Embarquement indirect
"Nous devons dormir pour donner assez de place au rêve."
Erik Orsenna"Le monde est plein de mystère, et il n'est pas nécessaire que nous les percions tous."
Rachid el-Daïf
PréfaceEmbarquement indirect, qui précède son second : " Les voleurs d'anges ", est le premier fruit d'une trilogie. Trois romans, trois histoires différentes avec un personnage omniprésent
créant le fil de cette trilogie libre. Le troisième, " la Naine du Sagittaire " clos définitivement les aventures de Prudences, et concède les réponses à ses questions.Embarquement indirect
I
Sa robe, longue, moulante et soyeuse, d'un ton uni rouge grenat, était
simplement parsemée de petits brillants argentés en son bas. Au rythme de
ses pas, celle-ci frôlait légèrement ses escarpins du même argent. Sur ses
épaules frêles et dénudées courait une chevelure vaporeuse, noire, brillante
et ondulée. Elle mettait en valeur la luminosité de son visage d'ange aux
traits presque parfaits, aux dessins raffinés et délicats. Seule sa bouche aux
lèvres pulpeuses était peinte d'un rouge assorti à sa robe. Ses mains nues,
fines aux ongles naturels, ne portaient ni sac ni pochette. Elle semblait
parfaitement à l'aise.
Si au premier abord sa beauté coupait le souffle, très vite on s'attardait
sur ses yeux. Ses yeux verts, étoilés d'une multitude de petits éclats dorés
happaient littéralement tous les regards comme pour les envelopper, les
sonder au plus profond d'eux-mêmes.
Elle avait beau être petite, à peine plus d'un mètre cinquante, elle
monopolisait toute l'attention. Qui est-elle ? D'où vient-elle ? Personne ne
l'avait encore vue.
Elle venait d'entrer dans ce somptueux palace, où se déroulait la
commémoration de la création de cette mégalopole qu'était Cristal. Ainsi
avait été baptisée cette ville surgie de terre en moins de temps qu'il n'eut
fallu pour le dire et justement, nul n'était en mesure de l'indiquer. Depuis
quand ? Pas une âme ne saurait l'affirmer, la date du 30 septembre avait été
établie depuis…Toute la société était présente et tous furent médusés par cette
apparition. D'abord, il y eut quelques secondes de silence puis une jeune
femme, nullement impressionnée par la créature, s'approcha vivement d'elle
en lui tendant la main. Son regard, droit et franc, ne parut en aucune façon
troublé par les yeux verts qui, imperceptiblement, visaient à s'accrocher aux
siens.
- Bonsoir, je m'appelle Clarisse Aiming. Je ne me souviens pas vous
avoir déjà vue, vous êtes... ?
Simultanément, au contact de sa main glacée, elle ne put réprimer un
frisson.
La beauté de Clarisse était indéniable. Elle était aussi blonde que l'autre
était brune, d'un blond chaud et doré. Coiffés plutôt courts et légèrement
bouclés, ses cheveux ornaient son visage encore hâlé par les derniers rayons
du soleil d'été. Une frange, à hauteur de ses sourcils, rehaussait les nuances
de ses yeux noisette frangés par de longs cils à peine teintés de brun. Un nez
fin et des lèvres bien ourlées contribuaient à son aspect éthéré et fragile. Sa
robe longue et noire, visiblement choisie avec soin, mettait en valeur ses
formes harmonieuses.
- Mon nom est Luna. Nul n'était censé présenter un carton d'invitation !
Ces deux gorilles m'ont laissé entrer sans mot dire. En réalité, je ne faisais
que passer, répondit-elle en gardant la main de Clarisse.
- Vous avez bien fait, je crois qu'à l'unanimité, tout le monde est
heureux de vous accueillir. Luna est un bien joli prénom, nous ne nous
sommes jamais rencontrées, je m'en souviendrais ! Vous êtes… réitéra-telle
pour la seconde fois, mais Clarisse n'eut pas le temps de terminer sa
phrase.
Luna lui lâcha la main, lui tourna le dos et lui lança par-dessus l'épaule :
- Excusez-moi je crois avoir aperçu mes amis…La suite de la phrase fut inaudible, d'un pas décidé elle se dirigea vers…
Accostée par un groupe de poètes, Clarisse la perdit de vue. Les poings sur
les hanches et avec un soupçon d'indignation elle protesta :
- Non mais, vous l'avez vue ?
Hypnotisés par la silhouette de Luna s'évanouissant dans la foule, les
trois comparses restèrent muets.
Clarisse, logiquement un peu vexée, tapa dans ses mains pour les
réveiller. Enfin décidés à redescendre sur terre, les trois compères
s'exclamèrent de concert :
- Qui est-ce ?
Clarisse entreprit de répéter sa brève conversation avec Luna et contre
toute attente, c'est Grégoire, le plus rêveur des trois, qui s'écria :
- Mais on ne peut pas la laisser partir ainsi, il faut la retrouver. Nous
devons savoir qui elle est !
Grégoire Clamps semblait agité et nerveux en tenant ces propos. Il passa
sa main dans ses cheveux comme pour coiffer " l'incoiffable. " Ses cheveux
noirs et hirsutes ne devaient pas souvent côtoyer le peigne. Grand et maigre,
il avait un visage plutôt ingrat. Un nez long et aquilin, des petits yeux noirs
très rapprochés et une bouche fine au rouge accentué. Au premier abord, un
physique inquiétant ou rébarbatif cependant… Son regard toujours
imprégné de douceur et son sourire malicieux inspiraient toute confiance.
Toujours nanti d'un petit bloc doté d'un crayon suspendu, il notait, au fil de
la journée, tout ce qui lui passait par la tête. C'est ainsi que ce " doux
rêveur " construisait ses poèmes.
Clarisse lui prit la main pour le calmer tout en s'adressant à Boris :
- Occupe-toi de lui, je vais essayer de la retrouver, elle ne va pas s'en
tirer comme ça !
Boris Mérial, de pure souche " inconnue " avait un physique nettement
moins disgracieux. De stature moyenne, maigre comme un fil, il n'inspirait
cependant aucun sentiment particulier avec son air de permanent absent. Ses
yeux bleus, totalement inexpressifs, ne semblaient jamais vous regarder. Un
peu comme si le monde autour de lui était transparent. Néanmoins, ses
cheveux roux et frisés adoucissaient l'ensemble et lui conféraient un peu
d'humanité. Il suffisait de bien le connaître pour savoir, qu'en fait, il était
tout bonnement plongé dans ses pensées et qu'il ne voulait même pas faire
l'effort de faire semblant de vous regarder ni même de vous écouter. À
l'évidence, il avait d'autres chats à fouetter ! La pointe de son stylo courant
sur ses feuillets l'attestait. Un petit pincement derrière son bras suffisait,
généralement, à faire redescendre sur terre " l'éternel absent " Sa voix
claqua dès que Clarisse eut tourné le dos.
- On se sépare tous les trois, il est hors de question de sortir d'ici sans
l'avoir retrouvée.
Fermement décidé à débusquer l'oiseau rare, chacun partit de son côté.
Abel Clério, le troisième larron, éprouvait quelques agréables difficultés
à se frayer un chemin dans la foule tant il plaisait à ces dames. Un bien bel
homme brun, la trentaine, grand, mince et athlétique, surnommé le plus
souvent " le bel italien. " À l'évidence, il ne pouvait renier ses origines. Il
était incapable de se fixer auprès d'une seule femme. Dragueur impénitent,
il les convoitait toutes. Tous ses poèmes étaient immuablement dédiés aux
femmes. Il n'allait, certes pas, laisser échapper cette belle Luna !
Piquée à vif et déterminée, Clarisse chercha l'intruse en se frayant un
passage entre les groupes de robes longues et de fracs. La taille de Luna ne
facilitait pas la recherche. Autant chercher une aiguille dans une botte de
foin !
Les discussions allaient bon train et d'un groupe à l'autre on pouvait
entendre :
- Sublime, merveilleuse, mais qui est-elle, vous la connaissez ?À l'unisson, les yeux balayèrent la salle en espérant revoir cette
splendide jeune femme.
Clarisse sortit de la salle et entreprit de visiter tout le Palace. Elle alla
jusque dans les cuisines, en passant par les toilettes en supposant, qu'après
tout, elle était peut-être allée se poudrer le nez !
Au petit matin, Clarisse et les trois poètes se retrouvèrent dépités et
furieux.
- Mais enfin, elle n'a pas pu se volatiliser ! J'ai observé tous les invités
sur le départ, les uns après les autres, elle est forcément quelque part !
marmonna Grégoire.
En toisant Abel, Boris vitupéra :
- Jamais aucune femme ne passe entre les mailles de tes filets. Comment
as-tu pu la laisser filer ?
Abel, désolé et indigné murmura d'une voix à peine perceptible :
- Rentrons, nous verrons demain. J'ai la ferme intention de la retrouver
et… il grommela de façon confuse et indéchiffrable le reste de sa phrase.
Ils se séparèrent, la soirée était terminée et ils étaient épuisés.
À son réveil, Clarisse eut la désagréable sensation d'avoir oublié
quelque chose. " C'est étrange cette impression d'oubli ! Mon agenda ne me
dit rien et je n'arrive pas à me souvenir de… de quoi ? "
Pressée par le temps, elle chassa vite cette pensée tenace. La douche fut
expédiée en quatrième vitesse et c'est en s'habillant qu'elle avala son café
bouillant. " Pas le temps pour avaler autre chose, tant pis ! " Après un bref
coup d'œil sur son studio avant de fermer la porte, elle fit une petite grimace
et maugréa à voix haute :
- Il faudra bien que je me décide à faire un peu de rangement !
D'un naturel très désordonné, elle se répétait sans cesse cette même
phrase. Elle recevait rarement et ne voyait pas la nécessité de ranger ou de
classer. Pourtant, elle perdait beaucoup de temps à : " Voyons, où ai-je mis
ceci, où ai-je mis cela… ? Je suis pourtant certaine de l'avoir rangé
là ! Etc. "
Systématiquement elle prenait de bonnes résolutions vite oubliées dès
les minutes qui suivaient.
Généralement elle écoutait les infos dans sa voiture pendant le court
trajet qui l'emmenait à son bureau.
- Comme d'habitude, rien ne s'y passe à Cristal, youpi youpi ya… la vie
est belle ! chantait-elle à tue-tête.
Elle détestait arriver en retard. C'était un principe et elle n'en dérogeait
jamais. Directrice littéraire, elle travaillait pour une grande maison d'édition
et était, entre autres, une lectrice très appréciée et faisait autorité dans ce
milieu fermé.
Olivia l'accueillit avec son franc sourire et sa bonne humeur, comme à
l'accoutumée.
- Salut Clarisse ! Oh ! Quelle mine tu as, tu n'as donc pas dormi ?
- Si, j'ai peu mais bien dormi. J'ai une impression bizarre depuis ce
matin. Rassure-moi, je n'ai rien oublié ?
- Je ne crois pas non. Tu as une nouvelle pile de manuscrits sur ton
bureau. Le dernier que tu avais lu d'Humbert Clamps a reçu l'approbation.
Il fait un carton ce type !
Humbert et Grégoire avaient le même nom de famille sans avoir, pour
autant et apparemment, aucun lien de parenté.
Olivia Russeau, secrétaire et amie de Clarisse, était en quelque sorte son
indispensable " booster ". Pas très grande et un peu potelée, elle était
absolument craquante. Un petit minois de poupée coiffé de cheveux auburn,
souples et coupés très courts lui donnaient une allure espiègle. Toujours le
sourire, jamais ronchon, active et efficace elle était devenue l'absolue
nécessité de Clarisse.Durant cette journée, Clarisse fut plus souvent pensive qu'à son travail.
Gentiment, Olivia la rappelait à l'ordre : " Coucou Clarisse, tu rêves ? "
Pendant ce temps, les trois compères qui avaient décidé de se retrouver dans
l'après-midi, comme chaque jour, tenaient à peu de choses près le même
discours qu'elle. Qu'avaient- ils oublié ?
De quoi vivaient nos trois poètes, personne n'en savait rien et à vrai dire
nul ne s'en souciait. Clarisse avait néanmoins du mal à croire que leurs
poèmes rapportaient suffisamment de quoi vivre. Ils n'avaient cependant pas
des airs de pauvreté. Tous trois étaient toujours bien mis avec un petit plus
pour Abel qui, dragueur oblige, se devait de faire honneur à sa plastique.
Abel, qui détestait conduire, était le seul à posséder une voiture. Une vieille
guimbarde sans nom et sans couleur qui suffisait largement pour les
quelques déplacements qu'ils effectuaient toujours ensemble. Un vrai trio !
Boris ou Grégoire, chacun leur tour, se transformaient en chauffeur pour
aller chercher la fiancée du jour d'Abel. Grands restaurants et super
discothèques faisaient oublier à la belle le vieux tacot qui l'avait transportée.
Il prévenait la moue des jeunes femmes en leur disant, avec son agaçant
accent de snobinard :
- Voyons chérie, ces voitures sont absolument épatantes, tout le monde
se les arrache. J'ai eu la chance de dégoter celle-ci et j'en suis très fier !
La beauté et l'aplomb d'Abel clouaient le bec des demoiselles.
Ils habitaient dans le même immeuble. Boris logeait au premier étage,
dans un petit deux pièces, probablement bien aménagé au début. Jonché
d'une multitude de feuilles de ses blocs, il dénotait un laisser-aller
indiscutable. Des annotations, des ébauches de poèmes et des papiers
froissés qu'il avait certainement tenté d'envoyer dans la corbeille pourtant
quasiment vide. En revanche, dans son désordre, il s'y retrouvait toujours.Grégoire avait, au deuxième étage, le même appartement. Il avait créé
un nid douillet, propre et chaleureux. Tous se sentaient bien dans son home
et c'est donc chez lui que toute la clique se réunissait régulièrement.
Abel était au dernier étage, le troisième. L'appartement, identique aux
deux autres, était sobre, froid, sans vie apparente ! Un peu chambre d'hôtel
petite catégorie. Il est vrai qu'aucune femme ne restait au-delà d'une nuit.
Elles n'avaient donc pas le temps nécessaire d'y apporter la petite touche
féminine qui aurait égayé ce décor austère.
Avec Clarisse, ils avaient programmé de se retrouver chez Grégoire à 19
heures pour mettre au point leur prochaine sortie du samedi soir.
Clarisse se sentait bien avec eux. Ils avaient réussi à lui faire oublier son
chagrin d'amour survenu six mois plus tôt. Elle était tombée amoureuse
d'un beau jeune homme du même âge qu'elle, 27 ans. Celui-ci rêvait depuis
toujours de parcourir le monde avec, pour seul bagage, son sac à dos.
Clarisse n'accepta pas de le suivre et l'adonis ne voulut pas sacrifier son
rêve. La rupture fut inévitable, ce n'était qu'un petit amour, avec un petit a.
Le jeune homme avait définitivement disparu et Clarisse ne devait jamais le
revoir. Elle l'oublia très vite, totalement, radicalement. En attendant, Abel
avait un peu espéré pouvoir la consoler dans ses bras mais :
- Non Abel, je ne suis pas amoureuse de toi, tu le sais bien. Je t'aime
comme un frère et je voudrais que tu restes toujours ce frère pour moi.
Tous quatre se connaissaient depuis bientôt cinq ans maintenant. Ils
avaient débarqué le même jour, à Cristal. Abel fut d'accord avec Clarisse
pour ne pas briser cette merveilleuse entente et, c'est sans un remords,
qu'elle escorta son flirt à l'aéroport.
C'est Grégoire qui entama la conversation avec un projet de concert.
- Le nouveau groupe de rock doit se produire samedi soir au théâtre
Fuji. Qu'en pensez-vous, on y va ?Depuis quelques semaines les rocks endiablés de ce nouveau groupe
étaient régulièrement diffusés sur toutes les radios. Ils ne les avaient jamais
vus, la télévision avait une très mauvaise côte à Cristal.
L'idée était excellente et ils se mirent d'accord avant d'entamer les
monstrueuses pizzas que Clarisse avait apportées. Pendant leur joyeuse
soirée, ils firent une parenthèse et devisèrent sur leur curieuse réaction de la
journée.
- C'est quand même étrange que nous ayons tous cette même perception
d'oubli. Plutôt inquiétant non ? dit tout bas Clarisse.
L'impact que provoqua cette phrase les déconcerta et les yeux ronds, ils
se regardèrent à tour de rôle.
Le samedi soir, patients dans la file d'attente pour rentrer au Fuji, ils
papotèrent gaiement et décidèrent, à l'unanimité, de ne plus parler de leur
soi-disant amnésie collective.
Le concert se déroula à la perfection jusqu'à ce qu'une ombre
apparaisse. Celle-ci se faufila juste devant la scène au nez et à la barbe des
musiciens. Boris écarquilla les yeux.
- Eh ! Mais je la connais, je l'ai déjà vu ! s'écria Boris en prenant les
trois autres à témoin.
Éberlué, il put constater qu'ils étaient tout aussi stupéfaits que lui. Ils se
levèrent d'un bond et hurlèrent :
- Toi aussi, tu l'as vue ? Tu la connais ?
Dans la salle les spectateurs commençaient à se fâcher.
- Chut, taisez-vous, ou sortez !
Ils interrogèrent néanmoins leurs plus proches voisins. Personne n'avait
rien vu. Apparemment les musiciens non plus. Sans se concerter, ils
sortirent ensemble du théâtre afin de discuter au calme. Clarisse la première
ouvrit le débat.
- C'est incroyable, je suis sûre d'avoir déjà vu cette personne, je ne
saurais dire si c'était un homme ou une femme mais j'ai cette impression de
déjà vu.
Ils parlaient tous en même temps et tenaient à peu près les mêmes
propos à ceci près qu'ils n'étaient pas d'accord sur la personnalité de
l'ombre. Homme ou femme ? Puis Abel imposa le silence pour faire un
aparté. Sur un ton ironique et avec le sourire, il s'adressa à Boris :
- Dis donc toi, l'éternel absent, quand tu nous regardes, tu nous vois
bien finalement ! À en juger par ta réaction de tout à l'heure… Tes yeux te
servent alors ?
Sitôt la boutade lancée, tout fut oublié ! Ils se dévisagèrent tour à tour en
se demandant de quoi ils pouvaient bien parler et surtout pourquoi ils se
retrouvaient à l'extérieur alors que le concert n'était pas terminé. Incapables
d'apporter une réponse, à ce comportement pour le moins absurde, ils
décidèrent de rentrer se coucher et Clarisse décréta :
- Je pense que nous sommes très fatigués et que nous n'avons pas
encore récupéré de cette soirée au Palace. Une bonne nuit de sommeil nous
remettra les idées en place. En route !II
Aujourd'hui dimanche, Clarisse avait rendez-vous avec Olivia pour faire
un peu de shopping. Tous les magasins étaient ouverts le dimanche
à Cristal. Olivia, férue d'antiquités, passait tout son temps libre à chiner.
Elle avait initié Clarisse qui y prenait de plus en plus de plaisir.
- Si cela ne t'ennuie pas Olivia, j'aimerais que nous passions d'abord
voir la nouvelle boutique qui s'est ouverte la semaine dernière. D'après la
publicité, ils n'ont que du beau linge ou des super fringues si tu préfères.
Olivia savait pertinemment que " voir " n'était pas vraiment approprié.
Clarisse, qui s'habillait toujours avec beaucoup de goût, résistait rarement à
quelques essayages.
- Clarisse, franchement tu n'es pas sérieuse ! Tu viens juste de t'acheter
cette superbe robe pour la soirée au Palace. Je te suggère plutôt que nous
passions devant la vitrine, à notre retour.
Olivia craignait de perdre tout son après-midi à regarder son amie enfiler
tous les vêtements du magasin. Clarisse ne pouvait que céder, son amie
avait raison. Elles prirent en cœur et en riant le bus qui déposait les
voyageurs dans toutes les rues commerçantes de Cristal.
Le dimanche, ces bus étaient gratuits et à la disposition de tous les
habitants.
C'était un jour gris, un de ces jours où l'on préfère le cocooning aux
balades. Cependant Noël approchait et les rues, toutes illuminées et sans
interruption, étaient un vrai plaisir pour les yeux. Les corps avaient froids,
mais les cœurs étaient chauds. Tous les usagers et promeneurs affichaient
leurs mines réjouies et les index pointaient vers ces chefs-d'œuvre que
chaque boutique avait concoctés. Les arbres eux-mêmes étaient parés de
milliers de lumières blanches semblables à des flocons de neige.
Olivia avait choisi la rue des Antiquaires qui, indiscutablement, portait
bien son nom à en juger par tous les commerces environnants. Arrivée à bon
port, son choix s'était porté du côté des numéros pairs. Une sorte de bric-àbrac
avait déjà attiré son attention et elle avait hâte d'y fourrer son nez.
- Tu vas voir, la boutique Aliadin est achalandée comme pas une. Tiens,
voilà c'est là !
L'enseigne Aliadin était à peine visible et la devanture n'exhibait aucune
trace de décoration de Noël. À côté des autres boutiques étincelantes, celleci
semblait triste, comme pour être volontairement invisible. Olivia et
Clarisse hésitèrent un peu à entrer. L'intérieur avait juste ce qu'il fallait
d'éclairage, surtout pas plus et pas un client n'y circulait. L'entrée, peu
engageante et plutôt lugubre, n'offrait aux badauds qu'une violente envie de
fuir à toutes jambes ou, tout au plus, de passer leur chemin. Clarisse
frissonna.
- Brrr, pas envie de rentrer moi !
- Allons, nous ne sommes pas venues jusqu'ici pour faire demi-tour. Je
t'accorde que l'entrée n'est pas très aguichante, c'est le moins que l'on
puisse dire mais bon, une fois dedans… Allez viens, entrons !
Clarisse emboîta donc le pas d'Olivia. Une fois le seuil franchi, leurs
yeux s'émerveillèrent. Un sentiment de bien-être les submergea. Une douce
chaleur, et leur curiosité ravivée, les rassurèrent enfin totalement. Tout était
mélangé, les meubles, les bibelots, des tissus, des rideaux etc. L'ensemble
donnait néanmoins l'impression d'un agencement bien organisé. Elles
avaient toute liberté pour déambuler au milieu de cette pagaille savamment
bien orchestrée, il n'y avait décidément pas âme qui vive. Pas de bruit si ce
n'est une douce musique à peine perceptible. Olivia était à son affaire et
s'exclamait sur tout. Clarisse, plus mesurée, se sentit attirée par un morceau
d'étoffe qu'elle souleva par instinct. Dessous, roulé en boule, un autre
tissu… Clarisse stoppa net, comme hypnotisée par ce tissu rouge. Un rouge
grenat. Elle n'osait pas le toucher. Sa texture apparemment soyeuse et sa
couleur la laissèrent interdite. Olivia, intriguée par le comportement de
Clarisse, s'approcha vivement d'elle en suivant son regard. D'un geste
brusque elle empoigna le tissu et le souleva à bout de bras.
- Pourquoi tu fais cette tête ? Ce n'est qu'une robe. Le fait est qu'elle
est très jolie mais elle ne mérite pas ton air effaré !
En apercevant les petits brillants posés sur le bas de la robe, Clarisse fut
pétrifiée dans un premier temps puis, s'évanouit dans le second. Olivia eut
juste le temps de tendre les bras pour accueillir une Clarisse transformée en
poupée de chiffon.
- Eh ! Clarisse ! Réveille-toi ! lui lança-t-elle en tapotant ses joues pâles.
Clarisse ouvrit les yeux, se releva et fut de nouveau fascinée par la
longue robe rouge. Olivia était vraiment inquiète.
- Mais enfin, ne me dit pas que c'est cette robe qui t'a mis dans un état
pareil !
Toutes deux n'avaient pas remarqué la présence d'un jeune homme qui
les observait depuis un bon moment déjà. Il n'avait même pas esquissé un
geste lors de l'étourdissement de Clarisse. Sans bouger, pas même un cil, il
observait. Il était petit et mince. Son visage, qui semblait dessiné tant il était
parfait, était coiffé d'une épaisse tignasse brune légèrement ondulée.
L'ensemble était charmant, harmonieux et un peu androgyne, telle une
illustration angélique ! Lentement, pas après pas, silencieusement, il
s'avança vers les filles qui sursautèrent à son approche. Muette, Clarisse
agrippa son regard à celui du jeune homme, ou plutôt l'inverse car elle ne
pouvait détourner son regard. Ses yeux verts, parsemés de petits éclats
dorés, la paralysaient littéralement et traversaient ses pensées comme pour
les étaler au grand jour. C'est du moins ce qu'elle ressentit. Magnétisée,
statufiée, elle était devenue totalement muette.
Olivia, stupéfaite, tentait de comprendre et de disséquer ce manège.
Puis elle se dit " ça y est, c'est le coup de foudre ! " Pour dissiper
l'enchantement elle fit mine de s'extasier sur un bibelot et s'écria,
suffisamment fort :
- Oh ! Clarisse, regarde comme c'est chou !
Son intervention fut un flop.
- Bonjour, mon nom est Laun, je suis le propriétaire et vous, vous êtes
Clarisse n'est ce pas ?
Aussitôt le jeune homme tendit une main vers Clarisse, une belle main
longue, blanche et… glacée.
Interloquée et intimidée Clarisse répondit par un mouvement de tête.
Elle ne put cependant pas contourner l'invite polie et lui offrit sa main.
Dominateur, Laun gardait fermement la main de Clarisse qui, pour le coup,
se trouva dans l'incapacité la plus absolue de s'en détacher. Il reprit :
- Cette robe vous plaît je le sais, mais elle n'est pas à vendre. Je vous
l'offre, elle est pour vous, elle est faite pour vous. Elle me semble être
parfaitement adaptée à votre taille, vous l'essaierez chez vous n'est-ce pas ?
Olivia n'en revenait pas, elle regardait le jeune homme déposer la robe
dans un carton et tendre le tout à Clarisse tout en la poussant vers la sortie.
Puis, en lui reprenant la main, il se retourna vers Olivia et lui dit :
- Je suis désolé, je dois vous demander de partir, il est l'heure pour moi
de fermer.
Laun les poussa gentiment mais fermement vers la sortie et leur dit :
- À bientôt, nous nous reverrons c'est presque une évidence !
Une fois dehors et prenant Olivia par les épaules, Clarisse l'interrogea :
- Tu as déjà vu ce type ? Moi, je suis certaine de l'avoir vu quelque part,
surtout ses yeux, mais où ?
- Mais non, arrête ton cinéma ! C'est gros comme le nez au milieu de la
figure.
Puis elle articula fortement :
- Tu as eu un coup de foudre ! Un vrai coup de foudre !Tout se bousculait dans la tête de Clarisse. Trop de choses s'étaient
produites ces derniers jours. Ce sentiment d'avoir oublié quelque chose le
lendemain de la soirée au Palace, le fait qu'elle se soit retrouvée dehors sans
savoir pourquoi pendant le concert, sa réaction à la vue de cette robe et
enfin, cet homme dont elle était sûre qu'il n'était pas une première rencontre
et qui, de surcroît, lui offrait une robe. Il fallait absolument qu'elle aille en
discuter avec ses trois amis.
- Pardon Olivia, je dois voir Grégoire et les autres, c'est impératif et
urgent. Il se passe des trucs vraiment trop bizarres. Viens avec moi si tu
veux qui sait, peut-être pourras-tu nous éclairer de tes lumières…
Olivia fut d'accord et après un coup de fil passé aux garçons pour
s'assurer de leur présence elles filèrent vers l'arrêt de bus. Olivia brûlait de
poser mille questions, mais n'en fit rien. En silence elles se rendirent chez
Grégoire.
À peine entrée dans l'appartement, Clarisse s'employa, le plus
calmement possible, à relater l'événement qui venait de se produire. Olivia
tenta de minimiser le récit en affirmant qu'elle était persuadée qu'il ne
s'agissait là que d'une simple attirance mutuelle, une farce de Cupidon.
La discussion était animée et les questions fusaient. Pour faire diversion
Olivia prit le carton des mains de Clarisse et déballa brutalement son
contenu.
- En plus, regardez donc un peu ! Il lui a…
Olivia ne put terminer sa phrase. Les trois garçons affichèrent le même
ahurissement que Clarisse un peu plus tôt.
- Eh là ! Que se passe-t-il ? Vous en faites une tête !
Boris émergea le premier de sa torpeur.
- Mais, j'ai déjà vu cette robe !
Son regard interrogea successivement les autres. Oui, eux aussi l'avaient
déjà vue mais où ? Et sur qui ?
D'un ton péremptoire, il ajouta :
- Dès demain nous irons voir ce Laun, il saura bien nous dire d'où elle
vient, je veux en avoir le cœur net.
Olivia commençait à être intriguée, mais cela l'amusait malgré tout.
Frappant dans ses mains et sautillant de joie elle hoquetait :
- Oui oui, je viens avec vous.
Le lendemain, après sa journée au bureau, Clarisse, accompagnée
d'Olivia, retrouva les trois gaillards devant l'arrêt de bus. Le transport
n'était pas gratuit en semaine, mais comme Olivia aimait souvent à le dire :
" Au diable les varices, allons-y ! "
Les rues, inchangées depuis la veille avec toutes ses lumières
multicolores, étaient toujours source d'émerveillement. En cette période, la
plupart des magasins fermaient très tard dans la soirée, c'était une aubaine !
Ils remontèrent ensuite la rue à pied, côté pair. Olivia et clarisse étaient
consternées. La boutique Aliadin était bien là. Superbement décorée et parée
d'une multitude de guirlandes lumineuses. L'enseigne trônait sur toute la
longueur de la devanture et des clients flânaient à l'intérieur.
- Nous avons dû nous tromper. Il doit y avoir un autre Aliadin, dit
Clarisse qui s'apprêtait à faire le chemin inverse.
- Au bout de trois ou quatre aller et retour, fatiguée par cette vaine
recherche, Clarisse admit qu'il fallait se rendre à l'évidence, il n'y avait
qu'une seule boutique Aliadin et elle prit la décision de pénétrer dans cette
boutique.
- Bonjour, nous voudrions voir le propriétaire s'il vous plaît.
Olivia s'adressa à un monsieur d'un âge incertain et plutôt rébarbatif.
- C'est moi mademoiselle, que puis-je pour vous ?
Après leur récit de la veille le vieil homme souleva les bras pour les
laisser retomber avec un air de ne rien y comprendre.
- Vous devez-vous tromper. Mon établissement a été ouvert toute la
journée sans interruption, je suis le seul à tenir ce magasin et tel que vous
pouvez le constater, il n'a rien de sinistre.
Elles fouillèrent du regard tout l'intérieur. Elles n'avaient rien vu de tout
cela hier. Clarisse sortit la robe du paquet qu'elle avait emporté.
- Et cette robe, vous la connaissez ?
- Non, jamais vu et de toute façon je ne vends pas de vêtements.
Clarisse était effondrée.III
Dans la grande salle du palais Cristaline, le soir du réveillon du Jour de
l'An et alors que le décompte démarrait, Grégoire se rapprocha discrètement
d'Olivia. Il avait mûrement réfléchi sa résolution et cette fois il oserait, il
irait jusqu'au bout. Il aimait Olivia, il l'aimait comme un fou mais sa
timidité le paralysait. Chaque fois, au bord de l'aveu, il flanchait ! Il triturait
ses mains moites et tentait de stabiliser ses jambes qui, lui semblait-il,
allaient se dérober sous lui. À peine avait-il entrouvert la bouche qu'il savait
immédiatement qu'aucun son n'en sortirait. Cette torture ne pouvait plus
durer. Il allait profiter de cette nuit, après le douzième coup de minuit, pour
l'embrasser. Le geste serait certainement plus facile puisque les sons
restaient bloqués.
Olivia, de son côté, espérait. Comment lui dire qu'elle était amoureuse
de lui ! Comment faire pour réunir deux cœurs paralysés par la timidité !
Souvent submergés par le doute, l'un comme l'autre ne parvenaient pas à
franchir le pas.
Grégoire avait fermé les yeux en écoutant… Quatre, trois, deux, un…
puis les rouvrit juste pour les plonger dans ceux d'Olivia. Tous deux se
regardaient, ils étaient seuls au monde. D'une infinie douceur, avec un réel
et puissant désir d'éterniser cet instant magique, il déposa un premier long
baiser sur les lèvres gourmandes d'Olivia. Les bangs et les gerbes
multicolores du feu d'artifice ne les atteignaient même pas. Le feu d'artifice
était en eux ! Ils allaient enfin pouvoir s'avouer leur amour réciproque.
Le regard attendri des autres les confortait dans leur bonheur. Tout le
monde s'embrassait, Abel enlaçait sa dernière conquête, une blondinette un
peu fadasse, mais qu'importe, il était heureux ainsi. Clarisse prit la main de
Boris.
- Allez viens, on est de trop ici ! Allons danser.
Après quelques rocks sautés (tous deux très bons danseurs) vint le temps
de souffler avec un slow. Quelques pas et… Ils furent happés et séparés par
deux mains sur leurs épaules, firent demi-tour sur la commande des mains
étrangères et se retrouvèrent dans les bras de Laun pour Clarisse et de Luna
pour Boris. Pas un mot, pas un geste, pas même une esquisse de fuite. Boris
se noyait dans les yeux de Luna. Il avait le vertige, il se sentait pris dans une
sorte de tourbillon. Ses yeux, toujours si vides, exprimèrent tout à coup un
flot de sentiments.
Clarisse vivait exactement les mêmes instants et les mêmes émois que
Boris. Laun s'empara de ses deux mains ce qui, une fois de plus, la fit
tressaillir. Elles étaient glacées, à l'identique de celles de Luna.
L'orchestre battait son plein, mais le son semblait s'éloigner jusqu'à
devenir à peine feutré. Une brume épaisse les enveloppa tous les quatre.
Clarisse se sentit prise dans cette brume alors que les yeux de Laun
devenaient de plus en plus pénétrants. Elle avait néanmoins conscience
d'être enveloppée par ce regard et elle se persuada qu'il tentait de lui faire
passer un message. Elle se fit violence pour dégager ses mains de l'emprise
de Laun. Elle s'agrippa à ses épaules dans l'ultime espoir de le faire réagir,
pour le supplier d'être plus clair, " que voulez-vous, que dois-je
comprendre ? "
De son côté, Boris subit les mêmes effets avec Luna. À peine avait-il
empoigné les épaules de Luna que, le corps raidi, tendu vers l'écoute et la
compréhension, il lâcha prise. Dépourvu de force et de volonté il s'écroula
lourdement sur le sol.
Clarisse et Boris s'étaient évanouis en cœur. L'orchestre s'arrêta de
jouer et Abel, qui avait observé la scène, se précipita vers eux en même
temps que d'autres danseurs. Petites claques sur les joues, un peu d'eau sur
les fronts et ils furent de nouveau sur pied, quelque peu ébranlés et sonnés
mais debout !
Clarisse la première réussit à articuler quelques mots en regardant Boris.
- Que s'est-il passé ?
- Je voulais te poser la même question !
Il prit sa tête entre ses mains comme pour attiser plus intensément ses
pensées, ses souvenirs…
- Clarisse, tu te souviens de la soirée au Palace ? Et de…
- N'en dit pas plus, je me souviens de tout et aussi de la soirée au
concert. Mais qui était-ce ce soir-là, Luna ou Laun ? Qui sont-ils, que
veulent-ils ?
Abel prit la parole, consterné, dérouté.
- Une fois de plus, ils se sont volatilisés.
Ils interrogèrent les personnes présentes. Elles n'avaient constaté rien
d'autre que le couple formé par Clarisse et Boris. Tous soutenaient qu'ils
n'avaient, à aucun moment, cessé de danser ensemble.
Grégoire, occupé à dévorer des yeux la jolie Olivia, ne remarqua rien sur
l'instant, mais subitement son corps s'agita et se mit à trembler. Les faits
oubliés lui revinrent aussitôt en mémoire. Instinctivement il sut qu'un
événement venait de se produire. Prenant la main d'Olivia, il se dirigea vers
la piste de danse où il aperçut ses amis.
Boris lui exposa les faits sans omettre l'inexplicable : la scène s'était
déroulée à l'insu des autres danseurs ! Luna et Laun s'étaient éclipsés avant
de se faire remarquer, ce qui alerta Boris.
- Au Palace, elle n'était pourtant pas passée inaperçue !
- Bon du calme, dit Clarisse, réfléchissons un peu. Je suis capable
d'affirmer que Laun voulait me dire quelque chose. Ils sont muets ou quoi ?
Olivia commençait à s'impatienter,
- Mais de qui parlez-vous ? Allez-vous enfin m'expliquer ce que veut
dire tout ce charabia entre vous ?
Grégoire l'enlaça tendrement,
- Je te dirai tout mon amour, attends seulement que nous sortions d'ici
parce que nous-même, vois-tu, nous n'y comprenons rien.
- J'aimerais tout de même savoir si tout cela a un lien avec la boutique
Aliadin. Il s'agit bien de cet énigmatique Laun qui avait offert la robe à
Clarisse ?
Un éclair traversa l'esprit de Clarisse.
- Allons vite chez-moi, je veux revoir cette robe…
Un désordre " charmant " régnait dans son studio comme à l'habitude !
Néanmoins Clarisse n'eut pas besoin de chercher, la robe était dans la
penderie, soigneusement suspendue sur un cintre. Elle fut immédiatement
examinée sous toutes ses coutures et passa de main en main.
- Et si tu l'essayais ? suggéra Olivia.
- Tu penses bien que je l'ai déjà fait ! Et je confirme ce que Laun avait
dit, elle me va comme une seconde peau !
Boris insista, lui aussi :
- Normalement, si c'était vraiment la robe de Luna, elle devrait être trop
petite pour toi, Je t'en prie, va la passer.
Clarisse finit par céder et fila dans sa salle de bain se changer.
Lorsqu'elle réapparut les garçons émirent un sifflement d'admiration.
Clarisse était splendide mais ses yeux… Ses yeux n'étaient plus les mêmes,
c'étaient ceux de Luna ! Abel s'approcha.
- Clarisse, tes yeux…
- Quoi mes yeux, qu'est-ce qu'ils ont mes yeux ? dit-elle en se dirigeant
vers un miroir.
Elle poussa un cri, un hurlement à la mesure de sa surprise et passait, en
va-et-vient, de son reflet dans le miroir aux regards ébahis de ses amis. Elle
prit la main d'Olivia.
- Viens vite, viens m'aider à enlever cette robe, j'ai peur…
Olivia se mit à trembler, mais ne pouvait se résoudre à laisser son amie
sans son soutien. Elle n'osait plus regarder Clarisse dans les yeux et
fébrilement elle l'aida à se déshabiller. Les garçons, inquiets, restèrent
scotchés devant la porte prêts à intervenir pour Dieu seul sait quoi. Les yeux
de Clarisse avaient repris leur apparence normale.
Interloqué, Boris tendit la main à Clarisse.
- C'est inouï ! Tu as ressenti quelque chose ? Et maintenant, comment te
sens-tu ?
- Si ce n'est une grande frayeur lorsque j'ai vu mes yeux dans le miroir,
je n'ai perçu aucune sensation. Olivia, tu ne voudrais pas l'essayer s'il te
plaît ?
- Eh ! Mais je ne vais jamais rentrer dedans !
- Si elle était à Luna et qu'elle me va à moi qui suis bien plus grande
qu'elle, alors pourquoi pas toi ! Au moins tu pourrais juste la passer, sans
l'agrafer !
Les garçons prièrent Olivia de s'exécuter et elles filèrent toutes les deux
dans la salle de bain. La robe était effectivement bien trop petite et n'eut
aucun effet sur elle.
Clarisse regardait Grégoire d'un œil malicieux en lui tendant la robe.
- Nous ne sommes que deux filles, toi tu pourrais la mettre, s'il te plaît,
ne te fais pas prier.
Effaré, Grégoire prît la robe que lui tendait Clarisse. Tous insistèrent
avec véhémence, et la curiosité l'emporta.
- Bon d'accord, mais je veux me débrouiller tout seul et je vous interdis
de rire !
À l'apparition de Grégoire en robe, tous firent silence. Il n'était pas
question de rire, pas même de sourire. Lui aussi s'était approprié les yeux de
Laun, ou de Luna ! À cet instant ils réalisèrent que les deux personnages
avaient exactement les mêmes yeux. Aussitôt la robe enlevée, Grégoire
redevint lui-même. Soulagé, il fit, dans le même temps, remarquer que les
prénoms de Luna et de Laun étaient composés des mêmes lettres dans un
ordre différent. Cette anagramme avait-elle un sens ?
- Tout cela est bien mystérieux. Cependant et très curieusement, je
n'éprouve aucune inquiétude.
- Moi non plus ! répondit chacun.
- Moi si ! S'écria Olivia. Je suis même terrifiée. Cette robe est
ensorcelée. Je veux rentrer chez-moi. J'ai peur toute seule, Grégoire, tu veux
bien m'accompagner ?
Tous optèrent pour un retour dans leur foyer respectif. Il était tard.
Grégoire prit Olivia par les épaules et l'entraîna vers la porte.
- Allons-y ! Il est préférable d'aller dormir un peu, nous y verrons plus clair
demain.IV
Très peu de voitures circulent dans les rues de Cristal. Avec les bus,
vélos et tandems sont prioritaires, hormis quelques exceptions. Seuls les
noctambules utilisent leur voiture dès la nuit tombée.
L'aéroport, situé à la périphérie de Cristal, débarque régulièrement des
passagers. Les départs sont moins fréquents et pour cause, personne n'en
revient jamais ! De petits immeubles, ou coquettes maisons, poussent
régulièrement comme des champignons. Quelques trains, pour deux gares,
ne desservent que Cristal. Les extérieurs de cette mégalopole ne sont que
sable à perte de vue. Pas de route, pas de rails… Pas une seule âme ne
songe à partir. Tout est normal et si naturel. Pas de passé, pas d'histoire,
pas de vieilles pierres… Et personne ne s'en soucie.
Ce matin, en se rendant au bureau, Clarisse était méditative. Elle roulait
lentement. Définitivement fâchée avec son vélo, elle l'avait relégué dans un
coin de la cave. Clarisse n'avait jamais su faire de vélo !
Les événements de la veille monopolisaient son attention. Elle fut accueillie
par une Olivia plus souriante que jamais.
- Hello Clarisse !
- Salut Olivia ! J'imagine que toi et Grégoire filez le parfait amour !
- Si tu savais comme je suis heureuse, je commençais à me demander
s'il allait se déclarer un jour.
Clarisse regardait la montagne de manuscrits sur son bureau.
- D'abord un bon café et… Ah ! Et puis non, je vais d'abord appeler les
garçons. Il faut absolument que nous trouvions un moyen de revoir cette
Luna ou ce Laun.
- Ne te donne pas cette peine, Grégoire a déjà téléphoné. Figure-toi
qu'ils ont eu la même idée. On se retrouve chez lui à 19 heures.
En buvant son café, Clarisse feuilleta le premier manuscrit de la pile.
- Tiens, encore Humbert Clamps. Il chôme pas celui-là, quel rythme !
- J'ai été aussi surprise que toi, c'est d'ailleurs pour cette raison que je
l'ai mis au-dessus des autres.
Sitôt la journée terminée Clarisse et Olivia optèrent chacune pour un
détour par chez elles. Le temps de prendre une douche et de se préparer,
sans hâte, il était à peine 18 heures.
En arrivant à hauteur de l'appartement de Grégoire, les narines d'Olivia
se mirent à palpiter sous l'effet d'une savoureuse odeur de fumet.
- Hum ! C'est Boris qui fait la cuisine ce soir. Je reconnais ses talents de
cordon bleu !
Boris adorait concocter des petits plats pour ses amis et ses mets avaient
autant de couleurs et de saveurs que ses poèmes. Une vraie merveille !
Le repas allait s'éterniser, chacun prenait à cœur de soumettre ses
propres opinions sur ces étranges phénomènes. En vain ! Il n'y avait aucune
cohérence. Clarisse n'osait plus passer la robe " ensorcelée " et pourtant, ils
étaient tous d'accord : il fallait renouveler l'expérience.
Les quelques jours suivants passèrent paisiblement et aucun événement
ou incident ne se manifesta. Clarisse avait relégué la robe dans un sac, luimême
à l'intérieur d'une valise fermée à double tour.
La lecture du manuscrit d'Humbert Clamps fascinait Clarisse. Arrivée à
la description de l'un des personnages, interdite, elle lut et relut le passage.
Le portrait correspondait exactement à celui de Luna.
- Olivia, appelle Grégoire s'il te plaît. On se retrouve chez-lui ce soir.À peine entrée dans l'appartement, et sans même prendre le temps d'ôter
son manteau, Clarisse tendit le manuscrit à Boris qui leur avait ouvert la
porte.
- Tiens ! Lis, lis ce paragraphe et dis-moi ce que tu en penses !
- Eh là ! Doucement ! Entrez donc et asseyons-nous. Je te trouve…
- Non, tais-toi ! Je t'en prie, lis vite et tout haut que tout le monde en
profite. Oh ! Et puis non, donne, je vais le faire moi-même.
Au fil de la lecture, alors que la tension montait, les regards se croisaient
et allaient de l'un à l'autre pour chercher confirmation de ce qu'ils
entendaient.
- Mais c'est qui ce type, tu le connais ? dit Abel.
- Puisque nous sommes d'accord, qu'assurément nous reconnaissons
bien le portrait de Luna, je téléphone à l'auteur dès demain et nous irons le
voir. Pour la décrire ainsi, c'est que lui aussi l'a vue.
Le lendemain matin, le rendez-vous fut pris pour la fin de la semaine au
bureau de Clarisse.
Le jour J enfin arrivé et l'heure approchant, tous les cinq attendirent avec
impatience la venue de l'écrivain.
- Je vous en prie monsieur Clamps, entrez. Je vous présente mes amis.
Je me suis permis de leur lire un passage de votre manuscrit qui avait suscité
en moi une grande consternation quelque peu mêlée d'inquiétude. Nous
sommes tous très intrigués par votre personnage que vous appelez Luna.
Pouvez-vous nous en parler un peu plus, que savez-vous exactement sur elle
et où l'avez-vous rencontré ?
- Ah ! Luna ! L'auriez-vous aperçue, vous aussi ?
- Ce n'est donc pas un personnage de fiction, vous ne l'avez pas
imaginé ! dit Abel en se dirigeant vers lui.
Clarisse entreprit de narrer leurs rencontres avec Luna et Laun. Très
attentif, Humbert ponctuait les phrases de Clarisse par des Oh ! Ah !
- Et vous monsieur Clamps, dans quelles circonstances a eu lieu votre
rencontre avec Luna ?
- Et bien, elle est apparue, sans que je sache comment, au cours d'un dîner
chez des amis. Elle portait une magnifique robe rouge et j'avais été le seul à
la distinguer.
Puis, comme elle était venue, elle a disparu ! J'ai à peine eu le temps de
lui demander qui elle était, et pfttt, en me disant son nom elle s'est
volatilisée. Je ne l'ai jamais revue et j'ai mis cela sur le compte d'un rêve
éveillé, jusqu'à aujourd'hui. Je dois néanmoins vous dire que je l'avais
rencontrée au moins deux fois auparavant. La première ce fut lors de la
soirée au Palace et la seconde chez-moi alors que j'étais en train d'écrire.
Mais je ne me suis souvenu de ces " hallucinations " qu'à sa dernière
apparition chez mes amis. Un peu comme vous n'est-ce pas ? D'après votre
récit, j'en conclus qu'il ne s'agissait donc pas de mirage. Tout cela est bien
étrange. Cependant, je n'ai pas eu connaissance de ce Laun !
La discussion était plutôt enflammée et tous en accord, ils promirent de
se contacter immédiatement en cas de nouveaux événements. Dans
l'immédiat, ils optèrent pour un rendez-vous chez Humbert la semaine
suivante, afin de lui exposer la robe, c'est-à-dire : est-ce bien la même que
celle qu'il avait vue ? Et peut-être même l'essayer de nouveau.
Humbert habitait une petite maison couverte de vigne vierge. En
périphérie de Cristal et posée sur un tapis de verdure et de fleurs, son
apparence était des plus accueillante. Des grappes de géraniums lierre, roses
et pourpres, ornaient les bords de fenêtres aux volets bleus. Çà et là,
quelques arbustes et haies aux couleurs variées suggéraient un nid douillet.
Le printemps s'installait.
- Bonjour, je vous en prie, entrez que je vous présente ma douce
Emma…
Clarisse détailla discrètement le couple qu'elle jugea fort bien assorti.
Grand et mince, Humbert, la cinquantaine bien sonnée, inspirait confiance et
sécurité. Son sourire illuminait son visage aux traits un peu lourds mais
néanmoins débordant de douceur. Ses cheveux noirs, drus et brillants
mettaient en valeur le gris pailleté de vert de ses yeux.
Emma Defray, petite et mince, 42 ans bientôt, se jugeait insignifiante,
mais pas dans les yeux de son cher amour. Il aimait caresser ses longs
cheveux bruns. " La soie de tes cheveux, tes yeux rieurs et ton sourire
charmeur me comblent de bonheur " Lui avait-il dit peu après leur première
rencontre.
Ils s'étaient rencontrés lors de la soirée au Palace à l'automne de cette
même année 9. Tous les 10 ans, la nouvelle année repart à zéro, cependant
seuls les anniversaires s'ajoutent. Ce curieux comptage fait partie de la
normalité à Cristal. Si nul ne sait pourquoi, pas une âme ne s'interroge.
À dater de ce jour ils ne se quittèrent plus et, rapidement, ils investirent
cette jolie maison.
Humbert écrivait beaucoup, le cocon qu'ils avaient réussi à créer
l'inspirait et nourrissait son intelligence imaginative. Pendant ce temps,
Emma jardinait, fleurissait les abords et l'intérieur, cuisinait, chantonnait…
Elle sympathisa immédiatement avec Clarisse. Le " courant " passa aussitôt
entre elles deux.
Clarisse prit rapidement la parole et se mit à retracer dans le détail tous
les évènements passés.
Captivée, Emma brûlait d'impatience de voir cette fameuse robe dont
Humbert lui avait parlé.
- Lors de la soirée au Palace, seul Humbert avait eu la chance
d'apercevoir cette jeune femme. Vous voulez bien me montrer cette robe
Clarisse ?
La vue de ce vêtement lui fit un effet " coup de poing " L'aurait-elle
déjà vu ? Non, certainement pas ! Elle se sentit envahie par un curieux
pressentiment impossible à définir. Humbert la dévisageait, il savait, il la
connaissait si bien.
- Emma, tu as une intuition, un pressentiment ? puis il s'adressa au petit
groupe.
- Emma ressent et pressent souvent les évènements à venir mais elle
n'arrive jamais à prévoir ce qui se produira exactement. Bonnes ou
mauvaises, les réponses à ses intuitions arrivent toujours trop tard pour
interagir.
- Auriez-vous la gentillesse de bien vouloir passer cette robe ? Humbert
m'a expliqué l'effet surprenant qu'elle avait sur vous et sur votre ami
Grégoire, pria timidement Emma en jetant un petit clin d'œil amusé et
entendu à Grégoire.
Le sentiment de sécurité qu'inspirait Humbert rassura Clarisse et,
accompagnée d'Olivia, elle partit s'isoler afin de se changer. De retour dans
la pièce, tous purent constater que la magie avait de nouveau opéré. Emma
s'approcha tout près de Clarisse… " Vos yeux ! " Son regard la transperçait.
Son intuition devint plus forte, cependant sans angoisse aucune.
- Me permettez-vous de l'essayer ? Lui dit-elle avec une petite pointe
d'appréhension. Et elles filèrent toutes les deux échanger le vêtement.
Le résultat fut tout aussi spectaculaire. Clarisse avait retrouvé ses yeux et
Emma, son regard dirigé vers le miroir, pu constater le même phénomène.
Inquiet, Humbert la pria d'ôter sur le champ cette robe. Elle s'exécuta et
demanda :
- Étant donné que Grégoire avait subi la même transformation, il serait
intéressant que chacun de vous l'essaie, vous êtes d'accord ?
Le fait que Grégoire l'avait déjà enfilée rassura un peu la virilité des
autres garçons.
Olivia refit d'abord une tentative mais toujours sans succès. Chacun leur
tour, ils passèrent la robe qui s'adapta automatiquement à la taille et à la
stature de Grégoire, pour la seconde fois, et d'Humbert. Ce fut en vain pour
les autres.
La soirée s'annonçait et d'un commun accord ils décidèrent de dîner
ensemble. Ils avaient tant de choses à se dire.
Chacun parlait de sa vie et ce fut l'occasion de réaliser que leurs
souvenirs s'arrêtaient, ou démarraient, à leur arrivée à Cristal. Intriguée par
cette découverte, Emma se mit à réfléchir tout haut en regardant Humbert.
- Je me souviens avoir débarqué de l'avion, il y a quatre ans l'après-midi
du 30 juillet, mais avant cela, rien ! Humbert, te rends-tu compte que nous
n'avons jamais évoqué notre passé ? Le plus étonnant dans cette histoire,
c'est que je ne me sois jamais posé de question. Comme si tout cela était
parfaitement banal, naturel !
- C'est énervant, c'est idem pour moi, je ne me souviens de rien avant
mon arrivée à Cristal en compagnie d'Olivia et des garçons, renchérit
Clarisse en se frottant le front.
- À croire que notre vie a démarré le jour de notre arrivée à Cristal. Pour
moi cela fait bientôt trois ans. Aurions nous tous été frappés d'amnésie en
arrivant ici ? déclara Humbert.
Pressentiments, ou intuitions, assaillirent de nouveau Emma.
- Ces étranges personnages que sont Luna et Laun détiennent les
réponses, c'est évident. Il nous faut absolument les retrouver. Vous, Clarisse
et Grégoire, vous étiez persuadés qu'ils voulaient vous transmettre un
message ? J'en suis maintenant convaincue, Ils ont la clé ! Ils ont quelque
chose à vous dire. Je propose que nous allions ensemble, dès que possible,
revisiter les lieux, où vraisemblablement elle a ses habitudes.
L'été s'achevait et personne ne revit Luna et Laun. Chacun avait repris
le cours de ses activités. Ils n'abordèrent plus leur présumée amnésie, mais
ils ne cessaient d'y penser. Emma cherchait sans discontinuer, fouillait les
tiroirs de sa mémoire, vaines recherches !
- Au-delà de mon arrivée à Cristal, il n'y avait que
néant ? s'interrogeait-elle fréquemment.Persuadée que de son côté, il n'y accordait que peu d'importance, elle
n'osait en parler à Humbert. Il semblait même animé d'une véritable
frénésie d'écriture et elle n'eut pas le cœur de le freiner dans cet élan.
Le plus souvent possible, Emma et Clarisse revisitaient le Palace, le
théâtre Fuji et la boutique Aliadin. Leurs espoirs déçus après chaque visite
les confortaient inévitablement un peu plus dans leur détermination.
Ce dimanche de septembre, Humbert et Emma firent la connaissance de
leurs nouveaux voisins. Sylvère, bel homme d'une trentaine d'année était
accompagné de son petit garçon Vivien âgé de 8 ans.
Certaines vibrations, au plus profond d'elle-même, persuadaient Emma
qu'elle touchait du bout des doigts des éléments de réponses. Telles les
pièces d'un puzzle, elle s'acharnait à reconstituer et à deviner cette énigme.
Oui, c'est bien cela, une petite lueur de réponse ou plutôt d'interrogation
appropriée à l'un de ces mystères se profilait : " Bizarrement nous
n'évoquons jamais aucun souvenir avec les personnes rencontrées. Sylvère
semble n'avoir jamais eu d'épouse, il n'en parle pas ! Vivien ne réclame
jamais sa maman, en avait-il au moins une ? Clarisse et moi serions nous
des êtres anormaux pour que nous soyons les seules à nous préoccuper de
nos souvenirs ? Pour tout un chacun, le fait de ne pas avoir de mémoire
paraissait si ordinaire ! "
Animée d'un profond désir d'aider leurs nouveaux amis, Sylvère et
Vivien, dans leur nouvelle vie, Emma lança une invitation à toute la petite
clique pour le dimanche suivant. Une belle journée en perspective pour une
garden-party. À cette époque de l'année, le soleil était encore chaud et elle
savourait d'avance cette merveilleuse journée à venir. Emma en profita pour
inviter également les enfants du voisinage afin de tenir compagnie à Vivien.
Vivien aura le plaisir d'inaugurer la nouvelle école de Cristal, dès la rentrée
scolaire à la fin du mois de septembre.Père et fils s'étaient adaptés à leur nouvelle vie exactement comme s'ils
avaient toujours vécu ici. Emma et Clarisse s'interrogeaient vivement sur
cette faculté d'adaptation en admettant toutefois qu'il en était de même pour
tout le monde comme pour elles-mêmes. Exactement comme si elles étaient
nées ici même et pourtant… Elles observaient tout autour d'elles,
analysaient, étudiaient, raisonnaient, elles ne comprenaient rien, vraiment
rien. Elles avaient beau fouiller jusqu'au tréfonds de leur mémoire, elles
furent certaines que, pour des raisons inconnues, des tiroirs étaient
volontairement bloqués !V
Un lundi de la mi-juin encore bien rempli ! Je rentrai chez-moi, éreintée
par une journée " courses folles ". J'avais enfin trouvé la robe que je voulais
porter pour mon anniversaire. Visite chez le traiteur, prise de rendez-vous
chez le coiffeur, chercher le petit cadeau original à déposer devant chaque
convive etc.
La clé était à peine dans la serrure que déjà, j'ôtai à demi une chaussure
et m'apprêtai à la lancer, d'un geste savamment calculé depuis une éternité,
sur le plancher de l'entrée. L'autre suivit immédiatement le même chemin.
Je me dirigeai aussitôt vers la salle de bain en savourant d'avance le
bonheur de mes petits pieds dans l'eau. Mon oasis, mon moment de détente,
le préféré de la journée. Celui qui me permet de réfléchir posément, de faire
le bilan de ma journée tout en pensant à mon programme du lendemain.
Je me plaisais beaucoup dans mon petit appartement de Paris. Ma vie
parisienne était conforme à mon idéal. Un peu papillon de nuit et surtout
très " cœur d'artichaut " je n'avais aucune envie de me fixer.
J'allais fêter mes 35 ans !
Un coup d'œil sur le répondeur et un instant d'hésitation. " J'écoute les
messages de suite ou après le bain ? "
La curiosité l'emporta. L'un des messages émanait de ma tante Marina,
la sœur de maman.
- Coucou ma chérie, j'espérais bien te trouver chez-toi à cette heure-ci !
Je suppose que tu prépares ta petite fête ? Appelle-moi très vite, j'ai besoin
de toi et le mieux serait que je passe te voir ce soir…Je pris immédiatement le téléphone et composai son numéro. C'était
probablement important.
- Allo ! Tati Mina ? C'est Prudence ! Bien sûr que tu peux venir, mais
laisse-moi le temps de prendre mon bain, je viens juste de rentrer…
J'appelais ma tante ainsi depuis mon plus jeune âge. Trop difficile à dire,
le prénom de Marina s'était vite transformé en Mina ! Quant à moi,
Prudence, mes parents m'avaient appelée ainsi parce que, trouvaient-ils, il
sonnait bien avec notre nom de famille Safety, prenant référence à sa
traduction de l'anglais : sûreté, sécurité.
Tati Mina demeurait deux immeubles plus loin, boulevard de Courcelles
dans le VIIIe arrondissement. Je me hâtai donc, plus question de rêvasser
dans mon bain.
Ma tante Marina était une personne plutôt discrète et mon caractère
exubérant la chagrinait beaucoup.
- Ma chérie, tu as de l'or en toi, si seulement tu voulais bien te poser un
peu. Tu te caches derrière toutes ces excentricités et tu pêches par excès. À
te fourvoyer ainsi, tu oublies l'essentiel, me disait-elle souvent.
J'avais hérité de son " don " qu'elle tenait elle-même de sa mère, ma
grand-mère Mathilde, aujourd'hui disparue. Il ne restait qu'elle et moi
puisque maman en était totalement dépourvue. Enfant, j'avais
involontairement laissé échapper quelques voyances. D'abord surprise et
amusée par ces détails loin d'être anodins, une frayeur incontrôlable s'était
emparée de tout mon être. À l'encontre de la volonté de ma tante, je pris la
décision d'enfouir cette calamité au plus profond de ma mémoire. C'est
ainsi, qu'au grand dam de ma tante, tout dialogue fut, jusqu'à ce jour et sans
faillir, irrémédiablement repoussé.
Encore et encore, elle répétait :
- Tu as reçu ce don pour le mettre au service de la personne humaine,
quelle qu'elle soit. Tu es née pour cela, c'est la voie qui t'a été tracée, c'est
ton destin ! Ne ferme pas les yeux et… bla bla bla
- Non ! Tati s'il te plaît, tais-toi. Objectai-je en plaquant mes mains sur
mes oreilles.
Au fond de moi je savais pertinemment qu'elle avait raison. Je n'avais
jamais osé lui avouer que cela me faisait peur et je cachais, effectivement,
ce sentiment par une exubérance et une insouciance que j'affichais à tout
moment.
J'étais encore dans mon bain à ressasser les réflexions de Tati Mina
quand je l'entendis arriver. J'enfilai rapidement un peignoir et allai lui
ouvrir.
- Désolée ma chérie, j'arrive un peu vite… me dit-elle en posant son sac
et une enveloppe sur le canapé.
Ses cinquante cinq années fièrement portées, Tati Mina était
incontestablement d'une grande beauté. Pas très grande, mince et raffinée
jusqu'au bout des ongles, elle était, sept jours sur sept, d'une remarquable
élégance. Ses yeux magnifiques, d'un bleu profond, attiraient toujours
autant la gent masculine. Fidèle à son défunt mari, disparu en mer depuis
bientôt trois ans avec Gégé leur fils, elle écartait systématiquement toutes
tentatives d'approches de ces messieurs. Elle vivait donc seule avec ses
deux chats et le regret éternel, que son époux et leur fils, aient péri sans
s'être réconciliés. Père et fils étaient brouillés depuis plusieurs années et
tante Marina escomptait bien sur un rapprochement, au cours ou à l'issue de
ce voyage professionnel. Tous deux, plongeurs réputés, avaient convenu ce
voyage en mer qui devait les emmener vers des contrées lointaines. D'autres
profondeurs étaient encore à explorer. Le bateau avait disparu corps et bien.
Les corps du père, du fils et de la fiancée de celui-ci ne furent jamais
retrouvés.
- M'offriras-tu mon petit verre de porto malgré mon irruption chez-toi ?
murmura-t-elle avec son petit air malicieux.
Nous nous installâmes sur le canapé.
- Voilà ma chérie, j'ai besoin de ton aide. Parmi toutes les personnes qui
viennent me voir, il en est certaines que je n'arrive plus à aider. Je n'en
connais pas la raison et cela m'inquiète beaucoup. Lorsqu'elles viennent
avec des questions que je juge anodines, telles que : " Est-ce que je vais
avoir mon permis de conduire ? " Ou : " Est-ce que mon mari me
trompe ? " Etc. Là, je leur dis franchement que je n'en sais rien, et je leur
demande de passer me voir un autre jour, lorsque j'aurai retrouvé ma forme.
- Et c'est pour cela que tu veux que je t'aide ? Mais enfin Tati Mina, tu
n'es pas sérieuse ! En plus tu sais fort bien que je ne veux pas rentrer dans
ce jeu.
- Non, Prudence, rien à voir avec cela. C'est bien plus grave. Figure-toi
que j'ai reçu dernièrement deux ou trois personnes en détresse totale et j'ai
été incapable de les aider. Je ne " vois " plus rien, ou plutôt de moins en
moins. Je voudrais que tu les reçoives avec moi.
- Ah non ! Tu sais bien que…
- Taratata ! Prudence, tu ne dois pas refuser d'aider ton prochain car il
s'agit bien de cela, elle scandait chaque mot en tapotant l'enveloppe sur
mon genou.
- Vas-y, lis !
J'ouvris l'enveloppe et me mis à lire tout haut.
Chère madame,
J'ai cru comprendre que vous aviez quelques difficultés en ce moment.
Je vous supplie néanmoins de bien vouloir me conseiller, ou me confier
auprès d'une personne telle que vous. Vous étiez mon dernier recours. Voici
bientôt deux ans que ma fille a disparu. Aucune recherche n'a abouti et
vous êtes mon dernier espoir. Je me permets d'insister chère madame, ne
me laissez pas dans ce désarroi…
Je posai la lettre et me mis à réfléchir.
Ma tante, bonne âme, était toujours partante pour secourir ses
semblables. Je trouvais cela très honorable de sa part, mais je me refusais à
exploiter ce don à des fins mercantiles. Les voyants, les extralucides, les
médiums… Toutes ces personnes avaient une si mauvaise presse que je
préférais cacher cette capacité que j'avais à " voir " et à ressentir. Surtout ne
pas subir les moqueries et les quolibets de mes amis. Et puis cela me
terrorisait. Je pris enfin sur moi pour tout lui avouer.
- Tati Mina, il faut que je te dise…
- Inutile ma chérie, je sais, je l'ai toujours su et c'est pour cela que je ne
t'ai pas harcelée. J'attendais, j'espérais qu'un jour tu serais demandeuse.
Aujourd'hui j'ai vraiment besoin de toi. J'ai reçu hier une toute jeune
femme en pleurs. Je me suis trouvée totalement démunie devant-elle et je
n'ai vraiment pas pu l'aider. Tu comprends maintenant à quel point ta
présence est indispensable ?
J'acquiesçai d'un hochement de tête et les yeux dans le vague, je lui
répondis.
- Je comprends Tati Mina, je vais y réfléchir, laisse-moi un peu de
temps, au moins celui de m'y préparer.
- Entendu Prudence, je suis tout à fait d'accord pour que nous
organisions les premiers rendez-vous après ton anniversaire. En attendant je
veux te voir le plus souvent possible. Nous devons faire des tests et te
préparer au mieux.
Les deux semaines avant mon anniversaire passèrent à une cadence
infernale. L'accès à mon lieu de travail me laissait peu de temps pour la
rêverie. Je prenais tous les matins le métro près de chez-moi, place des
Ternes, pour descendre quelques stations plus loin au métro Villiers. La
boutique était proche de la station. Mes " petits amis " se plaisaient à dire
" une fleur parmi les fleurs. " J'avais choisi ce métier pour l'amour des
fleurs. J'aime composer des bouquets, marier les formes, les couleurs, les
senteurs… Bref, une parisienne en mal d'évasion. Dès les premiers jours du
printemps, je m'accordais, le plus souvent possible, le plaisir de faire le
trajet à pied, rien que pour le délice de longer ce splendide Parc Monceau.
La soirée était enfin prête et mes invités commencèrent à pointer le bout
de leur nez. Des paquets cadeaux aux couleurs variées et aux contenus non
moins variés surgissaient de tous les côtés. J'étais la reine de la soirée et
voilà une situation qui me convenait parfaitement.
J'avais installé Tati Mina près de moi pour lui confirmer mon accord
définitif quant à l'aide que je pouvais lui apporter.
Le premier test qu'elle me fit passer, le lendemain de sa requête fut :
- Prudence, regarde-moi bien, plonge tes yeux dans les miens et prends
mes mains. Fais abstraction de tout ce qui nous entoure et dis-moi !
Docile, je m'exécutai et je fis le vide autour de moi pour me concentrer
sur elle.
- Eh ! Je ne me doutais pas une seconde que c'était à ce point ! Tati
Mina, je te vois entourée de tas de gens qui pleurent, te tendent la main, te
supplient…
Je lâchai vivement ses mains et détournai aussitôt mon regard. Je me
sentis d'un coup fortement oppressée. Je repris ses mains.
- Il y a autre chose. J'ai peur d'aller plus loin, mais il y a autre chose !
Ma voix tremblait, mon corps vacillait, j'étais effrayée.
- Prudence, s'il te plaît, prends sur toi voyons, tu ne risques rien.
Je me concentrai au maximum, il me fallait juste la certitude de ce que
j'avais vu, ou plutôt ressenti.
- Tonton Bert et Gégé sont là. Je ne les vois pas, mais je les sens, ils sont
tout près.
À ces mots Tati Mina blêmit, ses mains glacées s'agrippèrent aux
miennes.
- Tu es sûre de ce que tu dis ? Ne plaisante pas ! Depuis leurs
disparitions je ne cesse de vouloir entrer en contact avec eux mais toujours
en vain.
- Allons ma Tati, ne t'énerves pas, je n'ai rien vu, j'ai eu tout au plus
l'impression qu'ils étaient proches de nous, c'est tout !
Je tentai, du mieux que je le pouvais, de lui cacher à quel point cette
expérience m'avait ébranlé. J'avais toujours été très proche de mon oncle et
de mon cousin, à peine un peu plus jeune que moi, et de les " sentir " si près
de moi, presque à portée de main, me donnait une irrésistible envie de
pleurer. Ils me manquaient tant.
Les jours suivants je dus subir d'autres tests, tous plus farfelus les uns
que les autres, me semblait-il, mais néanmoins, pour la plupart, positifs.
Tati Mina exultait et me priait systématiquement de réitérer l'expérience
que nous avions faite sur elle le premier jour. J'objectai gentiment :
- Pas maintenant, cela ne servirait à rien. Ils sont trop loin et toi-même
tu t'accordais à dire que lorsque les morts sont trop loin il nous faut attendre
qu'ils viennent un peu plus vers nous pour pouvoir communiquer avec eux.
Sois patiente, si je les ai " sentis " c'est qu'ils ne sont plus très loin. Ils vont
bientôt venir.
C'est ainsi que, pour faire plaisir à ma chère tante, je devins, à ses côtés
et comme elle, voyante et médium. Cependant je conservais mon métier de
fleuriste car je ne voulais pas vivre de cette nouvelle activité. Je voulais me
réserver le droit de refuser mon aide ou tout simplement d'avouer que je ne
" voyais " rien. Cet état était suffisamment fréquent pour que justement je
m'octroie ce droit.VI
Clarisse, Emma et les garçons étaient impatients. Le 30 septembre se
profilait à l'horizon et avec lui, forcément, les préparatifs pour la soirée de
commémoration de Cristal au Palace, comme chaque année. Allaient-ils de
nouveau rencontrer Luna ?
Superbement élégants pour cette somptueuse soirée, ils se rendirent à
pied au Palace. Cette fois un peu plus nombreux, puisque Humbert, Emma,
Sylvère, Vivien et Olivia s'étaient joints à eux. Luna était le seul sujet de
conversation, surtout pour ceux qui ne la connaissaient pas ! Olivia était
présente l'année passée, mais s'était rendue à la soirée en compagnie de ses
voisins de palier. Toutes les personnes présentes n'avaient pas vu Luna et,
pour la plupart, ils en faisaient partie.
Olivia et Grégoire étaient devenus inséparables. Regards tendres, baisers
furtifs ou non, contacts permanents, collés, agrippés l'un à l'autre un peu
comme s'ils craignaient d'être séparés. Grégoire supportait mal les
séparations journalières.
- Olivia chérie, je voudrais que tu cesses tes activités au sein de la
maison d'édition. Vois-tu, ces séparations quotidiennes sont de plus en plus
douloureuses pour moi. La nuit dernière j'ai rêvé de nous et je t'ai vu
t'éloigner de moi. Ce rêve me met profondément mal à l'aise.
Grégoire lui avait déjà affirmé qu'il pouvait aisément assumer
financièrement leur vie commune. Olivia ne se fit pas prier très longtemps et
elle en fit part à Clarisse dès le lendemain au bureau. Celle-ci s'était
indignée.
- Mais enfin Olivia, tu n'as pas le droit, tu sais à quel point j'ai besoin
de toi. Je ne dénicherais jamais une deuxième Olivia !
La décision d'Olivia était irrévocable, son amour pour Grégoire était
résolument prioritaire. Sa volonté était sans appel. Elle promit néanmoins
d'aider Clarisse dans sa recherche.
Lorsqu'ils pénétrèrent à l'intérieur du Palace, ils furent, comme chaque
année, éblouis par tant de faste. Les robes, toutes plus splendides les unes
que les autres, côtoyaient ces messieurs parés d'une élégance des plus
raffinée.
Leurs yeux balayaient en permanence la salle, avec un seul but :
retrouver Luna.
Humbert l'aperçut le premier. Elle était si près d'eux que nul autre ne la
vit ! Humbert serra la main d'Emma, fit un geste vers ses nouveaux amis et
chuchota,
- Regardez, elle est là !
Luna, vêtue de la même robe que les fois précédentes, tenait la main
d'un jeune homme qui lui parlait. Clarisse s'interrogea brièvement, " La
robe est chez-moi, serait-il possible que sa garde-robe se résume à des robes
toutes similaires ? Elle en a combien comme ça ? "
À peine avaient-ils esquissé un pas vers Luna que celle-ci disparut
aussitôt et se noya dans la foule. Le jeune homme tendait la main vers elle,
- Ne partez pas, attendez…
Clarisse se précipita vers lui.
- J'ai vu cette jeune femme avec vous, c'est une amie à vous ?
- Non, je ne la connais pas et c'est bien la première fois que je la vois.
Elle ne m'a donné que son prénom avant de s'enfuir.
- Écoutez, je suis avec des amis pour la soirée, mais j'aimerais vous
revoir. J'ai des révélations à vous faire au sujet de cette jeune femme.
Étonné dans un premier temps puis flatté dans le second, il accepta en lui
tendant la main.
- Quelle charmante proposition ! Je me présente, Tanguy Muray
journaliste de profession. Je suis arrivé à Cristal depuis quelques années.
- Moi c'est Clarisse, Clarisse Aiming, lui répondit-elle avec son plus joli
sourire.
- Tenez prenez ma carte, je vais attendre avec impatience que vous
m'appeliez.
Humbert et les autres avaient disparu. Clarisse comprit immédiatement
que chacun était parti à la recherche de Luna. Elle en fit autant mais avec
plus de hargne que la dernière fois. " Il n'est pas question de la laisser filer
cette fois ! "
La soirée arrivait à son terme, il était tard et les recherches illusoires.
Dépités, déçus, ils prirent le chemin du retour. Olivia courut pour rattraper
Clarisse, qui marchait loin devant, en fulminant. Elle était furieuse.
- Clarisse, attends-moi, calme-toi !
- C'est insensé, à chaque fois que nous sommes près d'elle, elle s'enfuit.
C'est quand même un peu fort, elle a peur de nous ou quoi ?
- Je ne sais pas. Il y a quelque chose de pas clair là-dedans.
Le lundi matin en se rendant au bureau, Clarisse se sentait un peu
déprimée. Elle n'avait encore trouvé personne pour remplacer Olivia. Son
efficacité, son sourire et sa gaieté naturelle allaient lui faire cruellement
défaut.
La morosité de Clarisse s'accentua dès qu'elle ouvrit la porte de son
bureau. Chaque meuble, chaises comprises étaient envahis de papiers,
courriers, manuscrits etc.
- Un vrai foutoir ! Évidemment, c'est à moi de trouver la secrétaire
idéale. Hum ! Voyons où est le téléphone ? ronchonna-t-elle tout haut.Elle eut envie de faire table rase de toute cette paperasse en cherchant le
téléphone qui, probablement posé en équilibre parmi tous ces documents
épars, avait chut dans la corbeille à papiers.
- Enfin, te voilà ! dit-elle en empoignant l'appareil.
Elle composa le numéro de chez Emma.
- Allo ! Emma ? Tu ne voudrais pas venir m'aider au bureau, ici c'est la
panique totale !
- J'arrive de suite, Humbert ne lâche plus sa plume et je peux me
permettre de m'absenter, il n'y verra aucun inconvénient.
Clarisse avait prévu de contacter Tanguy dans la matinée. Peut-être pas
seulement pour lui parler de Luna. Ce beau jeune homme de 33 ans lui
trottinait dans la tête depuis leur rencontre. Tanguy attirait les jeunes
femmes comme un aimant. Beau comme un Dieu, il avait la particularité
d'avoir une chevelure parfaitement blanche. Au moins aussi blanche que ses
dents, magnifiques et bien rangées. Bien évidemment, son sourire éclatant
avait un charme fou. Ses yeux noisette parés de longs cils épais et bruns
faisaient pâlir d'envie toutes les femmes. Mince tout en étant athlétique, des
mains de " pianiste… " Clarisse était littéralement tombée sous le charme.
- Allo ! Monsieur Muray ? Ici Clarisse Aiming.
- Eh ! Bonjour, vous ! J'espérais vraiment votre appel. Je me demandais
comment vous retrouver. Je n'ai même pas eu la présence d'esprit de vous
réclamer votre numéro de téléphone. Votre apparition m'avait réellement
troublé.
- Je vous l'avais promis et je tiens toujours mes promesses. Je voulais
vous parler de Luna.
- Luna ? Qui est Luna ?
- Mais si voyons. La jeune femme avec qui vous parliez au palace, une
jolie brune avec une robe rouge…Interloquée, Clarisse ne comprit pas sur l'instant puis se souvint aussitôt,
qu'effectivement ses premières rencontres avec Luna s'étaient soldées par
un oubli total dès le lendemain. Humbert et les trois poètes avaient, eux
aussi, souffert du même symptôme.
L'arrivée d'Emma la soulagea et, avec un grand soupir suivi d'un solide
élan d'énergie, elles rangèrent classèrent, trièrent… Instant de grâce ! Ce
ménage monopolisa leur attention. Lorsque tout fut enfin terminé, Clarisse,
satisfaite, embrassa du regard le résultat obtenu et fit un superbe sourire de
contentement.
- Merci Emma, sans toi… Je ne m'habitue pas à l'absence d'Olivia. Je
suis persuadée que tu serais apte à la remplacer. Tu ne voudrais pas
travailler avec moi ?
- Je crois que cela me plairait beaucoup et puis, Humbert est tellement
occupé en ce moment ! Je vais lui en parler.
Clarisse lui rapporta l'entretien téléphonique qu'elle avait eu avec
Tanguy.
- C'est étrange, on dirait que le processus est le même. Gageons que
Tanguy va de nouveau rencontrer Luna et que la mémoire lui reviendra,
répondit Emma en claquant des doigts.
En sortant du bureau, Clarisse fit un détour par l'immeuble des garçons.
Elle éprouvait le besoin de leur parler de Tanguy et de la réflexion d'Emma.
En descendant de voiture, elle se figea. En bas du bâtiment, Abel était en
compagnie de Luna ! Luna parlait, Abel écoutait ! Assurément la pluie ne
les incommodait guère. L'émotion passée, Clarisse se dirigea vers eux.
" Enfin je la tiens ! " Pensa-t-elle.
À peine à quelques mètres d'eux, elle vit Luna prendre la main d'Abel. Il
souriait, il semblait aux anges. " Mais ma parole, il se fait draguer ou
quoi ? "Impatiente qu'elle était de les rejoindre, elle fit un faux pas, trébucha et
s'étala de tout son long sur le sol humide.
Le temps de se relever et… Les deux tourtereaux avaient disparu.
- Je vais certainement les retrouver chez Grégoire, bougonna-t-elle un
tantinet vexée.
En entrant dans l'appartement, elle ne prit même pas le temps de dire
bonsoir. Des yeux elle chercha les fugitifs et s'écria :
- Mais enfin, où sont Abel et Luna ?
- Pardon ? Tu rêves ou quoi ? Abel est remonté chez-lui chercher un
Pull. Il doit nous couver quelque chose, il grelottait de froid et je t'assure
que si j'avais vu Luna, je ne l'aurais pas lâchée d'un millimètre ! articula
Grégoire en prenant Olivia et Boris à témoin.
Clarisse piétinait d'impatience :
- Allez venez, montons tous les quatre le voir. Je veux en avoir le cœur
net et puis, au pire, si Abel est soufrant au moins nous pourrons nous
occuper de lui.
Après avoir tambouriné vainement à la porte et ne recevant en retour
aucune réponse d'Abel, Boris dévala les escaliers afin de récupérer le
double des clés.
L'appartement était vide de toute présence humaine. Le pull qu'Abel
était censé porter était négligemment posé sur le lit. Boris prit la parole :
- Bon, posons-nous un instant et réfléchissons. Toi Clarisse, tu dis avoir
vu Abel en compagnie de Luna, dehors et sous la pluie. Nous, nous avons
vu Abel, seul, prendre l'escalier pour monter chez-lui. Que faut-il penser
sinon qu'il a dû la rencontrer, qu'il a réussi son plan de drague et qu'ils sont
partis pour rester, rien qu'à deux, pour la soirée.
- Oui, tu as certainement raison, il n'y a peut-être pas là matière à
s'inquiéter. En revanche, dès demain matin, Abel va apprendre à me
connaître en colère. Partir à la sauvette juste au moment où j'arrive près
d'eux…Dès le lendemain, tout fut oublié et l'on ne reparla plus d'Abel.
Quelquefois, au bureau, tantôt Clarisse, tantôt Emma, elles ne pouvaient
s'empêcher de faire cette réflexion :
- C'est bizarre cette sensation d'oubli, ce sentiment de vide…
Le soir de ce même jour, Emma et Humbert s'étaient gentiment proposé
d'emmener Sylvère à l'aéroport. Emma avait promis de s'occuper de Vivien
pendant ses quelques jours d'absence. Ils ne cherchèrent pas la raison de son
départ et Sylvère n'en dit rien.
Les passagers, alignés en file d'attente, étaient prêts pour
l'embarquement. Abel était parmi eux. Tel un étranger, personne ne le
reconnut.VII
Un été brûlant s'installait sur Paris. Changement total de programme
pour mes congés ! Mes belles vacances au bord de la Méditerranée avec mes
amis restèrent à l'état de projet.
Persuadée par Tati Mina, j'acceptais de rester près d'elle durant le mois
d'août. Mes aptitudes à la voyance avaient besoin d'être enrichies. Je me
prenais au jeu et je goûtais pleinement ces facultés que j'avais
volontairement occulté pendant toutes ces années.
Nous avions donc prévu un petit séjour dans les Côtes-d'Armor à
Plurien exactement. Bien évidemment, les premiers jours furent consacrés
au nettoyage de la maison et à la remise en état du jardin. Le voisinage avait
rapidement repéré notre arrivée et les visites allaient se succéder à un
rythme infernal.
Tante Marina, très connue dans ce coin depuis de nombreuses années,
était surtout très appréciée. Je ne souhaitais pas vraiment acquérir une telle
popularité, mais les langues vont bon train et j'étais bien consciente que je
ne pourrais pas garder mon anonymat indéfiniment.
J'aidais ma tante du mieux que je le pouvais et il est vrai que je me
substituais à elle de plus en plus souvent. La fréquence des consultations
était impressionnante.
Puis il y eut la visite de cette femme qui recherchait sa fille disparue. Ne
pouvant se résoudre à consulter quelqu'un d'autre, elle fit le voyage depuis
Paris pour nous rencontrer. Ses espoirs étaient fondés sur moi, la nièce de
madame Marina ! Sa confiance était inébranlable, je l'étais beaucoup moins
envers moi-même. Je craignais fortement ce que je risquais de voir ou
surtout de ne pas voir !
À 16 heures tapantes j'entendis résonner le heurtoir de la porte d'entrée.
La ponctualité de cette personne prouvait ses inquiétudes et son impatience.
Je m'étais postée un peu en retrait espérant secrètement ne pas avoir à
intervenir.
- Prudence ! Tu peux venir s'il te plaît ? Viens que je te présente à
madame Dural.
Je pris néanmoins le temps de jeter un petit coup d'œil critique dans le
miroir. Je réajustai mon chemisier, passai mes doigts dans mes cheveux
pour ranger quelques égarés et affichai mon plus beau sourire pour accueillir
du mieux possible madame Dural. Petite femme effacée, aux traits éteints et
affublée d'un rictus de tristesse, je la vis se transformer instantanément alors
que je m'approchai d'elle.
- Oh ! Vous êtes Prudence ! Votre tante m'a tellement parlé de vous.
Vous êtes mon dernier espoir. Toutes les recherches effectuées par la police
sont restées sans résultats. J'ai déjà consulté un médium et celui-ci ne
m'avait laissé aucun espoir. Je suis intimement persuadée, au plus profond
de moi, que ma fille Céline est vivante.
En lui prenant doucement les mains, je l'invitai à s'asseoir près de moi
sur le canapé du salon. Je serrai ses mains en plongeant mon regard dans le
sien. Point n'était besoin de parler. Soudainement, une image s'interposa
entre elle et moi et… Je la vis ! Point n'était besoin non plus de photo, je
savais que c'était Céline.
Une jeune fille de 17 ans au physique somme toute, assez banal. Elle
n'était pas seule, un groupe de personnes adultes l'entourait. Elles
semblaient toutes prier ou se concerter, seule Céline était agenouillée près
d'un petit lit. L'un des protagonistes paraissait s'adresser à un homme en
blouse blanche debout près de Céline. Le décor était assez sombre et
ressemblait à s'y méprendre à une chambre d'hôpital.Je lâchai les mains de madame Dural pour lui planter aussitôt le décor et
la rassurer. Je lui narrai la totalité de ce que j'avais vu.
- Votre fille est bien vivante. Je pense qu'elle se trouve en France, la
voix que j'ai entendue était française. J'ai également décelé une odeur de
sous-bois ou de forêt et une voie de chemin de fer me semblait proche de ce
que je crois être un hôpital. Voilà, je ne vais pas pouvoir vous en dire plus
pour aujourd'hui.
Madame Dural jubilait et me bombardait de questions. J'étais épuisée, je
n'en savais pas plus et je tentai de la raisonner.
- Je ne peux vraiment rien vous dire de plus pour aujourd'hui, mais nous
allons nous revoir et avec un peu de chance, je le souhaite vivement, j'aurais
probablement d'autres images qui nous indiquerons plus précisément où se
trouve votre fille.
Le rendez-vous fut pris pour la semaine suivante. Le visage de Madame
Dural était transfiguré. Le vilain rictus avait fait place à un large sourire, elle
était rayonnante.
Moi, je l'étais nettement moins ! Je me sentais vidée, sans force. J'avais
mal dans tout le corps et ma tête, me semblait-il, allait exploser. Tante
Marina connaissait bien ces effets secondaires.
- Je suis fière de toi ma chérie. Tu viens de rendre le sourire à une
femme désespérée. Va vite t'allonger pendant que je te prépare ta tisane
favorite et ensuite tu auras droit à un vrai massage jusqu'à ce que sommeil
s'en suive.VIII
Une belle histoire d'amour se dessinait à l'horizon de Cristal. Clarisse et
Tanguy s'aimaient d'amour tendre sous l'œil bienveillant d'Emma.
Pour la plus grande satisfaction de Clarisse, Emma sut remplacer à la
perfection cette bonne Olivia. Celle-ci d'ailleurs était absolument ravie.
Débarrassée de l'ombre qui avait entaché un peu sa conscience, elle pouvait
vivre pleinement et sereinement son idylle avec Grégoire.
Bonheur, plénitude, ravissement, extase… Ces mots ressortaient souvent
dans la bouche des trois jeunes couples amoureux et ils rêvaient de rallier
Boris à eux, dans le clan des heureux. Les filles s'étaient consulté et allaient
œuvrer pour caser ce cher Boris ! Toujours plongé dans ses rêveries il ne
voyait même pas les regards langoureux et enflammés de Lucie. Depuis plus
d'un mois qu'elle avait aménagé au troisième étage du même immeuble,
Boris semblait ne pas la voir. Irait-il jusqu'à ne pas s'apercevoir de sa
présence ? Cet éternel absent en était bien capable ! Les filles décidèrent
donc de secouer Boris et l'obliger à regarder ce qu'il fallait voir !
L'élaboration d'un plan de rencontre commençait à prendre forme lorsque
Tanguy déboula en trombe dans le bureau de Clarisse.
- Mon cœur, mon amour, si tu savais ce qui m'arrive ! J'ai vu Luna !
Elle est passée au journal. Elle s'est arrêtée devant moi, m'a pris la main,
(entre nous, sa main était glacée) et m'a dit s'appeler Luna. Ses yeux
étaient… Comment dire… Hum… Bizarres ! Elle a esquissé un sourire puis
elle a disparu ! Je l'ai cherchée dans tous les bureaux, à tous les étages, Elle
s'est incroyablement volatilisée ! J'ai interrogé mes collègues et ils m'ont
tous pris pour un dingue !
- Bienvenue au club mon chéri ! Viens près de moi, Emma et moi allons
te raconter nos rencontres avec Luna et Laun.
Au fil du récit, Tanguy, d'abord campé sur ses deux jambes, éprouva le
besoin de s'adosser contre le mur pour finalement s'asseoir. Cette histoire
était à dormir debout, il était littéralement époustouflé.
Il se faisait tard, Emma s'aperçut de l'heure avancée.
- Je suis désolée Clarisse, mais je dois partir immédiatement, Vivien ne
va pas tarder à rentrer de l'école, dit-elle en enfilant son manteau.
Vivien vivait à demeure chez Humbert et Emma. Personne ne se
souvenait de Sylvère, son fils non plus ! Emma prenait son rôle de maman
de substitution très à cœur et cette nouvelle vie à trois ne l'incita pas pour
autant à s'interroger. Tout était indéfectiblement si normal, si naturel.
Cependant, des sentiments confus lui titillaient l'esprit. Ces impressions de
déjà vu, ces supposées amnésies, ce passé inexistant et dont personne ne se
souciait, Luna, Laun et cette robe insolite aux pouvoirs étranges. Tout se
mêlait dans ses pensées et tous ces événements s'entrelaçaient,
s'enchevêtraient pour en arriver à une quasi-certitude : Un seul
dénominateur commun chapeautait cet ensemble de phénomènes
abracadabrants.
Quelques jours après la découverte de l'existence de Luna par Tanguy,
Emma fit part à Clarisse de sa perception de ces faits pour le moins
insolites.
Clarisse ressentait les mêmes troubles et n'osait en parler à personne.
Seule Emma recevait ses confidences. Elle l'interrogea :
- Crois-tu que nous devrions en faire part aux autres ? Je ne sais pas si je
dois en parler à Tanguy. Il vient seulement de découvrir Luna et nous ne lui
avons pas révélé l'entière vérité sur nos investigations plus que
rocambolesques. Peut-être est-il inutile de l'inquiéter dès maintenant ?
Emma enlaça Clarisse, maternelle jusqu'au bout des ongles, elle se
sentait investie du devoir de l'apaiser, de la réconforter. Elle plongea ses
yeux dans les siens en chuchotant :
- Pour le moment, nous allons garder cela secret. J'ai vaguement sondé
le raisonnement d'Humbert et je l'ai trouvé plutôt évasif. Il ne semble pas
adhérer à mes réflexions. À moins que, de son côté, il ait pris également
l'option du silence pour me ménager. À chaque tentative il me répond : " Tu
as trop d'imagination ma douce, je m'en servirais peut-être pour mon
prochain roman ". Puis il me lance une œillade avec son sourire enjôleur et
dévie aussitôt la conversation sur d'autres sujets. De toute façon, nous
n'avons rien de concret, seulement des suppositions alors…
Est-ce parce qu'elles en avaient parlé plus que de coutume, toujours estil
que Clarisse fit un rêve la nuit suivante qui la fit frémir dès son réveil. Elle
triturait ses mains moites et ne put s'empêcher de douter quant à la véracité
de ce rêve. Et si c'était vrai, si c'était réel, si elle avait vraiment vu Luna
cette nuit ! Dans le doute le plus total, elle se mit à chercher des indices dans
l'appartement qui pourraient lui apporter la preuve qu'elle avait bel et bien
reçu une visite cette nuit.
Elle allait être en retard et se hâta donc en jetant un regard d'envie sur la
cafetière, s'en détourna et fila vite au bureau.
- Bonjour Emma, vite j'ai besoin d'un café, je n'ai pas eu le temps de le
prendre ce matin. Il m'est arrivé quelque chose cette nuit et je suis toute
retournée.
En buvant nerveusement sont café, Clarisse lui relata la particularité de
son aventure nocturne.
- Cette nuit, j'ai vu Luna chez-moi. À mon réveil j'étais persuadée
n'avoir fait qu'un rêve mais je n'en suis plus très sûre. Elle était assise près
de moi dans la cuisine et elle me murmurait à voix basse : " Taisez-vous
Clarisse, ne dites rien à personne. Bientôt vous saurez. N'ayez pas peur, je
suis là pour vous aider. " Puis je me suis réveillée dans mon lit et c'est pour
cela que j'ai cru à un rêve. Mais ensuite, cela m'a semblé tellement
authentique !
Emma écoutait et, dans le même temps, elle fut saisie d'angoisses ou
plutôt d'une intuition qui la poussa à répondre :
- Je suis sûre que c'est un signe ! Rien ne nous autorise maintenant à
douter de quoi que ce soit. Gardons tout cela sous silence pour le
moment. L'union fait la force et, justement, nous sommes deux !
La nuit suivante, c'est Emma qui rêva de Luna. Si le scénario était
quasiment comparable à celui de Clarisse, les déclarations de Luna
différaient légèrement des propos précédemment tenus envers son amie.
- Vous ne devez pas en parler autour de vous. Écoutez Clarisse, elle est
dans le vrai. Gardez cela uniquement pour vous deux. Je vais bientôt passer
vous revoir, j'aurai un message à vous transmettre et vous comprendrez
tout.
Clarisse fut immédiatement informée et pour le coup, cette seconde
visite de Luna les dérouta encore un peu plus. Bien résolues à suivre les
consignes de Luna, elles décidèrent néanmoins d'essayer de forcer leur
mémoire. Le plus infime souvenir, la plus petite émergence de leur passé
parviendrait assurément à les éclairer. Bien plus facile à dire qu'à faire !
- En attendant, penchons-nous un peu sur le cas Boris ! stipula Clarisse
en signant sa phrase d'un sourire de connivence.
- Je suis d'accord avec toi. Nous pourrions inviter Lucie au concours de
danse samedi prochain. En tant que voisine, Olivia pourrait lui proposer de
nous accompagner.
- Oui ! Mais encore faudrait-il que nous ayons l'assurance qu'elle aime
danser. Dans le cas contraire, notre éternel absent risque, justement, de le
rester, absent ! Aurais-tu oublié que c'est un champion de rock ?
- Tu as raison, c'est un peu risqué. Et si nous l'invitions chez Grégoire
et Olivia ? Boris n'y verrait que du feu ! Il trouvera logique que nous
voulions faire connaissance avec leur nouvelle voisine.
Ce qui fut dit fut fait ! L'avant veille du concours de danse, ils se
retrouvèrent tous chez Grégoire. Comme à son habitude, Boris prépara un
succulent repas. Tous d'accord, ils convinrent qu'ils feraient la sourde
oreille quant au coup de sonnette de Lucie. À charge pour Boris d'aller luimême
ouvrir la porte. Les garçons acceptèrent de participer à l'intrigue
malgré les réticences de Grégoire.
- Vous pensez vraiment qu'il va tomber dans ce piège grossier ?
- Alors là ! Parions qu'il n'y verra que du feu. Il s'est satellisé autour de
sa petite planète depuis si longtemps que rien, en dehors de ses poèmes et de
sa cuisine, ne peut l'ébranler, affirma Olivia.
Les filles complotaient et les suppositions, quant aux réactions des futurs
éventuels amoureux, se superposaient les unes aux autres.
Lorsque enfin la sonnette retentit ! Si tous firent mine de ne pas entendre
la sonnerie, il ne put, quant à lui, l'ignorer. Ils avaient gagné, c'est Boris qui
alla ouvrir. C'est ainsi que Lucie Demoy fit son entrée dans cette plaisante
communauté. Clarisse chuchota :
- Bon, ben c'est pas gagné ! Si visiblement Lucie avait eu le coup de
foudre, la réciproque n'était pas évidente. Quel crétin ! Il ne la regarde
même pas !
- Allons, laissons les choses se faire. Il n'est pas obligé de tomber
amoureux sur le champ ! Tu sais bien que Boris a besoin de bien plus qu'un
joli minois pour sortir de ses réserves. Intégrons plutôt Lucie dans notre
groupe et nous verrons bien, dit Emma à voix basse.
La soirée fut une réussite. Boris et Lucie se découvrirent une multitude
de points communs ce qui, bien évidemment, éveilla la curiosité et la
sympathie du jeune homme. Notre éternel absent atterrissait enfin ! Les trois
" marieuses " étaient satisfaites. Ils iraient tous ensemble assister et peutêtre
même participer au concours de danse. Après avoir débarrassé les restes
du repas, ils repoussèrent tables et chaises et les musiques se succédèrent.
Rocks, tango, paso… Lucie en connaissait tous les pas. Boris éprouvait de
plus en plus d'intérêt pour cette petite Lucie si " transparente " auparavant !
Le froid de l'hiver n'engourdissait pas les pieds de nos danseurs ! Boris
se transforma en professeur de danse pour Tanguy. En riant aux éclats,
Clarisse lui déclara :
- Mon pauvre chéri ! Mais tu danses comme une planche à repasser !
Tous éclatèrent de rire. Pour le concours ce sera un peu juste, Boris aura
donc ses deux cavalières favorites !
Même s'ils ne furent pas classés, ils passèrent néanmoins une superbe
soirée " endiablée. " Lucie s'avéra être une pile électrique. Jamais fatiguée,
elle en demandait toujours plus. Boris était aux anges et les filles
soupçonnèrent agréablement le début d'une idylle.
Abel et Sylvère étaient soigneusement rangés dans des petites cases de
leurs mémoires à tous. Même si Clarisse et Emma ressentaient toujours
aussi intensément cette impression de vide, de manque, elles n'en dirent mot
et gardèrent sous silence leurs rêves. Pour les autres, l'affaire était classée !
En revanche, Luna et Laun étaient infailliblement au centre de leurs
conversations.
Olivia retournait régulièrement à la boutique Aliadin. Si l'excuse
première était d'apporter sa petite touche personnelle à l'appartement de
Grégoire, elle n'en espérait pas moins y revoir Laun. En cas de rencontre,
elle était fermement résolue à lui mettre le grappin dessus et à l'emmener
voir les autres, de gré ou de force !
Tanguy, quant à lui, revisitait inlassablement les bureaux du journal. Ses
collègues s'inquiétaient de ce nouveau comportement. " Quelle mouche l'a
piqué ? " Disaient-ils. Tanguy faisait fi de toutes ces remarques.
" Qu'importe ce qu'ils pensent, je retrouverais cette Luna et je l'emmènerais
aux autres, de gré ou de force ! "
C'était le même refrain pour chacun d'entre eux. Il était presque devenu
un leitmotiv : " de gré ou de force ! "
Le printemps amorçait son arrivée. Le soleil commençait à tiédir l'air
ambiant, encore un peu timides, les bourgeons se formaient et les jardins
allaient bientôt se parer de leurs belles couleurs printanières.
Les cœurs des amoureux étaient au beau fixe et Lucie avait emménagé
chez Boris. Celui-ci avait fait beaucoup d'efforts pour entretenir son
intérieur. Les papiers froissés atterrissaient systématiquement et directement
dans la corbeille ! Lucie se chargeait de ranger et de classer, ce qui la rendait
indispensable auprès de Boris, il ne trouvait plus rien !
Lucie était institutrice et avait, de ce fait, l'opportunité d'être très
présente auprès de son tendre amour. Un amour pur et infini était bel et bien
né entre ces deux-là. Boris ne pouvait plus être qualifié d'éternel d'absent.
Son amour pour Lucie l'avait littéralement transformé et depuis il prenait
beaucoup d'intérêt à tout ce qui se passait autour de lui. Il était devenu
méconnaissable, l'amour l'avait métamorphosé. Les trois entremetteuses se
targuaient de la réussite de leur coup. Boris et Lucie ne s'en offusquèrent
pas, bien au contraire, ils furent pleinement reconnaissants.IX
Madame Dural s'était empressée de faire part à la police des révélations
que je lui avais faites.
Tante Mina reçut un coup de fil de l'inspecteur Carrio. Celui-ci désirait
m'entretenir à propos des dires de Madame Dural.
L'inspecteur Carrio, au demeurant tout à fait charmant, ne voulait écarter
aucune hypothèse. Il ne croyait pas vraiment à toutes ces " sornettes ", mais,
disait-il, " Sait-on jamais ! "
Je me devais de répondre au mieux à toutes ses questions et je lui fis une
description la plus fidèle et la plus détaillée possible de l'image que j'avais
interceptée.
- Ces éléments sont bien maigres, mademoiselle Safety. Un hôpital près
d'une forêt et d'une voie ferrée, j'imagine qu'il y en a plusieurs en France !
- J'ai supposé que c'était un hôpital, je n'en suis pas vraiment certaine,
l'ensemble était assez sombre. Quant à la voie ferrée, ce n'était qu'une
interprétation sonore, j'ai cru entendre le bruit étouffé d'un train. Peut-être
passait-il sous un tunnel ? En fait je me suis posé la question et pour obtenir
plus d'informations, une seconde séance s'avère indispensable. Je dois
revoir madame Dural demain et avec un peu de chance, je vous donnerais
d'autres précisions.
Ma tête bourdonnait, je ne savais plus dans quel camp je devais
m'installer. Celui des inquiets ou celui des impatients. Une envie irrésistible
me poussait à reporter le rendez-vous. Mon anxiété grandissait au fur et à
mesure de mon imagination. Et si mon interprétation n'était pas conforme à
l'image ! Et si ma voyance était faussée ! Et si je ne devais plus jamais
" voir " ! Et… La minute suivante, j'avais, au contraire, hâte de revoir
madame Dural pour l'aider, du mieux que je le pouvais, à retrouver Céline.
Mon désir était au moins aussi fort que mon envie de me blottir dans
l'ignorance. Deux ans d'absence, c'est si long et si lourd à porter, je n'avais
pas le droit de faire l'autruche.
Je pouvais difficilement me mettre à sa place, seule la capacité de
concevoir sa souffrance était à ma portée.
Brusquement, un regret enfoui remonta à la surface. Depuis quelque
temps je m'ingéniais à rejeter, à bannir cette pensée insidieuse. À vivre à
deux cents à l'heure, à papillonner de l'un à l'autre je réalisais mon
inaptitude à me fixer. La trentaine largement passée, célibataire et sans
enfant ! Était-ce vraiment un choix de ma part ou une fuite. Qu'est-ce que je
voulais fuir ? Prise de vertige, j'allai m'asseoir. Pour la première fois je me
penchais sur moi-même. Je me sentais vide, sans âme, sans cœur, sans vie !
Était-ce donc là mon destin ? Je venais d'avoir 35 ans et je ne pouvais que
constater le vide de ma vie.
Tante Marina me prit dans ses bras.
- Ma petite chérie, je sais ce qui se passe dans ta petite tête. Mais dis-toi
bien que tu n'as [que] 35 ans et c'est très bien qu'aujourd'hui tu prennes
enfin conscience de ta vie. Ne sois pas triste, je te promets qu'il n'est pas
trop tard, tu verras. Ta vie va prendre un autre tournant et celui-là, tu vas
l'aimer.
- Oh ! Tati Mina, c'est une voyance que tu me fais là ?
- Non, ma chérie, ce n'est qu'une supposition, je dirais même une
conviction. Il suffisait juste que tu ouvres les yeux. Maintenant que ton
esprit a changé, tu ne regarderas plus ni ta vie ni les autres de la même
façon.
- Merci ma petite Tati. Comme d'habitude tu as parfaitement raison, il
n'est jamais trop tard pour bien faire et je te promets que j'ai vraiment envie
de changer. Tu peux me croire, souviens-toi de ma promesse. Je me sens
bien mieux maintenant que j'ai pris cette décision. Bon, sur ce serment fait à
ma petite tante préférée et adorée, je vais aller me coucher sans tarder, une
épreuve difficile m'attend pour demain.
Tante Marina fit entrer une madame Dural aussi ponctuelle que la fois
précédente. Celle-ci, après un bref bonjour, néanmoins très souriant, se
précipita vers moi et me tendit immédiatement ses deux mains. Un peu
surprise, j'accédai à sa demande. Elle avait hâte d'en savoir plus et je
pouvais fort bien le comprendre.
À peine avais-je eu le temps de me concentrer que j'eus la sensation de
m'engouffrer dans un autre espace. Une nouvelle image s'interposa contre
ma volonté et se substitua à la précédente. Une jeune femme inconnue me
faisait des signes. Elle semblait m'appeler avec insistance.
Elle était seule, assise sur… Sur rien ! L'absence totale de décor me
contraignit à me canaliser plus intensément pour tenter de déceler plus
d'indications. Comment savoir où elle se trouvait, qui était-elle, qu'elles
étaient ses intentions, était-elle en danger ? Je n'eus aucune réponse à ces
questions, l'image s'effaça et me laissa pantelante.
- Tati Mina, je ne me sens pas bien, j'ai besoin d'air.
En disant ces mots je m'enfuis en courant vers l'extérieur. J'avais besoin
de reprendre mon souffle, j'étais au bord du malaise. Tante Marina
s'efforçait de m'apaiser du mieux qu'elle le pouvait.
- Prudence, tu es toute pâle, je crains le pire, qu'as-tu vu ? Pour que tu te
mettes dans des états pareils c'est que…
Je ne la laissai pas terminer sa phrase !
- Non, ne t'inquiètes pas, cela n'a rien à voir avec Céline, du moins je le
crois.
Madame Dural, folle d'inquiétude était, elle aussi, proche de
l'évanouissement. Je m'empressai de la tranquilliser :
- Calmez-vous, ce que j'ai vu n'a aucun rapport avec Céline. Une image
est venue s'insérer à la place de celle que j'espérais atteindre, puis je
m'adressai à ma tante :
- Tati Mina, nous allons reprendre un autre rendez-vous avec madame
Dural. Je suis incapable de continuer et encore moins de comprendre ce qui
s'est passé. J'aimerais que nous en parlions toutes les deux.
Après avoir pris congé de madame Dural et en ayant bien pris soin de la
rassurer au mieux, je me blottis dans les bras de ma tante en pleurant. Je lui
relatai le plus fidèlement possible ma vision. Perplexe, elle avoua son
ignorance.
- Dans toute ma vie, jamais une telle chose ne s'est produite.X
Ce matin-là, le réveil d'Emma fut empreint d'une tristesse infinie.
Incapable d'analyser cette nouvelle sensation, elle ne put se résoudre à faire
le trajet pour se rendre au bureau.
- Allo ! Clarisse ? Je ne vais pas venir aujourd'hui ou tout au moins pas
ce matin. Je me sens vraiment trop mal. Si tu peux, passe plutôt me voir. J'ai
besoin de parler et je me demande si mon état n'aurait pas un rapport avec
Luna et toutes ces histoires. Si seulement je pouvais te définir ce que je
ressens…
- Je passe te voir vers midi. Nous déjeunerons ensemble.
À midi, Clarisse eut la surprise de ne pas trouver Emma chez-elle.
Humbert avait l'air contrarié :
- Elle n'était pas dans son assiette ce matin. Peut-être un petit coup au
moral ! Mais je ne vois vraiment pas pourquoi ! Après t'avoir téléphoné,
elle a reçu un coup de fil de Grégoire. Va les voir si tu veux, ils sont dans le
jardin, derrière la maison. À vous deux vous arriverez peut-être à lui rendre
son sourire. J'ai fait tout ce que j'ai pu, c'est un ratage complet !
Soucieuse, Clarisse courut les rejoindre dans le jardin. Emma l'aperçut
et la gratifia d'un sourire confus.
- Ah ! Clarisse, je suis si contente que tu sois venue. Figure-toi que
pendant qu'Humbert prenait sa douche, j'ai entendu une petite voix, elle me
répétait sans cesse ! " Dépêche-toi, dépêche-toi… " Là-dessus, Grégoire
arrive et… Non, je préfère qu'il t'explique lui-même.Grégoire frottait ses mains, il avait l'air mal à l'aise et semblait avoir
quelques difficultés à s'exprimer. Emma s'efforça de le calmer puis il prit
son courage à deux mains.
- Tout d'abord, je ne savais pas si j'allais vous en parler. Au risque de
passer pour un fou je me suis décidé ce matin, je n'en pouvais plus. Il fallait
absolument que je vous dévoile ce qui me hante depuis quelques jours.
Voilà ! Si Olivia a démissionné, c'était uniquement sur ma demande. Un
rêve désagréable et tenace me poursuit, je dirais même me persécute : je
vois Olivia s'éloigner de moi… Ces rêves, ou plutôt ces cauchemars, se
répètent et se précisent à tel point qu'à chaque réveil j'ai presque envie de
pousser des hurlements et je la prends immédiatement dans mes bras pour
me rassurer. La nuit dernière, Luna avait pris la main d'Olivia et je les
regardais, totalement impuissant, s'en aller au loin jusqu'à ne plus les voir.
Je n'en ai pas parlé à Olivia pour ne pas la troubler. Qu'en penses-tu ?
Les bras ballants, Clarisse ne sut que répondre. Emma reprit la parole :
- Et si je te disais que je sens Luna ici, qu'elle est là, toute proche de
nous !
À peine avait-elle terminé sa phrase qu'Emma s'évanouit. Humbert s'en
aperçut immédiatement et arriva à la rescousse, la ranima et, la prenant dans
ses bras, il lança :
- Bon, maintenant les filles, ça suffit ! Nous allons parler ouvertement
de tout ce qui nous tracasse et Dieu sait s'il y a matière à dire ! À vouloir
nous ménager les uns et les autres nous occultons l'essentiel : l'union ! Nous
sommes tous de vrais amis n'est-ce pas ? Alors pourquoi irions nous nous
critiquer mutuellement. Nous savons bien que nous ne sommes pas stupides.
Au lieu de cela, faisons corps et soutenons-nous ! Je vais vous dire
maintenant ce qui m'est arrivé et ensuite ce sera votre tour. Tirons les
choses au clair !
Humbert s'était un peu énervé et il avait raison à cent pour cent. En
réalité, il vivait à peu près les mêmes évènements que les autres et il agissait
exactement comme Emma et Clarisse. Il n'avait pas osé en parler de crainte
de passer pour un fou. Le comportement des filles avait semé le doute dans
son esprit, cette situation ne pouvait plus durer. Contrairement à ce que
Luna avait exigé ou conseillé, dans leurs rêves, ils décidèrent de ne plus
garder ces secrets. Luna rôde autour d'eux et après tout, nul ne sait si ses
intentions sont les meilleures. De plus, Laun avait totalement disparu !
Qu'est-il devenu ? Et cette robe, quoi en faire, a-t-elle un but, une
destination, une raison d'être ?
Le malaise d'Emma ne se dissipa réellement que dans la soirée. Elle se
sentait prise comme dans du coton ou dans un voile. Tous les bruits autour
d'elle étaient feutrés, à l'exception de cette petite voix qui, après le :
" Dépêche- toi… " Se transforma en : " Tu n'as plus beaucoup de
temps… " Cette fois, enfin, elle pouvait se confier à Humbert.
- Cette voix me lance un avertissement et je suis presque certaine qu'elle
vient de Luna !
Les craintes d'Humbert s'intensifiaient. Il empoigna le téléphone et
invita tout le groupe pour la soirée.
La soirée fut stérile, aucun plan d'action n'était envisageable. Si
ennemie il y a, d'où vient-elle, où est-elle ? Comment parer à une attaque si
aucun élément ne se présente de façon claire ! En se séparant, tard dans la
nuit, ils se firent la promesse que le moindre fait serait intégralement
rapporté.
Clarisse, comme les autres, était à l'affût du plus petit signe. Elle avait
quitté son petit studio pour emménager chez Tanguy. L'appartement était
assez vaste et aménagé avec beaucoup de goût. Par amour pour Tanguy, elle
fit l'effort suprême de ne plus laisser traîner ses affaires. Incroyable et
pourtant vrai, elle s'y tint !
Depuis que Tanguy était au courant de tout et qu'elle pouvait enfin
partager cette aventure énigmatique avec lui, elle se sentait beaucoup mieux,
bien plus forte et sa ténacité ne s'en trouvait que renforcée.Chacun se voyait ou se téléphonait tous les soirs pour tenir, en quelque
sorte, un rapport. Bien entendu, Lucie vint grossir les rangs. Boris ne voulait
pas qu'elle soit tenue à l'écart, il préféra tout lui exposer. Que pourrait donc
faire une petite femme comme Luna contre huit personnes !
Les chaleurs de l'été commençaient à se faire sentir. Un pique-nique fut
organisé pour le dimanche de ce début de juillet. Les filles se mirent aux
fourneaux et confectionnèrent pâtés, tartes salées et sucrées etc. Les garçons
se chargèrent des boissons. Un merveilleux dimanche en perspective au
bord de l'étang, à la périphérie ouest de Cristal.
La seule voiture disponible était celle de Clarisse. Ils la chargèrent donc
de toutes les victuailles, de sièges et de plaids. L'unique place de libre avait
été accordée à l'unanimité à Tanguy. Il était impensable de séparer les deux
tourtereaux. Les autres prirent le bus qui les déposa tout près de l'étang.
La journée fut joyeuse, ponctuée d'éclats de rires, de baisers, de bains de
pieds et… de coups de soleil ! Le concours des plus beaux plongeons fut le
clou de la journée. Humbert et Grégoire s'étaient tenus à l'écart pendant ce
divertissement et s'étaient installés, à l'ombre d'un saule, pour y jouer aux
cartes.
- Grégoire ! Humbert ! Allez, venez avec nous, on s'éclate comme des
fous, s'écrièrent-ils à tour de rôle.
Impossible de les faire bouger, rien n'y faisait. Résolue, Emma les
rejoignit en criant par-dessus son épaule, " Je nous les ramène illico ! "
- Tu ne veux pas avouer que tu ne sais pas plonger ? Tu as peur de
l'eau ? Taquina gentiment Emma à Humbert.
- Mais non, rien à voir. J'en ai pas envie et Grégoire non plus d'ailleurs,
c'est tout.
Par pudeur et sans se concerter, les deux garçons n'osèrent pas s'avouer
mutuellement leur peur irraisonnée de l'eau. Emma retourna à ses ébats
aquatiques en faisant un geste d'impuissance à l'égard d'Olivia.
- Ils sont inébranlables et cependant ils ne semblent ni fâchés ni
contrariés, tant pis... dit Emma en piquant une tête dans son élément favori.
Ces jeux devaient clore cette éclatante journée. C'est alors que, à
l'instant où ils remballaient le tout, Luna et Laun firent leur apparition.
Chacun d'un côté, comme s'ils avaient pu encercler huit personnes ! Ils
levèrent les mains devant eux, paumes en avant en signe de paix. Deux
copies conformes, une fille et un garçon ! Ils prirent la parole en même
temps et dirent les mêmes mots :
- Vous ne devez pas avoir peur, nous ne vous voulons aucun mal. C'est
bien le contraire ! Nous savons que vous êtes inquiets mais vous ne devez
pas l'être. Si nous vous avions demandé de garder le secret, c'était
principalement pour vous préserver les uns et les autres. Chacune de nos
visites est synonyme de bonheur. Regardez-vous, n'êtes vous pas heureux ?
Vous avez tous trouvé l'amour n'est-ce pas ? Lucie est la petite dernière, pas
vrai ? Alors pourquoi nous craindre ? Nous reviendrons vous voir, un peu
plus tard dans le temps, lorsque nous aurons un message à vous transmettre.
Surtout ne soyez pas pressés, profitez au maximum du bonheur qui vous est
offert.
En observant le " clan des huit " on aurait pu croire qu'ils assistaient à
un match de tennis. Leurs regards interloqués passaient de Luna à Laun sans
discontinuer.
Luna fit quelques pas et prit les mains de Clarisse :
- Chère Clarisse, ressortez donc la robe de sa malle où vous l'avez
enfermée. Elle a une raison d'être et c'est à vous, à vous tous maintenant de
trouver. Bien entendu, si vous en avez vraiment envie. Ce n'est absolument
pas une obligation. Je veux seulement vous faire comprendre que vous avez
la possibilité d'assouvir votre curiosité.
La fin de sa phrase fut à peine perceptible, Luna et Laun disparurent
comme ils étaient arrivés.
Fallait-il réellement avoir confiance ? Les dernières paroles de Luna les
intriguèrent fortement. Humbert prit la parole :
- Organisons-nous une soirée de cette semaine et examinons cette robe
de plus près.
Ils prirent le chemin du retour presque en silence, la belle journée était
loin derrière eux.XI
Madame Dural, précise comme à son habitude, venait d'entrer.
Fortement ébranlée par la séance précédente, cette fois elle attendit que je
vienne vers elle... Je la rassurai une fois de plus en lui affirmant que ce fait
était inhabituel et qu'il n'y avait aucune raison pour que cela se reproduise
de nouveau.
Je m'attelai donc à la tâche avec l'espoir de lui apporter le réconfort de
mes réponses. Je lui pris les mains et contrairement aux dernières séances,
instinctivement je fermai les yeux. Je fis le vide autour de moi et serrai
légèrement ses mains. Une image apparut ! Elle était nette, claire et sans
équivoque. Céline était sur le quai d'un métro. Elle n'était pas seule, un
jeune homme la tenait par les épaules. Ils ressemblaient à un jeune couple
d'amoureux. Je pus voir le nom de la station de métro, juste derrière eux :
Boulogne-Billancourt !
Madame Dural ne se contenait plus tant elle était heureuse. Je lui passai
le téléphone et elle invita sur le champ l'inspecteur Carrio.
- Oui inspecteur ! Puisque je vous le dis ! Prudence a bien décrit cette
image. Après tout, il est à mon avis inutile de passer la voir, elle va vous le
confirmer elle-même dans un instant. Ne perdons pas de temps. Je sais qu'il
y a un hôpital à cet endroit. Je pars dès ce soir. Je serai devant cet hôpital
demain matin et je compte bien vous y trouver ! Je vous passe Prudence.
- Allo ! Bonjour, inspecteur. Allez-vous faire des recherches dans ce
sens ?
- Bien sûr, nous ne pouvons négliger aucune piste mais je me vois
contraint de transmettre ces informations à mes collèges, je suis en congé
dès ce soir.
- Auriez-vous la gentillesse de ne pas révéler la source de ces
informations ? C'est très important pour moi.
- Vous pouvez compter sur moi, motus et bouche cousue. Dans quelques
jours, je me trouverai à quelques petits kilomètres de chez-vous, me
permettez-vous de venir vous saluer, vous et votre tante ?
Ce fut entendu ainsi et j'aimais autant faire la connaissance de mon
interlocuteur pour lui demander de nous oublier, ma tante et moi.
J'étais heureuse, madame Dural allait enfin retrouver sa fille.
L'inspecteur Carrio et son équipe n'auraient aucune difficulté à trouver
Céline par l'intermédiaire de l'hôpital. Du moins je l'espérais, en fait, j'en
étais quasiment convaincue. Madame Dural me fit la promesse de me tenir
informée de l'avancement de l'enquête.
Les vacances allaient bientôt prendre fin et je n'étais pas mécontente de
rentrer sur Paris. Je n'avais pas encore reçu de nouvelles des investigations
de la police. La visite de l'inspecteur, trois jours plus tard, ne m'apporta pas
plus d'élément. Congés obligent, il ne s'était pas renseigné sur l'évolution
de l'enquête depuis son départ. En réalité, il me l'avoua très honnêtement, il
n'y croyait pas du tout. J'étais néanmoins assez sereine quant à
l'aboutissement et aux résultats des indications que j'avais fournies.
L'enquête suivrait assurément un déroulement logique et je souhaitais
vivement reprendre le cours normal de ma vie. Ce passage à Plurien m'avait
indiscutablement secouée, même si tante Marina était aux petits soins et me
dorlotait comme jamais !
La reprise de mon emploi de fleuriste et le décor familier de la boutique
allaient me permettre de " redescendre sur terre. " Avais-je raison de
redouter quelques initiatives de l'inspecteur Carrio ? Tentera-t-il de me
contacter pour d'autres recherches ? Cette forme de sollicitation était
totalement exclue. Le cas Céline m'avait sévèrement tourmenté et je ne
pouvais que le souhaiter unique.
Le jour de ma reprise, en fin de journée, j'optai pour un détour à
l'intérieur du parc Monceau. L'été était encore bien présent et j'avais une
envie folle du calme et de la verdure que procurait ce parc. J'allai
m'installer près du petit étang avec un bon livre pour une petite heure.
Après avoir goûté pleinement ce moment délicieux, je rentrai,
fermement décidée à renouveler chaque jour ces petites escapades, tant que
le temps le permettrait.
Tante Marina avait fait un tri sérieux en épluchant consciencieusement
les consultations qu'elle donnait auparavant. Elle ne m'appelait qu'en cas de
réelle nécessité et, tant qu'à rendre service, je tenais impérativement à ce
que se soit pour des raisons que j'estimais recevables.
Vers la fin du mois de septembre, je reçus un coup de fil de l'inspecteur
Carrio :
- Allo ? Bonsoir Prudence ! Vous permettez que je vous appelle par
votre prénom ? Grâce à vous, nous avons retrouvé Céline et, Dieu merci,
elle est en bonne santé. Je ne vous en dirais pas plus, Madame Dural prendra
contact avec vous dès que cela sera possible. Pour le moment, mère et fille
sont en compagnie d'un médiateur. Je sais qu'elle veut vous remercier
personnellement et elle vous confiera le tout dans les moindres détails.
- Merci inspecteur, cette nouvelle m'enchante, j'étais sûre que vous la
retrouveriez. Connaissez-vous le motif de sa disparition ?
- Oui bien sûr, mais ce n'est pas à moi de vous en parler. Croyez bien,
que dorénavant, je ne traiterai plus de fariboles et autres qualificatifs vos
compétences altruistes. Pourrais-je éventuellement faire appel à vous en cas
d'urgence ?
- Je vous arrête tout de suite ! Vous faites référence à un don qui ne peut
être fiable à cent pour cent. Bien souvent, croyez le bien, cette voyance se
solde par des échecs. Madame Dural a eu beaucoup de chance !
- J'ai tout de même confiance et si toutefois cela ne fonctionnait pas,
nous aurons au moins eu le mérite d'essayer.
Mes craintes étaient donc justifiées. Il n'allait probablement pas tarder à
faire appel à mes services. Je l'avais néanmoins encouragé à rester discret.
Si cela venait à se savoir, j'avais tout intérêt à partir à l'autre bout de la
planète et peut-être même dans une autre galaxie ! Il prit ma " menace " au
sérieux et fit la promesse de n'en rien dire à personne. Il trouvait seulement
regrettable d'être le seul à en recueillir le satisfecit. Sincèrement, pour moi
cela n'avait aucune importance. La logique même m'interdisait tout tapage
ou toute publicité autour de moi.XII
Au cours de la soirée, chez Humbert et Emma, la robe passa de main en
main et fut examinée point par point pour la seconde fois. L'un d'entre eux
allait devoir se dévouer et porter la robe le temps de la soirée. Jusqu'à ce
jour, aucun n'avait gardé cette robe plus de quelques minutes. Ils se
dévêtaient aussitôt qu'ils constataient l'effet surprenant qui frappait leurs
yeux. L'idée vint d'Humbert, mais, qui allait s'y " coller ? " Un tirage au
sort fut voté à l'unanimité. Boris et Olivia, à qui la robe ne convenait pas,
puisque la taille ne s'adaptait pas à leur morphologie, étaient exclus de ce
tirage. Tanguy et Lucie ne l'enfileraient que s'ils étaient tirés au sort.
Clarisse s'attarda longuement en explications afin de préparer
psychologiquement les deux jeunes gens sur ce qu'ils allaient voir.
Boris sortit dans le jardin et ramassa cinq petits cailloux blancs et un de
couleur. Il les cacha dans un petit sac de tissu afin que nul ne puisse
visualiser la taille et la couleur des objets. Hasard ou pas, le petit caillou
brun fut pioché par Emma. L'inquiétude des autres était nettement visible,
aussi Emma s'empressa-t-elle de les conforter dans l'utilité de ce tirage.
- De toute façon nous sommes obligés d'en passer par-là ! Nous n'avons
rien trouvé jusqu'ici et la solution se trouve peut-être dans cet acte.
Personne n'y avait encore pensé, c'est notre dernier recours alors je vais de
ce pas l'enfiler et la garder.
- Tu ne veux pas que je prenne ta place ? Souviens-toi de ton malaise, tu
étais vraiment très mal !
Emma refusa l'aide de Clarisse et partit se changer.Lucie et Tanguy étaient très impressionnés, mais les briefings
d'Humbert, toujours calme et posé, et celui de Clarisse, atténua
considérablement l'effet de surprise.
Emma tint bon, elle ne voulait surtout pas flancher. Cependant, la soirée
ne se déroulait pas normalement et quoi de plus évident : les regards étaient
fuyants !
Humbert commençait à s'impatienter :
- Voilà plus d'une heure que tu portes cette robe et rien ne se passe. Je
propose que chacun à notre tour nous te regardions bien dans les yeux au
lieu de fuir ton regard on ne peut plus troublant. C'est peut-être le petit coup
de pouce nécessaire. Tout le monde est d'accord ?
Bien sûr, tout le monde l'était mais encore faudrait-il pouvoir soutenir le
regard d'Emma.
Tanguy se proposa pour être le premier. Boris prit sa montre et ils se
mirent d'accord pour trois minutes par personne sans détourner les yeux.
Les trois minutes passées, rien ne se produisit. Ce fut le tour d'Humbert.
À peine une minute plus tard, Emma prit une drôle de voix… celle de
Luna !
- Humbert, j'ai une bonne nouvelle pour vous, votre femme vous
réclame, vous lui manquez terriblement.
Humbert détourna vivement les yeux et s'écria :
- Emma ! Mais qu'est-ce qui te prend ? Je ne te connaissais pas ce talent
d'imitatrice. Cherche plutôt un autre sketch et puis, franchement, ce n'est
pas le moment ! Pourquoi me dis-tu cela ? Comment pourrais-je te manquer,
je ne sors pratiquement jamais de la maison !
Emma se défendit :
- Mais je n'ai rien dit !
La stupeur fit place à la consternation et inversement ! Puis tous furent
persuadés qu'il ne s'agissait là que d'un gag, Emma avait envie de
s'amuser !
Boris s'installa rapidement devant Emma pour clore le débat et les trois
minutes s'écoulèrent sans que rien ne se passe. Ensuite, Clarisse chassa
Boris pour prendre son tour. Une minute s'écoula et, de nouveau, Emma
emprunta la voix de Luna :
- Clarisse, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, vous allez bientôt
revoir votre frère Nicolas.
Clarisse éclata de rire :
- Emma arrête ce petit jeu. Soyons sérieux voyons ! Tu sais bien que je
n'ai pas de frère. Sois gentille, on dit stop aux pitreries d'accord ?
- Mais, encore une fois, je n'ai rien dit ! se défendit Emma.
- Tu n'es pas sérieuse Emma, va te changer c'est moi qui vais passer la
robe, s'énerva Humbert.
Emma fila vite se changer, elle était furieuse. De quoi l'accusait-on ? Il
était tard et elle était très fâchée. Elle s'adressa à l'assemblée :
- Moi, je vais me coucher, cette soirée ne m'amuse pas du tout. En tout
cas, moi je ne remets plus cette robe !
Tous les yeux étaient rivés sur elle. Elle paraissait si sincère. Humbert
l'enlaça tendrement.
- Calme-toi ma chérie, ce n'est pas un jeu, soit patiente, laisse-moi
mettre cette robe et observons.
Enfin calmée, Emma donna son accord. Une fois Humbert prêt pour
l'exercice, Lucie voulut être la suivante et elle n'eut aucun mal à fixer son
regard. Les trois minutes s'égrenèrent sans qu'Humbert ne prononce une
parole.
Pour Olivia, ce fut le même topo. Humbert resta muet et il en profita
pour lancer un clin d'œil à Emma qui voulait dire : " Tu vois, je ne m'amuse
pas à faire des farces moi ! "
Grégoire passa devant Emma et, presque aussitôt Humbert imita une
voix… celle de Laun !
- Grégoire, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, vous allez bientôt
revoir votre maman.
Emma écarquilla grand les yeux, une lumière, une ébauche de
compréhension, l'émergence d'une réponse lui apparut soudain à l'esprit.
D'un bond elle quitta son siège et réclama l'attention :
- Je crois avoir compris ! Avant de vous en dire plus, laissez-moi le
temps de tenter, moi aussi, la même expérience. Le résultat confirmera ou
infirmera mes doutes.
Elle prit place devant Humbert et déterminée, elle agrippa son regard au
sien. Emma n'eut pas à attendre très longtemps. Avec la voix de Laun, il lui
dit :
- Emma, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, vous allez bientôt
revoir votre fille.
C'était comme une répétition, à chaque fois les phrases étaient
identiques à quelques petites différences près.
Pour le coup, Emma se sentit sérieusement déstabilisée. Elle venait
d'avoir confirmation ! Tout n'était pas parfaitement clair, mais elle touchait
enfin du doigt la solution, les réponses. Allait-elle en parler, supporteraientils
cette vérité. Elle-même subissait un profond malaise et sentit, une fois de
plus, le sol se dérober sous elle et elle s'écroula, inanimée, dans les bras
d'Humbert.XIII
Je profitai de mon retour de vacances pour rompre avec mon petit ami
actuel. Nous sortions ensemble depuis six mois, mais je n'éprouvais pas de
réelle affection pour lui. Le sentiment d'amour, auquel j'allais aspirer dès
maintenant, était irrémédiablement exclu entre nous deux. Je ne ressentais
plus le besoin de continuer une relation qui, au final, ne m'apportait rien.
Allais-je donc m'assagir ? C'était probable, le courant de ma vie de ces
dernières semaines m'avait ouvert les yeux. Je voulais donner une autre
dimension à mon existence et proscrire toutes ces futilités dont j'avais usé et
abusé. J'allais tenir ma promesse.
La vision de cette jeune femme inconnue posée sur le " vide " me
taraudait constamment. J'étais pratiquement certaine de ne l'avoir jamais
vue. Ce n'était pourtant pas faute de chercher dans mes souvenirs. J'en avais
fait la description à tante Marina qui ne me donna pas plus d'explication.
Je n'acceptais aucune consultation chez-moi, je voulais absolument
préserver mon petit nid de toutes incursions. Ma tante m'invitait à passer
chez elle lorsque se présentait une nécessité et je pouvais me reposer
entièrement sur elle, elle avait toute ma confiance. Ce travail en duo me
convenait parfaitement et m'évitait tous les indésirables.
Dans le courant du mois d'octobre, madame Dural était venue me rendre
visite, chez tante Marina bien évidemment.Céline avait fait une fugue de crainte de s'attirer les foudres de sa mère.
À quinze ans, elle se découvrit enceinte alors que le futur père avait été
banni du cercle de ses amis et du domicile familial.
- Je n'aime pas ton petit copain, il a mauvais genre et ses fréquentations
doivent être à son image. Je t'interdis formellement de le fréquenter ! avait
stipulé la maman à sa fille.
Somme toute, une histoire assez banale, un conflit entre mère et fille qui
aurait bien pu tourner au drame. Une maman qui aspirait à protéger sa fille
avec des a priori, pas toujours légitimes, qui rendent aveugles et font oublier
l'essentiel.
Deux ans d'absence, de vide, d'inquiétude, de doute et de souffrance
pour une incompréhension, un manque de confiance et surtout de dialogue.
Par bonheur, l'histoire eut une fin heureuse, Madame Dural est maintenant
une mère et une grand-mère comblée et si son " gendre " n'est pas
forcément des plus reluisant, elle est enfin confiante, elle a acquis la
certitude que ce jeune garçon aime infiniment Céline et leur fils.
Elle me confia également que ma première image indiquait bien une
chambre d'hôpital. Dans le petit lit gisait son petit-fils de 18 mois,
sévèrement atteint de multiples contusions à la suite d'un accident de
voiture alors que le jeune homme conduisait sans précaution.
L'inspecteur Carrio prenait de mes nouvelles assez régulièrement. Ses
premiers coups de fil me contrariaient, tant j'appréhendais une requête de sa
part. Je grommelais en me disant : " Il n'espère tout de même pas que je
vais résoudre ses énigmes policières ! " Au fil du temps, j'appris à le
connaître et admis qu'il avait beaucoup trop de tact pour m'impliquer dans
des situations qui ne concernaient que lui. Il savait faire la part des choses et
il avait bien compris à quel point cela pouvait être hasardeux, difficile et
pénible pour moi. Il me l'avait promis : seulement en cas d'absolue
nécessité !Après ses premiers appels, je me surpris à les attendre et à les espérer.
Mon cœur se mettait à galoper dès que retentissait la sonnerie du téléphone.
Cupidon serait-il passé par-là ? Nous bavardions longuement au téléphone.
Nous n'en étions plus au vouvoiement et Stéphane, oui c'est Stéphane, me
proposa, pour notre premier rendez-vous, une promenade sur les quais et
une balade en bateau-mouche, pour le dimanche à venir. Trop heureuse
j'acceptai, d'autant qu'il m'avait confié qu'en tant que célibataire il se
portait régulièrement volontaire pour travailler les jours fériés. Cette
sollicitude qu'il avait vis-à-vis de ses collègues attestait de son immense
gentillesse et de sa mansuétude.
J'étais impatiente d'être à dimanche. Je n'avais pas revu Stéphane depuis
sa visite à Plurien. Je craignais tellement d'être en retard que finalement
j'arrivai avec une bonne demi-heure d'avance. Stéphane m'attendait déjà !
La vue de sa silhouette déclencha instantanément une cavalcade effrénée de
mon cœur, des petits picotements dans tout le corps, une vague, un océan,
que dis-je un tsunami de tendresse me submergea. J'avais presque oublié à
quel point il était beau. Bien plus grand que moi, il dégageait une puissance,
une force tranquille et rassurante sur laquelle je savais, d'ores et déjà, que
j'allais pouvoir me poser. Son visage était loin d'être insignifiant. Une
mèche rebelle sur le front, des cheveux courts et blonds lui prêtaient un petit
air slave. Des yeux noisette et expressifs, plein de douceur avec un semblant
de vulnérabilité, un nez bien fait comme je les aime et une fossette
désarmante sur le menton. Quant à son sourire… Tout s'illuminait à la
moindre amorce. Je l'aurais volontiers couvert de baisers, mais
raisonnablement je me contins. Je devais apprendre à me pondérer et
prendre le temps d'analyser ce flot de sentiments qui m'inondait.
D'emblée il m'avait embrassée sur les joues, puis, son bras sur mes
épaules, le mien autour de sa taille, nous partîmes pour une merveilleuse,
une prodigieuse promenade avec un entracte sur le bateau-mouche pour un
déjeuner fabuleusement romantique.Je rentrai chez-moi avec des rêves et des étoiles plein la tête. Que
voulais-je donc analyser ? J'étais amoureuse comme jamais je ne l'avais
été !
Le répondeur affichait un message reçu :
- Allo ! Prudence ? Chérie tu es là ? C'est Tati Mina ! Bon, tu n'es pas
là ! J'ai pris un rendez-vous pour demain soir à 20 heures. Je compte sur toi
pour considérer ce rendez-vous comme prioritaire. Je t'embrasse ma chérie,
à demain, ou à tout à l'heure si tu ne rentres pas trop tard.
Il était presque minuit et, évidemment il était plus raisonnable de
l'appeler le lendemain matin pour lui confirmer ma présence.XIV
Emma ouvrit un œil, puis l'autre et aussitôt tout lui revint en mémoire.
Les questions fusaient, qu'avait-elle découvert, quel était le sens, l'essence
même de cette robe... Humbert réclama le silence.
- Laissez donc le temps à Emma de recouvrer ses esprits ! puis il
s'adressa à Emma :
- Ma douce, je crois que moi aussi j'ai compris. Tu donnes ta version ou
tu préfères que je commence ?
Elle préféra s'exécuter séance tenante. Elle eut le sentiment que d'en
parler allégerait amplement la portée de son inconcevable découverte.
- Vous avez bien remarqué que Humbert et moi-même nous parlions
avec une voix qui ne nous appartenait pas ! Les voix de Luna et Laun
avaient supplanté les nôtres et, l'avez vous également noté, elles ne
s'adressaient qu'à ceux d'entre nous qui avaient la chance, ou la malchance,
de pouvoir endosser la robe.
Clarisse enchaîna :
- C'est bien ce que j'avais cru comprendre mais je n'osais même pas
donner crédit à cette déduction tant je trouve cela loufoque ! Ce que je
voudrais comprendre, c'est le pourquoi de cette phrase qu'ils débitaient
presque systématiquement. Humbert, tu n'aurais pas une autre femme
qu'Emma par hasard ?
- Mais non ! Bien sûr que non !
Il ne chercha pas à se défendre plus que cela, il avait compris où Clarisse
voulait en venir.
Clarisse s'adressa à Emma :
- Et toi Emma, tu aurais une fille cachée ? Et toi Grégoire, tu ne nous as
jamais parlé de ta maman ! Quant à moi, je vous confirme que je n'ai pas de
frère et que je n'ai pas non plus connu de Nicolas sinon, comment aurais-je
pu l'oublier ?
Les yeux presque exorbités, ils se dévisagèrent tous. Le souffle coupé,
les mots au fond de la gorge, la stupéfaction au bord des lèvres et du geste…
Le silence régnait tout à coup, une atmosphère lourde et pesante s'était
installée. Plus personne n'osait prendre la parole, que pouvaient-ils ajouter à
cela ? Chaque couple s'accrochait l'un à l'autre, la frayeur s'était emparée
de chacun d'entre eux. Au bout de longues, de très longues minutes,
Humbert prit une décision :
- Je suggère que nous restions tous ensemble, au moins pour cette nuit.
Si quelque chose devait se produire, au moins nous serions unis et nous
ferions front ! Je suis incapable de vous rassurer parce que je suis moimême
terrifié. Je ne veux même pas vous imaginer dehors en pleine nuit.
Emma, tu es d'accord ?
- Bien sûr, d'ailleurs, j'allais le proposer. Nous allons nous débrouiller
avec les matelas, les sommiers et le canapé.
La nuit s'organisa telle qu'Emma l'avait proposée. Chacun put enfin se
reposer mais de là à dire que le sommeil allait être réparateur… Le moindre
bruit les faisait sursauter et c'est à peine s'ils osaient respirer !
Boris fut le premier à se lever et s'attela immédiatement à la confection
d'un bon petit-déjeuner. La bonne odeur du café fumant attira très vite le
reste de la troupe.
Humbert émit l'idée de tenter une nouvelle fois la même expérience le
soir même. Ce fut un refus catégorique et à l'unanimité. Clarisse s'empressa
d'expliquer son opposition :
- Je ne vois pas l'intérêt de replonger dans notre confusion d'hier soir. Je
propose plutôt que nous attendions une nouvelle manifestation de Luna et de
son siamois !Il fut néanmoins convenu qu'en attendant de nouveaux éléments, une
réflexion individuelle s'avérait nécessaire et serait certainement plus
fructueuse que des débats trop animés.
- Essayons si possible de reprendre le cours normal de nos vies. La peur
n'évitant pas le danger… Avouons aussi qu'ils ne nous ont jamais ni
agressés ni menacés. De toute façon, quoique vous décidiez, j'ai une journée
chargée au bureau et il est hors de question que je plante là mon boulot pour
des discussions stériles.
Clarisse avait sorti sa tirade d'un jet tout en se préparant à partir.
En ratifiant d'un geste les propos de Clarisse, Tanguy s'apprêta à la
suivre mais non sans jeter à la cantonade :
- Qui m'aime me suive !
- Attendez ! Je viens avec vous, attends-moi Clarisse, tu ne comptais
tout de même pas partir sans moi ? questionna Emma.
Clarisse savait pertinemment que de plonger à corps perdu dans son
travail serait salvateur. Elle voulait, autant que faire se peut, balayer toutes
ses spéculations oiseuses qui dépassaient l'entendement.
Avec un entrain non dissimulé, elles se mirent toutes les deux au travail.
De nouveaux manuscrits enflaient la pile déjà démesurément haute. Emma
en faisait le tri lorsqu'elle nota qu'un nouvel auteur était venu grossir les
rangs. La lettre jointe attira son attention. Quelque chose d'indéfinissable la
poussa à aller plus loin dans ses investigations. Ce nouvel auteur précisait
bien qu'il s'agissait de faits réels à peine romancés. Tout en feuilletant le
manuscrit elle interpella Clarisse !
- Tu devrais venir voir ce que j'ai entre les mains ! Franchement,
d'après les quelques passages que j'ai lus, on dirait qu'il parle de nous, de
notre histoire abracadabrante !
- Fais voir ça ! Qui est cet auteur ?
- Attends voir… Inconnu au bataillon celui-là ! Heu… pardon, c'est une
femme !
Clarisse ne lut que quelques paragraphes :
- Pas le temps de tout lire, téléphone lui tout de suite, qu'elle vienne
nous voir !
Ninon Gentiane avait pris soin de noter son numéro de téléphone, mais
après plusieurs tentatives sans succès, Clarisse se dit qu'elle la contacterait
de chez elle dans la soirée.
- Tu crois qu'il faut en parler aux autres ? dit Emma dans le doute le
plus complet.
- Non, écoute, pour l'instant n'en disons rien. J'emmène le manuscrit
chez-moi et je crois bien que je ne vais même rien dire à Tanguy. Nous
allons d'abord tirer cela au clair avant d'ameuter tout le monde.
Trois jours plus tard, Clarisse eut enfin quelqu'un au téléphone :
- Allo ! Mademoiselle Gentiane ?
- Non, madame vous faites erreur, il n'y a pas de mademoiselle
Gentiane ici.
Clarisse refit le numéro et retomba sur la même personne. Persuadée que
cette demoiselle s'était trompée en notant son numéro, elle proposa à Emma
d'aller lui rendre une petite visite chez-elle. Cette entrevue s'imposait tant le
récit était troublant. Romancé ou pas, elle y contait une histoire qui
ressemblait, presque trait pour trait, à leurs propres aventures. Quasiment
point par point, elle détaillait ce qu'elle aurait vécu et subit : les mêmes
incidents que nous, avec ses amis au nombre de quatre elle comprise !
C'était trop conforme, trop calqué pour ne pas la croire. Déroutant à
l'extrême !
Elles se mirent d'accord pour s'y rendre en fin de journée, après qu'elles
aient averti de leur retard Humbert et Tanguy. Elles allaient devoir traverser
tout Cristal mais qu'importe, la course en valait la chandelle, c'était
primordial.
Arrivée devant la maison, Emma fit remarquer que le nom de Gentiane
n'était pas inscrit sur la boîte aux lettres.
- C'est pourtant la bonne adresse ! Vérifia Clarisse.
Emma l'encouragea :
- Je refuse de croire que nous avons fait tout ce trajet pour rien. Allez,
on sonne !
Une femme âgée, aux cheveux blancs retenus en chignon, leur ouvrit la
porte en leur offrant un large sourire amical. Non, elle n'était pas
mademoiselle Gentiane, non elle ne la connaissait pas et non elle ne
connaissait pas ses voisins. Elle ne résidait dans cette maison que depuis
quelques jours. Décontenancées, les filles prirent le chemin du retour.
- Cette fois, je pense que nous devrions en discuter avec les autres parce
que là, je ne sais plus ni quoi faire ni quoi penser. Il me paraît impossible
qu'elle se soit également trompée d'adresse ! C'est tout de même énorme ce
truc-là ! maugréa Clarisse.
Bredouilles et dépitées, elles firent le trajet de retour sans plus mot dire.XV
Toujours sur mon petit nuage et malgré la fraîcheur de ce début du mois
de novembre, je fis mon trajet habituel à pied. Serait-ce une idée ? Mes
bouquets confectionnés au fil de la journée ne furent jamais aussi beaux ! À
l'évidence l'amour m'inspirait, je flottais littéralement.
Stéphane me passa un petit coup de fil, il désirait me revoir très vite, en
réalité pour le soir même ! Réellement chagrinée par ce contretemps, je fus
contrainte de décliner son offre. Je n'avais pas oublié mon rendez-vous avec
ma tante. N'avait-elle pas insisté sur son caractère prioritaire ?
- Cela me navre réellement Prudence. Peux-tu m'assurer que tu vas
prendre soin de toi, que tu vas te ménager ? Je connais maintenant les
conséquences de ces séances sur toi et je vais m'inquiéter. Si tu veux, je
pourrais passer te prendre chez ta tante. Même si ce n'est pas loin…
Je l'interrompis aussitôt :
- Tout ira bien, ne te fais pas de soucis. Tante Marina me raccompagne
systématiquement et puis, je vais te dire un petit secret, c'est elle qui me
couche, me prépare une tisane et me borde. C'est tout juste si elle ne me
chante pas une berceuse !
- Cela ne m'empêchera pas de m'inquiéter.
- La prochaine fois si tu veux, tante Marina serait assurément vexée que
tu prennes sa place. Laisse-moi le temps de la préparer à cette idée.
- Au contraire de toi, moi qui la connais moins bien, je suis persuadé
qu'elle en serait ravie !
- Eh ! Vous avez discuté dans mon dos tous les deux ? Bon ok, puisque
tu as l'air si sûr de toi, tu peux venir me chercher vers 21 heures. Mais tu
apprendras, à tes dépens, qu'après de telles entrevues je ne suis pas de très
bonne compagnie.
- Ne te tourmente pas pour si peu. J'en fais mon affaire au moins
jusqu'à ce que j'aie l'assurance que tu préfères ma compagnie à celle de ta
tante, me répondit-il en éclatant de rire.
La musique de son rire, à mon oreille, fit envoler instantanément le voile
de tristesse qui m'avait enveloppée pendant quelques instants. J'allais
apprendre, au fil du temps, que Stéphane n'avait pas son pareil pour atténuer
ou faire disparaître toutes les peines du monde.
J'arrivai un peu en avance chez ma tante comme cela était convenu entre
nous. Je lui laissai le soin de m'apporter toutes les précisions nécessaires
concernant le rendez-vous.
La requête " urgente " émanait d'un monsieur d'une cinquantaine
d'années fortement inquiet quant à sa future épouse. Son infortune et son
opulente richesse allaient de paire. Si ce monsieur était certain des
sentiments qu'il éprouvait pour sa future femme, il doutait manifestement de
la réciprocité. Plusieurs indices négatifs l'avaient plongé dans l'incertitude.
À la tête d'une grosse fortune il craignait de commettre l'irréparable.
Évidemment, le plus simple était de ne pas se marier, mais il avait rétorqué :
- Je suis bien conscient que le mariage n'est pas une fin en soi,
seulement voilà, je suis profondément épris et je frémis à l'idée que, de
guère lasse, elle ne me quitte. Elle est si belle et surtout si jeune !
Malheureusement, j'ai surpris une conversation téléphonique et le doute
s'est inévitablement insinué. Aurait-elle plus de sentiments envers mes
biens que pour moi ?
- Voilà Prudence, tu sais presque tout. Euh ! Attends un peu, j'ai failli
omettre un élément d'importance dans son cas : Ce monsieur, atteint d'une
grave maladie, n'aurait un sursis que de quelques petites années.
Je comprenais mieux, maintenant, la démarche de cet homme, mais cela
me semblait un peu léger !Cette voyance se solda par un échec. Aucune image, aucune sensation, le
vide total ! Après lui avoir exprimé mes regrets, il me parut plus raisonnable
de lui conseiller vivement de ne pas se marier ou de prévoir un testament
solide ! C'était si clair pour moi que je ne fis même pas l'effort d'être
aimable.
J'en voulais un peu à ma tante.
- Je suis un peu fâchée Tati ! Je devais passer la soirée avec Stéphane,
qui ne devrait d'ailleurs pas tarder, et au lieu de cela, tu me fais venir pour
une peccadille ? Si ce monsieur a des doutes, il n'a qu'à pas se
marier ! Croit-il que parce qu'il a de l'argent tout lui est permis ? Je suis
sincèrement désolée qu'il soit souffrant mais je n'y vois là aucune excuse.
- Tu as raison ma chérie, je m'en veux maintenant, mais au téléphone il
semblait si désespéré que j'ai cru bien faire.
Alors qu'elle prenait mes mains et s'apprêtait à m'embrasser pour
calmer ma colère, de nouveau l'image apparue ! La même jeune femme me
faisait des signes de la main à cela près qu'au lieu de vouloir m'amener à
elle, elle agitait sa main comme on peut le faire pour dire bonjour ou au
revoir. Soudain, choquée par ma propre voix, je m'entendis appeler :
" Mathilde… " à une image fuyante, de plus en plus imprécise jusqu'à sa
disparition complète.
- Tati Mina, je viens d'avoir encore cette vision de la jeune inconnue.
Pourquoi l'ai-je appelé Mathilde ?
- J'avoue que tu m'as surprise, je ne connais qu'une Mathilde et c'est ta
grand-mère !
- Il est impossible que ce soit elle, celle-ci est très jeune, je dirais une
vingtaine d'années tout au plus.
Stéphane arrivait à point nommé. Je courus immédiatement me réfugier
dans ses bras et tante Marina lui commenta l'incident. Stéphane sut
m'apaiser en argumentant le fait que si j'en savais plus que la dernière fois,
il y avait de fortes chances pour que j'en découvre aussi un peu plus, à la
prochaine vision.Une petite idée, probablement saugrenue sur l'instant, me poussa à
réclamer une photo de ma grand-mère dans sa jeunesse. Je ne l'avais pas
connue autrement qu'âgée et nous ne parlions jamais du passé, de son
passé !
Tante Marina partit chercher sa " boîte à souvenirs " et me tendant une
vieille photo jaunie, elle me dit fièrement :
- Voilà ta grand-mère ma chérie, elle était belle n'est-ce pas ?
Je détaillai la photo et bouleversée, j'acquis la certitude qu'il s'agissait
bien de la même personne. Un sourire de béatitude se dessina sur les lèvres
de ma tante.
- Mais c'est merveilleux ma chérie, ta grand-mère essaie certainement
de te faire comprendre quelque chose…
- Je veux bien le croire, mais pourquoi se présenter à moi autrement que
lorsque je l'ai connu ?
- Alors là ! Ça je n'en sais rien. La nuit porte conseil, alors au dodo ! Tu
devrais rentrer, nous en reparlerons demain.
Stéphane et moi sommes rentrés, enlacés comme des jeunes tourtereaux,
que nous étions sans nul doute, tout en polémiquant sur ce petit incident.
Nos opinions étaient carrément divergentes. Il me parlait de fantasme et moi
de réalité ! À l'évidence, l'un comme l'autre nous étions tout autant dans le
vrai que dans le faux… Nos idées pouvaient fort bien fusionner et n'en faire
qu'une.
Je laissai Stéphane entrer dans l'appartement en lui proposant un café, il
était encore trop tôt pour nous séparer. D'un commun accord nous avons
écarté ce " fait divers " de notre conversation.
Je savais, de source sûre, que mon appartement était plaisant. J'en avais
fait mon petit refuge douillet. Des lampes, judicieusement posées çà et là,
diffusaient une lumière douce et chaude parfaitement adaptée au repos de
l'esprit. Soigneusement choisis, canapés et sièges habilement disposés,
offraient une agréable convivialité. Les coussins et rideaux, aux couleurs
chatoyantes et assorties, rehaussaient les quelques meubles au design
moderne mêlés à d'autres, ceux-ci hautement anciens et signés. L'ensemble
était harmonieux et l'on s'y sentait bien. Mon goût pour l'agencement et la
décoration me venait de maman. L'envie d'en faire mon métier m'avait
tenue pendant quelque temps, mais les fleurs gagnèrent la partie.
Stéphane fut agréablement surpris par mes dons de " décoratrice. "
Avant de me retirer dans la cuisine pour faire le café promis, je lui offris
libre choix pour s'installer confortablement.
Moment magique, peut-être un peu fragile mais si doux. Nous avions
tant de choses à nous dire. La découverte de l'autre devait en passer par-là et
c'était merveilleux. Quel que soit notre avenir, d'ores et déjà je savais que
jamais je ne pourrais oublier son premier baiser. Il ne ressemblait en rien à
ce genre de baiser que certains prennent à la dérobée tant ils ont peur d'êtres
repoussés. Stéphane avait posé sa joue contre la mienne. Son souffle chaud
balayait délicieusement mon oreille. Ses bras enlaçaient mes épaules.
Fermement, sa main puissante glissa sous mes cheveux et se saisit de ma
nuque. Cet instant magique dura quelques secondes inoubliables. Mon cœur
battait à tout rompre et je sentais le rythme accéléré du sien qui s'accorda à
la cadence du mien, ou l'inverse, comment savoir ! Lentement, il fit glisser
sa joue jusqu'à plonger ses yeux dans les miens. Point n'était besoin de
parler, son regard était suffisamment éloquent. J'avais envie de l'aspirer, de
l'absorber, de me fondre en lui. Tout aussi lentement, il frôla mes lèvres
puis, comme une apothéose, ce fut une explosion de sensations. Une
prodigieuse fusion, une éclatante effervescence. Jamais aucun homme ne
m'avait enlacé, étreint, embrassé ainsi. Je me sentais si merveilleusement
petite dans ses bras, si intensément sienne. Cœur, corps et âmes
s'embrasèrent… Toujours aussi attentionné, délicat et plein de tact, il rentra
chez lui avant minuit avec le réconfort de me savoir posée dans mon nid, au
chaud et en sécurité.XVI
Humbert était furieux !
- Il est impensable, incroyable que toi et Clarisse ayez fait ces
démarches sans nous avertir. Je veux voir ce manuscrit ! Comment avezvous
pu nous cacher…
Humbert fulminait et laissa sa phrase en suspend pour ajouter
immédiatement :
- Et s'il vous était arrivé quelque chose, comment aurions nous pu
savoir de quoi il en retournait ? Nous nous étions bien mis d'accord, nous ne
devions plus rien nous cacher.
- Pardon mon chéri, nous avions jugé inutile de vous impliquer avant
d'en savoir un peu plus. Ils nous semblaient indispensable de rencontrer
l'auteure en priorité.
Après avoir lu les quelques chapitres du roman, que j'avais discrètement
coché pour ne pas froisser l'écrivain, Humbert décréta qu'il fallait
impérativement alerter tous les autres et qu'ils iraient, tous ensemble, à la
recherche de cette demoiselle.
Clarisse et Emma avaient commis une faute, elles n'auraient jamais dû
vouloir résoudre cette découverte toutes seules. Chacun y allait de ses
reproches et elles s'en trouvèrent lamentablement penaudes.
Le lendemain était un samedi et ils y consacreraient la journée, s'il le
fallait, pour retrouver cette femme. Ils étaient persuadés qu'elle serait très
certainement en mesure de leur apporter de nouveaux éléments.
Recherches infructueuses ! Personne ne connaissait ou avait vu
mademoiselle Gentiane. Ils retournèrent interroger la nouvelle locataire de
l'adresse précisée. Elle était incapable de dire qui étaient ses prédécesseurs.
En désespoir de cause ils enquêtèrent auprès du voisinage mais également
sans succès. Mademoiselle Gentiane était inconnue !
Tanguy eut l'idée de passer une annonce dans son journal :
" Urgent, nous recherchons mademoiselle Ninon Gentiane, écrivaine, à
propos de son manuscrit. Merci de bien vouloir téléphoner à ce numéro
etc. "
- Très bonne ton idée ! Renchérit Clarisse.
Les jours passèrent sans apporter de nouvelle de cette mystérieuse
écrivaine. Tanguy modifia l'annonce et pria, cette fois, " Toutes personnes
pouvant donner des renseignements sur… etc. "
Cette nouvelle annonce n'aboutit pas plus que la précédente. Très
contrariés, ils firent plusieurs suggestions : Cette femme avait peut-être
utilisé un pseudo, un faux numéro, une fausse adresse… Si oui, pourquoi ?
Et surtout pourquoi avoir envoyé son manuscrit si elle ne voulait pas lui
donner une suite ? Elle ne pouvait tout de même pas s'être volatilisée dans
la nature ! Ce n'était qu'une énigme de plus à résoudre.
- Et si tout cela n'était qu'une farce ? Quoique, écrire un roman juste
pour faire une plaisanterie ! Enfin, peut-être nous faut-il réfléchir là-dessus,
lança Grégoire avec une petite pointe d'agacement.
Avant que l'automne ne fasse son apparition, Emma prévit d'organiser
une petite garden party chez elle, " en petit comité " disait-elle à Humbert.
Boris, toujours partant dans le domaine culinaire était venu en renfort la
veille pour aider à la préparation du repas. Alors qu'Emma pétrissait une
pâte, elle observa Vivien du coin de l'œil. Une petite idée germait dans son
esprit. Confortablement installé dans son fauteuil, l'enfant était loin d'être
turbulent, il aimait lire et dévorait ses lectures avec un engouement
insatiable. Emma chuchota à l'oreille de Boris :
- Crois-tu qu'il serait raisonnable de proposer à Vivien d'essayer la
robe ?
- Si tu lui présentes ça de façon ludique, pourquoi pas. Tu viens de me
donner une idée ! Nous pourrions nous déguiser pour demain. Si nous le
sommes tous, Vivien acceptera certainement et il n'y verra que du feu !
Aussitôt dit aussitôt proposé ! Emma passa le message à tous les invités
sans pour autant leur révéler la raison de ce brusque changement d'idée.
Chacun avait fait ce qu'il pouvait en matière de déguisement. Emma, et
Clarisse qui avait été mise dans la confidence, s'étaient enfermées dans la
chambre avec Vivien qui, de bonne grâce, se plia au désir d'Emma et enfila
la robe sans rechigner.
En contenant leur stupeur du mieux qu'elles le purent, elles prirent
chacune une main de Vivien, pour le conduire dans le jardin où tous étaient
réunis malgré la menace d'un orage. Il ne s'agissait pas de commettre
d'impairs et d'effrayer l'enfant. Pas un mot ne fut prononcé, l'étonnement
les figeait littéralement, la robe lui allait comme un gant ! Surpris, Vivien
s'adressa à Emma :
- Emma, qu'y a-t-il ? Pourquoi me regardent-ils ainsi ?
- Ne t'inquiète pas mon chéri, ils sont seulement jaloux et sidérés que tu
sois aussi bien déguisé !
Clarisse avait pris soin d'alerter discrètement le petit comité et avait
préconisé la plus grande discrétion. Humbert s'approcha de Vivien et le
regarda droit dans les yeux.
- Oh ! Dis donc toi ! Si on devait faire un concours de déguisement, je te
parie que tu serais le gagnant !
Vivien, fier comme un coq allait remercier en saluant, lorsque le son de
sa voix attendue se transforma instantanément pour faire place à celle de
Laun.
- Humbert, c'est pour bientôt, votre femme vous attend !
Soudain, des trombes d'eau tombèrent du ciel, l'orage se mit à gronder
et finalement il sauva un peu la situation. Il tombait à point nommé ! Vivien
retira la robe trempée, ne sut jamais ce qui s'était passé et ce fut un
soulagement pour tous. Ces voix " voleuses " étaient insupportables et
incompréhensibles. Humbert mourait d'envie de brûler cette robe.
Les victuailles avaient, par chance, été sauvées de la noyade et le repas
se fit à l'intérieur.
Même s'ils essayaient d'y échapper, la discussion revenait
invariablement sur le même sujet. Emma confirma qu'elle entendait toujours
cette petite voix et qu'elle ne pouvait en aucun cas en faire abstraction.
Grégoire, quant à lui, était toujours possédé par ses affreux cauchemars et,
comme Emma, il ne pouvait les occulter.
Ils avaient tous lu le manuscrit en long, en large et en travers espérant,
qui sait, y trouver des réponses, mais ces écrits ne révélèrent rien de plus
qu'ils ne savaient déjà.
Le samedi suivant, un nouveau concours de danse était organisé au
théâtre Fuji. Tanguy, très bon élève allait enfin pouvoir se mesurer aux
autres. Il ne restait donc plus à Boris que sa partenaire favorite, ce qui n'était
pas pour déplaire à Lucie qui aurait son homme rien que pour elle. Ce soirlà,
Boris et Lucie furent classés dans les cinq premiers. Ils dansèrent
jusqu'au petit jour, Clarisse partageait ses danses entre Tanguy et Grégoire.
Entre deux danses, elle avait soufflé à Emma :
- Il faudra trouver une petite amie à Grégoire. Cela me peine de le savoir
seul.
Olivia avait disparu, personne ne s'en était rendu compte, elle n'était
plus dans leur mémoire ! Grégoire murmurait parfois :
- Il me manque quelque chose…
Olivia aurait-elle eu le même destin qu'Abel et Sylvère ? Et lequel ? Et
Ninon Gentiane, qu'est-il advenu d'elle ? Personne ne peut l'oublier
puisqu'elle a laissé une trace : son roman. Mais d'un autre côté, si personne
ne la connaît… Quel sac de nœuds !XVII
L'épisode du " monsieur inquiet quant à l'amour supposé de sa future "
m'avait un peu refroidie. Je suppliai ma tante d'en finir avec ces
" fadaises. " Je ne me sentais pas capable de supporter indéfiniment ce
genre de déconvenue. Tante Marina argumenta autant qu'elle le put, je ne
cédai pas.
- À moins qu'il ne s'agisse d'un cas vraiment exceptionnel, comme pour
madame Dural, je me refuse à toutes formes de voyance. Admets que, sauf
cas extrême, il vaut mieux ne pas connaître son avenir.
Tati Mina était fortement déçue et alors que j'allais rentrer chez-moi,
l'image apparut une fois de plus. Mathilde semblait en colère ! Son visage
avait viré au rouge et elle gesticulait de façon presque menaçante. Surprise
par cette colère affichée le temps de quelques secondes, je demandai à ma
tante :
- Et cette fois, tu en penses quoi ?
- Ma Prudence, écoute un peu, je crois que j'ai deviné. Pourquoi ta
grand-mère a repris sa forme de jeunette, ça je n'en sais rien ! Pour le
reste… Ta grand-mère te faisait signe de la suivre, à mon avis, elle t'invitait
à la suivre dans la voyance ! Ensuite, ces signes devaient exprimer son
contentement, tu poursuivais sa voie ! Ce soir, elle est en colère parce que tu
te détournes de ce chemin.
- Ouais ! Judicieux, chère tante. Tu es sûrement dans le vrai, c'est
cohérent, mais je ne changerai pas d'avis pour autant.
Sitôt rentrée chez moi, j'appelai Stéphane et lui fis part de ma décision.
- Tu sais que tu avais raison en me prédisant qu'à la prochaine vision de
Mathilde j'en saurai un peu plus ? Je te ferai un compte rendu demain, pour
le moment j'ai les nerfs en pelote. Si les morts se mettent à m'asticoter…
Je passai une nuit longue et difficile, entrecoupée de cauchemars, de
nausées et d'envie de hurler pour que cesse enfin ce tourbillon d'idées
noires, d'images funestes… Je me levai au petit matin, épuisée, broyée, sans
force. Un peu comme si j'avais livré un combat. Combat inégal, combat à
mort ! Il n'était que 5 heures du matin, je ne pouvais attendre, je téléphonai
à ma tante :
- Tati Mina, je suis désolée de te réveiller si tôt, il faut que tu viennes, je
ne vais pas bien, mais alors pas bien du tout !
- J'arrive tout de suite chérie, dans un quart d'heure je suis chez-toi.
Je lui commentai la nuit que je venais de traverser.
- J'ai déjà fait des cauchemars, mais jamais rien de tel ! Je ne peux
même pas te les raconter, je ne m'en souviens pas exactement, tout est
tellement confus…
- Ma chérie, mon petit cœur, tu vas d'abord te calmer, tu es dans un tel
état de nerf ! Je vais te faire une bonne tisane à ma façon qui te remettra
d'aplomb.
Sa voix calme et apaisante me fit du bien. Tante Marina était une
berceuse à elle toute seule. Aussi loin que je me souvienne, elle était la seule
capable d'apaiser mes tourments et de me rassurer. Ses mots, telles des
notes de musique, résonnaient toujours justes et sa voix n'était que douce
mélodie à mes oreilles.
- Dis ma Tati, tu peux m'expliquer ce qui m'est arrivé cette nuit ?
- Je crois pouvoir ma chérie. Si je te disais que c'était une manifestation
de la colère de ta grand-mère, tu l'accepterais ?
- Bof ! Oui je veux bien te croire, mais alors, elle est plutôt colérique la
mémé ! Tu sais que je ne l'ai jamais vue en colère, ni même un tant soit peu
énervée ?
Je me devais donc de réfléchir à la décision que j'avais prise la veille.
- Est-ce que cela voudrait dire que je suis " enchaînée " à la voyance
pour la vie et que je doive m'y soumettre ?
- J'en ai bien peur ma chérie ! Allez, va te préparer tu vas être en retard.
Nous en reparlerons ce soir.
- Ah non ! Pas ce soir. J'ai rendez-vous avec Stéphane. Je lui en
toucherai deux mots. Il est de bon conseil et nous verrons ce qu'il en pense.
Je ruminai, ressassai, méditai toute la journée, je me sentais prise au
piège. Comment ma tante et une morte comme ma grand-mère pouvaientelles
m'obliger à faire ce que je ne voulais pas !
Stéphane me conseilla de ne prendre aucune décision hâtive.
- Laisse les choses se faire, ne précipite rien, tu verras que petit à petit,
tout trouvera sa place et que la tienne se fera naturellement, comme une
évidence. Je te demande seulement de m'en garder une petite pour moi.
C'était exactement les mots que j'avais besoin d'entendre. Il serait ma
force tranquille, mon havre de paix, mon garde-fou… Je pris son visage
entre mes mains, l'embrassai tendrement et lui avouai enfin l'amour que
j'éprouvais pour lui. C'était la soirée des aveux, un amour partagé !
Quelques jours plus tard, tante Marina revint à la charge :
- Allo ! Prudence ? Je pense qu'il est temps de refaire une tentative pour
joindre ton oncle et ton cousin.
- Pas déjà !
- Comment ça pas déjà ? Cela fait bientôt six mois maintenant. Je suis
certaine que c'est le bon moment, chérie crois-moi, je le sens !
J'admis que sa demande était justifiée. Elle se trompait rarement, elle
n'avait jamais suggéré de nouvelles tentatives depuis ces derniers mois. Je
pouvais donc me fier à ses instances, c'était le bon moment ! J'acceptai
donc mais je voulais d'abord en parler avec Stéphane. Nous avions déjà
évoqué, tous les deux, ce moment à venir et il entendait être présent.Notre " séance " fut prévue pour le dimanche dans l'après-midi,
Stéphane avait pu se libérer. Nous serions tous les trois. J'étais loin d'être
sereine, la peur me tenaillait le ventre et je tentai de me raisonner en me
sermonnant : " De quoi as-tu peur bécassine ! Que veux-tu qu'il t'arrive !
Stéphane sera là. "
Assise confortablement, face à ma tante, j'entamai le même rituel.
Immédiatement je fus prise de vertige et tout aussi instantanément l'image
apparut. Une jeune femme tenait la main de mon oncle et de mon cousin. Ils
semblaient arriver de loin, ils marchaient lentement, la jeune femme
légèrement en avance sur eux. J'eus l'impression qu'elle leur montrait le
chemin. Mon oncle m'avait vue, il me faisait un signe de la main, il me
souriait. Mon cousin en fit autant, ils avaient l'air si radieux ! Puis l'image
devint floue jusqu'à disparaître totalement.
Je lâchai les mains de ma tante et lui souris.
- Ils vont bien, je les ai vus, mais ils n'étaient pas seuls !
De bon cœur, je répondis à toutes ses questions puis j'ajoutai :
- Ils vont revenir, Ils n'ont rien dit ! C'est donc qu'ils vont revenir nous
voir. Pour l'instant, nous pouvons nous consoler, nous savons qu'ils sont
heureux. Tu peux me croire, leur visage n'exprimait pas la tristesse, loin de
là !XVIII
Ce matin-là, Emma éprouvait un sentiment bizarre, elle sentait, elle
pressentait un événement à venir. C'était imminent et cependant elle n'avait
aucune appréhension. Elle était seulement attentive.
Enfin prête pour se rendre au bureau et alors qu'elle se dirigeait vers la
salle à manger où Humbert prenait son petit déjeuner, elle se sentit happée
par les épaules. Il lui sembla superflu de se retourner, elle savait que c'était
Luna. Celle-ci lui murmura :
- Votre fille vous attend ! Elle aimerait tant vous revoir. Venez, nous
allons juste lui dire un petit bonjour.
Cet entracte passa comme un éclair. Emma, un peu sonnée, reprit ses
esprits. Elle savait pertinemment qu'elle avait vu Luna mais de là à dire
pourquoi !
Luna exécuta la même intervention auprès d'Humbert et Grégoire. Elle
proposa à l'un, d'aller rendre visite à sa femme et à l'autre, sa maman.
L'instant était proche, tous trois le savaient, mais quel instant ? Ils ne
sauraient le dire ! Chacun garda secret ces secondes vécues, ils
n'éprouvèrent pas le besoin d'en parler aux autres.
Quelques jours après, Luna apparut à Clarisse à la minute où elle allait
se coucher et à l'insu de Tanguy déjà profondément endormi. Luna
employait indéfectiblement le même procédé : elle arrivait de nulle part
pour repartir vers… nulle part !
- Pourquoi êtes-vous aussi soucieuse Clarisse ? Rappelez-vous, vous ne
devez pas avoir peur. Tous ceux qui ont la chance de pouvoir revêtir ma
robe sont, en quelque sorte, des élus ! Vous êtes parmi ceux-là Clarisse.
Réjouissez-vous, bientôt vous comprendrez. Je vous avais promis un
message et vous l'avez eu ! Très prochainement vous serez à même de le
déchiffrer, alors faites-moi confiance.
Clarisse s'endormit, enfin paisible, soulagée, presque béate. Luna lui
avait enfin confié le sens de la robe.
À compter de ce jour, seuls, Boris, Tanguy et Lucie s'entêtèrent à
vouloir éclaircir ces mystères.
Tanguy, journaliste hors pair, s'ennuyait fermement de la platitude des
faits, plus ou moins anodins de Cristal. L'idée d'étoffer son " papier "
autrement s'imposa à lui comme une évidence. Une envie irrésistible
l'obsédait : aller à la pêche d'aventures ailleurs qu'à Cristal.
Il fit part à Clarisse de sa décision de partir une petite semaine. Il ne
savait pas encore où, il verrait sur place puisqu'il n'était jamais sorti de
Cristal.
- C'est une très bonne idée mon chéri, je suis certaine que cela te fera
beaucoup de bien. D'un autre côté, tu vas terriblement me manquer.
- Merci mon cœur, je savais que tu me comprendrais. Si je réussis à
trouver rapidement un bon " papier ", j'écourterais mon voyage, répondit-il
tout en grelottant.
- Mais tu trembles ! Tu as froid ?
- J'avoue que j'ai un peu froid, c'est sûrement dû à une légère fatigue.
- Il est hors de question que tu partes dans cet état. Nous sommes encore
loin de l'hiver et la température extérieure ne justifie pas tes frissons. Tu
couves certainement quelque chose. Va plutôt te coucher, je te prépare une
boisson chaude tout de suite.
- Non ma chérie, tu t'alarmes pour un rien. Je t'assure que je vais bien.
J'ai juste un peu froid et je vais me couvrir un peu plus.
Le départ fut néanmoins décidé pour le soir même. Clarisse
l'accompagna à l'aéroport non sans lui énumérer une longue liste de
recommandations. Un baiser, un signe de la main et… Tanguy disparu
définitivement de la vie de Clarisse. Il ne devait jamais revenir, il était
tombé, séance tenante, dans l'oubli, dans sa mémoire, dans leur mémoire
bloquée !XIX
Je suivais sagement les conseils de Stéphane, mais je priais ma tante de
redoubler de vigilance et de ne plus me demander d'intervenir pour des
broutilles.
Stéphane et moi sortions beaucoup. Il avait une quantité phénoménale
d'amis, ce qui n'avait rien d'étonnant, et il était désireux de me présenter à
tous. Au-delà de notre amour, une véritable complicité s'était instaurée entre
nous. Le - je - avait été définitivement exclu de notre vocabulaire pour être
remplacé par le nous ! Nous, c'était un, un et un ne faisait plus qu'un !
Telles deux moitiés dissociées, vagabondes et errantes, qui n'attendaient que
la magie de la rencontre de l'autre.
Des projets d'avenir se dessinaient, se précisaient… Nous évoquions
même l'espoir d'une naissance.
- Pourquoi attendre ma chérie, j'ai la certitude aujourd'hui, que je veux
être père. C'est de toi et de toi seulement que je veux cet enfant et qui sait,
pourquoi pas un pluriel !
L'idée d'une maternité ne s'était jamais imposée à moi. Si quelques fois
j'imaginais cette possibilité, je balayais immédiatement cette éventualité. Je
ne voulais pas d'un enfant à tout prix. Il devait être la consécration d'un
amour parfait, infini, absolu !
J'étais impatiente de présenter Stéphane à maman. Après le décès de
mon père, dans un accident de moto, ma mère quitta la France pour
l'Afrique, rejoindre la famille de papa. Si j'avais été soucieuse de son bienêtre
là-bas, si loin, très vite je fus rassurée. Évoluer dans ce pays, tout en
étant très entourée par une belle-famille sensible et affectueuse, lui donnait
la sensation que le disparu était encore un peu avec elle. Les années
n'avaient nullement altéré leur amour. Seule la mort devait les séparer.
De l'union de ces deux-là, je pris un peu de la teinte de peau de chacun.
Peut-être avec un soupçon de plus de lait que de café. Maman s'était
toujours demandé d'où me venait ce fichu caractère exubérant. Elle allait me
trouver bien changée depuis l'année passée ! Nous nous rendions visite tous
les ans chacune à notre tour. Le 1er juillet, elle sera là ! Tante Marina
explosa littéralement de joie dès que la date fut arrêtée. Il y avait toujours eu
beaucoup de tendresse entre les deux sœurs. Maman n'avait donc eu aucun
scrupule à me quitter pour l'Afrique, elle me laissait aux bons soins de ma
tante, elle savait que j'étais entre de bonnes mains et puis, j'avais 20 ans
tout de même !
La famille de Stéphane se limitait à sa demi-sœur Tiphaine dont nous
venions de fêter les 16 ans. Tiphaine était le fruit du remariage de son père.
À la suite du décès de leurs parents, il y a environ dix ans pour leur papa et
quatre ans pour la maman de Tiphaine, Stéphane avait pris la décision de
veiller et de prendre sous son aile ce petit oiseau tombé du nid. Il avait
habilement réussi à se substituer aux parents défunts.
Tiphaine avait invité tous ses amis pour fêter ses 16 ans et elle avait pris
soin de me téléphoner personnellement pour me convier à sa petite soirée.
- Je compte sur toi Prudence, tu promets que tu viendras ?
Tiphaine me plut dès notre première rencontre. Une complicité
affectueuse nous lia presque immédiatement.
Lors de la soirée, Tiphaine était venue nous embrasser à plusieurs
reprises. Ses démonstrations affectives, lorsqu'elle était heureuse, étaient un
ravissement, une immense satisfaction pour Stéphane qui, tel un père,
bombait le torse pour afficher sa fierté.
Quelquefois, un geste de trop, un geste de moins… Dans le courant de
cette soirée, je fis le geste de plus ! Lors d'une de ses manifestations de tendresse, je pris les mains de Tiphaine pour l'embrasser. Avant que je ne
dépose un baiser sur sa joue, une image s'interposa entre nous. La même
jeune femme que j'avais déjà vue, vêtue d'une robe rouge, tenait par la main
une femme d'une quarantaine d'années, plutôt mince avec de très longs
cheveux bruns. Celle-ci souriait et agitait la main.
Comme après chaque apparition d'image, je me retrouvai un peu sonnée,
un peu KO. Tiphaine n'eut pas le temps de se rendre compte de mon
trouble. Stéphane s'en aperçu et s'approcha vivement de moi, sans me poser
de question. Je posai un instant ma tête sur son épaule et enfin je lui
demandai :
- Je souhaiterais voir une photo de la maman de Tiphaine. Je ne l'ai
jamais vue, mais je peux presque affirmer l'avoir reconnu.
- Viens, allons dans ma chambre, je ne voudrais surtout pas perturber la
gaieté de Tiphaine.
Au passage, il s'arrêta devant la chambre de Tiphaine et me désigna une
photo de sa maman. Un cadre trônait sur sa commode et sans surprise, je
pus constater qu'il s'agissait bien de la même femme. Le même sourire, les
mêmes magnifiques cheveux longs…
- Pourquoi ai-je eu cette apparition ? En principe ces images
n'apparaissent que dans des circonstances bien précises. En outre, c'est moi
qui les provoque !
- Tiphaine me parle beaucoup de sa maman depuis quelque temps. Très
souvent elle venait se nicher dans mes bras, submergée par une intense
mélancolie, elle sanglotait en me disant : " Si seulement maman pouvait être
là pour mon anniversaire, elle ne sait même pas que je vais avoir 16 ans ! "
C'est alors que je compris que je n'étais pas seulement celle qui
provoquait mais que j'étais également une sorte de relais, d'intermédiaire.
En l'occurrence, c'est très probablement la maman de Tiphaine qui avait
entendu les appels de sa fille. J'expliquai à Stéphane mes déductions.
- Je dois probablement les mettre en contact toutes les deux, mais je n'ai
jamais fait cela. Je ne sais même pas comment procéder.
- Ma chérie, ne t'affole pas, ta tante est là aussi pour cela non ?
Je dus faire preuve de patience, il était bien trop tard pour déranger Tati
Mina. Je l'appelai donc le lendemain matin.
- Bonjour ma Tati ! J'ai grand besoin de toi aujourd'hui. Un événement
imprévu s'est produit hier soir. Je n'ai pratiquement pas dormi de la nuit à
vouloir… Bon, rien, je préfère te parler de tout cela ce soir.
Le soir même je lui fis mon récit, sans omettre que j'avais reconnu une
personne que ne n'avais jamais vue, comme pour la jeune Céline. Chère
tante ! Avec un sourire entendu elle me dit :
- Tu vois ma chérie, tout arrive comme je le pensais. Stéphane aussi
avait émis l'hypothèse que tu finirais par trouver ta place ! Tu as envie
d'aider Tiphaine n'est-ce pas ? Donc tu juges que c'est ton rôle que de
réunir deux êtres qui s'aiment, parce que toi tu aimes l'un d'eux !
- Tu as parfaitement raison, je ne veux pas faire la sourde oreille ou leur
tourner le dos. Dis-moi ce que je dois faire.
- Tout d'abord, hier soir n'était qu'un avertissement, un peu comme
lorsque tu as vu ton oncle et ton cousin. Cela se produit toujours ainsi. Ils
t'informent qu'ils seront bientôt prêts pour entrer en contact avec ceux qui
les réclament. Ensuite, le plus difficile est de trouver le bon moment,
plusieurs séances peuvent parfois s'avérer nécessaires. Si tu veux, nous
pouvons dès maintenant essayer d'entrer en contact avec ton oncle et ton
cousin…
Je l'interrompis aussitôt.
- Non pas ce soir. Je préfère que Stéphane soit là. Je me sens plus
détendue en sa présence.
- Soit, ma Prudence. Stéphane serait, en plus, un peu ton manager !
assura-t-elle en éclatant de rire.
J'avais également besoin d'un peu de temps pour me préparer
moralement. La vision de nos morts m'avait copieusement choquée et
déstabilisée.XX
Le " clan des heureux " et d'ailleurs le groupe tout entier, avait
sévèrement diminué. Boris et Lucie ne tardèrent pas à disparaître, eux aussi,
mais non pas séparément comme les autres. Sous les yeux de Clarisse et de
Grégoire, alors qu'ils dînaient tous les quatre au restaurant, Boris et Lucie se
levèrent brusquement de table. L'appel reçu sur le portable de Boris fut
apparemment la cause de ce départ subit. Avec un petit sourire d'excuse,
Boris chuchota :
- Excusez-nous, continuez votre dîner sans nous, nous serons de retour
dans quelques minutes.
Départ en douceur, avec le sourire et sans contestation de la part des
autres. Plus personne ne les revit jamais.
Emma avait téléphoné à Grégoire. Elle voulait le voir rapidement.
- Humbert a un comportement plutôt étrange ces derniers temps. Il parle
souvent de toi, ce qu'il ne faisait pas particulièrement auparavant, et il n'a
de cesse de me dire : " Il faut que je vois Grégoire, il faut absolument que je
lui parle ! " Si tu pouvais passer…
- Figure-toi que moi aussi, depuis quelques jours, je ressens la nécessité
presque impérative de le voir. Cependant je ne saurais quoi lui dire, ce n'est
ni plus ni moins qu'une pulsion que je ne saurais définir.
Ce fut entendu, Grégoire serait chez eux dans la demi-heure.
À son arrivée, Humbert exprima le désir auprès d'Emma, de rester en
tête-à-tête avec Grégoire. Emma ne se fit pas prier et sortit de la pièce. La
porte à peine fermée, Luna apparut devant les deux hommes et leur
exprima :
- Le moment est arrivé. Votre femme, Humbert, votre mère, Grégoire,
vous attend ! Je précise bien, elle vous attend ! Grégoire, vous êtes le fils
d'Humbert ! Vous en souvenez-vous maintenant ?
Un tiroir de leur mémoire venait enfin de s'ouvrir. Des réminiscences un
peu confuses refaisaient surface. Quelques minutes suffirent pour que tout
fût enfin clair. Grégoire tomba dans les bras de son père.
- Papa ! Pardonne-moi ! Pardon pour tout ce que j'ai pu te dire, je t'aime
tant !
- Moi aussi, je te demande pardon, oublions tous nos différents, je
t'aime tant mon fils !
- Bien ! Alors si vous êtes prêts, allons-y. Ah ! J'allais oublier, ainsi que
votre épouse, vous allez revoir votre nièce, mon cher Humbert et donc, par
déduction, votre cousine, mon cher Grégoire.
Lorsque Emma revint dans la pièce, les deux hommes s'étaient
volatilisés. Ils rejoignirent illico les autres, dans les petits tiroirs, fermés à
double tour, de sa mémoire, de leur mémoire…
D'une banalité déconcertante, la vie coulait à Cristal. Des tas de gens, de
toutes sortes et de toutes conditions, arrivaient à Cristal via les airs et leurs
vies s'ébranlaient, comme une nouvelle, comme une autre naissance, à partir
de l'aéroport. Tout autant, quelques fois un peu moins, désertaient la
mégalopole par le même aéroport et ceux-là, ne revenaient jamais. Les
habitants de Cristal, leurs amis, leurs amours, les gommaient, les
censuraient involontairement mais radicalement de leur mémoire. Ils ne
pouvaient même pas prétendre, et encore moins représenter un souvenir qui
tendrait à s'estomper lentement, doucement, comme une souffrance qui
s'apaise.XXI
Le lendemain soir, comme je terminais plus tôt que Stéphane, j'allai le
chercher sur son lieu de travail. L'idée de départ était la sienne, ce jour-là, il
m'avait pris dans ses bras pour me chuchoter tendrement :
- Le trajet que tu fais pour rentrer chez toi, n'est que du temps perdu
sans moi et je ne veux rien perdre de toi. Chaque minute est précieuse alors,
dans la mesure du possible, je viendrais te chercher à la boutique.
Ma tante fut surprise de me voir aussi calme, aussi sereine. Elle
s'attendait plutôt à trouver une pile électrique submergée d'angoisses et
d'incertitudes. Elle fit un petit clin d'oeil de connivence à Stéphane qui
sous-entendait : " Merci Stéphane, vous avez réussi à calmer ma petite
boule de nerfs ! "
Tante Mina avait éteint le lustre de la pièce. Nous étions dans la
pénombre, légèrement éclairées par les quelques flammes vacillantes des
bougies disposées çà et là. Stéphane s'était installé en retrait, à l'abri des
lueurs diffuses des bougies. Pas trop près de nous mais surtout pas trop
loin ! J'allais enfin découvrir comment réunir les morts et les vivants. Un
petit frisson me parcourut le dos.
Sur les conseils de ma tante, je fermai les yeux et me concentrai
pleinement. Mentalement je matérialisai les traits de mon oncle et de mon
cousin. Dès la première minute, ma tante me serra les doigts à m'en briser
les phalanges. Sous la douleur, je rouvris immédiatement les yeux et je les
vis, tous les trois, tels des fantômes " vivants. " Ils flottaient dans l'espace,
mais semblaient néanmoins d'une réalité surprenante. Mon oncle et mon
cousin tenaient chacun une main de cette splendide jeune femme aux longs
cheveux noirs et vêtue d'une robe rouge grenat, que je reconnus
immédiatement. C'est elle qui prit la parole. Le son de sa voix était
mélodieux, mais ses lèvres ne bougeaient pas. Je pouvais presque croire que
le son émanait de ses yeux. Elle s'adressa tout d'abord à moi.
- Je suis heureuse de vous rencontrer enfin, Prudence. Jusque-là je
n'avais pu que vous entrevoir. Vous avez été longue à venir Prudence. (Je
crus déceler un ton de reproche.) Nous nous reverrons Prudence, nous
devons nous revoir, d'autres personnes ont besoin de vous, de nous.
Elle ne s'était pas présentée et pourtant je savais qui elle était. Je savais
que c'était Luna, la messagère, l'ange gardien de nos morts.
Elle s'effaça légèrement pour mettre en avant ses deux protégés. Je
regardai ma tante, les voyait-elle ? Son regard était fixe et son corps raidi
par la tension qu'elle endurait. Puis elle ouvrit la bouche :
- Humbert, mon tendre époux, j'attends cet instant depuis si longtemps !
Grégoire, mon Gégé, mon fils adoré, êtes vous heureux ? Vous me manquez
tellement…
- Marina, ma chérie ! Nous sommes venus te rassurer, nous sommes
heureux tous les deux et nous allons pourvoir partir tranquille. Réjouis-toi
pour nous. Grégoire et moi sommes réconciliés. Prudence, ma chérie, je vois
que tu n'es pas seule. C'est le bon celui-là ? J'en suis convaincu, vous
n'aurez que du bonheur tous les deux.
Même mort, il était encore capable de me taquiner !
C'était bien la voix de mon oncle, mais, à lui aussi, le son semblait jaillir
de ses yeux. Puis ce fut au tour de Grégoire.
- Maman, je suis si content de te voir. Papa a raison, tu ne dois pas te
soucier pour nous. Et toi, ma petite cousine adorée, sois tranquille, tout va
bien, tellement bien !
Déjà, leurs silhouettes s'effaçaient petit à petit. Je criai :
- Luna, où les emmenez-vous, dites-le-moi !
- Non Prudence, je ne peux rien vous dire. Soyez seulement rassurée, ils
ne vont pas vers le néant. À votre tour, un jour, vous saurez.
Sa voix s'éloignait jusqu'à devenir à peine audible sur ses derniers mots.
Leurs formes s'estompaient tout doucement, tous trois nous faisaient un
signe de la main, tous trois nous souriaient… Puis plus rien !
Une éternité de silence, pas un son, pas un mot, pas même un geste.
Nous étions tous les trois figés. Seuls nos regards allaient de l'un à l'autre
chercher une confirmation, une certitude. Avons-nous bien vu ? Bien
entendu ? Une réalité, un rêve ou tout simplement la concrétisation d'un
souhait exprimé avec une telle ferveur… Stéphane réagit le premier.
- Chérie, tu vas bien ?
- J'ai l'impression de planer !
Tante Marina éclaira la pièce et je découvris son visage bouleversé, des
larmes coulaient le long de ses joues, ses mains tremblaient… Je me jetai
dans ses bras et pleurai à mon tour. L'heure était grave, l'heure était
importante, elle resterait gravée dans nos esprits à jamais. Nous ne fîmes
aucun commentaire, nous savions que nos morts n'appartenaient pas au
néant et désormais, ce serait toujours avec sérénité que nous penserions à
eux. Tati Mina allait enfin pourvoir vivre sans courber le dos sous le poids
du chagrin.
Cette nuit-là, Stéphane ne me quitta pas, ne me quitta plus ! Notre
décision fut prise dès le lendemain matin. Chaque fois un peu plus difficiles
et plus laborieuses, nos séparations quotidiennes s'étaient transformées peu
à peu en une véritable torture. Plus éprouvantes chaque jour, elles
s'accompagnaient d'interminables au revoir. Toujours aussi attentionné, il
me proposa d'emblée de s'installer chez-moi.
- Ainsi tu resteras près de ta tante.
Stéphane devança, une fois de plus, mes attentes. Je lui suggérai
immédiatement de transformer la chambre d'amis pour Tiphaine. Nous
allions, elle et moi, en faire une superbe chambre de jeune fille que nous
décorerions à son goût, à ses envies. Mon nid allait se métamorphoser en
doux cocon familial. Des projets plein la tête, je m'envolais littéralement
vers un bonheur certain.
Tante Marina pépiait de bonheur. Non seulement Stéphane ne lui
enlevait pas sa nièce chérie, mais en plus elle gagnait un neveu
" extraordinaire " Aimait-elle à dire. Je m'empressai néanmoins de lui
rappeler que Tiphaine n'était plus un bébé. Ses envies de maternité auprès
de Tiphaine me faisaient craindre qu'elle ne l'étouffe un peu.
En revanche, j'étais heureuse de constater que Tiphaine allait bénéficier
de l'amour protecteur que j'avais moi-même reçu de ma tante.
La date de notre mariage fut fixée début septembre. Maman resterait
quelques jours de plus et je pouvais, sans scrupule, me reposer sur ma tante
pour une parfaite organisation. À peine avais-je prononcé le mot
" mariage " qu'elle s'empara aussitôt d'un bloc et d'un crayon et amorça,
avec une facilité déconcertante, un plan d'organisation et de personnes à
inviter.
Je pensais beaucoup à Tiphaine et je me sentais maintenant
suffisamment solide pour lui faire ce cadeau : revoir sa maman.
Tout compte fait, mon rôle de catalyseur me séduisait pleinement. Tante
Marina avait raison, je devais aider mes semblables puisque j'en avais le
pouvoir.XXII
Clarisse avait organisé une journée shopping à laquelle elle convia sa
meilleure amie. Emma était loin d'être aussi coquette, mais elle jubilait rien
qu'à voir Clarisse dans ses séances d'essayages. Tout lui allait et elle voulait
tout ! Emma la tempérait et judicieusement l'orientait dans ses choix. Elle
admirait le reflet de Clarisse dans le miroir lorsque Luna apparut face à elle.
Sous les yeux de Clarisse, elle intima gentiment à Emma de la suivre sur le
champ.
- Mais non ! Je ne veux pas vous suivre, je suis avec mon amie… elle ne
put terminer sa phrase.
- Emma, votre fille nous attend depuis déjà un bon moment. Vous ne
devez pas lui faire faux bond.
- Mais je n'ai pas de fille !
Clarisse ne put se retenir d'intervenir.
- Vous voyez bien qu'Emma ne veut pas vous suivre. Pourquoi alors, ne
pas nous emmener toutes les deux ?
Luna ne prit pas la peine de lui répondre, impassible elle continuait :
- Emma, nous avons suffisamment perdu de temps. Nous allons rater le
rendez-vous et dans ce cas, je vous promets le regret éternel !
Luna et Emma disparurent sous les yeux de Clarisse qui se trouva fort
décontenancée sur l'instant et qui oublia tout dans la seconde qui suivit.
Quoi de plus normal ! Clarisse vivait seule, travaillait toujours pour la
même maison d'édition, lisait indéfectiblement des montagnes de
manuscrits, avait un nouvel ami et ne se souciait plus de la robe ensorcelée.
Luna n'avait-elle pas dit : " Vous faites partie des élus ! "
Luna, au demeurant dépourvue de pensées humaines totalement inutiles,
revint voir Clarisse. Elle avait un gros problème, et il était de taille !
Clarisse aurait dû quitter Cristal depuis longtemps, son frère la réclamait
toujours autant, mais il s'était égaré dans la nature ou, plus certainement,
n'avait pas frappé à la bonne porte ! Il ne pouvait donc pas entrer en contact
avec sa sœur et dans ce cas de figure, c'était à elle de lui montrer le chemin.
Nicolas parviendra-t-il à effectuer la démarche intelligente qui le conduirait
vers sa sœur ? Mais comment pourrait-elle l'aider si elle ne connaissait
même pas son existence.
Luna fit part à Clarisse du souci qu'elle lui occasionnait. Plutôt rebelle,
Clarisse lui rétorqua :
- Et si je n'accepte pas de partir, quelle différence cela fera-t-il ?
- Tant que vous n'aurez pas recouvré votre mémoire, je ne pourrais rien
vous dire. Cela ne servirait en rien. Le seul élément en mon pouvoir est de
vous communiquer l'importance de ce choix. Votre destination en dépend.
- Laquelle est la préférable, quelle est la meilleure ?
- C'est pour cette raison que je vous incite à retrouver votre frère. Il
vous évitera le départ vers le néant, là où vont ceux qui… Bon ! Revenons à
nos moutons. Je suis venue vous voir parce que je veux vous donner une
chance, c'est mon rôle, pour vous et votre frère qui pense à vous et qui vous
pleure. Nicolas a été rayé de votre mémoire cependant, si vous vous
acharnez sur vous-même, si vous vous appliquez à vous concentrer, si
quelques lambeaux de souvenirs pouvaient jaillir, c'est vous qui allez l'aider
à venir vers vous. Vous avez ce pouvoir et il ne peut venir que de vous ! Je
ne suis pas en mesure d'en faire plus.
Sur ce, elle laissa Clarisse dans ses méditations. Faisait-elle à ce point
parti des élus pour que Luna s'intéresse ainsi à elle ? Et pourquoi ?
La curiosité fut la plus forte. Heure après heure elle fouilla les tréfonds
de sa mémoire, elle chercha désespérément le tiroir où se trouvait ce
Nicolas. Elle eut quelques fois la perception d'une image, d'un visage, mais
tout était flou, sans consistance, sans support. Elle renouvela ses efforts le
lendemain puis les jours suivants. À plusieurs reprises, un prénom résonnait
dans ses oreilles et ce n'était pas celui de Nicolas mais celui d'Olivia. Elle
se sentait perdue dans ce dédale de tiroirs fermés qui ne faisaient que
s'entrouvrir pour la laisser un peu plus dans la confusion.XXIII
Je profitai des congés scolaires de Pâques pour inviter Tiphaine chez ma
tante. Stéphane lui avait commenté avec beaucoup de ménagement pourquoi
je voulais la voir plutôt chez tante Marina que chez-nous et surtout ce qui
allait se passer.
Si elle fut un peu réticente au début, elle finit par accepter. La diplomatie
de son frère y était certainement pour quelque chose. Et puis, la séance à
laquelle il avait assistée, le confortait dans sa décision d'y impliquer sa
sœur.
Le jour dit, Tiphaine était un peu nerveuse mais l'œil bienveillant de ma
tante et la douce musique de ses mots la rassura pleinement. Je l'installai
face à moi et avant d'entamer mon rituel j'argumentai :
- Chérie, tu ne dois pas te raidir ainsi, au contraire, laisse-toi aller.
Regarde, ton frère est là et lui, il sait que ce ne sera que du bonheur pour toi.
La seule chose que tu sois dans l'obligation de faire, c'est de m'accorder tes
mains. Ensuite, laisse-toi porter, ne pose pas de question, observe
seulement. Avec un peu de chance, tu verras ta maman, là, ici, devant toi !
Je lus sa promesse dans ses yeux, nous pouvions commencer. Je fermai
les yeux et cette fois, je savais précisément à qui m'adresser, j'appelai Luna.
Plusieurs tentatives furent nécessaires, et le doute s'insinua
sournoisement : " Je n'ai pas dû suivre la procédure correctement, peut-être
ai-je trop parlé, pourquoi tardent-elles autant ? " Quand enfin, elle arriva…
Elles arrivèrent à point nommé, il était temps !
Luna ne dit rien, elle fit passer devant elle Emma qu'elle tenait par la
main.
- Maman ! Maman c'est bien toi ?
- Oui ma chérie, je suis là. Mon absence t'a causé beaucoup de chagrin
le jour de ton anniversaire. Sais-tu que j'étais tout près de toi ce jour précis ?
Je ne pouvais, certes pas, rater les 16 ans de ma fille chérie. Sois heureuse
ma chérie, car moi je le suis, je t'aime ma fille, je t'aime…
Les derniers mots s'estompèrent doucement, comme elle, comme Luna.
Elles agitaient leurs mains en signe d'adieu, Emma souriait.
Je laissai le temps à Tiphaine d'accuser le coup avant de dire quoi que ce
soit. Ma tante mit une douce lumière pour lui laisser la liberté de savourer
jusqu'à la dernière seconde ce qu'elle venait de vivre.
Un torrent de larmes puis de gros sanglots la secouèrent. Elle se
précipita dans mes bras puis dans ceux de son frère pour terminer dans ceux
de ma tante qui se mit à la bercer comme sa maman l'aurait fait.
- Prudence, tu te rends compte ? J'ai vu maman et elle m'a dit qu'elle
était près de moi le jour de mon anniversaire.
- Je sais ma chérie et ce jour-là, au cours de l'un de tes nombreux
baisers, j'ai vu ta maman. C'est exactement pour cette raison que tu es là
aujourd'hui. Ta maman voulait te voir, elle avait besoin de te rassurer.
Le sourire béat de Stéphane en disait long sur ce qu'il éprouvait.
L'amertume dont Tiphaine n'avait pu se départir depuis le décès de sa
maman, allait disparaître à tout jamais. Plus de morosité ou d'afflictions
n'apparaîtront sur son joli visage et je réalisai à quel point la mère et la fille
se ressemblaient. Tiphaine avait conservé ses cheveux longs, peut-être en
souvenir à moins que ce ne soit pour jouer de sa ressemblance avec sa
maman.XXIV
Les préparatifs du mariage avançaient à grands pas. Tante Marina ne
laissait rien au hasard et j'avoue que, mis à part le choix de la robe, je lui
laissais toute latitude quant à l'organisation. Il n'y aura juste qu'une petite
ombre à ce futur tableau idyllique, il manquera quelqu'un à mon mariage :
Mon Papa !
Une idée me trottinait dans la tête depuis quelques jours. Papa avait
disparu depuis seize ans, aurais-je la possibilité de le voir ? Maman l'avaitelle
vu ? J'en parlai à Tati Mina qui ne trouva rien d'autre à me dire que :
- Si tu posais la question directement à ta mère ? Quant à revoir ton
père, seize ans après ! Je doute que cela soit possible.
- Je n'oserais jamais lui demander de vive voix si elle a " vu " papa. Je
préfère lui écrire. Tu imagines, si papa pouvait être là pour le jour de mon
mariage ?
La semaine suivante je reçus un appel de maman.
- Bonjour ma chérie ! Je préfère te téléphoner parce que ce que j'ai à te
dire n'est pas si simple par écrit. Je vais devoir te secouer un petit peu mon
ange. Je comprends bien que tu aurais voulu la présence de ton père pour
ton mariage et il n'est pas en mon pouvoir de te dire si tu peux le revoir,
mais ce dont je suis sûre, ma chérie, c'est que tu l'as déjà vu !
- Maman ! Arrête !
- Non je vais plutôt insister au contraire. Nous étions ensemble, toutes
les deux dans ta chambre et tu pleurais. Ton père est venu, accompagné d'un
jeune homme, souviens-toi. Tu m'avais soutenu que ce n'était qu'un rêve et
qu'il ne fallait surtout pas en parler à ta tante. Tu étais dans la négation la
plus totale. À cette époque, tu traitais ta tante de " diseuse de bonne
aventure. " Tant et si bien que tu avais finalement réussi à occulter cet
épisode si important de ta vie. Grâce à toi, j'ai pu voir ton père et puisque
nous en reparlons aujourd'hui et que jusqu'ici, tu ne m'avais pas donné
l'opportunité de pouvoir le faire, je te remercie ma fille, j'ai ainsi pu
acquérir la certitude que ton père était heureux.
- Merci maman, merci ma petite maman chérie. Tu as parfaitement
raison, j'avais repoussé cette idée de posséder ce pouvoir, que je jugeais
complètement utopique et durant cette période j'en voulais à tante Mina de
vouloir me faire croire le contraire. J'ai dû vous faire beaucoup de peine à
toutes les deux.
Ma mémoire rétablie, je filai vite voir ma tante. Je lui avouai ce que je
lui avais caché et ce que j'avais volontairement masqué depuis si longtemps.
Je lui demandai pardon de l'avoir ainsi traité de diseuse de bonne aventure.
Elle ne me fit aucun reproche et détourna la conversation. Elle avait devant
elle une liste de traiteurs et cela seul la préoccupait pour le moment.
L'affaire était de la plus haute importance ! Chère tante. Elle n'avait jamais
adopté ce sentiment qu'est la rancune.
- Bon ! Ben, puisque je dérange, alors je retourne de ce pas sur mon
petit nuage avec Stéphane. Nous allons au théâtre ce soir.
Toute guillerette et le cœur léger j'allai rejoindre mon amour.XXV
À moins que Stéphane ne vienne me chercher, auquel cas nous y allions
tous les deux, je ne prenais plus le temps de rêvasser au parc Monceau. Le
printemps arrivait à grands pas, mais je ne cédais pas à mes vieilles envies.
J'étais bien trop pressée de rentrer chez-moi. Fini les surgelés, les barquettes
et les boîtes de conserves en tout genre. Je me découvrais bonne cuisinière
sans jamais l'avoir soupçonné. Je concoctai, confectionnai, mitonnai des
petits plats avec amour. Stéphane et Tiphaine étaient des gourmets
gourmands et je ne voulais surtout pas les décevoir. Tante Marina fut la
première époustouflée. Elle était sans voix !
- C'est pas toi qui as fait ça ! Allez, tu me fais marcher ! Si ta mère te
voyait…
Ce soir j'allais encore l'épater ! Je rentrai donc rapidement pour remplir
ma mission de cordon bleu. Stéphane m'avait laissé un message :
- Désolé ma chérie ! Petit changement de programme. Nous avons
organisé une petite soirée au restaurant pour fêter le départ en retraite de
Raymond. Tu te souviens de lui ? J'en ai encore pour une petite heure ce qui
vous laisse largement le temps de me rejoindre toutes les deux, je vous
attends. Je t'aime ma chérie, à tout de suite…
Je l'appelai sur le champ :
- Aurais-tu oublié que Tati Mina venait dîner chez-nous ce soir ?
- Mais non ma chérie, je n'avais pas oublié ! Heu… Enfin si, un petit
peu ! Excuse-moi s'il te plaît. Et si tu lui proposais de se joindre à nous ?
Ce fut entendu, ma tante viendrait avec nous. Ainsi elle ferait la
connaissance des collègues de mon futur époux. Bien évidemment, elle ne
se fit pas prier, cette idée l'enthousiasma.Nous étions nombreux dans ce restaurant et la gaîté était à l'honneur.
Chacun y allait de son petit laïus, les toasts se succédaient arrosés d'éclats
de rires, de chants et d'accolades. J'observai un jeune homme que je n'avais
jamais remarqué auparavant. Je demandai à Stéphane qui il était.
- Il vient d'arriver dans notre unité, sa mutation n'est intervenue que
depuis quelques semaines. Il est un peu taciturne et nous avons beaucoup de
mal à le faire parler. Viens, je vais te le présenter.
Nous nous levâmes pour aller vers lui.
- Prudence, je te présente Nicolas. Nicolas, je te présente Prudence ma
future femme.
Je lui serrai la main et je surpris dans ses yeux une sombre mélancolie,
une souffrance à peine dissimulée. Un poids terriblement lourd devait peser
sur ses épaules. Un désespoir incommensurable semblait l'accabler.
- Tout le monde ici s'amuse et vous n'avez pas vraiment l'air de
participer. Seriez-vous souffrant ?
- Non ! Non, je vais très bien merci !
Puis il fit mine de s'intéresser aux propos de ses voisins et coupa là notre
entretien.
- Un peu cavalier ton copain ! À moins qu'il n'ait de réels soucis ou
difficultés. Sais-tu quelque chose ? Tu devrais le faire parler. Essaie dès
demain, de se confier allégera très certainement les tourments dont il semble
affligé.
Il fallut quelques jours de patientes diplomaties à Stéphane pour obtenir
qu'enfin Nicolas lui livre le noir secret qui le rongeait. Ce soir-là, je trouvai
à Stéphane une expression soucieuse. Un petit sillon se formait entre ses
sourcils lorsqu'il était chagriné ou préoccupé.
- Tu es bien pensif mon chéri ! Tu as eu des problèmes aujourd'hui ?
- En fait oui et non, j'ai réussi à faire parler Nicolas et ce qui me
chiffonne, c'est que si toi tu pourrais probablement l'aider, je me suis bien
gardé de le lui proposer sans ton accord. C'était bien un pacte entre nous pas
vrai ? Donc je me demandais si tu voudrais…
- Que je voudrais quoi ? Si je peux l'aider, je veux bien voyons, mais en
quoi exactement ?
- Ben voilà ! Sa sœur est décédée depuis cinq ans et il ne s'en remet
toujours pas. Il se juge coupable de sa mort. Cela dit, il l'est tout de même !
Il était au volant, ils rentraient de soirée, il avait bu… Enfin bref, tu vois le
topo ! Sa mort l'obsède et depuis il fait dépression sur dépression.
- Je vois ! Tu ne pensais tout de même pas que j'allais ignorer un appel
au secours ! J'avais bien senti son état de profond découragement. Parle lui
très vite, nous pourrions le recevoir chez Tati Mina dimanche prochain.
Depuis que je l'ai vu, je suis hantée par son regard tourmenté. Son fardeau
me semblait si lourd !
Le cas de Nicolas n'était pas comparable aux peccadilles que je déclinais
systématiquement. Il méritait toute mon attention, toute mon aide.
Un obstacle allait se présenter, une difficulté à laquelle je n'avais jamais
été confrontée : Nicolas ne voulait pas de mon concours. Il avait réagi assez
brusquement à la proposition de Stéphane.
- Tu vas pas me dire que tu crois à ces foutaises ? Ces gens-là font ça
pour gagner de l'argent sur la détresse des autres. En tout cas, moi je ne
tomberais pas dans le panneau ! Personne ne peut rien pour moi, j'assume
ma faute, elle est belle et bien réelle et j'en paierais le prix, jusqu'à ma mort
s'il le faut. Fiche-moi la paix avec ces débilités.
Stéphane n'eut pas le temps de lui dire que je ne demandais jamais
d'argent en contre partie de mes services. Il lui avait volontairement tourné
le dos avec un haussement d'épaule tout en marmonnant :
- Je ne veux plus en entendre parler !XXVI
Clarisse mettait tant d'ardeur et de ténacité à sonder sa mémoire que
fatalement d'autres souvenirs devaient ressurgir. Au prénom d'Olivia s'était
ajouté le contour de son visage alors que, celui de Nicolas surfait toujours
entre le flou et la même inconsistance qu'au tout début.
Son opiniâtreté allait enfin payer mais quel en serait le prix ? Elle avait
tendance à vouloir faire un pas en arrière lorsqu'elle s'interrogeait sur la
valeur de ses découvertes. Le coût à payer l'épouvantait brutalement à cet
instant de panique. Un coup de poing en pleine figure ne l'aurait pas plus
déstabilisée. Puis, elle se calmait, se raisonnait et reprenait ses " fouilles "
sans savoir, sans comprendre ce qu'elle allait trouver. Parfois elle semblait
si vulnérable, en état de dépendance, sans volonté ni force, prête à aller où le
vent l'emmènerait. À d'autres moments, elle devenait guerrière, puissante,
déterminée, rien n'aurait pu l'abattre. Elle était tantôt tigresse, tantôt
chaton !
Plusieurs tiroirs entrouverts de sa mémoire avaient laissé échapper, tel
un compte-gouttes, des prénoms qu'elle reconnaissait maintenant. Après
Olivia ce fut Emma, elles étaient ses deux meilleures amies. Un autre
prénom apparaissait timidement, celui de Boris. Aucun souvenir précis ne
semblait rattaché à ces prénoms. Sans discontinuer elle s'entêtait à vouloir
forcer toutes les serrures.
En parallèle avec la représentation de l'image claire et nette du visage de
Nicolas, le voile enfin se déchira. Son petit frère, son enfance avec lui,
l'accident de voiture, les hurlements, les pleurs, le désespoir de Nicolas…Tout lui explosa en pleine tête d'un coup d'un seul. Alors elle comprit enfin
et se mit à l'appeler : " Nicolas, je t'attends, je dois partir ! "
Progressivement, tout lui revint en mémoire. Tanguy, Abel, Grégoire et
les autres. La serrure du tiroir où se trouvaient Boris et Lucie céda
pareillement. Avaient-ils, eux aussi, été appelés par les leurs ? Et Ninon
Gentiane, également ? Elle brûlait d'impatience de voir Luna. Elle voulait
savoir. Reverrait-elle Tanguy et leurs amis ? Tanguy, son amour, celui
qu'elle n'avait pas connu de son vivant… Elle avait bien compris. " Mais
alors, je suis donc morte ! Voilà pourquoi… " Elle comprenait tant de chose
maintenant ! Mais qui étaient exactement Luna et Laun ? Se pouvait-il qu'ils
se promènent entre les morts et les vivants ? Quels étaient donc leurs rôles ?
Clarisse dut attendre encore quelques jours avant que Luna ne revienne
vers elle. En attendant, elle poursuivait obstinément ses appels envers son
frère : " Nicolas, je t'attends, je dois partir ! "
Elle ne voulut pas suivre Luna sur l'instant. Elle désirait, avant son
départ, des réponses, toutes les réponses. Luna refusa de l'écouter.
- Non Clarisse, nous n'avons pas le temps, votre frère ne tiendra plus
longtemps, il est déjà prêt à partir et j'ai bien peur que Prudence ne puisse le
retenir indéfiniment. Il a peur, il a du mal à croire, à la croire !
- Qui est Prudence ?
- Vous allez bientôt le savoir.
- Me parlerez-vous après au moins ?
- Je vous le promets, nous aurons du temps devant nous, beaucoup de
temps.XXVII
L'incompréhension et le déni de Nicolas me troublaient profondément.
Comment aider quelqu'un qui ne le veut pas, qui ne croit pas en vous ? J'en
parlais longuement avec ma tante. Elle n'y voyait aucune issue et elle me
déconseilla vivement de lui forcer la main.
- On ne peut pas aider les gens contre leur volonté et si en plus il ne
croit pas en toi…
Stéphane avait un avis plus mitigé. Il cherchait un moyen, une idée qui
aurait pu éventuellement obliger ce garçon à réviser son point de vue.
Contre toute attente, c'est Nicolas qui vint vers moi, de lui-même. Il vint
me voir sur mon lieu de travail. Il était manifestement très gêné.
- Bonjour Prudence, je suis sincèrement désolé de vous déranger ainsi
en pleine journée, mais j'ai vraiment besoin de vous parler.
- Ne vous excusez pas, vous ne me dérangez pas. Dans un petit quart
d'heure, je vais pouvoir m'absenter, attendez-moi ici et nous irons boire un
café.
De quoi voulait-il me parler, avait-il changé d'opinion ? Je décelai en lui
une détresse, un désarroi tels que je fus émue presque aux larmes. Il ne parla
pas tout de suite. Je percevais nettement son combat intérieur, mais je ne
voulus pas l'aider trop ouvertement de crainte de le braquer. J'avais encore
en mémoire ses propos rapportés par Stéphane. Je lui dis simplement :
- Allez-y, jetez-vous à l'eau ! Vous ne risquez rien et je peux tout
entendre.
- Avant tout, aurez-vous la gentillesse de bien vouloir pardonner mon
comportement au restaurant ? Croyez bien que mon incivilité n'avait d'égale
que ma frayeur d'avoir été aussi transparent.
- Je vous fais grâce de ce pardon, je ne vous en veux en aucun cas,
j'avais remarqué votre trouble. Vous pouvez vous confier en toute quiétude,
allez-y.
- Bon, voilà ! Excusez-moi, mais j'ai l'impression de devenir
complètement dingue. Depuis plusieurs jours, j'entends des voix ! Enfin
non ! Une voix seulement et elle me serine sans arrêt la même phrase :
" Nicolas, je t'attends, je dois partir ! " Cette voix se manifeste à toute heure
du jour ou de la nuit et quel que soit l'endroit où je me trouve. En ce
moment même je l'entends, comme un disque rayé et jamais elle n'avait été
aussi puissante qu'en ce moment précis.
Il avait l'air d'endurer un vrai supplice. Des larmes ruisselaient sur son
visage et il fermait ses yeux avec force pour tenter de les arrêter. Il plaquait
ses mains sur ses oreilles en ajoutant :
- Je vais craquer, je n'en peux plus.
Je lui pris la main, choisis ma voix la plus douce, la plus apaisante
possible.
- Si je vous disais que je sais ce que vous avez, me croirez-vous ? Vous
ne pouvez plus attendre, l'urgence est réelle et je vous promets que vous
comprendrez mieux dès ce soir. Je ne termine que dans deux heures.
Revenez me chercher et nous irons ensemble chez ma tante. Je vais
l'appeler pour la prévenir de notre visite.
Ce fut entendu ainsi et je téléphonai également à Stéphane qui refusait
que je m'adonne à mes séances en son absence.
Tante Marina avait tout préparé. La pièce était dans la pénombre, les
bougies allumées… Nicolas eut un mouvement de recul, mais Stéphane le
rassura aussitôt.
- Vas-y Nicolas, tu ne dois pas avoir peur. C'est peut-être ton unique
chance de savoir pourquoi cette voix te harcèle.
Je l'installai face à moi et entamai mon rituel. Je devais faire vite et ne
pas perdre de temps en bavardages inutiles, l'agitation de Nicolas me faisait
craindre un échec.
Luna apparut avant que je n'aie eu le temps de l'appeler. Était-elle
pressée, elle aussi ? Elle tenait la main d'une jeune et jolie femme blonde
qu'elle fit passer devant elle. Nicolas se frotta les yeux, mais n'osa pas dire
un mot. Une longue minute s'écoula avant qu'il ne soit capable d'émettre un
son. Sa sœur le regardait en souriant, Un sourire de bienveillance, un sourire
apaisant, ce qui ne manqua pas de l'émouvoir.
- Clarisse ! C'est vraiment toi ?
- Oui petit frère, c'est bien moi !
De grosses larmes perlaient le long de ses joues, d'un revers de main il
les essuya.
- Pardon Clarisse, pardon pour ce que je t'ai fait. Si tu savais comme je
m'en veux, comme je voudrais revenir en arrière…
- Ne soit pas triste Nicolas. Je ne t'en veux pas et bien sûr que tu as mon
pardon le plus absolu. Ne pleure plus, sois rassuré, regarde-moi, regarde
comme je suis heureuse…
Sa voix s'éloignait déjà, l'instant fut court, trop court pour Nicolas.
- Clarisse, ne t'en va pas, reste encore un peu…
La réponse de Clarisse nous parvint à peine, accompagnée d'un
admirable sourire et d'un signe de la main :
- Je ne peux pas, je dois m'en aller. Sois heureux Nicolas parce que moi
je le suis.
La magie prit fin. Nicolas, les mains sur son visage, laissa couler toutes
les larmes qu'il avait dû contenir durant toutes ces années. Dans ses pleurs,
j'y ressentais, outre une intense émotion, un grand soulagement. Comme un
être qui a subi pendant longtemps les affres d'une intolérable souffrance et
qui découvre enfin la délivrance !
Pour le réconforter un peu plus, je le pris dans mes bras et me mis à le
bercer comme un enfant.
Ensuite nous discutâmes longuement. Il ne savait comment nous
remercier.
- Je sais comment vous pourriez prouver votre gratitude. N'en parlez
jamais à personne, à qui que ce soit, gardez cela secret. Si vous deviez
dévoiler autour de vous l'expérience que vous venez de vivre, ma vie, notre
vie à tous les trois, deviendrait un enfer.
Il promit, nous pouvions lui faire confiance. Même s'il est évident que sa
culpabilité allait le poursuivre pour le reste de son existence, désormais il
allait pouvoir y faire face sans courber l'échine. Il allait enfin se sentir le
droit de construire sa vie, sa sœur venait de l'y autoriser.XXVIII
- Olivia ! Olivia tu vas bien ? Je t'en prie, ouvre les yeux !
- Oh ! Quentin ! J'ai mal à la tête. Qu'est-ce qui s'est passé ? Où
sommes-nous ?
Olivia gisait à demi inconsciente depuis plusieurs heures. Quentin, qui
venait à peine de reprendre ses esprits, fouilla ses poches jusqu'à trouver
son briquet. Il fit tourner la molette à plusieurs reprises et enfin la flamme
bienfaitrice jaillit. Entre les roches, l'espace était assez réduit et ils
pouvaient à peine se tenir debout. Olivia prit sa tête entre les mains, sentit
une sourde panique monter en elle. À tâtons, elle chercha une issue. Le
contact rude des aspérités rocheuses sur ses mains nues la fit vaciller. Elle
plaqua ses mains sur sa bouche pour réprimer une irrésistible envie de
hurler.
- Comment allons-nous sortir de là ?
- Calme-toi, ne t'affole pas, laisse-moi un peu réfléchir. Reprenons
depuis le début. Tu te souviens de tout ?
- Ben oui ! Je crois ! Nous sommes entrés dans cette grotte et nous
sommes allés jusqu'au fond. Je revois bien ce qui nous a semblé être une
entrée de galerie à au moins deux mètres du sol. Tu m'as aidée à grimper en
premier pour l'atteindre puis nous avons fait quelques mètres et… le sol
s'est effondré. Je n'ai aucun souvenir de la chute, j'ai dû m'évanouir à ce
moment-là.
- Bon ! Nos souvenirs concordent. Nous sommes bien tombés ! Donc, il
devrait forcément y avoir une issue quelque part, il nous suffira ensuite de
faire le chemin inverse logique non ?Olivia n'était pas dupe. Le raisonnement enfantin de Quentin ne pouvait
en aucun cas la rassurer. Cependant elle ne devinait pas à quel point luimême
était effrayé. Il avait déjà envisagé la situation la plus sombre. Par
chance, ils avaient conservé leurs sacs à dos qui avaient très certainement
amorti leur chute. Le copieux pique-nique qu'Olivia avait préparé pour la
journée était en piteux état mais néanmoins comestible. En économisant un
peu, ils devraient pouvoir tenir trois jours. Mais après, si personne ne les
trouve d'ici là !
- Quentin, je commence à manquer d'air !
- Non chérie, ça c'est dans ta tête ! Tiens, viens là, tu sens ?
- Eh ! Oui, je sens un peu d'air.
À cet endroit précis, ils purent enfin se relever. Un soulagement sans
commune mesure pour leurs jambes restées pliées durant ces dernières
heures.
- Tu sais chérie, si on sent une arrivée d'air, on devrait apercevoir, au
moins un peu, la lumière du jour. Et si nous ne voyons rien, je présume que
c'est parce qu'il fait nuit. Je te propose que nous fassions une petite dînette
et que nous dormions un peu. Nous aviserons demain.
Cette fois, Olivia se sentit rassérénée.
- Oui mon chéri, tu as raison. Hum ! … Au fait, il faut que je te raconte
le curieux rêve que je faisais avant que tu ne me secoues comme un prunier.
Ils dînèrent à l'étroit et dans le noir le plus total, la flamme du briquet ne
devant être utilisée qu'avec parcimonie. Olivia tenta de livrer son rêve à
Quentin, mais ce fut un peu en vrac.
- J'ai rêvé de Prudence et de Stéphane, son futur mari. Mais tout est un
peu vague, je crois bien que j'ai tout mélangé avec du vrai et de
l'invraisemblable. D'abord, au lieu d'habiter à Paris, j'avais un petit
appartement dans une drôle de ville appelée Cristal. Prudence était médium
ou voyante, ou quelque chose comme ça. Je me demande où je suis allée
chercher tout ça. Tu connais une ville du nom de Cristal ?
- Non, je ne crois pas, mais si tu en as rêvé, c'est probablement que ça
existe ou que tu l'as au moins entendu quelque part.
Olivia resta pensive jusqu'à ce que le sommeil la prenne. Elle ne rêva
que de chutes, de cavernes et de galeries.
Au réveil, ils furent agréablement surpris de voir un rayon de jour passer
par la brèche qu'ils avaient plus deviné que vu la veille. Fous de joie, ils se
précipitèrent pensant y voir au moins un bout de ciel. Cette sorte de boyau
d'environ cinq ou six mètre de hauteur sur à peine un mètre de largeur, ne
débouchait pas sur l'extérieur. Ils aperçurent à mi-hauteur, une autre galerie.
Quentin fit immédiatement ses déductions.
- J'imagine que nous avons atterri juste en dessous de l'entrée de la
grotte par cette autre galerie sinon, comment pourrions nous apercevoir le
jour !
- Ben dit donc ! On a fait une sacrée chute ! Comment sortir de là, on ne
pourra jamais grimper là-dedans !
Ils firent néanmoins quelques tentatives, mais les parois, lisses et
humides, n'offraient aucun point d'accroche. Ils se virent contraint
d'attendre quelques éventuels promeneurs. Puis, un bruit de voiture, des
portières qui claquent, des cris joyeux d'enfants… Ils étaient sauvés !
Ils apprirent par la suite qu'il ne s'agissait nullement d'une grotte à
visiter, que le coin était dangereux et que, forcément par de mauvais
plaisantins, les barrières d'interdiction et de sécurité avaient été escamotées.
Une curiosité qui faillit leur coûter la vie. Mais peut-être aussi a-t-elle sauvé
ces enfants qui, avec leurs parents, s'étaient rendus sur ces lieux pour y
pique-niquer, eux aussi.
Dès le lendemain, Olivia appela son amie Prudence. Ils allaient passer la
soirée tous les quatre. Quentin et Olivia mouraient d'envie de raconter leurs
péripéties.
Olivia confia à Prudence l'étrangeté de son rêve. Curieusement celle-ci
ne fit aucun commentaire si ce n'est un " Ah bon ! "XXIX
Sur le chemin du retour, je relatai à Stéphane le rêve d'Olivia.
- Tu ne trouves pas ça extraordinaire ? Elle a rêvé d'évènements qu'elle
ne peut pas connaître, que nous sommes seuls à savoir comme, par exemple,
Luna et ses voyages entre la vie et la mort. De plus, j'étais médium dans son
rêve et ça non plus, je ne lui ai jamais dit ! Tu sais bien que je n'en parle à
personne.
- Tu crois qu'il se pourrait que ce soit un rêve prémonitoire ?
- Comment savoir ! Il y a quelques éléments qui ne collent pas ou qui ne
sont que pure fiction comme par exemple cette ville, Cristal, et qu'elle et
Grégoire filaient le parfait amour. Franchement, tu les imagines toi ? Non
bien sûr, tu n'as pas connu mon cousin Gégé, mais elle non plus ! Et
pourtant elle m'en a fait un descriptif d'une fidélité déroutante.
En tapant du plat de la main sur mon genou, j'ajoutai :
- Il faut que je pose la question à Luna. Même si elle ne me répond
jamais, cette fois il faudra qu'elle le fasse !
Sur cette promesse, je méditai quant à la méthode à employer pour faire
venir Luna en dehors de mes séances. Une réalité bien difficile à admettre
dans ce cas d'urgence, car il s'agissait bel et bien d'urgence pour moi. Si le
rêve d'Olivia venait à se renouveler, elle éprouvera obligatoirement le
besoin d'en parler autour d'elle. Je n'y voyais que deux issues possibles,
cela ne pouvait en aucun cas rester innocent. Soit elle passera pour folle ou
hallucinée, avec les risques que cela peut engendrer, soit elle sera crue par
certains et auquel cas… Je me voyais déjà partir pour l'exil au bout du
monde, poussée à fuir l'enfer, la foule, les médias… Stéphane serait
totalement démuni devant cette complexité et donc incapable de m'offrir
une protection. Submergée par un déferlement de sentiments où se mêlaient
l'impuissance, l'injustice, la crainte de l'avenir et mon avenir avec
Stéphane, je m'effondrai en larme.
- Chérie voyons, tu ne crois pas que tu dramatises un peu ? Tu
extrapoles sur rien, sur aucune base solide. Même si Olivia clame son rêve à
qui veut bien l'entendre, tu ne risques strictement rien. Qui pourrait croire à
une telle aberration ? Oublie tout ça mon amour, pense plutôt à notre
mariage, la date approche et…
- Oui mon chéri, ne pensons plus qu'à nous !
La nuit même, alors que j'avais enfin réussi à m'endormir, Luna
s'immisça dans mes rêves.
- Prudence ! Je suis là ! Tu voulais me voir ? Alors me voici ! Ne
t'inquiète pas pour le rêve d'Olivia, il a une raison d'être ! Olivia aura une
tâche à accomplir et, même si elle ne le sait pas encore, elle s'y prépare. Sa
vie à Cristal n'était pas née de son imagination, elle résulte d'un
dédoublement dont elle n'a jamais eu conscience sur terre. Ses heures de
sommeil ici-bas étaient employées, à son insu, à sa vie sur Cristal et cette
étape était indispensable pour sa " formation. " Toi, tu devras poursuivre
ton chemin sans jamais t'en détourner. Ta période de repos interviendra en
temps et en heure comme ta tante.
Stéphane se réveilla brusquement.
- Chérie, tu parles toute seule, tu rêves ?
Je lui rapportai la visite de Luna ainsi que cette révélation : " Olivia aura
une tâche à accomplir ! "
- Ne pas m'inquiéter ! Elle en a de bonnes elle ! Elle ne m'a donné
aucune directive, aucune marche à suivre pour appréhender les difficultés
qui ne manqueront pas de se présenter. Si Olivia remet ça sur le tapis, je lui
réponds quoi, moi !
Aux premières heures décentes, j'appelai tante Marina et lui confiai mes
angoisses au vu des curieuses coïncidences du rêve d'Olivia et des propos
de Luna. Elle fut tout aussi impuissante que moi à concevoir cette affaire
qu'elle qualifia de fantastique, d'inimaginable, de grotesque… Elle m'en
débita ainsi au moins une dizaine.
J'allais revoir souvent Olivia ! Ses rêves se multipliaient, se précisaient.
Son anxiété allait crescendo. Je la suppliai de n'en parler à personne et
surtout pas à Quentin. " Des visionnaires, il y en a plein les hôpitaux
psychiatriques " lui dis-je pour lui confirmer l'importance de son silence. Je
n'avais aucun mal à imaginer le lourd fardeau qu'elle devait assumer en ce
moment. Cependant elle n'était pas seule, ma tante et moi étions là ! Même
Stéphane était d'un grand secours pour elle. Il avait toujours les mots justes
pour l'apaiser.
Elle me fit une confidence que je me gardais bien de répéter à Tati Mina.
Mon oncle Humbert n'était pas seul à Cristal. Il était sérieusement épris
d'Emma, la maman de Tiphaine. Elle confirma également, qu'elle et
Grégoire étaient bel et bien amoureux l'un de l'autre mais qu'ils avaient été
séparés depuis qu'elle avait quitté Cristal. Puis elle me parla d'une robe.
Une robe rouge dont plusieurs exemplaires circulaient à Cristal. Cette robe
aurait un pouvoir de détection mais également celui de s'adapter
instantanément à la taille de ceux, filles ou garçons, que l'on pouvait
considérer comme étant des élus. Des élus de quoi ? Elle n'en savait rien
sinon que mon oncle, mon cousin et Emma en faisaient partie. Une certaine
Clarisse aussi, la sœur de Nicolas.
Je me devais de lui donner quelques explications. Certaines révélations
me semblaient indispensables pour l'éclairer et l'aider, autant que faire se
peut, à assumer et à comprendre ce qui se passait en elle.
Je lui retraçai un peu mon aventure exceptionnelle et lui dévoilai ma
destinée apparemment programmée.
Elle ne m'interrompit pas une seule fois et m'écouta presque
religieusement. Je lui déballai mon histoire avec moult précautions pour ne
pas la brusquer ni l'épouvanter. Je n'osais même pas lui tenir les mains de
crainte qu'une image n'interfère et vienne troubler cet instant délicat.
Quentin se souciait de l'état de santé d'Olivia.
- Son état mental est alarmant, elle délire constamment et raconte des
histoires à dormir debout. Je me demande si son choc à la tête n'y serait pas
pour quelque chose, me confia-t-il au bord du désespoir.
Il crut bon de l'emmener consulter un médecin qui diagnostiqua une
dépression nerveuse. À côté de la plaque le toubib ! Mais comment pouvaitil
deviner et surtout croire qu'il s'agissait tout " bêtement " d'un phénomène
paranormal !
Je sermonnai Olivia et lui conseillai vivement mesure et retenue. Elle
courait droit à la catastrophe, à l'internement.
D'un autre côté, je commençais, moi aussi, à m'inquiéter sérieusement
pour Olivia. Je ne pouvais l'aider plus que je ne le faisais, je me sentais
misérable de ne pouvoir rien faire d'autre que la regarder se débattre ainsi
entre le réel et l'irréel. Elle était à deux doigts de basculer vers la folie et
moi, j'étais là, à la regarder se noyer, en lui tendant une main impuissante,
geste dérisoire qui ne lui serait d'aucun secours. Olivia sombrait, s'abîmait,
chavirait inexorablement dans la déraison, la schizophrénie. L'internement
fut inévitable.
J'allais la voir tous les jours à l'hôpital, je me sentais un peu responsable
de son état. Peut-être ne l'avais-je pas suffisamment ménagée, peut-être
avais-je été un peu trop brutale dans mes confidences.
Olivia me parlait beaucoup de Cristal et de la vie qu'elle avait mené
auprès de Grégoire et de sa meilleure amie Clarisse. Elle me relata
également les visites intempestives de Luna et de Laun. Elle ne faisait pas
partie des élus, la robe ne lui allait pas. Par deux fois elle avait tenté de
l'enfiler sans succès. Était-ce là la punition pour les non élus ? Finir chez les
cinglés ? Les rares fois où je revis Luna depuis la psychose caractérisée
d'Olivia, elle ne voulut rien me dire et resta parfaitement muette.XXX
Maman était arrivée depuis quelques jours, la date du mariage n'était
plus qu'à quelques semaines, Stéphane était aux petits soins pour moi,
j'étais follement amoureuse… Tant d'évènements heureux, assemblés bout
à bout, devraient tendre à me combler de bonheur. Cette félicité qui aurait
dû être mienne en ces moments majeurs de ma vie, était entachée, parasitée
par ce mauvais coup du sort qui frappait Olivia.
Comment transpirer de bonheur quand l'autre souffre de ce mal
intolérable qu'est l'incompréhension ! Olivia pleure, supplie, prie, hurle…
Je ressens sa souffrance comme si elle était mienne. Hébétée, je la regarde,
je l'écoute, je suis désespérée. Elle tombe, elle glisse, elle dérape…
Jusqu'où ira sa chute ? Elle est enfermée dans un carcan d'ignorance,
d'incompétence, d'inaptitude et d'intolérance. Telle une sorcière, ils l'ont
condamnée. Au dix septième siècle, elle aurait été brûlée vive ! Moi, je sais
qu'elle n'est pas folle mais comment le dire, et à qui ?
Je me sentais également coupable d'avoir entraîné Stéphane dans cette
sordide histoire. Sa grandeur d'âme et sa générosité étaient indispensables à
mon équilibre. Sans lui peut-être aurais-je sombré, peut-être aurais-je rejoint
Olivia.
Je n'avais plus aucune envie de ce mariage en grande pompe. Le
malheur d'Olivia ne me permettrait pas d'afficher le sourire que méritait un
tel jour. Stéphane me devança et dénoua ce cruel dilemme qui me torturait.
- Chérie, il faudrait peut-être que nous reconsidérions le déroulement de
notre mariage et revoir à la baisse ces grandes festivités prévues pour la
cérémonie. Crois-tu que nous puissions envisager un mariage en petit
comité ? Rires et musiques ne seront pas nécessairement indispensables à
notre bonheur. De plus, tout cet étalage festif serait totalement déplacé et
intolérable vis-à-vis d'Olivia. L'imaginer enfermée entre ses quatre murs
alors que nous… Nos pensées iraient fatalement vers elle. Qu'en penses-tu ?
- Je pense que tu es un amour et que tu as mille fois raison. Notre union
en toute simplicité n'enlèvera rien à notre bonheur, seulement je crains un
peu la réaction de maman et de Tati Mina. Je ne sais pas trop comment je
vais leur présenter ni comment elles vont aborder ce bouleversement.
C'est Stéphane qui allait leur soumettre notre ultime décision. Son
aisance, sa facilité à manier le verbe pour convaincre, rallia les deux femmes
à notre cause. Tant et si bien qu'elles se chargèrent elles-mêmes de tout
régler. Nous pouvions leur faire confiance, ce serait au millimètre près !
La situation fut fort bien comprise par notre entourage et tous
approuvèrent et acceptèrent de bonne grâce notre palinodie. En contrepartie,
promesse fut faite que, dès lors où tout irait pour le mieux, les réjouissances
seraient de mise et qu'ils seraient tous conviés.
La veille de notre mariage, j'allai rendre visite à Olivia. Elle m'avait
semblé un peu distante la veille, assez calme, bien trop calme. À chacune de
mes visites elle me recevait toujours en pleurs.
- Je t'en supplie Prudence, fais-moi sortir de là. Toi tu sais que je ne suis
pas folle.
Elle criait, tempêtait, s'accrochait à moi… Systématiquement les
infirmières me faisaient sortir.
- Revenez demain, vous verrez, elle sera plus calme.
Ce jour était donc arrivé ! Je la trouvai assise dans son fauteuil. Son joli
visage quasiment livide, son regard dans le vague, ses yeux inexpressifs
comme dénués de toute vie. Elle ne m'accorda pas la moindre attention ni le
plus petit mot.
Je la pris dans mes bras et me mis à la bercer en chantonnant doucement,
je perdais mon amie, je pleurais sur elle, je pleurais sur moi. Une peine
considérable me submergea. Ce sentiment oppressant qui prend aux tripes,
qui donne le vertige, le vide devant soi, l'envie de tomber, d'aller jusqu'aux
entrailles de la terre, la tentation, le désir de ne plus être, de ne plus penser,
de ne plus souffrir. J'étais incapable de la quitter, de rentrer chez-moi. Je
téléphonai à maman, j'avais besoin d'elle, je voulais me nicher dans ses bras
comme lorsque j'étais petite fille. Plus que jamais j'avais besoin de sa voix,
je savais, au fond de moi, que celle de tante Mina ne me ferait que plonger
un peu plus. Le son de sa voix serait lié à tout jamais à ma voyance, à
Olivia, à Luna, etc.XXXI
Vivien était le seul rescapé de toute la clique. Tous, les uns après les
autres avaient disparu et le gamin n'en avait nullement conscience. Normal,
puisque la mémoire n'existait pas à Cristal. De nouveaux parents s'étaient
substitués à Emma et Humbert, il continuait d'aller à l'école et lisait
toujours autant. Les livres d'Humbert étaient ses préférés. Vivien faisait
donc partie des élus. Lui aussi, comme ses anciens parents adoptifs, comme
Clarisse, comme Grégoire, il avait reçu le pouvoir de revêtir la robe de
Luna.
Luna et Laun rôdaient sans répit et essaimaient tout Cristal. Luna n'était
plus tout à fait seule, une silhouette indéfinissable l'accompagnait. Elle avait
toujours la même robe et d'autres, identiques, étaient régulièrement
découvertes par les uns et les autres dans des endroits toujours particuliers.
Elles n'étaient trouvées qu'en présence de Luna ou de Laun et de la même
façon, offertes à qui de droit. Même à ces messieurs ! Laun ne donnait
jamais son costume !
Vivien devait partir, sa maman (la vraie) le réclamait. Enfant curieux et
docile, il prit la main de Laun et le suivit sans mot dire.
Les non élus partaient d'eux-mêmes, poussés par un désir ou un instinct
inexplicable. Tous et sans exception étaient transis de froid le jour de leur
départ. Signe probablement avant-coureur d'une mort imminente. Mort de
l'âme ? Sinon de quoi ? Pourquoi ? Ils embarquaient à bord d'un avion qui
ne les ramènerait jamais. Mais qui allait s'en inquiéter, qui poserait cette
question : " Où vont-ils, pourquoi ne reviennent-ils pas ? " Seule Clarisse
avait eu quelques miettes d'explications, elle seule avait réussi à extirper, de
sa mémoire bloquée, quelques bribes de souvenirs et personne ne put en
bénéficier. Ce qui, somme toute, permettait aux habitants de Cristal de
garder leur sérénité et leur joie de vivre.
La silhouette qui accompagnait Luna commençait à se préciser. Ce fut
d'abord ses yeux, les mêmes que ceux de Luna, un copié collé ! Lorsque
Luna abordait ses futures " proies " celles-ci avaient la vision d'une paire
d'yeux supplémentaire sans visage et sans corps. S'ils étaient hypnotisés par
ces yeux, ils n'étaient nullement choqués, ils ne les voyaient pas réellement,
ils les ressentaient et les oubliaient dès leur disparition.
Au fil des jours, imperceptiblement la silhouette prit forme jusqu'à
remplacer définitivement Luna.XXXII
Notre mariage eut lieu comme prévu, dans la plus grande discrétion et
uniquement à la mairie. J'avais troqué ma belle robe contre une autre, plus
simple, plus modeste. Nous avions exprimé au Père Roland notre désir
d'attendre le rétablissement d'Olivia pour nous unir devant Dieu.
Instant privilégié que celui du oui à monsieur le maire et celui où je
reçus le premier baiser de mon époux. C'est précisément ce jour que me
revint en mémoire le vœu que j'avais formulé. L'année passée, dès mon
retour de vacances, n'avais-je pas fait le serment de changer de vie ? Pas un
instant je n'aurais pu imaginer à quel point elle allait changer et, au
demeurant, en si peu de temps ! J'avais tenu ma promesse et Stéphane y
avait largement collaboré.
Tiphaine était merveilleusement belle dans sa nouvelle robe, très
légèrement " sexy ", achetée pour l'occasion. L'œil réprobateur de
Stéphane, en voyant sa sœur ainsi vêtue, reflétait l'image du rôle de père
qu'il s'était si bien appliqué à jouer. Je passai doucement mes doigts sur son
pli soucieux entre ses sourcils, j'allai m'employer à l'effacer.
- Allons mon chéri, ne soit pas fâché ! Cette robe lui va très bien et n'est
en rien provocante. De plus, Tiphaine n'est plus un bébé, c'est une vraie
jeune fille et crois-moi, cette tenue est réellement adaptée à son âge.
- Vrai ! Tu as raison, j'ai trop tendance à oublier qu'elle n'est plus une
petite fille. Je crains malgré tout qu'elle n'attire un peu trop les garçons et
que…
- Taratata ! Laisse la vivre sa vie de jeune fille, nous sommes là pour la
protéger pas pour l'emprisonner.Avec son merveilleux sourire, il me prit dans ses bras et convint que
j'avais raison.
Maman devait retourner en Afrique dès le lendemain de notre mariage.
Ce fut, comme à chaque fois, un déchirement. Aucun argument n'avait été
suffisamment puissant pour la dérouter de son objectif. Sa décision était
irrévocable. Même Stéphane, pourtant si convaincant, n'eut pas gain de
cause. Jamais je n'avais osé avouer à maman que j'étais jalouse de son
attirance pour cette Afrique qui me la volait.
Quelques jours après, je passai voir Tati Mina pour un entretien
préalable concernant un rendez-vous qui devait avoir lieu le lendemain soir.
Une jeune femme, d'une trentaine d'année, était venue la supplier de la
mettre en contact avec son fils. Divorcée depuis plusieurs années, elle
confiait son fils, un week end sur deux à Sylvère, le papa. La dernière fois
qu'elle le vit, il était juché à l'arrière de la moto de son père, une main
agrippée à sa taille et l'autre en signe d'au revoir.
- Au revoir maman ! À demain !
Ce furent ses derniers mots, son dernier sourire heureux, il aimait tant
ces balades à moto. Sa mère ne devait jamais le revoir. Un camion fou, une
voiture qui cherche à l'éviter et la moto entre eux. Accident inévitable,
accident mortel. Ils périrent tous les deux, tués sur le coup. Vivien avait 8
ans, seulement 8 ans.
Leur rencontre fut émouvante, Laun tenait l'enfant par la main et l'attira
doucement devant sa maman.
- Ne pleure pas ma p'tite maman, si tu savais comme c'est chouette làbas
! Laun m'emmène ailleurs et il m'a dit que ce serait encore mieux qu'à
Cristal. Pleure pas mam, soit pas triste, je t'aime…
Une main qui s'agite, un sourire béat, une image qui petit à petit
disparaît… Vivien avait parlé de Cristal et une fois de plus j'avais
confirmation des dires d'Olivia. Cette ville existait donc vraiment !
Cette femme eut droit, comme les autres personnes, aux mêmes
recommandations. Cette entrevue, cette rencontre devait rester totalement
secrète.
Olivia dépérissait de jour en jour, elle se laissait mourir, sa fin était
inéluctable. À peine deux mois après son internement elle mourut. J'étais là
et c'est moi qui recueillis son dernier soupir. Je n'étais pas seule, Luna était
aussi près d'elle, elle lui tenait la main. Je ne comprenais plus rien. Le rôle
de Luna était d'emmener les morts visiter les vivants, pas l'inverse ! Elle
disparut en même temps que le dernier souffle d'Olivia.
Quentin resta longtemps prostré devant le corps inanimé de celle qu'il
aimait plus que tout. Accablé par le chagrin il gémissait : " Pourquoi ? Mon
Dieu mais pourquoi ? " Il avait combattu autant que faire se peut pour la
sortir de là, l'arracher à sa folie. Comment aurait-il pu savoir, comment
aurait-il pu comprendre qu'elle n'était pas folle. Que de sa bouche ne sortait
que justesse, que sincérité et vérité : Les morts reviennent ! Non pas pour
nous faire du mal mais simplement pour nous dire au revoir et qu'ils sont
heureux. Olivia n'avait pas su gérer cette découverte, cette puissante réalité
à laquelle personne ne pouvait croire et qui l'avait condamnée.
Le jour de l'enterrement d'Olivia, j'eus la confirmation que j'étais
enceinte. J'allais avoir un bébé, nous allions avoir un enfant bien à nous. Il
sera la preuve vivante de notre indéfectible attachement, de notre amour,
notre continuité, notre image. Stéphane était fou de joie, il exultait puis,
l'instant d'après, la tristesse reprit le dessus. Olivia devait être la marraine
de notre enfant, nous le lui avions promis.
L'enterrement eut lieu sous la pluie comme pour nous accabler un peu
plus. Le ciel pleurait, nous pleurions tous, elle allait tant nous manquer. Je
savais que je serais en mesure d'aider Quentin à surmonter son chagrin en
lui ramenant Olivia, mais quand ? Cela ne dépendait pas de moi, il fallait
attendre…
Nous ne comprenions pas pourquoi Luna était venue tenir la main
d'Olivia. Elle avait dérogé à sa règle, celle que nous lui connaissions, elle
était venue parmi les vivants.XXXIII
L'annonce de ma future maternité avait rendu maman complètement
euphorique. Elle n'en finissait pas de faire des projets et j'en retins un, un
seul, l'essentiel pour moi.
- Ma chérie, si tu savais comme je suis heureuse ! Je ne veux rien
manquer de mon futur petit-fils et je vais…
- Voyons maman, nous ne savons pas encore si ce sera une fille ou un
garçon !
- Si tu veux, après tout ça m'est égal. Tout ce que je veux te dire c'est
que je vais immédiatement faire le nécessaire et mes bagages. Je quitte
l'Afrique et je reviens vivre définitivement en France, près de toi, près de
vous.
Alors là ! Pour une bonne nouvelle, celle-ci en était une ! L'Afrique
allait enfin lâcher maman, elle allait me la rendre. Tante Marina jubilait et
aussitôt s'activa à quelques transformations dans son appartement. Les deux
sœurs allaient vivre ensemble et seraient, de ce fait, proches de nous,
proches du bébé. Manquaient que la prairie et la petite maison !
Stéphane et moi ne voulions pas connaître le sexe de l'enfant. Fille ou
garçon quelle importance, nous voulions la surprise.
Notre mariage à l'église fut aussitôt décidé. Nous ne pouvions plus nous
permettre d'attendre, Stéphane tenait absolument à ce qu'il ait lieu bien
avant la naissance de notre enfant. Tant pis pour la robe, elle n'était plus
d'actualité avec la saison froide. Qui sait, peut-être sera-t-elle pour Tiphaine
plus tard ! Les réjouissances promises à nos amis se concrétisaient, la date
était fixée, maman et ma tante s'étaient, sur l'heure, attelées aux nouveaux
préparatifs.
" C'est le plus beau jour de ma vie ! " Quelle banalité ! De l'entendre
me faisait toujours sourire et pourtant… Je me surpris à lancer cette phrase
et j'en mesurai aussitôt l'importance. Je m'accordai néanmoins une petite
variante : " C'est l'un des plus beaux jours à venir. " D'autres allaient
immanquablement suivre puisque le prochain, serait la venue au monde du
petit être que je portais en moi.
Le jour de la naissance de notre fille Clémence (Ce fut le choix de
Stéphane, pour aller avec Prudence disait-il) Quentin vint me voir à la
clinique. Il semblait bouleversé.
- Ben t'en fait une tête ! Je sais que j'ai fait un beau bébé mais tout de
même !
- Détrompe-toi Prudence, ça n'a rien à voir. Écoute bien ce que je vais te
dire : j'ai vu Olivia ! Tu entends ? Elle est venue me voir tout à l'heure.
Quentin fut décontenancé par ma réaction sans surprise.
- Mais enfin Prudence, tu n'as pas entendu ce que je viens de te dire ?
- Si Quentin, j'ai bien compris et je suis contente que cela soit enfin
arrivé. Je vais maintenant pouvoir tout t'expliquer. Ce qui m'étonne c'est
qu'Olivia soit venue vers toi sans passer par moi. Elle était seule ? Et que
t'a-t-elle dit ?
- Non elle n'était pas seule, une jeune femme brune en robe rouge
l'accompagnait. Olivia m'a dit qu'elle était heureuse de ne pas avoir fait
partie des élues, elle m'a dit que tu comprendrais, et qu'elle avait une
merveilleuse mission à accomplir. Elle m'a dit aussi qu'elle viendrait
bientôt te voir.
- Ben dit donc ! Elle t'en a dit des choses. D'habitude, les morts ne
parlent pas autant !
J'éclatai de rire en regardant l'expression interdite de son visage.
Consterné il ajouta :
- Mais qu'est-ce que tu me racontes là ? C'est pas un sujet de
plaisanterie et je n'avais pas vraiment l'intention de te faire rire.
Je lui demandai de s'installer confortablement près de moi et lui révélai
tout ce qu'il était en droit de savoir. Il ne pourrait pas ne pas me croire, il
venait de voir Olivia. Son visage se décomposait au fur et à mesure que
j'avançais dans mes confidences. Il laissa ses larmes couler.
- Mon Dieu ! Pourquoi ne pas m'avoir dit cela plus tôt ! Olivia n'avait
donc pas sombré dans la folie ! Elle était saine d'esprit et je refusais de la
croire. Je n'accordais aucun crédit à tout ce qu'elle me racontait. Pauvre
chérie, comme elle a dû se sentir seule. Je l'ai abandonnée au moment où
elle avait le plus besoin de moi.
- Non Quentin, tu ne dois pas culpabiliser, tu ne m'aurais pas plus
accordé de crédit qu'à Olivia. Nous ne pouvions pas t'apporter de preuve
pour étayer nos dires. Aujourd'hui tu étais en mesure de croire parce
qu'Olivia est allée vers toi. Tu n'es responsable en rien et crois-moi, elle le
sait maintenant.
- Elle m'a dit qu'elle viendrait te voir bientôt mais pourquoi ?
- Alors là ! Tu m'en demandes beaucoup, je n'en sais rien. Je suis limite
vexée qu'elle ne soit pas passée par moi pour sa petite visite chez-toi.
Encore un mystère que je voudrais bien éclaircir. Rassure-toi, je n'ai
nullement l'intention de te laisser à l'écart des futurs évènements. Si elle a
dit qu'elle viendrait me voir, c'est qu'elle va venir !XXXIV
Olivia connaissait parfaitement ses nouvelles fonctions. Luna l'avait
briefée pendant quelques jours puis elle avait disparu. Elle avait
définitivement quitté Cristal en communiquant vaguement à Olivia, vêtue
de rouge grenat, sa nouvelle destination. Elle lui recommanda également de
divulguer les secrets de Cristal à Prudence. Celle-ci avait le droit de savoir
maintenant, elle avait fait ses preuves, elle était de confiance et sa tâche n'en
serait que plus aisée, moins pesante.
Olivia n'avait rien oublié de sa vie. Tout était intact dans sa mémoire,
mais les sentiments avaient disparu. Ses pensées n'étaient plus les mêmes,
elle ne pensait plus " humain ! "
Elle Profita du profond sommeil de Prudence pour se manifester.
- Prudence ! Je suis là ! C'est moi que tu verras maintenant, Luna est
partie. J'ai été choisie pour la remplacer et c'est pour cette raison que j'ai dit
à Quentin que c'était une bonne chose que je ne fasse pas partie des élus.
Olivia lui dévoila enfin tout ce que cachaient ces mystères. Qu'arriventils
aux élus, aux non élus, pourquoi cette différence, y en a-t-il que Luna
aimait plus ou moins que d'autres, que représente Cristal, pourquoi ses
habitants étaient privés de mémoire ! Puis elle lui tendit la main :
- Viens avec moi, je vais t'emmener là-bas tu comprendras mieux.
Stéphane s'était réveillé, il avait senti l'agitation de Prudence, mais il
constata qu'elle dormait à points fermés, il ne s'aperçut pas que, si sont
corps semblait endormi, elle, elle n'était plus là. Il se rendormit rassuré.
Prudence découvrit enfin Cristal, une ville énorme où la population
circulait à pied, en vélo, ou en bus. Les voitures étaient peu nombreuses.
Cristal était en fête, en pleine commémoration. Olivia emmena Prudence
visiter le Palace, le théâtre Fuji et la fameuse boutique Aliadin. Chaque
endroit avait une raison d'être et était des lieux stratégiques pour ce qui
devait en découler. La portée de la robe était capitale. C'est elle qui
permettait à Luna et à Laun de reconnaître les élus, qui ne sont autres que
ceux qui sont pleurés par les leurs. Ils étaient aimés de leur vivant et ils ont
laissé une trace indélébile dans le coeur de ceux qu'ils ont quitté. Ils sont
pleurés, regrettés, appelés… À l'inverse, les non élus n'ont pas laissé trace
sur terre. Leur image ne réveille aucun souvenir digne d'intérêt, personne ne
pense plus à eux, ils sont tombés dans l'oubli. Ceux-là partent pour le néant
après leur passage à Cristal. Ils prennent un avion qui n'est qu'une vue de
l'esprit, qu'une excuse au départ sans retour.
Tous les morts atterrissent à Cristal qui n'est autre qu'une plate-forme
transitoire qui permet de répartir les départs pour le néant ou pour… Mais là
c'est une autre histoire. Prudence n'avait nullement besoin de le savoir pour
le moment.
Leur mémoire effacée n'est en fait qu'une protection, puisqu'il faut,
impérativement, les laisser dans l'ignorance de l'attente de leur prochain
départ définitif. Si tous ces morts connaissaient la vérité, ce serait forcément
le cahot et Cristal ne pourrait plus être une escale bienfaitrice, un sursis à la
vie, à la mort. Un temps maximum est octroyé à chacun, selon les cas, mais
il ne pouvait excéder dix ans. Ainsi donc, les années n'existent pas à Cristal
et tous les dix ans, la nouvelle année repart à zéro. Nul ne songe à
comptabiliser les années. C'est ainsi, c'est naturellement ainsi !
Luna et Laun, de vrais jumeaux, et maintenant Olivia, ne sont autres que
des messagers. Ils reprennent tous, du moins pour les plus âgés, leur
apparence de jeune personne. Ainsi donc, Mathilde, qui avait retrouvé ses
20 ans, était devenue une messagère ! Voilà l'explication de son image de
jeune femme. Elles avaient toutes la même robe rouge à l'exception des
jeunes hommes qui, quant à eux, étaient vêtus d'un costume blanc, tel celui
de Laun. Il existe un critère de choix pour les futurs messagers. La sélection
se fait naturellement de par la personnalité et le comportement des êtres de
leur vivant. Ce criblage ou distinction ne peut en aucun cas être révélé à
quiconque pour des raisons tout à fait compréhensibles. Olivia avait donc
brillamment réussi son concours d'entrée ! Fort heureusement, tous ne se
laissent pas mourir avant l'heure comme elle.
Prudence fit part à Olivia de son étonnement de voir les enfants de
Cristal aller à l'école. Était-ce bien nécessaire ? Dans quel but ?
- Indispensable ! Mais c'est tout ce que je peux affirmer. C'est un secret
que je ne détiens pas encore. Avait-elle répondu.
Prudence assimilait sereinement cette incroyable découverte. Elle apprit
aussi que, si de son vivant elle avait cette chance de tout savoir de l'au-delà,
ou presque, à sa mort elle aurait, au même titre que les autres, sa mémoire
bloquée. Pas le moindre souvenir, pas la plus petite émergence hormis son
prénom, son nom et son âge.XXXV
Je me réveillai en sueur et la question s'imposait, ce n'était qu'un rêve
ou avais-je réellement visité Cristal en compagnie d'Olivia ? Je rassemblai
tous les morceaux et trouvai des concordances déconcertantes avec les dires
d'Olivia. Ceci me paraissait inconcevable, inimaginable. Je crus préférable
de n'en pas parler à Stéphane. Je me devais de garder cela pour moi, je
n'avais ni le droit ni la puissance pour interagir sur le comportement humain
en leur parlant de leur mort, de l'au-delà, des élus, des non élus etc. Notre
destin est tracé et nous devons le suivre, moi comme tout le monde.
Combien sommes-nous dans le monde, combien de personnes comme moi
ont ce pouvoir de réunir les vivants et les morts pour un dernier adieu !
J'avais toujours cru que tout ceci n'était que fabulation sortie de
l'imaginaire d'opportunistes qui se jouaient de la détresse et du désespoir
des faibles. Certes, il en est, bien sûr, mais pas tous. Les vrais ne font pas de
tapage autour d'eux, les vrais sont silencieux parce que cette vérité ne peut
se clamer et qu'elle se doit de n'être là que pour la bonne cause.
À ce point de mes pensées, Clémence se mit à pleurer, c'était l'heure du
premier biberon de la journée. Stéphane se leva d'un bond pour aller vite
prendre sa fille dans ses bras. Je les observai tous les deux, ils étaient si
attendrissants, Clémence se calmait immédiatement dans les bras de son
père, elle savait être patiente. Ils étaient faits pour se trouver, pour mon
bonheur et je me fis le serment de, quoiqu'il arrive, veiller toujours sur eux.
- Tu as bien dormi cette nuit ? Il m'avait semblé te sentir un peu agitée.
- Oui mon chéri, j'ai très bien dormi et j'ai même fait de beaux rêves, de
très beaux rêves.
- Ah ! Raconte !
- Bof ! C'est bien trop long, une autre fois. Le biberon est prêt, tu lui
donnes ou tu veux que je le fasse ?
Retour à la vie, je retournai vers elle, j'allai la mordre à pleines dents,
profiter de mon mari, de ma fille, de notre bonheur. Profiter de la présence
de maman et de Tati Mina, les garder le plus longtemps possible près de
moi, les assurer de mon amour pour elles, leur garantir une " vie "
merveilleuse après leur passage à Cristal. Je n'étais pas venue sur terre pour
vivre avec les morts mais seulement pour donner un petit coup de pouce, un
petit coup d'amour aux vivants.Épilogue
De la vie à la mort, une passerelle existe. L'embarquement direct n'est pas possible.
Si tant de personnes se posent la question : Qu'y a-t-il après la mort ?
D'autres ont la réponse, tout au moins une partie, un élément de la réponse.
Moi bien sûr je sais, je fais partie de ces gens-là. Et vous, si vous le
saviez, changeriez-vous votre comportement, en tant qu'être humain ?
Aucun d'entre nous n'adopterait la solution du néant. Pourtant, ce choix
existe. Hélas, notre séjour à Cristal n'offre que deux issues. Le départ pour
le néant ou pour… Je ne détiens pas encore cette réponse. Il est toutefois en
mon pouvoir d'affirmer que l'alternative n'est en aucun cas possible à
Cristal, il sera trop tard.
Luna et Laun ont déserté Cristal. Ils sont partis vers d'autres missions
auprès des bienheureux favorisés. Olivia, seule, suffira largement à
dispatcher les élus des autres. Le nombre d'élus est en nette régression. Le
monde des vivants a bien changé, du moins chez-nous, dans ce monde dit
civilisé. L'individualisme a pris le pas sur de plus nobles sentiments. Le
" moi d'abord, moi je, l'amour de soi, le déni de l'autre… "
Quel est l'intérêt du quant à soi si c'est pour filer tout droit vers le
néant ? Et pourtant, cette menace plane dangereusement au-dessus de nos
têtes.
Faisons-nous aimer, pensons aux autres, ne pensons plus à nous-même.
Là est la clé du " paradis. "
Ne vous serait-il pas bon de savoir que l'être disparu, celui que vous
aimiez tant, ne partira pas pour le néant ? Tant qu'une petite flamme de lui
brillera dans votre cœur, il ne mourra jamais complètement. Lorsque votre
tour viendra, priez pour vous, pour avoir donné suffisamment d'amour
autour et auprès des vôtres. Ils vous le rendront au centuple puisque, grâce à
eux, vous aurez droit à la meilleure des options : une continuité, une " vie "
douce et heureuse après la mort.
Olivia vous confirmera mes dires. Mais peut-être l'avez-vous déjà
rencontrée ! Avez-vous visité Cristal ?
Nous subissons tous des tests d'aptitude, à notre insu et tout au long de
notre vie. Tentez l'expérience, piochez dans vos rêves…
Aurez-vous la curiosité de pénétrer à l'intérieur d'un hôpital
psychiatrique ? Osez et observez, observez bien, ils ne sont pas tous
" dingues ! "
Pour le moment, les embarquements à l'aéroport de Cristal pèsent lourd
sur la balance.
Je rêve pour vous, pour moi, pour nous, que Luna et Laun reviennent
auprès d'Olivia et que d'autres, en renfort, se joignent à eux. Donnons leur
du " travail " par-dessus la tête, aimez-vous, aimons-nous et cet
embarquement indirect deviendra le passeport pour la vie éternelle.Bibliographie
Trilogie d'ailleurs :
Embarquement indirect 2005
Les voleurs d'anges 2006
La Naine du Sagittaire 2006Après un parcours professionnel aux ramifications multiples et variées,
toutes liées à un grand appétit de découvertes, Mary J'Dan, née à Bordeaux
n'a pourtant jamais failli à sa première passion : l'écriture. Peu avant ses
10 ans, ses premiers écrits, d'abord pour ne rien dire, avaient pour seul
mobile la juste jouissance de laisser courir la plume sur une feuille blanche.
Puis vint ensuite le plaisir de construire, de créer et d'imaginer. Tous ses
écrits, nouvelles, contes et romans, après avoir été soigneusement cachés,
étaient systématiquement anéantis. Honte ou peur du qu'en-dira-t-on ?
Écrire n'est pas une infamie pour qui n'est pas écrivain, Mary J'Dan l'a
enfin compris et définitivement assume.***
De la vie à la mort, une passerelle existe. L'embarquement direct n'est
pas possible. De notre planète à Cristal, de Cristal à notre univers, Luna,
messagère et guide, offre aux élus la chance d'un dernier adieu. Prudence,
quant à elle, intermédiaire et hôtesse les reçoit pour un petit " coup
d'amour " et d'espoir. L'une et l'autre côtoient les vivants et les morts, elles
lèvent enfin le voile sur ce secret enfoui depuis la nuit des temps : et après la
vie… ?
Prudence vous souhaite d'en faire bon usage…Mary J'Dan mary-j-dan@caramail.com
http://perso.orange.fr/mary-j-dan
Éditions Mary J'Dan. Vence
ISBN : 2-9527501-1-4
978-2-9527501-1-0
© 00037456