instant précis, l'homme le plus heureux du monde. 
Et là, soudain, je ne sais ce qu'il me prit, mais une idée affolante me traversa l'esprit. La femme que je tenais dans mes bras était une fillette de 14 ans. Un amour impossible venait de naître. Un amour impossible dans ce monde si strict, si réglementé. Un amour qui risquait de nous apporter à elle et à moi plus de peine que de joie. Alors je me levais brusquement, lui tendis la main pour la relever. Je la tirais brusquement par le bras, lui intimant de me suivre, ce qu'elle fit sans résister mais me jetant un regard interloqué tout de même. Tout en marchant, je lui expliquais que notre amour était impossible, que tout le monde tenterait de nous séparer, qu'il ne nous restait plus qu'une seule solution à envisager. Une terrible et douloureuse solution….

Il nous fallait attendre, attendre que son âge ne soit plus une barrière, plus une menace à notre amour, une attente longue, douloureuse, triste. Mais tout comme moi, elle était prête à faire ce sacrifice. Quelle merveilleuse petite femme avais-je rencontré.

Il était temps maintenant pour Julia que je la raccompagne chez elle. Elle monta dans la voiture après que je lui eu ouvert la portière. Je pris place à côté d'elle. 
Une fois arrivé en ville, je lui demandais de m'indiquer la route pour la ramener devant chez elle. Après avoir traversé rues et ruelles, elle me fit signe de m'arrêter. 
Un dernier baiser et elle descendit de la voiture me donnant rendez-vous pour le lendemain sur le net. Et je repartis le cœur léger , en direction de mon appartement à 300 km de là.

Ce n'est que le jour du procès que je compris que l'adresse à laquelle elle m'avait demandé de m'arrêter était située à plus de 300 mètres de chez elle. Pourquoi avait-elle agi ainsi ?
Pourquoi m'indiquer une fausse adresse ? Peut-être la peur que ses parents ou un voisin ne la voit sortir de ma voiture? Je ne sais pas. Tout comme je ne sais pas ce qu'il se passa sur le trajet qui la séparait encore de sa maison. Sans doute une mauvaise rencontre. Toujours est-il que si j'avais pris la peine de vérifier qu'elle entrait bien dans une maison, ou si je lui avais demandé si c'était bien là qu'elle habitait. Si j'avais attendu un peu, je ne sais pas, mais si je n'avais pas agi ainsi, peut-être ma puce serait-elle encore vivante et moi aussi par la même occasion. 
Qu'importe maintenant, tout a joué contre moi, contre elle, contre nous, contre notre amour.

Elle est devenu victime et moi pédophile. Mon seul tort, ma bonté et le goût de la curiosité qui me poussa à télécharger deux films pédophile parmi les centaines que j'avais téléchargés de tout genre. Un disque dur de 40 GigaOctet emplis de fichiers multimédia en tout genre : exhibitions d'arts martiaux, vidéo clips, bande annonces de films, clips porno classiques… et deux clips pédophile.

Voilà , les employés des pompes funèbres viennent de finir consciencieusement leur travail. Ma tombe est désormais achevée. Plus personne ne viendra maintenant s'y rendre pour l'entretenir ou y déposer des fleurs.
Je n'ai plus rien à faire dans ce cimetière. La pluie s'est arrêtée. Le ciel lui-même s'arrête de pleurer sur mon sort.

Je n'ai maintenant plus qu'une idée en tête : retrouver ma Julia. Maintenant nous nous trouvons dans un monde où l'âge n'a plus aucun sens, où il n'y a plus de barrière à notre amour. Il ne me reste plus qu'à la trouver. J'ai toute l'éternité devant moi pour cela...

FIN

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Esprit de corps…

" Putain de bordel de merde d'embouteillage à la con. Ils peuvent pas se presser un peu tout ces cons là au lieu de se traîner. Putain c'est pas vrai ce qu'ils peuvent conduire comme des salauds quand même . "

Oui, je suis toujours un peu énervée en voiture, mais il faut quand même dire que les autres ne font rien pour arranger les choses. Il est 16h55, je dois être à 17h00 chez Madame Garmont pour garder son fils Quentin. C'est pas une tendre la dame Garmont. Jamais un sourire, jamais un mot gentil, mais enfin elle paye bien et son fils est un adorable gamin de 7 ans. Et puis de toute façon je n'ai pas le choix, j'ai besoin d'argent pour payer mes études, sinon croyez-moi que je préfèrerais passer mon samedi soir dans les bras de mon amoureux. Mais voilà, j'ai 21 ans et mes parents n'ont pas les moyens de me payer mes études alors faut bien que je me débrouille comme je peux.
J'avais le choix entre ça ou bosser dans un Mc Do à servir de la merde aux clients et à me faire insulter par des petits cons plus jeunes que moi qui se prennent pour des cadors car ils ont un statut supérieur aux mien. Encore, quand ils ne tentent pas d'abuser de la situation pour vous peloter dans un coin .
Quand je dis que j'avais le choix ? Non, en fait je n'avais plus le choix, j'avais déjà fait la tentative du Mc Do. Dès le deuxième soir le petit chef avait pris et ma main et mon tablier dans la gueule pour avoir poser sa main sur mes fesses.
J'étais devenue persona non grata .
Bah, qu'importe, j'étais bien mieux à m'occuper de gamins plutôt qu'à passer mes soirées dans les odeurs de fritures pour un salaire de misère.

J'avais déjà quelques habitués dans la liste de mes clients ce qui me permettais d'avoir du travail tous les week end ou presque. Des gens gentils habituellement, enfin, à l'exception de Madame Garmont. Mais après tout ce n'était pas elle que je gardais mais son fils, alors tout allait bien.

" Aller, avance la ta merder connard. C'est bien la peine d'avoir une voiture puissante pour rouler à 2 à l'heure !!!! "

Impossible de me calmer dans les embouteillages, mais je suis pourtant une fille très bien élevée et très calme, même si cela est difficile à croire lorsque l'on me voit au volant.

Et voilà, 5 minutes de retard, je sens que la mère Garmont va encore me faire une scène.

Je sonne à la porte, elle s'ouvre brutalement. La femme me regarde avec un air méchant.

" Vous êtes en retard. J'ai pas que ça à faire de vous attendre. Quentin dors, il est un peu souffrant. Je reviens demain à midi. Votre argent est sur le meuble du salon. "

" Désolée, les embou…. "

Même pas le temps de lui répondre, elle a déjà franchit le pas de la porte et marche dans l'allée du jardin en direction de sa voiture. Elle ouvre la portière, met le contact, accélère à fond et démarre sur les chapeaux de roues.
Je ne l'avais jamais vu aussi en colère. Hé bin, une chance pour son mari qu'elle soit divorcée. Heureusement que j'ai besoin d'argent et que son fils est adorable, sinon je l'aurais déjà envoyé chier la mégère.
J'entre dans la maison, une ravissante petit maison d'ailleurs, tout confort, rien ne manque. Télévision grand écran, magnétoscope, lecteur Dvd , ordinateur, chaine hifi, cuisine super équipée, joli petit jardin, enfin tout pour être heureuse. Mais bon, certaines personnes ne savent pas profiter des avantages que la vie vous apporte et préfèrent sans cesse se plaindre ou bien se montrer agressives.

Je dépose mon manteau sur le canapé cuir et monte l'escalier qui conduit à la chambre de Quentin.

J'entre dans la chambre que l'obscurité a gagnée, les volets n'étant que légèrement entrouverts.
L'enfant dors sur le coté, emmitouflé dans ses couvertures. Inutile de le réveiller. Je le laisse dormir et redescends pour potasser mon examen de lundi. Je m'installe à la table du salon et sors mes cours et mon bouquin que j'avais amené avec moi.

Ouahou, j'en ai marre des maths : des racines carrés, des logarithmes Népériens, des courbes, des primitives et de tout ce qui défile sous mes yeux et mes stylos depuis plus d'une heure.
Enfin, j'entends une voix derrière moi :

" Bonjour Mélissa ".

Je me retourne, Quentin se tiens juste derrière moi à quelques mètres.

" Mon dieu, mais c'est vrai que tu es malade mon poussin , tu es tout pâle. Tu es sur que ça va ? "

Quentin me regarde droit dans les yeux et me dit d'une voix calme.

" Tu sais, la mort existe, je l'ai rencontré ! "

" Mais que dis tu là Quentin, tu es sur que tu vas bien ? "

" Oui, maman est partie ! "

" Oui, elle était très énervée aujourd'hui. "

" Oui, papa a téléphoné tout à l'heure et ils se sont encore disputés. Puis j'ai renversé mon chocolat par terre et elle s'est énervée contre moi. "

" C'est rien mon poussin, ne t'inquiètes pas, cela lui passera. Je suis sur qu'elle t'aime ta mère. C'est toujours dur quand les parents se séparent. Ils se disputent tout le temps, mais avec le temps cela passe. Tout passe.
Tu veux manger quelque chose ? "

" Non merci, je n'ai pas faim. On peux jouer ensemble s'il te plait ? "

Il était adorable cet enfant. Jamais un caprice, jamais un mot déplacé, jamais une colère. C'était vraiment l'enfant le plus adorable que j'avais à garder. Je l'aimais beaucoup et je crois qu'il m'aimait beaucoup aussi. Nous passions souvent les soirées à jouer ensemble. Play Station, ordinateur, jeux de sociétés , jeux de cartes tout y passait. De temps en temps nous regardions un dessin animé ensemble ou bien un film qu'il choisissait dans la Dvdthéque.
Après m'être fait battre au rami et au poker, nous avons regardé toy story. Il commençait à faire faim et je suis allé me préparer à manger. Je lui avais bien proposé quelque chose à grignoter mais il avait refusé. Il avait pas l'air dans son assiette.
D'habitude il voulait tout le temps que je le prenne dans mes bras et là, alors que je lui avais tendu les bras, il avait refusé, sans doute la peur de me refiler sa crève , c'est tout lui ça. Toujours gentil et attentionné. Un amour de petit garçon.
Nous avons regardé Toy Story tranquillement. Il était concentré sur ce dessin animé qu'il avait vu maintes et maintes fois. Moi je mangeais tranquillement le sandwich que je m'étais préparé.
Soudain il se retourna vers moi et me dit d'un air calme :

" Tu sais Mélissa. Je crois que nous ne sommes pas seuls à la maison ! "

" Pourquoi dis tu cela ? " Demandais-je interloqué. " Ta mère est partie , il n'y a que toi et moi ici. "

" Non, tu sais j'aurais jamais cru qu'il y avait tant de monde ici ! "

Je me mis à éclater de rire :

" tu es vraiment trop toi. "

Il sourit, et replongea dans son dessin animé.

Une fois le dessin animé terminé, je me levais pour débarrasser l'assiette dans laquelle j'avais amené mon sandwich . En revenant de la cuisine je lui dis :

" Aller mon poussin, il est l'heure de dormir un peu. "

" Je dors déjà " me dit-il d'un air triste.

" Oui, ça se voit, tu as l'air fatigué, très fatigué . "

Il sourit en me regardant. Je me dirigeais alors vers les escaliers. Quentin me suivit de près. Je montais les marches une à une les faisant grincer sous mes pas.

" Ils doivent m'attendre " dit Quentin derrière moi.

" Qui ça mon poussin ? " Dis-je surprise.

" Je sais pas. Eux ! "

" Oh, tu as vraiment besoin de sommeil toi. Tu verras cela ira mieux demain. "

J'entrais dans la chambre de Quentin. L'obscurité emplissait maintenant la pièce . J'allumais les lumières de la pièce et me dirigeais vers le lit. Les draps étaient étrangement déformés, je les levais afin de préparer le lit pour que l'enfant puisse dormir.

" Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah. Mon dieu !! " M'écriais-je d'effroi. " Non, c'est pas possible. "
Quentin se trouvait là, allongé dans le lit. Sa peau était d'un blancheur cadavérique excepté un endroit quelque peu plus bleuté sur le côté droit du front.
Malgré la peur, je me retournais pour constater que Quentin se trouvait également derrière moi.

" Je te l'ai dis Mélissa, la mort existe. Je l'ai rencontré. " dit-il en me regardant tendrement.

" Mais que se passe t'il. Je suis devenu folle ? " Hurlais je en tombant à genoux.

Quentin s'approcha de moi et me saisit la main. Un froid immense envahit mon corps. Je me mis à grelotter. Aussitôt l'enfant me lâcha la main .

" Excuses moi. Je ne dois pas te toucher. Ils ne veulent pas. "

" Mais qui ne veux pas ? Qu'est ce qu'il y a ? Je suis en train de cauchemarder . JE vais me réveiller. Ce n'est pas possible autrement. "

" Mélissa. S'il te plait , ne pleure pas. Ils voulaient venir me chercher tout à l'heure mais je leur ai dit que je voulais passer une dernière soirée avec toi. Tu as toujours été si gentille avec moi. Je voulais pas partir sans te dire au revoir, tu comprend ? "

" Mais partir où ? De qui parles tu ? Je ne comprends plus rien. "

" Je ne sais pas qui ils sont, ni où ils veulent m'emmener, mais je sais que j'ai de la chance qu'ils veuillent bien venir me chercher. Tu sais, il y a plein de personnes ici qui attendent depuis si longtemps qu'on vienne les chercher. Je ne peux pas refuser de partir, tu comprends ? "

" Non, je comprends rien. Plein de personnes où ? Tout cela est impossible. " Dis-je en pleurant. " Tu es mort ? c'est cela ? "

" Tu sais, Maman a été méchante avec moi. Quand elle m'a fait tomber, je lui ai dis que j'avais très mal à la tête, mais elle m'a dis que cela passerait. Puis, j'ai commencé à avoir froid et je me suis endormi doucement. Quand je me suis réveillé. Je me suis levé et pourtant j'étais toujours couché dans le lit. Des gens sont venus me voir, des gens sans visages et m'ont dit que j'avais la chance de pouvoir les suivre, une chance que beaucoup attendent ici. Mais je savais que tu devais venir. Je voulais juste passer une dernière soirée avec toi. Tu comprends ? Je voulais pas te faire peur, ni te faire de la peine, juste te voir avant de partir. "

Ses yeux tremblaient mais pourtant aucune larme ne roulait sur ses joues.

" Je comprends mon poussin. Tu ne me fais pas peur. Mais je comprends plus rien. Je ne suis pas sûre de comprendre ce que je suis en train de vivre. Tu es bien mort alors ? "

" Je sais pas. Je crois oui. Ils sont là maintenant. Il faut vraiment que je les suive sinon ils vont me laisser là. Merci Mélissa ! "

Juste le temps d'esquisser un sourire et Quentin disparu.
Je me retournai vers le corps sans vie de ce jeune enfant si adorable.

Je me souviendrais toujours de cette soirée. Toute ma vie. J'y ai beaucoup repensé. A ce que je fis après également. Quand je dévalais les escaliers pour aller appeler la gendarmerie. Je me souviendrais aussi quand ces hommes en blanc emportèrent le corps de Quentin. Comment les gendarmes m'emmenèrent avec eux. Comment les légistes conclurent que la mort de l'enfant remontais à peu près à l'heure de mon arrivée dans la maison. Comment pendant le procès la mère me rejeta la faute dessus. Comment je fus jugée coupable pour cet homicide involontaire. Comment on me prit pour une folle quand je racontais que j'avais passé la soirée avec le fantôme de l'enfant et que c'était pour cette raison que je ne m'étais rendu compte que si tard de sa mort. Comment également la mère s'en sortit grâce à un avocat payé à millions alors que je n'avais qu'un avocat commis d'office. Je me rappellerais toujours de tout cela, toujours.
Mais je me rappellerai surtout du sourire de Quentin juste avant de partir, de cet enfant qui voulut passer une dernière soirée avec moi…

FIN

Le courage de dire "je t'aime"

Chacun d'entre nous à sa définition du courage. Pour certains, se lever seul face à tout le monde pour exprimer ses idées est un signe de courage. Pour d'autres, ce sera de se jeter tête en avant sans réfléchir dans une maison en proie aux flammes pour sauver la vie d'un enfant. Plonger du haut d'une falaise au risque de se broyer sur les récifs en contre-bas afin de réaliser un beau plongeon dans une mer bleue. Sauter à l'élastique du haut d'un pont. Sauter en parachute. Défendre une pauvre vieille face à une horde de jeunes malfrats. Monter sur le ring face à un colosse. Partir à la guerre avec le sourire. Rouler à fond en voiture sur une autoroute à contresens..
Pour moi la notion du courage est toute simple, enfin la notion d'un courage qu'il m'a manqué et que je regrette amèrement jour après jour, un acte à la fois si naturel et pourtant si difficile, celui de dire je t'aime…..

L'une de mes phrases préférée à toujours été les mots ne sont rien, seuls les actes comptent, et pourtant trois mots ont suffits à briser une partie de mon être. Trois mots non dits, trois mots qui n'ont jamais voulu sortirent de ma bouche alors que j'avais tant besoin de les crier.
Qu'il est dur pour moi de vivre avec cela sur le cœur.
Voilà maintenant deux ans que je vis avec ce poids sur mes épaules, avec ce fardeau sur mon âme. Deux années durant lesquelles les larmes s'écoulant de mes yeux n'ont jamais réussies à alléger la masse de mes regrets.

Et pourtant, il est des gens pour qui ces mots sont tout simples, qui les jettent à tort et à travers aux oreilles des gens qu'ils croisent. Ne leur demandez pas de le prouver par des actes, ils en sont incapables, seuls les mots comptent pour eux et à partir du moment où ils les disent vous devez les prendre pour argent comptant . Des mots, rien que des mots, toujours des mots.

Ma philosophie fût toute autre. J'ai toujours privilégié les actes à ces mots si facile à dire, tentant de me convaincre qu'ils parlaient d'eux-mêmes et qu'ils n'avaient besoin en aucune façon d'être appuyés par ces mots devenus à l'heure actuels si banals tellement ils étaient utilisés pour un oui pour un non. Maintenant, je ne suis plus convaincu par cette philosophie, sinon pourquoi en souffrirais-je à ce point de n'avoir pu les dire alors que je les pensais si fortement.

A qui devaient-ils être destinés ??? A une femme ? Non ! à un homme. Un homme qui compte énormément pour moi, un homme qui m'a aimé et que j'ai aimé sans jamais le lui dire.

Tout a réellement commencé à la mort de ma grand-mère. Mon grand-père, malvoyant , se retrouva seul chez lui avec l'immense peine d'avoir perdu la femme avec qui il avait vécu près de 60 années. Son seul désir était de continuer à vivre et mourir dans la maison qu'ils s'étaient achetés tous les deux . Ses yeux étaient un handicap lourd à supporter pour un être vivant désormais seul et qui plus est de constitution fragilisée par le poids des années. Sa démarche mal assurée ajoutée à son manque d'acuité visuel faisaient de lui la victime potentiel d'un accident domestique.

Cet homme, que je connaissais finalement si peu, même si je l'aimais déjà beaucoup devint alors une personne à part dans ma vie, l'espace d'une année.

Je passais dès lors plus de temps avec lui. L'amener chez des spécialistes des yeux afin de savoir si un traitement ou une opération était possible pour lui rendre un peu de son acuité visuelle, l'amener chez le médecin, l'amener en course, l'aider à remplir les diverses paperasseries qui empoisonnent l'existence devenaient des actes habituels pour nous.

Parmi tous ces actes de la vie quotidienne qui au final ne faisaient que nous rapprocher l'un d'eux, était devenue non pas un calvaire, mais une dure épreuve que je me devais de surpasser chaque semaine : Emmener mon grand-père déposer des fleurs devant le columbarium contenant les cendres de ma défunte grand-mère.
Qu'il était dur pour moi de soutenir ce vieil homme en pleurs devant une plaque de marbre, maugréant contre le destin qui, disait-il, aurait du le choisir en premier. Comment rester impassible devant tant de tristesse et de désarrois ? Voir ainsi cet homme qui avait toujours été fort, d'un coup perdu, de voir les larmes rouler sur ses joues, entendre les pleurs jusque dans le moindre de ses mots. Lui l'homme toujours enjoué que j'avais connu dans ma jeunesse, l'homme qui ne cessait de rire et de dire des bêtises pour faire sourire les autres, cet homme si fort, ayant connu la guerre et les affres de la vie, cet homme que j'estimais déjà beaucoup était capable de pleurer. C'est con de dire cela , surtout dans de telles circonstances, mais c'est beau un homme qui pleure, et cet homme que je soutenais de peur qu'il ne s'écroule sur le gravier aussi bien à cause de la faible constitution de ses jambes que par la tristesse qui le tenaillait était beau.

Et je me tenais à ces côtés la peur au ventre. Peur de le prendre dans mes bras pour le consoler, je restais distant. J'avais honte de moi dans ces moments là, honte de ne pas lui apporter tout le réconfort qu'il méritait, tout le réconfort que j'avais envie de lui donner, mais voilà, bien que certains disent le contraire, l'éducation reste ancrée en vous et bien souvent devient une entrave à votre liberté d'agir. Elevé dans l'habitude de ne jamais montrer ses sentiments, comme si cela était un signe de faiblesse, je reproduisais le schéma que l'on m'avait inculqué et j'en souffrais énormément.
Je restais là sans rien faire face à cet homme qui avait besoin d'une épaule pour pleurer. Je haïssais cette lâcheté qui s'emparait alors de moi, cette frousse qui m'empêchait de prendre mon grand-père dans mes bras et de le laisser pleurer tout contre moi. Cette peur de montrer ouvertement mes sentiments, cette frayeur de me laisser aller. Tout cela était pour moi alors un signe de faiblesse inimaginable. Maintenant je sais que la faiblesse est de ne jamais dire ce que l'on ressent, de ne jamais se laisser aller, de ne jamais pleurer.

Il est trois évènements singuliers qui me resteront toujours en mémoire à propos de cette année si particulière. Trois événements qui n'ont rien d'exceptionnels en soit mais qui pour moi sont emprunts de tendresse et de complicité , des moments magiques qui me font encore sourire quand j'y repense.

Vu que les médecins ne pouvaient envisager une opération pour améliorer la vue de mon grand-père atteint de dégénérescence maculaire, une maladie atteignant les personnes de plus de 50 ans et qui se traduit par une baisse progressive de la vision et notamment une perte de la vision centrale ce qui ne rends pas aveugle mais altère suffisamment la vision pour empêcher de lire, de conduire, de regarder la télévision, un peu comme si une pastille se trouvait au centre de votre vision. Inopérable, s'aggravant au fil du temps il ne reste, aux personnes atteintes de cette maladie qu'à s'habituer à celle-ci et apprendre à vivre avec.
Une des premières possibilités offertes aux malades est de suivre des cours de rééducation de l'œil afin de s'habituer à ne plus regarder par le centre de la vision comme on le fait tous naturellement mais à s'entraîner à regarder par les côtés.
Aussi, pris-je rendez-vous chez une spécialiste et forçais presque mon grand-père à aller la voir. La patience n'étant pas le fort de mon aïeul, ni du reste de la famille d'ailleurs, caractéristique héréditaire à laquelle je n'échappais pas non plus, mon grand-père en eu vite marre de ces séances, d'ailleurs à m'en souvenir, je crois qu'il n'en avait suivit qu'une seule.
La jeune femme, fort charmante au demeurant, qui avait, je pense , la subtilité de porter des jupes assez courtes sur ses cuisses galbées afin de vérifier la faculté qu'avaient ses patients à voir lorsqu'ils le voulaient vraiment, avait fort à faire avec un homme aussi têtu que celui que je lui avais amené.
Je me rappelle encore mon grand-père s'énervant lorsque la femme lui demandait de s'appliquer un peu et de faire des efforts et maugréant à la sortie en disant qu'il ne remettrait plus les pieds dans cet immeuble et qu'il n'était plus un gamin pour être traité de la sorte. C'était un homme charmant mon grand-père, mais il avait un foutu caractère et lorsqu'il avait décidé de ne pas y mettre du sien, il était impossible de lui faire changer d'avis.
Aussi, la solution de la rééducation fut-elle vite avortée. La deuxième possibilité pour améliorer quelque peu la vie des personnes atteintes de dégénérescence maculaire est un appareil pas très sophistiqué qui est en fait composé d'un plateau se déplaçant horizontalement dans les directions des 4 points cardinaux permettant ainsi de déplacer une feuille de papier imprimé sous l'objectif fixe d'une caméra positionnée au-dessus du dit plateau. Le tout relié à un poste de télévision permettait de lire en grand format sur l'écran, les petits caractères imprimés sur la feuille.
C'était à mon sens un outil très pratique pour cet homme qui avait toujours adoré lire et qui cherchait des occupations pour passer les longues journées solitaires que la vie lui avait infligée.

Malheureusement un appareil de ce type n'est pas aisé à trouver, aussi nous nous débâtâmes avec un ophtalmo pour obtenir au plus vite un de ces appareils. Mais voilà, cet appareil demandait également une certaine gymnastique afin de pouvoir réellement permettre de lire un texte par son intermédiaire et, la patience, mon grand-père n'en avait toujours pas, aussi l'appareil fut-il vite mis au rencard, une loupe lui ayant été préférée, même si celle-ci ne pouvait remplir tous les avantages de cet appareil fort coûteux..
J'avais eu beau, à plusieurs reprises, le forcer à apprendre à maîtriser la bête, rien n'y fit, aussi, devant tant d'obstination, je me vis contraint de baisser les bras. Peut-être avait-il peur que je ne vienne plus le voir s'il pouvait lire son courrier tout seul, je n'en sais rien, mais de toute façon je n'avais aucune envie de lui gâcher l'existence en le forçant à faire des choses qu'il ne voulait pas .
Reste le troisième événement, enfin plutôt le gadget qui devait permettre de faciliter la vie à mon grand-père : une montre parlante. Mon Oncle lui avait commandé cette montre je ne sais où et il est vrai qu'elle avait fière allure. La breloque, enfin si on peut l'appeler ainsi vu le prix de la montre, résonnait à tout va dans la maison. Une montre parlante, cachant en son sein une femme qui indiquait l'heure de sa charmante bien que métallique voix lorsqu'un bouton était enfoncé. Autant dire que la montre indiquait l'heure bien plus souvent qu'on ne le désirait. Un bac+3 était nécessaire pour le réglage de l'objet, avec une notice imprimée en caractères que même des lilliputiens auraient eu du mal à lire vu leur petites tailles. Une notice écrite en caractères minuscules pour une montre destinée à des malvoyants, je crie au génie !!!!
La montre faisait également office de réveil, et il était impossible de la mettre en silencieux, obligé que j'étais de lui indiquer une heure à laquelle sonner. Le chant du coq résonnait alors et venait percer vos tympans, ou bien la voix de la même femme robot, répétait sans cesse l'heure à laquelle vous lui aviez indiqué de sonner.
Cette montre était sans cesse l'objet d'attention tellement il était aisé de la dérégler sans le faire exprès par une simple pression sur l'un de ses boutons. Aussi je passais chaque semaine, ou presque, de longues minutes à la régler de nouveau et sans cesse en sa présence, j'entendais, selon les moments, la voix métallique ou bien le coq chanter, afin de nous indiquer qu'il était l'heure de se réveiller alors qu'aucun de nous n'avait encore sombré dans une somnolence réparatrice.
Mon grand-père était un filou, et s'il est bien des qualités qu'on ne pouvait lui retirer, c'était bel et bien son intelligence et sa culture. C'était un homme qui avait appris à parler quasiment en autodidacte des langues telles que l'anglais, l'espagnol, l'allemand, l'italien me semble t'il et également un peu de russe.
Aussi, bien souvent, du coin de l'œil, alors que je l'observais sans qu'il ne s'en rende compte, je pouvais le voir réaliser des actes dont il se disait incapable, et également le voir lire, dans les magasins certaines étiquettes lorsque j'avais le dos tourné. Mais qu'importe, je savais bien que plus que l'aide aux actes quotidiens , ce qu'il avait besoin était un peu de présence, et même si parfois, moi qui déteste les obligations et les actes à répétitions hebdomadaire, je n'avais pas une énorme envie de passer mon samedi après-midi dans les magasins après une longue semaine de travail dans les champs sous le soleil implacable et un samedi matin éprouvant à recueillir les fruits que la nature et les engrais avaient fait pousser sur les arbres fruitiers, une fois en présence de mon grand-père, toute cette fatigue disparaissait en voyant le sourire sur son visage lorsque j'arrivais pour le voir.
Mon grand-père avait pour seul compagnon d'infortune un chien, enfin si on peut appeler ainsi l'animal tellement il était devenu moche suite à une maladie contractée après le décès de ma grand-mère. Il est vrai que le chien , issu d'une lignée de fox-terrier, était un peu irascible, de plus suite à sa maladie, il avait des problèmes de peau qui non seulement lui donnait une allure des moins charmantes mais qui également , était à l'origine d'exhalaisons difficilement supportable qui s'échappait du corps du re présentant de la race canine. Cependant , il faut rendre grâce à ce chien d'avoir résisté à la maladie beaucoup plus longtemps que le vétérinaire ne l'avait prévu. Mon grand-père n'aurait jamais tenu le coup sans ce fidèle compagnon qui lui permettait chaque jour d'avoir une raison de se lever, de marcher un peu pour l'emmener en promenade pour qu'il puisse faire ses besoins et de s'accrocher à la vie.
Ma seule crainte fût toujours que ce chien ne quitta trop vite cette terre, sans laisser le temps à mon aïeul de s'habituer à la disparition de la femme de sa vie. J'avais espéré qu'il tienne un minimum de six mois après le décès de ma grand-mère. Jamais je n'avais imaginé qu'il survivrait à mon grand-père.
Le rite hebdomadaire n'aurait été complet sans une visite au supermarché du coin afin de faire les courses et de remplir le frigidaire de produits lui permettant de subsister et de tenter de le ragaillardir quelque peu.
Je me souviens, je lui laissais toujours pousser le caddy, il aimait bien cela, je ne sais pas si c'est parce que le véhicule lui permettait de mieux se tenir sur ses jambes ou bien si c'était pour démontrer qu'il était encore capable de se débrouiller, toujours est-il qu'il était toujours le conducteur de l'engin non motorisé qu'il maniait avec maestria et une dextérité assez incroyable vu la fragilité qu'il se dégageait de sa personne dès qu'il était redevenu simple piéton. Il n'avait aucunement besoin de moi pour trouver tous les produits de la liste qu'il avait lui même rédigé, d'ailleurs, si ce n'était le fait de l'amener en voiture et de taper le code de sa carte bleue, je crois que je ne lui aurait été d'aucune utilité pour cet acte de la vie quotidienne.
Les semaines passaient et tous les samedis je répétais les mêmes gestes : prendre la voiture, aller chez mon grand-père, régler sa montre, lui lire son courrier, regarder la liste des courses, l'amener au supermarché, faire les courses, les charger dans le coffre de la voiture, s'arrêter au cimetière pour déposer des fleurs devant le columbarium ou reposait ma grand-mère, retourner chez mon grand-père, décharger les courses du coffre, les rentrer à la maison, les ranger, discuter un peu, faire quelques bricoles puis reprendre la voiture pour retourner chez moi. Rien de bien passionnant en somme, une petite après-midi réglée comme du papier à musique mais qui ne cessait de nous rapprocher l'un de l'autre. Les semaines passaient, les saisons également, les émotions aussi. Du sourire de me voir, à la grimace de mon départ en passant par les larmes au cimetière, toutes les émotions de ce monde étaient concentrée en un après-midi.
De la chaleur étouffante de l'été, nous passâmes à la fraîcheur des fins de journées de l'automne puis à la froidure de l'hiver.
Tout se déroulait sans anicroches jusqu'au jour où….
Mon oncle était de court passage chez mon grand-père et il trouva que celui-ci avait le teint jaunâtre. Le médecin, sur appel de mon oncle, vint visiter mon aïeul et lui conseilla de faire des examens et pour cela de se rendre à l'hôpital.
Et mon grand-père entra alors dans une clinique située à quelques kilomètres de chez moi afin de suivre des examens. Son séjour au sein de l'établissement devait ne durer que quelques jours . Il dura toute une vie, toute sa vie.
Jours après jours, il subit divers examens. Jours après jours, je lui rendais visite. Il était là, allongé sur son lit d'hôpital, pressé d'en terminer avec tout cela afin de retrouver son chez soit et son chien. Mourir dans sa maison voilà tout ce qui l'inquiétait et moi chaque jour, je le rassurais, je me rassurais, en lui disant qu'il avait encore le temps et qu'il mourrait dans de nombreuses années dans la maison où il vécut avec sa femme.
Chaque jour je demandais à voir le médecin afin d'avoir des nouvelles sur l'état de santé de mon grand-père. Les nouvelles étaient de moins en moins encourageantes et au fur et à mesure l'espoir s'amenuisait de voir mon grand-père rentrer chez lui. Et pourtant, chaque jour je le rassurais en lui disant qu'il mourrait dans sa maison comme il l'avait toujours souhaité.
Les médecins avaient détecté une grosse tumeur sur l'intestin, un mal à priori trop avancé pour pouvoir le résorber. Et pourtant, chaque jour je faisais comme si de rien n'était, donnant à mon grand-père des nouvelles de son chien et lui disant que son meilleur ami était aussi impatient que lui de le voir rentrer.
Qu'il est dur de mentir à quelqu'un qu'on aime. Qu'il est dur de lui mentir en le regardant dans les yeux sans se mettre à pleurer. Une fois dans la chambre d'hôpital je devenais un être fort et sûr de soit. Une fois sortie de cette chambre je redevenais l'être triste et désemparé. Je remontais dans ma voiture et roulais fenêtre ouverte afin de tenter de sécher mes larmes. Combien j'ai pleuré cet hiver là ! Combien j'ai pleuré depuis !
Mon grand-père était condamné, nous le savions, je le savais. S'en doutait-il ? J'avais demandé aux médecins de minimiser l'affaire, de lui laisser de l'espoir afin qu'il se batte. S'il n'était alors plus question de le sauver, puisque les médecins lui accordaient tout au plus encore 6 mois d'existence, le but dès lors était de lui permettre de finir sa vie dans sa maison. Pour cela, une opération était possible. Une opération qui lui aurait permit de sortir de la clinique et de rentrer chez lui même si cela avait pour conséquence de vivre avec une poche directement branché sur l'intestin . J'avais également demandé aux médecins d'éviter de parler à mon grand-père de cette poche. Je ne voulais pas qu'il se laisse aller, je voulais qu'il vive, au moins le temps de retourner chez lui afin de respecter son désir, de respecter ma promesse.
Aussi, pour mon grand-père, l'opération qu'il se préparait à subir était une opération chirurgicale sans grand risque qui lui permettrait d'ici quelques jours de retourner chez lui, de revoir sa maison, son chien, ma grand-mère…
Il avait l'air serein et content, j'avais l'air serein et sûr de moi, mais pourtant je ne l'étais pas, et lui ? L'était-il réellement ?
L'opération se déroula bien et il n'y eut aucun problème. Je visitais ensuite mon grand-père en salle de réanimation. Il délirait, ne sachant où il était ni dans quel monde il vivait. Je ne m'en inquiétais pas plus que cela, ce n'était pas la 1ère opération qu'il subissait et chaque fois pendant la phase de réveil il délirait complètement.
Je me souviens d'une fois, où, alors qu'il était en salle de réveil et qu'il n'y avait ni poste de radio ni de télévision, mon grand-père nous racontait comment Saddam Hussein était en train de se ramasser les bombes américaines sur la gueule et il nous racontait cela avec moult détails comme s'il venait de le voir au journal télévisé.
Là, encore, il délirait. Je ne me souviens plus de ces délires car je ne pensais qu'à une chose, parler au chirurgien afin de savoir si l'opération s'était bien déroulée et s'il y avait une chance pour que mon grand-père rentre chez lui. Alors j'écoutais mon aïeul délirer tout en lui souriant pour le cas où il percevrait un brin de réalité dans tout ce qui se passait. Je tentais à nouveau de le rassurer, puis-je l'embrassais et demandais à voir le chirurgien.
Celui-ci me rassura quant au déroulement de l'opération. Tout c'était très bien passé, mon grand-père avait l'air d'avoir bien subit l'acte chirurgical et selon l'homme il s'en remettrait. Cependant la tumeur n'était pas opérable et demeurait dans l'intestin du patient. L'opération avait seulement consistée à faire un pontage par dessus la dite tumeur afin de permettre à la bile d'accéder au foie pour permettre d'éradiquer la jaunisse qui chaque jour affaiblissait d'avantages les forces déjà amoindries de l'être qui était l'objet de toutes mes attentions du moment .
Mon grand-père se remettait petit à petit de son opération, les chances de le voir s'en retourner chez lui n'étaient pas négligeables et j'en arrivais à croire que je pourrais tenir ma promesse et qu'il verrait son désir se réaliser.
Seulement les jours passaient et les médecins, même s'ils gardaient espoir de le voir sortir, revoyaient à la baisse la durée de vie de leur patient. L'homme était faible et même s'il affichait toujours un esprit sain et une certaine véhémence quand il s'agissait de se plaindre de la durée de son alitement ou de la nourriture des moins savoureuses qu'on le forçait à ingurgiter, il n'en était pas moins affaibli par la jaunisse qu'il avait contracté à cause de la tumeur ainsi que par l'opération. Six mois, Trois mois, tout cela n'avait plus de réelle importance, seul le fait qu'il puisse retourner chez lui m'importais, et je gardais le secret espoir qu'il arriverait à reprendre suffisamment de force pour pouvoir sortir de cette clinique.
Je n'aimais pas les cliniques ou les hôpitaux. Ne pas aimer était un doux euphémisme, je les détestais, les abhorrais, les haïssais, les exécrais, les abominais. D'ailleurs je n'avais moi-même jamais séjourné dans un de ces lieux plus de quelques heures, tout jeune lorsque j'avais du me faire recoudre le cuir chevelu. Pourtant pas faute d'avoir une famille qui fréquentait régulièrement ce genre de lieu. Que ce fût mon père et ses nombreuses opérations aux genoux, ma sœur pour son accouchement, mon grand-père, ma grand-mère, ma nièce. A chaque fois je ne faisais qu'un passage éclair dans ces lieux qui me mettais des plus mal à l'aise et là, pour une fois, une seule fois, je passais tous les jours, de longues minutes dans cet endroit aseptisé, juste pour lui, car il avait besoin de quelqu'un et que j'assumais ce rôle jusqu'au bout, si pesant soit-il.
Puis, un matin, un jeudi me semble t'il. Une infirmière appela à la maison pour prévenir que mon grand-père avait sombré dans le coma durant la nuit. Je me précipitais alors à son chevet. Non sans demander à parler à un médecin au préalable. L'homme me dit que mon grand-père s'était plaint de douleur au milieu de la nuit et qu'il lui avait fait injecter un médicament afin de diminuer la souffrance. Mon grand-père s'était alors endormi calmement. Seulement, au petit matin, les infirmières n'avaient pu le réveiller. Pour l'instant il était dans le coma et personne ne pouvait dire quand il se réveillerait ni s'il se réveillerait.
Ce midi là, je devais manger avec mon oncle qui était venu voir mon grand-père, profitant qu'il était de passage dans la région. Aussi, je passais le temps qui me séparait du repas aux côtés de mon grand-père. Je le regardais là, immobile, un léger ronflement se faisait entendre. Il avait l'air de dormir. Il avait l'air serein. Je ne savais quoi dire, me contentant de le regarder en pleurant. Je ne savais pas s'il se réveillerait, je ne savais pas si je le reverrais vivant une fois que j'aurais quitté la pièce, je savais que c'était alors ma dernière chance de lui dire ce que j'essayais de lui dire depuis des jours. C'était ma dernière chance de trouver le courage de lui dire que je l'aimais. Je saisis alors sa main dans la mienne, la serrant fort, je le regardais, en pensant ces simples mots dans l'espoir de les faire sortir de ma bouche. Des mots si simples et pourtant si dur à dire. JE T'AIME…..
Mais ces mots se bloquèrent une nouvelle fois dans ma gorge, et aucun son ne sortit de ma bouche. Je le regardais, lui au visage si calme pendant que ces trois mots se battaient dans mon crâne, accédant à ma gorge et butant contre ma bouche qui demeurait close. Les larmes roulaient sur mes joues, je ne trouvais pas le courage, ce putain de courage de dire tout simplement ce que je ressentais et là….. Là, je vis alors une larme rouler sur la joue de mon grand-père. Juste au moment où je me débattais en proie avec ma lâcheté, mon grand-père laissa une larme s'échapper de son œil. Lui, dans le coma, je ne sais pas s'il ressentait la bataille qui se déroulait à l'intérieur de mon être. Je ne sais pas si cette larme signifiait toute la tristesse de ne pas avoir entendu une seule fois les mots que je tentais de crier. Je ne sais pas si cette larme était un adieu ou un signe de compréhension. Je ne sais pas… Je ne saurais jamais, tout ce que je sais c'est que cette larme, je la revois sans cesse rouler sur cette joue et qu'elle hante bien des moments de ma vie. Je sais qu'à tout jamais je regretterais ce manque de courage devant mes sentiments, je sais que je regretterais toujours de ne pas avoir su lui dire que je l'aimais, et même si je sais qu'il a ressentit cet amour tout au long de l'année qui nous a rapprochée, je sais combien il aurait été heureux de les entendre ces mots et que moi, comme un pauvre lâche que je fût à cet instant là et durant toute l'année qui venait de s'écouler, j'ai préféré garder ces mots en moi.
Je quittais alors mon grand-père en pleurs dans l'espoir de le voir réveillé à ma prochaine visite et m'apprêtais à aller dîner avec mon oncle et mon père avant de repasser le voir tous ensemble. C'est la dernière fois que je vis mon grand-père vivant. J'allais donc rejoindre mon oncle afin de nous rendre au restaurant.
Alors que je goûtais les plats du bout des lèvres, et que l'image de cette larme hantait mon esprit, le téléphone cellulaire de mon père résonna. Ma mère appelait pour nous prévenir que son père était mort, juste quelques minutes après mon départ, qu'une infirmière venait de la prévenir.

Voilà plus de deux ans, et j'y pense encore sans cesse. Tous les jours, à la même heure, une voix métallique s'échappe de la montre de mon grand-père que j'ai conservé et me rappelle cet instant où je n'ai su trouver le courage de lui avouer tout mon amour. Tous les jours depuis plus de deux ans , une petite femme robot me remet face à ma lâcheté. Tous les jours je porte ce fardeau en moi et je ne sais si un jour j'arriverais à m'en débarrasser. Peut-être le jour où cette femme cessera de me rappeler cet instant. Peut-être le jour où enfin, la pile de cette montre sera fatiguée de permettre à cette femme de me rappeler ma lâcheté. Peut-être ce jour là alors irais-je mieux. Peut-être alors ce jour là cesserais-je de pleurer sans raison. Peut-être ….

A mon grand-père...

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