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Se perdre Mary Burlot, mai 2003.
Notitleyet Vianney Le Caër, septembre 2004.
Quotidien usé Vianney Le Caër, septembre 2004.
Destruction salvatrice Vianney Le Caër, novembre 2004.
Eden Christophe Van Kerrebroeck, octobre 2004.
Le billet Christophe Van Kerrebroeck, octobre 2004.
Charlotte Christophe Van Kerrebroeck, octobre 2004.

 

 

  

    Dans « Se perdre », on vit quelques jours en compagnie d’Apolline, qui vit aux Etats-Unis et qui,
 pour une raison professionnelle, revient en France et s’y perd. Elle se laisse aller et ne se reconnaît
 même plus. Elle se met à boire, elle n’est pas le pôle de celui qu’elle désire et s’enfonce dans la
 déchéance petit à petit. Jusqu’au drame qu’elle évitera.

    Mary Burlot est ingénieur télécoms. Elle vit en Allemagne après avoir passé 3 ans à Los Angeles.
 C'est à la suite de longs échanges d'emails avec ceux qu'elle aime qu'elle a eu l'idée de se mettre à
 écrire de petites histoires. "Se perdre" est sa première nouvelle qu'elle vous propose de découvrir
 sur cette page.   mburlot@hotmail.com                                  Son site:  http://www.mburlot.com 

 

            Se perdre

3 Septembre: Apolline, 25 ans, habite Tahiti Way, Los Angeles. Elle vit avec son mec, tous les deux sont français.
Ce matin elle va bosser comme d’hab. Lavée, repassée, habillée et maquillée, elle grimpe dans sa Golf noire décapotée. Elle arrive chez lingus.com, sa boite, va direct à sa place, un bout de table entre deux cloisons bidons. On appelle ça un "cubicle". En effet, c’est cubique: un mètre de haut, un mètre de large, un mètre de fond. 

Son boulot n’est pas compliqué; elle doit cracher des lignes de codes. Elle connaît le langage, elle a appris la chanson et comme tous les jours, elle pond du virtuel. A midi, elle retrouve une quinzaine de gars et quelques nanas sur une terrasse. Elle mange des pâtes. Elle se sent bien, au soleil, à discuter de la vie. Elle a quand même fini, après trois ans ici, à mater l’anglais et aujourd’hui ça lui sert. La boite, c'est une start-up, jeune société, qui peut devenir énorme ou se casser le nez. On lui a promis des stock-options, bouts de papier censés représenter de l’or. Mais Apolline s’en fout pas mal, elle est contente de son salaire et puis, ce n’est pas loin de chez elle. En vingt minutes, ils ont finit de manger et c’est le moment de réattaquer. 

21 heures, elle se taille. Elle passe à l’appart mettre son deux pièces. En Septembre, il fait encore chaud. Elle rejoint sa bande près de la piscine. Au 10876 Tahiti Way, une dizaine de français vivent tranquille, ils sont tous potes. Au milieu des buildings, il a deux-trois bassins et puis un jacuzzi. Il y a aussi un coin barbec, une salle de gym, un sauna. C’est sympa, caché sous les arbres, en face du port de Santa Monica. 

Ce soir, Apolline est creuvée, c’est comme ça, c’est lundi. Elle fait quelques longueurs et va se blottir contre son homme. Elle lui raconte un peu sa journée, lui dit qu’elle est drôlement heureuse, là sous les palmiers. Il écoute, rassuré. Il se dit que pour une fois Apolline ne le gonflera peut être pas avec ce bébé qu’ils voudraient, sur la vie, la mort, l’amour et tout le reste. Apolline soigne sa glande tyrolienne, parait que c'est ça qui cloche, qui l'empêche d'être en cloque. Lui, il attend, il voudrait bien être papa, mais il laisse faire le temps. 

Alban, il est beau, il est grand, et puis il est vachement intelligent. C’est la force tranquille, le mec règlo qui n'a pas de vagues à l’âme. Il a la tête sur les épaules, les épaules bien carrées, le ventre un peu trop rond, des jambes longues, musclées et les pieds sur terre. Il est collé à Apolline depuis sept ans déjà. Ils se sont connus dans le Nord, quand ils avaient 18 ans. Apolline avait quitté les jupes de sa mère, son père, son frère, son chat et le Lyonnais pour courir, à Lille, derrière ses études. Apolline est blonde ou plutôt blondasse. Elle n’est pas très grande sans ses chaussures de drag queen. Elle a du charme, des yeux qui retiennent les regards. Un corps musclé, le dos large. Quelques fois elle est presque belle, elle a quelque chose qui attire les mecs. Mais depuis sept ans qu’elle est avec Alban, les mecs ne la regardent plus vraiment ou bien il la regarde comme on regarde une copine. C’est pour eux une nana macquée, interdiction de toucher. Apolline, ce soir, se fout pas mal de ce que pensent ses potes. Il y a là Olivier, 30 ans, qui s’est trouvé une belle petite poupée. Il prépare le barbec. A côté, c'est Manu, tout maigre, et puis Sylvain, son meilleur copain. Chacun a ramené des trucs et comme très souvent, la bande va se rassembler pour bouffer des saloperies de burgers. 

Elle ne connaît pas tout le monde, aujourd’hui. Il y a des nouveaux qui viennent d’arriver au Lycée Français pour être prof à la rentrée. Comme chaque année, au début de l'été, plusieurs se sont cassés, retour en France, finies les vacances. Et puis en Septembre, des nouveaux, tout frais, tout étonnés d'être là, ont débarqué. Faut refaire connaissance, apprendre à s'apprécier. Apolline a un début de migraine. Elle tape quand même la causette avec ses copines. Alice, la Suisse, Maggie de Normandie et sa colloc Julie. Elles se préparent un samedi au spa coréen du quartier. Elles vont passer quelques heures à se faire tripoter, se ramollir la peau, et surtout elles vont causer. 

Apolline engloutit un burger avec fromage carré. Elle picore des chips, boit quelques verres d’Absolut Mandarin. Elle sait bien que si ça continue, elle va se transformer en bonhomme Michelin. Elle a déjà chopé six kilos depuis qu’elle est là. Tous les matins elle commence un régime qui finit dans le jacuzzi. Elle quitte l’assemblée vers minuit. Laisse Alban, qu’est lancé et qui finira sûrement bourré. La semaine commence bien. Elle prend deux aspirines, une douche, un bouquin et se pieute. Vers quatre heures, Alban rentre, un peu allumé. Elle le sent se coucher et l’entend ronfler. 

Le matin en se levant, elle voit le sac de Dimitri, il doit dormir dans l’autre chambre. Il a sûrement trop bu, il n'a pas du pouvoir rentrer chez sa vieille à qui il sous-loue une piaule à Culver City. Dimitri bosse avec Alban et Manu. Ils sont eux aussi dans une start-up. Ils sont une petite dizaine, font des sites internet. Ca marche pas mal. Ca paye aussi pas mal. 

Apolline avale un kiwi, parait qu'il y a des vitamines dedans. Faut qu’elle se magne, la femme de ménage va débarquer. Elle n’aime pas la croiser, elle se sent mal à l'aise face à elle. Petit bourgeoise friquée qui ne peut même pas passer l’aspi, récurer les chiottes ou laver ses culottes, les caleçons de son homme. Mais à quoi sert le fric si elle ne peut pas le claquer? Quelque part, ça la dérange de gagner plus de tunes que ses parents. Elle n’est pas née dans la misère. Ses parents, quand elle était petite, c’était plutôt le genre baba cool, grosse barbe, cheveux longs, patte d'eph. Elle se souvient des manifs contre le nucléaire, des marches contestataires. Il y a cinq ans quand son petit frère a lui aussi mis les bouts, ils se sont retrouvés à deux, un peu comme des cons. Alors ils se sont jetés dans un million d'activités. Papa apprend l'anglais, l'accordéon, la navigation. Il s'occupe aussi d'un festival d'été, se bat contre la mondialisation, le FN, contre tous les cons. Maman est à fond dans l'ancien club de natation d'Apolline. La voilà maintenant présidente. Grosses responsabilités. Ils ne voient pas le temps passé entre les apéros, les gueuletons, les soirées, et le boulot.

C'est déjà neuf heures. Apolline se douche et puis se mouche. Bah oui, elle a un rhume. C’est sûrement la clim à son boulot, ils sont malades, ils mettent le truc à fond. La voilà repartie pour une nouvelle journée. Elle va passer neuf, dix ou onze heures devant son écran, à bouger les doigts, les yeux. Son mètre cube se trouve dans une grande pièce. Ils sont dix là dedans, tous développeurs, tous à peu près le même âge, le même salaire et la même ambition. L’ambition d’avoir un jour un bureau, un vrai, avec quatre murs, une fenêtre. Parceque dans cette pièce à la con, il n'y a pas de fenêtres, ils sont éclairés par des gros néons glauques. Il n'y en a pas un qui est cent pour cent ricain dans le tas. Il y a quelques Européens, deux-trois Chinois, et puis le paquet d’Indiens. 

Ce matin le chef d'Apolline lui a demandé de passer le voir. Il va y avoir du changement dans sa vie. La boite a un nouveau client sur Paris. Ils ont besoin d’un développeur là-bas. Ils ont pensé à elle, comme c’est son pays, sa langue. Ca ne sera pas long, quelques semaines, un mois, pas plus. On lui a expliqué que ça pourrait lui faire monter des échelons. On lui a mis la pression, il n’y a pas moyen de dire non. Elle se demande si ça lui fait plaisir ou pas. D’un coté, elle va pouvoir revoir son frangin qui habite Paname, descendre dans le Beaujolais revoir papa, maman. Elle va peut-être pouvoir passer chez ses cousins, oncles et tantes, grands-parents. Et puis, sur Paris, elle a plein d’amis, alors elle se dit qu’un petit mois là-bas, ça pourrait être sympa. Mais d’un autre coté, elle va quitter son Alban, ses palmiers, ses tongues. De toute façon elle a moyen le choix. Si elle dit non, fini l'ascension, pas de promotion. 

Alors ce soir elle va dire à Alban que dans six jours elle prend l’avion Los Angeles-Paris. Il va peut-être râler un peu, ça fait quand même un moment qu'ils n'ont pas dormi séparés. Jamais ils ne se quittent, ça va pas être facile. 
Pour le moment elle continue sa vie. Elle s’est inscrite dans un club de natation, elle va deux fois par semaine, le midi, faire des longueurs avec une cinquantaine de gens. Avec elle, il y a des pépés de soixante-dix ans qui ne doivent pas carburer qu’à la vitamine C. Ils sont carrés et tout bronzés. Elle lutte pendant une heure pour les rattraper. Sinon le soir, Apolline, Alban et les autres de la bande ne font pas grand chose. Ils critiquent sans arrêt les ricains, et bouffent des conneries en matant des DVDs. Ils ne sortent pas ou très peu, ils font juste des apéro-bouffes chez les uns, chez les autres. Leur vie est très douce, très ensoleillée. Levé à midi, le week-end, ils vont sur la plage prendre leur petit dej. Après-midi soleil et soirée bouteille. Ils carburent à l’Absolut, tous les parfums leur plaisent. Le dimanche, ils vont faire un volley, les pieds dans le sable, ça délasse. Des fois, ils partent en week-end. Des fois, c’est Vegas, des fois c’est des parcs, des fois c’est le désert. Ils se marrent bien, ils boivent bien, ils mangent bien. Ils n’ont pas d’ennuie, pas trop d’emmerdes. Comme ils sont tous sans famille ici, ils ont adopté ceux d’Alice, la seule à avoir bougé avec ses vieux. Ils ont un grand jardin et c’est souvent chez eux qu'il y a des soirées. Sa mère est instit, son père journaliste. Ils sont cools et écoutent avec attention les petits tracas de cette jeunesse dorée, un peu pourrie par le fric. 

Lundi, il est maintenant dix-neuf heures et Apolline quitte son PC. Elle va s’envoler, dans quatre heures, pour la France. Ca fait un an et demi qu’elle n'est pas rentrée. Elle a pris son vieux blouson bien élimé, fait longtemps qu’il n’est pas sorti. Il a triste mine, elle va l’échanger, dés son arrivée. Elle rentre vite à l’appart, choper sa valise. C’est Alban qui va la conduire. Il en a gros sur le cœur, il y a son Apolline qui s’envole, qui le plante là. Il a bien compris qu’elle n’avait pas le choix. Les voila s’embrassant sous le panneau des départs. Ils ne veulent pas se quitter, savent même pas quand ils se retrouveront. Apolline n’a qu’un billet aller. Ils ont les boules, mais faut se séparer. Voila Apolline dans l’avion, un peu nostalgique. Elle appellera Alban à son arrivée.

Paris, aéroport de Roissy, complètement déphasée, Apolline prend le taxi, direction l’hôtel. Elle attaque dès demain, faut pas qu’elle traîne. Elle rentre sans détour dans la capitale, dans cette ville de stressés. En plus, ce soir il pleut, il fait froid, il y a du vent et elle a un bouton sur le nez.

Apolline est chez le client. Elle a ressorti son tailleur. Elle est un peu coincée dedans. De toute façon elle n’a jamais été très a l'aise dans ce genre de vêtements. Toute la journée, elle bosse comme une folle. Elle ne voit même pas que dehors il fait beau. Il n’y a pas plus de fenêtre à Paris qu'à Los Angeles dans les salles de développeurs. A croire que voir dehors pourrait les déranger, leur faire perdre la ligne, leur couper l’inspiration. Quand elle sort à vingt heures, il fait noir, ça caille. Elle va prendre un pot avec Pierre, son frangin. Ca lui fait du bien. Tous les deux, ils s'aiment bien. Lui, vient d’attaquer la deuxième année du Conservatoire National d'Art Dramatique. Il avait passé trois ans dans le sud, Conservatoire Régional. Là-bas il s’était refait une santé, perdu les trente kilos qu’il avait en trop, et forgé un moral d’acier. Ils discutent tranquillement toute la soirée. Ils se sont toujours adorés, mais ils ont chacun leurs idées et c’est arrivé qu’ils se rentrent dedans. Là, ils sont peinards, parlent de leur enfance autour d’un café. A minuit, ils partent se coucher. 

Apolline bosse comme ça toute la semaine. Elle voit des potes, ça lui fait plaisir. Elle ne passe pas un soir toute seule, ça vaut mieux, sinon bonjour l’angoisse. Les chambres d’hôtel, ce n'est pas fait pour rendre joisse. Vendredi elle prend le train direction Lyon et puis le Beaujolais. Elle revoit ses parents, instant émotion. De là bas à L.A., elle les a toujours appelés trois, quatre fois par semaine pendant plusieurs heures, ça en plus des emails. Elle n’a jamais pu couper le cordon qui la retient à eux. Ils ne se sont pas vus souvent ces trois dernières années, mais ça a toujours été très fort. La voilà donc, au coin du feu, entre ses vieux, à boire un kir. Samedi, elle va faire un tour dans les vignes, voir comment c’est beau, comment rien n’a changé. Dimanche, à seize heures, elle repart, retourne à Paname. 

Lundi, Apolline a lu aujourd'hui que son dieu de la chansonnette allait très souvent dans un Bistrot, pas bien loin d'où elle crèche. Elle n’a rien à faire, cette semaine, à part mater la télé. Alors elle décide d'aller voir là bas s’il y est. Mais elle ne peut pas se pointer comme ça, elle est pas dans l'ambiance, elle est pas du tout prête. Et si jamais il était là?
Elle va chez son frère, lui pique les CDs de son idole, se les passe sans cesse, la soirée durant. Elle est bien, tranquille, dans sa chambre d’hôtel. Pour la première fois depuis qu'elle est à Paris, elle ne téléphone pas à son homme, ni à ses parents. Elle a trouvé quelqu'un d'autre, quelqu’un d’imaginaire, mais qui a toujours été avec elle ou pas bien loin. Elle lui écrit alors une bafouille, rien de bien puissant, de toute façon elle ne le verra pas. Elle ne sait même pas s’il est toujours vivant, paraît qu'il a pas la pêche en ce moment.

Le matin suivant, elle se fait toute belle, uniquement pour celui qu'elle a dans la tête. Toute la journée, elle fait semblant de travailler, mais ne pense qu'à lui, à ce qui peut se passer. Le voir, elle n’y croit pas trop. Elle va juste boire un verre, elle ne va pas trop traîner. Apolline débauche tôt, elle file vers ce bistrot qu'a un nom qu'elle aime bien. Ca y est, elle est devant. Elle entre, elle ne sait pas trop pourquoi mais elle a les guiboles qui flageolent. 
Et puis quelque chose se passe. Elle le voit, enfin, elle croise son regard. Pas capable de dire un mot, elle lui tend son paplare, écrit plus pour elle que pour lui. Il lit. Elle panique. Il la remercie sans sortir un mot. Elle ne sait pas quoi faire ni quoi dire. Dans ses rêves, depuis toujours, elle lui parle, il l'écoute, il lui raconte des belles histoires, il la trouve classe. Dans ses rêves, il n'a pas de visage, elle parle juste à ses chansons. 

Elle reste là, à côté de lui, à le mater vivre sa vie. Peut-être bien qu'elle le fait chier, peut-être bien qu'elle devrait se casser. Lui se barre, mais elle ne peut pas bouger. Elle reste cinq heures, seule, en état de choc, inanimée. Elle ne veut pas quitter ce monde si étrange, si loin de sa réalité.
Il est tard, elle est sonnée, drôlement étonnée d'être toujours là. Elle ne peut pas s'arracher. L'un des serveurs, charmant et charmeur, lui serre des verres. Elle a la tête qui tourne, mais elle est bizarrement bien. Elle sent qu'elle s'échappe de quelque chose. Elle ne contrôle plus ses sourires, ses paroles. Elle rencontre des gens, des hommes principalement. Ils lui parlent, elle répond quelques fois. Et puis tout à coup, elle voit le troquet qui est vide. Elle panique, faut qu'elle rentre. Elle se lève enfin, paye et part. 
Elle a le spleen, elle est complètement patraque. Elle appelle son homme d'une cabine, ne lui dit pas ce qu’elle vient de vivre, elle parle presque pas. Il ne l'a comprend pas. Elle ne l’a pas appelé hier et la voila complètement bourrée à une heure du mat dans un Paris plein d’ennemis. Il est loin, il ne peut rien pour elle. Ils raccrochent. Apolline se ballade dans la nuit, elle revoit sa vie. 

C’est peut être parce qu’elle a vu quelqu’un qu’elle ne pensait pas de ce monde qu’elle a complètement dégenté. Elle repense à son oncle qui lui a dit un jour à la sortie d’un concert: ”Nos héros, et surtout les artistes, sont faits pour que nous ne les rencontrions que dans leurs oeuvres. S'ils font des oeuvres c'est parce qu'ils sont irrencontrables dans la vie. Tout vient d'eux.” Il lui a dit aussi “Réjouissons-nous d'avoir des sujets d'admiration, et admirons-les de loin.” 
Mas ce soir, elle est vraiment mal, grisée par l’alcool, elle a les idées qui flottent. Elle finit par rentrer, elle se couche. Le matin, le réveil se fait dur. Elle a le palet cartonné, le ciboulot déboulonné. Dur de retourner à la réalité. Elle a le goût d’hier soir dans la bouche. Elle se lève doucement, se lave et part. Elle arrive au boulot, elle n'est pas bien. Elle regarde les autres, elle regarde les murs, elle regarderait bien par la fenêtre s’il y en avait une. Elle ne pisse pas une ligne, ne bouge presque pas, elle bobe. Personne ne la voit. A midi elle ne mange pas, n'écoute pas ces gens qu’elle ne connaît même pas et qui se plaigne du temps. A quatorze heures, elle part, sans rien dire, elle ne tient plus, il lui faut de l’air. Elle marche, elle marche et puis elle marche encore. Elle n'a qu’une envie c’est de retourner là-bas, pour un court instant, pour l’éternité. Elle prend une décision. Elle rentre à l’hôtel, téléphone au bureau, dit qu’elle n’est pas bien, qu’elle reviendra demain. Elle part alors faire les magasins. Il lui faut quelque chose de bien. Ce soir, elle retourne où elle s’est perdue hier. C’est comme ça, elle ne voit pas d’autre solution. Après, elle reprendra sa vie, oubliera l'homme réel pour ne garder que les chansons.

Elle y va, elle y est, il est là, elle s’assoit. Elle ne lui parle toujours pas. Lui ne la voit pas, vit sa vie et puis s’en va. Apolline ne bouge pas, elle s’est pourtant promise que ça serai fini. Mais elle s’était aussi dit que cette fois-ci, elle lui dirai un truc. Elle avait même préparé quelque chose. Mais face à lui, les futilités qui l’amenaient ici n'ont pas voulu sortir. Elle reste toute la soirée. Les gens de la veille la reconnaissent, lui sourient. Ils la trouvent sûrement bizarre. Elle part, comme hier, quand le bistrot ferme. Mais qu’a-t-elle donc? Ca ne peut pas durer. Elle s’endort bourrée.

Elle se réveille et vomit. Elle se regarde, ne s’aime pas. Il est onze heures. Elle appèle le bureau, dit qu’elle est toujours malade, qu’ils la verront peut-être demain. Elle reste dans son lit à écouter son idole. Elle plane, elle a mal au ventre, ça fait un moment qu’elle n’a pas mangé. Mais elle n’arrive pas à bouger. Elle repense à hier et au jour d’avant. Comment expliquer ce qu’elle ressent quand elle est là-bas? Jamais avant elle n'était allée seule dans un bar. Jamais elle n’a fait de conneries dans sa vie. Elle a toujours été dans les normes. Elle a été à l’école, a eu son bac à l’heure. Elle a continué, cinq ans dans les télécoms. Pas par vocation, c’est toujours mieux d’être ingénieur que chômeur.
Elle n’a jamais fumé, même pas un tarpé. Elle aime l'eau, le soleil, la vie, sa famille, ses potes. Mais pourquoi maintenant elle trouve qu’il y a quelque chose qui cloche?

Jeudi, dix heures. Elle y retourne. Il est tôt, c’est tranquille. Elle reprend sa place des jours d’avant et attend. Il arrive et puis repart, toujours sans la voir. Elle parle avec des gens, de tout, de rien. On lui fait du gringue. Elle a l’impression de dire des choses intelligentes, d’être le centre du bistrot. Plus elle boit, plus elle parle, plus ce qu’elle dit est naze. Mais elle ne se voit pas, elle croit qu’on la trouve bien. Elle rentre encore défoncée au vin blanc.
3 heures du mat. Apolline a un peu désaoulé. Elle repense aux jours qui viennent de s'écouler. Elle devrait appeler Alban et ses parents. Mais pour leur dire quoi? Comment peut-elle expliquer qu’elle passe ses journées dans un bistrot chicos à attendre qu’un gars, un peu spécial certes, lui jette un coup d’œil, s’intéresse à elle? Comment dire à Alban qu'il n'y a rien de sexuel, que c’est l’estime d’un gars qu’elle recherche, sans savoir comme s’y prendre. Si elle était chanteuse, écrivain célèbre ou si elle avait un beau cul, des gros seins et plein de culot, il n'y aurait pas de problème. La tête haute, elle irait lui dire dans quel état il la met. Elle rêve de faire un truc bien pour que l’autre la regarde, l'admire. 

Il y a autre chose qui débarque dans le cerveau dérangé d’Apolline. Depuis qu’elle a vu son maître, elle s’est retournée sur sa vie. Doucement mais sûrement, elle regarde en arrière. C’est peut-être ça aussi qui fout la merde dans sa tête. Ca faisait 25 ans qu’elle vivait pleinement, toutes voiles dehors, le regard à l’horizon. Elle a toujours bien vécu. Une enfance des plus heureuses et des plus joyeuses. D’abord à la campagne, dans un village d’Auvergne et puis dans le Beaujolais. Adolescente, elle était un peu chieuse, alors elle se calmait les nerfs, tous les soirs, à la piscine. Cinq kilomètres, ça assomme les plus rebelles. Lille ensuite, et plein de stages. Dijon, Paris, Montréal, Ventura, Santa Fe. Elle a vu plein de trucs en vingt cinq ans, elle a fait plein de choses aussi. Elle ne regrette rien, mais se demande s’il y avait moyen de faire autrement. Elle se voit depuis trois ans, passer son temps face à un écran, et ne trouve pas ça très enrichissant. Ca fait déjà plusieurs mois que programmer, ça la gonfle. Mais dans la vie, c’est vachement dur de faire des virages.

Si elle se laisse aller, elle sent qu’elle va s’écarter de ce qu’elle veut faire avec le temps qu’il lui reste sur terre. Elle voudrait bien écrire des bouquins ou s’occuper de gamins. Elle voudrait renager vraiment, se sentir bien zen en se couchant. Elle voudrait aider des pauvres, secourir des martyrisés, sauver des malades, donner à bouffer à ceux qui crèvent la dalle. Mais c’est des mots, ça ne sort pas de sa tête. Elle ne s’est jamais bougé le cul pour les autres, ceux en dehors de son monde. Comment peut-elle changer ça? Bien sur, elle pourrait balancer de l’argent tous les ans à des assoces. Elle aurait l’esprit tranquille, le porte-monnaie léger. Mais elle a peur de se faire entuber par des profiteurs, des entubeurs de donneurs. 
Elle veut être Mère Thérésa, Che Guevara, Zorro ou au moins Renaud. Ces jours-ci elle voudrait être tout sauf elle, cette Apolline ramollie du cerveau. 
D’un coup, elle appelle son boss aux US, lui dit qu’elle plaque tout, qu’il ne faut plus compter sur elle. Il ne comprend pas, lui demande de réfléchir, de rappeler demain. Mais elle insiste, lui dit que c’est fini, que la programmation, les PCs, ce n’est pas sa vie, elle arrête tout, elle ne retournera pas chez le client, ils se débrouilleront sans elle. Elle raccroche, s’endort.

Vendredi matin. C’est sur maintenant, elle est virée. Elle a fait la con, elle a planté sa boite, elle peut dire adieu à son bureau perso. Elle ne l'a même pas dit à Alban, ni aux autres, elle a honte. Qu’est-ce-qu’il va se passer? C’est quoi la suite de sa vie? Elle ne voit pas ou elle veut en venir. Et puis tout ça si vite, sans préavis. Elle revoit Los Angeles, les palmiers, la plage, les copains et puis Alban. C’est ou que ça ne va pas? Pourquoi n’a-t-elle plus envie de rien? Elle ne pense pas à mourir ou a des conneries comme ça. Non, elle voudrait plaire à la terre entière, elle voudrait sortir de l’ordinaire. Mais plus elle traîne dans Paris, moins elle croit en elle. 

C’est samedi, il est midi. Faut qu’elle fasse qu’elle que chose, qu’elle bouge. Elle descend. Dans la rue, les gens sont pressés, ils savent tous ou ils vont et ne sont pas là pour rigoler. Apolline n’a pas mangé depuis un bon moment. Elle a les jambes en coton, et, mollement, elle tombe. Elle sent qu’on la ramasse, qu'on la met dans l’ambulance qui démarre et qui s’élance. On lui prend du sang, on lui remet du sucre. Elle les laisse faire. Et puis l’infirmière lui dit “Vous êtes enceinte, vous le saviez ?” Apolline la regarde et puis se barre. Elle laisse une fausse adresse, faut qu’elle réfléchisse, ça va beaucoup trop vite.
Elle est enceinte. Ca faisait deux ans qu’elle et Alban essayaient sans succès d’agrandir leur monde, de faire pousser un petit bébé. Et puis aujourd’hui, alors qu’elle ne sait plus où elle est, ni ou elle va, elle est enceinte. Ca lui semble si loin cette vie d’avant toutes ses conneries. 
Elle se cache au fond de son bistrot. Toute la journée, la nuit, elle reste là, attablée devant des verres de blanc. Elle ne réfléchit pas, elle ne veut pas retourner dans son ordinaire. Ici, elle est quelqu’un d’autre. On la prend peut-être pour une artiste, une mini-star ou plus probablement pour une pétasse, une allumée. Mais, elle se dit que si elle reste ici, peut-être que quelque chose va lui arriver. 

Encore un samedi. Ca fait deux semaines qu’Apolline a tout plaqué. Elle a changé d’hôtel, ne téléphone plus à personne. Elle squatte le bar. Elle sait qu’on la cherche, qu’il y a sûrement du monde inquiet pour elle. 
Elle n'a aucun contact avec celui qu’elle admire. Plus elle traîne là, plus elle se mure dans un silence engoissant. Elle se tasse dans un coin, regarde et attend. Elle a de moins en moins d’énergie, ne mange pas, mais boit. 
Ce soir, elle ne rentre pas à l’hôtel, n'a pas la force. Elle s’affale dans un coin, bourrée comme une barique. Elle s’endort par terre au milieu des ordures.

Dimanche matin, onze heures, heure de la messe. Un mec en loque, réveille Apolline, lui propose de l’emmener dans son coin à lui, vachement mieux que ce vide-ordure. Apolline, se laisse transporter jusque dans son trou. Le mec la frappe. Elle saigne du nez, du bras droit, du cœur. Il la fout à poil, la touche avec ses mains sales. Apolline n’est plus là, elle se regarde du dehors. Le mec la laisse nue. Il reviendra sûrement plut tard finir son job. 

Ca fait un moment qu’Apolline est seule au milieu de la puanteur. Elle n'est plus saoule et d’un coup, elle pense à ce quelque chose qui pousse peut-être encore dans son corps. Qu’est-ce qu’elle va faire? Qu’est-qu’elle a fait? Quel jour on est? Et d'abord, ou elle est? Faut qu’elle se taille, qu’elle se bouge, elle ne peut pas finir comme ça.
Elle se lève, ramasse toutes les forces qu’elle trouve. Elle sort du trou, avance lentement, rampe et arrive dans la rue. Elle se laisse glisser, ne peut plus rien faire. Il faut que quelqu’un l’aide, mais elle ne peut pas parler, encore moins crier. Il fait noir, ça doit être le soir. Elle reste par terre, inerte. Et puis quelqu’un passe et la voit. Elle s’abandonne.

Apolline ouvre les yeux, elle voit Alban, maman, papa, Pierre. Est-ce qu’elle a retrouvé sa vie? Elle pleure, et eux aussi. Ils ne parlent pas, ne peuvent pas. Elle voudrait les remercier d’être là. Elle voudrait leur dire de rester, de ne surtout pas s’en aller, de ne plus la laisser faire de conneries. 
Apolline reprend des forces. Mais dans sa tête, ce n’est pas encore tout remis dans le bon sens. On a accroché au mur les gentils mots de ses copains, les dessins de ses petits cousins. Tous la supplient de revenir sur terre. Elle reçoit des nounours, des trucs doux, ça lui fait un bien fou. Elle se sent aimée à nouveau, alors, petit-à-petit, elle recommence à s’aimer elle aussi. 

Le bébé est toujours en elle. Il s’est accroché, on lui a dit qu’il avait la pêche. Elle s’en veut d’avoir joué avec la vie de ce petit être. Et puis elle s’en veut aussi d’avoir fait tant de peine à tout son petit monde. Ils n'osent pas lui demander ce qui s’est passé. Qu’a-t-elle fait? Que lui a-t-on fait ? 
Elle n’arrive pas à dire que son histoire est stupide, que, seule, elle s’est perdue, qu'elle les a oubliés, a oublié de vivre. C’est la faute à personne, c’est comme ça la vie. 

On est le 11 mai, Apolline et Alban vivent à Heidelberg, Allemagne. Alban a trouvé un boulot. Ils repartent de zéro, ils ont quitté L.A. Apolline a trouvé un petit quelque chose à faire en attendant tranquillement l’arrivée du bébé. Elle apprend à nager à des gamins, tous les jours, quelques heures. Ca lui crée vachement de bonheur. En même temps elle bûche pour devenir instit. Elle voudrait bien que le petit bout de chou qu’elle sent gigoté dans son ventre ballon, n’ait pas trop d’emmerdes. Ou alors, de toutes petites, juste pour qu’il comprenne comment c’est beau de vivre.

FIN

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Notitleyet ! (extrait)

Je peinais à ouvrir les yeux et la voix lancinante de d'Arcy me déchirait les tympans. Mon radio-réveil affichait 7H46.
Les orgasmes répétés de ma colocataire m'avaient ponctuellement réveillé au cours de la nuit, si bien qu'au bout d'un certain temps, j'en avais profité pour regarder des films que je n'aurai jamais pris le temps de visionner en d'autres circonstances. J'imagine que l'intensité et la longévité de ses ébats sexuels étaient dues au fait qu'elle venait sûrement de trouver un nouveau pote de baise. Je n'avais pas assez dormi et je serai sûrement de mauvaise humeur :

- D'Arcy, petite conne, pourquoi est-ce que tu me réveilles ?
- Parce qu'il est temps d'aller bosser, me balança-t-elle d'un ton ironique, un imperceptible sourire au coin des lèvres.
- Je pointe à l'A.N.P.E., conasse "

Elle jubilait.
Cette petite peste avait déjà tiré les draps et ouvert la fenêtre en grand. Le froid pénétrait mes os et le soleil de Décembre m'était plus insupportable qu'a un vampire :

- Je vérifiais simplement si tu n'avais pas oublié que c'était ton tour de préparer le petit déjeuner ce matin.

D'Arcy était le genre de fille complètement déjantée et qui pourtant demeurait à cheval sur certains principes comme la corvée de petit déjeuner. Une vraie gosse.
Blonde, les cheveux tirés en arrières, de taille moyenne et plutôt fine, l'adjectif " jolie " semblerait être le plus approprié à sa personne ; en plus elle était presque plus fan que moi des smashing pumpkins. Je crois même avoir baisé avec elle une fois mais je devais être trop défoncé pour m'en souvenir.
Je parvenais à prendre la décision de m'extirper de mon lit, d'avancer un pied devant l'autre, d'une façon pitoyable, quasi-pachydermique. J'étais déjà dans la cuisine lorsque je subissais une des remarques satisfaites de d'Arcy :

- Enfin, tu t'es décidé, tu sais qu'on dit que la vie appartient à ceux qui se lèvent tôt le matin.
- D'Arcy, s'il te plaît, ta geule, parvins-je à articuler dans un râle humanoïde.

Le café que je venais de préparer avait un goût de pisse mais possédait au moins une qualité, celle de vous booster la tête lors des matins difficiles. Et en l'occurrence, cette journée s'avérait tellement chiante et banale que pour éviter de succomber aux avances de Morphée, je m'étais senti obligé d'accompagner ma dose de caféine par un bon rail de coke et d'un verre de mon plus fidèle ami : Jack Daniel's.
J'avais cette impression que d'Arcy se complaisait de ma déchéance, que j'étais pour elle un moyen de relativiser sur sa propre vie et sur ses échecs personnels. Après tout, peut-être n'avait-elle pas tort, je n'étais qu'un écrivain raté, trop alcoolique pour écrire et trop shooté pour me ressaisir. Le pire c'est que j'aimais cette vie. Le système social français possédait cet avantage de permettre aux loques humaines de mon genre de survivre dans leur merde grâce au RMI, aux indemnités chômage, à la sécu…
Finalement, en relativisant un temps soit peu j'avais de la chance. D'honnêtes travailleurs français comme d'Arcy me permettaient de survivre dans ma fainéantise et me permettait le luxe de pouvoir passer mes journées a comater dans mon canapé devant des émissions télé poubelles.
La toilette constituait la finalité de ma préparation matinale et d'Arcy eu le plaisir de constater que je n'étais pas si méprisable une fois rasé, lavé et habillé correctement :

- Tu pourrai presque passer pour quelqu'un de normal, plongé dans la vie active comme ça.
- Je te remercie beaucoup d'Arcy, lui répondis-je d'un ton aussi ironique que le sien

Dans le fond, je l'aimais bien ma d'Arcy, après tout, c'était un de mes seuls contacts avec le monde réel, un peu comme une grande sœur, la plus part de mes autres relations étant soit dealers, junkies, ou mortes. D'Arcy, quant à elle, possédait un emploi des plus respectables et qualifié de bon pour la société, elle était employée de banque ; genre, elle comptait des billets de banques ou des trucs comme ça. Ce travail lui prenait pas mal de temps, cinq jours par semaines à raison de six heures par jours : du pur masochisme. Le soir, elle rentrait chez elle après une heure de trajet en métro, elle était plutôt fatiguée mais touchait un salaire à la fin du mois.
D'Arcy venait de quitter notre appartement, je me retrouvais seul. Deux possibilités s'offraient à moi : où je décidais de me rendormir (mais cette solution m'anéantirai dans un pseudo coma pendant toute la journée) où alors me vautrer dans un canapé devant télé-achat de façon quasi-léthargique. J'optais pour la deuxième solution.
Le télé-achat était en fait assez rébarbatif et au bout d'un certain temps je me sentis obligé de zapper de chaînes en chaîne (le salaire de d'Arcy nous avait permis d'acquérir le câble). Je tombais sur MTV, ou plutôt sur ce qui restait d'MTV, depuis sa décadence à la mort de Cobain. Cette chaîne qui se targuait d'être " musicale " faisait subir un lavage de cerveau à ses téléspectateurs sur fond de R'n'B où autre courant pseudo musical pas vraiment original mais franchement chiant.
Alors que j'étais plongé dans le postérieur de Mariah Carey, le téléphone sonna :

- Allô Alex, c'est Martin, je me demandais si tu te sentais d'attaque pour une nuit Parisienne ce soir vers 19H00 ?
- Je suis pas vraiment sur de venir, disons que si je sors de mon coma avant 19H00 je t'appellerai, pour l'instant je suis trop mal pour dormir et trop fatigué pour te parler.

Les nuits Parisiennes avaient quelque chose d'attrayant, une sorte d'esprit de camaraderie ressortait à chaque fois quel je me retrouvais dans ce genre de soirées avec mon meilleur ami Martin. Nous avions organisé ce genre de sorties depuis que nous étions au lycée et désormais nous ne pouvions pratiquement plus nous en séparer. Elles consistaient à aller dans le plus de bars possibles en prenant le plus d'alcool et de drogues que nos corps nous le permettaient tout en parvenant séduire une fille qui daignerait, soit nous inviter dans son logement, soit qui accepterai nos invitations à passer la nuit dans nos domiciles respectifs.
Je ne pouvais résister à l'invitation de mon ami et décidai de l'appeler pour le prévenir de ma présence. Finalement, peut être que cette journée n'allait pas être si horrible que ça…
Martin avait fini un peu plus tôt au travail et se retrouvait donc dans mon appartement vers 14H30. Martin était le genre de gars à tout faire pour ne pas se retrouver au chômage, cette idée lui était insupportable. En conséquence, il avait accepté un minable emploi à durée déterminé dans un entrepôt de produits pharmaceutiques…Cependant, bien que considéré comme étant actif au sein de la société, il avit plutôt l'aspect vestimentaire d'un chromeur de longue date, c'est cheveux contrastaient avec un vieux T-shirt MC5 tout sale, plein de tâche de certaines sécrétions de son corps dont il vaut mieux passer les détails. Mis à part son aspect miteux d'un soixhuitard toujours debout, il était plutôt bien bâti, les épaules larges et un regard droit qui lui avait permis de faire pencher la balance à certains entretiens professionnels :

- Alors, prêt pour le grand soir ?
- Plus que jamais

Avec Martin, l'avantage, c'est que pour toute les soirées qu'il passait, il faisait toujours en sorte que ce soit la plus grande de sa vie, le grand soir comme il disait. Peut-être n'était-il en définitive qu'une sorte d'acharné de l'amusement, de la drogue et du sexe…

Vianney Le Caër, avatarbigbrother@hotmail.com

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Quotidien usé

Enfin ! Au prix d'un effort surhumain, l'homme était parvenu à se dégager des couvertures encore tièdes d'une nuit trop courte pour rêver. Un rapide coup d'œil jeté en fraude au réveil lui indiquait qu'il était déjà trop tard pour se permettre le luxe de rêvasser. Il se hâta vers sa salle de bain trop grande pour un célibataire et parvînt à laisser couler un mince filet d'eau sur la lame émoussée de son rasoir Wilkinson. Tout en se rasant, il aimait, comme à l'habitude contempler son crâne déjà trop dégarni par trente années de passivité. Il venait à peine de s'habituer au blanc immaculé de la salle de bain, qu'il devait déjà faire face à la tentation intense d'une lumière tamisée et d'un somptueux lit deux places qui ne demandait qu'a recevoir un client, s'assoupir quelques instants, pour quelques jours, quelques années…qu'est ce que ça changeait.

Non, il était déjà en retard. Il fit tout son possible pour se dépêcher tout en sachant que c'était perdu d'avance, la partie était déjà jouée. Il mettait quand même en marche la machine à expresso rutilante de propreté ; et c'est dans une somptueuse chorégraphie exécutée au millimètre près qu'il se munit d'une tasse, d'une cuillère a café et de l'aspartam. Au moment ou il refermait le placard des condiments et assaisonnements rangés par date de péremption, la cafetière retentissait de son majestueux Bip-Bip indiquant que son expresso était prêt à être ingurgiter : tout était réglé à la seconde. Tout en buvant trois gorgées de son café Colombien, il décortiquait déjà l'emballage d'un barre céréalière aux 12 vitamines qui lui permettrai peut être de survivre jusqu'à midi. Un coup d'œil jeté par dessus l'épaule en direction de la fenêtre lui appris que la journée s'annonçait pluvieuse, merdique et parisienne. Mais il s'était munis de son pardessus et anticipait déjà le mouvement rotatif qui lui permettrait de fermer la porte de son appartement. Juste après il tournai la clef dans la serrure et s'assurai deux, voire trois fois que la porte était bien verrouillée.

La banlieue l'attendait ; il était au rendez-vous et dégainai une Marlboro light, après tout s'était seulement la douzième ou treizième fois qu'il essayait d'arrêter, pourtant les pubs à la télé l'effrayait un peu, tant pis...Seulement, à cet instant précis, au plaisir qu'il éprouvait au contact de la fumée contre ses poumons gorgés de sang, oui à ce moment si banal mais pourtant intime il venait de se réveiller, sorti de ses songes il était fin prêt pour une journée d'honnête labeur. Il savait désormais avec certitude que seul le trajet jusqu'à son lieu de travail serait sa liberté, son échappatoire d'aujourd'hui et peut être de demain si la terre continuait à tourner aussi vite. Cette demi-heure solitaire passée à marcher et penser à la fois, plongé dans l'atmosphère effervescente du métro parisien et dans celle silencieuse et personnelle de ses pensées. Il pensera ! Peut-être à cette vie de merde pour laquelle chaque homme est formatée, presque préfabriqué, embrigadé, mais rien y fera, les choses sont comme ça, peut être est ce mieux de cette façon, et puis, la majorité des hommes n'y penses guère plus alors, pourquoi cela s'arrêterai-t-il ? Il pourra peut-être, pendant ces trente minutes sacrées, entendre un vieux septagénaire chiffonné et usé par les vents lui souhaiter une bonne journée, peut-être que l'ancien aura même l'outrecuidance d'affirmer que ça fait du bien de voir un peu de pluie de temps en temps. Mais notre homme, un imperceptible sourire au coins des lèvres, plongé dans une confortable hypocrisie lui répondra un bonjour franc, honnête peut être même sympathique avec un peu de chance. Mais quelques mètres plus tard, notre homme réfléchira une dernière fois encore, pourquoi serai-ce forcément un bonjour, à la limite pourquoi pas ? De toutes façon, il était déjà trop tard, il était arrivé au travail, il prenait garde de ne pas oublier de saluer la concierge...

Vianney Le Caër, avatarbigbrother@hotmail.com

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Destruction salvatrice

Enfin il rentrait chez lui après une dure journée de labeur. Fatigué et vanné par un lundi trop arrogant ; il projetait avant même de commencer à escalader les escaliers, à s'avachir dans un canapé moelleux à l'aide d'un psychotrope puissant.
Au cours de son ascension, il croisait un jeune cadre dynamique bien propre sur lui, insolent au point même de lui glisser un bonjour incisif, vicieux et pernicieux dans le coin de l'oreille. Comme s'il ne savait pas ! Comme s'il ignorait toute cette merde à laquelle tout un chacun est destiné. Mais déjà il savourait le contact rassurant et familier de la poignée de porte entre son pouce et son index. Il anticipait l'instant ou il retrouverait sa femme, paraître heureux, gentil et complet.
Et puis tout ça s'envole, projeté avec superbe en plein dans sa gueule. Encaisser, sans broncher. On vient de traverser une zone de turbulences. Une femme encore nue, sa femme, puant encore le sexe d'un après-midi passé à rougir son entrejambe, histoire de changer de cible, voir ailleurs. Des explications-lame-de-rasoir pour une romance brisée. Avoir passé tant d'années à mentir pour en arriver là, à ce gaspillage de vie, si précieuse pourtant. Des cris, des pleurs, des excuses.

Mais les explications, trop chiantes, banalités sorties d'une bouche désormais corrompue. Il faut que ça cesse. Pas en colère, encore moins énervé, juste fatigué. La journée avait été dure. Tan pis pour le mur, tan pis pour sa main, de toute façon tout cela ne lui appartenait déjà plus à l'heure actuelle. Ne pas prendre d'affaires. Partir simplement. Ne pas parler. Juste attendre que ça cesse. Ignorer les mains qui tentent de vous retenir. Ne pas céder face à l'hystérie. Laisser le sang s'exorciser de la main. Rester impassible en prenant la poignée en main une dernière fois. Attendre la liberté qui n'est plus loin désormais.
Courir.

Il aurait préféré que ça se passe autrement, que rien ne soit jamais arrivé. Mais c'est impossible. Désormais, la moisissure l'avait rattrapée, submergée et il suffoquait lamentablement comme un poisson privé d'aquarium.
Dans ce cas là, on laisse une vie derrière la porte mais les pleurs cessent au moment ou elle claque. On ne se retourne pas, peut-être aller dans un bar. Peut-être qu'il s'en fouttait, peut-être que tout redeviendrait comme avant, comme dans un rêve. Peut-être que sa main réduite en bouillie par un mur trop agressif en serrerait une autre un jour. Le mensonge, il y avait songé, mais pas comme çà. Il n'avait jamais menti sauf pour dire je t'aime. L'adultère était plus tranchant qu'une lame de rasoir et son cœur était lacéré. Le sang se répandait en lui et par lui, çà réchauffait un peu.
La spirale infernale des escaliers qui le dévalaient quatre à quatre lui amputait les mollets. Et tout en appuyant sur le bouton d'ouverture automatique de la porte il se rendait compte que le mur avait franchement été méchant. On chiale pas mal. Mais l'air de la rue a déjà pénétré ses poumons, peut être même qu'il survivra.

Il avait préféré s'enfuir face à l'adversité, ses entrailles le brûlaient mais il était immunisé désormais. Cependant, des connasses, il en avait rencontré des milliers mais pas dans ce genre là. Les voitures lui vrillaient les tympans et le souffle venait à lui manquer, fumer tue. Et puis se jeter par terre, rouler jusqu'au caniveau et attendre que la pluie sèche. Ne pas faire attention au sang qui s'égare. Enfin se relever, essayer d'avoir l'air normal, marcher en attendant.
Souffler sans faire attention aux regards qui se pose sur votre plaie béante.
Finalement, on s'accoude à la barrière et à partir de ce point de rupture tout change, tout, sauf les autres. On se sent seul et cependant la vie vaut quand même d'être vécue…parfois. Garder sa motivation, ne pas plonger, pas encore, attendre. Il y a encore trop de monde quand le soleil se couche. Alors pourquoi là, pourquoi à cet instant ? Peut-être pour se faire remarquer, ou quelque chose comme ça. Et puis finalement, le vent nous pousse, dans le dos, le lâche.
Pendant une seconde on croit qu'on a encore des ailes, qu'on pourra encore voler. Mais le soleil du crépuscule chauffe trop fort et le bitume fait mal.

Vianney Le Caër, avatarbigbrother@hotmail.com

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Eden

Lorsque j'ai créé l'univers, au début, ce n'était pas grand chose : juste un jardin, avec quelques humains à l'intérieur. Certains disent que je l'ai créé en six jours ; ils n'ont pas tort mais ce ne fut pas difficile !
Le premier jour, je l'ai passé à brancher une lampe, histoire de ne pas travailler dans le noir. (Oui, il m'a fallu toute une journée pour ça ! Je n'ai jamais été très doué en électricité !! )
Le deuxième jour, je me suis occupé des parois et du plafond, pour lequel j'ai choisi un fond bleu dégradé, très reposant. J'ai veillé à ce que tout soit solide et bien étanche.
Une fois le gros œuvre terminé, j'ai pompé l'excédant d'eau qui s'était infiltré puis j'ai planté les premiers végétaux : quelques arbustes, de jeunes pousses, des fleurs, de l'herbe…
Le quatrième jour, j'ai refait tout l'éclairage ! Et cette fois-ci, j'ai employé les grands moyens, la grosse installation hi-tech ! Une grosse lampe chauffante et mobile (mobile pour que les plantes ne poussent pas toutes dans la même direction) plus diverses veilleuses pour faire joli pendant la nuit.
En fait, j'avais d'abord installé deux grosses lampes mais il y en a une qui a pété. Si je ne l'ai pas enlevée, c'est parce que la lumière de la première se réfléchissait sur elle pendant la nuit et j'ai trouvé cela du plus bel effet !!
Au cinquième jour, j'ai amené les animaux.
Et au sixième enfin, j'ai installé dans mon jardin ma plus belle créature : une femme.
Certains racontent que j'ai d'abord fait un homme. Ils me prennent pour un pédé, ou quoi ? Non, j'ai fait une femme, je préfère. (Quand je dis une " femme ", en fait, au début, c'était une petite fille évidemment.)
Pour ne pas qu'elle s'ennuie toute seule dans le jardin, j'ai aussi créé un homme, avec le matériel génétique qui me restait. J'ai d'ailleurs failli manquer de matière, ce fut un peu juste. C'est pour cette raison que les hommes n'ont que des chromosomes XY et non des XX. Désolé… J'ai fait avec ce que j'avais… Au départ, en fait, je n'attachais pas beaucoup d'importance à cette dernière création, je me disais que ce serait juste un personnage secondaire, un figurant, un faire-valoir. Alors j'ai un peu bâclé mon travail. Je le regrette maintenant. (Le nombre d'ennuis que j'ai eus à cause de cela ! Et que je continue d'avoir !!) Peut-être aussi, je l'avoue, je ne voulais pas le faire trop parfait, pour éviter qu'un jour il me supplante dans le cœur de la femme. Simple réflexe de jalousie… Oui, je sais, c'est mesquin. Et alors ? Nul n'est parfait !!!
Le septième jour, je l'ai passé à contempler mon œuvre. Je dois dire que j'étais assez fier de moi ! (Il ne me faut pas grand chose…)

Une semaine après, la moitié de mes plantes avait pourri et les trois quart de mes animaux étaient morts.
J'ai effectué quelques réglages dans le système d'irrigation et j'ai consulté des experts pour trouver des espèces plus résistantes.
Après plusieurs mois de chipotages, j'ai fini par obtenir un écosystème plus ou moins équilibré. (Je vous passe les différents problèmes techniques qui sont encore survenus par la suite, je ne vais pas vous ennuyer avec ça.)

Lors donc que mes deux humains grandissaient, j'étais occupé à bâtir une nouvelle aile du jardin, beaucoup plus vaste. Un jour, j'ai fait une grosse connerie : comme j'étais en plein travaux, j'ai laissé une porte ouverte quelque part. La fille en a profité pour sortir du jardin… Dehors, elle a découvert des choses que j'aurais préféré qu'elle ignore.
Les jours suivants, j'ai constaté un changement dans leur attitude à tous les deux. Ils ne me regardaient plus de la même façon. J'ai compris alors ce qui s'était passé.
La vie après cet événement fut très difficile. Je dois dire que j'ai pas mal déprimé. La confiance était rompue entre mes deux humains et moi.
J'ai quand même poursuivi mes travaux et, quand j'ai eu fini, je leur ai montré leur nouveau territoire. Et là, ce fut encore une déception. Au lieu d'être contents et de se lancer avec enthousiasme dans cet espace flambant neuf, ils ont tout simplement refusé d'y aller ! Ils ne voulaient pas quitter le terrain qu'ils connaissaient depuis toujours. La peur de l'inconnu, sans doute.
J'ai essayé de les rassurer en leur parlant gentiment. Après un certain temps, cependant, ma patience est venue à bout. J'ai dû sévir, les obliger à se lancer dans ce nouvel environnement. Je me suis dit que l'idéal était qu'ils oublient l'ancien. Mais ils ne l'ont jamais oublié. Dans leur esprit, je pense qu'ils ont associé ce changement avec leur escapade hors du jardin et ils ont ressenti cela comme une punition. J'ai eu beau leur expliquer que ce n'était pas le cas, ce sentiment s'est profondément ancré en eux. (Bon, il faut dire que je n'ai sans doute pas été très convaincant… Bah ! La prochaine fois, je ferai mieux !)

Alors qu'ils continuaient de grandir, il a fallu que je leur apprenne à travailler. Ils commençaient en effet à tourner en rond ; pas très sain pour eux l'oisiveté !
A nouveau, ils ont ressenti cela comme une punition.
Nos relations n'ont en fait jamais cessé de se dégrader depuis leur petite évasion.
Pour finir, j'ai décidé d'intervenir le moins possible dans leur vie et de les aider en restant à distance au maximum.

Arrivé à l'âge adulte, ils ont commencé à se reproduire.

Les années ont passé…
Puis les siècles…
(L'écoulement du temps, dans mon jardin, n'a pas trop d'importance pour moi ; je le manipule plus ou moins à ma guise.)
Ma petite humanité s'est développée…
Et moi, au fur et à mesure, j'agrandissais le jardin.

Mais je n'étais pas au bout de mes peines !!
Rassemblés entre eux, échangeant leurs points de vue, leurs connaissances de l'univers, mes humains en sont arrivés à la conclusion que leur monde était une prison, avec moi dans le rôle du geôlier.
Mes détracteurs diront qu'ils n'avaient pas tout à fait tort… Mais soit. On ne va pas polémiquer là-dessus pour le moment.
Quoi qu'il en soit, ils ont commencé à comploter contre moi.
Puis ils ont entrepris de construire une tour pour essayer d'atteindre le plafond, dans l'espoir de trouver une sortie de ce côté-là.
(Ils avaient déjà essayé de creuser mais ils ne sont jamais venus à bout de la pierre qu'il y a en-dessous. Sur les côtés, pas de problème : le jardin était entouré d'eau et la plupart ont peur de l'eau. Certains, plus aventureux, se sont lancés sur des bateaux mais ils n'ont jamais été bien loin.)
Donc, ils ont commencé à construire une tour. C'était pas mal pensé. J'ai dû intervenir pour faire cesser les travaux parce que, à l'époque, le plafond n'était pas très haut et ils auraient fini par y arriver !!
Après cela, j'ai beaucoup réfléchi. J'en suis arrivé à la déduction suivante : ils ne supportent pas de se sentir enfermés, il faut donc que je leur donne l'impression de ne pas l'être. Il faut que je parvienne à leur faire penser que leur jardin est illimité.
Pour cela, il suffisait qu'ils soient incapables de mettre en commun toutes leurs informations ; j'ai alors décidé de les séparer en créant plusieurs groupes d'humains. Autour du groupe de base, celui de départ, j'en ai développé d'autres que j'ai élevés de manière différente, leur fournissant des informations disparates et, surtout, les dotant chacun de leur propre langue.
Cela m'a pris du temps !!
Mais le résultat était plutôt satisfaisant. Lorsque j'ai mis les différents groupes en contact les uns avec les autres, la méfiance mutuelle s'est tout de suite installée. Cela peut paraître négatif mais, en fait, ce sentiment d'inconnu et d'insécurité leur a occupé l'esprit et les a empêchés de se poser des questions trop existentielles. Cela leur a également permis de donner un sens à leur vie : je pense que ce qui leur manquait c'était un " autre ", un " étranger ", un " inconnu " avec lequel ils puissent entrer en contact de temps en temps. Leur monde, soudain, leur a paru plus mystérieux, plus fascinant, plus riche. Ils n'ont plus pensé à en sortir.
Bon, après, ça a un peu dégénéré, ils ont passé leur temps à se faire la guerre…
Mais bon, ça fait partie de l'aventure. Et puis je ne vois pas de quelle autre manière j'aurais pu m'y prendre. Ce n'est pas si facile !

Plus tard : catastrophe, problème de tuyauterie, inondation totale !!
Quel bordel…
Heureusement, j'ai pu sauvegarder l'essentiel et tout reconstruire par la suite.
Avec du recul, je me dis même que cette inondation a été une bonne chose : elle m'a permis de refaire les choses en mieux !

L'humanité s'est développée… vous connaissez plus ou moins l'histoire…
Parfois, ce monde que j'avais créé me faisait un peu peur : les humains s'y comportaient de manière tellement démente.
Mais cette folie, justement, me passionnait !!
S'ils avaient été tous très raisonnables, mon monde aurait sans doute été beaucoup plus chiant !

A un moment donné, il a bien fallu me rendre à l'évidence : je ne pouvais pas sans arrêt agrandir mon jardin !
J'ai alors décidé de fixer sa taille définitive et de lui donner la forme d'une grosse boule.
Oui, il faut dire qu'au départ c'était plat. Je me suis dit qu'une forme sphérique conviendrait mieux : ça m'éviterait de devoir construire des murs infranchissables pour éviter les évasions.

Si les savants de l'humanité se doutaient de la part d'improvisation qu'il y a eu dans le processus de création de leur monde ! Ils seraient bien étonnés !!
Bien sûr, il y a toutes sortes de lois physiques. Et alors ? Il a bien fallu que je donne une certaine cohérence à tout cela ! Et comme je m'y prends toujours à la dernière minute, c'est seulement lorsqu'un humain commence à se poser trop de questions que j'essaie alors d'arranger les choses en bidouillant le décor autour de lui pour qu'il puisse trouver des réponses rationnelles.
Ainsi, quand ils ont commencé à s'intéresser d'un peu trop près aux différents astres qui les entourent, j'ai dû créer tout un système solaire, un truc qui corresponde à une certaine logique. Mais, au début, tout cela n'était guère cartésien : juste des lumières éparses disposées là pour faire joli !
Pourtant, il y a des signes qui devraient leur mettre la puce à l'oreille.
Par exemple : pourquoi la lune, vue de la Terre, a exactement le diamètre qui convient pour faire de belles éclipses ??
C'est tout simplement parce que, tout au début, la lune, ce n'était qu'une grosse lampe pétée, de même taille que la " lampe soleil ". Par la suite, quand j'ai créé le soleil et la lune que vous connaissez, dans le soucis de respecter la logique des perspectives, j'ai dû calculer la taille de ce soleil en fonction de sa distance par rapport à la lune en faisant en sorte que, de la Terre, on ne perçoive pas de différence.

Plus tard, portant leurs regards toujours plus loin, les humains ont continué à explorer les limites de leur univers. Du coup, j'ai été obligé de l'agrandir sans cesse. Mais ils ont découvert l'arnaque : un type (un belge, je crois) a découvert qu'il se dilatait !! Il était trop tard pour stopper ce gonflement, ça aurait paru trop bizarre. Alors je me suis dit que cela pourrait très bien passer pour une loi physique : l'univers est en expansion. Les humains se sont alors demandé ce qu'il y avait avant et ils ont inventé la théorie du Big Bang. Ils ont même découvert des preuves de cela (ils ont détecté l'écho du Big Bang, par exemple). Des preuves… mon cul ! Ce fameux écho du Big Bang, c'est moi qui l'ai créé à ce moment-là, en pure improvisation, juste pour corroborer leurs théories !!
Je vous vois venir… Vous allez me dire : ce n'est pas possible que vous modifiez tout comme ça en permanence, ça se verrait, ce serait plus flagrant !!
C'est oublier que je peux aussi créer des choses dans le passé. Tout ce qui compte, c'est que l'ensemble soit cohérent.
C'est comme quand vous racontez une histoire, l'histoire de Toto qui prend l'avion, par exemple. Vous commencez la narration dans l'aéroport, sans pour autant décrire tout ce qui a précédé cet événement depuis la naissance de l'univers !!
Par après, éventuellement, si vos lecteurs sont trop curieux, vous pouvez remonter dans le passé pour leur expliquer comment est apparu l'aéroport et le monde dans lequel il se trouve, en essayant d'être le plus crédible possible !!
Je pense avoir été assez crédible. J'espère, en tout cas.
Bon, bien sûr, il y a des tas de zones d'ombres au sujet desquelles les savants s'arrachent les cheveux. Mais il vaut mieux quelques zones d'ombres que de flagrantes incohérences !!
Mon problème, actuellement, c'est de trouver une cohésion entre deux explications du monde à deux niveaux différents : ce que vous appelez la physique quantique, et la physique relativiste. Je vais bien finir par inventer un truc qui satisfera momentanément votre curiosité…
Tiens, en parlant de physique quantique, voilà encore un truc qui m'a bien emmerdé !
J'ai été obligé d'échafauder des lois bizarres en raison de votre acharnement à explorer, non plus l'infiniment grand, mais l'infiniment petit.
Pour l'infiniment grand, j'avais trouvé une parade : comme la lumière met du temps pour arriver et que le Big Bang a eu lieu il y a 15 milliards d'années (aux dernières nouvelles… ça va peut-être changer…), on ne peut donc pas " voir " plus loin que 15 milliards d'années lumières. Fin de la discussion. Et un problème de réglé ! Hop !
En ce qui concerne l'infiniment petit, là, j'ai eu plus de difficultés.
J'ai dû mettre au point de curieuses lois qui, je l'avoue, sont d'une logique un peu douteuse… Ben quoi ! On fait ce qu'on peut !! J'aimerais bien vous y voir, moi !!
Quelle idée, aussi, de toujours vouloir voir ce qu'il y a plus loin, plus haut ou plus bas… En vérité, il n'y a rien, plus bas !! Enfin… tant que personne n'a l'idée d'aller y jeter un œil, en tout cas…

La grande erreur des hommes, c'est de penser qu'ils sont dépendants des lois physiques, alors que celles-ci ne sont là que pour donner de la cohérence au monde qui a été créé pour eux.
C'est un peu comme essayer d'expliquer le sens d'une pièce de théâtre en analysant son décor et en se demandant comment ce dernier a bien pu faire apparaître des acteurs !
En attendant, moi, ça m'emmerde et ça me force à toujours compliquer ce décor pour qu'ils ne trouvent pas de faille dans l'harmonie de leur monde !! Pour finir, je ne m'y retrouve même plus dans tous leurs calculs et leurs équations kilométriques… et eux non plus, d'ailleurs, ne s'y retrouvent plus ! Les chercheurs cherchent mais ils ne savent même plus ce qu'ils cherchent !! Bah… Tant mieux… Ca les occupe, au moins…
Vous pourriez me demander : qu'est-ce que j'en ai à faire qu'ils trouvent une entorse dans l'agencement de leur univers ?
Eh bien, tout simplement, s'ils en trouvaient une, ils en déduiraient facilement que tout cela n'est qu'un décor de théâtre et, à nouveau, les problèmes du début resurgiraient.

Certains se posent aussi la question de savoir s'ils sont les seuls dans leur univers.
Ben… Jusqu'à présent oui, en fait…
Mais, au fur et à mesure que mes êtres humains se développent, leur monde comporte de moins en moins de mystères, de zones d'ombres. Et avec ce qu'ils appellent la mondialisation, le barrage de la langue (ma géniale idée du début) ne suffit plus à entretenir cette notion d'étranger et d'inconnu. Je sens bien qu'ils commencent à tourner en rond dans leur monde… Il va falloir que je trouve quelque chose ou bien ils vont encore faire des conneries et, cette fois-ci, ils risqueraient de complètement dévaster mon beau jardin !!
Si leur besoin de rencontrer d'autres êtres devient trop fort, donc, il faudra sans doute que j'ajoute des extraterrestres dans l'univers et que je les fasse entrer en contact.
Ceci est très délicat…
J'ai peur de faire encore une bourde… Je me demande si ça ne risquerait pas de trop les perturber…
Et puis, qui, quand, comment ? Tant de questions que je dois me poser… Ce n'est pas simple ! Il y a tellement de possibilités !! D'un autre côté, c'est d'autant plus intéressant.
Bon, en attendant, je les prépare tout doucement, je teste leurs réactions… en faisant apparaître d'étranges lueurs ici… en envoyant l'une ou l'autre créature là… ou bien en dessinant des signes dans les champs de blés…
Quoi ? Qui a dit que c'est débile ? Moi, je trouve ça joli, les signes dans les champs de blés !! Et puis ça a l'avantage de pouvoir être interprété de plusieurs manières. D'ailleurs, je ne sais moi-même pas encore quelle interprétation de vais bien pouvoir donner à ce truc-là, si un jour j'en donne une !
En attendant, ça m'amuse, et ça ne mange pas de pain.

Des fois, je me demande si je ne ferais pas mieux d'ouvrir carrément toutes les portes et de leur dire toute la vérité.
Non. Ils ne le supporteraient sans doute pas. Le choc serait trop violent.
Mais il faudra bien que cela arrive un jour, je ne pourrai pas faire durer éternellement cette comédie.
En attendant, je ne sais pas trop si je dois être honteux de cet univers que j'ai créé ou si je dois en être fier.
Bah…
J'aurai fait ce que j'ai pu…

Dieu.

(en fait, mon vrai nom c'est : " CEhulhRpNNt2duYo/MkfA5PXC1DRA> " )

Christophe Van Kerrebroeck
chrisvank@belgacom.net
http://christophe-van-kerrebroeck.skynetblogs.be

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Le billet

- Thalys 9322 Bruxelles-Paris, 11h45 -

Sommes-nous encore en Belgique ?
Mélanie jette un coup d'œil à droite mais la vue qui s'offre à elle ne lui permet pas de localiser précisément le train. Elle aurait certainement un meilleur aperçu en regardant par la fenêtre de gauche, mais il y a un homme assis à ses côtés, et ça la gêne de regarder dans sa direction.
Qu'est-ce qu'il m'a pris de demander une place au milieu du couloir ?! C'est nettement moins confortable ! On est entouré de partout ! Je n'ai nulle part où pouvoir me tourner tranquillement !
Depuis le début, elle est plongée dans un magasine qu'elle a déposé sur la tablette en face d'elle (il n'y a aucun passager en vis-à-vis, juste un dossier, comme dans un avion). Ce n'est pas une lecture très passionnante, mais elle n'a rien d'autre à faire pour s'occuper durant le trajet.
Elle soupire.
La prochaine fois, je prévoirai de prendre un bon roman avec moi.
L'homme à sa gauche lit aussi un magasine. Quelques regards furtifs lui ont permis de voir qu'il s'agit d'une revue littéraire, dont le numéro s'intitule " dépression : du mal-être à la fatigue d'être soi "
Mélanie se plaît à imaginer ce que pourrait être la vie de cet homme, dont elle n'a fait qu'entrevoir le visage, étant trop pudique pour le regarder franchement. Il a l'air plutôt jeune, une bonne trentaine d'années (elle en a vingt-deux). Style intellectuel, des lunettes, pas beaucoup de cheveux.
Il doit être calme, introverti… un esprit tourmenté…
Un jeune cadre… peut-être en proie à une grave dépression…
Ou alors un artiste, un écrivain… Peut-être quelqu'un de célèbre !
Ou bien un psychopathe, un maniaque tout droit sorti d'une institution psychiatrique…
Pff, n'importe quoi ! C'est sans doute un type comme tant d'autres, tout ce qu'il y a de plus banal !
Belge ou Français ?…
Marié ?…
Elle jette un coup d'œil et aperçoit une alliance à sa main droite, à moins qu'il ne s'agisse d'un simple anneau.
En général, les alliances se portent à la main gauche… Bah, qu'importe !
Que va-t-il faire à Paris ? Participer à un salon littéraire ?
Rentrer auprès de sa femme et de ses enfants ??
Elle évacue ces pensées pour se replonger dans un article quelconque, révélant moult secrets fascinants au sujet du dernier Lara Croft.
Dix minutes plus tard, l'homme à ses côtés sort un stylo et se met à écrire dans un petit carnet. A plusieurs reprises il s'arrête longuement pour réfléchir, comme s'il cherchait l'inspiration. Par deux fois il barre ce qu'il a écrit, tourne la page et recommence. Quand il a terminé, il arrache le feuillet et le dépose sur la tablette de sa voisine. Surprise, Mélanie lève les yeux vers lui d'un air interrogateur. Il la regarde en souriant. Son sourire exprime beaucoup de gentillesse, et même une certaine gêne timide, chose qui aurait tendance à la mettre en confiance. Il s'enfonce dans son siège et se tourne vers la fenêtre, gardant le même sourire aux lèvres.
Décontenancée et intriguée, elle lit le billet :

" Mademoiselle,

J'ai l'audace de vous écrire, vous qui êtes pourtant actuellement la personne la plus proche de moi dans tout l'univers.
L'écriture est mon langage. Et ce langage me paraît bien adapté pour le lieu public dans lequel nous nous trouvons.
Les paroles sont souvent maladroites. Les mots prononcés tout haut contiennent trop de leurres destinés aux oreilles indiscrètes.
Or, ce que j'ai à vous dire doit être dit clairement, sans détours, et n'être entendu que par vous.
Car le temps nous est compté.
Voici ma requête. Elle pourra vous paraître étrange, mais je m'en voudrais toute ma vie de ne pas vous l'avoir soumise.
Permettez-moi de poser ma main sur votre jambe… "

Mélanie s'arrête sur cette dernière phrase et écarquille les yeux. Puis elle poursuit sa lecture :

" Juste cela, rien que cela.
Je vous promets que ça n'ira pas plus loin.
Vous pouvez répondre par le silence. J'appliquerai alors l'adage qui ne dit mot consent. Mais un simple non de votre part suffira à me faire renoncer à tout, sans aucun espoir de seconde chance.

C.V.K. "

Elle reste figée. Les pensées se bousculent dans sa tête, la réalité semble se dérober sous ses pieds ; elle ne sait comment réagir.
Elle relit les mots " poser ma main sur votre jambe… juste cela, rien que cela… "
Les secondes s'égrénant dangereusement, elle pense aussi à la phrase " qui ne dit mot consent… "
Perturbée, elle a conscience qu'elle doit faire quelque chose, et le plus rapidement possible. Mais elle se sent incapable de s'adresser directement à l'inconnu, et même incapable de tourner son visage vers le sien. Alors elle retourne le billet et s'empare du stylo qu'il a déposé sur sa tablette.
Sans bien trop réaliser ce qu'elle fait, elle écrit :

" Serez-vous capable de tenir vos promesses ? Pourrez-vous vous contenter de si peu ?… "

Elle lui tend à son tour la feuille, soulagée d'obtenir ainsi quelques secondes de répit pour mieux réfléchir.
Il lit, griffonne rapidement sa réponse et la lui donne.

" Sur ma vie je m'y engage. Sur mon honneur je vous promets de ne rien entreprendre sans votre consentement préalable. "

Voilà. C'est clair. Maintenant il ne me reste plus qu'à agir…
Ou à ne pas agir, à me laisser faire…
Un simple " non " serait si facile à écrire…
Un simple " non " et puis on n'en parle plus…
Elle tourne la feuille pour relire le premier texte. Cette fois, c'est la dernière phrase qui capte son attention : " …un simple non de votre part suffira à me faire renoncer à tout, sans aucun espoir de seconde chance… "
Elle répète pour elle-même : " …renoncer à tout, sans aucun espoir de seconde chance… "
Elle repense au magasine qu'il était en train de lire.
Est-il désespéré à ce point-là ? Souffre-t-il d'une grave dépression ? Qu'entend-il donc par " renoncer à tout " ? ?
Il avait l'air gentil…
Le dos appuyé contre son dossier, elle porte la main à sa tempe pour cacher son visage.
Elle continue de contempler le billet, indécise.
Puis ce qui devait arriver arrive. Estimant le délai de réflexion parvenu à son terme, l'homme tend le bras par-dessus l'accoudoir qui le sépare de sa voisine et vient déposer la main droite sur le pantalon de celle-ci, à quelques centimètres de son genou.
La confusion s'accroît dans l'esprit de Mélanie. Elle se demande s'il est encore temps de dire non. Elle se dit qu'elle devrait le faire mais, pour quelqu'obscure raison, elle n'ose pas. Les tendances contradictoires s'annulent en elle, paralysant ainsi toute action.
Agir ou laisser faire ? Ne rien faire ou faire agir ? Que faire et que ne pas faire ? Que ne pas laisser faire agir ???
Trop tard… Je ne contrôle plus rien…
Limiter les dégâts… Faire arrêter… Confiner, freiner… Comment se sortir de là ? Se sortir de quoi et pourquoi ? Où suis-je ? Que se passe-t-il ?
La main bouge très lentement sur sa cuisse. Mélanie sent une légère pression, une douce caresse, d'infimes mouvements.
Tout ce qu'elle trouve à faire, c'est ramener son sac et sa veste à sa droite, pour mieux cacher le spectacle à d'éventuels observateurs indiscrets.
Calme-toi, Mélanie… Dé-stresse-toi…
Respire…
Elle surveille la main, ne la quittant pas des yeux ; celle-ci effectue de lents aller-retour entre son genou et le milieu de sa cuisse, sans chercher à monter plus haut. Ceci la rassure un peu. Progressivement, elle se détend.
Bon, ben voilà.
Ce n'est pas si terrible que cela, après tout…
Ca ne valait pas la peine d'en faire tout un plat !
C'est même plutôt agréable, en fait.
Le visage toujours voilé derrière sa main, elle se laisse aller, elle ferme les yeux à moitié. Elle se permet même de sourire.
Heureusement qu'il ne peut pas me voir… Je ne voudrais pas qu'il perçoive mon contentement et qu'il l'interprète comme une incitation à aller plus loin !
Elle poursuit ses réflexions.
C'est idiot, tout de même… Si les hommes étaient capables de se tenir, si seulement ils pouvaient se contenter de peu… A ce moment-là, les femmes auraient moins peur d'exprimer leur désir… Mais voilà, dès qu'on sourit à un mec, il prend ça comme une invitation à baiser ! Si seulement ils pouvaient se contenter de quelques caresses, juste un peu de tendresse, simplement des gestes affectueux… la vie serait bien plus agréable… Mais non : c'est soit baiser, soit jurer fidélité exclusive pour la fin des temps ! ! C'est vraiment nul ! Quel gâchis ! !
Bon, en attendant, je m'apprête à passer un voyage plutôt agréable, moi…
La main voyage un peu, puis s'arrête pour la masser délicatement à travers la toile de son pantalon.
Après un moment, Mélanie se surprend à souhaiter que cette main ose aller un peu plus loin.
Juste un petit peu plus loin…
Elle laisse échapper un soupir.
Puis elle replace à la verticale la tablette devant elle et croise les jambes, non pas à la manière d'une femme mais plutôt à celle d'un homme, déposant sa cheville droite sur son genou gauche, et s'enfonçant d'avantage dans son siège. Elle cache à nouveau son visage de sa main gauche, son bras droit étant replié sous sa poitrine, sa jambe droite supportant toujours son sac de voyage et sa veste.
A gauche, la main s'aventure quelques centimètres plus haut. Deux ou trois centimètres seulement, pas plus. Mélanie pousse un nouveau soupir, un peu plus fort cette fois. Mais la main reste bien éloignée du précipice qui s'est ouvert sur sa droite…
Il ne trahira pas sa parole…
Il s'est engagé à ne toucher que ma jambe et il n'ira pas plus loin…
Bravo ! Félicitations, Monsieur "CVK" ! Vous êtes un homme d'honneur ! !
Elle continue de regarder la main, fascinée par son mouvement de va-et-vient… excitée quand celle-ci semble s'aventurer un ou deux millimètres au-delà des limites… puis exaspérée de la voir finalement se cantonner toujours en-deçà de ces limites.
Elle se met à trépigner.
Que faire ?…
Après une brève hésitation, elle s'empare du carnet et du stylo, toujours déposés en face de l'homme. Etonnée par sa propre audace, elle réfléchit à ce qu'elle va lui écrire.
C'est très agréable, cette sensation de pouvoir tout contrôler ! Etre en mesure de décider du quoi et du comment…
J'ai l'impression d'être au restaurant en train de choisir mon menu ! L'amour à la carte ! ! C'est ça, l'avenir ! !
Mmm… Voyons… Qu'est-ce que je prendrais bien ?…
Elle ne cache désormais plus sa satisfaction. Même si elle ne regarde toujours pas son voisin, elle le laisse maintenant voir son sourire.
Voyons… Réfléchis à ce que tu vas écrire, Mélanie. Soigne la forme ! Songe que tu as affaire à un écrivain ! Essaie d'y mettre du style ! Ne passe pas pour une cruche ! !
Elle pense à George Sand et à sa correspondance avec Musset qu'elle a déjà eu l'occasion de lire un peu, même si sa culture dans ce domaine est plutôt limitée. Elle se met à invoquer l'esprit de la première pour la guider dans son entreprise…
Après quelques secondes, l'inspiration lui vient et elle écrit :

" Je vous délie de votre serment pour vous lier à un autre, celui-ci : promettez-moi de ne faire que me caresser… "

Elle s'interrompt pour réfléchir.
"caresser"…
Ce terme n'est-il pas un peu trop osé ?
Mmm… Oh, tant pis ! Ce qui est écrit est écrit ! !
Elle poursuit :

" …et de ne rien entreprendre de plus… "

Elle réfléchit encore, puis ajoute un appendice :

" De plus, au moindre signal de ma part, vous arrêterez tout… "

Elle relit brièvement, détache la feuille du carnet, puis lui tend le tout.
Mon Dieu, mais qu'est-ce que je suis en train de faire ?!?
La réponse ne tarde pas à venir. Elle est assez brève :

" C'est promis, belle inconnue… "

" belle inconnue… "
Elle a conscience que ça peut paraître idiot, mais elle se sent flattée par ce petit compliment ; il contribue à la mettre à l'aise.
La main, qui avait quitté son lieu de promenade, revient aussitôt pour y entamer une autre ballade. Sans flâner en chemin, elle s'avance vers l'entrejambes de Mélanie, sur lequel elle vient glisser délicatement. Elle s'y immobilise durant de longues secondes, puis elle entreprend de légers mouvements de contraction, tout doucement, ses doigts décrivant de petits cercles.
Mon Dieu… Ca me fait un peu plus d'effet que prévu…
Je n'aurais peut-être pas dû…
Oh ben si, qu'est-ce que je raconte ?!
Ne sois pas bête, Mélanie ! ! Tu as décidé d'en profiter, alors profites-en ! !
Elle pousse un léger soupir de contentement, puis dépose sa propre main sur la sienne. Ce contact est un pas supplémentaire qu'elle ne se serait jamais cru capable de franchir il y a seulement quelques minutes de cela.
Elle ferme les yeux tandis que la main de l'homme lui masse l'entrejambes décrivant des mouvements de plus en plus amples et exerçant des pressions de plus en plus fortes. En remontant quelque peu, elle vient se glisser sous son chemisier, puis elle entreprend de lui déboutonner le pantalon…
Mélanie a un léger mouvement de crispation.
Hé ! Ce n'était pas prévu, ça ! !
Mm… Quoique…
J'aurais dû être plus explicite… Je me doutais bien que le mot "caresser" pouvait porter à confusion…
Bah, après tout, je ne risque rien de plus !
Pas de panique, Mélanie ! Tu ne vas pas tomber enceinte parce qu'il te touche du bout des doigts ! !
La main pénètre sous le tissu de son pantalon, s'attarde un peu sur les bords de la petite culotte, puis rampe tel un petit animal curieux vers un lieu plus secret.
Mélanie tourne la tête pour regarder autour d'elle. Dans le wagon, tout semble si normal. Personne ne fait attention à eux. Devant à droite il y a une espèce d'homme d'affaire en train de lire un journal anglais. Sur le siège qui les précèdent, une mère tâche de maintenir calmes ses deux enfants. Et juste à sa droite se trouvent assises deux autres jeunes filles, qui échangent de temps en temps quelques mots.
Derrière, tout est calme.
Quelqu'un passe dans le couloir et continue sa route sans rien remarquer de particulier.
L'ensemble a quelque chose de surréaliste.
Ne serais-je pas en train de rêver ?
Je ne sais pas… Qu'importe…
Laisse-toi aller, Mélanie… Tu n'es plus en état de te poser ce genre de questions !
Elle se surprend à baisser complètement la fermeture éclair que l'homme n'avait fait qu'entrouvrir. La main en profite pour s'enfoncer d'avantage. Mélanie remue et écarte un peu plus ses jambes. La main effectue des mouvements de va-et-vient de plus en plus rapides, en s'interrompant de temps en temps ; le dos du pouce appuie à un endroit qui lui procure des frissons, tandis que les autres doigts s'agitent en cadence un peu plus bas.
Mélanie change alors de position et serre les jambes, écrasant la main entre ses cuisses ; celle-ci poursuit néanmoins ses mouvements et la jeune fille en a un mini-orgasme qui la surprend elle-même et qui lui fait pousser un petit gémissement.
Elle se fige et reste un instant sans bouger, la respiration haletante, tandis que la main ralentit ses mouvements. Elle regarde autour d'elle pour voir si personne ne fait attention à eux mais ce n'est apparemment pas le cas.
Elle s'empare alors du bras de l'homme pour l'inviter à retirer sa main, ce qu'il fait sans opposer de résistance. Elle ferme ensuite son pantalon, croise les jambes dans l'autre sens, puis reste ainsi sans rien dire, la tête appuyée contre sa main gauche.
Elle a quelques bouffées de chaleur et sent ses joues s'empourprer. Calmant sa respiration, elle essaie de reprendre ses esprits et de faire le point.
Bon…
Ben voilà…
Fin de l'histoire…
Elle consulte sa montre : encore une demi-heure avant d'arriver à la Gare du Nord.
Merci pour ce petit moment de plaisir, cher inconnu… Enchanté d'avoir fait votre connaissance !

Je ne sais même pas si je pourrais me souvenir de son visage… si un jour on se croise à nouveau… Tant pis ! Je n'oserais plus le regarder dans les yeux, maintenant ! ! Je garderai une image floue de lui, c'est peut-être mieux ainsi.
Le voyage se poursuit. Elle ferme les yeux et se laisse bercer par les légers soubresauts du train.
Quelques minutes plus tard, elle entend son voisin griffonner à nouveau sur une feuille.
Oh non ! Ca suffit, maintenant ! Que va-t-il encore me demander ?!?
Elle ouvre les yeux et lit le billet qu'il lui tend :

" Je vais m'installer au bar.
Vous êtes la bienvenue si vous désirez vous joindre à moi.
Juste pour boire un verre, bien entendu… "

Il se lève ; elle s'écarte un peu pour le laisser passer, en lui jetant un regard furtif ; il lui adresse un sourire amical puis s'éloigne.
Mmm… Il n'est pas particulièrement beau mais il a vraiment un charmant sourire !
Elle est heureuse de se retrouver seule. Cela va lui permettre de rêvasser tranquillement… Elle repense à la scène qui vient de se jouer, en imaginant quelques variantes.
J'ai tout de même un regret…
…c'est qu'il ne m'ait pas touché les seins !
Oui, ça me manque un peu.
Sans cette petite lacune c'eut été parfait !
Et peut-être, mmm… un baiser…
Oui : un baiser fougueux, juste un seul. Juste un baiser et puis bye bye, chéri ! Adieu mi amore ! !
Elle soupire.
J'ai soif.
Que faire ? Serait-il raisonnable d'aller le rejoindre ? Ne vaut-il pas mieux en rester là ?
Bah, qu'est-ce que je risque ? Toujours pas grand chose…
Elle hésite encore un peu puis elle se lève : direction le wagon-bar. Elle emporte avec elle son sac et sa veste.
Assis au comptoir, il l'accueille avec le même sourire aux lèvres, un sourire chaleureux et aussi un peu amusé. Elle s'installe à ses côtés.
- Qu'est-ce que vous buvez ?
- Mm… Un jus d'orange…
Il a une voix agréable, très douce, comme elle s'y attendait.
Ils sirotent leur verre en silence, se lançant de temps à autre de brefs regards.
Elle lui trouve maintenant un air un peu triste, voire même un peu malheureux, bien qu'il garde toujours ce léger sourire aux lèvres.
Après quelques minutes de silence, il sort son carnet et se remet à écrire, puis lui tend le billet :

" Je n'aurais pas l'impudence de vous demander votre adresse. Vous n'êtes même pas tenue de me révéler votre nom. Je me permets seulement de vous offrir la possibilité de me joindre ultérieurement, si d'aventure une telle envie vous venait… "

Ce petit mot est suivi d'un numéro de téléphone, auquel sont accolées ses initiales.
Elle hésite un instant puis déchire un morceau du billet pour y griffonner une courte réponse :

" Merci…

P.S. : mon nom est Mélanie "

A la lecture de cette réponse, le visage de l'homme s'illumine.
Apparemment, il a compris que je ne le remercie pas uniquement pour son numéro de téléphone…
Mélanie est heureuse de sentir qu'elle a pu apporter quelque chose à cet inconnu. Même si elle n'a presque rien fait, même si elle n'a fait que laisser faire, elle se sent valorisée par l'intérêt que cet homme lui a porté et par le bonheur qu'il semble en tirer.
Elle aimerait être capable de lui exprimer ce qu'elle ressent autrement que par un simple merci. Elle réfléchit aux phrases qu'elle pourrait encore lui écrire mais ne parvient pas à trouver les mots justes.
Je ne suis pas écrivain, moi… ni poète…
Oh, et puis zut, inutile de finasser ! Il ne tient qu'à moi de lui exprimer clairement ce que je ressens !
Il y a un moyen simple pour cela…
Sur un nouvelle feuille du carnet, elle écrit :

" Que me feriez-vous si… par le plus grand des hasards… l'on se retrouvait vous et moi… seuls… du côté des toilettes de ce train ?… "

Elle relit ce qu'elle vient d'écrire.
Bon, ce n'est pas très poétique, d'accord… Tant pis, j'ai fait ce que j'ai pu…
Elle hésite encore à lui montrer.
Bah… Au point où j'en suis…
De toute façon, je verrai bien ce qu'il me répond… Il sera encore temps de changer d'avis à ce moment-là…
Quelle histoire ! Quand je raconterai ça à mes copines ! !
Elle lui tend le billet. L'homme le lit, réfléchit un instant, puis se met à écrire à son tour.
Mélanie poursuit sa réflexion :
En fait, je me demande si je pourrai un jour raconter ça à mes copines… ou à qui que ce soit, d'ailleurs…
Elle reçoit la réponse et la lit :

" J'irais terminer avec l'organe qui me sert à parler
Ce que j'ai entamé avec celui qui me sert à écrire

Nous n'échangerions pas un mot
Je ne vous demanderais rien d'autre
Que goûter à la fleur
De votre désir "

Mélanie sent une nouvelle bouffée de chaleur lui monter au visage, accompagnée d'un sentiment d'excitation, mélangé de stress.
Vais-je vraiment pouvoir faire ça ?…
Ecrire, c'est une chose… Le faire vraiment, c'en est une autre…
Puis elle se dit que plus elle attend et plus elle sera partagée alors, sans réfléchir d'avantage, elle se lève et marche en direction des toilettes.
Allez, Mélanie, tu peux le faire… Il faut battre le fer tant qu'il est chaud… C'est le moment ou jamais !
Si je ne vais pas jusqu'au bout je le regretterai toute ma vie…
Elle croise les gens sans vraiment les regarder. Arrivée devant la porte du cabinet, elle regarde derrière elle : il arrive. Par chance, les w.c. sont inoccupés et personne d'autre ne semble se diriger vers eux. Elle ouvre la porte et pénètre dans l'étroite cabine. Il la rejoint quelques secondes plus tard et ferme la porte derrière lui. Les voilà face à face dans une pièce de deux mètres carrés.
Il la regarde sans ciller ; leur respiration à tous deux est haletante ; elle baisse les yeux, intimidée par le fait qu'il soit un peu plus âgé qu'elle.
Puis une angoisse l'étreint.
Va-t-il tenir ses promesses ? Continuera-t-il à se contenir ? ?
S'il changeait brusquement de comportement, que pourrais-je faire pour m'en protéger ? S'il décidait maintenant de me violer, comment défendre mon cas aux yeux des autres ? Ne l'ai-je pas moi-même invité ?! Oui, à coup sûr, c'est ce que l'on dirait… Il peut faire tout ce qu'il veut, ce ne sera pas considéré comme un viol. J'ai pris beaucoup de risques…
Elle se rassure en constatant qu'il reste calme et garde des gestes posés. La première chose qu'il fait, c'est ôter ses lunettes et les déposer dans la poche de sa chemise. Puis il lui caresse doucement les hanches et entreprend de déboutonner son pantalon, pour la seconde fois déjà. Mélanie l'observe, encore sur ses gardes, mais la douceur de ses gestes la rassure et elle se détend. Elle ferme les yeux tandis que son pantalon descend le long de ses jambes, et les maintient fermés lorsqu'il lui ôte délicatement ses chaussures. Bientôt, la voilà pieds nus sur le sol, en petite culotte, son chemisier descendant le long de ses cuisses.
Elle ouvre les yeux. L'homme s'est remis debout en face d'elle et la regarde sans la toucher. Elle ne lui jette qu'un bref regard et attend.
Après un long silence entrecoupé seulement par le bruit de leur respiration, il s'approche à nouveau et vient glisser les doigts dans l'élastique de sa petite culotte. Il commence à l'abaisser, lentement. Il s'arrête après vingt centimètres et ses mains remontent lui caresser doucement les hanches. Puis il s'accroupit et descend complètement le morceau de tissu, qui va bientôt rejoindre le pantalon dans un coin de la cabine. A genoux devant elle, il soulève le pan du chemisier pour contempler ce qui se trouve en-dessous. Pendant un assez long moment il se contente de la regarder, avant que ses doigts ne viennent s'aventurer sur sa peau, bientôt suivis par ses lèvres, qui viennent déposer l'un ou l'autre baiser ci et là.
De plus en plus émue, Mélanie pose une main dans les cheveux coupés court de l'homme, dans un geste d'encouragement à aller plus loin, ce qu'il fait sans plus attendre, plongeant sa langue dans ses replis les plus intimes.
Mélanie se laisse maintenant aller sans plus aucune retenue. Elle tente de s'accrocher comme elle peut pour trouver la position la plus confortable puis finit par s'asseoir sur le pot du wc. L'homme suit tous ses mouvements sans détacher sa bouche et sans interrompre les va-et-vient de sa langue.
Elle gémit doucement et l'encourage par de petits " oui ".
Alors que le plaisir monte en elle, elle ressent le besoin de changer de position ; elle se lève puis se met à genoux ; son partenaire se retrouve couché sous elle, sur le dos, les jambes repliées contre la porte ; elle tient sa tête entre ses mains. Elle sent alors monter en elle comme un déferlement, qui prend de telles proportions qu'elle ne peut plus rien contrôler. Elle lâche la tête, essaie de retenir un cri, et se plaque contre les paroi de la pièce. La langue poursuit son œuvre et Mélanie, qui pensait avoir déjà atteint l'orgasme, se sent terrassée par une explosion qui a lieu simultanément dans toutes les cellules de son corps, dans la moindre parcelle de son être.
Lorsqu'elle revient à la réalité, la langue se retire de son entrejambes.
Puis l'homme se relève comme il peut dans la cabine exiguë. Mélanie s'assied dans le coin, ses jambes nues repliées devant elle, la tête baissée, les yeux fermés.
Sans attendre d'avantage, l'homme sort du cabinet. Avant de disparaître, il passe la tête par l'ouverture de la porte et prend soin de lui donner une dernière recommandation, son visage exprimant une grande satisfaction :
- N'oubliez pas de refermer la porte derrière moi…
Restée seule, Mélanie prend bien soin d'appliquer ce conseil, puis elle se couche par terre, sur le côté, la tête posée sur son pantalon, les jambes repliées.
Elle reste ainsi un certain temps, pour reprendre sa respiration, et pour mieux savourer les derniers reliquats du plaisir qu'elle vient de connaître.
C'était assurément, et de loin, l'orgasme le plus intense qu'elle ait vécu jusqu'à présent.
Un appel signalant la fermeture imminente du bar la fait redescendre sur terre. Elle s'habille, essaie de se recoiffer du mieux qu'elle peut, puis elle sort.
Il n'y a personne dans le coin.
Tant mieux…
Elle ne regagne pas sa place. Au lieu de cela, elle s'assied dans le sas d'ouverture, entre deux wagons, près de la porte de sortie du train.
Un quart d'heure plus tard, elle en descend et s'avance dans la Gare du Nord, sans se retourner.

- Epilogue -


Durant les jours qui suivent, Mélanie ne parle à personne de ce qu'elle a vécu.
C'est le genre d'histoire à ne confier qu'à sa meilleure amie. Et encore : pas dans n'importe quelles circonstances !
Mais en ai-je vraiment, des amies ? Des copines, oui… Mais personne à qui je pourrais vraiment tout dire.
Existe-t-il d'ailleurs des gens, sur cette Terre, qui possèdent ce genre d'ami ? ? Il ne doit pas y en avoir beaucoup, quoi qu'on en dise.
Elle se rejoue mille fois les différentes scènes du train et elle pense à cet inconnu, essayant d'imaginer à quoi ressemble sa vie.
Pense-t-il à moi en ce moment ? Ou bien est-il en train d'écrire des billets-doux à une autre ?…
Elle repense à tout ce qu'ils ont fait. Et à tout ce qu'ils n'ont pas fait, également…
Elle a conservé précieusement le morceau de papier avec le numéro de téléphone.
Après quelques jours, elle cède à la tentation et compose le numéro.
Juste par curiosité…
Elle n'a pas d'idée bien précise derrière la tête mais elle se dit, comme d'habitude, qu'elle ne risque rien. Elle veut juste entendre sa voix encore une fois, comme pour se convaincre que tout cela est vraiment arrivé.
Le téléphone sonne une fois, deux fois, et les battements de son cœur s'accélèrent.
Après la cinquième sonnerie, c'est une voix de femme, très douce, qui lui répond :

" Bonjour. Vous êtes bien à sos-secours-amitié, ceci est un répondeur automatique. Toutes nos lignes sont occupées. Veuillez patienter quelques instants et… "

Mélanie raccroche.
Elle passe rapidement par plusieurs états d'esprit : d'abord la stupeur, ensuite la colère de se sentir ainsi victime d'une mauvaise blague.
Vient ensuite la déception : elle ne connaît presque rien de cet homme, peut-être ne le reverra-t-elle jamais de toute sa vie.
Je n'aurais pas dû le laisser partir…
Ou bien j'aurais peut-être dû lui donner mon numéro de téléphone…
Elle soupire.
Puis le sourire lui revient.
C'est peut-être mieux comme ça.
Il a sans doute eu raison.

Que cela reste à jamais un charmant souvenir…

Oui, c'est certainement beaucoup mieux ainsi…

- FIN -

Christophe Van Kerrebroeck
chrisvank@belgacom.net
http://christophe-van-kerrebroeck.skynetblogs.be

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Charlotte

Quelle aventure !!
Savez-vous ce qu'il m'est arrivé ?
Je suis passée de l'autre côté du miroir !!!
Ce n'est pas la première fois… Je vais vous expliquer : il y a un grand miroir dans le couloir des chambres, au-dessus de l'escalier. Un jour, j'ai remarqué que l'on pouvait passer au travers ! Comment ? Eh bien simplement comme ça : on s'avance dans le miroir et on passe. Je pense que les autres ne savent pas que l'on peut faire cela. Ou peut-être suis-je la seule à pouvoir le faire ! En tout cas, je l'ai déjà fait trois fois !!
Aujourd'hui, c'était la troisième. Et j'y suis restée toute la journée !! Savez-vous ce qu'il y a, de l'autre côté du miroir ? Eh bien il y a la même chose qu'ici : les mêmes maisons et les mêmes gens. Exactement les mêmes ? Non, pas tout à fait. En fait, il y a plein de choses qui sont différentes et c'est bien cela qui est compliqué !!
La journée avait commencé tout à fait normalement. A sept heures, j'ai entendu la voix de ma maman qui criait :
- Debout, Charlotte !!!!!!
J'étais très fatiguée, j'aurais préféré dormir encore ! Mais comme je suis une petite fille obéissante, je me suis levée. Je suis sortie de ma chambre et j'ai marché dans le couloir en me tenant aux murs. J'avais les yeux à moitié fermés et je tenais à peine debout ! Je devais faire un effort pour avancer et ne pas me rendormir !
J'ai donc marché dans le couloir sans trop regarder et c'est à ce moment-là que j'ai traversé le miroir… Ce qui est grave, c'est que je ne m'en suis même pas rendu compte ! J'étais tellement fatiguée que je n'ai rien remarqué !
Arrivée à l'escalier, je suis descendue et je suis allée aux toilettes. Là, j'ai abaissé mon pantalon de pyjama, j'ai soulevé la planche des w.c. et puis je me suis arrêtée… Pourquoi ? Parce qu'il n'y avait pas d'eau dans la cuvette ! A la place de cela, il y avait une fente sur le bord, ainsi que des lettres et un journal déposés au fond ! C'est à ce moment-là que j'ai compris que j'étais passée de l'autre côté du miroir… En effet, de l'autre côté, la maison est parfaitement la même, sauf que les toilettes servent de boîte aux lettres, et la boîte aux lettres sert de toilettes ! Il y a aussi des tas d'autres différences. Exemples : la télé fait office de four, le four sert de frigo, le frigo est en fait une machine à laver, et la machine à laver est une télé ! (Ceci n'est pas pratique, d'ailleurs, car l'image tourne tout le temps !)
Donc, de l'autre côté, on ramasse le courrier aux toilettes et on doit aller faire pipi dans la boîte aux lettres.
Comme je n'avais pas très envie de faire ça, je me suis dit que je devais vite remonter dans le couloir afin de traverser le miroir dans l'autre sens et revenir dans le monde normal ! Malheureusement, quand ma mère m'a vue me diriger vers les escaliers, elle m'a interpellée :
- Charlotte ! Que fais-tu ?! Pourquoi veux-tu remonter ?! Va faire pipi tout de suite et puis tu prendras ton petit déjeuner ! Dépêche-toi !!!!!
Je n'ai pas osé dire non.
Et donc je suis allée vers la boîte aux lettres (il y a une grosse boîte aux lettres attachée dans le bas de la porte d'entrée). En ouvrant la porte de cette boîte, j'ai vu que l'intérieur était en faïence, avec de l'eau au fond. Comme prévu : c'était bien là qu'on devait faire pipi ! Je trouve ça un peu gênant de faire pipi dans le hall d'entrée, contre la porte, mais bon, comme j'étais de l'autre côté du miroir, j'étais bien obligée de faire comme ça !
Après cela, j'ai encore essayé de monter vers le miroir pour retourner dans le monde normal, mais ma mère ne m'a pas laissé faire. Elle m'attendait à la table de la cuisine pour prendre le petit déjeuner et j'ai été obligée de venir près d'elle. Mon petit frère Popol et ma grande sœur Cindy étaient déjà là. Je les ai bien observé : au lieu de verser du lait dans leur bol, ils le renversaient sur la table et puis le buvaient avec une paille ! Je me suis rappelée que c'est comme ça qu'il faut faire, de l'autre côté du miroir : si on verse du liquide dans une tasse ou dans un bol, on se fait gronder !! Par contre, si on en met tout plein sur la table, ou même par terre, alors on ne nous gronde pas. J'ai donc pris le lait et j'en ai versé sur la table en prenant bien soin de ne pas toucher la tasse qu'il y avait devant moi. Ma maman me surveillait. A un moment, elle m'a dit :
- Fais attention, Charlotte ! Tu es tellement maladroite, tu vas encore salir ta tasse !!
J'ai bien fait attention et je suis parvenue à verser tout le lait sur la table ! Maman avait l'air contente de moi.
Après ce petit-déjeuner un peu spécial, il était déjà l'heure de partir à l'école. Maman a allumé toutes les lumières de la maison et puis nous sommes sortis. (De l'autre côté du miroir, il faut laisser toutes les lumières allumées lorsqu'on s'en va.) Papa nous attendait à la voiture. Il a démarré en arrière et il s'est mis à rouler à gauche sur la route ! Je me suis demandée ce qu'il lui prenait et puis j'ai remarqué que tout le monde faisait la même chose : toutes les voitures roulaient à l'envers !!
Quand ils m'ont déposée à mon école, je n'ai d'abord rien remarqué de particulier : tout avait l'air normal, les bâtiments étaient les mêmes, les élèves et les professeurs aussi. Mais quand je me suis avancée dans la cour, les autres enfants se sont mis à rigoler en me montrant du doigt ! Je n'ai d'abord pas compris, puis j'ai réalisé que tout le monde était en pantoufles et que j'étais la seule à avoir mis mes chaussures ! Je me suis alors souvenue que c'était comme ça, ici : les chaussures, c'est pour la maison, et les pantoufles c'est pour quand on sort.
Les autres élèves riaient :
- Ha, ha, ha ! Elles est en chaussures !!
- Regardez ! Elle a oublié de mettre ses pantoufles !!
Et moi j'étais morte de honte…
La maîtresse est venue près de moi et m'a dit :
- Et bien, Charlotte ? On vient à l'école en chaussures, maintenant ? Tu es vraiment distraite ! Tant pis, tu resteras comme ça…
Après cela, toute la matinée fut très bizarre.
D'habitude, je suis une bonne élève mais là, c'était catastrophique !
Au cours de lecture, j'ai eu une mauvaise note. Mais ce n'est pas de ma faute : de l'autre côté du miroir, toutes les lettres sont mélangées ! Les "a" sont à la place des "m", les "o" sont à la place des "s"… Les "e" sont écrits à l'envers… Les "i" se prononcent "u"… C'est très difficile de lire dans ces conditions-là !!!
La maîtresse ne comprenait pas pourquoi je lisais si mal. J'ai bien essayé de lui expliquer que c'était parce que je n'étais pas dans le monde normal mais elle n'a pas voulu me croire !
Au cours de calcul, c'était encore plus compliqué. Quand la maîtresse demandait " Combien font 3 + 4 ? " quelqu'un répondait " 5 " et elle disait : " Oui, c'est très bien, mais comme nous sommes en automne, il faut rajouter deux et donc ça fait trente-six ! " Je ne comprenais vraiment rien du tout alors j'ai préféré me taire…
Pendant la récréation, je pensais pouvoir me reposer, mais là aussi les choses étaient très étranges : les garçons utilisaient le jeu de marelle pour jouer au foot dessus, et les filles jouaient à la marelle sur le terrain de foot en sautant d'un but à l'autre ! J'ai essayé de jouer avec elle mais je faisais souvent des erreurs alors elles n'étaient pas contentes.
A midi, au lieu de manger dans la cantine, tout le monde est allé dans la salle de sport ! Là, j'ai vu que les appareils pour faire du sport servaient à faire la cuisine ! (Peut-être alors que la cuisine sert à faire du sport, mais je ne sais pas, je n'ai pas été vérifier.)
Le repas s'est déroulé de cette manière : tous les élèves couraient en cercle autour de la salle et ils devaient attraper leur nourriture en passant devant, sans s'arrêter ! On devait donc manger en courant, ce qui n'est pas très pratique ! Mais j'ai trouvé cela plutôt amusant…
Après-midi, on a eu cours de dessin. La maîtresse nous faisait dessiner des choses très bizarres ! Moi, je sais bien faire des maisons, des fleurs et des personnages. Mais au lieu de cela, elle nous a demandé de dessiner un œil qui plonge dans de la confiture de nuages ! J'avais du mal à imaginer à quoi cela pouvait bien ressembler ! Néanmoins, j'ai fait un effort pour faire ce qu'on me disait. Mais quand j'ai eu terminé et que je lui ai montré mon dessin, elle m'a dit :
- Mais où sont les feuilles de tes nuages ? Et ton œil, pourquoi n'a-t-il pas de valises ? ? Et regarde : la confiture n'a même pas de bras !
J'ai baissé la tête et je me suis retenue pour ne pas pleurer. J'ai soupiré et j'ai recommencé un autre dessin en copiant sur ma voisine. Le résultat final ressemblait à un éléphant à roulettes et je ne comprenais vraiment pas pourquoi !! Mais la maîtresse avait l'air satisfaite, cette fois-ci.
Enfin, la sonnerie de fin des cours a retenti. Quel soulagement ! J'allais pouvoir rentrer chez moi, traverser le miroir et revenir dans le monde normal !
En sortant de l'école, je me suis faite gronder par un agent de police parce que je marchais sur un passage pour piétons.
- Eh là ! Interdiction de marcher sur les passage pour piétons ! On ne marche jamais sur les passages pour piétons !!
Je me suis excusée et j'ai rejoint la voiture de mes parents en prenant bien soin de marcher là où tout le monde marchait, c'est-à-dire un peu n'importe où ! Puis nous avons roulé en arrière jusqu'à la maison.
Rentrée chez moi, j'ai été obligée de faire mes devoirs en mettant de la confiture dessus et puis, enfin, j'ai pu monter dans le couloir des chambres… " Pourvu que le miroir soit toujours là ! " me suis-je dit. Car je n'avais vraiment pas envie de rester pour toujours dans ce monde de fous ! Heureusement, le grand miroir était là, bien à sa place dans le couloir. J'ai poussé un " ouf ! " de soulagement et je suis rentrée dedans. De l'autre côté, tout était identique à l'endroit que je venais de quitter. Pour être sûre que j'étais bien rentrée dans le monde normal, j'ai demandé à mon petit frère :
- Dis-moi, Popol, est-ce qu'on fait pipi dans la boîte aux lettres ou bien dans la cuvette des w.c. ?
Il a pouffé de rire en me répondant :
- Pffffrrt ! On ne fait pas pipi dans la boîte aux lettres ! Qu'elle est bête !! La boîte aux lettres, c'est pour recevoir le courrier ! Pour faire pipi, il faut aller aux toilettes !! Pffrt ! Mais qu'elle est bête !!!!!
J'étais soulagée ! Enfin j'étais revenue dans le monde normal !! J'étais tellement contente que j'ai pris mon petit frère dans mes bras !
- Merci, Popol ! Tu ne peux pas savoir comme ça me fait plaisir de savoir qu'on ne peut pas faire pipi dans la boîte aux lettres !!
- Hé ! Mais lâche-moi ! Tu es folle ou quoi ?!
Finalement, c'est une histoire qui se termine bien !
Mais la prochaine fois, je ferai un peu plus attention quand je me promène dans le couloir…

Christophe Van Kerrebroeck
chrisvank@belgacom.net
http://christophe-van-kerrebroeck.skynetblogs.be

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