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Littérature fantastique2

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Arathéa - L'étoile double de Freithnen
 Sabrina Ducrocq, mai 2003.
L'étoile double de Freithnen (suite)
Sabrina Ducrocq, janvier 2005.

 

     Une page pour notre jeune auteur Sabrina Ducrocq qui nous invite à la découverte de son roman Arathéa - L'étoile double de Freithnen.

 

 

PROLOGUE

Il fut un temps où la guerre régnait sur des pays proches du mien. Tout était embrumé par les ténèbres. On ne savait pas à qui faire confiance. Surveiller les bruits des pas, écouter aux portes, soupçonner ses voisins… Les gens les plus ordinaires pouvaient s'avérer être des espions ennemis. De cette période noire, j'ai retenu un peu de lumière et de chaleur. C'est une histoire extraordinaire qui me rappelle que tout n'est pas noir ou blanc. 
Je ne peux commencer mon récit par " il était une fois ". C'était il n'y a pas si longtemps, alors pourquoi utiliser une tournure si désuète ?

 

            ARATHEA - L'étoile double de Freithnen

            CHAPITRE PREMIER

            Une singulière confrérie


En des temps pas si reculés, la guerre recouvrait le royaume de Freithnen comme un voile de plomb. Ce fut là que jaillirent des hordes d'assassins et autres tortionnaires. Comme dans tout conflit, c'est là que les masques tombent et que la cruauté atteint son paroxysme. 
Parmi ces meurtriers, il y avait une sorte d'association de tueurs à gages et autres chasseurs de primes à l'intérieur même de la capitale. La méfiance était de mise, chaque membre de cette charmante confrérie cachant sous sa cape un poignard ou quelque poison à verser dans le verre de son voisin. Les hommes étaient majoritaires. Cependant les rares femmes présentes étaient presque plus abjectes que leurs homologues masculins ; elles avaient connu la discrimination, les moqueries, les injures. Leur cœur était plus dur que l'acier de leurs lames. 
L'une d'elles était une débutante. Une prometteuse meurtrière à vrai dire. Elle n'avait qu'une quinzaine d'années, mais déjà la difficulté de sa vie lui avait enlevé toute sensibilité féminine. Le peu des femmes de cette guilde avaient été traumatisées, par la guerre, le plus souvent par les viols. Arathéa n'avait pas subi de tels sévices, mais la haine devenait l'héritage des femmes. Vous l'aurez deviné, Arathéa est l'héroïne de mon récit. 

Un jour gris se levait sur la plaine. Arathéa se tenait droite sur son cheval, son épée à la main. Du haut d'une falaise, elle scrutait le village plus bas. Il y avait plusieurs maisons agglutinées les unes sur les autres, de misérables lopins de terre moisissaient par manque de soleil. La paix et le printemps se faisaient attendre. 
Arathéa descendit à toute vitesse la pente escarpée sur sa monture. Elle arriva devant la première bicoque villageoise et poursuivit nonchalamment jusqu'à la petite place au centre du hameau. Là, elle descendit et arrêta un gamin qui courait. 
- Où se trouve Basile Courte Épée ? 
Le gamin la regarda et lui dit, découvrant une bouche édentée, que ledit Basile était à son atelier. Arathéa lui jeta une petite pièce et continua à pied vers l'endroit que l'enfant lui avait indiqué. 
Là, elle vit l'homme qu'elle cherchait. Grand, l'air suffisant et habitué à être respecté. Cependant son patronyme en disait long sur son maniement de l'épée, et Arathéa ne ressentit aucune peur en lui lançant la tournure habituelle :
- Tu es bien Basile Courte Épée ? 
Il lui jeta un regard méprisant et continua à compter ses pièces de monnaie dans sa main. 
- Ouais, c'est moi. Désolé mon gars, tu serais une jolie fille que je m'occuperais de toi sur l'heure, mais là je suis occupé. 
Arathéa ne se démonta pas et reprit avec un poing sur la hanche. 
- C'est ton créancier qui m'envoie. 
L'homme perdit toute assurance. Il fit tomber quelques pièces sonnantes et balbutia, en se levant :
- C'est Ra… C'est…
- Oui c'est lui. Tu paies ou tu meurs. 
Basile Courte Épée blêmit et porta une main tremblante à la garde de son épée.
- Je…Laisse- moi un peu de temps… Les affaires ont été mauvaises…
Arathéa se jeta sur lui avec une rapidité étonnante. Elle le plaqua au sol. L'homme pleurait presque à chaudes larmes. 
- Pitoyable, lui cracha-t-elle au visage avant de lui transpercer la gorge de son épée. 
Elle se releva promptement et passa un chiffon sur la lame de son épée qu'elle rengaina aussitôt fait. L'homme gisait dans une mare de sang. Arathéa se félicitait d'une chose : il n'avait pas souffert. Elle détestait ces longues agonies où ses victimes se tordaient en gémissant.
Arathéa prit la bourse renversée sur le sol et la rangea dans la besace de son cheval, puis repartit au petit trot vers le quartier des assassins, au nord de Freithnen. 

Elle rejoignit la capitale tard dans la soirée. La ville de Freithnen était vaste et animée ; l'endroit idéal pour le siège d'une guilde de tueurs. Toutes ses rues étaient pavées, et même à cette heure tardive, des rires résonnaient dans les rues transversales à celle qu'emprunta Arathéa. Elle entra dans une auberge, laissant son cheval dans une écurie. La porte au fond de la salle enfumée s'ouvrait sur un monde souterrain. 
Arathéa se glissa sans bruit dans les couloirs suintants et arriva dans une immense pièce. La salle de réunion des tueurs à gages. Les employeurs venaient là, déposaient une lettre où venaient eux-même réclamer les services d'un " expert ". Ce soir-là-là, il n'y avait pratiquement que des " collègues ", fumant, buvant et parlant beaucoup. Arathéa s'assit dans un coin, espérant passer une soirée en tête-à-tête avec une bonne chope de bière. Seulement, un homme l'interpella :
- Hé ! Arao ! Tu viens avec nous ! on se marre bien ! 
Là-dessus, les autres attablés scandèrent son nom pour qu'elle vienne prendre place parmi eux. L'homme qui l'avait appelée était surnommé Grizzly, en raison de sa carrure imposante. Sa barbe rousse était humide d'alcool et de salive. Il frappa dans le dos d'Arathéa.
- Tu nous a fait quoi aujourd'hui ? Je disais justement, avant que t'arrives, que t'étais peut-être jeune mais que t'avais un avenir séduisant !
- Alors, t'as tué qui aujourd'hui ? coupa un autre homme en avalant une gorgée de vin. Ah oui, j'oubliais ! Tu pourrais t'occuper de mon client, le marchand étranger ? j'ai pas le temps en ce moment.
Arathéa acquiesça en silence. Elle aurait voulu sortir de table, mais une jeune fille arriva, déposant devant elle une cuisse de poulet ruisselante. Grizzly lui tapa de nouveau dans le dos :
- Alors, raconte !
- Je me suis occupée de Courte Épée, dit-elle. 
- Ah ! enfin ! il t'a pris du temps, non ? c'est ça l'inexpérience mon gars ! s'exclama un autre homme.
- Non. Il m'a fallu un jour pour le localiser, un deuxième pour le suivre et aujourd'hui il est mort.
L'homme se tut et subit en silence les moqueries des autres. La serveuse arriva et amena d'autres boissons. Grizzly l'attrapa par la taille avec une mine grivoise.
- Bah alors tu es nouvelle toi ? T'es sacrément mignonne ! T'as quel âge ? s'exclama-t-il en l'empêchant de se dégager.
- J'ai seize ans monsieur, gémit la jeune fille apeurée. Laissez--moi s'il vous plaît…
- Hé ! Arao ! Je te la laisse, elle est de ton âge ! coupa Grizzly en poussant la jeune fille en face d'Arathéa. Allez, embrasse-là donc ! Tu es si timide ?
- Non, mais…
- Allez enfin ! une petite mignonne comme ça…Qu'est-ce que tu as ?
Arathéa sentit la colère monter en elle. Seulement Grizzly et tous les autres la regardaient, et elle ne pouvait se défiler. Elle attrapa la jeune serveuse et l'embrassa. Ce fut étrange. Elle la lâcha, et prétexta une envie pressante pour sortir de là. 

Arrivée dehors, Arathéa cracha deux ou trois fois et s'essuya la langue à maintes reprises, dégoûtée. Toutefois elle n'avait pas eu le choix. Refuser aurait mis la puce à l'oreille aux autres assassins. Un homme ne repousse pas une jeune fille qu'on lui offre sur un plateau. Surtout à Freithnen. 
Arathéa rentra chez elle. Enfin, plutôt le grenier qui lui servait de chambre, au-dessus d'un magasin de chaussures. Personne ne savait où elle dormait, comme chaque membre de la guilde. Elle ôta sa cape et mit son épée dans son lit avec elle. Elle mit ses bottes crasseuses dans un coin et réfléchit à tout ce qui venait de se passer. Ses victimes, ses employeurs et ses semblables la prenaient pour un homme, et c'était son but. 
Elle était de stature moyenne ; elle avait des cheveux très courts, noirs, et des yeux verts perçants. Comme beaucoup de ses " collègues " féminines, elle avait sacrifié ses cheveux pour se faire passer pour un homme. Imberbe, mais qui disait homme disait respect. Elle se faisait appeler Arao ; elle comprimait ses seins naissants sous un bandage serré, coupait toujours ses cheveux à ras et ne connaissait plus les manières féminines. Elle montait à cheval comme un homme, parlait comme tel, et surtout, ce qui prouvait sa valeur aux yeux de ces barbares, Arathéa était née avec une épée à la main. Elle maniait toutes les lames avec une aisance remarquable ; dague, coutelas, poignard long ou lance, toutes atteignaient leur cible.
Même son protecteur et unique ami, Grizzly, ne soupçonnait rien. Arathéa avait tout fait pour ça. Sa voix était naturellement grave, et sa jeunesse excusait la peau lisse de tous poils. 
Son premier baiser avait été pour une femme, pourtant cela ne la choqua pas tant que ça. Elle avait su dès le départ qu'usurper l'apparence d'un homme lui poserait des problèmes ; quoique des ennuis mineurs par rapport aux violences qu'elle aurait subi en restant la petite Arathéa. 

Freithnen est une nocturne, une étoile qui ne s'éteint qu'une fois le jour levé. La guilde des assassins faisait de même. Le jour, chaque membre allait s'enquérir d'un nouvel emploi, ou bien allait honorer son contrat par-delà les plaines. On appelait cela " les jours de chasse ". 
Arathéa n'était pas dans un jour de chasse. Elle put dormir un peu après le lever du soleil. La salle commune était vide, à l'exception du brigand qui tenait les lieux. Arathéa ne lui prêta aucune espèce d'attention et parcourut la liste des nouveaux embaucheurs. Le risque encouru était évalué avec une échelle de cercles. Un cercle promettait une mission tranquille, deux, un peu plus de temps et d'efforts, et trois cercles une escapade périlleuse qui rapportait beaucoup. Cinq nouvelles opérations étaient inscrites. Arathéa releva des noms et sortit de la salle souterraine. 

Freithnen était un enchevêtrement de ruelles à plusieurs niveaux. Les souterrains abritaient les quartiers généraux de quelque organisation sinistre, et les habitations surélevées dérobaient l'existence de familles nobles aux yeux de tous. Entre les deux, les rues, les grandes avenues, la place du marché, et tous les ateliers et les magasins. 
Arathéa pénétra de bonne heure chez le premier nom de la liste, un certain seigneur nommé Drenne. Son petit manoir se dressait en haut d'une butte abrupte.

- Ainsi, vous accepteriez de vous charger de cette affaire ?
Le seigneur Drenne se versa du vin dans une timbale d'argent en ne jetant pas même un regard à Arathéa. Elle ne répondit pas. 
- Vous êtes pourtant jeune. Quel âge avez-vous ?
- Je suis assez vieux pour trancher la gorge de cet homme, lui arracher les yeux et l'empaler sur ma lance.
La réponse plut beaucoup à Drenne, qui daigna enfin la regarder droit dans les yeux.
- C'est un programme intéressant, quoiqu'un peu trop sanglant à mon avis. Néanmoins, cette vermine a une descendance. Et je serais désolé d'ôter un père à ces pauvres petits enfants…
C'était sa façon de tester ses futurs agents. 
- Combien pour les gosses et la mère ? coupa Arathéa. 
Drenne sourit intérieurement. Cette jeune demi-portion était ce qu'il lui fallait. 

Après avoir conclu la discussion sur son salaire, Arathéa quitta le seigneur Drenne pour un autre aristocrate : Ravel, qui l'avait chargée d'éliminer Basile Courte Épée. Ravel vivait dans la tour est de son château. Solitaire et méfiant, il était également d'une cruelle intelligence.
Arathéa fut accueillie avec froideur mais courtoisie. Le seigneur Ravel avait un nez busqué et des cheveux raides, noirs, qui rappelaient le profil d'un faucon. Sans un mot, il la fit entrer dans son donjon glacé. Une odeur d'arsenic planait dans l'air. Ravel prit place à une longue table de bois.
- J'espère que l'objet de votre visite concerne mon cher ami Basile. Avez-vous réussi ?
Arathéa acquiesça et balança une petite bourse de cuir sur la table. Ravel s'en saisit délicatement avec ses longs doigts osseux, et la tourna dans tous les sens avant de la renverser devant lui. Des pièces d'argent roulèrent dans toutes les directions.
- Avez vous une preuve ? lui demanda-t-il après quelques minutes.
- Cette escarcelle ne suffit pas ? Je l'ai pressé de choisir entre la vie et la bourse. Il n'a rien voulu me donner, alors je lui ai tout pris. 
Ravel l'écoutait religieusement, les yeux fermés. Arathéa en eut assez et frappa violemment la table de son poing.
- J'attends ma paie, seigneur Ravel. Mais je ne saurais patienter longtemps.
- Combien quelle somme nous étions-nous arrêtés, déjà ? Cent pièces d'or, c'est bien ça ? 
Il se leva et se dirigea vers le fond de la pièce. Il sortit une sacoche d'un coffre aux armatures de fer rouillées et lui jeta. Arathéa la posa sur la table sans même la regarder. 
- Vous renoncez à vos gains ? C'est étonnant… souffla Ravel en reprenant la besace.
- Nous avions conclu le double, Ravel, coupa Arathéa en bloquant sa main.
- Ah oui… Bien sûr, suis-je bête. La mémoire, à mon âge…
Arathéa le laissa pérorer ses niaiseries et attendit qu'il lui donne une deuxième sacoche. Il lui fit un sourire hypocrite.
- Je vous remercie de votre efficacité, cher… Quel est votre nom déjà ?
- Arao.
- Arao comment ? s'enquit Ravel.
- Votre posture ne vous permet pas de me poser des questions.
Sur ce, elle hocha la tête et sortit sans rien ajouter. Ravel la regarda partir et s'épongea le front avec son mouchoir en tissu. 

Arathéa sortait mécontente de cette entrevue avec Ravel. Il était soupçonneux, surveillait ses gestes, comme s'il attendait un faux pas de sa part pour la discréditer. Peut-être devinait-il qu'Arao avait des attributs qu'un homme ne peut posséder ? C'était peu probable. Rien n'aurait pu le mettre sur cette piste, ni sa voix, ni sa façon de marcher. Arathéa ne rougissait jamais comme les femmes, elle avait un masque austère sur son joli visage. 

Arriva le lendemain, où elle commença à se préparer pour partir dans l'est. Sa nouvelle victime vivait à la frontière, près des conflits les plus violents. L'armée ennemie était là-bas, certainement avec leur souverain. Arathéa acheta des provisions minces, avec l'idée de chasser sur le chemin. Elle aiguisa son épée, affûta ses deux poignards et attacha sa lance au pommeau de sa selle. Exceptionnellement elle équipait son cheval de cet objet pour les longs trajets, afin d'être plus à l'aise. 
Arathéa banda la paume de ses mains avant de passer ses mitaines en cuir, jeta ses bottes et en mit des hautes cuissardes plus résistantes. Elle mit un casque dans la gibecière de sa selle, ainsi qu'une fiole de poison, au cas où les armes ne seraient pas appropriées à la situation. 
Cette nouvelle mission l'effrayait un peu au fond d'elle, remuait sa conscience féminine et sensible, si cachée, mais présente. Elle allait décimer une famille. Elle ne s'en sentait pas capable. Un enfant est innocent, il ne connaît rien du monde qui l'entoure, il ouvre à peine les yeux sur la vie. Arathéa sentit son cœur se serrer. Une sensation qu'elle ne connaissait pas. Elle était décidée à épargner la famille ; le père avait fait une erreur, il sera le seul à en subir les conséquences.

Arathéa replia sa carte et mit sa main au-dessus de ses yeux pour discerner autre chose que l'aveuglante lumière solaire. La vallée de Tasser s'étendait devant elle à perte de vue. Une ondoyante plaine émeraude frissonnante de la caresse du vent. Au loin, elle voyait un petit groupe de chariots ; des marchands sans nul doute qui approvisionnaient le village à la frontière. 
Arathéa rangea le parchemin dans sa sacoche et talonna son cheval qui descendit prudemment le promontoire rocheux d'où elle avait scruté l'horizon. En une heure, ils rejoignirent le convoi. Des femmes en grande majorité tenaient les rênes. Des enfants jouaient à l'arrière, sur le bois vermoulu du plancher, parmi les cageots de légumes et les sacs de céréales. En les voyant s'ébattre joyeusement, Arathéa ressentit le même pincement que la veille. Elle s'aperçut qu'une jeune fille la fixait, de l'arrière d'un chariot. Arathéa hocha la tête dans sa direction ; la jeune fille rougit et retourna s'asseoir avec sa mère. 
Elle se trouva gênée, alors qu'elle aurait dû se congratuler de la réussite de son camouflage. Toutefois, elle commençait à se poser des questions auxquelles une femme aurait pu répondre, et cela la rongeait. Elle ne savait pas quel était ce sang qui s'écoulait chaque mois, elle ignorait ce que cela faisait que de sentir les yeux d'un homme sur elle. Depuis deux ans qu'elle était devenue Arao, c'était la première fois que tant d'interrogations jaillissaient dans son esprit. Elle décida de les reconsidérer une autre fois et de se concentrer sur son objectif.

De l'autre côté de la chaîne de montagne qui tenait lieu de frontière, un groupe de soldats arrivait du nord du pays pour remplacer le précédent contingent, qui surveillaient la limite entre les deux pays depuis plusieurs mois. Ce nouvel escadron était très attendu, on murmurait dans le campement que le roi se trouvait parmi les mercenaires. 
La nuit commençait à s'installer sur le silencieux camp militaire, quand soudain des cris de joie retentirent, une centaine de mètres plus loin. Les soldats, regroupés autour d'un feu ronflant, levèrent la tête vers la sentinelle qui courait vers eux. L'un d'eux vida son verre sur une souche de bois pourri et se leva en s'étirant. 
- Qu'y a-t-il, encore ? grogna le capitaine.
- Des…Des soldats…Pff…
- Enfin parle ! 
La sentinelle s'appuya sur sa lance et reprit :
- Les gars, y a la relève…
Des hurlements fusèrent et il fut bousculé par une cinquantaine de soldats surexcités. 

La relève se composait d'une soixantaine de soldats aux armures rutilantes, montés sur des chevaux athlétiques, également protégés par des manchons et des plaques d'acier. Le groupe de soldats les regarda monter la petite colline, droits sur leurs montures et les lances à la main. Ils s'arrêtèrent devant le groupe, d'où émergea le capitaine. Le soldat qui s'adressa à lui avait le regard implacable et insoutenable d'un chef. Néanmoins il ne portait aucune insigne définissant son rang dans l'armée, et le capitaine ne sut s'il devait saluer ou non. Le militaire lui demanda son nom et son grade d'une voix abrupte, avant de descendre de cheval et d'enlever son casque. Il portait dans la main gauche le drapeau blanc et rouge du roi, et de l'autre une épée aux proportions immenses. Ses cheveux étaient longs, ce qui intrigua le capitaine, car le crâne rasé était obligatoire. Il en déduisit qu'il avait affaire à un général haut placé.

Plusieurs minutes plus tard, le capitaine fit pénétrer le mystérieux arrivant dans sa tente. À la lueur des flammes, il put enfin l'observer à loisir. L'homme était grand, bien bâti. Ses cheveux châtains pendaient dans son dos, et la garde de son épée était ouvragée aux couleurs du drapeau royal. Son visiteur, lassé d'être ainsi examiné, toussa et lui fit signe qu'il désirait faire vite. Ils prirent place de part et d'autre du foyer en silence. Le capitaine parut gêné.
- Désolé d'être aussi impoli, mais je ne connais ni votre nom ni votre grade, et j'ignore si je dois vous saluer. 
L'autre le regarda de ses yeux noirs avec une ombre de sourire sur ses lèvres gercées.
- Vous m'êtes inférieur, capitaine Odin. Je suis ici pour relever le tas de loques humaines que deviennent mes soldats. 
- " Vos " soldats ? répéta le capitaine. Ainsi vous seriez général ?
- Je suis plus que cela, Odin. Je suis le roi de ces terres.
Le capitaine blêmit et porta la main à sa garde en baissant la tête.
- Mille pardon, seigneur, balbutia-t-il. Je suis un…
- Un bon soldat, coupa le roi. Vous avez agi comme il le fallait. On m'a rapporté vos exploits passés, et votre modestie vous honore. Cependant il est temps que vos hommes rentrent chez eux, la fatigue ronge leurs traits et ils ne sont plus aptes à bien combattre. Ne prenez surtout pas cela comme une sanction. Je compte remettre notre autorité sur cette frontière. 
Le capitaine acquiesça lentement.
- Si je puis me permettre, comment se porte la reine ?
Le regard du roi s'assombrit et ses lèvres se pincèrent. Il était connu de tous que la reine avait une santé fragile, et récemment elle avait suivi toutes sortes de cures. 
- Elle n'est plus depuis une semaine, capitaine Odin. La triste nouvelle a été annoncée dans tout le royaume.
- Veuillez me pardonner mon roi, mais dans ces contrées reculées, même les informations ne parviennent pas, s'excusa précipitamment le capitaine.
- Je ne vous en veux absolument pas. Salina s'est éteinte dans la nuit. Elle souffrait tant, que la mort a été sa délivrance. 
Il le fixa intensément et poursuivit :
- Mon père vous a en haute estime, Odin, et je me permets de vous considérer comme un ami.
- C'est trop d'honneur, mon roi…
- Appelez-moi Isthar, coupa le roi. Je dois vous dire que la mort de la reine ne m'a pas affecté tant qu'on l'a déclamé. Non pas que je ne lui portasse aucune tendresse, mais elle m'avait tant supplié de la soulager, de mettre fin à ses douleurs, qu'elle mourut le sourire aux lèvres. 
Le capitaine avait un air grave.
- Tout ce que vous me direz restera entre nous, Isthar.

 

            CHAPITRE II

            Rencontres


Arathéa jeta le reste de sa nourriture au feu. Les os de poulet luirent dans la caresse des flammes. Une des femmes sortit du pain d'une sacoche et en donna un morceau à ses deux enfants, petites filles aux robes de peau bariolées. 
Arathéa n'avait eu d'autres choix que de rester avec les marchandes. Elles avaient expressément requis une présence virile pour décourager tout intrus. Arathéa se trouvait donc contrainte de subir les regards énamourés de la jeune fille de la matinée, et, plus important encore, elle prenait du retard. Elle ne se serait pas arrêtée pour dîner et dormir étant seule ; elle aurait avalé quelques morceaux de viande de sa réserve et aurait somnolé deux ou trois heures à peine sur son cheval. Elle serait arrivée à l'aube.
Elle pesta intérieurement en faisant tourner un de ses poignards ruisselant de graisse. Une femme alla se coucher, prétextant un mal de crâne et une fatigue immense. Elle prit ses deux enfants par la main et alla s'enrouler dans une couverture, parmi les cageots entassés à l'arrière de son chariot. Une femme, d'une vingtaine d'années, dit quelques mots à l'oreille de l'adolescente à côté d'elle, qui se leva et partit. Puis elle s'adressa à Arathéa :
- C'est charitable de votre part de rester avec nous. Où allez-vous ? 
- Au village de la frontière, répondit à voix basse Arathéa. 
À la lueur des flammes, le visage de son interlocutrice était nimbé d'or, accentuant les reliefs de son visage. Des mèches brunes s'échappaient de son foulard, et ses yeux noir étincelant trahissaient des origines méridionales. Arathéa lui demanda qui était la jeune fille. 
- C'est Gala, ma fille. Elle n'a pas cessé de vous regarder, répondit la jeune femme. 
- Votre fille ? s'étonna Arathéa. Mais quel âge avez-vous ?
- J'ai eu vingt-huit ans, dit doucement la jeune femme en rangeant les restes de nourriture dans un sac. Gala en a à peine quinze, mais elle grandit si vite…
Arathéa ne dit rien. Cette marchande avait eu sa fille à treize ans environ. Même dans un pays en guerre, c'était relativement rare, et jamais désiré. Arathéa savait que Gala n'était pas un enfant issu de l'amour d'un couple. La jeune femme lui tendit la main en souriant. Arathéa la saisit, étonnée. 
- Moi c'est Terrie. Et vous ? 
- Arao, répondit Arathéa en se levant à son tour. 
- Vous devez avoir l'âge de ma fille, non ? s'enquit Terrie en ficelant le sac avec un bout de corde.
Arathéa acquiesça en silence. Les deux dernières femmes n'avaient pas fait attention à leur discussion, elles échangeaient leurs opinions sur la guerre et paraissaient très absorbées.
- Et vous portez déjà une arme ? continua Terrie en montrant l'épée pendue à la ceinture d'Arathéa. 
- En effet. Est-ce surprenant ?
Terri haussa les épaules et lui fit signe qu'elle allait vers les chariots. Arathéa la rejoignit d'un bond.
- Pas plus que ça. Mais je vous envie. 
Arathéa lui demanda de la tutoyer, puis pourquoi elle lui enviait le port d'une arme. Cette femme avait une fille de son âge, mais s'adressait à elle comme à un homme. 
- Ma fille ne sait pas se défendre, murmura Terrie. Elle est comme toutes les autres, frivole et insouciante. Le contexte politique du pays ne la touche pas, elle se croit en sécurité avec moi. Alors qu'en réalité…
Sa voix se troubla. Arathéa n'y fit pas attention, si peu habituée aux discussions de ce genre. Elles arrivèrent devant les carrioles ; à l'une d'elles était attaché son cheval. Sans un mot, Arathéa délia les rênes et se hissa sur sa selle. Terrie la regarda les yeux tristes. 
- Puis-je te demander une faveur, Arao ? 
Arathéa hocha la tête.
- Ça dépend laquelle. 
- Pourrais-tu enseigner l'art du combat à ma fille ? 
- Jamais, répondit Arathéa d'un ton brutal. 
Terrie fut choquée de sa voix tranchante. Elle parut décontenancée.
- Pourquoi un tel refus…
- Une fille est une fille, elle doit rester en sécurité chez elle avec ses enfants et pas sur un champ de bataille, décida Arathéa en faisant faire quelques pas à son cheval. Maintenant je dois partir. 
Elle avança vers le feu, mais Terrie se jeta devant elle.
- Et si nous sommes attaquées ? s'écria-t-elle. Que ferons-nous ?
- Il n'y a personne à des kilomètres à la ronde. J'ai vérifié.
- Reste encore Arao…implora la jeune femme en joignant les mains. 
- J'ai autre chose à faire, coupa Arathéa en lançant sa monture au galop. 

Pendant quelques minutes, elle se tint courbée sur l'encolure de son cheval, les lèvres serrées. La bise glaciale lui fouettait le visage, elle plissait les yeux pour éviter tout obstacle ; sa vue nocturne était excellente, mais à la place de l'étendue sombre de la plaine, ses yeux revoyaient le visage larmoyant de la jeune mère. 
Au bout d'un ou deux kilomètres à un rythme effréné, son cheval montra des signes de fatigue et Arathéa ralentit sa course. Elle se trouvait sur un promontoire rocheux qui surplombait le territoire des Fiers, une tribu aux coutumes meurtrières. Arathéa comprit alors l'inquiétude lue dans les yeux de Terrie. 
Elle détacha le lien de cuir de sa ceinture, pour qu'elle puisse plus aisément saisir son épée et ses poignards en cas d'attaque. La lune était d'une inquiétante teinte rouge, comme si elle avait absorbé le sang versé sur ces terres depuis des lustres. La plaine laissait peu à peu place à un sol rocheux et les monts verdoyants à des saillies rocailleuses aux flancs déchiquetés. Aucun arbre à l'horizon. Juste la pierre et quelques touffes d'herbe sèche. 
Sentant que le sommeil commençait à l'emporter, elle se passa de l'eau glacée sur le visage et sur la nuque. Elle se trouvait dans une zone réputée dangereuse et sa vigilance ne devait pas faiblir. Elle reprit un galop soutenu et se força à se tenir droite sur sa monture. 
Arathéa arriva devant une sorte d'embuscade naturelle : un étroit passage se dévoilait entre deux énormes pointes rocheuses. Elle recula et réfléchit rapidement ; compte tenu de la tribu locale, il serait risqué d'emprunter cette voie. Néanmoins, elle n'avait pas l'envie de chercher un détour. Elle écouta donc sa fainéantise et s'engagea prudemment dans le col. 

Quand Rae vit le cavalier prendre le chemin, il eut un sourire cruel à l'idée de le ramener au camp. En morceaux ravirait les plus jeunes, mais l'épargner forcerait l'admiration des anciens. Il décida de le capturer. 
Il l'observa longuement, perché au-dessus du passage. Il devait s'agir d'un jeune homme, vu sa petite taille. Rae ne put distinguer grand-chose au faible clair de lune, mais il vit briller une lame. Une épée certainement. Le cheval avait l'air robuste, de taille moyenne. Il pourrait peut-être l'offrir au chef s'il était suffisamment endurant. Rae se leva et fit signe à deux autres Fiers d'approcher. 
Il avait emmené avec lui un de ses meilleurs amis, Oka, un homme entre deux âges, et un jeune guerrier inexpérimenté, nommé Fijtri. Rae n'en avait pas voulu pour l'embuscade, mais c'était le seul jeune Fier de libre. 
Oka lui fit signe qu'il avait compris ce qu'il voulait. Rae n'était pas sûr que Fijtri ait également saisi le but de la manœuvre. Le jeune guerrier regardait dans tous les sens en ne lui prêtant aucune attention. Agacé, Rae lui attrapa le menton et tourna son visage vers lui. 
- Écoute - moi donc, le moineau, murmura Rae. En bas, tu t'apercevras, si tes yeux ne sont pas embués des vapeurs d'alcool, qu'il y a une proie facile. Je le veux vivant, tu as compris ? 
Fijtri se dégagea en grognant.
- Je ne suis pas ton chien. On y va quand tu veux. 
- Calme-toi, te jeter la tête la première est la chose la plus idiote à faire, coupa le sage Oka en posant une main ferme sur l'épaule nue du jeune homme. 
Rae eut une idée plaisante : en laissant Fijtri faire tout le travail, il y avait une chance pour qu'il soit terrassé par l'inconnu. Dans le cas contraire, il ferait passer pour sienne la capture du cavalier. Il fit signe à Oka de le laisser. 
- Tu vas pouvoir faire tes preuves. Oka et moi allons te regarder d'ici. Allez, file. 

Arathéa commençait à trouver la route longue, mais elle ne voulait pas galoper ; le martèlement des sabots sur le sol pierreux allait alerter les indigènes. Elle se contenta d'accélérer un peu l'allure, une main tenant les rênes et l'autre sur la garde de son épée. Soudain, on la percuta violemment et elle glissa de sa selle. 
Fijtri tenta de l'immobiliser, mais l'homme se débattait trop. Il s'appesantit sur lui en bloquant ses jambes, mais en un éclair son adversaire dégaina une épée et le fit reculer. 
Arathéa était encore assommée quand elle tint la lame contre la gorge de son ennemi. Il avait les mains posées sur ses genoux, comme pour une méditation, et la regardait calmement, quoique son souffle s'échappât en bouffées irrégulières. Il avait la peau mate des habitants de l'Est et les vêtements des tribus natives des falaises. Elle se redressa avec lui, toujours menacé par son arme. 
- Tu sais que j'ai très envie de te tuer.
L'homme lui sourit.

Rae pesta en frappant sa cuisse de son poing. Oka soupira une fois de plus et se leva.
- Nous ne pouvons plus rien pour lui, Rae. 
- Quel abruti ! Incapable de maîtriser un gamin, que dis je, un nain ! 
- Calme-toi. Il est temps de rentrer. 

- Je ne vois pas pourquoi tu souris, continua Arathéa. Qui es-tu ? 
- Peu t'importe mon nom puisqu'une tombe est anonyme, répondit l'homme d'une voix basse. 
Arathéa réfléchit à toute vitesse : que faire de lui ? Sa première idée était de s'en débarrasser, mais peut-être pouvait-il lui être utile dans un territoire infesté de Fiers dangereux ? elle rengaina son épée. Il la regarda avec stupeur.
- Que fais-tu ? 
Arathéa ne répondit pas et avant qu'il ait pu l'en empêcher, le serra au cou d'une main en bloquant son bras de l'autre.
- Je te laisse la vie sauve. Avise-toi une seule seconde de faire un faux mouvement et les Fiers retrouveront ton corps morceau par morceau. Tu as bien saisi ? 
Elle resserra son étreinte jusqu'à ce que ses phalanges deviennent livides. Puis elle le lâcha brutalement. Il trébucha en se frottant la gorge.
- Je suis Fijtri, et toi ? 
Arathéa le fit monter en selle devant lui sans un mot. Quand il reposa la question, elle répondit juste :
- Je suis tueur à gages. 

Au bout de deux ou trois heures, le soleil se leva sur la frontière. Arathéa faisait marcher le pauvre Fijtri depuis une heure déjà. Cependant il ne montrait aucun signe de fatigue. 
Arathéa s'arrêta pour scruter l'horizon. Un groupe bruyant venait vers eux. Elle talonna alors son cheval, laissant Fijtri. Maintenant que le territoire des Fiers était loin, elle n'avait plus besoin de lui. Il la héla un moment, puis la suivit en courant. 
Le groupe de chasseurs lui indiqua la demeure du dénommé Cartel, " la dernière maison au fond du village ". Arathéa hocha la tête et reprit un galop effréné. Les chasseurs s'esclaffèrent en voyant un grand Fier courir derrière la cavalière en hurlant de s'arrêter. 
Le village était petit, installé en longueur. Ils avaient peu de verdure mais d'énormes troupeaux de vaches et de chèvres. Arathéa dut slalomer entre les bêtes et s'engagea dans l'allée principale. Les maisons étaient de bois, les toits de chaumes. Pas ou peu de jardins. Derrière le hameau se dressait la montagne Anonyme, car aucun nom ne lui était connu. Arathéa savait qu'au-delà de cette limite, un pays hostile s'étendait, dirigé par un souverain inexpérimenté selon les rumeurs. 
Rapidement, elle atteint la dernière bicoque : une petite cabane de bois sombre, un petit portique pathétique et un jouet d'enfants dans l'entrée. Arathéa descendit de cheval et l'attacha au seul arbre avoisinant, un vieux bouleau décharné. Des rires parvinrent à ses oreilles. Elle poussa le portillon qui émit un grincement sonore. Une femme apparut sur le seuil de la porte, l'air inquiet malgré le joyeux bambin qui s'agitait au bout de son bras. 
- Qui êtes-vous ? 
Arathéa ne répondit pas et demanda son mari. Deux minutes plus tard, un homme grand au visage émacié se tenir devant elle, un sourire relevant ses joues et un torchon taché de noir dans les mains. 
- Que puis-je faire pour vous ? 
Arathéa sortit son épée, étincelante lueur dans l'allée sombre. Cartel recula, affolé : 
- Mais…Qui êtes-vous ? que…
Arathéa leva son épée, quand apparut une gamine de cinq ou six ans, babillant à toute vitesse. Arathéa regarda la fillette, puis son père, puis enfin le ciel. Elle rengaina son épée en soupirant. Cartel cria à sa fille de rentrer, mais il ne la suivit pas. Il regarda Arathéa longuement. Il lui tendit une main noire de graisse. 
- Merci beaucoup. 
Arathéa fut surprise et regarda la main comme un animal étrange. C'était la première fois qu'on lui montrait une telle confiance. Elle la prit lentement.
- Qui vous envoie ? demanda Cartel au bout d'un moment.
- Drenne. 
Cartel soupira et sortit une bourse replète de sa poche. 
- Voici de quoi le rembourser. Vous devriez demander avant de lever votre épée ; il y en a qui sortent des dettes. 

Arathéa enrageait. Elle remonta sur son cheval et renversa Fijtri dans sa hâte. Il tomba à terre, haletant. 
- Tu me suis ou quoi ! s'exclama Arathéa, furieuse. 
- Je veux tout connaître de toi, répondit le guerrier Fier en se relevant. 
- Il n'y a rien à savoir ! 
Elle talonna sa monture et quitta le village au grand galop. 
Avoir fait toute cette route pour " ça " la dépitait. Elle traversa un champ en écrasant plusieurs plants, mais ne prêta aucune attention aux sommations du paysan scandalisé. 
Arathéa décida de rester un peu dans les environs. Rentrer immédiatement à Freithnen ne serait pas jugé anodin par son employeur. De plus elle n'avait pas honoré son contrat. Les clauses précisaient qu'elle devait tuer Cartel, et ramener toutes ses économies. 

Fijtri retrouva son étrange cavalier après une heure de marche. Il vit le jeune homme assis contre le tronc tortueux d'un vieux chêne, les yeux dans le vague. Il s'approcha en silence et prit place à côté de lui.
- Quel est ton nom ? 
Arathéa soupira en jouant négligemment avec un de ses poignards.
- Je t'ai dit ce que j'étais…commença-t-elle. 
- Mais pas qui, rétorqua Fijtri. Tu es bizarre. Tu m'as vaincu, traîné jusqu'ici, et maintenant tu ne me prêtes plus aucune attention. Quelle sorte de tueur es-tu donc ?
- Tu poses trop de questions pour un Fier.
- Et toi tu ne parles pas assez. Quel est ton nom ?
- Tu te répètes.
Fijtri n'insista pas. Il sentait qu'il n'était pas tombé sur quelqu'un d'ordinaire. D'une façon inexplicable, le cavalier le fascinait. Son âme de guerrier Fier lui disait qu'il ne fallait pas se mettre à dos cet homme étrange. 

Arathéa se leva. Le crépuscule étalait ses couleurs lumineuses sur l'horizon, et le fond de l'air se faisait frais. Elle remonta sur son cheval et partit seule vers le village. Le jeune Fier l'avait laissée plusieurs heures plus tôt pour se trouver une monture et rejoindre son camp. Arathéa était contente de s'en débarrasser ; il s'interrogeait beaucoup trop pour qu'elle puisse espérer en faire un autre tueur à gages. 

Le roi Isthar lâcha son marteau, à bout de nerfs. Le clou était trop long et bien trop rouillé. Armé de bonne volonté, lui et ses hommes avaient tenté de remettre le campement en état, mais la pourriture semblait déjà s'être approprié les lieux. Les planches étaient vermoulues, les clous dévorés par l'usure et les marteaux perdaient leur manche quand on voulait les manipuler. 
Le roi rejoignit son escadron, qui avait abandonné depuis longtemps tout espoir de faire revivre les bâtisses archaïques. Il s'assit parmi eux et se fit servir une bière fraîche. Malgré la nuit qui pointait son ombre ténébreuse, il était en sueur. Un de ses soldats le regarda vider sa chope et sourit : 
- L'acharnement assoiffe, n'est-ce pas mon roi ? 
Il était de notoriété nationale que le souverain avait une détermination à toute épreuve et qu'il ne se résignait que lorsqu'une vie était en jeu. Le roi posa sa bière et ne s'offusqua pas de la remarque qui avait fait rire beaucoup de ses soldats. 
- C'est vrai, Pierre. Mais l'oisiveté donne faim à ce que je vois ! 
Les soldats éclatèrent de rire. Le dénommé Pierre n'avait pas beaucoup manié les outils, mais une belle cuisse de poulet dans son assiette luisait de graisse. Il adressa un sourire poli à son roi ; ce dernier savait que son soldat ne lui en voulait pas. Une atmosphère de franche camaraderie avait toujours régné dans ce corps militaire ; le roi l'avait choisi en partie pour cela. 

Arathéa et Fijtri regardèrent le feu se consumer jusqu'à ce qu'une obscurité quasi mystique les enveloppe. Ils étaient allongés dans un jardin particulier qu'un forgeron leur avait loué pour la nuit. Le Fier n'était pas rentré chez lui. Pourtant il avait trouvé un cheval. 
Le sol était dur, et Fijtri ne cessait de se retourner. Arathéa avait la tête dans ses pensées, mais la main sur son épée. Elle ne connaissait pas le guerrier suffisamment pour dormir en toute quiétude. Il s'installa enfin, et la regarda à travers les dernières lueurs des flammes.
- Je me demande bien qui se cache derrière cette apparence froide. 
" Ça y est, il remet ça " pensa Arathéa. Elle s'éclaircit la voix pour ne pas laisser échapper un son féminin. 
- Il y a un tueur, je te l'ai dit.
- Je le sais ça. Mais tu ne me dis même pas ton nom ! comment veux-tu que nous soyons amicaux entre nous si je dois constamment t'appeler " cavalier " ! s'exclama Fijtri en appuyant ses propos avec ses mains.
- On m'appelle Arao, lâcha Arathéa. Et je ne veux pas d'un compagnon.
Fijtri prit un air pensif : 
- Arao…Arao…Étrange nom…
- Écoute, tu as voulu connaître mon nom, s'il ne te plaît pas tu n'avais pas à le demander, coupa Arathéa, agacée.
- Je me contre-fiches de ton nom à vrai dire, rétorqua Fijtri en haussant les épaules. Mais je suis un futur sorcier, et tu m'intrigues. 
- Un futur sorcier ? répéta Arathéa, écœurée. Il y a peu de sorciers dans ta tribu. 
- C'est pour ça que je veux en être un, et…
- Logique, coupa la jeune fille d'un ton brutal. Laisse-moi me reposer maintenant.
Elle plissa les yeux. Elle savait que les gens pensaient qu'elle dormait, alors qu'il n'en était rien. Ainsi elle avait déjoué de nombreux pièges. Là, le guerrier la regarda " dormir " sans rien faire pendant quelques minutes. Puis il plongea sa main sous sa couverture -il cherchait quelque chose. Arathéa bondit sur ses pieds quand elle vit un scintillement ; une lame peut-être. 
- Lâche ça ! lui ordonna-t-elle en le menaçant de son épée. 
Fijtri l'observa, étonné, et il dégagea un morceau de cristal de sa poche. Arathéa baissa imperceptiblement son arme.
- Tu es trop nerveux, Arao. Il s'agit de ma pierre fétiche. Tu n'as rien à craindre, finit-il sur un ton presque paternel.
- Je ne crains rien ni personne, tu entends ! s'exclama Arathéa d'une voix où perçait très nettement la colère. 
Fijtri haussa les épaules. Arathéa se recoucha avec son épée. Le jeune Fier la regarda s'installer. 
- Bonne nuit.
Arathéa ne répondit pas. Elle l'entendit soupirer et un bruissement lui indiqua que le Fier s'était enroulé dans sa couverture.

Arathéa se leva aux premières lueurs de l'aube. Sa nuit avait été agitée. Des soldats avaient sûrement passé au milieu de la nuit près de la maison, car Arathéa avait très nettement perçu des cliquetis d'armes. Elle jeta un regard à Fijtri, qui dormait paisiblement. Arathéa vit un éclat entre les phalanges écartées du guerrier : sa " pierre fétiche " scintillait et renvoyait des petits éclats sur la main de son propriétaire. La tueuse à gages le traitait mentalement d'étourdi ; elle avait deviné que l'homme était un piètre guerrier, mais qu'il dorme tranquillement à un mètre de celui qui, la veille, avait failli lui ôter la vie, cela relevait de l'inconscience. 
Arathéa plia sa couverture, prit sa besace et sortit de la propriété du forgeron. Un homme se tenait devant sa porte. Il l'interpella durement : 
- Eh toi ! que fais-tu chez moi ! 
Arathéa se retourna et vit que l'homme avait une vingtaine d'années seulement. Elle reconnut le fils de leur hôte.
- Ton père m'a offert l'hospitalité. Voici son dû.
Elle lui lança une bourse en cuir et sortit avec son cheval.
Elle comptait repartir à Freithnen dans la journée, après avoir traversé la montagne Anonyme. Elle voulait profiter du temps que sa sombre mission lui donnait pour connaître un peu mieux la région. 
Quand Fijtri se réveilla, il pesta en voyant qu'il était seul. Il rendit la couverture au brave homme qu'il leur avait prêté son jardin, et grimpa sur son cheval à toute vitesse. Il pensa à tort qu'Arao était reparti, et il sortit du village à bride abattue. 

La montagne Anonyme était parcourue d'une route sinueuse faite pour les gens à pied : les chariots empruntaient la route souterraine, qui faisait une ligne droite vers Damas, le premier village du royaume de Werlynd, où se trouvaient le roi Isthar et ses soldats. 
Ceux-ci avait subi une attaque dans la nuit. Des soldats de Freithnen, bien entendu, qui avaient été bien vite repoussés. Mais Isthar n'avait pas fermé l'œil de la nuit, et à son lever, il avait décidé d'envoyer un message au capitaine freithnien. Un jeune soldat se porta volontaire pour accomplir cette mission, et il partit à cheval après le déjeuner. 

Arathéa finit sa pomme et jeta le trognon en contrebas. Elle le regarda dévaler l'arête déchiquetée du flanc de la montagne et se perdre dans la brume. Elle remonta sur son cheval et continua sa route. Une idée folle avait germé dans son esprit : quitter le royaume de Freithnen pour celui de Werlynd, où une autre vie l'attendait, peut-être en tant que tueuse à gages. 
Elle sentait que ce métier était fait pour Arao, pas pour Arathéa. Mais que pourrait-elle faire d'autre ? elle savait manier les armes, certes, mais cela menait à être mercenaire. Néanmoins, elle réfléchissait de plus en plus à l'idée de quitter la confrérie. Elle se dit que pour l'instant, elle pouvait encore rester à Freithnen, et qu'une fois sa réputation bien assise, elle pourrait reconsidérer ce voyage. " Je vais rentrer à Freithnen. Je verrais comment évolue la situation là-bas ". 
Un martèlement de sabots la tira de ses pensées. Un cavalier se dessinait au bout du sentier. Arathéa l'observa : l'homme portait, sur la manche de son bras gauche, le lion symbole de Werlynd. 
De son côté, le jeune soldat vit ce qu'il crut son homologue du royaume de Freithnen, un soldat de taille moyenne monté sur un beau cheval alezan à la crinière, à la queue et aux membres noirs. Ce jeune soldat crevait d'ambition ; il décida de pourfendre l'inconnu, pour prouver sa valeur à son roi. Il ralentit. 
Arathéa vit le soldat descendre de cheval. Elle l'imita, pensant qu'il lui demanderait quelque renseignement. Elle désirait agir avec tact avec le royaume de Werlynd. Elle lui demanda si elle pouvait l'aider. 
- Certainement, répondit-il en prenant sa lance. 
Arathéa ne chercha pas à comprendre l'acte qui lui paraissait inconsidéré de la part d'un bleu comme son adversaire ; les soldats pouvaient être si stupides. De plus il utilisait une lance, arme qui lui évitait le corps à corps.
Pourtant en deux ou trois feintes habiles, elle le fit tomber au sol. Il leva les yeux vers elle. Ils trahissaient un orgueil démesuré. 
- Tu n'oseras pas, chien freithnien ! allez, laisse-moi... 
Arathéa vit sa main avancer vers un poignard, dans sa poche. D'un mouvement, elle l'égorgea comme Basile Courte Épée. 
- Pauvre inconscient, murmura Arathéa entre ses dents. 
Elle fouilla sa sacoche maintenant inutile et y trouva un parchemin roulé. " Un messager " pensa Arathéa, bouillonnante de rage. " Dans quel pétrin me suis-je encore fourrée… "
Elle ne vit pas un paysan courir droit à Damas, les yeux écarquillés de frayeur. 

Isthar écouta le récit du paysan, les mains croisées sous son menton et les yeux plongeant dans ceux, emplis de crainte, du vieil homme.
- À quoi ressemblait-il, ce tueur sans pitié ? 
- Il portait un pantalon et des bottes noires, une tunique sombre et ses bras étaient entourés de métal, majesté. On aurait pu le prendre pour un soldat, murmura le paysan en serrant convulsivement son chapeau entre ses doigts tachés de terre. 
Le roi croisa ses bras dans son dos et se bascula d'avant en arrière. Il ferma les yeux. 
- Cela ne va pas améliorer nos rapports vis-à-vis du roi Naure, mais je vais me charger du sort de cet homme sur l'heure. Si nous tardons, il pourrait longer la frontière jusqu'aux contrées de l'Est, et là je ne pourrais rien faire. Odin ? (le vieux capitaine le regarda.) Vous m'accompagnerez. 
- Bien Majesté, acquiesça le vieux mercenaire. 
Le paysan s'inclina devant son roi, qui lui dit d'aller à l'intendance, où on le récompenserait. Il sortit, guilleret. Le roi se tourna vers son capitaine. 
- Nous devrions rapidement régler cette histoire. Cet homme semble être sans vergogne, s'il a attaqué mon messager sans raison, comme le dit ce pauvre hère. 
Odin hocha la tête et posa ses yeux bleus sur le symbole de son royaume, tracé sur la table. 
- Il peut mentir, Isthar. Mais nous verrons cela avec le principal intéressé. 

Arathéa finissait son déjeuner, composé de tranches de pain et de fromage. Elle sortit ensuite un chiffon du fourreau de son épée, et entreprit de nettoyer le sang qui souillait la lame. Mais le sang avait séché, et elle ne parvint qu'à atténuer les traces. Elle se maudissait intérieurement d'avoir supprimé ce jeune coq ambitieux. Si quelqu'un rapportait ce fait au roi de Werlynd, elle ne pourrait jamais s'installer là-bas. 
Elle vit deux cavaliers avancer doucement dans la lumière du soleil. L'un d'eux était plutôt jeune, il avait de longs cheveux châtains qui voletaient autour de son visage ; l'autre homme était bien plus âgé, la cinquantaine bien avancée ; il avait le regard noble et calme des soldats qui ont vu la guerre, et le dos courbé de ceux qui en ont trop faites. Arathéa eut un léger trouble en voyant les armureries de Werlynd sur leurs chevaux. 
Elle se leva quand ils n'étaient plus qu'à quelques mètres d'elle. Le plus jeune l'interpella : 
- Toi ! peux-tu approcher ? 
Sa requête sonnait comme un ordre. Le sang d'Arathéa ne fit qu'un tour : elle haïssait déjà ce jeune prétentieux. Au lieu d'obtempérer, la jeune fille monta sur son cheval et se tourna vers eux. Elle ne voulait pas venir à lui comme un esclave, tout petit et misérable devant son seigneur. 
- As-tu vu un messager passer ici ? demanda le jeune roi en scrutant son interlocuteur. 
Il avait affaire à un adolescent au regard dur. Il sut que c'était le meurtrier de son coursier. Mais il tenta de faire s'éterniser l'échange. Le jeune homme lui lança un coup d'œil sans aucune expression, hormis la sévérité. 
- Peut-être. 
Odin s'éclaircit la voix et prit la parole :
- Il était monté sur un cheval gris, et portait une besace autour de son cou. Il était revêtu de l'armure frappée au symbole de Werlynd. 
Il sentait qu'il n'avait pas affaire à un simple jeune garçon qui pique-niquait dans les environs. Il vit que le fourreau de son épée avait des taches sombres. 
- Je crois bien, répondit Arathéa en faisant demi-tour. Je suis désolé messires, on m'attend. 
- Certainement pas à Damas ! s'exclama Isthar en tirant son épée. Viens te battre, espèce de lâche ! 
Il s'élança à la poursuite du jeune homme. Odin les regarda partir, songeur. 

Arathéa ne voulait pas risquer de tuer son poursuivant. Vu le ton qu'il avait employé en lui parlant, elle avait sûrement affaire à un gradé. Elle était en assez mauvaise posture comme ça. Cependant elle ne pouvait continuer à fuir ainsi. L'autre prenait de l'avance. Elle sauta alors de son cheval en pleine course et dévala un fossé jusqu'à la forêt. Son objectif consistait à se perdre parmi les pins et les buissons afin d'échapper à son adversaire sans lui administrer aucune violence. Arathéa s'élança alors dans une course effrénée, changeant sans cesse de direction. 
- Tu ne m'échapperas pas !
Elle sut que le jeune soldat la coursait à pied. 
Isthar courait derrière le jeune homme, mais, avec son épée, il perdait de la vitesse. Il la jeta à contre-cœur sur un lit de feuilles mortes. Odin la récupérerait sûrement. En jetant un œil derrière lui, il avait vu le vieux capitaine trottant à leur suite. Plus léger, il rattrapa aisément les quelques mètres qui le séparaient de sa " proie " et le plaqua au sol. 
Arathéa recracha de la terre avant que son rival ne la retourne sur le dos. Il tentait de la garder sous son contrôle, mais elle se débattit si bien, se contorsionnant, griffant, frappant même, que le jeune roi dut se dégager promptement. Arathéa se releva et sortit son épée. Il voulut l'imiter. Son épée était quelque part dans un buisson quelconque. Il regarda le jeune homme d'un air dédaigneux. 
- Tu es si lâche que tu pourrais me tuer sans que je combatte, n'est-ce pas, jeune avorton ? 
- Surveille tes paroles, lâcha Arathéa, cramponnée à son épée. 
Elle ne voulait pas perdre le contrôle de ses actes et commettre un autre crime qui la mettrait en danger mortel. Soudain, une épée atterrit aux pieds de l'homme, qui se retourna et remercia le vieil homme de toute à l'heure, perché sur son cheval. 
- Nous sommes donc à armes égales, déclara Isthar. Avant de te pourfendre, puis-je connaître ton nom ? 
Arathéa se souvint de l'habile réponse de son ancien prisonnier.
- Les tombes sont anonymes. 
Isthar ne put s'empêcher de trouver cela subtil. Il sourit, tout en s'approchant prudemment. 
- Ma sépulture ne sera pas sans épitaphe, sera inscrit dans la pierre le nom d'Isthar de Werlynd, répliqua-t-il. 
" Je me suis trompée. Je n'ai pas affaire à un général. Le roi m'est servi sur un plateau. Moi et ma grande gueule… "
Le roi profita de son absence pour attaquer ; il la blessa cruellement à la cuisse. Arathéa contra immédiatement, maudissant sa propre bêtise, et le fit reculer de plusieurs mètres, menaçant tour à tour les jambes, les bras ou bien la tête. Ainsi son rival ne pouvait l'attaquer, obligé de se protéger sans arrêt. Arathéa atteint son bras gauche au moment où il allait l'embrocher comme un vulgaire poulet. Il laissa tomber son épée et chut au sol, sa main droite plaquée sur sa blessure. Le tissu bleu de sa manche était déjà noir de sang. Il leva un regard placide vers le jeune homme, qui, à sa grande surprise, avait rengainé son épée. 
- Tu n'es pas un pleutre, corrigea-t-il. Tu es un idiot. Tu seras pourchassé, tu ne dormiras plus sans écouter les moindres bruits…
Arathéa haussa les épaules. Sa cuisse qui saignait ne semblait pas la gêner le moins du monde. 
- Si tous tes soldats sont comme ton messager je n'ai rien à craindre, roi Isthar. 
Il se releva difficilement. Elle ne fit pas un geste pour l'aider. 
- Tu l'as exécuté sauvagement, ne te souviens-tu pas ? lui lança-t-il d'une voix amère.
- Il est descendu de cheval et m'a menacé de sa lance. Aurais-je dû lui laisser ma vie ? Elle ne sert peut-être qu'à ôter celle des autres, mais j'y tiens. 
Elle tourna les talons et s'éloigna vers l'orée de la forêt. 
Odin se précipita alors pour aider son roi à remonter sur son cheval. 
- Ça va aller ?
Le roi Isthar regarda le jeune garçon s'éloigner, petite silhouette sombre parmi les arbres. 
- Très bien, Odin…Très bien.

            Sabrina Ducrocq, mai 2003, sabrina.ducrocq@wanadoo.fr

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