Les voleurs d'anges, résumé: … Lucifer ou autres démons, existent-ils ? … Alors, si ce n'est pas le diable, qui est-ce ? Peut-on imaginer un monde sans nos anges ? Serait-ce là le prélude au déclin de l'espèce humaine ? Serait-ce là l'objectif de ces mercenaires ? Qui les dirige ? Qui les envoie vers les grands anges, vers les plus puissants ? …
Une merveilleuse rencontre programmée par le destin donne naissance à Shana, une petite fille puis une jeune femme dotée de dons exceptionnels. Confronté à un terrible complot, un trio sans histoire devra affronter des épreuves douloureuses.Les voleurs d'anges
Chère Prudence,
Chose promise, chose due ! J'ai fait de mon mieux pour exposer le plus fidèlement possible cette nouvelle aventure à laquelle tu as, une fois encore, participé de façon sublime et généreuse.
J'en profite pour réitérer ma promesse de ne jamais rien divulguer de tes merveilleux talents. Pour preuve de ma bonne foi et par mesure de sécurité, il va de soi que je n'en conserve aucune copie.
Je sais que je peux compter sur toi pour protéger et garder précieusement cette narration au même titre que tes écrits précédemment rédigés.Romain se joint à moi pour vous embrasser tous les cinq.
À bientôt de vous revoir,
Lou-Anne
IEn ce jour du 12 avril 1984, naquit enfin la petite Shana. Dans son couffin toilé de rose et abrité d'organdi blanc, repue et changée, elle sommeillait. Les yeux rivés sur sa fille, Lou-Anne n'avait de cesse de remercier le Seigneur d'avoir exaucé son vœu. Contemplative, elle luttait avec acharnement pour ne pas céder à cette torpeur envahissante due à son manque de sommeil et à son combat douloureux. L'accouchement fut long et laborieux et en dépit des conseils du corps médical, il eut lieu chez elle, chez eux dans le nid familial.
Elle avait tant prié, tant espéré ce bonheur d'être maman. Fille ou garçon, peu lui importait, mais chaque année passée repoussait un peu plus la concrétisation de son désir d'enfantement. Elle venait de fêter ses 42 ans quand elle put enfin annoncer à Romain, son époux, que cette fois était la bonne, ils allaient être parents.
Si Lou-Anne, opiniâtre et confiante, s'agrippait obstinément et indéfectiblement à son rêve, Romain quant à lui, avait dignement renoncé à ses ambitions paternelles. Proche de la soixantaine, il jugeait déplacé de devenir père. Le calcul était enfantin, lorsque l'enfant aura 20 ans… Maladroitement et sans grande conviction il avait essayé de raisonner Lou-Anne. Comment exiger d'une jeune femme, en mal de maternité, d'écarter définitivement son légitime desiderata ! Après vingt années d'attente, d'espoir, de désespoir, d'inefficaces prières… Le miracle eut lieu.Shana, qui fut une enfant choyée et dorlotée, comblait en contrepartie ses parents. À 6 ans, intimidée mais néanmoins très fière, elle fit ses débuts à la " grande école " où elle eut la joie d'y retrouver ses nombreux petits amis de la maternelle.
Petite fille, elle promettait déjà d'être " un joli brin de fille " aimait à dire son papa. Romain s'émerveillait de la saisissante ressemblance avec sa maman qui, lui semblait-il, s'affirmait d'année en année. Très brunes, les deux femmes de sa vie avaient les yeux bleus, d'un bleu océan constellé d'or et de brun. Un nez, calqué l'un sur l'autre, joliment et légèrement retroussé qui arborait, de chaque côté, d'émouvants petits plis de tendre expression lorsqu'elles souriaient. Leurs jolis visages s'illuminaient alors qu'elles le gratifiaient de ce sourire divinement enjôleur en découvrant leurs craquantes fossettes sur chaque joue.
Shana apprit très vite comment user de ses charmes et faire succomber son papa en le prenant dans les mailles de ses filets faits d'une féminité gracieuse et enchanteresse.
Lou-Anne et Romain furent agréablement surpris de constater l'intérêt que portait Shana à son école. Tout la passionnait. Certains cours, comme le calcul qui par exemple en rebutait plus d'un, était cause de plaisirs et elle en demandait chaque fois un peu plus. Avide de connaissances, en grandissant elle s'avéra une brillante élève. Quiconque aurait pu croire qu'une telle splendeur ne pouvait allier grâce, érudition et intelligence. Pourtant, ces trois qualités la caractérisaient parfaitement. Une fée s'était probablement penchée sur son berceau puisqu'en outre, elle était également dotée d'une grande noblesse d'esprit et faisait fi de l'impact suscité sur autrui par son exceptionnelle beauté.
À 16 ans, en dehors de ses études, elle n'avait d'autre but que de consoler ses camarades dans la peine, d'essuyer les larmes de l'enfant égaré, d'aider du mieux qu'elle le pouvait les personnes âgées de son entourage ou de voler au secours d'un animal blessé. Elle avait, sans conteste, une attirance particulière pour l'aide et les actions humanitaires. Elle rêvait de tiers monde, de pays sous développés, d'apporter soins et soulagement à ces peuples défavorisés. L'inquiétude grandissante de ses parents, quant à l'idée de voir leur fille chérie s'éloigner d'eux, tempérait ses envies d'évasion. Elle ne pouvait envisager le chagrin qu'inévitablement elle leur infligerait par son départ.
Son " Papa d'amour " était au demeurant le premier à jouir de son attention toute particulière. Même s'il prenait grand soin de sa santé, elle était consciente qu'en le quittant elle écourterait immanquablement son espérance de vie. C'est ainsi que, pour le plus grand bonheur des siens, elle décréta : primo, qu'elle resterait auprès d'eux et secundo, puisque sa vocation était d'aider les autres, elle serait infirmière.
Au grand étonnement de ses camarades de classe, Shana n'était nullement attirée par le flirt. Un peu, même carrément idéaliste, elle n'aspirait qu'au grand amour. Son inspiration lui venait de l'image romanesque faite de tendresse amoureuse et sans nuage, que dégageaient ses parents. Très entourée par une cour en constante admiration, les prétendants étaient quasiment innombrables. Nul n'était en mesure de se targuer d'autre considération de sa part qu'une franche camaraderie.
À 18 ans, son bac avec mention en poche et son admission brillamment réussie, elle entama sa première année à l'institut de formation en soins infirmiers de Fontainebleau. Le trajet journalier s'en trouvait d'autant facilité qu'elle avait le libre choix de s'y rendre à pied puisque à deux pas de la maison familiale, rue des Bois en Seine et Marne.
IIRomain s'étira de tout son long, fit craquer ses doigts les uns après les autres, ébouriffa ses cheveux puis, les mains sur ses genoux, resta pensif. Recru de fatigue, il était incapable de se concentrer plus longuement sur ses copies. Professeur d'université à Orléans, Romain faisait l'unanimité auprès de ses élèves et collaborateurs. À 40 ans et célibataire invétéré il se révélait pourtant un beau parti aux dires de ses dames. Son physique n'était nullement en cause, bien au contraire c'était plutôt un bel homme. Un visage typé méditerranéen au profil virilement parfait, grand et à l'allure bohême, il avait tout pour les faire craquer.
Son statut de célibataire endurci intriguait son entourage. Sans parents, confié à la D.A.S.S depuis son plus jeune âge, sa principale ambition n'avait d'autre cible que de créer une vraie famille avec celle qui lui était promise. Il savait qu'il la rencontrerait. Il l'imaginait, il la rêvait aussi brune que lui et, assurait-il, il la reconnaîtrait. Cependant les années passaient sans pour autant que cela le préoccupe outre mesure. Il l'attendait, la guettait et ses quelques aventures amoureuses confirmaient sa certitude.
Travailleur acharné et de surcroît économe, il avait fait l'acquisition, dix ans plus tôt, d'une petite maison à Fontainebleau qu'il avait retapée et aménagée sans aide et avec un goût certain. Si l'intellectuel n'est en général pas un manuel et surtout pas un champion du bricolage, cela ne s'appliquait certainement pas à lui. Il avait même prévu une chambre d'enfant, pour sa fille, car disait-il : " J'aurai une fille et elle ressemblera à sa maman. " Ses amis se gaussaient gentiment de lui mais il n'en avait cure et s'obstinait jusque dans les descriptions, on ne peut plus précises, de celles qui un jour seraient sa femme et sa fille.Ce matin là, alors qu'il déjeunait d'un sandwich sur le campus au bord du lac, il la vit. Assise à quelques mètres de lui, un châle négligemment posé sur ses jambes croisées, plongée et absorbée par sa lecture elle ne fit pas attention à lui. Ses longs cheveux bruns, légèrement ondulés, flottaient en totale liberté sur ses frêles épaules. C'était flagrant, tout, jusqu'à sa silhouette gracile et sa façon de rejeter cette mèche capricieuse du bout des doigts, était l'exacte représentation de ses rêves. Il ne pouvait voir ses yeux mais il savait qu'ils étaient bleus. Son émotion était si intense qu'il en oublia presque de respirer. Il se mit à la fixer de façon tellement insistante et accrocheuse qu'elle finit par lever les yeux. Statufié, Romain comprit. Bouleversé, troublé, ébranlé, tous ses sens étaient en alerte. Il plongea dans le bleu de ses yeux avec délectation et l'envie irrépressible de s'y noyer ou tout au moins, de ne pas se réveiller si elle n'était encore que chimère. Le doigt posé en marqueur sur sa ligne de lecture, la jeune fille ne put s'empêcher d'ancrer son regard interrogateur au sien. Elle n'avait, au contraire de Romain, jamais rêvé de lui et pourtant elle sut immédiatement que c'était lui ! La première, elle l'honora de son merveilleux sourire qui le fit fondre littéralement. Il reconnaissait si bien ce sourire, ses petits sillons à la base de son nez gracieusement retroussé, ses délicieuses fossettes, tout y était. Il touchait enfin son rêve, il était là, si près de lui. L'un et l'autre n'osaient bouger. La magie de la rencontre aurait pu ne pas avoir de limite. Il leur était seulement nécessaire, non pas d'analyser puisque c'était clair, mais de reprendre leurs esprits. Romain se leva et à pas comptés, sans pouvoir se détacher de cette sublime apparition, il se dirigea vers… Dans ses rêves, elle se prénommait Lou-Anne. Ce fut donc les premiers mots qu'il lui adressa.
- Me direz-vous votre prénom ? À moins que vous ne me laissiez le deviner ! Moi c'est Romain et vous ? Lou-Anne ?
Décontenancée, elle confirma. Formellement certain de ce prénom, il fut néanmoins déconcerté par cette exactitude. Ce fut ensuite plus fort que lui, un genou à terre pour être au plus près de ses yeux, il prit une profonde inspiration et ne put s'empêcher de lui dire :
- Je le savais Lou-Anne, je sais aussi que notre amour sera éternel, que nous allons nous marier et que de notre union naîtra une fille que nous appellerons Shana.
À cette déclaration ouverte et sans retenue, Lou-Anne éclata de rire.
- Non, ne riez pas Lou-Anne, je suis sérieux et il ne s'agit certes pas de ma manière de courtiser les jolies filles. Je suis pratiquement certain d'avoir rêvé de vous bien avant votre naissance. Je vous attendais Lou-Anne, depuis une éternité je pressentais cette rencontre avec mon destin.À 19 ans et dans le doute le plus total, Lou-Anne s'était engagée dans une voie universitaire assurément par confort. Le campus d'Orléans proche de chez-elle, son indécision quant à son devenir professionnel et son attirance pour le sport firent pencher la balance. Elle opta pour une licence management du sport. D'une indifférence affligeante, ses parents lui laissaient toute latitude quant à ses choix. Petit papillon volage, Lou-Anne recherchait essentiellement l'amour et l'attention qu'elle n'avait pas chez elle. Tous sentiments dénotant la moindre faiblesse étaient radicalement exclus du foyer familial. Par chance, sa beauté et son intelligence lui permettaient de compenser un peu ce manque d'amour par un environnement extérieur qu'elle savait apprécier. Ses amis étaient nombreux et leur amitié atténuait sa déconvenue. Sans répit, parmi ses flirts, elle recherchait, elle attendait l'homme de sa vie. Providence ou orientation divine, quelle que soit la force qui la poussa, sa destinée allait prendre forme ce jour précis de septembre 1964. Alors qu'elle entamait sa seconde année d'études, Romain était là, devant elle à demi agenouillé, une main posée sur les siennes et l'autre effleurant sa joue. Instinctivement elle acquit cette certitude, son unique amour il sera et sa vie elle lui dédiera.
Ainsi naquit leur amour. Les soi-disant certitudes de Romain auraient pu présager un plan de drague pour le simple mortel, mais pas pour Lou-Anne. L'écart, néanmoins conséquent, de leur âge respectif ne les ébranlait nullement. Six mois plus tard, ils étaient mariés. Lou-Anne délaissa ses études entamées au profit de celles pouvant lui permettre la rééducation et le soutient d'enfants handicapés moteur. Lou-Anne n'était pas seulement jolie, elle était dotée d'une grandeur d'âme hors du commun.
Vingt années de vie heureuse avec pour seul nuage la soif inassouvie d'être parents. Lou-Anne vouait une confiance sans limite en Romain. Elle croyait vigoureusement à la prédiction de ses rêves et ne céda pas au découragement.
Une fois rassurée, à l'issue des divers examens prouvant qu'il n'y avait aucun obstacle pour une future maternité et la prescience de Romain aidant, elle fit preuve de constance et de sérénité. Elle était confiante malgré les doutes de son époux. Depuis quelques années, celui-ci n'y croyait plus et se disait trop âgé pour être père de famille.
- J'ai du me fourvoyer, mon rêve était si fort que j'y ai cru. Ce n'était en vérité qu'une fabrication de mon esprit et rien d'autre.
- Pourtant tu m'avais reconnu et tu avais bien deviné que mon prénom était Lou-Anne ! Garde cela en mémoire s'il te plaît !
- Je suis désolé ma chérie mais il nous faut admettre que, sur ce point, je me suis bercé d'illusions.Ainsi donc, le rêve était devenu réalité. Shana avait fait son apparition dans leur vie.
IIIS'il est vrai que Shana fut une enfant sans histoire, Lou-Anne avait cependant quelques inquiétudes quant à sa conduite. Shana parlait trop fréquemment toute seule et ce, depuis… Toujours.
- Tu ne devrais pas t'inquiéter ainsi, son statut de fille unique doit lui peser quelquefois et elle s'invente une compagnie. Tentait de rassurer Romain.
Les paroles de Romain étaient sages, pourquoi se formaliser d'une attitude au demeurant aussi banale ! C'est souvent le fait d'enfant seul. Celui-ci peut éprouver le besoin de se fabriquer un petit ami imaginaire dans le but de combler sa solitude. Néanmoins, quelques faits troublants préoccupaient Lou-Anne, elle se souvint du tout premier. Shana entamait sa première année de cours préparatoire.
- Mais à qui parles-tu ?
- Enfin maman ! Je te l'ai déjà dit, je parle avec mon amie Sophia.
- Et vous parlez de quoi ?
- Bon ! Alors je t'explique. Qu'est-ce qu'on mange ce soir ?
- Shana ! Ne change pas de conversation.
- Mais non maman, répond-moi d'abord.
- J'ai prévu du poisson avec du riz.
- Sophia m'a dit de ne pas manger le poisson de ce soir.
Ce soir là, Shana refusa catégoriquement le met de poisson et ne fut donc pas incommodée le lendemain au contraire de ses parents qui eux, en avaient consommé. Ceux-ci s'étaient amusés de ce bienheureux hasard mais lorsque quelques jours après… Shana refusa tout net d'accompagner sa maman chez son coiffeur.
- Dépêche-toi Shana, tu vas me mettre en retard.
- Sophia m'a dit de ne pas y aller. Je reste à la maison ! Je peux bien t'attendre, je te promets d'être très sage. S'il te plaît maman, dit oui !
Bien sûr, Lou-Anne eut gain de cause mais ce dialogue de sourd l'avait énormément retardée.
Arrivées à proximité du salon, elles furent contraintes de se soumettre à une longue attente dans la voiture. La rue était encombrée de voitures de police, de trois ambulances et camions de pompiers. Le salon de coiffure avait prit feu, une bouteille de gaz avait explosé. Les blessés étaient embarqués à bord des ambulances alors que les pompiers s'acharnaient sur le brasier.
Cette deuxième coïncidence était déconcertante et bouleversa profondément Lou-Anne. Elle ne put s'empêcher d'interroger Shana.
- Sophia t'avait dit pourquoi ?
- Non, elle m'a juste dit de ne pas y aller. Tu vois qu'elle avait raison !
- Oui ma chérie, elle avait raison.
Lorsqu'elle atteignit l'âge de 16 ans, Shana n'avait cessé de converser aussi régulièrement avec son amie Sophia. Si elle prit le parti de ne pas s'engager vers d'autres pays, cela venait en majorité du fait de Sophia.
- Qu'est-ce qui a bien pu te faire changer d'avis ? Articula Lou-Anne curieuse de cette brusque volte-face.
- Sophia m'a dit de rester mais elle ne m'a pas dit pourquoi. Peut-être craignait-elle pour la santé de papa et comme elle ne sait pas mentir…
- J'aimerais bien la connaître ton amie !
Tout en discourant, Lou-Anne feuilletait machinalement un prospectus publicitaire d'une agence de voyage. La photo de l'opéra de Sydney attira son attention, une destination qu'elle convoitait depuis son adolescence. Ce n'était hélas qu'un rêve bien enfoui, pas même un soupçon de projet à mettre sur pied. L'expédition s'avérait fort onéreuse et resterait légitimement inenvisageable. Sa pensée s'égara, là-bas, au loin. Elle y voyait Sydney, les grands espaces, les couleurs de l'Outback, les montagnes bleues, le parc national de Kakadu et ses crocodiles…
- Maman ! Tu es dans la lune, tu ne m'écoutes pas ? Apostropha Shana en s'emparant du dépliant.
- Pardon ma chérie, je m'étais un peu évadée.
Shana détailla la publicité et posa un doigt sur la photo de l'opéra de Sydney.
- Je parie que c'est là que tu voudrais aller.
- Tu as tout compris mon trésor. Je sais, c'est complètement irréaliste, peut-être dans une prochaine vie. Répondit-elle gaiement.
IVPlongée dans ses pensées, Lou-Anne refit mentalement le parcours de ces derniers mois. Serait-ce vraiment Shana qui aurait rendu possible ce voyage en Australie ? Serait-il envisageable d'imputer cette accumulation de faits insolites à de banales coïncidences ? Elle et Romain s'étaient joués de ces phénomènes, pour le moins irrationnels, qu'ils s'obstinaient à attribuer au hasard. Suffisait-il donc que Shana effleure d'un doigt une photo pour qu'elle devienne réalité ? Pas plus envieuse que capricieuse, elle ne désignait que très rarement d'éventuelles convoitises qui, immanquablement se retrouvaient en sa possession dans un délai plus ou moins court. D'absurdes concours de circonstances rendaient réalisables ses envies, quelle qu'en soit la valeur marchande. Tel ce séjour en Australie gagné à un jeu lancé par une agence de voyage. Elle ne pouvait taire indéfiniment ces évènements et décida d'aborder ce sujet avec Romain.
- Oui chérie, moi aussi je trouve ça plutôt insolite et je t'avoue que cela m'obsède depuis notre séjour en Australie.
- Crois-tu que nous pourrions tenter une expérience ? Je ne sais pas comment présenter ce test à Shana. Elle n'a jamais dû faire un lien entre le contact de ses doigts sur les photos et leur influence.
- J'avoue avoir quelques craintes de ce côté là. Imagine qu'elle ait réellement ce don, si dans un sens on peut considérer cela comme une aubaine, je n'ose envisager les conséquences que cela impliquerait.
- Lesquelles ?
- Si sans effort, simplement en désignant du doigt tu obtiens tout ce qui te fais envie… La richesse, le pouvoir, la possession sans difficultés… Que deviendraient les rêves, l'espoir !
- Tu as raison mais je crois cela impossible, on s'embarque dans des suppositions qui n'ont aucun sens.
Ce même soir, après le dîner, Lou-Anne tendit un catalogue de vente par correspondance à Shana. Il était ouvert sur une page d'offres et de photos alléchantes de téléviseurs.
- Trésor, dis-nous quel téléviseur tu choisirais.
- Pourquoi ? Nous en avons déjà un, vous en voulez un deuxième ? Inféra t-elle du haut de ses 10 ans.
- Non, pas spécialement mais le notre est une antiquité en noir et blanc.
- Pour ce que vous vous y intéressez !
- Montre-nous quand même, supposons que nous en ayons les moyens, lequel préfères-tu ?
Shana en indiqua un puis Lou-Anne adressa un clin d'œil complice à Romain et changea de sujet. Il n'y avait plus qu'à attendre.
Le lendemain matin :
- Chérie, réveille-toi ! Vite, viens voir.
Romain semblait chamboulé. Inquiète, Lou-Anne se leva brusquement, il lui prit la main et l'emmena dans le salon. À la place de leur téléviseur, trônait celui que Shana avait désigné la veille. Rendus muets par cette effrayante découverte, leurs pensées se bousculaient. Si elle fut d'abord pétrifiée, Lou-Anne céda vite à la panique.
- Mon Dieu ! Qu'allons-nous faire ? Je ne voulais pas y croire. C'est donc vrai ?
- Il faut le cacher, je ne veux pas qu'elle le voie maintenant, j'ai besoin de réfléchir.
Ils entendirent Shana se lever. Depuis son plus jeune âge, ils n'avaient que très rarement été contraints de la sortir de son sommeil pour aller à l'école. Lou-Anne chercha vite un subterfuge pour empêcher sa fille de voir l'impensable.
- Trésor ! Ne rentre pas dans le salon, j'ai passé un produit sur le parquet et il n'est pas sec.
- Maman ! Tu t'es levée à quelle heure ?
- J'avais des envies de ménage ce matin. Lui répondit-elle en riant.
Lou-Anne n'aimait pas mentir à sa fille mais là, l'enjeu était sérieux.
Ils avaient la journée devant eux pour trouver un argument admissible à l'apparition de ce nouvel élément dans leur salon. Romain mit en garde Lou-Anne.
- Écoute un peu ma chérie ! Shana n'a pas connaissance de cette faculté qu'elle possède. Je pense plus raisonnable de ne surtout pas lui en faire part.
- Je ne sais pas si c'est la bonne solution. As-tu une idée de sa réaction lorsqu'elle fera cette incroyable découverte ? Quant à tenter de lui faire croire que nous l'avons acquis aujourd'hui… Elle devinera que nous lui mentons.
Romain fut obnubilé tout au long de la journée. Ce cas de conscience le torturait. Ce don, si don il y avait, était inconcevable et terrifiant à la fois.
En fin de journée, ni l'un ni l'autre n'avait été en mesure d'élucider cette énigme, pas plus d'ailleurs qu'à la façon de l'appréhender. Shana était déjà dans la maison et avait infailliblement vu le nouveau téléviseur flambant neuf.
- Dis donc maman ! Je ne sais pas ce que tu as mis sur ton parquet ce matin mais je ne vois aucune différence. Tu t'es fatiguée pour rien. Lança t-elle ironiquement du salon.
Lou-Anne n'osait bouger. Elle voulait encore retarder le moment d'affronter la discussion avec sa fille. Romain la prit par la taille.
- Allez viens, il faut y aller, fions-nous à notre inspiration.
En pénétrant dans le salon, ils furent immédiatement hypnotisés par leur… vieux téléviseur. Bouche bée, ils n'en croyaient par leurs yeux.
- Ben vous en faites une tête ! Ça va pas ?
- Non non, tout va bien. Répondit Romain en attirant sa femme hors du salon.
- Tu y comprends quelque chose ?
Shana les rejoignit.
- Papa, maman, j'ai fais un drôle de rêve cette nuit. J'ai rêvé que nous avions un nouveau téléviseur et qu'il était apparu comme par enchantement en lieu et place de l'ancien. Je suppose que c'est une répercussion de notre causette d'hier soir.
Auraient-ils fait le même rêve tous les trois ? C'était néanmoins un grand soulagement mais un autre mystère allait succéder au précédent. Était-il possible qu'ils aient cru vivre réellement cet épisode ensemble ? Était-il envisageable que trois personnes puissent se retrouver dans un même rêve, aussi criant d'authenticité au point de croire à sa véracité ?
- Tu ne nous parles plus de ton amie Sophia mon trésor. Elle ne vient plus te voir ? Se renseigna Lou-Anne pour masquer son trouble.
- Oh si ! Elle est là, même la nuit dans mes rêves. L'histoire du téléviseur l'a fait beaucoup rire. Elle m'a dit qu'elle vous faisait une farce. J'ai pas trop compris ce qu'elle voulait dire mais ça avait l'air de bien l'amuser.
- Ha bon ! Sophia serait en plus une farceuse ? Pourquoi ne veut-elle pas que nous la voyions ?
- Papa ! Je t'ai déjà dis que ce n'est pas parce qu'elle ne veut pas. C'est vraiment pas de sa faute.
- Et là, que fait elle, elle est avec toi ?
- Oui, elle est juste à côté de maman. Elle lui caresse les cheveux.
Involontairement Lou-Anne passa ses mains sur sa longue chevelure. Elle ne sentait pas la présence de cette hypothétique Sophia mais elle ne put s'empêcher de frissonner.- Bon ! Parlons d'autre chose. Tu vas finir par nous faire peur avec tes histoires de fantômes.
- Mais papa, Sophia n'est pas un fantôme !
- Ça suffit Shana ! Intima Lou-Anne.
Un peu vexée d'avoir cru aussi naïvement à un phénomène paranormal, Lou-Anne obtint sans difficulté, de la part de Romain, de taire cette aventure nocturne.
VAvril 2003
Depuis l'anniversaire de ses 19 ans, Shana rebattait les oreilles de ses parents avec un certain Franck. Franck par-ci, Franck par-là… Agacé, Romain bouillait et se faisait violence pour n'en rien laisser paraître. Il veillait sur sa fille, comme sur un trésor inestimable. Tout autant d'ailleurs que lorsqu'elle était enfant et il n'appréciait guère tous ces garçons qui gravitaient autour de son bien le plus précieux. Indulgente, Lou-Anne le taquinait.
- Lâche un peu ta fille, elle est majeure et puis, il est peut-être bien ce Franck !Quelques semaines auparavant, plus exactement le 15 avril et sous une pluie battante, Shana, son porte-documents sur la tête, s'apprêtait à sortir de l'hôpital. " J'y vais, j'y vais pas ! " À peine une petite hésitation et elle s'élança sous les trombes d'eau puis, ce fut le choc. Tous deux, attentifs à leur protection et surtout dans leur précipitation, ne purent s'éviter. L'attaché-case valsa en même temps que Shana perdait l'équilibre et l'homme s'affala de tout son long sur l'asphalte mouillé. En se confondant en excuses, ils s'aidèrent mutuellement à se relever.
- Je suis confus mademoiselle, à espérer me faufiler entre les gouttes je vous ai vu trop tard.
Il ramassa les documents trempés qui s'étaient échappés de la mallette et les tendit à Shana.
- J'ai bien peur que vos papiers soient illisibles maintenant. Mouillés pour mouillés, nous ne sommes plus pressés. Je m'appelle Franck et vous ? Lui dit-il en l'abritant galamment de son imperméable.
- Shana. Répondit-elle brièvement en jaugeant avec désespoir l'anéantissement de quelques heures de travail.
- Je n'ai plus qu'à tout recommencer.
- Si je peux vous aider ! Et si nous allions boire un café ? À l'abri de ce déluge nous pourrions faire un petit état des lieux.
Pour pallier à toute riposte, il la prit par les épaules et l'entraîna en courant vers le café le plus proche. Shana étala ses pièces de dossier sur la table. Quelques feuillets étaient irrécupérables mais l'ensemble n'était pas aussi catastrophique qu'elle le présumait.
- Laissons vos feuilles sécher sur la table. Après tout, au point où nous en sommes, autant attendre la fin de cette averse.
Shana lui fit enfin un sourire, son désappointement s'était envolé. Subjuguée elle l'écoutait parler. Il semblait à l'aise et nullement intimidé au contraire de ceux qui la rencontraient pour la première fois. Elle lui supposait une quarantaine d'années. Assez bel homme, avec beaucoup de prestance et une aisance singulièrement communicative. Son sourire désarmant s'ouvrait sur des dents admirablement alignées d'une blancheur immaculée. Ses yeux, aux couleurs indéfinissables, la scrutaient avec une admiration non dissimulée. Franck était dépourvu de cheveux et même si elle brûlait d'envie de l'interroger, par courtoisie elle n'en fit rien. Avec ravissement elle détailla ses longues mains fines et bavardes, aussi gracieuses et volubiles que celles de son père. Elle apprit qu'il était vétérinaire et que, sans le savoir, elle passait tous les jours devant son cabinet.
La pluie avait enfin cessé. Franck suggéra à Shana de la raccompagner. Ils promirent de se revoir et échangèrent leur numéro de téléphone.Premiers jours de juin
Shana confia son trouble à sa mère. Depuis sa première rencontre avec Franck, elle ne pensait plus qu'a lui. Ils se voyaient assidûment, soit elle s'arrêtait, en passant le matin, pour un petit bonjour à son cabinet soit, selon ses disponibilités, il passait la prendre à sa sortie des cours et ils partaient faire de longues promenades. Le samedi soir, il l'emmenait au restaurant puis ils allaient voir un film ou une pièce de théâtre. Ni l'un ni l'autre n'avait de penchant pour les discothèques. De lui-même, il aborda le sujet relatif à son crâne dépourvu de cheveux et avoua qu'il était né ainsi.
Romain était bien évidemment au courant de l'existence de ce Franck mais Shana avait tendance à ne pas trop s'étendre en faisant preuve de réserve à son propos. Le caractère entier et protecteur de son père n'incitait pas les confidences. Un atout manifeste pour Romain qui se confortait fort bien dans le rôle de l'autruche. Il ne voulait surtout pas en savoir plus. Lou-Anne conseilla vivement à sa fille de leur présenter Franck.
- Ton père est anxieux mon trésor et tant que tu ne nous l'auras pas présenté…
- Je sais maman, j'en ai discuté avec Franck. Que penses-tu de dimanche prochain ?
Lou-Anne prit sa fille sans ses bras.
- C'est bien mon trésor. Laisse-moi préparer ton père. Tout ira bien, tu verras.
Le dimanche matin, Romain était nerveux. Tout semblait aller de travers. Il avait hâte, pas hâte, envie, pas envie… toutes ces contradictions se heurtaient dans sa tête. En réalité, il avait peur. Peur de voir sa fille lui échapper, peur qu'elle ne soit pas heureuse. Lou-Anne, qui ordinairement savait si bien le tempérer, butait contre un mur infranchissable.
À midi tapant, Franck fit son apparition. La mère et la fille usèrent de mille astuces pour mettre à l'aise les deux hommes. Romain parla peu mais sonda sans façon. Sa froideur déstabilisa un peu Franck. Il se sentait mal à l'aise. Après le départ de Franck, Shana reprocha à son père son attitude revêche.
- Trésor, pardonne-moi, mais ce Franck m'indispose terriblement.
- Qu'est-ce qui ne te plaît pas en lui ?
- Impossible à définir. Quelque chose me gêne, c'est tout.
- Maman, tu ne voudrais pas raisonner papa ? Je ne suis plus une petite fille. Je ne vais tout de même pas rester chez papa et maman toute ma vie !
Lou-Anne ne savait plus comment faire pour modérer l'affrontement de ses deux amours. Elle ne put néanmoins s'empêcher de rétorquer :
- Ne détourne pas la situation. Nous sommes bien conscients qu'un jour ou l'autre tu devras nous quitter mais, ne m'en veut pas mon trésor, je pense comme ton père. Franck a quelque chose de malsain.
- Ah non ! Pas toi ! Qu'avez-vous tous contre Franck ? Sophia est partie. Elle m'a dit qu'elle ne viendrait plus me voir tant que je serais avec lui.
Médusés, Romain et Lou-Anne en eurent le souffle coupé. Lou-Anne s'approcha de sa fille.
- Tu ne nous avais pas dis ça ! Depuis quand ?
- Le jour où j'ai rencontré Franck, Sophia m'a dit de ne pas le revoir. C'était la première fois que je la voyais aussi mécontente.
- Elle t'a dit pourquoi ? S'étonna Romain.
- Non, elle a été plutôt évasive mais elle a tenu parole. Elle n'est pas venue me voir depuis cinquante six jours, tu peux me faire confiance, je les ai comptés. Acheva t-elle secouée par l'émotion.
Elle se mit à pleurer.
- Elle me manque, je ne comprends pas ce qui vous contrarie en lui. Au moins, si vous pouviez être un peu plus clairs. Je n'ai pas l'intention de rompre. J'aime Franck, je l'aime de toute mon âme et vous devrez vous y faire.
Secouée par les sanglots, Shana partit s'enfermer dans sa chambre pour pleurer tout son saoul. Lou-Anne s'apprêtait à la suivre mais Romain la stoppa dans son élan.
- Laisse-la pleurer. Nous ne pourrions intervenir sans aggraver ses pleurs. Ainsi donc, toi aussi tu trouves ce type bizarre ?
- Je ne peux pas expliquer ce qu'il dégage, il émane quelque chose de lui qui m'incommode, d'insaisissable.
Romain posa un poing fermé sur son front en signe de réflexion.
- Nous ne pouvons lui interdire de fréquenter cet homme. Elle est majeure et déterminée. Tâchons d'être très vigilants.
- Nous devrions faire bien plus que cela. Chaque fois qu'elle nous a parlé de Sophia, c'était une catastrophe évitée. Fort heureusement, Shana lui vouait une confiance aveugle. Comment aujourd'hui peut-elle passer outre ses conseils ?
- Écoute chérie ! En ce qui me concerne, je n'accorde aucun crédit à cette fabulation. Cette amie n'est qu'une élucubration qui, j'en conviens, a fort bien servi le hasard. N'en rajoute pas à nos inquiétudes.
Romain passa une nuit agitée et peuplée de cauchemars.
VIFranck n'allait pas en rester là. Quel qu'en soit le prix, il voulait Shana. Il avait reçu un ordre et il avait bien l'intention de l'exécuter. Les parents ne seraient pas un obstacle, il en faisait son affaire. Il s'arrangerait, en cas d'absolue nécessité, pour éliminer ce grain de sable qui risquerait de gripper les rouages de sa machine infernale. La première partie de son plan s'était déroulée à merveille, elle était amoureuse de lui. Franck se frottait les mains en jubilant. " Un petit mois d'idylle et c'est dans la poche. " Franck n'avait pas d'état d'âme, il était dépourvu du moindre sentiment hormis la hargne d'être continûment le plus fort. Ni bestial ni humain, ni bon ni méchant. Son insensibilité avait fait de lui l'un des meilleurs éléments de Damnhell, une petite ville secrète dans le sud de la France. Shana allait devoir le suivre de son propre gré. La contraindre ne servirait en rien ses noirs desseins. Il avait réussi le plus difficile, elle avait tenu tête à Sophia. Sophia lui mettait sans cesse des bâtons dans les roues. Cette fois, il avait été plus fort qu'elle. Il lança vers le ciel son poing vengeur en clamant :
- J'ai gagné Sophia ! Je finirais bien par t'éliminer définitivement, ce sera peut-être, que dis-je, ce sera pour cette fois, tu peux me croire, j'y viens ma belle, j'y viens. Shana ne veut plus de toi et lorsqu'elle changera d'avis, parce que tel est son destin, il sera trop tard. Ricana t-il d'un ton triomphateur en esquissant un pas de danse.
La sonnerie du téléphone résonna. Il décrocha l'appareil et lança un " allo ! " joyeux et conquérant.
- Allo ! Franck chéri, comment te sens-tu ? Je suis tellement déçue de l'attitude de mes parents. Ne t'en fais pas, je suis tranquille, papa est seulement un peu jaloux. Il finira bien par accepter que nous nous aimons et que tu es le meilleur des hommes.
- C'est bien ce que j'avais compris. Quand il verra à quel point je t'aime et à quel point seul ton bonheur m'importe, il changera d'avis.
- Oui mon chéri, je suis certaine que tout ira bien. Je t'embrasse tendrement, passe une bonne nuit. À demain, je t'aime.
Franck exultait. L'occasion était trop belle pour la laisser passer. À peine avait-il raccroché qu'il fit le numéro de son cabinet et laissa un message sur le répondeur. Il pria sa secrétaire d'annuler tous ses rendez-vous pour les deux jours à venir. Il mit quelques affaires dans un sac et disparut dans la nuit venue.
Sa puissance et sa volition décuplaient rien qu'à la vue de ses victimes. Il ressentait le besoin impérieux d'aller se " regonfler " à bloc auprès de ses proies. Jusqu'à ce jour, nul n'avait réussi à piéger Sophia. Elle déjouait toutes les tentatives, toutes les ruses. Ses capacités et sa force étaient inébranlables et il n'en aurait que plus de mérite. Franck décida d'endiguer son exaltation. Son excitation pouvait lui jouer des tours et le pousser à commettre l'irréparable. Le droit à l'erreur oui, mais pas deux fois la même, aimait-il à se dire. Il réfléchit à l'excuse qu'il allait donner à Shana pour son départ précipité. Provoquer leur rencontre fut un jeu d'enfant pour lui. Il était bien conscient que son amour pour lui pouvait être fragilisé dès la moindre incartade. En outre, il serait légitime qu'elle développe quelques alarmes. " Surtout pas de gaffes mon p'tit Franck, bientôt elle sera à point. " Se dit-il en souriant.
VIILa voix douce et chaude de Franck avait réussi à calmer Shana. Ses parents, ainsi que Sophia, n'avaient aucune raison pour agir de la sorte, pensa t-elle. Sophia l'avait déçue. Lui vouer une confiance aveugle et absolue n'était pas une obligation. Elle découvrait une Sophia boudeuse. Timidement elle l'appela.
- Sophia ! Tu ne vas pas bouder indéfiniment. Sophia ! Tu viens oui ou non ?
Pas d'écho, pas de Sophia ! Son absence affectait lourdement Shana. Leurs précédentes brouilles n'allaient guère au-delà d'une limite de quelques petites heures. Elle se sentit submergée par le chagrin et ne put réprimer ses larmes. Assise sur son lit, les bras autour de ses jambes repliées, elle se mit à se balancer d'avant en arrière en gémissant.
- Maman, j'ai mal. Maman…
Lou-Anne ne put endurer les lamentations insoutenables de sa fille. Elle se précipita vers elle en priant Romain de les laisser seules. Assise près de Shana, elle s'employa à la bercer. Elle lui chantonnait ce même petit air suave qui avait la prodigieuse particularité de l'envoyer vers le doux pays des songes.
- Là ! Ma fille, là ! Mon bébé, calme-toi.
- Maman, Sophia me manque. Je l'ai appelée tout à l'heure. Elle ne m'entend pas. Je crois qu'elle boude.
- Je crois plutôt qu'elle essaie de t'ouvrir les yeux. Elle ne voulait pas que tu fréquentes cet homme. Cela devrait te faire réfléchir. Si je prends en compte tout ce que tu m'as dit sur elle, n'aurait-elle pas, sans commettre la moindre erreur, fait preuve de discernement ? Un bon nombre d'incidents ou d'accidents ont été évités grâce à elle. Penses-tu vraiment qu'elle soit capable de caprices ? Ton père n'a pas aimé ce garçon, mais moi non plus. Nous sommes trois à éprouver la même sensation. Cela devrait t'obliger à méditer un peu au lieu de te braquer.
- Mais maman, je l'aime tellement.
- Je sais mon trésor, je sais mais ton père et moi ressentons la même chose tous les deux, cet homme a quelque chose d'inquiétant.
- Je ne pressens rien de tout cela maman.
- Pour ce soir, oublie un peu. Essaie de dormir et de te reposer. Tes idées seront plus claires demain.
Épuisée par cette accumulation d'émotions, Shana finit par s'endormir comme une masse. Le lendemain matin elle s'éveilla sans avoir fait le moindre rêve.
Avant de se rendre à l'hôpital, elle fit une halte à la clinique pour embrasser Franck.
- Le docteur Succube (rien à voir avec le démon femelle qui séduisait les hommes la nuit) n'est pas là aujourd'hui.
- Ah bon ! Il est souffrant ?
- Non, il a téléphoné pour annuler ses rendez-vous. Je ne peux rien vous dire de plus.
Déçue, Shana fit demi-tour. Franck ne lui avait rien dit la veille. " Je me débrouillerai pour l'appeler dans la journée. " Se dit-elle en chassant ce petit nuage de dépit. Après plusieurs tentatives infructueuses, Shana se consola en supposant que Franck l'accueillerait à la sortie des cours. Grande fut sa déception. Franck n'était pas là et elle ne put que faire ce fâcheux constat : elle ne savait même pas où il logeait. Quelquefois elle avait tenté de biaiser en avançant l'idée de le raccompagner mais elle réalisa qu'il détournait systématiquement son projet. Depuis leur rencontre, ils s'étaient vus tous les jours sans qu'il lui soumette son intention de l'emmener chez-lui.
Elle escomptait bien le voir ce soir et combler cette lacune. Jusqu'ici, elle avait réussi à se défiler auprès de ses parents. Si ceux-ci apprenaient qu'elle ne connaissait même pas le domicile de Franck… Elle fut saisie d'irrépressibles tremblements. Elle ne pouvait deviner que, concomitamment, tel était l'épineux débat de ses parents.Romain aborda le premier son malaise.
- Chérie, tu ne trouves pas anormal que Shana ne veuille pas nous dire où habite ce Franck ?
- Je t'avoue que cette résistance me tourmente un peu, carrément même. Je vais lui parler dès qu'elle sera là. Toi, empêche-là d'aller s'enfermer dans sa chambre.
Lou-Anne médita sur le ton et la façon qu'elle allait employer pour faire parler sa fille.Shana allait rentrer plus tôt que de coutume puisque Franck n'était pas venu la chercher. Remplie d'espoir, elle s'arrêta au cabinet.
- Non, le docteur Succube n'a pas donné d'autre nouvelle. Il ne sera là qu'après demain et une dure journée l'attend !
Elle hâta le pas avec une seule idée en tête, Franck allait, c'est certain, l'appeler chez-elle.
- Papa ! Maman ! Coucou ! Me voilà ! J'ai pas eu de coup de fil ?
Lou-Anne vint l'embrasser.
- Bonsoir mon trésor. Non, pourquoi ? Quelqu'un devait te téléphoner ? Tu ne rentres pas si tôt depuis que tu sors avec Franck, tu ne l'as pas vu aujourd'hui ?
- Non, pas ce soir maman.
- Dis moi mon trésor, je suppose que tu sais où il vit ! Tu évites en permanence de me répondre, alors pour ce soir, je me permets d'insister.
- Plus tard maman, j'ai des révisions.
Une fois de plus, Shana tenta de fuir ce dialogue. En baissant la tête, elle fila au plus vite dans la direction de sa chambre, comme sa mère l'avait prévu. Assis au bord du lit, Romain l'attendait.
- Si tu veux ta chambre, il va falloir que tu nous répondes. Dans le cas contraire et avec toute la placidité qui me caractérise, tu peux me faire confiance, je m'installe ici.
- Papa !
Lou-Anne les rejoignit. Les mains sur les hanches, elle prit un air outré :
- Tu ne vas tout de même pas nous dire que tu ne sais pas où le trouver ?
- Ben, c'est à dire que…
Shana se sentit prise au piège et ne put échafauder un stratagème qui lui permette de battre en retraite. Elle était également incapable du moindre mensonge et ne savait pas comment se sortir de cette impasse. Habilement, Romain exposa son scénario évitant ainsi à Shana de proférer une quelconque menterie.
- Je vais te dire, moi, ce que je pense. Je crois bien qu'il a volontairement éludé ce point et que tu n'as pas osé insister. Est-ce que tu réalises la gravité de ce mutisme ? Vous vous fréquentez depuis deux mois et tu ne sais rien de lui !
Lou-Anne approuva.
- Et tu trouves ça normal ?
- Pardon maman, je suis désolée. Je sais, je n'ai pas suffisamment insisté. Je te promets de le lui demander clairement dès demain. Euh… non, plutôt après demain.
Romain se campa devant sa fille.
- Shana, ce sera le dernier délai. Crois-moi, si d'ici deux jours je n'ai pas de réponse, je m'engage à aller le lui demander moi-même.
Ils furent interrompus par la sonnerie du téléphone. Shana se précipita pour répondre la première. Son cœur battait à tout rompre.
- Allo !
- Shana ? C'est moi mon cœur. Tu as dû te faire du mauvais sang. Je suis navré mon amour. Ce n'était qu'un contretemps, un imprévu et…
- Dis-moi où tu es ! J'étais folle d'inquiétude…
- Je suis parti la nuit dernière. Tu comprends bien que je ne pouvais pas réveiller toute la maisonnée ! J'avais dit à ma secrétaire de te prévenir. Elle ne l'a pas fait ?
- Si, mais elle n'avait pas l'air d'en savoir beaucoup. J'ai voulu aller chez toi pour m'assurer que tu n'étais pas alité mais je ne sais même pas où tu vis. Ajouta t-elle en chuchotant.
- Mon pauvre amour, je suis fâché de t'avoir causé autant de tracas. Nous en reparlerons dès demain. Tu me manques horriblement, j'ai hâte de rentrer. Je t'aime mon amour, à demain.
Il raccrocha immédiatement laissant Shana troublée et désemparée. Romain prit sa fille dans ses bras. Il la sentait au bord des larmes mais au lieu de la consoler il voulut au contraire la secouer.
- Je le crois pas ! Tu n'as rien pu obtenir de lui ? Vas-tu enfin entendre raison et admettre que ce type est louche ?
- Papa ! Tout de suite les grands mots. J'imagine qu'il avait d'autres chats à fouetter ! Il m'a dit que nous en parlerions à son retour.
Très contrariée, Lou-Anne ajouta.
- Nous ne tolèrerons plus de dérobade. Tu lui diras de venir s'expliquer ici, en notre présence.
- Bien maman, si ça peut te rassurer, je t'assure qu'il sera d'accord.
- On verra ma fille, on verra ! Répondit Romain au bord de l'exaspération.Franck avait fait une erreur. Il s'était égaré en ne réfrénant pas sa démesure et sa suffisance.
Le doute s'insinuait dans l'esprit de Shana, ce qui permit à Sophia de réapparaître illico dès la fin de la discussion. Euphorique, Shana s'enferma dans sa chambre pour discuter librement avec elle. Elle murmura :
- Sophia ! Tu m'as tellement manqué. J'ai cru que tu ne reviendrais plus ! C'est pas bien de bouder.
- Non Shana, je ne boudais pas. C'est toi qui ne voulais plus de moi.
- Comment peux-tu penser une chose pareille ?
- Je ne peux pas t'aider contre ton gré. Je t'avais donné un conseil que tu as refusé de suivre. Je n'ai pas le pouvoir de t'obliger à m'obéir.
- Ben dis donc ! T'es plutôt susceptible toi !
- Tu me prêtes des sentiments que je ne possède pas. Je n'ai pas d'autre utilité que celle de te protéger, mais pas contre ta volonté. Je réitère donc mon conseil, tu dois impérativement rompre avec Franck, tu es en danger.
- Mais enfin, quel danger ? Franck m'aime, il ne peut pas me faire de mal !
- Réfléchis bien, tu as jusqu'à demain soir.
- Shana ! À table ! Interpella Lou-Anne.
- Je reste avec toi jusqu'à la prise de ta décision. Ajouta Sophia.
Au cours du repas, Franck fut, naturellement, le seul point de débat qui fut abordé. Avant de se plier, éventuellement, aux recommandations de Sophia, Shana fit la promesse de respecter les conseils de ses parents en obtenant l'adresse de Franck. De son côté, Romain était résolu à récolter un maximum de renseignements sur Franck à son cabinet. Son éloignement était un hasard providentiel à ne pas laisser passer, il allait en profiter.
Le lendemain matin, dans la salle d'attente déjà pleine de chiens et chats de toutes races, il attendit son tour.
- C'est à vous monsieur !
- Je voudrais m'entretenir avec le docteur Succube s'il vous plaît. Dit-il innocemment.
- Il n'est pas là aujourd'hui mais vous pouvez voir son remplaçant…
- Non, c'est lui que je désirais voir mais, peut-être pourriez-vous me dire depuis quand le docteur Succube travaille ici ?
- Il est arrivé après le décès du précédent vétérinaire, c'est à dire vers la fin du mois de mars.
- A t-il un numéro où on peut le joindre en cas d'urgence ?
- Ici même monsieur. Vous serez automatiquement dirigé vers la clinique de garde.
Il était superflu d'insister, il n'aurait pas plus d'information. Ce qu'il venait d'apprendre le contraria gravement. Franck n'était pas connu dans le quartier, il n'était là que depuis deux mois et demi. Shana et lui s'étaient donc rencontrés quinze jours après son arrivée. Le hasard ne pouvait être seul en cause. Arriverait-il à convaincre Shana cette fois ? Il rumina toute la journée et au fil des heures, son inquiétude s'accrut.
VIIIJeudi 12 juin
De son côté, Shana se sentait tiraillée. Quelle que soit ses prétentions, elle ferait inexorablement souffrir ceux qu'elle aimait, ses parents et Sophia d'un côté ou Franck de l'autre. En tout état de cause, elle serait la première à en pâtir. C'est d'un pas ferme et résolu qu'à la première heure, le lendemain matin, elle se rendit au cabinet.
Franck se rendit compte immédiatement de son erreur. Shana semblait soupçonneuse. Il s'employa alors, avec toute la diplomatie dont il était capable, à la rassurer. Il devait la jouer fine. " Si près du but ! " Se dit-il.
- Oh ! Mon cœur. Il n'était nullement dans mes intentions de faire un jeu de cache-cache. Je ne pensais pas rester dans la région alors j'ai cherché l'hôtel le plus proche de mon lieu de travail. Rien de bien mystérieux tu vois ! Ma seule motivation était de ménager ta réputation en ne t'invitant pas à venir chez-moi.
- Ha bon !
- Mais oui ! Tu vois, rien de quoi t'alarmer.
- Alors il va falloir que tu viennes à la maison. Il est préférable que tu expliques cela toi-même à mes parents. Il serait inconvenant de les tourmenter davantage.Romain et Lou-Anne en profitèrent pour interroger Franck sur sa vie. D'où il venait, où avait-il fait ses études, avait-il de la famille etc. De bonne grâce, il répondit sans détour. Il avait employé sa journée à préparer tous les commentaires ayant traits aux requêtes qu'il n'avait eu aucune difficulté à supposer.
Shana était heureuse, Franck allait parvenir à faire fléchir ses parents et à inverser la tendance. " Comment pouvait-on ne pas l'aimer, se méfier de lui ? " Pensa t-elle en le contemplant amoureusement. Ses échanges langoureux irritaient vivement Romain. Lou-Anne reprit :
- Pourquoi avoir laissé Shana sans nouvelle, où étiez-vous parti ?
- Je l'ai déjà expliqué à Shana. Je ne pensais pas la faire souffrir autant. Je suis parti en urgence deux heures après vous avoir quitté. Ma présence s'avérait requise à Perpignan. Arrivé à l'aéroport, j'ai été tenté de téléphoner. Si j'avais su, je n'aurais pas hésité, quitte à vous réveiller ! Je m'étais promis d'appeler Shana le lendemain matin mais je n'en ai pas eu la possibilité. Il m'a donc fallu attendre la fin de la journée.
Sur le joli visage de Shana réapparut enfin son magnifique sourire. Tout lui semblait tout à coup si simple et si limpide. Elle était persuadée d'obtenir l'approbation de ses parents. Naïve Shana ? Certainement et c'est le reproche que lui fit son père dès que Franck prit congé.
- Il nous a menti. Rien de ce qu'il nous a dit n'est vrai. Lou-Anne, qu'en penses-tu ?
- Tu m'as ôté les mots de la bouche, c'est un menteur qui ment bien mal. Son cursus universitaire est pour le moins fantaisiste. Et bizarrement, il n'a plus de famille. Je ne crois pas un mot de tout ce qu'il nous a débité.
Romain empoigna durement sa fille par les épaules.
- Écoute Shana, jusqu'ici je n'ai pas eu à t'interdire quoi que ce soit mais, aujourd'hui, je vais le faire. Pour ton bien, je t'interdis formellement de revoir cet homme. Sommes-nous bien d'accord ?
- Mais papa…
- Il n'y a pas de mais. Ce type est dangereux c'est une certitude pour moi et je ne peux pas me tromper.
Shana éclata en sanglot et partit se réfugier dans sa chambre. Jamais au grand jamais elle n'avait atteint un tel désespoir. Il lui semblait que le monde s'écroulait autour d'elle. Elle avait envie de crier. Entre deux hoquets, elle gonfla ses poumons par une profonde inspiration puis laissa échapper un son strident en expirant la totalité de l'air emmagasiné. Dans les bras de Romain, Lou-Anne pleurait. Les hurlements de Shana, pareils à ceux d'un animal blessé lui étaient insupportables. Son enfant, son bébé souffrait et elle se sentait coupable. Romain la retint.
- N'y va pas. Je sais qu'elle a mal mais je n'ai pas trouvé d'autre solution. Demain j'irai voir ce Franck et je lui intimerai l'ordre de laisser Shana tranquille.
Épuisée, Shana s'endormit d'un sommeil lourd. Vers 3 heures du matin, elle s'éveilla en synchrone avec sa profonde douleur. Sophia était près d'elle.
- Shana, tu ne vas pas faire de bêtise au moins, tu as fait le bon choix n'est-ce pas ?
Shana ne répondit pas de suite. D'un bond elle sortit de son lit, prit quelques affaires, enfila un pantalon et un pull.
- Voilà Sophia, je n'ai pas besoin de réfléchir, je vais prendre le chemin de ma vie sans toi. Je m'en vais rejoindre Franck. Je l'aime trop et…
Elle ne put terminer sa phrase, Sophia disparut aussi promptement qu'un claquement de doigts.
- Pfttt ! Tant pis pour toi Sophia.
Son sac à dos en bandoulière et ses chaussures à la main, elle sortit sur la pointe des pieds sans un regret, sans une pensée pour le chagrin qu'elle allait infliger à ses parents. Franck lui avait dit que son hôtel était près de l'hôpital. Il n'y en avait qu'un et ce fut le bon. Sa chambre portait le numéro 12. Elle toqua d'abord timidement à sa porte puis, n'obtenant pas de réponse, elle s'enhardit et frappa un peu plus fort.
Franck ouvrit un œil. Quelqu'un frappait à sa porte. Il prit appui sur son coude pour voir l'heure. Le réveil affichait 4 heures du matin. Il attendit en supposant qu'il avait peut-être rêvé. De nouveau des petits coups se firent entendre.
- Mais qui peut bien venir à cette heure-ci ? Marmonna t-il en colère et en allant ouvrir.
- Shana ! Mais qu'est-ce que tu fais là ?
Toutes forces anéanties, elle ne put aligner deux mots. Stupidement elle se mit à pleurer et se jeta dans ses bras. Après le récit de Shana, intérieurement Franck se frotta les mains. Son plan allait aboutir bien plus tôt que prévu. Il installa Shana dans le petit salon et lui fit un café.
- Tiens chérie bois ça pendant que c'est chaud, moi je vais faire ma valise et nous partons.
- Où partons-nous ? Et ton travail, ton cabinet ?
- Ne t'en fais pas, je règlerai ces détails tout à l'heure.
Il s'enferma dans sa chambre et emballa immédiatement tout ce que Shana ne devait surtout pas voir. Il téléphona à l'aéroport et réserva deux places pour le vol de 9 heures en partance pour Perpignan.
- Qu'allons nous faire à Perpignan ? Et mes cours ?
- Il faudrait savoir ce que tu veux ! Répondit-il avec une irritation à peine dissimulée.
En voyant la déconvenue dans les yeux de Shana il réalisa qu'une fois de plus son impulsivité risquait de tout flanquer à l'eau. Il l'enlaça tendrement et la gratifia d'un tendre, très tendre baiser.
- Pardon mon cœur, je me suis emporté sottement. Tu m'en veux ?
- Non Franck chéri, je comprends. J'ai débarqué chez-toi, comme ça, en pleine nuit alors…
- Ne t'inquiète pas, tout ira bien et puis j'ai des amis là-bas qui prendront soin de toi jusqu'au jour de notre mariage. Tu veux bien être ma femme n'est-ce pas ?
Shana sursauta. Avait-elle bien entendu ? Devait-elle rire ? Fallait-il pleurer ? Son cœur était partagé entre bonheur et déception. Certes, elle voulait l'épouser mais cette demande en mariage aussi peu conventionnelle, aussi farfelue... Elle fit taire cette gêne ressentie et accepta.
IXVendredi 13 juin 2003
En se levant ce matin là, Lou-Anne fut étonnée de ne pas trouver Shana dans la cuisine. Habituellement elle s'affairait dans la préparation du petit déjeuner en revendiquant son statut de " première levée ". Romain ne fut pas moins surpris.
- Elle va être en retard.
- Oui je sais mon chéri, laissons la dormir. Avec les événements de la veille, je suis persuadée qu'elle ne s'est endormie qu'au petit matin. Pour une fois, si elle manque un cours…
Romain approuva et confirma qu'il allait concrétiser son projet de rendre une petite visite à Franck avant d'entamer sa journée.
Lou-Anne et Romain partaient souvent ensemble le matin. Depuis quarante ans et sans jamais transgresser ce précepte, ils réduisaient au minimum leurs heures de séparation. Leur amour n'avait pas faibli et si la flamme s'était quelque peu apaisée, il suffisait d'un rien pour la raviver. Les désagréments occasionnés par Shana et son amourette les avaient encore plus rapprochés si tant est que cela fut possible. Romain était inlassablement ébloui par la beauté de sa femme. Ses quarante années ajoutées n'avaient en rien altéré son charme et son élégance de cœur. Indéfectiblement, Lou-Anne quant à elle, lui vouait une admiration sans borne et le couvait littéralement. À 81 ans, son cher amour en paraissait dix de moins. Ce couple merveilleusement bien assortit entraînait ravissement et contemplation mais aussi quelques envieux. En apesanteur dans leur bulle magique, les amoureux n'en avaient cure.
Avant de partir, Lou-Anne cru bon d'aller embrasser sa fille. Elle ne supportait pas le plus petit éloignement sans au moins un baiser. La stupeur la cloua sur place. Figée, elle fixa le lit défait et vide. Les incidents de la veille se déroulèrent dans sa tête comme un film en accéléré. Elle essaya de se souvenir si un départ plus matinal qu'à l'accoutumée était prévu au programme de Shana. Il n'en était rien. Elle alla jusqu'au lit tout en explorant succinctement autour d'elle. Elle fouilla vaguement, son sac à dos avait disparu. Incapable du moindre mouvement, elle appela Romain. Paralysé, il eu la sensation que son sang gelait dans ses veines. Il n'osait concevoir l'inconcevable. En un clin d'oeil, l'affolement fit place à la raison et sur-le-champ il dédramatisa.
- Ne nous alarmons pas. Sais-tu quels cours elle avait ce matin ?
- Non, avec tout ça, nous ne parlions plus de rien d'autre que de ce Franck. Attends, on va le savoir tout de suite.
Elle trouva rapidement le planning de Shana posé sur son bureau. Son premier cours n'était qu'à 10 heures. Ils se fixèrent intensivement, pensées et spéculations allaient bon train.
- Bon, je vais de ce pas au cabinet du toubib. Elle est peut-être avec lui et je compte bien la ramener à la maison. Toi tu vas être en retard alors je te dépose d'abord et je te téléphone dès que possible pour te dire ce qu'il en est. Si elle nous avait quitté intentionnellement, elle nous aurait laissé un mot, tu ne crois pas ?
Lou-Anne se cramponna à cette improbable certitude : elle ne serait jamais partie sans un au revoir.
Lorsque Romain pénétra dans le cabinet, la salle d'attente était bondée. Cette fois, il n'avait nullement l'intention d'attendre son tour. Il s'adressa directement à la secrétaire.
- Excusez-moi madame, je voudrais parler au docteur Succube s'il vous plaît. C'est extrêmement urgent.
- Oh ! Ne bougez pas, je vais chercher son remplaçant.
- Non, n'en faites rien, je veux m'entretenir directement avec le docteur Succube.
- Alors je ne peux rien faire pour vous, il n'est pas là.
- Comment ça, il n'est pas là ?
- Hum… Pour tout vous dire, il a laissé un message très tôt ce matin pour nous avertir de son indisponibilité pour une durée indéterminée.
Romain était furieux et paniqué à la fois. Comment annoncer à Lou-Anne que sa fille s'était apparemment enfuie avec ce détraqué ! Il se devait néanmoins de la prévenir. Il savait pertinemment que la souffrance de l'attente lui serait bien plus néfaste que la vérité.
- Calme-toi ma chérie. Ils ne doivent pas être bien loin. Je suis obligé de partir, je suis déjà en retard. Je vais revenir ce midi et j'irai à son hôtel. Pour ce qu'il nous a fait subir, je lui promets mon poing dans la figure en guise de bonjour.
Romain adopta l'idée de s'attribuer son après-midi. Il ne dispensait pas de cours le vendredi et il n'était pas tenu d'aller au laboratoire puisqu'il gérait seul son emploi du temps. Jusqu'à ce jour, Romain avait obstinément refusé toute mise à l'écart pour cause de retraite et persistait donc dans son activité à raison de deux jours par semaine. Têtu et passionné, il ne pouvait s'empêcher de se rendre sur le campus chaque jour, au moins pour quelques heures.
À midi et demi, d'un pas énergique et décidé, il se rendit à l'hôtel avec la ferme intention de tenir sa promesse. Opiniâtre, il se dirigea directement vers le comptoir de l'hôtel.
- Bonjour monsieur. Je voudrais le numéro de la chambre du docteur Succube.
- Navré monsieur ! Il n'est plus là.
- Vous plaisantez ! Appelez-le immédiatement. Moi je vous dis qu'il est là.
- Non, c'est comme je vous le dis, moi ! Ils sont partis très tôt ce matin.
- Qui ils ?
- Ben le docteur et la jeune fille.
- Comment était cette jeune fille ?
- Une splendeur brune aux yeux bleus.
- Savez-vous où ils sont allés ?
- Ça non ! Je ne demande pas aux clients ce qu'ils font de leur vie et leur destination ne m'intéresse pas.
Écœuré, Romain quitta l'hôtel. Il erra pendant une heure ou deux dans les rues de Fontainebleau. Que pouvait-il faire ? Comment allait réagir Lou-Anne ? Il est clair qu'elle devait attendre son coup de fil. Comment déguiser cette atroce vérité pour atténuer son inéluctable supplice ?
Contrairement à ce qui était prévu, il préféra aller la chercher plutôt que de téléphoner. Il jugea l'importance de sa présence. L'expression interrogative de Lou-Anne l'affligea. Il voulu la prendre dans ses bras.
- Non, attends, pourquoi tu ne m'as pas téléphoné ? Je me suis fait un sang d'encre. Tu es passé à l'hôtel ?
Il ne pouvait plus reculer, impossible de la ménager, il n'avait trouvé aucune échappatoire. Lou-Anne s'effondra littéralement dans ses bras. Sur-le-champ, des larmes inondèrent ses yeux. Dans une lenteur effrayante elle mit ses deux mains devant sa bouche pour réprimer son envie de crier sa douleur. Choquée, les yeux exorbités elle suffoquait. Romain la prit dans ses bras. L'affliction de sa femme venait de s'ajouter à la sienne. Effaré il la secoua pour qu'elle reprenne son souffle. Hoquetant et la voix tremblante elle bredouilla :
- Comment a t-elle pu nous faire ça ? Où est-elle ? Que fait-elle, dans quelle direction faut-il aller ?
D'un mouvement de rage elle s'essuya les yeux en les balayant avec sa manche et prit tout à coup une attitude déterminée.
- Viens, on va tout de suite à la police.
Étroitement enlacés, chacun soutenant l'autre, ils se rendirent au commissariat. Romain fit l'effort de prendre sur lui et exprima leur désarroi au policier.
- Quel âge a votre fille ?
Lou-Anne, de nouveau en pleurs, répondit :
- Elle vient de fêter ses 19 ans.
- Calmez-vous madame. Avec un tel motif il m'est impossible d'agir, je ne peux rien faire. Votre fille est majeure et d'après ce que vous me dites, elle est partie de son plein gré. Si elle a emporté avec elle ses affaires personnelles c'est qu'il y a là un acte volontaire de sa part. Vu sous cet angle, pour moi il n'y a pas de disparition. Vous ne devriez pas vous mettre martel en tête. Les fugues amoureuses sont courantes, bien plus que vous ne pouvez l'imaginer. Si d'ici lundi vous n'avez pas de nouvelles de votre fille, revenez me voir. Nous verrons ce que nous pouvons faire.
En les poussant gentiment vers la sortie il ajouta :
- Allez, ne vous minez pas, il n'y a rien de grave, vous verrez.Ce furent deux jours de supplice. L'un comme l'autre se remémoraient les derniers jours passés avec Shana. Elle était amoureuse, ils ne pouvaient le nier, c'était une évidence. Ils s'en voulaient de ne pas avoir discerné l'emprise que Franck avait sur elle. Il est trop tard maintenant. Romain culpabilisait. À contrario, son intransigeance avait poussé Shana dans les bras de Franck.
Romain visita tous les lieux familiers de Shana. Il interrogea de nouveau la secrétaire du cabinet. Non, elle n'avait pas plus de nouvelle que la veille et non, insista t-elle, elle ne connaissait pas la date de sa reprise. Romain se heurtait à un mur de dénégations. Personne ne les avait vus.
De son propre choix, Lou-Anne resta confinée à la maison, sans bouger, prostrée près du téléphone.Lundi 16 juin
Le matin de leur troisième nuit blanche, ils reprirent le chemin du commissariat. Le même policier les reçut et à la vue de leur mine défaite, il comprit que leur fille ne s'était pas manifestée. Trois jours plus tôt, après la visite du couple, de lui-même, il avait prit rendez-vous pour eux avec le commissaire. Il pressentait un drame et en fit part à son supérieur, le commissaire Jean Paul Boudreau.
- Mon petit Nataniel, vous voilà promu inspecteur depuis peu et c'est très bien de vous investir ainsi. Vous ne devez cependant pas perdre de vue qu'il n'est pas de notre ressort de résoudre des problèmes familiaux. Cette jeune fille est partie de son plein gré et je suis prêt à parier qu'il s'agit là d'une juste causalité de la désapprobation de ses parents.
- Commissaire, je vous assure que j'ai un mauvais pressentiment…
- Alors là ! Si la police se met à avoir des pressentiments… Hum… Bon ! S'ils se présentent lundi, amenez-les moi. En fonction de mon emploi du temps, je m'arrangerais pour les recevoir.
À la première heure de ce lundi, Nataniel les annonça et les fit entrer dans le bureau du commissaire Boudreau.
Il les écouta silencieusement tout en les étudiant. Ils étaient rongés par l'angoisse, c'était très net. Tous deux avaient le visage ravagé par les pleurs et les nuits blanches. Un soupçon d'inquiétude l'effleura. Ému et compatissant, il consigna quelques notes, à commencer par leur état civil.
- Vous monsieur, votre nom, votre prénom ?
- Romain, Romain Bergeron, voici ma femme Lou-Anne Farges-Bergeron et ma fille s'appelle Shana.
- Shana ? Plutôt original comme prénom.
Cette réflexion eut au moins le mérite de déclencher un sourire au couple.
- Ne cherchez pas monsieur le commissaire. Ce prénom a été choisi sans l'être. Elle s'est appelée ainsi bien avant sa naissance et même bien avant que je ne rencontre sa maman.
- Que fait votre fille, elle travaille ?
- Elle est étudiante, elle a fait le vœu d'être infirmière. Répondit Romain en bombant le torse.
" Il est fier de sa fille, c'est flagrant. " Pensa le commissaire.
- Bien, maintenant vous allez m'énumérer tous les endroits où votre fille pourrait être amenée à se rendre, le nom de l'hôtel où résidait monsieur Succube ainsi que l'adresse de son cabinet.
Rien ne fut laissé au hasard, tout fut enregistré.
- Cela signifie que vous allez la rechercher n'est-ce pas ? Implora Lou-Anne pleine d'espoir.
- Non, c'est trop tôt et de plus, je n'ai aucun élément qui m'autorise à une telle démarche. Je vais tout d'abord procéder à quelques investigations prudentes ne serait-ce déjà que pour dresser le profil de monsieur Succube.
Il se leva pour inciter Romain et Lou-Anne à prendre congé et leur tendit la main.
- Essayez de ne pas trop focaliser, je sais que c'est facile à dire, mais je vous promets de vous tenir au courant, vous pouvez compter sur moi.
Le moral de Lou-Anne s'en trouva en légère hausse.
- Mon chéri, comment tu trouves ce commissaire ?
- Il m'a fait une très bonne impression. Je mettrais ma main à couper qu'il agira rondement. Au pire, s'il retrouve Shana mais qu'elle ne veut pas revenir avec nous, il sera en mesure de nous rassurer. Je crois que nous pouvons lui faire confiance.
- Comment peux-tu dire une chose pareille ! Pourquoi Shana ne voudrait-elle pas revenir ?
- Allons, calme-toi. Nous ne savons pas ce qui lui trottine dans la tête.
Non, il était exact qu'ils n'en savaient rien et leur présent n'était fait que de suppositions, d'interminables, d'inexplicables devinettes.
XPendant ce temps, au commissariat.
- Nataniel ! Tenez, prenez ces notes. Vous partez de suite. Je veux un maximum de renseignements sur ce monsieur Succube. Je pense comme vous, cette fugue ne me convainc pas, je n'y crois pas trop. Allez-y et ouvrez grands vos yeux et vos oreilles.
Nataniel se dirigea tout d'abord vers l'hôtel. " Avec un peu de chance, sa chambre n'est pas relouée. " Songea t-il. L'accueil fut un peu sec. Le directeur de l'hôtel n'appréciait pas particulièrement la visite de la police. Intérieurement il grognait : " Source de problèmes ces gens là… " Par malchance, la chambre avait de nouveaux occupants.
- Monsieur Succube n'aurait pas oublié quelque chose ?
- Non, voyez-vous ! Il a tout emporté.
- Et la femme de ménage, elle n'a rien trouvé en faisant la chambre ?
- Ben non ! Et puis je vais vous dire moi, si elle a trouvé quelque chose…
- Vous pouvez l'appeler s'il vous plait ?
- Attendez que je réfléchisse un peu. Oui, c'est bien ça ! Vendredi c'était peut-être pas elle. Le vendredi et le samedi son fils vient l'aider. Nous nous sommes entendus comme ça.
- Ha bon ! Appelez-la tout de même.
- Elle n'est pas là.
- Alors donnez-moi ses coordonnées.
Après avoir noté le peu d'informations mentionnées sur le registre de l'hôtel, Nataniel prit congé et se rendit au cabinet du vétérinaire.
Personne ne savait qui était vraiment le docteur Succube, mais une chose était certaine, il était très apprécié. Courtois, souriant, compétent et surtout très bel homme. Les deux assistantes et la secrétaire ne tarissaient pas d'éloges. En sortant, Nataniel se fit la réflexion : " Peut-être qu'il n'a rien à voir avec un serial quiller mais... Trop bien, trop propre sur lui… Il est trop parfait celui-là ! "
La femme de ménage demeurait quelques rues plus loin. Il s'y rendit sans tarder. Il ajusta son nœud de cravate et passa ses doigts dans ses cheveux. Scrupuleux, il aimait aussi faire bonne impression et s'appliquait à donner une image positive de la police.
- Bonsoir, vous êtes bien madame Romance Jourdain ? Lui dit-il en lui montrant sa carte et après s'être présenté.
- Oui, c'est bien moi. Que se passe t'il ?
- Rien de grave madame, rassurez-vous. Je voudrais seulement quelques renseignements sur le docteur Succube. Il avait bien la chambre 12 à l'hôtel où vous travaillez ?
- C'est exact.
- L'avez-vous rencontré ?
- Plutôt oui ! plusieurs fois même. C'était un homme charmant. C'est bien dommage qu'il soit parti !
- C'est vous qui avez fait sa chambre après son départ ?
- Non, c'est mon fils, Kevin. Et puis, c'était pas une chambre mais plutôt une suite. Même les petits hôtels en ont voyez-vous !
- Pouvez-vous me dire si votre fils a trouvé quelque chose appartenant à monsieur Succube ?
- Non mais il me l'aurait dit. Si vous voulez je peux l'appeler. Il est dans sa chambre.
- Allez-y, je vous en prie.
Le fils était l'opposé de sa mère. Taciturne, à peine poli, il n'esquissa pas le moindre sourire. Nataniel l'interrogea. En guise de réponse il obtint un murmure et un haussement d'épaules évoquant un non. Ses manières furtives alarmèrent Nataniel. Il prit son bloc et nota brièvement ses impressions tout en réclamant leurs pièces d'identité. Kevin avait 25 ans mais en paraissait dix de plus.
- Vous faisiez quoi dans votre chambre ?
- J'écoutais de la musique.
- Vous voulez bien me faire visiter votre chambre ?
- Mais non ! Vous n'avez pas le droit, je n'ai rien fait. Et vous n'avez pas de mandat alors…
- Voyons mon chéri, tu devrais accepter, tu n'as rien à cacher. Venez inspecteur, je vais vous la montrer moi, sa chambre.
- Maman ! Je t'interdis…
- De quoi ? Tu n'as pas à m'interdire quoi que ce soit. Nous n'avons rien à cacher alors je veux le prouver tout de suite.
Kevin ne put s'opposer et précéda sa mère en direction de sa chambre. Soupçonneux, Nataniel ne le lâcha pas des yeux. Il avait le sentiment que ce garçon n'était pas clair. Il allait falloir ruser pour explorer un peu dans ses affaires. Il savait pertinemment que sans motif, il n'obtiendrait pas de mandat de perquisition. L'incorrection de Kevin le conforta dans cette idée.
- Voilà m'sieur l'inspecteur, vous êtes content ? Voyez bien qu'il n'y a rien ! Vous pouvez rentrer chez-vous, je ne vous retiens pas !
- Pas si vite ! Pourquoi êtes vous si pressé de me voir partir ?
À demi assis sur le bord de son bureau, les bras croisés, le jeune homme sembla effrayé lorsque, lentement, Nataniel s'approcha de lui.
- Hé là ! Qu'est-ce que vous me voulez ?
- Mais rien ! De quoi avez-vous peur ? Je ne veux rien d'autre que voir ce que vous cachez derrière votre dos.
Kevin s'écarta légèrement.
- Comme ça, c'est mieux ? Vous êtes satisfait ?
Un fouillis monstre régnait sur le bureau à l'exception d'un rectangle, d'à peu près la largeur du tiroir central. Nataniel imagina aisément Kevin faire table rase d'un revers de main en direction du tiroir ouvert. Celui-ci l'intriguait et le jeune homme, qui s'en rendit compte, se posta de nouveau devant son bureau tel un garde en position de force.
- Vous cachez quoi là dedans ?
- C'est pas vos oignons ! Ce sont mes affaires personnelles. En quoi cela vous concernerait-il ?
- Allons Kevin, fais pas ta mauvaise tête. S'énerva madame Jourdain en se dirigeant vers eux.
D'un mouvement d'épaule elle poussa son fils et d'un geste brusque ouvrit le tiroir. D'abord sidéré par l'intervention de sa mère, il réagit brutalement en se précipitant sur le dit tiroir pour le refermer. Trop tard, Nataniel avait eu le temps d'en apercevoir le contenu.
- C'est quoi ces photos ?
- Oui c'est quoi ces photos ? Fit écho madame Jourdain.
Elle bouscula son fils et avec promptitude rouvrit le tiroir et se saisit des clichés. Ils étaient au nombre de quatre et ne représentaient que des jolies jeunes femmes.
- Ces photos viennent de la chambre de monsieur Succube je parie !
- Ben écoutez m'sieur l'inspecteur. Moi j'ai rien fait de mal. Ce type avait plein de photos alors, il pouvait pas se rendre compte qu'il lui en manquait. En plus, j'suis sûr qu'il les zieutait même pas. Elles étaient toutes en vrac dans des boîtes à chaussures. J'ai fait que prendre celles des plus jolies filles. C'est tout, j'ai rien fait de plus.
- Il n'y avait que des photos de jeunes filles ?
- Ah non ! Je me demande ce qu'il foutait avec tout ça. Y'avait de tout. Des hommes, des femmes, des jeunes, des vieux et même des enfants. Ça c'est sûr, ça pouvait pas être toute sa famille, y'en avait trop.
- Bon, ça suffira pour aujourd'hui. J'emporte ces clichés avec moi.
- Vous allez pas lui faire des ennuis m'sieur l'inspecteur, n'est-ce pas ? Implora madame Jourdain.
- Non, pas pour cette fois.
En fixant délibérément le jeune homme, il ajouta :
- Pour aujourd'hui, vous n'aurez droit qu'à un simple avertissement. Sachez que, même si ce ne sont que des photos, vous vous êtes rendu coupable de vol. Tâchez d'y penser avant de recommencer.
Madame Jourdain serra la main de Nataniel.
- Merci monsieur l'inspecteur. Je vous promets qu'il ne recommencera plus. J'y veillerai.Nataniel était content de sa prise mais néanmoins perplexe. Que faisait cet homme dans une chambre d'hôtel avec toute cette population en photo ?
Il rendit compte au commissaire de sa démarche fructueuse. Celui-ci feuilleta minutieusement les portraits féminins et lui tendit l'un d'eux.
- Tenez Nataniel et appelez immédiatement monsieur et madame Bergeron, je crois bien que c'est la jeune Shana. Moi j'appelle l'aéroport d'Orly. Il leur avait dit s'être rendu à Perpignan il y a quelques jours. Sait-on jamais…
Franck Succube avait bel et bien prit le vol de 9 heures le vendredi 13 juin pour Perpignan. Il était accompagné d'une jeune fille, Shana Bergeron.
- Étonnant, ils n'ont même pas essayé de se cacher ou de camoufler leur identité. Marmonna le commissaire.
Inquiets par ce que pouvait cacher la convocation du commissaire, Lou-Anne et Romain se précipitèrent dès qu'ils purent se libérer.
- Mais oui ! C'est bien Shana. S'écrièrent-ils en choeur.
- Je vais lancer les recherches sur Perpignan. À ce stade, il serait déplacé d'ameuter toute la police nationale. Les recherches seront circonspectes, nous n'avons rien à reprocher à monsieur Succube. La possession de photos ne constitue pas forcément un délit. Puis s'adressant à Nataniel :
- Ça vous dit un petit séjour à Perpignan ?
Enfin, se tournant vers Lou-Anne et romain il ajouta :
- Je vous présente l'inspecteur Nataniel Miridjan qui va s'occuper de vous.
Romain n'y prêta aucune attention mais le patronyme annoncé interpella Lou-Anne. Elle se mit alors à étudier Nataniel avec bien plus d'attention que lors de leur première rencontre. Avec un tel nom, elle se serait attendue à un profil de type méditerranéen or, Nataniel était tout l'opposé. Ses cheveux blonds dorés, coupés très courts, contrastaient véritablement avec ses origines supposées. Plutôt de type nordique, grand et svelte. Lou-Anne s'attarda sans pudicité sur son visage. Des traits fins, ciselés dans les moindres détails à en faire pâlir toutes les femmes, un sourire lumineux et bienveillant… " Bref, pensa t-elle, la beauté incarnée, surtout dans son uniforme ! "
Romain avait fouillé de fond en comble la chambre de Shana. Il avait espéré y trouver une photo de Franck mais ce fut peine perdue. Vraisemblablement, Franck Succube n'était pas fiché au vu de toutes les photos soumises par le commissaire Boudreau. Inconnu de la police, inconnu tout court, un portrait robot s'avéra fondamental pour l'enquête de Nataniel.
Deux jours plus tard, Nataniel se trouvait déjà à Perpignan. Il se sentait investi d'une mission de la plus haute importance. " Je ratisserai tout Perpignan s'il le faut, mais je la trouverai. " S'engagea-t-il. Il lança ses premières recherches du côté des vétérinaires de la ville et de ses environs. La mairie lui fournit les informations pratiques pour sa prospection. Peut-être Shana s'était-elle inscrite dans une école d'infirmière. Il en doutait, son arrivée sur Perpignan était trop récente et en cette période estivale la clôture des inscriptions devait être déjà affichée. Cependant il ne devait rien négliger.
Trois jours après, bredouille et la mort dans l'âme, il reprit ses responsabilités à Fontainebleau. Il enquêta de nouveau, auprès des amis de Shana, de ses camarades élèves infirmiers, du cabinet vétérinaire et de l'hôtel. Avec tact et diplomatie, il étudia également l'entourage familial. Comme il le prévoyait, la conclusion s'avéra négative, ce fut un fiasco sur toute la ligne.
XILou-Anne dépérissait de jour en jour. Romain se devait d'être fort pour deux mais parfois, une gigantesque envie de lâcher prise et de se laisser aller à pleurer lui nouait amèrement la gorge. Pour sa femme, son amour, il luttait autant qu'il le pouvait.
- Romain, mon amour, dis-moi, qu'allons nous devenir ? Gémissait-elle tout au long des jours et des nuits.
Elle ne dormait plus et ne s'alimentait quasiment plus. Les traits tirés, les yeux cernés de bleu et les plis d'amertume qui avaient surgi à l'aube du deuxième jour, l'avaient littéralement transformée. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Romain n'était pas en meilleure forme mais il gardait sa détresse silencieuse. Il s'efforçait de ne pas en rajouter à celle de sa femme. Les enfants pour qui Lou-Anne se dévouait ne devaient pas discerner son affliction. Sans faillir, elle resta digne et forte auprès d'eux. Elle les aimait profondément et savait faire preuve d'une totale abnégation lorsqu'elle se trouvait en leur présence. En revanche, sitôt le seuil franchi pour s'en retourner chez elle, le poids de son incommensurable douleur lui revenait en flash fulgurant et lui faisait implacablement courber l'échine.
Il en était de même pour Romain. Fort heureusement, passionné par son activité professionnelle et comblé par l'intérêt que lui portaient ses élèves, il parvenait à trouver une certaine paix dans le déroulement de ses journées. Sur le trajet, alors qu'il rentrait chez lui, telle une agression, tout ce qu'il avait réussi à enfouir pendant ces quelques heures, reprenait forme avec violence comme pour le punir de s'être permis d'oublier.
Nataniel venait les voir régulièrement. Il s'était pris d'affection pour eux et amicalement, il les secouait un peu.
- Nous n'avons pas cessé les recherches, vous devez faire front et impérativement rester forts. Quelle image de vous allez-vous lui donner alors qu'elle aura besoin du soutien et de la solidité de ses deux parents ?
Ces quelques mots suffisaient parfois à les remotiver mais ils s'effondraient de nouveau très vite.
XIIJeudi 26 juin
Jean Paul Boudreau était perplexe. Que des jeunes gens se volatilisent ainsi, n'était pas concevable. Ils avaient bien débarqué à Perpignan mais ensuite rien, rien de rien.
Lou-Anne et Romain s'étaient rendu, le week end du 21 et 22 juin, à Perpignan alors que Nataniel avait terminé sa mission. Ils avaient placardé la photo de Shana dans toute la ville et au-delà. Ils eurent quelques coups de fil, mais hélas rien de sérieux.
Subitement, le commissaire Boudreau eut une idée en évoquant un fait divers, vieux d'au moins six ans. Un inspecteur, à Paris, avait retrouvé une jeune fille disparue depuis environ deux ans*. Il prit son téléphone et appela le commissariat qui s'était chargé de l'affaire. On lui passa Stéphane Carrio. Celui-ci écouta respectueusement le commissaire lui relater les faits.
- Je me permets donc de vous appeler car j'ai souvenance d'une enquête similaire que vous aviez rondement menée. Croyez-vous être en mesure de nous donner un petit coup de main ?
- Avec plaisir monsieur le commissaire, j'en parle à ma femme et je vous rappelle.
- Comment ça à votre femme ?
- Si vous saviez à quel point son aide est profitable, déterminante même, enfin bref ! Je ne peux pas vous en dire plus. Je vous tiens au courant dès demain matin.
Dubitatif, le commissaire raccrocha.
- À sa femme ? Les inspecteurs ont besoin de leur femme maintenant ? J'ai une chance inouïe, Nataniel n'est pas marié ! Formula t-il à voix haute.
Le lendemain matin :
- Allo ! Monsieur le commissaire ? Ici l'inspecteur Carrio. C'est entendu, nous allons vous aider à retrouver cette jeune fille mais monsieur et madame Bergeron devront se déplacer. Ma fille Clémence, fortement incommodée par un gros rhume, ne veut pas se séparer de sa maman. Qu'ils appellent donc ici pour prendre rendez-vous, c'est avec plaisir que nous les recevrons.
Interloqué, le commissaire murmura un " entendu " et reposa le combiné.
- C'est quoi ce binz ? Toute la famille Carrio va se lancer dans la recherche ? C'est la " Carrio family enquêtes ? "Une lueur d'espoir fit briller les yeux de Lou-Anne. Galvanisé, Romain ne voulut pas perdre de temps. Nous étions à trois jours de dimanche et Stéphane Carrio avait bien précisé qu'il ne pouvait les recevoir que le dimanche. Il prit donc rendez-vous et apprit ainsi qu'ils ne seraient pas reçus au commissariat mais chez la tante de sa femme. Dérouté par le lieu convenu pour le rendez-vous, Romain était également curieux de savoir ce que cet homme avait de plus que Nataniel et le commissaire Boudreau.
XIIIDimanche 29 juin
Ce matin de début d'été, Lou-Anne, excitée comme une puce, tournait en rond tel un lion en cage. Un peu de couleur teintait de nouveau ses joues devenues si pâles ces derniers jours. L'espoir donne des ailes et c'est bien ce qu'elle ressentait.
- Ah Romain chéri ! Si tu savais comme je suis impatiente. Il paraît que cet inspecteur a fait des miracles.
- Oui je sais ma chérie. Mais n'exagère pas, miracle est un terme un peu fort, surtout ne t'emballe pas trop. Il n'est quand même pas devin, ça se saurait !
Sagement, Lou-Anne fit mine de se détendre alors qu'intérieurement elle oscillait entre frénésie et fébrilité. De la pendule de la cuisine à l'horloge du salon, elle connaissait le nombre exact de pas. Son agitation allait en s'amplifiant face à la lenteur des aiguilles. Romain n'y tint plus. Il enlaça sa femme et l'obligea à s'asseoir.
- Stop ! Tu me donnes le tournis ! Pour le sprint final, tu vas devoir attendre que les aiguilles trottinent pendant une petite heure, O.K. ?
Ils avaient prévu une grande marge de sécurité pour pallier à d'éventuels imprévus lorsque enfin ce fut l'heure du départ. Ils se rendirent donc à Paris, boulevard de Courcelles, près de la place des Ternes dans le 8ème arrondissement chez madame Marina Clamps.
Marina Clamps, ex-voyante de son état, reçu Romain et Lou-Anne avec son habituel enthousiasme. Elle comblait d'aise ses visiteurs et les mettait en toute confiance dès qu'elle les gratifiait de son merveilleux et chaleureux sourire. À 56 ans, Marina dégageait une jeunesse de corps et d'esprit en parfaite harmonie avec un charme et une élégance inattaquable.
La main tendue, Stéphane Carrio vint se présenter et les dirigea vers le petit salon.
- Voici Prudence, mon épouse. En réalité, c'est elle qui va tenter de vous aider, bien plus que je ne pourrais le faire.
Surpris, Romain observa Prudence. Très jolie jeune femme métisse, gracile et gracieuse. Ses yeux bruns dévoilaient une douceur subtile et elle affichait un sourire au moins aussi rassurant que celui de sa tante Marina. Dans ses bras, se pelotonnait une petite fille visiblement très intimidée par les nouveaux venus. Fermement agrippée aux épaules de sa maman, la fillette dissimula avec fougue son visage en l'enfouissant dans la masse chevelue brune de sa mère.
- Allons Clémence, dit bonjour ! Tu es grande maintenant. Aurais-tu oublié que demain tu auras 5 ans ? Lui murmura Prudence tout en essayant de dégager le ravissant minois de sa fille.
- C'est " que " demain que je serai grande ! Rétorqua Clémence avec une logique implacable.
La sœur de Marina, mère de Prudence, fit irruption dans le salon.
- Viens voir mamie ma chérie. On va laisser ces grandes personnes discuter entre elles. Je t'avais promis de faire un bon gâteau pour ce soir mais je n'y arriverais pas toute seule si tu ne m'offres pas ton aide.
La petite fille relâcha son étreinte pour courir dans les bras de sa grand-mère, ce qui provoqua l'hilarité de l'assemblée. Stéphane prit la parole.
- Bien, maintenant que nous sommes entre nous, vous allez tout nous expliquer sans rien omettre.
Romain s'exécuta et donna toutes les précisions majeures à Stéphane pour orienter son enquête. Prudence semblait ennuyée, ce qui alarma les visiteurs. Observateur, Stéphane vit l'anxiété se développer dans leurs yeux. Avec son sourire charmeur il leur dit :
- Rassurez-vous, le comportement de ma femme est tout à fait normal. Elle est toujours sur le qui-vive et son inquiétude n'est due qu'à son appréhension de ne pas pouvoir vous aider. Avant de me lancer dans une quelconque explication sur ce qui va se passer, vous devez promettre que rien de ce qui va se dérouler dans cette pièce n'en sortira. Vous ne devrez faire de confidence à personne, pas même au commissaire qui vous a envoyé vers moi. Sans cette promesse, nous ne pourrons aller au-delà.
Médusés, Romain et Lou-Anne se retournèrent l'un vers l'autre comme pour vérifier si l'autre avait compris.
- Je sais que cela doit vous sembler un peu particulier mais je vous assure que d'ici peu tout vous paraîtra limpide. Permettez-moi d'insister, savez-vous garder un secret ?
Lou-Anne acquiesça et ensemble, ils firent la promesse de ne rien révéler. Stéphane enchaîna :
- C'est Prudence qui avait retrouvé la jeune fille disparue. Moi je n'ai fait que mon boulot de flic. Prudence, qui n'était pas encore mon épouse à cette époque, avait donné des détails frappants de vérité sur l'endroit où se trouvait cette jeune personne. Prudence a un don très aiguisé de médium. Vous devez bien imaginer que si cela venait à se savoir…
- Oh oui ! Je comprends et je confirme notre promesse, pour Romain et moi-même, de n'en jamais rien dire à qui que ce soit.
- C'est parfait, maintenant que tout est bien clair, nous allons commencer. Dit Marina en se levant.
Elle installa et alluma quelques bougies judicieusement disposées ça et là pendant que Stéphane fermait les volets et occultait toute intrusion lumineuse de l'extérieur. Le salon se trouva dans la pénombre. Sans préavis, sur les murs, se manifestèrent leurs ombres gigantesques révélées par la lueur des flammes vacillantes des bougies. Cette lugubre vision fit frissonner Lou-Anne. Prudence s'installa près d'elle.
- Soyez calme Lou-Anne, n'ayez pas peur. Donnez-moi tout simplement vos mains.
Romain mesura la scène avec dérision et la jugea grotesque. Stéphane qui s'en aperçu, posa une main sur son épaule.
- Chut ! Détendez-vous, faites-nous confiance.
Prudence ferma les yeux en serrant avec légèreté les mains de Lou-Anne. L'instant fut assez bref. Elle délaissa les mains de Lou-Anne et, les coudes sur ses genoux, enfouit son visage dans ses mains. Stéphane, un doigt sur la bouche, leur fit signe de se taire. La retenue était absolue. Romain et Lou-Anne n'osaient bouger et respiraient à peine. Cette attente leur sembla durer une éternité lorsque enfin Prudence releva la tête. Stéphane la prit dans ses bras.
- Ça va chérie ?
- Oui, tout va bien. Tati Mina, tu veux bien ouvrir les volets s'il te plaît ?
La pièce reprit son apparence normale, les bougies furent éteintes, les ombres disparurent. Tous étaient suspendus aux lèvres de Prudence.
- Je confirme que votre fille est bien vivante. Je n'ai pas réussi à la localiser mais je peux vous assurer qu'elle est à Perpignan. Je n'ai pas vu l'homme que vous m'aviez décrit. Elle n'est pas seule, il y avait plein de monde autour d'elle, comme dans une ville mais, non ! C'est idiot ce que je dis, il n'y avait ni rue ni immeuble ! Un peu comme si tous ces gens étaient parqués. J'ai suivi Shana à sa sortie de l'aéroport, l'indication " Perpignan " était bien nette, jusqu'au seuil de ce qui m'a paru être un cloître. Après cela, l'image a disparu. Je ne comprends pas pourquoi je n'ai pas réussi à discerner la personne qui l'accompagnait. Mais peut-être qu'elle était seule !
- Dans un cloître ? Que ferait-elle dans un cloître ! C'est stupéfiant ! Je ne mets nullement en doute vos compétences Prudence, mais plutôt la conduite de ma fille. Romain ! Nous filons sur l'heure pour Perpignan !
Incontinent, Stéphane s'opposa :
- Non, je vous le déconseille vivement. C'est bien trop tôt et cela ne nous avancerait en rien. Tu en dis quoi ma chérie ?
- Je suis d'accord, c'est indéniable ! Il faudrait bien plus d'éléments pour ne pas partir à l'aveuglette. Je préconiserais plutôt une deuxième séance pour la localiser plus aisément. Cela avait bien fonctionné pour la petite Céline, la deuxième séance avait été décisive pour la retrouver.
Puis, s'adressant à Lou-Anne :
- Vous êtes d'accord pour revenir dimanche prochain ? Si vous voulez mettre toutes les chances de votre coté, vous ne devez rien précipiter.
- Croyez bien que nous suivrons vos conseils à la lettre. Nous serons là dans une semaine. À la même heure ?
Soulagés, Romain et Lou-Anne prirent congé.Ils profitèrent du parcours pour philosopher sûr cette entrevue ou séance, pour le moins renversante.
- Tu savais toi qu'il existait de telles personnes ? Demanda Lou-Anne
- Oui mais j'aurais mis ma main à couper que ce n'était que du charlatanisme. Je t'avoue sincèrement que si Stéphane n'avait pas été là… honnêtement, au début j'ai cru à une blague ridicule.
- Tu te rends compte qu'elle a rejeté toute compensation ? Pourtant, elle nous a consacré une bonne partie de son dimanche !
- Je crois que cette femme a quelque chose en elle hors du commun des mortels. Nous pouvons nous reposer sur elle, j'en suis certain. Quant à Stéphane, son mari, tu as vu comme il la couve des yeux ?
- Comme toi mon chéri ! Proclama Lou-Anne sur un ton moqueur et en éclatant de rire, puis elle ajouta :
- J'espère que Sophia est avec Shana.
- Arrête ! Tu ne vas pas recommencer avec ça. Déjà tu avais bien failli m'embarquer dans cette histoire alors que tu croyais que Shana obtenait tout ce qu'elle touchait…
- Et le coup de la télé alors ?
- Nous avons fait un rêve commun. Il paraît que cela arrive quelquefois.
Lou-Anne se tut mais elle n'en pensait pas moins. Elle croyait à cette Sophia et au pouvoir dont Shana était dotée. " Tout ce qu'elle touche se transforme en or, ou presque. " Pensa t-elle.Le lendemain, Nataniel leur rendit visite, il venait aux nouvelles. Romain fut laconique tout en espérant ne pas le paraître.
- Nous devons renouveler notre entrevue dimanche prochain. L'inspecteur Carrio nous rendra compte de ses réflexions et commentaires.
Nataniel jaugea furtivement le couple. La métamorphose était aussi évidente qu'un nez au milieu de la figure.
- Vous semblez allez mieux ou c'est une idée ?
- Oui, nous voilà regonflés à bloc. L'inspecteur Carrio nous a dit, qu'après l'accord du commissaire Boudreau, il ferait appel à votre collaboration.
Une petite lueur de fierté brilla dans les yeux de Nataniel.Durant toute cette semaine, l'attitude de Lou-Anne s'était diamétralement opposée à celle des jours précédents. Tel un bébé rassuré, elle faisait enfin toutes ses nuits, ses vilains cernes bleuâtres avaient disparus et elle consentit de bon cœur à s'alimenter normalement. L'énorme tourment était tout aussi vigoureux mais il s'en trouvait amplement allégé depuis sa rencontre avec Prudence et les siens.
XIVLe commissaire Boudreau pensa, peut-être à juste titre, qu'il se pourrait fort bien que les trois jeunes filles des autres photos soient, elles aussi, des personnes disparues. Il fit donc diffuser dans tous les commissariats de France les dites photos avec ces quelques mots : " Ces personnes sont-elles recherchées ? " Les réponses ne se firent pas attendre. La jeune Carine Malert, 18 ans, avait quitté le domicile familial, à Clermont-Ferrand, sans motif apparent. Introvertie, la jeune fille sortait peu. Sans trop s'épancher, depuis quelques temps elle parlait de sa nouvelle amie Carla. La maman de Carine l'avait à peine aperçue, une unique fois, alors qu'elle attendait Carine dans sa voiture. Elle ne daigna même pas en descendre et se contenta d'un geste de la main en guise de salut. La seule confidence obtenue fut son âge, 32 ans. Ravie de voir sa fille sortir enfin, la maman ne s'inquiéta pas outre mesure. Cette femme aurait certes pu donner quelques informations mais, malgré les recherches actives de la police, elle resta une énigme. Aucune trace de la jeune fille depuis six mois, pas le plus petit indice.
La fugue d'Allissia Belfon, 24 ans, à Orléans, était incompréhensible. Elle n'avait emmené que quelques affaires personnelles et laissait un mari et deux enfants dont le dernier, un garçon, n'avait que six mois. Depuis lors, soit une dizaine de mois, elle ne s'est pas manifestée.
Julie Ménard, quant à elle, s'était en quelque sorte volatilisée depuis sa sortie du magasin de prêt à porter où elle travaillait à Rennes. Nul ne l'avait revue depuis trois mois. Toutes les quatre résidaient dans des lieux différents et semblaient n'avoir aucun point commun entre elles. Le commissaire Boudreau envisagea sérieusement d'envoyer Nataniel enquêter sur place
- Il y a forcément un lien entre elles, mais lequel ? Kevin Jourdain avait affirmé avoir vu plusieurs clichés. Si l'on devait inventorier le nombre de personnes qui disparaissent chaque année en France… On n'est pas sorti de l'auberge ! Il est impératif que nous retrouvions ce gars, ce Succube. J'ai du mal à croire… Que pourrait t-il bien faire de tous ces gens ?
- En tout cas, il ne doit pas les assassiner ! Vu la quantité, on retrouverait fatalement quelques cadavres. Répondit Nataniel en se grattant le haut du crâne.
- Faites en sorte que votre enquête passe inaperçue, n'allez surtout pas créer une psychose. Traitez cela comme un travail de routine.
XVDimanche 6 juillet
Le dimanche arriva enfin. Cette semaine leur parut interminable. Romain et Lou-Anne se rendirent à Paris, l'heure du rendez-vous était proche.
Toujours égale à elle-même, Marina les accueillit cordialement et les fit asseoir dans le salon.
- Prenez vos aises, je vous ai préparé du thé et du café que nous allons consommer en attendant Prudence et Stéphane. Ils ne devraient pas tarder à arriver.
- Ils sont dans le même quartier ? S'enquit Lou-Anne.
- Mais oui, ne vous inquiétez pas. Ils n'ont même pas une rue à traverser, ils sont à deux immeubles d'ici. D'un air malicieux, elle ajouta :
- Ils ne peuvent pas me faire le coup de la panne d'essence !
Romain éclata de rire et murmura tendrement :
- Ils semblent très amoureux l'un de l'autre n'est-ce pas ?
- Ha oui alors ! Ils s'aiment ces deux là ! Ils se sont connus lors de l'enquête sur la disparition* de la petite Céline et depuis, ils ne se sont plus quittés. Clémence, leur fille, est aussi un amour, à l'image de ses parents.
Au bruit de la porte d'entrée, elle fit volte-face
- Eh ! Enfin vous voilà ! Ne me dites pas qu'il y avait des embouteillages ! Venez mes amours, nous bavardions en dégustant les madeleines encore toutes chaudes. Servez-vous mes enfants, elles sont délicieuses.
- Clémence nous a fait un petit caprice. Elle ne voulait pas que nous la laissions à la maison avec sa mamie. Argumenta Stéphane en serrant la main de Romain et tout en engouffrant goulûment l'un des petits gâteaux.
Un courant de sympathie était passé entre les deux hommes, de même qu'entre les trois femmes.
- Allez Tati Mina, hâtons nous. Je suppose qu'ils sont pressés de savoir et j'avoue que moi aussi. Confia Prudence en fermant les volets.
Marina alluma les bougies et la perspective des grandes ombres qui se profilaient sur les murs, réconforta cette fois Lou-Anne. Prudence alla s'asseoir près d'elle.
- Vous êtes prête Lou-Anne ? Dit-elle en fermant les yeux.
En signe d'acquiescement, elle mit ses mains dans les siennes. Ce fut un peu plus long que la dernière fois. Prudence était silencieuse et au travers de ses paupières closes, on pouvait discerner les mouvements de ses yeux. Une larme s'en échappa et roula doucement le long de sa joue. Elle relâcha lentement les mains de Lou-Anne et resta les yeux clos. Nul n'osait bouger, patiemment ils attendaient.
- Je n'ai pas vu grand chose de plus. Le lieu est indéfinissable. Un peu comme si un écran voilait le paysage. En fait de paysage, je peux en revanche vous garantir que cet endroit est clos. La lumière du jour n'y passe pas et une singularité m'a profondément troublée mais je ne sais pas si je peux me permettre de vous en parler.
- Je vous en prie, s'écrièrent Romain et Lou-Anne.
Prudence posa doucement sa tête sur l'épaule de Stéphane qui l'avait rejoint, prit une grande inspiration et dans un souffle s'informa :
- Avant tout, je voudrais que vous me disiez, croyez-vous aux anges ?
Lou-Anne empêcha Romain de répondre.
- Moi j'y crois.
- Alors si vous y croyez, je peux vous en parler. Shana est là-bas avec son ange Sophia.
Stupéfaits ils écarquillèrent les yeux. Subitement devenu muet, Romain fut incapable de proférer le moindre son. Lou-Anne quant à elle, ravie d'avoir une alliée, échappa au mutisme.
- Mais comment connaissez-vous l'existence de Sophia ? Shana nous parle d'elle depuis sa plus tendre enfance et bien des drames ont pu être évités grâce à elle. Tout à l'heure, je vous ai vu verser une larme. Cela a un rapport avec Sophia ou avec Shana ?
- J'ai ressenti une grande peine en voyant Sophia et les autres…
- Les autres ?
- Toutes les autres personnes que j'ai pu apercevoir étaient en compagnie de leur ange et ils sont si tristes… Un ange est perpétuellement radieux, alors je ne comprends pas ce désenchantement.
Romain émergea de sa stupeur.
- Ainsi donc, Sophia n'était pas une élucubration de son esprit mais vraiment son ange ? Murmura t-il pensif avant d'ajouter :
- Tu avais raison ma chérie. Mais, chère Prudence, avons nous tous notre ange… voyons, comment dirais-je… personnel ?
Sa gaucherie la fit sourire.
- Oui, nous avons tous un ange bien à nous, qui ne s'occupe que de nous.
- Pourquoi Shana voyait-elle le sien et nous pas le notre ?
- Là, vous m'en demandez de trop. Je sais que certaines personnes ont le pouvoir de visualiser leur ange mais cela n'est pas donné à tout le monde. Par exemple, le mien est un illustre inconnu, et je ne peux voir les anges que dans des circonstances bien particulières.
- Et Sophia, comment et pourquoi la connaissez-vous ?
- Je suis sincèrement désolée, croyez le bien, mais il ne m'appartient pas de vous le dévoiler. En revanche, ce que je peux vous dire, c'est que Sophia fait partie de la légion des grands anges. Ces anges sont supérieurs et, souvenez vous, vous avez déjà vécu quelques expériences prouvant son rayonnement.
- Ha bon ! Il y a plusieurs catégories d'anges ?
- Il y en a trois. Les petits, les moyens et les grands.
- Pouvez-vous alors nous expliquer comment se fait la sélection d'un ange pour un humain ! Pourquoi certains bénéficieraient d'un petit ou d'un moyen au lieu d'un grand ?
- Là encore, il m'est impossible de vous répondre. Tout ce que je peux vous affirmer, c'est que cette alternative n'appartient ni aux anges, ni à nous.
- Et nous gardons le même toute notre vie ?
Prudence éclata de rire.
- Je vous vois venir… Non, il arrive quelquefois que nous changions d'ange au cours de notre vie.
- Au moins, je ne mourrai pas idiot ! Rétorqua Romain en souriant.
- Encore un mot si vous le permettez : quels sont les mobiles invoqués pour motiver un ange à en remplacer un autre ?
- Je ne saurais vous le dire mais peut-être est-ce plus simple qu'il n'y paraît.
Stéphane se leva pour mettre un terme à cette discussion. Il savait que ces séances épuisaient Prudence.
- Maintenant que nous sommes rassurés, à savoir que Shana est avec son ange, chérie, si tu me disais par où je dois commencer !
- Je suggère en urgence le cloître funéraire saint Jean à Perpignan. Je me suis documentée et ce cloître existe bel et bien. Tu peux aller là-bas. Tu y trouveras Shana et bien d'autres. C'est une certitude pour moi.
- Dites-nous quand vous partez Stéphane, nous venons avec vous.
- Non ! Ce serait insensé ! Il y aura peut-être du danger et je ne veux courir aucun risque. L'inspecteur Nataniel Miridjan viendra avec moi. Je lui en ai déjà touché deux mots et il est partant.
Prudence prit Lou-Anne dans ses bras.
- Ne vous en faites pas. Je connais mon Stéphane, il prendra toutes les précautions d'usage. Il vous ramènera votre fille.À peine avaient-ils tourné le dos que Prudence s'affala sur le canapé.
- Chérie ! Ça ne va pas ?
- Non, je me sens vidée, épuisée. Je n'aurais pas pu tenir le coup plus longtemps.
- Que se passe t-il ? Tu es toute pâle.
- J'ai rarement été tenue de camoufler mes sentiments à ce point. Mes nerfs étaient prêts à lâcher. J'espère qu'ils n'ont rien vu.
- Toi, tu as vu quelque chose que tu n'as pas osé leur dire !
- Je n'ai rien vu d'autre que ce que j'ai dit mais… Écoute mon chéri, j'ai très peur. Je crois que cette histoire n'est pas aussi banale qu'il n'y paraît. Ce n'est pas une simple disparition. J'ai l'intuition profonde qu'il s'agit plutôt de quelque chose d'énorme, de grave et que, en faisant cette enquête, tu vas soulever un sacré lièvre. Je n'ai pas aimé la mine de ces anges. Ils semblaient si dolents, si démunis… Cette histoire m'échappe. Il te faudra être très avisé et pour ce faire, surtout n'y va pas seul.
XVIL'exploration de Nataniel concernant les trois jeunes filles n'eut pas de meilleur résultat que pour Shana, mais les conjonctures avaient une ressemblance préoccupante. Pour deux d'entre elles, un homme, supposait-on, serait plus ou moins le déclencheur de leur fugue. Pour la troisième, la présence de cette Carla inconnue, représentait un fait troublant. Franck Succube n'avait pas été cité une seule fois et ne pouvait donc pas être incriminé.
La jeune Julie serait tombée amoureuse d'un certain Charly. Seul le prénom était parvenu aux oreilles des parents. Aucune piste à suivre de ce côté là, ce Charly s'était volatilisé. Ses amies en avaient effectivement entendu parler mais Julie était restée très sobre et très vague.
Avant de disparaître, Allissia avait avoué à son mari que le directeur de l'agence de voyage, Jean Pierre Deleau, pour lequel elle travaillait lui aurait fait une proposition avantageuse, mais laquelle ? Elle lui avait promis de tout lui confesser au moment opportun mais elle s'était volatilisée avant de livrer un quelconque aveu. Simultanément, le directeur de cette agence de voyage s'était envolé sans laisser la plus petite trace de son passage, au demeurant assez court. Cet homme avait vraisemblablement falsifié ou crée de toute pièce son identité.
Pour la petite Carine, même topo. Une femme, Carla, dans son sillage, puis plus rien. Sur quatre personnages, Nataniel ne possédait l'ensemble des noms et prénoms que de deux d'entre eux.
Le commissaire Boudreau lança une recherche officielle et nationale, avec pour seuls supports, les portraits robots de Franck Succube et de Jean Pierre Deleau. Des noms probablement appropriés indûment.
Tout juste rentré à Fontainebleau après ses trois enquêtes, Nataniel repartit sur-le-champ rejoindre Stéphane Carrio à Perpignan.Jeudi 10 juillet à Perpignan
Sur place depuis le jour précédent, Stéphane alla chercher Nataniel à l'aéroport. Il était déjà quatorze heures trente et le site fermait ses portes à dix neuf heures. Stéphane conduisait prudemment. " Évitons de nous singulariser. " Suggéra t'il d'un ton complice. Ils empruntèrent le quai de Barcelone en direction de la place Gambetta. Stéphane était arrivé la veille au soir pour repérer les lieux et il avait consacré la matinée du lendemain aux démarches pour la location d'une voiture et autres obligations. Il avait déniché l'hôtel idéal, près de la rue de la Loge, pas trop cher et surtout pas trop loin du Campo Santo. Ils déposèrent dare-dare les bagages de Nataniel et se rendirent sans tarder en destination du Cloître Saint Jean. Pour ces premiers jours, ils allaient s'employer à jouer les touristes pour ne pas éveiller l'attention.
À l'ombre de la cathédrale Saint Jean, l'édifice est imposant de beauté et de sobriété. Ce monument, construit à l'initiative de l'abbé Guillaume Jorda entre 1300 et 1330, fut classé monument historique en 1910. Dès que l'on se penche un peu sur son histoire, il offre une ampleur émotionnelle véritablement étourdissante. Ce serait, paraît-il, le plus vaste et le plus ancien exemple de cloître funéraire conservé en France. En 1321, un ossuaire central avait été creusé pour l'inhumation des moins fortunés. Après la révolution française, il fut récupéré par l'armée qui s'en servit d'entrepôt et d'écurie. En 1991 après plusieurs années de travaux, le Campo Santo retrouva sa superbe et s'ouvrit enfin au public.
XVIIRomain soupçonna Lou-Anne de lui faire des cachotteries.
- Si tu me disais ce qui te turlupine. Tu es bien distraite depuis que nous sommes rentrés de Paris ! Il s'est passé un truc que tu ne veux pas me dire ? Tu as peur de m'en parler ?
- Oh ! Mon amour, pardonne moi. En réalité, ce n'est pas un souci mais plutôt un regret et si je ne t'en parle pas c'est parce que je sais que cela va te contrarier.
- Allons ma chérie, nous nous sommes toujours tout dit n'est-ce pas ?
- Alors, s'il te plait, ne te fâche pas.
Pensive, elle eut une courte hésitation, l'aveu était incontournable. Acculée, elle se jeta à l'eau et exprima, à voix basse et d'un trait, sa préoccupation.
- Je regrette de ne pas avoir parlé du don de Shana à Prudence.
- Tu avais raison ! Ça me met en pétard ! Tu ne crois pas qu'elle se serait moquée de toi ? Qu'est-ce que je pourrais bien dire ou faire pour te convaincre que tu nages en plein délire !
- Je savais bien que je ne devais pas t'en parler. Admets que je ne m'étais pas leurrée sur ton premier réflexe ! Je suis navrée mon chéri mais, avoue que je t'avais mis en garde !
C'était pour ainsi dire leur première discorde. Lou-Anne aurait bien voulu l'éviter mais elle était trop transparente. Romain la connaissait si bien qu'il devinait systématiquement tous ses états d'âme. Elle l'étreignit tendrement et lui rappela tout l'amour qu'elle avait pour lui. Là s'arrêtèrent leurs divergences d'opinions.
Les jours passant, pas une fois Lou-Anne ne cessa de penser aux prédispositions exceptionnelles de Shana. Et si c'était vrai ! Se pourrait-il qu'elles deviennent l'idéale opportunité pour s'échapper ? Si tant est, bien sûr, qu'elle soit retenue prisonnière. Prudence n'avait vu ni lien ni chaîne et tous semblaient circuler librement dans cet univers clos. À l'évidence, Lou-Anne se torturait l'esprit. Les questions fourmillaient mais les réponses étaient inexistantes. Dans quel état psychologique était Shana ? Avait-elle emmené un peu d'argent avec elle ? Pensait-elle à ses parents, à ses études qui lui tenaient tant à cœur ?
Au moindre coup de sonnette, Lou-Anne sursautait avec le fervent espoir, en allant ouvrir, d'y voir Shana radieuse entre Nataniel et Stéphane. Tous les soirs, avec fébrilité elle attendait des nouvelles de leur part. C'est alors que la sonnerie du téléphone se fit entendre.
- Allo ! Lou-Anne ? Bonsoir, c'est Prudence. J'ai peut-être une nouvelle qui devrait vous aider. La nuit dernière, j'ai rêvé de Shana et de Sophia. Elles sont bien retenues prisonnières dans ce cloître. L'ennui, c'est que je n'arrive pas à en trouver l'accès. J'ai appelé Stéphane ce matin pour le lui confirmer et l'inciter à approfondir ses recherches. Il risque d'avoir de grosses difficultés pour découvrir l'entrée du lieu de détention. Pour l'heure, l'essentiel est de savoir qu'elle va bien et qu'elle n'est pas malade. J'ai essayé de rentrer en contact avec elle mais mes manœuvres se sont révélées infructueuses. Je réitérerai mes tentatives autant de fois que nécessaire, je vous le promets.
- Mon Dieu ! Merci infiniment Prudence. Je me demande s'il ne serait pas judicieux que Romain et moi allions rejoindre Stéphane et Nataniel. Nous pourrions leur prêter main forte et…
- Non Lou-Anne ! Je vous arrête tout de suite. Il vaut mieux laisser la police faire son travail. Et puis, je doute fort qu'on vous laisse circuler librement pour aller fouiner partout. Depuis trois jours, Stéphane et Nataniel persistent à jouer les touristes. Ils n'en sont qu'aux visites autorisées ce qui leur permet d'en connaître intégralement toutes les issues possibles. J'ai cru comprendre qu'ils attendaient le mandat pour perquisitionner, cette fois sans retenue. Croyez bien que le commissaire Boudreau fait diligence pour obtenir ce mandat dans les plus brefs délais. Je compte sur son pouvoir d'éloquence pour qu'il soit suffisamment persuasif car avec si peu d'éléments, la partie n'est pas gagnée.
Évidemment, le commissaire Boudreau n'était pas dans la confidence des agissements de Prudence. D'ailleurs mieux valut qu'il n'en sache rien. Ce serait à coup sûr le meilleur moyen de tout compromettre. Il ne croirait pas un mot de tout cela et n'aurait aucun mal à argumenter sa colère. Que la police, sa police, suive aveuglément les dires d'une voyante, aussi extralucide soit elle…
En rentrant, ce même soir, Romain rendit compte à Lou-Anne de ses réflexions et de son projet élaboré au cours de la journée.
- J'irais bien voir les familiers d'au moins une des trois jeunes filles disparues.
- Nous avons eu la même idée. Encore faut-il que Nataniel nous donne leurs adresses. Si nous demandons au commissaire, c'est un refus assuré.
- Attendons l'appel de Nataniel.
Nataniel avait la gentillesse de les appeler tous les soirs pour leur faire état des prospections de la journée. Il fit la grimace à la demande de Romain mais ne se fit pas prier autant qu'il le craignait. La plus proche de chez eux était Allissia Belfon à Orléans. Le dimanche suivant, ils partirent donc sans s'annoncer.Dimanche 13 juillet à Orléans
Cette journée de plein été promettait chaleur et ensoleillement comme un engagement vers l'apaisement, le réconfort. Haut les cœurs ! Le soleil est là ! Un bienfait pour le moral puisque, comme par miracle, toutes les laideurs de la vie se transforment en espoirs, et Dieu sait s'ils en avaient besoin. Qu'allaient-ils chercher auprès de cet homme ? Nataniel leur avait tout dit, qu'espéraient-ils donc de plus ? Ils ne s'étaient pas sérieusement concertés tous les deux mais ils avaient la même idée en tête. Allissia avait-elle un ange ? Pas évident à glisser dans une conversation ! L'homme allait les prendre pour des demeurés.
Ils arrivèrent devant une splendide villa posée sur un jardin superbement fleuri où folâtraient deux petits enfants. L'aire de jeux, spécialement aménagée pour eux, leur permettait de jouer et de s'ébattre tout à loisir. Allongé sur son hamac, le papa semblait endormi. Romain se tâta avant de sonner mais les jappements d'un petit chien firent office d'alarme. Romain le pria de bien vouloir l'excuser pour s'être présenté sans l'en avertir au préalable. L'homme était souriant et ne parut pas leur en tenir grief.
- Vous êtes bien monsieur Laurent Belfon ?
Ayant acquis la certitude de s'adresser à la bonne personne, Romain fit les présentations et enchaîna :
- Nous avons appris la disparition de votre femme et nous aimerions vous entretenir à son sujet. Notre fille a disparu dans un contexte à peu près similaire.
- Oh ! Je comprends, entrez je vous en prie.
La ressemblance de ces deux disparitions n'était pas évidente néanmoins, au fond d'elle-même, Lou-Anne avait la quasi certitude qu'il existait au moins une similitude entre elles. Elle lui exposa les faits :
- La police recherche notre fille à Perpignan. Aux dernières nouvelles, il semblerait qu'elle soit là-bas. Peut-être que votre femme s'y trouve également ! Avant tout, nous vous demandons de ne pas parler de notre visite au commissaire Boudreau. Je ne crois pas qu'il apprécierait notre démarche. En revanche, l'inspecteur Nataniel Miridjan est au courant, c'est lui qui nous a adressé vos coordonnées.
Depuis le début de leur entretien, Lou-Anne s'ingéniait à trouver un enchaînement pouvant lui permettre de poser la question qui lui brûlait les lèvres. Amener la conversation sur un évènement aussi inimaginable n'était pas chose aisée. Romain se dévoua, prit son courage à deux mains et à brûle-pourpoint lança :
- Est-ce qu'il arrivait à votre femme de parler toute seule ?
- Oui, en effet ! Quelle idée ! Répondit-il en éclatant de rire.
- Savez-vous de quoi elle parlait ou à qui ? Murmura Lou-Anne un peu gênée.
- Je ne sais pas trop si je dois vous en parler. Sa maman m'avait mit dans la confidence avant qu'elle ne m'en parle elle-même.
Lou-Anne comprit qu'il aborderait plus aisément ce thème si elle lui apprenait l'existence de Sophia. Avec délicatesse et ménagement elle s'exécuta tout en pesant bien chaque mot. La réplique ne se fit pas attendre.
- Ainsi donc, il se pourrait que ce soit vrai ? Elle aussi conversait avec son ange. Une certaine Maddy. Elle lui disait aussi, paraît-il, ce qu'il fallait ou ne pas faire. Je refusais de croire à ces sornettes, mais maintenant que vous m'en parlez… Alors, Allissia a un ange qui veille sur elle ? Pas si bien que cela cependant, elle ne l'a pas empêché de disparaître de notre vie.
- D'autre part, s'est-elle déjà plainte de ne plus voir Maddy ?
- Si ! Je m'en souviens très bien. Peu avant sa disparition, une nuit je l'ai entendue pleurer. Elle gémissait : " Maddy est partie, elle ne veut plus me voir… " Elle n'avait pas voulu m'en dire plus et à vrai dire, cela ne représentait pas un tracas pour moi.
Romain et Lou-Anne savaient ce qu'ils voulaient savoir. Ils quittèrent Laurent non sans lui avoir promis de le tenir informé des évènements à venir. Si l'on retrouvait Shana, il y avait de fortes chances pour qu'Allissia fasse, elle aussi, partie du lot des rescapées. Ils étaient confiants et une lueur d'espoir brilla dans les yeux de Laurent. Ils échangèrent leurs numéros de téléphone et promirent de s'appeler chaque jour.
Après avoir avalé quelques deux ou trois kilomètres sans formuler le moindre mot :
- Tu vois mon chéri, je crois que nous avons bien fait. Je suis prête à parier que les autres jeunes filles dont Nataniel nous a parlé, avaient, elles aussi, un ange au moins aussi omnipotent que Sophia. Prudence avait vu juste et en fait je crois que ce cinglé ou peut-être ces cinglés, n'ont pas l'intention de faire du mal à leurs victimes.
- J'avoue que c'est déstabilisant mais tu extrapoles un peu. Un ange, c'est totalement abstrait et de ce fait même, on ne peut pas le voir. On nage littéralement dans le fantastique et j'imagine mal des kidnappeurs d'anges !
Lou-Anne réalisa à quel point il était crucial que Prudence ait connaissance du mystérieux don de Shana. Si elle arrivait à rentrer en contact avec elle, peut-être pourrait-elle lui faire quelques suggestions ! Pourquoi pas ! " Au point où j'en suis, il m'est permis de tout croire. " Pensa t-elle. L'envie d'y croire était plus forte que la raison. Prémonition ou intuition, elle appellera Prudence le soir même.
- Dans le pire des cas, je passerais pour une illuminée et…
- Qu'est-ce que tu marmonnes ?
- Rien qui vaille la peine de discourir. Assura Lou-Anne.
Le soir même, elle profita de l'opportunité de la douche de Romain pour faire ses confidences à Prudence. Sitôt le combiné raccroché et sans attendre elle confessa sa démarche à Romain. Il fut tout d'abord contrarié mais la répartie de Prudence l'incita à changer d'avis.
- Après tout, tu as peut-être raison ma chérie. Si Prudence abonde dans ton sens et qu'elle y croit, pourquoi pas moi ! À deux contre moi, je ne fais pas le poids.
- Bien mon chéri ! Maintenant tu vas subir un deuxième petit coup derrière les oreilles, si je puis m'exprimer ainsi.
- Aïe ! Quoi d'autre ? Tu m'as gardé un truc au chaud ?
- Trois fois rien tu vas voir ! Je compte sur ton accord et ta bénédiction alors écoute : j'ai l'intention de rejoindre Stéphane et Nataniel dès que possible. J'ai pris mes dispositions pour mon boulot.
- Ah bon ! Je vois que ta décision est prise. Loin de moi l'idée de contrecarrer tes projets mais dans quel but ? Que comptes-tu faire là-bas ? Excuse-moi ma chérie, mais tu n'as rien d'un flic ! S'exclama t-il dans un éclat de rire.
- Allons mon chéri, un peu de sérieux ! J'ai préparé des photos de notre maison que j'ai l'intention d'emmener là-bas. Si nous arrivons à trouver une brèche, le moindre passage, le plus petit interstice, crois bien que nous ferons tout notre possible pour les glisser à l'intérieur. En admettant toutefois que nous n'ayons pas la possibilité d'y entrer. Si par chance Shana trouve ces photos, elle ne pourra s'empêcher de les toucher.
- Mais enfin, même si Prudence a approuvé tes affirmations, tu oublies que l'histoire de la télé n'était qu'un rêve, comment veux-tu…
- Taratata ! N'avions nous pas appris que Sophia est une petite farceuse ? Souviens-toi, Shana nous avait rapporté que cette histoire n'était qu'une farce bien orchestrée par Sophia. Et puis, si ça ne marche pas nous aurons au moins eu le mérite d'essayer.
- J'y perds mon latin moi !
- Au fait mon chéri, j'ai oublié de te dire que Prudence essaie tous les jours de rentrer en contact avec Shana et, pourquoi pas, avec Sophia.
- Bref ! Si nous revenions à ce point précis : tu parles de partir à Perpignan mais… Et moi ? Tu ne comptes tout de même pas me laisser ici sans toi !
Pour la première fois depuis leur union, ils allaient être séparés. Lou-Anne avait bien réfléchi. Elle ne pouvait se résoudre à faire subir une deuxième fois et dans un si court intervalle un aussi long voyage à Romain qui, même si sa santé était florissante n'en avait pas moins 81 ans. D'abord un peu vexé, il accepta sèchement les arguments de celle qui veillait si bien et depuis toujours sur lui. Pour elle, pour leur fille, il se devait d'être raisonnable et fit taire son ego.
Ainsi donc, Lou-Anne s'envola dès le lendemain pour Perpignan et laissa un Romain hésitant mais non moins déterminé. Certes, il était exclu du voyage mais il n'attendrait pas les bras croisés.
XVIIIÀ Perpignan,
Surprenants touristes que ces deux là ! Une seule idée en tête, un seul monument, un seul but. Rien ne pouvait les détourner de leur attention.
Stéphane avait recueilli quelques renseignements sur cet ensemble funéraire Saint Jean. Il confia un dépliant à un Nataniel quelque peu sceptique. Cet ouvrage avait subi de nombreux travaux depuis sa création aux alentours de l'an 1300. La dernière restauration était assez récente puisque terminée en 1991 et la gendarmerie y avait installé ses quartiers jusqu'en 1984. Comment pourrait-on donc y cacher quelqu'un et qui plus est, plusieurs personnes, dans un site aussi remarquablement connu et épluché de toute part sans éveiller l'attention. Le bâtiment avait obligatoirement livré tous ses souterrains, ses moindres salles, ses moindres recoins. Nataniel posa sa main sur le coude de Stéphane et d'un signe de tête l'incita à le suivre à l'écart d'un groupe de visiteurs.
- Pourquoi penses-tu que Shana est là-dedans ?
- Top secret ! Surtout ne te vexe pas, je ne peux strictement rien te dire, mais crois bien que mes fondements sont incontestables.
- Tout de même ! Avec toutes ces rénovations qui ont été effectuées et tous ces gens qui circulent au quotidien…
- Tu sais, l'histoire nous a prouvé que certaines anciennes constructions n'avaient dévoilé tous leurs secrets qu'au compte-gouttes. Qui peut nous dire avec certitude que celle-ci n'en décèle pas un petit dernier ! Alors, ouvre bien tes yeux et ne laisse échapper aucun détail.
Telles les niches funéraires, tout n'était que pierre et marbre. Sans conviction, Nataniel inspectait néanmoins chaque enfeu, chaque fissure ou rainure susceptibles de déboucher sur une quelconque ouverture.
- S'il y a un passage sibyllin, par définition, il ne peut pas être à l'extérieur, au vu et au su de tout le monde…
Le peu d'enthousiasme de Nataniel, pour effectuer des recherches sans faire de tapage, agaçait un peu Stéphane. Se prenait-il pour un chevalier de légende qui allait délivrer sa princesse ? À peine débarqué, il s'était donné pour but une visite prioritaire pour le commissariat.
- Je propose que nous allions voir tout de suite les collègues. Avait-il suggéré.
- Tu plaisantes ! Le commissaire Boudreau a exigé de nous que nous ne fassions pas de vague. L'intime conviction ne suffit pas, tu devrais le savoir.
L'heure de la fermeture était proche. Ils rentrèrent directement à l'hôtel pour rendre compte de leurs explorations de la journée. Stéphane ne téléphonerait à Prudence qu'en fin de soirée, lorsqu'il serait seul dans sa chambre.
Au troisième jour, ils n'avaient hélas rien trouvé de concret. Frustré, Nataniel se défiait un tantinet des " sources sûres " de Stéphane. Son ardent appétit de retrouver Shana aiguisait son impétuosité. Il se sentait réellement une âme de gentilhomme. Si Stéphane n'avait pas été là pour le freiner, le pays entier, armé de pelles et de masses, aurait déboulé à Perpignan. Il aurait fait soulever toutes les pierres, fait rouvrir les antiques galeries, fait creuser à l'emplacement de l'ancien ossuaire… Par chance, il ne gardait rien (ou très peu) pour lui et confiait naturellement ses doutes et ses envies à Stéphane.
- Mais dis donc mon petit Nataniel, tu ne serais pas un petit peu amoureux de Shana ?
- Pfttt ! Arrête tes conneries, je ne la connais même pas.
- Peut-être pas physiquement mais tu en connais un rayon sur elle. Et puis, c'est vrai qu'elle est jolie. Au pire, elle est sacrément photogénique.
Nataniel haussa les épaules et fit un quart de tour sur lui-même pour cacher le rouge qui lui montait jusqu'aux oreilles. Il refusait d'avouer que, nuit et jour, ses pensées allaient à Shana. Il était établi qu'il éprouvait une authentique amitié pour ses parents, mais c'était surtout et principalement pour Shana que, journellement, il leur rendait visite. Pour qu'ils lui parlent d'elle ! Sa faiblesse le mettait quelquefois en rage. Il était tombé amoureux d'une ombre, d'une image, d'une personnalité si bien décrite par son papa.Lundi 14 juillet
Le quatrième jour, un imprévu les attendait derrière la sonnerie du téléphone de la chambre de Nataniel.
- Allo ! Nataniel ? Bonsoir, c'est Lou-Anne. Je suis à l'aéroport, vous pouvez venir me chercher ?
Ébaubi, Nataniel acquiesça et s'en fut immédiatement alerter Stéphane. Ils n'avaient pas encore dîné et devaient se retrouver au restaurant de l'hôtel. Surpris, Stéphane le pria d'aller seul chercher Lou-Anne.
- J'ai deux ou trois trucs à faire et un coup de fil à passer. On se retrouve en bas.
Il appela Prudence.
- Comment se fait-il que Lou-Anne débarque ainsi ? Tu étais au courant ?
- J'ai tout fait pour l'en empêcher et je croyais avoir réussi à l'en dissuader. Je suis navrée mon chéri mais tu vas devoir composer avec d'elle. Elle ne vous gênera pas et il se pourrait bien qu'elle soit d'un grand secours pour sa fille. Débrouille-toi pour t'isoler avec elle à l'écart de Nataniel. Elle va te faire une révélation prodigieusement incroyable. Shana aurait une particularité étonnante à laquelle j'ai bien envie de croire.
Stéphane appela la réception et fit réserver une table pour trois personnes au lieu de deux. En attendant leur arrivée, il s'installa au bar devant un savoureux cocktail de jus de fruits sans alcool. Prudence lui manquait. Il présageait la séparation plus longue que prévue. Le dénouement de cette affaire épineuse risquait ne pas voir le jour avant belle lurette !
Le commissaire Boudreau ne pouvait se permettre de laisser Nataniel aussi longuement éloigné de ses fonctions à Fontainebleau. Cela semblait assez probable. Insidieusement, l'idée d'une imposture camouflée prit racine dans son raisonnement. Il jugeait cette soi-disant enquête comme ficelle à congés. Ainsi donc, la veille au soir, la sentence redoutée fut rendue :
- Mon cher Nataniel, vous allez mettre un terme à votre séjour, dans deux jours au plus tard, je vous ordonne de rentrer. Comment ai-je pu me laisser influencer de la sorte ! Il est absolument insensé que des otages ou, ou… (Il en bégayait) ou quoi que ce soit puissent être retenus prisonniers dans un lieu aussi fréquenté. Avait-il stipulé avec autorité.
Stéphane comprenait bien son point de vue. Il allait devoir se résoudre à continuer seul. Un coup de théâtre allait le contraindre à changer son fusil d'épaule. Il s'était égaré dans l'élaboration de ses plans sans compter sur la persévérance de Nataniel. Celui-ci, qui avait quelques reliquats de congés à prendre, s'empressa illico d'en faire la demande en haut lieu. Le commissaire Boudreau avait accédé à sa demande et ses congés lui furent accordés à compter des deux jours supplémentaires octroyés. Pour Stéphane, une réflexion s'imposait. Une enquête, quelle qu'elle soit, ne pourrait se dérouler normalement si elle était ponctuée de murmures, de messes basses et de non-dit. Puisque Nataniel tenait tant à libérer sa belle, il allait s'avérer obligatoire de l'informer sur la personnalité de Prudence. Pour cela, la présence de celle-ci serait inévitable et cela, il ne voulait surtout pas l'envisager. N'avait-elle pas présumé un éventuel danger ? Il se devrait d'être suffisamment persuasif pour encourager Nataniel à le croire sur parole. Dans quelle mesure allaient-ils tous pouvoir lui faire confiance ! Stéphane ne le connaissait pas suffisamment pour répondre de lui. Serait-il capable d'abnégation, de garder un secret ou tout simplement de l'admettre et de s'y fier ? Finalement la présence de Lou-Anne serait une large compensation. Elle, elle connaissait toute la vérité et par conséquent, les recherches et leurs discussions s'en trouveraient automatiquement plus aisées.
Aussitôt après le dîner, Stéphane invita silencieusement Lou-Anne à le rejoindre dans sa chambre après les souhaits de bonne nuit. Celle-ci lui confia l'énigmatique talent de Shana. Stéphane reçu cette confidence avec une ouverture d'esprit qui la soulagea largement. À son tour, il lui exposa son dilemme. Faut-il éclairer Nataniel du pouvoir de Prudence et des raisons qui les ont poussés à mener cette enquête ? Nous n'avons que deux options et les risques encourus peuvent avoir des retombées dramatiques dans un cas comme dans l'autre. Primo, nous le laissons dans l'ignorance et cela, sans conteste, risque de porter gravement atteinte à ma liberté de mouvement. Cette lacune affermit à elle seule sa curiosité quant à ma façon d'agir et ses reproches en disent long. Secundo, nous lui divulguons les coulisses de l'enquête et il nous envoie balader, nous traite d'hallucinés et fiche en l'air tout ce pourquoi nous sommes ici.
- L'alternative est difficile mais je pencherais plutôt pour un aveu franc et direct. As-tu relevé comme ses yeux brillent lorsqu'il parle de Shana ? Je ne suis pas dupe, il éprouve des sentiments pour elle qu'il ne parvient pas à dissimuler. Je le crois capable de tout pour elle, même de croire à l'incroyable. Et si je lui en parlais moi-même dès demain matin ? Il est préférable que cela vienne de moi, la pilule sera plus facile à avaler.
Le temps n'était plus aux tergiversations. Elle se rendit sans attendre dans la chambre de Nataniel. Déférent, sans l'interrompre, Nataniel reçu ses confidences et ne fut nullement impressionné. Tout au moins en ce qui concerne les anges. À propos de Prudence, il s'exclama avec enthousiasme !
- Je le savais !
- Comment ça vous le saviez ?
- Non, ne vous méprenez pas. Je ne parlais pas spécialement de votre amie Prudence mais je n'ignore pas l'existence de telles personnes. Cependant, je vous rassure, je ne suis pas naïf et je suis bien conscient que l'on ne peut apporter de crédit aux voyances de tous. Hélas, dans cette pratique, il existe une multitude d'imposteurs. Je suis heureux que vous me fassiez suffisamment confiance au point de me révéler le fameux secret de Stéphane. Je comprends bien des choses maintenant. À nous tous nous réussirons, le doute n'est pas permis, à sortir Shana des griffes de ce monstre, ainsi que les autres personnes détenues.
Les yeux brillants d'espoir de Nataniel réchauffèrent le cœur de Lou-Anne.
- Merci mon petit Nataniel, je savais que nous pouvions nous fier à toi et compter sur ton appui.
Ce tutoiement et cette douce familiarité emplirent le cœur de Nataniel d'un doux sentiment, d'un doux espoir. Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. " Il est bien ce petit, il est vraiment bien… pour ma fille. " Pensa t-elle.
- Madame Bergeron, je voulais vous dire que…
- Voyons mon petit Nataniel, nous allons travailler ensemble, main dans la main. Peut-être devrais-tu m'appeler par mon prénom et un tutoiement serait également le bienvenu. D'accord ?
- Tout ce que vous… tu voudras.
- Pardon, je t'ai interrompu, tu voulais me dire quoi ?
- Ben, c'est à propos des anges. Je connais le mien.
- Quoi ! Et pourquoi n'avoir rien dit plus tôt ?
- De mon côté, c'était comme pour vous… pardon, pour toi. Je ne pouvais pas prendre le risque de passer pour un doux dingue et me dévaloriser aux yeux de Shana. Même si elle ne me connaît pas…
- Allons allons ! Je comprends. Qui est ton ange ?
- Il s'appelle Gabriel. C'est inattendu n'est-ce pas ? C'est cocasse mais c'est ainsi. Je le connais depuis que je suis petit.
Stéphane toqua à la porte.
- Nataniel, il est l'heure, on part dans un quart d'heure.
Lou-Anne se rua sur la porte et fit entrer Stéphane. De telles nouvelles ne supportaient pas d'attendre. À leur mine réjouie, Stéphane comprit que tout s'était bien passé. Il eut l'agréable impression qu'un énorme poids sur ses épaules lui était retiré.
- Je te raconte tout en chemin, allons-y, dépêchons-nous. Chanta joyeusement Lou-Anne.
Lou-Anne resta délibérément indifférente devant le cloître. Elle ne lui trouva ni beauté ni laideur. Rien de tout cela ne pouvait, sous aucun prétexte, l'atteindre. Une seule et unique pensée prenait le pas sur tout le reste jugé insignifiant. Elle serra très fort la main de Stéphane et murmura : " Ma fille est ici, elle est là, tout près de moi. " Puis, furieusement elle ferma les yeux, libéra sa main et fermant les poings à s'en briser les phalanges, elle gronda doucement : " Shana ! Mon trésor ! Maman est là, nous sommes là, nous allons te sortir de ta prison. "
Devant le portail, elle fut attirée par une curieuse poignée. Celle-ci représentait une tête d'animal à l'allure, à première vue, patibulaire.
- Hé ! Vous avez vu ?
Les jours précédents, pressés qu'ils étaient de rentrer à l'intérieur, aucun des deux ne s'était attardé devant cette grille. Nataniel déplia son prospectus.
- Ils n'en parlent pas là-dedans. Je vais me renseigner. Ce truc doit bien avoir une signification.
Un peu plus tard, c'est d'un pas nonchalant que Nataniel revint vers eux. De tout évidence, il était plongé dans ses pensées.
- Alors là ! Ça, ça me dépasse. Déclara t-il en se grattant le sommet du crâne.
Il semblait quelque peu abasourdi. Aurait-il reçu un coup de gourdin entre les deux oreilles qu'il n'aurait pas une autre mine que celle qu'il arborait.
- Hé là ! Nataniel, parle ! Intima Stéphane en lui assénant une tape sur l'épaule.
- Il paraît que cette forme d'animal démoniaque, c'est bien le terme employé, était autrefois destinée à effrayer le diable.
Stupéfaits, tous trois médusés, ils affichèrent cet air ahuri qui peut parfois paraître ridicule. Un défilement de suppositions, aussi saugrenues les unes que les autres, envahirent leurs pensées.
- C'est un peu fort ! Ou c'est le hasard, très étrange ma foi, ou c'est quelqu'un de diabolique qui a utilisé cette occurrence à des fins ironiques pour en prouver le contraire. Dit Lou-Anne complètement hypnotisée par l'horrible créature.
Quoique, si on la décortique de plus près, peut-être pas aussi antipathique que cela. Aucune similitude avec un animal satanique. Seulement une tête de chien au long museau rectangulaire surmonté de deux oreilles de taille harmonieuse et aux bouts arrondis. À l'emplacement des yeux, deux cavités rondes et lisses n'éveillent pas le moindre sentiment. L'ensemble n'est ni charmant ni disgracieux. " Le poids des mots lorsqu'ils sont mal utilisés ! Non, décidément non, cette œuvre n'avait rien de méphistophélique. " Songea Lou-Anne.
XIXLe lendemain du départ de Lou-Anne pour Perpignan, Romain téléphona à Prudence et rendez-vous fut pris pour le dimanche suivant. Il avait quatre jours devant lui pour récupérer les photos des autres jeunes femmes que Nataniel conservait précieusement sur lui. Celui-ci fit des photocopies et sans attendre, fit parvenir les originaux à Romain. Prudence apprécia la démarche de Romain. Dans cette épreuve, il trouvait le moyen de laisser un peu de place dans ses pensées pour les autres disparues. De bonne grâce, elle accéda à sa demande. Ces quatre jeunes femmes, étaient-elles ensemble ou dans des lieux différents ? De plus, qui sait ! Peut-être qu'une troisième séance lui fournirait d'autres détails.
Paris, le dimanche 20 juillet
- Pour la première fois depuis que je connais mon mari, je vais déroger à notre règle. Nous avions fait un pacte, je ne devais procéder à aucune séance s'il ne pouvait être présent. Je le lui avais promis.
- Oh ! Je suis navré.
- Ne le soyez pas. Vous n'êtes nullement en cause. L'urgence et l'importance de cette enquête justifient tous les moyens. Nous nous sommes entendus avec Stéphane pour convenir que ce contexte est un cas de force majeure.
Romain ne savait pas précisément à quoi attribuer l'embarras soudain de Prudence. Le fait que Stéphane ne soit pas à ses côtés la perturbait, c'était évident mais une anxiété presque palpable émanait d'elle. Chamboulé par cette sensation, il l'observa avec plus d'attention. Elle compulsait méthodiquement chaque photo. Entre chacune d'elles, elle replaçait systématiquement celle de Shana sur le dessus de la pile. Un peu comme si elle cherchait une relation entre Shana et les autres. À moins qu'un autre phénomène ne soit le prélude à de nouveaux désagréments. Romain savait pertinemment que le silence était d'or mais il mettait son stoïcisme à rude épreuve alors, n'y tenant plus :
- Prudence ! Quelque chose ne va pas ? Je vous sens troublée, vous m'inquiétez…
D'un geste de la main elle lui intima l'ordre de se taire. Penaud, Romain obtempéra. Bon présage, mauvais augure ? Prudence avait cessé de parcourir le lot de photos. Les yeux fermés, une main en suspend, comme un geste interrompu qui a oublié de reprendre sa course, elle s'était figée. Seules ses lèvres articulaient faiblement des mots incompréhensibles. Comme un film muet, aucun son n'en sortait. Il crut y lire " Julie " sans pouvoir le certifier mais en revanche il déchiffra nettement les syllabes de A-lli-ssia. Intrigué, il fit l'effort de se raisonner, peut-être n'était ce que son imagination ! Comme elle et pour ne pas la perturber, il s'immobilisa tant il craignait d'interrompre une phase cruciale. D'interminables minutes s'écoulèrent avant qu'enfin Prudence ne s'éveille de cette sorte de semi-coma. Elle plongea son regard dans celui de Romain et lui décrocha un sourire étincelant empreint, lui semblait-il, d'une certaine allégresse. Cette satisfaction évidente paralysait de bonheur et d'espoir Romain qui, pour le coup, n'osait plus parler.
- Je suppose que votre venue a eut un effet déclencheur. Depuis plusieurs jours, toutes mes tentatives de connexions avec Shana n'avaient pu aboutir.
Elle prit les mains de Romain puis, avec un sourire ô combien rassurant, elle ajouta :
- Nous avons enfin pu entrer en contact toutes les deux. Elle sait maintenant que nous la recherchons et elle compte bien sur nous mais elle n'est pas en mesure de nous indiquer par où elle est passée. Après avoir été droguée et privée de toute velléité, elle a été transportée jusque dans ces lieux. Cependant, assure t-elle, il ne lui a fait aucun mal. Pendant notre " entretien " si je puis m'exprimer ainsi, elle a pu retrouver les trois autres jeunes femmes, Lucie, Julie et Allissia mais, il y en a d'autres, des hommes aussi et quelques jeunes enfants. Je n'ai décelé aucune porte ni fenêtre, il y fait très sombre et cependant, je peux soutenir sans crainte d'erreur que cette pénombre n'est que " poudre aux yeux " pour dissimuler le lieu de détention. Je soupçonne ces kidnappeurs de connaître l'existence de médiums aux pouvoirs indéniables. À ce jour, elles n'ont pu trouver aucun moyen pour s'échapper. Voilà mon cher Romain, ce sont plutôt de bonnes nouvelles n'est-ce pas ? C'est tout ce que je peux vous dire pour aujourd'hui. Je vais appeler Stéphane et je vous laisse le soin d'en faire de même avec Lou-Anne.
Romain restait bouche bée. Il n'en revenait pas. Un million de questions se pressaient dans sa tête. Il voulait en savoir plus mais, Prudence, qui avait fort bien deviné, le devança.
- Je vous promets que je n'en sais pas plus. Ces communications mentales, qui vont bien au-delà d'une simple télépathie, ne peuvent excéder deux ou trois minutes tout au plus. À présent que nous avons réussi à établir la connexion, je peux prétendre que nous pourrons renouveler l'expérience.
Romain s'en fut chez lui, l'esprit léger, la détermination au bord du cœur et une hargne dont il n'avait jamais soupçonné la puissance ni même l'existence. " Bien évidemment qu'on allait la retrouver, dussions nous faire intervenir une entreprise de démolition sinon, de mes propres mains je creuserais jusqu'au centre de la terre s'il le faut mais, j'en fais le serment, je la retrouverai, elle et les autres. " S'engagea t-il.
Il était trop tôt pour téléphoner à Lou-Anne. Pour temporiser son empressement, il eut envie de bavarder un peu avec Laurent, sans pour autant lui faire part des révélations de Prudence. Il avait promis de ne rien divulguer et il ne faillirait pas à son serment. Laurent appréciait leurs discussions quotidiennes, il se sentait moins seul et ce qu'il apprit à Romain ce soir-là donna une idée à ce dernier. À ses dires, Allissia chantait divinement bien. Depuis quelques années, elle suivait des cours de chant lyrique. À peine avait-il raccroché qu'il rappela Prudence.
- Bonsoir Prudence, Clémence n'est pas dans son bain au moins !
- Non c'est déjà fait et elle joue sagement, je peux vous écouter l'esprit dégagé. Vous avez du nouveau ?
- Peut-être, à vous d'en juger ! Voilà, j'ai appris qu'Allissia chantait des airs d'opéra. J'ai alors pensé à l'éventualité de passer un message à Shana. Celle-ci pourrait suggérer à Allissia de chanter dès le crépuscule. Avec le silence de la nuit et si elle chantait suffisamment fort…
- Mais c'est une très bonne idée ! Sauf que… Attendez… Sont-ils capables de différencier le jour et la nuit ? Et puis, j'imagine qu'ils ont déjà du crier pour se faire entendre. Mais bon ! Ça vaut peut-être le coup, je vais essayer dès ce soir. Nos trois acolytes vont devoir s'astreindrent à quelques rondes nocturnes et prudentes. Je suppose aisément que Lou-Anne ne voudra pas être en reste. Ne vous inquiétez pas, Stéphane ne la laissera pas seule.
XX
Perpignan, le lundi 21 juillet
La nuit venue, trois ombres se profilaient aux alentours du Campo Santo. Aux aguets et à pas feutrés, elles se déplaçaient en se tenant la main.
- Tu ne me quittes pas d'une semelle. Commanda Stéphane à Lou-Anne.
Puis il ajouta à l'intention de Nataniel :
- Toi tu lui donnes la main et surtout, tu ne la lâches sous aucun prétexte.
La ville dormait. Quelques rares voitures passaient non loin d'eux. L'oreille tendue, ils épiaient le moindre bruit. Au loin, les aboiements d'un chien les firent sursauter tant ils étaient concentrés. Aucun d'eux n'avait autant brigué un air d'opéra. Quand bien même aurait-il sonné faux !Jeudi 24 juillet
À la quatrième nuit, ils comprirent qu'aucun son des prisonniers ne leur parviendrait. Prudence avait affirmé avoir passé le message à Shana et celle-ci avait confirmé. Pauvre Allissia qui devait, probablement, s'égosiller toutes les nuits jusqu'à l'épuisement.
Alors que, bredouilles, ils allaient se diriger vers l'hôtel, une silhouette se faufila furtivement non loin d'eux. Le degré de consternation qui les immobilisa leur fut fatal. L'ombre disparut avant qu'ils n'atteignent le portail. La grille était fermée. Stéphane agrippa les barreaux en poussant et tirant inutilement.
- J'aurais pourtant juré qu'il était entré par-là !
- J'en mettrais ma main au feu. Nous n'étions qu'à quelques mètres, comment a t-il pu ouvrir et refermer à clé de manière aussi furtive ? Souligna Lou-Anne sévèrement affolée.
Imité des deux autres, Stéphane explora, palpa, effleura chaque barreau, chaque pierre autour de la grille. Lou-Anne suggéra à Stéphane de l'aider à grimper sur ses épaules.
- Tu verras, je suis aussi légère qu'une plume et ma souplesse va carrément t'éblouir.
En riant aux éclats, il s'agenouilla et l'aida à se hisser sur ses épaules pour lui permettre de voir de plus près les têtes des deux colonnes disposées de part et d'autre du portail.
Des heures durant, ils traquèrent la moindre faille jusqu'au plus insignifiant indice. Ils durent se rendre à l'évidence. Il n'y avait pas la plus petite chance d'y trouver un passage pas même celle d'y glisser une photo. Le jour commençait à poindre, il fallait plier bagages.
Afin de ne pas se faire remarquer, ils étaient venus à pied et s'en retournèrent de même. Ils eurent ainsi tout le loisir de commenter cette nuit abracadabrante. Nataniel ouvrit le débat.
- C'était un homme et franchement, je jurerais qu'il est entré par le portail. S'il est venu, c'est qu'il reviendra !
- Je crois que nous avons quelques nuits de veille devant nous. Assura Stéphane.
- Crois-tu que Prudence pourrait communiquer avec Sophia ? Il n'est pas difficile d'imaginer qu'elle en sait plus que Shana non ? Questionna Lou-Anne.
- Figure-toi que j'y avais pensé, mais je sais qu'elle ne peut, quoiqu'il arrive, entrer en relation avec eux.
Nataniel se sentit envahi d'un profond bien être dû à l'immense satisfaction d'être enfin dans la confidence. Stéphane n'aura plus l'obligation de se cacher de lui, de parler à couvert ou de s'exprimer en proférant des sous-entendus lorsqu'il s'entretenait avec Prudence ou avec Lou-Anne. Nataniel n'avait pas été dupe, il avait très vite saisi que la conduite de Stéphane cachait quelque chose.Vendredi 25 juillet
Il était à peine midi lorsque la sonnerie du téléphone réveilla Stéphane. Sans ménagement, le commissaire Boudreau lui annonça qu'il n'y aurait pas de mandat pour investir le Cloître. Stéphane s'y attendait, le contraire aurait été singulier. Trop peu d'éléments, pour ne pas dire aucun, n'auraient pu autoriser l'accord pour un tel mandat. Lou-Anne, quant à elle, fut fortement déçue. Tout allait fatalement se compliquer. Les congés que Nataniel avait pris pour suivre cette affaire ne dureraient pas éternellement. Il en était de même pour elle et Stéphane. Il ne leur restait plus qu'une quinzaine de jours, et ensuite, que se passera t-il ? Elle se sentit prise dans une sorte d'étreinte funeste, un étau lui broyait la poitrine jusqu'à l'étouffer et de violentes angoisses lui soulevèrent le cœur. Soudainement, les larmes contenues depuis ces dernières heures se mirent à couler abondamment sans qu'elle puisse, ni ne veuille, les contrôler. Ses jambes vacillaient et semblaient ne plus vouloir la porter. Elle était au bord de l'abîme, au bord du gouffre avec une envie impérieuse de s'y laisser choir, d'y plonger pour ne plus souffrir et y trouver la paix. La mort serait-elle pire à subir que cette douloureuse incertitude, que cette effroyable torture face à son impuissance ? Incapable du moindre mouvement, elle restait là, debout, plantée au milieu de sa chambre et n'entendit pas que l'on frappait à sa porte. Les coups, d'abord timides, redoublèrent jusqu'à ce qu'ils parviennent enfin à l'extirper de sa noire geôle de détresse. Elle prit une grande inspiration, souffla bruyamment et s'ébroua pour se ressaisir. Du plat de ses deux mains elle essuya vivement son visage trempé de larmes et, subodorant la présence de Stéphane ou Nataniel, elle s'en fut ouvrir la porte.
La main levée, prêt à toquer de nouveau à la porte, le jeune homme fut surpris de voir enfin s'ouvrir la porte. Sa ressemblance avec Romain, lorsqu'il était plus jeune, frappa Lou-Anne. Grand et mince il était au moins aussi brun qu'eux deux. Elle découvrit la similitude de ses mains fines et de ses longs doigts agiles, avec celles de son tendre amour. Elle lui accorda une trentaine d'année tout au plus.
- Bonjour madame. Excusez-moi de vous déranger, je m'appelle Ethan Dumont. Je vous ai entendu discuter avec vos amis au restaurant hier soir. Croyez bien que si au début c'était involontaire de ma part, ce que j'ai entendu par la suite a suscité un vif intérêt pour moi et forcé mon attention. Puis-je entrer ?
Déconcertée, Lou-Anne fit un pas de côté et invita le jeune homme à entrer.
- Voilà madame, je crois que nous sommes ici pour les mêmes raisons. Enfin, pas tout à fait. Moi je ne recherche personne, je m'efforce seulement de débrouiller un nœud d'énigmes.
Ethan lui dévoila le mobile de sa présence à Perpignan. Quelques mois auparavant, il avait fait la connaissance d'une jeune femme prénommée Carla. Leur rencontre, plutôt extravagante, avait eu lieu devant la porte de son appartement. Elle s'était, soi-disant, trompée d'étage en rendant visite à des amis. Des liens amoureux, quoique légèrement ambigus pour lui, s'étaient tissés entre eux. Cependant, il fut quelque peu troublé par certaines incohérences ou bizarreries. Obstinément, elle refusait tout rendez-vous ou visite chez elle et malgré sa ténacité, il n'avait pas non plus réussi à savoir où elle travaillait. De temps à autre, elle s'absentait, sans avis ni raison cohérente, sans même prendre la peine de fournir une quelconque explication, pour aller, selon elle, se ressourcer dans son petit pied à terre qu'elle possédait à Perpignan. Deux soirs par semaine, elle se rendait à Clermont-Ferrand rendre visite, disait-elle, à sa meilleure amie Carine. Il eut très vite le sentiment que quelque chose clochait. Préférant qu'elle s'ouvre à lui de sa propre initiative, il ne lui révéla pas ses soupçons et lui opposa une évidente indifférence, une certaine froideur, espérant ainsi la pousser dans ses derniers retranchements. L'effet escompté fut un flop. Elle semblait même pressée de se marier et elle ne réalisa pas les préoccupations de celui qu'elle tenait pour son fiancé. Elle fut la première à soumettre l'idée d'une union devant monsieur le Maire, ce qui allait à l'encontre de la vision du mariage d'Ethan. Comment aurait-il pu épouser une femme dont il ne connaissait rien ! Une femme aussi mystérieuse ! Las de toutes ces fourberies, il prit les mesures qu'il jugea les plus appropriées, dans ce cas précis, pour la faire suivre. Il apprit ainsi qu'elle logeait dans un petit hôtel près de chez lui. Elle ne travaillait pas et restait enfermée le plus clair de son temps dans sa chambre d'hôtel. Jusqu'au jour où le détective, dépêché par Ethan, la suivit lors de l'un de ses déplacements sur Perpignan. Directement, confiante et limite désinvolte, elle s'était dirigée vers le Campo Santo. Il faisait nuit et le limier se vit contraint de rester un peu à l'écart pour ne pas dévoiler sa présence. Il attendit qu'elle fût entrée pour se lancer à sa poursuite et stupéfait, il constata que tout était verrouillé. Il chercha en vain un autre dégagement. Tapi à l'abri d'un coin sombre, il s'astreignit à son devoir de patiente vigilance. Carla en ressortit environ deux heures plus tard et en utilisant la même technique qu'à son arrivée. Dans le calme nocturne, il fut consterné de n'avoir pas entendu le cliquetis de la clé dans la serrure. Il entreprit de continuer sa filature et, intrigué, il la vit se diriger vers l'aéroport pour un retour direct sur Paris. Que cachait Carla ? Qu'allait-elle faire dans un cloître en pleine nuit ? Par quel tour de passe-passe pénétrait-elle dans ce lieu fermé et interdit au public la nuit ?
- Vous comprenez maintenant ma motivation. Je vous ai entendu partir cette nuit mais je n'ai pas osé vous suivre, même si je subodorais un peu votre destination. J'ai jugé préférable de me confier à vous en espérant que vous accepteriez que je me joigne à vous. Vous acceptez ?
- Moi je n'y vois aucun inconvénient, au contraire. Une personne de plus nous sera une aide précieuse.
- Vous croyez que vos amis seront d'accord ?
- Je m'en porte garante. Mes amis sont en réalité tous deux inspecteurs de police et leur soutien est un immense réconfort pour moi.
Lou-Anne se confia également sans pour autant mentionner les personnalités de Prudence et de Sophia.
- Je vous ai également entendu parler d'anges. Puis-je donc vous faire une autre confidence ?
- Je parie que vous connaissez votre ange gardien !
Ethan ne fut pas surpris par la conduite de Lou-Anne. Elle avait bien compris qu'il avait été très attentif à l'écoute de leur discussion au restaurant.
- Je vous avoue que seules quelques bribes de votre dialogue parvenaient à mes oreilles. Alors, discrètement, à votre insu, j'ai changé de table et je me suis installé près de la votre sous un prétexte mensonger. En fait, c'est mon ange qui a semé le désordre dans mon esprit. Carla ne lui plaisait pas et sans me donner de raison pertinente, elle m'avait prié de rompre avec elle. L'attitude de Réalité, c'est son prénom, m'avait alerté et je jugeais donc raisonnable de ne rien dire à Carla de mes doutes quant à son intégrité.
- Que fait Réalité en ce moment ?
- Elle me sourit, elle est heureuse. C'est elle qui m'a poussé vers vous.
- Bien ! Vous m'en voyez ravie. Allons chercher Stéphane et Nataniel. J'ai hâte qu'ils découvrent votre histoire. Conclut-elle en l'invitant à la suivre.Stéphane s'amusa de l'image d'Ethan si conforme à celle de Romain avant que ses cheveux blancs n'apparaissent.
- Il pourrait, en trichant à peine, le faire passer pour son fils tant la ressemblance est frappante, pas vrai ? Aurait-il un fils caché ? S'amusa Lou-Anne en grimaçant une mimique soupçonneuse.
Ethan fouilla son portefeuille et extirpa une photo qu'il tendit à Lou-Anne.
- Voici mes parents. Dit-il fièrement.
- Enchantée ! Sourit-elle en notant son époustouflante ressemblance avec sa maman. Je suis très heureuse d'avoir rencontré les sosies de mon mari !
- Si nous passions au concret ! Pria Stéphane avec un soupçon d'agacement par ce papotage superflu.
Stéphane et Nataniel écoutèrent attentivement le récit d'Ethan. Cette narration demandait réflexion. Allait-il falloir tout révéler ? À lui aussi ? La sonnerie du téléphone retentit bruyamment. Le souhait de Stéphane allait se réaliser, il avait impérativement besoin de parler de tout cela avec Prudence.
- Allo ! Chéri, c'est moi !
- Les grands esprits se rencontrent, figure-toi que j'allais t'appeler.
- Pourquoi ? Il y a eu du nouveau depuis cette nuit ? Écoute, n'en dis pas plus et viens me chercher à l'aéroport cette après-midi. Mon avion atterrit à 16 heures. J'ai pris quelques jours de congés moi aussi. Nous ne pourrons tout régler par téléphone. Autant que je sois sur place. Et puis, tu me manques trop. Maman et Tati Mina s'occuperont de Clémence.
Stéphane était fou de joie. Leur éloignement n'avait que trop duré et c'était la première fois qu'ils étaient séparés depuis aussi longtemps.
Avant de partir pour l'aéroport, Stéphane préconisa une absolue discrétion en attendant l'avis éclairé de Prudence.
Dès qu'elle vit Stéphane, Prudence s'arrêta net. Un déferlement de sensations envahit tout son être en la projetant quelques années en arrière*. Sa première vraie rencontre avec lui, leur premier rendez-vous sur les quais à Paris. Cette bouffée d'émotions qui l'avait submergée lorsque Stéphane, après l'avoir aperçu, s'en vint vers elle. En trois enjambées, il s'était trouvé tout près d'elle en révélant cet éclatant, ce lumineux, ce radieux sourire qui, pour toujours, allait la faire fondre de tendresse. Prudence caressa sa joue au souvenir du premier baiser qu'il avait déposé en témoignage de son " bonjour. " Si grand et si beau avec ses cheveux blonds coupés courts, sa mèche éternellement rebelle sur son front, cette fossette sur le menton qui l'avait littéralement charmée… Tous ces merveilleux détails lui prêtaient un petit air slave qui accentuait son charme et son charisme. À peine avait-il posé sur elle son regard plein de douceur qu'elle sut que pour la vie, elle allait l'aimer de toute son âme.Stéphane eut droit aux mêmes influences en apercevant son tendre amour. " Elle est si jolie ma métisse, si douce… " Pensait-il au moins cent fois par jour. Ses yeux noisette et sa bouche gracieusement ourlée souriaient toujours de concert. Les uns n'allaient pas sans l'autre. Sa joie de vivre, son bonheur d'aimer et d'être aimée transparaissaient en permanence sur son visage aux traits finement dessinés. Ces deux semaines de séparation avaient ravivé les jours heureux de la découverte de l'autre. Le bonheur de se retrouver ! Ils s'étreignirent tendrement, Stéphane nicha sa tête au plus près de la nuque de Prudence jusqu'à s'enivrer de son incomparable parfum.
- Tu m'as tant manqué ! Lui fit-il constater tout en la couvrant de baisers.
Les passagers ne manquèrent pas d'admirer ce couple qui, quoiqu'il fasse, ne pouvait en aucun cas passer inaperçu. Si blond pour l'un, si brune pour l'autre… Riants aux éclats, bras dessus, bras dessous ils prirent la route vers l'hôtel. En chemin, Stéphane lui détailla les derniers évènements de la journée avec l'apparition d'Ethan et de son aventure.
- Qu'en penses-tu ?
- Rien ! J'attends de le voir. C'est vrai qu'il pourrait parfaitement nous aider.Prudence n'eut aucun doute sur la sincérité d'Ethan. Elle avait eu connaissance de " l'existence " de Réalité et là, malheureusement c'était aussi une réalité : elle savait pertinemment que les anges ne pouvaient se lier entre eux. Prudence pria Stéphane, devant Ethan, de tout lui révéler. Ethan ne fut pas surpris et celui-ci compris, qu'en suivant strictement le conseil de Réalité, il l'avait échappé belle.
- Bien ! Maintenant que je suis là, nous allons tâcher d'accélérer le mouvement. Je propose une séance tout de suite. Communiquer avec Shana par ce procédé est plus aisé que par télépathie.
Devant un Ethan nullement déconcerté, ils préparèrent la pièce. Stéphane évalua avec retenue Ethan et finit par s'enquérir de son impassibilité. Ethan sourit d'un air entendu.
- Vous allez vite comprendre. Ma mère connaît bien votre épouse Prudence.
- Ah bon ! Je la connais ? Fit Prudence sur un demi-tour impétueux.
- Elle est décédée à la même époque que mon oncle, son frère jumeau, il y a environ une dizaine d'années. Lorsque j'ai entendu votre mari prononcer votre prénom au téléphone, il est suffisamment exceptionnel pour que je fasse immédiatement la relation, je ne pouvais pas en douter. Environ un an après son décès, j'ai eu cette chance inouïe de revoir ma chère mère. Maman m'avait parlé de vous et de ce que vous alliez faire. Saviez-vous que votre histoire était déjà écrite ? Elle portait le prénom de Luna.
- Pardon ?
Prudence et Stéphane étaient effarés. Ils étaient les seuls à savoir qui était Luna.
- Et le prénom de votre oncle ? Murmura Prudence pantoise.
- Laun.
- Mon Dieu ! Vous avez une photo de votre maman ?
Prudence reconnut immédiatement le joli visage de Luna. Fallait-il que le monde soit aussi petit pour tomber sur le fils d'une " vieille connaissance. " Les yeux interrogateurs de l'assistance obligèrent Prudence à dévoiler, en résumé, l'identité des personnalités que sont Luna et Laun*.
- Ce sont des anges, mais des anges bien différents de ceux que vous connaissez. Je n'ai plus de contact avec eux. Ils ont été remplacés et comme malheureusement ni eux ni leur remplaçante ne peuvent nous aider, n'en parlons plus. Et puis, pour tout vous dire, et surtout pour ceux qui voudraient en savoir plus, j'ai couché sur papier quelques évènements sur les rôles importants de Luna, de Laun et d'Olivia leur remplaçante. En vérité, j'en ai fait un roman pour farder l'authenticité de ma narration, une couverture en quelque sorte !
- Et nous pouvons le lire ? S'enquit Ethan.
- Bien sûr ! Il va de soi que j'offrirai ce livre à chaque personne concernée. Pour les autres, il leur suffira d'entrer dans une librairie et de le demander. Son titre est : Embarquement indirect et je l'ai signé sous le pseudo : Mary J'Dan. Voilà, vous savez tout alors passons à ce qui nous préoccupe : Shana.
Prudence s'installa près de Lou-Anne et lui tendit les mains. L'image de Shana s'imposa soudainement. Celle-ci lui faisait des signes en articulant des mots sans son et en désignant Sophia qui en faisait tout autant. Prudence s'appliqua pour décoder gestes et mots fournis de concert par les deux personnages.
- Bon ! Je vais tenter de vous expliquer ce que j'ai plus deviné que compris. La clé ou le " sésame " se trouverait au niveau des yeux mais qu'essayait-elle de me transmettre ?
Cette interprétation provoqua un déclic sur Lou-Anne.
- Vous vous souvenez de cette tête de chien sur la grille ? Il s'agit peut-être des yeux de cet animal. L'emplacement de ses yeux est vide et…
- Mais oui ! Tu as raison ! Et s'il suffisait d'y installer une pierre dans chaque œil ? Approuva Stéphane.
Ce même soir, ils attendirent l'heure de fermeture pour explorer plus en détail, à l'écart des promeneurs, la fameuse tête de chien. C'était formel, l'emplacement des yeux était béant. À tour de rôle ils y déposèrent des cailloux de différentes grosseurs qui n'eurent aucun effet sur le déclenchement de la serrure. Il ne pouvait à l'évidence s'agir d'un geste aussi simple, le sésame se devait d'être plus subtil. Stéphane suggéra un autre plan.
- Nous allons nous transformer en oiseaux de nuit mais sans pour autant instaurer un tour de garde. Nous ne devrons jamais et quelque soit la situation, nous séparer. Nous dormirons donc le jour et nous ferons le guet la nuit. Franck est venu, Carla aussi et pourquoi pas d'autres ! Nous avons toutes les raisons de croire qu'ils pourraient revenir ! Il nous suffira d'un peu d'énergie et de conviction. Dès demain, nous irons faire l'acquisition d'une paire de jumelles à vision nocturne. Nous nous contenterons d'une paire, j'ose à peine en imaginer le coût.
XXILa première nuit de veille leur parut interminable. La sobriété était de mise. Pas un chuchotement, pas un geste. Cette immobilité fut la plus atroce à supporter. De temps à autre et avec moult précautions ils étiraient tantôt un membre tantôt l'autre lourdement ankylosé. Il leur fallut attendre la quatrième nuit de veille pour qu'enfin…
Mardi 29 juillet vers 2 heures du matin
Une ombre féminine surgit à peine à quelques mètres d'eux. La respiration en suspend et les jumelles ajustées, Stéphane donna un coup de coude à Ethan en lui passant les jumelles. Lui seul était apte à reconnaître Carla. D'un signe de tête Ethan confirma. C'était bien elle. Arrivée et postée devant la grille, elle leur tournait le dos et ils ne purent voir comment elle procéda pour entrer. Devant leurs yeux ébahis, telle une apparition fantomatique elle se volatilisa sans bruit et sans qu'aucune porte ou grille ne s'ouvre. Déstabilisés, les yeux hagards, ils fixèrent l'entrée en supposant que, peut-être, quelque chose allait de nouveau se produire. Stéphane fut le premier à réagir.
- Allons-y !
Ensemble ils se ruèrent vers le portail, et Stéphane donna ses instructions.
- Nataniel, Ethan et Lou-Anne d'un côté et nous deux de l'autre à l'abri des colonnes. Dès qu'elle sort, on lui saute dessus.
Ils prirent immédiatement leur place et restèrent immobiles durant deux longues heures. Les colonnes obstruaient la vue de l'entrée et ils ne purent donc voir la méthode que Carla employa pour sortir mais le fait était là. Elle s'était éclipsée de la même manière qu'elle s'était faufilée en arrivant. Sans bruit et comme une sorcière sans son balai, elle venait de franchir la grille. Stéphane poussa Ethan pour l'inciter à s'exprimer le premier. Celui-ci se jeta sur elle et la ceintura, comme un policier l'aurait fait, pour l'empêcher de s'enfuir. L'embarras que Carla afficha en reconnaissant Ethan était hautement comique si tant est qu'il avait envie de rire.
- Qu'est-ce que tu fais là ? Clama-t-elle avec un sourire qui voulait cacher sa déconvenue.
- Et toi ? Tu peux me dire ce que " toi " tu fais là ? Qui es-tu ? Que fais-tu dans ce cloître ? C'est là que tu avais l'intention de m'emmener ?
Les questions fusaient sans qu'il lui laisse la possibilité de répondre. La colère et le soulagement se mêlaient ce qui lui valut l'imprudence de relâcher son étreinte. Stéphane veillait au grain et ne la laissa pas s'échapper. Il intima l'ordre à Lou-Anne et à Prudence de la fouiller. Elles savaient ce qu'elles devaient trouver et s'exécutèrent sans protester. Le contrôle fut rapide. Pas de poche à retourner sur ses vêtements, des mains vides et un sac qui ne contenait qu'un billet d'avion et une carte d'identité. Dubitatif, Stéphane confisqua ladite carte.
- Cette carte je la garde et pas plus tard que tout à l'heure, nous saurons qui vous êtes.
- Ça m'étonnerait ! Ricana-t-elle.
- C'est tout vu ! Où sont les pierres ? Répondez ! Somma Lou-Anne.
- Quelles pierres ? De quoi parlez-vous ? Vous voyez bien que je n'ai rien ! Persifla-t-elle en tendant ses deux mains, paumes en avant.
Stéphane et Nataniel se trouvaient devant un cruel dilemme. La garder prisonnière était illégal et la laisser partir était inadmissible. Stéphane interpella Nataniel.
- Nataniel ! Toi tu rentres vite à l'hôtel, tu téléphones à ton commissaire. À cette heure, il n'est pas au commissariat alors tu l'appelles chez-lui et tu lui décris cette carte d'identité. Explique-lui bien à quel point il est capital que nous sachions qui elle est.
Nataniel se saisit de la carte et fila au pas de course en direction de l'hôtel. Une demi-heure plus tard ils reconnurent le bruit de la voiture. Il avait fait vite.
- Inconnue au bataillon ! Mademoiselle Carla n'existe pas. Pas même une petite usurpation d'identité. Nous pouvons donc en déduire qu'il s'agit d'un faux papier et que pour le coup, nous avons une bonne raison de l'arrêter.
Stéphane n'en demandait pas plus. Il allait pouvoir la garder en " retenue " sans courir le risque d'essuyer une plainte en bonne et due forme de la part de cette demoiselle.Pieds et mains solidement menottés, Carla passa la journée attachée au radiateur, tandis que les " enquêteurs " s'offrirent quelques heures d'un sommeil réparateur et amplement mérité. Ils votèrent tous en faveur de la chambre de Stéphane pour y retenir la captive.
Après concertation, ils décidèrent de ramener Carla dès la nuit tombée devant le portail du Campo Santo.
Carla attendit patiemment le réveil de ses ravisseurs sans manœuvre ou entreprise d'évasion. Indéniablement, sa tranquille assurance tendait à désarçonner ses adversaires. Était-elle candide au point de croire à la naïveté de Stéphane !
XXIIMercredi 30 et jeudi 31 juillet
Le sommeil de Lou-Anne fut agité d'une flopée de cauchemars. Romain lui avait transmis son inquiétude. Assailli par de sombres pressentiments, il lui avait recommandé la plus grande attention. Les prémonitions de Romain n'étaient pas à prendre à la légère mais elle préféra les occulter, sa ferme résolution entravait toute réflexion et toute mise en garde. Il la supplia de laisser les hommes se rendre seuls au cloître avec Carla. Stéphane approuva largement cette précaution.
- Je préfère vous savoir en sécurité, toi et Prudence, à l'hôtel.
Ce qui n'était pas du goût de Prudence. Un danger les menaçait, ne l'avait-elle pas exprimé dès le début ? Et pourtant :
- Si je suis d'accord avec toi pour Lou-Anne, en ce qui me concerne, c'est exclu ! Vous pouvez avoir besoin de moi et je ne vois pas en quoi je pourrais vous épauler en restant ici.
Persuasive et déterminée, Prudence obtint gain de cause et ils ne purent, non plus, s'opposer à la redoutable volonté hautement justifiée de Lou-Anne. Peu avant minuit ils sortirent à pas feutrés de l'hôtel. Carla, escortée des trois garçons et des deux filles, ne pouvait se dérober au cortège silencieux et autoritaire. Pas un mot ne fut échangé durant le trajet qu'ils firent à pied jusqu'à l'énigmatique portail.
- Si vous ne m'enlevez pas les menottes, je ne peux rien faire. Suggéra Carla.
- Mais on ne vous demande pas de faire quoi que ce soit. C'est nous qui allons agir, sur vos conseils. Donc, dans l'immédiat, vous allez me dire et sans tarder où sont les pierres ! Intima Stéphane.
- Je ne sais pas où vous êtes allé chercher ça ! Je n'ai pas et il n'y a jamais eu de pierres.
- Disons que je n'ai rien entendu. Alors, si vous nous disiez " maintenant " comment nous pouvons entrer ? Lui hurla t-il dans l'oreille en la menaçant de son poing.
Lou-Anne s'avança près de Carla avec l'envie de la secouer pour la faire parler. Trop près ! Elle avait oublié tout bon sens et pondération, elle s'était dangereusement approchée. Sa colère avait masqué toutes les consignes dispensées par Stéphane et Romain. Carla ne pouvait décemment pas laisser filer un tel " joker. " De ses deux mains liées, elle empoigna Lou-Anne par le bras et elles disparurent soudainement toutes les deux, comme par magie. Romain avait commis une faute absurde en ne la menottant pas dans le dos. Ce fut un mélange d'effroi, de profond désarroi, d'épouvante. La confusion était telle qu'ils ne réalisèrent pas immédiatement que Lou-Anne et Carla venaient de se volatiliser sous leurs yeux et qu'ils étaient dans l'incapacité de décomposer ce qu'ils venaient de voir. Stéphane, Ethan et Nataniel secouèrent avec l'énergie du désespoir la grille maléfique. Tant et si bien que tout ce ramdam attira un homme qui ne pouvait être que le gardien.
- Vous êtes malades ou quoi ?
Le pauvre homme fut assiégé et mitraillé de causes et raisons incompréhensibles fusant de toute part.
- Si vous parlez tous en même temps …
Stéphane fit taire les autres et entreprit d'éclaircir au mieux ce qui avait provoqué leur affolement pour en arriver à tout ce tapage. Tout en développant un compte rendu, le plus rationnel possible, il réalisa l'incongruité de son récit. Ce qui ne manqua pas d'exaspérer l'homme.
- Vous me prenez pour qui ? Vous ne vous imaginez tout de même pas que je vais gober votre histoire ? Fichez-moi le camp d'ici ou j'appelle les flics !
Stéphane resta dubitatif. Fallait-il lui révéler qu'il était justement de la police ? Qui apporterait crédit à leur aventure pour le moins rocambolesque ?
- Bon ! Bon ! Ne vous énervez pas. On s'en va. Fit Stéphane en donnant le signal de départ.
Ostensiblement ils s'éloignèrent du Campo jusqu'à la rue du Four Saint Jean. Après s'être assurés que l'homme n'était plus en faction, ils firent demi-tour. Ébranlés par un même élan et comme l'acte d'une pièce de théâtre bien rodé, chacun allait s'apprêter à jouer son rôle sans dérobade pour appréhender sans pitié la belle Carla. Séparés en deux groupes, ils se dirigèrent vers les colonnes qui les avaient abrités d'imprévisibles indiscrets la nuit précédente. Lorsque, à environ deux mètres de la grille :
- Hé ! Mais c'est le gilet de Lou-Anne ! S'écria Stéphane en examinant la position du gilet.
- Comment a t-elle pu le perdre ? Il était dans son sac. Elle l'avait emmené pour pallier à une éventuelle fraîcheur de la nuit. Affirma Prudence.
La veste rouge était posée bien à plat, sans le moindre pli, avec un bras replié sous la taille. Individuellement, chacun composait un scénario espérant apporter une crédibilité à cette absurdité. Prudence et Stéphane se dévisagèrent, ils venaient de former le même canevas. Prudence prit la parole la première.
- Nous pensons à la même chose. Penses-tu être capable de me dire ce qu'il y avait dans le sac de Lou-Anne ?
- Ben non voyons !
- Ben moi si ! Il y avait au moins trois choses indispensables à savoir : une photo de sa maison, un plan du Campo Santo et une offre publicitaire d'une marque de vente par correspondance. C'est d'après cette brochure qu'elle avait portée son choix sur ce gilet rouge qu'elle a reçu la semaine dernière. Intéressée par d'autres " bricoles ", elle conservait ce dépliant dans le but d'une prochaine commande.
- Tu en sais des choses toi ! Et alors, tu crois que…
- Non, j'affirme.
XXIIIFontainebleau, le Jeudi 31 juillet
Dégoulinant d'une sueur glacée et les mains crispées sur son oreiller, Romain s'éveilla brusquement alors qu'il venait à peine d'entamer sa nuit. Le cœur emballé au rythme d'un cheval au galop, il se mit à trembler sans pouvoir se contrôler. Une angoisse, blottie au plus profond de ses tripes, l'étreignit, l'oppressa, l'enveloppa sans qu'il puisse réagir ni même comprendre. Quelques secondes lui furent nécessaires pour se repositionner dans l'espace et émerger de son premier sommeil. D'un geste brusque il s'extirpa de sa couette et se rua vers le téléphone en vociférant :
- Lou-Anne est en danger, vite le téléphone…
Il fut contraint de réitérer à trois reprises le numéro de l'hôtel tant ses gestes étaient saccadés et désordonnés. Les quatre chambres étaient vides et il eut confirmation que Lou-Anne et les autres avaient quitté l'hôtel aux environs de minuit. Un désespoir incommensurable, sans borne, le submergea. Confronté à sa vulnérabilité, ses tremblements se dissipèrent peu à peu et firent place à une détresse impitoyable. Debout, les bras ballants le long de son corps, la tête rejetée en arrière, l'œil diaphane, le teint blafard, il se mit à prier, à prier de tout son cœur, de toute son âme. La vue brouillée par les larmes suspendues à ses yeux, il n'eut pas le réflexe de les éponger et les grosses perles salées se mirent à rouler le long de ses joues pour s'accrocher, un instant, dans sa barbe hirsute et le chatouiller comme pour le rappeler à l'ordre. D'un revers de manche il essuya son menton et décida de filer à Orly pour y prendre le premier avion.
XXIVDamnhell
Sans savoir pourquoi ni comment, Lou-Anne se retrouva plantée au beau milieu d'une immense salle sombre. Sa vue s'acclimata progressivement à cette nouvelle obscurité opaque. De part et d'autre de ce grand hall surgissaient, à intervalles cadencés, des lambeaux d'une épaisse fumée grise qui se mêlait à l'air ambiant pour offrir cette nébuleuse vision. Quelques ombres circulaient ici et là. Certaines d'entre elles se dirigèrent à pas lent vers elle. Elle plissa les yeux pour tenter de distinguer leur visage jusqu'à reconnaître enfin celui de Shana. Celle-ci se précipita vers sa mère en criant et pleurant.
- Maman, maman c'est toi !
- Ma fille, mon trésor, enfin je te retrouve. Tu as l'air en bonne santé, comment te sens-tu ? Explique-moi tout, raconte-moi…
Alors qu'elles étaient étroitement enlacées et qu'elles savouraient le délice de leurs retrouvailles, quelques personnes se joignirent à elles. L'une d'elles s'adressa à Lou-Anne :
- Une de plus ! Votre ange est avec vous ?
Shana la repoussa gentiment puis entraîna sa mère vers le fond du hall. Lou-Anne fut étonnamment surprise de constater que cette vaste salle n'était pas réellement close. Une sorte d'holographie représentait des murs de divers tons à dominante de gris. Éberluée, Lou-Anne réalisa qu'elles venaient de franchir l'hologramme et qu'elles se trouvaient en pleine lumière, au grand jour. Il faisait beau, le soleil brillait et cette ville, dont elle ne pouvait imaginer la superficie se trouvait, à première vue, en bordure de mer.
Shana laissa tout loisir à Lou-Anne de s'imprégner de cette fabuleuse représentation qu'était Damnhell.
- Oh ! Chérie, mais c'est magnifique ! Quand je pense que nous t'imaginions dans le noir…
- Je sais maman. Votre nouvelle amie, Prudence, m'en a touché quelques mots et c'est pourquoi, grâce à elle, je partage mon appartement avec Allissia, Carine et Lucie.
Lou-Anne fouilla son sac, en sortit un dépliant publicitaire qu'elle tendit à Shana.
- Tiens mon trésor, pose un doigt sur ce gilet rouge. Je te révèlerai ensuite ce dont tu es capable.Shana ne devait plus revoir Franck. Dès que l'effet de la drogue se dissipa, elle réalisa que Franck l'avait enlevée. Seules quelques vagues réminiscences, sur la façon dont Frank l'avait " jetée " dans cet appartement qu'elle occupait depuis lors, firent surface. Persuadée d'être prisonnière, elle opta pour une fouille de l'appartement sommairement meublé, espérant ainsi trouver un indice ou un outil quelconque. Puis, après s'être aperçue qu'au bout du compte elle n'était pas enfermée, elle courut vers l'escalier et dévala les trois étages pour se retrouver enfin à l'extérieur. Elle posa une main sur son cœur et exprima un formidable soupir de soulagement. Sophia était près d'elle mais elle n'en éprouva aucun étonnement et lui lança une oeillade sous-entendant : " tu vois, je n'ai pas besoin de toi, je peux me débrouiller toute seule. " Elle déambula dans les rues à la quête d'une cabine téléphonique. Déçue par cette recherche infructueuse, elle eut également la désagréable surprise de constater que toutes les rues qu'elle avait emprunté étaient dépourvues de commerce. Aucune voiture ne circulait, pas plus que de bus ou de deux roues. Une inquiétude sourde commençait à la tenailler. Elle alla s'enquérir auprès d'une passante.
- Pardon madame, s'il vous plaît, pouvez-vous me dire où je pourrais trouver un téléphone ?
- Oh ! Vous êtes nouvelle, vous venez d'arriver n'est-ce pas ? Vous ne trouverez aucun téléphone ici.
- Mais vous pouvez peut-être m'indiquer le chemin à suivre pour sortir de cette ville ?
La femme prit Shana par les épaules et lui offrit un pauvre sourire désabusé.
- Ma pauvre chérie ! Vous ne pouvez pas sortir d'ici. Nous avons tout essayé mais nous revenons systématiquement à notre point de départ. Nous tournons en rond, toujours et encore en rond, quoique nous fassions. Tous, autant que nous sommes, nous sommes prisonniers de cette ville qui a pour nom Damnhell. Régulièrement, nous allons dans le sas d'entrée pour voir les nouveaux arrivants. Étant donné que je ne vous y ai pas vue je suppose qu'on vous a directement déposée dans votre appartement.
- Mais pourquoi sommes nous prisonniers, dans quel but ?
- Ça, vous pouvez le demander à votre ange. Nous sommes tous en compagnie de nos anges. Allez-y, demandez lui !
Shana quêta le réflexe de Sophia qui lui répondit du tac au tac :
- Ce n'est pas toi que Franck a enlevé, c'est moi ! Sans toi, il n'aurait jamais pu me piéger.
- Tu veux m'expliquer cela plus clairement ?
Sophia baissa les yeux puis la tête et Shana ne put obtenir d'autre commentaire.
- Venez avec moi, je m'appelle Claire, allons nous promener, je vais vous faire visiter vos nouveaux quartiers.
Elles se dirigèrent vers la mer ce qui regonfla le moral de Shana.
- Nous pourrions nous échapper par la mer…
- Je t'arrête tout de suite. Imagine-toi bien que nous n'avons pas attendu ton arrivée pour y penser. Tu vas voir ce que tu vas voir. Lui rétorqua Claire en l'entraînant intentionnellement vers la plage.
Pieds nus sur le sable, une main en visière, Shana embrassa l'horizon. Elle fit un geste à l'encontre de Claire en désignant l'immensité qu'elle croyait salvatrice. Claire répondit à son signe :
- Vois donc un peu, là, plus près vers le bord…
- Eh ! Mais c'est quoi ça ?
- Tu as le choix, va te servir et lis. Tu verras, c'est édifiant !
Un monceau de bouteilles de toutes sortes, bouteilles d'eau, flacons de sirop, boîtes de comprimés etc. flottaient à la surface de l'eau.
- C'est ce qu'on appelle jeter une bouteille à la mer. Ici, nous n'avons pas de bouteille alors nous avons utilisé ce que nous avions dans nos sacs. Ces vagues que tu vois, ne veulent rien dire. C'est un peu comme une piètre contrefaçon, rien ne peut s'éloigner vers le large. Tiens, je vais en prendre une au hasard et nous allons voir ce qu'il y a à l'intérieur.
Claire porta son choix sur une bouteille de sirop pour la toux à portée de sa main. Elle dévissa le bouchon, extirpa un feuillet d'agenda, le déplia et le tendit à Shana. Il était daté de la première semaine de janvier 1902,
- Vas-y, lis tout haut. Je ne l'ai peut-être pas lu celui-la.
Shana s'exécuta avec une légère appréhension sur ce qu'elle allait découvrir.Date inconnue de l'année 1902
Panique à bord ! Le bateau va couler et je vais me noyer dans cette mer d'incompréhensions et d'intolérances. Ô tristesse et désolation, je n'ai pas de bouée ! Il ne me reste que cette bouteille aussi vide et superfétatoire que mon existence. Avec l'énergie du désespoir, pitoyablement j'ai tenté de m'attacher à mes chimères mais sans audace ni conviction. J'ai tendu les bras vers mes rêves mais je n'ai rencontré que néant et inanité. Les indociles se sont dissipés, envolés. Ils n'étaient que mirages, trompe-l'œil, mensonges. Ce soir, au pied de ce mur infranchissable, je me laisse glisser, telle une damnée.
Je sais que personne ne lira ces quelques mots mais, qui peut savoir… Nous sommes retenus prisonniers au Campo Santo à Perpignan, en France, en Europe. Nous ne savons pas comment nous y sommes entrés et encore moins comment en sortir. Mon ange se meurt, il disparaît tout doucement. Qu'allons nous devenir !Marie Anne Joly
- Mon Dieu ! C'est horrible ! Ça crève les yeux, cette femme a été, elle aussi, manipulée par celui qu'elle aimait. C'est inouï qu'elle n'ait mentionné que l'année, 1902 ! Elle doit être morte depuis non ? Murmura Shana avant d'ajouter sur un ton alarmé :
- Nos anges meurent ?
- Je l'apprends en même temps que toi ! Attends, cela me semble impossible !
- Tu as raison, je n'en crois pas un mot. Continue.
- Il est difficile de nous repérer dans le temps. Nous nous situons, très aléatoirement, grâce aux nouveaux arrivants pour les années en cours mais pour le reste… Ici le temps est suspendu. La nuit n'existe pas et le verbe " dormir " est définitivement rayé de notre langage. Nous n'avons jamais sommeil, nous ne faisons rien, le mot " fatigue " ne fait plus parti de notre vocabulaire et nous ne connaissons ni la faim ni la soif. Un jour, cent jours, nous ne voyons pas la différence, rien de tout cela n'existe ici. Notre horloge interne s'est éteinte et cela, vraisemblablement, pour une période indéterminée. En revanche, je peux t'assurer que notre vécu avant cet enfermement est toujours intact dans nos esprits et que c'est ce que nous avons de plus douloureux à supporter. Oh ! J'allais oublier, nous n'enregistrons aucun décès et ne constatons que très rarement des disparitions. Si ça se trouve, cette Marie Anne est parmi nous. Mais comment la retrouver !
- Peut-être en interrogeant les gens très âgés ?
- Laisse tomber ! À quoi cela nous servirait-il ? À nous terrifier un peu plus, c'est tout. De plus, si mon raisonnement suit la logique de la vie sur Damnhell, je crois pouvoir avancer que notre aspect physique ne subit pas les outrages du temps.
- Depuis quand tu es là ?
- Ben à dire vrai, je n'en sais rien. Souviens-toi ! Nous n'avons aucune notion de l'espace-temps. Suis-je ici depuis hier, depuis cent ans, comment le savoir !
Shana ouvrit la bouche et resta coite avant de laisser échapper un profond soupir. Elle allait faire part à Claire de la date précise de son enlèvement mais elle réalisa le flou qui s'était associé autour d'une aussi simple information. Elle consulta sa montre et avec effroi fit le terrible constat que l'heure était également inexistante. Claire acquiesça en lui tendant son poignet dépourvu de montre.
- Voilà un objet bien inutile ici !
Comme Claire l'avait prédit, Shana était incapable de comptabiliser la durée de son emprisonnement. C'est Lou-Anne qui lui révéla qu'elle était séquestrée depuis le 13 juin soit depuis 18 jours. Shana s'empressa de noter cette date en prévision de la future amnésie de sa mère. Au cours de leur premier entretien télépathique, Prudence guida efficacement Shana pour lui permettre de faire la connaissance d'Allissia, Carine et Julie. Elle avait réussi à les réunir toutes les quatre dans le hall et Shana n'eut qu'à héler leurs prénoms pour les reconnaître. Elles décidèrent ainsi de vivre ensemble dans l'appartement de Shana. Ce logement n'avait d'autre usage que celui de leur permettre de s'isoler des autres mais elles s'y rendaient assez peu. C'était surtout un lieu de rendez-vous pour se retrouver plus aisément lorsqu'elles se séparaient. Individuellement, pour accroître leur chance, elles partaient en quête d'un moyen d'évasion.
Shana avait bien transmis le message de Prudence. Docilement, Allissia vocalisa à tue-tête dans le hall. Elle s'imposa une cadence infernale mais sans savoir si sa voix parvenait aux oreilles extérieures. De guère lasse et devant son inaptitude à définir les phases nocturnes, elle abandonna tout espoir et cessa de chanter.
XXVAu Campo Santo, le vendredi 1er août à 3 heures du matin
Des bruits de pas se firent entendre. Silencieux, aux aguets et en apnée, ils purent déterminer la provenance de ces pas lourds et cadencés. Quelqu'un venait vers eux, mais pas de l'intérieur du cloître comme précédemment. En l'espace d'un éclair, ils comprirent qu'il s'agissait, logiquement, de l'un de ces kidnappeurs et qu'il était bien trop tard pour se cacher. Stéphane prit Nataniel par le bras.
- Aller ouste, on fonce, on lui saute dessus. Vite !
Comme un seul homme, ils s'élancèrent tous les quatre vers l'ombre qui venait de faire irruption dans l'espace dégagé. Alarmé, l'homme n'eut néanmoins pas la possibilité de faire demi-tour avec son chargement. Il fut immédiatement ceinturé et immobilisé par Stéphane et Nataniel tandis que Prudence et Ethan prenaient en charge la jeune fille, à demi inerte, qu'il portait dans ses bras. Sans douceur, Nataniel menotta dans le dos l'homme qui n'opposa aucune révolte.
- Vous au moins, nous allons pouvoir vous coffrer, nous avons une bonne raison. Qui est cette jeune fille et où l'emmeniez-vous en pleine nuit ? Que lui avez-vous fait ingurgiter ? S'enquit Stéphane.
Parallèlement à ce début d'interrogatoire, il dévisageait l'homme.
- Nataniel ! Viens par ici ! Qu'en penses-tu, ça te dit quelque chose ?
- Oh ! Mais c'est le portrait craché dessiné par Lou-Anne et Romain.
Il sortit de sa poche intérieure la photocopie, pliée en quatre, du portrait robot de Franck.
- Franck Succube ! Enfin, vous ici ! Grogna Nataniel en réfrénant son incoercible envie de l'écorcher vif.
- Qu'avez-vous fait à Shana ? Où est-elle ? Vous réserviez le même sort à cette jeune fille à moitié inanimée ? Fulmina Prudence tout en s'approchant de lui.
- Non ! Tu oublies ce qui est arrivé à Lou-Anne ? Cria Stéphane en retenant près de lui sa femme.
Franck prit un air étonné.
- Vous parlez de la mère de Shana ? Que s'est-il passé ? En tout cas, moi je n'y suis pour rien.
- Nous le savons, et nous savons également que vous avez des complices. Répondez spécifiquement à ceci : où est Shana et que lui avez-vous fait ? Maugréa férocement Stéphane.
- Shana va très bien, je ne lui ai rien fait et ce n'est pas à elle que j'en voulais. Ni à cette jeune fille d'ailleurs. Au fait, elle s'appelle Sophie. Les malheurs de Sophie… Ricana t-il.
- Alors, puisque tout va bien, allons immédiatement chercher Shana et Lou-Anne.
- Même pas en rêve ! Et puis, qu'est-ce qui vous fait croire que la mère et la fille sont ensemble ? Moi, ça m'étonnerait bigrement voyez-vous ! L'ange de la mère n'a aucun intérêt pour nous alors…
- Vous admettez donc que vous êtes plusieurs ! Et c'est quoi cette histoire ? Soyez plus clair.
- Bof ! Je crois que vous êtes parfaitement au courant, je n'ai rien de plus à vous dire.
Aveuglé par la haine, Nataniel ne put retenir sa soif de représailles. Avec la violence de la foudre, d'un uppercut du droit en pleine face il assomma à demi Franck. Lourdement, l'homme tomba à terre et Stéphane réprima la récidive de Nataniel qui s'apprêtait à bondir sur Franck à pieds joints.
- Là ! Calme ! Tu vas ameuter tout le monde. Il ne perd rien pour attendre.
Péniblement, Franck se remit debout. Les yeux injectés de sang, il darda sur Nataniel un regard empli de haine. Il ouvrit la bouche d'où s'écoula un flot de sang et bafouilla dans un immonde glouglou :
- Regarde-moi bien en face petit ! Tes regrets seront éternels, j'en fais le serment.
Un frisson parcourut l'échine de Nataniel qui, machinalement quêta les mimiques de son ange Gabriel. Celui-ci souriait et semblait placide ce qui eut pour effet de le rassurer pleinement et d'anesthésier ses appréhensions.
Le jour allait poindre et ils ne pouvaient rester ainsi devant le cloître. Il n'aurait pas été de bon goût de se faire remarquer avec un homme menotté et ensanglanté. Ils rentrèrent donc vers leur hôtel en tenant énergiquement un Franck étrangement docile. Prudence et Ethan soutenaient et aidaient à marcher la jeune Sophie qui s'éveillait peu à peu. Du bout des lèvres, elle avait réussi à décliner son identité, ses 17 ans et ajouta que ses parents devaient l'attendre à Marseille.
Ils prirent connaissance du message laissé cette nuit par Romain. Stéphane consulta sa montre.
- Il est déjà cinq heures. S'il a pu embarquer sans délai, Romain ne devrait pas tarder. Nataniel, renseigne-toi sur les horaires et va le chercher. Tu lui expliqueras tout en route. Moi je m'occupe de contacter le commissaire et de soigner notre oiseau comme il se doit.
Sophie avait disparu depuis deux jours et avait vécu la même histoire que Shana, à quelques petites variantes près. Un point commun était néanmoins marquant, toutes deux avaient eu l'intention de partir de leur plein gré. Elles n'avaient pas été enlevées à proprement parler puisqu'elles étaient consentantes.
Franck supporta le même sort que Carla la veille, il fut attaché au radiateur à la différence près que nul n'avait l'intention de dormir. Assise au pied du lit, Prudence triturait le gilet rouge de Lou-Anne en fermant les yeux. Stéphane attendit patiemment son compte-rendu. Comme à l'accoutumée, l'attente fut brève.
- Lou-Anne et Shana sont réunies, elles se sont trouvées. Lou-Anne a fait délibérément toucher du doigt la photo du gilet par Shana. Nous avons donc une preuve irrécusable qu'elle possède ce don on ne peut plus extraordinaire. Elle a également effleuré la photo de la maison mais jusqu'à cette heure et à notre connaissance, rien ne s'est produit. Je lui ai suggéré de nous écrire. Nous avons là un moyen de correspondance qui n'appartient pas au commun des mortels. Autant en profiter non ?
- C'est carrément hallucinant ! Rétorqua Stéphane en fronçant les sourcils.
Prudence connaissait bien ce signe.
- Qu'est-ce qui ne va pas ?
- Où comptes-tu recevoir le courrier ? Si ça fait comme le gilet…
- Mais oui ! Mais c'est bien sûr ! Il se pourrait bien que les messages de l'intérieur atterrissent pile devant, comme le gilet. Si nous voulons éviter un désastre, il faut envoyer quelqu'un là-bas, et vite ! Tu devrais le demander à Ethan et nous pourrions nous relayer toutes les deux ou trois heures. Sans celui-là… Suggéra Prudence en jetant un œil entendu vers Franck. Il est trop dangereux.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Ethan partit sur-le-champ au Campo Santo qui, à cette heure matinale, n'était pas encore ouvert au public. Cette fois, il avait prit soin d'emmener son portable et surtout de l'allumer. Une sonnerie de portable, en pleine journée et même au petit matin, était d'une telle banalité ! Arrivé à proximité du portail, il aperçut trois personnes affairées à ramasser, ce qu'il ne pouvait distinguer à cette distance, des objets ou autres sur le sol. Alerté, il courut vers eux en constatant qu'il s'agissait de bouts de papiers.
- Pardon messieurs dames ! Ces papiers sont à moi. Je les ai perdu hier soir en partant. Ouf ! Je suis bien content de les avoir retrouvé, merci.
Ethan collecta les feuilles tout en laissant échapper un soupir de découragement. Fort heureusement, les trois personnes lui tournèrent le dos et s'en furent vers leur destination initiale. Des papiers ! Comme s'il en pleuvait ! Pourtant il serait mentir de dire qu'ils tombaient du ciel. Ils apparaissaient de façon sibylline sur le sol qui en était jonché. Ethan faisait de son mieux pour tous les ramasser mais sans pouvoir se laisser aller à en lire ne serait-ce qu'un seul. Les poches et les mains pleines, il fit une pause pour appeler Stéphane.
- Je vais me noyer dans toute cette paperasse. Il faut m'envoyer quelqu'un et surtout dire à Prudence qu'elle demande à Shana de cesser un peu cette avalanche de courrier.
Stéphane s'empressa d'appeler le commissaire Boudreau qui, après un échange décisif, promit sa présence et des renforts pour le jour même. Stéphane avait également prié le commissaire de contacter les parents de Sophie.Après avoir reposé le combiné, Jean Paul Boudreau resta pensif. " Ainsi donc, les pressentiments de Nataniel étaient sensés, il avait raison ! Bon, ben, cette fois, moi j'y vais et tout de suite ! Ils vont avoir besoin d'un sérieux coup de main. "
XXVIL'après midi du 1er août
Romain, qui était arrivé en début de matinée, s'était enfermé dans une des chambres avec Prudence. Tranquillement et à l'abri de toutes perturbations, ils allaient lire les messages envoyés par Shana. Romain aperçut un mot de Lou-Anne à son intention. Celui-ci lui disait tout son amour et le priait de garder toute confiance en Stéphane.
Mon cher amour,
Une seconde, une minute, une heure, un jour… Cela ne compte plus pour nous. J'ai oublié le sens même des saisons, de la durée et pourtant je sais que tu me manques, mais depuis combien de temps ? Ce vide que je ressens au fond de moi est bien réel. Serait-ce le signe d'une absence trop lourde à porter ? La confirmation de mon indéfectible amour pour toi ? La défaillance de ma mémoire n'a en rien paralysé ou anesthésié mon cœur. Lui il sait, il pleure. Il pleure si fort que j'en ai mal. Je t'aime tant Romain, je ne te l'ai pas suffisamment dit et ce regret me tenaille au point que je voudrais le hurler pour que tu m'entendes. Je t'attends mon amour, nous t'attendons, viens vite nous chercher.
Je sais maintenant que personne ne nous fera de mal, tout au moins pas physiquement. Ils en veulent aux anges, aux grands et exclusivement à eux. Moi je me suis retrouvée ici par accident, mon ange ne les intéressent pas. Comptent-ils nous garder indéfiniment prisonniers ? Que veulent-ils et pourquoi s'en prennent-ils à tous ces anges ? Autant de questions auxquelles je ne peux, nous ne pouvons apporter de réponse. Sophia est morose, Prudence avait raison, ils sont tous si misérables…
Nous sommes en bordure de mer et un rassemblement spectaculaire de bouteilles flotte à la surface sans pouvoir prendre le large. Avec Shana, nous avons choisi quelques messages glissés dans ces bouteilles. Ceux-ci pourront peut-être aider Stéphane à enquêter et à trouver l'astuce pour nous sortir de là. Je soutiens fermement l'idée que nous serons très vite réunis. J'ai besoin de toi et de notre fille pour continuer à vivre et cette perspective m'aide à veiller sur nous. Par l'intermédiaire de Prudence, Shana me donnera de tes nouvelles et nous, nous continuerons à écrire tant que nous trouverons de quoi le faire.
Si tu ne l'as pas déjà fait, tu devras prévenir Laurent. J'ai tout expliqué à Allissia et elle lui a écrit une lettre que Shana vous transmet.
Je t'aime mon Romain, je t'aime, je t'aime…Romain serra la lettre contre son cœur et se mit à pleurer comme un enfant. Tendrement, Prudence l'enlaça en le berçant.
- Là, Romain, pleure, pleure tout ton saoul, laisse-toi aller. Ça va aller tu verras, tu pourras les serrer toutes les deux dans tes bras bien plus vite que tu ne l'imagines.
Puis elle prit son visage entre ses mains et planta son regard dans le sien.
- Romain, écoute-moi bien. Je te promets qu'il ne leur arrivera rien, tu dois me croire, c'est pour moi une certitude.
- Merci Prudence pour le bien que tu me fais mais peux-tu également me promettre qu'elles vont revenir ?
Prudence baissa les yeux et laissa échapper un profond soupir. Romain comprit et retrouva sur le champ combativité et détermination.
- Moi je peux le promettre ! Dussions-nous ameuter la terre entière, nous les sortirons de là. Clama-t-il haut et fort en faisant serment.La police débarqua en nombre et investit l'hôtel. Deux hommes furent envoyés au cloître pour récupérer d'éventuels messages sans pour autant avoir été informés de leur provenance et du processus de leur apparition. La mission était secrète et les questions prohibées.
Pendant ce temps, à l'hôtel, le commissaire Boudreau se chargeait de l'interrogatoire de Franck. De son côté, Stéphane notait les noms des auteurs de messages trouvés dans les bouteilles. L'un d'eux, celui de Marie Anne Joly, daté de 1902 attira son attention. La lecture de cette lettre lui déclencha une larme et un vif émoi.
- Mon dieu ! Il y a des gens enfermés depuis si longtemps ?Le commissaire ne prit pas la peine de s'étonner de toutes ces extravagances. Le fin mot de l'histoire, il l'aurait, il le savait mais il y avait plus urgent. Il ordonna des recherches nationales pour tous les noms copiés par Stéphane. Que sont devenues toutes ces personnes, ont-elles réintégré leur milieu familial ou sont-elles toujours considérées comme disparues ? Il ne put rien tirer de Franck Succube. Muet comme une tombe, il semblait n'avoir peur de rien. Quant à investir le cloître, Stéphane le persuada de cette absurdité. Pour les nuits à venir, le commissaire organisa un roulement d'hommes en planque avec l'ordre de ramener à l'hôtel toute personne s'approchant du cloître pendant la nuit.
À l'hôtel le samedi 2 août à environ 2 heures du matin
Deux policiers, visiblement terrorisés, encadraient farouchement un homme menotté dans le dos. Stéphane se précipita vers eux en lançant à Prudence :
- Ça y est, ils ont du intercepter un voleur d'anges.
Le commissaire qui l'avait devancé de peu se renseigna.
- Et celui-là, vous le connaissez ?
- Certes non ! Mais combien êtes-vous donc ? Rugit Stéphane.
- Commissaire ! Nous avons eu un sérieux problème, un collègue a disparu. Rapporta l'un des deux policiers d'une voix chevrotante.
- Quoi ! Comment ça ?
- Avant d'interpeller cet olibrius, [dit-il en désignant son prisonnier] Mon collègue et moi avons appréhendé une femme. Elle s'est un peu débattue pour nous échapper mais mon collègue l'a plaquée contre la grille et… Le policier se mit à grommeler, et… et ils se sont… Comme… Comme évaporés tous les deux. Nous avons essayé d'ouvrir le portail mais celui-ci était fermé à clé. Nous avons cherché et appelé sans succès et alors que nous allions vous avertir, nous sommes tombés sur celui-là.
- Comment s'appelait cette femme ? S'enquit Stéphane.
- Comment savoir, elle s'est bagarrée tout de suite !
- Bon, on s'en fiche de son nom, peu importe ! Nous ne pouvons pas garder des prisonniers dans cet hôtel. Vous allez m'embarquer ces deux là sous bonne escorte au commissariat. Il se trouve à deux pas d'ici. Je les préviens sans délai avec pour ordre de ne pas les quitter des yeux. S'ils ont besoin de renfort, j'ai ce qu'il faut. Affirma le commissaire passablement énervé.Un véritable quartier général venait de s'installer à l'hôtel où régnait une effervescence inhabituelle pour le directeur du dit hôtel. Celui-ci se frottait les mains. Il se voyait déjà en haut de l'affiche… Les retombées engendrées par une telle publicité allaient infailliblement lui conférer une certaine notoriété qu'il briguait secrètement depuis quelques années.
Il était à peine 17 heures lorsque les fax commencèrent à affluer. Romain était aux anges, l'espoir était enfin permis. Certaines personnes disparues avaient retrouvé les leurs. Stéphane et Prudence étaient penchés sur le dossier transmis de Marie Anne Joly. Décédée en 1972 à l'âge de 93 ans elle avait effectivement disparu du 15 janvier 1902 au 18 décembre 1904. Frappée d'amnésie par rapport à cette période d'exil, elle ne sut dire ni où elle était allée ni d'où elle venait. D'autres exemples confirmaient les premiers constats : les rescapés étaient tous frappés d'amnésie.
- Le fait est que j'ai vu quelques cas de personnes réapparues après une disparition plus ou moins longue et aucune d'entre elle n'avait été capable de révéler quoi que ce soit sur leur désertion. Exposa Stéphane.
Enfin des visages souriants ! Le sourire lumineux de Romain faisait plaisir à voir. Il prit Prudence dans ses bras et la fit tournoyer.
- Là Romain, reposez-moi voyons, vous allez vous faire mal.
- Mais pas du tout voyons ! Vous êtes légère comme une plume et je viens de retrouver mes 20 ans. Vous vous rendez compte ? Elles vont me revenir, je vais pouvoir les serrer dans mes bras et les embrasser, les embrasser encore et encore…
Tous riaient aux éclats sauf Nataniel. Il semblait songeur ce qui excita la curiosité de Stéphane.
- Que se passe t-il Nataniel ?
- Tout ça c'est bien joli, mais comment on va les sortir de là ?
Une idée germait dans son esprit mais il ne voulait rien en dire. Il partit s'isoler dans sa chambre et se mit à écrire.Au Campo Santo la nuit du samedi au dimanche 3 août
Dès la nuit tombée, des policiers reprirent leur faction près du cloître. Nataniel se joignit à eux sans rien dire à personne. Dans l'agitation qui régnait à l'hôtel, sa défection passa inaperçue. Il était tout au plus 1 heure du matin quand des pas résonnèrent. Un homme arrivait par le même chemin que les précédents et fut immédiatement encadré par deux policiers. Nataniel se précipita vers eux.
- Laissez-le moi. J'ai à lui parler.
Les deux hommes s'effacèrent, c'était un ordre. Nataniel poussa l'homme vers le portail.
- Non ! Inspecteur ! Le commissaire a proscrit toute approche de la grille à moins de trois mètres. Vous savez pourquoi !
- Laissez-moi faire, je sais très exactement ce que je fais, éloignez-vous de nous.
Tout en marchant vers l'entrée, Nataniel passa une menotte au poignet de l'homme et referma l'autre menotte sur son propre poignet.
- Ainsi vous ne pourrez pas vous échapper. Lui dit-il pour étouffer sa méfiance.
Ce fut une réussite totale pour Nataniel, son plan avait marché à merveille. Les deux hommes disparurent devant le portail au nez et à la barbe des deux policiers.
XXVIIDamnhell
Nataniel eut la même vision apocalyptique que Lou-Anne à son arrivée. Il faisait sombre dans cet endroit et des ombres circulaient indolemment. Alors qu'une des menottes pendouillait lamentablement, il détacha celle qui enserrait son poignet et s'approcha d'une jeune femme qui visiblement allait l'aborder.
- Vous pouvez me dire où nous sommes ici ?
- Ici ? C'est l'enfer… ou le paradis ! C'est comme on veut. Vous vous y ferez, vous verrez. Moi c'est Mélanie, et vous ?
Il lui serra cordialement la main en se présentant puis en vint au fait :
- Je cherche Lou-Anne et Shana Bergeron. Vous les connaissez ?
- Non, je ne les connais pas mais si elles sont ici et que vous voulez les voir, vous avez tout intérêt à rester là. Nous venons tous très fréquemment dans cette salle pour rencontrer les nouveaux arrivants. Je peux vous aider si vous voulez, comment sont elles ?
Nataniel fit une description sommaire. Il lui suffisait de savoir qu'elles étaient brunes aux yeux bleus.
- Venez avec moi, nous les distinguerons plus aisément au grand jour.
Nataniel n'en croyait pas ses yeux. La tentation d'aller vers la mer qu'il voyait non loin de là était grande, ne serait-ce que pour voir ces fameuses bouteilles flottantes, mais en s'éloignant il risquait de ne pas rencontrer Shana et sa mère. Il avait hâte de les voir. En souriant béatement, il imagina leur stupéfaction et cette idée lui procura une profonde satisfaction.
XXVIIIPerpignan, le dimanche 3 août
Ce ne fut qu'au petit matin que Stéphane réalisa qu'il n'avait pas vu Nataniel depuis plusieurs heures. Ethan émit l'idée qu'il était peut-être allé se coucher.
- Il tenait à peine debout. Après toutes ses heures de veille il a du s'écrouler sur son lit.
Prudence réagit immédiatement.
- Nataniel est parti ! Il est parti rejoindre Lou-Anne et Shana. Vite, va voir.
- Quoi ! S'inquiéta Stéphane. Je vais voir tout de suite.
Il toqua vainement à la porte. Il la fit ouvrir et comprit que Prudence avait peut-être raison. Bien en évidence sur le lit, une lettre était posée : Pour Stéphane. Fébrilement il se saisit du billet et entreprit la lecture à voix haute pour Prudence et Ethan qui s'était joint à eux.À tous,
Je crois avoir eu l'idée la plus géniale qui soit. Pardon de ne pas vous avoir mis au courant de mes intentions mais je suis persuadé qu'aucun d'entre vous ne m'aurait laissé toute latitude. J'assume mon choix et ses conséquences. J'ai l'intention de me faire enlever par un de ces voleurs d'anges mais je pars armé… de menottes. Je vais m'enchaîner à lui et le libérer après avoir franchi notre fameux portail. Dès que j'aurais mis la main sur Lou-Anne et Shana nous reviendrons tous les trois par le même chemin. Il nous suffira d'attendre qu'un voleur d'anges amène un prisonnier et nous le menotterons pour revenir. Voilà, telle était mon idée. J'espère réussir et je n'ai aucune raison de m'alarmer. Gabriel, a approuvé mon dessein. Je suis donc serein mais, quoiqu'il arrive, je ferais tout pour les ramener vivantes.
NatanielTous trois restèrent silencieux tant ils étaient soufflés. Prudence fut la première à prendre la parole.
- C'est tout à fait remarquable ! Ce garçon a été capable d'abnégation et du sacrifice de sa propre personne pour sauver son prochain. Il a raison, c'était la meilleure idée qui soit.
À peine avait-elle achevé sa phrase que les deux policiers qui avaient assisté à l'enlèvement de Nataniel arrivèrent catastrophés et penauds. Le commissaire Boudreau était furieux.
- Et c'est seulement maintenant que vous venez au rapport ?
- Pardon monsieur le commissaire mais l'inspecteur Miridjan semblait si optimiste que nous l'avons attendu jusqu'au bout du temps qui nous était imparti.
Stéphane qui avait entendu les cris du commissaire se précipita. Compte rendu lui fut fait puis Stéphane lui tendit la lettre.
- Calmez vous commissaire, tenez lisez. Vous allez vite comprendre.
À tâtons et tout en lisant, le commissaire Boudreau attrapa un siège pour s'y asseoir. Le rouge de colère qu'arborait son visage disparut pour faire place à une réflexion admirative :
- Ce garçon a fait ça ?
- Je crois que nous l'avons tous sous-estimé. Moi le premier d'ailleurs. Je le percevais un peu comme un gamin et…
- Je vous arrête tout de suite mon cher ami ! Si Nataniel a été promu inspecteur, ce n'est pas par hasard. Je peux cependant vous accorder qu'il n'avait pas encore eu le loisir de mettre en pratique son nouveau statut d'inspecteur. Aujourd'hui c'est chose faite. Ne saviez-vous pas qu'il faut se méfier de l'eau qui dort ? D'une modestie à toute épreuve et loin d'être un fanfaron, il a bien berné son monde. Merde alors ! Je suis sacrément fier de lui !
- Nous sommes tous d'accord avec vous, nous pouvons saluer son courage. S'exclama Stéphane.
Le commissaire réfléchit en se grattant le sommet du crâne puis s'adressa à ses hommes et à Stéphane.
- Nous allons lui donner 24 heures ou plutôt deux nuits pour être plus exact. S'il ne réapparaît pas d'ici là, nous aviserons. Que suggérez vous Stéphane ?
- Je pense que nous devrions aller traîner du côté du cloître dans la journée. Après tout, nous ne sommes pas certains que ces singuliers personnages ne sévissent que la nuit.
- Je ne vous le fais pas dire ! Allez ouste ! Branle-bas de combat là dedans ! L'un de vous se charge de trouver deux camionnettes et pour le reste, tout le monde à pied et en civil. Il est 7 heures, dans une heure je veux tout le monde là-bas. Dans l'une des deux voitures, je garde avec moi, Prudence, Stéphane, Romain, Ethan et vous. Ordonna le commissaire en désignant l'un de ses hommes.
Puis il fit un signe à Stéphane et lui dit en aparté :
- Vous êtes trois à pouvoir identifier cette fameuse Carla qui vous a échappé en enlevant madame Bergeron. Vous comprenez ce que je veux dire ? C'est bien la seule personne que nous pourrons nous permettre d'appréhender sans aucun doute.
Sur le départ, Jean Paul Boudreau resta pensif : " Il va falloir que je me fasse expliquer ces histoires d'anges. Franchement, ça dépasse l'entendement ! "La descente de police au Campo Santo fut d'une telle pondération qu'elle passa totalement inaperçue. Les camionnettes, mêlées aux autres voitures de touristes ne pouvaient éveiller le moindre soupçon. Prudence et Stéphane jouaient les amoureux, sans trop avoir à se forcer, tout en surveillant attentivement et sans paraître toutes les allées et venues. Ethan singeait admirablement bien le touriste ainsi que Romain, dûment surveillé par l'un des hommes assigné par le commissaire Boudreau.
- Votre tâche à vous consiste à veiller sur monsieur Bergeron. N'oubliez pas que parmi les victimes se trouvent sa femme et sa fille et je ne voudrais pas qu'il fasse une bourde et mette sa vie en péril. Vous serez spécialement responsable de lui. Suis-je bien clair ?
Le commissaire Boudreau installé sur le siège passager d'une voiture, dirigeait, tel un chef d'orchestre, tout son petit monde nanti d'oreillettes du dernier cri. Son inquiétude allait crescendo. Les visiteurs étaient nombreux et la phobie de la bavure était omniprésente.
Vers midi, à tour de rôle, ils allèrent rejoindre le commissaire pour déjeuner ou plutôt avaler un petit encas. Aux environs de 15 heures, tous étaient littéralement épuisés par cette attention permanente et soutenue dont ils durent faire preuve. La relève fut appelée pour octroyer quelques heures de sommeil aux vigiles. Carla ne pourrait donc plus être identifiée mais le commissaire se défia de sa venue en plein jour. Il fallait assurer la nuit en toute priorité.
XIXDamnhell
Aussi tenté qu'il fut de parcourir cette ville énigmatique, Nataniel n'osa pas bouger de son poste de contrôle. Il savait pertinemment qu'en restant sur place il multipliait ses chances de retrouver Lou-Anne et Shana. Avec Mélanie, ils se concentraient sur toutes les femmes brunes qui se dirigeaient vers le sas. Sa mémoire commençait à lui faire défaut mais en bon soldat, il avait tout noté sur son calepin. Ainsi, même s'il n'avait plus souvenance de son arrivée ni comment elle était intervenue, il lui suffisait de lire ses annotations. Tout y était marqué : l'astuce qu'il allait employer pour se faire enlever, l'utilité des quatre paires de menottes et comment il allait devoir procéder pour s'échapper. Il était plongé dans sa lecture lorsque :
- Nataniel !
Lou-Anne accourait vers lui suivie de Shana qu'il reconnut immédiatement. Pendue à son cou, Lou-Anne l'embrassait et pleurait tout à la fois.
- Nataniel ! Comment as-tu fais pour venir ici ? Tu es venu nous chercher ?
Ému, Nataniel n'avait d'yeux que pour Shana.
- Oh ! Pardon ! C'est vrai que vous ne vous connaissez pas. Mais je vois que les présentations sont superflues… Hou hou ! Je suis là ! S'écria t-elle en riant et claquant des doigts pour les faire réagir.
Nataniel se mit à rougir comme un gamin pris en faute. Il quitta à regret les yeux bleus de Shana dont les joues commençaient à rosir. Il narra dans le détail ce pourquoi il était là et le plan qu'il avait échafaudé. Assez fier de lui, il leur tendit son calepin.
- Nous n'allons pas pouvoir partir tous ensemble mais rassurez-vous, regardez…
Il extirpa de ses poches quatre jeux de menottes. Il n'avait pas oublié son collègue qui s'était fait enlevé quelques heures avant lui.
- La dernière personne arrivée ici avant vous était un homme. C'est peut-être lui ! Expliqua Shana avant d'ajouter :
- Mais il n'y a pas que nous ! Il y a Allissia, Carine et Julie ! Et tous les autres ? Et les enfants ?
- Il m'aurait fallut un chargement de menottes ! C'est irréaliste ! En outre, je ne suis pas certain du déroulement de mon plan. Shana, vous serez la première à partir, ensuite ce sera Lou-Anne et après, nous verrons. Avant tout, je voudrais que l'on retrouve ce pauvre garçon. Il s'appelle Pierre et il est blond.
Mélanie, la jeune femme qui avait accueilli Nataniel à son arrivée, entendit leur conciliabule. Elle s'approcha d'eux.
- J'espère que vous allez m'emmener.
- Rassurez-vous, il est hors de question que je vous abandonne ici. Promit-il.
Pierre fut rondement retrouvé et ils mirent sur pied leur plan d'action. Chacun apprit à manier les menottes pour acquérir un maximum de dextérité. Mélanie fut rapidement rassurée, Nataniel comptait l'emmener avec lui en s'attachant à elle avec leurs ceintures. Cela semblait un peu scabreux mais néanmoins pas impossible. À dater d'aujourd'hui, il était primordial de rester dans le sas et de bien surveiller les arrivées.
- Shana ! Vous avez bien compris ? Nous lui sautons dessus pour faire diversion et vous en profitez pour lui passer une menotte.
- Oui, mais et les enfants ? Et mes trois amies ?
- Nous verrons cela plus tard, ne vous faites pas de souci pour eux.
Du souci ? Nataniel en débordait. Comment pourrait-il ramener tout le monde !
- Encore une question s'il vous plaît ! Comment va votre ange ?
- Gabriel va très bien, il vous sourit. Et Sophia ?
- C'est ce que je trouve de prodigieux et d'inespéré, elle n'est plus chagrine et je la vois plus nettement. Cette transformation serait-elle due à votre arrivée ? Son apparence devenait de plus en plus floue, j'étais très inquiète pour elle. Savez-vous qu'ici les anges meurent ?
- Mon Dieu ! Mais c'est monstrueux ! Raison de plus pour filer d'ici. Je tiens à Gabriel de tout mon cœur, il prend soin de moi et je me dois d'en faire tout autant pour lui.
XXXAu Campo Santo la nuit du dimanche au lundi 4 août
Dix hommes en planque, pas un de moins ! Sur ordre du commissaire Boudreau, Prudence fut retenue à l'hôtel sous bonne garde. Sa présence n'aurait fait qu'entraver la bonne marche de cette nuit.
Les instructions étaient de rester observateur et de ne surtout pas intervenir si une quelconque personne s'approchait de la grille. Que ce soit un double de Franck Succube ou un autre, ils représentaient la liberté pour Nataniel et les autres.
Après plus d'une heure d'attente, des bruits de pas résonnèrent et des claquements de talons révélèrent qu'il y avait au moins une femme. Un couple, enlacé, se dirigeait vers le portail. La femme sembla lanterner puis murmura à son compagnon :
- Mais où va t-on ? Tu vois bien que c'est fermé…
L'homme la fit taire en l'embrassant à pleine bouche puis :
- Viens, on va voir jusqu'au portail.
- Non, je préfère rentrer, j'ai changé d'avis. Je trouve tout cela finalement assez glauque. Je rentre chez-moi. Braillait-elle en se débattant.
- Bien ma belle ! Je n'en attendais pas moins de toi.
Il l'a maintint solidement par le bras.
- Attends un peu ! Je parie que ton ange vient de refaire son apparition.
Interdite, la jeune femme resta coite puis elle s'insurgea :
- Qu'est-ce que ça peut te faire ? Mais tu as raison, oui il m'avait bien dit de rompre avec toi. Alors c'est fait ! Toi et moi, c'est fini.
- Que tu dis ! Par ici ma belle et hop !
Il la souleva par la taille et en riant aux éclats il se dirigea vers la grille. Le commissaire, qui avait ajusté ses jumelles, déduisit : " Enfin, je vais voir le magicien en plein exercice. L'imbécile, s'il savait que je vais enfin tout savoir ! " Rien, il ne vit rien ! Face à la grille, le couple lui tournait le dos et aussi aisément qu'un jet de vapeur, il disparut. Ahuri, il eut néanmoins le réflexe d'interdire le moindre mouvement à ses hommes.
- Voyez ce que je vous avais dis ? Nous ne pouvons les voir que de dos, il faudrait installer une caméra à l'intérieur sinon, comment savoir ! Suggéra Stéphane.
À peine avait-il fini sa phrase que trois personnes apparurent subitement à l'endroit même où le couple venait de disparaître. Le commissaire Boudreau avait bien briefé ses hommes. Quatre hommes, les plus proches, se ruèrent sur les trois personnages et les projetèrent violemment au sol au plus loin de la grille. Avant de tenter de reconnaître qui que se soit, toute la police présente déboula sur eux sans faire de détail. Plaqués et maintenus aucun ne pouvait bouger lorsque Romain se mit à crier :
- Lou-Anne ! Shana ! Mes Amours ! Enfin vous êtes là.
Après s'être assuré que les petits bobos causés par le plaquage au sol étaient sans gravité, le commissaire fit menotter le kidnappeur. Celui-ci partit rejoindre les deux autres au commissariat. Lou-Anne et Shana semblaient sévèrement sonnées et, à toutes les questions posées, elles furent incapables de répondre. Elles ne savaient pas d'où elles venaient, combien de temps elles s'étaient absentées et quel jour nous étions. Elles juraient n'avoir pas vu Nataniel et Shana certifiait ne pas connaître d'Allissia, pas plus que de Carine ou de Julie qu'elle supposait ne pas avoir rencontré. Atterré, Stéphane n'en croyait pas ses oreilles. Il fut chargé de ramener la petite famille Bergeron à l'hôtel.
Lou-Anne était agitée, ses mains tremblaient et parler lui semblait au-dessus de ses forces. Romain la serra fort contre lui pour l'inciter à se reposer sur lui et la tranquilliser. Les efforts qu'elle déployait pour donner une forme, ne serait-ce qu'un vague schéma, sur les dernières heures écoulées, l'épuisaient littéralement. Un maquis impénétrable séparait sa dernière vision de son enlèvement par Carla, à son placage au sol par les hommes du commissaire Boudreau. Un trou noir subsistait et perdurait quoiqu'elle fasse. Stéphane l'encourageait avec insistance et Prudence le fit taire.
- Ne te donnes pas cette peine mon chéri, souviens-toi, tous les disparus qui ont été retrouvés avaient fait un blocage sur la période de leur éventuelle réclusion.
Pour Shana, il en était de même. Secouée par les sanglots et la voix chevrotante elle prétendait ne pas savoir ce qui la désespérait autant. Prudence la prit dans ses bras.
- Ne pleure pas ma chérie, l'essentiel n'est-il pas que tu sois revenue auprès de tes parents ?
Shana opina de la tête. Comment traduire son inaptitude à mettre des mots sur ce qu'elle ressentait ! Un vide en elle, qu'elle ne pouvait identifier, un peu comme si elle avait oublié quelque chose, un fait ou une réalité qui, elle le pressentait, allait cruellement lui manquer. Stéphane et Prudence sortirent de la chambre pour les laisser se reposer. Celle-ci fit une déduction qui les préoccupa gravement. " Shana délivrée, il n'y avait plus de possibilité de correspondance avec les autres. " Alarmés, ils repartirent vers le cloître dans l'espoir d'y revoir Nataniel. Son inquiétude grandissante, Prudence écarta volontairement les directives du commissaire, passa outre et s'en fut vers les lieux du drame.
Après avoir manifesté sa déception devant la désobéissance de Prudence, le commissaire Boudreau leur fit part immédiatement des nouveaux évènements.
- Une femme est venue, elle était seule et n'est restée qu'une demi-heure à l'intérieur. Nous étions prêts pour la recevoir à son retour que j'imaginais avec Nataniel et Pierre. Elle a réussi à nous échapper en se jetant à l'intérieur avec l'un de mes hommes. Depuis, plus rien et cela fait deux heures ! Maintenant que le jour se lève, nous allons devoir nous replier.
Rendus au quartier général, ils firent le déplaisant constat que toute la presse avait assiégé l'hôtel. Sûr de lui, le commissaire Boudreau accusa le directeur. Celui-ci avait fait fi de ses recommandations pour servir sa publicité. Séance tenante, le commissaire oeuvra habilement pour les renvoyer vers d'autres espérances. La première question qui lui fut posée, par l'un des journalistes, ne le perturba aucunement, il s'y était préparé dès qu'il les avait aperçu.
- Pourquoi avoir installé votre QG dans cet hôtel alors que le commissariat se trouve à quelques pas d'ici ?
Fort heureusement, le directeur de l'hôtel avait soigneusement été tenu à l'écart de l'affaire. Les journalistes s'étaient donc présentés en flairant " le bon papier " mais sans avoir le moindre petit indice sur cette enquête.
- Vous avez été induits en erreur. Il n'y a pas plus de Q.G. ici que d'enquête. Mes hommes sont ici en formation et rien de plus.
- Pourtant vous avez arrêté deux hommes n'est-ce pas ? Ils ne savaient pas qu'un troisième larron venait d'être arrêté.
- Simplement la fatalité. La preuve, nous ne les détenons pas ici. Ils ont immédiatement été transférés et placés en garde à vue au commissariat. Croyez bien que votre présence ici est assurément infondée. Vous vous êtes sottement fait piéger par le directeur de cet hôtel qui, en mal de publicité, à subodoré une parfaite recette (les dindons farcis) pour arriver à ses fins.
Chacun riait sottement pour la blague à deux sous, puis il y eut quelques deux ou trois points à éclaircir, tel que : pour quelle durée ? Pourquoi ? Etc. Et tout rentra dans l'ordre. Dépitée, la presse plia bagage et le calme s'installa.
Jean Paul Boudreau se tourmentait pour ses trois hommes retenus prisonniers. Il était intolérable et immérité que Nataniel ne puisse se libérer et qu'il doive payer de sa personne sa folle bravoure. L'inquiétude de Stéphane et Prudence amplifiait la sienne. Quant à Ethan, en proie à une colère qu'il parvenait à peine à maîtriser, fulminait après Carla et tournait en rond. Soudain, Prudence eut une lueur d'espoir dont elle leur fit part sans délai.
- Nataniel nous avait confirmé l'accord et la sérénité de Gabriel son ange. S'il y avait eu danger, je pense que Gabriel se serait manifesté d'une autre manière non ?
- Mais oui ! Vous avez raison ma petite Prudence, Nataniel va revenir. Répliqua le commissaire à demi rassuré.
Déjà, dans sa tête, il concoctait le même plan initialement prévu par Nataniel. Cette nuit, seul avec Stéphane, il tenterait de se faire enlever. Ethan fut de mèche avec eux. Il était vital que deux hommes au moins soient présents pour les accueillir dès leur réapparition.
C'est ainsi que, dans la nuit du 5 août, le commissaire Jean Paul Boudreau, entièrement consentant, fut enlevé. Anxieux, les deux hommes l'attendirent mais les heures passaient… Au petit matin de ce même jour, un petit bout de papier voletant au-dessus d'eux se posa, telle une feuille morte, aux pieds de Stéphane. Plus pour occuper son temps que par indiscrétion, il le ramassa et les quelques mots qu'il put y lire le glacèrent et le firent vaciller. Tétanisé, transi, il devint blanc comme un linge. Troublé, Ethan lui arracha le feuillet et lut :
" Vous ne pensiez tout de même pas que le coup des menottes allait encore marcher ? "
XXXIÀ l'hôtel, le mardi 5 août
La consternation était à son comble. Comment faire pour récupérer le commissaire et ses hommes ! Les sollicitations de Prudence obligeaient Shana à fouetter ses méninges. Elle y mit tant d'ardeur qu'au bout du compte elle s'en trouva encore plus brisée. Elle ne put cependant pas réussir à extirper le moindre fragment de souvenir sur ses deux mois frappés de béance.
- Allez Shana, force un peu, pourquoi toi et Sophia vous me montriez vos yeux à grand renfort de gestes ? Ta maman avait cru que tu désignais les yeux de la figurine du portail.
- Excuse-moi Prudence. C'est impossible, tout cela ne m'évoque strictement rien. Peut-être voulais-je tout simplement vous conseiller d'observer par quel stratagème ils arrivaient à entrer et à sortir.
De son côté, fulminant et pestant, Stéphane arpentait la pièce de long en large. Comment allait-il déclarer la disparition du commissaire, de Nataniel et de deux de leurs hommes ? La journée s'annonçait plutôt difficile. Un coup de fil du commissariat le plongea un peu plus dans l'embarras.
- Allo ! Ici le commissaire Devos. Passez-moi le commissaire Boudreau.
- Je regrette monsieur le commissaire, il n'est pas là.
- Ah ! Bon alors dites-lui de me rappeler, c'est urgent.
- Je crains fort que cela ne soit pas possible, il est absent. De quoi s'agit-il ? Je suis l'inspecteur Stéphane Carrio. Vous pouvez m'en parler ?
- Ah c'est vous ! Nous avons un gros pépin. Vos trois prisonniers se sont échappés ce matin. Je vous attends tous les deux tout de suite.
Un avis de recherche fut lancé : Trois hommes en garde à vue au commissariat de Perpignan se sont fait la belle. Ils se sont ensuite rendus à l'hôtel où résidaient le commissaire Jean Paul Boudreau et l'inspecteur Nataniel Miridjan, les ont enlevé avec deux de leurs hommes puis ont disparu avec leurs otages…
Photos et signalements furent diffusés le jour même. Stéphane tenta de se déculpabiliser pour ce gros mensonge en se persuadant que le commissaire Boudreau aurait approuvé. Cette mystification était plausible et le commissaire Devos goba cette duperie sans broncher. Stéphane renvoya tous les hommes à Fontainebleau. Les enlèvements avaient eu lieu à Perpignan, c'était donc au Commissaire Devos de mener l'enquête. Il renvoya également les Bergeron qui avaient bien mérité de savourer tranquillement leurs retrouvailles. Ils n'étaient plus que trois avec Ethan qui s'était gentiment dévoué pour rester avec eux pour quelques jours. Sa rancune envers Carla et le mal qu'elle et ses acolytes avaient fait autour d'eux, lui donnait une âme de guerrier. De son côté, Prudence essayait inlassablement de rentrer en contact avec Nataniel. Une semaine plus tard, devant l'évidence de cet échec, chacun allait renouer avec ses activités premières. Le commissaire Devos persistait dans ses recherches mais si lui n'en savait rien, Stéphane savait que ses fouilles seraient illusoires et pour cause ! Pour le coup, le directeur de l'hôtel eut droit à sa publicité tant convoitée, " l'enlèvement " s'était déroulé chez-lui !
XXXIIFontainebleau, mars 2004
Romain eut à souffrir des résonances morales que lui infligèrent les évènements de l'an passé. Le traumatisme ressenti par le rapt de sa fille était impitoyablement présent dans son esprit. Les absences ou le moindre retard de Shana lui étaient devenus insupportables. Lou-Anne l'entendait gémir la nuit alors, avec une infinie tendresse, elle lui caressait le front comme pour chasser les cauchemars qui désormais peuplaient ses nuits. Sur le même air qu'elle chantonnait à Shana lorsqu'elle voulait l'apaiser, elle lui fredonnait ces quelques mots qu'elle avait alignés pour lui.
Mes peines et mes joies mêlées, je t'attendais
Et un souffle d'automne vers moi t'a guidé.
Force du désir, de tes rêves je suis née
Le dépliant de notre vie est ainsi fait.
Notre chemin faisant,
Sans faillir, sans effort.
De concert, en accords
À l'infini présent.
Lumière de l'au-delà, subtile et perçante,
Par corps entremêlés et voix caressante
Femme tu m'as faite et Shana tu m'as donné.
Souffrance est la distance, foi notre bouclier
Notre chemin faisant,
Sans faillir, sans effort
À la vie, à la mort,
À l'infini présent.
Si nous l'avons longtemps rêvé et espéré,
C'est de notre amour que tel un fruit elle est née.
Hier, aujourd'hui, demain, rien n'ébranlera,
Passé, présent, avenir, rien ne changera…Romain s'éveillait alors en se blottissant dans ses bras, lâchait un profond soupir de soulagement et béatement se rendormait.
Lou-Anne, quant à elle, piochait sans répit dans sa mémoire tronquée sans pouvoir en extraire ne serait-ce que quelques lambeaux de déjà vu ou vécu. Le sacrifice de Nataniel et du commissaire Boudreau pour ses hommes la tourmentait et l'obsédait sans trêve.
Le fil entre les Carrio et les Bergeron était loin d'être rompu. Ils se voyaient régulièrement par amitié mais aussi pour rendre compte de leurs investigations respectives. Aucune solution pour la libération des prisonniers n'était envisageable. Prudence avait néanmoins réussi à entrer en contact avec Nataniel. Celui-ci s'était empressé de la rassurer : Gabriel allait très bien et semblait confiant. Assurément, ce point était substantiel, l'espoir était permis.
La nouvelle de la réapparition de Shana ébranla la confiance de Laurent Belfon. L'espoir de retrouver sa femme Allissia s'était envolé avec autant de force que sa foi aux allégations de Romain. Son déchirement exposait Romain à un fort sentiment de culpabilité. En aucun cas il ne pouvait atténuer cette affliction en lui révélant la vérité. Prudence et Stéphane s'y étaient énergiquement opposés, les agissements de Laurent étaient trop imprévisibles. Romain se vit donc contraint de remettre la lettre d'Allissia entre les mains de Prudence dans la perspective de meilleures nouvelles.
Malgré les photos de Nataniel soumises à l'appréciation de Shana, celle-ci affirmait ne pas le connaître même si un étrange sentiment ou pressentiment la taquinait depuis sa libération. Inquiète de cette nouvelle sensation elle se confia sans restriction à sa mère.
- Ma petite maman ! Tu vas peut-être penser que je suis folle ou inconsciente mais je suis persuadée que Nataniel sera l'homme de ma vie. Je sais que cela peut te paraître saugrenu mais, même si je ne le connais pas, je sais que nous allons nous aimer très fort et qu'il sera intimement lié à mon destin. Tu peux croire ce que je suis en train de te dire ?
- Incontestablement mon trésor ! Tu tiens ça de ton père ! Lui il savait qu'il allait me rencontrer et il avait même prévu ta naissance.
- Je sais maman, vous me l'avez raconté des dizaines de fois et j'en suis suffisamment friande pour ne pas m'en lasser. C'est pourquoi je me demande si je ne me suis pas un peu conditionnée par votre histoire et que…
- Surtout pas, ce que tu ressens est réel et pour moi, cela veut dire que Nataniel réussira à sortir de ce pétrin pour te rejoindre car, lui aussi, il sait que tu seras l'amour de sa vie. Une chose m'échappe pourtant, Sophia était maussade et son image tendait à disparaître alors que c'est tout le contraire pour Gabriel. Prudence est elle-même incapable de donner une explication à ce fait pour le moins inattendu. Sophia s'obstine dans son mutisme ?
- Oui et non, elle ne me répond que par des sourires.Depuis quelques mois et afin de pouvoir se rendre à Perpignan le plus souvent possible, Shana était devenue très économe. Face à cet engouement, Romain accepta de bonne grâce mais à la ferme condition de l'accompagner. Lou-Anne ne put s'y opposer. C'est donc avec toutes les recommandations de rigueur distillées par Lou-Anne que le père et la fille déambulaient, au moins une fois tous les deux mois, aux abords du Campo Santo. Jusqu'à ce jour de mars 2004. Bien souvent, en rêvant, Shana caressait la photo de Nataniel nourrissant l'espoir qu'il apparaîtrait devant elle. Elle avait eu confirmation qu'il lui suffisait d'effleurer une photo pour obtenir ce qu'elle voulait mais à l'évidence, dans le cas de Nataniel c'était un fiasco. Ce jour là, alors qu'ils faisaient route vers le sud de la France, Shana eut une nouvelle inspiration.
- Papa ! J'ai une idée ! Je vais passer mes doigts sur la photo de Nataniel lorsque nous serons devant le cloître. Étant donné que c'est là qu'il a disparu…
Romain approuva.
- Bonne idée ! J'ai bien envie de parier que l'astuce était là ! C'est bizarre, je ressens comme des ondes ultra positives !
Regonflée à bloc, Shana s'enflammait.
XXXIIIParis le mercredi 10 mars
Il était à peine 6 heures du matin lorsque la sonnerie du téléphone réveilla brutalement le foyer des Carrio. Grimaçant, Stéphane allongea un bras pour atteindre le combiné. Prudence le bouscula légèrement en se penchant au-dessus de lui.
- Non chéri, laisse ! Je crois que c'est pour moi.
Cette petite phrase eut l'effet magique de tirer radicalement Stéphane de son sommeil. Il enclencha la touche du haut-parleur.
- Allo ! Prudence ? Bonjour, c'est Ethan. Je m'en veux de vous tirer du sommeil si tôt mais je crois que c'est important. Réalité vient de me réveiller. Elle me demande de partir séance tenante à Perpignan.
- Vous savez pourquoi ?
- Non mais, tenez-vous bien, je dois me rendre à la cathédrale Saint Jean. Elle ne me dit rien d'autre. Croyez-vous que cela ait un rapport avec Nataniel et les autres ?
Stéphane se saisit du combiné.
- Ethan ! Je vous interdis de vous y rendre seul. Je viens avec vous.
Stéphane était déjà debout.
- Ne t'inquiète pas chérie, tout ira bien. Je préviens les collègues que je suis sur une piste. Toi tu appelles Shana et Romain qui sont déjà sur place.Perpignan, ce même mercredi
À 14 heures, quatre personnes, figées à l'intérieur de la cathédrale, attendaient, épiaient, traquaient le moindre mouvement. Que cherchaient-ils ? Si seulement ils le savaient… Et pourquoi envoyer Ethan ? Celui-ci semblait nerveux.
- C'est bien la première fois que j'ai autant de difficultés à déchiffrer Réalité. On dirait qu'elle veut que nous sortions… Oui ! C'est ça ! Venez vite, allons dehors. Moi je vais suivre Réalité et vous… Ben, vous me suivez.
Ethan fit une halte devant la fontaine près du porche de la cathédrale. Puis, à pas lents, il se dirigea et s'arrêta devant le petit immeuble formant l'angle de la place Gambetta et de la rue de l'Horloge.
- Bon ! Alors, je crois qu'elle veut que nous restions là ! Attendons et ouvrons grand nos yeux.
Deux grandes heures d'attente, pas une minute de moins ! La tension vigilante de chacun n'avait pas fléchie durant ce grand laps de temps. S'ils ne savaient pas ce qu'ils attendaient, ils avaient néanmoins la certitude qu'un événement capital allait se produire. Aux dires d'Ethan, Réalité ne s'était pas départie de cet air serein qui rassurait agréablement la petite compagnie.
Une silhouette, parmi d'autres promeneurs, déboucha de la rue de l'Horloge et passa devant le groupe sans le voir. Le premier réflexe d'Ethan fut de se précipiter sur… Carla qu'il reconnut instantanément. Puis, écartant les deux bras en signe de barrière, il murmura :
- Il faut la suivre.
Ce fut un jeu d'enfant que de la pister. Au milieu de tous ces passants et voitures garées ou en circulation, ils ne pouvaient que passer inaperçus. Comme elle, Ils empruntèrent la rue des Abreuvoirs. Les numéros de la rue allaient en croissant. Elle stoppa et pénétra au numéro sept.
- Peut-on supposer qu'elle rentre chez-elle ? Hasarda Ethan.
La quiétude de Réalité était toujours de mise. Stéphane échafaudait déjà moult plans mais aucun d'entre eux ne l'autorisait à exhiber une assurance de réussite. Romain en profita pour soumettre à Shana que son projet, élaboré pendant le voyage, pouvait tout aussi bien être exécuté ici même.
- Shana ! Sors la photo de Nataniel. Fais ce que tu dois et attendons.
L'effet escompté apparut sous les traits de Carla qui, telle une furie, sortit de l'immeuble. En entendant le bruit des talons sur le carrelage, ils firent un demi-tour sur place et tournèrent le dos à la porte qui allait s'ouvrir pour cacher leur visage. D'un pas vif et assuré, elle se dirigea vers… le Campo Santo. Ethan prit le bras de Shana.
- Ne lâche pas la photo, continue à y laisser courir tes doigts. Plus Shana palpait la photo et plus Carla accélérait le pas. À l'évidence il y avait bien un lien de cause à effet !
Sitôt arrivée devant le cloître et sans se préoccuper des quelques touristes présents, Carla posa ses deux mains sur l'un des barreaux du portail grand ouvert. Dans un léger chuintement, elle disparut comme un souffle de vent. Un jeune homme, attentif aux détails du verrou, ne s'aperçut de rien si ce n'est que, comme une réaction à une action, il porta vivement la main sur sa joue. En faisant un brusque demi-tour il s'indigna :
- Eh ! C'est quoi ça ?
Puis, s'adressant à Stéphane tout proche de lui, il ajouta :
- Vous avez senti ?
- Senti quoi ?
- Rien ! Laissez tomber. Déclara t-il en s'éloignant, vexé de sa singulière riposte.
Shana voulut s'approcher mais, sévèrement, Romain la retint. Stéphane avait exigé d'eux qu'ils ne s'approchent de l'entrée sous aucun prétexte.
- Même si tu n'as pas de souvenir, tu en connais les dangers. Alors tu restes près de moi et tu continues de frotter cette photo.
Le ton péremptoire de son père entraîna promptement obéissance et docilité. Les yeux rivés sur le visage de Nataniel, Elle y apposa de nouveau le bout de son index en simulant de douces caresses sur son front, sur son nez, sa bouche… Avec ardeur et conjurations elle lui envoyait toutes ses pensées, elle priait, l'appelait... Sa ferveur était telle qu'elle crut reconnaître la voix de Nataniel. Cette douce tonalité, grave et chaude à la fois remontait-elle des tréfonds d'un passé enfoui ? Elle sursauta puis n'osa plus bouger de peur que ce suave murmure ne disparaisse. Elle sentit un léger souffle sur sa nuque et pour mieux l'apprécier, d'une main elle souleva ses cheveux. Un frôlement, une main qui se pose sur son épaule… Brusquement elle entama une pirouette et se retrouva nez à nez avec Nataniel. Cloués sur place, transformés en apparentes statues de cire, chacun se délectait de l'image de l'autre. Un délicieux frémissement parcourut le dos de Shana et l'éveilla de cette torpeur bienheureuse.
Les trois ou quatre secondes d'effarement passées, Stéphane et les autres se précipitèrent vers eux. Nataniel n'était pas seul. Allissia, à en juger d'après les photos, était avec lui. Tous deux étaient liés par la taille avec leur propre ceinture et quelques passants souriaient à ce qu'ils prenaient pour un jeu.
- Comment avez-vous fait ? S'écria Stéphane en dénouant leurs ceintures et tout en surveillant alentours.
- C'est insensé ! Je suis incapable de fournir une quelconque explication mais je suis heureux d'être revenu parmi les vivants ! Répondit-il en jetant un œil indifférent sur Allissia qu'il semblait voir pour la première fois.
Stéphane comprit et s'empressa de faire les présentations avant d'ajouter :
- Mon cher Nataniel, votre absence a duré sept mois à quelques broutilles près et quant à vous, Allissia, votre mari vous pleure depuis un an et neuf mois. Vous avez vraiment tout oublié ?
À peine eut-il terminé sa phrase qu'Allissia, inanimée, s'écroula dans les bras d'Ethan. Avant qu'elle ne revienne à elle, Romain appela Laurent pour lui annoncer la nouvelle avec toutes les précautions nécessaires dues à une révélation aussi inattendue que tant espérée. Puis un cri, un hurlement féminin déchira sans vergogne la fièvre ardente des retrouvailles. À quelques pas d'eux, un attroupement masquait la cause de cette agitation. Spontanément, Stéphane leur intima l'ordre de ne pas bouger avant de s'élancer vers le rassemblement qui prenait une ampleur inquiétante. Il sortit sa plaque et d'un ton autoritaire se fraya un passage jusqu'à la racine de ce tumulte. Deux corps gisaient à terre et leur blancheur cadavérique ne laissait aucun doute quant à leur état. Stupéfait, il reconnut celui de Carla malgré son visage défiguré par la peur. Dubitatif, il examina l'homme allongé près d'elle. Même s'il était déformé par un monstrueux rictus, son visage et son crâne chauve n'était pas sans lui rappeler un autre faciès : Celui de Franck Succube. Il fit signe à Romain de s'approcher qui, avec dégoût et sans hésitation confirma. Quelle était la cause de leur mort ? Seuls les résultats de l'autopsie pourrait éclaircir ladite cause. De quoi avaient-ils eu aussi peur, au point d'en être pareillement et hideusement enlaidis ?
Assoiffée, tels des vampires, la presse s'empara de l'affaire. Deux cadavres et deux disparus retrouvés, et aucun d'eux n'était en mesure de révéler d'où ils venaient.
L'impossibilité de Nataniel, à fournir ne serait-ce que le plus petit élément qui permettrait de dévoiler sa technique d'évasion, était trop frustrante. Le commissaire Boudreau et ses hommes étaient toujours retenus prisonniers et ces indéfectibles amnésies affligeaient douloureusement Stéphane. L'idée de demander à Shana de réitérer la même procédure qui permit la libération de Nataniel et d'Allissia lui sembla être le seul dénouement imaginable. Deux des trois " mercenaires ", en comptant Jean Pierre Deleau qui n'avait pu être identifié, étaient morts. Mais combien y en avait-il d'autres ? Soutenue par Nataniel, Shana se plia volontiers à la requête de Stéphane.
Laurent Belfon qui, pour arriver aussi hâtivement, avait du attraper son avion en plein vol, fut pressenti dès son arrivée en renfort. Il était en effet le seul, avec Allissia, à pouvoir identifier Jean Pierre Deleau. Les retrouvailles du jeune couple furent pathétiques. Suspendue au cou de Laurent, Allissia sanglotait sans retenue, sans pouvoir apparemment se contenir. Shana fut la première à s'alarmer d'un tel torrent de larmes.
- Allissia ! Vous êtes dans les bras de votre mari et sans plus tarder vous allez enfin poursuivre votre vie avec vos enfants. Alors, pourquoi ces pleurs ? Ils ne ressemblent en rien à une heureuse émotion.
Allissia se détacha légèrement de Laurent pour lui prendre les mains et le visage inondé de larmes elle gémit :
- Maddy n'est plus ! Elle n'est pas avec moi et je sens, au plus profond de moi-même, qu'elle a définitivement disparu.
Shana perçut en plein cœur le choc de cette déclaration. Subitement, elle fut envahie d'une terreur panique en imaginant le départ éventuel de Sophia. Ce terrible sentiment qu'elle assimila à une amputation la fit frémir d'épouvante.
- Papa ! Je voudrais rentrer à l'hôtel. J'ai besoin de me retrouver seule avec Sophia.
Souriant, Romain acquiesça de bon gré.
- Je viens avec toi mon trésor. Je t'attendrai dans le salon.
Nataniel prit la main de Shana. Maintenant qu'il était enfin auprès d'elle, le plus petit instant passé loin de celle qu'il chérissait serait à bannir définitivement. Shana augura le contact de sa main comme un doux réconfort, une promesse éternelle et son clin d'oeil fut plus éloquent qu'un mot d'amour.
Stéphane conclut qu'ils allaient tous se sustenter. Il était 21 heures passées et il était requis de laisser souffler les rescapés. Il en fit donc part au commissaire Devos et prit sur lui la promesse que quiconque ne sortirait de l'hôtel avant son arrivée pour les interroger.
Shana s'enferma dans sa chambre pour n'en ressortir qu'une heure plus tard. Patiemment, Nataniel l'avait attendue. Elle se précipita dans ses bras comme s'il s'agissait d'un geste naturel. Une merveilleuse histoire d'amour se concrétisait, ils s'aimaient depuis des temps immémoriaux affirmeront-ils subséquemment.
- Allons rejoindre les autres, j'ai une foule de choses à dire.
Son récit eut le mérite d'éclaircir bien des points obscurs. Sophia lui avait avoué ne pas savoir pourquoi Maddy avait disparu et qu'elle ne pouvait que supputer. Elle lui rappela que les anges n'avaient pas de relation entre eux et lui révéla qu'elle aussi avait faillit disparaître. Il est clair que l'arrivée de Nataniel l'avait sauvée de l'anéantissement. Le supplice du à sa période de claustration était cruellement amplifié par rapport à d'autres. Son cycle de protectrice touchait à sa fin puisque Shana était sa dernière mission sur terre. Son inutilité et son impuissance avaient donc eu pour résultante de l'effacer progressivement. La disparition de Maddy serait-elle liée à ce phénomène ? Allissia avait probablement été libérée trop tard. Gabriel, quant à lui, supportait aisément son statut de détenu parce qu'il devait connaître la finalité de cet enlèvement. À moins que Nataniel ne soit pas sa dernière mission ce qui, éventuellement pouvait le rendre plus robuste.
- Voilà ! Tu sais tout de ce que je suis en droit de te faire découvrir. Avait précisé Sophia avant d'ajouter :
- La mission de ces mercenaires n'avait d'autre but que de voler les anges. Ma vocation était de te protéger, ce que j'ai fait d'ailleurs avant que tu ne rencontres Franck. Son engagement à lui était de te pousser vers la défiance vis-à-vis de moi ce qui, conséquemment, provoquait ma disparition jusqu'à ce que tu reviennes à de meilleures dispositions. Ensuite, il n'avait plus qu'à te faire peur pour que tu réalises ton erreur. En voulant le quitter, tu m'as fait revenir pour assurer ta protection. En agissant ainsi, tu as exaucé son vœu et il n'avait plus qu'à s'emparer de nous deux. Sans nos protégés, ces voleurs d'anges n'ont aucune prise sur nous ainsi donc, la seule action possible pour nous neutraliser est de vous enfermer et surtout pas de vous tuer. À votre mort, soit votre ange disparaît définitivement parce que vous étiez son ultime mission, soit il va vers une autre personne qui lui est désignée. Contrairement aux humains, je garde le souvenir de cet endroit de réclusion qui ressemble à s'y méprendre à une ville au bord de la mer et qui a pour nom Damnhell. Cependant, même si je sais que des personnes réussissent à s'en échapper, je n'en connais pas la formule de sortie. Pas plus d'ailleurs que la technique employée pour y entrer.
Réalité avait également confié à Ethan quelques clés pour l'aider à mieux appréhender sa conduite quelque peu mystérieuse. En premier lieu, il était le seul avec qui elle pouvait s'exprimer. Ensuite, elle savait que Carla devait se rendre au cloître. Le rendez-vous à la cathédrale avait également une bonne raison c'est à dire : ce qui en a découlé. Si la rencontre s'était produite devant le cloître, Ethan n'aurait pas résisté à l'envie d'alpaguer Carla et ainsi de tout faire échouer. Chaque geste, chaque mouvement ou pensée avaient été savamment calculés, Réalité avait bien joué ! Peut-on imaginer que Carla courait vers sa mort ? Une précipitation savamment orchestrée à son insu pour qu'elle ne rate pas ce rendez-vous avec sa sentence ? Réalité s'était défendue :
- Nous n'avons qu'un seul et unique rôle : celui de vous protéger et non pas celui de vous envoyer vers votre trépas. Quant à savoir qui est chargé de cette lourde mission… Le découvrir, changerait-il ton mode de vie ?
XXXIVEn charge de l'enquête, le commissaire Devos interrogea les passants ayant découvert les deux cadavres. Cette affaire allait lui donner du fil à retordre et là, était son intime conviction. Nul ne fut capable de dire comment et d'où étaient arrivés Carla et Franck. Une chose était cependant certaine, le groupe formé par Stéphane et les autres était situé suffisamment loin des lieux de drame. Il ne pouvait donc être suspecté. L'interrogatoire de Nataniel et Allissia ne fut pas plus concluant. On ne pouvait hélas que leur concéder, au même titre que Shana et Lou-Anne, une amnésie fort déroutante. Le commissaire Devos exigea diligence auprès du médecin légiste.
L'expérience envisagée pour libérer le commissaire Jean Paul Boudreau de sa captivité fut reportée au lendemain à l'abri des regards. Cette nouvelle tentative fut un fiasco. Shana avait pourtant bien accompli les mêmes gestes mais sans succès. Dès lors, Jean Paul Boudreau allait endurer cette incarcération mais quelle sera la durée de son internement ? Dépendait-elle de son ange ? Pourrait-il bénéficier de la même conjoncture favorable que Nataniel et Allissia ? Questions pertinentes ou non, aucune répartie n'était pensable.
L'heure était enfin aux adieux. Après une parenthèse plus ou moins longue, ils allaient devoir reprendre le cours normal de leur vie. Allissia avait des explications à fournir à Laurent : Que lui avait donc promis son employeur Jean Pierre Deleau ? Laurent écarta toutes justifications. Quelques soient les promesses faites pour appâter Allissia, dorénavant elles n'auraient plus aucune emprise sur elle. Sa femme, la mère de ses enfants avait réintégré son foyer, seul cela comptait et peu lui importait le reste. Il refusa catégoriquement de lire la lettre que Prudence avait précieusement conservée. Il aspira néanmoins à ce que la crédulité d'Allissia se transforme en force pour ne plus tomber dans ces affreux pièges. Maddy n'était plus là pour la protéger et il jura que, désormais, c'était lui qui allait veiller sur elle.Les premiers résultats des autopsies étonnèrent à peine le commissaire Devos. Ses nombreuses années de fonction dans la police l'avaient déjà confronté à d'autres affaires analogues. Ces deux corps sans vie n'avaient pas de véritable identité, tout comme quelques autres décès similaires et tout aussi énigmatiques. Un dossier de plus qui allait sans doute être classé à moins que ne jaillissent d'autres éventuels événements ou indices. Un dossier qui allait rejoindre la pile des crimes non élucidés. Il n'en dit rien ni à Stéphane ni à Nataniel, cette enquête était la sienne et s'il faisait semblant de classer ces étranges affaires, il n'en était pas moins aux aguets, prêt à rebondir au moindre mouvement. Il était notoire que tel un chien enragé, il ne lâchait jamais le morceau ! En revanche, Stéphane, qui n'avait aucune idée des précédents vécus du commissaire Devos, fut désappointé par l'incohérence des conclusions au vu de l'apparence des corps. La cause immédiate du décès était semblable pour l'un comme pour l'autre : une thrombose de l'artère principale pulmonaire gauche due à une cause inconnue. Pas de blessure, pas la moindre contusion même ancienne, pas de déshydratation etc. Seules les stigmates d'une grande frayeur avaient perduré au-delà de leur mort. De quoi était donc faite cette épouvante ? Qui avait perpétré cet assassinat et comment ? Nataniel ne se souvenait de rien, se pourrait-il qu'il en soit responsable ? Stéphane fut prit de vertiges. Ce bourdonnement d'énigmes l'assaillait, l'agressait, le terrassait. Il était épuisé, il était impérieux pour lui d'aller trouver refuge auprès de Prudence, la seule capable de le rasséréner, la seule à pouvoir répondre, enfin ! Peut-être !
Stéphane dépeignit à Prudence les derniers coups de théâtre. À la fin de son récit, Celle-ci lui appliqua délicatement deux doigts sur la bouche en signe de silence.
- Chut ! Ne dis plus rien mon chéri. Je ne peux répondre à aucune de tes interrogations. Tout cela dépasse largement le domaine de mes compétences. Voilà ce que je suis en mesure de te dire : Jean Paul Boudreau et ses hommes vont bien. Là est ma seule certitude. Est-ce qu'ils referont un jour surface ? Je n'en sais rien. Quant à ces voleurs d'anges… Je n'ai que des suppositions à t'offrir. Je crois que le diable est derrière. Lucifer ou autres démons, existent-ils ? Peut-être pas, mais le mal, le malheur, la détresse, oui ! Alors, si ce n'est pas le diable, qui est-ce ? Peut-on imaginer un monde sans nos anges ? Serait-ce là le prélude au déclin de l'espèce humaine ? Serait-ce là l'objectif de ces mercenaires ? Qui les dirige ? Qui les envoie vers les grands anges, vers les plus puissants ? Je n'ai pas la capacité d'apporter une quelconque interprétation, mais je vais chercher, tu peux me croire, je vais chercher…
Les affres de Prudence affectèrent et attristèrent Stéphane. Il la prit tendrement des ses bras et lui chuchota :
- Pardon mon amour, ce n'est pas à toi de porter la misère du monde sur tes épaules. En revanche, soyons vigilants, pour nous, les nôtres et notre petite Clémence… Prudence l'interrompit :
- À propos mon chéri, j'en ai une bonne à t'apprendre ! Clémence a une nouvelle amie, elle est invisible pour nous et elle s'appelle… Béryl !
XXXVNataniel avait retrouvé son petit studio à Fontainebleau mais, à vrai dire, il n'y faisait que de brèves apparitions. Romain et Lou-Anne l'accaparaient pour le plus grand bonheur des amoureux. Il était leur sauveur ! La plénitude béate de sa fille et de son futur gendre comblait littéralement Romain. Il allait très bientôt mener sa fille à l'autel pour la confier à un merveilleux garçon. Cette explosion de bonheur et de joie l'avait sensiblement rajeuni. Dieu lui prête vie assez longtemps pour connaître ses petits enfants.
Les anges veillaient sur eux mais, n'y aurait-il pas, quelque part, une bonne fée ?À l'unanimité, maintenant qu'ils connaissaient " l'existence " de Damnhell, ils surnommèrent leurs habitants : Les damnés (es)
Mary J'Dan mary-j-dan@caramail.com
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