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Depuis
toujours Stéphane Chamak, mai 2003. |
| Stéphane
CHAMAK écrit depuis l'âge de treize ans. Ecrire est une
de ses passions et un exutoire. Il aime raconter des histoires et il le fait bien. Il a de nombreuses nouvelles et plusieurs dizaines de poèmes à son actif. Il nous propose ici quatre de ses nouvelles courtes mais percutantes et pleines de surprise: "Depuis toujours" , "Le doigt du mort", "Parmi les démons" et "Hold-up". Bonne lecture. chamak.stephane@wanadoo.fr |
Depuis toujours
Je me
suis toujours levé longtemps avant elle. Toujours.
Et comme je le faisais depuis maintenant un demi-siècle, je mettais ces
quelques heures à profit en l’observant dans son sommeil. Avez vous déjà
regardé votre femme dormir ? Avez vous déjà pris le temps de
l’observer dans cet instant rare et d’abandon total ? C’est fascinant
et vraiment instructif. Emouvant aussi.
Ce matin n’échappait pas à cette règle d’or que je m’étais délicieusement
imposée depuis notre rencontre, il y a cinquante ans. Assis sur ma fidèle
chaise à bascule, je la regardais.
Comme à son habitude, elle dormait sur son coté gauche. La tête appuyée sur
son bras droit, ce qui m’avait toujours déplu – « après tu t’étonnes
d’avoir toujours le bras engourdi au réveil ! lui disais-je agacé »
- et
les genoux serrés et recroquevillés. Son autre main, quant à elle, semblait
avoir été punie. Honteuse elle se cachait sous l’oreiller
Si je voyais toujours ma femme comme une éternelle adolescente, sa position
pour dormir n’y était sans doute pas étrangère. Vous conviendrez qu’une
septuagénaire qui dort encore en position fœtale est pour le moins
surprenant !
Avec le temps, ma façon de la regarder dormir avait considérablement changé.
Les premières années, je ne la regardais pas. Je la dévorais des yeux et
m’empiffrais de sa beauté. Souvent même, torturé par un désir animal, je
ne pouvais m’empêcher de la réveiller en la couvrant de baisers et de
caresses – « Quel emmerdeur, disait elle rieuse en feignant de
repousser mes assauts » -
Et puis
j’ai appris à la regarder dormir. Mes yeux étaient moins maladroits,
moins affamés. Ils devinrent plus sages afin de mieux déguster cette embellie.
Mon regard avait une autre intensité et, tout comme mon cœur, il avait gagné
en profondeur.
Ce matin, son visage arborait une expression enjouée. Moi qui la connais bien,
je savais pertinemment d’où venait ce petit air espiègle. Avant hier, notre
fils Denis et son épouse nous ont appelés pour nous inviter à dîner mardi
prochain. Depuis deux jours elle me casse les oreilles avec ça. Mais je la
comprends. Moi aussi, j’avais hâte de serrer mon fils dans mes bras et de
radoter mes vieux mensonges à mes deux petits enfants.
Depuis, mon regard sur ma femme perdue dans ses songes s’est davantage affiné.
Non pas que je ne m’attardais plus sur sa beauté, toujours intacte (n’en déplaise
à la vie et au temps qui n’ont pas ménagé leurs efforts) mais j’avais dépassé
depuis quelques années le stade de la découverte (pour ne pas dire la décortication)
de chaque pore de sa peau. Avec l’expérience et la patience, j’avais su la
regarder dormir et voler une partie de son intimité extérieure. Avec l’amour
et la confiance j’avais pu obtenir de sa part quelques confidences secrètes,
ses regrets inconsolables et quelques-uns de ses fantasmes inavoués. Je
connaissais son visage et son corps les yeux fermés. Son cœur, même s’il
conserverait pour toujours son mystère, s’était grandement ouvert à mes sésames.
Désormais il ne me restait qu’à apprivoiser son esprit. Je voulais entrer
dans son sommeil et embrasser ses rêves. Il m’arrivait de plus en plus
souvent de poser délicatement ma joue contre sa joue, ma tempe contre sa tempe
afin d’essayer de connaître et de lire ses songes.
Je me
souviens avoir surpris un matin une expression qui contrastait avec notre
situation du moment. Elle avait un visage radieux, rayonnant. Et pourtant, à
cette époque, notre couple battait de l’aile. Nous nous disputions assez
souvent et pour des broutilles. Pris de panique, je m’étais approché
d’elle, convaincu qu’elle rêvait d’un autre homme. Ma tempe contre la
sienne, j’avais tenté pathétiquement de surprendre ses pensées d’adultères.
Au réveil, je lui avais fait une scène. Elle m’avait regardé en souriant
tendrement comme on regarde un enfant qui se cherche des prétextes et je m’étais
senti profondément ridicule.
Une autre fois, son visage avait un air mélancolique, presque malheureux. Mais
derrière ces traits moroses semblait se cacher une grande dignité comme si
elle se refusait de sombrer dans un chagrin plus grand. Et devant son visage
empreint de cette tristesse indéfinissable dont je me sentais exclu et bêtement
responsable, j’avais fondu en larmes.
Je posai un regard sur ma montre. Il était bientôt l’heure. Cela faisait
combien de temps que j’étais là, assis, à la regarder plongée dans son
profond sommeil ? Dix minutes ? Une heure ? Je l’ignorais mais
cela n’avait guère d’importance. Lorsque mes yeux se posaient sur elle, le
temps était suspendu, les saisons entremêlées. Les choses ne rentraient dans
l’ordre que lorsque ses paupières se mettaient à frémir, lorsque ses
prunelles se libéraient peu à peu des liens tissés par Morphée juste avant
que son regard ne vienne illuminer la pièce et me transpercer le cœur. Etre là.
Au bon endroit. Au bon moment. Comme le poète qui attend patiemment le lever du
soleil. C’est un privilège que d’assister au réveil de la personne aimée.
Si vous n’avez pas vécu cela, bon sang, vous loupez quelque chose de grand.
Soudain un mince filet de lumière entra sournoisement dans la pièce. Seigneur,
j’avais encore oublié de tirer les rideaux à fond ! Le trait de lumière
s’élargissait dangereusement et menaçait d’inonder son visage. Je me levai
prestement et tirai d’un coup sec sur ces étoffes indélicates avant de me
rasseoir et de reprendre la contemplation du tableau qui sommeillait devant moi.
Regarder sa femme dormir réserve aussi des purs moments de comédie. La voir
retrousser le nez à plusieurs reprises comme pour chasser un moustique
invisible me faisait pouffer de rire à chaque fois. Quelques mauvaises
surprises aussi. – « Sais tu qu’il t’arrive de baver dans ton
sommeil ? » - lui fis je remarquer
« - C’est possible mon chéri, me répondit-elle sans se démonter,
mais comme toi tu chantes je voulais aussi avoir mon originalité » -
Mon regard tomba machinalement sur son menton. Quand je disais connaître son
visage sur le bout des doigts, je faisais preuve d’une prétention un peu déplacée.
Car, pour une raison encore inexpliquée, mes yeux avaient toujours négligé
cette partie de son visage. Le menton. Je pensais sans doute qu’il ne donnait
que de maigres informations sur sa personne, qu’il était moins noble ou moins
révélateur qu’un front ou qu’une bouche. Visiblement, je me trompais. Je
me mis à le scruter aussi intensément qu’amoureusement. Et je vis ce que je
n’avais jamais remarqué jusqu’alors : une minuscule cicatrice. Intrigué,
je me mis à réfléchir sur la provenance de cette petite trace. Je n’avais
aucun souvenir qu’elle s’était blessée à cet endroit et je ne me
souvenais pas qu’elle m’ait raconté un incident à ce propos.
Et dieu sait que, malgré mon age bien avancé, ma mémoire était encore
redoutable !
Par exemple, je me rappelais très bien la profonde entaille qu’elle avait
au-dessus du sourcil. C’était lors d’une randonnée équestre il y a trente
huit ans. En juillet, exactement. Nous nous promenions tranquillement en forêt,
près d’Aigues-Mortes, lorsque passant sous quelques branches, l’une
d’elle s’agrippa au col de mon blouson avant de revenir violemment se
projeter sur la figure de ma femme qui se trouvait juste derrière. –
« Aie, je saigne » - dit elle simplement. Et pourtant la
blessure n’était pas bénigne. Désormais à chaque fois que je la regardais
dormir, je ne manquais pas de m’attarder sur ces quatre points de suture qui
me rappelait cette ballade estivale. Mais l’origine de cette infime cicatrice
au menton demeurait mystérieuse. Décidément son visage était facétieux et,
pareil au magicien qui garde jalousement ses tours, il ne semblait pas décidé
à me dévoiler toute son histoire.
Une main se posa sur mon épaule. Je levai la tête. Denis me regardait, les
yeux rougis et gonflés.
- Papa, il faut y aller, me dit il un sanglot dans la voix.
- Bien sur, répondis-je en me levant péniblement.
Alors
que des hommes jeunes et vigoureux s’apprêtaient à emmener le corps frêle
et sans vie de celle qui fut toute ma vie, je me dirigeai vers la porte, sans
mot dire et plus vieux que jamais. Puis je me retournai et lui adressai un
dernier regard. A cet instant, une question, la même question qu’elle posait
à chaque fois qu’elle me voyait l’admirer du haut de ma vieille chaise à
bascule me revint à l’esprit – « Ca fait longtemps que tu me
regardes dormir ? »
-
Depuis toujours, dis je dans un douloureux murmure. Depuis toujours.
Tous
les membres de la famille et les amis encerclaient le lit en chêne massif, le
visage grave comme le sont les témoins impuissants d’une mort imminente. Car
le vieux allait mourir. Cela ne faisait aucun doute. Ce n’était plus qu’une
question de minutes. Le prêtre avait commencé à réciter les saints
sacrements.
Dans les pièces voisines et malgré le regard réprobateur des mères, les
gosses chahutaient, insensibles au parfum funèbre qui embaumait la demeure.
Chacun de leur cri enjoué déchirait le silence, chacun de leur pas précipité
maltraitait les lattes du parquet avec un plaisir évident.
Dans la chambre où s’égrenaient les derniers instants de cet homme, des
proches et quelques étrangers, vêtus d’un noir de circonstance, demeuraient
immobiles telles des statues de sel. La plupart avaient le regard désemparé
alors que d’autres secouaient gravement la tête en signe d’incompréhension.
-
«Que s’est il passé ?» - devait être la question que tout le monde se
posait.
Comme
hypnotisés, personne ne semblait pouvoir s’empêcher de regarder le vieux
agonisant sur le lit. Ils le fixaient avec un mélange de fascination et
d’effroi. Et pour cause. Le visage du vieil homme était totalement défiguré.
Brûlé à un degré tel qu’il avait pour ainsi dire fondu. Ses yeux
paraissaient suffoquer sous la peau qui dégoulinait de ses paupières. Son nez
avait disparu. Son menton se mélangeait à son cou dont le tissu flasque et détendu
donnait l’impression d’une marionnette à qui on venait de trancher les
fils. Toute trace d’humanité
semblait avoir déserté cette figure d’homme pour ne laisser qu’une
vulgaire pate difforme qui s’émiettait à vue d’œil. – «C’est
atroce» - souffla quelqu’un à ma droite
Dehors,
une fine pluie faisait pleurer les vitres des maisons, consolées par un vent
d’automne qui essuyait leurs larmes. Même les voitures, d’ordinaire si
injurieuses envers leurs semblables, circulaient respectueusement. Probablement
corrigés par des fessées maternelles, les enfants aussi s’étaient tus.
Depuis plusieurs minutes, tout n’était qu’horreur, silence et
interrogation. L’homme qui s’accrochait désespérément à la vie n’était
ni un homme politique redouté, ni un de ses artistes adulés qui font la
couverture de « Paris Match » ou d’autres magazines. Richard
Mander puisqu’il s’appelait ainsi, n’était
célèbre qu’au sein de sa famille et de ses amis. Connu de tous comme étant
un bon mari et un bon père, il était directeur d’une petite assurance en
plein Paris. – « Une abeille travailleuse et anonyme dans ce vaste
essaim qu’est notre planète » - comme il se plaisait à la répéter.
Elle n’avait rien de follement excitante la vie de cette abeille. Fuyant les
casinos et pas cavaleur pour un rond, Richard Mander n’avait pour passe temps
que le jardinage et pour unique passion sa femme et sa fille de treize ans
qu’il adorait par dessus tout. Bref, l’existence paisible d’un homme qui
ne l’était pas moins. Même l’héritage, non négligeable, laissé par ses
parents il y a cinq ans n’avait pas vraiment chamboulé cet ordre bien établi.
Par instants, le corps calciné de
l’homme était pris de spasmes violents comme si il continuait de se consumer
de l’intérieur. Le prêtre, imperturbable, continuait ses prières.
Je levai la tête et posai un regard circulaire sur l’assistance. En face de
moi et tout près du lit du mourant se dressait un homme grand, aux larges épaules
et au menton carré creusé d’une fossette. Alain, le frère de la victime. Tête
droite, regard vide et visage monolithique, il semblait ailleurs. A quoi
pensait-il ?
A coté de lui, son épouse Agnès, d’une pâleur et d’une maigreur cadavériques
se mordait les lèvres jusqu’au sang comme pour s’empêcher de hurler. Appuyée
contre son menhir de mari, elle semblait être sur le point de s’évanouir
d’un instant à l’autre.
La pluie avait cessé. Le silence était pesant presque étouffant. L’air
devenait petit à petit irrespirable, même pour les vivants que nous étions.
Le seul son qu’on pouvait parfois entendre provenait de Richard, lui même. Ou
plus exactement de son visage. Sa peau craquelait comme une poterie et
poussait des couinements aigus. Elle ne cessait de s’effriter. L’abeille
« travailleuse et anonyme » avait cédé la place à un reptile
hideux qui muait devant les yeux terrifiés de son entourage.
Puis
je portai mon regard sur l’homme à la barbe et aux cheveux grisonnants qui se
trouvait derrière Alain. Tiré à quatre épingles, il paraissait contempler le
plafond, visiblement insensible à ce qui se passait. C’était David, un des
nombreux oncles de la famille. Je plissai les yeux pour mieux l’observer et je
remarquai que ses lèvres bougeaient imperceptiblement. Etait il en train de
prier lui aussi ? J’aurai juré que non. Il donnait plutôt
l’impression de fredonner une chanson.
Lorsque je vis qu’il m’avait
repéré, je tournai la tête.
Le corps de Richard fut à nouveau pris de soubresauts suivis de quelques cris
étranglés. De longs filets de bave sortaient de sa bouche torturée de
douleur. Dans la matinée une infirmière lui avait injecté de fortes doses de
morphine. Mais, malgré ses soins, rien ne semblait apaiser l’horrible martyr
que traversait actuellement le vieux. – « C’est horrible, il
cherche à respirer » - disait quelqu’un derrière moi.
En
effet, ne pouvant plus se servir de son orifice nasal, Richard avait retroussé
ses lèvres mutantes et asséchées pour happer quelques souffles d’air précieux.
La poitrine prise d’effroyables convulsions, il ne lâchait pas prise. Oui il
voulait respirer, mais j’avais la sensation qu’il voulait autre chose.
Que sa bouche enragée ne cherchait pas uniquement à aspirer l’indispensable
oxygène. Je sentais qu’il voulait parler. Dire quelque chose.
J’allais m’approcher
lorsqu’une main me retint. Je me tournai. Un jeune homme au visage sévère me
dit – « ne t’approche pas, tu ne pourras pas le supporter ».
Qui était il ? Je ne l’avais jamais vu. Et que savait il, ce petit
connard, de ce que je pouvais supporter ou pas ? Je voulus protester mais
un cri étouffé fit tourner toutes les têtes. Agnès, s’écroula sur le sol.
Son mari, Alain, la prit sans ses bras comme on prend un sac de plumes et quitta
la chambre en s’excusant.
Devant la légère agitation, le prêtre interrompit ses prières et jeta un
regard à l’assistance. Après quelques secondes, de son voile funèbre, le
silence s’empara à nouveau de la pièce.
Je commençais à être en proie à un énervement croissant. A ma gauche se
tenait Gabriel, un ancien associé
de travail de Richard. Sa figure était inondée de larmes, ce qui me surprit.
J’avais cru comprendre que Richard et lui ne se parlaient plus guère depuis
une sombre histoire dont je n’avais jamais eu le fin mot mais qui avait
conduit Gabriel à démissionner de son poste il y avait trois mois, environ.
Oui Gabriel pleurait chaudement son ami et ex associé. Mais il pleurait...
trop.
Je me décidais enfin à me tourner vers Agathe, la femme de Richard. D’un
visage qu’elle voulait digne, elle fixait péniblement les lambeaux humains de
ce qui était encore son mari. Décoiffée et les traits tirés, elle avait
vieilli de vingt ans et ressemblait à un zombi. Qu’avait-elle à l’esprit
à cet instant ? Pensait-elle à son avenir (elle qui n’avait jamais travaillé),
à celui de sa fille ? Ou à l’héritage qui lui reviendrait inévitablement ?
J’aurai payé cher pour le savoir.
La pluie reprit et se mit à cogner un peu plus fort contre les carreaux. Je
voulais quitter cette pièce suffocante et me laisser inonder par cette pluie
purificatrice qui me laverait de cette chambre dont j’avais la nausée. Mais
une voix sourde et étrange m’ordonnait de rester jusqu’au bout. Quelque
chose en moi, un sentiment froid mais dévorant me défendait de quitter
les lieux.
Les minutes s’écoulaient, sans
scrupules. Depuis un moment déjà, le corps de Richard Mander ne bougeait plus.
Etait-il déjà mort ? Tout le monde observait la momie inerte qui gisait
dans son lit. Quelques brouhahas lugubres se faisaient entendre et quelques
sanglots trop longtemps contenus éclatèrent. Complètement absorbé, mon
regard fixait autre chose. Posé sur la table à la droite du lit près de la
lampe de chevet, reposait une photographie soigneusement encadrée. La photo
devait avoir une dizaine d’années. Dans un décor de fête foraine, Richard,
sa femme et leur bout de chou posaient en souriant. Ils avaient l’air sincèrement
heureux tous les trois. Une puissante vague de chagrin me submergea que je
contins avec difficulté.
Soudain,
au moment où l’homme d’église achevait ses derniers sacrements, quelque
chose d’incroyable se produisit. Alors que tout le monde le croyait mort,
Richard, dans un effort surhumain, entrouvrit son œil en partie recouvert de ce
revêtement flétri qu’était devenue sa peau. A travers cette fine fente perçante
on lisait de la terreur. Moi, j’y voyais une immense détresse et de la colère.
Puis son bras gauche se leva lentement, sa main s’ouvrit et se pointa dans ma
direction. Pas vraiment sa main. Son doigt. Après quelques brèves secondes,
son bras retomba lourdement sur la couverture : Richard Mander, venait de
rendre son dernier souffle. Agathe, sa femme recula en portant la main à sa
bouche – « Mon dieu ! » - dit-elle livide et horrifiée.
Enfin, en se tournant vers moi, elle me dit le visage ruisselant :
–
« Tu as vu, ma chérie, il voulait te prendre dans ses bras une dernière
fois » - Mon
cœur se mit à battre violemment dans ma poitrine et je laissai échapper
quelques larmes. Alors, les membres de ma famille s’approchèrent de moi pour
me consoler. Et pourtant je n’étais pas triste. Au contraire, tout au fond de
moi, je riais. Mais de ce rire qui fait mal, qui n’apaise pas et qui
n’effacera jamais rien. - «Bandes d’imbéciles » - pensai-je
alors que les miens continuaient de m’embrasser.
Parmi les démons
- " Où suis je ? " - pensai-je, le visage ruisselant en longeant cet interminable couloir.
Mes pieds nus et trempés foulaient un parquet impeccablement lustré et vernissé. Sur les murs étaient accrochés des tableaux de Cézanne, Renoir et Millet. Le plafond était orné de splendides moulures admirablement travaillées et illuminées par des dizaines de lustres en argent.
Je n'avais pas la moindre idée de l'endroit où je me trouvais et puis surtout je ne me sentais pas bien. Mes oreilles me faisaient souffrir comme si des centaines d'abeilles butinaient à l'intérieur. Et j'avais chaud. Atrocement chaud.
Je continuais de marcher, ne pouvant m'empêcher de jeter des regards hallucinés aux peintures magnifiques et aux luminaires.
Au bout d'une quinzaine de minutes, je stoppai net : quelqu'un au loin venait dans ma direction. Méfiant, je repris néanmoins la marche. Petit à petit, l'allure de ce quelqu'un commençait à prendre forme. Il s'agissait d'une femme petite et aux cheveux longs et noirs. Je distinguais quelque chose autour de son cou qui traînait sur le sol. Alors que nous nous approchions l'un de l'autre, je pus clairement la voir.
- " Bonjour monsieur " - me dit elle poliment en posant sur moi un regard vide.
Et elle continua son chemin sans s'arrêter.
Je restais pétrifié. Pas seulement par ses yeux vitreux et son teint violet mais aussi par ce qu'elle portait comme un collier morbide : une corde.
Je restais figé ainsi pendant plusieurs minutes avant de reprendre mon trajet - " Où suis je ? " - répétai-je angoissé et le corps brûlant.
Les tableaux avaient laissé la place à de splendides et immenses sculptures encastrées à même le mur. Je reconnus sans peine d'illustres merveilles comme La Danaïde de Rodin ou encore La Petite Châtelaine de son élève et sa muse Camille Claudel. Quel était cet endroit luxueux où la beauté surgissait de partout ?
Enfin, le couloir obliqua à droite et déboucha… sur un autre couloir. J'avais beau pester, je n'avais pas d'autre choix que de poursuivre, ce que je fis en essuyant les énormes gouttes de sueur qui perlaient et me dévoraient le front comme un acide.
Est ce que j'étais victime d'une hallucination ou est ce que cette femme pendue était réelle ?
Mais quelque chose de bien plus terrifiant m'envahissait l'esprit depuis peu. Je venais de réaliser avec effroi que tous mes souvenirs s'étaient évaporés ! Jusqu'à mon propre nom ! J'avais tout oublié….sauf How deep is your love, un des tubes des Bee Gees. J'ignorais pourquoi j'avais subitement cet air en mémoire. Mais la chanson me plaisait et sans même m'en rendre compte, je la fredonnais.
(I know your eyes in the morning sun)
(I feel you touch me in the pouring rain)
J'étais perdu dans mes pensées lorsque des hurlements me glacèrent le sang. A quelques mètres de moi, un homme traîné par deux autres poussait des cris stridents m'obligeant à m'enfoncer les doigts au fond de mes oreilles déjà douloureuses
- Non, je vous en supplie, hurlait il l'écume aux lèvres et le visage plein de larmes et de morve, laissez moi rester. Je suis coupable, laissez moi rester par pitié
Les deux hommes ne semblaient prêter aucune attention à ses jérémiades et continuaient de le traîner avec force et autorité. Je me débouchai les tympans. Après quelques secondes, tous trois passèrent devant moi quand l'un des " videurs " tourna sa figure livide et squelettique dans ma direction :
- Ne te laisse pas abuser, me dit il d'une voix blanche en me désignant du menton le malheureux qui gémissait à ses pieds, c'est un imposteur
Puis il me lança :
- Tu ferais mieux de te dépêcher d'aller t'inscrire.
Enfin, d'un hochement de tête l'homme fit signe à son acolyte et tous deux reprirent leur route agrippant par le col le type qui pleurait maintenant sans bruit comme un adolescent.
Avec un mélange de peur et de surprise, je les regardais s'éloigner.
Je sentis quelque chose d'épais et de tiède au bout de mes doigts. Du sang. Le liquide n'avait pas complètement séché. Je frottais avec précaution l'intérieur de mes oreilles et fit ressortir quelques croûtes brunâtres et effritées.
Soudain j'eus un violent flash et malgré sa fulgurance je pus voir l'image d'une immense vitre transparente.
Etais je en train de perdre la tête ? Pire encore. Est-ce que j'étais… déjà mort ?
Avec cette chaleur carnivore qui me rongeait le corps et mes tympans qui me vrillaient le crane, je n'arrivais plus à réfléchir.
Je sentais peu à peu une peur reptilienne me nouer le ventre.
Malgré cela je marchais ainsi pendant encore longtemps ne pouvant m'empêcher de chanter
(And it's me you need to show)
(How deep is your love)
cet air qui ne me lâchait plus.
Après une heure interminable je poussai un soupir de soulagement. A une centaine de mètres devant moi, se trouvait une porte. Mais juste avant la porte, en plein milieu, je vis une sublime fontaine baroque. L'eau s'y écoulait dans une vasque circulaire en pierre. Quatre dauphins et leurs nageoires dressées sur un lit de vague soutenaient l'obélisque. Je courus vers de la fontaine et, sans réfléchir, je plongeais la tête dans cette eau fraîche et libératrice. J'allais pouvoir enfin me rafraîchir et surtout me laver de ce sang sur mes mains et mes oreilles. L'eau avait un goût délicieux comme extraite d'une source inconnue et magique. En frottant mes mains, je remarquai des marques au niveau de mes poignets.
Je posai délicatement mes doigts dessus et je fus à nouveau secoué par une vision. Je revis fugacement cette immense vitrine devant moi et….des visages. Sombres et sévères ils me fixaient intensément avec un mélange de haine et de compassion. - " Qu'est-ce qui m'est arrivé ? " pensai je de plus en plus inquiet. Puis je reposai mon regard sur mes poignets. En pensant au sang coagulé trouvé dans mes oreilles, une pensée effrayante me traversa l'esprit.
Est-ce que j'avais été kidnappé puis ligoté et torturé ? Et si oui, pourquoi et pour quel motif ?
Peut être que la porte qui se trouvait en face de moi allait enfin répondre à toutes ces questions.
D'un pas volontaire je me dirigeais vers cette porte. Là aussi, il ne s'agissait pas d'une vulgaire porte. Prodigieusement sculptée dans le marbre, c'était la réplique exacte - dans un modèle plus réduit - de cette monumentale porte inspirée par La Divine Comédie de Dante qu'Auguste Rodin reçut un jour en commande et dont il consacra vingt années de sa vie. C'était un vrai travail d'orfèvre.
D'une main légèrement tremblante, je frappais. La porte s'ouvrit presque instantanément et un homme en tenue de majordome, à la figure spectrale mais à l'expression joviale m'accueillit :
- Ah, nous n'attendions plus que vous. Vous avez traîné en route on dirait ?
Sans attendre ma réponse, il me fit entrer et me conduisit dans ce qui semblait être la réception. Il y avait deux immenses canapés en daim et quelques chaises d'un bois précieux et aux dossiers recouverts de velours. Sur les murs, encore des tableaux plus beaux les uns que les autres.
Le réceptionniste ouvrit un grand cahier en cuir noir et le feuilleta. De son long doigt effilé comme un poignard il se mit à chercher dans une liste
- Voilà…Monsieur Parker donc. Vous avez neuf points. Vous irez alors….(Il se tourna alors vers le gigantesque tableau qui se trouvait derrière lui)…à la porte d'argent. Félicitations.
Ainsi, je m'appelais Parker. Ce nom ne m'évoquait rien.
De son index pointé vers la droite, l'homme m'indiqua la direction à suivre. Avant de partir, je ne pus m'empêcher de regarder ce tableau géant. Il y avait une liste impressionnante de noms classés dans trois différentes colonnes titrées de la façon suivante : porte de bronze, porte d'argent, porte d'or.
Il devait y avoir des milliers de noms écrits en minuscule. Bien qu'il fut quasiment impossible de les lire, je pus en reconnaître un. Inscrit en haut de la liste dans la colonne " porte d'or " ; le nom d'un homme célèbre : Adolf Hitler.
Loin d'avoir les réponses aux questions qui me transperçaient de toutes parts, mon esprit s'embourbait comme pris dans une toile d'araignée collante et inextricable.
L'eau de la fontaine n'avait été d'aucun secours. Une extrême chaleur continuait de me brûler les entrailles. Sans oublier cette foutue chanson qui sortait délibérément de ma bouche comme envoûtée.
(I know your eyes in the morning sun)
(I feel you touch me in the pouring rain)
Est-ce que tout ceci avait un sens ?
Je longeais un petit corridor et arrivais devant une porte au couleur argentée. Sur le coté, il y avait un interphone de même couleur. De l'autre coté, je pouvais entendre des bruits mélangés. Des voix humaines, des rires et de la musique. Je sonnais. Personne ne répondit. Mon cœur battait à tout rompre, prêt à sortir de ma poitrine. Mon corps tout entier, tel un volcan en fusion, était ravagé par les flammes incandescentes et meurtrières.
J'appuyais plus longuement.
Un son métallique se fit entendre et la porte s'ouvrit toute seule.
J'entrais et ce que je vis me coupa littéralement le souffle.
J'arrivais dans une vaste pièce qui brillait de mille feux. Le sol et les murs étaient recouverts de tapis de soie persans ou iraniens qui brillaient comme pailletés de milliers d'étoiles. Des immenses bougeoirs et des encensoirs en or étaient visibles un peu partout. A ma droite, des vases de jade étaient posés sur des meubles somptueux renfermant une extraordinaire collection de porcelaines chinoises et de faïences turques. A ma gauche des armures enrichies de pierres précieuses, des chandeliers en or et rehaussés de diamants. Un peu plus loin, je vis une couverture en perles et un carquois enrichi de rubis et de saphir. Au fond de la pièce une splendide vitrine où étaient exposées de belles armes Séfévides (boucliers, cottes de mailles, épées, armures, sabres, etc.) étincelait.
Au centre, il y avait une table sans fin drapée d'une nappe blanche immaculée aux jolies dentelures. Le buffet était, lui aussi, un émerveillement pour les yeux : cromesquis de foie gras, fines gelées de caviar, cuisses de grenouilles à la crème d'ail, pigeons à la Périgourdine, pavés de sandre aux échalotes confites, truites saumonées, magrets de canard au vinaigre de framboise, salades de poissons marinés au vin blanc….Le nombre de desserts, pâtisseries et autres sorbets était ahurissant. Et naturellement, pour couronner cet incroyable festin, les meilleurs vins coulaient à flots et remplissaient allègrement les verres et les flûtes en cristal.
La pièce était bondée de personnes qui discutaient entre elles où écoutaient de la musique (je reconnus sans peine les fameux Impromptus de Franz Schubert), ne faisant aucunement attention à ma soudaine présence. Certaines étaient vêtues de costumes d'époque alors que d'autres portaient nos célèbres jeans contemporains. Je voyais des hommes à perruque, le visage maquillé et poudré, trinquer avec d'autres qui arboraient des bandanas ou des casquettes, leurs baskets dernier cri rivalisant avec les souliers de ces aristocrates des siècles derniers. Quelques femmes aux toilettes raffinées et d'un autre temps discutaient de leurs cotés avec d'autres aux allures plus vulgaires.
j'avais l'impression d'être l'invité d'une soirée costumée morbide. Le corps en sueur et les veines cognant violemment contre mes tempes je dévisageais tous ces gens. Comme la femme pendue, les trois hommes et le réceptionniste que j'avais déjà rencontré, ils avaient des visages au teint de cire et un regard éteint, comme dépourvu d'existence.
- Des fantômes, soufflai-je. Ce sont tous des fantômes
J'avais l'impression d'être invité à une soirée costumée morbide
Tout à coup, un homme vêtu d'un costume et coiffé d'un chapeau melon et portant une épaisse barbe brune se dirigea vers moi, la main tendue :
- Enfin, vous voilà Monsieur Parker ! Désolé, je ne vous avais pas vu arriver.
Essayant tant bien que mal de cacher ma frayeur, je serrais la main de l'homme : elle était aussi froide que celle d'un cadavre.
L'homme continua :
- Vous pardonnerez, j'espère, mon pitoyable accent anglais. J'ai pourtant eu le temps de prendre des leçons mais que voulez-vous, je reste français malgré tout.
J'avalais péniblement ma salive et, pour la première fois, je me risquais à parler :
- Excusez-moi mais….qui etes vous ?
Alors l'homme à la sombre barbe pencha la tête en arrière en éclatant d'un petit rire nerveux.
Ce que je vis alors me terrifia. Plusieurs dizaines de points de sutures boursouflés et sanguinolents faisaient le tour de son cou. - " Cet homme vient d'être décapité " - me dis je contrôlant avec peine mes tremblements.
- Où ai-je la tête mon cher monsieur, je vous le demande ? Je me présente, Henri Désiré Landru.
Avant d'ajouter d'un ton sardonique :
- Et au cas où vous l'ignoreriez j'ai quand même dix points.
Il me prit délicatement, le bras.
- Je vais vous présenter à quelques célébrités, dit il en m'entraînant avec lui.
Alors il me fit rencontrer une multitude de personnes enthousiastes et ravis de me rencontrer.
En plus de leur pâleur cadavérique, certains avaient le front ou la tempe perforés par ce qui semblait être des impacts de balles.
Tout en me les présentant Landru me communiquait systématiquement leur nombre de points. Un homme en tenue de chirurgien disant se nommer Marcel Petiot me serra chaleureusement contre lui.
- Ne vous faites jamais soigner par lui, lança Landru à l'encontre du médecin tous deux hilares.
Un couple insista pour me prendre en photo.
- Raymond Fernandez et Martha Beck me renseigna Landru. Les fameux tueurs de la lune de miel.
La femme m'embrassa et l'homme me tapa amicalement dans le dos.
Comment ces gens pouvaient ils me connaître ?
La chaleur à l'intérieur de mon corps semblait avoir augmenté de plusieurs degrés, la pièce commençait à tourner devant moi comme prise dans un manège infernal. J'avais la gorge sèche et un goût amer me montait aux lèvres. Ignorant mon malaise, Landru m'entraînait avec lui et continuait ses présentations macabres. Il pointa son doigt en direction d'un homme qui était allongé sur un large sofa. Indifférent à l'ambiance festive, l'homme fermait les yeux.
Quelque chose me frappa : plusieurs oranges étaient placées près de sa tête.
Nous passâmes devant lui et Landru me souffla à l'oreille :
- Richard Chase, le " vampire de Sacramento ". Six points. Il s'endort toujours avec des oranges autour de sa tête parce qu'il dit " que les vitamines C filtrent jusqu'à son cerveau ". De plus, il s'injecte du sang de lapin dans les veines, persuadé que le sien est empoisonné. Evitez de le fréquenter, il est fou à lier.
Ce sentiment de nausée augmentait. J'avais de plus en plus de mal à avancer et je transpirais abondamment. Qu'est ce que je faisais ici parmi ces morts ?
Perdu dans mes réflexions, je buttai contre quelque chose et tombai par terre. Landru m'aida à me relever. Je me retournai et vis avec horreur ce qui me fit trébucher : un jeune homme accroupi et collé contre le mur dévorait un bras humain !
Trop occupé à ronger ce membre ensanglanté, il ne leva même pas la tête.
Mais je l'avais déjà reconnu. Il s'appelait Jeffrey Dahmer surnommé " le cannibale de Milwaukee ". Il était probablement le serial killer le plus médiatisé de l'histoire du crime américain. Il droguait ses victimes et une fois endormis, il les tuait, les mutilait et prenait de nombreuses photos. Jeffrey violait des cadavres et en dévorait des parties. Lorsqu'il fut arrêté en 1991, on trouva dans son frigo et ses placards des têtes, parties génitales et d'autres membres de ses victimes.
Les yeux et le cœur révulsés, je mis ma main devant la bouche pour éviter de hurler. En voyant Dahmer se délecter de cette chaire humaine, Landru lui lança un regard dédaigneux.
- Si ce n'est pas malheureux. Avec ce buffet divin qu'on nous a préparé ce soir.
Je fis volte face et jetai un regard incendiaire à l'homme au chapeau melon
- Où est ce que je suis, bon sang ? demandai-je furieux et terrorisé. Qui sont tous ces déments ?
Landru haussa les sourcils, visiblement étonné de ma colère soudaine.
- Allons, mon bon ami dit il d'un ton rassurant, ne vous fâchez pas. Détendez-vous, vous etes en famille.
Et s'approchant de moi comme pour me faire une confidence, il murmura :
- J'ai même cru comprendre que vous aviez déjà des fans !
- De quoi parlez-vous ? Je ne les connais même pas !
Landru se mit à ricaner.
- Ce sont tous des amis et d'immondes assassins. Tout comme vous.
Je m'écartais de l'homme comme si je craignais d'être contaminé, épouvanté parce que je venais d'entendre.
- Qu'est ce….Qu'est ce que vous dites ?
Landru toussota comme pour s'éclaircir la voix avant de clamer d'un ton lugubre comme on annonce un fait divers :
- Anthony Parker dit " l'empailleur ". Accusé du meurtre de 9 personnes entre 1996 et 2001.
On trouva dans son appartement de Long Island, les neuf corps entièrement vidés de leur sang qu'il avait remplacé par de la paille. Leurs yeux avaient été arrachés et échangés avec des billes de verres. Collectionneur macabre, Parker fut condamné et exécuté le 17 avril 2002.
Il arrêta son récit et me dit en souriant largement.
- Vous etes aussi une célébrité Monsieur Parker. Bientôt, on écrira des livres sur vous, on fera des films.
- C'est impossible, hurlai-je. Je ne suis pas un meurtrier….Je ne…
Un silence de plomb brutal comme un couperet. L'assistance avant cessé de parler et de son regard vide, elle me dévisageait. Dans ce silence de mort, seule le piano de Schubert continuait distiller ses notes enchanteresses. Après quelques secondes, les convives reprirent le cours de leurs conversations.
L'air grave et les sourcils froncés, Landru me fixait avec insistance. Puis retrouvant son sourire moqueur, il me demanda :
- Vous allez la garder longtemps cette couronne sur votre tête ?
Je posai ma main sur le sommet de mon crane et mes doigts en sueur sentirent un métal encore chaud. A ma grande stupeur, je constatai qu'il ne me restait plus qu'une fine pellicule de cheveux. Délicatement, je retirai l'objet encastré sur ma tête. Cela ressemblait à un casque en aluminium. Il y avait plusieurs électrodes incrustées dessus comme des joyaux. Je regardais cet objet, plein de dégoût, d'horreur et de fascination.
- Vous avez été admirable lors de votre exécution, monsieur Parker, fit Landru les yeux pétillants de malice et d'admiration. Là où beaucoup d'autres avant vous ont été pris de convulsions et grimaçaient d'une manière ridicule ne pouvant s'empêcher d'uriner ou de se déféquer dessus ; vous, vous avez gardé votre dignité et même votre audace.
Puis en me serrant la main chaleureusement, il ajouta :
- Sans parler de la délicieuse insolence dont vous avez fait preuve alors que votre corps s'embrasait sous les secousses électriques.
- De quoi parlez-vous ?
Le sourire de Landru s'élargit :
- De votre chanson, mon ami. Celle que vous chantiez pendant votre exécution. Celle qui a fait de vous une légende.
Les doigts tremblants, j'effleurai cet instrument de mort et c'est alors que le souvenir de cette journée ressurgit.
J'étais assis sur cette chaise.
Un homme attachait solidement mes poignets et mes chevilles alors qu'un autre appliquait une éponge mouillée sur ma tête. J'avais refusé le masque de cuir pourtant obligatoire. Devant moi, je voyais une vitre teintée et transparente devinant les visages des bourreaux qui allaient assister au spectacle.
Je n'allais pas faire comme Jesse Tofero, qui, lors de son exécution avait vomi des flammes et de la fumée. Non, j'allais rester maître de mes douleurs et impassible. Mieux que ça . J'étais décidé à leur donner un show à ces pourris ; un vrai show à l'américaine. Alors que des milliers de volts allaient me transpercer le corps, je m'étais mis à chanter ma chanson favorite.
Aah...
I know your eyes in the morning sun
I feel you touch me in the pouring rain.
And the moment that you wander far from me,
I wanna feel you in my arms again
Le corps et le sang en ébullition et le cerveau en train de cuire, j'avais continué.
is your love,
how deep is your love,
I really need to learn,
'cause we're living in a world of fools
breaking us down,
when they all should let us be.
We belong to you and me.
Tout me revenait désormais. Tout ce qui fut ma vie. Mon nom et mon enfance. Ces familles que j'avais exécuté et empaillé et qui avaient posé chez moi comme des œuvres d'art. Mon arrestation en plein milieu de la nuit. Le procès, la sentence et enfin mon exécution. Et naturellement la voix magique de Barry Gibb.
Je poussais un profond soupir de soulagement. J'étais enfin libéré. Et heureux.
Je regardais Landru qui me souriait et je lui rendis son sourire.
- Vous aurez encore chaud pendant quelques mois puis les effets de votre électrocution s'estomperont, me dit il.
Je le remerciais chaleureusement.
- Il m'arrive encore de ressentir quelques fourmillements à cet endroit, ajouta t-il en levant la tête.
Quelques rigoles de sang qui coulaient le long de son cou, tachant son col de chemise blanc.
- Je dois vous laisser mon ami, me fit il en inclinant la tête. Je dois partir à la recherche de ma dulcinée. Une femme avec une corde pendue à son cou est facilement identifiable, non ?
Il s'inclina et partit se mélanger à la foule.
Je me tournais vers mes nouveaux amis qui avaient reprit leur discussion, un verre de champagne à la main en dégustant des toasts. Leur expression fantomatique ne me faisait plus peur. Je les trouvais beaux avec leurs yeux ternes et leurs figures blafardes de morts-vivants.
Je me trouvais là dans ce vaste salon luxueux parmi des violeurs, des criminels de guerre, des cinglés et des assassins de la pire espèce. Et je m'y sentais bien..
Le pas léger et le cœur gonflé d'appétit, je m'approchais du fabuleux buffet………
Hold-up
Brassac-Les-Mines est une commune d'environ trois mille cinq cents habitants, située à une vingtaine de kilomètres d'Issoire et de Brioude et une demi-heure de Clermont-Ferrand.
Autrement dit un trou perdu au fin fond du Puy De Dôme ; le genre d'endroit où le suicide relève du bon sens.
Je vivais à Brassac-Les-Mines depuis bientôt cinq ans et, à ma grande surprise, je n'avais pas encore tenter de me sectionner les poignets. Mais depuis plusieurs mois je sentais l'ennui et le désespoir me détruire le mental. Mon emploi ne me passionnait guère (j'étais fleuriste) et mes amis avaient eu la bonne idée de n'avoir jamais existé. A trente et un an, j'étais toujours célibataire et j'habitais un minuscule appartement visité de temps à autre par une grand-mère maternelle aussi adorable que schizophrène. Mon seul et unique passe temps était la lecture et notamment la lecture des dictionnaires dont j'arrivais presque inconsciemment à retenir un nombre effarant de définitions.
C'était donc pour tuer un ennui désespérant mais également pour rembourser quelques dettes embarrassantes que je décidais de commettre à Brassac-Les-Mines un samedi matin et sans aucune préparation, mon premier et unique larcin à ce jour : un braquage de banque.
Je me trouvais juste derrière la porte d'entrée, le cœur battant et les mains moites. L'euphorie et la peur formaient un élixir de vie qui se répandait à l'intérieur de mon corps et ressourçait mes veines assoiffées d'émotions.
Dire que je n'avais rien planifié était un euphémisme. Mais cela m'importait peu. Au contraire, cet amateurisme aveugle et insensé ajoutait quelques degrés à mon excitation déjà intense.
Du point de vue de l'équipement, j'avais opté pour la sobriété. En guise de camouflage, je portais la très épaisse cagoule marine tricotée par ma grand mère lorsque j'étais gamin. Cette cagoule recouvrait quasiment l'intégralité du visage ne laissant que deux fines fentes pour les yeux et deux invisibles trous pour les narines. L'effet était donc aussi efficace que pervers : si le froid ne s'y engouffrait pas, l'oxygène non plus.
Quant à l'arme, je n'avais pas hésité. J'avais pris le pistolet de collection que mon père m'avait donné lorsque ma mère et lui avaient décidé de quitter la région il y a trois ans. A l'idée d'utiliser éventuellement cet " engin de mort " (il était chargé !), un frémissement malsain me parcouru l'échine.
Je regardai ma montre : il était presque dix heures.
La banque fermait à midi pour le restant du week-end. J'avais largement le temps d'agir et de repartir sans rencontrer la moindre personne entre temps.
Même si ce hold-up n'avait pas été mûrement élaboré, je connaissais tout de même certaines données. Cette banque préhistorique était une des moins fréquentées du coin et n'ouvrait qu'un samedi sur deux. Les clients - des personnes âgées en majorité - n'y venaient qu'épisodiquement et préféraient envoyer leur chèque ou leurs papiers par courrier. Les autres prenaient la voiture pour aller à Clermont Ferrand où se trouvaient des établissements plus modernes.
Je n'avais pas choisi de braquer cette banque en particulier mais, à la réflexion, ce choix présentait un autre avantage en plus de son coté " moins risqué ". En effet, cambrioler une banque aussi insignifiante que celle ci et repartir avec un modeste butin me paraissait être un acte moins criminel et donc plus pardonnable aux yeux d'un juge. Ridicule ou pas, cette pensée me réconfortait.
Comment allais je faire mon entrée dans la banque ?
J'avais beau me concentrer, aucune réplique cinématographique ne me venait à l'esprit. Dénué d'inspiration, je pris une profonde inspiration et fis irruption à l'intérieur en hurlant un "Personne ne bouge ".
Il s'avéra que le " personne " ne se résumait en fait qu'à la seule employée de banque, une femme d'une trentaine d'années. Je ne l'avais jamais vu auparavant. Surprise par mon entrée " spectaculaire ", elle poussa un hurlement qui me fit regretter aussitôt d'être né.
- Pas un geste, dis je d'une voix que je voulus autoritaire en pointant mon arme dans sa direction.
Conformément à mon ordre, l'employée ne bougea pas.
L'effet d'une arme à feu sur les gens m'a toujours fasciné. Avec un pistolet ou un fusil, tout devient simple. Devant un morceau de métal, les cœurs s'affolent, les membres tremblent, les voix se brisent. C'est bien connu, dans la vie quotidienne, les héros ne sont pas légions. J'eus une rapide pensée pour Bruce Willis. Dans la " vraie " vie, John Mc Clane se serait exécuté aussi, sans opposer la moindre résistance devant le pistolet de mon paternel. Ainsi, en voyant cette jeune femme à la merci de mon arme, j'éprouvais un sentiment proche du vertige. J'ignorais comment allait se passer la suite des évènements mais je me souviendrais toujours de ces premières secondes. A cet instant, je ne survivais plus. Je vivais. Enfin.
L'épaisseur de la cagoule était telle que je devais presque crier pour me faire entendre.
- Ouvrez la caisse. Et vite.
- Très bien, répondit la femme en bafouillant légèrement.
L'employée prit la clé qui se trouvait près du comptoir et ouvrit la caisse.
- Ecartez vous du tiroir, ordonnai-je.
Je fis le tour du comptoir pour récupérer l'argent dans la caisse, souriant déjà à travers mon épaisse cagoule. De mon bras droit tendu, je maintenais l'employée en joue. Je posais les yeux sur le tiroir ouvert et je faillis m'étouffer : il était pratiquement vide !
Je le sortis de la caisse et vidais négligemment le maigre contenu sur le comptoir. Un billet de dix euros et quelques pièces éparpillées ça et là. Au bas mot le butin devait s'élever à une quinzaine d'euros. Quinze euros !
Honte n.f (du francique haunipa). 1. Sentiment pénible provoqué par une faute commise, par une humiliation, par la crainte du déshonneur.
- Qu'est ce que c'est que ça ? demandais je, essayant de ne rien laisser paraître aux yeux de mon " otage ".
- C'est la caisse, me répondit elle.
A l'intérieur de mon camouflage de laine, mon visage commençait à me gratter.
- La caisse ? Vous plaisantez, j'espère. Il y a encore moins d'argent que dans un parcmètre.
- Nous sommes une très petite agence, monsieur. Nous conservons un minimum de liquidités dans nos caisses.
- Alors où est le reste ? Vous avez bien un coffre non ?
- Désolé je ne vous entends pas très bien.
Cette satanée cagoule avalait mes mots et bâillonnait le son de ma voix
- Vous avez un coffre ? répétai-je plus fort.
La jeune employée hocha la tête.
- Il est dans la pièce voisine, juste derrière moi.
Tout à coup, une pensée me traversa l'esprit. Je fis volte face et jetais des coups d'œil rapides vers le haut des murs et dans les coins. Je balayais ainsi la pièce du regard lorsque l'employée me dit d'un ton étonnement relâché.
- Nous n'avons plus de caméra depuis la semaine dernière. Elle est en panne.
Je fis face à l'employée et me mis à la regarder à travers les fines fentes de la cagoule. Elle avait les cheveux noirs attachés en queue de cheval et le regard noisette. Elle n'était pas très grande et légèrement rondelette. Son visage était parsemé de quelques discrètes taches de rousseur. Elle ne semblait plus tellement effrayée. Comme si, une fois la surprise passée, elle avait décidé d'essayer de prendre la situation le plus normalement possible. Cette attitude courageuse était presque touchante.
Rapidement je me ressaisis, décidé à ne pas me disperser. Dans quelques minutes, j'allais être dehors avec quelques milliers d'euros en poche et un paquet d'adrénaline dans le sang.
- Très bien, répondis je retrouvant un peu de confiance. Conduisez moi au coffre.
Quelques secondes plus tard, je me trouvais dans la pièce d'à côté les yeux rivés sur un petit coffre de bronze.
- Vous avez la combinaison ?
- Pardon ?
- La combinaison, vous l'avez ?
- Oui.
- Parfait.
La jeune employée grimaça :
- Mais….je ne peux pas ouvrir le coffre, monsieur.
Voilà ce dont je redoutais le plus : quelqu'un qui refuse d'obtempérer, quelqu'un qui m'oblige à recourir à la menace voire à la force. Visiblement, la jeune guichetière n'était pas disposée à se laisser dévaliser sans essayer soit de se défendre soit de jouer à l'assistante sociale. Je n'étais pas vraiment disposé à la brutaliser mais encore moins à me laisser faire la morale.
Je gardais néanmoins mon sang froid mais, fermement disposé à lui montrer ma détermination, je pointais mon arme en direction de l'employée qui tressaillit.
- Ouvrez ce coffre, mademoiselle, ou vous allez avoir des ennuis.
La jeune femme fit la moue à nouveau.
- Je ne peux pas ouvrir ce coffre, répéta t-elle.
Je commençais à piaffer d'impatience. Est ce que cette petite maligne essayait de gagner du temps ? Ou est-ce qu'elle était totalement stupide ?
- Ne me racontez pas de salades. Vous venez de me dire que vous aviez la combinaison, non ?
L'employée se mordait la lèvre.
- Oui mais….cela ne vous servirait à rien. Le…Le coffre ne répond pas à ma voix.
Je n'étais pas certain d'avoir bien entendu. Interloqué, je baissais mon pistolet et la fit répéter.
- Le coffre ne reconnaît pas ma voix, me dit elle un peu plus rassurée en voyant le canon de mon arme s'abaisser.
Je sentais les gouttes de sueur qui commençaient à perler. Sous cette cagoule de laine qui m'aspirait la peau comme une ventouse, j'éprouvais des difficultés à respirer.
- Et depuis quand vous parlez aux coffre forts ?
La jeune employée ne put s'empêcher d'esquisser un petit sourire. En dépit de l'état d'énervement dans lequel je me trouvais, ce sourire me troubla.
- Ce n'est pas ça, monsieur. Le Ministère de la Défense nous a fait installer pour quelques jours un nouveau système de sécurité ultra perfectionné. Nous devons tester ce système avant qu'il soit commercialisé et implanté dans toutes les agences de France.
- Ici, dans cette banque ?
- Parfaitement, fit elle emballée par un enthousiasme soudain. Notre coffre est équipé d'un système de reconnaissance vocale qui permet grâce à des capteurs auditifs de reconnaître précisément le son de la voix d'un utilisateur et ce sur une portée pouvant dépasser un mètre cinquante. C'est vraiment génial, je vous assure !
Homicide n.m (lat. homicida). Action de tuer, volontairement ou non, un être humain.
Qui aurait pu imaginer que dans ce patelin où avoir de l'eau chaude était un don du ciel, on avait installé dans une banque minuscule une technologie dernier cri en matière de sécurité et que son employé ferait sa publicité auprès d'un braqueur de banque ?
- Hélas, ma voix n'est pas paramétrée dans le système, conclut l'employée. Je ne peux pas ouvrir le coffre en donnant la combinaison.
- Qui peut le faire ?
- Qu'est ce que vous dites ?
Je ne savais pas ce qui m'exaspérait le plus. La jeune femme ou la cagoule qui m'asphyxiait.
- Qui peut le faire ?
- Quoi donc ?
- Avoir accès à la combinaison, bon sang !
- Le directeur de l'agence, répondit elle timidement. Mon père.
- Ou est il ? demandais je sèchement.
- Mes parents sont partis pour le week-end.
Je regardais ma montre : il était dix heures dix. Dix minutes que j'étais dans cette banque. Dix minutes qui me paraissaient déjà une éternité. Je ne voulais pas repartir bredouille mais je n'avais guère plus le choix. Et puis il fallait que je retire au plus vite cette cagoule qui me grignotait et faisait fondre mon visage. Autrement, j'allais devenir fou.
Alors que je commençais à reculer discrètement vers la sortie, la jeune femme se mit a toussoter :
- Ecoutez… Je…Je peux peut être vous aider.
Je m'arrêtais net.
- Comment ? fis je surpris
- Je suis imitatrice, répondit elle fièrement.
Je n'étais pas naïf. J'avais bien senti que depuis quelques minutes, je ne l'intimidais plus et déjà cela ne me plaisait pas trop. Mais là, j'avais la désagréable impression qu'elle venait de franchir un autre cap. Si je n'affirmais pas mon autorité maintenant, ce braquage - déjà mal engagé - tournerait rapidement à la farce.
- Imitatrice ? Et alors ? J'ai l'air de vous faire passer une audition ? Continuez comme ça et vous serez en route pour l'autopsie.
Ma menace fit son effet. L'employée baissa les yeux et ajouta d'une voix presque inaudible :
- Je pensais qu'en imitant la voix de mon père, je pourrais réussir à ouvrir le coffre.
Je la regardais pour la seconde fois. Le regard toujours aimanté par le sol, elle ressemblait à une petite fille qui avait commis une bêtise. Ses cheveux corbeaux tombaient sur son front en mèches folles. Elle n'était pas à proprement parlé jolie mais elle avait un charme indescriptible, quelque chose de lunaire qui ne me laissait pas indifférent, je devais bien l'admettre.
Je fus tenté de lui demander pourquoi elle voulait m'aider mais je me retins. Je n'avais plus de temps à perdre. J'acceptais alors sa proposition. Elle s'approcha près des capteurs auditifs situés sur la face latérale du coffre fort. C'est alors qu'elle fit quelque chose qui me cloua de stupéfaction. De son pouce et son index, elle se pinça le nez et fronça les sourcils et fit une étrange grimace avec son menton.
- C-4-1-D-3, dit elle d'une voix étranglée.
Je demeurais interdit. J'avais l'impression d'entendre Bugs Bunny en train d'agoniser.
Aucun déclic ne se fit entendre.
- Merde, pesta la jeune femme.
Je posais une main vigoureuse sur l'épaule de l'employée qui se retourna :
- Votre père a vraiment cette voix là ?
- A peu près, dit elle surprise. Pourquoi ?
- Pour rien. Essayez encore.
Elle se reboucha le nez, tordit un peu plus sa bouche et fronça davantage ses sourcils. La seconde tentative échoua également. Ainsi que la troisième. Et la quatrième.
Perplexe, je la regardais, les bras croisés. En dépit de la ridicule posture qu'elle adoptait et de la voix de martien qui sortait de sa bouche, j'étais - bien malgré moi - comme médusé par ce spectacle surréaliste.
Néanmoins, après dix minutes proprement insupportables de " C-4-1-D-3 ", je décidais d'interrompre l'artiste.
Soudain la sonnerie du téléphone retentit. Mon cœur se mit à battre la chamade et je me mis à transpirer davantage.
- Décrochez, fis je d'un ton autoritaire en prenant l'écouteur. Mais je vous préviens, pas de messages à double sens. Soyez brève et raccrochez.
La jeune femme prit le combiné et le porta d'une main légèrement tremblante à son oreille.
- Allô ?
- C'est moi, fit une voix d'homme.
- David, fit elle. Qu'est ce …que tu veux ?
J'avais beau avoir l'oreille collée à l'écouteur je n'entendais que des bribes. J'essayais de rentrer l'écouteur à l'intérieur de la cagoule mais c'était impossible tellement la sueur avait trempé le capuchon.
L'employée resta un moment sans parler. Inquiet, je la regardais en essayant de comprendre à travers son regard ce qui se disait à l'autre bout de la ligne.
- Non David…Attends, je….
Puis l'employée posa sur ses yeux sur moi.
- C'est David, mon frère. Il a raccroché. Il m'appelait pour me dire qu'il allait me rembourser l'argent que je lui avais prêté.
- C'est une excellente nouvelle, dis je sur le point d'exploser. En quoi cela me concerne t-il ?
- En rien. Mais il veut me rembourser. Maintenant.
Je faillis m'étouffer avec ma salive.
- Vous rigolez ? Rappelez le et dites lui que ça peut attendre demain.
L'employée fit une moue embarrassée.
- C'est trop tard, il m'appelait de son portable. Il était déjà dans sa voiture.
Le cœur battant, je pointais mon arme sur la jeune femme qui poussa un petit cri.
- Vous bluffez, j'en suis sûr.
- Je vous jure ! supplia t-elle le visage soudain blanc comme un linge. J'en reviens pas moi-même ! C'est bien la première fois qu'il me rembourse de quoi que ce soit !
Tels des tabourins, mes veines cognaient contre mes tempes mon cœur galopait contre ma poitrine. Je devais conserver mon sang-froid et réfléchir . La situation n'était pas encore perdue. J'avais encore le temps de partir.
- Il arrive dans combien de temps ?
- Je ne sais pas trop, dit elle les yeux écarquillés. Le commissariat est dans le coin. Si ça roule bien, il devrait être là dans une dizaine de minutes.
Je sentais les palpitations de mon cœur s'accélérer vivement.
- Pourquoi vous me parlez du commissariat ?
La jeune femme retroussa son nez et se tordit les doigts visiblement gênée.
- Je ne suis pas certaine que cela vous plaise.
- Allez y, je suis en veine en ce moment.
- Voilà, il est policier.
Je n'avais jamais porté la ville de Brassac-Les-Mines dans mon cœur. Ni ses habitants d'ailleurs. Mais depuis maintenant une bonne demi-heure, elle était devenue la ville maudite et eux mes pires ennemis.
Je jetais un coup d'œil à ma montre. Il était dix heures et demie. En proie à un début de panique que je m'efforçais de contenir, je dus me rendre rapidement à l'évidence : ma carrière d'apprenti gangster allait tourné court et mon braquage était un fiasco total. Il fallait que je détale au plus vite. Dieu merci, j'avais un avantage considérable. La banque n'ayant plus de caméra et la jeune employée étant incapable de m'identifier, je pouvais quitter la banque sans risquer d'être démasqué.
Je m'approchais de la femme qui recula légèrement. Je rangeais mon arme dans la poche de ma veste pour la rassurer.
- Ecoutez. Je n'ai jamais eu l'intention de vous faire de mal. J'en aurais été incapable. Alors, je m'en vais et nous oublions tous les deux cette histoire, d'accord ?
- Vous pouvez répétez ? me dit elle. Avec votre cagoule, je ne vous entends pas très bien.
- Je disais que je ne vou….
Au même moment, une clochette tinta derrière moi. Quelqu'un venait d'entrer dans la banque !
Rapidement je fis volte face et me retrouvais face à une femme qui devait avoir dans les quatre vingt ans. Sur l'essaim de personnes âgées qui vivaient à Brassac-Les-Mines, je faisais face à la seule que je connaissais : ma grand mère.
Scoumoune n.f (ital. scomunica). Arg. Malchance, poisse.
Ma grand mère maternelle est une vieille dame vraiment très gentille. Veuve depuis vingt cinq ans, d'un tempérament et d'une voix très posés, elle dégage une douceur, une sérénité absolue qui m'avait apaisé bien plus d'une fois. Mais, hélas, elle souffre d'un dédoublement de personnalité. Ainsi, à chaque fois qu'elle est prise d'une peur incontrôlable, il se passe quelque chose d'incroyable. Elle se transforme en une vieille folle et tient des propos d'une hallucinante grossièreté. Le plus étonnant encore venait du fait que, quelque soit l'interlocuteur qui lui faisait face, celui ci (ou celle là) devenait subitement son défunt mari ! Je me souvenais de la fois où un chauffard avait faillit la renverser. Blême de peur et de rage, elle avait insulté le conducteur, sa famille et avait juré qu'elle irait " pisser sur son arbre généalogique ". Devant ces foudres verbales ravageuses, le malheureux était piteusement remonté dans sa voiture et avait démarré sans demander son reste. L'instant d'après, elle était chez le marchand de légumes à discuter paisiblement du changement soudain de climat.
Cette schizophrénie passagère faisait donc de ma grand-mère une femme câline et redoutable.
- Molière, qu'est ce que tu fais, mon petit ? dit la vieille dame.
Voilà j'étais foutu. Par ce seul mot, mes espoirs de filer incognito était réduit en cendres. Qui d'autre que moi se prénommait ainsi à Brassac-Les-Mines, ce " no man's land " parsemé de ploucs et de bouseux en tous genres ? D'ailleurs, quel parent sur la terre était assez débile pour appeler son fils " Molière " ?
J'essayais toutefois de tenter ma chance et de ne pas me laisser décontenancé.
- Ne bougez pas, madame.
La vieille femme fronça les sourcils.
- Madame ? Allons, c'est moi ; c'est ta grand-mère mon ange.
- Vous le connaissez ? fit la jeune employée à l'attention de l'octogénaire.
- Pas du tout ! coupais-je violemment
La vieille femme me regarda, l'air ahuri.
- Allons, Molière, ne dis pas des choses pareilles, dit elle en feignant d'être fâchée. C'est moi qui t'aies tricoté la cagoule que tu portes, chenapan !
- Je ne vous connais pas madame, répondis je le corps et le visage dévorés par la sueur.
Dans quelques minutes, le frère policier de l'employée allait arriver. Le temps jouait contre moi et je ne savais pas quoi faire. L'employée de banque avait mon prénom et n'hésiterait pas à me dénoncer à la police. Il ne s'agissait plus d'adrénaline et d'excitation intense. J'avais terriblement peur maintenant. Peur d'être arrêté et de passer quelques années en prison, ici, a Brassac-Les-Mines. Du coup, je me mis à regretter mes après midis ennuyeux et mes journées soporifiques à la boutique de fleurs. Mon ancienne et misérable existence venait de prendre une valeur insoupçonnée.
- Qu'est ce que tu racontes, mon petit ? dit elle en gloussant. Tu me fais une farce, c'est ça ? Tu te m…
La vieille dame s'interrompit et son visage prit un teint de cire. Elle venait d'apercevoir le pistolet que je venais de sortir de ma veste.
- Mais….mais…bégaya t-elle. Qu'est ce que tu fais avec le pistolet de ton père ?
Qu'est ce que je devais faire ? Si je filais maintenant, je serais obligé de quitter la ville. En soit ce n'était pas la décision le plus pénible à prendre. Mais il fallait aussi que j'accepte le fait de fuir toute ma vie et de ne plus jamais revoir ma famille. Ou alors, je devais faire quelque chose qui semblait au dessus de mes forces à savoir…. supprimer les témoins gênants. Etait-ce comme cela que l'on devient assassin ? Etait-ce aussi rapide, aussi imprévu et aussi simple que ça ? Est ce que tous les meurtriers étaient en fait de simples personnes qui, mises sous pression, avaient dû prendre une décision comme celle que je dois prendre maintenant ?
Je me tournais vers la jeune employée. Elle me regardait avec un visage grave et ses yeux couleur noisette s'étaient colorés d'une tristesse insondable comme si elle lisait dans mes pensées. A cet instant précis, je la trouvais si belle que j'en fus étourdi.
- Je te préviens, espèce de bâtard. Si tu veux me descendre, t'as intérêt à ne pas me louper !
Je me retournais vers ma grand mère, abasourdi par ce que je croyais avoir entendu.
- Qu'est…Qu'est-ce que vous dites ?
La vieille dame s'avança vers moi, l'air déterminé.
- Tu m'as bien compris, Gaspard. Si tu me rates, je te fais bouffer ta bite de scout !
La mutation avait eu lieu. Tétanisée par la peur, la si douce et si adorable femme que je connaissais avait troqué son tablier et laissé la place à cette femme hideuse et vulgaire qui s'adressait violemment à son époux. La jeune employée regardait la scène, le regard écarquillé par la stupeur et la crainte. Il semblait que la soudaine métamorphose de ma grand-mère et ses insultes venimeuses la terrifiaient bien plus que ma cagoule marine et mon pistolet de collection.
- Calmez vous, fis je en la voyant s'approcher de plus en plus.
Mais la vieille démente continuait d'avancer, sa bouche édentée affichant un effrayant rictus.
- Tu peux me buter, tas de purin. Même crevée, je pourrais encore te cramer le fion !
J'avais beau avoir été plusieurs fois témoin de ses " instants d'égarements ", son vocabulaire demeurait toujours impressionnant. Bien des fois je m'étais dit que mon grand père - dont je n'avais qu'un très lointain souvenir - avait dû lui rendre la vie particulièrement dure pour qu'elle puisse s'adresser à lui en ces termes.
Pas à pas, elle s'approchait de moi et, à part reculer, je ne savais pas quoi faire d'autre. Je n'allais tout de même pas descendre ma grand mère que j'adorais par dessus tout ! Sous mon capuchon l'air commençait à se raréfier. Ma vue se brouillait un peu tellement mes paupières transpiraient. Après avoir englouti la peau de mon visage, j'avais la sensation que la cagoule avait l'intention de me ronger les os.
A nouveau mes yeux croisèrent ceux de la jeune femme. Immobile, elle se contentait de me regarder en esquissant un faible sourire. Dans ce sourire, je pus lire tout ce que j'avais peut être recherché tout au long de ma fichue vie. Pendant un court instant, j'avais tout oublié : la caisse vide, le coffre au système perfectionné, le policier qui allait arriver, la cagoule cannibale ou ma grand-mère cinglée. Tout. Elle me regardait et plus je la fixais, plus sa beauté me paraissait évidente, plus je me nourrissais des sentiments que ses yeux me transmettaient.
Saisi par cet instant de grâce, je perdis ma grand mère de vue. L'octogénaire en profita pour me sauter à la gorge avec une vivacité stupéfiante. J'eus juste le temps d'esquisser son attaque. La pauvre femme se jeta alors dans le vide avant de retomber sur le sol dans un bruit sourd.
La jeune femme et moi sommes restés interdits et perplexes pendant quelques secondes. Ce fut elle qui se ressaisit la première. Elle alla près de ma grand-mère, s'accroupit et lui prit le pouls.
- Ca va, fit elle rassurée. Elle est juste assommée.
- Comment vous le savez ? demandais je effrayé.
- J'ai aussi un diplôme de secourisme, répondit elle en souriant.
Traumatisé, je ne pouvais esquisser le moindre geste. Pareil à une statue de sel, j'étais paralysé.
- Mon dieu, dis je. Qu'est ce que j'ai fait !
- Ne vous inquiétez pas. Elle est juste dans les vaps je vous dis.
La jeune femme se releva, planta son regard dans le mien et dit d'une voix douce.
- Ecoutez, il est encore temps de réparer tout ça. Je ne dirais rien à la police, je vous jure. Et puis, si on réfléchit bien, vous n'avez rien volé et ni fait de mal à qui que ce soit.
Je secouais la tête, dépité.
- Vous n'êtes pas un sale type, je l'ai vu tout de suite, me rassura la jeune femme d'une voix apaisante. Cette ville est tellement déprimante qu'elle nous pousserait à faire n'importe quoi.
Timidement, je levais la tête dans sa direction, étonné que quelqu'un d'autre puisse penser comme moi et comprendre mon geste.
- Je regrette quand même de vous avoir menacé, dis je finalement.
Elle haussa les épaules et me désarma à nouveau d'un sourire lumineux.
- Vous feriez mieux de retirer votre cagoule maintenant. Je n'entends qu'un mot sur deux. Et puis mon frère devrait arriver d'une seconde à l'autre.
- J'aimerais bien l'enlever, croyez moi. Mais elle est tellement trempée que je ne suis pas sûr d'y arriver.
Elle éclata de rire avant de m'aider à retirer la camisole de laine.
Les cheveux collés au front, je poussais à un profond soupir. Enfin, j'avais le visage à l'air libre !
J'ébouriffais ma tignasse brune et humide en feignant d'ignorer le regard qui était posé sur moi. Puis je levai la tête et lui rendis son regard.
Nous sommes restés ainsi pendant un long moment, sans parler, les pommettes légèrement rougissantes et arborant un sourire inexplicable et bizarrement complice.
J'étais venu ce samedi matin pour braquer une petite banque et prendre un peu d'argent. Je repartis sans un sou. Ironie du sort, j'avais même l'étrange sensation qu'on venait de me voler quelque
chose...
Amoureux adj. et n. Qui éprouve un sentiment très intense, un attachement englobant la tendresse et l'attirance physique.