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Marcel Girardin: Dans l'ombre d'un tyran
Dans l'ombre d'un tyran
C'est le combat d'une femme à qui l'on a enlevé ses enfants. L'histoire aurait
pu être d'une banalité déconcertante, pourtant cette histoire est bien réelle.
Cependant, rien d'exceptionnel dans ce que cette femme entreprendra pour récupérer
les siens. Personne ne lui donnera le coup de main nécessaire aux diverses démarches,
qu'elle devra alors effectuer seule pour reprendre ses petits. Elle rusera,
tentera le tout pour le tout agissant et respectant malgré les difficultés,
un grand nombre de règles. Jusqu'au bout elle se battra. Aura-t-elle vraiment
le dernier mot ?
Si le sujet n'avait pas été d'une telle gravité, on aurait pu alors penser que
ce Don Quichotte des temps modernes se battait, elle aussi, contre des moulins
à vent.
M.G.
***
Préface
Que peut bien vouloir dire ce mot…
" Une petite pause depuis notre dernier échange de message. " Je m'adressais
alors à un correspondant absent depuis longtemps. Il n'était pourtant pas désuet
de consacrer un peu de celui-ci au cadre familial. C'est donc ce que je faisais
en ce moment. Je venais de partager quelques impressions sur le domaine bien
complexe de l'écriture, avec cette personne, laquelle m'accordait les mêmes
avis sur la littérature en règle générale.
Quelques festivités comme anniversaire des uns, début d'examens pour les autres,
tout étant prétexte justifié pour entrer dans ce cadre de détentes et de joies
éphémères mais ô combien agréables !
Cinquante-deux ans pour l'un, partiels incomplètement réussis pour la grande
et CD en sommeil pour le garçon. Le métier de chanteur, puisqu'il en est question,
est certainement celui d'entre mille d'être d'une ingratitude au-delà de tout
ce que l'on peut imaginer.
Qu'importe, un jour il réussira puisque c'est ce qu'il souhaite faire. Qu'importe
aussi pour moi et égoïstement je l'avoue, étant cette part de bonheur que j'attrape
tout au long de ma vie. Ce bonheur de pouvoir croire que la ténacité, pour lui,
sera " payante. " Comment ? Nous n'en savons encore rien. Cet acharnement dû
à l'espoir d'une réussite incertaine et quelque part probable n'est sans doute
pas à négliger.
C'est quoi la réussite ? Arriver au sommet d'une montagne qui serait le symbole
de l'effort consenti, pour enfin aboutir fatigué mais fier d'être en haut de
celle-ci! Que de tenter d'expliquer ce que ce mot veut dire ? Ce serait quoi
au juste, la réussite ? Vaste programme où les champions de la dissertation
vont ainsi s'en donner à cœur joie.
Si l'on tente de donner un semblant de signification à ce mot ou encore de l'associer
à celui du bonheur, on est à peu près sûr qu'il n'est pas forcément le synonyme
du premier. C'est pour cette raison qu'une grande partie de mes semblables risquent
fort de s'émouvoir à la lecture de mon raisonnement. Ils vont sans doute me
jeter à la face leurs théories, du reste défendables, pour en arriver finalement
à la conclusion, que tous nous avons sans doute une part de cette raison.
La réussite :
Prenons le permis de conduire. Dès sa prise en main, ce papier de couleur rose,
sur lequel un numéro est inscrit, nous suit toute notre vie. Il nous procurer
une sorte de bonheur lié à la réussite de cet examen. Combien de temps dure
ce sentiment, traduit par l'intéressé comme étant du bonheur ? Quelques jours,
quelques semaines, peut être trois mois ou encore un an ! Juste le temps pour
celui qui détient ce papier de retirer légalement le pictogramme indiquant aux
autres usagers de la route qu'il est apprenti conducteur !
Ensuite, lors d'une soirée entre amis, il ressort ce témoin de l'un de ces dossiers
enfouis dans le fond d'un placard. Enfin, il rit aux éclats avec ses convives
de cette réussite anodine. Moment de rêve qui lui rappelle le stress de cet
instant, ravivant en lui le souvenir du jour où l'examinateur le fit patienter
avec cette hésitation vicieuse et jouissive oui, il s'en souvient. Il se souvient
aussi de ce timide merci en sortant de la voiture école. Puis du relâchement
de toutes les composantes de son anatomie. Puis serrant ce document d'une valeur
inestimable, il est persuadé qu'il va lui durer toute une vie.
Ce bonheur éphémère, lié à cette réussite, il connaît. Il lui échappera au bout
de quelque temps.
On dit aussi d'un individu : " Cet homme a bien réussi sa vie." On lui attribue
cette réussite à celle, professionnelle, qui fait de son pouvoir d'achat une
personne y étant parvenue ! Une belle voiture, la notoriété, une charmante épouse
et de beaux enfants, etc. Cet homme a donc réussi !
Au fait, ce dernier est-il vraiment heureux ? Question qui semble assez pertinente
et à laquelle une réponse évasive peut être donnée. Il semble que cette famille,
sans histoire, soit un modèle. Sait-on si tout ce petit monde est vraiment satisfait
de sa condition sociale? Ils ont une belle et grande maison où l'on ne voit
personne. L'imagination prend donc le relais puisque le voisinage n'est au courant
de rien. Nous connaissons cette curiosité maladive d'individus cherchant souvent
à savoir ce que font les autres. C'est là que l'interrogation s'installe pour
ceux qui se posent ces mêmes questions. Cercle vicieux et interminable course
qui consiste pour eux d'attraper leur queue, comme certains animaux le font.
Finalement, ces gens sont-ils vraiment heureux ? Sont-ils parvenus au sommet
de leur montagne ? Ont-ils réussi ? C'est encore un point porté au crédit de
cette vaste instance.
Puisque nous sommes encore aux prises avec cette réflexion, nous allons tenter
de la contourner.
Ne dit-on pas d'un artiste qui est au sommet de sa carrière, qu'il est une star
? Ce qui sous-entend une étoile. Cette nova est donc forcément au-dessus de
nous, de nos têtes. On dit de lui, qu'il a réussi. Cette réussite lui donne-t-elle
le bonheur ? Ce n'est certainement pas aussi sûr que cela. En réalité, du haut
de cette position, il doit se sentir bien seul. Heureux ! Nous ne le saurons
peut-être jamais.
On se surprend à contempler son propre environnement et se poser des questions
au moment de la réaction de son entourage. Un exemple pris au hasard de cette
idée qui est sans doute une de celle qui paraît être à mes propres yeux, la
plus significative.
Depuis la nuit des temps, les hommes ont tenté d'associer le mot réussite avec
la satisfaction personnelle. Exhibant le résultat de ce qu'ils ont entrepris
par le biais de moyens tous aussi différents les uns des autres, ils sont persuadés
qu'ils ont réussi. Belles voitures, belle maison comme souligné plus haut, somptueuses
réceptions, fastes, strass et paillettes sont ainsi la composante de cet état
de choses que l'on appelle "réussite".
Mon avis n'engage que moi. Il peut bien se situer ailleurs. Il peut sans doute
rendre futiles, voire anodines, toutes ces petites choses que l'on empile au
cours d'une vie, parfois au détriments de faits bien plus graves par leur importance.
Citons un exemple :
Une mère à laquelle on enlève ses enfants par des manœuvres frauduleuses élaborées
au fil du temps et mises en place par son mari. Pourquoi ? Pour se venger, dit-on,
du manque d'amour qu'il se croit en droit de recevoir de son épouse. Une chose
dont l'importance n'est pas à écarter sont les sentiments : on n'a pas le droit
de se servir d'eux pour nuire. Quant à l'amour, il ne s'achète pas : il se donne.
Il s'échange avec son partenaire contre d'autres plus intenses de préférence
ou les mêmes que ceux reçus. On ne vient pas du fin fond d'un autre pays pour
dire : Toi je te veux !
Cette femme va se battre. Elle va se battre jusqu'à ce qu'elle retrouve la chair
de sa chair en ses deux petites âmes perdues. Ses enfants sont au milieu de
nul part. Ils sont sans soins, sans ce minimum d'attentions que tout être vivant
sur cette terre est en droit de recevoir. Quant au " père ", il a disparu de
l'endroit où ont été séquestrés les deux bambins. Paradoxal pour un homme qui
se dit père et qui n'est point présent à leurs côtés ! Assistance ! Connaît-il
réellement la signification ce mot ?
Elle ne le sait pas encore mais ils seront finalement de retour et leur vie
reconstruite avec l'aide de celui qui deviendra le maillon manquant. Un vrai
père. Oh ! Bien entendu, comme dans beaucoup de foyers, il y aura aussi des
hauts et des bas.
Cette femme aux grands yeux foncés, desquels se dégagent des étincelles de bonheur,
me dira aussi dit :
" Vous savez, depuis que je suis avec Billy, j'ai l'impression d'avoir seize
ans ! "
Des souvenirs, elle en a. Mais ceux qui sont en avant, ont la connotation et
le synonyme de peur et de crainte. Harcèlements, persécutions et manipulations
diverses, vont être le quotidien d'une femme dont l'avenir ne lui réserve rien
de bon. L'étau du dictateur va se refermer peu à peu et le droit de la femme
quant à lui, va être banni du vocabulaire de ce conjoint. Les droits de l'homme,
il connaît. Ce sont ses propres droits qui ont référence. Seulement les siens.
L'histoire de cette femme se trouve à la suite de ces pages. J'ai rencontré
cette mère de famille dont les enfants ont été enlevés par leur géniteur. Nous
avons longuement parlé, surtout elle car je ne fais que retranscrire, l'histoire
de ce chemin parsemé d'embûches. Avec le recul, je pense que cette femme avait
envie de vider sa mémoire. Expulser la masse de cette vieille souffrance, de
cette rancœur en une sorte d'exorcisme moral.
Comme de la simple marchandise, les deux petits sont emmenés sur un autre continent.
Une course contre le temps, surtout contre les institutions de deux pays, est
lancée. D'un désespoir face à cette affreuse réalité s'en suit la rage sans
faille de vaincre contre tout ce qui peut se mettre en travers de sa route.
De ce combat inégal, va en sortir l'envie d'une révolte vers cette délivrance.
En point de mire, cette infime lueur au fond du tunnel que les hommes lui avaient
façonné en abysse. Cette petite lumière va être, pour cette femme, sa seule
planche de salut. De son impuissance au moment précis de cet enlèvement, elle
ne se doute pas encore de cette réelle force enfouie au plus profond d'elle-même.
Aucun commando ni mercenaire ne seront à ses côtés. C'est seule, toute seule,
emplie par cette détermination qui la caractérise, quelle va mener son combat.
On se demande très souvent ce qui peut animer les personnes aux prises avec
les dictateurs, les despotes ou autres personnages du même acabit. La réponse
ou une partie se trouvera au long de ces lignes.
L'amour, la détermination, la persévérance, l'espoir, la foi vont aider à relever
la tête de celle qui va mener son combat simplement pour avoir les siens auprès
d'elle. Dans la première partie de cette histoire, le tyran, son ex mari, met
tout en œuvre pour discriminer sa femme au regard de leurs enfants ainsi qu'à
celui de leur entourage. Rien n'est plus facile pour faire oublier un des parents
lorsque ces petits sont en bas âge. L'homme va se servir de la faiblesse des
bambins, puis de la complexité de la " justice ", de ce vide juridique où s'engouffrent
les malveillants au détriment de l'incompréhension humaine. Pour finir, le flou
des procédures, la barrière du langage, les mentalités et toujours en filigrane,
ces sacro-saintes traditions.
En fin de cette terrible histoire, quelques indications pour palier aux différentes
situations ou de tenter d'y faire face afin ne pas être pris au dépourvu. Bien
entendu, il est impossible de tout prévoir puisque la détermination des uns,
s'oppose irrémédiablement à celle des autres. Tout laisse à penser que l'équilibre
des forces va rendre la tâche plus facile. Ce n'est pourtant pas le cas. La
justice triomphera toujours, on le suppose car pour ceux qui gagnent, elle est
juste. Pourquoi ? Parce que le travail fourni est intense. Le combat est forcément
inégal puisque celui qui à soustrait les enfants à une mère ou un père, a toujours
un coup d'avance sur l'échiquier de l'escobarderie. Il est impératif de ne jamais
perdre de vue tous ces éléments. Ils faciliteront sans doute ces démarches longues
et fastidieuses, mettant à dure épreuve les plus férus d'entre nous pour tenter
de mettre en échec cette fourberie. En aucun cas il ne faut baisser les bras.
En gardant la tête froide cela permet d'avoir de meilleures réactions. Le fait
de mettre la charrue avant les bœufs fausse l'appréciation. L'approche de cette
situation dans ces conditions, laissant libre cours à des initiatives malheureusement,
pas toujours cohérentes.
Marcel Girardin.
***
Hassia raconte.
Première partie de ce qui est l'histoire de cette femme...
Chapitre
premier
Il était une fois une petite fille.
En décembre 1957 à Barbacha, je naissais au milieu de cette terre aride et brûlée
par le soleil. Sans eau, nous n'avions que celle que nous devions porter à dos
d'homme. Je dis, nous, car la famille, du moins ceux qui pouvaient le faire,
se devait à participer à cette dure besogne. Aller chercher cette denrée, indispensable
à la survie des gens vivant dans ce village perché sur une hauteur. La médecine,
c'était une utopie. Le médecin le plus proche se trouvait en réalité à une cinquantaine
de kilomètres de là d'où nous vivions.
Las de cette vie, à la limite de l'esclavage, ce sera en 1954 que mon père tentera
de partir à l'aventure. L'autre bout du monde, sans doute, pour lui qui n'avait
jamais quitté le bled. Direction : cette France idyllique, terre d'asile et
d'accueil où les droits de l'homme y sont respectés.
Peut-être !
La décision est donc prise, celle de quitter son pays.
Ce pays est un beau pays. Ce qui le rendra par la suite invivable, furent par
les exactions des hommes qui l'ont en caution le temps d'une vie. Ce pays, comme
bien d'autres, est extraordinaire, c'est vrai. A un moment ou à un autre, on
n'en veut plus. Les raisons en sont multiples et toutes aussi variées, alors
il en partira. Pour ma part je le quittais une première fois pour suivre ma
mère rejoignant ce père en quête de prospérité.
A l'occasion de l'un de ses retours au pays, dont les séjours n'étaient hélas
que de très courte durée, une fois par an, mon père honorera ma mère. Neuf mois
s'écouleront puis une petite fille, Hassia., naîtra.
Ce n'est que trois ans plus tard, en 1960, que je mettais les pieds sur le sol
français. Je ne pouvais pas être vraiment consciente de ce qui se passait réellement.
Maman me racontera par la suite, lorsque j'eus l'âge de comprendre, qu'à deux
ans je montrais souvent le ciel avec mon doigt disant en kabyle:
" Je veux aller là haut, là haut ".
Plus tard, elle me dira qu'elle avait toujours souhaité aller vivre en France.
Je lui avais indiqué le Nord. Mon vœu d'enfant innocente devait alors se réaliser.
En arrivant en France, nous eûmes la chance de pouvoir être hébergés par une
famille kabyle arrivée sur place depuis quelque temps déjà. Par la suite, nous
pûmes avoir notre propre logement.
Ce dont je me souvins, en arrivant sur le sol français, c'est que nous ne manquions
de rien. La scolarité fût une des premières choses positives, qui m'eut été
donnée. En prime nous avions l'eau courante et surtout, surtout ce pays. Ce
nouveau pays dans lequel tout nous semblait parfait. Il fallut aussi compter
sur la somme d'effort pour nous insérer dans ce nouveau monde. Comme beaucoup
de gens de mon pays natal, je suis venue sur ce territoire hexagonal à l'occasion
du regroupement familial.
La possibilité pour mes parents de donner à leurs enfants une vie décente, fut
une bénédiction pour la famille. Dans l'est de ce beau pays, contrastant d'avec
celui d'où je suis issue, la verdure en est son décor. Il y trouvait un travail.
Il partit de Marseille, effectuant des besognes que personne ne voulait. De
petits boulots en petits boulots, il arrivait enfin à Metz pour travailler dans
une tréfilerie. Il y trouvait un logement puis commençait, avec ma mère, un
nouveau départ. Une nouvelle vie.
Pour ma part, j'eus un parcours scolaire relativement brillant. Les études,
j'aimais cela, ça aide !
Après la petite enfance, vers l'adolescence les choses devinrent alors plus
sérieuses. Les résultats scolaires, liés à mon assiduité, allaient enfin payer.
En effet, 1973, c'est un BEPC. Je me dirigerai vers un BEP d'agent administratif
puis un CAP d'aide comptable ensuite un CAP d'employé de bureau. Ils purent
être passés en candidature libre pendant la période du BEP qui était de deux
ans. Un examen chaque année sans perte de temps. Ensuite le BAC G² de comptabilité
pour enfin m'orienter vers un DUT de gestion d'entreprise et d'administration
dans l'option Finance-Comptabilité. Les portes de la maîtrise en première année
s'ouvrirent à moi, j'ai alors vingt-trois ans.
Je me pris à rêver à la poursuite de cette ascension. Un cursus de cet ordre
ne pouvait que favoriser un futur plan de carrière d'autant plus qu'il me fallait
passer un concours pour accéder en maîtrise. Cette année-là, sur trois cents
candidats, trente seulement avaient eu la possibilité de passer l'examen CPEG.
(Concours préparatoire aux études générales.)
J'avais envie, la possibilité, surtout la volonté et cette fameuse détermination.
Ce fut sans tenir compte de ce tournant que malheureusement, je ne pus " maîtriser
" Encore un paradoxe de la vie ! Ce rêve laissait la place à cette dure réalité,
celle d'un cauchemar que je ne souhaite pas à mon pire ennemi. J'ai cru un moment
en une plaisanterie. Mais non, très sérieusement, un homme se présenta à moi
empressé, me demandant de l'épouser.
C'était en juin. L'été pointait le bout de son nez. Le dernier mois de licence,
et, en regard des résultats, je devais entrer en seconde année et finir par
l'obtention de ce diplôme tellement espéré.
Dans d'autres circonstances on aurait certainement associé cette attitude, à
une banale demande en épousailles. Le romantisme en plus et pourquoi pas une
fête à tout casser accompagnant les sollicitations de cet homme ! Un rituel
festif dont la joie eut été le maître mot. Je ne me sentais pas prête à me donner
corps et âme à qui que ce soit et encore moins à celui qui venait de me demander
en mariage. La réponse fut non !
Lorsqu'il se présentait à moi pour effectuer cette démarche, il me demandait
sur un ton mielleux :
" Tu sais pourquoi je suis là ! "
J'étais à cent lieues de me douter de la nature de cette question et surtout
où il voulait en venir. De toute façon, je n'étais pas disposée à conter fleurette
avec qui que ce soit, encore moins avec lui. Mes études étaient le leitmotiv,
puisque mon avenir dépendait du résultat de ma persévérance. Je tentais de l'en
dissuader. Avec diplomatie, certes dans un premier temps, je lui ferai comprendre
qu'il était inutile d'espérer une réponse affirmative de ma part. Pouvais-je
alors croire que cette réponse se suffise à elle-même ? Je me trompais lourdement.
La détermination de cet homme était plus forte que je ne pouvais l'imaginer.
Débordant d'ingéniosité, utilisant tous les stratagèmes possibles, il se servit
de tous les artifices mis à sa disposition. Futé comme un fennec, il n'avait
pas l'intention de laisser sa " proie " si facilement. Il fit même des promesses.
Me trouver un travail, une maison mais pas n'importe laquelle, un palais doté
de tout le confort possible et imaginable. Il osa m'affirmer qu'il était à son
compte, propriétaire d'une très grande maroquinerie. La cerise sur le gâteau
fut de me dire qu'il était le designer de sa société. Tout en créant un monde
autour de lui qui n'eut pour seul but de me tirer ce " oui " qu'à tout prix
il voulait entendre depuis le début.
Hébergé sous notre toit, il occupa, dont le séjour me parut interminable, une
pièce de notre appartement. Je me mis à penser qu'il finirait par se lasser.
J'oubliais de prendre en compte cette fameuse détermination. Mon emploi du temps
ne lui échappait pas, lui permettant ainsi de me surprendre soit au lever, tôt
le matin ou encore le soir après mes cours. Où que j'aille, il devenait peu
à peu mon ombre. L'ombre du Malin fondait sur moi mais je le ne savais pas encore.
Un matin, je décidais de me faire extrêmement silencieuse. Pour tenter de me
débarrasser de ce pot de colle, je ne pris pas de petit déjeuner. Ma toilette
discrètement faite, sans bruit je refermais la porte de l'appartement où tous
dormaient encore. Persuadée que lui aussi était encore endormi, c'est sur la
pointe des pieds que je descendis l'escalier menant au dehors. Regardant si
je n'étais pas suivie, j'arrivais à la station de bus quelques minutes plus
en avance que de coutume. Certaine d'avoir échappée à mon " prétendant ", j'eu
alors cette sensation de libération qui rend les gens plus sereins et moins
aux aguets. Le bus arrive à la hauteur de l'abri, provoquant son traditionnel
éternuement d'air que tous les poids-lourds font en freinant. Les portes avant
s'ouvrirent pour avaler les voyageurs en attente. Au moment de poser le pied
sur l'une des marches, je sentis la présence toute proche, la voix et le souffle
de celui qui ne cessait de me harceler depuis trois ou quatre jours. Mon sang
ne fit qu'un tour. Emplie de ce sentiment de gêne, celui que l'on ressent d'avoir
tromper quelqu'un, je bafouillais des mots qui demandaient à cet homme ce qu'il
fait là à cette heure si matinale. A lui de me répondre qu'il allait se promener
et qu'il avait aussi le droit de prendre le bus. Je renchérirai :
" Mais… les magasins ne sont pas encore ouverts à cette heure ! "
Sans perdre son aplomb, il ajoutait :
" Ce n'est pas important qu'ils le soient ou non, ce qui compte c'est que tu
saches pourquoi je suis là.
Je vais t'épouser. "
J'insistais :
" Je ne veux pas t'épouser, je n'en ai pas envie et ce n'est pas là une de mes
priorités. J'ai mes études, mes examens etc. Et surtout obtenir ma maîtrise
! "
Il n'en avait rien à faire de ce que je pouvais dire. Seules ses propos décisionnaires
étaient de référence. C'est ainsi que cela se pratiquait dans certaines partie
du globe. Un homme a toute puissance sur celle qu'il veut. Il osa me promettre
que je pourrai continuer mes études, en Algérie, avec des cours du soir lors
d'une formation continue.
(Bien entendu payée par mon futur employeur, il n'y a pas de petits profits,
n'est-ce pas !).
Les familles se mettent en rapport et vendent, cèdent leurs filles sans le consentement
de celles qui doivent avoir un minimum de sentiments envers le futur partenaire.
Une fille est toujours promise depuis longtemps. Les parents font leur soupe
dans leur coin sans que les principaux intéressés puissent dire un mot. Pour
ma part, c'est ainsi que tout se mis en place. La famille m'avait fait clairement
comprendre que c'était dans mon intérêt d'accepter les avances de cet homme.
Qui plus est, un cousin très éloigné, n'avait en réalité d'affiliation avec
nous que le mariage d'une de mes tantes, elles-même toutes aussi éloignées les
unes par rapport aux autres.
Il se disait être mon cousin. Ce titre devait se suffire à lui-même comme seul,
unique et déterminant motif de non-refus de ma part. Tous devaient s'accorder
à me dire, qu'en respect pour mes parents, ils voyaient en cette union la providence.
Grand maroquinier de surcroît, je ne devais pas laisser passer cela ! Mon père
satisfait de voir sa dernière fille en main, le comblait. Cela correspondait
à perpétrer ce traditionalisme, cette coutume. Je leur devais d'en accepter
l'augure. A vingt ans, on est fragile. Bien que je doive, physiquement, être
une femme, je n'étais pas encore préparée à une telle aventure, celle du mariage.
Aujourd'hui, je ne souhaite pas à qui que ce soit, de devoir se plier à de telles
conditions. La seule de ces clauses qui puisse être le motif d'une union entre
deux êtres, justifiée et ô combien inaliénable, c'est celle de l'amour que l'un
porte envers l'autre et réciproquement.
J'ai deux filles. L'une d'entre elles a vingt ans au moment où j'écris ces lignes,
je lui ai alors dit ces mots :
" Ma fille, le jour où tu rencontreras un garçon qui te plait et si tu es sûre
de lui, présente le moi. Ne restez pas cachés pour vous aimer. Une seule chose,
la plus importante de toutes, n'accepte jamais de te marier avec un homme que
l'on t'impose. "
Je me suis toujours jurée de ne jamais faire subir à mes enfants le même parcours
que celui qui fut le mien. Ils se doivent de construire leur avenir avec les
valeurs qui sont les leurs et de ne jamais accepter que quiconque se mette en
travers de leur route.
Je resterai toujours présente pour les écouter et leur promulguer les conseils
qu'une mère peut encore donner à ses enfants. Je resterai surtout une confidente.
Quoi de plus beau que la confiance entre parents et enfants !
Je m'en veux encore de ne pas avoir écouté les camarades qui se trouvaient avec
moi en licence, des filles qui elles, étaient au courant de ma situation. Pour
celles qui m'avaient dit de ne pas gâcher ma vie. Pour d'autres qui me répétaient
aussi que j'étais majeure. Et enfin, celles qui m'avaient aussi souligné qu'il
valait mieux vivre pour soi-même que pour les autres et ne pas repartir de l'autre
côté.
C'est vrai que la vie en liberté est un des paramètres favorisant la réussite.
Cette même réussite dont l'auteur faisait allusion en début de ce texte.
Mais voilà, rien ne s'est fait comme il aurait fallu que cela soit fait. Mes
parents souhaitaient que leur dernière fille se marie, comme les trois autres,
de préférence avec un algérien, en l'état, ce sera avec un cousin. Et pour parfaire
le tout, sur le sol natal. Alors que faire dans ces conditions ? Décevoir ceux
qui m'avaient mise au monde ! En fait, n'avais-je pas intérêt à vivre ma vie
?
Chapitre 2
Le retour
au Maghreb.
Vingt-quatre ans s’écoulèrent depuis le jour de ma naissance et ce jour fatidique
de ma résignation. Mon DUT en poche, ma première année de licence se voyait
à jamais perdue . Qu'avais-je donc fait à Dieu pour me trouver dans cette posture
si inconfortable ?
Une page de ma vie venait de se tourner comme soufflée par le vent de l'impuissance,
figée par le courant de la contrainte. De la France que je dois quitter avec
un profond regret, je venais forcée, d'accepter de suivre cet homme parvenu
à ses fins, jouissant de la réussite de cette manipulation satisfaisant à ses
profonds et diaboliques désirs. Possession, plaisir viscéral, ravissement d'aboutir
au but qu'il s'était fixé, le voilà maître de la situation. La femme tellement
convoitée était à présent, sous le joug de son cerbère, impuissante une fois
encore. En tête du cortège, il était fier. Etait-ce pour lui ce fameux symbole
de la réussite ?
Certainement, car la suite de mon récit est prometteuse.
Seule au milieu de tous ces gens, je ne puis oublier toutes ces années passées
en France. Les souvenirs reviennent à la pelle. Je suis inconfortablement installée
dans ce pays qui n'était plus le mien depuis plus de vingt ans. Relents des
coutumes d'un pays qui n'était plus, ou presque plus, les miennes. Pourquoi
avais-je accepté ? Que faisais-je ici ? Cela ne pouvait être possible, je devais
très certainement vivre un cauchemar. J’allais sans doute bientôt me réveiller
et s'en serait fini. J’allais reprendre mes cours en FAC pour reprendre ma maîtrise
comptable…
Hélas non ! Ce n'était que le début. Celui du périple dont le chemin avait été
tracé pour moi.
Maintenant cloîtrée dans cette maison dont le rudiment du confort n'était qu'une
utopie, je ne puis oublier ce village et cette maison. Mon calvaire avait débuté
là.
Comme beaucoup de filles de mon âge et plus jeunes encore, je devais être cantonnée
aux diverses tâches liées aux prémices de cette soi-disant union sacrée. Couture,
broderie, je restais entourée en permanence par les femmes des deux familles
qui ne me lâchaient pas d'une semelle. J’étais belle est bien la "promise" de
cet homme qui devint par la suite et à mon grand regret, le géniteur de mes
deux enfants. Je dis regret au sens où j'avais été dans l'obligation de me donner
à lui sous l'égide de la sacro-sainte ancestrale tradition kabyle. Je n'ai aucun
regret en ce qui concerne mes deux adorables bouts de chou. Au contraire, lorsque
je les vois aujourd'hui, je peux être fière d'avoir mis au monde mes petits.
Oui fière, je le suis.
J’étais la dernière fille restée seule et sans mari. En route pour un parcours
de femme active, je ne pensais pas utile de fonder, dans l’instant, une famille.
Mais cette satanée tradition rendait la situation presque insupportable pour
mes parents. Les pressions de part et d’autre, dirigeaient ma vie sans que je
puisse dire un mot. Le regard un peu perdu de mon père voyant sa fille prendre
de l’âge et toujours sans époux, le rendait triste. Ma mère aussi ne pouvait
pas concevoir que sa fille n’enfanta pas un ou plusieurs enfants, comme l’exigeait
la tradition. Adossée au mur de mes réflexions, je cédais aux regards filiaux
des gens désireux de me jeter en épousailles.
J'aurais tout donné pour que mes enfants ne vivent jamais ce qui se produisit
par la suite. Cette coutume qui avait très certainement été utile à une certaine
époque, l'est probablement moins aujourd'hui pour ne pas dire plus. L'évolution
étant, il fallut certainement tenir compte des avis des uns et des autres, ne
pas rester enfermé dans le carcan traditionaliste de cet acabit.
Les époques changent, les gens aussi. Le fait de rester à la traîne, de se voiler
la face -sans jeu de mots- sur les modifications comportementales, le modernisme
faisant son apparition, il fallait donc en suivre l’évolution, sans pour autant
en perdre son identité, il en va de soi. Il n'est pas impossible ni incompatible
de garder certains de ces rites tout en regardant vers l'avenir. Je crois que,
dans mon cas, il était plus facile pour certaines personnes de garder ces us
ancestraux par pur égoïsme pour préserver leurs propres intérêts. Les parents
de la fille sont dans l'obligation de doter celle-ci au profit de l'autre famille,
celle du futur époux. Des intérêts économiques sont en jeu, bien entendu. L'argent,
les biens, l'or sont le nerf de la guerre dit-on !
La vie est sacrée. Quel que soit le pays d'où l'on vient, les traditions ne
doivent pas se perdre. Bien au contraire. Les rites religieux, les festivités
de tous ordres sont le témoignage du passage de ces civilisations. C'est grâce
à celles-ci que nous pouvons comprendre les hommes qui vivaient de par le monde.
Le folklore doté des apparats d'autrefois, permettent de véhiculer au travers
du temps, les marques de ces coutumes au grand bonheur des touristes en manque
d'exotisme. Cela permet de comprendre ou essayer de comprendre le passé. A-t-il
seulement de l’importance ce soi-disant passé ? Il n'est pas utile de tomber
dans l'excès, ni du progrès, ni dans celui du conservatisme. La tempérance sera
l'indicateur positif de l'évolution. C'est grâce aussi à cette évolution que
dans les pays les plus reculés, on perçoit les émissions de télévision. C'est
aussi grâce à celle-ci que le réfrigérateur est dans presque tous les ménages.
Bien d'autres de ces produits parviennent ici et là, à la portée de tous. Notre
village faisait certainement partie des exceptions au chapitre des oubliés.
Pour ce qui était de l'eau chaude, nous n'étions point dotés de cette machine
nommée accumulateur ou encore chaudière. Un trou, creusé à même le sol au milieu
de la pièce commune servait de foyer et aussi de moyen supplétif de chauffage.
Au-dessus de cette cavité, "le canon," on y installait une sorte de trépieds
métallique. Sur ce support en acier, un récipient empli d’eau chauffait pour
les besoins du ménage. Le rudiment de cette installation de fortune n’ôtait
en rien son efficacité. Il fallait en chauffer une partie sur ce feu de bois
puis, après ébullition, y ajouter le même volume en eau froide. Avec cette quantité
doublée, nous avions un confort de toilette relatif. Or cette faveur ne se produisait
qu'une fois par semaine. Le reste du temps, la toilette s’effectuait à l'eau
froide. Je ne dis pas que cet état de fait soit la chose la moins supportable
que j'aie eu à connaître. S'il n'y avait eu que ce détail, la partie de cette
vie serait sans doute passée inaperçue. Là, où le bât blesse, ce fut le comportement
de celui qui se devait être un époux au sens littéral du terme. Hélas, trois
fois hélas, ce ne fut pas le cas ! On ne pourra jamais assez souligner le fait
qu'il n'ait jamais été pour moi le modèle de mari que toute femme soit en droit
d'attendre.
Je ne pouvais pas ne pas penser au continent. Les comparaisons se bousculaient
dans ma tête. Entre ce que je vivais en France et ce mode de vie rétrograde,
il y avait tout un monde. Ce n’était malheureusement qu’un semblant de vie sur
ce sol. Ce sol qu’un jour j'avais quitté au bras de ma mère ne sachant à peine
parler. Je n'avais connu, dans ce pays, la France, que la vie dite normale.
Ce même pays qui a encore bien des difficultés à nous accepter. La proche, trop
proche résonance d'hostilités entre ces deux peuples, était encore palpable.
Qu'importe, la persévérance devait porter ses fruits. Notre famille avait ainsi
appris à courber le dos et faire fi des allégations de toutes sortes à l’encontre
des « étrangers » ! A toutes les critiques à connotations sectaires, voire racistes,
nous tentions de ne pas y répondre. Il fallut plus de vingt ans à mes parents
et à moi-même pour nous faire accepter tels que nous étions, des êtres humains
à part entière avec nos qualités et nos défauts. Le plus gros d'entre eux était,
sans nul doute, celui de la couleur ambrée de notre peau. Ce teint hallé, accompagné
de ce nom qui sonne le soleil d'outre méditerranée, n’auront pas que des avantages.
Espoir, toujours espoir, le maître mot qui devait être le sésame de la porte
de l’intégration. Puis le jour se leva sur cette terre à la fois nouvelle et
ancienne. Je me sentais perdue. Paradoxalement, on m'avait déracinée. Je n'étais
pas à ma place. Comme une étrangère, je devais souffrir de cet exil forcé !
J’avais eu un mal fou à me faire accepter sur le sol français et me voilà de
nouveau remise en cause sur ma terre natale. C'était donc cela, être aimée ?
L'amour c’était ainsi ? Les histoires racontées toutes ces années durant, furent
seulement et uniquement dans et pour les livres ? C'était ainsi que les princesses
rencontrèrent leurs princes charmants, se marièrent et eurent beaucoup d'enfants
? Quel contraste avec la réalité ! On nous avait raconté des balivernes pour
que le mariage fut plus facilement assimilable. C'était à peine croyable de
se sentir si naïve à vingt-quatre ans.
Chapitre
3
Visite chez Hassia.
(Le narrateur)
Je suis envahi par un sentiment de haine envers cet individu. J’écoutais longuement
le récit de cette femme et mère de famille. Bien que je n’avais pas le droit
de porter un jugement, j’entachais une partie de moi par cet état d’âme que
la compassion animait. Elle détaillait avec une telle précision les faits de
violence dont elle avait été la victime que j’avais de la peine à y croire.
Je ne pouvais pas mettre en doute ce qu’elle me dévoilait, car j’étais quasiment
sûr qu’elle ne fabulait pas. Depuis ces derniers mois, j’avais appris à la connaître.
Résidant maintenant dans le Sud de la France avec le compagnon de sa route amère,
elle vivait des jours paisibles. Je m’étais rendu chez elle pour en savoir encore
plus sur cette histoire. C’était avec cette même chaleur, que j’avais été, une
fois encore, accueilli par Hassia.
Face à la fenêtre qui gagne l’extérieur de leur petite maison, l’on y distinguait
les arbres que l’automne avait dépouillés de ses apparats. Au loin, les montagnes
se dessinaient, provoquant en moi une sorte de volupté. J’étais bien, serein.
Mon imagination m’emportait dans le rêve de pouvoir habiter cette région. Le
calme de cet endroit permet cette évasion lorsque Hassia me tirait de cette
absence. C’est en posant devant moi un épais dossier, qui contient sans doute
les preuves de ce qu’elle m’avait succinctement racontées jusque là, que je
refaisais surface.
« On est bien ici, me disait-elle en souriant ».
Une réflexion me traversait la tête.
Parbleu, bien sûr qu’on y est bien ! Si seulement elle avait connu cela lorsqu’elle
eut ses enfants !
Le dossier était épais ; elle y joignait une cassette enregistrée par son ex-mari.
Elle avait attendu jusqu’à ce que ses petits soient assez grands pour qu’ils
en découvrent alors le contenu. La patience des sages. Elle l’a, cette sagesse.
Elle ouvre la grosse poche bleue qui renferme les secrets de cette vie de pleurs
et de douleurs. Les feuillets jaunis par le temps sur lesquels on peut y lire
les preuves de ce que cette femme m’avait raconté. Je parcourais les pages.
Les lettres manuscrites que son ex-époux lui faisaient parvenir, contenant outre
les aberrations, les insultes et les reproches. Les actions dilatoires entreprises
par cet homme sans cœur faisant croire à qui voulait bien l’entendre, que lui
seul était la soi-disant victime innocente. Cette femme, que lui-même harcelait
quelques années auparavant, était une mauvaise épouse, une traînée, une « pute
! » ce sont ces propres mots. Et qu’une place sur le trottoir lui siérait mieux
que celui d’une mère de famille ! Aberrations, oui absurdités et calomnies gratuites,
mensonges permanents et fourberies…, les mots s’entrechoquaient. La suite de
la lecture de ces documents était sidérante. Je ne pensais pas que de telles
choses povaient exister à notre époque. Oui vingt ans plus tôt ce n’est pas
si loin ! On ne voit cela qu’au cinéma, pour l’algarade, pour tenir les gens
en halène afin de satisfaire à la demande du spectaculaire. Dans ce cas, malheureusement,
ce n’est que la simple vérité. Incroyable parcours semé d’embûches mises en
place par celui qui, un jour, était venu en France pour la « demander » en mariage.
Je comprenais mieux maintenant cette femme. Elle avait mis un terme à cette
union forcée, sauvant en même temps des êtres innocents. En aucun cas cela ne
pouvait être une vie. Je relisais encore ces feuillets. Mes yeux ne suffisent
pas. Il faudrait que je puisse copier tout le contenu dans ma mémoire en une
seule fois, me disais alors. Je n’en ai malheureusement pas la possibilité.
Hassia me regardait et me proposait d’emporter avec moi cet épais dossier. Je
ne souhaitais pas refuser parce que ces papiers me seraient d’une très grande
utilité. La curiosité l’emportait sur la logique de dire non, s’alliant aussi
au besoin de crier au monde ce que cette femme, un temps, avait vécu. Je pourrai
ainsi le consulter chez moi en toute tranquillité.
Tout en me servant un café, Hassia ajoutait :
« Ma fille vous aidera si vous le souhaitez ».
J’étais bouche bée. Ce dossier, une partie seulement, était très volumineux.
J’étais sur le point de me pincer pour avoir la confirmation de mon éveil. Je
l’écoutais à peine en lisant les points importants. Mais il y en avait tellement.
Elle m’avait pourtant bien souligné l’importance de cette affaire. Malgré avoir
roulé ma bosse, j’étais encore à cent lieues de cette dure réalité. Force de
convenir aussi que je n’avais pas encore tout vu. Tous les jours que Dieu fait
nous apprenons des choses. Ces choses ne sont pas toujours instructives, bien
que nous en tirions chaque fois des enseignements.
Les questions fusaient sur la réelle efficacité de la justice. Que faisait-elle
dans ce cas ? que devrait-elle faire ? La police ne se devait-elle pas de soutenir
les individus en détresse ? Les organismes sociaux ne se devraient-ils pas d’être
plus à l’écoute ? Les échanges entre les pays sont encore loin, bien et trop
loin de correspondre à ce qu’ils sont sensés être. L’harmonisation des probités
pour n’en faire qu’une seule : comme les droits de l’homme évoqués aux quatre
coins de la planète ! Il y a de quoi se poser toutes ces questions. Aux travers
de ces réflexions s’installent, ici et là, des associations en tous genres.
Certaines n’ont d’efficace que le nom qu’elles portent leur permettant ainsi
d’obtenir des subsides des communes et des régions dont elles dépendent. Agissent-elles
vraiment dans le sens qui s’impose de lui-même ? (Heureusement qu’il en existe
des sérieuses.)
Sorti de cette atmosphère, il me fallait réagir. Ce dossier est important. D’une
telle gravité, il serait incivique de ne pas en dévoiler les dessous. Dès mon
retour au bureau, je vais m’attacher à ce volumineux classeur et ne m’occuperai
de rien d’autre que de cette histoire. C’est donc avec l’approbation de Hassia
que je me décidai à graver le contenu de son parcours peu commun et à la fois
banal. Oui, banal, car d’autres femmes sur cette terre sont, ici et là, dans
une galère de même acabit. Le sujet est vaste très vaste et n’intéresse pas
ceux qui sont en charge d’y répondre. C’est aussi en partie pour dire à ces
personnes qu’il existe des gens, quelque part, qui pensent à elles. Penser ne
suffit pas, il faut agir. Hassia et moi portons, nous osons l’espérer, une pierre
à l’édifice.
Au fil du temps, une sorte d’amitié se créait entre cette femme et moi. Les
jours passaient, puis les choses jusque-là confidentielles, devenaient accessibles.
Peu à peu, elle se dévoilait. C’est pour toutes ces raisons que ce livre va
pouvoir commencer. Non seulement pouvoir mais aussi devoir.
C’est une nécessité que de dénoncer toutes ces choses pour qu’elles puissent
profiter aux personnes faibles. Leur permettre de trouver la force un jour de
dire non à leurs geôliers. Je vais, sous l’égide de Hassia, donner les astuces
qu’elle a utilisé pour se frayer un chemin dans les arcanes de notre civilisation.
Le conseil qui pourrait être le premier de ceux que vous découvrirez au fil
de ces pages, est sans doute celui de ne jamais vous laisser frapper une seule
fois par votre conjoint. Dès la première tentative, il faut que ce fait soit
signalé. Que cet acte soit inscrit sur ce que l’on appelle « une main courante
! ».
Une petite « engueulade », c’est dans le domaine du possible. Au-delà, c’est
inadmissible.
~~~~~~~~~~~~~~~
Un mot qui vient bien, ça peut tuer ou humilier sans qu'on se salisse les mains.
» Marie-France Hirigoyen cite Pierre Desproges, en exergue de son livre
« Le Harcèlement moral : La violence perverse au quotidien » (éd. Syros). Cette
psychiatre, psychothérapeute familiale spécialisée en victimologie, a travaillé
aux Etats-Unis avec le FBI (Bureau Fédéral d’Investigation) pour mieux comprendre
- et donc détecter - les tueurs en série. Pour elle, ces psychopathes sont la
version extrême du tueur domestique, celui dont on parle moins, parce que sa
perversité n'est pas spectaculaire. Elle est pourtant, parfois, tout aussi meurtrière.
C'est le « petit chef » qui, au bureau, règne en dévaluant les autres. Dans
la famille, c'est un parent qui confond éducation et humiliations. Dans le couple
:
l’un qui ne perd pas une occasion d'afficher son mépris pour l'autre. Ces attaques,
plus ou moins voilées, sans cesse répétées, détruisent à petit feu. Elles provoquent
des souffrances et des situations d'isolement telles qu'elles peuvent conduire
la victime à la dépression ou au suicide. D'autant que l'agresseur n'est pas
facilement repérable. Dans son ouvrage, Marie-France Hirigoyen met en lumière
les caractéristiques de ces tyrans insidieux, de ces monstres ordinaires. Car
les reconnaître, c'est déjà s'en prémunir. Avant de prendre la fuite, puisque,
d'après la psychothérapeute, il n'y a pas d'autre échappatoire.
Elle titrait son édito comme suit : Méfiez-vous des tyrans ordinaires…
elle sera questionnée comme suit :
A vous lire, il est évident qu'on a tous rencontré ou subi un de ces êtres
pervers qui savent s'acharner psychologiquement sur un proche. Pourtant, on
parle beaucoup de harcèlement sexuel et très peu de harcèlement moral. Pourquoi
?
MARIE-FRANCE HIRIGOYEN. La perversion morale est fascinante pour les romanciers
et les metteurs en scène. Les Diaboliques » d'Henri-Georges Clouzot, ou « Tatie
Danièle » d'Etienne Chatiliez, en illustrent les raffinements. Mais, dans la
vie courante, ce comportement est banalisé. Car il s'exerce à bas bruit, à coups
de sous-entendus, de regards, d'allusions. Il faut donc du temps pour qu'un
individu soit miné, cassé. Dans son entourage, on se défile : « S'il se laisse
traiter ainsi, c'est qu'il le veut bien! » Ou encore :
« Accepter ça ! Quelle faiblesse! ». Notre époque encourage la férocité. Il
est bon d'avoir de la répartie, de savoir manipuler. L'essentiel, c'est de gagner.
Et quels que soient les moyens employés. Bien fait pour les victimes ! Même
les psys ne nomment pas la perversion morale, car c'est un trait de caractère
et non une maladie mentale. Ils évoquent un jeu relationnel consenti, niant
la réalité de l'agression.
Comme s'il s'agissait de relations sadomasochistes ?
M.F.H. Oui. Or, dans les relations sadomasochistes, les deux partenaires
trouvent leur jouissance dans l'agressivité qu'ils se témoignent. C'est ce qui
est admirablement mis en scène dans la pièce « Qui a peur de Virginia Woolf
? », du dramaturge américain Edward Albee. Il existe alors une symétrie cachée,
chacun trouvant son compte dans la violence, mais ayant la possibilité de sortir
du jeu s'il le désire.
Ne sommes-nous pas tous un peu pervers, un jour ou l’autre ? Pour se défendre,
par exemple…
M.F.H. Bien sûr, il arrive à tout le monde de lancer une vacherie parce
qu'on est agacé ou attaqué. Mais, la plupart du temps, cela reste ponctuel.
On n’est pas très fier de soi et l'on demande pardon ensuite. Tandis que le
pervers est insensible à la souffrance des autres et ne se sent jamais coupable.
Il agresse régulièrement, multiplie les mensonges, les propos malveillants pour
déstabiliser et détruire sa victime.
Pourquoi cet acharnement ?
M.F.H. Dans le milieu professionnel, comme dans la famille ou le couple,
les pervers pensent se grandir en abaissant les autres. Ils veulent les éteindre,
tout en les maintenant à disposition. Par leurs agissements hostiles, ils font
porter à d'autres la responsabilité de ce qui ne va pas. Ils s'évitent ainsi
tout conflit intérieur, tout état d’âme.
En toute impunité ?
M.F.H. La France n'a pas encore instauré de lois pour punir ces agresseurs
(en Suède et en Suisse, c'est une infraction au Code du Travail). Dans les entreprises,
malgré la crainte du chômage, des réactions s'amorcent. Pas toujours payées
de succès. Les ouvrières de l'usine textile Marie-Flo, en Bretagne, ont fait
grève pour protester contre un directeur qui les injuriait, leur faisait subir
maintes humiliations. Leur conflit a été très médiatisé: l'homme a même été
filmé par l’équipe de « Strip-tease », pour France 3, sans qu'il change de comportement,
sûr de son bon droit. Il a dû partir, mais s'est fait engagé ailleurs. Quant
aux ouvrières, beaucoup de celles qui ont été licenciées n'ont pas retrouvé
de travail. Pour se défendre, il faut toujours essayer d'avoir des témoins,
de garder des traces, des preuves concrètes du harcèlement. Mais, comme les
pervers savent se faire craindre et avoir des alliés sur place, ce n’est pas
facile de trouver de l'aide.
C’est, sans doute, encore plus difficile dans la sphère privée...
M.F.H. Oui, il y a là des situations dramatiques. Un enfant à qui l'on
affirme à chaque instant: « Tu es nul » ne va pas se plaindre. Il subit une
maltraitance larvée, perd toute confiance en lui. Une épouse sans cesse dévalorisée,
car c'est encore aux femmes que cela arrive le plus souvent dans les couples,
se fait souvent réduire en miettes avant de craquer. Pendant des années, elle
se dit : « Avec moi, il va changer ». C'est une obstination qui peut être dangereuse.
Le message, non dit, du harceleur est : « Je ne t'aime pas », mais il est à
demi occulté pour que l'autre ne parte pas. Le partenaire doit rester là pour
être frustré en permanence.
Pourquoi les victimes se laissent-elles détruire sans réagir ?
M.F.H. Parce que les pervers utilisent un double langage qui paralyse.
Ils font régner la confusion. Ils agressent, mais sur un ton anodin ou en souriant.
La violence n’est pas directe, déclarée. Ils brouillent les pistes.
Ils mentent, mais avec une telle mauvaise foi qu'on pense pouvoir leur faire
admettre rapidement la vérité. Or, c'est une erreur. Impossible de gagner contre
un pervers. Il résiste devant toutes les évidences: « Tu inventes ! Je n'ai
jamais dit ça. Tu es folle ! ». Ce qui amène l'autre à sortir de ses gonds,
et c'est le but recherché : « Tu vois ! Tu es malade ! Hystérique ! ». Le propre
du pervers, c'est la provocation, la manipulation. Au bureau, il pousse un subordonné
à la faute ou à la dépression : « Je savais bien que vous n'étiez pas solide.
Comment vous faire confiance, vous donner des responsabilités, dans ces conditions
? ».
Par quel moyen résister ?
M.-F.H. Il ne faut surtout pas penser : « Si je m'explique avec mon chef
de service, il comprendra. ». Ou bien :
« Mon mari ne peut vouloir me faire aussi mal, je dois me tromper ». Pour un
pervers, seul compte son intérêt. L'autre n'existe pas en tant que personne.
C'est un pion à utiliser. Les larmes ne font qu'aggraver le mépris : « Oh !
Cette chose qui pleure ! ». Résister, n'est pas plus efficace. Le pervers en
rajoutera ! Il n'y a pas de dialogue possible, pas de compréhension, pas de
fibre sensible à rechercher avec ce genre d'individu. Mieux vaut le savoir pour
ne pas y perdre encore de l'énergie. La seule solution est de partir avant d'être
plus mal en point. Mais ce n'est pas aisé dans le milieu du travail : on ne
veut pas perdre son emploi. Et, dans la vie conjugale, quand on a cru en son
couple et qu'on a des enfants, on tente de sauver sa famille.
Comment des êtres deviennent-ils pervers ?
M.F.H. Je crois que la perversion peut rester masquée très longtemps
et se révéler à l'occasion d'une crise nécessitant d'assumer des responsabilités.
Peut-être ceux qui la pratiquent ont-ils été victimes de pervers dans leur enfance.
Sans doute n'ont-ils pas été considérés comme des individus à part entière.
Ils ont pu être gâtés matériellement, mais pas forcément aimés. On leur a demandé
d'être brillants, sans les aider à développer leur personnalité, sans poser
de limites éducatives, morales à leurs actes. Ils ne savent pas fonctionner
autrement que par l'apparence. Narcissiques, ils sont « creux », n'écoutent
pas les autres, prennent ce dont ils ont besoin pour affirmer leur position
sociale ou leur autorité familiale. Sans scrupules et sans compassion.
Harceleur, est-ce un rôle confortable ?
M.F.H. C'est ce qu'on croit. Mais non. Ces individus ne souffrent pas,
c'est vrai. Pourtant, ils ne se sentent pas exister et c'est très frustrant.
Ils sont insatisfaits en permanence, aussi cherchent-ils toujours leur reflet
dans les autres. Mais trop de proximité peut faire peur. Un individu narcissique
impose son emprise pour retenir l'autre, tout en craignant que l'autre ne soit
trop proche, ne vienne l'envahir. Il le maintient dans une relation de dépendance
ou même de propriété pour vérifier sa toute-puissance. Et il redoute de voir
cette toute-puissance amoindrie.
Comment les victimes de harcèlement moral retrouvent-elles équilibre et sérénité
?
M.F.H. D'abord en se sentant reconnues comme telles : des victimes et
non pas des coupables comme leur agresseur a voulu le leur faire croire. L'aide
d'un psychothérapeute est alors efficace. A condition qu'il se préoccupe de
la souffrance de ses patients, plutôt que de chercher d'abord en quoi ils ont
suscité le harcèlement. Malgré un retour au calme, les victimes gardent souvent
une hypersensibilité face à des refus de dialogue, une vulnérabilité ou des
problèmes de sommeil, parfois. La cicatrice reste douloureuse, même si on s'en
sort bien. Longtemps, on s'interroge : « Je dois avoir fait quelque chose pour
mériter ce que j'ai subi... ».
Y a-t-il des individus avec qui le manège des pervers n'a pas pris ?
M.F.H. Oui, d'autres pervers ! Et les paranoïaques, car eux, se méfient
de tout et de tout le monde...
Ce seront des heures de lecture pour arriver au bout des différents documents
qui sont à présent en ma possession. La vie de cette femme est ponctuée, soit
par des coups, soit par des réprimandes à connotations vulgaires. Un départ
dans la vie qui se devait prometteur se trouve aux mains de cet ignoble individu.
J’ai aussi demandé à Katia, la fille de cette femme, si elle souhaitait revoir
son père. Elle n’a pas très envie de se lier avec cet animal. Il ne figurera
certainement pas de sitôt dans ses priorités que de renouer un contact avec
ce dernier. Depuis quelque temps, nous parlons beaucoup de cette histoire. Elle
me disait encore dernièrement, en découvrant ces pages, qu’elle serait disposée
à lui casser la figure. Le ton employé indique clairement le sentiment de rejet
qu’elle éprouve. Jusqu’à ces derniers jours, elle ne connaissait de cette histoire
que les grandes lignes. Celles qui s’échappent des conversations d’adultes.
Des mots conjugués aux souvenirs se mélangent et donnent une importance à ce
qui est et a été perçu. Est-ce la bonne méthode que de cacher ainsi la vérité
?
Peut-être qu’oui ou peut-être que non. Certains diront quelle sera une réponse
de normand.
Cette jeune demoiselle exorcise, au fil de certaines découvertes, la dure réalité.
Nous avons écouté une cassette enregistrée par leur père. Elle dénote, de la
part de cet individu, un égocentrisme au-delà de tous ce qui est possible d’imaginer.
Un être déloyal d’une perfidie insensée jouant avec la crédulité et la faiblesse
de sa femme, se complaisant dans cet univers qu’il crée autour de celle-ci.
Ainsi, il retourne à son avantage les préjudices qu’il inflige à son entourage.
On y retrouve ce comportement décrit par MARIE-FRANCE HIRIGOYEN :
Personne ne s’émeut de cet état de fait. Lorsque ces mêmes personnes se trouvent
alors confronté à ce genre d’actions, ils s’écrient en se débattant tant et
plus dans les méandres processifs et juridiques. Ils savoureront alors les désagréments
qu’ont connus leurs semblables précédemment.
Je crois utile de commencer par quelques petits conseils. Dans un premier temps,
comme cité en amont, il ne faut pas laisser s’installer les premières violences.
Se rendre le plus vite possible en gendarmerie ou commissariat de police et
y déposer une plainte pour violences, muni d’un ou plusieurs certificats médicaux
établis par un médecin.
Impérativement faire suivre cette plainte. Ne jamais dire que vous retirez celle-ci
parce que votre conjoint vous aura fait la promesse de ne plus vous toucher.
Ce n’est jamais le cas. La récidive sommeille. Elle pourrait avoir comme conséquence
de laisser libre cours à votre agresseur de tenter de nouveaux excès. Cela retarde
d’autant les futures procédures déjà longues d’elles-mêmes par leurs complexités.
Toujours mettre en votre faveur des témoignages qui établiront sans conteste
votre bonne foi. Le fait d’agir de cette manière, de dire non à la violence
conjugale, ne fera pas de vous une procédurière. Il en est de même pour une
certaine catégorie d’hommes qui subissent les mêmes déboires.
Si de fait la violence continuait, il serait de votre devoir de choisir le moment
sans risque pour vous et vos enfants de quitter le domicile conjugal. De vous
réfugier chez une personne qui pourrait vous accueillir et d’en signaler les
motifs au commissariat de police ou à la gendarmerie. Il faut vous couvrir de
toutes possibilités de la part de votre conjoint d’utiliser une petite négligence
de votre part. Celle-ci se retournerait irrémédiablement contre vous.
Ce n’est certainement pas faire preuve de pusillanimité que de se plaindre de
telle chose. Bien au contraire, c’est même faire preuve d’opiniâtreté que de
se rebeller contre un mari ou une femme despote. Il en existe aussi de celle-là.
Mais rassurez-vous, mesdames, les hommes sont moins gaillards que vous, en pareil
cas. C’est donc pour cette raison que l’on en entend moins parler.
Ne jamais dire, mais écrire ce que vous vivez. Le vieux proverbe dit : «
Les paroles s’envolent, les écrits restent ». Faire un historique des faits
et évènements que vous subissez et avez subi. Donner le maximum de détails.
N’ayez pas peur de vous mettre à nu. Les détails ne laissent jamais la place
à l’ambiguïté. Toutes ces choses qui paraissent anodines ont, en réalité, une
grande incidence sur l’avenir, votre avenir. Ne pas donner à votre conjoint
violent la possibilité de vous faire plus de mal qu’il ne vous en a fait jusque-là.
Si ce sont des violences verbales, elles entreront dans le même registre. Elle
intègre celui du harcèlement moral. Les voisins vous seront d’un grand secours.
Surtout s’ils n’aiment pas le bruit. Ils pourront certifier que chez vous c’est
invivable et qu’ils entendent sans cesse les bruits liés à ces altercations.
L’idéal serait que le voisinage porte lui-même plainte contre vous pour ces
tapages. Cela permettrait d’avoir sous le coude la fameuse main courante dont
on parlait précédemment.
Les violences et le harcèlement sont des motifs qui sont condamnables.
~~~~~~~~~~~~~~~
Depuis peu de temps, la notion de harcèlement s’est étendue à celui moral.
DÉFINITION DU HARCÈLEMENT MORAL RETENUE
Toute conduite abusive, de tout « supérieur » hiérarchique ou collègue,
qui pendant une durée certaine se manifeste par des comportements, des actes,
des paroles, des écrits, répétés, visant systématiquement la (les) même(s) personne(s),
portant ainsi gravement atteinte à sa personnalité, son intégrité psychique,
tendant à rendre impossible le maintien de son emploi en dégradant volontairement
ses conditions de travail.
Toute conduite abusive qui se manifeste notamment par des comportements, des
paroles, des actes, des gestes, des écrits, pouvant porter atteinte à la personnalité,
à la dignité ou à l’intégrité physique ou psychologique d’une personne, mettant
en péril l’emploi de celle-ci ou dégradant le climat social.
«Le Harcèlement moral, La violence perverse au quotidien.»
Aux Editions Syros, Marie-France Hirigoyen.
Chapitre 4
Parfum
de rose.
Ne dit-on pas de ses enfants qu'ils sont fragiles comme les fleurs ? Ne les
surnommons-nous pas de toutes sortes de qualificatifs se rapprochant en tout
point de tout ce qui se rattache à la nature ? Des petits êtres si doux qui
demandent tellement d'attention. Enfin de tenter de les aiguiller sur le meilleur
des chemins, que cette vie a parsemé d'embûches. Ils seront, pour bon nombre
d'entre eux, à la merci des excès commis par des adultes. Les discordes en tout
genre, suivies presque aussitôt par des séparations ou bien encore des divorces.
Ces situations mettent ainsi ces petits en première ligne des conflits, face
aux difficultés crées de toutes pièces par leurs aînés dont ils ne seront pas
responsables et qu'ils ne maîtriseront malheureusement pas.
Après avoir subi, ils devront se reconstruire. Ils obtiendront ainsi une nouvelle
stabilité. Ce sera grâce aux efforts consentis par le parent restant qu'ils
y parviendront.
Quoi de plus beau que de pouvoir sentir le parfum odorant que dégagent les roses
! Sa fille aînée peut enfin en savourer les délices. Quant à son fils, Samy,
il est dans un autre monde. Plus jeune de trois ans, il suit ses études ne se
souvenant plus ou quasiment plus de ce passage de sa vie grâce à sa mère. La
persévérance avait porté ses fruits. L'éducation que leur maman leur a inculquée,
n'avait pas été vaine, c'est la même ou presque qu'elle avait reçu des siens.
Bien qu'ils soient partis tous les deux, elle ne cessera jamais de les remercier.
Ces efforts de toute une vie sont en réalité une revanche sur le tyran. Une
bénédiction !
Je pus m'entretenir avec l'aînée de ses enfants. Dernièrement, elle s'est rendue
chez son père qui réside maintenant en île de France. Ce ne sera pas une expérience
très positive. Loin s'en faut. A son retour, elle comprendra beaucoup de choses
qui, jusque là, lui avaient été tues. Cette petite à un atout que beaucoup d'entre
nous lui envient, c'est le seuil de tolérance qu'elle se donne, en attribuant
aux autres cet énorme potentiel de générosité. Elle accepte beaucoup de son
entourage, contrairement à ce père qui ne fit pas ou très peu de concessions.
Typée par ses origines, elle a parfois ce regard lointain d'un être perdu dans
des réflexions, qu'elle garde au fond d'elle-même. Elle est secrète. Que se
passe-t-il dans cette petite tête ? Aurait-t-elle des souvenirs qui lui embrouilleraient
son esprit ? Essaye-t-elle de se souvenir ou bien de chasser cette période à
tout jamais du fond d'elle-même ?
Lorsque je lui demande ce qu'elle pense de cette situation et surtout comment
elle pose le regard sur son père, elle répond qu'elle n'a rien à lui dire. Pour
les rares fois qu'elle s'est rendue chez lui, il n'était pas question de rester
un seul instant seule avec lui !
Cette réflexion porte mon attention plus en amont de cette terrible histoire.
Pourquoi une telle méfiance ? A quoi cette jeune fille fait-elle allusion ?
Sa maman m'en dira certainement davantage, un peu plus tard.
Une chose est sûre en ce qui concerne Katia. elle est bien dans ses baskets
avec ce jeune homme. Elle me le dira aussi.
Chapitre 5
Le chemin de cailloux.
De retour au pays pour accéder à la maison nous devions, s'y rendre à pied ou
à dos d'âne. Le sentier fait de terre battue ne nous donnait guère le choix.
Les fondrières dues à l'érosion, encombré aussi par endroits par des très gros
rochers, les cailloux en trop grand nombre, ne favorisaient pas le passage des
automobiles. L'étroitesse du chemin menant à la partie sommitale ne laissait
que peu d'alternative. Depuis le centre du village jusqu'à notre habitation,
pour se ravitailler en nourriture et en eau, il fallait au minimum une demi-heure
pour en effectuer le trajet. Il en était de même pour l'école. C'est pour cette
raison que le baudet avait son utilité. C'est à lui que l'on demandait de porter
les plus lourdes charges. On lui accrochait des jerricans de vingt litres et
lui emplissait dans ses gros paniers en osier, cette eau si précieuse servant
pour les gens du haut.
Malgré toutes ces contraintes, le paysage était magnifique et grandiose. De
cet endroit, nous surplombions toutes les autres bourgades des alentours y compris
notre village, celui du bas. C'est vrai que c'était beau ! S'il n'y avait pas
eu tout cela !
Le confort rudimentaire ne nous empêchait pas de vivre. Je revois encore ce
corps de logis perché là-haut.
Il était composé de quatre pièces. Disposées autour d'une courette bétonnée,
deux de celles-ci, la salle commune cuisine salle à manger et une chambre, avaient
les sols en terre battue, les murs enduits au blanc de chaux. Les deux autres,
faïencées et tapissées rendaient celle-ci supportables. Deux d'entre-elles,
étaient édifiées dans les normes et en dur. Les normes de là-bas, bien sûr.
Il n'y avait pas de toilettes. Il fallait se rendre dans une petite cabane au
fond du jardin. Comme dans la chanson ! Là aussi la précarité du lieu était
assez significative. Nous devions traverser la maison, puis franchir une petite
porte en direction du potager. Au sol de cette cabane, un trou avait été creusé
assez profondément. Cette cavité, au milieu d'une sellette cimentée, était une
sorte de WC turques et servait pour l'évacuation. Ces toilettes de fortune étaient
dotées d'une porte comme on en trouve dans les saloons mais à un seul battant.
Comble de bonheur, il y avait un semblant de crochet qui assurait la fermeture
de celle-ci. La chasse d'eau sous sa forme moderne n'existait pas. Un seau,
de cette eau montée à dos de mule, était tout de même présent dans ce lieu.
La dose, pour nettoyer cet endroit, était calculée à l'aide d'une boîte de conserve.
Il fallait aussi économiser cette eau.
Pour la cuisine, nous ne possédions pas de gazinière comme il y en avait en
France. Un trou, au beau milieu de la pièce, sur lequel on y ajustait un trépied
métallique servait à supporter les marmites. Dans celles-ci, on y faisait mijoter
les différents mets. Le feu avait son utilité l'hiver, comme par exemple tempérer
la pièce commune. La fumée ainsi dégagée nous imprégnait de cette odeur acre
et si particulière s'évacuant parfaitement bien par la couverture fait de roseaux.
Celle-ci posés sur un semblant de charpente, n'était faite que pour être à l'abri.
Comme il n'y avait pas de plafond, la ventilation se faisait par les interstices
du toit.
Lorsqu'il faisait plus froid, une bouteille de gaz munie d'une plaque d'amiante,
rougissait en produisant un peu plus de chaleur dans l'endroit où nous étions
confinés. Même en Algérie les hivers sont rudes. Les maisons ne sont pas isolées
comme pouvaient l'être celles en France.
C'est dans une de ces pièces en dur que je devais attendre le jour des noces
avec mon futur mari, juste à côté de l'étable où résidait le bourricot. Il n'est
pas utile de préciser que des odeurs pestilentielles se dégageant de cet endroit
venaient me caresser les narines. Toujours en rapport d'avec ces sacro-saintes
traditions, il me fallait supporter cette coutume.
Je me demandais pourquoi j'avais dû accepter de suivre cet homme en Kabylie.
Il sera une période de ma vie qui marquera ma jeunesse. A cette époque je résidais
encore chez mes parents. Une de mes belles-sœurs me cherchait sans cesse des
noises. N'ayant pas pour habitude de me rebeller, je laisserai de côté, ces
perpétuelles allégations à mon encontre. Jusqu'au jour où je me déciderai à
partir vivre ma vie. J'avais vingt-trois ans environ et je pouvais très certainement
jouir d'une autonomie. J'avais aussi la possibilité, tout en continuant mes
études, de me trouver une chambre, optant ainsi pour une certaine indépendance.
Cela ne servait à rien de faire des histoires avec mes parents qui n'étaient
en rien responsable de cette situation. Une sorte de jalousie animait cette
fille qui souhaitait certainement me faire du mal pour que je parte de la maison.
Soulignons que j'étais la dernière des filles qui n'était pas encore mariée.
A passés vingt ans c'était assez rare dans nos coutumes Mon père, ainsi que
ma mère, souhaitaient que je m'engage comme toutes mes sœurs l'avaient déjà
fait avant moi. Il me fallait épouser un homme, faire des enfants, comme toutes
les autres jeunes filles. C'était ainsi depuis la nuit des temps.
Hélas, ce n'était pas inscrit dans l'ordre de mes priorités.
Chapitre 6
L’adolescente
en France.
Dès notre arrivée en France, nous fîmes la connaissance d’une émigrée d’origine
polonaise habitant de la même cité. Avec cette personne, nous avions immédiatement
sympathisé. C’est elle, Natacha, dès nos maigres valises posées, nous fournira
vêtements et autres accessoires indispensables pour démarrer dans cette nouvelle
vie. Nous venions de débarquer sur le sol français pas très fortuné sans rien
ou presque dans nos bagages. C’est donc Natacha qui me soutiendra toujours,
pendant toute mon adolescence. C’est aussi grâce à elle, en intercédant à plusieurs
reprises auprès de mes parents, que la petite fille que j’étais devait poursuivre
ses études. Elle avait dit à mon frère qu’il ne fallait pas faire de moi une
femme au foyer. Une femme qui, comme les autres jeunes filles de mon pays, devait
se marier, faire la « tambouille » etc. Mon frère n’était pas pour cette version
qui bousculerait d’un coup les coutumes ancestrales. Dès l’âge de quinze ans,
et même avant parfois, les filles sont promises à un homme épousant ainsi ce
mode de vie autoritaire voire totalitaire.
Une fois que mes parents et mon frère eurent accepté le fait, je pouvais poursuivre
une scolarité normale. Maintenant engagée dans mes études se fut une période
qui ne posera pas ou presque de difficultés jusqu’au collège.
Seulement lorsque je partirai pour le lycée les choses commencèrent à bouger.
C’est à ce moment que je serai suivie. Suivie comme un détective le fait lors
d’une enquête. Suivie pour savoir et rendre compte des moindres faits et gestes
en dehors du cadre familial. Il fallait aux yeux de tous que je puisse être
irréprochable. Condition sine qua non pour espérer continuer dans cette voie
qu’était celle des études. Une sorte d’organisation discrète voire secrète s’était
mise en place autour de moi sans que j’en fus informée. Les uns, les autres,
amis et relations de la famille, étaient la composante de cette Stasi qui ne
me lâchait pas d’une semelle. Mon frère, mon père, des amis de ceux-ci se chargeaient
de cette filature. Une structure mise en place, avec une discrétion telle que
bien entendu, je ne puisse en soupçonner son existence. Quoi qu’il en soit,
je n’avais aucun écart de conduite à me reprocher. De part ma nature assez docile,
et ayant reçu une bonne éducation, je n’avais donc pas de crainte à avoir de
ce côté-là. Les garçons que je côtoyais n’étaient à mes yeux, que de simples
camarades de classe, comme les filles de mon entourage. Quant à l’hypothétique
escapade que j’aurais pu faire à l’âge de quatorze, quinze ans, il n’en était
pas question. J’aimais trop l’école pour me fourvoyer dans une pseudo histoire
d’amour d’adolescent.
Ce ne sera que beaucoup plus tard que je m’aperçus que mon père me suivait.
Un jour je le croiserai sur le quai de la gare. Une fangeuse explication me
sera donnée sur des démarches à effectuer en ville. Comme il se trouvait près
du lycée il était passé près de l’école, etc.
Souvent, Natacha intercédait en ma faveur. Chaque fois qu’elle le pouvait, elle
s’arrangeait avec mes parents pour inciter ceux-ci à me laisser poursuivre mes
études. Aussi troublant que cela puisse paraître, il acceptèrent.
Collège puis lycée, c’est cette Natacha qui apporta une pierre à l’élargissement
de mes connaissances intellectuelles. Ses enfants avaient été des gosses très
studieux. Un peu plus âgés, ils avaient remisé nombre d’ouvrages et de livres
divers qui, par la suite, me servirent à mon enrichissement personnel. Cette
femme et ce que l’on peut appeler un puit de science. Tant que j’étais au collège
de la commune où nous résidions, mes parents trouvèrent normal que je continue
à étudier.
C’est au moment de la rentrée au lycée que cela se corsera. Il fallait un moyen
de contrôle sur leur fille qui devait, chaque matin, prendre un train puis un
car, pour se rendre à ce lycée. Comment faire pour toujours avoir un œil sur
une ado de quinze ans, livrée à elle-même dans une faune de lycéens ? Une jalousie
quasi maladive de nos parents, de la communauté tout entière, de mon frère et
du reste de ma famille, était certainement la chose la plus dures à assimiler.
Ils avaient somme tout accepté le fait que leur fille se lance sur le chemin
du savoir, de la connaissance et de l’instruction. Elle allait devenir une femme
qui connaîtrait plus de chose sur la vie que ses aînés. Il m’était permis de
le croire. Paradoxe quand on sait que les femmes sont systématiquement laissées
pour compte, juste bonnes à faire la tambouille, la lessive et torcher le derrière
des progénitures qu’elles enfantent de ces hommes dits supérieurs. L’égalité
de la femme sera une utopie. Rien de commun avec la constitution française et
la déclaration des droits de l’homme. C’est donc à partir de ce moment que cette
organisation de surveillance se mit en place. Son but est celui d’avoir en permanence
un œil sur moi lors de mes déplacements. Tenter de me prendre en défaut et me
reléguer à la place qui nous est désignée d’office.
Lorsque je me suis aperçue que j’étais espionnée par ma famille, j’ai fait-part
de cela à Natacha. Elle me répondra que je ne devais en aucun changer de comportement
et de laisser faire. Effectivement puisque je n’avais rien à me reprocher. Elle
ajoutait que je devais parcourir mon chemin sans changer d’attitude, de conserver
ma sérénité de départ.
« Lorsqu’ils constateront que tu es une jeune fille sage, ils te ficheront la
paix. »
Force est de constater, quelques mois plus tard, que je n’avais plus d’ «anges
gardiens. »
Des camarades avec lesquels je prenais étaient tous aussi respectueux que je
l’étais. Jamais au grand jamais, nous ne faisions du mal. Il n’était pas non
plus de mon intérêt de flirter avec qui que ce soit en public. Je me devais
de rendre honneur à mes parents afin d’obtenir d’eux cette confiance qui m’était
sans doute déjà acquise.
Une petite anecdote à ce sujet soulignant bien qu’alors j’étais une jeune fille
sérieuse. Je me trouvais dans la micheline en compagnie de mes camarades du
lycée. Chaque soirs ou presque nous nous arrêtions au kiosque pour y acheter
des carambars ou d’autres sucreries à quatre sous. Ce fut au moment de monter
dans le wagon que j’us alors la grande surprise de me trouver nez à nez avec
mon père. Je prendrai alors congé de mes camarades pour m’installer à ses côtés.
Par respect envers cet aîné, je me devais à cette attitude respectueuse envers
lui. A ma grande surprise, il me dira de rester avec mes amis et qu’il irait
s’installer un peu plus loin dans l’autre wagon. Il nous laissait entre nous
préservant notre intimité collégiale. Il avait remarqué que nous ne faisions
pas les pitres pendant le trajet. Personne ne fumait non plus. Donc il se sentait,
quelque part, rassuré de savoir sa fille ne se faisant pas remarquer.
« Natacha avait donc eu raison de me dire de laisser faire et voir venir. »
Notre famille avait fort à faire, de part ses origines, pour s’intégrer au pays
qui nous avait ouvert ses portes. Nous avions eu à subir les traditionnelles
réflexions soulignant que nous n’étions pas chez nous, etc. La liste n’est pas
exhaustive mais n’étant pas le propos. Il fallait s’intégrer. Comme partout
il y a les détracteurs, les inconditionnels de la délation. A tort ou à raison,
ce n’est pas là le but. Ce sont simplement les petits détails d’une vie parsemée
d’embûches et divers obstacles. Ces petits pièges qui m’avaient été tendus,
n’avaient pour seul but de couvrir les péripéties de quelques filles jalouses.
L’une de ces pestes avait dit à ses parents que je fumais en dehors de la maison.
Certainement qu’elles avaient été prises en flagrant délit pour amenuiser les
éventuelles représailles, elles avaient « chargé » l’une de celles qui ne fumaient
pas. Malheureusement pour moi je fus la victime de cette manipulation. Jalouses
de voir la kabyle du quatrième poursuivre ses études, il fallait à celles-ci
trouver un prétexte de discrédit.
Toujours cette sacro-sainte coutume ancestrale confinant systématiquement la
femme au dernier plan de l’échelle du microcosme dont je faisais partie.
Le village où nous habitions comptait environ six mille âmes dont un tiers était
composée de maghrébins. J’étais à cette période la seule à qui on avait donné
la possibilité d’étudier. Ces pauvres filles ne comprenaient pas pourquoi moi
je pouvais et pas elles ! Il est vrai que ce sont des gamineries, mais elles
auraient pu avoir un impact négatif sur la suite de ma propre vie. Elles agissaient
de telle sorte que mes parents me forcent à quitter l’école et que je rejoigne
le clan de femmes au foyer. Il ne me sera pas facile de prouver mon innocence.
Pas facile non plus de retrouver les filles ayant affirmé que je fumais en cachette
! Qu’importe, malgré cet obstacle, je sus qui m’avait provoqué à tort. L’honnêteté
est toujours payante. Dans le futur cela se confirmera.
Le père de l’une d’entre elles, était venu à la maison me dénonçant au mien.
Ensuite, ma mère mise au courant fera aussitôt son enquête. Un soir au retour
du lycée, celle-ci fouilla mon cartable sans me laisser le temps de réagir.
Elle en retournait le contenu sur le lit. Alors je lui demanderai ce qu’elle
espérait y trouver d’autre que les affaires d’école. Elle me demandera où j’avais
caché les cigarettes. Les bras m’en tombèrent le long du corps. Je devais me
ressaisir afin de ne pas avoir une attitude de coupable.
« Mais je n’ai pas de cigarettes maman, puisque je ne fume pas ! »
C’est tout ce que je trouvais à lui répondre. Pendant ce temps, fouillant entre
les pages de tous mes livres et cahiers, elle m’avouait :
« C’est ton père qui m’a dit que tu fumais en cachette ! »
Elle ajoutait :
« C’est la fille de… qui lui a dit cela ! »
Je tentais de plaider ma cause en précisant à ma mère que j’étais une fille
sérieuse, je venais de comprendre ce que la jalousie pouvait alors faire comme
dégâts. Une histoire pas possible et surtout pour rien. C’est à cet instant
que j’ai su qui m’avait envoyé ce mal. J’ai donc expliqué à ma mère que je n’étais
pas ce genre de fille.
« Vous m’avez permis de continuer mes études et ce n’est pas pour moi le moment
de tout casser avec ce genre de stupidité. »
Je ne souhaitais pas les trahir, les déshonorer. Le seul but que je m’étais
fixé était pour moi celui d’apprendre et d’aller le plus loin possible. Je lui
dirai encore qu’il n’était pas prévu que j’aille traîner avec les garçons, comme
certaines filles de notre village le faisaient et surtout celles de notre communauté.
Il y en a partout des gens qui ne se conforment pas toujours aux bonnes règles.
Pour ma part ce n’était pas le cas.
En revanche, j’avais parfois mal de ne pas avoir la liberté. Pouvoir discuter
avec les garçons de mon âge, sans pour autant se conduire outrageusement ou
encore participer à des soirées bon enfant, toutes ces chose de la vie dite
normale. Pourtant, toutes les jeunes filles du monde ont cette possibilité,
du moins je le croyais, pas moi ! Je devais me résoudre à consacrer mon temps
à apprendre pour ne pas finir comme les autres filles, déguisée en une sorte
de boniche de service. Alors, je restais sagement dans mon coin.
Natacha, qui nous avait assistés, avait trois fils et une fille. Afin de les
rencontrer, je devais utiliser un stratagème. Pour pouvoir échapper à ce contexte
monotone du cercle familial et m’ouvrir sur d’autres horizons que ceux de la
maison, bus, école, dodo, je prendrai le chien que nous avions. Je le promènerai
en direction de la maison d’Natacha. Un de ses quatre garçons était âgé d’un
an ou deux de plus que moi. Nous étions de très bons copains sans plus. Bien
que nous ne fassions pas de mal, je n’avais pas le droit de parler avec lui,
ni avec un autre. C’était très mal perçu par les familles. Dès que j’apercevais
mon père, je filais comme un lapin pour ne pas avoir à subir les foudres de
ce dernier !
Il y a des périodes, même maintenant, où je leur demande pardon de les avoir,
en quelque sorte berné. Heureusement qu’il y avait ce chien ! C’est pratique
car un chien ne pale pas en plus c’est reconnaissant. Celui-ci me servait de
de prétexte. J’aimais courir, alors lui et moi allions nous éclater, après les
cours le soir, sur le chemin en lisière de la forêt. Il n’y avait pas de risque
pour les jeunes filles de mon âge. Des maisons bordaient tout le long espacées
certes, mais cela nous donnait cet éphémère sentiment de liberté qui nous manquait.
De cet endroit de semi-liberté, nous pouvions apercevoir les appartements où
nous résidions. C’était aussi une sécurité pour nos familles de savoir que d’un
simple regard par la fenêtre, ils pouvaient aussi nous observer.
Je me rappelle qu’une fois j’avais réussi à tromper la vigilance de ma mère
en allant ainsi promener le chien. Je surveillais les fenêtres du quatrième
étage que nous habitions. Personne n’était de vigie au moment où je décidais
de m’échapper. Je courais en direction de la maison où une de mes sœurs résidait.
Des copines de quartier étaient en pleine conférence. Je me joignais donc à
ce groupe composé de garçons et de filles. L’heure tournait et, trop tard bien
trop tard, j’allais être en retard. Je m’aperçus à mes dépends, qu’il me serait
difficile de me justifier auprès de ma mère. Cette mère inquiète se lança bien
vite à ma recherche. La peur de ne pas voir sa fille rentrer lui sera insupportable.
La peur sans doute des représailles provenant de son mari. Cette mère soumise
n’avait pas mis longtemps pour savoir où je pouvais bien être, ainsi que du
motif de mon retard. Elle me tombait dessus à bras raccourcis me posant les
questions de base : où étais-tu, que faisais-tu, avec qui, etc. Il n’était pas
difficile de comprendre qu’elle n’était pas née de la dernière averse et que
ses questions n’étaient que pour la forme.
« Rentre vite à la maison car si ton père vient à l’apprendre, il risque de
t’arriver des problèmes. »
C’est là que je compris mieux ce que les femmes de mon pays devaient endurer
: La soumission, rester à l’affût de tout ce qui pourrait froisser l’homme de
la maison. Quelle drôle de vie pour un être humain !
Ma mère s’est bien rendu à l’évidence que je ne faisais pas de mal, que sa fille
se tenait correctement en public et c’est à partir de cet instant, qu’elle reprit
confiance et me laissait plus de liberté. Un petit peu plus mais en cachette
de mon père bien entendu ! Ensuite je lui disais que j’allais prendre un peu
l’air avec le chien. Elle comprenait bien ce que j’allais faire. C’est vrai
qu’elle aussi aurait certainement bien voulu que je sois un peu comme les jeunes
filles de mon âge. Ah, cette fameuse tradition ! Toujours présentes ces vielles
coutumes, elles sont bien ancrées. Bien sûr que tout ce qui nous était imposé
n’était pas à jeter. La preuve est qu’au jour, d’aujourd’hui, mon éducation
n’est pas à refaire, pas plus que celle que j’aurai enseigné à mes enfants.
Du moins j’en suis persuadée.
Chapitre 7
La femme de mon frère.
Ma mère voyait bien
ce qui se passait au logement. Une belle-sœur, résidant à la maison,
avait manifestement été démunie dès sa naissance,
des atomes de l’énergie ménagère. En clair, elle n’en faisait
pas lourd dans une journée. De retour de l’école, il fallait que
j’effectue le travail qu’elle ne s’acquittait pas durant la journée.
J’avais mes devoirs et pourtant, je devais me plier pour satisfaire aux exigences
de cette belle-sœur. Ce n’était pas normal. Elle évoquait toujours
un prétexte pour que je me substitue aux différentes tâches
domestiques. Ma mère avait, quant à elle, largement contribuée
dans sa vie à s’occuper de nous. Il était temps pour elle de profiter
d’un peu de celui-ci si précieux qui manque indéniablement à
chacun d’entre nous, au crépuscule de notre vie. C’est vrai que la femme
de mon frère eu trois enfants, j’en suis consciente et sais que cela
demande beaucoup d’efforts et de sacrifices pour les élever. En contrepartie
elle avait, pendant la journée la possibilité de déléguer
la surveillance de ceux-ci à maman. C’était du reste ce qu’elle
faisait. Or, ce temps qui lui était attribué était consacré
à son errance.
Mon frère travaillant à l’usine locale, leur permettait de rapporter
les subsides pour le foyer. Il partait systématiquement sans rien dans
l’estomac. Sa femme pourtant sensée lui préparer une collation,
ignorait ce détail semblant être, à mes yeux de jeune fille,
la moindre des choses. Lorsqu’il l’avait épousée, elle avait à
peine dix-sept ans. Beaucoup de filles à cet âge n’ont pas encore
la fibre familiale. Pourtant, il y a certaines besognes qui d’instinct, devraient
être automatiques. Dans la foulée, il lui fit ses trois «
loupiots.»
Dès le départ, elle n’eut pas fait preuve de courage. Par la suite
la situation ne s’améliora pas. Trois gosses, il est vrai ça occupe.
Se sentir prisonnière de lourdes charges que toute mère doit assurer,
n’est pas chose aisée. Ce qui animera aussi son comportementalisme envers
moi, était sans doute lié au fait que je poursuivais des études
alors qu’elle-même n’avait pas su ou pu en profiter.
Lorsque je rentrais des cours, j’effectuais les travaux malheureusement ignorés
pour ne pas froisser ma mère et éviter à cette dernière
des soucis supplémentaires. Elle se rendait compte de cet effort supplémentaire.
C’est une des raisons motivant mes parents qui me permirent de poursuivre ma
scolarité normalement. Mes parents et mon frère ne mangeaient
jamais à l’heure parce qu’elle se levait souvent vers dix heures sans
complexe. A ce régime, comment pouvait-on faire correctement son travail.
Elle laissait les piles de linges souillés en tas, n’importe où
dans la maison. Le propre avec le sale, se laissant envahir par les petites
choses du quotidien qui, faites en temps et en heure, arrivent à se fondre
en douceur dans la journée. Mes parents et son mari le voyaient bien
! Alors que ma mère lui faisait les remarques d’usage, elle ne fit pas
plus d’effort en tentant de corriger ses lacunes. Combien ont-ils eu de prises
de bec ? Combien ? Cela n’a pourtant jamais eu l’effet escompté.
Malgré tout cela, je devais toujours endurer regards et réflexions
en tous genres. Jusqu’au jour où la moutarde me monta au nez, comme on
le dit si bien en France.
Un jour j’effectuais la vaisselle ignorée dans l’évier, ma belle-sœur
s’approche de moi pour inspecter ce qui venait d’être lavé. Sans
un mot, elle se s’empare d’une casserole. qui venait d’être nettoyée.
Vicieusement, elle repose celle-ci dans l’eau de lavage. Ce signe de mépris
fut le déclencheur de mon animosité. Comme si cet ustensile devait
être à relaver !
Ma belle sœur, avec son air de supériorité, s’en retourne sans
un mot vers son siège préféré. La rage au corps,
je me dirige vers elle, le regard mauvais sure de mon bon droit et l’interpelle
:
« Qui es-tu toi, pour agir de la sorte ? Cette vaisselle est si sale pour
que tu reprennes derrière moi ? Si tu l’avais faite, je n’aurais pas
eu besoin de la laver ! »
« Peuh ! mais… »
« Il n’y a pas de mais ! Ce n’est pas à moi de faire ton travail.
Je peux te donner un coup de main, mais en aucun cas c’est à moi de te
remplacer ici. Tu es à la maison toute la journée, c’est à
toi de faire en sorte que tout soit en ordre ici. Tu vis ici, tu ne fais rien
de la journée et tu ne te lèves même pas pour tes gosses
! »
Ce qui devait être dit depuis des lustres venait de l’être. Un sentiment
de soulagement, une sorte de sérénité m’envahit puis aussitôt
une sorte de soulagement venant de faire de moi une jeune fille plus forte.
C’est rageant quelque part ! Je devais supporter ce béhaviorisme de la
part d’une femme qui était à la maison sans rien faire de ces
journées.. Elle n’effectuait même pas un minimum pour ses enfants
et pour ceux qui les logeaient, mes parents !
Ainsi, le soir après les cours, je me substituais à ma belle-sœur
pour préparer le repas à mes parents.
Ma « prestation » achevées, je faisais la vaisselle terminant
par un coup de balai pour que l’on ne puisse me reprocher un jour de me prélasser
pour ensuite aller m’enfermer dans mon coin. Il n’y avait point de télévision
dans les chambres comme on peut en trouver maintenant dans les foyers. Je n’avais
qu’un modeste poste de radio et un vieux phonographe que j’écoutais en
sourdine en faisant mes devoirs. Le lendemain, je repartais pour une autre journée
studieuse pour, le soir suivant, remettre cela. Je me souviens d’une anecdote.
Confortablement installée au salon-salle à manger devant l’unique
téléviseur, j’entendis mon frère souhaitant que j’effectue
un petit travail. Absorbée par le programme que diffusait le poste, je
ne prêtais pas vraiment attention à ce qui avait été
dit. Tout en fixant le récepteur, je devinais que mon frère s’adressait
à moi. Ne considérant pas important ce que l’on me demandait je
ne réagis pas. En principe cela devait avoir été effectué
par sa femme. Elle ne voyait certainement pas les choses sous le même
aspect. Il réitérera sa demande et lui répondis, comme
une jeune adolescente occupée devant son programme préféré.
« Plus tard ! »
Mon frère quitta la maison, vacant à autre chose. A l’intérieur
nous étions plus que ma belle-sœur et moi.
je ne pense pas qu’elle attendait cela de moi. Tout en ne lâchant pas
l’écran, je crus deviner une remarque vipérine une insulte en
kabyle. Abandonnant le petit écran je me retournais violemment.
« Tu peux répéter ce que tu viens de me dire ? Tu peux répéter,
je n’ai pas bien entendu ! »
Elle venait de me lancer une sorte d’insulte en un mot « MOGAROUM »
qui signifie « bois mort, sorte de souche qui effectivement ne sert à
rien, statue immobile ».
Je m’approche donc d’elle et lui demande :
« Répète ce que tu viens de dire ! Répète
encore ! »
Effrontée la fille ! Sans aucune gêne, elle récidive avec
insistance, épousant la bêtise plus qu’autre chose ce mot déshonorant
à mon encontre. A mon tour de lui faire remarquer par certains détails,
qu’elle-même venait de se qualifier de bois mort. Je faisais allusion
à ses manquements et ses attitudes de paresseuse aguerrie. Au moment
même où ce mot est sorti de sa bouche, je lui retournais une paire
de calottes qu’aujourd’hui encore elle doit se souvenir. Ce n’était et
ce n’est pas là encore, une de mes habitudes d’agir ainsi envers mes
semblables. Le fait est, que si cela ne fait pas de bien à celle qui
les reçoit, cela soulage celle qui les donne. Surtout à ce moment
de ma vie cela devenait lassant de subir sans arrêt les insinuations de
cette femme.
Une fois ma « mission » accomplie, je vaquais à mes occupations.
Quant à ma belle-sœur, elle ne put répondre à ce camouflet.
Elle resta figée, de marbre puis se mit à fondre en larmes comme
le font les gosses qui vienne de tomber. Ce n’était certainement pas
la douleur provoquée par cette gifle, mais plutôt la vexation d’avoir
été ainsi humilié par une jeune fille. Je venais alors
de prendre du bec. Son mètre cinquante et ses rondeurs la rendait pitoyable.
Les larmes ruisselant sur ses joues rosies par les gifles que je venais de lui
infliger, amplifiaient le côté juvénile de cette femme ayant
eu trois enfants. Elle partit en pleurant, à la rencontre de mon frère
qui revenait à la maison. Je me cloîtrais dans ma chambre attendant
les inévitables représailles de ce dernier qui entra alors comme
une furie dans ma chambre hurlant comme ce n’était pas possible de le
faire.
« Toi, qu’est-ce que tu as fait là ? »
Il se saisit d’un siège. Menaçant, il le brandit en ma direction.
C’est une manie chez les hommes dits supérieurs, de prendre quelque chose
dans les mains pour frapper ou faire semblant.
« Tu mérites que je te casse cette chaise sur le dos ! Tu te rends
compte de ce que tu as fait. Tu as giflé ma femme. »
C’est alors que je commençais ma plaidoirie.
« Tu ne sais même pas pourquoi je l’ai giflée ! Tu ne te
rends pas compte de ce que ta femme nous fait subir. Nos parents sont vieux
et fatigués et celle-là ne fout rien à la maison. Toi-même,
quand tu pars travailler, ton repas n’est pas prêt et tu ne manges que
lorsque c’est moi qui fait la popote. Que fait-elle de ses journées ?
Rien ! Et en plus, elle critique le travail des autres comme si c’était
elle la reine des lieux. Tu crois que c’est une vie pour ceux qui bossent. Dès
que tu rentres du boulot et que tu mets les pieds sous la table, qui a cuisiné
? Tu crois que c’est elle ! Tu te trompes ! Si tu manges un repas chaud, ce
n’est pas par la sueur de cette cossarde. Alors tu fais d’abord le ménage
chez toi avant de le faire chez les autres, comprit ! Maintenant, les leçons,
à d’autres ! »
Il ne pouvait plus en placer une, je continuais pendant que le courage était
en moi afin de porter définitivement l’estocade qui lui clouerait définitivement
le bec :
« D’autre part, je ne suis pas payée pour supporter les insultes
qu’elle darde à mon encontre. On ne me traite pas de bois mort. On ne
profère pas ce genre de chose, surtout lorsque ce n’est pas justifié.
Et toi tu ne me menaces pas avec ce que tu tiens dans tes mains parce que cela
risque de te coûter très cher . Compris ! Et maintenant dehors,
ici c’est ma chambre ! »
Ne sachant plus quoi répondre, il tentait désespérément
de bafouiller quelques mots, moitié en kabyle, moitié en français.
« De toute façon, tu quitteras l’école demain un point c’est
tout. »
L’autorité du mâle venait d’être mise en exergue sur le livre
de ses lois, par une femme, de surcroît célibataire et pour finir,
par la cadette. Cela en était trop pour un seul homme. Pas prête
à rendre mon tablier sur ce type d’injustice, je lui répondis
encore :
« Je ne quitterai pas l’école. Ce n’est pas à toi de me
dire ce que je dois faire. Si quelqu’un a autorité, c’est papa. Toi,
tu n’as aucune décision à prendre à ma place, pas plus
qu’à celle de notre père. Tu n’es que mon frère, rien de
plus, c’est clair ! »
J’ai donc expliqué à ce père et à ma mère
confiants en leur fille pourquoi j’avais réagi de cette manière
envers cette punaise. Après avoir plaidé ma cause avec les détails
qui s’imposaient, j’eus la réponse de mon père en présence
de ce frère sectaire.
« Tu continueras tes études ma fille. »
Et toc, pour tout ce petit monde. Je venais de bénéficier de l’approbation
du Sage, en la personne de papa.
De toutes les démarches entreprises, j’avais toujours été
soutenue par ce dernier. Les résultats obtenus en classe étaient
pour beaucoup, un facteur positif guidant le Sage dans ses décisions.
Bien au contraire de mon frère et de mes sœurs qui n’avaient pas eu cette
possibilité d’étudier, créant sans doute les conditions
de cette petite mais perceptible jalousie.
Lorsque je m’adressais à notre père, je ne le fixais jamais dans
les yeux, cela ne se faisait pas. C’était une forme d’attention lorsqu’il
nous parlait, nous le regardions. Dès lors où nous avions à
lui adresser la parole, nous baissions les yeux. C’était ainsi dans notre
culture. Je me rends compte parfois que cette attitude est encore plus ou moins
présente. Un regard fixant pouvait alors se traduire comme étant
de l'irrévérence, donc par définition un manque de respect
ou encore une sorte de provocation.
Deux, trois jours plus tard, la situation s’améliorât sensiblement.
Une courte période de répit permit aux parties en conflit de laisser
retomber cette tension due à cette mésentente et dont les pendules
avaient ainsi été mises à l’heure. La femme de mon frère
reprit sa place pour doucement sortir de sa léthargie faisant enfin son
travail. J’avais, à la suite de cela, un peut de mal à trouver
ma place. Mes études comptant énormément plus que le reste
de ces futilités d’ordre ménager, je tentais de poursuivre. Par
contre, chaque fois qu’elle faisait un pet de travers, je me chargeais de lui
rappeler à son bon souvenir. (Chaque chose a sa place et chaque place
à sa chose.) Cela correspondait bien à la situation.
Chapitre 8
Ma sœur Shaba de Nancy.
Au bout de six mois de mariage
Shaba perdit son mari. Partie se loger à Nancy, j’allais pendant les
vacances scolaires chez elle y passer quelques jours. Une façon pour
moi d’échapper à ce contexte familial un peu trop lourd à
porter pour mes frêles épaules. J’en avais certainement assez de
sans cesse baisser les yeux et de courber le dos. C’était aussi une façon
de me révolter sans manquer de respect envers mes aînés.
Pendant ces séjours elle et moi allions, faire les boutiques. Lieu de
villégiature privilégié et surtout passage obligé
de toutes les jeunes filles dont le motif est sans nul doute la coquetterie.
Devais-je me plaindre de cette éducation stricte inculquée par
nos parents ? Je ne pense pas si je me réfère à mon parcours
scolaire qui sans doute doit en surprendre plus d’un. Mais en avais-je vraiment
souffert ? Peut-être qu’oui sous certains angles. Je ne pouvais pas faire
comme les autres jeunes gens de ma classe, sortir le soir ou bien aller au cinéma
avec des copains et les copines ! Comme je l’ai souvent dit, après les
études la réussite des examens en dépend et vient la possibilité
de profiter de la vie.
Qu’est-ce que le regret ? Celui de perdre un être cher, oui ceci est du
regret. Mais pas le fait de ne pas avoir été au cinéma
ou au bal avec les garçons. Je n’avais pas perdu mon temps en restant
studieuse. Au contraire. Je me suis renforcée en complétant ma
culture générale, mes connaissances en préparant l’avenir,
mon avenir. Il y a sans doute des détracteurs à ma façon
de penser, tant pis puisque c’est la mienne.
Je prendrai comme exemple celui de ma sœur qui fit comme beaucoup de femme.
Mariée une première fois puis un incident de parcours. La santé
est un vaste programme la santé ! Un mal qui somme toute pouvait paraître
bénin. Une appendicite. Comble de mal chance pour elle, cette appendicite
se transformera bien vite en une péritonite clouant Shaba un mois durant
sur un lit d’hôpital. Le travail bâclé sans doute du chirurgien
qui l’avait entreprise. Fait est, qu’elle dut se faire réouvrir.
En effet, une partie de son intestin mal remisée lui provoqua tous les
maux de la terre. De retour au foyer, c’est avec ce mari qu’elle dut alors composer.
Ce dernier ne pensait qu’à son petit confort. En règle générale,
l’époux se doit de préserver sa femme, de la soutenir et lui porter
assistance en toutes circonstances, de la chérir et de subvenir à
ses besoins. Vaste programme pour cet homme qu’elle avait pris en secondes noces
! Lui, au contraire, se plaignait de la « qualité » de son
épouse. Comme si une femme se devait de remplir des critères d’aptitude
! Vous avez sans doute déjà vu certains négociants s’enquérir
d’un cheval ou d’une génisse. Ils inspectent les dents ayant au préalable
fait le tour de la bête. C’est ainsi que cela se fait aussi chez certaines
communautés. Une femme est naturellement un être humain à
part entière avec ses qualités, ses défauts. A entendre
cet individu, elle doit donc être mise au même rang que le bétail.
Puisque monsieur n’était pas d’humeur, il se risquait même à
faire cette remarque désobligeante aux parents de Shaba, nos parents.
Il osa leur dire qu’elle ne valait rien ! Que nos parents lui avaient «
cédé » une fille de mauvaise qualité ! On croyait
rêver. Le plus malade des deux, ce n’est certainement pas celle que l’on
croit !
Il répudia son épouse six mois seulement après l’avoir
épousé.
Comme elle n’avait plus droit d’être présente dans la maison familiale,
elle revint vivre quelque temps sous le toit des parents. Acceptée, elle
eut à subir elle aussi la sarcastique belle-sœur.
Dans la pure tradition kabyle, une femme répudiée est une moins
que rien. Rien n’étant déjà pas grand chose, je vous laisse
deviner ce que moins que rien peut avoir comme valeur.
Ne pouvant pas rester en place dans l’appartement familial, elle dût se
rendre à l’évidence que les choix lui étaient restreints.
Ce démon de femme fit subir, à Shaba ses méphistophéliques
humeurs. Elle eut bien des difficultés à se faire accepter comme
un membre à part entière de la famille. Pourquoi ? Elle avait
été répudiée par le mari étant considéré
comme la puissance familiale. Puisqu’elle n’était rien, plutôt
si, elle pouvait seulement servir de matrice à de futures progénitures
qu’elle enfanta par la suite. Il lui fallait se faire toute petite et notre
belle-sœur pouvait ainsi mieux profiter de cette situation précaire et
mon frère pas en reste, en remit une couche.
Ce fut au jour de mes vingt-deux ans que ma sœur pris une décision. Fatiguée
d’être inconsidérée, Shaba dit qu’elle prendrait le premier
venu et partirait de la maison. Pendant près de cinq années, elle
eut à subir les foudres de cette belle-sœur. Shaba ne sortait pas de
la maison, elle ne pouvait manifestement pas faire de rencontre en vue d’une
nouvelle union. Pour rencontrer le monde, il faut le croiser. Pour le croiser,
il faut sortir. Il fallait aussi avoir envie de sortir. Cela fait beaucoup de
« si » à prendre en compte.
Un prétendant vint, puis un autre. Shaba ne prit pas de décision
sur-le-champ. Mais voilà, les seuls qui se présentèrent
furent des « chibanis », des vieux, dont la plus part étaient
âgés de soixante ans et plus. Ce n’était pas forcément
la tranche d’âge convenant à Shaba. Ma sœur ayant assez de se faire
malmener de la sorte, craqua. Un divorce est une chose possible, mais de là
subir une pression constante, c’était trop. La belle sœur remit la sauce
discorde en route. Shaba tenta bien d’expliquer à notre frère
que c’était sa femme qui mettait de l’huile sur le feu malheureusement
sans succès. Il réagit comme il l’eut fait avec moi. Menaçant
Shaba avec une chaise qu’il brandit, lui promettant de la lui casser sur le
dos elle aussi lui dit :
« Non tu ne me frapperas pas. Tu ne me toucheras pas. Tu t’expliques d’abord
avec ta femme et nous verrons après. »
Ensuite elle en parla à notre sœur aînée pour lui faire
part de son souhait. Elle voulait partir avec n’importe quel homme. Même
le « clodo » du coin avait-elle dit un jour par dépit. Shaba
n’en pouvait vraiment plus. Il fallait qu’elle parte de là. Elle était
sur le point de péter un plomb. Dieu sait ce qui pouvait alors se passer.
Finalement, un prétendant vint pour notre sœur de vingt-sept ans son
aîné, il l’épousa lui faisant deux enfants. Un écart
d’âge considérable certes. En revanche, sa stabilité et
surtout le fait d’être sortie des griffes de notre belle-sœur, ont fait
de Shaba une femme un peu plus heureuse.
Quelques années plus tard, son mari décéda puis se fut
au
tour de notre mère en mille neuf cent quatre-vingt-sept.
Chapitre 9
Un rite un peu particulier.
Bien qu’ayant vécu
une très grande partie de ma vie en France, j’avais encore enfoui au
fond de moi une petite partie de la culture kabyle. En réalité,
qu’était donc, celle de mes origines ? Laquelle de ces deux traditions
devais-je adopter ? L’une valant certainement l’autre… pourtant !
Par la suite ce choix ne me fut plus jamais proposé. Je dus suivre celui
qui se trouva là, le mauvais jour au mauvais moment. Paradoxe pour une
fille qui venait dire oui à la pertinente détermination de celui
qui allait devenir le mari.
Quel était le genre de sentiment que je pouvais alors éprouver
pour cet homme ? Je ne crois pas l’avoir jamais découvert. Le tout eut
été de savoir si je l’eus vraiment su !
Son opiniâtreté si forte et si persuasive m’avait entraînée
malgré moi, de l’autre côté de la méditerranée.
Je me demande avec le recul des ans, s’il n’eut pas été plus sage
que je dise non. J’aurais ainsi pu partir m’installer ailleurs pour garder ce
qu’il y a de plus précieux sur cette terre : la liberté. C’était
certainement sans prendre en compte l’acharnement de celui qui devint mon mari.
Ce dernier voulant à n’importe quel prix, celle qui avait fini par lâcher
prise tombant ainsi sous le joug de son futur bourreau.
C’était un flagorneur de première. Il savait flatter les gens
pour arriver à ses fins. Je ne savais hélas pas encore que je
venais de signer un billet pour le maelström. L’enfer que je vécus
par la suite aurait dû prévoir. Mais rien ne laissait supposer
un seul instant que je liais ma vie à celle d’un malade. Son attitude
laudative envers ses interlocuteurs, lui ouvrit des portes qui ne se seraient
jamais ouvertes si aisément, s’il n’avait pas été aussi
rusé.
Dans mes archives j’ai aussi une cassette dont le contenu, d’une durée
de trente minutes, dépasse l’entendement. Une tempête d’inepties.
Un ouragan d’insultes diverses et variées. Quelque chose qui s’assimile
à la cruauté et plus encore. S’il fallait un jour que je raconte
cela, sans avoir pris la peine d’écrire ma vie, personne, je dis bien
personne, ne croirait un seul mot de cette demi-heure de sarcasme. Je l’ai pourtant
vécu. Si je n’avais pas eu mes enfants, je ne serais certainement pas
en ce moment, sur le clavier de mon ordinateur à écrire ces mémoires.
Comme je l’ai dit en amont, la belle-sœur fut le déclencheur de cette
insipide vie de jeune fille que je menais à son contact. Je ne pouvais
rien faire sans être épiée. Me revint alors en mémoire
le fait de l’avoir été une fois par les amis et l’entourage de
mon père à l’époque du lycée. Ensuite ce fut par
cette belle-sœur, pour des raisons totalement différentes. Mes faits
et gestes furent, une fois encore, contrôlés par mes proches. Mes
parents vieillissants, n’ayant malheureusement plus la force d’arbitrer les
conflits latents, baissèrent les bras. Telle j’étais maintenant
ou étais-je sur le point de l’être, dans l’ombre du tyran.
Que pouvais-je bien attendre de ce mariage ? Peut être que celui-ci soit
une planche de salut ! Fonder un foyer, avoir des enfants, vivre au calme et
surtout pouvoir mettre en pratique ce que j’avais appris lors de mes études.
Je venais de terminer ma première année de maîtrise. Avec
de telles références, je ne pouvais pas faire autrement que de
trouver, en Algérie comme en France, un emploi dans quelques domaines
d’activités qu’ils soient. Dans un premier temps, il me fallait passer
par le rituel du mariage.
Vers le quinze juillet, nous prîmes l’avion en compagnie de mon futur
mari. Lorsque nous arrivâmes sur le tarmac de l’aéroport d’Alger,
nous prîmes la direction du village où dès notre arrivée,
les dispositions furent prises. Mes parents, qui nous accompagnèrent
durant ce périple, emmenèrent toute la smala, sœurs ainsi que
les nièces et neveux éléments indissociables de la fête
donnée pour l’occasion. Depuis tant d’années que tous souhaitaient
me voir épousée, ils eurent enfin cette sorte de fierté
de savoir leur fille enfin prête pour une nouvelle vie. Nouvelle certes
et en plus dans la pure tradition kabyle. Du coup, tout ce qui put paraître
important ne l’eut plus été à leurs yeux. Seul comptait
le mariage de leur dernière fille, en plus sur le sol natal des familles
concernées. Le top du top.
A notre arrivée, nous allâmes chez un de mes demi-frères
résidant au bled. Dans la tradition de ce pays, la famille ne devait
en aucun cas voir la future mariée. Entre les quinze/dix-huit juillet
et ce neuf août jour du mariage, ce fut une période de mise en
place de la très proche cérémonie. Afin de respecter ce
détail de la tradition, nous ne montâmes pas tout de suite à
la partie sommitale du village où devirent se dérouler les festivités.
Les réjouissances prévues au trois août, nous passâmes
devant l’officier du ministère public qui enregistra notre union. C’est
la concordance de la mairie en France qui en réalité n’est qu’une
formalité administrative, annonciatrice de l’événement.
Le plus important est le rituel qui en découle.
Le trousseau déjà prêt nous étions encore chez mon
demi-frère en bas du village et les femmes s’activaient afin de me préparer
pour ce grand jour. Le faste du mariage kabyle. La fête. Les préparatifs.
La ruche se mit aussitôt en route.
Parallèlement à cela, ma mère m’expliqua ce que je pouvais
et ce que je ne devais pas faire. Comment m’habiller, où attendre, etc.
La totale concernant les petits détails ! Je fus aussitôt prise
en main par des femmes qui avaient pour mission de me faire belle.
Là, il fallut avouer que cela ne commença pas très bien.
Pour se marier, il fallut me faire épiler. Il est interdit d’avoir des
poils sur le corps, même si ceux-ci sont sous la forme de duvet. Les jeunes
femmes préparèrent la cire qui allait servir à ce supplice.
C’est à ce moment que je pesterai contre (le premier) de ces actes de
barbarie à mon encontre.
« Il m’a connu comme cela, je reste comme je suis ! Il n’est pas question
que l’on me fasse subir ces outrageants sévices corporels. »
Une femme se rasant les pilosités faciales, se retrouvera, en deux temps
trois mouvements, avec la pénible tâche de continuer cette corvée
toute sa vie. Je ne tenais pas plus que cela à ressembler à la
femme à barbe !
Je refuserai donc catégoriquement cette prestation même gratuite.
Pas commode la jeune mariée.
« Si vous ne voulez pas, je laisse tomber et je m’en vais. » Si
j’avais su ! Ce sera donc les premières gouttes d’eau dans le gaz. Mes
sœurs se rangèrent finalement à mon souhait et convinrent de laisser
ce détail de la tradition en l’état. Comme quoi, quand on veut,
on peut, n’est-ce pas ?
Ensuite vint le tour des maquilleuses. Pour une coutume, s’en est une. En règle
générale, les femmes ne devaient pas se maquiller ou que discrètement
et à quoi peut bien servir le maquillage puisqu’il est dissimulé
derrière un voile. Dans le cas de ces préparatifs, j’avais eu
droit à la couche. Moi qui, en temps ordinaire, ne me grimais pas ou
très peu, ce fut le pompon.
Pour ce qui était du vestimentaire, j’avais une sorte de djellaba en
coton, très légère, sous laquelle je ne portais pratiquement
rien. Dans un premier temps, ce fut cette tenue puis vinrent les suivantes décorées
avec les célèbres broderies aux couleurs du Sud. A cette saison,
il faisait très chaud. Comme le rite l’exige, je dus rester sous cette
apparence, des heures durant, avant de sortir pour la fête qui se poursuivit
pendant plusieurs jours. Personne, pour l’instant, ne devait me voir.
Pendant ce temps, les invités commencèrent leur incessant ballet
les bras chargés de cadeaux. Les premiers de ces présents sont
en fait, des pâtisseries et gâteaux divers. Tous aussi sucrés
les uns que les autres, c’est encore un symbole. Le sucre étant celui
de la douceur. En France, les fleurs en sont un. Elles furent donc livrées
en premier, à la maison de la mariée.
Ce n’est qu’un peu plus tard qu’arriva la famille du marié. Qui sous
la forme d’un cortège criant, hurlant des chants de circonstance soulignaient
leur présence. Toutes ces communautés réunies, cela fit
du monde, beaucoup de monde. Tous sont habillés sur leur trente et un.
Pour les femmes de superbes robes brodées aux couleurs or et pastel et
pour les hommes, costumes d’apparat. Cela amplifiait l’imminence de la fête.
Bien que le village dans son ensemble fut de la partie, ce tintamarre que la
procession fit à son passage devant les maisons du voisinage, avertit
les éventuels retardataires. Il ne fut pas difficile à deviner
que la nuit allait être longue et vivante. Mais pour qui ?
Comme chacun le sait, l’alcool y est interdit. C’est une boisson qui rend les
gens incontrôlables, d’après l’usage (le Coran), il ne devait pas
s’en consommer. Les textes coraniques sont implacables sur ce sujet. Qu’importe,
la fête peut bien se faire sans, n’est-ce pas ? Normalement ! Si la rigueur
était appliquée, il ne resterait plus grand monde sur la terre
d’Islam. La chari’a, la loi s’appliquerai sur-le-champ mais là n’est
pas le propos. Il me fut servi un verre de lait. Pourquoi un verre de ce breuvage
? Parce qu’il est le symbole de la pureté. Pour le boire, je dus le passer
sous le voile opaque tombant sur les épaules. Cette étoffe servant
à me cacher du regard des autres convives.
C’est une belle-sœur qui fut chargée de me conduire ensuite vers l’intérieur
d’une voiture qui nous emportera en direction de la maison nuptiale. Tenue pour
me guider, ne voyant pas où je mettais les pieds, je trichais tout de
même un peu afin de ne pas me casser une jambe. Juste avant mes noces,
sut été ballot ! Une fois en place dans le véhicule, le
chauffeur nous déposa au pied du chemin rocailleux. C’est ce sentier
qui relie la maison du bled au village en contre-bas. Ce chemin que seuls hommes
et mulets pouvaient alors emprunter. Un concert d’avertisseurs sonores annonçant
à ceux qui malheureusement n’eurent pas encore été informés,
que des noces sont prévues pour cette journée. Le reste du trajet
s’effectua à pied. Il nous fallut gravir cet isthme avec l’escorte d’une
partie des invités. Etroit, rocailleux, c’est ce chemin qu’empruntèrent
un peu plus tard tous les gens du village. Tous furent là ou presque.
C’est ainsi dans ce pays.
Après avoir parcouru cette distance, nous arrivâmes devant la maison
dont une partie de celle-ci allait être occupée par le couple de
jeunes mariés. Là, devant cette demeure se tint le Sage. En principe
c’est le père du marié qui doit ouvrir le passage à la
maison. Poster vers l’entrée de l’habitation, un bras tendu contre le
mur de celle-ci, il souhaite la bienvenue aux nouveaux époux. Cette posture
aura comme signification une voie aux nouveaux arrivants, sur une vie nouvelle.
Le beau-père malheureusement décédé fut remplacé
par le frère aîné du marié. C’est lui qui officia
comme Sage, accueillant le couple dans sa famille.
Lorsque nous pénétrâmes dans la maison, on me dirigea directement
vers la chambre. De style méditerranéen, le sol est recouvert
de belles faïences que je vis plus tard. C’était aussi la seule
pièce dont les murs avaient été recouverts de papiers.
Quant aux autres pièces, elles étaient en terre battue. C’est
aussi grâce au badigeon de chaux blanche que les murs reflèteront
un semblant de clarté.
Ce furent encore les femmes qui s’occupèrent de moi. Elles m’installèrent
sur le lit qui avait lui aussi reçu pour la circonstance, son costume
d’apparat. Un très beau couvre-lit brodé avec finesse, comme ils
savent si bien les faire.
Confortablement installée, je reçus un grand voile me recouvrant
entièrement, ainsi qu’une grande partie du lit. Tant que je n’aurai pas
été déflorée, la belle-famille s’abstint de me voir.
C’est dans cette posture, que j’attendis que mon époux vienne m’honorer.
Quel grand mot !
Non loin de moi, uniquement ma famille, principalement des femmes. Aucun étranger
ou bien encore un gosse jouant à cache-cache, ne devait me surprendre
dans mon attente. Il était impératif de garder au secret la jeune
mariée. Un secret de polichinelle. Pour cause, nous étions sur
place depuis le dix-huit du mois précédent les noces. J’avais
déjà vu tout le monde ou presque. Tradition, tradition. Nous fîmes
donc comme si.
La fête n’était pas encore commencée. Cette pièce
fut fermée à clé pour plus de sécurité. Etais-je
si précieuse pour que l’on me cloîtrât ainsi ?
Que connaissais-je des traditions kabyles ? En réalité, très
peu de choses. Seulement celles que ma mère m’avait dites, à la
hâte, depuis le moment du oui fatidique à cet homme qui allait,
dans quelques heures, me faire découvrir ce qu’était l’amour.
J’avais ma petite idée sur le sujet malgré mon inexpérience.
La naïveté en est-elle seulement une tare ? De l’amour, je ne connaissais
que ce dont quelques filles avaient vécu et dévoilé lors
de courtes discussions. L’essentiel de ce que j’imaginais, était donc
plus de la littérature que ce côté pratique que chacun d’entre
nous connûmes un jour. Il est cependant toujours agréable de se
dire, qu’après des heures d’attente, enfermée dans une atmosphère
confinée et chaude, un homme va venir. Cet homme qui vient de prendre
votre main, va bientôt apparaître, grattant délicatement
à votre porte pour vous prendre dans ses bras. Il fera alors tout pour
tenter de vous rassurer, vous qui n’avez jamais connu l’acte en lui-même.
On vous dit que vous ne devez pas craindre cette chose merveilleuse et le geste
qui l’accompagne !
Je me faisais mon cinéma. Le prince charmant allait venir. Venir après
avoir partager le repas avec ses invités, gratter à ma porte puis
entrer. Il arrive d’abord sur sa monture. C’est un étalon noir et feu,
un pur-sang bien sûr. Je l’imagine moussant de sueur. Son cavalier laissant
sa monture, longe pendante. Puis l’on frappe à la porte de ma chambre
sollicitant sans doute l’accès. Je suis derrière, fébrile,
peureuse. C’est le désir qui l’emporte. Hésitante, je fais tourner
la clé libérant ainsi la gâche débloquant son ouverture.
Il apparaît dans l’encadrement. Mon cœur bat tellement fort qu’il l’entend.
Son apparence est découpée par le rayon d’une pleine lune, faisant
de cette silhouette celle de mon prince charmant. Mes membres se dérobent.
Il me prend alors dans ses bras pour allonger mon corps sans force sur le lit.
Il ôte mon voile pour me couvrir de baisers chauds et sensuels. Une sensation
de volupté s’empare de moi. Mes yeux s’emplissent de larmes salées,
celles du bonheur bien entendu. Puis, vient le temps des caresses. Le peu de
vêtements que je porte, tombent bien vite à terre lui dévoilant
ma nudité. Mon corps chaud est à lui et pour lui. J’ai envie mais
j’ai peur aussi. Non, plus une sorte d’anxiété. C’est quoi l’amour
? Je suis toute chose. Ce doit être cela, enfin, je crois !
Des préliminaires, j’en rêve depuis longtemps. Je suis sur le point
de découvrir ce qu’est réellement l’amour. Oui, je suis vierge.
Est-ce un défaut que de l’être à vingt-quatre ans ? Je ne
le pense pas ! J’ai peur aussi, peur d’avoir mal. Je ne sais pas comment je
dois m’y prendre, comment je dois faire. C’est certain, la nature est certainement
la plus forte, me permettant d’être celle qu’il attend aussi depuis longtemps.
L’instinct.
Je n’entends plus les bruits du dehors où la fête bat son plein.
Les « youyous » des femmes, perçant la nuit. Elles aussi
profitent de cette chaude ambiance, mais dans leur coin.
J’essaye de m’imaginer ce que l’on doit éprouver au moment de perdre
sa fleur.
Je me crispe de nouveau. Est-ce que ce sera bien comme cela ? C’est ce qui me
trotte dans la tête ! Je ne sais plus ! Je n’en sais pas plus qu’au début
de cette soirée interminable qui me met la pression. Au fil des heures
qui tournent trop vite et trop lentement, j’ai peur de cet inconnu. Pas de l’homme
en lui-même, quoique ! Cette peur de ne pas être une femme qui rendra
son mari heureux de l’avoir épousée.
Je n’avais rien dans le ventre à part ce verre de lait qui me fut servi
par une belle-sœur. La porte de la chambre s’ouvrit. On m’apportait en douce
de quoi grignoter. L’inanition me guette. Ce gâteau accompagné
d’un café fut « chipé » par une de mes servantes du
moment me faisant un bien fou. Je ne devais sous aucun prétexte, sortir
de cette pièce qu’après avoir été honorée.
Même pour procéder à un brin de toilette indispensable après
autant de temps passé sans bouger ou presque je devais rester cloîtrée.
De toutes ces exigences, aucune ne sera véritablement respectée
à la lettre. Des besoins d’ordre naturel ne peuvent pas être occultés
de la sorte en vertu des traditions, non ! Certaines choses sont indispensables
à effectuer. Il me faudra aussi accéder à un minimum d’hygiènes.
La transpiration fut un des aléas du moment. Il me fallut supporter la
chaleur de l’été, le stress de cet instant inoubliable et pour
clore le tout, dans une maison où le confort n’est qu’illusion, je ne
me sentais vraiment plus à mon aise.
Mon idyllique séjour se transformait peu à peu en une sorte de
mauvais rêve. A côté de la chambre, se trouve celle du bourricot.
Hé Oui ! Même lui a droit à un toit ! Les odeurs pestilentielles
me remontent aux narines. Mon illusion de jeune et bel éphèbe
se fondit lentement dans mes errements.
Les fêtards sont au firmament de ces noces qui devraient être les
miennes. Les bruits que je n’entendais plus, reviennent au triple de leurs décibels,
pendant que sagement recluse sur mon lit, j’attendais depuis plus d’une quinzaine
d’heures et c’était loin d’être fini !
Plus tard ma mère m’apporta un peu d’eau dans un seau pour une petite
toilette ; Un autre afin de soulager ma vessie. Heureusement que j’avais pris
une vraie douche, le matin, chez mon frère ! Au bas du village, il avait
une maison avec toutes les commodités un peu comme celles que nous avions
en France. Or, au-dessus, ce n’était pas la même chose. Rudimentaires,
les toilettes étaient dans la cabane au fond du jardin.
Comme la fête se déroulait dans la cour centrale, je ne pouvais
pas me rendre à cet endroit au milieu de toutes les smalas.
Après cette toilette, je dus porter les vêtements pour la nuit,
spécialement confectionné et apporté chez mon frère
pour la circonstance. Il est vrai que ces apparats sont très remarquables.
Les broderies faites main, sont un vrai luxe mais montrent que l’artisanat est
une évidence dans ce pays. Les gens ne sont, en règle générale,
pas très riches. Leurs seules richesses sont en fait ce qu’ils créent
avec leurs mains et c’est très beau.
Je suis donc apprêtée pour cette nuit de noces. La pression monte
encore d’un cran et je ne suis plus si sûre de le vouloir. J’ai la trouille,
la peur de ma vie. Dans ces cas là, ce n’est pas une solution. La solution
! Laquelle est-elle donc ?
Cette inquiétude redoublait encore à cause de cette foutue tradition.
Une jeune femme se doit d’être vierge à son mariage. J’appréhendais
le fait de ne pas saigner comme le veut la coutume. Je savais que, de ce côté,
j’étais pure. Mais que se passerait-il si je ne pouvais pas en apporter
la preuve ? La femme serait irrémédiablement répudiée
et traitée comme l’avait été en son temps, pour un tout
autre motif, l’une de mes sœurs ! Toutes ces petites choses, j’en faisais une
montagne. J’étais terrorisée. Je me disais alors que je serais
certainement mieux dans les ruines du Pisac, situées au nord-est de Cuzco
au Pérou et perchées à mi-hauteur à flan de montagne
où l’air y est certainement plus frais et plus agréable à
respirer que celui que dégage le bourricot qui loge dans la pièce
voisine.
Vers minuit, j’entendis la porte de derrière s’ouvrir. Mon mari en possédait
la clé. Il venait de faire la fête avec les convives qu’il quitta
pour venir me rejoindre dans la chambre nuptiale. C’est bien sous l’emprise
d’une certaine quantité d’alcool qu’il s’emparera de moi. La religion,
la tradition et le reste étaient donc que blablabla.
Je vous fais grâce de la manière avec laquelle cet acte a été
effectué. Toute la magie dont je tentais encore de me persuader, ne fut
en réalité, qu’une immense déception. Il s’acharna sur
moi comme une bête. Il a assouvi son unique désir de mâle.
Servir sa femelle remplissant ainsi son contrat. Ce contrat, c’était
moi. Aucun préliminaire, aucune sensibilité, rien de ce que racontent
les livres ne se produisit ce soir là. Mon preux et beau chevalier servant
n’était autre qu’une brute épaisse. Digne comme un paon de sa
prestation, il s’en alla après avoir remonter son pantalon qu’il avait
à peine ôté. Fier comme Artaban, il exhiba au milieu de
la foule festoyant encore, le résultat de son passage à l’acte.
Le romantisme auquel je croyais encore possible, venait de s’éteindre.
Il s’envola en même temps que ses étreintes sauvages, barbares
et inhumaines, ma virginité avec. Lorsqu’il voulu remettre cela, je refusai.
S’en fut vraiment trop. Je me demandais en même temps s’il existait réellement
d’autres hommes que celui qui venait de me déflorer ! Ce fut ainsi toute
ma vie de jeune femme que je dus me laisser prendre de cette manière
? C’était donc cela l’Amour ?
Je le vois encore paradant le mouchoir blanc maculé des traces de mon
intimité qu’il agitait au-dessus de sa tête ! Mais qu’elle est
donc cette tradition ? Ce fut ainsi. Prenant conscience qu’il n’était
plus question pour moi de recommencer et ne voulant plus me prêter à
ce supplice, oui ce supplice, qu’il repartit en compagnie de ses frères
et autres amis. Peu de temps après, il reviendra se coucher pour s’endormir
exhalant l’alcool à plein nez. Il prit soin de faire sonner le réveil
pour qu’après ce somme réparateur il puisse se lever et terminer
les réjouissances avec ses convives.
Chapitre 10
La preuve.
Vers six heures le lendemain,
ma mère accompagnée de ma belle-mère pénétrèrent
dans la chambre. Je suis seule ; mon mari festoyait encore en compagnie des
hommes des deux clans.
Ce qui réellement intéressât ces femmes, ne fut pas de se
soucier de mon état de santé. Que je fus malade ou non, n’eut
d’importance mais uniquement de se saisir de la « preuve » que le
mariage avait bien été consommé. Ce témoignage de
pureté sur le drap, devait servir de flamme. Un fanion prouvant à
tous que l’homme avait fait son devoir de mari et de mâle. Quant à
moi, j’eus mon examen de passage. Dans cette comédie, seul l’honneur
des familles était, le leitmotiv.
« Alors, comment va la jeune mariée ? »
« Et bien ma foi, couci-couça, mais on fera avec « couci
» puisqu’on se fout de « couça, » merci de vous en
inquiéter ! »
Rien de tout cela. Ajoutons la déception de la veille, la mise à
l’écart commença à partir de cet instant. J’eus l’impression
d’être la curiosité locale, pour quelques heures encore. Mais qu’en
serait-il réellement après cette cérémonie ?
Dans l’heure, le défilé des femmes fut amorcé. J’eus droit
à un petit-déjeuner au lit, le premier qui fut le dernier dans
ma vie future. On me prépara aussi pour une grande toilette qui devenait
l’indispensable voire urgente. La chambre garda encore un moment ses volets
clos. Il ne fut toujours pas question que l’on puisse me voir au dehors pendant
que la lampe éclairant la pièce, diffusait sa pâle lumière.
Avant de partir pour l’Algérie la belle-famille avait fit placer l’électricité
dans cette partie de la maison. Le rudiment de cette installation fait à
la hâte se suffit à lui-même, l’essentiel bien sûr,
étant de voir où l’on mettait les pieds.
Vers neuf heures, je fus installée dans la cour, comme certains rois
le furent en leur temps. Sur un siège, moins prestigieux certes, mais
de la même façon que ceux utilisés par ces prélats.
Cette preuve faite de ma virginité, m’autorisa à m’y assoire.
L’assistance passa devant moi pour me saluer. Certaines d’ente elles me félicitèrent,
les autres m’embrassèrent ce fut ainsi toute la matinée. Après
toutes ces accolades, une de mes sœurs m’invita à danser qui presque
aussitôt laissa à ma mère le soin de montrer à tous
que la dernière de ses filles est maintenant casée.
Le marié, encore sous l’effet de la nuit votive, arriva enfin. Il se
dirigea vers la chambre où il s’y changea, mettant pour l’occasion un
beau costume. Il vint s’installer sur un fauteuil jouxtant le mien. Pendant
cette journée d’exposition, je dus me changer sept fois. Sept tenues
différentes, sept parures montrant à l’assistance que je n’étais
pas venue sans rien et par voie de conséquence j’avais quelques choses
à me mettre sur le dos. Ce furent mes parents qui achetèrent les
tissus. Pendant les longues semaines précédant les festivités
de mariage, ils firent confectionner les différentes robes que je portais
le jour de mes noces.
Sonna l’heure du midi. Le plat traditionnel arriva. Un couscous fut servi pour
l’ensemble des habitants du village. On ne regarde pas à la dépense
chez les B. Pendant ce temps, les femmes comme toujours festoyèrent dans
leur coin. Mon époux s’en ira manger avec les copains, les frères,
les cousins, les voisins etc. Je ne pouvais pas encore dire si j’étais
ou n’étais pas bien dans ma nouvelle vie. Ce n’était apparemment
pas la question que je me posais. La fête, les cadeaux et divers présents,
occultèrent considérablement cette possibilité de discernement.
J’avais accepté de me marier, sous certaines conditions bien entendues.
Le travail sur place, les cours du soir et surtout devenir l’épouse d’un
célèbre commerçant/designer dont la renommée n’était
plus à faire. Tu parles !
Le rituel des robes et parures étant achevé, il y eut celui du
henné. Ce rite impose de s’enduire la paume des mains avec cette teinture
puis celui de passer sous l’aile de mon père heureux de savoir sa fille
enfin mariée fut assez émouvant. Quant aux invités, plus
rien ne comptait plus que l’énorme bassine plate maintenue en chauffe
contenant le couscous. Pour l’occasion, un bœuf avaient été sacrifiés.
Il fallait bien cela pour tout le village. Oui, en effet, la fête fut
grandiose. Au fond de moi je m’imaginais et osais espérer que le palais
serait à la hauteur de celle-ci.
Chapitre 11
Reprise de la vie active.
Au lendemain de mon mariage,
nous résidâmes dans cette maison où habitait aussi la belle-famille.
Mes parents restèrent encore sept jours, puis redescendirent, pour quelque
temps encore, chez mon demi-frère. J’eus ainsi le plaisir, pendant un
mois durant, d’avoir mes parents près de moi.
Ce ne fut pas désagréable dans les premiers temps. Ma belle-mère
me choyait au point de m’interdire la corvée d’eau et d’effectuer les
gros travaux. Je m’occupai des petits qui venaient et des diverses tâches
liées au ménager. Je profitais alors d’une vie quasi normale.
La tradition, toujours cette tradition m’obligea à rester voilée
en permanence, y compris lors de mes déplacements pour les visites à
mon entourage. Je dus me plier à cette coutume malgré venir d’un
pays qui ne me contraignait pas d’en appliquer les règles alors je me
pliai aux us locaux.
Lorsque mon mari « demanda » la main de leur fille à mes
parents, j’acceptai sous certaines conditions.
La première d’entre elles fut sans appel. Je devais avoir une activité
professionnelle en fonction de mes connaissances acquises en France. En accord
avec ce principe, j’attendis un mois avant de me mettre au travail. Trois réponses
parmi celles sollicitées, me parvinrent avec un avis favorable. Je choisis
l’une d’entre elles et je me présentai avec l’approbation du «
maître » dans cette entreprise agro-allimentaire qui m’employa quelques
jours plus tard. J’entrerai dans cette société, avec le statut
intéressant de sous directrice comptable. Un peu plus tard nous quittâmes
le domicile de ma belle-mère pour des raisons évidentes La trop
pesante promiscuité avec la belle-famille en était la principale.
Sans oublier ce légendaire chemin de cailloux qui fut, pour une grande
part, celle de notre départ. Il devenait trop difficile pour nous d’utiliser
cet accès pour nous rendre au village en contre-bas puis de remonter
par celui-ci, le soir, après une longue journée de travail. Un
détail n’étant pas non plus à négliger : à
présent nous étions peut être deux à monter la côte
pentue et caillouteuse. Je débutais ma grossesse.
Ce travail, au demeurant très prenant, m’avait rendu responsable d’une
dizaine d’employés, tous des hommes. Je l’avais obtenu sans trop de mal
aux vus de mes diplômes et de certaines démarches effectuées
en amont. Après quelque mois d’activité, l’explication de l’obtention
de ce poste m’apparaîtra beaucoup plus limpide. Mon mari s’était
rendu avant moi en Algérie pour y prospecter préparant soigneusement
mon arrivée sur place assurant du même coup ses arrières.
Il savait ce que je valais. J’avais, à ses yeux, une valeur marchande.
Vous savez la visite des dents, puis voir si la bête vaut la peine en
fonction de ses muscles ! Il était conscient de l’importance de diplômes,
au sein de n’importe quelle entreprise. Pour venir habiter sur cette terre,
celle que j’avais quittée à l’âge de deux ans, il devait
se démener pour que je lui « rapporte. »
Par la suite mon employeur me délégua plus de responsabilités.
Je pouvais ainsi effectuer une très grande partie des transactions financières
liées à cette entreprise. Il mit même à ma disposition
un timbre à l'effigie de mon paraphe. L’aptitude à gérer
les comptes et celle, non moins importante, de manager les employés,
firent de moi la kabyle, une des femmes la plus importante de cette entreprise.
J’avais un poste à faire pâlir certains hommes de ce pays, y compris
et surtout le mien.
Les jours s’écoulèrent avec leurs lots de hauts et de bas.
Au bout de deux mois, nous effectuâmes quelques démarches pour
l’acquisition d’une voiture. Les transports en commun n’avaient en réalité
de commun, que le nom. En attendant, on nous prêta une petite automobile
qui nous rendit de grands services avant de posséder la nôtre.
Savant calcul si l’on tient compte de tout ce qui c’était tramé
avant mon arrivée. Je devais très certainement être une
très bonne affaire. C’était sans doute aussi parce que j’étais
bardée de diplômes, qu’il avait eu cette insistance à vouloir
absolument m’épouser. Comme déjà dit, il n’y a pas de petits
profits.
Mais où est donc ce fameux sentiment d’Amour ? L’Amour avec un grand
A !
Nous prîmes donc des dispositions pour faciliter nos déplacements.
Logés quelque temps chez un beau-frère infirmier de son état,
il habitait une grande maison à une centaine de kilomètres. Dakar,
huit cents mètres d’altitude, les hivers y sont rudes. Il n’était
pas rare, en hiver de trouver au réveil devant nos portes, une couche
de neige d’un mètre et plus. Le frère de mon mari était
responsable du dispensaire se trouvant au rez-de-chaussée de cette grande
habitation que nous partagions avec lui. Il y promulguait des soins à
ceux qui en avaient le plus grand besoin.
Lors de notre séjour chez lui, je fus un peu mieux considérée.
Mon ventre prenait forme. Le fait de ne plus être voilée en permanence
était sans doute un léger progrès vers une sorte de démocratisation.
D’ailleurs cette évolution venait de se mettre en marche. On parlait
même, au 21ème siècle d’idées préconçues
:
Parallèlement à un discours « misogyne » dominant,
il existe un contre-discours valorisant la femme kabyle qui la représente
comme étant le soc de la maison (à l'origine de toute fécondité),
la poutre maîtresse du foyer, etc. Les lois ancestrales sont néanmoins
dures à son égard puisqu'elles lui suppriment même ce que
le droit musulman lui accorde, et cela pour des raisons historiques. En effet,
au XVIIIe siècle, certains combattants kabyles partis faire la guerre
aux Espagnols trouvèrent, de retour chez eux, leurs femmes remariées
et leurs terres propriétés des nouveaux maris. Les tribus des
Igawawen se réunirent alors et décidèrent l'exhérédation
des femmes. De nos jours, la jeune femme kabyle essaie, de par son accès
relatif aux études et au travail salarié, d'imposer une image
et un statut différents. On ne peut conclure cette description à
grands traits de la Kabylie sans signaler les modifications des structures profondes
de la personnalité kabyle. Des mutations, décisives, ont contribué
à ébranler l'ancien système. Les codes de valeur ont changé,
les modes de création et de transmission aussi. Bien que dominante encore,
l'oralité cohabite désormais avec l'écrit: une production
littéraire (romans, poésie, théâtre, nouvelles. ..)
s'impose parallèlement à la transcription de corpus oraux - entamée
depuis plus d'un siècle - qui fixe les textes anciens. Dans ce transfert,
quelque chose du passé traditionnel est-il, à jamais, en train
de céder la place à une nouvelle civilisation ? Ou bien celle-ci
émergera-t-elle des sèves anciennes de la civilisation nourricière
?
derrière chaque succès d'un homme se cache une femme.
Ce sera une différence
notable en comparaison de ce que j’avais vécu chez ma belle-famille.
La position géographique de notre village perché sur une hauteur
où l’on n’y avait ni médecin ni les autres services indispensables,
nous plongeaient dans cette civilisation rétrograde. Enfin éloignée
de cet endroit, je pouvais aussi mettre des robes un peu plus légères
que celles que portent l’ensemble des femmes de ce pays. Une sorte d’amélioration,
une évolution dans ce cadre de vie si exsangue.
Il restait cependant un détail. Je ne possédais pas de permis
de conduire. Il fallait que cela soit mon mari qui, chaque matin, m’accompagne
au travail et vienne m’y rechercher le soir. Il s’investira par la suite, d’une
prérogative qui ne manquera pas d’audace. Il « sollicita »
de la part de mon employeur d’être intégré aux effectifs
de l’entreprise. Il avança le motif du déplacement important qu’il
devrait effectuer pour me déposer au travail. En réalité,
l’astuce était celle de mieux me contrôler. Le but qu’il s’était
fixé était celui d’avoir en permanence un œil sur moi. Surveiller
la femme aux diverses responsabilités : l’ombre du tyran planait.
Sa force de persuasion lui fut assez favorable. Il incorpora le lot d’employés
que j’avais sous mes ordres. Encore un paradoxe de plus dans la culture kabyle.
La femme chef ! Cette femme bousculait donc toutes ces fameuses traditions !
Pas entièrement satisfait de cette place de magasinier, il exigea aussi
d’avoir son bureau à côté du mien. La cerise sur le gâteau
fut la porte communicante entre nos bureaux qui se devait rester ouverte en
permanence. Il avait décidé d’épier toutes mes conversations
avec les autres membres du personnel masculin.
Tout doucement mais sûrement, âme tyrannie se mettait en place.
Je devenais la prisonnière de celui qui m’avait fait tant de promesses
avant ce mariage.
Impuissante devant cet état de fait, je ne pouvais pas me rebeller. Prisonnière
d’un système qu’il avait soigneusement élaboré, il resserrait
la toile autour de moi. Les pierres de cet édifice machiavélique
s’empilaient, une à une, sans que je puisse l’empêcher. La cage
prenait lentement sa forme définitive.
C’était cela ou bien rester à la maison, à faire la popote,
les lessives et le reste. Le temps d’une journée, j’aurais la possibilité
de jouir d’un semblant de liberté tout en ayant, malgré tout,
les inévitables tâches le soir en rentrant de mon travail. Comme
il ne jugeait pas nécessaire d’effectuer celles-ci en mon absence, il
pouvait avoir l’esprit entièrement libre pour « s’occuper »
de moi tout en étant payé. Je me remémorais les fabliaux
de cet homme qui soit disant était maroquinier de métier. Il me
racontait, à l’époque de notre « rencontre », que
l’ensemble de ses créations s’exportait dans le monde entier. Aujourd’hui,
les produits de sa propre fabrication devaient en principe se trouver dans tous
les magasins de France et de Navarre, hélas, trois fois hélas,
il n’en était rien. Je ne me posais plus la question de savoir pourquoi
il avait toujours eu tant de mal à trouver du travail. Il n’avait jamais
été bien courageux dès le départ et sans doute que
tout son entourage le savait trop bien. C’est ainsi que nous serons, en plus
de mari et femme, collègues de travail.
Pour avoir une confirmation sur l’état de ma santé, je devais
alors me mettre en quête de trouver un gynécologue à la
hauteur de cette spécialité. Il fallait aussi prendre en compte
ces fameuses traditions. En Algérie, à cette période, il
n’y avait pas foule dans ce corps de métier. Après recherches,
j’en trouverai un, indou, qui me confirmera le diagnostique. J’attendais bien
un enfant.
Dans le même temps, mon président directeur général
exigea de moi un déplacement à Tizi-Ouzou pour former le sous-directeur
comptable à la méthode qui était en place dans notre société.
Je ne pus faire autrement que de m’y rendre en compagnie de mon « ange
gardien. »
Une semaine me fut nécessaire pour former le personnel concerné.
Mais où le bât blesse, c’est lorsque mon mari me vit en grande
discutions avec les hommes présents à ce séminaire. Il
ne supporta pas de me voir parler avec les ces derniers, encore moins de plaisanter
avec eux. Sa jalousie maladive fit peine à voir. Il me suivit partout.
Où que j’aille, il se trouvera derrière moi à épier,
écouter, traduire à sa sauce jalousie, toutes mes attitudes, mes
gestes ainsi que mes mots. Son ombre planant sur la mienne n’en fit plus qu’une,
la sienne. Tout ce que je pourrai dire, fut immédiatement traduit par
lui, par une forme de tromperie ou encore de moquerie envers sa personne. Un
malade sans doute. Un psychopathe, certainement.
Une fois cette mission terminée, je réintégrai la société
en compagnie de mon schizophrène de service. Au bout d’une certaine période,
la direction souhaita ma présence à un autre séminaire
regroupant une soixantaine de personnes. La majorité d’entre elles, furent
encore et essentiellement composées d’hommes bien sûr. Il s’agit
de responsables d’autres agences issues de la même société
et qui devirent s’informer des différentes évolutions au sein
de chacune d’entre elles. Je fus conviée à y participer au titre
de responsable de mon agence. Là encore, je dus être accompagnée
par mon mari dont sa fonction de magasinier ne lui conférait aucun titre
en particulier. En fait, il fut encore présent à mes côtés
réussissant à s’imposer lors de mes déplacements. Jamais
à cours d’idée il fut donc admis comme chauffeur occasionnel.
Il faut dire que je n’avais toujours pas de permis de conduire, qu’elle aubaine
! Ceci étant, il ne supporta jamais l’idée que je puisse être
la seule femme au milieu de cette faune masculine. L’ombre de Mère jalousie
était encore présente. Il eut ce comportementalisme inextricable
depuis plus de six mois, à tel point qu’il exigea systématiquement
d’être présent à chacun de mes déplacements. Mon
employeur accepta. Pourquoi ? De quoi avait-il peur ? Y avait-il une close à
laquelle je n’avais eu le privilège d’être tenue informée
au nom de, je ne sais quel motif ? Mon patron n’avait pourtant aucune obligation
d’accéder à ce type de requête, pourtant il le fit !
La réalité dans les faits fut que mon cerbère reçu
de mon employeur le titre de « chauffeur. » Doté d’un pouvoir
de persuasion qui lui ouvrait toujours les portes, on satisfaisait ainsi à
ses moindres désirs. Dans n’importe quel domaine, il arrivait toujours
à ses fins. Serait-ce ce regard d’où en sortirait des puissances
malignes ? Je ne saurai sans doute jamais et tant mieux.
Quelques jours plus tard, nous partîmes pour Alger où devait se
dérouler la plus importante réunion rassemblant tous les membres
de la société. Etait présent celui que j’avais formé
quelque temps plus tôt. Ce fut par ailleurs, le seul des soixante que
je connaissais physiquement et avec lequel nous partagerons une table. Je ne
pus malheureusement pas profiter de ces quelques instants d’une relative tranquillité.
Il me fut impossible de plaisanter ou encore de rire avec cette personne, étant
épiée en permanence par cette ombre toujours présente.
A l’arrivée à l’hôtel qui nous hébergea, ce directeur
formé quelque temps auparavant avait même lancé à
mon mari , tout en remplissant les fiches d’hôtellerie,:
« Tu devrais laisser ta femme un peu tranquille et prendre une chambre
pour elle toute seule. Nous, nous en prendrions une pour nous deux ! ».
Mon chauffeur pas très enchanté par cette perspective trouva en
cette remarque un prétexte pour une nouvelle crise de jalousie. Il tenta
pour l’énième fois de lever la main sur moi. Avec énergie,
je lui ferai remarquer qu’il n’était pas de son intérêt
de me frapper. Il se maîtrisa avec peine, se retenant d’aller au bout
de ses intentions.
« Pendant ta semaine de déplacement, tu as dû le draguer.
C’est pour cela qu’il t’a parlé ainsi ! Il voulait que tu prennes une
chambre seule pour pouvoir venir te rejoindre dans la nuit ! Tu as dû
lui faire des avances ! »
Je ne lui répondis pas. Au fond de moi régnait l’espoir qu’un
jour il doive bien se rendre à l’évidence qu’il lui faudrait arrêter
ce cirque. J’en avais plus qu’assez de ses scènes de jalousie à
répétition. De plus, j’étais enceinte et je ne souhaitais
pas me compliquer la vie avec ce genre de stupidité. Je continuai donc
mon séminaire sans trop lui montrer mon mécontentement. Dans l’urgence,
l’ignorer me sembla la meilleure des solutions.
A la clôture de cette réunion, nous reprîmes la route vers
Barbacha, ne souhaitant pas non plus que ses excès soient source de perturbation
dans mon travail. Pas question non plus de perdre mon emploi à cause
de lui, sans oublier le risque majeur de faire une fausse couche.
Vers trois mois de grossesse, j’avertis mon employeur. Il était au courant
de ma situation et surtout du caractère pédant de mon mari. L’insolence
dont il faisait montre incommodait le personnel.
Je demandai un congé afin de nous rendre en France. La voiture que nous
avions n’étant pas à nous, il devenait urgent de posséder
la nôtre, même une petite guimbarde. Quelques-uns uns de mes salaires
servirent pour le voyage aller et celui de retour avec une occasion prise sur
l’hexagone. Après quelques jours passés en famille, nous reprîmes
le chemin du retour avec cette petite voiture Renault. Nous avions enfin une
véritable liberté, notre autonomie.
La raison de mon déplacement en France fut aussi en relation directe
avec mon passeport. Il fallait que je fasse tamponner celui-ci au moins une
fois tous les trois mois ce qui me permettait de conserver ce papier vert. Le
sésame, celui que l’on appelle carte de séjours.
Comme toutes les femmes, j’étais obligée de prendre mon congé
maternité. Mon directeur comprit les circonstances de cette absence.
Je lui dis aussi que pour mettre mon enfant au monde, j’irais en France où
les soins y sont de meilleures qualités qu’en Algérie. Là
aussi, j’eus son approbation. Je ne souhaitai pas exposer ma vie et celle de
mon bébé, entreprise par un simple toubib du bled.
Il n’y avait pas d’échographie lors des consultations. Voici une anecdote
relative au matériel à disposition des médecins là-bas
qui pourrait faire sourire si le danger en était absent : le stéthoscope
utilisé était en bois d’olivier, un peu à la façon
de celui du célèbre professeur Tournesol dans les ouvrages de
Monsieur Hergé. Il était donc plus sûr pour moi, de me diriger
vers des médecins en France afin d’y recevoir des soins adaptés.
Nous avions convenus avec mon patron que je reviendrais après avoir mis
ma gosse au monde. Il acquiescera. Je pris ainsi un billet pour l’hexagone.
Les hôtesses me demandèrent de bien vouloir signer une décharge
dans le cas où j’accoucherais pendant le voyage. La vocation d’une compagnie
aérienne est celle de transporter des passagers. Elle non de faire face
aux éventuelles demandes d’indemnisations d’un client qui viendrait à
accoucher dans un de ses appareils.
Pendant mon séjour en France, mon mari resta sur le sol algérien.
Mes parents m’avaient accueilli le temps pour moi de faire naître mon
bébé. Je ne savais pas encore que ce serait une fille. Maintenant,
je me dis que j’avais bien fait de me rendre ici pour accoucher.
Il est huit heures du matin ce six mai mille neuf cent quatre-vingt-deux. Le
médecin vient m’annoncer qu’il va pratiquer sur moi une césarienne
qui aurait été difficile de d’effectuer dans le pays de mon mari.
Pendant deux mois environ, je fus gâtée par mon entourage familial.
C’était très agréable de se sentir enfin un être
humain, choyée comme une princesse. Je n’avais plus à supporter
les regards suspicieux de ce méphistophélique mari. Ses allégations
en ce qui concernait mes attitudes et conversations avec les hommes de l’entreprise
dans laquelle je travaillais, ne me parvenaient plus. C’était une sorte
de soulagement, comme si une bouffée d’air frais venait caresser mon
corps tout entier. J’avais la sensation… une sensation de liberté retrouvée.
Le père de ma petite Katia ne se déplaça pas pour la naissance
de sa fille. Deux mois s’écoulèrent avant qu’il n’arrive enfin
en France voir sa progéniture. En arrivant sur le sol français,
il m’annonça qu’il était temps pour moi de démissionner.
Ce fut le chaos.
A suivre...