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Sabrina Ducrocq: Freithnen
(L'étoile double de Freithnen,
suite)
Prologue
Le palais d'Osméa
était plongé dans le silence cette froide nuit de Meroth, quand
retentit un hurlement de forcené, qui réveilla de nombreux domestiques
et les membres de la famille royale. Des chandeliers et des torches s'allumèrent
dans les instants qui suivirent et une femme blonde sortit précipitamment
de sa chambre et s'élança dans le couloir. Elle rejoignit un attroupement
de laquais qui n'osaient entrer dans la chambre d'où provenaient les
cris.
- Mais poussez-vous ! s'exclama la femme en écartant les soubrettes effrayées.
- Votre Altesse, votre frère…Est-ce… ?
Innko Alisma de Werlynd ne répondit pas et entra précipitamment
dans la pièce. Il faisait une chaleur étouffante. Le spectacle
qui s'offrit à sa vue la terrifia.
Son frère Isthar vacillait sur ses jambes, face à un feu d'enfer.
Torse nu et ruisselant de sueur, il se tenait le front de ses deux mains et
poussait des hurlements de douleur déchirants. Il ne sembla même
pas sentir une présence étrangère dans sa chambre.
Innko plaqua une main sur sa bouche, horrifiée. Elle ne l'avait jamais
vu dans un tel état. Elle s'approcha de son frère, les larmes
aux yeux.
- Isthar… Je t'en prie, calme-toi…
Il ne l'écoutait pas, ou plutôt, ne l'entendait pas, pris dans
son délire fiévreux. Il gesticula pour ne pas qu'elle le touchât,
et tituba en arrière jusqu'à son lit, tout en ne cessant pas de
hurler à pleins poumons. Des larmes dévalaient son visage crispé,
il souffrait comme un malade à l'agonie. Il s'écroula sur son
lit en s'agitant dans tous les sens, et ses plaintes devinrent plus audibles
tandis qu'il s'épuisait lentement.
- NOOOOOON !! LÂCHE-LA !! REVIENS !!! ARATHÉA !!
Il gueula son nom avec une telle détresse et une telle puissance que
sa voix se cassa.
Innko était désemparée, elle se sentait inutile comme jamais.
Elle tenta de l'apaiser mais il refusait tout contact et se débattait.
A regrets, elle sortit de sa chambre, transperça la foule des valets,
et courut jusqu'à la chambre contiguë à la sienne. Elle allait
frapper quand la porte s'ouvrit. Un jeune homme à la peau mate et aux
longs cheveux noirs en bataille lui lança un regard triste. Il était
uniquement vêtu d'un pantalon de cuir.
- Allez vous recoucher, je m'en occupe, murmura Fijtri en se rendant dans la
chambre d'Isthar.
Il se rendit compte de l'étendue des dégâts lorsque le souverain
se traîna, en larmes, jusqu'à sa fenêtre grande ouverte.
- 'Théa… hoqueta-t-il en sanglotant. Tu me manques…
- Isthar.
Le roi ne sembla pas entendre l'appel du shaman et entreprit maladroitement
de grimper sur sa fenêtre. Mais il était dans un tel état
d'épuisement qu'il n'y parvint pas, et cela fit redoubler ses larmes.
Fijtri s'avança et prit Isthar par la taille, mais le roi s'y opposa
de toutes ses dernières forces.
- Laisse-moi, 'me manque trop… Veux la rejoindre…
Faisant fi des convenances, Fijtri s'arc-bouta et réussit à faire
tomber le roi sur son lit, d'un mouvement brusque. Il détestait avoir
recours à la violence, cependant dans le cas présent, c'était
la seule échappatoire.
Il força Isthar à s'allonger et bloqua ses poignets avec ses mains,
en s'asseyant à côté de lui.
- Laisse-moi…
Il se mit à sangloter de nouveau. Il avait l'air si malheureux…
- Elle ne reviendra plus… Mon amour… C'est fini… J'aurais dû crever à
sa place ! hurla-t-il soudainement en s'agitant. DIS-LE, FIJTRI ! DIS-LE !
Le cœur serré, Fijtri ne répondit pas et avisa une carafe d'eau
sur la table de chevet. Il lâcha prudemment un des poignets du jeune homme,
se saisit du broc et renversa un peu d'eau sur son visage en sueur. Il posa
sa main libre sur le front moite du roi, et murmura des incantations à
voix basse. Quand il retira sa main, ses muscles parurent se détendre,
Isthar ferma les yeux et sa tête tomba sur le côté. Fijtri
le lâcha complètement et alla chercher un linge propre qu'il humecta
et posa sur le front du souverain.
- Merci, murmura la voix d'Innko qui venait d'entrer, tremblante. Je ne l'avais
jamais vu ainsi. Il m'a fait peur.
Fijtri hocha la tête, mélancolique. Il avait pu ressentir tout
le désespoir du jeune roi, et c'était dans de tels moments qu'il
détestait son don d'empathie, qui l'anéantissait un peu plus chaque
jour.
- Il va dormir cette nuit, et toute la journée de demain, annonça
le shaman en s'accoudant à la fenêtre.
Il avait trop chaud, ses cheveux longs collaient à son dos en sueur.
Innko le remarqua et alla atténuer le feu avec un peu d'eau.
- Vous semblez exténué… Allez vous recoucher, je le veillerai…
Fijtri ne répondit pas, absorbé dans la contemplation des étoiles.
Il balaya la voûte céleste des yeux avant de trouver celle qu'il
cherchait.
Pour lui, elle brillait plus que les autres, cette Étoile Double de Freithnen.
" Tu sais que j'ai
très envie de te tuer ".
C'est la première chose qu'elle m'a dite, lors de notre rencontre mouvementée.
J'avais affaire avec Arao, pas encore avec Arathéa…
Il jeta un coup d'œil à Isthar, qui dormait profondément. Des larmes perlaient toujours aux coins de ses paupières. Fijtri secoua la tête, dépité.
Malgré ton caractère complexe, malgré tes hésitations et tes cris de détresse, tu as agi comme un héros… Tu as sauvé ton grand amour, au péril de ta propre vie… Et tu n'y as même pas survécu… Le premier et dernier combat que tu as perdu…
Il eut du mal à ne pas pleurer. Il pinça les lèvres et releva le visage vers le firmament. Il s'était promis de ne plus penser à elle, il avait cru pouvoir ne plus évoquer cette douloureuse perte… En vain…
Tu as pris une telle place dans nos vies… Tu nous as laissé un vide immense, un vide que rien ne pourra jamais combler… Je t'avais enfin retrouvé, toi, mon âme jumelle, et tu as si vite disparu… Ces mois passés à tes côtés m'ont révélé, tu étais la seule personne qui ne me rejetait pas et me prenait comme j'étais réellement…
Il se tourna en entendant
Isthar marmonner dans son sommeil forcé. Il ne comprenait pas exactement
ses propos, néanmoins il pouvait deviner quel en était le sujet.
Le souverain s'agita un peu en tendant les mains devant lui, elles retombèrent
mollement sur le lit la seconde suivante.
Fijtri se détacha de la contemplation du ciel et s'assit à côté
d'Isthar. Il prit sa main et la serra fortement, les yeux fermés.
Isthar se calma instantanément et cessa de gémir dans son sommeil.
Fijtri soupira et lâcha sa main désormais inerte. Il ramena ses
cheveux sur une épaule, pour que la légère brise nocturne
rafraîchît un peu son dos moite.
Si seulement à mon tour je pouvais plonger dans un sommeil onirique uniquement peuplé de rêves magiques, je crois que j'y resterais jusqu'à ce que mon chagrin disparaisse, jusqu'à la fin des temps…
Innko se laissa glisser
le long de la porte de la chambre d'Isthar, désemparée face à
son profond désespoir. Il faisait ces crises récemment depuis
la mort de la jeune fille, cependant celle-là avait été
plus violente que toutes les précédentes. Cela faisait un mois
que le drame s'était déroulé sous les yeux d'Isthar. Un
mois qu'il ne dormait plus.
Elle était impuissante, malheureuse, désespérée.
Elle espérait son prompt rétablissement, un retour rapide à
la joie de vivre… Elle voulait retrouver son frère tel qu'il était
avant qu'il ne rencontrât l'amour véritable. Cette pensée
était égoïste mais légitimée par la peine qu'elle
avait de le voir ainsi torturé. Isthar était devenu un tout autre
homme, un être dont les yeux ne s'illuminaient plus, dont le sourire n'éclairait
plus le visage, un homme que le goût de vivre avait quitté.
Comment pouvait-on faire dépendre son bonheur d'une autre personne ?
Pourquoi la perte de cet être cher à son cœur l'avait-il plongé
dans un délire sans fin ? N'y avait-il rien en dehors de sa tristesse
qui pût l'inciter à s'échapper de sa lugubre réalité
?
Non… Non, il n'y a personne d'autre pour lui… Pas même moi ou notre père… Il n'y avait qu'Arathéa pour Isthar. Uniquement elle.
***
Chapitre 1
Certaines braises ne veulent pas s'éteindre
Le grand chambellan du palais
royal tira le loquet de la porte de la salle du trône, quand une voix
l'interpella. Il se retourna, mais ne distingua pas bien la silhouette de son
interlocuteur.
- Laisse, Chambellan. Je vais travailler encore un peu, fit une voix grave.
- Ah, votre Altesse…Bien entendu, je suis navré, je pensais que vous
étiez éreinté après cette harassante journée…
- Tu penses juste, Chambellan, fit Isthar de Werlynd d'une voix douce. Cependant,
j'ai des choses à faire. Laisse-moi maintenant.
Isthar attendit que l'homme eût tourné les talons, et il pénétra
dans la salle du trône récemment reconstruite. La salle ne comportait
plus qu'une table de bois grossier où siégeaient les conseillers
qui n'avaient pas péri dans l'incendie…La lumière de la pleine
lune traversait les vitraux décolorés, créant des ombres
mouvantes sur les dalles bleues.
Isthar arpenta la pièce, l'écho de ses pas réguliers égrenant
le temps comme une clepsydre. Il contempla le fauteuil royal d'un air indifférent.
Le symbole du règne, de la domination, du pouvoir…
Il vit volte face et prit place à la grande table. Sur les sièges
au dos de métal avaient été gravés les noms de ses
conseillers. Il les lut l'un après l'autre, dans un murmure à
peine audible.
Lius, mort, tué par un soldat. Olmi, mort par asphyxie, enfermé
dans son bureau. Garo, infirme à vie. Refurthal, en vie grâce à
son épée. Aldin Bor…
Son cœur se serra.
Aveugle… Personne n'est sorti indemne de ce carnage…
Isthar se leva et sortit de la salle du trône. Il grimpa au dernier étage
du palais, et s'enferma à double tour dans sa chambre.
- Maître…
Isthar sursauta. Une jeune soubrette alimentait un feu malingre.
- Je…J'ai bientôt fini, s'excusa-t-elle en montrant une bûche de
bois sec comme une preuve.
Isthar ferma les yeux.
- Va-t-en.
- Mais, maître, vous allez avoir froid…
- VA-T-EN TE DIS-JE !! hurla Isthar en ouvrant la porte comme un sauvage.
La jeune fille lâcha le bois et s'en alla à toute vitesse. Isthar
la regarda dévaler les escaliers, elle était particulièrement
effrayée.
Il s'assura de prime abord qu'il ne restait dans la pièce ni laquais
ni servante, puis s'enferma soigneusement.
Il prit place à son bureau, recouvert de paperasses, de cartes et de
stylets. Il voulut écrire, mais il ne savait pas quoi. Il renonça
à ses envies épistolaires et se laissa choir sur son lit, tel
un sac vide.
Un an…
On frappa à sa porte.
- Je ne veux voir personne, grogna-t-il avec humeur. Qu'on me laisse en paix
!
- J'ai besoin de toi, fit la personne derrière le seuil.
Isthar se raidit. Il ne désirait pas le voir.
- Je sais que tu ne veux pas me voir, mais ouvre-moi quand même, insista
l'homme.
Quelques secondes plus tard, Isthar laissa échapper un long soupir en
toisant son invité-surprise.
- Moi aussi je suis ravi de te voir, Isthar, fit Fijtri en entrant.
Isthar le regarda s'asseoir par terre, en face de l'âtre qui dégageait
une agréable chaleur.
- J'ai des fauteuils, râla Isthar en désignant ceux-ci d'un coup
de menton.
- Je le sais, répondit Fijtri en se mettant en tailleur.
Il portait d'épaisses peaux de bêtes et un pantalon de cuir et
de fourrures, parsemés de minuscules grêlons.
- Quel sale temps.
Le shaman le fixa quelques instants, ses yeux dorés semblaient être
des lucioles dans l'obscurité partielle de la pièce. Isthar leva
les mains en signe de soumission.
- Je sais, tu vas me dire que tu n'as pas traversé la ville pour que
je te parle de la pluie et du beau temps. Pardon pour cet outrage.
Il prit place sur l'épais tapis vert d'eau, en face de Fijtri qui enlevait
peu à peu tous ses manteaux. Il évitait soigneusement le regard
du shaman ; il ne l'avait jamais mis très à l'aise.
- De quoi voulais-tu me parler ? demanda Isthar quand Fijtri eût ôté
ses fourrures et les eût mis face aux flammes.
- D'elle.
Isthar détourna délibérément le regard.
Non. Il n'en était pas question. Pas ce soir…
- Cela fait un an, Isthar, fit doucement Fijtri.
- Je sais compter les jours.
- Je n'en doute pas, railla le shaman, mais nous ne devons pas oublier et…
- OUBLIER ????!
Isthar avait tressauté à ce mot. Le shaman ne sembla pas comprendre
pourquoi le roi se mettait dans une telle colère.
- Crois-tu m'apprendre quelque chose, en venant ici ? Crois-tu réellement
qu'il te faille venir à minuit chez moi pour me dire de ne pas l'oublier
?
- Je ne pense pas mais…
- Fijtri ! s'écria Isthar. Tu veux que je souffre encore et encore ?
C'est cela que tu cherches ?
Rageur, il lança une baguette de bois dans le feu ronflant. Fijtri secoua
la tête et fouilla dans sa sacoche humide de neige.
- Ça fait mal.
Fijtri redressa la tête brusquement. Le roi ne lui avait jamais parlé
ainsi. Il était recroquevillé face à la cheminée,
les cheveux trop longs éparpillés sur ses épaules, l'air
hagard…et malheureux.
Isthar passa sa langue sur ses lèvres. Une boule d'angoisse venait se
loger dans sa gorge.
- Ça fait mal, Fijtri. Ça fait un an, un an, et pourtant il me
semble que je l'ai perdu hier…C'était la même nuit que cette nuit,
il faisait aussi froid, il faisait aussi noir… J'ai aussi mal que cette nuit-là,
ajouta Isthar d'une voix brisée.
Isthar resta interdit face
à l'abysse qui venait de l'engloutir. Il avança jusqu'au bord,
incrédule. Les ténèbres semblaient si calmes… Si calmes
comparés au déluge intérieur qui venait de s'abattre sur
son cœur.
- NON !!!!
Il fut bousculé par Fijtri, tremblant de froid, de douleur et de désespoir.
Il agita sa lanterne au-dessus du gouffre, mais sa pitoyable bougie ne perçait
en rien l'épais brouillard noir.
- Ce n'est pas… Possible…murmura le shaman en regardant Isthar. Qu'as-tu fait…
?
Le roi sentit les larmes couler comme jamais elles n'avaient coulé auparavant.
Il se laissa tomber à genoux, les mains tremblantes.
- Plutôt…Que n'ai-je pas fait ?
- Votre Altesse ! hurla un soldat en courant à leur rencontre. Votre
Altesse, vous n'avez rien ?
- Non, non, je n'ai rien…
- Ah…Les dieux soient loués ! Votre sœur…
Isthar attrapa le soldat par le col et le projeta à terre avec une violence
non contenue. Il dégaina son épée et la leva en hurlant
:
- Les dieux soient loués ?? Qu'oses-tu dire, impudent ! Les dieux ? Mais
où sont les dieux quand j'ai eu besoin d'eux, hein ? Où ÉTAIENT-ILS
?
Fijtri voulut retenir sa main, mais ses graves blessures l'empêchèrent
d'agir.
- Isthar !
Il fut désarmé en un rien de temps et bascula en arrière.
Grizzly se dressa de toute sa hauteur.
- On ne tue pas un homme à terre !
Isthar eut un drôle de gémissement, puis il se mit à ricaner.
Puis à rire comme un dément.
- Les principes chevaleresques… D'un tueur à gages…hoqueta-t-il en se
levant péniblement.
Son visage était trempé de larmes, ses yeux reflétaient
un désespoir intense.
- Vous m'parlez de ça quand votre fille vient de crever… Ha ! Ha ! Elle
vient de disparaître, Grizzly ! hurla-t-il soudain en s'accrochant au
col de l'assassin. Grizzly ! Elle est morte !
L'assassin jeta un regard choqué à Fijtri. Il n'eut que des larmes
pour réponse.
- Je… Je ne sens plus son esprit…murmura le shaman en s'éloignant, cahin-cahan
à cause de ses blessures.
Grizzly eut l'impression de manquer d'air, comme si un importun avait fermé
un sac sur sa tête.
- Non…
Isthar le lâcha et retomba comme une loque.
- Si…
- Mais… Mais comment ?! s'exclama Grizzly qui ne voulait pas y croire.
Isthar se laissa tomber sur le dos, les bras ballants.
- Ian… A attrapé… Entraîné…
Il se redressa soudain, comme mû par un courant violent.
- Elle n'est pas morte.
Grizzly grogna un borborygme sans aucun sens. Isthar se leva, balaya les plaques
de neige sur son dos et son torse, et courut jusqu'au groupe qui se formait
devant la cachette d'Ian Delik. Il avisa Scala qui soutenait un soldat blessé
et lui fit signe de venir avec lui.
- Tu vas m'aider à la retrouver.
- Tu crois pas qu'il vaut mieux attendre que le jour se lève ? suggéra
le rouquin en aidant Jaldruk à s'asseoir. On ne verra rien… Elle est
solide.
Mais déjà le roi s'éloignait d'un pas précipité.
- Tu as passé trois
jours sur cette rivière gelée, rappela Fijtri en secouant la tête.
Le dégel a tout bouleversé ensuite.
Le silence s'installa entre eux. Isthar était perdu dans ses pensées,
il souffrait toujours du vide qu'avait laissé dans sa vie la disparition
d'Arathéa. Il avait tenté de reconstruire sa vie par-dessus les
ruines de son amour, sans y parvenir. Il avait l'impression qu'on lui avait
ôté quelque chose d'irremplaçable.
- Veux-tu la voir ? fit Fijtri à voix basse.
Isthar le regarda comme s'il avait perdu l'esprit. Le shaman se leva en soupirant.
- Je peux communiquer avec les morts, tu le sais. Je répugne à
utiliser ce pouvoir, la plupart des mortels ne veulent que s'apitoyer sur leur
sort lorsqu'ils voient la personne chère à leur cœur…
Le pouls d'Isthar s'accéléra de façon notoire. Une telle
opportunité…
- Réfléchis-y, Isthar. Tu me donneras ta réponse dans six
jours. La présence de la pleine lune m'est indispensable et elle apparaîtra
dans sept nuits. Tu as six jours, n'oublie pas. Bonne nuit.
Fijtri ramassa ses affaires et sortit sans un mot de plus. Il alla dormir dans
la chambre qui lui était réservée, le cœur lourd.
Ce matin-là, le
soleil brillait fortement, faisant lentement fondre les amas de neige qui bloquaient
l'accès aux portes et aux routes. Il faisait froid, mais il suffisait
de lever le visage vers l'astre brûlant pour ressentir une douce chaleur
parcourir tout son corps.
Zaria parcourut la ville entière et arriva enfin à destination
; une petite maison de pierre, à la limite d'Osméa. Elle déblaya
l'entrée à l'aide d'un balai au manche gelé qui reposait
contre le mur, puis frappa trois coups rapides. Elle entendit des grognements,
et eut un petit sourire quand la porte s'ouvrit.
- Tu es toujours aussi matinal, fit-elle en embrassant Pierre Ali.
L'ancien capitaine du bataillon six avait l'air endormi, emmitouflé dans
une épaisse tunique, et, bien entendu, n'était ni lavé
ni rasé.
- Tu viens de plus en plus tôt, râla-t-il en refermant la porte
derrière la jeune fille.
- Non, je viens toujours à neuf heures, rectifia Zaria en s'installant
à une petite table crasseuse. C'est toi qui te couche à des heures
incroyables. Et puis regarde cette table ! s'exclama-t-elle en montrant les
taches de graisse et de vin sur le bois piqueté.
Pierre la regarda prendre un torchon imbibé d'eau. Il était amorphe
et ne comprenait qu'à moitié ce qu'elle lui disait. Il se laissa
tomber sur une chaise en baillant.
- Tiens, je t'ai apporté du pain frais, et un plat de mon invention…annonça
Zaria en posant son panier devant Pierre.
Il grimaça.
- Mon estomac apprécie peu ta cuisine, tu le sais…
La jeune fille ne parut pas du tout offensée, et sortit une miche de
pain tiède, et une sorte de tarte dont le fumet fit changer d'avis Pierre.
- Finalement…fit-il avec les yeux brillants de gourmandise… Si je ne goûte
pas ce que fait ma femme, qui le fera ?
Zaria sortit un grand couteau et entreprit de découper quatre parts.
- Je ne suis pas encore ta femme, Pierre Ali, asséna-t-elle avec humour.
Et mange cette tourte à la viande avant que je ne me fâche…
- Mmm…Délicieux, apprécia son amant avec le plus grand sérieux.
Tu devrais remercier Innko de t'aider ainsi…
La jeune fille haussa les épaules.
- Elle cuisine vraiment très bien, je n'arriverai jamais à son
niveau…
Pierre lui prit amoureusement la main.
- Elle a été obligée d'apprendre à cuisiner, quand
il y a eu la catastrophe, tous les serviteurs sont partis ou sont morts… C'est
elle qui a fait la cuisine avec les quelques soubrettes qui restaient pendant
les six mois qu'ont duré la restauration.
- Je sais, mais tout de même… soupira Zaria. Innko est adorable et je
trouve qu'elle a assez souffert comme ça.
Pierre ne comprit pas ce que la jeune fille voulait dire par là.
- Dans trois jours, les premières prétendantes d'Isthar se présenteront
au palais royal. Innko est chargée de leur accueil, elle doit également
les tester sur quelques points…Sont-elles assez distinguées ? Courageuses
? Aptes à l'enfantement ? Tu imagines que ça ne l'enchante vraiment
pas…
Zaria dégusta sa part, les yeux plongés dans le vague. Pierre
acquiesça lentement, mais lui voyait cette nouvelle d'un autre œil.
- Le pire sera pour Isthar, fit-il remarquer en se levant pour chercher du vin
dans sa cave. La famille de Bahriur a respecté un an de non-agression,
mais elle reste persuadée qu'Isthar a voulu les tuer en brûlant
son propre palais…
- C'est ridicule, cracha Zaria avec animosité. C'est cette ordure qui
a lancé ses soldats et ses assassins…
- Nous le savons, coupa Pierre en levant une bouteille à la lumière
du jour. Mais eux l'ignorent. Ils pensent qu'il ment, c'est tout. Ah… ce vin-là,
tu m'en diras des nouvelles, ajouta-t-il en servant la jeune fille. De toute
façon, Isthar n'est pas prêt à choisir une épouse.
Il est encore traumatisé par la mort d'Arathéa…
Ils burent en silence, jusqu'à ce que Zaria évoque ses relations
avec la défunte.
- Nous nous ressemblions, à bien des égards, c'était troublant.
Je ne l'ai pas beaucoup côtoyé, mais elle m'a toujours laissé
une très bonne impression.
- Si tu l'avais vue, un peu avant le drame…Elle s'est jetée sur Ian avec
une telle force ! Elle a sauvé Isthar au péril de sa vie, commenta
Pierre avec mélancolie. C'était une fameuse tueuse, j'aurais aimé
la voir combattre en temps de guerre. Cette jeune fille était ce qui
manquait à Isthar, elle avait du panache et quelque chose qui faisait
la différence…
Zaria enlaça soudainement l'ancien soldat, qui posa ses mains sur ses
hanches.
- Zaria… ?
- Je ne veux pas que ça nous arrive, murmura-t-elle en se collant à
Pierre. Je veux vivre le reste de ma vie à tes côtés…
Pierre Ali sourit ; elle semblait enfin vouloir ce mariage autant que lui.
Au moment de quitter sa jeune fiancée, il ne put s'empêcher d'éprouver
une grande tristesse pour l'homme, qui, cloîtré dans son château
vide, souffrait comme un martyre…
- Y a-t-il quelqu'un ici
? cria Fijtri en entrant dans une petite boutique à l'aspect honnête.
Le shaman promena son regard sur les étagères et les grimoires
ouverts sur des présentoirs. Il aimait cette pièce pour l'aura
particulière qui s'en dégageait. Il appréciait tout autant
son propriétaire…
- Bonjour Fijtri, comment vas-tu ? lança Gadin en refermant la porte
de sa réserve derrière lui.
Le shaman le salua respectueusement.
- Bien, et vous ?
- Bah… soupira l'apothicaire en sortant des flacons de sa sacoche. Tu sais,
la vieillesse n'arrange pas mes petits problèmes de santé…Comment
se porte son Altesse, hein, dis-moi, toi qui as l'honneur d'être reçu
au palais royal… ?
Le jeune homme haussa les épaules avec impuissance. Gadin fit la moue.
Il se retourna et aligna ses fioles à côté d'autres remèdes.
- La mort d'Arathéa lui est toujours aussi insupportable, comme je le
comprends, soupira l'apothicaire. Elle était si…
- Gadin.
L'apothicaire sembla se reprendre, mais Fijtri devina qu'il s'était aussi
peu remis de cette disparition que le roi.
- Que désirais-tu, en venant me voir ? fit Gadin en optant pour un ton
faussement joyeux. Récemment, j'ai trouvé des racines de mandragore
qui pourraient t'être très utiles…
- Non, merci, Gadin, j'ai déjà ma petite idée, coupa le
shaman. Il me faudrait de la poudre de coccinelle…
- J'en ai, fit l'autre en allant fouiller dans ses placards. J'en suis sûr
!
- De l'écorce d'orange préparée de façon traditionnelle…poursuivit
Fijtri en cherchant la tête du vieil homme plongé dans ses affaires.
- Oui, de l'écorce qui a mariné trois jours et trois nuits dans
de l'eau mêlée de miel, j'en ai…fit la voix étouffée
de l'apothicaire. Quoi d'autre, pendant que j'y suis ?
- Et un fragment d'émeraude royale.
Gadin se releva, deux des ingrédients en main. Il regarda Fijtri avec
étonnement.
- De l'émeraude royale ? Dis-moi, Fijtri, n'essaierais-tu pas de préparer
une cérémonie de rappel des…
Le shaman parut impatient.
- As-tu cette émeraude, s'il te plaît ?
L'apothicaire eut une moue réprobatrice et partit dans sa réserve,
visiblement mécontent de la commande que lui faisait le shaman.
- Encore de l'alcool de
riz, si c'est possible, hoqueta un homme un peu aviné en tirant la jupe
de la serveuse.
La jeune femme lui répondit assez sèchement que dans la taverne
de Filou, il n'était pas permis de servir plus de huit verres au même
client. L'homme insistait, quand le maître des lieux apparut en haut de
l'escalier menant aux étages.
- Maître, cet homme m'importune ! s'exclama la serveuse et s'éloignant
de l'ivrogne.
Filou jeta un rapide coup d'œil au client en question. Quelle ne fut pas sa
surprise en reconnaissant ce visage !
- Scala !
C'était bien lui. Il se retourna en grimaçant ; il avait un mal
de crâne affreux. Le tavernier lui donna une tape amicale sur l'épaule
et s'assit en face de lui.
- Ça fait un bail qu'on ne s'est pas vu ! Tu deviens quoi ?
Scala secoua la tête et attrapa ses cheveux mi-longs en faisant un rictus
douloureux.
- T'as rien contre le mal de crâne, je t'en prie…J'ai l'impression qu'on
veut rentrer dans ma tête avec une pioche.
Filou ricana et se leva pour chercher un remède-miracle contre la gueule
de bois.
- Tiens, avale-moi ça. Là-dessus, t'as pas changé, toujours
autant porté sur la boisson. Alors, il paraît que tu travaillais
pour mon neveu ?
- Je bosse toujours pour Isthar, rectifia Scala en basculant sa chaise en arrière.
Je lui sers d'espion, de rabatteur, d'homme à tout faire quoi…
- Il ne vient plus ici, il dit qu'il est débordé…
Le rouquin lui assura que c'était la vérité.
- Il traite en ce moment avec un négociateur de Bahriur. Un homme très
puissant, un conseiller du roi… Je suis son garde du corps d'ailleurs, et c'est
pas drôle tous les jours…
Filou éclata de rire.
- Toi, son protecteur ? Que fais-tu ici à te saouler alors ?
- Je le protège dès qu'il sort du château, expliqua Scala
en avalant un quartier de mandarine. Tu imagines bien qu'il ne veut plus mettre
les pieds dans le palais après ce qui s'est passé… Merci pour
ta potion magique… Bon, je te laisse, ajouta-t-il en se levant. J'ai une visite
à faire à un vieil ami…
- Va, va, ô garde du corps de ce haut dignitaire, railla Filou avec un
clin d'œil. Essaie de pas le tuer en voulant le protéger !
Une certaine agitation régnait
dans le palais royal. Le duc d'Alintkam arrivait dans l'heure suivante, et rien
n'était prêt pour accueillir le cousin d'Isthar. Innko Alisma donnait
des directives avec une vitesse étonnante, descendait aux cuisines voir
où en était la préparation des mets délicats qui
seraient servis, remontait chez les lingères vérifier si le linge
serait prêt pour la couche du duc, appelant sans cesse des soubrettes
qui préparaient la chambre d'invité royale.
Elle devait parler à son frère, qui n'était pas sorti de
sa chambre depuis le matin. An haut du grand escalier, Innko manqua de percuter
Fijtri, dérapa sur les marches tout juste cirées et fut rattrapée
de justesse par le shaman.
- Calmez-vous, princesse, si vous voulez rester en bonne santé, conseilla
le shaman en l'aidant à se relever.
- Merci, Fijtri, un peu plus et j'avais la cheville cassée, grommela
Innko en arrangeant ses jupons d'un tour de bras. Mais je suis si énervée…
Mon cousin arrive très bientôt, le conseiller de Bahriur se montre
méfiant au possible et prend toute invitation à dîner comme
une tentative d'empoisonnement, et enfin…
Elle soupira et s'assit sur les marches, faisant fi des regards étonnés
de ses servantes.
- Isthar s'isole de plus en plus. Je pensais que le temps guérirait sa
blessure, je me suis encore trompée…
Le shaman s'accroupit à côté d'elle.
- Ces choses-là prennent du temps. Je ne peux pas le blâmer, j'ai
moi-même beaucoup de mal à me remettre de sa mort. C'était
ma sœur…
Innko le regarda, compatissante. Elle prit sa main et la serra avec force.
- Les personnes que vous avez perdues sont éternelles…Elles vivront toujours…Là.
Elle posa sa main sur le cœur de Fijtri.
- Princesse ! Le Duc arrive !
Innko eut du mal à détacher son regard du shaman, mais se dressa
comme un piquet quand la servante réitéra son annonce.
- Oh non ! Je suis désolée de vous laisser ainsi, mais le devoir
m'appelle…
Elle souleva ses jupes, posa par sécurité une main sur la rampe
et dévala l'escalier comme une flèche, dans un tourbillon de velours
bleu.
- Ma chère cousine
! s'exclama le duc en enlaçant Innko. Toujours plus belle chaque fois
que je vous vois !
Innko lui renvoya le compliment avec chaleur. Il avait fière allure,
avec ses longs cheveux blonds enturbannés dans un foulard rouge, et sa
superbe tunique cousue d'or et d'argent.
- Le repas va être servi dans quelques minutes, en attendant je vais vous
montrer les modifications des jardins qui ont été faites lors
de la restauration…
Le duc la suivit, en observant avec intérêt le nouveau plafond,
décoré à l'identique du premier.
- Ça a dû être dur pour vous…
Innko sourit.
- Oui, mais la famille de Werlynd tiendra toujours la distance, même si
les pires évènements surviennent… Et vous, cher cousin, en Freithnen…
?
Le duc laissa échapper un râle las, et s'assit sur un banc de marbre
tandis qu'Innko regardait un merle prendre son envol.
- Comme je l'avais prédit, le duc de Pylladie ne me laisse pas m'installer
dans la capitale. Il prétend que seul un homme qui a vécu au pays
peut prétendre gouverner Freithnen.
- Sauf votre respect, coupa Innko en s'asseyant face à lui, je suis de
son avis. Cependant vous avez longtemps vécu en Erysta et…
- Oui, mais je ne suis pas natif du pays, c'est ce qu'il veut insinuer…De plus,
il se présente aux élections le mois prochain, et je sais de source
sûre qu'il aura le commandement.
Innko ne savait que dire. Les problèmes de succession que Freithnen connaissait
à cet instant lui semblaient loin de ses préoccupations personnelles,
elle ne s'en intéressait pas le moins du monde. Elle avait ses propres
démons à combattre, et son frère à tirer du marasme.
- Changeons de sujet, ma chère Innko…Comment se porte Isthar ?
La princesse lui fit part de son inquiétude au sujet de son frère,
de sa peur : allait-il se relever de cette perte ?
- Normalement, les aristocrates du continent vont venir se présenter
dès demain, et je me demande si je ne devrais pas dire au Conseil de
reculer cet événement, lui confia Innko en triturant nerveusement
une mèche de cheveux.
- Surtout pas ! s'insurgea son cousin. Il faut lui changer les idées.
En ce moment, en le laissant dans sa dépression, vous le poussez à
s'enfermer de plus en plus. Il sera récalcitrant, au début, de
voir tous ces beaux partis se présenter à lui…
- Je le crains…
- Mais plus tard, il vous sera reconnaissant ! insista le duc. Je vous assure,
Innko, cette tradition l'aidera à se remettre de la mort de cette jeune
fille…
- Innko…
Isthar renonça à empêcher sa sœur de lui attacher les cheveux
et regarda le désordre dans sa propre chambre.
- Primo, tu viens ici telle une tornade, secundo tu fouilles dans mes affaires,
tertio tu prétends que mes cheveux sont indécemment longs et…
- C'est vrai ! s'insurgea gentiment Innko en nattant les mèches châtains
à toute vitesse. Ils t'arrivent en bas du dos, Isthar ! Quand vas-tu
te résoudre à les couper ?
Isthar secoua la tête et eut un sourire las. Innko ne dit rien. Elle savait
que tous ceux qui avaient connu la défunte se laissaient pousser les
cheveux en signe de deuil. Néanmoins, elle estimait qu'une année
entière de résignation suffisait.
- Ecoute, ils sont emmêlés, et vous vous obstinez tous à
les laissez pousser, râla-t-elle en cherchant une attache dans le tiroir
d'une commode. Scala ressemble à une fille, Fijtri…N'en parlons même
pas, ça défie l'imagination, mais le plus ridicule c'est Grizzly,
il me fait penser à un ermite qui n'a pas vu de peigne depuis un an…
- Que veux-tu, ma chère ? fit Isthar d'un ton moqueur. Nous ne les couperons
pas.
- Tu vas attendre qu'ils balayent le sol ?!
Elle trouva un ruban noir et attacha les cheveux de son frère avec dextérité.
- En fait tu es jalouse, mes cheveux sont plus beaux que les tiens, plaisanta
Isthar en évitant un coup de peigne vindicatif.
Innko sourit avec tendresse. Son frère reprenait un peu de poids récemment,
il était un peu plus volubile depuis quelques jours. Elle espérait
secrètement que tous ceux qui avaient connu Arathéa sortiraient
de leur déprime. Fijtri, Scala, Grizzly et Taël avaient été
plus ou moins affectés par sa mort, et certains s'en sortaient mieux
que d'autre.
- Tu m'écoutes même pas !
- Tu disais ? fit-elle d'un ton innocent en peignant les quelques mèches
folles qui encadraient le visage d'Isthar.
- Je te demande pourquoi tu tiens autant à ce que j'assiste à
ce ballet de dindes…
- Isthar ! Tu ne peux pas rester en deuil indéfiniment !
Le roi se renfrogna aussi vite qu'il s'était détendu. Innko retint
un soupir dépité. Elle posa ses instruments et mit ses mains sur
les épaules de son frère.
- Ecoute, je sais que sa mort t'a beaucoup touché, mais tu dois te ressaisir.
Le royaume a besoin d'un roi, d'une reine et d'un héritier maintenant.
Essaie de comprendre…
- Laisse-moi, trancha Isthar en se levant.
Il attendit que sa sœur sortît pour laisser exploser sa rage. On lui parlait
mariage, enfants, royaume ! On le forçait à supporter cette stupide
cérémonie quand son souvenir était encore si présent,
si vivace…
- Quels abrutis…
Il se laissa tomber dans un fauteuil. Une indicible tristesse envahit tout son
être. Il prit sa tête entre ses mains, le visage crispé.
Il ne devait pas pleurer, il ne devait plus se laisser aller…
- Elle est morte…
Pourtant, il voyait encore son visage devant lui, il pouvait encore la prendre
dans ses bras, l'aimer…Il se souvenait de ses paroles, des mots qu'elle avait
un jour prononcés après une dispute qui lui semblait si ridicule
au vu des évènements qui suivirent… Ces mots qui l'avaient tant
touché…
Mais si tu savais comme je t'aime ! Je t'aime, je t'aime !
Il l'avait serré dans ses bras avec une vigueur passionnée… Elle
pleurait…
Tu es la seule personne qui m'ait montré que je pouvais vivre, tu m'as
montré que la vie pouvait être autre chose que tuer ou mourir…
Elle pleurait, Arathéa pleurait, à cause de lui et de son égoïsme,
à cause du roi qui ne savait pas être l'homme au bon moment…
Isthar essuya négligemment les larmes qui coulaient sur ses joues. Face
au miroir, il voulut reprendre un faciès impassible, mais la douleur
brûlait ses entrailles comme lors de cette horrible nuit…
- Regardez, cousin, n'est-elle
pas magnifique ? souffla le duc d'Alintkam à l'oreille du souverain.
Isthar jeta un coup d'œil désespéré à son père,
assis sur le second trône royal. Azhar de Werlynd lui fit un léger
sourire, tout en ne quittant pas la princesse de Kreval d'Argent des yeux. La
jeune femme s'inclina devant Isthar, qui lui rendit son salut, bien qu'un peu
raide.
- Votre Altesse, je suis honorée de vous rencontrer…Il est dit que…
Déjà, il n'écoutait plus ce que cette enrubannée
devait répéter à tous les souverains qu'elle avait visités.
Il était écœuré, toutes ces nobles regroupées dans
son palais, bavardant à bâtons rompus, lui jetant des œillades
appuyées pour tenter d'entrer dans ses bonnes grâces…
- Isthar, mon cher, admirez cette demoiselle, lui conseilla son cousin avec
un discret coup de coude.
Par politesse, il fit mine de s'intéresser à la jeune fille rousse
qui approchait dans une robe d'un rouge aveuglant.
- Duchesse de Bahriur, souffla le duc à son oreille. Très beau
parti. Jolie fille en plus, n'est-ce pas ?
- Oui, oui, duc.
Il la trouvait quelconque, cependant il fallait reconnaître qu'elle avait
de l'allure, un port de reine et un certain charme. Elle planta son regard bleu
dans le sien, tout en lui faisant un baise-main respectueux. Il lui rendit un
sourire figé, le même qu'il avait servi aux seize autres avant
elle.
- De plus, on dit qu'elle est instruite et intéressante, renchérit
le duc.
- Pourquoi ne l'épouseriez-vous pas ? rétorqua Isthar, acerbe.
Le duc eut un sourire mystérieux.
- Je me réserve pour quelqu'un d'autre, cousin.
- Ma sœur vous a toujours plu, c'est de notoriété publique, alors
ne faites pas tant d'intrigues, coupa Isthar.
Son cousin baissa le regard. Il sentait que le souverain était agacé
au plus haut point. Il lui fallait être fin.
- Oui, un jour proche je demanderai sa main à votre père, déclara-t-il.
J'en ai la ferme attention, depuis des années, mais…
- Alors qu'attendez-vous ? Qu'elle se marie à un autre ? Qu'il lui arrive
quelque chose de fâcheux qui vous laissera amer toute votre vie ?
Isthar se leva d'un bond. Tous les regards convergèrent vers lui, l'orchestre
se tut. Il ramassa sa cape d'un geste et fendit la foule d'aristocrates, qui
s'inclinèrent aussitôt à son passage. Innko lança
un regard inquiet à son père. Azhar de Werlynd se leva et ordonna
à l'orchestre de jouer à nouveau.
- Duc, je vous avais dit que c'était prématuré, murmura
Innko en se penchant vers son cousin.
Il lui prit discrètement la main et la porta à ses lèvres.
- Vous êtes superbe, princesse. M'accorderiez-vous le plaisir infini d'une
danse ?
Innko soupira et se laissa guider au milieu de la salle.
- Vous n'êtes qu'un flagorneur émérite, Dorenaï d'Alintkam.
Vous ne méritez pas cette danse.
- Voyons, Innko, les femmes telles que vous doivent accepter les invitations
des gentilshommes comme moi, ayez pitié, plaisanta le duc en la pressant
contre lui plus que l'étiquette le permettait.
Innko posa sa tête sur son épaule et se laissa aller au rythme
des violes et des luths. Devait-elle refuser de s'octroyer la moindre once de
bonheur, parce que son frère était plongé dans un profond
désespoir ? Était-ce le tromper que de vivre l'instant présent
avec passion ? Devait-elle se sentir coupable de ne pas partager son deuil et
sa souffrance avec lui ?
Elle sursauta légèrement en sentant la main du duc dans ses cheveux.
- Vous avez toujours su vous mettre en valeur, murmura-t-il en faisant jouer
dans ses doigts les perles blanches et les rubans qui ornaient ses cheveux blonds.
Je n'ai pas trouvé de jeune femme qui puisse rivaliser avec votre grande
beauté, Innko…
Elle se détacha de lui, intriguée. A quoi jouait-il ?
- Je ne joue pas, affirma-t-il comme s'il lisait dans ses pensées. Je
suis sincère, Innko. J'aimerais…
Elle se dégagea totalement de son étreinte et partit de la salle
de réception à pas précipités.
- Votre Altesse se porte
bien ?
Isthar tressaillit. Il ne voulait pas qu'une de ces femmes vienne troubler son
recueillement. Il jeta un dernier regard à la pierre tombale érigée
près d'un bouleau noir. On se pencha vers lui.
- " Arathéa Synk Attar, fille de Riego Attar et Illiatis Méline,
a rejoint le royaume éternel des… "
- Que voulez-vous ?
Isthar souffrait dans sa chair, il était assez malheureux sans que l'on
vînt appuyer sur ses plaies béantes. De plus, il détestait
qu'on vînt troubler ainsi le repos des morts royaux. La jeune femme se
redressa, il reconnut la rousse de Bahriur.
- Le bruit court que vous êtes en deuil. Je voulais connaître le
nom de cette femme qui a séduit le grand souverain de Werlynd.
Isthar tenta de garder son calme. Elle ne savait pas de qui elle parlait, cette
péronnelle n'était rien à côté d'elle…
- Je vous prie de me pardonner, si je vous ai offensé en venant ici…
- Gardez votre beau discours pour quelqu'un qui les croira, coupa Isthar en
rebroussant chemin parmi les tombes royales. Je suis assez rôdé
à ce genre d'exercice.
Il fut soulagé en constatant qu'elle ne le suivait pas. Il ne voulait
pas déclencher un incident diplomatique sous les yeux du dignitaire de
Bahriur, ç'aurait été suicidaire pour le royaume de Werlynd.
- S'il vous plaît,
pouvez-vous m'aider…
Isthar attrapa fermement le bras d'Aldin Bor qui errait dans le hall depuis
un bon quart d'heure. Le conseiller eut un sourire et dirigea son visage vers
celui de son sauveur.
- Merci beaucoup, mais qui êtes-vous ?
- C'est moi, Aldin, le rassura Isthar. Ne vous en faites pas, vous allez arriver
à la salle du trône dans quelques instants.
Aldin sentit qu'ils sortaient du palais, il ne comprit pas son roi.
- Où allons-nous, Altesse ?
- Je vais vous présenter quelqu'un qui vous aidera grandement, annonça
Isthar. Ne bougez pas d'ici, je reviens.
- Où voulez-vous que j'aille, voyons, fit le conseiller en riant. Je
suis un infirme complet, je me demande d'ailleurs pourquoi vous vous obstinez
à me garder auprès de vous, je ne vous suis pas très utile…
Il tâtonna dans la neige, et sentit soudain une masse chaude contre ses
genoux ; un aboiement sonore retentit.
- Je vous présente Rigi, votre nouveau chien de compagnie, fit Isthar
en sanglant le chien.
Il se tourna et donna dix pièces d'or à l'homme qui avait apporté
l'animal. Aldin Bor ne comprenait toujours pas. Il se baissa et caressa le chien,
qui lui sembla calme et affectueux.
- J'ai envoyé deux émissaires dans toute la région, expliqua
enfin Isthar. J'avais entendu parler de chiens qui accompagnaient les aveugles
dans tous leurs trajets. On m'a conseillé un dresseur émérite
qui s'était occupé d'animaux de cirque, et je l'ai fait venir
à Osméa ce matin.
Il observa son conseiller, qui restait muet bien que souriant ; il s'était
agenouillé avec précautions et posait ses mains sur la tête
et l'encolure de l'animal.
- Comment est-il, Majesté ? murmura-t-il enfin en se relevant. Je voudrais
l'imaginer…
Isthar lui donna la laisse et le conduisit dans les jardins royaux.
- C'est un chien robuste à la robe noisette très fournie, dit
Isthar en caressant le chien. Il appartient à une race connue pour son
intelligence et sa fidélité… Je pense qu'il vous sera très
utile.
Aldin Bor ne voyait plus qu'un écran d'obscurité, mais il crut
voir l'espace d'un instant les yeux brillants d'un chien…
- Je ne sais comment vous remercier de ce geste, Altesse, balbutia-t-il en se
laissant guider par l'animal.
- Acceptez de poursuivre votre travail à mes côtés, Aldin,
répondit le roi le plus sérieusement du monde. J'ai besoin de
vous et de vos conseils avisés. Vous êtes le seul à savoir
vous entretenir avec le dignitaire de Bahriur. Vous m'êtes toujours d'un
grand secours dans ce genre de situations…
Un sourire se dessina sur le faciès blême du conseiller.
Le duc d'Alintkam observait
de sa fenêtre la princesse de Werlynd depuis une bonne heure, accoudé
négligemment contre le montant. Plus bas, Innko parlait avec une jeune
fille qu'il avait déjà vue au palais, une jeune brune au regard
brûlant qui allait bientôt se marier avec l'ancien capitaine du
bataillon six, disait-on. Il se fichait éperdument de cette Zaria, concentrant
son attention sur l'objet de ses désirs. Elle parlait avec emphase et
affichait un large sourire, l'autre l'écoutait soigneusement, emmitouflée
dans un châle trois fois trop grand pour elle.
Dorenaï laissa échapper un léger soupir, inaudible pour les
deux jeunes femmes assises en contrebas. La soirée de l'avant-veille
n'avait pas été réussie, il avait dû repousser sa
demande en mariage. Elle n'était pas prête. Ou bien était-elle
trop absorbée par son frère ? Il l'ignorait en réalité,
mais était décidé à lui en parler, coûte que
coûte. Il ne voulait plus attendre, il l'aimait depuis bien des années,
il l'aimait depuis bien trop longtemps désormais. Il avait compris la
réaction d'Isthar ; il devait profiter de l'instant présent sans
se soucier de l'avenir. Isthar voulait certainement se marier avec cette jeune
mercenaire, mais la mort l'emporta en le laissant avec ses regrets et son amertume…Il
eut un frisson d'horreur ; et si Innko connaissait elle aussi un destin tragique
? Que ferait-il alors ? Il deviendrait aussi renfermé et aigri que son
cousin, il passerait son temps cloîtré dans la salle du trône
avec ses conseillers, il ruminerait sans cesse sa bêtise et ses hésitations…
Non, non, non. Il ne fallait plus attendre, il ne devait plus se cacher derrière
sa timidité pour éviter la réalité. La réalité
? Il l'aimait comme un fou, il avait clairement montré son dégoût
lors du mariage arrangé d'Innko, déplorant qu'il ne fût
pas l'heureux élu. Elle devait s'en douter… Alors pourquoi ne réagit-elle
pas ?
Oui, pourquoi me laisse-t-elle dans mon dilemme, là, comme un imbécile
? Si elle croit que je vais attendre encore longtemps… Prête ou non, elle
me devra une réponse. Ce soir.
Isthar ne put s'empêcher
de lâcher un soupir exaspéré. Le dignitaire de Bahriur eut
une moue désapprobatrice et roula ses parchemins d'un geste rapide.
- Je vois que nous n'arriverons à rien… Je me vois dans l'obligation
de rentrer et de faire un rapport qui sera déterminant pour l'avenir
entre nos deux pays, annonça-t-il avec un sérieux effrayant.
- Mais voyons ! s'exclama Isthar, agacé par ce gratte-papier pompeux.
Vous me demandez de céder à Bahriur mille hectares de terre en
laissant les familles résidentes prendre la nationalité étrangère,
mais aussi de laisser un de vos conseiller siéger ici !
L'homme secoua la tête, il était impatient de voir ces négociations
se finir.
- Vous avez voulu attenter à la vie de la famille royale de Bahriur,
nous sommes donc en droit de demander des réparations…
- Mais quand comprendrez-vous qu'il ne s'agissait pas de mes hommes ! hurla
Isthar en se levant d'un bond.
Ses conseillers le regardèrent, la bouche ouverte de stupéfaction.
Aldin Bor avait ressenti la pression grimper de façon pharamineuse durant
les quatre heures qu'avaient duré les tractations. Son chien émit
un jappement plaintif, allongé sur les pieds de son maître. Isthar
sembla se calmer un peu et se rassit. Néanmoins, ses mains se contractaient
et se relâchaient à intervalles réguliers, comme pour marquer
la nervosité qui l'habitait.
- Peu importe l'identité des coupables, déclara le dignitaire.
La famille royale aurait pu périr dans cet incendie, dans cette horrible
tuerie.
- Trois de mes conseillers sont morts, rappela Isthar. Croyez-vous vraiment
que j'ai l'âme assez noire pour faire assassiner mes propres subordonnés
? Et qu'est-ce que ça me rapporterait ? Y avez-vous seulement pensé
avant de me condamner ?
Il y eut un silence pesant. L'homme réfléchissait. Il dut venir
à la conclusion que les esprits étaient assez échauffés
pour la journée, car il annonça son retrait. Isthar le regarda
s'éloigner. Lorsque la porte s'ouvrit, il put voir Scala qui était
appuyé tranquillement contre le mur. Il lui fit un signe de la main avant
de s'incliner brièvement face à son client.
- Ramenez-moi chez moi, ordonna ce dernier en passant devant l'assassin. J'ai
assez entendu d'inepties comme ça.
- Pas de problème, rétorqua Scala en lui emboîtant le pas.
Le dignitaire se retourna, étonné par le ton désinvolte
de son garde du corps.
- C'est ainsi que vous vous exprimez, vous autres gardes ?
Scala eut un de ses sourires goguenards, qui n'appartenaient qu'à lui.
Il lui ouvrit la grande porte et le laissa monter dans la luxueuse voiture qu'on
avait mise à sa disposition. Il prit la place du cocher.
- Pour votre information, seigneur Marek de Vertis, je ne suis pas soldat, je
suis tueur à gages.
Il entendit son client s'étouffer, et rit intérieurement de la
frayeur qu'il lui causait.
- T…Tueur à gages ! pour assurer ma sécurité, il y a plus
qualifié, non ? s'enquit ce dernier en essayant de prendre un ton dégagé.
Mais la pointe de panique qui s'en dégageait n'échappa pas à
Scala.
- Je ne pense pas, votre seigneurie. Je sais manier une épée,
une dague, une lance, un arc. Je sais également sentir une embuscade
et tous les sales coups qui peuvent vous tomber dessus, le rassura-t-il d'une
voix sérieuse.
Il ne voulait pas que l'homme s'imaginât que le roi avait placé
un assassin près de lui dans le dessein de le faire disparaître.
Isthar a déjà bien assez d'embrouilles comme ça…
Il se retourna et fit un grand sourire au seigneur de Vertis, qui parut reprendre
quelques couleurs.
- Qui est là ? grogna
une voix pataude depuis l'étage supérieur de la maison.
- Fijtri, c'est Fijtri, tu peux ranger ton épée Grizzly.
Le tueur à gages passa sa tête hirsute à travers les balustres
de l'escalier. Il eut un sourire bienveillant.
- Ah, ça va alors. Tu peux rester. Avec un peu de chances, Taël
et Scala ne vont plus tarder. Tu restes pour ce soir ?
Le shaman acquiesça et s'assit autour de l'imposante table qui trônait
au beau milieu de la salle.
Après le décès d'Arathéa, les trois assassins n'avaient
pas voulu repartir dans leur pays natal, prétextant qu'ils n'y avaient
plus rien à y faire. Avec la récompense versée par Isthar,
ils avaient acheté une ancienne taverne spacieuse et vivaient ensemble,
comme ils en avaient l'habitude depuis des années. Grizzly était
devenu très casanier, au grand dam de Taël qui entendait le vieux
tueur à gages lui tenir des discours sur ses salades et son verger.
Grizzly descendit pesamment les marches qui craquèrent sous son poids,
son épée à la main. Fijtri eut une moue inquiète.
- Qui t'attendais-tu à pourfendre ?
- Les saletés de vers qui rongent mes pommes, marmonna Grizzly en allant
derrière le comptoir. J'ai un alcool de patate délicieux, ça
te dit ? lui proposa-t-il en levant une bouteille de verre bleuté.
- Non, merci, tu sais très bien que ma profession de shaman m'interdit
l'alcool…
- Ah… Tu ignores donc les joies d'une bonne cuite ! s'exclama Scala en apparaissant
sur le seuil de la porte. Grizzly, un double pour moi, il fait un froid glacial,
j'ai besoin de me réchauffer.
Il ôta sa cape fourrée et ses bottes, qui faisaient un bruit de
succion sur le plancher. Il les posa devant la cheminée et alla s'asseoir
en face du shaman. Grizzly apporta deux grandes timbales d'alcool et un verre
de jus de fruit.
- Rassure-moi, c'est pas pour moi ? railla Scala en jetant un œil suspicieux
au verre.
- Ne t'en fais pas, fit Fijtri d'un ton moqueur, c'est bon pour un vieil imbécile
comme moi, ce genre de plaisanteries.
Scala et Grizzly se dévisagèrent, surpris ; le shaman semblait
totalement désabusé, il ne s'était jamais traité
ainsi.
- Bon, quand même, faut pas exagérer, fit Scala en posant sa main
sur l'épaule de Fijtri. J'ai peut-être souvent pensé que
t'avais pas inventé la clepsydre, mais c'est pas vrai…
Fijtri haussa les épaules. Décidément, il n'allait pas
bien.
- Qu'est-ce que t'as ? interrogea Grizzly avant d'avaler une gorgée de
boisson. Tu m'as pas l'air dans ton assiette.
- Je me sens idiot, répondit Fijtri d'une voix morne. C'est tout.
Il avait les yeux baissés, fixés sur les pieds de la table.
Les deux assassins n'insistèrent pas et burent dans un silence étrange.
A suivre...