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Littérature fantastique3

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Les Garamounds Marie-Anne Gasior, sept 2003.
Le dernier ange Adèle Pockeby, mai 2004.

 

     Marie-Anne Gasior nous invite à découvrir son roman fantastique en cours, chapitre par chapitre:
      Les Garamounds. 
      Marie-Anne adore écrire et ne peut s'en empêcher, même sur son lieu de travail...!
      Bonne lecture et vous pouvez lui donner vos impressions à :   gasior.dominique@wanadoo.fr    

 

 

            Les Garamounds

            Chapitre 1

Nicolas Carlington, surnommé Nikko par ses proches, était ravi. De toute évidence, cette journée s'annonçait sous ses meilleures augures. Un jour mémorable, à entourer d'un cercle rouge dans le calendrier. Après toutes ces années de labeur et de restriction, il était sur le point de concrétiser le projet de sa vie. Tant d'espoirs et de rêves l'avaient animé ! Et en ce jour de juin 1997, ses efforts étaient enfin récompensés. " 10 Juin ? " S'affola t-il. Il jeta un coup d'œil à sa montre, souvenir de son père qui n'était plus. Le large bracelet de maillons en or était surmonté d'un cadran tout aussi imposant et d'une complexité déconcertante. Il pouvait bien évidemment lui indiquer l'heure, mais également les jours, les mois, l'année en cours et même les cycles lunaires. Nous étions bien le 10 juin et il était 8h10. " Déjà ! "pensa t-il " que le temps passe vite ! Machinalement, il appuya sur l'accélérateur, mais le moteur du vieux Pick-up qu'il conduisait avait bien du mal à suivre le rythme imposé. Et puis Nikko n'était pas le genre d'homme à prendre des risques inconsidérés. A 31 ans, il savait pertinemment quel sens il allait donner à sa vie. Sa ténacité et ses ambitions toujours grandissantes, en avaient fait trembler bien plus d'un dans le milieu des affaires et il pouvait, en toute honnêteté, se féliciter pour son parcours professionnel sans faute. Quand il avait repris les rennes de la petite entreprise familiale, le marché s'effondrait, les ventes capotaient, bref la faillite était proche. Il avait dû remuer ciel et terre, défonçant les portes qui s'étaient refermées, y consacrant des nuits entières et la plupart de ses week-end pour refaire surface. C'est certain, les risques il connaissait et aujourd'hui il était à la tête d'une entreprise florissante, employant une quinzaine de personnes. Les " étoffes Carlington " commençaient à faire parler d'elles. A maintes reprises, durant ces dernières semaines, il avait été contacté par de grands couturiers parisiens intéressés par divers tissus et il était à deux doigts de signer un énorme contrat, ce qui le propulserait sur le devant de la scène. Voir ses étoffes portées par les plus beaux tops-models de la planète, annonçait pour lui et son entreprise, une réussite sans précédent. Très exigeant sur la qualité de ses produits, il se plaisait à répéter à ses employés que " le tissu c'est comme une deuxième peau, il doit s'adapter à nos émotions et à toutes les circonstances de la vie ". Son rêve était de créer un " tissu caméléon " qui changerait de texture et de teinte suivant l'humeur de celui qui le porterait. Utopie ? sans doute, mais le jeune chef d'entreprise était un passionné, un perfectionniste. 
Il consulta de nouveau sa montre : " 8h20 ! je ne serai jamais à l'heure ! . D'habitude l'emploi du temps de Nicolas était serré, car il multipliait ses rendez-vous, se déplaçant constamment pour se rendre compte par lui-même de la valeur des nouveaux matériaux que lui proposaient certains commerciaux. Mais aujourd'hui ce n'était pas un rendez-vous professionnel qui l'attendait. La motivation qui le poussait à sillonner ces contrées méconnues était d'ordre privé et il était pressé. Il devait d'abord passer prendre sa mère à la maison de retraite de Gairloch, petite ville du Nord de l'Ecosse, puis filer direction Bakerland. 
Bakerland, Nikko ne connaissait pas. Il savait seulement que c'était la dernière grosse ville des basses-terres dites les Lowlands, avant la région des hautes-terres appelées Highlands, car l'Ecosse est pour ainsi dire divisée en deux. Il avait rendez-vous à 10 heures avec monsieur Spring qu'il avait plusieurs fois rencontré. Le vieux Pick-up venait d'entrer à Gairloch. La petite cité balnéaire vivait essentiellement de la pêche et du tourisme. La mère de Nicolas, Mme Carlington, y était née et elle se plaisait à faire resurgir régulièrement quelques souvenirs d'enfances, rires et pleurs, farces et anecdotes du bon vieux temps. La septuagénaire avait dû prendre la lourde décision, il y a quelques années maintenant, de vivre à la " Roseraie ". Cette maison de retraite était un peu retirée, loin du tumulte des métropoles, mais la vieille dame aspirait à présent à la sérénité. Et pour cause, deux ans s'était écoulés depuis son infarctus et depuis son état de santé s'était rapidement dégradé. Les longues hospitalisations avaient affecté son moral déjà bas. De cet accident, ses jambes avaient subit de graves séquelles et, ayant perdu son autonomie, elle n'avait eu d'autre choix que de s'installer définitivement à la " Roseraie ". A chaque lever de soleil, elle remerciait Dieu pour ce magnifique spectacle qu'Il lui permettait encore d'admirer.
Son fils Nicolas était la seule famille qui lui restait et qu'est ce qu'elle pouvait l'aimer ce fils de la providence ! Elle se souvenait encore de l'annonce inattendue de sa grossesse. C'était à n'en pas douter, le plus beau jour de sa vie. Il est vrai qu'il ne lui restait plus beaucoup d'espoir de devenir mère. Cette femme, âgée alors d'une quarantaine d'années, avait tenté à maintes reprises différents traitements contre la stérilité, mais tous étaient restés vains. Avec une peine immense, elle s'était résignée. Quelle ne fut pas sa surprise, quand par une belle journée de printemps, son médecin de famille lui apprit qu'elle attendait un heureux événement ! Elle se souvenait très bien que pour l'occasion, ce cher docteur Grasse avait fait le déplacement en personne. Elle allait enfin être maman ! Pouvoir serrer contre son sein ce bébé tant souhaité, cela relevait du miracle. Mais à 44 ans, une femme ne peut envisager une grossesse sans tenir compte du facteur risque pour elle et l'enfant à venir. C'est ainsi que Mme Carlington avait passé prés de 6 mois alitée sous contrôle médical intensif. Une période très éprouvante quand elle y pense aujourd'hui. Heureusement son époux avait été admirable. Ce fut d'ailleurs un père merveilleux.
-Paix à son âme, murmura la vieille dame en faisant le signe de la croix. Mais que peut bien faire Nicolas ? Cela ne lui ressemble guère d'être en retard.
Elle dirigea son fauteuil roulant vers la grande fenêtre de sa chambre, scrutant les alentours à la recherche du moindre détail pouvant la rassurer. Hier au soir, elle avait reçu un coup de téléphone, très certainement d'une des secrétaires de son fils. La voix jeune et guillerette s'était présentée mais la vieille dame n' avait pas retenu son nom, ni qui elle était d'ailleurs. Par contre elle n'avait pas oublié la bonne nouvelle qu'elle lui avait annoncé. Son cher Nicola venait lui rendre visite aujourd'hui même ! Il est vrai que depuis qu'il avait reprit l'entreprise, ses entrevues se faisaient rares, de plus en plus espacées ou écourtées, à son grand regret. Mais elle ne lui en tenait pas rigueur, bien au contraire. Elle était fière de sa réussite, comme toute mère le serait dans ce cas là. Chaque fois qu'elle le voyait, de son œil vigilant de mère, si resplendissant, si enthousiaste, cela lui mettait du baume au cœur et sa venue était toujours vécue comme un jour de fête. Tirée à quatre épingles, comme à son habitude, elle avait revêtu pour l'occasion sa plus belle tenue, s'était parée de ses plus beaux bijoux. Il fallait qu'elle se montre sous ses plus beaux jours et elle y mettait un point d'honneur. C'était sa façon à elle de lui témoigner sa reconnaissance. Sa seule déception, si l'on pouvait dire ainsi, était de ne pas être grand-mère. Elle aurait tant désiré que son fils connaisse enfin le grand amour et toutes les joies de la paternité. Pour elle être grand-mère, c'était un peu comme jouer l'acte final dans la grande pièce de sa vie. Elle avait eu tout le temps nécessaire pour peaufiner ce rôle, et si Dieu lui accordait encore sa clémence, elle comptait y prendre une part active. Elle aurait pu ainsi, pour l'ultime lever de rideau, donner son dernier soupir en toute quiétude. La vieille dame soupira profondément quand soudain la porte s'ouvrit. Surprise, elle tourna la tête. Annie, l'infirmière de garde , venait de faire irruption dans la pièce. Elle avait dû frapper avant d'entrer, mais perdue dans ses pensées, Mme Carlington ne l'avait pas entendue.
-Tout va bien, madame ? questionna la jeune femme d'une voix douce.
-Bien sûr Annie, merci de vous en soucier.
-Votre fils vient juste d'arriver, j'ai pensé que vous seriez ravie de l'apprendre.
Le visage ridé de la vieille dame s'illumina, comme si la flamme d'une bougie venait d'éclairer son teint plutôt pâle. 
-Il plaisante comme à son habitude avec la standardiste, continua l'infirmière. Vous savez, il est un peu comme chez lui ici et je connais bon nombre de mes collègues de la gent féminine qui l'apprécient énormément.
Annie esquissa un léger sourire. L'expression de son regard ne cacha pas qu'elle faisait, elle aussi, partie de ces femmes qui ne restaient pas insensibles au charme du jeune Carlington. 
-Si au moins il s'intéressait à une jeune personne en particulier, au lieu de faire le joli cœur avec toutes, je ne m'en porterais que mieux et… 
- … Il me semble que l'on parle encore de moi ici, interrompit Nikko, qui n'avait eu qu'à pousser la porte restée entrouverte et par laquelle il avait surpris quelques bribes de conversation. 
-Mon chéri ! s'exclama la septuagénaire, tendant les bras pour l'enlacer. Viens vite embrasser ta pauvre mère qui commençait à se faire un sang d'encre. 
-Maman, tu es incorrigible. Je t'ais déjà dit de ne pas être aussi anxieuse. Tu te fais du mal pour rien !
Il serra contre lui celle qui l'accueillait si chaleureusement. 
-Il y a des émotions contre lesquelles il est inutile de lutter, reprit-elle aussitôt. Je t'aime voilà tout, quel mal y a t-il à cela ? 
-On peut aimer une personne sans pour autant extrapoler sur le moindre de ses retards.
-Ah bon ! Parce que tu t'y connais en amour maintenant ? Tu me présenteras cette perle rare que je la félicite ! 
-Maman…. Nikko parut gêné, si gêné qu'il se retourna vers l'infirmière qui aussitôt, comme par enchantement s'activa, se trouvant une multitude d'occupations.
-Regarde, reprit-il, tu mets Annie dans l'embarras.
La jeune soignante baissa la tête, la rentrant presque sous l'encolure de sa blouse blanche. A cet instant très précis, elle aurait vraiment souhaité être transparente, ne plus être dans cette pièce ou avoir ce don fabuleux de pouvoir disparaître dans un trou de souris. 
-Crois-tu mon petit ? surenchérit la mère. Vois tu, je ne pense pas que ce soit moi et encore moins mes propos qui troublent notre chère Annie.
La jeune infirmière aux cheveux d'or sentit brusquement sa gorge s'assécher et elle eut énormément de mal à avaler sa salive. Face à cet homme qu'elle trouvait irrésistible, elle était comme désarmée.
-Veuillez excuser ma mère, fit Nikko tout en s'avançant vers elle, je pense que l'amour débordant qu'elle me témoigne, lui fait parfois tenir un langage qui n'a pas lieu d'être.
C'est vrai qu'il était beau. Ses grands yeux noirs pétillants dégageaient un espèce de mystère impénétrable. Son teint légèrement halé respirait la chaleur du soleil et ses cheveux ébènes toujours bien taillés, se dressaient sur le sommet de sa tête, sans doute à cause d'une noisette de gel qu'il avait dû soigneusement s'appliquer tôt dans la matinée. Son sourire ravageur laissait miroiter des dents aussi blanches que des perles de culture. Du haut de son mètre quatre vingt, il imposait sa belle carrure et on pouvait aisément se demander si dans la famille Carlington, il n'y avait pas de lointaines racines Sud-Américaines, car le fils en était un digne représentant. Nicolas plaisait aux femmes, d'ailleurs un petit peu trop aux goûts de sa mère. Elle aurai nettement préféré qu'il trouve l'âme sœur au lieu d'ameuter tout un défilé ! Mais ce qu'elle s'expliquait encore moins, c'est que malgré tous ces jupons à ses trousses, Nikko n'en voyait aucun ! Peut-être était il trop impressionnant ? Ou peut-être, était ce elles qui étaient trop insignifiantes ? Cela restait un mystère pour Mme Carlington. Néanmoins, elle connaissait bien le tempérament de feu de son fil. Son attitude parfois autoritaire, toujours sur de lui et de ses choix. Il est vrai que quand il avait une idée en tête, il accordait peu de place au dialogue. Bien téméraire celle qui oserai l'affronter en cas de désaccord ! Car sous son charme incontestable, se camouflait un caractère bien trempé. Sa vie était planifiée comme l'était son travail. Il prévoyait tout, où du moins il en avait l'impression. Ne laissant aucune place pour le superflu, il avait pour habitude d'aller directement à l'essentiel. Ce qu'il détestait par dessus tout, c'était de perdre le contrôle des évènements. Cela avait le don de l'exaspérer au plus haut point.
Nicola s'avançait encore et plus il se rapprochait, plus Annie sentait son cœur battre dans sa poitrine. Sa respiration s'accéléra et un long frisson lui parcouru le dos venant s'échouer sur la chute de ses reins . Quand brusquement le biper de la jeune femme vint à sa rescousse. Retentissant d'une manière si répétitive que s'en était désagréable. Elle s'empressa de l'éteindre, réalisant à quel point il dérangeait l'entourage.
-Veuillez m'excuser, dit-elle reprenant ses esprits, mais on m'attend pour une urgence. 
Elle sortit précipitamment et on l'entendit courir dans le couloir.
Nikko s'était retourné vers sa mère.
-N'as tu pas la légère impression que parfois tu exagères ? As tu remarqué dans quel état était cette pauvre Annie ? 
-Mais ne vois-tu pas que tu lui plais ? Elle me l'a presque avoué juste avant que tu n'arrives ! Et puis Annie a tout pour plaire ! Elle est jeune, plutôt jolie, célibataire de surcroît et a une très bonne situation ici à la Roseraie. Franchement, je ne vois pas ce que tu attends… 
-…Cela suffit ! Je ne veux plus rien entendre sur ce sujet ! 
Le jeune homme s'agenouilla et prit les mains de sa mère dans les siennes.
-Aujourd'hui est un grand jour, ajouta t-il avec émotion.
Les yeux noisette de la vieille dame s'écarquillèrent et ses rides se plissèrent d'étonnement. Elle adorait les surprises et celles de son cher fils avaient tout particulièrement la vertu de l'émouvoir profondément.
-Aujourd'hui, répéta t-il, est un jour capital. Je vais faire l'acquisition d'un superbe manoir. Je serai enfin chez moi ! Et cela me comblerait de bonheur que tu m'accompagnes pour la transaction. Tu sais bien qu'en ta présence je me sens plus serein. Tu verras, l'endroit est magnifique, ce sera notre havre de paix car… je ne t'ai pas tout dit… mais… mon vœu le plus cher serais que tu viennes vivre à mes côtés. L'idée de te savoir ici m'est insupportable. Oh ! je sais bien que tout le personnel est à tes petits soins et que tu ne manques de rien, mais j'ai besoin de te savoir proche de moi. Ce serait le plus beau des cadeaux, je t'en conjure !
Tout en parlant, Nikko avait posé délicatement sa tète sur les genoux de sa mère et tentait de dissimuler les quelques larmes fugitives qui trahissaient son trop plein d'émotion. Bien sûr son souhait le plus cher était que sa mère accepte. Quoi de plus naturel pour un fils que de vouloir veiller sur sa mère ! Elle qui avait toujours su lui répondre présente quand un coup dur se profilait à l'horizon. L'idée qu'elle puisse mourir dans une institution quelle qu'elle soit lui était insupportable. Jamais il ne tolérerait pareille humiliation !" Une mère est unique "pensait-il "et l'amour d'une mère est le plus noble de tous les sentiments, je me suis juré que pour rien au monde, elle n'aurait à affronter seule ce moment si difficile. Je veux être à ses côtés jusqu'à ce qu'elle donne son dernier souffle." Après un bref temps mort, ou l'un comme l'autre se perdirent dans les méandres de leurs pensées, Nikko poursuivit:
-Surtout ne m'impose pas la terrible torture de la supplication, car dans ce domaine je ne suis vraiment pas doué. Et puis tu n'es pas obligé de me donner ta réponse de suite, prends tout ton temps. Je préfère un non mûrement réfléchi qu'un oui trop hâtif. Toutefois, sache que si tu devais décliner mon offre, je ne t'en tiendrais pas rigueur. Je respecterais toujours ta décision.
Nicolas, qui avait surmonté ses émotions, regardait à présent celle qui lui avait donné la vie, droit dans les yeux, le cœur bercé par l'illusion qu'elle accepterait. De son côté, Mme Carlington n'en croyait pas ses oreilles. Bouche bée, elle était restée figée, comme pétrifiée. Cette annonce l'avait complètement retournée. Si elle avait, ne serait ce qu'un instant, imaginé que son fils lui manifesterait un amour si débordant, jamais elle n'aurait eu cette impression que parfois il l'oubliait, absorbé par son travail. " Mon dieu "pensa t-elle " toutes ces années qu'il a passé, dévoué corps et âme, à redresser l'entreprise familiale, c'était pour moi qu'il le faisait. Comment ai je pu douter ? " Pour un peu la vieille dame aurait éclaté en sanglots, dénouant ainsi ce nœud qui lui serrait la gorge. Mais ces sautes d'humeur n'étaient son genre.
-Nicolas, fit-elle tout en lui caressant les cheveux, es-tu conscient de l'importance de ce que tu me demandes ? Réalises-tu l'énorme changement que cela va entraîner dans ton existence? Car je ne veux pas être un fardeau pour toi, oh non ! Je m'y refuse catégoriquement !
La vieille dame fit une pause, se raclant la gorge, ayant ainsi l'impression qu'elle évacuerai cette boule qui la gênait pour parler.
-Tu as ta vie, tes amis et tes journées sont loin d'être rythmées comme les miennes, reprit elle. Et puis je suis vieille et malade ! Tu n'as pas idée à quel point je peux être casse pied pour mon entourage.
-Mais maman, j'ai déjà pensé à tout cela. Tout est savamment orchestré. Cela fait des mois que je planche dessus et si tu savais tout le mal que je me suis donné pour arriver à mes fins ! Mon entreprise me rapporte suffisamment d'argent pour assumer tous nos besoins. Je compte, d'ici peu, faire paraître une petite annonce dans le quotidien du coin afin d'embaucher tout le personnel nécessaire pour la gestion du manoir. J'ai même envisagé de recruter une infirmière à plein temps pour tes soins quotidiens. Comme tu peux le constater, tu n'as aucun souci à te faire. Si tu le désires, tu pourras choisir tous les employés de maison avec moi, car je sais que ton jugement aiguisé est toujours impartial.
-Ah oui ! C'est d'ailleurs moi qui sélectionnerai tout ce petit monde ! Par les temps qui courent, il faut être très vigilant. Recruter de bons éléments relève de l'exploit et je n'ai pas envie que tu t'entoures d'incapables ! 
Nicolas soupira de joie. Par ce discours sa tendre mère venait de lui signifier son approbation. 
-Merci, lui dit-il, merci de m'accorder ta confiance. Tu verras comme on va être heureux. 
Ils s'enlacèrent tous deux si tendrement, qu'il aurait été fort mal venu celui qui aurait pu remettre en cause l'amour qu'ils ressentaient l'un pour l'autre. Jamais leur complicité n'avait atteint un tel degré ! Nikko avait retrouvé un large sourire. C'était une évidence, il était en train de vivre le plus beau jour de sa vie. 
Quand le vieux carillon mural entama sa longue et pénible série de coup, l'effet de surprise se lut dans son regard : 
-Bon sang ! Déjà 9 heures ! s'étonna t-il, il faut se presser. Nous sommes attendus à 10 heures et l'agent immobilier est fort à cheval sur les horaires ! Es-tu prête ? 
-Juste le temps de mettre mon châle et je suis à ton entière disposition.
Cela faisait bien longtemps que Mme Carlington n'avait pas été aussi épanouie. Elle était tel un enfant qui venait de recevoir le cadeau qui nourrissait ses rêves les plus secrets. C'était du bonheur à l'état pur. Elle savait maintenant que son existence serait bien remplie et elle en savourait chaque seconde. Elle passa son fichu de soie pendant que Nikko ouvrait la porte en grand. D'un pas hâtif, il poussa le fauteuil dans l'interminable couloir de l'établissement. Il donnait un accès direct à la salle à manger qui servait également, en dehors des horaires des repas, de salle de distraction. Cernée par de hautes baies vitrées, la pièce se voulait accueillante et lumineuse. Dans un coin, un poste de télévision trônant à deux mètres de haut, diffusait une émission musicale sur les succès d'antan. Un peu partout de superbes plantes vertes, sans doute entretenues par les locataires eux-mêmes, exhibaient leur voluptueux feuillage. Au beau milieu de ce cadre idyllique, certains pensionnaires jouaient une partie palpitante de scrabble, pendant que d'autres épluchaient assidûment la rubrique nécrologique du journal local, à la recherche d'un nom connu qui alimenterait les discussions à venir. Dans le hall d'accueil, la standardiste affairée au téléphone, leur fit un signe de la tête, comme pour leur souhaiter une bonne promenade. C'est à grands pas que Nikko franchit le seuil de l'entrée. La journée était radieuse et les premiers rayons de soleil se reflétaient déjà sur le gravier blanc de la cour. Devant la " Roseraie " s'étendait un splendide parc. Cà et là, à l'ombre des grands chênes, des saules pleureurs et des marronniers, étaient disposées des tables et des bancs. L'endroit idéal pour un instant de détente bercé par la douce mélodie des rouges-gorges. Les nombreuses variétés de roses, qui valaient à cet endroit son appellation, étaient en pleine éclosion, libérant de subtils parfums et laissant miroiter leurs éclatantes couleurs. Rouge profond, vieux-rose, blanc pur, jaune tendre et orange écarlate se mariaient dans une symphonie de nuances dont seule dame nature avait le secret. Le Pick-up du jeune Carlington était garé non loin de là.
-Tu roules encore avec cette épave ! s'étonna la vieille dame à voix haute, je comprend pourquoi la route est si peu fiable !
-Epave !pas du tout !Certes ma voiture est loin d'être un bolide rutilant de technologie et la carrosserie aurait besoin, je te l'accorde, d'un bon coup de peinture, mais je peux t'affirmer que du point de vue sécurité, mon véhicule n'a rien à envier aux autres. Freins, moteur, éclairage et pneumatiques sont régulièrement contrôlés. Toute anomalie détectée est réparée sur-le-champ. D'ailleurs, je ne prendrais jamais le risque de te faire monter dans une voiture qui pourrait représenter un quelconque danger ! 
Et tout en passant en revue les diverses réparations déjà effectuées, Nikko installa sa mère sur la large banquette en velours. Il plia le fauteuil, le rangea dans le coffre et prit place. 
-En route ! fit-il sur un ton décidé. 
-Et peut-on savoir où se trouve ce manoir exceptionnel dont tu m'as tant fait l'éloge ? demanda Mme Carlington avec une pointe de curiosité.
-A Bakerland. 
-Bakerland ? Je ne savais pas qu'il y avait une telle bâtisse à vendre dans cette contrée. 
-Et bien vois-tu, on ne peut pas être au courant de tout. 
-Dieu du ciel ! s'écria t-elle brusquement, ne s'agirait-il pas du manoir du Comte de Visconsi ? 
La vieille dame afficha pendant un court instant, un profond désarroi. Bien sûr qu'elle connaissait ce manoir, son lourd passé et son incroyable histoire qui alimentait, encore de nos jours, les rumeurs les plus folles. Un sujet inépuisable dans une région où ce genre de mésaventure ne se produit quasiment jamais !
-Il me semble que ce nom ne m'est pas inconnu, répondit le fils légèrement déconcerté par l'attitude de sa mère. Après une courte réflexion, il reprit " je pense que c'est effectivement le nom que m'a cité M. Spring, mais pourquoi une telle réaction ? 
-Tu ne connais donc pas l'histoire de ce manoir ? 
-Que de mystère peut-on faire autour d'un simple tas de pierre ! Encore des potins de bonnes femmes en mal de sensations ! 
-Ne plaisantes pas ainsi, ce simple tas de pierre comme tu dis, a pris feu un soir de pleine lune ! 
-Et alors… ! 
-Et alors, le Comte de Visconsi avait signé un pacte avec le diable ! 
-Mais encore… ! 
-Il avait des rituels morbides, ne sortait qu'une fois le soleil couché et implorait le malin toutes les nuits. Plusieurs personnes peuvent en témoigner ! 
-Maman, ne me dis pas que tu crois en toutes ces balivernes ? 
-Je ne sais pas ce que l'on a pu te raconter à son sujet, mais ce dont je suis sure c'est que le Comte était somme toute un homme fort étrange. Aujourd'hui encore le mystère demeure en ce qui concerne les circonstances de sa mort et celle de sa fille. Fille dont les autorités et la plupart de la communauté, ne soupçonnaient même pas l'existence ! Jusqu'à ce fameux jour, où le Comte lui-même, s'est rendu aux pompes funèbres de la ville et pour la première fois parla d'une certaine Helena. Il révéla, à la grande stupeur de toutes les personnes présentes, qu'il était père d'une fillette de 6 ans. Puis il balbutia quelques brefs propos, affirmant que son enfant aurait été victime d'un accident auquel elle n'aurait pas survécu. Une enquête fut ouverte. Plusieurs investigations furent entreprises et le manoir fut fouillé de fond en comble. Tout Bakerland demeurait en émoi, suivant avec intérêt et palpitation la sordide affaire. Cela commençait à prendre des proportions démesurées. Certains bookmakers avaient ouvert les hostilités :cette enfant existait-elle réellement ? Si oui, qui était-elle ? Et sa disparition ? Meurtre ou fatalité? Les paris allaient bon train, réunissant tous les soirs de plus en plus d'adeptes et chacun avait sa version des faits. Quand un matin l'inspecteur en chef lui-même, croyant mettre un terme au débat, divulgua dans un communiqué de presse, les conclusions de l'instruction. L'affaire était classée sans suite pour manque de cadavre pouvant étayer la thèse d'un quelconque décès. Lors d'un interrogatoire, le Comte aurait prétendu que la dépouille de son enfant lui aurait été enlevée par notre créateur afin qu'elle repose en paix. La santé mentale de Visconsi fut mise en cause. La ville resta sous le choc et pendant quelques jours l'intrigue se tassa. Mais Visconsi revint à la charge ! Il tenait absolument à ce que sa soit disant fillette soit enterrée dignement, telle une princesse. La nouvelle se propagea comme une traînée de poudre, ré-alimentant toutes les conversations. Il déboursa une fortune pour les obsèques ! La cérémonie fut mémorable et très solennelle. Il avait délégué tout un service mortuaire et avait ordonné par courriers express que le déroulement de la procession soit dirigé par Monsieur l'évêque en personne, ce qui fut fait. La presse locale ainsi que celle de toutes les régions voisines couvraient l'événement. Je me souviens encore de leurs gros titres :La présumée mort, de la présumée enfant, présumée fille Visconsi. Jamais dans les annales du journalisme pareille une n'avait été édité. Le cortège mortuaire avait traversé toute la ville et chaque citoyen arrêtait net son activité du moment afin de ne pas louper le passage fatidique de cet extraordinaire convoi. D'aussi loin que puisse remonter ma mémoire, je n'avais vu pareil défilé ! Tous les hauts dignitaires de Bakerland étaient présents, la région tout entière avait cessé de vivre ! La plupart des commerçants avaient tiré leur rideau et s'étaient mêlés à la foule. C'était la première fois que le Comte s'exhibait en public, ce fut d'ailleurs la dernière. Jamais plus il ne reparu et à ce jour personne ne peut affirmer avec la plus grande certitude, qui se trouvait dans le cercueil richement orné. Peut-être était-il vide ? Toutes les hypothèses sont à retenir. Dés lors, le Comte sombra lentement dans la folie. Les derniers temps il ne reconnaissait même plus son médecin de famille, pourtant ami de longue date. Il l'avait violemment congédié un soir de forte crise et se terrait chez lui. Certains prétendaient qu'il errait la nuit, hurlant comme un chien enragé, se sentant constamment persécuté. Aussi personne ne fut réellement surpris, quand une nuit le manoir embrasé illumina toute la vallée. Cela ne pouvait pas finir autrement. 
-Et alors quoi ?Le Comte était un curieux personnage et sa vie fut un véritable fiasco. Il s'est sans doute inventé cet enfant et a cru en son délire. Suite à un décès surréaliste pour nous, mais vécu comme un enfer pour lui, alors que la solitude et le désespoir l'étouffaient, il décida de mettre un terme à sa souffrance devenue intolérable. Il s'enferma chez lui et mit le feu à sa demeure ! C'est l'acte de détresse d'un homme accablé par le chagrin. L'isolement dans lequel il s'était réfugié ajouté à la maladie mentale dont il était atteint n'ont fait qu'entretenir cette immense peine. Pour se soulager, la seule solution qu'il a trouvée a été le suicide. Je ne vois pas en quoi il y a sujet à polémiquer ! 
-Mais enfin ! Ne trouves-tu pas étrange qu'un homme puisse se créer une vie qui n'est pas la sienne, vivre dans l'illusion la plus complète et y croire au point d'organiser les funérailles d'une personne qui n'a jamais existé ?! 
-Le cerveau humain est d'une telle complexité que les plus éminents psychiatres de ce monde s'accordent eux-mêmes à reconnaître qu'ils sont loin d'avoir percé tous ses mystères. 
-Entre nous, j'ai connu l'ancien major d'homme du Comte, un monsieur remarquable soit dit en passant, il m'a affirmé et cela de façon catégorique, qu'à maintes reprises il avait été réveillé par des pleurs de nouveau-né. Bien sûr il n'a jamais osé aborder le sujet avec Visconsi, cela ne relevait pas de ses attributions, mais comme par hasard peu de temps après le Comte le congédiait, lui et tout le personnel de maison. Depuis, j'ai l'intime conviction que cette enfant a bel et bien existé. Je me suis toujours demandée pourquoi son existence fut cachée de la sorte et quelle enfance avait pu avoir cette petite ? 
-L'essentiel dans ce genre d'histoire hors du commun, c'est le bonheur de l'enfant, rien d'autre ne compte. Peut-être que cette petite, si elle a réellement existé, a reçu tout l'amour dont elle avait besoin. Qu'elle a vécu un véritable conte de fée et que les liens qui l'unissaient à son père étaient plus forts que tout, puisque peu de temps après, il l'a rejoignait dans l'au-delà. 
-Ou peut-être que ce père était un véritable tortionnaire, la privant de liberté et d'une vie normale, ce à quoi aspirent chaque enfants de chaque horizon . Elle n'allait pas l'école, pas au zoo, ni même faire les courses en ville ! Personne ne la connaissait et elle ne fréquentait aucun petit camarade de son âge. Son visage est et demeurera inconnu aux yeux de tous. Tu vois, on peut polémiquer des heures durant, cela ne sera jamais que pure spéculation. Son secret, il l'a emporté avec lui ! Mais je continue à croire que le Comte était plus qu'étrange. Toutes les personnes que j'ai connu et qui l'ont approché de prés ou de loin, en ont encore froid dans le dos ! 
-De simples dires d'individus ignorants qui n'ont toujours pas compris que Visconsi était un grand déséquilibré !
-A l'heure ou je te parle, certains prétendent encore, qu'il avait vendu son âme au diable et qu'elle est condamnée à errer éternellement au manoir ne trouvant jamais le repos! 
-Croyances surréalistes et sans fondement! 
- Et tous ces hurlements nocturnes émanant de la résidence et entendus jusque dans les ruelles les plus retirées de Bakerland ? 
-Un chien abandonné… un vieux loup affamé descendu des Highlands… et j'en passe. La médisance n'a pas de frontière. 
-Nicolas !tu extrapoles ! 
- Moi j'extrapole !Alors que tu me parles de revenants, de fantômes et de suppôts de Satan ! C'est la meilleure ! J'ai 31 ans et je n'ai jamais cru en toutes ces sornettes sans queue ni tête ! Ce n'est certainement pas aujourd'hui que cela va changer ! 
Nicolas entrouvrit la vitre de sa portière, laissant ainsi passer un léger filet d'air chaud. Cette conversation l'avait contrarié et il ne comprenait pas comment sa mère pouvait cautionner de tels propos. Pour lui tout était clair. Si la police n'avait trouvé aucun corps c'est qu'il n'y avait pas de corps à trouver ! Le Comte était fou et s'était inventé une histoire morbide à laquelle il avait tellement cru qu'elle avait causé sa perte. Mais apparemment cette version des faits ne convenait pas à Mme Carlington, qui avait pris pour argent comptant pas mal de ragots et s'était persuadé qu'une fille Visconsi avait bel et bien existé. Nikko commença alors a émettre de sérieux doutes quand aux intentions de sa mère. " Peut-être a t-elle pris peur ? " pensa t-il " et à présent elle ne désire plus venir vivre dans ce manoir. Il soupira profondément et le doute s'installa dans son esprit.
- Vois-tu, finit-il par dire en employant le ton de la déception, si jamais tu as changé d'avis, n'hésite surtout pas à m'en parler. J'apprécie la franchise et comme je t'ai déjà dit je respecterai toujours ta décision.
La vieille dame fixa longuement son fils. Les traits de son visage meurtris par le temps étaient malgré tout d'une grâce inouïe et l'on pouvait aisément deviner quelle belle femme elle avait été. Ses cheveux grisonnants noués en un chignon tenu par une grosse barrette en écaille, paraissait être aussi soyeux que de la soie. Quelques mèches rebelles, légèrement ondulées, encadraient son visage dont l'ovale s'était fané. Ses lèvres, d'une incroyable finesse, étaient soulignées d'une touche de rouge à lèvres à la teinte flamboyante et ses yeux noisette luisaient tels deux perles d'ambre. Elle avait revêtu le tailleur bleu turquoise que son fils lui avait fait confectionner sur mesure et dans lequel elle se sentait si bien. Ses chaussures coordonnées, qu'elle avait eu en l'occurrence beaucoup de mal à dégoter, étaient ornées d'un nœud papillon en cuir et ressemblaient de très près aux souliers que portaient certains monarques en leur temps. Elle avait suspendu ses lunettes de vue autour de son cou, avec une chaîne en or si fine, que seul l'éclat d'un rayon de soleil permettait de la distinguer. Aux doigts, elle ne tolérait plus que l'alliance en diamant que lui avait passé son cher et tendre mari, il y a presque cinquante ans maintenant. Mais la parure de perles fines qu'elle portait, constituée d'une paire de boucle d'oreille, d'un pendentif et d'un bracelet était d'une grande beauté.
Elle continua à fixer son fils avec une incompréhension si visible que son regard en fut tout exorbité.
-Grand Dieu ! s'exclama t-elle enfin, jamais l'idée de te laisser seul ne m'a effleurée l'esprit ! Bien au contraire ! Le seigneur m'a accordé le privilège de faire encore partie de ce monde et voilà que tu me proposes de pimenter le peu de temps qu'il me reste à vivre ! Tu ne peux réaliser tout le bonheur que tu m'offres. Je suis aux anges tout bonnement, le paradis sur terre!
La vieille dame fit une pause, toutes ses émotions n'étaient pas faites pour ménager son cœur et elle ressentit subitement une gêne respiratoire. Son souffle s'accéléra émettant un sifflement profond transformant ses inspirations en une série saccadée et incontrôlée de halètements. On sentait bien toute la peine qu'elle se donnait pour prendre ne serait-ce qu'une gorgée d'air. Précipitamment elle sortit de son sac à main la petite bombe de ventoline qu'elle faisait toujours suivre et en inhalât deux grandes bouffées. Pendant un court instant Nikko, pourtant rassuré par le discours qu'elle venait de lui tenir, frémit. "Tout ceci n'est plus de son âge, j'ai peut-être eu tort de l'entraîner là-dedans " Heureusement le médicament avait un effet immédiat et Mme Carlington ne tarda pas à retrouver un souffle tout à fait normal.
-Si tu penses que je suis trop vieille, tu te trompes cela fait des années que je suis asthmatique! fit t-elle la voix encore toute embuée, et puis le problème n'est pas là ! Si je t'ai raconté toute cette histoire, ça n'est pas pour fuir comme tu sembles le prétendre, mais pour te prévenir, car en ce qui me concerne mon choix est déjà fait et je ne reviendrai pas sur ma parole. Par contre le fait est que des bruits ont couru et courent encore sur la vie excentrique du Comte et le manoir est perçu, par bon nombre de citoyens, comme un lieu mal sain voire satanique. Alors surtout ne t'étonnes pas si certains te lancent des regards méfiants, ou si d'autres te narguent avec des réflexions désobligeantes. Quelques-uns te prendront même pour un fou et à cela tu ne pourras rien y changer. 
- Et bien si ! assura Nikko sur de lui. Je leur prouverais qu'ils ont tort et le temps jouera en ma faveur ! 
-Voilà sans doute la plus folle des résolutions ! Faire changer les mentalités de Bakerland est un pari audacieux, mais je sais à quel point tu peux te montrer entêté quand tu estimes avoir raison. 
Tout en prononçant ces mots, elle afficha un large sourire comme pour lui signifiait qu'elle approuvait sa décision.
- Méfie-toi cependant, reprit-elle, la traîtrise vient souvent par derrière et elle a tendance à faire mal. Tu n'es pas sans savoir que les gens jasent bien plus vite qu'ils ne pensent.
-J'en prends bonne note, fit Nikko qui paraissait préoccupé par tout autre chose.
Ils venaient d'entrer à Bakerland. Sa montre indiquait 9h45 et il fallait encore trouver le bureau de M. Spring, car aussi insolite que cela puisse paraître, le jeune Carlington ne s'était jamais rendu au bureau de l'agent immobilier. Il se souvenait encore de cette pause-déjeuner, départ de toute cette histoire. Comme à son habitude, il feuilletait l'hebdomadaire régional tout en ingurgitant cette nourriture nauséabonde que servait le fast-food le plus proche de son dépôt. Il se rappelait que ce jour-là, il attendait une livraison importante d'étoffes venues des quatre coins du monde et sacrebleu quelle averse il tombait ! Juste pour cet arrivage qui lui avait demandé un énorme investissement et une planification parfaite. C'était vraiment la guigne ! Son emploi du temps comme à l'accoutumé surchargé ,annonçait une longue et laborieuse journée et il allait, une fois de plus, se coucher tard. Et cet orage qui n'était pas fait pour arranger ses affaires! Qu'importe le business passait avant tout. Lorsque son attention se porta sur une petite annonce imprimée en caractères gras : affaire à saisir superbe demeure à vendre. Poussé par la curiosité, il téléphona afin de prendre quelques renseignements. La description fort détaillée de la bâtisse que lui fit son interlocuteur lui plut. Cela correspondait tout à fait à ses propres critères de sélection. Peut-être avait-il enfin trouvé la maison de ses rêves ? Aussi rendez-vous fut pris. Dès le lendemain il rencontra Spring et visita le manoir laissé à l'abandon. Ce fut un véritable coup de foudre, la demeure était magnifique, le site d'une exceptionnelle beauté. Il avait enfin trouvé son petit coin de paradis ! Après de nombreuses négociations sur le prix de vente, les deux hommes trouvèrent enfin le bon compromis et c'est ainsi que le jour de la transaction fut fixé.
Nikko se pencha, ouvrit sa boite à gant et en sortit la carte de visite que lui avait laissé l'agent. Son adresse y était inscrite en lettres argentées :
" Croisé des Gnomes 10.9 Avenue Mac Léod Bakerland "
- Nous devrions trouver sans trop de difficulté, dit-il, il me semble que c'est l'avenue principale de la ville.
Effectivement, cet important axe routier traversait Bakerland dans toute sa longueur. C'était d'ailleurs la seule avenue de la ville et elle était entrecoupée par dix carrefours d'où s'étalaient les quartiers. Depuis la nuit des temps, les habitants surnommaient singulièrement ces croisements, les croisés et cette dénomination fut adoptée à l'unanimité par les dirigeants lors d'un vote du conseil. Ces croisés portaient tous le nom d'un être mythique et de spectaculaires statues, s'élevant pour la plupart à plus de cinq mètres de haut, avaient été érigées en leur honneur. De mémoire de Bakerlandais, personne ne pouvait dire depuis quand ces extraordinaires représentations existaient. Les habitants les avaient toujours vues, elles faisaient partie intégrante de la ville. D'éminents spécialistes en art les avaient étudié de très prés. D'après eux, elles dataient de l'an VIII de notre ère " un somptueux héritage du passé, un trésor inestimable témoignage de l'histoire de l'humanité "avaient-ils conclu. Chaque année une nuée d'étudiants de l'école des beaux-arts débarquait par autobus entiers afin de les contempler, de les analyser pour enfin les reproduire sous forme de tableaux ou de statuettes. Toute une activité commerciale fort lucrative s'était développée autour de ces œuvres sculptées par nos ancêtres et chaque quartier possédait un pas de porte bourré de souvenirs à leurs effigies. Mais les Bakerlandais avaient vu d'un mauvais œil les conclusions de ces Messieurs les historiens, car la légende des statues planait dans toute la contrée et se contait à la nuit tombée devant l'âtre crépitant. Elle raconte qu'un jour de grand chaos, alors que les dieux déchaînaient leur colère dévastatrice sur toute la terre, des êtres fantastiques dotés de pouvoirs hors du commun, se réunirent à Bakerland, seule ville où régnait encore un peu d'ordre. Les habitants terrorisés assistèrent impuissants à l'élaboration de leur terrible vengeance. Afin d'enrayer la suprématie des tout puissants, ces fabuleuses créatures décidèrent d'unir leurs forces et de défier les dieux dans un ultime combat, mettant ainsi un terme à leur hégémonie. Leur plan de bataille était sans faille et seule la victoire leur apporterait ce repos d'antan. Quand brusquement, un jeune Troll fougueux hurla qu'il allait devenir le maître du monde, le tyran de tous les mortels. Alors tous ces êtres extraordinaires, aussi puissants soient-ils, commencèrent à se disputer les territoires du partage avant même de les avoir conquis, chacun voulant posséder une plus vaste étendue que son voisin. Seule une vieille Licorne, atteinte par le syndrome de la sagesse, refusa de prendre part aux hostilités. Elle fut rouée de coups et laissée pour morte dans un fourré. Quand par une nuit sans lune, les villageois réduits au silence et à l'esclavage, déjouèrent la surveillance de leurs bourreaux et invoquèrent les Divins, les suppliant de leur venir en aide en les informant du complot qui se tramé. Les Dieux s'offusquèrent devant tant de prétention. Ces monstres légendaires allaient payer cher leur trahison et pour les punir de leur insolence, les touts puissants les transformèrent en statues, figés à jamais dans leur arrogance. Seule l'avisée Licorne fut épargnée. Depuis lors les statues trônaient, fières et majestueuses et on ne pouvait circuler dans la ville sans les apercevoir. Situées au beau milieu des croisés, elles avaient fortement contribué à la notoriété de Bakerland et attiraient chaque année de nombreux touristes de par le monde entier. De plus, pour chacune d'entre elles, une signification précise leur avait été attribué et elles étaient devenues le symbole par excellence d'un thème reprit dans le quartier. La ville avait subi une classification. Ainsi le premier carrefour en arrivant des Lowlands était le " croisé du Golem " emblème de l'industrie. La statue du Golem était assez surprenante :constituée d'un empilement de pierres minutieusement taillées, elle évoquait un géant à la musculature hors norme. Dans le quartier du Golem, fourmillaient les usines, les entreprises et tous les ateliers artisanaux signe de prospérité de la ville. 
Le deuxième était le " croisé du Gnome "incarnant la maison. En effet ces petits personnages colorés ressemblaient en tout point à ces nains que certains disposent dans leur jardin, lui apportant une note magique et animée. Avec son air jovial et ses belles rondeurs, il était l'image parfaite de cette atmosphère détendue que l'on se plaît à retrouver chez soi. Les magasins de décoration se pavanaient dans le quartier du Gnome.
Le troisième était le " croisé du Troll " personnification même de la guerre. Avec sa teinte sombre, ses yeux rouges comme des brasiers et sa chevelure tubéreuse retombant jusque sur ses reins, la statue se voulait austère, inspirant la crainte tel un véritable guerrier. Commissariat, armureries et zones militaires avaient assiégé le quartier du Troll.
Le quatrième, le " croisé du Basilic " symbolisait le pouvoir. L'histoire dit que cet énorme serpent doté d'ailes avait la faculté d'anéantir d'un simple regard quiconque lui avait manqué de respect. Hôtel de ville, tribunaux, études d'avocats, d'huissiers ou de notaires avaient élu leur siège dans le quartier du Basilic. 
Le cinquième, celui qui marquait le milieu de l'avenue Macleod, était le croisé du Phénix, incarnation de la foi. On raconte que ce magnifique oiseau était immortel et que sa résurrection dans les flammes lui aurait donné cette couleur rouge feu. Dans le quartier du Phénix, lieu de culte et de recueillement pour les Bakerlandais, la somptueuse cathédrale semblait s'élever vers les cieux. Les églises et les monastères incitaient la méditation. Ce site de paix et de prière où résidait essentiellement des prêtres et des pasteurs, était surnommé par tous les concitoyens le quartier des moines. 
Le sixième croisé, sans nul doute le plus cher dans le cœur de chaque citadin, était le " croisé de la Licorne ",évoquant la santé. La statue était éblouissante de réalisme. Dressait sur ses deux pattes postérieures ce mythique étalon d'un blanc pur, faisait tournoyer son abondante crinière. Sur son front la fameuse corne en spirale, symbolisait son fantastique pouvoir de guérison. Dans le quartier de la Licorne, on venait consulter son médecin, ou rendre visite à un proche hospitalisé ou bien encore faire une cure de jouvence dans les nombreux centres de thalassothérapie.
Le septième, le " croisé du Géant ", symbolisait la nature. La statue haute de 5 mètres représentait un homme à la tignasse et à la barbe démesurément longue. Il était vêtu d'une peau de bête, souvenir sans doute d'un rude combat et s'érigeait tel un chêne centenaire dominant toute la vallée. Dans le quartier du Géant, diverses pépinières avaient fleuri un peu partout. 
Le huitième s'appelait le " croisé de la chimère " et inspirait l'art et l'imagination. Ce monstre légendaire, cracheur de feu, avait la tête d'un lion et la queue d'un dragon. Théâtres, cinémas et galeries d'art offraient leur part de rêve aux habitants.
Le neuvième, seul croisé sous la forme d'une fontaine, était celui des Sirènes et elles incarnaient la musique et le chant, comme on aurait pu s'en douter.
Le dixième et dernier croisé, celui des hobbits symbolisait le jeux . Ces tous petits hommes dont la taille n'excédait pas un mètre, n'étaient pas à confondre avec des nains. Ils étaient proportionnés, ressemblant plus à des enfants dotés de la tête et de la force d'un homme d'âge mûr. Dans la plupart des légendes les hobbits sont des personnages pacifistes qui adorent la bonne chair. Ils sont très joueurs et rusés comme un renard. Dans le quartier des Hobbits, le stadium et les salles de sport narguaient en toute sympathie les casinos et les magasins de farces et attrapes.
Dans ce décor mythique, les journées à Bakerland s'écoulaient tel un long fleuve paisible.

            Chapitre 2

Il était à peine 10h passées de quelques minutes quand les Carlington entrèrent dans le bureau de Spring. Le petit homme bedonnant les accueillit d'un large sourire, les priant de prendre place. Il était fort élégant dans son costume trois pièces, caché derrière de grosses lunettes aux montures en écaille noir fumé. Exigeant avec lui-même, il s'imposait un maintient de dos bien droit, comme s'il avait le sentiment d'être plus grand ainsi tendu alors que cette raideur, loin d'être naturelle, donnait plutôt l'impression qu'il portait un corset l'handicapant dans sa posture et dans sa façon de se mouvoir. Ses cheveux plaqués en arrière par une forte couche de gomina, luisaient comme s'ils étaient mouillés et épousaient la forme de son crâne bien rond. A son auriculaire droit, il exhibait une chevalière surmontée d'une émeraude de taille déconcertante. Il se dirigea vers une monstrueuse pile de dossiers posée à même le sol dans un coin de la pièce. Le rangement précaire qui régnait dans son bureau, était loin d'être à l'image soignée du personnage. Il entama une fouille consciencieuse. Il ne lui fallut pourtant qu'un bref instant, pour mettre la main sur les documents qu'il cherchait. Il est vrai qu'il y a toujours un ordre dans le désordre que seul le désordonné connaît.
- La route fut bonne ? questionna le petit grassouillet, pour entamer la conversation.
- Excellente, répondit Nikko sans épiloguer d'avantage.
- Avez-vous pris un moment pour visiter notre ville ? Vous verrez, elle vaut le coup d'œil. 
- Non, hélas, le temps nous a manqué, mais nous nous ferons un plaisir de combler cette lacune. Par contre ma chère mère la connaissait, de réputation uniquement. 
-Mme Carlington, c'est un plaisir.
Spring, qui s'était installé dans son gros fauteuil de cuir vert foncé, pencha courtoisement la tête vers la vieille dame " Alors vous accompagnez votre fils pour la transaction ? 
-C'est cela même, esquissa la mère qui ne voulait pas en rajouter non plus. 
-Votre fils vous a t-il montré le manoir ? Ne serai que le site qui est absolument fabuleux ?
-Non, mais je pense qu'en sortant de votre cabinet nous nous y rendrons sans détour. 
Spring jeta un œil à sa pendulette de bureau. Il semblait attendre quelqu'un ou quelque chose et malgré tout les efforts prodigués pour paraître calme, on voyait bien qu'il était contrarié. Il se pinça légèrement les lèvres quand : 
-Veuillez m'excuser, fit-il.
Il décrocha son téléphone et interpella sa secrétaire.
-S'il vous plais Margaret, Monsieur Ness a t-il été prévenu que la transaction du manoir Visconsi s'effectuait ce matin ?
-Pas plus tard qu'hier au soir, je l'avais encore au téléphone pour confirmation de l'horaire Monsieur, rétorqua une petite voix aiguë. Voulez vous que je le contacte sur son portable ?
-Non, cela ne sera pas nécessaire. Il doit être en chemin. Soyez aimable, dès qu'il arrivera faites le entrer directement dans mon bureau.
-Je n'y manquerai pas Monsieur.
Et Spring raccrocha, l'air plus rassuré.
-Monsieur Ness est le notaire avec lequel je travaille, précisa t-il aux Carlington. Sans lui pas de vente. Mais ne vous formalisez pas, comme tous les notaires, son carnet de rendez-vous est complet. Et depuis cinq ans que nous collaborons, jamais je ne l'ai vu arrivé à l'heure! 

Quand quelqu'un frappa discrètement à la porte, l'agent mit un terme à sa discussion.
-Entrez ! Fit-il fermement.
La porte s'ouvrit et un homme d'une cinquantaine d'année se présenta. Dans son costume sombre, il semblait maigre et sans forme apparente. Au premier abord, on aurai pu croire que son deux pièces avait été choisi avec une taille de trop. Mais lorsqu'on détaillait le personnage, on se rendait vite compte que cette impression était dû à sa maigreur naturelle. Il nageait dans ses vêtements ! Ses épaules fuyantes étaient dotées d'un cou démesurément long d'où s'articulait une tête qui semblait être posée en équilibre. Son visage ovale exhibait des pommettes saillantes et derrière ses petits lorgnons, il affichait un air pincé. Son nez crochu était souligné d'une fine moustache taillée du jour. Il se plaisait à en faire rouler les extrémités entre ses doigts la rendant pointue et légèrement recourbée. Cela lui permettait de réfléchir, du moins c'est ce qu'il prétendait quand on lui posait la question. Il serra la main de toutes les personnes présentes et pris place à coté de Spring. Posant sa sacoche sur ses genoux cagneux, il l'ouvrit et en dénicha plusieurs feuillets. Il était très protocolaire et s'enivrait de ses paroles incompréhensibles qu'il connaissait sur le bout des doigts.
-Veuillez excuser mon retard, finit-il par dire d'une voix frêle, je me présente Maître Pierre Ness notaire à Bakerland. 
Il tripota quelques un de ses documents et regarda Nikko par dessus ses lunettes.
-Si je ne m'abuse, reprit-il, vous devez être Monsieur Nicolas Carlington.
-C'est cela même, répondit le concerné.
Replongeant la tête dans ses papiers il mit en évidence un petit dossier d'une dizaine de pages. 
-Je vais, dans quelques instant, vous énoncer l'acte de vente prévu par la loi, continua t-il. Il énumère les différents protagonistes de cette affaire et vous informe précisément de vos engagements l'un vis à vis de l'autre.
Le notaire tourna la première page du petit dossier et lut. 
-En ce jour du 10 Juin de l'an mil neuf cent quatre vingt dix sept, par devant Maître Pierre Ness, notaire titulaire d'un office notarial sis à Bakerland, 115, quartier du Basilic, soussigné, ont comparu Monsieur Spring Allan John, agent immobilier, demeurant à Bakerland… Sa lecture était rapide et sans intonation, comme s'il récitait un texte tout en mâchant la moitié de ses mots. Et bien prétentieux celui qui aurai pu affirmait comprendre ce monologue aux phrases longues et complexes.
-…Ce bien provient de la parcelle suivante : section A n° 322 d'une contenance de 17 hectares 66 ares 67 centiares. Ainsi qu'il résulte d'un document d'arpentage dressé par Xavier Clerc Géomètre-Expert à Bakerland…
A chaque fin de paragraphe, il reprenait son souffle comme l'aurai fait un plongeur en apnée avant sa descente.
-…Ce document d'arpentage sera déposé au Bureau des Hypothèques compétent avec la copie…
La monotonie de son discours avait plutôt un effet soporifique ! Au bout d'une vingtaine de minutes, Mme Carlington commença à sentir ses paupières lourdes. La vieille dame avait du mal à maintenir toute son attention !
-…Le bien sis à Bakerland, est évalué à Un million cent cinquante mille livres…
Cela faisait presque une heure que Maître Ness lisait impassiblement et Nikko commença à trouver le temps long.
-…En application de l'article 75 du Décret n° 55-1350 du 14 octobre 1955, le notaire soussigné certifie que l'identité des parties lui a été régulièrement justifiée.
Sa lecture prit fin au grand soulagement des Carlington .
Maître Ness tendit à Nikko plusieurs documents à signer. Des formalités indispensables pour valider la vente. A son tour Spring les tamponna de son cachet et y apposa sa signature. Puis le jeune Carligton remplit deux chèques et les remit au Notaire. Il les vérifia scrupuleusement et l'agent reçut enfin celui qui lui revenait de droit. Apercevant l'enfilade de zéros, le petit bedonnant eut pendant une brève seconde, une étincelle dans le fond des yeux. Il s'empressa de le ranger soigneusement dans le large tiroir de son bureau. Dans la foulée, il en sortit un charmant petit coffret en bois contenant la clé du manoir. Rouillée par le temps, on pouvait toutefois remarqué le minutieux travail de ferronnerie dont elle avait fait l'objet. Elle était large et imposante, difficile à perdre mais gênante à fourrer dans le fond de sa poche. Elle était soudée à un porte clé qui n'était pas lui non plus des plus discrets. C'était une espèce d'étoile à six branches grosse comme le poing et comportant une multitude de dessins ou d'inscriptions, cela restait à définir. L'ensemble était plutôt ornemental et très plaisant à l'œil. 
-Ceci est l'unique clé du manoir, déclara Spring tout en la tendant à Nikko " prenez-en grand soin car je ne sais pas si le serrurier du coin sera capable de vous en faire un double. Peut-être serez vous obligé de passer par un ferronnier. 
Le petit grassouillet transpirait et de grosses perles de sueur dégoulinaient le long de ses tempes. Il sortit son mouchoir de la poche de son pantalon et se tapota légèrement le front. Il commençait à faire chaud et le bureau exigu de l'agence n'était pas climatisé. Le ventilateur brassait lourdement l'air tiède et moite émettant comme un grognement de lassitude et Spring abaissa les stores des fenêtres pour éviter que le soleil ne transforme son cabinet en étuve. L'affaire était conclue et les deux parties semblaient en être satisfaites. Maître Ness remit au jeune Carlington le dossier qui lui revenait de droit. le visage, toujours aussi sévère, il ne laissait transparaître aucune émotion. Cette vente était affaire courante, une parmi tant d'autres pour ce spécialiste invétéré. Il feuilleta succinctement les documents que Spring lui avait confié, puis les enfouit méticuleusement dans sa sacoche. 
-Veuillez m'excuser, fit-il tout en se levant et se réajustant l'encolure de sa veste décidément trop grande. Je suis attendu. Madame, Monsieur, se fut un plaisir.
Il empoigna mollement la main des Carlington ainsi que celle de son collaborateur.
-Ne vous dérangez pas pour moi, ajouta t-il pour répondre à Spring qui s'était levé avec l'intention de le raccompagner. Je connais la route.
Puis il sortit aussi discrètement qu'il était entré. 
De son coté, Nicolas tourna la tête vers sa douce mère et remarqua ses pupilles légèrement dilatées. Aucun mot ne fut nécessaire, en un seul regard ils s'étaient tout dit et on sentait bien qu'ils contenaient leur joie. Mme Carlington semblait même avoir rajeunit !
-Il ne me reste plus qu'à vous féliciter, déclara, à son tour l'agent, le sourire aux lèvres. Soyez les bienvenus à Bakerland. Madame Carlington ce fut un honneur de vous rencontrer. 
-Merci beaucoup Monsieur Spring, répondit elle se retrouvant avec l'imposant dossier du manoir posé sur ses genoux. Jamais cette vente n'aurait trouver un dénouement aussi rapide si nous n'avions bénéficier de vos précieux conseils qui sont, à n'en pas douter, ceux d'un vrai professionnel.
-Vous êtes trop aimable Madame.
Puis se retournant la main tendue vers Monsieur Carlignton : 
-Alors les travaux c'est pour bientôt ?
-Dès demain et normalement lundi un entrepreneur prend en charge le gros œuvre de la rénovation.
La poignée de main entre les deux hommes fut énergique.
-Je passerai d'ici une quinzaine, continua le petit gros en les raccompagnant à la porte, mais si entre-temps un quelconque problème se présentait, n'hésitez pas à me contacter. Il me semble que je vous avais laissé ma carte ?
-Oui…oui…, esquissa Nikko tout en fouillant dans les poches de sa veste en velours.
-Dans ta poche intérieure, remarqua sa mère qui veillait toujours à tout.
-Ah oui, la voilà !
-Donc n'hésitez pas à m'appeler ne serait ce que pour un conseil, je suis aussi là pour ça. Sur ce, passez une excellente journée.
-Merci, vous de même.
Nikko poussa le fauteuil de sa mère hors du bureau et la porte se referma. Dans le petit hall d'entrée, la secrétaire dissimulée derrière un monticule de formulaires de toutes les couleurs, les salua cordialement. 
C'est le cœur battant que le jeune homme se retrouva dans l'Avenue Macleod. Il prit une grande inspiration, son bonheur pouvait se lire dans son regard et il ne cacha pas son enthousiasme :
-On se rend de suite au Manoir, je suis si pressé que tu le voies que j'aimerais déjà y être ! J'espère de tout cœur que tu t'y sentiras chez toi car dorénavant tu en es la maîtresse de maison.
La vieille dame radieuse et enchantée par la liesse de son fils, lui répondit par le plus beau des sourires.
-Oh !bien sûr il y a quelques travaux de rénovation, continua Nicolas qui commençait à s'essouffler. Non pas que le fauteuil roulant pesait, mais dans sa frénésie il le poussait de plus en plus vite sans s'en rendre compte. Il y a une aile du manoir qui n'est que très peu endommagée et aménageable dans des délais relativement courts. 
-Dans ce genre de besogne mieux vaut prendre tout son temps, il ne faut jamais brûler les étapes, conseilla la mère. Mais je ne te cache pas qu'il me tarde de le voir ce fameux manoir.
Etant remontés dans leur véhicule, ils prirent la direction des Highlands. Ils devaient traverser toute la ville et roulèrent une bonne demie heure avant d'arriver au dernier croisé. La circulation modérément fluide ne leur causa aucun souci, pourtant Nicolas semblait lever le pied quand :
-Comme c'est étrange ?finit-il par dire.
-Que se passe t-il ? demanda sa mère qui crut un moment à la panne mécanique.
-N'as tu donc pas remarqué que toute la numérotation de la ville commence par dix ? C'est ma fois fort étrange.
-C'est à cause de la légende, rétorqua la vieille dame soulagée du peu de gravité de la situation.
-La légende ?Quelle légende ?
-A présent et en tant que citoyen à part entière de Bakerland, tu te dois d'en connaître toutes les croyances. Saches que le chiffre dix en fait partie. Bien plus qu'un numéro, il incarne la prospérité et la vie éternelle. Tu vas très vite comprendre, nous n'allons pas tarder à passer devant le lieu sacré où la légende prend sa source.
Effectivement à la sortie de la ville était érigée une stèle d'environ deux mètres de haut. Orientée vers les hautes terres dont elle semblait dévisager les forêts et les mystères, elle n'était pas perceptible depuis la route et il fallait faire une halte au parking spécialement aménagé pour les visiteurs. Située au beau milieu d'un parc, aux nombreuses promenades et chênes centenaires, la sainte pierre était accessible à tous. A la nuit tombée, plusieurs spots bien camouflés par la végétation environnante, l'illuminaient et on ne pouvait qu'admirer le minutieux travail d'ornementations sculptées main dont elle était recouverte. Elle aussi avait suscité la convoitise des historiens et pour cause, elle datait de la même période que les gigantesques statues de Bakerland et avait été classée patrimoine culturel de la région. On y distinguait très nettement des inscriptions gravées dans un vieux dialecte gaélique. Après de nombreuses expertises et controverses, une traduction complète du texte avait été établie et homologuée par tous les spécialistes qui s'étaient penchés sur la question. Imprimée sur un grand panneau d'affichage tel ces horribles panneaux publicitaires qui fleurissent un peu partout en bordure de route, les touristes et les curieux pouvaient prendre connaissance de l'intégralité de la retranscription du scripte. Les Bakerlandais quant à eux, avaient pris pour coutume de célébrer une fois l'an une messe en ce lieu saint. Certains fidèles de la stèle se réunissaient par groupe d'une cinquantaine de personnes et partaient en pèlerinage durant des journées entières. Plusieurs associations ayant pour vocation d'épauler des personnes handicapées, déprimées ou extrêmement âgées, défilaient quotidiennement au pied de la stèle. Le rituel consistait à y tourner autour dans le sens des aiguilles d'une montre. Certains voulaient la caressait du bout des doigts , d'autres la palpaient à pleine mains, mais tous priaient, espérant profondément retrouver santé et vie meilleure. Nicola, qui avait entendu parler, comme tout à chacun de la pierre aux miracles, ne s'y été jamais rendu. A diverses reprises, ses collègues de travail l'avait convié à venir passer une journée dans ce lieu. " C'est juste histoire de se recueillir et d'avouer quelques petits pêchés " avaient ils dit " On en a tous à se faire pardonner. " A chaque fois, le jeune homme avait décliné leur invitation, ne trouvant pas une minute à lui. Mais aujourd'hui, intrigué par les propos de sa mère et par l'engouement suscité par ce " gros caillou "Nicolas voulut y faire une halte rapide. Il gara son véhicule, descendit sa mère et poussa le petit portillon de l'entrée qui couina. Le site inspirait l'humilité et un calme poignant régnait malgré la foule amassée ce jour là. Seul le bruissement des feuillages agités par le vent émanait des grands arbres. La procession qui avait lieu en ce moment même se déroulait dans la méditation, le respect et l'acceptation de chacun. Arrivant devant la stèle bénie, Nikko se dirigea vers le grand panneau de traduction pendant que sa mère prit part à la ronde. Le jeune Carlington lut :

Par monts et par vaux une fillette s'en allait
Insouciante et légère les cheveux en plein vent
Du haut de ses dix printemps qu'elle venait de fêter
Elle regardait le monde et son bain de sang

Voici bien longtemps que ses parents n'étaient plus
Foudroyés au bel âge par la maladie
Nombre de ses voisins étaient portés disparus
La vérole torturait et tuait chaque nuit

Car la peste sévissait dans toute la contrée 
Réveillant femmes et enfants jusque sous leur toit
Personne ne savait comment s'en préserver
Personne ne pouvait dire demain je serai là

Et la mignonne fuyait ne sachant que faire
Se nourrissant là de quelques fruits dérobés
Attendant le jour où cesserait cet enfer
Pouvoir enfin être sereine et souffler

Un beau matin du chaos, alors qu 'elle buvait
Elle surprit une Licorne gravement blessée
Dans de longues lianes, la bête s'était enchaînée
Prise au piège, elle n'avait pu se libérer

Petite, dit l'animal fabuleux, aide moi
Et ta générosité je récompenserai
La fillette ravie aussitôt s'exécuta
De ses doigts délicats le défi fut relevé

Ses liens enfin dénoués, l'animal bondit
Dans sa belle robe blanche, il avait fière allure
Des gouttes de sang coulaient de sa toison meurtrie
Mais d'un coup de langue, il soigna ses blessures

Se retournant soudain vers l'enfant son bienfaiteur
Il s'approcha si prés qu'elle pouvait le toucher
Petit humain de la providence, n'ait pas peur
La mort était mon destin et tu m'as sauvé

Le mal qui ronge les tiens, je peux le guérir
Caresse ma corne et tu auras ce pouvoir
Délivre les hommes pour qu'ils n'aient plus à souffrir
Offre leur santé, amour et espoir

Mais prends garde, seul dix tu pourras en soulager
Car il n'est pas éternel ce don que je te donne
A toi de faire ton choix et de sélectionner
Et seul ton jugement sera celui des hommes

Pourquoi dix, interrogea l'enfant étonnée
D'une grande aisance la bête s'était éloignée
Elle cria soudain, l'air fort désappointé
Un pour chacun de tes doigts qui m'ont libéré

Le poème taisait l'identité des dix personnes élues, un souhait de cet auteur inconnu pour pimenter d'avantage le mystère et cette audace avait effectivement porté ses fruits. De nombreuses rumeurs couraient, chacun ayant une opinion bien forgée. Certain Bakerlandais croyaient dur comme fer que la fillette avait choisi dix notables de la ville, un pour chaque croisé. D'autres se plaisaient à prétendre qu'un des membres de leur famille faisait partie de ces privilégiés, trouvant là un certain réconfort dans leur statut social. D'autres encore affirmaient que la Licorne libératrice n'était autre que celle épargnée par les Dieux et que ce geste était le symbole de sa gratitude envers les citoyens. La stèle considérée comme le tombeau de la sainte fillette, ce qui n'était d'ailleurs pas avéré mais que tout le monde certifiait néanmoins, avait éveillé une adoration qui avait bien vite franchi les frontières, faisant des adeptes de par le monde entier. Ainsi était née la légende de Bakerland et ce fétichisme pour le chiffre dix. 
Nikko très terre à terre avait du mal à croire en tout cela " ce genre d'histoire peut certainement aider des gens qui sont dans une demande d'espérance en des jours meilleurs "pensa t-il " mais personnellement, je ne serai jamais un fervent pratiquant ". Certes le jeune Carlington avait reçu une éducation très stricte, basée sur le saint évangile et sa foi n'était pas en remettre en cause. Il croyait en Dieu mais à un seul Dieu, notre créateur tout puissant. Cela lui suffisait amplement. Du regard, il chercha sa mère. Son empressement à reprendre la route se faisait à nouveau sentir et il s'avança vers la stèle. Quand enfin il l'aperçut en plein recueillement, il comprit l'importance spirituelle que suggérait le site. La vieille dame priait. Il attendit se disant qu'après tout ils avaient la journée entière devant eux. Le respect était une valeur qu'il avait toujours défendue. 

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Adèle Pockeby est toute jeune. Elle habite en Corse et adore écrire. Elle nous propose de découvrir pas à pas son roman fantastique: "Le dernier ange". Ecrire à l'auteur:   Edmacollins@msn.com

 

LE DERNIER ANGE

Chapitre 1

Milo marchait d’un pas lourd, la douleur ne le quittait plus et, pour oublier son chagrin, il errait comme une âme en peine dans les rues de Venise. Arrivé sur la place St Marc, il s’arrêta. Des touristes venus en masse se précipitaient pour photographier tout et n’importe quoi. Milo se réfugia dans le seul coin désert et les regarda avec dégoût. Leur joie, il la trouvait malsaine. Alors que son frère était mort en conduisant un autocar rempli de gens comme eux, la vie continuait comme si de rien n’était.

Soudain, il aperçut une lumière étrange. Ce n’était pas un touriste, il ne voyait que les contours de sa silhouette: un être brillant que les autres ne semblaient pas remarquer. Il s’approcha alors et se faufila entre les groupes agglutinés sur la place, mais l’apparition avait disparu.

Milo tourna les talons. Avait-il rêvé ou alors était-ce une hallucination due à son chagrin ?

Pourtant, il revoyait encore la lumière éblouissante.

En rentrant chez lui, il se sentait un peu moins triste, comme si l’apparition lui avait redonné courage.

 

Chapitre 2

Le lendemain, Milo se rendit sur la place St Marc, espérant secrètement au fond de son coeur qu’il reverrait l’ « ange ». Il s’assit sur un bloc, près d’une statue et attendit. Peu à peu la place se remplit. Bientôt elle fut noire de monde. Alors Milo l’aperçut. Elle semblait flotter à quelques centimètres du sol et ne se souciait de personne. Milo s’élança dans la foule et pressa le pas. Alors qu’il la suivait, elle tourna la tête. Il vit un très beau visage pâle orné de deux yeux bleu azur. De l'inquiétude se peignit sur les traits de l'apparition. Elle disparut dans un éclair de lumière. Milo fut tellement surpris qu'il trébucha et se retrouva par terre. Une fois encore la mystérieuse jeune femme lumineuse avait disparu sans laisser de traces.

Milo sentit qu'il voulait savoir d'où elle venait. Il avait senti qu'elle avait peur et son visage empreint de douceur l'avait boulversé. Il regagna son appartement sombre, le coeur serré. Peut-être le lendemain reverrait-il l'inconnue? Peut-être pourrait-il lui parler, l'aider? Il y retournerait, il en était sûr.

***

Le soleil se couchait et, assise sur un nuage, Aèlis pensait au jeune humain qui l’avait regardée avec tant de compassion. C’était le seul de sa race à l’avoir remarquée, les autres semblaient ne pas la voir. Elle songea à son avenir, elle, la dernière de son peuple: les anges gardiens d’Italie. Ils avaient tous disparu car plus personne ne croyait en leur existence. Elle seule était restée comme par miracle.

Comment pourrait-elle survivre alors qu’elle était seule. Depuis quelques jours, elle descendait sur terre et côtoyait des humains pour avoir l’illusion d’être encore auprès des siens...

 

Chapitre 3

Aèlis survolait la place, les touristes étaient minuscules vus de si hauts et elle se plaisait à imaginer que lorsqu’ elle descendrait, ils resteraient ainsi, mais aujourd’hui, elle n’y fit pas attention car elle cherchait quelqu’un en particulier. Elle jeta un regard sur la place et le vit, l’air rêveur, il était appuyé contre un mur. Aèlis s’arrêta juste au dessus de lui.

***

Milo se demandait pourquoi il était revenu sur la place, une force presque irrésistible l’y avait attiré. Soudain, il se tourna, il avait l’impression de sentir une présence et entendit une voix dans sa tête, d’abord il fit un bond en arrière, puis écouta la voix, elle était douce et mélodieuse :

-- N’aie pas peur, je ne te veux aucun mal.

-- Qui êtes-vous ? demanda Milo dans le vide.

-- Je m’appelle Aèlis, je suis un ange comme vous nous appelez.

-- D’abord, les anges personne n’y croient plus!

-- Je sais dit Aèlis tristement.

-- Où êtes-vous? Pourquoi je ne vous vois pas, comme hier?

-- Je suis au-dessus de toi.

Milo leva la tête et la vit, elle lui sourit.

--C’est bon je vous ai vu! s’exclama Milo.

Deux touristes qui passaient le regardèrent bizarrement.

-- Est-ce que tu sais que tu es le seul qui peut me voir? Demanda la jeune ange.

-- Alors je ferais mieux de pas trop remuer les lèvres on va me prendre pour un fou.

-- Tu es malheureux, n’est-ce pas? L’interrogea Aèlis de but en blanc.

-- Qu’est-ce que çà peut vous faire? s’écria-t-il brutalement.

Aèlis vint se poster près de lui.

-- C’est pour çà que je suis venu te voir.

-- Pourquoi moi, il y a des tas d’autres gens qui sont malheureux!

-- Je ne sais pas, tu es le seul qui me voit, c'est-à-dire que nous avons des choses en commun.

-- Vous, au moins, votre frère n’est pas mort! dit Milo amèrement.

-- Non, mais je suis la dernière de mon peuple.

-- Ils sont tous morts ?

-- Nous ne pouvons pas mourir. Lorsque notre présence n’est plus utile sous cette forme, nous nous changeons en plantes ou animaux essentiels à la vie. Notre énergie positive reste la même, seule l’enveloppe change.

-- Ca veut dire que les légumes du marché, c’est peut-être des personnes de ton peuple ?

-- Non, car cette fois-ci ils ont tous disparu en même temps sans rien régénérer. Trop peu de gens croient à leur existence, alors ils n’ont pas pu rester.

-- C’est trop dég, alors tu es seule maintenant?

-- Oui.

Sur ce elle disparut, Milo sentit qu’elle était partie pour ne pas trop montrer son chagrin.
Il venait à peine de se rendre compte qu’il s’était mis à la tutoyer.

 

Chapitre 4:

« Mais, tu sais bien que je suis obligé d’y aller, Milo, tu ne fais rien, on doit quand même manger ! »

Il pleut trop, n’y vas pas !

Tu n’as pas à décider quoique ce soit, j’ai besoin de ma paye, évidemment tu ne sais pas ce que c’est tu n’en a jamais eu ! »

Milo se réveilla en sursaut. Toutes les nuits, il entendait cette phrase et il se sentait en partie coupable de la mort de son frère.Même dans le sommeil sa conscience venait le rappeler à l'ordre.

Le jeune homme se leva et sortit sur le balcon.

***

Aèlis regardait le lever du soleil, l'air mélancolique, elle pensait à tous les autres, sa famille, tous ceux qui avaient disparu un beau matin comme celui-ci.Ils ne subsistait rien d'eux, parfois, elle se demandait si ils avaient vraiment existés.

***

Sur son balcon, Milo contemplait l'aurore , avec son frère , ils s'asseyaient souvent là et regardaient le soleil se lever , seulement maintenant ils ne pourraient plus jamais le faire.Pour la première fois , Milo se rendit compte qu'il ne reverrait jamais son frère.

Il soupira, puis rentra dans sa minuscule chambre, seul, il était seul, sa mère était morte à sa naissance et celle de son frère, son père était parti en les confiant à sa soeur qui était morte lorsqu'il avait 14 ans et depuis ils se débrouillaient avec des petits boulots, Théo le frère de Milo avait été plus chanceux : il conduisait un car de touristes et était relativement bien payé, tandis que Milo vendait des babioles sur le marché. Et voilà que tout avait basculé Théo avait fini dans un fossé, et le beau tableau s'était déchiré.

 

Chapitre 5:

- C'est ici, je le sens.
Aèlis était debout dans une petite pièce sombre: la chambre de Milo. Dans le
coin se tenait un lit de camp sur lequel était empilés des livres et des
papiers, un miroir était accroché au mur et une petite table en bois se
trouvait au milieu de la chambre.A travers les volets fermés filtrait une
douce lumière qui éclairait par endroit ce lieu sombre et mélancolique.
A coté du lit Aèlis ramassa une photo jaunie et usée sur laquelle on
distinguait encore deux jeunes garçons bruns tout à fait semblables qui
riaient aux éclats. Et au dos, Aèlis lut: Théo et Milo, juin 1992.
Plus triste encore qu'elle n'était entrée, Aèlis ressortit sur le
balcon.Elle avait senti avec l'instinct de ceux de sa race que Milo aimait
cet endroit donnant sur le canal. Milo n'était pas là sans doute, sorti
travailler, cependant elle avait quelquechose d'important à lui dire. Assise
sur la balustrade l'ange réflechissait, Milo était bien différent de tout
les humains qu'elle avait observé. Il était malheureux mais ne se plaignait
pas , il était pauvre mais fier. Elle avait découvert la raison pour
laquelle il pouvait la voir,c'était le seul humain qu'elle ait rencontré à
avoir le coeur pur.
Aèlis avait décidé d'aller au plus haut du ciel, dans les sphères
supérieures, pour sauver son peuple, et elle était venu le dire à Milo.

******

Alors que le jour commençait à décliner, Milo rentrait chez lui harassé. Il
trouva Aèlis assise sur son balcon.
- Qu'estce que tu fais là?
- Je suis venu te voir.
- Ca je l'aurai deviné
- J'ai pris une décision Milo...
-Oui?
- Je vais partir, chercher le livre pour sauver mon peuple...
- D'accord, je voudrais venir avec toi!
-Tu ne peux pas
-SI
- Je te laisse jusqu'à demain pour réfléchir, alors, si demain tu veux
toujours partir , nous irons.
- Oui
- Sache que j'admire ton courage , Milo dit-elle en s'envolant
Bientôt elle fut bien loin.
Milo tomba à genoux et se mit à pleure, son frère l'avait toujours traité de
lâche. Une légère brise caressa sa joue et il se releva, séchant se larmes.
Epuisé il parti dormir.


Chapitre 6

- Tu souhaites toujours venir ?
- Oui !
Milo se tenait fermement devant Aèlis, il avait mûrement réfléchi, toute la nuit, ses pensées avaient tourbillonnés dans sa tête. Oui, il partirait avec l'ange, pour l'aider dans son voyage périlleux.
Aèlis lui avait montré le chemin à suivre, en faisant preuve d'un courage exemplaire. Il ne pourrait rester là, tout en sachant qu'elle risquait sa vie pour les siens, tout là-haut dans le ciel.
Je veux t'aider Aèlis…
- J'espère que tu ne le regretteras pas Milo.

La voix de l'ange se brisa sur la fin.
Nous pouvons y aller dit le jeune homme, je suis prêt.
Aèlis tendit la main vers lui et la posa sur son front, un halo de lumière s'éleva comme lorsqu'il l'avait vu pour la première fois.

Qu'est-ce qui se passe ?
- Un humain ne pourrait survivre à un tel voyage, alors je te transmets un partie de mes pouvoirs…
Je suis devenu un ange ?
- Pas tout à fait, seulement tu n'as plus besoin, ni de manger, ni de boire, et tu as le pouvoir de matérialiser les nuages pour t'y reposer.
Je peux voler ?
Non, désolée mais tu verras…

Aèlis monta sur la balustrade du balcon et l'incita à faire de même.
- Donne-moi ta main

En un instant qui lui paru une éternité, Milo vit qu'ils ne touchaient plus le sol, ils commencèrent à s'élever. Soudain, le jeune homme fut prit d'un vertige, et sombra dans le noir. Lorsqu'il s'éveilla, il ne vit que le ciel au-dessus de lui et se rendit compte qu'il était allongé sur un nuage.

- Aèlis ?
- Oui ?
Pourquoi me suis-je évanoui ?
C'est ton premier vol et, il y a quelques minutes à peine tu étais encore un humain comme les autres, je trouve qu'il faut beaucoup de courage et de résistance pour faire ce que tu as fait. Il est normal que tu faiblisses un peu, non ?
Peut-être.
- Repose-toi, et songe que tu es le seul humain à être assis sur un nuage, lui dit l'ange malicieusement.

Milo s'allongea à nouveau et contempla le ciel, il ne l'avait jamais vu d'aussi près. Il observa les nuages au-dessus de lui et un souvenir remonta à la surface surgie des tréfonds de sa mémoire.

" Tu viens Milo, on va regarder les nuages…
J'arrive Angelina.
Milo rangea son stylo et son bloc-notes bon marché où il écrivait des poèmes. Sa sœur Angelina adorait contempler les nuages et trouver à quoi ils ressemblaient. Théo lui, ne venait jamais avec eux sur la terrasse pour les observer.
Théo ne veut toujours pas venir ? demanda la jeune fille.
Il préfère rester lire.
Angelina haussa les épaules et lui prit la main, ils montèrent tous les deux en courant comme des fous.

Le souvenir de Milo s'arrêta là, Angelina elle aussi lui manquait, il était désormais seul. Angelina, portait si bien son prénom, c'était une fille remplie de gentillesse et de douceur. Milo retrouvait un peu d'Angelina en Aèlis l'ange.

- Milo ?

Il se retourna, Aèlis était derrière lui.

- Tu t'es reposé ?
- Oui
- Tu es triste, je le sens.
- C'est vrai. Je pensais à ma sœur.
- Je ne te demande pas de raconter, tu sais.
- J'ai envie de parler.
- Vas-y alors…
- Ma sœur est morte, c'était une personne remarquable, elle s'appelait Angelina, si tu savais comme c'est idiot.
- Quoi donc ?
- Sa mort. Nous vivions heureux, elle adorait contempler le ciel, je lui écrivais des poèmes, pour elle et aussi pour Théo, lorsqu'elle a eu dix-sept ans, elle s'est mariée et…
- Je ne te force pas tu sais.
- Je sais, elle ne voulait pas vraiment l'épouser, mais elle voulait qu'on ait une vie meilleure, qu'on aille habiter avec elle et son mari, qu'on fasse des études. Elle s'est … sacrifiée pour nous…

Une larme coula le long de la joue de Milo.
- Elle est morte quelques temps après en accouchant, nous vivions encore chez eux, Théo et moi avions 14 ans. Son mari nous a chassés peu après l'enterrement. Nous nous sommes retrouvés à la rue. J'ai commencé à chercher du travail en premier pour que Théo continue un peu ses études mais je n'aie rien trouvé et il a été obligé de quitter le collège…
- Ce que le monde est injuste Milo, je me sens impuissante face à ton malheur… Je suis désolée.
- Tu m'as aidé Aèlis, je me trouvais seul au bord d'un précipice, sans personne pour m'empêcher de sauter, tu es venue à temps.
- Tu es si courageux, je t'admire, tu es quelqu'un de bien, je ne t'ai aidé en rien, tu as su trouver la force pour t'en sortir. Au fait qu'est devenu l'enfant de ta sœur ?
- C'était une fille, je ne l'ai jamais revue, mon beau-frère a déménagé depuis longtemps. Je crois qu'elle s'appelle Giulia.
Je pense qu'il va falloir partir, je te promets que si mon peuple revit grâce à toi, nous retrouverons Giulia, et tu pourras enfin connaître ta nièce.
- Merci Aèlis, merci.
- Nous y allons.

Elle glissa sa main dans la sienne et la serra très fort. Ils s'envolèrent.

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