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Sophie LICARI : Or et Sang

(Chapitres 1 à 3)

 

L'OR ET LE SANG

de

Sophie Licari

(Roman historique)

En hommage à Maurice Druon,
Robert Merle et Zoé Oldenbourg,
trois grands auteurs de romans
historiques.

A mon fils Aliaume 

TOME I 

LES VIEUX LEVAINS DE RANCUNE 

 

PRINCIPAUX PERSONNAGES:

LE ROI DE FRANCE
PHILIPPE III « LE HARDI », fils du roi Louis IX et de Marguerite de Provence. 25 ans.

SON EPOUSE
YSABEL D’ARAGON, fille du roi Jacques I et de Yolande de Hongrie. 23 ans.

SA MERE
MARGUERITE DE PROVENCE, fille du comte Raimond-Bérenger V et de Béatrix de Savoie. 49 ans.

SES FILS
LOUIS DE FRANCE. Environ 4 ans.
PHILIPPE DE FRANCE. 2 ans.
CHARLES DE FRANCE. 5 mois.

SES ONCLES
ALFONSE COMTE DE POITIERS, fils du roi Louis VIII et de Blanche de Castille, époux de la comtesse Jehanne de Toulouse. 50 ans.
CHARLES COMTE D'ANJOU et du Maine, ROI DE NAPLES ET SICILE, frère du précédent. 43 ans.

SES COUSINS GERMAINS
ROBERT II COMTE D'ARTOIS, PAIR DE FRANCE, fils du comte Robert I (frère de Louis IX) et de Mahaud de Brabant. 20 ans
EDOUARD D'ANGLETERRE, DUC DE GUYENNE, PAIR DE FRANCE, fils du roi Henri III et d'Aliénor de Provence. 31 ans.
HENRI DE CORNOUAILLES "L'Allemand", fils du comte Richard, roi des Romains, et de Sancie de Provence. Environ 22 ans.
CHARLES D'ANJOU, prince de Salerne, fils du roi de Sicile et de la comtesse Béatrix de Provence. 22 ans.
YSABEL D'ANJOU, soeur du précédent. Environ 13 ans.

LES OFFICIERS DE LA COURONNE
ALFONSE DE BRIENNE "d'Acre", COMTE D'EU, Grand Chambrier1 de France. Environ 50 ans.
JEHAN DE BRIENNE "d'Acre", son frère, Grand Bouteiller1 de France. Environ 49 ans.
YMBERT DE BEAUJEU, Connétable de France. Environ 42 ans.
PIERRE DE LA BROSSE, Grand Chambellan de Philippe III. Environ 40 ans.
PIERRE DE VILLEBEON, Grand Chambellan de Louis IX. Environ 50 ans.
ERARD DE VALLERY "Le Prudhomme", Connétable de Champagne, futur Grand Chambrier de France. Environ 55 ans.
SIMON DE CLERMONT, sire de NESLE, baillistre2 du royaume de France. 60 ans.

LES GRANDS BARONS
THIBAUD V COMTE DE CHAMPAGNE, ROI DE NAVARRE, PAIR DE FRANCE, fils du comte Thibaud IV "Le Chansonnier". Environ 28 ans.
GUY DE DE DAMPIERRE, COMTE DES FLANDRES, PAIR DE FRANCE, fils de la comtesse Marguerite II. 45 ans.
ROBERT IV COMTE DE DREUX, fils du comte Jehan Ier. Environ 28 ans.
JEHAN Ier "Le Roux" COMTE DE BRETAGNE, fils de Pierre de France "Mauclerc" et de la comtesse Alix. 53 ans.
JEHAN III DE NESLE, COMTE DE PONTHIEU. Environ 50 ans.
GUY DE MONTFORT, fils de Simon comte de Leicester et d'Aliénor d'Angleterre. Environ 25 ans.
HENRI DE CLERMONT, chevalier de la Maison du roi. Environ 30 ans.

LES ECCLESIASTIQUES
JOFFROY DE BEAUMONT, chancelier de Sicile, futur duc-évêque de Laon. Environ 50 ans.
MATHIEU DE VENDOME, abbé de Saint-Denis, baillistre du royaume de France. Environ 60 ans.
ETIENNE TEMPIER, évêque de Paris. Environ 45 ans.

Tous ces personnages, ainsi que bien d'autres, sont historiques. 

 

Mais aussi...

ROBIN GAGNE-PAIN, ouvrier foulon. Environ 37 ans.
ALISON-LA-BIEN-PEIGNEE, sa fille, ouvrière tisserande. 16 ans.
TYBERT-LE-BORGNE, brassier3. Environ 30 ans.
HEMART-GROS-PARMI, piéton dans l’ost du roi. Environ 28 ans.
DOUCELINE DE CRESPY, épouse d'Henri de Clermont. Environ 23 ans.

Les âges sont annoncés pour l'année 1270.

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1 : un des six grands offices de la Couronne, donnant droit à divers privilèges.
2 : régent
3 : ouvrier agricole

 


PREMIERE PARTIE

LA CROISADE DE TUNIS


En 1270 le roi Louis IX, qu'on appellerait un jour Saint Louis, avait 55 ans et régnait encore sur la France. Cette année-là, il avait entrepris sa deuxième Croisade contre les Infidèles, dirigée cette fois vers la forte ville de Tunis; ses trois fils aînés et un ost formidable l'accompagnaient. Derechef et pour la dernière fois, les forces vives du royaume le plus riche et le plus peuplé de la Chrétienté se mettaient au Service de Dieu. Mais le règne du roi Louis, qui laissait sa vie dans sa sainte tâche, prenait fin et l'ost se retrouvait en fâcheuse posture. Chevalier ou manant, il fallait survivre.
C'était un temps de prière et de crainte, de chaleur et de joie, de cruauté et de prouesse, d'or et de sang...

Nous sommes donc au camp devant Carthage, le lundi après la Saint Apôtre Barthélémy, vingt-cinquième jour d'août de l'an mille-deux-cent-soixante-dix de l'Incarnation du Christ...



CHAPITRE I

Lit de paille 

- "Pour sûr, mon frère, nous sommes tous maudits... Dieu n'a point béni cette mauvaise œuvre..." murmura faiblement Alfonse de Brienne, comte d'Eu, Grand Chambrier de France.
Il gisait sous la touffeur de son tref4, sur une paillasse emplie de fétus et de feuilles sèches et couverte d'une étoffe de lin; sa cotte souillée, détrempée de sueur, attachait à son corps amaigri; sa chevelure sale et défrisée pendait tristement le long de ses joues terreuses. A chaque retour des coliques, il ne pouvait empêcher ses mains de se crisper si violemment sur son ventre qu'elles avaient déchiré le tissu de soie... Il répandait une repoussante odeur mais ne s'en souciait plus : il était bien trop affairé à essayer de ne pas mourir.
Celui auquel il s'adressait était son frère Jehan de Brienne, sire du Chasteau-du-Loir et de la Suze-au-Maine, le Grand Bouteiller de France, homme d'âge lui de même. Assis sur un escabeau à côté de sa couche, il considérait son aîné avec souci, et de temps à autre lui essuyait le visage à l'aide d'une toile à la propreté incertaine... Ils avaient tous deux semblable visage dur et dénué de bonté, au nez acéré, aux lèvres minces.
On les surnommait communément les frères "d'Acre", en mémoire de leur père Jehan de Brienne, glorieux défenseur de la Terre Sainte, noble tâche pour laquelle ce haut seigneur avait dissipé tout son bien. Il avait eu en garde, dignités des plus illustres, le Royaume de Jérusalem et l'Empire de Constantinople... Ils avaient peu connu ce père de si grande renommée, qui à la veille de s'en aller régenter Outremer, avait laissé toute sa progéniture à la garde compétente de la reine-mère Blanche de Castille, parente de son épouse. C'est ainsi qu'ils furent les compagnons d'enfance du roi Louis et de ses frères. Ils avaient toujours montré un bel orgueil d'être les fils d'un baron qui faisait le roi au pays du Christ, mais malgré leur haut lignage, ils étaient pauvres et dépourvus d'héritage. Aussi, la reine Blanche s'était-elle entremise pour leur obtenir de riches alliances et de grands offices à la Cour.
A présent qu'ils avaient presque atteint les cinquante années, auxquels peu d'hommes parvenaient, ils se portaient toujours amitié et courtoisie, comme il se devait entre bons fils du même sang.

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4 tente


- "Nous sommes maudits", répétait Alfonse d'Acre avec obstination. Depuis la veille, il ne parlait pas autrement et son esprit épuisé confondait un peu toutes choses.
Jehan d'Acre hochait la tête, perplexe... En effet, la Providence s'acharnait cruellement sur l'ost des Croisés, avec une constance telle qu'on ne pouvait y reconnaître les péripéties et hasards ordinaires de la guerre. Dans celle-ci - que l'on disait pourtant sainte - nul haut fait d'armes, aucun glorieux trépas qui vous mènent au Ciel par la seule action digne de Chevalerie, la seule qui procure une fin honorable : le Combat... Le comte d'Eu reprit, marqué de souffrance et d'amertume :
- "Voici tout un mois et une partie d'un autre que l'on attend la mort derrière nos levées de terre... La mort qui vient par l'eau, l'air, les arbres, toutes ces choses pourtant bonnes que le Seigneur a créé pour la vie de ses créatures. Mais en cette Païennerie, un venin y est caché, qui abat hommes et bêtes sans merci... Je vous le dis, Jehan, nous sommes maudits et aucun d'entre nous ne sortira vif de ce campement !"
- "Ne parlez point tant, mon frère. Vous devriez bien plutôt reposer."
- "Oubliez donc cela ! Je parle pour savoir que je ne suis pas encore mort. Le repos viendra bien assez tôt... Que se dit-il au dehors?"
Le bouteiller soupira :
- "Tous ont même pensée que vous, du plus humble au plus noble, du valet d'écurie au comte et pair de France."
Au commencement du siège en effet, on s'était contenté de murmurer entre compagnons d'armes, autour des feux des arbalétriers et de la piétaille comme sous les pavillons brochés des barons. Mais ensuite on parla à mot ouvert, et jusque devant le tref où à son tour, le roi Louis entrait en lutte contre les humeurs qui sourdaient de cette terre d'épouvante...
- "J'ai rencontré au matin Raoul le maréchal et Florent de Varennes, qui devisaient", reprit Jehan d'Acre. "Raoul d'Estrées était tout déconfit : songeant au fils qui l'an passé lui est enfin né, en son âge mûr, après moult femelles, il n'espérait plus retourner vivant sur son fief pour lui enseigner comment tenir une épée... Quant à Florent l'amiral, le grand courroux que l'on n'ait point agi selon son conseil le tient toujours : après sa conquête du rivage, nous aurions dû sans délai nous porter sur la ville... J'ai vu aussi ce clerc d'Italie qui est archidiacre, je crois, en la ville de Liège : depuis quinze jours que le légat du pape a la bouche remplie de terre, voici ce vieux sot qui se croit nanti d'une autorité spirituelle sur chacun, et en dépit de son grand âge, il a assez de vigueur pour courir par tout le camp blâmer et semoncer tous ceux qu'il rencontre ! Selon ses dires, pour qui a l'honneur d'être de la Sainte Légion du Christ, il n'est pires péchés que doute et désespoir...".
Alfonse d'Acre eut un douloureux rictus :
- "Par mes pourrissantes tripes ! Ressemblons-nous en quelque façon à la Sainte Légion du Christ ? Nous sommes conchiés jusqu'au col ! Nous crevons tous de faim, de soif et des fièvres ! Et n'y restant bientôt quiconque, ni brun ni blond, ce sera une légion de puantes charognes ! Je vous le dis, notre frère Louis fut fort sage, malgré les insistantes prières du roi, de demeurer paisiblement en sa vicomté de Beaumont-au-Maine avec enfants, épouse et vassaux ! A la fin, lorsqu'on y songe durement, n'y aurait-il que la Croisade pour faire son salut de chrétien et racheter ses fautes ?... Et nos hommes, qu'ont-ils encore à manger?"
- "L'orge est épuisé. Il reste les quartiers de chair salée : nos gens les regardent et l'écume leur coule de la bouche, mais nombre d'entre eux préfèrent encore périr de faim : car après en avoir mangé, la soif les tourmente avec tant de rage qu'ils se damneraient volontiers pour une gorgelette d'eau..."
Et de fait, l'eau manquait terriblement; l'ost comptait plusieurs milliers d'hommes et la part attribuée journellement à chacun était dérisoire. On avait espéré, en s'emparant du petit bourg fortifié de Carthage, y refaire les provisions de bouche. Mais cela aussi s'était révélé décevant : on n'y avait trouvé que de l'orge en silo. Et à présent, même un haut baron aurait avidemment englouti un simple brouet à l'eau ou un pain noir de méteil, car les nouvelles victuailles amenées de Sicile par le sire de Termes, émissaire du roi, étaient déjà toutes dévorées... Quant aux puits, cependant nombreux, ils étaient quasiment asséchés, et le peu d'eau qu'on y puisait présentait une teinte verdâtre et un goût des plus étranges...
Le Grand Chambrier, trop affaibli désormais, ne mangeait plus guère mais la soif, inextinguible, le tourmentait cruellement. Et comme chef de bannière, il songeait sans cesse aux hommes de sa comté picarde, qu'il avait mené jusque là avec la solde attribuée par le roi. Il en était comptable, comme le roi Louis l'était de tous les chevaliers soldés et de l'ost en son entier. Lourd fardeau, en vérité... Quant aux pèlerins qui accompagnaient les gens d'armes, hommes, femmes et enfants, bouches inutiles s'il en fut, il n'en demeurait plus beaucoup de vivants.
- "Ne va-t-on point tenter de se pourvoir de viandes à l'arrière du pays ? Le roi a certes fait défense que l'on s'éloigne du camp, mais se pourrait-il qu'à présent..."
- "Non pas" répondit Jehan d'Acre. "Au matin, le Connétable Ymbert en a donné nouvel avis. Il se refuse à faire vainement périr nos bons gens d'armes."
Quiconque tentait de sortir du camp en direction des terres était en effet impitoyablement percé par les flèches des archers sarrasins qui guettaient sans relâche... Jehan le Bouteiller, les coudes aux genoux, se frottait les paupières; il était tellement las. Comment aurait-on pu dormir? Jour et nuit, il fallait se tenir en alerte contre toute nouvelle attaque : les Infidèles, par petites bandes, harcelaient sans répit et comme à plaisir l'ost croisé épuisé, et s'en repartaient soudain, au grand galop de leurs petits chevaux véloces, se clore en leur cité de Tunis... On était las de se tenir enfermé dans son harnois de guerre qui échauffait le corps et creusait des plaies aux jointures. On était dégoûté, au terme d'une nouvelle nuit sans repos, de voir son compère, son vassal ou son frère, ivre de fièvre, s'effondrer en vomissant, se tenant les tripes à deux mains. On savait trop ce qui suivait : après avoir grelotté péniblement malgré l'ardeur de cet implacable été africain, après quelques jours de ce redoutable mal d'entrailles qui vidait un homme de ce qu'il n'avait même pas mangé, faute de vivres, il expirait dans les bras d'un pâle chapelain déjà malade... Jehan d'Acre considérait la face hâve et blême de son frère, qu'avaient fui la grave dignité et la sûreté de soi du grand seigneur qu'un roi appelait à son Conseil. Il n'aimait guère l'angoisse diffuse noyant son regard, celle de tout homme, si haut soit-il, quand il sait qu'il va mourir… La nuit dernière, Alfonse avait reçu les derniers sacrements de la foi chrétienne.
Les chapelains se faisaient rares et les survivants ne cessaient de parcourir l'imense camp pour porter consolation à de nouveaux malades. Ainsi, les deux confesseurs des frères d'Acre étant décédés, le comte de Saint-Pol, dont la fille était bru du Grand Chambrier, avait obligeamment envoyé le sien.
- " Savez-vous ce que ce tonsuré m'a donné pour vrai, en son jargon d'Artois ?.. Nos martyres seraient plaisants au Seigneur ! Mais quels martyres ? Où sont nos batailles, nos chevauchées, nos assauts ?... Il serait donc profitable, qu'après une traversée de mer et quelques semaines à se consumer de telle manière, nous laissions nos os sur la terre brûlante de cette Mahomerie ?... Devant mon peu de foi, le bon homme m'en fit même serment sur son propre salut !"
Jehan d'Acre sourit :
- "Vous n'avez jamais été un pénitent bien aisé, ami frère. Notre sire Louis vous en fit maintes fois grief."
- "Ah certes ! Que de sermons ai-je patiemment souffert de lui !"
- "C'est que notre cher seigneur aime toujours dispenser alentour de bonnes et hautes leçons de morale chrétienne. En cela, il se trouve bien ressembler à sa mère la reine Blanche."
- "Les manières de ma dame Blanche étaient moins affables..."
- "Par mon âme, en vérité !... Vous souvenez-vous, Alfonse, comme elle nous effrayait, en nos enfances ? Lorsque notre frère Louis et nous-mêmes avions commis quelque sottise, et qu'elle apparaissait en ses blancs voiles de veuve, droite et grande comme un cierge d'église, et nous admonestait, l'œil sévère : "Or çà, méchants neveux, osez-vous bien offenser Monseigneur Jésus-Christ qui vous regarde d'En-Haut ?"… Dieu la garde ! Ce n'était qu'une femme, mais nous aurions préféré qu'on nous donnât double volée de verges plutôt que braver son courroux !"
A ces lointains et plaisants souvenirs, Alfonse essaya de rire. Mais à cet instant une nausée lui tordit le ventre, et sa voix se brisa en un gémissement rauque; il n'avait plus rien à vomir, que du sang. Comme la force lui manquait désormais pour se pencher hors de sa couche, son frère essuya son menton et son cou souillés. Tentant de reprendre le souffle qui lui manquait de plus en plus, Alfonse d'Acre, exsangue, eut le sentiment qu'il lui fallait, pour demeurer vivant, continuer à parler; parler de ces choses communes dont il avait coutume de s'entretenir, lorsqu'il se trouvait dans la grande salle de son château d'Eu ou celle, moins vaste, de son hôtel de Paris. Il répondit avec effort :
- "Malgré toute l'application de la reine, nous n'avons jamais eu, comme notre sire Louis, une grande amitié pour les gens de Clergie..." Mais la langue lui collait au palais et sa gorge était en feu.
- "J'ai grand soif" ajouta-t-il dans un gémissement.
Jehan lui tendit un broc plein de moitié :
- "Voici les ultimes lampées de votre dernier tonneau de vin. Votre échanson, ainsi que le mien, à cette heure ne gardent plus rien."
- "Et pour vous, beau frère ?"
- "Ne vous en souciez point", répondit l'autre d'un ton rogue.
Le bouteiller se leva pour boire un peu d'eau corrompue au seau puisé la veille. Comme chevalier, il avait été dressé tout jeune à surmonter souffrance et peur. Pourtant, voilà plus d'un mois qu'il n'accomplissait plus ce simple geste sans qu'une crainte animale ne lui resserrât le gosier : comment savait-on l'heure où la mort vous entrerait par la bouche, à votre tour ?... Toutes les fois que l'on portait un corps en terre, on avait l'éprouvant sentiment de se conduire soi-même au tombeau. Jehan se demandait dans quel court délai il y mènerait son frère et y reviendrait lui-même les pieds devant... Se retournant, il vit qu'il lui fallait l'aider à boire, car le comte d'Eu répandait le vin sur sa poitrine, de cette main tremblante qui jamais plus, sans doute, ne soulèverait une épée...
C'était un bien piètre sépulcre, en vérité, que celui promis aux gens d'armes du Christ. Faute de place et au regard du nombre des trépassés, on avait commencé de jeter les cadavres dans les fossés entourant le camp, pêle-mêle avec ceux des chevaux hâtivement soulagés de leur chair, longues pattes de bêtes et jambes d'hommes entrecroisées; et tout finissait dans une fraternelle pourriture qui ajoutait encore à la puanteur et à la pestilence du lieu.
Et d'ailleurs, que de chevaux avait-on perdu ! Bien entendu, l'eau leur était premièrement destinée : un animal résiste moins longtemps qu'un homme, et à la guerre, qu'aurait-on fait sans chevaux ? Mais le fourrage faisait aussi cruellement défaut à ces milliers de mâcheurs de foin... Jehan le Bouteiller pensait à Fierté, son meilleur destrier, déjà éprouvé par la traversée, qui avait succombé dès le début du siège : un grand fauvel des Flandres à l'énorme croupe luisante, à la calme intrépidité. Un boulet de pierrière se serait écrasé à son côté qu'il n'aurait pas cillé; et avec quelle aisance emportait-il au grand galop les quatre-cent livres du cavalier et de leur équipement à tous deux !
C'était pitié vraiment, de voir ces nobles animaux, haletants, les oreilles rabattues, s'affaisser soudainement sur leurs grosses pattes velues et laisser retomber leur lourde tête au regard doux et résigné.
- "Le roi aura bien des dommages de monte à payer à ses chevaliers soldés" dit Jehan d'Acre comme pour lui-même. "Les fièvres ont tué autant de coûteux destriers des Flandres ou du Perche, que de roncins5 et de mules. La mort regarde bien peu noblesse ou renommée : aussi bien emporte-t-elle baron en cotte armoriée, que piétaille et menus gens en cuir de mouton... A cette heure, ma troupe de picois6 et coutilliers6 est déjà amoindrie de moitié."
Comme tous les hauts hommes de l'ost, le bouteiller regrettait moins ses gens de pied que son cheval favori. Nul ne se souviendrait des manants, alors que la mémoire des lignages conserverait pour des siècles encore les noms des nobles défunts.
Le comte d'Eu parla encore mais sa voix résonna alors étrangement à son oreille, comme si elle provenait d'un autre que lui :
- "Quelle figure ferai-je auprès de nos aïeux ? Que conteront mes fils aux parents de notre lignage ?... Sur ma foi, sacrifier sa vie pour le Service Dieu est belle et bonne chose, mais que ce soit à l'exemple de notre cousin le comte Gautier Quatrième, qui périt, l'épée à la main, écervelé par les Infidèles ! N'aura-t-il pas lieu, quand je le rencontrerai au Royaume des Cieux, de me considérer avec dédain, moi qui trépasse la bouse dans les chausses !... Et comment pourrai-je affronter le jugement de notre père, qui fut de même si vaillant ? Ne me dira-t-il point : "A la pitié de Dieu, beau fils ! De votre temps, que voilà d'étranges Croisades ! "
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5 cheval de bât
6 hommes de pied armés de haches et de couteaux



- " En vérité, sire comte, étrange Croisade, qui vient à passer par Tunis pour délivrer Jérusalem ! " dit l'homme qui pénétra alors sous le tref au pas de charge… Erard de Vallery, surnommé " Le Prudhomme " pour ses hautes vertus, était Connétable de Champagne et un des grands défenseurs de la Terre Sainte : il s'était croisé maintes fois. Lorsqu'il apparaissait en quelque lieu, il avait toujours l'air de trancher des montagnes. Avec l'âge, sa vaillance n'avait guère molli. C'était un homme rude, bâti pour le combat et non pour les missions subtiles. Il avait le parler rugueux du guerrier et l'habitude de claironner ses avis de sa voix de bataille. Il avait combattu pour rois et puissants barons, et tous lui portaient un grand respect. On disait de lui qu'il était le meilleur chevalier du Royaume, et c'était vrai.
Les Brienne estimaient fort le sire de Valleri, champenois comme eux. Jehan d'Acre lui désigna un coffre à bahut où l'où pouvait s'asseoir :
- " Prenez place, sire Erard, et quelque aisance. Nous avons de la joie à voir le noble preux que vous êtes… Que nous direz-vous ? "
- " Fort mauvaises choses, sire bouteiller… Le roi Louis est à l'agonie. "
- " Hélas ! C'est bien là l'issue que l'on pouvait redouter… Que Dieu l'assiste !
- " Et il l'assistera ! Notre sire Louis fut toujours un grand féal de Monseigneur Jésus-Christ. Chacun sait que s'il n'était le roi, il eut bien pris le froc ! A cette heure, il n'a plus ni cheveux ni dents, la chair lui a fui des os, la substance le quitte par tous les trous, mais il ne cesse d'émouvoir chacun par ses pieuses paroles, moi tout le premier… Et vous, sire comte, qui gisez là ", poursuivit Erard sans ménagement, " comment vous portez-vous au jourd'hui ? "
Alfonse grimaça un sourire :
- " Fort mal, mon compère, comme vous voyez. "
- " Faites-vous donc porter sur une de nos nefs, ou dans une maison de Carthage. "
- "Assurément non...Tant que j'ai du vent dans ma bouche, je suis chevalier banneret du roi et ma place est à l'ost, non avec les femmes."
- "Nobles paroles, sire comte, nobles paroles", approuva le Prudhomme en connaisseur. "Quant à moi, grâce au Ciel, je suis toujours gaillard. Pour qui a déjà bouilli tout vif dans les plaines de Judée, il n'est plus rien d'intolérable. Pensez même qu'à mon âge, je ne connais point le mal Saint-Maur7 !"
Le Connétable de Champagne, qui avait dépassé les cinquante-cinq années, était très fier de sa robustesse : combien d'hommes bien plus jeunes que lui avaient déjà succombé ? Il reprit, se grattant furieusement la barbe : 
- "Mais cette sotte inaction nous tue toute la belle chevalerie du Royaume, qui s'en va pourrir sous ce soleil d'août sans profit pour quiconque ! Que de bons et vaillants et barons ont déjà vomi leur âme ! Voyez donc : le comte Hugues de Lusignan, Philippe de Montfort, Enguerrand de Fiennes, et le comte de Vienne, et Mathieu de Montmorency, et tant, et tant d'autres... Le comte de Soissons pleure son frère l'archevêque de Reims - vous n'ignorez 


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7 la goutte


pas que ce prélat-là savait coup férir comme un gent d'armes -... Et Bouchard, le comte de Vendôme, votre voisin au comté du Maine, qui se souciait de même de son frère : c'est lui qui désormais nourrit la vermine. Toutes choses dites, Jehan de Vendôme fut bien fortuné, rendant déjà ses tripes durant la traversée de mer, de demeurer à la halte de Sardaigne... Et à présent notre sire Louis qui s'en va…"
Le Prudhomme devait être vraiment indigné pour s'abandonner à ce qui était pour lui un très long discours. Alfonse d'Acre écoutait sans ciller le compte de ces trépassés qu'il allait sans doute rejoindre : la mort était chose commune et pour un chevalier, Honneur et Gloire. Mais ces décès-là, inutiles et sans mérites, étaient plus qu'humiliants... Erard de Vallery continuait, poings et mâchoires serrés :
- "On ne cesse de monter des caisses de bois sur les nefs. Pourtant, les mires8 n'ont ici que peu d'herbes : tous les barons défunts ne peuvent être accommodés comme il se doit."
Quelques-uns seulement de ces hauts seigneurs, le corps éviscéré empli de myrrhe et d'aloès et les orifices naturels bouchés de tampons de mercure, retourneraient en effet sur leurs domaines pour y être inhumés sous les dalles glacées du prieuré, de l'abbaye, de la collégiale, fondés grâce aux deniers de leur lignage. Le comte d'Eu rétorqua dans un murmure, les yeux clos :
- "C'est une grande grâce que de reposer en terre chrétienne, auprès de ses aïeux... Les oraisons ne sont-elles pas plus puissantes en un lieu de prières ?"
- "Sans nul doute !", approuva son frère. "Le labeur des clercs est d'intercéder auprès du Très-Haut pour qui a péché. Et nous autres barons, qui possédons fiefs, serfs, richesses et honneurs, avons de plus grosses raisons de pécher que les manants..."
Jehan d'Acre aimait souvent à parler de ses possessions avec enflure, ne les trouvant quant à lui jamais assez étoffées.
- "Il est parmi les écus posés sur ces caisses," reprit-il, "un par dessus tous que l'on n'aurait jamais songé y trouver : celui qui barré d'une bordure de gueules9, porte l'azur semé des lys d'or de France... C'est grande pitié qu'une si belle jeunesse soit déracinée en sa première floraison..."
Le Prudhomme hocha la tête, grave... De fait, quand avait-on vu un damoiseau plus blond de cheveux, plus avenant de visage, plus délié de corps, plus ardent aux armes, plus aimable enfin en son joyeux tempérament, que Jehan-Tristan, comte de Nevers, second fils du roi Louis ?... Pris par les fièvres à peine débarqué, il avait été fauché en quelques jours et s'était éteint le 3 août dernier... Il avait vingt ans.
- "A cette nouvelle," poursuivit le bouteiller, "notre sire, dont la hauteur de piété est connue de toute la Chrétienté, a cependant laissé couler des 


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8 les médecins
9 rouge, en héraldique





larmes bien amères, alors même qu'il s'efforçait à des paroles de résignation... La Providence avait placé le jeune comte sous le signe de la Croix : ne naquit-il point lors du précédent passage Outremer du roi, ce qui le faisait nommer coutumièrement Jehan de Damiette ?"
Un long silence se fit, où l'on entendit seulement le harcelant bourdonnement des nuées d'énormes mouches luisantes, attirées par le charnier, qui parvenaient toujours à pénétrer sous les pavillons. Erard de Vallery s'agitait, soufflant bruyamment l'air de ses naseaux. Il se leva, car il ne savait pas demeurer longtemps assis, hormis à cheval où il pouvait même dormir; il se plaisait fréquemment à dire qu'il avait la peau des fesses plus tannée que vieille heuse10 :
- "Et combien d'autres linceuls à fleurs de lys devra-t-on porter en la grand-nef de Saint-Denis," gronda-t-il "pour y être ensevelis sous de belles images de pierre ?... Le roi s'en va expirant, mais toute sa parentée est malade : son aîné Philippe, notre prochain suzerain si Dieu lui accorde vie, son frère le comte de Poitiers, et encore sa fille Ysabel et son époux Thibaud de Champagne, mon bien-aimé seigneur... Faut-il donc que le Diable y ait part ! S'en va-t-on croupir ainsi jusqu'à ce que le lignage entier de Philippe le Conquérant ait péri, et avec lui ses pairs et ses vassaux ?"
La colère du Prudhomme s'entretenait d'elle-même. Enflant encore la voix, il se frappa violemment sur les cuisses, produisant par là un tintinnabulant bruit de ferraille :
- "Par ma barbe ! Que fait-on, tous clos dans ce camp, subissant les attaques de l'ennemi sans rien tenter ? Nous prîmes le rivage fort aisément : pourquoi n'avons-nous mené aucun assaut pour s'approcher de la ville, l'entourer par tous côtés, et pouvoir enfin manoeuvrer nos engins de siège ?"
Jehan d'Acre ne voulut pas être en reste de courroux : 
- "C'est parler raison, messire. Car en vérité, qui se trouve assiégé, pour l'heure ? Les Sarrasins, bien remparés derrière leurs hauts murs, avec des viandes en leurs celliers, de l'eau en leurs citernes, et libres de marcher à leur aise sur leurs routes de terre ?... Ou bien notre ost, mauvaisement défendu par un camp dont on ne peut point sortir, et anéanti de famine et de fièvres ?... Nous sommes tous morts, si Dieu ne nous conseille !"
- "Et comme s'il était besoin d'une autre misère, lorsque le vent souffle du Midi les Païens font piétiner à leurs chevaux la terre sablonneuse des collines alentour, et la poussière s'en répand dans la plaine en nuées ardentes. On en a jusque dans la bouche et les bêtes sont folles... Jour de Dieu ! Tout va au pis ! Qu'attend-on, par toutes les plaies du Christ ?"


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10 sorte de botte




Ces éclats de voix martelaient douloureusement le crâne d'Alfonse, qui avait grand peine à en suivre les paroles. Saisissant seulement les derniers mots qu'il venait d'entendre, il dit :
- "Vous savez bien, Erard, qui l'on attend... Il sera blâmé pour ce délai qui nous tue..."
Le nom du personnage dont parlait le comte d'Eu était sur toutes les lèvres, mais pour certains, surtout parmi les plus proches serviteurs du roi, ce n'était pas à fin de louanges... En effet, voilà plusieurs semaines que Charles de France, comte d'Anjou, du Maine et du Perche par apanage, de Provence et de Forcalquier par premier mariage, de Tonnerre par le second, roi de Naples et Sicile par investiture papale et surtout sanglante conquête, vicaire général de l'Empire en Italie, le seigneur le plus magnificent et le plus turbulent de la Chrétienté, devait rejoindre l'ost à Tunis avec ses nefs et ses bannières. Sur cette promesse, son frère aîné Louis le Neuvième avait pris la décision de l'attendre, afin que la réunion de ces forces permette d'assaillir avec bonheur la ville-forte de Tunis.
C'est pourquoi chaque jour, du haut de la petite tour de guet crevassée et du château qui flanquaient la rive, du haut même des quelques pans de muraille subsistants de l'ancienne cité de Carthage, on scrutait avidement l'horizon calme et azuré. Mais les jours se succédaient, semblables aux précédents, et aucune voile ne venait interrompre la ligne monotone qui s'étirait sous les yeux de ces hommes du Nord à la peau rougie de soleil.
Alfonse d'Acre voulut poursuivre :
- "Le sire de Termes..." commença-t-il, mais il ne put continuer et ce fut son frère qui acheva sa pensée :
- "A la mi-août, arrivaient votre compère Olivier de Termes et le Commandeur du Temple : selon leurs dires, Monseigneur Charles s'embarquait dans le temps même où ils partaient de Sicile, qui se trouve tout au plus à deux journées de mer de Tunis. Mais rien ni personne n'est venu... C'est trop nous laisser dans la pignole !"
- "Tout justement, sire bouteiller. Puisqu'il ne survient point, l'attendre dans cette mortelle position est folie toute pure !"
- "En effet, sire Erard. Mais les raisons de ce retard n'en sont pas mieux éclairées...Vous savez que j'honore Monseigneur Charles, qui est mon suzerain pour mes châtellenies au Maine ; en outre, une de ses filles est depuis peu accordée à mon neveu... Mais certains n'ont aucune honte à dire qu'il serait bien aise que cette Croisade, dont il se moque, échouât. Chacun connaît son grand désir de reconquérir plutôt l'empire de Constantinople, que notre père tenait mais que notre beau-frère Courtenay, le présent empereur, perdit sottement après son trépas."
- "Il se peut, messire, il se peut. Je ne sais... Je ne suis point le confesseur du roi Charles. Je pris jadis les armes pour lui, comme pour le comte des Flandres et le roi d'Angleterre. Et s'il me demande, j'irai de même guerroyer chez les Grecs : contre bonne solde pour moi et mes chevaliers, je referai volontiers son service après la Croisade... Il est vrai que la piétaille, qui veut toujours un fauteur à ses misères, commence à parler laidement de Monseigneur Charles. S'il se trouvait assuré qu'il ait repoussé sa venue par volonté ou négligence, ce serait forfaiture et félonie. Pour l'heure, je l'ignore, et fais peu de cas de toutes ces falibourdes qui feraient rire mon cheval !... Mais ce que je sais, sire Jehan, " asséna le Prudhomme en levant un doigt accusateur vers le ciel, " je m'en vais à la fin vous le dire tout net : c'est une bien funeste inspiration qu'eût notre sire Louis de dévoyer la Croisade au pays de l'Emir de Tunis, alors que chacun croyait, en s'embarquant au port d'Aigues-Mortes, être en partance pour la Terre Sainte !"
- "Les mariniers génois, qui emportaient de bonnes lettres de change payables en Syrie, en ont fait une grosse querelle," remarqua Jehan d'Acre. " Quelle surprise pour tous, lorsque le roi nous avisa en Sardaigne de son secret dessein ! Il fallut au légat du pape déployer de bien beaux discours pour convaincre l'ost que cette destination n'était pas contraire au vœu de la Croix... Et s'il faut parler le vrai, sire Erard, je vous confie que nous avons été fort dépités, mon aîné et moi, de n'être pas de ceux auxquels le roi fit l'honneur de confier précédemment ses volontés... Nous sommes pourtant des Six Métiers de la Couronne et cousins de notre sire Louis, que nous n'avons guère quitté depuis l'âge d'enfance."
- "Voyez donc !" rétorqua le Prudhomme. "Pourquoi ce secret ? Je vous dis que si le roi tût son intention jusqu'en Sardaigne, c'est qu'il la savait propre à malcontenter les plus nombreux d'entre nous. J'ai bataillé longtemps en Terre de Promission, la défense de ce pays m'est fort chère, et il apparaît aisément qu'il n'y a aucun profit pour lui à ce que nous faisons là !.... En ce temps même, sire bouteiller, le Soudan11 y saisit les villes-fortes et les châteaux comme pièces d'échec ! Césarée, Jaffa, Antioche, Beaufort, Saphad et Arsur ont succombé en peu d'années. L'an passé, c'est à grand peine que les Chevaliers du Temple sont parvenus à défendre Saint-Jehan-d'Acre. Or je vous le dis : au jour néfaste où Acre tombera, ce sera la fin du Saint Royaume du Christ..."
- "Il semblerait que les Frères Prêcheurs aient abusé le roi par cette supposée conversion de l'Emir de Tunis à la foi chrétienne : le Sarrasin aurait seulement attendu la venue d'un grand ost devant ses murs, afin de paraître s'y résoudre par force et ne pas attirer sur lui la vengeance des autres princes païens..."
Erard de Vallery haussa les épaules autant que le lui permettait son harnois de guerre :
- "Etes-vous étonnés de cela ? A la Cour désormais, on ne peut faire ni vent ni pet sans la bénédiction des Prêcheurs !... Lorsque le roi Louis se soucia de convertir Païens juifs ou sarrasins à la Vraie Foi, il accomplit là une sainte besogne. Mais je redoute qu'il ait ici pris la lune pour une peau de veau !... Il devait bien plutôt connaître, ayant déjà passé Outremer, qu'en ces pays de sable on ne trouve ni profondes rivières ni forêts giboyeuses : car pour comble, après ce fâcheux retard que nous prîmes à Aigues-Mortes par faute de nefs, nous arrivons en Afrique en un été plus brûlant que cul de diable, et sans même nous pourvoir de viandes à suffisance pour un si grand ost !"
Le bouteiller remarqua, de l'air sévère et pénétré de qui ne méconnaît pas la portée de ses paroles :


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11 le sultan


- "En effet... Florent de Varennes, qui se vit confier la tâche de réunir les victuailles, m'a assuré que les deniers, pour ce faire, lui avaient été comptés au plus maigre : les réserves amassées en Sicile seraient assez pauvres. Pourtant, le roi n'a pas atermoyé à donner un beau trésor de monnaie à son neveu Edouard d'Angleterre, qui doit arriver tantôt, pour solder ses bannières… "
- " Et savez-vous combien lui donna-t-il ? " demanda Erard.
Jehan d'Acre hésita ; c'était si gros que d'autres ne l'avaient pas cru.
- " Il se peut… soixante-quinze mille livres parisis. "
Le Prudhomme ouvrit grand la bouche et ses sourcils disparurent sous le camail de tête de son haubert :
- "Foutre !" ne put-il que proférer.
Un lourd silence se fit... Ils déplaisaient aux deux barons de réprouver les actes de leur suzerain, mais il y avait pourtant apparence que cette Croisade avait été bien mal apprêtée. Il serait ensuite beaucoup jasé de ces soixante-quinze mille livres : ce trésor pesait autant que la moitié de la somme entière consacrée par Louis le Neuvième pour solder son ost...
Alfonse d'Acre n'entendait plus ces discours rageurs, que l'on aurait pu reconnaître, à quelques paroles près, dans la bouche de tous les gens d'armes, découragés et amers. Le comte d'Eu était à présent si las qu'il ne se sentait plus la force de déclore les paupières. Il ne tremblait plus, la douleur dans son ventre s'était soudainement éteinte et il se sentait pris dans une chape de glace qui refusait tout mouvement à ses membres; mais après des nuits et des jours à se consumer de fièvre, cette sensation était étrangement bienfaisante. On eut dit qu'il sommeillait. Il avait cessé de lutter... lutter contre qui, à quelle fin ? Il ne savait plus... Peu lui importait : enfin il était bien.
Jehan d'Acre se leva, les jambes gourdes. Ses chausses de maille lui pesaient, et la peau de ses cuisses comme de ses bras le brûlait : il sentait venir un nouvel assaut du feu Saint-Sylvain, cette méchante maladie de peau qui le tourmentait depuis plusieurs années. Il souleva la portière du tref et regarda au dehors... Cette journée était une des plus ardentes depuis le débarquement; il ne soufflait même pas de ce vent qui venait du désert comme sorti de la gueule d'un four. L'air tremblait de chaleur. Les hommes de pied gisaient, la langue grosse et sèche, sous les chariots; certains, malgré les ordres, étaient presque nus. Pour un camp de guerriers, le silence, pesant, était inaccoutumé. On avait dû interdire les frais souterrains de l'antique cité, où l'on avait poursuivi et tué, le vingt-quatrième jour de juillet, veille de la Saint-Jacques, les quelques défenseurs du petit bourg : avec une partie de l'ost ronflant sous terre, une attaque sarrasine aurait fait un bien beau carnage... Même Jehan d'Acre, ce jour-là, ne s'était pas appareillé de toutes les pièces de son harnois. Comment supporter le haubert de mailles ou la broigne aux anneaux de fer cousus ?... Sur le haut du corps, il ne portait que sa chemise de lin, son gambison de cuir épais, puis sa cotte de soie rembourrée brodée à ses armes - Brienne, Champagne et Jérusalem - et sur laquelle était cousue, à hauteur d'épaule, la croix d'étoffe rouge. Il n'avait même pas coiffé, non seulement le lourd heaume que l'on ne revêtait qu'au moment du combat, mais la cervelière de fer battu que l'on mettait ordinairement par dessous : autant s'enfermer dans une marmite et y cuire pour de bon ! Il n'y avait que le sire de Valleri, qui était plus qu'un homme, pour porter sans la moindre gêne, dans la fournaise des jours et l'inconfort des nuits, son harnois au grand complet, sans même omettre ailettes, cubitières, genouillères, et encore des plates de fer aux bras et aux jambes, nouveautés fort peu répandues. Pour cela aussi était-il unanimement admiré, et par des barons de bien plus haut parage que lui, tel Jehan "d'Acre" de Brienne.
Le Grand Bouteiller lança un bref coup d'œil sur la position du soleil : on était environ à l'heure de nones12; encore un long moment avant que la journée se termine et que l'on puisse sentir quelque fraîcheur... Puis il vit, tandis qu'Erard le rejoignait à la sortie du tref, un de ses écuyers se hâter vers lui, soulevant de la poussière à chaque pas. Alors seulement, sortant de ses réflexions, il remarqua que les hommes s'étaient dressés, échangeaient des regards consternés, et qu'un certain désordre montrait qu'une nouvelle assurément funeste se propageait de part et d'autre du camp.
- "Sire Jehan, sire Jehan !" lança le damoiseau, parvenant enfin devant eux, "le roi Louis a passé !"
N'ayant pas arrêté sa course, il partait déjà porter la nouvelle vers d'autres bannières. Le bouteiller, avant de laisser retomber la portière de toile, regarda Erard de Vallery : le vieux chevalier, fronçant les sourcils autant qu'il se pouvait, était ému... En cet instant on ne songeait plus à s'emporter contre le roi, Charles d'Anjou, les Infidèles, la Providence Divine ou le climat... Il n'y avait rien à ajouter, tout était accompli.
Jehan se retourna :
- "Avez-vous entendu, mon frère ?"
Nul ne lui répondit... La pénombre, après la vive lumière du dehors, l'empêchait de voir. Il s'approcha, suivi d'Erard. Alfonse n'entendait plus rien. Le Grand Chambrier du Royaume, en même temps que son suzerain, avait cessé de vivre.


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12) 15 heures


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CHAPITRE II

Lit de cendres

- "Aimé sire ! Comme déjà je me languis de vous..." pensait Pierre de Villebéon, Grand Chambellan du défunt roi, en sortant du pavillon où son seigneur venait d'expirer, entouré de sa parentée et de ses chapelains. La lumière blanche et crue lui transperça les yeux et la puanteur du camp le prit violemment à la gorge, le faisant vaciller; bien qu'il s'en défendit, il avait pris le mal, lui aussi... Sans doute aurait-il dû demeurer en prières devant le grabat couvert de cendres disposées en croix, où le roi Louis s'était fait coucher par pieux désir de mortification. Mais il ne parvenait pas encore à élever sa pensée vers Dieu pour Le supplier de prendre à Son côté l'âme si noble de cet homme qui L'avait aimé jusqu'au mépris de soi-même. L'esprit de Pierre de Villebéon, en cet instant, était simplement obscurci par le chagrin d'avoir perdu le seigneur qu'il avait loyalement servi en toutes choses pendant quatorze années, aux pieds duquel il avait dormi toutes les nuits où la reine n'était pas auprès de lui, ainsi que le voulait la coutume. Mais bien plus que le premier valet de la Couronne, bien plus même que le grand officier qui siégeait au Parlement et au Conseil, il était le plus fidèle instrument de la volonté du roi, celui qui rendait arbitrage à sa place, celui qui transmettait aux hauts hommes de la Chrétienté, voire aux papes, les désirs du suzerain de la France. Il était même celui qui osait aller tancer Monseigneur Charles d'Anjou de la part de son aîné Louis le Neuvième... Ainsi avait-il eu en charge les plus importantes missions, sans même en tirer gloire ni trésor : il était simplicité et probité, et résumait si bien son office en sa personne qu'il y avait beau temps qu'on ne le nommait plus que Pierre Le Chambellan... C'était un homme remarquable.
Le vaste tref du roi était planté au point le plus élevé du camp, sur une éminence de terre et de roc. De là, le Chambellan pouvait contempler devant lui la forêt d'abris de toile colorée, essaimés parmi les ruines de l'ancienne et formidable cité de Carthage, qui n'était plus qu'austères débris de murailles, vieilles citernes comblées, ronces et tas de pierres. Quelques maigres oliviers noirs et noueux, dont les fruits avaient depuis longtemps été dévorés, poussaient dans une terre ocre ridée de sécheresse... On pouvait voir aussi que le camp était en tous lieux souillé d'une fiente putride : celle d'un grand ost atteint de dyssenterie - et de Diable sait quoi encore.
Non loin du Chambellan, des coutilliers assis en cercle disputaient entre eux, le visage grave et des larmes dans la voix :
- "Depuis le début de cette Croisade, n'y a que mauvais présages", disait l'un. "J'en pourrais dire tant et tant..."
- "Et sais-tu ce qu'on va devenir, Hémart Gros-Parmi, à présent que notre bon roi est passé outre ?" 
- "Je ne sais, Enjorran du Bois", reprit Hémart; on pouvait voir que l'embonpoint qui avait donné son surnom à ce homme avait disparu. "Sans doute pas bonnes choses. Je ne gagerais pas un crocard13 sur nos vies..."
- "Et quel besoin avait le roi de s'en aller croiser, si vieux et dolent qu'il était ?" disait un troisième. "Il avait bien fait le Service de Dieu, au temps de nos pères."
- "Jamais il n'y eut un si bon roi au Royaume, pour les simples..." remarqua Gros-Parmi.
- "Par mes tripes ! Il faudrait que les barons nous donnent enfin quelques viandes à se fourrer en gueule !" se plaignit Enjorran en claquant de la langue. "Je n'ai jamais eu un si grand creux dans ma panse, même par temps de maigre moisson en mon pays... J'ai bien prié Monseigneur Saint 
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13 mauvaise monnaie, de même que la maille





Jacques mais il n'a point daigné, bien que je sois Croisé, faire pour moi le même miracle que pour le pèlerin de Vèzelay..."
- "Qu'est-ce donc que ce miracle ? Je n'ai jamais entendu cela..."
- "En vérité ?" se moqua Gros-Parmi. "Que fais-tu donc à messe, Chef-de-Fer ? Dors-tu ? Pinces-tu le fessart des pucelles ? Tout un chacun connaît ce conte-là !... Donc, c'est un pèlerin de la Magdeleine de Vèzelay, qui n'a plus un jour ni sou ni maille en sa bourse. Se lamentant bien fort, il s'ensommeille à la fin sous un arbre. Là, il fait le songe que Saint Jacques lui donne à manger. Lorsqu'il s'éveille, voilà-t'y pas qu'il trouve à son côté un beau pain de froment cuit sous la cendre ! Il en rend grandes grâces au bon saint... Alors le pélerin s'émerveille du grand miracle de ce pain, qui dès qu'il y mord, se refait aussitôt tout entier. Il en peut manger pendant quinze jours que dure son retour au pays..."
- "Par la coiffe-Dieu ! Que voilà pèlerin bien fortuné !"
- Hélas ! On ne peut tous les jours de Dieu se nourrir de miracles ! Il se peut que les saints n'ont point le loisir d'en faire pour tout Chrétien."
- "Alors qui nous remplira la panse ?…"
Il y eut un silence dubitatif.
- " Ah, misère de nous ! " ajouta finalement Hémart en se jetant du sable sur la tête. " Je vous le dis, compères : nous sommes tous bien maugis14 !"
Mais Pierre Le Chambellan ne prêtait pas attention à ces plaintes, comme il considérait sans le voir ce paysage immobile et torride que chacun s'était pris à haïr : les collines pelées bordant de part et d'autre le lac peu profond, séparé de la mer au Levant par une fine langue de terre nommé la Goulette. Elle était en effet percée par un étroit chenal, permettant ainsi aux navires d'aborder au port de Tunis. Derrière le Chambellan, au septentrion, s'étendait le rivage où s'implantaient la petite bourgade nommée aussi Carthage - que les Sarrasins appelaient La Marza -, une tour et un petit château assez fort. Et puis la mer, d'où parvenait, trop rarement, quelque brise apaisante. S'y trouvaient ancrées, côté couchant de la péninsule, les grosses nefs pansues des Croisés : tarides, chelandres, caraques, certaines pouvant abriter en leur flanc plus de cinq cent personnes. A leur bord s'hébergeaient les épouses et enfants des barons, avec leurs chambrières et servantes... Et devant lui, plein Midi, à l'arrière du lac, la merveilleuse et opulente cité de Tunis avec ses palais, ses jardins, ses marchés, ses minarets dont l'or scintillait au soleil, protégée par ses majestueux remparts de pierre blanche.
Mais le Chambellan ne la voyait pas. La tête enfiévrée et douloureuse, il laissait des larmes silencieuses se mêler à la sueur sur son visage émacié et bruni. Il y eut derrière lui un léger froissement d'étoffe et apparut alors à son côté la maigre personne d'Alfonse, comte de Poitiers et Toulouse, frère puîné 

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14 qui est poursuivi par l'adversité




du feu roi, seigneur vertueux et sage... et assurément l'homme le plus triste du Royaume.
Le comte arborait d'ordinaire une face morne et lasse, laidement tâchée de pustules, comme un homme que ne parviendraient jamais à égayer les quelques plaisirs que le Seigneur, en Sa miséricorde, accorde à Ses créatures en ce monde de douleur : honneurs, richesses et puissance lui causaient peu de joie, son épouse - qu'il ignorait - encore bien moins, et sa descendance aucunement car il en était dépourvu... Tout son être était à l'image de sa complexion : il avait la taille haute mais voûtée et ossue, la voix faible, le cheveu rare et l'œil sans éclat. A l'inverse de Louis Neuvième, il n'avait jamais été beau, mais en vérité ne s'en était guère soucié... Peut-être en sa jeunesse avait-il pu montrer quelque gaieté; mais à présent, avec son demi-siècle qu'il portait péniblement, nul ne se souvenait l'avoir entendu rire. Pour l'heure, son expression, impassible, était égale à celle de chaque jour; pourtant, le seul amour terrestre du comte Alfonse était le roi son frère, de même que sa seule passion était la Croisade, témoignage de l'ardente piété qu'il avait partagée avec lui.
Les yeux fixes, il murmura :
- "Il a nommé par deux fois "Jérusalem" puis a rendu son âme à Dieu..."
Pierre Le Chambellan eut un triste sourire :
- "Pauvre sire... Il n'aura donc jamais vu la Ville Sainte."
- "C'est la Jérusalem Céleste qu'il contemple à présent et tous, nous devons nous en réjouir pour lui."
- "Sans nul doute, Monseigneur", répondit Pierre. "Les soupirs sont pour nous, désormais privés de sa présence charnelle... Seul je dormirai, après avoir veillé durant tant d'années sur le repos du plus grand roi de la Chrétienté... Le saviez-vous, sire Alfonse, depuis que nous sommes en Afrique, maintes fois il m'a appelé, à la nuit, pour me questionner avec inquiétude : "Pierre, dis-moi donc, ai-je commis quelque faute ou manquement qui seraient mésaises à Dieu ?" Et si un remords perdurait en son âme, il s'agenouillait et priait le Seigneur de lui pardonner... Hélas! Ces dernières nuits, je me suis bien souvent tenu éveillé, mais ce fut pour l'écouter gémir des souffrances que sa bravoure ne parvenait plus à tenir en bride..."
Alfonse de Poitiers se taisait, car il n'avait pas coutume de livrer ses sentiments; aussi cet homme étonnait-il, la commune nature voulant plutôt que l'on s'épanchât sans honte. On respectait le comte, mais on ne l'aimait pas, notamment ses pairs de haut baronnage : il était en effet dénué de tout intérêt pour ce qui faisait les joies du chevalier, à savoir la guerre, les joutes, la chasse et les dames. On trouvait donc qu'il n'avait ni prouesse ni courtoisie, au revers de son frère le roi : bien que fort pieux et menant ces dernières années une existence des plus austères, Louis était toujours demeuré gai compagnon, moqueur et plaisantin même, à ses moments... Mais Pierre Le Chambellan avait appris à estimer le comte de Poitiers, ce seigneur volontiers bougon, tatillon et dépourvu de bienveillance, pour une qualité, essentielle au regard de ce serviteur de Louis IX : son absolu respect, en toutes occasions, de la volonté de son aîné, qui l'avait en retour étroitement chéri.
Le comte Alfonse paraissait avoir oublié la présence de l'autre. Un très lointain souvenir - pourquoi tout justement celui-là ? - venait de resurgir à sa mémoire : il se voyait, tout enfant, sangloter éperdument parce que le maître qui l'instruisait, comme il se devait l'avait durement fouetté, lui laissant les fesses et les reins tout sanglants. Et Louis, plus âgé et déjà roi, le prenait par l'épaule d'un geste de protection et lui déclarait gravement pour le réconforter : "Apaisez-vous, gentil frère. Fils de chevalier ne doit se plaindre d'aucune souffrance... Mais tout pleurnicheux que vous soyez encore, je vous le dis : vous serez le plus ferme soutien de mon trône..." Il soupira profondément, comme pour refortifier son courage, soulevant ses maigres épaules qui n'avaient jamais pu sans lassitude supporter le harnois de guerre.
- "Nous avons désormais bien de la besogne, sire chambellan, pour achever ce que mon frère commença. Il vous honorait de sa confiance, et je sais pouvoir me reposer sur votre loyauté", dit le comte en regardant enfin Villebéon, qui en cet instant luttait contre un des ces vertiges qui le prenaient soudainement depuis quelques jours et le menaient presque à la pâmoison. "Vivra-t-il assez pour cela ?" se demanda Alfonse à part lui. Mais ayant toujours été de petite santé, frappé même de paralysie en son jeune âge, le comte ne prêtait plus guère attention aux diverses infirmités dont il souffrait ; " le corps, cet abominable vêtement de l'âme ", aimait-il souvent répéter en citant saint Grégoire le Grand. Il ne savait pas que sur son visage se reflétait le même effort pour repousser encore un temps le mal qui sourdait.
- "Vous pouvez croire en mon dévouement, Monseigneur", répondit enfin Pierre Le Chambellan. "J'ai de même le grand désir d'accomplir la tâche que notre sire Louis me dévolut." Il était le principal ouvrier de cette Croisade et on pouvait en effet compter qu'il y épuiserait ses dernières forces. Mais étrangement, le chambellan ni le comte ne semblaient s'apercevoir que c'était au nouveau roi qu'il eut fallu dire ces nobles paroles...
Pas plus que leur suzerain tant aimé, ces deux hommes de foi ne verraient jamais Jérusalem.
Le camp bruissait comme une vague qui déferle; mais à mesure que l'on apprenait la nouvelle tant redoutée, le silence se rétablissait aussitôt, sans que bruits ni clameurs ne trahissent l'émotion ou l'inquiétude de chacun. C'était comme si après trop de lamentations, un nouveau malheur ne pouvait produire qu'hébétude et consternation... Le temps des épreuves, cependant, était loin de s'achever.
Pierre s'essuya le front du revers de la main, s'efforçant de chasser sa faiblesse. Il secoua les épaules : son corps sale et rongé de vermine le démangeait désagréablement. Nul n'avait pu se laver en étuves depuis le départ d'Aigues-Mortes. En second lieu après le manger et le boire, ces hauts seigneurs rêvaient d'un bon baquet d'eau chaude et odorante, ainsi que des mains d'une habile laveresse qui pour la plupart étaient celles de leur épouse... Se frottant comme il pouvait par-dessus son haubert gagné par la rouille, il se retourna, s'apprêtant à rentrer sous le pavillon, mais brusquement se figea :
- "Voyez la mer, Monseigneur !"
Encore lointaine mais déjà comptable, se profilait une forte flotte. Elle progressait vers la rive aussi vite que lui permettait le vent qui venait de se lever... Mais cet évènement ne semblait plus présenter, sur l'instant, grande importance; il fallait qu'un fâcheux désordre régnât dans les esprits pour qu'aucun guetteur ne soit venu crier l'arrivée de ces nefs si ardemment espérées.
Charles d'Anjou était enfin devant Tunis...
Le comte et le chambellan le regardaient approcher sans aménité.
- "Puisse Dieu lui pardonner ce qu'il a fait là", murmura Alfonse de Poitiers. Puis il pénétra sous le tref, suivi de Villebéon.
C'était par trop cruel; le roi Louis, que cette attente avait rongé, peu s'en fallait, autant que son mal, n'avait pas même eu le réconfort de voir arriver son frère... Après s'être fait désirer durant des semaines, Monseigneur Charles survenait à l'heure juste de sa mort.


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CHAPITRE III 

La faim de l'ogre


Une rapide galère, laissant à l'arrière les lourdes nefs abondamment chargées, cinglait vers le rivage, toutes voiles déployées. A ses flancs étaient solidement accrochés les écus des hauts hommes se trouvant à son bord, les bois fraîchement repeints luisant au soleil de toutes leurs franches couleurs. Tandis que les marins génois s'affairaient aux manœuvres, houssepillés en leur langue par le gouverneur de la galère, les gens d'armes achevaient de s'appareiller, se heurtant les uns les autres dans leur hâte.
Un homme de très haute taille aux deux mains gantées de mailles s'appuyait, la mine pensive, au garde-corps. Il arborait, par-dessus son haubert, une admirable cotte de soie cramoisie ornée à ses armes - semis de France au lambel de trois pendants de gueules - et dont les ourlets étaient rebrodés de fil d'or. Ceinture, baudrier et fourreau de l'épée étaient en cuir de cerf incrusté de gemmes étincelantes; dans le pommeau de sa lame se trouvait enfermée une précieuse relique de corps saint. A son front était ceinte l'illustre Couronne de Fer des rois normands de Sicile, en partie oeuvrée d'un clou de la Vraie Croix.
Charles d'Anjou regardait ainsi s'approcher les côtes africaines, sans joie outrée.
- "Enfin, bon Joffroy, touchons-nous cette terre infidèle où maintes prouesses pour Dieu nous attendent", soupira-t-il de la même voix profonde et mélodieuse qui appelait les hommes au combat ou chantait des lais courtois aux dames. Mais l'air rebuté de sa figure niait tout-à-fait ses si pieuses paroles.
Le chanoine Joffroy de Beaumont, chancelier au royaume de Sicile, leva haut la tête pour considérer le géant aux longs cheveux, à la mâchoire carrée, au nez droit, aux lèvres pleines, qu'il servait avec ruse et intelligence; l'œil pers brillait dans le visage aux contours très purs se détachant sur la mer. Etant clerc, tors et maigre, le chanoine enviait ce baron qui à son si haut parage, joignait une telle noblesse de maintien et une si grande force de lutteur, venue de quelques six pieds de haut et deux-cent livres de musculature. La race des rois de France, connue pour avenante, avait enfanté là son plus rayonnant fleuron... A peine pouvait-on observer, effets des copieux repas, le léger engraissement du bas du visage et les petits vaisseaux pourpres qui marquaient les joues; à peine la chevelure naturellement ondulée, aux teintes de blé mûr, s'était-elle ternie de quelques fils blancs. Même la légère cicatrice rouge qui suivait le contour de sa joue droite ne parvenait pas à l'enlaidir... A quarante-trois ans, Monseigneur Charles d'Anjou était toujours le plus beau chevalier de la Chrétienté.
Sortant soudain de ses pensées, il frappa violemment le bois du garde-corps de sa main de fer, arrachant quelques menues esquilles :
- "Tête-Dieu !... Sans cette Croisée, pour laquelle mon aimé frère me demanda aide et assistance, je serais à présent en Epire et en Morée!... Par la lance-Saint-Jacques ! Voici deux années que j'accommode toutes choses pour reconquérir l'empire de Constantinople, et j'en attends ces jours de bons fruits... Je me suis accordé avec le roi de Serbie et le césar de Bulgarie, qui se garderont désormais de porter secours aux Grecs, leurs frères en religion. En gage de leur nouvelle amitié, j'ai dorénavant la suzeraineté de la belle cité de Valona. Vous savez de combien de pesante monnaie fut pour cela allégé mon Trésor!... En outre, par ses accordailles avec Ysabel de Villehardouin, mon fils Philippe a titre de prince d'Epire et de Morée; les sires de Toucy et Chauderon, mes commissaires, ont déjà fait jurer l'hommage à ses villes... Oui-da, sire chancelier, je vous vois tordre le nez et je sais bien qu'à leur départ, elles sont aussitôt entrées en mauvaise rébellion : tout justement, Guillaume de Villehardouin, parâtre de mon fils, et ses bannières, leur font présentement sentir le fer pour leur montrer où se trouve leur devoir. Mais il est en trop petite compagnie pour soumettre le pays tout entier !... A la bonne heure, malgré l'envoi renouvelé de leurs émissaires, les Grecs n'ont encore fait aucun plaid15 ni accord avec mon frère le roi Louis. Pourtant songez un peu à cela, Joffroi : qu'adviendrait-il s'ils lui faisaient le serment, ainsi qu'au pape, de consentir à cette Réunion des Eglises si espérée ?... Vous connaissez la haute piété de mon frère, qui n'aime rien mieux que laver pieds de mendiants, baiser faces de lépreux, et convertir païens ou égarés ! Quelle belle joie serait pour lui de clore le Grand Schisme dont le peuple de Dieu est honteusement tranché depuis des siècles !... Par le chef-Saint-Martin ! Je vous dis que si je ne me rends point promptement en Orient, un temps aussi propice pourrait ne jamais reparaître !"
A ce discours enflammé, le chancelier Joffroy hochait calmement la tête : il connaissait au mieux ce qui faisait souci au roi Charles, étant celui qui menait sa diplomatie. Or, il était patent que cette Croisade contrariait hautement les desseins de son maître. Mais lorsqu'on était fils de feue la reine Blanche et frère du roi Louis, les plus pieux suzerains qui furent au royaume de France, lorsqu'on s'était déclaré le champion de l'Eglise Romaine en Italie contre les Souabe16 excommuniés, lorsqu'enfin on avait conquis la Sicile sous la bannière du Christ et grâce à la décime levée sur le clergé de toute la Chrétienté... il seyait fort mal de se dérober à une guerre sainte !


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15 traité
16 la dynastie de Hohenstaufen



Mais le chancelier avait entière confiance dans les talents particuliers de son roi : il savait qu'à sa façon habituelle, il tenterait de tourner les évènements à son profit :
- "Pour le moins, sire Charles, pourrez-vous après la Croisée rameuter quelques valeureux chevaliers francs, qui souhaiteraient mener de belles batailles en Grèce et y acquérir de nouvelles richesses."
- "Il se peut que oui", répondit le beau Charles plus posément. Il poussa un profond soupir et continua :
- "Joffroy, connaissez-vous l'ancien récit du sire de Villehardouin, l'aïeul de mon compère Guillaume ? Il conte comment il partit en l'an mille-deux-cent-et-quatre pour la Terre Sainte avec ses compagnons, puis comment ils se détournèrent tous de leur voie pour ravir Constantinople, ce qui fut le commencement de l'Empire franc. Quelle belle action de chevalerie !… " ajouta-t-il rêveusement. Puis il se rembrunit : " mais je ne crois guère qu'un tel fait se puisse revoir ici : on ne saurait dévoyer une Croisade dont mon frère Louis est le cheftain…"
Le comte d'Anjou gardait une mine maussade; Joffroy de Beaumont connaissait fort bien le naturel impérieux et dominateur de ce baron, qui allongeait le bras sur toutes les terres, richesses, hommages ou honneurs se pouvant capter en Occident comme en Orient, du fait des désordres ou guerres entre les possédants. La papauté même, qui lui avait donné la couronne de Naples et Sicile, tremblait à présent devant son trop puissant voisin : depuis deux ans que la plage de Naples avait bu le sang de Conradin, le dernier Souabe, décapité à l'âge de dix-sept ans sur ordre de Monseigneur Charles, celui-ci régnait sur son nouveau royaume par le fer et le feu...
Le chancelier n'ignorait pas non plus comment réconforter son maître :
- "Ayez quelque patience, sire Charles. Votre seconde Croisade contre les Infidèles sarrasins peut être fort profitable à votre renommée, à l'exemple de votre glorieux aïeul Charles le Magne, qui après avoir combattu vaillamment les Mécréants, porta couronne d'empereur d'Occident : vous êtes assurément destiné par la Providence à monter un jour proche sur le trône illustre de l'empire d'Orient..."
Le roi de Sicile se tourna vers son chancelier, son noble visage éclairé par un large sourire qui découvrait une denture sale, mais étonnamment intacte :
- "Maître Joffroy, il est peu chrétien et bien malséant d'éprouver ainsi l'humilité de celui qui s'en va accomplir le Service de Dieu !"
Joffroy baissa son long nez en manière de contrition, mais il n'était pas dupe. Monseigneur Charles, dont l'humilité n'était pas la vertu première, aimait plus que tout être comparé par ses proches à cet autre Charles qui comptait parmi les héros les plus admirés de la chevalerie franque depuis quatre siècles... Le comte d'Anjou se pensait sincèrement d'aussi haute valeur, et son ambition ultime n'était rien moins que la pourpre impériale. Déjà ses charlois, ostentatoires monnaies qu'il avait depuis peu faites frapper en son royaume, le figuraient en césar romain.
Aussi, il n'aurait pas convenu de servir petitement la louange à un tel homme; mieux valait ne pas craindre d'y aller à la truelle... Joffroy de Beaumont reprit :
- "Il n'empêche, beau sire roi, chacun sait que le Très-Haut vous regarde particulièrement et que la faveur céleste s'attache en tous lieux à vos pas. Par ma foi, si j'étais Dieu Notre Père - ce que je ne saurais, pour sûr ! - je crois que je placerais ma bienveillance et ma bénédiction sur toutes vos actions."
Charles approuva évidemment :
- "Assurément, mon bon... Il se trouve ainsi que petitesse ne me sied pas. En ce que je fais, je me veux toujours premier."
Ceci n'était pourtant pas présomption mais vérité : Monseigneur Charles faisait toutes choses du mieux qu'il se pouvait. Bâtissant chapelles et dotant facultés d'écoliers, il servait l'Eglise comme nul autre; protégeant Arts et Poésie, il composait lui-même avec talent de nombreux chants et mélodies ; il était fort prié d'amour par les dames, se vêtait somptueusement et joûtait comme le dieu païen de la guerre. Large et généreux avec ses vassaux, impitoyable avec ses ennemis, ce parangon de toutes les vertus chevaleresques dépensait à ses plaisirs et à sa gloire bien des trésors... Devant la volonté de cet homme-là, tout devait plier, chacun, y compris papes et rois, s'ingénier à le servir. Durant les quinze années qui devaient suivre la mort du roi Louis, Monseigneur Charles allait asservir la Chrétienté entière à ses désirs, et son premier serviteur ne serait pas moins que son suzerain le roi de France...
Joffroy de Beaumont regardait approcher le rivage, le sourire aux lèvres. En cet instant, il était heureux :
- "Sainte Miséricorde !" songeait-il, "est-ce bien là le vrai ?... Moi, puîné de petit baronnage, que le père mît en Clergie car il avait trop de fils, je m'en vais au jourd'hui, après avoir été le chapelain du pape, prendre ma part de la Croisade du Christ au côté d'un roi grand comme Alexandre et dont je suis le chancelier !... Soyez remercié, mon oncle Jehan Britaud, qui en vous élevant à la Connétablie de Sicile, m'introduisit, ainsi que mes frères, au service du roi Charles. Soyez béni, sire Dieu, pour votre bénignité. Puissé-je être digne des hautes tâches qui m'attendent encore!"
C'était un bien long entretien qu'avaient eu seuls Charles d'Anjou et le chanoine. Mais enfin l'escorte du roi, qui jamais ne le quittait, se reformait derrière lui, ayant achevé de se garnir en armure.
S'y tenaient tout justement le connétable Jehan Britaud, les dignitaires du royaume de Sicile, les clercs et chevaliers de la Maison du roi - qui ne comptaient aucun natif de l'île. Parmi eux se voyaient les frères de Joffroy de Beaumont : Dreux, maréchal, Guillaume, amiral, et Pierre, chambrier et comte de Montescaglioso. Comme le chancelier, ils étaient toute dévotion pour Monseigneur Charles.
S'y trouvaient aussi, parmi d'autres hauts hommes, Raoul de Courtenay, comte de Chietti, Hugues comte de Brienne et de Lecce, Philippe de Toucy, sire de la Terza, ainsi que le comte d'Athol, baron écossais, et Henri de Vaudémont, venu de Lorraine... Parmi la chevalerie de la Chrétienté, qui voulait se tailler fortune et fiefs affluait vers le roi de Sicile; à ses côtés, l'air semblait pénétrer plus vite dans la poitrine, la trame de l'existence se nouer avec plus de célérité. Sa flamboyante nature et sa largesse légendaire savaient susciter les dévouements : qui servait Monseigneur Charles se serait volontiers fait hacher pour lui.
- "J'ai grande hâte", dit-il soudain comme pour lui-même, "de contempler le noble visage de mon frère Louis... Je le sais usé et faible et crains qu'il ne pâtisse grandement d'une expédition de guerre."
C'était là la vérité de son cœur... Certes, Charles appréciait peu que son prudhomme de frère s'immisce en ses affaires : aussi, ne respectait-il ses avis que contraint et forcé et essuyait-il souvent son courroux. Certes, usait-il incongrûment du grand amour que le roi Louis portait à sa famille charnelle, afin de lui emprunter des trésors de monnaie qu'il omettait parfois de lui restituer... Mais son frère aîné était sans doute l'unique personne humaine, depuis vingt ans que leur mère était à Dieu, pour qui il éprouvait quelque chose comme du respect.
Cependant, la galère étant parvenue au plus près de la côte, on mouilla des nacelles où prirent place le roi de Sicile et son cortège. Tandis que l'on manœuvrait et que la rive approchait peu à peu, dans les barques commençait-on à échanger des regards interdits, car la plage restait entièrement déserte... Lorsqu'enfin Charles d'Anjou mit le pied sur le sable, les trompes guerrières de son escorte retentirent, annonçant solennellement son arrivée comme le voulait l'usage. Puis le silence s'installa de nouveau... Aucun son ne parvenait en retour; seuls les crabes, progressant comiquement vers l'eau, semblaient accueillir le fastueux roi de Naples et Sicile, vicaire général de l'Empire en Toscane et sénateur de Rome.
- "Foutre-Dieu !" jura-t-il, l'œil mauvais, sans se soucier de blasphémer ainsi le saint Nom du Seigneur, ce que son frère Louis Neuvième avait eu en horreur, "que signifie ?... Ne dirait-on point qu'ils ont tous péri ? Je vois ici un bourg, un castel et un campement au loin, mais aucun gent d'armes pour guetter à la mer ! Quelle est cette sorcellerie ?"
- "Sans doute, sire Charles, l'ost du roi Louis est-il présentement à batailler sous les murs de Tunis", dit alors en son fort accent germanique le comte de Vaudémont, dont la finesse d'esprit n'était pas le plus grand mérite.
- "Je m'émerveille, sire comte, de votre sagesse !" railla Charles d'Anjou, impatienté. "Où avez-vous pris que l'on puisse sans guet abandonner un camp d'ost ? Est-ce avec ce bel art de la guerre que vous perdîtes votre comté ?"
- "Que non pas !" répondit Henri de Vaudémont, gonflé d'indignation. "Vous savez bien que le duc de Lorraine, ce félon, me le déroba par honteuse traîtrise ! Que la lèpre lui mange la bouche ! Que les génitoires lui tombent en charogne !" éructa-t-il en crachant au sol.
- "Assurément, mon bon, assurément," concéda Charles, lassé... "L'Estandart !" reprit-il à l'adresse d'un de ses maréchaux, "allez vite voir ce qu'il advient en ces lieux qui puent comme le cul d'un lépreux !"
Mais alors vit-on soudain émerger d'une dune qui les avait dissimulés aux regards, trois hommes d'armes, la tête nue, la cotte grise de poussière, qui avançaient sans se hâter.
- "Que sont donc ces pieds-poudreux ?" s'étonna le connétable Jehan Britaud.
- "Pour autant qu'il s'agisse là de figures d'hommes, je les crois à mon frère de Poitiers", répondit Charles, interdit.
Parvenus devant le roi, les trois chevaliers, la mine lasse et peu hospitalière, s'inclinèrent sans trop de bonne grâce devant lui, tandis que le plus âgé disait avec des intonations poitevines :
- "J'ai pour nom Renaud, je suis sire de Pressigny en Poitou et chevalier de la Maison de Monseigneur Alfonse. Voici mon frère Guy, et mon fils Hugues."
- "Je vous connais, sire Renaud", dit Charles d'Anjou. "Mais par tous les saints, voilà bien des étrangetés ! Pourquoi vous trouvez-vous en si petite compagnie pour me faire accueil ? Où se trouvent les fils, le connétable, les maréchaux, les chevaliers du roi mon frère ? Pourquoi ne sont-ils point venus au devant de moi ?"
- "Pour les maréchaux, vous en voyez un, Monseigneur", répondit le sire de Pressigny sans trop de courtoisie dans le discours. "Je prends la suite de Gautier de Nemours, démembré par les Infidèles il y a trois jours de cela, alors que nous tentions de sortir du camp. Dieu le garde!... Pour les autres barons, il vous faudra pardonner leur défaut. Ils sont bien trop affligés, à c't'heure, pour vous faire un bel accueil..."
Guy de Pressigni, un basset noiraud et poilu à la figure sauvage, interrompit alors, pointant le doigt vers le camp :
- "Voyez-vous, sire Charles, le grand tref là-haut, après le bourg ? Le roi Louis gît là, tirant tout droit vers la mort ! Hâtez-vous, si vous voulez recueillir son dernier souffle !"
Entendant ceci, le roi de Sicile ne s'attarda pas un seul instant à questionner plus avant, mais lança aussitôt à son escorte :
- "Messires, accompagnez-moi, je vous prie", et se mit en marche à grandes enjambées.
Lorsque cette belle suite de nobles gens frais, gras et propres, eût dépassé les trois Poitevins aussi vite que l'on puisse courir en harnois de guerre - les clercs, à l'arrière, relevant leur cotte sur leurs pâles jarrets - le plus jeune demanda naïvement :
- "Pourquoi ce mensonge, mon oncle ? Le roi a déjà expiré..."
- "Eh mon gars !" ricana mauvaisement Guy de Pressigni, "qu'ils suent donc à leur tour, ces beaux seigneurs vêtus comme des pigaces17 ! Voici trop de temps que nous les espérons !" 
Lorsqu'ils eurent prestement dépassé les remparts du petit bourg, le comte d'Anjou et son escorte atteignirent l'entrée du camp. Alors ils virent les fossés et comprirent la raison de l'odeur putride qui assaillait les narines depuis la plage.
- "Jésus-Dieu !" s'exclama Joffroy de Beaumont, effrayé. "C'est mort et désolation que ce campement !"
- "Nous y entrons sur nos pieds", ajouta son frère Pierre. "Dieu veuille que nous en sortions de même !"
Le roi Charles se fit connaître des guetteurs, qui voyant ses couleurs lui permirent aussitôt le passage. Pressant encore le pas, il se fraya un chemin au milieu des pavillons, des chariots, des abris pour les bêtes, des gens d'armes qui le regardaient passer, hagards, comme s'ils n'avaient plus souvenir que pouvaient exister des hommes riches de santé, aux coûteuses parures et aux faces blanches dépourvues de saleté et de poussière.

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17 femmes parées outrageusement



Certains, le reconnaissant, l'interpellaient familièrement, avec cette liberté que se donne parfois dans la guerre une troupe d'hommes d'armes face à ses chefs :
- "Cul-Diable ! Le roi Charles ! Nous avais-tu donc oublié ?"
- "Du vin, Monseigneur, du vin pour un bon archer !"
- "Sire Charles ! Est-ce toi qui nous remmènera chez nous ?"
Soudain, une femme crasseuse et échevelée, portant un petit enfant nu et couvert de croûtes, se jeta à genoux en travers de sa marche, suppliante :
- "Votre merci, seigneur ! Du pain pour mon enfant !"
Le roi de Sicile décocha un coup de pied à la malheureuse pèlerine et continua son chemin. La femme avait reçu la chausse de mailles au visage et s'était pâmée, la joue sanglante, mais nul ne s'en soucia. 
Parvenu sur la hauteur du camp, il passa les précaires abris de grosse toile hébergeant les filles communes qui servaient aux plaisirs des chevaliers et serviteurs de la Maison du roi - chaque bannière possédant ainsi son bordel. En ces lieux toujours joyeux et bruyants, que même le pieux roi Louis n'eut osé interdire, régnait aussi un calme inhabituel.
Après cette longue marche sous l'ardeur du soleil, tout bonnement harassante pour un Joffroy de Beaumont, clerc frêle et plus jouvenceau, le roi Charles et son cortège pénétrèrent enfin sous le grand tref. Celui-ci était divisé en plusieurs chambres assez vastes par des tapis de hautes lisses suspendus. Mais on avait à ce moment-là bien de la peine à s'y frayer un passage, car s'y tenaient en nombre, disputant avec bruit des derniers évènements, les chevaliers et vassaux du roi Louis venus honorer son corps. Ils se turent soudainement, interdits et comme à la gêne, en voyant Charles, qui comprit alors qu'il arrivait trop tard. Il ne s'attarda pas à les saluer, s'excusant courtoisement :
- "Pardonnez-moi, messeigneurs. Plus tard je vous rencontrerai."
Il posa seulement la main sur la tête de son jeune neveu Robert d'Artois, qu'il appréciait particulièrement, et entra seul dans la dernière chambre de retrait.
Les visages de tous les assistants, agenouillés en prières, se tournèrent vers lui. Il put reconnaître son frère Alfonse, sa nièce Ysabel, dame blonde et mince, avec son époux Thibaud de Champagne, tous trois semblant malaisés et très las, son neveu Pierre d'Alençon, défait de chagrin, et Pierre Le Chambellan. S'y trouvaient aussi, marmonnant des oraisons, le confesseur du roi Louis, son aumônier et ses deux chapelains. Seul manquait le fils aîné du défunt.
Le salut qu'accorda Charles d'Anjou à cette noble assistance fut des plus brefs. Il se dirigea tout droit vers l'homme qui gisait à terre, et durant un instant ne reconnut pas son frère aîné : il y avait là un vieillard, la peau comme parchemin tendue à se rompre sur les os de la face, les mains sans chair jointes dans le geste de l'imploration; les paupières et les lèvres rentrées devenaient brunes. La maigreur de ce pauvre corps revêtu d'un cilice était effrayante... Dans un éclair de pensée, Charles eut la vision du roi Louis tel qu'il l'avait vu quatre années auparavant, avec cette inoubliable figure de prudhommie et de bonté sereine qui lui était particulière. Le géant comte d'Anjou, se jetant à terre, se déganta et toucha la main du mort : un peu de tiédeur lui restait encore. De sa voix profonde, il commença alors à sangloter et à se lamenter en se frappant les paumes, comme il était d'usage :
- "Hélas ! Gentil frère, beau suzerain, mon compère ! De si peu arrivé-je en ces lieux que je vous vois tout trépassé ! Maudite soit cette terre païenne qui cause votre fin !... Le plus tendre des frères qui put chérir un frère, le plus pieux roi que France eut jamais, pourquoi m'ôter ainsi votre bénigne direction ? Pourquoi la Providence cruelle voulut que je ne puisse pour le moins recueillir les dernières paroles issues de vos lèvres, le dernier regard que vous posâtes sur ce monde de douleur ?... Monseigneur Jésus-Christ ! Par merci recevez mon frère Louis en Votre Paradis. Nul n'a plus que lui mérité Votre Grâce, car durant son entière vie, il suivit la Droite Voie... Et vous, beaux neveux, pleurez ! Pleurez le grand roi qui fut votre père, car tous ceux qui l'accompagnèrent en devinrent meilleurs !"
Entendant ce beau discours funèbre, improvisé avec grand art, Pierre et Ysabel de France obtempérèrent et se remirent à sangloter. Mais le chapelain Pierre de Condé avait levé le nez de ses prières et fronçait mauvaisement le sourcil; se penchant, il chuchota à son voisin :
- "Que de feintes paroles ! Quand donc Monseigneur Charles se soumit-il de bon vouloir à la bénigne direction du feu roi ?"
Guillaume de Beaulieu, confesseur du défunt, répondit sur le même ton :
- "Jamais ! Il est bien louable à Monseigneur Charles d'honorer son suzerain mort, il eut été mieux encore de lui complaire lorsqu'il était vif ! Il nous fait là le chat mouillé !"
Le roi de Sicile reprit à l'adresse de ses neveux :
- "Où se trouvent vos frères Philippe et Jehan-Tristan?"
- "Oh, mon bon oncle !" répondit la reine de Navarre, qui dans son chagrin ne s'aperçut pas qu'elle parlait avant les hommes, "seul le Malin peut être cause de tant de tourments !... Tristan fut le premier à passer outre. Quant à Philippe, le mal le tient si fort que nous l'avons pressé de s'en retourner reposer sous son tref. Nous prions aussi pour notre nouveau roi."
- "Le temps des épreuves est sur nous", dit Charles gravement. "Mes prières rejoignent les vôtres, bonne nièce. Ainsi serons-nous entendus du Très-Haut... Mais plaise à vous de me conter la fin terrestre de mon frère."
- "Elle fut pieuse et digne comme Saint François", reprit la frêle Ysabel avec chaleur. "Quelle chrétienne résignation, quel souci d'autrui en ses paroles, alors même qu'il s'en allait souffrant !... Comme je le veillais, il me disait sans cesse que je ne devais nullement prendre soin de lui mais seulement de mon époux. Tant qu'il eut souffle et haleine, il m'énonça les devoirs d'une épouse vertueuse. Le saviez-vous, oncle Charles, il fit écrire ces derniers mois, pour Philippe son fils aîné, et moi, sa fille aînée, des enseignements de la plus haute piété, où l'on peut reconnaître sa droite instruction. Quel père prend autant garde à ses enfants ?"
- "Jusqu'à son terme", continua Thibaud de Champagne, le roi de Navarre, "il voulut œuvrer aux affaires de la Foi : il s'inquiétait beaucoup du devenir de la Croisade, et puis aussi des cardinaux de la Curie romaine qui tardent tant à désigner le prochain successeur de Saint-Pierre. Tout agonisant, ne m'a-t-il pas fait jurer d'achever promptement la bâtie du moustier des Cordeliers en ma ville de Provins ?... Et le jour d'hier, il accordait audience aux envoyés des Grecs..."
- "Aux envoyés des Grecs ?" interrompit brusquement Charles d'Anjou. "Que voulaient donc ici ces Griffons18 ? Contre quelle faveur, quel serment quémandaient-ils son alliance ?"
- "Votre merci, mon frère", intervint alors Alfonse de Poitiers. "Louis n'est pas expiré d'une heure et son corps nous assiste toujours... Apaisez-donc l'ardeur de votre curiosité. Ce temps est à la prière."
Un lourd silence tomba sur les assistants. Les deux frères, que tout opposait, ne s'aimaient guère... Charles enfin se leva, un pli de dédain à la bouche :
- "Priez, Alfonse. Vous faites cela au mieux. Face à vous, je suis bien gros mécréant. Mais pour moi, qui dois me soucier de la Croisade, je ne puis m'abandonner aux prières. Cet ost, à en juger à première face par ceux qui le commandent, et par le nombre de pourrissantes charognes qui nous empuantissent, se trouverait ici en bien mauvais charroi... Mes bons frères", continua-t-il à l'adresse des chapelains", j'ai foi en vous pour prendre soin comme il faut de l'âme du roi Louis, ainsi que de son corps. Je vous donnerai sans tarder des ordres appropriés pour les funérailles." Puis il sortit de la chambre.
Alfonse de Poitiers grimaça :
- "Voici bien mon frère, avec sa bombance coutumière, qui de son propre chef se baille le droit de commander tout-un-chacun... Quelle impudence !"
Thibaud de Navarre répliqua d'une voix lasse :
- "Votre pardon, mon oncle : vous dites vrai. Mais Charles me semble bien le seul, à cette heure, à pouvoir sauver l'ost de l'anéantissement et de la honte."
- "Votre Charles", intervint librement Pierre Le Chambellan, "est un ogre qui si l'on n'y prend garde, dévorera cette Croisade toute crue !"
Le comte de Champagne haussa les épaules sans répondre; il se sentait trop faible pour disputer de cela en un pareil moment.
- "Cher sire", songea-t-il en regardant le feu roi, "ce temps était bien inopportun pour nous quitter..."
Après avoir civilement salué les chevaliers présents, le roi de Sicile sortit du grand tref, suivi de ses gens.
- "Joffroy", lança-t-il aussitôt à son chancelier, "faites-moi quérir le trésorier de la Croisée : il me faut connaître ce que mon feu frère gardait en ses coffres... Des émissaires grecs sont venus ici le jour d'hier; vous tenterez de même d'apprendre quelles furent leurs paroles avec le roi Louis... Pour vous, sire Jehan Britaud, vaquez par tout le camp et voyez en quelle condition sont les bannières... Guillaume", continua-t-il pour son amiral, "veillez, lorsque les nefs seront arrivées, à débarquer et installer nos gens... Pour moi," finit-il en avisant un pavillon proche portant les fleurs de lys, "je m'en vais saluer le présent roi de France."

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18 surnom donné aux Byzantins et aux Orientaux en général

 

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Le roi Philippe le Troisième, entouré de ses chevaliers, de son chien favori et de ses valets à servir, dont l'un tentait à ce moment de lui épouiller la barbe, gisait sur sa couche, luttant contre les fièvres mêmes qui avaient tué son frère et son père. On n'eut pu dire qui, du chagrin ou de la maladie, altérait le plus son noble visage au nez aquilin, pour l'heure tragiquement mince et creux. Les breuvages d'herbes cure-fièvre, comme les saignées journalières, semblaient peu efficients pour sa santé et chacun craignait pour sa vie terrestre.
Ses gens s'inclinèrent, et un faible sourire l'éclaira lorsqu'il vit avancer à lui le roi de Sicile :
- "Dieu soit béni ! Oncle Charles ! Que j'ai de joie à voir votre belle face !..."
- "Bon neveu", dit Charles en le baisant sur la bouche, "puissiez-vous tantôt vous mieux porter et vous curer de ce maudit mal de l'ost !... Vous me voyez bien marri de la perte qui pèse aujourd'hui sur notre lignage, mais j'ai grand honneur à me trouver votre vassal."
- "Hélas, mon oncle", gémit Philippe, "je n'eus jamais souhaité devenir roi par le trépas de mon père ! C'est advenu trop tôt... trop tôt en vérité."
Charles d'Anjou haussa hautement le sourcil :
- "Trop tôt ?... Or çà, Philippe, votre père était un viel homme et vous, avec vos vingt-cinq années, n'êtes plus un jouvenceau sans poil ! La destinée commune commande que le fils succède à son père, pour masure de serf comme pour fief ou couronne !... Nul n'ignore que vous chérissiez fort votre père, ce qui vous fait honneur, mais pardonnez-moi de vous dire, à la franche, cette parole : le temps n'est plus où il vous admettait en sa chambre à dormir et vous contait la vie des saints glorieux en Paradis !... Vous avez bonté et piété au cœur, vous êtes courageux de votre corps, soyez donc ferme en votre âme, comme notre aïeul Philippe le Conquérant dont vous avez hérité le nom. Pensez que votre père, qui vous regarde d'En Haut à présent, juge votre conduite. Soyez digne de lui."
Un bel homme brun, encore assez replet malgré les privations, s'avança alors, comme pour mettre fin à cette diatribe, et salua le roi Charles :
- "Féal, Monseigneur."
Charles d'Anjou reconnut alors sans plaisir Pierre, sire de La Brosse en Touraine, chambellan de Philippe et désormais du Royaume.
- "Salut à vous, sire chambellan", répondit Charles avec quelque dédain, "puisque malgré votre petit parage, vous voici haut serviteur de la couronne... Vous réconforterez comme il faut, me semble-t-il, notre jeune suzerain, car chacun sait l'insigne honneur qu'il vous fait de vous chérir quasiment comme un frère aîné."
Comme tous les grands barons, Charles d'Anjou ne prisait guère cet homme-là : de très bas lignage, porté au plus haut du service royal par la puissante caste des valets tourangeaux de l'Hôtel du roi, cet ambitieux savait tirer gros profit de l'estime où le tenait Philippe de France, sur lequel il avait un étrange pouvoir.
Pierre de La Brosse s'inclina sans paraître remarquer ce mépris si peu voilé... Peu lui importait, en vérité. Il était certain de l'amitié de son seigneur et savait son heure venue, car à lui seul, mieux même qu'à son confesseur, ce fils de France, fort et beau mais timide comme un nonnain, osait découvrir son âme.
- "Comment se porte votre épouse, Philippe ?" demanda Charles.
- "Assez gaillardement, je crois," répondit le roi, vaguement étonné de cet intérêt. "Elle demanda comme ma sœur Ysabel à quitter la nef où elle s'héberge pour venir au camp prendre soin de mon père et de moi, mais je ne l'ai pas voulu car elle est grosse à nouveau."
- "C'est une femme de bonne race. Je m'en irai tantôt la saluer... Or donc, beau neveu, entendez-moi bien : les affaires de la Foi et de nos royaumes, à qui nous appartenons, exigent sans tarder que nous décidions sur de nombreuses matières... De prime, il nous faut dès le jour de demain tenir conseil avec nos chefs de bannière quant aux actions de cette guerre, qui me semble peu avancée en progrès. Pour vous, devez-vous sans délai mander les barons ici présents à l'hommage, que je serai honoré de vous rendre. Puis, envoyez diligeamment de bonnes lettres aux deux baillistres et lieu-tenants de votre royaume, Mathieu de Vendôme et Simon de Nesle, pour les instruire de votre avènement et les confirmer en leurs droits et charges. Il serait bon que le même messager emporte une belle et pieuse harangue à lire à la clergie comme au baronnage et aux manants de France, glorifiant votre défunt père et commandant pour le salut de son âme - qui pour moi ne fait nul doute - les prières attentives de chacun... En outre devez-vous songer que vous pouvez périr à votre tour, comme tout-un-chacun, comme moi de même, s'il se peut", continuait Charles, resplendissant de santé. "Faites donc écrire votre testament, pour lequel vous désignerez de dignes exécuteurs - dont je serai -, ainsi qu'un ordre de régence, car vos fils ne sont présentement que des poupons. Le droit des fiefs veut que le Royaume soit donné en garde à votre frère puîné Pierre, mais le sens commun commande qu'il soit assisté en sa haute tâche par des parents de bon savoir, tel moi, Charles, sans chercher plus avant... Mais vous me direz sans doute : et mon frère Alfonse ?... Chacun sait qu'il est de faible santé : il se peut qu'il vaille mieux lui épargner de tels tracas et lassitudes..."
Chapitré comme un enfant, étourdi sous ce flot de paroles, la tête embrumée, l'estomac nauséeux et les entrailles douloureuses, Philippe tâchait de garder ouverts ses grands yeux bleus et ne savait que répondre.
- "Je sais bien ce que vous pourriez me faire valoir", reprit Charles d'Anjou avec la même vivacité, et tandis qu'il discourait, il ne cessait de parcourir à grandes enjambées les tapis de laine, auxquels ses longs éperons d'or arrachaient à chaque pas quelques brins. "Vous êtes fort malade et avez grand besoin de repos. Pour le présent, contentez-vous donc de conserver votre personne à notre affection. Je m'en vais veiller à toutes choses et ordonner ce qu'il faut..."
A cet instant Eudes Poillechien, jeune chevalier de la Maison du roi Philippe, pénétra sous le tref :
- "Monseigneur Philippe !... Féal, sire Charles... Monseigneur, voici bien des gens qui s'en arrivent en même temps : deux nefs ont accosté. L'une porte des émissaires du Khan des Tartares, l'autre des envoyés du roi chrétien d'Arménie. Ils demandent tous à être reçus par le roi. Que leur dit-on ?"
- "Vous leur dites, messire, que je les verrai tantôt, et en m'attendant faites-leur prendre un peu d'aise", répondit le providentiel comte d'Anjou. "Je vous délivre aussi, bon neveu, de ces lassantes entrevues... Ne m'en remerciez point : il sied que dans votre posture, je porte aide et secours au fils aîné de mon défunt et aimé frère... Sire chambellan", continua-t-il à l'adresse de La Brosse, "puisque votre office désormais le veut, vous manderez le Grand Conseil ainsi que tous les chevaliers bannerets pour le jour de demain, puis vous ajournerez les vassaux de votre roi à l'hommage pour celui d'après-demain... Allez, Philippe, reposez à présent. Je vous ferai porter des victuailles à foison : vous pourrez vous morfailler et rebâtir vos belles forces. Je m'en vais de ce pas planter mon tref", dit pour finir le roi Charles, tout comme s'il plantait son tref lui-même. "Vous aurez un grand règne, mon neveu."
Et tournant les talons en un bel envol de sa cotte cramoisie, il sortit, affairé, impérieux et magnifique.
Philippe tendit le cou pour le suivre du regard puis s'effondra sur sa couche de lin, les yeux clos. Une sueur âcre emperlait son front, et l'odeur nauséabonde de son grand corps, pour l'heure si faible, lui venait par bouffées aux narines dès qu'il esquissait un mouvement. Ses cheveux couleur châtaigne étaient collés de crasse et sa barbe, infestée de vermine, le démangeait sans cesse. En cet instant, il n'avait ni plaisir ni gloire à être le roi de France, le royaume le plus grand, le plus riche et le plus peuplé de la Chrétienté.
- "Ami Pierre !" appela-t-il.
Le chambellan Pierre de La Brosse se pencha à son chevet, rapide, chaleureux, indispensable.
- "Pour vous servir, seigneur, je suis à votre côté."
Les autres serviteurs du jeune roi s'éloignèrent. Ils savaient qu'à l'opposé des usages, Philippe aimait à s'entretenir seul avec son chambellan; c'était une coutume qu'il avait prise depuis qu'ayant atteint les dix ans et l'âge d'avoir son propre Hôtel, La Brosse, de quinze années son aîné, était entré en son service, prenant soin de lui, non même comme un père, mais comme une mère bienveillante et indulgente. Il était devenu la seule personne à ne pas faire honte au petit prince besogneux, aimable et sans génie, de ses faiblesses et insuffisances, alors que tous à la Cour glorifiaient son défunt frère aîné qui eut dû un jour être roi... Souvent le roi Louis lui faisait grief de cette intimité, répétant : "Beau fils, quittez donc cet air de complot : vous offensez vos autres serviteurs."
- "Mon compère", continua Philippe d'une voix défaite et pressée, "sans doute est-ce péché, mais il me vient la pensée que mon âme n'est pas assez haute pour la tâche qui m'est dévolue par Dieu... Je me sais avoir moins de mérites que mon père, et me voici qui dois ceindre sa couronne, siéger sur son trône, commander à ses vassaux, décider en toutes choses en son lieu et à sa place... Honte sur moi ! Je ne suis que faillance... Je sais que du Paradis des Justes, il regardera toutes mes actions, et cela m'est un grand tourment. Ne m'a-t-il point souvent dit, parlant du temps où je serai le roi : "j'aimerais mieux qu'un Escot vînt d'Ecosse et gouvernât le peuple bien et loyalement à ta place, si tu devais ouvertement le mal gouverner..."
Il s'interrompit, manquant de souffle... Cette dure sentence, que le feu roi répétait à l'envi, avait grandement impressionné Philippe : les Ecossais passaient pour gueux et barbares, allant au combat sans armure de corps et égorgeant honteusement les chevaliers anglais qu'ils capturaient sans demander rançon, au mépris de tous les usages de la guerre.
- "Beau doux sire, tu as trop d'humilité", répondit La Brosse sur ce ton familier dont il usait quand il pensait que personne ne les entendait. "Moi, Pierre, ton serviteur et compère, je connais tes mérites et puis te dire une parole de vérité : le roi est image de Dieu mais le métier de couronne s'apprend comme tout autre, et aucun homme ne pêche jamais... Garde-toi plutôt des discours de ceux, si hauts et sages soient-ils, qui faisant mouvoir la bouche morte du feu roi, voudront te dicter ta conduite. Tu es seul roi de France voulu par Dieu... Cependant, toutes les fois où ta couronne te semblerait trop pesante, je serai toujours là, si Dieu veut, pour t'aider à la porter..."
Philippe saisit la main de l'autre et la serra : 
- "Mais reverrai-je en ce monde mon royaume ?... La mort, qui a déjà pris tant de mes parents, m'attend bien près. Mon père me dit poutant de remercier le Seigneur pour toutes les épreuves qu'Il nous envoie..."
La Brosse baisa la main tremblante de son roi et répondit comme une évidence :
- "Tu vivras. J'y mettrai bon soin."
- "Grand merci, mon compère... Ecoute donc ce que je pense à présent : si je regagne la France vif et droit, je voue de ne plus joûter, de me mortifier, de porter un cilice. Je voue de m'en aller péleriner les pieds nus à Notre-Dame du Puy et d'y prier pour le salut de mes père et frère."
- "Je t'y accompagnerai, mon seigneur, et ferai oraison pour mon pauvre Guillaume."
Le frère cadet de La Brosse, panetier19 de Philippe, avait en effet passé quelques jours plus tôt.
C'était un beau sacrifice que le vœu prononcé par le jeune roi, car malgré la rigide et austère éducation de Louis IX, qui souvent ne dédaignait pas instruire lui-même ses enfants, Philippe avait une grande et véhémente passion pour les joutes et tournois d'armes, que le feu roi avait interdit dans le domaine royal.
Le roi Philippe ignorait encore qu'avant de siéger en son Palais de la Cité de Paris, il lui faudrait prier pour bien d'autres membres de son lignage...
Et durant ce temps de douleur, sur une nef ancrée non loin, il était un petit enfant fort blond, aux immenses yeux pâles, qui sanglotait à s'en étouffer parce que sa nourrice ne faisait plus de lait et qu'il avait vraiment trop soif. Il avait deux ans tout juste... Son nom de chrétien était aussi Philippe, mais comme il avait un merveilleux visage, viendrait un jour proche où on l'appellerait le Bel.


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19 officier royal ayant juridiction sur les boulangers

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