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Sabrina Ducrocq: ARATHEA
(L'étoile
double de Freithnen)
CHAPITRE III
Seize ans
Arathéa fut réveillée par une violente douleur à sa cuisse. Elle tâta son bandage. Il était desserré. Rageuse, elle s'assit sur sa paillasse et enleva les bandes de coton souillées de sang. Sa blessure n'avait pas cicatrisé malgré les crèmes et autres compresses. Elle s'habilla rapidement et se rendit chez un apothicaire de ses amis.
Arathéa avait retrouvé avec un certain soulagement les rues entremêlées de la capitale. Bien sûr, la guilde n'était pas loin, mais aucun de ses membres n'était venu lui faire une visite impromptue. Arao était censé parcourir encore la plaine de Tasser.
Arathéa arrêta sa monture devant une petite boutique exiguë, coincée entre une auberge et un négociant en vins. Elle entra avec assurance. Le propriétaire, un vieil homme sage, était le seul qui lui inspirait un autre sentiment que le dégoût.
- Vieux hibou ! appela Arathéa en s'appuyant négligemment sur le bureau en chêne sombre.
La pièce était obscure, des étagères poussiéreuses couvertes de pots et de fioles couraient sur tous les murs. Sur un pupitre, un vieux grimoire semblait se décomposer. Arathéa s'en approcha par curiosité et regarda avec une certaine répugnance la liste des ingrédients sur le papier jauni : du crin de cheval, une langue humaine fraîchement coupée, deux poireaux et une tarentule blanche.
- Tu as un problème de voix ?
Arathéa vit du coin de l'œil l'apothicaire se rendre derrière son comptoir. Elle regarda alors le gros titre de la " recette " : " Laryngite chez le troll ". Elle sourit intérieurement et se tourna vers le vieil homme. Des rides couraient sur son visage, mais ses yeux perçants derrière ses petites lunettes rondes lui donnaient un air éternellement jeune. Il avait des cheveux grisonnants sur les tempes et était vêtu d'une longue tunique bleue.
- Je peux t'aider ? lui demanda-t-il, tout en rangeant sur l'étagère derrière lui une demi-douzaine de livres. De quoi as-tu besoin ?
Il lui parlait avec une voix calme et affectueuse, comme un père qui s'adresse à son fils. Arathéa aimait beaucoup le vieil homme. Il était son seul point de repère, sa seule petite lumière.
- Je voudrais que tu examines ma cuisse, déclara Arathéa en s'asseyant. La blessure ne cicatrise pas.
- Ah…Je vais voir ça. Passe dans l'arrière-boutique.
Arathéa se leva et se rendit dans la petite salle, derrière un rideau cramoisi. Elle s'assit sur une chaise. Le vieil homme entra et referma consciencieusement la porte. Il s'assit devant elle, sur un tabouret branlant. Il ajusta ses lunettes et lui dit d'enlever son pantalon. Arathéa frémit, mais fit en sorte que sa tunique cache son entrejambe. Elle ne voulait que personne ne connaisse sa véritable identité. Il regarda la blessure d'un air réprobateur.
- C'est une bien vilaine estafilade que tu t'es faite là ! (Il palpa tout autour de la plaie.) Quand est-ce que tu t'es ainsi amoché ?
- Avant-hier. Avec une épée.
- Qu'as-tu appliqué dessus ?
- De la crème à base de millepertuis.
L'apothicaire se leva et attrapa un pot. Il appliqua une pâte verdâtre sur la plaie sanguinolente, après l'avoir nettoyée avec une compresse enduite d'alcool. Arathéa se rhabilla. Il lui tendit le flacon après être passé dans la boutique.
- Mets ça matin et soir jusqu'à ce que ça commence à s'arranger. C'est à base de prêle, de cassis et d'ulnaire, ça aide à la cicatrisation. Si dans une semaine l'entaille ne s'est pas complètement refermée, reviens-me voir.
Arathéa sortit sa bourse, mais il l'arrêta d'un geste.
- Tu m'as bien aidé le mois dernier, ça me suffit amplement. Je t'en fais cadeau.
Arathéa le remercia chaleureusement -la seule fois où elle se montrait aimable, c'était avec le vieux Gadin.
Elle alla prendre son petit-déjeuner dans l'auberge voisine, puis se rendit chez le seigneur Drenne. Malgré l'heure matinale, il l'accueillit chaleureusement. Il lui servit un gobelet de vin et l'installa confortablement. Arathéa ne sut comment lui annoncer qu'elle n'avait pas tué Cartel.
- Je vous remercie de vous être chargé aussi promptement de cette affaire.
Arathéa essaya de changer de sujet :
- Combien cet homme vous devait-il ?
- Deux cents pièces d'argent, et quatre-vingts pièces d'or. Vous les a-t-il rendues ? cela m'étonnerait. S'il les avait, je ne l'aurais pas fait tuer !
Il rit de sa petite plaisanterie, mais s'arrêta quand la jeune fille lui lança une bourse replète. Il l'ouvrit et renversa un nombre incroyable de pièces. Cependant, il sourit :
- Il a payé, c'est ça ? et vous lui avez laissé la vie sauve ?
Arathéa hocha la tête. En réalité elle était soulagée. Le seigneur Drenne n'était pas un de ces employeurs sanguinaires qui désirent voir leur " proie " morte à tout prix.
- Je pense que je me suis trompé sur vous, Arao. Je vous croyais inhumain. Je me suis trompé, je m'en excuse. Vous devriez vous reconvertir en inspecteur des finances, plutôt qu'en tueur à gages. Comment lui avez-vous soutiré tout cet argent ?
- Certains hommes ont besoin d'une lame prête à s'abattre sur eux pour se montrer conciliants, répliqua Arathéa.
Drenne ouvrit l'un de ses tiroirs, et en sortit une escarcelle en tissu. Il lui tendit en souriant :
- Je pense que j'aurais encore besoin de vous dans l'avenir, Arao.
Arathéa sortit apaisée de son entrevue avec le seigneur Drenne. Il lui paraissait désormais plus humain.
Il faisait beau sur le royaume de Freithnen en cette fin d'août. Arathéa apprécia la chaleur, même s'il était difficile pour elle d'enlever la plaque de métal qui protégeait son buste. Elle regarda des ouvriers acharnés sur un chantier. Ils étaient tous torses nus. Arathéa subissait parfois les boutades de Grizzly sur le sujet ; elle ne pouvait l'imiter. Son large bandage aurait suscité des interrogations auxquelles la jeune fille ne pouvait répondre. De plus, ses hanches commençaient à se voir, elle avait dû élargir ses pantalons. Tous ces changements la perturbaient quand elle se posait trop de questions ; alors elle ne réfléchissait pas trop entre les missions. Devenue automate, elle ne voulait pas arrêter le mécanisme.
La salle commune était vide quand elle y pénétra, après le déjeuner. Et toutes les missions avaient déjà été prises, à en juger par les inscriptions barrées. Arathéa sortit des souterrains. Elle n'était pas fâchée de n'avoir pour l'instant aucun emploi. Elle avait plusieurs vêtements à faire raccommoder, les semelles de ses bottes commençaient à se détacher, et il lui fallait faire affûter ses poignards.
L'homme regarda un des poignards avec une moue peu enthousiaste. Il le fit miroiter sous une petite bougie, et le reposa.
- Celui-ci est en effet à aiguiser un peu.
Il prit le deuxième, et l'observa sous tous les angles comme le précédent. Il fit courir ses longs doigts fins de la garde jusqu'à la pointe sertie d'une pierre noire.
- Belle pièce, dit-il comme pour lui-même. Une trentaine d'années environ… Obsidienne de toute beauté… Vraiment, ajouta-t-il en le posant sur la table, vous avez de bien belles dagues.
Arathéa ne répondit pas. Elle passait d'une arme à l'autre, les jaugeant d'abord du regard, puis les manipulant un peu. Elle en avait trouvé peu à son goût. Le marchand sortit une roue épaisse, comme un fuseau, qu'il actionna avec une pédale. Il se mit à effiler le premier poignard en sifflotant.
Arathéa avisa un poignard pendu à un des murs crasseux du magasin. Elle le prit et l'examina. Le marchand déclara, d'un ton bienveillant :
- Tout en argent, celui-là. Une magnifique pièce.
Arathéa ne l'écoutait pas. L'arme brillait d'un bel éclat. Sa garde était fine et peu ouvragée, comme elle les aimait ; la lame était plus longue que ses précédentes dagues, et s'affinait, contrairement aux autres qui étaient droites. Elle passa la lame sur sa main ; l'argent fit une légère entaille. Conquise, Arathéa la posa sur le bureau de l'homme. Il sourit, tout en continuant à affûter le premier poignard :
- Il est à trois cents pièces d'or, mais je vous le fais à…
Une bourse atterrit sur son bureau avec un bruit mat. Arathéa prit le poignard ainsi qu'un fourreau dans une vitrine. Le marchand était ravi, ce jeune homme taciturne lui avait acheté un article qu'il n'arrivait jamais à vendre.
La vendeuse fit une moue boudeuse en voyant entrer un jeune homme au regard dur et aux bottes sales. Elle venait de balayer. Néanmoins elle affecta un sourire contrit, mais un sourire tout de même. Il ne lui jeta pas même un regard et se dirigea au fond de la pièce. Il prit plusieurs vêtements parmi ceux qui étaient pliés sur l'étal et s'enferma dans l'un des petits débarras qui servaient de cabine d'essayage. Elle soupira et se replongea dans la lecture de son livre.
Arathéa enfila une tunique noire et un pantalon souple qui lui arrivait aux mollets. Elle jeta un coup d'œil rapide dans le miroir crasseux pendu par un vieux clou rouillé et enleva les vêtements, satisfaite. Dans la boutique, elle choisit une autre paire de bottes de cuir noir et paya le tout distraitement, sans remarquer le regard déplaisant de la vendeuse, qui courut chercher son balai une fois son client sorti.
Arathéa pénétra vers huit heures dans la salle commune. Elle sut dès son arrivée que la soirée allait être animée. Déjà des vapeurs d'alcool empestaient les lieux, et des nuages de fumée s'échappaient des cigares et autres narguilés exotiques. Elle remarqua tout de suite le dos large de son ami Grizzly, et alla le rejoindre. Il racontait apparemment sa dernière mission. Il salua chaleureusement Arao et reprit :
- Donc, je disais… Le pauvre vieux était complètement bourré, et franchement ça m'a gâché le plaisir de le zigouiller. S'ils sont à moitié crevés quand on arrive, à quoi on sert ? Mais bon l'employeur m'avait déjà grassement avancé, et je voulais pas non plus voir le reste de ma paie me filer sous le nez. Alors en deux coups les gros je te l'ai trucidé comme il fallait, et puis je suis rentré tranquillement me faire payer. Elle est pas belle la vie ?
Plusieurs tueurs sourirent. Grizzly était connu pour sa force légendaire et sa rapidité d'exécution. Arathéa fit venir une serveuse et commanda un plat au hasard. Tous les autres membres de la confrérie mangeaient et buvaient, et son estomac affamé commençait à se faire entendre. Grizzly délaissa la discussion commune et s'adressa à son meilleur ami :
- Alors, qu'est-ce qui s'est passé ? Je me suis demandé ce qui t'étais arrivé.
Arathéa lui dit brièvement qu'elle avait été en mission dans l'Est, et qu'elle avait gagné une jolie somme. Ces renseignements succincts semblèrent suffire à son interlocuteur. Mais il reprit, d'un ton léger en regardant ailleurs :
- Et tu as bien tout fait comme je t'ai appris, hein ? Et pour les gosses et tout ça…
Arathéa comprit qu'elle avait été prise au piège. Grizzly avait dû déjà se renseigner pour cette mission, il avait dû apprendre qu'il aurait à tuer des enfants, et il avait refusé. D'ailleurs, il avait sur sa grosse face rouge une marque de dégoût affiché. À ce moment, la serveuse déposa une assiette de pommes de terre dorées ainsi qu'un blanc de poulet devant Arathéa. Elle avala une bouchée en baissant les yeux.
- Je me demande si j'ai bien fait, murmura la voix basse du géant.
Arathéa faillit s'étouffer. Une nuance de regret dans la voix qu'elle n'avait jamais perçue depuis les deux années qu'elle avait passées en sa compagnie ne lui annonçait rien de bon. Grizzly détourna son regard et se plongea dans la discussion des autres attablés.
Arathéa sortit de la salle vers minuit. Grizzly l'accompagnait, mais il était clair qu'il désapprouvait profondément le meurtre d'enfants. Arathéa l'avait déjà vu épargner des bébés et des adolescents, alors que cette force de la nature étripait sans pitié les hommes endettés.
Il s'arrêta, contemplant la pleine lune ; il parla doucement, sa voix basse et grave se faisant de velours.
- Je t'ai enseigné ce métier, Arao. Mais je ne savais pas que j'avais créé un monstre tel que toi.
La jeune fille le coupa :
- J'ai épargné l'épouse et les enfants. Je n'ai pas eu la force de les tuer.
Le regard bleu de son ami s'adoucit visiblement. Ses sourcils qui, depuis le début de la soirée, se rejoignaient pour lui donner un air irrité, se détendirent et il reprit une expression plus calme.
Ils reprirent leur monture, et s'enfoncèrent dans le dédale de ruelles obscur. Dans le silence des félins, qui se faufilent pour mieux attaquer.
Un coq lointain finit de réveiller Arathéa. Elle s'assit dans son lit et procéda au nettoyage minutieux de sa plaie. Les chairs commençaient à se refermer. Arathéa se leva et alla remplir la longue cuve de métal dans laquelle elle comptait bien prendre un bain. Elle vérifia le verrou de sa chambre et enleva le bandage qui emprisonnait sa poitrine. Puis elle se plongea dans l'eau glacée. Les bandes, très serrées, lui laissèrent des marques rouges sur le torse, et elle avait des égratignures sur tout le corps.
En cette chaude matinée d'août, Arathéa avait seize ans. Elle se souvenait avec exactitude de la date. Sa mère mettait un point d'honneur à fêter les anniversaires le jour même. Avec une certaine appréhension, Arathéa laissa ses souvenirs effleurer à la surface…
Sa mère était une jeune couturière quand elle rencontra un forgeron du nom de Riego. Il venait du sud-ouest du royaume de Freithnen. Ils se virent la première fois à un de ces bals populaires très à la mode à l'époque. Illiatis avait confectionné sa robe elle-même, une jolie tenue bleu pâle. Riego s'y rendait alors pour voir un de ses amis. Ils se rencontrèrent par hasard. Comme toutes les belles histoires d'amour. Ils se marièrent et à vingt ans, Illiatis eut sa première fille.
Arathéa se souvenait très bien de sa mère, de sa chevelure blonde et bouclée, de ses yeux d'un bleu profond et de sa façon de la prendre dans ses bras. De sa voix apaisante, de ses bras, qui la protégeaient de tout, de la pluie, de la neige, et des autres enfants ; des vêtements
qu'elle créait pour ses deux filles.
Elle se souvenait aussi de ce jour où il neigeait. Il faisait froid. Si froid… Comme les bras de sa mère. La guerre était déclarée. Des soldats au pas irrégulier pénétraient sa maison, son univers,. Sa mère avait attrapé Doria et avait confié sa fille cadette à Riego. Qui emmena Arathéa en lieu sûr. Tout était bouleversé, tout était autre. Tout était laid, amer et incolore.
Arathéa accompagna Grizzly chez un employeur potentiel. Cet homme avait demandé deux tueurs. La jeune fille avait hâte de connaître la mission. Grizzly était joyeux, comme à son habitude, et sifflotait en trottant dans les chemins de terre.
Arathéa se demanda soudain, en le dévisageant, pourquoi elle ne lui avait pas dit qui Arao était vraiment. Cet homme était de confiance, et généreux. Il avait mis sa réputation en péril en s'occupant d'un jeune garçon perdu dont personne ne voulait.
Elle s'interrogea quelques minutes : comment réagirait-il en apprenant que le jeune homme qu'il appréciait tant et en qui il plaçait tant d'espoirs était à peine une femme, une fille ? Elle frissonna en pensant à cette idée.
Le roi Isthar sauta de son cheval et s'installa confortablement dans l'ombre fraîche de sa tente. Il finissait de vider sa chope quand un homme se mit devant sa tente. À contre-jour, Isthar ne put voir de qui il s'agissait. Cependant il savait très bien que son capitaine désirait s'entretenir avec lui.
- Entrez, Odin. Qu'y a-t-il ?
Le vieux soldat prit place en face de son roi.
- Nos éclaireurs ne l'ont toujours pas retrouvé. Cela fait quelques jours déjà, bientôt une semaine, mon roi. Nous devrions employer nos soldats à une autre occupation. Je pense que notre jeune anonyme a quitté la région.
Isthar l'écouta patiemment. Odin lui fit l'inventaire des tâches à effectuer, et il décida d'abandonner les recherches. Du moins provisoirement.
Il désirait revoir ce jeune garçon au regard glacial, qui l'avait battu sans se mettre en péril. Ils étaient quitte, chacun s'en était sorti avec une blessure, mais il voulait autre chose. Revoir l'ardeur conjuguée à la maîtrise de la douleur, dans ces yeux verts. Il lui semblait qu'il avait quelque chose à apprendre de lui, de son adversaire anonyme.
Grizzly entra à la suite d'une jeune femme élégante, qui les mena dans une grande salle, très haute, décorée de nombreuses gravures et de peintures. Leur nouvel employeur avait un goût certain pour les belles choses, c'était indéniable. Ils s'assirent, et la jeune femme prit place en face d'eux, un verre de vin à la main. Elle dévisagea Arathéa longuement, puis reporta son attention sur Grizzly.
- Je fais appel à vos services bien que je vous répugne profondément, soyez-en avertis. Mais je…
- Attendez, coupa brutalement Grizzly que le début de l'entretien énervait déjà. Où est le seigneur Hun ?
- Sachez, mon cher, que je suis sa femme, et que c'est moi qui ai requis votre présence. C'est également moi qui vous paierai.
Grizzly se détendit. Arathéa laissa son regard vagabonder sur les tableaux, tout en écoutant la maîtresse des lieux.
- Voilà. Mon mari a une attitude étrange actuellement, et je souhaiterais que vous le suiviez pour moi.
- Hein ?
La jeune femme grimaça au ton familier de Grizzly. Elle posa son verre sur un guéridon et continua :
- Attendez avant de vous emporter. Je crois qu'il passe ses journées dans le Nord, plus précisément dans certains salons de Parsie. Et…
- On est des assassins, madame, coupa encore Grizzly. On se moque bien de vos histoires, sauf s'il y a quelqu'un à liquider. Et je suppose que vous ne voulez pas tuer votre époux ?
- Vous supposez bien pour un rustre, rétorqua la jeune femme, apparemment irritée. Je vous demande de le suivre, et de me ramener l'une de ses catins…
Grizzly se leva. Il fit signe à Arathéa qu'il voulait partir. La femme les arrêta d'un geste.
- Peut-être que vous avez autre chose à faire, monsieur, mais votre assistant aimerait éventuellement s'occuper de cette affaire ?
Arathéa redescendit sur terre. Cette histoire ne l'intéressait pas vraiment, mais elle désirait plus que tout s'éloigner de la confrérie. Le lendemain aurait lieu la réunion mensuelle, où l'on comparait les gains amassés, et elle n'avait aucune envie d'y assister. Grizzly acquiesça lentement, et Arathéa accepta de pister l'époux infidèle.
- Tu n'aurais pas dû accepter ! râla Grizzly pour la cinquième fois depuis qu'ils avaient quitté Dame Hun. Nous sommes des tueurs, pas des conseillers conjugaux ! Elle n'a qu'à retrousser ses jupettes et aller le rechercher, son seigneur ! Et puis quoi encore, faudrait qu'on s'occupe… Arao ! tu m'écoutes ? tonna-t-il en ralentissant.
Le jeune garçon hocha la tête d'un air absent.
- Tu es distrait en ce moment ! Tu as intérêt à revenir parmi nous vite fait bien fait ! Ce soir, on va faire la fête. Tu viens bien sûr. A seize ans on participe aux réjouissances.
A l'évocation de son anniversaire, Arathéa s'efforça de l'écouter avec plus d'attention.
- Je ne l'ai pas oublié. Et je t'ordonne de venir avec moi ce soir. On va bien s'amuser, tu verras.
- Sûrement…
CHAPITRE IV
La curiosité est un vilain défaut
Un homme blond vêtu d'une belle tunique rouge se leva et trinqua avec un autre quand Arathéa s'assit entre lui et Grizzly. Elle aurait préféré éviter la salle bruyante et enfumée, mais son mentor était d'un autre avis. L'homme se rassit et lui serra la main en souriant. Il s'agissait de Dratz, un marchand qui fournissait des renseignements à la communauté des meurtriers. Il était agréable, néanmoins Arathéa se méfiait de lui ; ses yeux voyaient trop de choses.
- Tu as un bel avenir qui te tend les bras, Arao. On doit te le dire souvent. Tu as totalisé beaucoup ce mois-ci. Tu vas tous les écraser demain soir ! s'exclama Dratz en lui versant un verre de vin rouge.
Arathéa ne répondit pas, comme à son habitude. Dratz ne fut pas décontenancé.
- Je pensais t'offrir un cadeau, mais vu que tu n'as pas l'air d'en vouloir, je vais le ranger…
Lui tournant carrément le dos, Arathéa interpella une serveuse et commanda la même chose que tous les membres déjà assis, du bœuf et des haricots. Elle se détourna de Dratz qui l'ennuyait avec ses phrases insipides, et écouta en silence la discussion que Grizzly avait avec Canines d'or, un tueur à la dentition plombée de métaux précieux. Il était question d'une nouvelle association de coupe-jarrets qui tenterait de s'implanter à Freithnen. Seulement, la confrérie était totalement opposée à leur venue. Des combats avaient eu lieu la veille, entre un jeune tueur à gages et un voleur. Ce dernier avait pourri dans les égouts quelques minutes après le début de l'incartade.
Dratz jeta un regard en coin à Arao ; décidément, ce jeune garçon était plus complexe qu'il ne l'aurait pensé. Arrivé il y avait à peine six mois, le marchand ne s'était pas intéressé tout de suite au potentiel du jeune tueur. Il avait fourni des renseignements aux plus vieux, mais l'avait ignoré. Il avait changé d'avis quand il avait vu que le grand Grizzly le prenait sous son aile et lui enseignait ce qu'il fallait pour être un meurtrier. Cet homme, à la réputation bien assise, n'avait jamais accepté d'élèves, d'un naturel très exigeant. Comment se faisait-il qu'il s'occupât d'un parvenu quelconque ? Dratz avait alors découvert
qu'Arao recelait des trésors d'adresse, notamment avec les armes. Ceci expliquait cela.
Arathéa commençait à sentir les effets des litres d'alcool qu'elle avait bu. Elle voulut repousser Canines d'or, qui voulait lui verser une autre chope mousseuse dans la bouche, mais elle n'avait plus de force. Elle avala donc une énième chope de bière et s'écroula presque sur la table. Elle tenta de se ressaisir, malgré ces bourdonnements incessants dans ses oreilles et une envie de vomir omniprésente. Grizzly revint à leur table, et attrapa Arao qui se levait, vacillant. Il la traîna dehors et la poussa vers un muret qui faisait face. La jeune fille s'écroula, la tête la première, et Grizzly la retint pour ne pas plonger la tête la première dans son vomi. Elle suffoqua, cracha une ou deux fois, et s'essuya du revers de la main. Elle s'assit et respira intensément l'air qui lui paraissait glacé. Grizzly s'assit en face d'elle et lui tendit un mouchoir.
- Rentre chez toi. Je t'accompagne.
Arathéa déclina l'invitation.
- Ça va aller.
Dratz monta sur son cheval et suivit de loin le jeune Arao ; il comprenait maintenant la demande de Grizzly. Le jeune homme ne tenait presque plus en selle. Il faisait tiède mais une pluie forte martelait le sol. La lune répandait son reflet d'argent sur les pavés usagés des ruelles, et Dratz sursauta quand le corps
d'Arao s'écroula sur ceux-ci dans un bruit mat.
Il prit le jeune homme en selle et le conduit à l'adresse que Grizzly lui avait donnée. Un magasin quelconque au rez-de-chaussée, une volée de marches poussiéreuses menaient à une chambre exiguë mais impeccablement rangée. Il déposa son fardeau sur le lit sans douceur ; les ivres ont un sommeil de plomb, il le savait pertinemment. Il enleva sa propre cape, et enleva les bottes du jeune homme. Il s'attaqua ensuite à la ceinture et au fourreau de son épée, bien serré avec multiples boucles de métal. Il lui ôta sa veste et la mit à sécher sur une barre de fer rouillé posée entre les fenêtres, une penderie improvisée. Dratz eut du mal à ôter la tunique du jeune homme, mais y parvint. Il fut surpris de voir que le torse était bandé du sternum au nombril ; une blessure sûrement. Pourtant, un détail l'intrigua ; un renflement au niveau de la poitrine sous les bandes. Curieux de nature, il s'assura qu'Arao dormait bien, et ôta tout doucement le pansement. Il fut étonné de voir que le jeune homme était maigre, mais avait des hanches assez larges. Son esprit commençait à divaguer. Néanmoins, il souleva juste un peu.
Dratz sentit son sang se glacer. Il resserra les bandes et remit sa tunique à Arao. Puis il resta assis et étudia le visage blafard sous tous les angles. Il voulait y trouver une signification nouvelle. Pourtant, il n'arrivait pas à croire ce que ses yeux avaient vu. Arao, le terrible protégé de Grizzly, le tueur à l'avenir le plus prometteur, une femme ? Ou plutôt une fille ? Cela lui paraissait insensé. De plus, il l'avait vu l'autre soir embrasser une servante. L'alcool lui jouait un mauvais tour, c'était ça.
Il reçut un violent coup dans la nuque et plongea dans l'inconscience.
Arathéa était paniquée. Cet idiot de marchand avait percé son secret. S'il le dévoilait, c'en était fini d'Arao. La peur l'avait totalement dégrisée. Elle le traîna sur sa propre selle, ignorant les trombes d'eau qui s'abattaient sur elle, et courut chez le vieux Gadin, affolée. Elle frappa à la porte, hurla son nom et s'arrêta quand le vieil apothicaire lui ouvrit, en pyjama, une bougie à la main. Il ne lui posa aucune question et la fit entrer.
- Une potion d'amnésie ? répéta le vieil homme en cherchant dans ses rayonnages. " Liqueur de poulpe ", non… " Mort subite ", trop radical… " Coupe-langue " ? demanda-t-il en jetant un regard au jeune homme grelottant.
- Non, je veux qu'il oublie juste ce qu'il a fait ce soir.
- Très bien… Ah ! La voilà.
Il lui tendit une fiole en bois.
- Il doit avaler un peu moins que le quart de cette dose le plus vite possible.
Puis, la regardant d'un air mystérieux derrière ses lunettes :
- C'est la seule fois que je te donne un remède de ce genre, Arao. Souviens-toi en bien.
Arathéa hissa Dratz sur son cheval et lui écarta violemment la mâchoire. Un craquement sinistre lui apprit trop tard qu'il aurait du mal à parler le lendemain. Elle déboucha le flacon et lui versa plus de la moitié du liquide bleu dans la gorge. " On n'est jamais trop prudent ". Puis elle le jeta en travers de sa selle, frappa du plat de la main la croupe du cheval, qui partit au galop avec un homme assommé sur son dos.
Sa nuit fut agitée. Elle ne parvenait pas à dormir. Elle élabora une stratégie destinée à lui assurer que ce fouineur ne se rappellerait de rien. Si les effets de la potion étaient nuls, elle aurait recours à d'autres moyens. Elle ne voulait pas la menacer, il pouvait quand même tout dévoiler par inadvertance. Si Dratz le marchand se montrait un peu trop exigeant sur le prix à payer pour se taire, elle l'éliminerait aussi rapidement qu'elle l'avait assommé.
Humide. Odeur nauséabonde. Mou. Nénuphar ?
Dratz se réveilla. Il ne comprit pas pourquoi il baignait dans une douve du château royal. Il se leva. Ses bottes étaient embourbées dans la vase. Au bout de vains efforts, il abandonna ses chaussures de cuir et de daim, et entreprit de remonter la pente boueuse pieds nus, s'accrochant à des petites touffes d'herbes. Petit à petit, il parvint au sommet, et se laissa tomber dans l'herbe trempée de rosée. Sa mâchoire lui faisait atrocement mal, et il gémit tout en se massant les joues.
- Comment suis-je arrivé là ? se dit-il à haute voix.
- J'aimerais aussi le savoir.
Dépité, connaissant déjà la suite, Dratz leva la tête. Il ne devait pas être très beau à voir, ses cheveux trempés lui barrant le visage, sa tunique rouge désormais tachée de boue, pieds nus, il devait empester. Dratz se dit qu'on devait le prendre pour un clochard, quand le garde le mena au château, le poussant du plat de son épée, une main sur sa bouche pour ne pas sentir l'odeur de vase.
Arathéa regarda attentivement son plan. Parsie se trouvait au nord, en Eolie. On disait qu'elle était située là où se rencontraient les vents, et que les tempêtes étaient monnaie courante. On disait aussi, mais c'était de renommée nationale, que Parsie était la cité des plaisirs, une éternelle jouvencelle que retrouve les maris que la monogamie ennuie.
Tout en descendant par la porte nord de Freithnen, très encombrée malgré l'aube, Arathéa se demanda où se trouvait en ce moment le marchand trop curieux. Peut-être était-il étalé sur une route, encore inconscient? Ou bien dans un fossé, ou bien encore avait-il eu un cheval intelligent qui l'aurait déposé devant sa maison. Elle sourit en imaginant l'improbable scène.
Quand Fijtri revint chez lui, il fut d'abord heureux de revoir les baraques de planches et les tentes tendues de peaux. Mais sa joie fut de courte durée. Descendant de cheval, il ne put ignorer un guerrier Fier, grand et bien bâti, marcher dans sa direction, une colère apparente sur le visage. Il ne vacilla pas quand Rae le gifla.
- Où étais-tu, abruti ! Tu as suivi cet homme comme un chien, courant après son cheval !
- Pourquoi me demandes-tu cela alors ? coupa Fijtri en frottant sa joue endolorie. Oui, je l'ai suivi. A pied, derrière son cheval. Jusqu'au village de la frontière.
Rae allait se jeter sur lui quand Oka arriva en courant et sépara le Fier énervé et
Fijtri. Il jeta un regard étonné à celui-ci, puis haussa les épaules. Il se disait peut-être que les évènements ne se déroulaient pas toujours comme on le souhaitait.
- Tes parents t'attendent, le moineau, cracha Rae en s'éloignant d'un pas rageur. Le chef aussi.
Fijtri leva les yeux au ciel. Ciel qui ne l'avait jamais beaucoup aidé.
Le cheval finit par s'échapper, et le roi resta la longe à la main, sans comprendre. Odin ne put s'empêcher de sourire. L'étalon fit le tour du clos, agitant sa crinière noire comme pour narguer Isthar et la stupide entrave à laquelle il voulait l'emprisonner. Soupirant encore une fois, le roi s'approcha sans douceur de l'animal, le laissa galoper à sa guise, retrouver le troupeau de son armée. Il s'accouda aux barrières de bois. Odin souriait toujours.
- Il vous faut d'abord gagner sa confiance, Isthar. Si vous l'approchez sans le connaître, il s'enfuira toujours, gagné par la crainte. Passez du temps avec ce cheval, étudiez-le, respectez son désir d'être seul quand il se manifeste et vous pourrez alors espérer être pour lui plus qu'un homme imbécile.
Isthar réfléchit à la remarque de son capitaine.
- Odin, vous êtes vraiment doué.
Le vieil homme ne comprit pas la lueur glorieuse qui brillait dans les yeux bruns de son roi.
Le soleil était à son zénith, et Arathéa avait incroyablement chaud. Au bout d'une longue réflexion elle se décida à enlever sa tunique et à en passer une autre, non doublée, qui la ferait moins souffrir. Elle effectua le changement en un temps record et replia l'autre vêtement dans sa sacoche. Dame Hun l'ayant prévenu de la longueur de trajet le matin même, Arathéa avait prévu les modifications vestimentaires.
Le premier soir, elle fit comme à son habitude. Elle dîna sommairement sur son cheval, regardant les caravanes de marchands arrêtées sur les bas-côtés de la route humide. D'autre part, c'était moins une route qu'un long ruban de terre large de dizaines de mètres qui menait partout dans le nord, partout où des hommes avaient creusé le sol.
Elle somnola un peu en écoutant le martèlement des sabots réguliers de son cheval et les éclats de rire de quelques familles qui bivouaquaient ici et là. Contrairement aux contrées de l'Est, il n'y avait pas de tribu agressive. Un peuple nomade vivait en effet un peu plus loin que Parsie, les Danseurs de Feu. Une communauté dont la culture était issue de la danse, et dont la grâce était recherchée pour les banquets. Arathéa connaissait vaguement cette peuplade, Grizzly lui en avait déjà parlé.
Dratz sortit de la cellule, amer. Il hocha la tête au garde posté devant la herse du château et rentra chez lui d'un pas rapide. Ses pieds avaient retrouvé ses bottes boueuses remplies de vase qu'un des serviteurs avait été généreusement récupérer. N'ayant pu fournir une explication à ses hôtes forcés -et n'en ayant d'ailleurs aucune pour lui-même, on ne l'avait libéré qu'à l'aube.
Il parvint chez lui, à bout de nerfs, et de forces. Il prit un bon bain, mais mit plus d'une heure à enlever toutes les traces noires. Il utilisa toute une bouteille de parfum pour éviter que sa cuisinière croasse dans son dos, et dut jeter ses bottes. Puis il s'allongea confortablement sur son lit à baldaquin et songea aux évènements de la veille. Ou plutôt, il essaya de se souvenir de sa soirée. Il se rappela avoir été à la taverne souterraine de la guilde, avoir tenté de discuter avec Arao, puis plus rien. Un trou béant s'étendait de la fin de la soirée jusqu'à son réveil dans les douves du château royal. Il décida d'en parler aux assassins présents. Peut-être avait-il trop bu ce soir-là. L'alcool aurait effacé ses souvenirs. Néanmoins il voulait savoir d'où venait cette douleur à la mâchoire. La boisson n'a pas ce genre d'effet secondaire, Dratz fréquentait assez les auberges et autres beuveries pour le savoir.
Parsie n'était plus très loin. Arathéa voyait les hautes tours s'élever vers le ciel, mais une attira son attention. Elle dépassait toutes les autres, elle brillait d'un éclat particulier, comme si son fût était recouvert d'argent.
La ville était rutilante. Les pavés, les fontaines aux immenses colonnes d'ivoires, les bâtisses aux façades d'un blanc de neige, tout n'était que beauté, propreté et pureté. Même les habitants étaient d'un raffinement certain ; les hommes portaient des gilets colorés, des pantalons blancs et de hautes bottes de même couleur. Les femmes rivalisaient d'invention pour mettre leur visage en valeur. Leurs yeux étaient cernés de bleu en général, leur front était ceint d'une ou de plusieurs rangées de perles multicolores, leur bouche ourlée de prune ou de rose, et le bruissement feutré des tissus rutilants indiquait que la couture était le commerce de base. Arathéa se sentait étrangère à toutes ces splendeurs, petit être androgyne sans aucune préoccupation esthétique.
Après avoir longuement observé les habitants, elle entra dans un bâtiment immaculé, qui se révéla être une taverne luxueuse. A la place des traditionnels buffets de bois, des tables de métal où des hommes buvaient dans de jolies chopes en verre ; au lieu des éternels comptoirs où s'échouaient des fêtards ivres morts, une longue desserte impeccablement astiquée. Arathéa se dirigea vers une femme qui se tenait derrière, et qui remplissait un verre d'un liquide noir. Elle l'examina de bas en haut, trouvant certainement peu à son goût les bottes de cuir commun et la tunique de soldat.
- Vous désirez ?
- Je voudrais un renseignement, annonça Arathéa sans préavis. J'aimerais savoir où je pourrais trouver un certain seigneur de Freithnen. Le seigneur Hun.
La maîtresse des lieux fit une moue boudeuse. Arathéa nota mentalement que la corruption était universelle, quand elle lui donna plusieurs pièces d'argent.
- Ce petit bonhomme grassouillet ? Il a pour habitude de fréquenter les salons privés.
- Et ?
Elle lui donna cinq autres pièces.
- Notamment le salon de Dame Alsine, rue des Blanches Jarres. Il y va tous les soirs depuis qu'il est ici. Ou alors, vous pourrez le trouver dans le salon de Dame Juliette, rue des Douze Chevaux. Mais je vous conseille le premier.
Elle leva la tête de son verre, et s'aperçut que l'étranger était déjà parti. Tant mieux, il lui faisait honte dans son uniforme sombre et crasseux.
Arathéa trouva facilement la rue des Blanches Jarres, et se rendit compte que le décor des façades expliquait le nom. Sur tous les murs de bâtiments publics, des frises représentaient des vases portés par des esclaves, et des cruches de marbre étaient sculptées en bas-relief. Elle arriva devant une haute maison bleu pâle, aux larges portes ouvragées, et entra.
Un petit bureau l'accueillit. Une jolie réceptionniste lui sourit :
- Seigneur, soyez le bienvenu chez Dame Alsine. Puis-je connaître votre nom pour vous faire entrer ?
- Je ne suis pas là pour ça, mademoiselle. Je…
Elle se trouva en panne d'inspiration. Elle savait que le seigneur Hun fréquentait les lieux, que dire de plus ? Il lui fallait une couverture pour le suivre.
- Vous désirez nous recommander quelqu'un pour la jeune personne que nous recherchons ? demanda la jeune femme en désignant un panneau derrière elle.
" Cherchons jeune fille raffinée et gracieuse. Salaire sur demande ".
- C'est exactement ça, affirma Arathéa. Ma sœur souhaiterait postuler à cette place.
La jeune femme sourit de plus belle. Elle prit un crayon et un papier.
- Comment s'appelle-t-elle, cette charmante personne ?
- Arathéa Gadin.
- Joli prénom, apprécia-t-elle. Quand pourra-t-elle venir ?
- Dans deux heures, fit Arathéa. Y a-t-il certains critères ?
Elle lui récita le discours qu'elle devait servir à toutes les postulantes :
- Aucun. Nous désirons une jeune fille charmante, discrète et cultivée ; cette dernière qualité est plus rare malheureusement. Mais sachez que nous n'engageons que des jeunes personnes correctes. Le salon de Dame Alsine n'est pas un…
- Bordel ? tenta Arathéa.
- Exactement. J'accueillerais votre sœur avec joie, seigneur Gadin.
Arathéa se traita de tous les noms en entrant dans une boutique de vêtements. Comment allait-elle se faire passer pour une femme, elle qui n'a jamais porté autre chose qu'un pantalon et qui n'a jamais eu sur le visage que du sang et de la sueur ? Ses doutes s'amplifièrent quand la gérante de la boutique, une petite femme ronde à l'air aimable, lui demanda si elle pouvait l'aider. Arathéa décida se jouer le tout pour le tout. Elle prit l'air le plus gêné qu'elle pouvait.
- C'est assez gênant…balbutia-t-elle. Je souhaite faire des cadeaux à une jeune fille de ma connaissance, mais j'ignore ses mensurations.
- Combien mesure-t-elle, cette jeune fille ? s'enquit la gérante d'une voix bienveillante.
- Environ…Elle fait exactement ma taille.
Elle réfléchit un instant, puis conclut :
- Je vais prendre vos mensurations, cela ira-t-il ?
Arathéa se soumit à la toise qui indiqua un mètre soixante cinq, et à une balance munie de poids. Puis la gérante, qui se révéla très conciliante, lui demanda de passer dans une salle voisine, où elle mesura le tour de sa taille. Elle ne dit rien devant le bandage, et ne se permit aucune réflexion sur les hanches de son client. Elle reporta toutes les mesures dans un tableau et pensa à haute voix :
- Cette jeune fille fait donc un mètre soixante cinq pour cinquante kilos environ… Son tour de taille… Elle fait donc une taille de un.
- C'est-à-dire ?
- Vous choisirez des articles où ce chiffre sera indiqué. Voulez-vous de l'aide ?
Grâce à cette femme, nommée Mme Justine, Arathéa finit par acheter une jupe blanche, un corset violet, un autre vert, et plusieurs autres articles. Quand la gérante lui demandait une information pour les couleurs, Arathéa se décrivait. Elle lui avoua à la fin que c'était pour sa sœur jumelle, qui lui ressemblait en tous points. Mme Justine sourit et dit qu'elle s'y attendait.
Arathéa prit une chambre dans une auberge assez luxueuse. Elle ne voulait pas qu'on lui pose des questions (pourquoi un homme montait dans une chambre et pourquoi il ne redescendait jamais personne, hormis une jeune fille). Elle s'enferma et s'empressa de prendre un bain. Elle lava activement ses cheveux courts et se parfuma pour masquer l'odeur de sueur qui émanait de sa peau. Elle se félicita de n'avoir pas gardé le crâne rasé, d'avoir laissé pousser un peu ses cheveux. Une femme aux cheveux courts avait beau être rare, une femme au crâne rasé était improbable. Elle enfila avec difficulté la jupe, ne sachant comment attacher les lacets, puis mit le corset vert. En se regardant dans le miroir, elle vit qu'un détail manquait. Elle se rendit compte qu'elle n'avait pas enlevé son bandage, et donc qu'elle n'avait aucune poitrine. Une fois le détail arrangé, elle sortit la perruque qu'elle avait glissée dans son sac sans que Mme Justine s'en rende compte. Elle n'avait aucun remord, elle avait payé le prix de son larcin dans la somme totale. La gérante crut être tombée sur un client généreux, alors qu'il n'en était rien. Arathéa mit correctement le postiche sur son crâne et se vit métamorphosée. Le soldat aux cheveux courts et à la tenue noire laissait place à une jeune fille élégante, aux longs cheveux roux.
- Vous êtes ? demanda la réceptionniste sans même lever les yeux vers Arathéa.
- Je m'appelle Arathéa…
- Ah oui ! s'exclama la jeune femme en lâchant son crayon. Bienvenue !
Elle détailla de la tête aux pieds la jeune fille qui se tenait devant elle. Elle était charmante. Elle avait les yeux verts du seigneur Gadin et une abondante chevelure rousse.
Mme Alsine regarda sa dernière recrue évoluer parmi les hommes assis à d'imposantes tables, ou bien affalés dans une opulence de coussins moelleux. Elle était ravie de cette jeune fille, qui était plutôt discrète, mais si jolie. Elle l'avait vue déjà repousser assez sèchement quelques mains un peu trop entreprenantes. Le métier lui apprendrait à se laisser un peu désirer ; pour l'instant, elle était pudique et réservée.
Arathéa regrettait de s'être laissée emporter dans cette mascarade. Elle était mal à l'aise, et ne cessa de sentir des regards sur elle. De plus, le seigneur Hun ne paraissait pas se trouver parmi les hommes qu'elle servait. Son plateau lui semblait de plomb tant elle l'avait porté. Une heure plus tard, ne trouvant toujours pas le seigneur Hun, elle s'éclipsa discrètement par la porte de la cuisine, et reprit le chemin de son hôtel. Il faisait nuit, et Arathéa se sentait vulnérable dans cette tenue. Elle n'avait pu emmener d'armes et prenait soin d'éviter certaines rues un peu trop lugubres. Cependant, elle vit la façade de son auberge, au bout d'une avenue, et accéléra le pas. Elle vit un homme sortir d'une maison, d'où s'échappaient des rires. Arathéa n'y prêta que peu d'attention. Mais elle entendit les pas de l'homme se diriger dans sa direction, et son cœur s'affola. Elle était à la merci du premier gueux un tant soit peu éméché, et se maudit de n'avoir pas glissé un poignard dans ses affaires. Elle ne précipita sa cadence que lorsqu'elle fut sûre que l'homme la suivait réellement. Elle bifurqua à toute vitesse dans une ruelle.
L'homme marcha à la suite de la jolie donzelle qu'il avait cru voir. Même après une soirée de gaudrioles ponctuée de bouteilles de vin, il n'était pas opposé à un plaisir supplémentaire. Il avait vu cette chevelure éclairée par les rayons de la lune, et s'était engagé à sa suite. Mais elle semblait s'être évaporée. Il marcha un peu, l'air hagard, et trouva un tissu pâle derrière une caisse de bois. Un sourire naquit sur ses lèvres. Il se pencha pour le prendre, mais il percuta violemment le sol, la tête la première. Il sentit qu'on lui tirait les cheveux en arrière. La jolie rouquine le plaqua au mur brutalement, et lui administra deux ou trois gifles. Peut-être plus…
Arathéa pensait que la demi-douzaine de claques qu'elle lui avait mise suffirait à le dégriser, mais la tête de l'homme pendait toujours, ses yeux gris vides de toute intelligence. Elle le regarda attentivement, et vit qu'il portait une bague rouge. Il referma alors sa grosse main poilue sur son poignet, bavant d'un air demeuré. Elle lui retourna le bras derrière son dos, il gémit pitoyablement.
- Seigneur Hun ? demanda-t-elle d'une voix soupçonneuse.
- Hein… ah… Hun… V'oui, c'est bien moi…hoqueta l'ivrogne. T'es belle…
Arathéa soupira de soulagement. Sa mission ne serait pas aussi difficile que prévue. Elle repoussa son autre main et, le saisissant au col, le projeta sur la caisse en bas, où il s'étendit. Elle lui écrasa la cheville en appuyant sa botte dessus, et lui dit d'une voix calme où perçait l'ironie :
- Tu serais mieux chez toi, pauvre idiot, à honorer ta femme, plutôt qu'ici, à monter de vulgaires catins. Mais je pense que tu comprendras mieux si…
Elle lui lança un coup de pied là où elle savait qu'elle ferait mouche. Malgré son état d'ébriété avancé, le seigneur Hun se recroquevilla en implorant sa pauvre mère. Arathéa sourit et continua :
- Je pense que " ça " a assez servi pour ce soir.
Elle lui flanqua une dernière claque, et rentra presque guillerette dans sa chambre.
CHAPITRE V
Les clans font rage
Arathéa revint le soir suivant au salon de Mme Alsine. Le seigneur Hun ne s'y trouvait pas, pas plus que dans les pièces luxueuses de Mme Juliette. Elle fit rapidement sa petite enquête, et apprit par un des clients qu'elle servait -après lui avoir fait avaler moult verres - que Hun était reparti pour la capitale le matin même. Il affirmait avoir vu un démon, qui l'avait forcé à reprendre le droit chemin. Arathéa sourit en pensant qu'elle était un démon. Ce n'était malheureusement pas loin de la vérité.
Arathéa resta encore une journée à Parsie, profitant de la superbe architecture de la ville et s'enivrant de parfums et d'odeurs multiples. Elle apprit que la tour qui s'élevait vers le ciel se nommait la Tour de Spath, bien qu'elle soit de marbre et d'ivoire. Elle abritait les appartements d'une magicienne gardienne de la cité. La légende disait que " lorsque la guerre pointera à l'horizon, la Tour de Spath se fera colombe ". Les habitants pensaient que la tour disparaîtrait tout bonnement, et que ce serait l'ultime signal.
Arathéa savait que la guilde l'attendait, et que ses absences répétées soulevaient quelques questions. Ce fut donc avec détermination qu'elle rentra à
Freithnen, après une longue route sous le soleil brûlant.
En arrivant chez elle, elle fut surprise de trouver une lettre devant le bas de sa porte. Arathéa lut la convocation impérieuse de la confrérie, puis la froissa rageusement en boule. On savait où elle habitait. Grizzly était pourtant le seul à le savoir.
Elle fut accueillie froidement par le conseil des assassins réuni exceptionnellement dans leur salle commune. Tous les plus grands tueurs siégeaient là, dont son protecteur. Elle s'assit à leur table en silence, posa son épée sur la table, comme la coutume l'exigeait. Elle leva les yeux vers l'homme qui présidait la tablée, Canines d'or. Elle ne l'avait jamais vu aussi sérieux. Elle se dit que les évènements devaient se précipiter entre la guilde des assassins et celle des voleurs. Canines d'or s'éclaircit la voix, puis commença :
- Mes frères. Nous sommes tous conscients de la raison de notre présence ici. Il devient urgent de régler le problème de ces maudits détrousseurs qui cherchent à nous doubler. Déjà, les contrôles de sécurité commencent à devenir gênants. Nous ne pouvons plus circuler librement, et il y a même un agent de surveillance qui est posté à la sortie de ce souterrain…
Un des tueurs toussa et fit semblant de se faire égorger avec un crissement de dents sinistre.
- Ah… Le problème de ce gêneur semble avoir été résolu. Mais il n'y en a pas qu'un, et je redoute l'arrivée en masse de deux races ennemies : les gardiens et ces foutus tire-laines et autres coupe-jarrets. Nous pouvons éliminer les seconds, mais les premiers seront sur les dents ; si nous supprimons les gardiens, ce que je n'envisage pas une seule seconde, nous aurons toute la milice sur le dos. Il n'y a qu'une seule issue : faisons comprendre à ces intrus qui nous sommes. Voici le plan.
" Dès ce soir, des équipes enquêteront sur cette vermine. Je veux le siège de leur association, le quartier général. Chaque semaine, ce sera une équipe différente. Je ne vous indique pas comment procéder. Depuis le temps, suivre les insectes et donner un grand coup dans la fourmilière est l'adage des plus chevronnés. De vulgaires voleurs, attaquons nous aux cambrioleurs, et remontons la hiérarchie. Il semble que leur chef soit un jeune coq prétentieux, un bleu dans l'art du crime. Nous allons nous charger de son éducation. "
Arathéa commença ses tournées avec Grizzly la semaine suivante. Ils partaient tôt le matin, et resserraient leur recherche dans les
marchés où la foule était massée et où un voleur un tant soit peu habile pouvait facilement détacher le lacet de cuir d'une bourse non surveillée.
Un jour où la chaleur était spécialement écrasante, ils repérèrent un homme d'une trentaine d'années, qui opérait avec la fine ruse d'un prestidigitateur. Grizzly hocha la tête vers Arathéa. Elle le laissa suivre discrètement l'homme, qui s'éloignait d'un pas tranquille, escalada un gros caisson de
bois et, de là, grimpa sur un toit. Elle suivit du regard son mentor, qui marchait paisiblement. Un observateur extérieur pouvait croire que Grizzly était un opulent seigneur qui venait inspecter le cours de ses affaires. Arathéa sauta sur le toit suivant, et ainsi de suite, arriva au-dessus d'une impasse. Elle descendit en silence le long d'une
gouttière et se posta sur un balcon qui surplombait la ruelle. Elle vit le voleur se diriger vers le mur du fond. Il regarda de tous les côtés, s'assurant en bon brigand de l'absence de tout témoin, et allait poser sa main sur une brique quand Grizzly apparut au bout de l'impasse. Toujours sifflotant son air préféré (La Ballade du meurtrier, ironiquement), il s'assit sur un bidon
cylindrique et sortit son épée qu'il se mit à frotter d'un air distrait. Le voleur sentait le piège, c'était
visible à la façon dont il regardait l'assassin. Grizzly déclara d'un ton neutre, en approchant :
- Ça te gêne pas de me piquer mon lieu de travail ? C'est mon quartier de chasse, ici, mentit Grizzly. Les petits novices dans ton genre, je m'en fais des descentes de lit.
Le voleur se dépêcha de prendre prise sur les briques, conscient que l'armoire à glace qui astiquait son épée était décidée à s'en servir. Mais avant qu'il ne s'asseye correctement sur le mur, Arathéa prit son élan et sauta sur l'homme. Ils retombèrent tous deux du côté de Grizzly, qui s'empressa de lui mettre sa lame sous la gorge.
- Pff… soupira théâtralement Grizzly. On travaille en équipe, tu ne savais pas ? De quelle confrérie tu fais partie ?
Le voleur cracha à ses pieds et lui dit une chose sur sa mère que l'assassin n'apprécia guère. Il lui fit une estafilade le long du visage, mais sa victime couina comme un cochon qu'on égorge.
- Parle, ordonna Grizzly en menaçant son œil droit de sa lame.
- Je fais partie de l'association dirigée par Œil de Serpent, dit précipitamment l'autre en louchant sur l'épée. Et vous ?
- Dit à ton Œil de Lézard que la guilde des Coureurs voit très mal votre arrivée en ville.
- B…Bien, je lui dirai… balbutia le voleur.
Arathéa relâcha son étreinte et Grizzly lui fit signe de filer. La jeune fille avait très bien compris la superbe tactique de son ami, mais il crut bon de lui expliquer :
- Je me suis fait passer pour un des Coureurs, ces foutus voleurs. Mais eux sont de Freithnen, alors on s'en fout. Chacun son boulot et les vaches seront bien gardées. Donc cette triple buse va raconter à son Œil de Perdrix que notre association de voleurs locale leur déclare la guerre. Pendant qu'ils se taperont dessus, nous on sera tranquilles. Et puis ces Coureurs auront des raisons de courir pour une fois.
La stratégie de Grizzly circula dans la confrérie et bon nombre d'assassins se portèrent volontaires pour se faire passer pour des Coureurs. Bien sûr, si tous les tueurs se faisaient passer pour des voleurs, il y aurait de sérieux problèmes. Grizzly était désigné d'office, il répandait donc la rumeur que les Coureurs voulaient éradiquer toute nouvelle association de détrousseurs. Cette manœuvre porta ses fruits très rapidement, Arathéa en fut témoin.
Elle faisait sa ronde avec Grizzly, quand ils s'arrêtèrent devant un attroupement de personnes. Ils se frayèrent rapidement un chemin et assistèrent à un spectacle qui les ravit. Un Coureur, reconnaissable pour les yeux exercés, se battait contre un jeune homme noir, un partisan de la communauté d'Œil de Serpent. Grizzly éclata de rire en voyant que sa ruse avait fonctionné. Le voleur accusait le Coureur de conspirer contre son clan, et l'autre, ne comprenant pas, répondait avec force coups de poings. Les deux tueurs à gages s'éloignèrent, souriants.
Cependant, les assassins n'étaient pas les seuls à avoir des problèmes d'invasion. Le royaume de Freithnen, gouverné par le roi Dorsul, se préparait secrètement à entrer en guerre. Ce roi, arrogant et irréfléchi aux dires de ses proches, avaient tout du parfait abruti ; il ne prenait jamais compte de l'avis de ses conseillers, il n'écoutait que sa propre opinion. Le royaume de Werlynd le narguait depuis trop longtemps. Dorsul préparait deux offensives différentes, qui avaient pour but d'affaiblir le roi, ce prétentieux de jeune Isthar, puis de le chasser du trône.
Le roi Dorsul était un petit être d'une trentaine d'années, gras et peu enclin à l'effort physique. Il passait son temps à élaborer des stratégies imaginaires, à fréquenter les courtisanes et à s'empiffrer continuellement. Il détestait l'ennui, les femmes qui se refusaient à lui et les hommes intelligents : tout ce qui pouvait lui rappeler qu'il n'était pas tout-puissant. Cet homme mégalomane avait Isthar de Werlynd pour cousin, mais ne le portait pas dans son cœur. Il lui était hostile, il détestait cet être doté d'un courage idiot et d'une vaillance sans faille, le stéréotype du roi apprécié. Isthar était encore jeune, car même si Dorsul approchait seulement les trente-cinq ans, son front dégarni et quelques rides prématurées lui donnaient quelques années de plus. Isthar était aimé de son peuple, alors que lui avait déjà reçu de nombreuses lettres de menaces ; Isthar avait une femme… Ah non… Dorsul avait jubilé en apprenant que Salina avait rendu l'âme quelques semaines plus tôt. Cette femme, qu'il avait ardemment désirée, s'était refusée à lui. Cet homme abject haïssait que quelqu'un obtienne ce qu'il désirait intensément. Isthar s'était marié avec Salina, ce qui n'avait pas arrangé les relations entre Freithnen et Werlynd.
Tout en songeant à son prochain banquet en son honneur, Dorsul ordonna l'assaut de Damas, à la frontière Est, dans la semaine. Une petite bataille ne ferait pas de mal.
L'alarme retentit dans le petit village de Damas un peu avant l'aube. Isthar bondit hors de sa tente et interpella un soldat qui courait dans tous les sens.
- Eh ! Que se passe-t-il ? Freithnen nous attaque ?
- Je crois bien, mon capitaine. On fait quoi ?
- Du tricot, Julius ! Du tricot ! rugit Isthar en montant sur son cheval. Filez aux armes voyons !
- Ah oui ! s'écria le jeune homme en courant dans la tente où étaient entreposés les boucliers et les lances.
Isthar porta une main à son front, dépité. Cette dernière recrue était décidément très mauvaise. Après qu'elle ait failli lui trancher le poignet gauche en soulevant son épée, Isthar évitait tout contact avec ce maladroit.
Il galopa au poste de surveillance, et appela un garde.
- Bataillon freithnien droit devant !
Isthar monta vérifier par lui-même, mais c'était indéniable : une vingtaine de chevaux galopaient sur Damas.
Il fit demi-tour, et croisa Odin qui s'équipait en arme ; il lui jeta un regard las et grimpa sur un cheval au hasard. Ils rejoignirent leur troupe, et Isthar les fit s'avancer en rang jusqu'à l'ennemi. Là, il leur ordonna de dresser leurs boucliers, et s'abaisser leurs lances au dernier moment. Les cavaliers ennemis approchaient, vociférant, faisant tournoyer leurs épées au-dessus de leur tête. Isthar mit son casque, vérifia son armure et dégaina son épée d'une main, tenant sa lance dans l'autre. Il ne prenait jamais de bouclier. Il leva son épée en hurlant : Allez-y !
Les soldats de Werlynd se mirent en défense, lance droite et bouclier levé. Plusieurs freithniens se firent empaler entre deux lances, mais ils comprirent vite qu'il valait mieux se tenir à l'écart. Isthar chargea un soldat au hasard, et le décapita d'un mouvement brusque. Du sang gicla sur son visage. Faisant demi-tour, il vit Odin en proie à deux soldats vicieux. Il en prit un, par surprise et le désarçonna d'un coup de pied, et perfora le second de sa lance. Odin hocha la tête, reconnaissant.
Tout en faisant un massacre là ou il passait, Isthar recherchait le capitaine ennemi. Il finit par distinguer un fanion rouge sur un casque, et fonça sur un homme de taille moyenne, qui avait mis pied-à-terre. Il tourna longuement autour puis lui sauta brusquement dessus. Ils roulèrent sur le sol un moment, puis son ennemi prit le dessus sur lui ; il tenta de le poignarder, mais Isthar, plus rapide, agrippa son bras et le lui retourna violemment. Son ennemi lâcha son arme en grognant, et s'empara de son épée. Isthar se leva d'un bond et lui transperça l'estomac d'un coup habile. Il se retourna au moment où un soldat freithnien levait son épée. Isthar contra, et repoussa son adversaire d'un coup de pied. Il allait lui donner le coup de grâce quand un son de cor lui fit lever la tête : le repli de Freithnen. Ravi, il rengaina son épée. Il aperçut son cheval et rejoignit Odin, qui assistait avec un plaisir non dissimulé à la retraite des forces ennemies.
- Des amateurs, déclara Odin d'un ton neutre. (Se tournant vers son roi, il vit le visage maculé de sang et sourit :) Je regrette de ne pas vous avoir connu plus tôt, Isthar.
- C'est réciproque, répondit le roi. Mais allons compter les pertes.
Il apparut que huit soldat freithnien avait péri, contre aucun du côté de Werlynd. Il n'y avait que trois hommes blessés. Décidément, la réputation de mauvais soldats que l'on attribuait à l'armée freithnienne n'était pas un mythe.
Arathéa sortit son épée, et éventra son adversaire comme un poisson. L'homme tituba, porta ses mains à son estomac pour éviter que ses entrailles ne s'échappent, et s'écroula dans un ruisseau. Arathéa le délesta de sa bourse et remonta sur son cheval. Sa nouvelle mission lui convenait tout à fait. Une dynastie aisée, les Kalim Arasa, l'avait engagée pour éliminer tout un groupe d'espions qui s'étaient retournés contre eux. Arathéa venait de supprimer le deuxième nom sur la liste fournie par les Kalim Arasa. Quittant la forêt de Val Émeraude, Arathéa rejoignit la route qui menait à Freithnen, où sa prochaine victime se cachait.
Les Kalim Arasa formaient une grande et puissante lignée native de la capitale. Proche du roi, elle avait ses entrées au palais. Seulement, certains de leurs serviteurs s'étaient avérés être des espions d'une famille rivale, jalouse du succès croissant des Kalim Arasa. Arathéa avait donc été accueillie avec soulagement par le Seigneur Arasa, un homme maigre et anxieux, qui ne cessait de se tordre les mains.
Arathéa prit une route différente, et arriva devant un grand portail noir. Au loin se dressait la silhouette majestueuse du château des Arasa, au milieu d'un immense parc. Sur ces terres superbes étaient installés des marchands qui œuvraient pour le compte de la famille, leurs écuries personnelles, et des dizaines de serviteurs allaient et venaient dans les allées ombragées. L'un d'eux fit entrer Arathéa après s'être assuré de son identité, et la jeune fille s'engagea sur un large bandeau de terre bordé d'arbres en tout genre.
Dame Anna la reçut dans un sublime salon décoré avec goût. Les meubles d'ébène étaient cirés à la perfection, les vases et les candélabres rutilaient à la lumière matinale, et de minuscules fontaines à l'eau miroitaient. Son hôtesse était une grande femme d'environ trente-cinq ans aux formes généreuses, et dotée de longs cheveux châtains. Elle la fit asseoir à son bureau personnel.
- Je suis désolée, mais mon mari ne peut vous recevoir aujourd'hui, nous avons eu un problème de cargaison et il est parti sur place régler tout ça. Mais venons en au but de votre visite ; une autre victime ?
- Exactement, répondit Arathéa en posant un bandeau vert sur le chêne lustré du bureau. Votre ancien cuisinier servira son prochain repas à la table des morts.
- Très bien ! s'exclama Dame Anna en s'emparant du carré de tissu. Cet homme affreux a conduit des mercenaires des Moeres jusqu'à l'un de nos entrepôts en ville. Nous avons perdu beaucoup d'argent dans l'incendie. Voici votre récompense, ajouta-t-elle en lui donnant une lourde et jolie bourse. Vous travaillez admirablement vite, pour un jeune garçon.
Arathéa la remercia de sa générosité et se retira rapidement. En arrivant à Freithnen, elle alla prendre un déjeuner dans une auberge, et rendit visite au vieux Gadin pour le remercier. Sa plaie avait parfaitement cicatrisé. Il ne lui posa aucune question relative à son arrivée impromptue de l'autre soir, et elle l'en remercia mentalement.
En sortant de la boutique de l'apothicaire, Arathéa huma une odeur qu'elle connaissait. Elle l'avait déjà sentie dans la taverne de la guilde. Prise de frissons, elle se retourna sur un homme grand et mince, aux cheveux blonds mi-longs.
- Salut Arao, lui lâcha Dratz d'un ton chaleureux. Les affaires marchent toujours ?
- Toujours aussi bien, articula Arathéa, gênée.
- C'est bien alors, continue comme ça, lui dit-il en lui prenant l'épaule. On se…
Arathéa se raidit sous ce geste familier et il ôta précipitamment sa main.
- On se reverra à la taverne, un de ces soirs ; je dois y aller maintenant. Les affaires roulent bien en ce moment…
Il s'éloigna dans le sens opposé, et Arathéa fronça les sourcils, inquiète. Il était derrière elle, mais rebroussait chemin. Elle se demanda si la potion avait eu l'effet escompté…
Dratz s'engouffra dans une ruelle, et regarda Arao s'éloigner d'un pas rapide. Depuis ce fameux soir, des bribes de souvenir lui revenaient. Il savait que le jeune garçon y était pour quelque chose. Il se souvenait l'avoir vu s'enivrer, et Grizzly lui avait demandé de le raccompagner chez lui. Le trou noir régnait ensuite. La pluie, les pavés…Un choc... Le jeune assassin l'aurait-il attaqué sous l'effet de la boisson ? Le marchand ne pouvait le prouver, et des soupçons non fondés à son protégé auraient mis Grizzly dans une colère noire. Ce qu'il valait mieux éviter.
Dratz sentit un froissement, et se retourna trop tard : un jeune garçon s'enfuyait, sa propre bourse à la main. Dratz porta sa main à son front et implora les dieux de l'oublier quelque temps.
" Salina ! Salina ! NON ! "
Isthar se réveilla, en sueur. Une main fraîche se posa sur son front. Odin le regardait d'un air bienveillant. Isthar lâcha un soupir indéfinissable. Soupir de soulagement, de tristesse ? lui-même n'aurait su le dire. Odin enleva sa main, et lui tendit un verre d'eau.
- Ça va mieux, majesté ? s'enquit-il une fois que le jeune roi eût reposé son verre.
- On peut dire ça, répondit Isthar en se levant.
- Les rêves révèlent beaucoup de nous.
Odin le fixait paisiblement. Isthar enfila une tunique bleue et s'assit à sa table. Il se prit la tête entre les mains, passant nerveusement ses doigts dans ses cheveux.
- Ce n'était pas un rêve, Odin… C'était le pire des cauchemars que j'aie pu faire.
Le capitaine ne broncha pas. Il continuait à le regarder calmement.
- Je me trouvais à Osméa, finit-il par dire. Dans le palais royal. S…Salina était avec moi. Elle courait dans les couloirs. Elle était heureuse… Mais… Mon frère est arrivé, et Salina est tombée raide…Morte, acheva-t-il difficilement. Sans raison. Mon frère l'a prise dans ses bras, et a disparu.
Il mit sa tête entre ses bras. Odin l'entendit renifler. Il ne partit pourtant pas, malgré l'éthique qui l'exigeait. Mais à cet instant, il ne s'agissait pas du roi de Werlynd, mais juste d'un jeune homme veuf trop tôt.
- Vous saurez bientôt ce que ce songe signifie, le moment venu. En attendant, pensez à l'avenir. Vous l'avez dit vous-même le soir de notre rencontre, la mort a été une délivrance. Elle ne méritait pas de souffrir autant. Votre frère est lié à tout ça d'une certaine façon. Vous découvrirez laquelle, un jour.
Il faisait à peine jour sur la capitale quand Arathéa prit place au quartier général de la guilde. Il faisait une chaleur étouffante, accentuée par les bougies. L'inconvénient dans un souterrain était bien sûr le manque de fenêtres, qui devenait insupportable en été. Tous les tueurs de l'association étaient là, assis à discuter. L'ambiance était électrique. Canines d'or sauta agilement sur une table et réclama le silence.
- Mes amis ! Gardez votre calme !
- Que se passe-t-il ? demanda Arathéa à Grizzly.
- Un des nôtres s'est fait prendre entre deux feux, lui explique-t-il d'une voix morne. Entre les Coureurs et les autres voleurs. Et ils ont découvert notre stratagème.
- Oh non…murmura Arathéa.
- Et si. Et on vient d'apprendre que les deux guildes se sont unies contre nous. Alors qu'on a toujours eu la paix avec les Coureurs. C'est n'importe quoi. On va les massacrer, Arao.
- Ils sont nombreux ! intervint un tueur.
- Nous sommes moitié moins mais nous sommes des assassins, rétorqua sèchement Grizzly. Eux ne savent que très peu utiliser des armes.
- Silence ! hurla Canines d'or en projetant son épée droit devant lui.
Un malheureux la reçut en plein dans la cuisse. En silence, il retira l'épée avec un regard haineux à son chef.
- Merci. Je ne vous explique pas la situation, en bref, on est dans la merde. (Certains le huèrent). Fermez-la, bon sang ! On est mal parti, sauf si on procède méthodiquement. Il faut éradiquer un peu de chaque clan et fait porter le chapeau à l'autre.
- On a qu'à foncer dans le tas ! proposa un tueur armé de cinq poignards.
- Il a raison !
- C'est stupide, voyons !
- On est des tueurs, pas des stratèges !
- FERMEZ-LA !
Un silence de mort accueillit l'ordre de Grizzly, qui fulminait.
- Je propose un compromis. Primo, on en élimine quelques-uns, et on fait monter la tension entre les deux clans. Secundo, on fait un bon vieux massacre dont on en a le secret.
La majorité leva son épée au-dessus de sa tête. Grizzly lança un regard éloquent à Canines d'or, qui haussa les épaules.
Arathéa fit signe à son mentor que la voie était libre. Ils s'engagèrent prudemment dans l'impasse lugubre. Quatre voleurs jouaient aux cartes, sur une table défoncée. Grizzly se tapit derrière une caisse de bois, et Arathéa grimpa sur le toit, comme à son habitude.
- J'ai un as, t'es mort, ricana l'un des voleurs en abattant une carte.
- Tu triches, rétorqua un autre. Tu n'as jamais joué honnêtement !
- Pour un voleur, l'honnêteté, il connaît pas ! plaisanta un grand gaillard roux.
Arathéa arriva au-dessus d'eux, et, armée d'un poignard dans chaque main, se laissa tomber parmi eux. La table vola en éclats, et les voleurs tombèrent à la renverse, ne comprenant pas ce qui se passait. Arathéa bondit sur l'un d'eux, lui perfora un bras d'une main, et déchira sa mâchoire de l'autre. Le voleur s'écroula, hurlant de douleur. Elle esquiva un coup de poignard du grand roux, et lui enfonça l'un des siens dans la poitrine. Il tituba, chancelant, et ne vit pas Grizzly qui le décapita aussi net. Le tueur à gages projeta l'un des deux derniers sur le mur du fond, et lui lança un coutelas en plein cœur. Content de sa prestation, il se tourna vers Arao, qui tenait le dernier en respect ; il lui fit signe de rengainer. Celui qu'Arao avait blessé à la lèvre s'enfuyait à toutes jambes. Grizzly eut un sourire sadique. Il ramassa la tête du malheureux rouquin et la brandit devant le dernier survivant, lui agitant comiquement sous le nez. Le voleur eut un hoquet d'horreur et de dégoût en voyant la tête sanguinolente de son ancien " collègue ". Grizzly déclara, goguenard :
- Je crois que tes petits copains t'ont abandonné. Enfin, celui-là a un peu…perdu la tête.
Et sans prévenir, il sortit son épée et le transperça de part en part.
Ils sortirent de la ruelle. Arathéa était un peu fatiguée. Elle aurait préféré repartir en mission, chercher le dernier espion de la famille Kalim Arasa. Elle avait éliminé le troisième hier, après une course-poursuite harassante sur les toits du quartier Nord, et avait touché une coquette somme. Mais elle ne pouvait se dérober à l'objectif fixé par la guilde : faire le grand ménage parmi les voleurs.
Ils avançaient prudemment, surveillant leurs arrières. Arathéa portait un haut sans manches et des gantelets de fer qui protégeaient ses avant-bras, mais elle avait tout de même très chaud. Elle avait pris un pantalon plus léger, mais le cuir noir des bottes attirait irrémédiablement la chaleur. Il lui semblait qu'elle était un morceau de viande qui se desséchait au soleil et se ratatinait comme un vulgaire pruneau.
Grizzly déclara qu'il était temps de prendre un bon déjeuner, et ils pénétrèrent dans une auberge, " Les Douze Coups ", faisant allusion à l'heure du repas. Quelques regardas se braquèrent sur eux quand ils prirent place, mais Grizzly déclara, d'une voix assez forte pour qu'on l'entende :
- Laisse-les regarder. Ils admirent le garde du corps personnel de leur roi, c'est bien normal.
Arathéa sourit. La tirade de son ami fit détourner la tête de plus d'un. En effet, qui tenterait de s'en prendre au protecteur du roi ? On leur apporta une cuisse de sanglier rôtie accompagnée de pommes de terre. Grizzly marmonna :
- Tout de même. On est mieux à manger ici plutôt que dans cette cave sordide où se terrent les rats… Non ?
Arathéa acquiesça, tout en arrachant des morceaux de chair. Grizzly l'observa un moment ; étonnée, elle s'arrêta de manger.
- Tu me fais penser à un loup. A un jeune louveteau qui marche dans les pas d'un plus grand, et qui le dépassera sûrement.
Venant de Grizzly, Arathéa comprit que c'était très élogieux. Elle ne dit rien, et reprit sa mastication.
- Mais un loup muet en tout cas ! s'exclama son ami en mordant dans sa viande. C'est bien, reprit-il plus calmement. Le silence est le meilleur ami de l'assassin, tu dois déjà le savoir.
Arathéa opina du chef, et attaqua ses pommes de terre avec sa fourchette de bois. Elle faillit s'étouffer quand quelqu'un lui administra une forte tape dans le dos. Evitant de justesse de plonger la tête la première dans son assiette, elle se retourna, sa fourchette prête à pourfendre l'effronté.
- Salut, vieille crapule ! s'exclama Grizzly en serrant la main de Dratz.
Le marchand prit place avec eux, et commanda la même chose.
- Ça fait plaisir de te voir, Grizzly. Ça va Arao ? je ne t'ai pas fait mal ?
Arathéa se retint de lui cracher ses patates au visage. " Non abruti, tu m'as juste déplacée une ou deux vertèbres… " Mais elle ravala sa rage en même temps que ses féculents, et eut un hochement bref de tête.
Le marchand bavard leur parla de son négoce -les armes en tout genre - ainsi que de ses dernières acquisitions. Il sortit une dague à la garde piquetée de rouge et la montra à Grizzly.
- Joli, lâcha celui-ci en lui rendant l'arme. Quel métal ?
Le marchand se rembrunit sous le qualificatif.
- Acier, bien sûr. Mais la garde est recouverte de petits éclats de rubis. Qu'en penses-tu Arao ?
Mais Arao n'était pas décidé à parler. Grizzly fit mine de se lever, imité à toute vitesse par son élève. Le marchand parut déçu.
- Moi qui pensais qu'on discuterait un peu… Mais bon, hein, les affaires se font pas toutes seules.
Arathéa le vit partir avec soulagement. Ils partirent à la suite de Dratz, laissant au comptoir une vingtaine de pièces de cuivre.
CHAPITRE VI
Cauchemar…ou réalité ?
" Non… Laissez-moi… Au secours ! MAMAN ! "
Arathéa se redressa dans son lit.
" Ce n'était qu'un rêve…Un simple cauchemar… "
Elle se leva, et plongea la tête la première dans un seau d'eau froide. Des parcelles de son songe lui revenaient en mémoire, fragments incomplets de scène de panique. L'odeur du feu… Elle avait senti une odeur de fumée… Soudain, elle se redressa, et huma l'air. Il était chargé d'une senteur reconnaissable entre mille. Arathéa empoigna son épée et dévala les quelques marches poussiéreuses qui menaient au-dehors. Le spectacle offert lui glaça le sang. La maison d'en face était en feu. Ainsi que six autres…Arathéa lâcha son épée, terrorisée.
// Le feu… Chaleur suffocante qui m'empêche de respirer… Je ne vois rien. La fumée me pique les yeux, me retient ici… Maman, où es-tu ? Maman… ? //
Un hurlement la sortit de sa rêverie. Sans réfléchir, elle bouscula les quelques habitants rassemblés et chargea sur la porte, en vain. Arathéa reprit son élan, et finit par la faire jaillir de ses gonds. A l'intérieur, un brasier géant et un tapis de fumée compacte. Mettant sa tunique devant sa bouche, Arathéa avança prudemment, trébuchant sur des pieds de chaise ou des débris quelconques, se fiant à la voix qui hurlait au deuxième étage. Elle grimpa les escaliers et arriva dans un couloir. Toutes les portes étaient ouvertes, sauf une. Une chambre était fermée à clé. Arathéa recula et lança un fort coup de pied contre le bois vermoulu. La serrure céda, et Arathéa pénétra dans une chambre d'enfant, décorée de poupées. Elle repéra la gamine grâce à ses cris. Une fillette d'environ six ans se terrait sous son lit en hurlant. Arathéa mit la tête sous le lit, et lui fit signe de venir. Ce qui ne fit qu'amplifier la peur de l'enfant, qui recula encore plus. Arathéa tenta de l'attraper, en vain.
- Dépêche-toi ! Viens !
- Maman ! au secours ! s'époumona la gamine de toutes ses forces.
- Viens ! la supplia Arathéa. Sinon on va toutes les deux mourir ! (Elle adoucit son ton, sentant que la force ne servirait à rien. De plus, il fallait vraiment sortir, la fumée envahissait la chambre.) Petite, viens avec moi.
- Maman…
- Ta maman t'attend dehors, avec ton papa. On va les rejoindre, d'accord ?
La fillette éclata en sanglots et sortit de sa cachette. Arathéa la prit à bras le corps et sortit dans le couloir. Elle pila devant ce qui resta des escaliers. Toutes les marches étaient détruites. Arathéa pensa sauter, mais elle craignait pour son précieux fardeau de tomber sur une planche abîmée et de s'enfoncer dans le sol. Elle retourna en courant dans la chambre, d'une main, ouvrit la fenêtre, et regarda bien en face la fillette.
- Tu me fais confiance ?
- Oui madame, murmura-t-elle en serrant son poing dans sa bouche.
Arathéa fut surprise, mais ce n'était pas le moment. Elle jeta un coup d'œil en dessous. Une meule de foin était assez éloignée, mais c'était faisable. Elle recula et s'élança au moment où un fracas retentissait derrière elles. Arathéa vit le sol se rapprocher, et lança la petite fille en plein dans la meule de foin. Elle-même sentit les pavés se dérober sous elle, et elle tomba lourdement sur le flanc.
Arathéa mit quelques minutes à reprendre totalement ses esprits. Elle voulut se relever, mais une violente douleur la pénétra au niveau des côtes. Grimaçante, elle se leva quand même, et chercha des yeux la gamine. Avec soulagement, elle la vit dans les bras d'une femme, en pleurs. Elle ne se serait jamais pardonné d'avoir raté son coup et d'avoir lancé la gamine sur un trottoir. Un grondement retentit. La maison s'écroulait sur ses fondations. Arathéa soupira, et boita jusqu'à sa propre demeure. Une femme l'interpella, et elle se retourna sur la mère de la fillette. Elle avait une expression d'infinie reconnaissance sur son visage baigné de larmes, et ne put que lui serrer la main, sa fille dans les bras.
- Je ne vous remercierai jamais assez…
Arathéa ne dit rien. L'enfant tendit une main vers sa joue et babilla :
- Elle est gentille…
Arathéa lui fit un " au revoir " de la main, récupéra son épée, et remonta difficilement les marches de sa maison. Elle s'écroula sur son lit, se tenant le torse à deux mains. La douleur était à la limite du soutenable, et sa cheville gauche avait pris un angle inquiétant. Avec un soupir de résignation, et de douleur, Arathéa se rendit lentement chez le vieux Gadin, tenant à peine sur son cheval.
- Tu joues aux quilles avec tes membres ou quoi ?
Arathéa s'allongea péniblement sur le lit, dans l'arrière-boutique de l'apothicaire. Marmonnant des choses incompréhensibles sur l'imprudence des jeunes et sur leur manque de jugeote, le vieux Gadin s'empara d'un grimoire sur son étagère et le feuilleta. Il fit respirer à Arathéa un liquide verdâtre, et peu à peu, ses sens s'apaisèrent, et la douleur s'atténua.
- Tu as dû te fracturer une côte. Ça peut être très grave, ajouta-t-il précipitamment en refermant son livre d'un coup sec. Enfin, l'anesthésie va t'éviter de souffrir.
- Anesthésie…répéta Arathéa sans comprendre. Je vais souffrir…
Elle eut le sentiment d'être engourdie. Le vieux Gadin commença à lui enlever sa tunique qui sentait le roussi, et elle eut un brusque mouvement des bras. Il la regarda sans comprendre.
- Si tu veux mourir d'un poumon perforé, d'accord, je ne touche plus à ta tunique ! râla-t-il. Qu'y a-t-il ?
- Gadin…
- Quoi ? (Son expression se radoucit quelque peu en voyant l'air apeuré d'Arao.) Tu as une cicatrise hideuse ?
- Non…Un bandage…
- Je vais devoir l'enlever, Arao ; sinon tu vas être comme momifié et cela n'aura aucun effet.
- Non, Gadin…murmura-t-elle en sentant que le sommeil l'emmenait. Je suis une fille…
Le vieil apothicaire sourit, attendit qu'elle s'endorme totalement, et enleva la tunique. En effet, le jeune homme avait déjà le torse bandé. Il ferma les yeux en l'ôtant. Mais il dut se rendre à l'évidence…Puis il badigeonna une large bande en coton d'une crème épaisse, et refit un pansement à l'identique. Il resta à son chevet, lisant des passages sur les côtes cassées, et jetant à la personne endormie des regards las. Gadin ne voulait pas croire ce qu'il avait vu. Le jeune homme, qui l'avait tant aidé ces derniers temps, qui semblait lui vouer une confiance et une amitié fortes, était une fille…Au fond de lui, il s'en doutait depuis longtemps. Cette pudeur, ces maux de ventre qui revenaient tous les mois, ce visage si émacié… Il se demanda comment une jeune fille avait pu se laisser entraîner sur une voie telle que le meurtre.
Quand Arathéa reprit conscience, le visage de Gadin était penché au-dessus d'elle avec une expression…paternelle. Elle voulut se redresser mais il mit sa main sur son épaule et la força à garder la position allongée, tandis qu'il faisait un nœud au bandage. Arathéa sentit des larmes couler au coin de ses yeux, et tourna la tête. Le vieux Gadin se leva et rangea un à un ses livres en déclarant :
- Tu t'appelles réellement Arao ?
La jeune fille eut un moment de silence, puis répondit par la négative.
- Quel est ton vrai nom, Arao ?
- Je m'appelle Arathéa…murmura-t-elle, encore assommée par la douleur.
- Arathéa…répéta le vieux Gadin, songeur. C'est joli.
Il retourna s'assoire auprès d'elle, et lui fit avaler un verre d'eau.
- Je sais maintenant pourquoi tu avais besoin d'une potion d'amnésie. Dratz le marchand a percé ton secret, n'est-ce pas ? Ce fameux soir où tu ne tenais même plus debout sur ton cheval, Dratz a dû vouloir bien faire, et a découvert ce qu'il n'aurait pas dû. Ai-je tort ?
- Non…malheureusement…
- Pourquoi ? Qu'y a-t-il de répréhensible à être ce que tu es ? lui demanda-t-il avec une pointe d'étonnement dans la voix.
Arathéa soupira, et se tourna sur son flanc valide avec une grimace de douleur.
- La guilde dont je fais partie interdit les filles, sauf pour certaines choses peu catholiques…(Le vieux Gadin ferma les yeux de dégoût.) J'ai entendu parler de quelques femmes dans ce milieu, mais à Freithnen, il n'y en a aucune. Et je ne veux pas inaugurer la nouvelle torture qu'ils réserveront aux traîtres. (Elle se tourna vers le vieux Gadin, les yeux brillants de larmes.) Je vous en prie, ne me dénoncez pas…Je veux continuer à être Arao…
Devant le silence obstiné du vieil homme, elle sécha ses yeux et ajouta d'une voix plus dure :
- Je n'aurais pas le courage de vous tuer.
Arathéa sortait en boitant de la boutique de l'apothicaire, quand une main s'abattit sur son épaule, manquant de la faire s'écrouler au sol. Elle se retourna sur son protecteur. Grizzly souriait, mais il prit une mine soupçonneuse en voyant la jeune fille se tenir le torse d'une main.
- Comment t'es-tu fait ça ?
- Je suis tombée…Rien de grave, je serais sur pied très bientôt.
Grizzly soupira, et croisa les bras en toisant Arao d'un air accusateur.
- Il y a eu un incendie dans ton quartier, j'allais te voir. Tu me mens. Tu t'es autant amoché en sauvant une gamine, d'après ce qu'on m'a dit.
Arathéa soupira en haussant les épaules.
- Pourquoi m'as-tu dit que tu étais tombé, Arao ? Cet acte t'honore.
- Excuse-moi, mais je vais rentrer chez moi, coupa Arathéa en tournant le dos à son ami.
- Tu n'iras nulle part ! s'exclama Grizzly en lui empoignant le bras. Je ne sais pas ce que tu as fait à Dratz cette fameuse nuit, je ne sais pas pourquoi tu cherches à cacher tes actes, mais je le saurais.
Il la fixa durement, le bleu de ses yeux lançant des éclairs. Puis il lui lâcha le bras, et il prit une expression calme.
- Mais je déplore ton manque de confiance en moi.
Il rebroussa chemin, et s'enfonça dans la foule bigarrée qui se massait dans les rues.
Le roi détailla un instant la carte, puis le rendit à son capitaine.
- Majesté, une attaque plus massive est à redouter, déclara Odin en prenant place en face de son roi. Votre cousin semble vouloir accélérer les évènements. Je propose que nous envoyions une délégation chargée de parlementer.
- Vous connaissez aussi bien que moi la traîtrise de Dorsul, coupa Isthar. Il fera assassiner mes pauvres négociateurs et m'accusera de complot. La guerre sera alors inévitable. Pour l'instant, j'ordonne qu'on laisse faire le temps. Si nous n'agressons pas Freithnen, mon cousin n'aura aucune excuse à présenter devant le Conseil.
- S'embarrassera-t-il seulement du Conseil ? fit Odin.
- Le Conseil est composé de deux diplomates de chaque Royaume que constitue le continent, rappela Isthar en se levant. S'il enfreint nos règles, ses deux conseillers seront évincés. Je vous le dis, Odin, attendons un peu.
- Bien Majesté.
Il roula sa carte, salua, et sortit de la tente. Isthar attendit que ses pas se fussent assez éloignés pour ouvrir le cachet d'une lettre apportée par un messager, le matin-même. Le sceau venait d'Osméa. Il songea au palais royal. Mais des souvenirs douloureux lui revinrent en mémoire, et il se concentra sur le message. Il était rédigé par son plus fidèle conseiller.
" Majesté, je dois vous faire part d'évènements inquiétants survenus récemment dans notre bonne capitale. Je le fais dans le plus grand secret, à l'abri de votre famille, vous comprendrez pourquoi.
" Plusieurs jours après votre départ, votre frère s'est montré peu élogieux à votre sujet. Il parlait sans cesse de vous, mais en dénigrant votre personne de façon presque vulgaire. Nous avons cru tout d'abord qu'il était malade, et qu'il délirait. Mais la réalité m'a frappé ; votre frère nourrit pour vous une grande amertume, qui se manifeste dès que l'on parle de vous.
" Cependant, une chose plus grave s'est produite. Votre frère s'est mis à parler de prendre le trône. Nous lui avons rappelé que vous aviez nommé votre sœur au pouvoir. Cela n'a eu comme effet que de le rendre plus enragé encore. Nous sommes très inquiets à son sujet.
" Innko est une reine remarquable, Majesté. Elle prend des décisions avisées, et nous consulte régulièrement, nous autres conseillers. Votre sœur assume parfaitement ses obligations, mais se languit de vous.
" Je souhaite par tous les dieux que votre frère reprenne ses esprits. Dans le cas contraire, il serait une menace pour le royaume et nous serions contraints d'employer les manières fortes. Avec tout mon respect. Aldin Bor, votre dévoué conseiller. "
Isthar resta abasourdi quelques minutes par la lecture de la lettre. Son frère, celui qu'il avait cru de confiance dévoilait une âme sombre et hypocrite, alors qu'il lui conférait un réel amour fraternel avant son départ. Isthar avait beau se réjouir pour sa sœur Innko, l'image de son frère cadet déblatérant des insanités sur son compte le peina énormément. Ian de Werlynd était un traître.
Arathéa resta alitée plusieurs jours chez elle, dans l'incapacité la plus totale de faire quoi que ce soit. Elle avait une forte fièvre, délirait dans son sommeil. Elle rêvait d'une bâtisse en flamme, d'une petite fille qu'on laissait périr dans ce brasier infernal, et qui hurlait à l'aide.
Cette gamine l'avait appelée " Madame "…Elle avait vu plus loin que les yeux des adultes.
Un silence se fit quand Arao pénétra dans la salle commune. Tous les regards se tournèrent vers celui qui avait sauvé une gamine lors de l'incendie de la semaine dernière. Canines d'or toussa pour que l'attention revienne sur lui, et déclara :
- Le principal intéressé est là, c'est très bien. (Puis, regardant Arao qui prenait place dans le fond de la salle :) Arao, tu vas pouvoir te réjouir.
" Rien de ce qu'il ne me dira ne me fera plaisir ", songea Arathéa.
- Nous avons retrouvé ceux qui ont mis le feu à ton quartier.
" Comment…c'était criminel… ". Arathéa n'en revenait pas. Elle était sous le choc. Elle ne pensait pas qu'un quartier aussi tranquille que le sien puisse être la cible d'une action malveillante.
- Ils sont morts à l'heure qu'il est, reprit Canines d'or, mais je peux te dire que ce sont des membres de la nouvelle guilde de voleurs. La fusion entre les Coureurs et les petits nouveaux a enfanté une association puissante, qui nous épie à tous les coins de rues.
Arathéa esquiva le coutelas de son bras gauche, et donna un violent coup de poing de son autre main. Son adversaire lâcha son arme, eut un soubresaut et cracha une gerbe de sang sur Arathéa. Elle recula, avisant son épée quelques mètres plus loin, et courut sur l'homme, sa lame brandie. Elle l'éventra et le laissa tomber au sol dans une mare de sang.
Arathéa s'effondra contre le mur d'en face. Elle respirait fort. Le combat avait été éprouvant. Le voleur était agile, et avait plusieurs coutelas dans sa veste. Elle attrapa la tunique de son ennemi et la passa sur son visage pour enlever le sang qu'il lui avait projeté au visage. Grizzly arriva alors en courant, et l'aida à se relever.
- Ça va, tu tiens le coup ?
- Moi oui mais ma côte, un peu moins bien, répondit Arathéa en massant la zone douloureuse. Tu as eu les autres ? reprit-elle en désignant d'un coup de tête le cadavre du voleur.
- J'en ai éliminé deux, et le dernier va pas tarder à crever, dans l'état où je l'ai laissé.
Arathéa et Grizzly sortirent de la ruelle, et ils s'enfoncèrent dans un quartier sombre et isolé, près du quartier général de la guilde. Là, ils retrouvèrent Canines d'or, tapi dans l'ombre d'un bâtiment en ruines, qui leur donna d'autres lieux où il était possible de trouver les membres de la nouvelle guilde.
- Allez dans le quartier de la Colline, leur dit-il à voix basse. Là, tournez à gauche après la statue de Dorsul, et fouillez les vieilles maisons. On m'a dit qu'une demi-douzaine de voleurs avait élu domicile dans les étages. Allez, au boulot.
Ils suivirent les instructions de leur chef, et pénétrèrent dans une série de bâtisses, sans grand succès ; Grizzly s'énervait, jetait des coups de pied dans les rares meubles poussiéreux, et défonçait presque les portes en les ouvrant . Arathéa le suivait, plus modérément.
Peu lui importait ces maudits voleurs. Deux personnes connaissaient son secret ; l'un était pour le moment hors d'état de nuire, mais l'autre était toujours en vie. Cependant, Arathéa ne pouvait se résoudre à tuer le vieil apothicaire. Il avait été une des deux figures paternelles de ses deux dernières années, une oreille attentive qu'il lui était prêté, un sourire innocent à la fin d'une dure journée, autre que les rictus sadiques de ses congénères. Grizzly avait été également un remplaçant de son père. Bien plus que le vieux Gadin, à y repenser. L'apothicaire était plus tôt…Un grand père.
- Arao, tu penses à quoi ?
Arathéa rejoint la terre, le sol poussiéreux, les lattes qui grinçaient sous leurs pieds, l'odeur de renfermé et le couinement de la vermine. Elle savait que son mentor n'attendait aucune réponse. C'était sa façon de lui dire " Pense à ce que tu fais ". Grizzly poussa une porte du bout du pied, et fut déconcerté. Un grenier vide.
Tout en dévalant dangereusement les escaliers, Grizzly marmonnait :
- Rien. Rien du tout, pas même un pet de lapin. Ah le salaud. Ah il va voir de quoi je me chauffe. Je vais lui faire bouffer ses dents, oui…
- De qui parles-tu ? le coupa Arathéa.
- De qui je parle ? De qui je parle ? répéta rageusement Grizzly en sautant les dernières marches pour atterrir sur les pavés. A ton avis ? Mais tu es idiot, Arao !
Arathéa n'osa pas répondre, de peur de provoquer encore plus de colère chez son ami. Mais elle était vexée du ton mordant de Grizzly.
Grizzly s'aperçut alors qu'Arao ne disait plus rien depuis leur départ du quartier de la Colline. Tout en avalant un morceau de blanc de poulet, Grizzly repensa à ses propres paroles. Il n'avait jamais traité le jeune homme ainsi. Il l'avait traité d'étourdi, parfois, quand le poignard ratait la cible, quand l'épée ne sifflait pas dans l'air assez vite, mais jamais d'idiot. Car Arao était loin d'être bête, Grizzly en était bien conscient. C'est pour ça qu'il avait pris ce jeune garçon sous son aile. Ce jeune loup qu'il avait recueilli à l'âge de ses dix ans était un être à part, un garçon pas comme les autres. Grizzly se souvint alors du jour de leur rencontre. Un froid mardi de décembre.
Sa femme lui demanda d'aller chercher du bois dans la remise. Grizzly remplissait son énorme panier, quand un bruissement attira son attention. Il se retourna juste à temps pour voir deux jambes maigres et blanches disparaître derrière la remise. Il déposa son fardeau sur le rebord du mur, et contourna l'appentis. Un jeune garçon se cachait derrière le large tronc d'un vieux chêne. Que faisait un enfant dehors, par cette température glaciaire ?
- Eh ! Petit ! l'appela-t-il en cherchant à le voir.
Mais le gamin tournait autour de l'arbre, semblant craindre son regard. Grizzly décida de s'asseoir sur la terre gelée, et reprit d'une voix confiante :
- Comment t'appelles-tu ? Moi c'est Grizzly.
La mine émaciée de l'enfant apparut. L'homme fut frappé par le vert intense des deux yeux qui le fixaient, avec un mélange d'appréhension et de curiosité. Des cheveux noirs sales lui tombaient sur les épaules, et sur des haillons de lin brunâtre.
- Grizzly… ? répéta faiblement l'enfant.
- Oui, Grizzly. Et toi, comment tu t'appelles ?
Il était tombé sous le charme de cet enfant frêle, qui lui faisait penser à un faon perdu.
- On m'appelle Arao, répondit l'enfant en quittant prudemment le tronc de l'arbre.
- C'est joli, apprécia Grizzly. Mais que fais-tu ici ?
Il avait failli demander où étaient ses parents, mais se dit de garder la question pour plus tard. Le jeune garçon le regarda, calme, et dit :
- Je cherche.
- Que cherches-tu donc ? s'étonna Grizzly.
- Une vie… ? répondit l'enfant en haussant les épaules.
Le cœur de Grizzly fondit devant tant d'innocence, de pureté. Il balbutia, ému :
- Si tu veux, je t'aiderai à en trouver une.
Dratz attendit patiemment que le vieil apothicaire daigne délaisser ses pots affreux où baignaient toutes sortes de plantes. Il prit un air aimable, et demanda :
- J'ai un petit problème d'amnésie. Je ne me souviens pas d'un moment très précis dans une soirée. Pourriez-vous m'aider ?
Le vieil apothicaire ajusta ses lunettes d'une pichenette et répondit par une autre question :
- De quand date-t-elle, cette fameuse soirée ?
- Oh…Il y a bien deux semaines, réfléchit Dratz en se grattant le menton. Le vingt sept août, précisément.
Il ne vit pas la lueur malicieuse dans les yeux du vieux Gadin, et reprit :
- Alors, pouvez-vous m'aider, oui ou non ?
- Je suis désolé, mais cela date beaucoup trop. Mes potions n'ont d'effets que si elles sont prises dans la semaine qui suit l'amnésie partielle.
Le marchand soupira, et sortit une lourde bourse de cuir.
- Ah… C'est dommage… Je suis prêt à y mettre le prix, mais si vous ne pouvez vraiment rien y faire alors… C'est dommage. Mais merci.
Il s'éloigna d'un pas nonchalant, agitant ses écus sonnants et trébuchants.
- Oui, c'est bien dommage mon bon monsieur.
Dratz sortit plus vite de la boutique en serrant les poings. Habituellement, la vue du ventre rebondi d'une escarcelle déliait la langue et les mains à beaucoup de marchands. Soit l'apothicaire était purement innocent, ce que Dratz ne pouvait concevoir, soit il était trempé dans une histoire louche. Le marchand sursauta en voyant Arao entrer dans la boutique. Il se mit prudemment derrière un arbre. Tout se mettait en place dans sa tête.
Le vieux Gadin eut un grand sourire à la vue de son nouveau client. Arathéa sentit une chaleur l'envahir : l'apothicaire agissait toujours pareillement…
- Bonjour Arao ! euh… Pardonne-moi, Arathéa…
La jeune fille le coupa d'une main.
- Appelez-moi toujours Arao.
- Ah oui… Je comprends. Les oreilles indiscrètes traînent partout, en ce moment. Que veux-tu ? Ta côte s'est-elle remise ?
Arathéa haussa les épaules, et passa dans l'arrière boutique, où le vieil apothicaire tâta sa cage thoracique. Par pudeur, la jeune fille portait un bandeau de tissu étroit, qui ne l'empêchait nullement de mettre un bandage. Le vieil apothicaire refit un pansement enduit d'une pommade à la forte odeur de plante. Arathéa le remercia, et le paya grassement malgré ses protestations. Il déclara sourdement, en lui rendant quelques pièces qu'il jugeait de trop :
- Mes crèmes se monnayent mais mon silence n'est pas à vendre.
Dratz vit sortir le jeune tueur à gages, un sourire satisfait naissant sur ses lèvres. Il avait vu que le jeune homme avait d'excellents rapports avec l'apothicaire. Dratz commençait à comprendre ; ce fameux soir, Arao lui avait fait avaler une potion d'amnésie. Mais pour lui faire oublier quoi ?
Le soleil se levait sur Damas, nimbant d'une lueur pâle et froide le campement. Isthar était assis sur la barrière du corral, admirant l'étalon qui l'avait ridiculisé, la dernière fois. L'impudent galopait allégrement, semblant narguer l'humain. Pris d'une inspiration subite, Isthar sauta à terre et le suivit des yeux avant de se poster près de la sortie. Il ouvrit en grand le portail, et se mit sur le côté. L'étalon regardait nerveusement l'issue qui s'offrait à lui, allait et venait, constamment rebuté par la présence d'Isthar. Il se décida brutalement et se dirigea au galop vers la sortie. Ravi, Isthar s'élança et s'accrocha à la crinière noire de l'animal pour se rétablir. Il avait réussi. Le cheval partit au galop dans le camp encore endormi, avec son cavalier réjoui sur le dos.
Les yeux fermés, Fijtri attendit que le jugement soit déclaré. Ses poings étaient serrés, ses lèvres pincées. Il regrettait amèrement son geste. Emporté par la recherche du fameux cavalier, il avait tué accidentellement un guerrier Fier, sur la route menant à Freithnen.
Le chef secoua la tête, en signe d'abnégation. Son plus fidèle conseiller lui soufflait d'exclure le jeune sorcier le plus vite possible. Un silence de mort régnait dans la plaine. Six personnes étaient assises là, formant un cercle, autour de Fijtri, comme gelé sur place. Le chef hocha la tête encore une fois. Le fidèle Rae avait raison. Il s'éclaircit la voix, et déclara d'un ton morne :
- Fijtri, fils de Partes, tu as été aveuglé par la recherche de celui que tu nommes le cavalier étrange. Tu as entraîné l'un des tiens dans ta folle quête, et tu as causé sa mort.
Une femme d'une quarantaine d'années étouffa un sanglot. Fijtri se retint pour ne pas entourer sa mère de ses bras.
- La sentence sera à la mesure de tes actes, continua le chef. Enlevez-lui les signes, dit-il en s'adressant à deux hommes postés derrière lui.
Fijtri ne regarda pas les mains qui lui ôtaient la preuve de son appartenance à sa tribu natale. Son collier de perles noires lui fut enlevé, et remplacé par un losange de métal monté sur un lacet grossier : le signe des reniés. On lui coupa le lien de cuir qui attachait ses cheveux, et on lui mit un large bracelet de cuivre sur chaque poignet. Le symbole des esclaves. Les deux hommes s'éloignèrent et reprirent leur place derrière le chef. Fijtri sentit ses longs cheveux noirs flotter dans son dos, et le losange de la honte le faire pencher en avant, comme s'il l'attirait vers les entrailles de la terre.
- Fijtri, tu es exclu de notre tribu. Avant que tes pas ne foulent pour la dernière fois ton territoire, as-tu quelque chose à dire ? demanda le chef.
Le jeune Fier respira profondément, et déclara d'une voix calme :
- Je sais que ma place n'est plus ici. Je sais qu'elle est aux côtés du cavalier, et qu'il m'aidera à m'accomplir en tant que sorcier. Cet homme m'a montré qu'il me reste encore trop de choses à découvrir sur la nature humaine pour rester ici, à baigner dans l'ignorance.
Le chef hocha la tête, lui fit comprendre qu'il était temps, et Fijtri, fils de Partes, quitta à jamais le sol des Fiers.
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