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Le
milliardaire triste
D. Laurus, décembre 2002. |
Un jour, un homme très, très
riche décida de se rendre seul à un rendez-vous d'affaire et mit son chauffeur
en congé pour la journée.
Le chauffeur, enchanté, prit sa veste et laissa son patron. Mais quand il s'aperçut
qu'il avait pris la veste de son patron par erreur, celui-ci avait déjà disparu
dans le flot des voitures.
L'homme conduisait distraitement la Bentley, n'ayant pas l'habitude de passer
plus de cinq minutes sans faire le compte, dans sa tête, de son immense fortune.
Si bien, qu'au carrefour de deux avenues il grilla un feu rouge et s'en alla
percuter un autobus...
Lorsque les secours arrivèrent, l'homme était inconscient. On trouva la veste
du chauffeur avec ses papiers d'identité et on emporta l'homme vers l'hôpital
le plus proche. A l'hôpital, on lui fit des radios et on le soigna pour une
fracture de la jambe sans grande gravité. Lorsqu'un employé vint s'enquérir
de l'identité du blessé on lui dit que c'était un chauffeur de maître de 45
ans, célibataire. Mais on laissa sonner, en vain, le téléphone chez lui. Personne
ne répondit. Comme l'hôpital était surchargé, on laissa l'homme où l'on put,
dans une chambre à deux lits, avec un petit garçon dans le lit d'à côté.
L'homme ouvrit les yeux. Il avait très mal à la tête et sa vue était brouillée.
Il ne comprit pas ce qu'il faisait dans un lit, dans une chambre inconnue. Il
resta un moment sans bouger ni se plaindre, à écouter les bruits qui l'entouraient.
Doucement, il comprit qu'il était dans un lit d'hôpital et des bribes de souvenirs
resurgirent dans sa tête. Le rendez-vous, la voiture, l'accident...
Il tenta d'esquisser un mouvement mais une onde douloureuse le parcourut et
finit dans son crâne où elle explosa en un feu d'artifice de douleur. Il chercha
un bouton pour appeler du secours et vit une poire électrique qui pendait à
droite de son lit. Il tendit le bras pour l'atteindre, mais il lui manquait
bien vingt centimètres. Son corps était tout endolori et il allait renoncer
à son geste lorsqu'une canne à pêche, avec fil et hameçon, entra dans son champ
de vision et s'approcha de la poire électrique. Surpris, il tourna péniblement
la tête vers la droite et aperçut un autre lit dans lequel un petit garçon était
allongé et manoeuvrait la canne à pêche. Le petit garçon, sans cheveu, lui sourit
gentiment et lui dit :
--- Salut !
Et il continua de rapprocher de l'homme la poire électrique d'appel.
Lorsque l'homme eut attrapé la poire, il resta un instant à contempler l'enfant
et voulut, à son tour, lui rendre son bonjour, mais aucun son ne put sortir
de sa bouche. Il ne put même pas bouger la mâchoire d'une manière ou d'une autre.
Alors, il pressa le bouton de la poire et attendit en contemplant l'enfant.
C'était un jeune garçon d'une dizaine d'années, au teint pâle et aux grands
yeux marron. Il avait l'air fatigué et très malade, mais pourtant son regard
irradiait quelque chose que l'homme n'avait encore jamais vu avant chez personne.
D'un lent battement des paupières, il remercia l'enfant de l'avoir aidé à attraper
la poire d'appel.
Une infirmière arriva et vit que l'homme était éveillé. Elle appela un médecin
et celui-ci lui dit qu'il avait eu un accident de voiture, qu'il avait une jambe
cassée, un choc à la mâchoire et quelques contusions externes sans gravité.
On lui avait fait une piqûre pour ne pas avoir mal. Il pourrait sortir de l'hôpital
dans quelques jours. L'homme essaya de répondre, mais rien ne sortit de sa bouche.
Le médecin lui dit de se reposer et que les choses redeviendraient normales
très vite. Le médecin s'en alla. Et l'homme, fatigué, s'endormit.
Lorsqu'il se réveilla de nouveau, c'était la nuit et l'hôpital était devenu
beaucoup plus silencieux. Une lueur douce venait du couloir par la porte entrouverte.
Il porta son regard vers la droite et vit l'enfant qui dormait.
Cette chambre, ce calme, cette odeur d'hôpital, cet enfant à ses côtés, tout
cela ne lui était pas familier. Il savait où il était, il savait ce qu'il avait
et il n'était pas inquiet. Il se sentait même étrangement rassuré. C'était une
sensation qu'il n'avait jamais éprouvée auparavant. Sa vie, son métier l'avaient
lui-même transformé en une sorte de machine à rassurer les autres et à les satisfaire
par des artifices plus ou moins honnêtes. La vie d'un milliardaire n'est pas
simple et il faut passer son temps à mentir à tout le monde y compris à sa famille
et à ses amis.
Toujours sous le choc de son accident, l'homme se rendormit et ne se réveilla
qu'au matin. Le soleil brillait déjà dans le ciel et l'enfant n'était pas dans
son lit. Une femme de service entra dans la chambre et le salua.
--- Bonjour Monsieur Bresson, vous avez bien dormi ? Je vous apporte le petit
déjeuner...
L'homme tenta de saluer la femme et une sorte de grognement sortit de sa bouche,
sans grande élégance.
--- Ne vous fatiguez pas, Monsieur Bresson, je sais que vous avez la mâchoire
un peu abîmée, mais ça va bientôt passer. Essayer de boire du café au lait et
de manger des biscuits, ça vous fera du bien.
L'homme, interloqué, se demanda soudain pourquoi on l'appelait Monsieur Bresson,
alors que son nom était Charles-Edouard de la Rochemontois ?
Il réussit à boire le café au lait, mais il avait trop mal à la mâchoire pour
manger les biscuits qu'il laissa sur le plateau.
Un moment plus tard, on ramena l'enfant, sur un fauteuil roulant équipé de tout
un attirail de perfusion, de matériel de réanimation et autres systèmes à la
destination inquiétante.
L'enfant semblait très fatigué et son visage était encore plus blanc que la
veille et presque jaune. Une infirmière le prit et l'installa gentiment dans
son lit et le borda avec douceur. Elle regarda l'homme et lui sourit.
Le petit garçon dormit toute la journée et ne se réveilla que le soir.
Lorsqu'il s'éveilla, il se tourna aussitôt vers l'homme et lui sourit.
--- Salut ! Dit-il, comme la première fois.
L'homme lui sourit à son tour.
--- Ha-Huu !
--- Oh ! vous ne pouvez pas parler ?
--- Hon !
---Ça ne fait rien, je vais vous parler, moi... Je m'appelle Eric et j'ai dix
ans. Et je sais que vous êtes un chauffeur de voiture et que vous avez eu un
accident. Il paraît que vous avez eu de la chance de vous en sortir. J'ai lu
ça dans un journal, en attendant ma chimiothérapie et mes rayons " X ".
Puis, on leur apporta le dîner. L'homme réussi à manger un peu. Sa mâchoire
commençait à se débloquer. Il se sentit beaucoup mieux après ce repas. Son corps
commençait à reprendre le dessus. Assis sur son lit, l'homme examina mieux la
chambre. De son côté, c'était propre et tout blanc. Du côté de l'enfant, c'était
coloré et décoré de nombreux dessins sur les murs, de revues et de livres d'enfants,
de jouets, de maquettes et de la fameuse canne à pêche.
Enfin, l'enfant se tut, épuisé, et sombra de nouveau dans un profond sommeil.
L'homme avait maintenant récupéré tous ses sens. Et si la douleur le tenaillait,
il pouvait au moins réfléchir à sa situation.
Tout d'abord, apparemment, il y avait eu confusion avec son chauffeur.
Sa disparition avait certainement semé l'émoi parmi ses proches...
Il avait donc eu la chance de s'en sortir, sans doute grâce à la résistance
de la caisse de la Bentley. Sa bonne étoile veillait sur lui, comme toujours.
Puis, il posa son regard sur l'enfant malade et pensa que sa bonne étoile à
lui ne valait pas grand-chose. Il fut un instant ému du sort du jeune garçon
et se dit que la vie pouvait être injuste. Cette pensée le surpris lui-même,
lui qui n'avait jamais accordé la moindre attention à la vie et aux problèmes
des autres et pour qui la vie ne pouvait se concevoir autrement qu'en termes
de bourse, de placements, de bénéfices, de retours sur investissement, de stock-options,
d'OPA et autres placements occultes.
L'enfant lui avait parlé de chimiothérapie et de rayons " X " et il savait que
cela voulait dire que ce petit homme avait un cancer et certainement très grave,
vu son état de fatigue et de faiblesse.
Le lendemain, un soleil radieux inondait la chambre, l'enfant lisait un livre
et lui sourit, comme toujours, lorsqu'il ouvrit les yeux.
--- Salut !
--- Bonjour mon petit.
--- Vous avez bien dormi ?
--- Oui oui, merci, et toi ?
--- J'ai bien dormi grâce aux médicaments, et j'ai rêvé que je pêchais un énorme
poisson dans un torrent de montagne et que ma mère faisait du feu pour le faire
cuire.
--- C'est formidable, dis donc. Tu aimes donc tant la pêche ?
--- Et ben, je sais pas, j'ai jamais pêché. Mais ce doit être formidable.
--- Et cette canne à pêche, alors.
--- C'est la mienne, Maman me l'a offerte pour mon anniversaire et m'a dit que
nous irions pêcher tous les deux quand je sortirai d'ici. Mais, tu vois, je
ne sais pas si je sortirai un jour. Je suis de plus en plus fatigué.
Tu aimes la pêche, toi ?
--- Je ne sais pas, je suis comme toi je n'ai jamais pêché... !
--- Ça alors ! T'es sérieux ?
--- Très sérieux. Tu sais, je fais un métier qui me prend tout mon temps et
je n'ai jamais été attiré par la pêche.
On apporta le petit déjeuner. L'homme, dont la mâchoire était quasiment guérie
et indolore, mangea de bon appétit. Il eut fini avant l'enfant et se tourna
de nouveau vers lui. Mais le garçon semblait avoir de la peine à tenir sa tasse
et l'homme se leva péniblement, avec sa jambe dans le plâtre, et s'assit sur
le bord du lit de l'enfant pour l'aider.
Quand il eut finit, le petit garçon remercia l'homme.
--- Tu es gentil, toi !
--- Tu crois ? C'est bien la première fois qu'on me dit ça. Vois-tu, en général
on me dit que je suis très fort, très intelligent, très efficace, très avisé,
très riche, mais jamais " gentil "... !! Il est vrai que dans le monde où j'évolue
la gentillesse est plutôt une faiblesse qu'une qualité.
--- Et bien, moi je me fiche de ton monde et je te trouve gentil !!
Puis, on frappa à la porte et une jeune femme brune et très mince, aux longs
cheveux noirs, fit son entrée.
--- Bonjour Maman, regarde, j'ai un nouveau copain. C'est comment votre petit
nom ?
--- Charles-Edouard.
--- Alors, Charles-Edouard, voilà Maman et c'est la plus gentille des mamans.
--- Bonjour Madame, je suis très honoré.
--- Bonjour Monsieur.
La jeune femme s'assit au bord du lit de son fils, le serra dans ses bras et
sortit d'un grand sac deux bandes dessinées et un paquet de bonbons.
--- Chouette ! Boule et Bill, j'adore ! Dis-donc, Charles-Edouard, tu aimes
Boule et Bill ?
--- Je ne sais pas, Eric, je n'en ai jamais lu.
--- Et bien, tu peux les lire pendant que maman est là. Je les lirai plus tard.
--- D'accord, merci Eric.
--- Et après avoir souri à la maman, l'homme plongea dans la lecture bienvenue
des ces albums.
Plus tard, quand la maman fut repartie, l'homme rendit à l'enfant ses deux albums
en le remerciant et en l'assurant qu'il avait passé un bon moment, comme rarement
auparavant. Il lui expliqua qu'il n'avait jamais le temps de lire et qu'il n'avait
d'ailleurs jamais le temps de faire quoi que ce soit. Qu'il n'était pas un chauffeur,
mais un grand homme d'affaires et qu'il y avait eu une erreur quelque part.
De fil en aiguille, la gentillesse du garçon et sa façon attentive d'écouter,
sans critiquer, incitèrent l'homme à lui raconter sa vie et comment il était
devenu un homme si riche, si puissant et si important.
--- Vois-tu, ma vie n'est pas si drôle que ça. Les gens me respectent, mais
je ne peux pas leur tourner le dos. Au fond, ils ne m'aiment pas. Ils croient
tous que je leur veux du mal, mais ce n'est pas facile de diriger un empire.
Je suis souvent seul contre tous. Seul à décider et seul à assumer les responsabilités.
Ce n'est pas par plaisir que je licencie des milliers de personnes. Ce sont
les lois des affaires. Et parfois il vaut mieux licencier un peu pour ne pas
avoir à licencier beaucoup...
Ma femme, mes enfants, je ne les vois jamais. Je ne crois pas qu'ils soient
heureux grâce à moi. Ils vivent dans le confort et dans le luxe, mais ma fille
aînée est morte d'avoir consommé trop de drogue et je n'en savais rien. Et je
ne comprends pas comment nous avons pu en arriver là. Tu sais, la vie ne fait
de cadeau à personne et nous payons tous, un jour, le prix de notre orgueil,
de nos fautes et de notre lâcheté. Combien de fois ai-je oublié les anniversaires
des miens ou passé les fêtes de Noël à des milliers de kilomètres ? Je ne sais
même pas les goûts de mes enfants, ce qu'ils aiment, ce qui les fait rêver.
Je n'ai pas pris de vacances avec eux depuis plusieurs années.
En parlant, l'homme était devenu triste, tendu, concentré sur ce qu'il disait
et dont il semblait prendre conscience avec acuité.
L'enfant le regardait, l'écoutait, hochait parfois la tête ou demandait une
précision. Et quand l'homme se tut, il prit à son tour la parole.
--- Tu sais, je ne crois pas que les gens ne t'aiment pas. Mais je crois que
tu vis sur une très haute montagne et qu'eux vivent dans la plaine.
Et que vous ne parlez pas la même langue, non plus. Et s'ils te respectent,
c'est aussi parce qu'ils ont peur de toi.
--- Peur de moi ?! Pourquoi ?
--- Parce que tu es tellement puissant que personne n'ose te contredire. Personne
n'ose t'affronter ou te dire si tu fais quelques chose de mal. Parce qu'ils
ont tous peur. Et puis, autour de toi tu as des directeurs, des secrétaires,
des gardes du corps, des tas de gens qui t'empêchent de voir les autres et aussi
de les entendre. Tu es sourd et aveugle, quoi !!
--- Oui, tu as peut-être raison, Eric. Mais alors, comment faire ? Comment devenir
un autre homme, plus proche des autres, plus humain.
--- C'est ce que tu es en train de faire maintenant. Tu parles à un petit garçon
de dix ans qui va bientôt mourir et tu lui dis tout ce que tu n'oses jamais
dire à personne...
L'homme s'arrêta un instant de respirer. Tout ce que lui disait ce petit enfant
était la stricte vérité. Mais une vérité qu'il n'avait pas eu le droit, jusqu'alors,
d'accepter et qu'il avait toujours rejetée au loin.
Oui, sa vie était un désastre, un ratage complet. Il n'était pas un homme mais
une sombre machine à gagner des milliards de dollars, de yens ou d'euros. Et
il n'avait jamais apporté de bonheur à quiconque au cours de sa vie. Il n'avait
su dispenser autour de lui que du pouvoir, de l'argent, de l'influence, des
privilèges... Mais personne ne lui avait jamais dit qu'il était " gentil ".
L'après-midi et le soir, l'homme et l'enfant continuèrent de discuter. Jusqu'à
ce que tous les deux s'endorment. L'homme ne comprenait pas que ce petit enfant
qui n'avait plus que quelques semaines ou quelques mois à vivre soit si joyeux
et que lui, qui possédait tous les rêves des hommes au bout de sa fortune, soit
si triste.
Le cœur et la gorge serrés il dormit mal.
Au réveil, Eric n'était pas dans la chambre. L'homme savait que l'enfant subissait
encore une chimiothérapie et une séance de rayons. Il prit son petit déjeuner
et fit quelques pas dans la chambre et dans le couloir. Quelle ne fut sa surprise
d'apercevoir un homme avançant vers lui à grands pas en lui faisant de grands
signes de la main ! Ludovic Bresson, son chauffeur.
--- Patron, je vous retrouve enfin !
--- Ludovic, que se passe-t-il ?
--- Imaginez que j'ai pris votre veste par erreur. Et puis, j'ai reçu des coups
de téléphone de l'hôpital. J'ai rappelé et on m'a dit que j'étais hospitalisé
ici... ! J'ai compris que vous aviez eu un accident et que l'on vous avait pris
pour moi à cause des papiers d'identité.
--- En effet, Ludovic, c'est ce qui s'est produit.
--- Comment vous sentez-vous, patron ? De quoi avez-vous besoin ?
Votre famille va s'inquiéter.
--- Ne vous en faites pas pour ma famille. Je m'occuperai d'elle plus tard.
Dites-leur que tout va bien et que je pense à eux.
Apportez-moi quelques affaires personnelles, vêtements, rasoir et de quoi écrire.
--- Tenez, je vous rends déjà votre veste avec tous vos papiers.
--- Et venez par-là que je vous rende les vôtres.
L'homme entraîna le chauffeur dans la chambre.
--- Ludovic, pour l'instant, ne dites rien à personne. J'ai besoin de repos
et de calme. Dans quelques jours je reviendrai à la surface. Annoncez simplement
que je me repose dans un endroit retiré.
Pour les affaires, mon bras droit et fondé de pouvoir peut les assumer pendant
cette période.
Revenez me voir quand je vous téléphonerai. Au-revoir Ludovic.
--- Au-revoir patron, remettez-vous bien.
Et l'homme se recoucha. Il resta longuement ainsi, méditatif.
Vers midi, l'infirmière ramena Eric dans la chambre et le recoucha avec les
mêmes gestes maternels que la première fois. L'homme la questionna :
--- Comment va-t-il ?
--- Il est épuisé. Il va dormir tout l'après-midi.
--- Est-il si gravement malade ?
--- Oui, Monsieur, il ne lui reste que peu de temps à vivre. Et je me suis beaucoup
attachée à lui. C'est un petit garçon si gentil et compréhensif. Un vrai petit
ange. Tout cela est très triste.
--- Oui, très triste. Je vous remercie, Mademoiselle. Quel est votre prénom
?
--- Je m'appelle Karen.
--- Alors, à plus tard, Karen.
--- A plus tard, Monsieur.
L'homme resta longtemps assis au bord de son lit à surveiller la respiration
du petit malade et à veiller sur son sommeil. Il pensa à tout le drame de ce
petit être qui ne grandirait pas et que la maladie allait faucher avant sa onzième
année. Quelque chose en lui se révolta et il eut soudain le sentiment immense
de la vanité de tout ce qu'il avait jusqu'alors réalisé et de la chance qu'il
avait eue de ne jamais connaître la maladie, la pauvreté, la souffrance ou la
solitude.
A l'heure du dîner, l'enfant se réveilla. A ce moment-là, ce fut l'homme qui,
le premier, lui sourit :
--- Salut, mon bonhomme !
--- Salut Charles-Edouard.
Mais la voix était lasse et traînante.
--- Comment te sens-tu, mon garçon ?
--- Ca va, doucement...
Le petit avait du mal à revenir à la surface.
Le dîner arriva. On le fit asseoir commodément.
L'homme et l'enfant commencèrent à manger en, bavardant doucement.
Eric disait :
--- La chimio et les rayons, c'est pas méchant, mais après c'est comme du poison
dans ton corps, pour tuer le cancer. Mais ça te tue aussi, toi, petit à petit.
L'homme préféra changer de sujet pour distraire le garçon.
--- Ta maman va venir demain ?
--- Oui.
--- Et ton papa ?
--- J'en ai pas.
--- Ah, Bon ?
--- Oui, il était déjà parti quand je suis né. Regarde, c'est lui.
Et l'enfant sortit une petite photo d'identité de sa table de nuit.
Ainsi, cet enfant gardait près de lui une photo de son père qui l'avait abandonné
avant sa naissance. L'infirmière avait raison, Eric était un ange.
Un moment passa. Eric ne parlait plus. L'homme se tourna vers l'enfant et le
vit tenter désespérément de couper quelque chose dans son assiette.
Mais ses mains ne lui obéissaient plus et cette incapacité faisait sourdre de
ses yeux de grosses larmes de colère et d'impuissance.
L'homme repoussa aussitôt son plateau et se leva pour aller aider l'enfant,
désespéré. Il l'aida à finir son repas, assis à côté de lui, le bras passé sur
ses épaules et le serrant contre son cœur.
De grosses larmes roulèrent, longuement, et tombèrent des yeux de cet homme
qui se voyait confronté pour la première fois à un drame de la vie, au drame
de ce petit garçon rongé par une maladie qui n'en finissait pas de le faire
souffrir, de l'affaiblir et de le détruire.
On retira leurs plateaux et, la nuit venue, l'enfant s'assoupit tandis que l'homme
sanglotait parfois, de se savoir incapable, lui si puissant, d'empêcher le cours
des choses et d'arrêter le temps.
Mais puisqu'il était immensément riche, s'il ne pouvait empêcher les choses,
peut-être pourrait-il les rendre plus douces et plus supportables... Et il s'endormit
sur cette pensée.
Le lendemain, Eric se sentait beaucoup mieux. Sa maman arriva et lui apporta
encore des bandes dessinées, des jeux et des gâteaux. Après un petit moment,
l'homme quitta la chambre et demanda à voir le directeur de l'hôpital. Celui-ci
le reçut rapidement et fut surpris de connaître la véritable identité de ce
patient. Les deux hommes discutèrent longuement dans le bureau du directeur.
Puis, l'homme alla téléphoner à son chauffeur pour lui donner de nouvelles instructions.
Il téléphona aussi à son fondé de pouvoir pour avoir des nouvelles de la marche
des ses entreprises.
Un moment plus tard, lorsque la maman d'Eric sortit de la chambre pour s'en
aller, une employée de l'hôpital lui demanda de la suivre et la conduisit jusqu'au
bureau du directeur. Dans le bureau, elle fut surprise de retrouver le voisin
de chambre de son fils. Celui-ci lui expliqua qui il était et combien il avait
été ému par le sort du petit garçon, et il y eut une longue discussion, derrière
les portes vitrées de ce grand bureau... Plus tard, la maman d'Eric en sortit
toute souriante et l'air très heureuse de cette conversation.
Lorsque l'homme eut rejoint son petit compagnon de chambre, il vint s'asseoir
à côté de lui, sur son lit et ils discutèrent un moment.
--- Tu sais, c'est vrai que ta maman est très gentille. Je viens de parler avec
elle un bon moment et on s'est demandé si tu ne voudrais pas aller à la pêche
un de ces jours, avec elle et avec moi ?
L'enfant le regarda un instant avec un air de doute.
--- T'es sérieux Charles-Edouard ?
--- Mais oui, répondit-il en regardant l'enfant dans les yeux.
--- Ça alors ! Et quand est-ce qu'on y va ?
--- Et bien, d'abord, il faut que ma jambe soit bien guérie. Ensuite, il faut
que toi tu soies en super forme et enfin que ta maman prenne quelques vacances.
Et hop ! On part dans mon chalet à la montagne et on se fera des super parties
de pêche, comme dans ton rêve, et ta maman fera cuire le poisson pendant que
nous on rigolera bien, tous les deux... C'est pas cool, ça ?
--- Ah ouais ! C'est super hyper méga cool, tu veux dire. Mais un nuage assombrit,
un instant, le visage de l'enfant. " Mais, et mes traitements... ? "
--- Pas de problème, Eric, je viens aussi d'en parler avec le directeur de l'hôpital
et avec ton médecin. Et Karen, ta gentille infirmière, viendra aussi avec nous.
Comme ça, on sera parés à toute éventualité.
L'homme aurait pu rentrer chez lui, mais il voulut rester avec son petit compagnon
jusqu'à ce que celui-ci soit suffisamment solide pour quitter l'hôpital pour
plusieurs semaines.
Quinze jours plus tard, tous les préparatifs ayant été faits, une ambulance
vint prendre Eric, sa maman, son infirmière et son ami à l'hôpital, pour les
emmener directement sur un aérodrome privé où ils montèrent à bord d'un gros
hélicoptère. Sur place les attendaient déjà Madame de la Rochemontois, la femme
du milliardaire, et tout le matériel médical nécessaire à Eric.
L'hélicoptère prit son envol et le voyage dura plusieurs heures. Enfin, on arriva
dans une région de montagnes verdoyantes, avec des lacs, des torrents et des
rivières. L'hélicoptère se posa bientôt dans une grande et belle propriété avec,
en son centre, un chalet de la taille d'un palais. L'homme dit à l'enfant :
--- Tu ne connais pas cet endroit, Eric ?
--- Non !
--- Et bien, moi non plus ! Ca fait dix ans que je l'ai acheté et c'est la première
fois que j'y mets les pieds. Tu vois, c'est encore mon fichu travail... Alors,
nous allons découvrir tout ça ensemble. Enfin, ma femme connaît l'endroit, elle
!
Tout le monde descendit de l'hélicoptère. La température était fraîche, mais
l'air très pur. Eric se sentit tout de suite bien. Il gardait précieusement
sa canne à pêche à la main et personne n'aurait pu la lui prendre.
Le lendemain, il firent une partie de pêche mémorable et la journée et toutes
les journées suivantes se passèrent dans une atmosphère de joie et de fête.
L'homme et l'enfant pêchaient et la maman d'Eric faisait cuire les poissons
sur un feu de bois, comme les trappeurs.
Les chimiothérapies et les séances de rayons " X " semblaient avoir un effet
moins destructeur et fatiguaient moins Eric. Karen s'occupait tendrement de
lui et lui prodiguait les meilleurs soins.
Eric connut tout un mois de bonheur dans ce havre de repos et de paix et s'éteignit
doucement, dans son sommeil, sans souffrance.
L'homme s'effondra, au matin, au côté de l'enfant. Il aurait voulu
empêcher cette fatalité et il pleura longuement la perte de ce cher petit être
qui lui avait tant donné en lui apprenant à ouvrir son cœur et avait fait de
lui un homme capable de pleurer sur la souffrance d'un autre.
Plus tard, sa femme et lui gardèrent avec eux la mère de l'enfant, comme secrétaire
particulière et comme amie très proche.
Enfin, Charles-Edouard de Rochemontois créa et inaugura une institution qui
aurait pour vocation d'apporter aux petits enfants condamnés par la maladie
le bonheur de voir se réaliser un rêve ou celui de mourir entourés et aimés
dans un cadre agréable et réconfortant, proches de leur famille.
Et, bien sûr, Karen, la gentille infirmière, en devint la directrice.
Et Charles-Edouard ne laissa plus jamais sa famille passer Noël ou des anniversaires
sans lui et il ne les quitta plus jamais. Le souvenir d'Eric resta dans son
cœur jusqu'à ce qu'il soit très vieux et le rejoigne enfin, là où tous les cœurs
purs se retrouvent un jour.
D.Laurus, dilaurus@club-internet.fr
L'envol
" Nous sirotons une
menthe à l'eau sur les berges du petit étang glacé, celui que surplombe le sycomore,
celui que surplombe l'échangeur de l'autoroute, celle que surplombe un ciel
sans nuages. Du moins ce jour-là.
L'Auteur me regarde par-dessus ses lunettes fragiles, sensible à ma respiration.
Je lui réponds par des battements de cils. Il est beau et son visage se détache
de la berge avec une telle vigueur que je me laisse tomber sur mon chandail
bleu, enfonçant mes coudes dans la mousse ".
C'était un autobus sur les sièges duquel on lisait en lettres vertes : " Ne
retournez pas l'Eglise, merci ". Par la large baie d'observation, des bancs
de maquereaux bigarrés s'agitaient frénétiquement. Les uns vers la gauche, les
autres vers la droite. Je m'étais arrondi le dos pour franchir la petite porte
ogivale de la librairie. La clochette avait signalé mon intrusion mais, avant
que la barbe du propriétaire ne descende de l'escabeau, je m'étais faufilée
entre deux pyramides de livres, silencieusement, tel un rat introduit dans un
poulailler malgré les précautions d'un fermier affameur.
Par les vitres du bus se déroulait sobrement un honnête paysage urbain sous
des morceaux de ciel empalés sur des antennes barbelées un peu comme cet apéritif
mexicain qui chauffe la bouche. Mais ici, le ciel était froid et traçait des
idiomes glacés dans la buée : des cœurs fendus, des rires édentés, des membres
brisés. Le libraire grommela et retourna à son escabeau. Je le voyais clairement,
aplatit, écrasé entre un steak et un talon de fer. Je serpentais entre des montagnes
d'ouvrages, zieutant de bas en haut, écrasée par la verticalité himalayenne
de ces tours étayant le plafond. Malheureusement, je butais sur un coin de vitre
: mon invasion se voyait remise en cause par la simple présence d'un joint de
caoutchouc.
Après tout, je demanderais franchement à Monsieur Zilberman l'ouvrage sur les
messes d'intérieur : la préméditation acrobatique sur vitre de bus n'ayant mené
à rien, je doutais déjà de mes capacités de para-commando de librairie. " C'est
pas un truc de fille " aurait dit n'importe quel gars idiot. Mais, les gars,
poser les Eglises sur leur clocher, c'est un truc de nana, ça ?
Lorsque la cloche ne tint pas joyeusement, il était trop tard : le libraire
était en vacances au Mans et je me calais l'ouvrage au fond de la gorge, là
où des excuses se presseraient à sortir lorsque Zeffiro viendrait à moi, mains
ouvertes.
" Si l'Auteur savait que je portais un corsage lâche, aurait-il plus de courage
à le défaire ? Sur la berge roide, seul ses yeux me déshabillent et si je sens
leur pénétrante insistance, il me manque un contact étroit qui m'enlèverait
à la Terre des Hommes ".
Marinette et Zeffiro se tapotaient les pieds, bien à l'aise sur la banquette,
dorlotés par les mouvements du véhicule. Le jean's de Zeffiro était troué. La
jupe de Marinette n'était pas du même tissu mais, plus épaisse, elle compensait
l'absurde vide. Plusieurs passagers quittèrent le bus, choqués. Le chauffeur
dû intervenir : non ce n'était vraiment pas l'endroit idéal pour faire l'amour.
Mais les épis de blé marquaient au rouge le dos de Marinette tandis que l'asthme
de Zeffiro s'épanouissait dans sa sous-pente contaminée.
-Tu sais, Marinette, si le chauffeur n'avait pas menacé de remettre l'Eglise
à l'endroit, je crois que j'aurais jouis.
Les petites joues rondes de Marinette piquèrent un fard, plusieurs bateaux se
déchirèrent les flans sur des récifs et des embruns propitiatoires clorent des
yeux presque asiatiques mais tellement bleus. Zeffiro ouvrit une paire de paupières
entre ses doigts et y introduisit un cercle de métal avec un lion plat et une
mandarine crevée. La bague coula silencieusement sur l'index de Marinette qui
sourit de toutes ses phalanges, la joie lui montant même jusqu'au visage.
Sur un promontoire rocheux, sous un cirque d'étoiles hâves, deux moins-que-rien
à peine conscients se promettaient l'un à l'autre, faisant taire les chuintements
des corneilles tueuses et les trompes avares des remorqueurs solubles.
" Je rentre, la tête sur les épaules, prête à digérer tous les repas du monde
pour une seconde en arrière, sur cette berge où j'étais entourée de tant de
volupté, avant que l'Auteur ne glisse et ne se fonde dans l'onde, son visage
mêlé au reflet de la lune. La porte s'ouvre et claque sur mes talons. L'escalier
me porte dans un casino qui tient entier dans une jarre. Mes lèvres s'entrouvrent
et se mettent à trembler au souvenir d'un reflet glissant entre les algues ".
- Tu as vu cette magnifique Eglise ?
Zeffiro finissait toujours les repas en amoncelant les restes jusqu'à leur donner
la forme d'une Eglise inversée. Saisissant de minuscules graines de tournesol,
il nous faisait entrer par la grande porte et nous mariait devant l'autel. J'avais
une longue robe rose et blanche qui sentait la vanille et lui portait un costume
vert olive. On se serrait fort la main et on laissait la place au couple suivant.
Zeffiro s'emparait alors de mes reins et détruisait la graine sous son pouce.
A la pulpe écrasée il amalgamait aussitôt son propre grain et nous riions aux
éclats. Sauf une fois où l'Eglise s'écroula sur nous alors que nous arrivions
à peine au chœur: on avait bien tenté de s'extraire mais ce fut peine perdue.
Je crois que quelque chose de nous y est resté.
Zeffiro et moi avions fini par avoir tellement peur que l'Eglise ne s'écroula
une fois de plus que nous bannîmes ce jeu pour nous contenter de voir les choses
dans notre tête. Il fallait juste que l'on se colle front à front et tout redevenait
limpide et cérémonial.
- Marinette, si nous faisions l'amour chez Monsieur Zilberstein ?
- Mais il est en vacances au Mans.
- Tu es sûre ?
Les livres sont des matelas magnifiques et si je gardais longtemps des traces
sur le dos à cause des bris de verre, le froissement des pages nous porta plus
haut encore que le fondement d'une Eglise posée sur son clocher.
" Cher Auteur, tu écris, tu écris et tu ne penses pas à toi. Je lis Zeffiro
et Marinette qui jouissent de concert sur un exemplaire perdu d'un écrivain
obscur et je reste assise sur mon lit, cherchant ton regard entre les lignes,
touchant chaque caractère jusqu'à en avoir la silhouette imprimée sur le bout
des doigts. Pourquoi ne renverserions-nous pas des Eglises, nous aussi ? Je
rêve de toi et tu somnoles sur ton côté. Le réveil matin indique l'aube et tu
n'es toujours pas rentré. Les égouts, les criques, les planètes, les bars, les
volcans : rien n'est jamais assez vaste pour toi et tes bottes de mille lieues
rebondissent comme des yoyos jusqu'à quitter la Terre. Moi, je reste là. A garder
le frigo, l'évier, la baignoire… Je ne sais plus ".
Il était trop tard pour redresser les Eglises et remettre les livres dans les
rayonnages. Zeffiro s'enfuit mais je restais là parce que mes jambes faisaient
du sur place. Les flammes me léchaient le front, me faisaient mal au ventre
et je cherchais à tâtons dans la fumée et les scories la manivelle qui chasserait
le bruit de mes oreilles, qui chasserait la brûlure de mes mains et le mal de
mon ventre. Les orgues chantaient tout seul et le Christ, suspendu à un madrier,
défonçait les vitraux en hurlant des imprécations latines. Des angelots explosaient
en grand fracas, les bougies des chandeliers ruisselaient sur les marbres et,
lentement, degré par degré, le plafond devint le sol.
Je rampais péniblement, le dos arrondi pour amortir la chute de l'assemblée
carbonisée. Des corps calcinés s'effritaient en se touchant. Les mères protégeaient
le visage de leurs enfants avant de fondre comme de la cire et le curé regardait
par-dessus son épaule le spectacle époustouflant de Paris se liquéfiant sous
les coulées de lave, bombardé de cendres chaudes marquant les nuages au fer
rouge. Je cherchais une sortie mais les portes de mon esprit restaient fermées.
Je perdais mon visage, resté collé sur la face grimaçante d'un ciboire tordu.
Zeffiro n'y verrait plus jamais rien : plus d'oiseau qui chante à la fenêtre,
plus de main dans la main en octobre, plus jamais un soleil au milieu de la
nuit.
Zeffiro court vite : il est déjà loin. Pourtant, je le vois toujours. Ses cheveux
sentent un peu le roussi mais il se peigne tranquillement à l'arrêt du bus,
non loin de la librairie de Monsieur Zilberman. Peut-être m'attend-t-il.
" La matinée s'est tristement déroulée sous mes yeux et je me suis décidée à
prendre le bus comme pour exorciser une image que j'avais en tête. Alors que
je traîne sur la banquette, mon regard s'arrête sur un vieil homme et une vieille
femme. Leurs visages ridés semblent sourire de partout. L'homme se penche sur
sa compagne et lui susurre quelque chose dans l'oreille. Elle se déshabille
devant les voyageurs médusés et le bus stoppe net. Où alors je rêve encore en
traversant les faubourgs, le nez tout contre la buée ".
" Cher Auteur, je t'envoie cette carte postale de Paris. Tu le vois, rien n'a
changé : les sycomores pleurent toujours et les autoroutes tirent à elles les
drames les plus brûlants. Je t'embrasse, je t'aime, ton inspiration ".
Salomon Sufu, Mons, le 10 août 2001. salsufu@q-bec.com
1
Elle n'avait prévenu personne, même pas moi. Elle avait dû sûrement crier au secours plusieurs fois, mais je ne l'avais pas entendue. Pourquoi ? Pourquoi, je n'ai pas fait plus attention à elle ? Je savais pourtant très bien que tout n'était pas rose pour elle. Je savais qu'elle ne riait plus autant qu'avant. Il lui arrivait même de pleurer devant moi et je n'ai rien fait pour la sortir de là. Elle, c'était la personne que j'aimais le plus et que je croyais connaître le mieux.
Je me souviens d'avant-hier encore , je l'avais vue chez elle comme depuis la rentrée. On avait pris l'habitude de se voir dans sa chambre car elle n'aimait pas ou plus trop dehors. Je l'ai vue et on a discuté pendant plus d'une heure puis je suis partie la tête pleine de rêves. Elle avait le don de me faire rêver d'un avenir meilleur, elle voulait changer le monde, lui rendre ses belles couleurs. Mais lorsque je lui disais que tout ça serait long et difficile (même impossible) à faire, elle me répondait que de toutes façons, jamais rien ne réaliserait et que pour certains leurs rêves resteraient de belles illusions à tout jamais. Elle le savait, elle s'en doutait. Elle aimait rêver en sachant que rien n'aboutirait. Et moi qui acquiesçait sans rien dire.
J'aurai voulu l'aider à réaliser ses rêves, ses ambitions quitte à oublier les miens. Sans elle ils n'ont aucune valeur. Le savait-elle ? J'ai tant besoin d'elle, je veux qu'elle revienne. Je n'arrive pas à me raisonner, à l'admettre ; en faisant cela elle m'a détruite. Mais pourquoi je pense à moi en ce moment alors qu'elle est seule là-bas, elle aimait la solitude cependant elle ne doit pas aimer ce nouveau monde. Avait-on déjà parlé de ça ? De ces gens qui agissent car ils n'ont plus d'espoir ? Elle en avait encore, non ? J'aurais dû l'aider, on ne laisse pas sa meilleure amie se tuer, mourir à l'intérieur. Je n'ai pas envie, plus envie de voir sa fenêtre, sa chambre, ma chambre sans elle. Qu'a t-elle fait avant ? A quoi a t-elle pensé ? A t-elle pleuré ?
Me voit-elle en ce moment ? Si tu me vois, sache que je ne pourrais jamais t'oublier, rien ne sera aussi beau qu'avec toi. Le monde s'est arrêté de tourner depuis que tu nous a quittés. Chaque jour sache que je t'écrirai pour te dire que tu me manques. Mon esprit ne fonctionne plus, mes larmes couleront sûrement sur ce papier, elles seront toujours présentes en moi. Se rappelle-t-elle des promesses que l'on faisait petites ? Si oui et que tu peux lire ces quelques mots alors, je te jure de te faire continuer à vivre . Tu voulais mourir, tu vas vivre ma chère. Avec moi et jusqu'à la mort, une mort véritable, celle-ci me semble si fausse. Je n'ai pas pu te raisonner, je vais te forcer à vivre. Je sens encore à ton odeur, tu es près de moi. Ne me quitte pas, je t'en prie. Pardonne moi de mes gestes maladroits, de mes paroles inefficaces. Aide moi. S'il te plaît (puis je seulement la mériter).
J'ai besoin de toi. J'ai perdu ma meilleure amie. Tu t'es envolée sans que je ne puisse te rattraper. Nous qui faisions tout à deux, seule je ne suis plus rien, reviens.2
Je me suis posée pas mal de questions cette nuit ;comment seront mes nouvelles journées sans toi ? Ou encore pourquoi as-tu fait cela ? Toi là-bas, moi ici, vais-je tenir le coup ? A vrai dire, je n'en ai pas la moindre idée , l'avenir seul le sait…
C'est bizarre, j'ai du dormir moins de cinq heures et je n'éprouve pas la moindre sensation de fatigue juste de la souffrance pure et simple.
Mes parents ne me disent rien, ils ne savent pas quoi dire, ils sont comme moi. Je pense qu'ils ne comprennent pas. J'ai décidé, cette nuit, de ne pas en parler, de ne pas leur en parler. Ils n'ont rien à faire là dedans, c'est ma tristesse, ma perte. De toutes manières, ils ne savaient pas à quel point je t'aimais. Ils resteront en dehors de ça. Le seul fait, que mon père ou ma mère ne me parle de deuil ou de psychologie de ce type me donne envie de partir moi aussi. Je n'ai pas l'âge de faire le deuil de ma meilleure amie, pas l'âge d'aller pleurer un bon coup sur ta tombe fraîchement creusée et de continuer mon chemin.
Je sais que cette décision ne sera pas comprise par tout le monde, mais qu'importe. Je vois ta mort comme ça me chante. Tu ne me le disais que trop souvent pour que je ne l'oublie ;je suis déterminée et je crois d'ailleurs que ça te plaisait.Lorsque je suis descendue, toute la famille était au grand complet !Quel bonheur ! Je vois bien le coup ; mes parents en train de dire à mon frère et à ma sœur : " elle est triste et sûrement déprimée, il nous faut la soutenir, elle a besoin de nous tous ". Mais, vous pouvez retourner à vos occupations, je préfère la solitude à cette forme de pitié morbide.
Alors à peine assise, Vincent me dit d'une voix tremblante " une de perdue, dix de retrouvées ". Il a beau n'avoir que six, je ne le pensais pas si bête. Enfin je le croyais. Lui qui pleure pour un rien, il fait de l'ironie sur ma perte. Je n'ai rien dit comme je me l'étais jurée, je suis restée froide à sa réplique stupide, idiote, de merde en fin de compte…J'ai alors senti les regards de toute ma petite famille sur lui. Il a du se sentir bête ou je sais quoi. Il s'est donc mis à pleurer puis à bafouiller : " moi aussi, je suis triste, je l'aimais bien ta copine !Tu sais, hein ? ". C'en était trop, je ne pouvais plus les supporter, eux, tous. Mon cœur a pris ses jambes à son cou et m'a emmené loin, loin de tout ça.Je suis sotie à une vitesse folle de cette cuisine et de ce petit-déjeuner d'un goût plus que douteux.
J'ai rejoins l'arrêt de bus, tu te rappelles celui où l'on a connu nos premiers baisers. Il devait y rassembler trop de souvenirs de notre amitié car j'en suis partie sans même me comprendre, trouver le suivant. Et c'est là, à ce moment-là que je me suis écroulée, je ne parvenais plus à arrêter ces fichues larmes. J'avais mal, à peu près partout mais c'était le cœur qui me faisait le plus souffrir. Je nous revoyais rire, crier, danser. Ces souvenirs me submergeaient et j'en étais, au fond heureuse, je ne voulais plus les arrêter comme on voudrait qu'un instant de bonheur continue à tout jamais. Mais ce flash eut malheureusement une fin, comme tout plaisir.
A suivre...
Mélanie Lorette, nanielorette@hotmail.com
Maryline Martin a écrit un premier recueil de nouvelles publié aux éditions Le Manuscrit. Elle a souvent le regard perdu dans le lointain, elle rêve et se raconte des histoires. Elle s'approprie le quotidien comme toile, sa palette de couleurs est composée de sourires, de voix et même des flagrances d'un parfum... Ainsi naissent de son imaginaire des histoires bleues écrites à l'encre violette...
Rêve d'enfant
Elle est sortie de la rame du métro. Elle a longé le long couloir, gravi l'escalier de pierre qui l'amène à la lumière de cette journée de fin de semaine.
Un bref regard à sa montre bracelet, elle hausse les épaules, réajuste son sac en bandoulière. Elle sait qu'elle est en retard.
Depuis quelques jours, maintenant, elle a du mal à tenir le timing. Elle ne se sent plus concernée par cette routine.
Telle une automate, elle traversera cette rue du 10ème arrondissement de la Capitale, s'arrêtera une minute devant la vitrine de l'imprimeur du quartier. Elle lui enverra son plus beau sourire derrière la glace où sont accrochées de très belles lithographies art-déco.
Elle en profitera pour arranger son béret sur ses jolis cheveux bouclés et reprendra son chemin.
Soudain son regard s'est posé sur une affiche apposée sur un mur. Le titre est accrocheur " Qu'avez-vous fais de vos rêves d'enfant ? "
Elle a senti une main sur son cœur, une boule dans sa gorge. La phrase murmurée à demi-voix a résonné en elle comme un écho…
Flash-back, la mémoire se rembobine comme un vieux film en noir et blanc. Arrêt sur images d'une petite fille en tablier écossais qui joue à faire la classe à ses poupées. " Je serais maîtresse d'école ! clamait-elle à qui voulait l'entendre… "" Bonjour tu ne vas pas travailler ce matin ? " la voix chaude et amicale la tire de sa torpeur.
Hébétée elle a balbutié quelques mots inaudibles à son interlocuteur, elle préviendra le service, elle ne se sent pas bien…
L'imprimeur n'a pas compris de la voir repasser devant sa devanture. Il l'a trouvée beaucoup plus pâle qu'à l'accoutumée. Elle parlait toute seule, avait l'air agité.Durant le voyage qui la ramenait dans son appartement cocon, elle ne cessait de se répéter cette phrase. " Qu'avait-elle fait de ses rêves d'enfant ? "
Un déclic, celui qu'elle attendait depuis quelques années venait de se faire en elle.
Envie de changer de peau, se donner enfin les moyens personnels à exercer ce pourquoi elle était faite.
Non tout n'avait pas été négatif quand elle repensait à son parcours professionnel.
Etait-ce sa faute si elle avait dû très tôt arrêter ses études faute de crédits ? Elle avait pris les premiers jobs alimentaires se présentant à elle.
Tour à tour vendeuse dans de multiples boutiques, elle a fait entre les deux de la représentation. Elle a souvent ravalé sa fierté et s'est souvent adaptée à ces environnements. On était très fier de ses aptitudes aux langues étrangères, alors elle s'exécutait de bonne grâce en souriant.
Son sourire, son arme secrète. C'est comme cela qu'elle est arrivée à se sortir de la spirale commerciale. Attirer le positif était son credo, la volonté l'y a aidée.D'ailleurs elle puiserait dans ses expériences de terrain pour mieux affirmer sa rage de vaincre.
" A toute chose négative une chose positive " aimait-elle à rajouter quand le découragement se faisait sentir.
Elle en était sûre maintenant, elle donnerait corps à son rêve d'enfant.Le lundi suivant, une jeune femme affirmée déposait sur le bureau de son supérieur hiérarchique une lettre de congé pour formation.
Elle savait au fond d'elle même qu'elle ne reviendrait jamais travailler dans le 10ème arrondissement.Maryline Martin, mars 2005. ladamenbleu@yahoo.fr
http://solarysse.club.fr/solarys/Mary/dreaminblue.htm