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Littérature enfantine3

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De la triche (conte) Stéphane Chamak, juillet 2003.

       

 

            De la triche

- J'ai faim, dit Chloé
Légèrement agacée, la mère de la jeune fille lui tendit un gâteau (au chocolat, son préféré !).
- Merci, dit-elle à sa mère avec un sourire jusqu'aux oreilles.
La voiture ne roulait pas trop vite. Le nez collé à la vitre, Chloé regardait les autres voitures et les arbres qui défilaient. Ils venaient juste de quitter la maison et dans quelques minutes ils iraient se balader au bois de Boulogne. Chloé n'aimait pas trop se promener. Elle préférait rester devant la télé et regarder des séries. Mais cette fois ses parents avaient été catégoriques. C'était soit la ballade soit… la ballade.
Mais bon, il faisait beau et puis il était grand temps qu'elle apprenne enfin à obéir à ses parents. 
- A onze ans, je n'avais pas la langue pendue comme toi, avait l'habitude de lui répéter sa mère
- Arrête maman, répondait l'adolescente, tu n'as jamais eu onze ans !
Oui, il faisait beau pour un mois de janvier. Le ciel était d'un bleu parsemé ça et là de quelques nuages blancs inoffensifs. Le soleil faisait son apparition par moments comme pour dire qu'on pouvait toujours compter sur lui, même en hiver. Chloé avait tout de même senti un vent sec lui griffer les joues avant qu'elle ne monte dans la voiture, mais c'était quand même supportable - " ça fait mieux circuler le sang " - lui disait souvent son père.
- Qu'est ce qu'on va faire au Bois de Boulogne ? Je suis sure qu'il y a rien à voir moi !
- Tu te trompes ma puce, dit il les mains sur le volant. On va voir plein de choses. Le jardin de Bagatelle, le jardin Shakespeare et son théâtre de verdure.
- Un théâtre de verdure ? s'étonna Chloé. On va passer l'après midi à regarder de l'herbe ? J'hallucine !
- Mais non, Chloé, fit la mère en pouffant de rire. C'est un théâtre de plein air qui peut accueillir des centaines de personnes. On y joue des pièces de théâtre comme " Volpone ". 
- Trop naze, fit Chloé en gobant la dernière bouchée de son biscuit.
Non loin du bois, le père de Chloé gara la voiture. Malgré le temps relativement clément, il n'y avait guère de véhicules. Chloé se dit que les gens n'étaient pas aussi bêtes qu'eux et qu'ils avaient sans doute préféré rester ce dimanche après midi devant la sainte télévision.
Chloé se mit entre ses parents - " sinon ils vont se tenir la main, et ça m'énerve ! " - et tous les trois se dirigèrent vers le Bois de Boulogne.

Le bois de Boulogne est l'un des vestiges de l'ancienne ceinture de forêts qui entourait Lutèce la romaine. Il a connu de nombreuses destructions, partielles ou totales. Depuis la tempête de décembre 1999 qui a causé de gros dommages, des travaux de reboisement et d'aménagement sont en cours. On replante les espèces d'arbres qui ont le mieux résisté : platanes, chênes, hêtres, châtaigniers, érables. 

Après plusieurs minutes de marche, Chloé traînait déjà des pieds. Ses parents qui avançaient d'un pas rapide se trouvaient déjà à plusieurs mètres devant.
Son père se retourna en direction de sa fille :
- Allez Chloé, rejoins-nous. Fais pas ta limace !
Chloé croisa les bras et retroussa son nez. Cette posture que ses parents connaissaient par cœur était assez équivoque. Cela voulait dire : c'est bon, j'en ai marre.
- Moi ces balades, ça me donne faim, grogna t-elle.
Sa mère fronça les sourcils.
- Toi, à part manger des cochonneries, tu veux rien faire d'autre ! dit-elle en faisant semblant d'être en colère. Si tu continues à en manger, tu vas devenir obèse comme ta cousine Sandrine.
Puis ils reprirent leur promenade. Les parents devant et Chloé loin derrière.
Aujourd'hui, la forêt s'étend sur huit cent quarante cinq hectares et fait l'objet de soins très attentifs. Le bois de Boulogne est parcouru de vastes allées piétonnes, de pistes cavalières (le père de Chloé s'arrêtait par moment pour montrer la police montée à sa fille complètement indifférente) et de pistes cyclables.
- Si le temps reste comme ça, fit le père, on pourra faire une promenade sur le lac.
En effet, pour les amateurs, une location de barques est proposée sur le lac inférieur. On peut aussi y louer des vélos, pratiquer le tir aux pigeons et jouer aux boules. Le bois est très bien aménagé en aires de jeux pour enfants, en aires de pique nique et en cafés et restaurants. 
Sa mère avait beau lui faire la morale, rien n'y faisait : Chloé avait faim. Mais pas de cette faim qui nourrit et remplit le ventre mais celle qui rend les yeux brillants et le cœur content… Des gâteaux à la crème, des bonbons qui piquent, des glaces…
Chloé se mit a vouloir à tout prix une barbe a papa. Pas une petite qu'on trouve dans les fêtes foraines. Nan. Une immense, haute de plusieurs mètres. Bien sucrée, bien rose et bien collante. Et puis les barbes à papa on croit que c'est très grand mais c'est faux. Prenez en une, roulez là dans vos mains et vous verrez. Une fois mise en boule, ce n'est guère plus gros qu'un calot !

Alors qu'elle s'imaginait la tête dans cette sorte de coton tige rose délicieux, elle entendit un bruit derrière elle. Chloé tourna la tête et vit un jeune garçon. 
- Hey psssst, viens ici, fit le gamin.
Chloé jeta un coup d'œil en direction de ses parents. Ils étaient à plusieurs mètres devant mais elle pouvait encore les voir. La jeune fille s'approcha du garçon.
- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda t-elle
Le gamin lui lança un sourire malicieux :
- Tu veux une glace ?
Et avant même qu'elle puisse répondre, le gamin fit apparaître un énorme cornet avec deux boules de glaces de couleur verte et rouge (pistache et fraise). Une épaisse crème de chantilly recouvrait légèrement les deux boules parsemées ça et là d'éclats de noisettes.
- T'es un magicien toi, fit Chloé. Justement j'avais envie d'une glace !
En fait, elle aurait préféré cette barbe à papa mais sa gourmandise qui l'obsédait depuis le début de cette satanée promenade était telle qu'elle se contenterait bien de ce cornet.
- Ca a l'air vraiment délicieux, dit elle, les pupilles pétillantes.
- Méfie-toi, fit le garçon, avec le même sourire espiègle, tu es trop gourmande. 
Puis regardant son poignet gauche comme pour regarder sa montre qu'il n'avait pas, il ajouta : 
- Bon, je vais rejoindre mes parents. A bientôt, Chloé.
Et le garçon disparut aussi vite qu'il apparut.
La jeune fille resta quelques secondes perplexe, le cornet de glace à la main (les boules commençaient à couler le long de sa main).
C'était bizarre quand même. Comment pouvait il connaître son prénom ? Etait-ce quelqu'un de son école ? Chloé aurait juré que non.
Pendant qu'elle se posait ces questions, elle sentit son cœur se serrer d'un seul coup.
- " Mince, mes parents " - pensa t-elle surprise.
D'un geste vif, Chloé se retourna : elle ne vit rien. 
- Mince, répéta t-elle
La jeune fille se mit à accélérer le pas et à marcher de plus en plus vite. Puis ne voyant toujours rien, elle se mit a courir. Le bras tendu, tenant son cornet de glace comme une flamme olympique elle courait à la recherche de ses parents. 
Elle courut ainsi pendant plusieurs minutes, le visage de plus en plus inquiet.
- " C'est pas possible, ils n'ont pas pu aller si loin " - 
Au bout d'un moment, elle s'arrêta. Le visage en sueur et le souffle court, Chloé regarda tout autour d'elle : personne. Non seulement ses parents avaient subitement disparu et, plus étrange encore, il lui sembla que le bois tout entier avait été déserté. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas croisé quelqu'un bien qu'il fit encore jour. L'inquiétude laissa la place à un léger affolement. Chloé disposa ses deux mains autour de sa bouche en guise de porte-voix et se décida à les appeler.
- Papaaaaa…….Mamaaaaaannnn……. 
Pas de réponse.
Elle recommença plusieurs fois. Sans succès.
Enfin, Chloé posa les yeux sur son cornet. La chantilly avait presque disparu et les boules de fraise et de pistache avaient perdu une grande partie de leur morceau. Mais cela n'avait plus d'importance pour Chloé. Il y a quelques minutes encore, elle aurait dévoré cette glace en moins de deux et avalé avec bonheur ce cornet croustillant. Mais maintenant les choses étaient différentes. Elle laissa tomber la glace par terre et se rendit à l'évidence : elle était perdue dans un bois immense.

Pendant plus d'une heure, Chloé resta au milieu de l'allée, sans bouger.
- Allez, se dit-elle à voix haute. Ne panique pas et bouge-toi !
Chloé reprit sa marche.
Plus elle s'avançait dans le bois, plus la lumière s'assombrissait. Dans très peu de temps, il ferait nuit. L'hiver, les jours sont plus courts et Chloé le savait bien. Bien qu'elle appréhendait ce moment, elle ne voulut pas y penser. Sans faire attention, elle traversa le somptueux Pré Catelan.

Le Pré Catelan accueille le jardin La Fontaine et le théâtre du Jardin de Shakespeare, un théâtre de verdure qui fut créé sous Napoléon III. Abandonné il fut réaménagé et permet aujourd'hui de découvrir de véritables illustrations végétales, des spectacles de théâtre de Shakespeare : les landes des sorcières de Macbeth, le bois grec du Songe d'une nuit d'été, les calanques de la Tempête.

De temps à autre, Chloé stoppait puis appelait ses parents. Le son de sa voix avait changé. Il tremblait légèrement. Et Puis, elle n'appelait plus vraiment : elle criait.
Bien qu'elle se refusait de l'admettre, l'affolement avait disparu au profit d'une peur sourde et pesante.
Les minutes passèrent… Puis les heures…
Le Bois de Boulogne était désormais drapé d'un épais manteau gris qui laissait passer quelques faibles lueurs. Habillés par une nuit imminente, les arbres qui semblaient si accueillants au début de l'après midi lui parurent hostiles. Leurs branches ressemblaient à des bras de bois tordus et menaçants. Un vent glacial s'était levé et laissait quelques murmures plaintifs et lugubres.
Chloé continua de marcher, la tête basse et la bouche crispée par une peur grandissante. Son cœur commençait à cogner douloureusement contre sa poitrine. Par moment, elle tournait la tête à droite ou a gauche, persuadée d'avoir entendu des voix humaines. 
- " Ne fais pas attention, pensa t-elle. Ne laisse pas ton imagination te faire des sales tours " -
Chloé s'arrêta devant une entrée où elle lut sur l'écriteau : Parc de Bagatelle.
Elle se souvint que son père lui en avait parlé. 
Ah, ses parents ! Ou étaient ils ? Ils devaient être fous d'inquiétude et de peur. Comme elle. Elle aurait donné n'importe quoi pour pouvoir les retrouver là, maintenant. 
Juste en claquant des doigts.
Une brève description historique du parc était inscrite et Chloé se mit à la lire. - " Cela me changera les idées " - se dit-elle 

Le petit château la "folie" de Bagatelle est un lieu de fêtes et de galanteries. Après la révolution, il fut transformé en restaurant, puis Napoléon en fit un rendez-vous de chasse. C'est la propriété de la Ville de Paris depuis 1905. La Mairie de Paris y organise régulièrement 
de nombreuses manifestations à caractère culturel ainsi que le concours international des roses. 

Chloé se retourna violemment : quelqu'un chuchotait.
Une voix aiguë et rieuse provenait des feuillages. Le cœur battant à tout rompre, la jeune fille tendit l'oreille pour mieux entendre mais le vent semblait avaler les mots.
- tu… trop… mande… méfie… toiiiiiii…
La nuit paraissait s'obscurcir à vue d'œil. Le vent soufflait davantage, faisant gémir les branches des platanes. Le bois semblait pleurer, souffrir. Mais aussi contenir une colère terrible. Chloé eut la sensation affreuse d'être au milieu d'une foule d'animaux cachés dans les buissons qui attendaient patiemment avant de lui sauter à la gorge.
Cette voix… cette voix lui était si familière. Une voix d'adolescent comme… celle du gamin qui lui avait proposé la glace quelques heures auparavant !
Puis quelque chose d'incroyable se produisit. Les arbres se détachèrent de leurs racines pour se diriger vers Chloé ! Ils avançaient dans sa direction en se balançant de droite à gauche, les branches tendues vers elle comme des zombis ! La jeune fille avait même l'impression qu'ils souriaient d'un sourire malsain et démoniaque. Ils avançaient vers elle. Ils se rapprochaient. Encore… Encore…
Chloé, complètement paniquée maintenant, perdit son sang froid et de toutes ses forces elle se mit a hurler. Mais aucun son ne sortait de sa bouche comme si une main invisible et cruelle la bâillonnait.
Le bois de Boulogne dans cette nuit noire devenait un cauchemar terrifiant. 
Chloé continua d'hurler jusqu' à s'arracher les poumons… lorsqu'elle sentit un bras ferme la secouer dans tous les sens.
- Chloé, ma chérie ! Ca va pas la tête d'hurler comme une hystérique ?!
Le visage embué de larmes, Chloé regarda sa mère, interloquée. Puis, après quelques secondes, lui sauta au cou et l'embrassa à plusieurs reprises.
- Allons, allons, dit sa mère en riant. Fais pas ta folle. Prépare-toi, on va se promener.
- Où ça ? demanda Chloé, une fois calmée et ses larmes essuyées.
- Au Bois de Boulogne, voyons ! répondit la mère. Je t'en ai parlé juste avant ta sieste.

La voiture ne roulait pas trop vite. Le nez collé à la vitre, Chloé regardait les autres véhicules et les arbres qui défilaient comme happés par la vitesse. Ils venaient juste de quitter la maison et dans quelques minutes ils iraient se balader au bois de Boulogne. Elle était contrariée sans savoir ce qui la tracassait.
Janvier montrait un visage plutôt inhabituel. Le ciel était bleu bien qu'entaché de quelques nuages blancs guère inquiétants. Le soleil faisait son apparition par moments, comme pour rappeler que l'hiver n'avait pas d'emprise sur lui. 
- Qu'est ce qu'on va faire au Bois de Boulogne ? Je suis sure qu'il y a rien à voir moi !
Le père de Chloé se mit à sourire.
- Tu te trompes ma puce, dit il les mains sur le volant. On va voir plein de choses. Le jardin de Bagatelle, le jardin Shakespeare et son théâtre de verdure.
Sans qu'elle put vraiment savoir pourquoi, elle avait l'impression d'avoir déjà vécu cet instant. Même les explications de son père sur ce fameux bois de Bagatelle avaient un air de déjà entendu. 
- C'est un théâtre de plein air qui peut accueillir des centaines de personnes, renchérit sa mère. On y joue des pièces de théâtre comme " Volpone ".
Chloé ne dit plus rien jusqu'à la fin du voyage.
Quelques instants plus tard, tous les trois se trouvaient dans le bois et se promenaient.
D'ordinaire si bavarde, Chloé ne décrochait pas un mot. 
- Alors, tu as avalé ta langue, ma puce, fit son père.
L'adolescente ne répondit pas.
Quelque chose la perturbait. Elle regardait autour d'elle, l'air méfiant comme si elle craignait quelque chose.
Ce bois, ces arbres. Tout était étrange, confus et pourtant tout lui semblait connu. Comme si elle était déjà venue très récemment.
- Maman, on est déjà venu ici avant ?
Sa mère posa sa main sur la tête de sa fille :
- Non mon chaton, c'est la première fois. Ca te plait ?
Tous trois marchaient depuis plusieurs minutes et Chloé traînait déjà des pieds se laissant distancer par ses parents. 
C'est à ce moment précis qu'elle entendit un bruit derrière elle.
Un garçon d'une douzaine d'année lui fit signe d'approcher. Il souriait d'un air facétieux et tenait à la main une glace qui semblait lui être destinée.
- Salut, fit il. Tu veux une glace ?
Il s'écoula de longues secondes. Chloé fixa intensément le garçon et, en guise de réponse, Chloé lui tira sa plus belle langue avant d'aller rejoindre ses parents, laissant le jeune adolescent les yeux écarquillés.
En prenant son père par la main droite et sa mère par la main gauche, elle poursuivit sa ballade arborant un très large sourire. Elle se sentait beaucoup mieux comme soulagée d'un poids.

En ce début d'hiver, le Bois de Boulogne était resplendissant. On pouvait entendre les cris joyeux des enfants, le bruit des vélos et le mouvement de l'eau provoqué par les rames des barques. Les arbres même dépourvus de leur chevelure feuillue semblaient heureux de vivre.
- Maman, fit Chloé après quelques minutes de silence.
- Oui, chérie ?
La jeune fille attendit un moment puis dit, en faisant une grimace capricieuse :
- J'ai faim.

            Stéphane Chamak, juillet 2003. chamak.stephane@wanadoo.fr

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