Retour Romans enfants-ados     Retour Accueil

Lorna Pendelton: Mystères à Plouernic

 

            Chapitre 3

            Une bonne nouvelle.

En effet, le matin même, les parents de Cécile et Fanfan leur avaient conseillé de se rendre directement chez leurs cousins, pour y dîner tous ensemble, comme l'habitude en avait été prise, le mardi soir, depuis l'époque où les enfants n'avaient pas classe le mercredi.
Après s'être dévêtus de leurs lourds anoraks, de leurs moufles et de leurs écharpes de laine, les enfants eurent droit à un bol de chocolat chaud pris dans la cuisine. Puis, ils se rendirent dans les chambres, pour y faire leurs devoirs. Dans ces cas-là, Michel prenait Fanfan sous sa coupe, et tout en faisant son propre travail, poussait son jeune cousin à faire le sien, en lui donnant quelques conseils précieux, ou en lui faisant réciter ses leçons. La seule présence de Michel à ses côtés lui était déjà un puissant stimulant.
Leurs devoirs et leçons achevés, les deux garçons rejoignirent les filles dans la chambre d'Agnès, pour écouter avec elles quelques disques à la mode.
Cécile et Agnès étaient plongées dans la lecture d'une revue "branchée" pour adolescentes. Fanfan se mit à déballer les pièces d'une grosse boite de Lego que Michel conservait précieusement à l'usage de son cousin. Tous deux entreprirent l'édification délicate d'un château médiéval aux tours crénelées. Maître Chat montra le bout de son nez rose par l'entrebâillement de la porte, et pénétra prudemment dans la pièce. Jugeant l'atmosphère assez calme, il sauta sur le lit d'Agnès, et s'installa bien au chaud entre les deux filles. Puis, il s'endormit, l'oreille frémissante.
Mme Mourier interrompit ce moment de détente un peu avant le dîner.
---Les enfants, voulez-vous être gentils de mettre la table, car je suis un peu en retard pour mon repas.
---D'accord, Maman, on arrive. Allez, on y va tous, ça ira bien plus vite, décréta Agnès.
Tout le monde se précipita à la cuisine, d'où provenaient des effluves appétissants. Agnès prit la direction des opérations.
---Cécile: la nappe, les garçons: les verres, et je m'occupe du reste.
---Driiiiing!
---Les enfants, on a sonné!
---J'y vais, Maman.
Agnès ouvrit la porte à son oncle et sa tante, les embrassa et les débarrassa de leurs manteaux. L'oncle Antoine apportait une bouteille de vin, et un rouleau de carton qu'il garda à la main.
---Qu'est-ce que c'est que ce rouleau? Demanda Agnès.
---C'est une surprise, répondit Antoine Rivière, sur un ton un peu mystérieux.
Agnès jeta un regard interrogateur à sa cousine qui lui répondit par une moue étonnée et surprise.
Enfin, M. Mourier arriva, retira son manteau, embrassa tout le monde à la ronde, et attrapa l'oncle Antoine par le bras pour l'entraîner dans son bureau, après lui avoir adressé un coup d'oeil complice. Cécile et Agnès les suivirent du regard, mais la porte se referma derrière les deux hommes.
---Tu ne les trouves pas bizarres, toi? Demanda Agnès à sa cousine.
---Si, mais je n'ai aucune idée de ce qu'ils mijotent. Allons interroger nos mères...
Les filles se rendirent à la cuisine où, très occupées, Anne Mourier et Nicole Rivière semblaient avoir une discussion passionnée. Elles se turent tout à coup, en voyant surgir leurs filles dans la pièce. Il y eut un moment de flottement. Cécile prit un air angélique et une voix innocente:
---Dis-moi, Maman, que se passe-t-il, ce soir? Vous avez tous des airs de conspirateurs.
---Et bien, je ne sais pas. De quoi veux-tu parler?
Mais sa tante intervint.
---Tu as raison, Cécile. Il y a bien quelque chose, et nous ne pouvons pas vous le cacher. Mais nous sommes convenus avec vos pères, qu'ils vous l'annonceront pendant le dîner. D'ici là, nous avons promis le secret.
---Aaaah! Je savais bien qu'il y avait du mystère dans l'air! S'écria Agnès. Et bien, ma fois, Cécile, nous attendrons de passer à table pour en savoir plus.
Puis, elles ressortirent de la pièce, et rejoignirent leurs frères dans le salon.
---Les garçons, il y a de la surprise dans l'air, mais nous ne saurons rien avant le dîner. Nos parents font des mystères, pire que le K.G.B et la C.I.A réunis.
---Booh! Il ne faut pas s'affoler, dit Michel, ils adorent les cachotteries. Ce sont de grands enfants!
Enfin, les deux conspirateurs-en-chef réapparurent, l'un toujours porteur de son précieux rouleau, et l'autre arborant un air réjoui et satisfait plutôt inhabituel.
Mme Mourier invita tout le monde à passer à table, et servit une soupe de poissons au fumet délicat, accompagnée de sa traditionnelle suite de croûtons, de rouille marseillaise, et de fromage râpé.
Les enfants se posaient bien des questions, tandis que leurs pères s'étaient embarqués vers des destinations inconnues, à l'évocation de vieux souvenirs de famille.
Finalement, l'oncle Antoine se décida à lever le voile sur ces petits mystères.
---Mes enfants, commença-t-il, vous avez peut-être noté une certaine... Comment dire? ...fièvre! Dans notre comportement, ce soir.
---Aaah? Non!...Fit Agnès, moqueuse.
---Et bien, reprit l'oncle Antoine, nous avons une bonne et grande nouvelle à vous annoncer. Nous ne vous en avons pas parlé plus tôt, car certains détails n'étant pas réglés, nous ne voulions pas vous donner de faux espoirs. Aujourd'hui, tout est en ordre. Vous savez qu'une partie de notre famille est originaire de Bretagne, où Anne et moi avons encore une soeur dont vous avez tous entendu parler: votre tante Sabine.
Sabine Rivière a épousé Jean Coalec, un entrepreneur de Ploumoguer, dans le Finistère, très exactement dans la région des Abers. Jean Coalec habite à Kerzuirec, une ancienne grosse ferme située à quelques centaines de mètres de la mer.
Malheureusement, cette ferme ne comportait jusqu'à maintenant qu'une seule aile en bon état, et habitable. Depuis des années, tante Sabine prie régulièrement votre oncle Jean de faire des travaux de réfections dans le bâtiment le plus important, afin que nous puissions tous profiter de cette grande maison.
Mais oncle Jean n'est pas bien riche, les travaux sont coûteux et il lui faudrait beaucoup de temps pour s'en occuper lui-même.
Or, Sabine, Anne et moi avions une vieille tante, Gaëlle Barraud, qui habitait à Ploumoguer, non loin de Kerzuirec. Cette tante Gaëlle est décédée, il y a deux mois, et nous lègue, par testament, une somme importante représentant toute une vie d'économies.
Nous nous sommes donc concertés, nous ses trois héritiers, et avons décidé de consacrer tout cet argent à la restauration totale et définitive de la ferme du domaine de Kerzuirec.
Oncle Jean pense, aujourd'hui, en avoir encore pour trois semaines de travaux, chauffage compris, pour rendre la plus grande bâtisse totalement habitable. Pour lui, ces travaux sont intéressants, et pour nous tous c'est une bonne opération, dans laquelle personne n'est oublié. C'est un excellent investissement, qui nous apporte la maison de vacances dont nous rêvons depuis si longtemps, et tante Gaëlle aurait sûrement approuvé l'emploi que nous faisons de son argent
Qu'en pensez-vous?
---Mais c'est tout simplement génial! S'écria Michel. On va pouvoir s'éclater comme des fous. Une maison à nous! En Bretagne! J'ai presque du mal à le croire.
---Et puis, ajouta Cécile, la Bretagne c'est le pays des légendes et des mystères, des dolmens, des menhirs, des calvaires monumentaux, et... Des coiffes bigoudens!
---Sans compter que Kerzuirec est un endroit magnifique. Précisa M. Mourier. Là-bas, c'est à la fois la mer et la campagne.
---Et ce cylindre de carton? Fit Agnès à son oncle.
---Les plans de la maison et du domaine, bien sûr!
---Super! On peut les voir, demanda Fanfan.
---Mais naturellement. Si vous avez la patience d'attendre la fin du repas.
Du coup, tout le monde se régala de l'excellente soupe de poissons et de ce qui lui fit suite, dans un joyeux brouhaha.
Enfin, on desservit la table à une vitesse jamais atteinte jusqu'alors, et l'oncle Antoine déroula et étala les fameux plans, à la grande joie des enfants qui découvrirent ainsi, en vue aérienne, le domaine de leurs futures vacances.
L'oncle Antoine commenta:
---Ici, les enfants, l'ancienne ferme de Kerzuirec. Le bâtiment sud est occupé par oncle Jean et tante Sabine. Le bâtiment nord est celui qui nous est destiné. Il possède cinq chambres. Quant au bâtiment ouest, plus petit, il sera réservé à l'oncle Jean pour son travail. Le vieux puits sera restauré également.
---Et ça? Demanda Cécile en montrant du doigt un point du plan.
---C'est la vieille tour de Locarnic, qui date du seizième siècle. Elle appartenait certainement à une grosse bâtisse fortifiée, dont il ne subsiste que quelque ruines.
Ici, vous pouvez voir quelques menhirs, et il y a des dolmens là et là. Quant à ce grand bâtiment, c'est le château de Plouernic, qui a été restauré par un industriel Allemand.
---Regardez, reprit Cécile, la plage est à moins de trois cents mètres, et nous avons un chemin direct, sur la propriété, pour nous y rendre.
---C'est vrai, confirma l'oncle Antoine, et vous aurez cette petite plage de sable rien que pour vous. Elle est limitée au nord et au sud par quelques éboulis de gros rochers tombés des falaises, et la mer est très belle, et l'eau très claire à cet endroit.
Puis, s'adressant à M. Mourier.
---Un des intérêts de la situation de Kerzuirec, pour nous, mon cher Hugues, réside dans la présence de Sabine et Jean, sur place, en permanence. On ne saurait rêver meilleurs gardiens que les habitants eux-mêmes. Nous minimisons de la sorte les risques de visites intempestives.
---Surveillance accrue par la présence des deux chiens de Jean, ajouta M. Mourier.
---Et pour l'approvisionnement? Interrogea Anne Mourier.
---Rien de plus simple, expliqua l'oncle Antoine. Nous pourrons faire nos courses à vélo, au village de Ploumoguer, ou en voiture au Conquet, ou encore à Brest, où nous trouverons tout le nécessaire.
Puis, il reprit.
---Et si tout va bien, nous pourrons passer là-bas les vacances de février, et vous pourrez découvrir les lieux tout à loisir.
Puis, il replia ses cartes et plans. Tout le monde était enchanté, et l'on se sépara bientôt pour aller se coucher. L'appartement des Rivière n'était qu'à quelques minutes.
Ce soir-là, Michel, Agnès, Cécile et Fanfan s'endormirent l'esprit loin de Paris, le rêve au bord des yeux, imaginant leurs vacances futures, pleines de jeux, d'aventures et de découvertes passionnantes.
Ç'avait été une bonne journée pour tous, même pour Maître Chat qui termina, en douce, le fond de soupe de poisson abandonné sur la table de la cuisine. Puis, après s'être longuement léché les babines, il poussa sans bruit la porte de la chambre d'Agnès, et sauta légèrement sur son lit, où il se pelotonna à ses pieds, et s'endormit.

 

            Chapitre 4

            Le jour tant attendu.

Durant les jours qui suivirent la grande nouvelle, les quatre cousins, dévorés d'impatience, ne parlèrent plus que de ça. Le mois de février n'en finissait pas d'arriver.
En moins d'une semaine, la neige avait fondu, et les rues avaient retrouvé leur aspect habituel, un peu triste. Ce qui ne contribua pas à rendre l'attente plus sereine.
Enfin, les semaines passèrent, les enfants se consacrèrent à leur travail scolaire pour ne pas voir passer le temps, et vint le jour du grand départ.
Il avait été convenu que les deux pères de famille, ne disposant que de quelques jours de congés, conduiraient tout le monde à destination et ne passeraient sur place, que le temps de la première installation. Puis, les deux hommes rentreraient à Paris, avec une des deux voitures, pour reprendre leur travail. L'aîné des Rivière, Jean-Luc, plongé dans ses études, resterait à Paris.
L'oncle Antoine avait dit que la vieille tante Gaëlle, dont ils avaient hérité, avait aussi laissé un tas de vieux meubles qui avaient été les bienvenus pour garnir la maison rénovée.
Néanmoins, les Rivière étaient partis de bonne heure, ce matin-là, car ils avaient dû atteler une remorque à leur voiture pour emporter tout un tas d'équipements indispensables, draps et couvertures, linge de maison, batterie de cuisine et autres objets. Autant de choses qui n'auraient pu tenir dans le coffre de l'auto, déjà bien rempli par les bagages de la famille.
Après avoir pris leur petit déjeuner, ce fut enfin le départ pour Elisabeth, Michel, Agnès et leurs parents. Sans oublier Maître Chat, qui avait pris place, avec méfiance et une certaine mauvaise grâce, dans un panier en osier, posé aux pieds de Mme Mourier.
Assez rapidement, on s'éloigna de la région parisienne, en empruntant l'autoroute A10, en direction du Mans. Ensuite, ce serait Rennes, Brest et Saint-Renan. Puis, dans le pays des Abers, Ploumoguer, et enfin Kerzuirec.
Le voyage se passa sans incident. Les enfants bavardèrent joyeusement en début de parcours, mais finirent par tomber dans une douce somnolence, tous trois sur la banquette arrière.
Agnès émergea la première, à cause des chaos du chemin. L'après-midi était bien avancé et le jour commençait à décliner.
Après avoir traversé un bois de grands chênes aux troncs enserrés d'un lierre épais, on déboucha sur une zone dégagée de pâturages, au milieu de laquelle s'élevait un très joli ensemble de bâtiments de granit gris-mauve.
Hugues Mourier rompit le silence:
---Mesdames et messieurs les voyageurs sont priés d'ouvrir leurs yeux et de détacher leurs ceintures. Nous sommes arrivés!
Michel et Agnès émergèrent à leur tour de leur somnolence.
---C'est rudement joli, dites donc, fit Agnès.
---Et voilà oncle Antoine qui vient à notre rencontre, annonça Mme Mourier, et je crois apercevoir tante Sabine et oncle Jean qui viennent nous accueillir également. 
En effet, un couple approchait derrière l'oncle Antoine, accompagné de deux splendides chiens bergers.
Tout le monde descendit de voiture, et l'on s'embrassa à la ronde, en faisant les présentations pour les enfants.
Agnès pensa que l'oncle Jean et la tante Sabine avaient l'air bien sympathiques et, tandis que les deux gros chiens qui avaient senti en elle une nouvelle amie, lui faisaient la fête, l'oncle Jean s'approcha.
---Agnès, je te présente Marec et Mélissa (qu'on appelle presque toujours "Lissa"). Ils sont frère et soeur, et ce sont les meilleurs chiens du monde! Ils sont de la race des Podhale. Et j'ai l'impression que vous allez devenir de grands amis.
---Oh! J'en suis sûre, oncle Jean. Je crois qu'ils m'ont déjà adoptée!
Pendant ce temps, Elisabeth avait pris dans ses bras le pauvre Maître Chat, pas rassuré du tout à la vue et à l'odeur de ces deux grands animaux tapageurs. Oncle Jean le caressa gentiment, et appela ses deux chiens.
---Marec, Lissa, regardez bien cette créature...C'est votre cousin. Il fait partie de la famille, et il faudra être très gentils avec lui. Les deux gros chiens s'approchèrent en frétillant de la queue de celui qu'on leur présentait ainsi, et qui n'en menait pas large, le flairèrent un instant, et émirent un petit jappement amical, que Maître Chat interpréta sans doute dans ce sens, car il se calma bientôt.
Tout le monde se dirigeait alors vers la grande demeure. Agnès et oncle Jean les rattrapèrent, les chiens sur les talons. Tante Sabine les invita à entrer dans la maison pour prendre une boisson chaude, et leur montrer les toilettes, au cas où...Après un si long voyage, n'est-ce pas!
Anne Mourier voulut remercier tante Sabine au nom de tous, mais celle-ci l'arrêta.
---Ma chère Anne, ne me remercie en rien, c'est surtout pour nous un grand plaisir de vous avoir à Kerzuirec, car vous allez mettre de la vie et de la bonne humeur dans cette grande maison où les hivers sont parfois bien longs.
---Et puis, intervint Nicole Rivière, ne te fais aucun souci pour votre installation, et pour le repas de ce soir, car Sabine et moi étions justement en train de préparer le dîner, que nous allons tous prendre ici, pour aujourd'hui.
Demain, au grand jour, nous pourrons nous occuper de notre propre cuisine, "en face". Pour l'heure, nous allons faire une grande table.
---Pour sûr, ajouta joyeusement tante Sabine, avec Loïc nous serons douze à dîner.
---Qui est donc Loïc? Demanda Michel.
---Mais c'est notre fils, répondit tante Sabine. D'ailleurs, je me demande pourquoi il n'est pas là. Elle appela: " Loïc, viens donc voir tes cousins ! " Puis à voix basse: " Il est un peu intimidé... "
Un jeune garçon arriva d'une autre pièce, en souriant timidement. Il embrassa ses cousins, oncles et tantes, tandis que tante Sabine présentait chacun par son prénom. Michel le questionna:
---Quel âge as-tu, Loïc?
---Dix ans, répondit l'enfant.
---Et bien, reprit Michel, moi j'ai quatorze ans, et j'espère que nous allons très bien nous entendre. Tu sais, je crois que nous allons avoir besoin d'un guide, et je compte bien sur toi, pour nous faire visiter les environs...
---Avec plaisir, répondit Loïc, mis ainsi en confiance.

Loïc aperçut alors Maître Chat, qu'Elisabeth avait fini par laisser vaquer librement, et qui avait commencé sa visite des lieux, comme tout chat qui se respecte.
---C'est votre chat? Questionna-t-il.
Et il tenta de s'en approcher pour le caresser. Mais l'animal ne le voyait pas du même oeil, et se faufila sous un meuble, pour n'en plus bouger.
---Ne t'inquiète pas, dit Agnès à l'enfant un peu dépité. Demain, il sera reposé et calmé, et viendra tout seul mendier tes caresses.
Loïc sembla rassuré, et s'amusa lui aussi de l'incident.

Vint enfin l'heure du dîner. Tante Sabine et Nicole Rivière avaient fait des merveilles, et l'on se régala de coquillages et de crustacés, ainsi que de délicieuses crêpes bretonnes fourrées de choses mystérieuses, mais succulentes. Le tout était accompagné d'un très bon cidre fait par l'oncle Jean lui-même, avec les pommes du domaine de Kerzuirec.
Après le dîner, les trois familles se réunirent autour de la grande cheminée, dans laquelle flambaient joyeusement quelques belles bûches.
La soirée fut très animée, car tous, grands ou petits, étaient très excités de se trouver là, enfin réunis par la réalisation d'un projet qui leur avait tenu longtemps à coeur. Mais bientôt les yeux picotèrent, et le sommeil commença à se manifester.
Tante Sabine et oncle Jean accompagnèrent les nouveaux occupants de l'autre côté de la cour, où les attendaient, dans une maison encore un peu fraîche, malgré le chauffage électrique, leurs chambres et leurs lits déjà faits.
Parents ou enfants, on était si heureux qu'on laissa ouvertes les portes de toutes les chambres, pour échanger en plaisantant quelques dernières impressions. Ce fut pendant quelques minutes, un joyeux remue-ménage, jusqu'à ce que chacun ait fait son nid, bien au chaud sous ses couvertures. Alors, les voix se turent, une à une, des plus jeunes aux plus adultes, et le silence enveloppa bientôt toute la maisonnée, tandis que les menus bruits de la campagne bretonne reprenaient leurs droits. Un sourd grondement provenant de l'ouest rappelait qu'à quelques centaines de mètres, à peine, vivait l'océan.

 

            Chapitre 5

            La promenade.

Fanfan fut le premier à ouvrir les yeux. Il jeta un regard à Michel qui dormait encore. Aucun bruit ne venait de la chambre des filles. Le jour commençait à poindre. Fanfan se leva, s'habilla sans bruit et quitta la chambre. La porte qu'il franchit était en bout de couloir. Sur sa gauche s'alignaient les portes des trois autres chambres. D'abord, celle de son oncle Hugues et de sa tante Anne, puis la chambre des trois filles, et enfin la chambre de ses parents, à coté du cabinet de toilette dont la porte occupait, face à lui, l'autre bout du couloir.
Le mur du couloir à sa droite comportait deux grandes fenêtres, qui donnaient sur la cour. Entre les deux fenêtres, et étranglant le couloir, descendait un escalier de bois. Fanfan l'emprunta, en veillant à ne pas faire grincer les marches trop bruyamment, et se retrouva en bas, dans une grande cuisine. Celle-ci donnait de plain-pied sur la cour, par une porte vitrée à petits carreaux. Du côté opposé, s'alignaient contre le mur un vieil évier de pierre, une grande cuisinière à gaz, un réfrigérateur, un lave-vaisselle et divers placards de rangement. Au-dessus de l'évier, était fixé au mur un chauffe-eau à gaz, dont la veilleuse brillait doucement de sa flamme bleutée.
Au mur de gauche était adossée une grande cheminée de pierre sombre.
De part et d'autre de la cheminée, des bûches étaient empilées, ainsi que des cagettes de petit bois et de vieux journaux.
Le mur de droite, faisant face à la cheminée, était occupé par un énorme buffet, surmonté d'une superbe rangée de casseroles de cuivre rutilantes.
Au milieu de la pièce trônait une grande table massive, avec ses bancs de bois et quelques vieilles chaises rempaillées.
A droite du majestueux buffet, une porte fermée devait permettre l'accès à une autre pièce. Fanfan l'ouvrit doucement, et se retrouva dans un grand salon garni de nombreux fauteuils et chaises, ainsi que de deux grandes bibliothèques. Un des murs était occupé par une autre belle cheminée, accompagnée de ses bûches et de son petit bois.
En enfilade de celle qu'il venait de franchir, une autre porte s'offrait à la curiosité de Fanfan. Tout aussi résolument, il l'ouvrit, et se retrouva dans une chambre assez froide, meublée de trois lits, d'une commode et de quelques chaises.
Ayant ainsi vu, Fanfan referma les portes et revint sur ses pas. Dans la grande cuisine, il réfléchit quelques instants, puis fit quelques boules de vieux papier froissé, et les déposa dans la cheminée. Sur le papier, il jeta quelques poignées de brindilles et de petit bois, et disposa sur le tout une grosse bûche prise dans la réserve.
Il ne tarda pas à trouver une boite d'allumettes, et alluma le papier sous les brindilles.
Bientôt de jolies flammes claires firent danser les ombres de la grande pièce, tandis qu'une légère fumée de bois humide parfumait l'air, et qu'une douce chaleur commençait à inonder la cuisine. Elle gagna bientôt l'escalier et monta jusque dans les chambres, où elle éveilla les dormeurs un à un.
Fanfan avait réveillé l'âme de la vieille demeure, endormie depuis si longtemps.
De l'étage lui parvinrent quelques bruits étouffés. Michel, Agnès et Cécile étaient réveillés, et s'habillaient en chuchotant. Ils descendirent sans bruit l'escalier et trouvèrent Fanfan assis sur une chaise devant la cheminée.
Attirés par la douce chaleur du foyer, ils s'approchèrent. Cécile embrassa son frère.
---C'est toi qui as allumé le feu, Fanfan?
---Oui.
---Tu es un vrai chou! C'est tellement agréable de se réveiller devant une belle flambée...
Les autres acquiescèrent et complimentèrent Fanfan pour son heureuse initiative. Puis, parlant à voix basse, firent comme lui un petit tour des pièces du bas.
De retour, Michel demanda:
---Y a-t-il de quoi préparer le petit déjeuner?
Agnès, qui farfouillait déjà dans les placards, annonça:
---Je crois qu'il y a ici tout ce qu'il faut: Thé, café, sucre, chocolat et confitures.
---Et j'ai ici du beurre et du lait, compléta Cécile en inspectant le contenu du réfrigérateur.
Et puis, soudain, la porte de la cour s'ouvrit sur tante Sabine, qui arrivait les bras chargés de pain et d'un sac de croissants et de brioches.
---Bonjour, mes enfants. Avez-vous bien dormi?
---Bonjour tante Sabine! Oh oui, je crois que nous n'avons jamais si bien dormi. C'est tellement calme, ici!
---Oui, c'est très calme. Et l'air est si bon! J'ai vu fumer votre cheminée, et je vous apporte de quoi faire un bon petit déjeuner. J'ai eu pitié de vos parents, et j'ai acheté le pain pour vous tous, en même temps que le nôtre. Nous avons l'habitude de nous lever tôt, ajouta-t-elle en riant.
---Merci, tante Sabine. Tu es vraiment formidable! Dit Michel. Nous allons immédiatement faire du café. Tu en prendras bien avec nous?
---Avec plaisir.
---Je crois vraiment que nous allons beaucoup nous plaire ici, tante Sabine, déclara Agnès. D'abord, la campagne a l'air très jolie, et puis, cette maison est pleine de charmes, et enfin nous regrettons de ne pas vous avoir connus plus tôt, oncle Jean, Loïc et toi.
---Et bien, j'en suis la plus heureuse, Agnès, et je dois te dire que je vous trouve aussi tous très mignons.
Lorsque vous aurez fini de déjeuner, vous pourrez prendre Loïc, et partir faire une promenade avec Marec et Lissa. La météo nous a promis une belle journée ensoleillée.
---Ça, c'est super! S'exclama Fanfan.

Un peu plus tard, comme attirés par les effluves d'un bon café, Elisabeth et les parents descendirent les uns après les autre, les yeux encore embrumés de sommeil. On prit en bavardant un bon petit déjeuner, puis, pendant que les parents devisaient tranquillement devant la cheminée, bientôt rejoints par l'oncle Jean, les enfants se faufilèrent à l'extérieur. Loïc les attendait déjà, en compagnie de Marec et Lissa. Tous embrassèrent leur petit cousin. Quant aux chiens, ils eurent leur compte de caresses affectueuses.
---Où vas-tu nous emmener, pour commencer, Loïc? S'enquit Michel.
---Et bien, on peut déjà descendre à la plage. De là, on peut remonter par un sentier en haut de la falaise, vers la tour de Locarnic, et revenir par les champs.
---Cela me parait être un excellent programme, petit cousin. Alors, allons-y!
La petite troupe prit ainsi le chemin de la plage. Le sentier suivait un vallon en pente douce vers l'océan. En quelques minutes, on arriva sur une plage de sable fin, sur laquelle, par endroits, la marée avait déposé un lourd tapis de varechs et de goémon.
---C'est un vrai petit bijou, s'extasia Agnès. Une si jolie plage, rien que pour nous, c'est le rêve!
Au nord et au sud de la plagette, la falaise, sapée par les colères de l'océan, avait laissé de gros blocs de rocher d'un gris-rose sombre chaotiquement entassés.
---Regardez! S'écria Fanfan, Marec a quelque chose dans la gueule.
---C'est un crabe, il y en a beaucoup dans les rochers, expliqua Loïc.
---Et ils sont bons à manger? Demanda Michel.
---Bien sûr! Et ma mère sait les cuisiner de façon délicieuse.
---Ça ne m'étonne pas, affirma Agnès, intéressée par la question. Elle doit être un vrai cordon bleu.

Pendant que Marec et Lissa jouaient en se disputant les morceaux du pauvre crabe démantibulé, les enfants avaient commencé à escalader les blocs constituant la barrière nord de rochers. Ils se retrouvèrent bientôt sur un sentier abrupt, mais sans danger, qui sinuait vers le sommet de la falaise.
---Quel beau point de vue! Fit Cécile, admirative, lorsqu'elle l'eut atteint.
Loïc expliqua:
---Là-bas, vers le nord, c'est le phare de la pointe de Corsen, et vers le sud, en direction du Conquet, le phare de la pointe de Kermorvan. En mer, cette partie de la côte s'appelle le Chenal du Four.
Les enfants s'attardèrent un moment pour admirer le panorama. Loïc ajouta:
---En face de nous, on peut voir l'île Molène, et plus loin, un peu à droite, vous pouvez apercevoir les reliefs de l'île d'Ouessant. La nuit, on voit briller tout un chapelet de phares, et c'est très joli.
---Nous viendrons les regarder ce soir, décida Agnès, du moins si le ciel reste clair, et si nos parents nous le permettent.
Quelques instants plus tard, le petit groupe reprit sa marche, précédé de Marec et Lissa, qui ne cessaient de jouer et de se taquiner, en d'infatigables poursuites.

Derrière une petite éminence, apparut un ensemble de vieux murs en ruine, surmontés d'une grosse tour en très mauvais état.
---C'est la tour de l'ancien château de Locarnic, dit Loïc. On dit qu'il y avait là une construction assez importante pour la région, et qu'il en partait plusieurs souterrains qu'on n'a jamais retrouvés. Cela date tout de même de plusieurs siècles, et certains prétendent que les Templiers l'auraient occupé. Mais je ne sais pas très bien qui étaient ces Templiers.
---Nous pourrons toujours poser la question à ton père, suggéra Michel.
---Bien sûr, dit Loïc, Papa m'a seulement dit de faire très attention, car ces ruines sont dangereuses, et des pans de la tour peuvent s'effondrer à tout moment.
Après avoir fait le tour de l'ancien castel, les enfants poursuivirent leur promenade, et aperçurent quelques pas plus loin, derrière la corne d'un bois, les toitures d'ardoise d'une grande bâtisse.
---Et quelle est cette grande maison, là-bas? Demanda Cécile.
---C'est le château de Plouernic, révéla Loïc. C'est également une construction très ancienne, mais qui a sûrement toujours été entretenue. Il a été acheté et remis en état, voici quelques années, par un industriel Allemand qui vient y séjourner très régulièrement. Mais ce sont des gens assez froids, distants et paraît-il, peu sympathiques. Ils ne sont guère appréciés au village, où ils n'achètent jamais rien. Même le garde-champêtre, le vieux Domenech, a dit un jour à Papa qu'il se passait parfois des trucs bizarres au château.
---Tiens, tiens! Intervint Agnès. Il se trouve que j'adore les trucs bizarres. De quoi s'agit-il exactement?
---Oh! Sans doute des braconniers qui viennent rôder la nuit autour du château. Ce que je peux dire, c'est que les Allemands viennent deux ou trois fois par mois, les week-ends, et aussi pour les vacances scolaires. Et ils sortent très peu, car ils ont une petite fille paralysée des deux jambes, et qui ne peut pas se déplacer. C'est sans doute pour ça qu'on les critique. Simplement parce qu'ils tiennent à leur tranquillité. Mais après tout, ils viennent là pour se reposer...
---Tu as raison, Loïc, convint Michel. Mais cette petite fille, tu la connais, toi?
---Pas vraiment. Je ne l'ai jamais rencontrée. Mais je l'ai aperçue un jour, par hasard, depuis un arbre que j'avais escaladé, pour observer un nid. Elle était au soleil, sur la terrasse du château, et lisait un livre, installée sur sa chaise roulante. J'ai eu un peu de peine pour elle, de la voir ainsi.
---Pauvre petite, s'apitoya Cécile. Nous pourrions peut-être aller lui dire bonjour, faire sa connaissance, et la distraire un peu. Sa vie ne doit pas être drôle.
---C'est une idée épatante, renchérit Agnès. Et je propose que nous y allions dès que possible.
---Je pense qu'ils sont là actuellement, reprit Loïc, car j'ai aperçu, de loin, de la lumière aux fenêtres.
---Dans ce cas, nous nous y rendrons dès cet après-midi, décida Agnès. Inutile d'attendre la fin des vacances.
Tout le monde tomba d'accord sur ce point, et l'on reprit le cours de la promenade. Loïc entraîna ses cousins vers le petit bois de Locaven que longeaient les hauts murs du château de Plouernic. Les enfants s'arrêtèrent un instant pour admirer, à la lisière du bois, et au bord du chemin, le Calvaire de Kervanel. 
Un peu plus loin, autre surprise, un splendide menhir de trois mètres de haut, s'élevait au beau milieu d'un champ.
Enfin l'on reprit le chemin de la maison, toujours au milieu des jeux et des aboiements joyeux des deux chiens, tout excités de la présence de ces nouveaux amis.

Les mamans et tante Sabine avaient profité de l'absence des enfants, pour terminer l'installation et le rangement de toutes les affaires. Et déjà, dans la cour de l'ancienne ferme, flottaient des odeurs de cuisine à réveiller les papilles.
Ce jour-là, l'oncle Jean ne travaillait pas, et les enfants le trouvèrent dans le salon, en grande conversation avec leurs pères. Il était question des tout derniers travaux de rénovation, et des dernières finitions à y apporter.
Les hommes avaient allumé une autre belle flambée dans la cheminée du salon, et les enfants s'assirent en demi-cercle autour du foyer, en attendant l'heure du déjeuner. Marec et Lissa, fourbus, s'endormirent à leurs pieds, sur l'espèce de vieux gros tapis qui leur était réservé. Dans un coin, Maître Chat dormait d'un oeil, sur une chaise confortablement rembourrée. L'arrivée inopinée des deux chiens ne semblait pas l'avoir affecté outre mesure.
Enfin réchauffés, les enfants passèrent dans la grande cuisine pour aider leurs mères à mettre le couvert et préparer la table.
On déjeuna de bon appétit, puis les enfants mirent la main à la pâte pour desservir la table et ranger la vaisselle, tandis que leurs parents, oncles et tantes prenaient un café dans le salon-bibliothèque. Cette participation à de menus travaux ménagers était une règle et une coutume admises à Paris, chez les Mourier comme chez les Rivière, et aucun des cousins n'aurait songé à s'y soustraire, dans des circonstances différentes. Et puis, de le faire tous ensemble était plus drôle et plus stimulant.
Ces petites corvées achevées, Michel, Agnès et les autres enfilèrent leurs anoraks et quittèrent la ferme, pour prendre la direction du château de Plouernic, afin de tenter d'y établir un premier contact avec la petite infirme.

 

            Chapitre 6

            Des lueurs dans la nuit.

Contrairement au matin, les enfants ne coupèrent pas à travers champs. Loïc les conduisit par le chemin de la ferme, en direction de la route départementale, jusqu'à un sentier qui prenait à gauche dans le bois de Locaven, et menait directement aux abords du château.
Dans le sous-bois, fleurant une bonne odeur d'humus et de champignons, Marec et Lissa étaient tout à leur bonheur pour courir, sauter et fouiller de la truffe l'épais tapis de feuilles mortes, si moelleux à fouler.
A une centaine de mètres du château, le petit groupe tomba nez à nez avec une belle jeune femme blonde, qui poussait un fauteuil roulant, dans lequel était assise une petite fille aux longs cheveux également blonds, et au regard un peu triste. La petite fille, d'une douzaine d'années sans doute, était tout enveloppée d'une couverture de laine épaisse. Elle portait un bonnet et des gants de laine rouge.
Les enfants n'eurent pas une seconde de doute sur l'identité de leurs vis-à-vis, mais la surprise de cette rencontre anticipée les laissa un instant sans voix. Il y eut un moment de flottement où, tout le monde un peu gêné, ne sut que dire, puis Agnès prit l'initiative de rompre le silence. Souriante, elle demanda:
---Bonjour Madame, bonjour Mademoiselle, êtes-vous les personnes qui habitez le château?
La petite fille leva les yeux vers la jeune femme qui l'accompagnait, puis les baissa à nouveau, doucement, sur le groupe des enfants. Elle prit quelques secondes pour formuler sa réponse, comme si elle en mesurait la gravité.
---Oui, nous sommes les habitants du château. Je m'appelle Karin Blumer, et voici Mademoiselle Helga Nussbaum. Excusez la, car elle ne parle pas le Français et ne comprend pas ce que vous dites.
La petite fille s'exprimait avec un accent Allemand assez prononcé, mais semblait, par ailleurs, avoir une bonne pratique du Français.
Agnès reprit:
---En ce qui vous concerne, je trouve que vous parlez un excellent Français.
---Merci, c'est très gentil! En fait, j'étudie votre langue depuis trois ans, mais je ne la pratique pas suffisamment, par manque de partenaire.
---Et bien, je suis très heureuse de faire votre... Enfin, "ta" connaissance, Karin, si tu veux bien que nous nous tutoyions?
---Mais bien sûr. Au contraire, ce serait un peu ridicule de nous vouvoyer, alors que nous devons avoir presque le même âge.
---Dans ce cas, poursuivit Agnès, Karin, permets-moi de te présenter mes cousins: Cécile, François ou Fanfan, Loïc, et mon frère Michel. Nous sommes actuellement en vacances au domaine de Kerzuirec, non loin d'ici, dont nos parents possèdent une partie. Mais habituellement, nous vivons à Paris, sauf Loïc dont les parents possèdent l'autre partie du domaine, et y sont à demeure.
Karin adressa un sourire à chacun pendant les présentations, et répondit:
---Je suis également contente de vous connaître. Il faut bien dire que dans ce grand château on ne s'amuse pas beaucoup, et mes parents ne sont pas souvent avec nous. Ils travaillent beaucoup, paraît-il. Alors, heureusement, j'ai Helga, qui est très gentille et qui s'occupe bien de moi. Elle fait vraiment tout son possible pour me distraire. Mais c'est bien difficile pour elle de remplacer une Maman et un Papa. Et puis, j'aimerais bien avoir des amis de mon âge. Seulement, Papa dit que nous ne devons pas avoir de relations avec les gens d'ici, pour des raisons de sécurité. Je ne sais pas pourquoi.
---Et bien, dit Michel, si tu le désires, nous pourrons venir te tenir compagnie de temps en temps, et jouer avec toi. Pas vrai, vous autres?
---Oui! Bien sûr! Répondirent-ils tous en choeur.
---Tu vois!
Durant ces échanges, Marec et Lissa s'étaient approchés de Karin, et avaient gentiment posé leur tête sur ses genoux recouverts de la grosse couverture. Tous deux la contemplaient comme si, instinctivement, ils avaient capté le désarroi muet de l'enfant. Doucement, elle les caressa de ses mains gantées.
Karin prit la main de Mademoiselle Nussbaum, et lui parla longuement en Allemand. Les enfants ne comprirent rien à la conversation, mais au ton des propos, il leur sembla que l'accompagnatrice de Karin opposait quelques réticences à ses voeux. Pourtant, elle lui répondait avec douceur, mais semblait la proie de quelque dilemme intérieur. Enfin, le visage de Karin s'épanouit en un radieux sourire. Elle dit: "Danke, Helga", puis s'adressa aux enfants:
---Voulez-vous venir goûter à la maison, demain après-midi? Proposa-t-elle.
---Bien sûr, Karin, ce sera avec joie, répondit Agnès. Mais à condition que cela n'ennuie pas Mademoiselle Nussbaum.
---Non! Non! Ne vous inquiétez pas pour ça, la rassura Karin. Soyez là vers quatre heures, Helga nous préparera un bon goûter.
---C'est entendu, Karin. Demain à quatre heures, conclut Michel. Passe un bon après-midi. Au-revoir et à demain.
Puis, tous firent demi-tour et s'éloignèrent en adressant de petits signes de la main à la femme et à la jeune fille.

De retour à la maison, les enfants goûtèrent dans la grande cuisine.
Elisabeth était confortablement installée dans un des grands fauteuils du salon, et absorbée par la lecture d'un vieux livre de la grande bibliothèque, héritée de feu tante Gaëlle.
Les deux mamans et tante Sabine continuaient à organiser la maison. Dans la remise mitoyenne, qui servait d'atelier à l'oncle Jean, elles avaient commencé à déballer et à trier toutes sortes d'objets et de vieilleries, dont il avait bien fallu débarrasser la maison de la chère vieille tante.
Elles firent irruption dans la cuisine, pendant le goûter, toutes poussiéreuses, et les cheveux protégés par un foulard. Elles avaient un air ravi.
---Mes enfants, dit tante Sabine, les vieilles affaires de tante Gaëlle -- qu'elle repose en paix -- recèlent de vrais trésors. Nous y avons trouvé des tas d'objets anciens, mais en très bon état, et soigneusement rangés, qui vont nous permettre de décorer nos deux maisons. Vous pourrez même en rapporter à Paris. Un brocanteur en serait vert de jalousie.
Elisabeth, attirée par tant de bruit, fit son apparition.
---Ma chérie, lui dit sa mère, tu devrais laisser tes livres cinq minutes et venir avec nous dans la remise. Je suis sûre que tu y trouverais aussi ton bonheur. Mais n'oublie pas de nouer un foulard sur tes cheveux, car c'est aussi le royaume de la poussière...
Puis, les trois femmes disparurent, bientôt rejointes par Elisabeth.
---Au moins, elles ont l'air de bien s'amuser, dit Michel en riant, ça fait plaisir à voir!
Après cela, les cinq enfants et les deux chiens allèrent courir dans le pré voisin, avec un ballon de football. Ce furent des cris et des éclats de rire jusqu'à l'heure du dîner. De bagarres en cabrioles, la petite troupe revint fourbue et transpirante dans la grande pièce commune.

Après s'être soigneusement lavé les mains, tout le monde se mit à table en jacassant.
---Calmez-vous un peu, les enfants, on ne s'entend plus, ronchonna vainement M. Mourier. Et vous, Mesdames, avez-vous trouvé des choses intéressantes dans vos fouilles?
---Oh, un tas d'objets utiles ou décoratifs, répondit tante Nicole. Vous verrez tout cela lorsque nous les aurons nettoyés et astiqués.
---Quant à Elisabeth, enchaîna Mme Mourier, elle a de quoi s'occuper pour les vacances à venir, avec les deux grandes malles de livres anciens qui viennent s'ajouter à la grande bibliothèque du salon.
Elisabeth était rose de bonheur et toute frétillante de cette trouvaille, elle qui aimait tant les livres.
Ainsi se poursuivit joyeusement le dîner. Maître Chat surgit de nulle part, comme le font si bien les chats, et sauta sur les genoux d'Agnès, sa petite maîtresse. Il montra le bout de son nez rose au bord de la table, et tout le monde éclata de rire, car le pauvre animal était couvert de toiles d'araignées. Agnès les lui enleva délicatement, et lui essuya la tête a l'aide de sa serviette.
Les enfants aidèrent leurs mères à ranger la table et la vaisselle, puis Agnès demanda:
---Maman, pouvons-nous aller nous promener jusqu'à la falaise, ce soir, pour voir les lumières des phares? Loïc nous a dit que c'était très joli.
Anne Mourier et Nicole Rivière se consultèrent du regard, et la mère d'Agnès émit un avis favorable:
---C'est entendu, les enfants. Mais couvrez-vous chaudement, et mettez vos bonnets. N'oubliez pas que nous ne sommes qu'en février.
---Oui Maman, oui tante Nicole, firent-ils tous ensemble.
---Et ne vous approchez pas trop du bord de la falaise, ajouta tante Sabine.
Mais ses mots se perdirent dans le claquement de la porte de la cuisine.

La petite troupe se rendit rapidement, à travers champs, au point d'observation le plus intéressant, c'est-à-dire à proximité de la vieille tour de Locarnic.
Tous s'assirent sur un vieux mur, pour contempler le spectacle de ces lumières clignotantes ou intermittentes, tantôt rouges, tantôt vertes, et parfois blanches, dont l'éclat se reflétait à l'infini sur les crêtes des vagues. C'était un spectacle dont on ne se lassait pas, tout comme parfois, en été, on se prend à rêver en regardant les étoiles. Parfois, une de ces lumières devenait mouvante et signalait la présence de quelque bateau de pêche.
Mais au bout d'un moment le froid commença à se faire sentir, et les membres à s'engourdir. Cécile, qui s'était levée pour se réchauffer un peu, demanda à la cantonade:
---Est-ce que j'ai trop regardé les lumières des phares, ou bien y a-t-il vraiment une lumière du côté de la tour?
Tous se levèrent alors pour regarder dans la direction indiquée par Cécile, et Loïc dit:
---Il n'y a aucun phare par là, mais c'est vrai qu'il y a une lumière qui bouge, au pied de la vieille tour. Ca c'est drôle.
---Pourquoi? Demanda Fanfan.
---Parce que je ne vois vraiment pas qui peut se promener dans ces ruines, la nuit, par un froid pareil. A part nous, bien sûr!
---C'est peut-être un braconnier, suggéra Cécile.
---Il n'y a pas grand-chose à braconner en cette saison, dit Loïc.
---Le plus simple serait peut-être d'y aller voir, proposa Michel.
---Il a raison, trancha vigoureusement Agnès, allons faire un tour par là-bas, au moins ça nous réchauffera un peu.

En approchant de la tour, les enfants virent distinctement le faisceau d'une lampe torche se déplacer dans les ruines, comme si quelqu'un y était à la recherche de quelque chose.
Mais à leur approche, la lumière s'éteignit, et ne reparut pas.
Quand le groupe arriva sur les lieux, parmi les pierres des vieux murs de Locarnic, il n'y avait personne. Un pâle clair de lune baignait la campagne environnante d'une luminosité froide et blafarde.

---On dirait que Marec et Lissa cherchent quelque chose parmi les pierres, s'étonna Fanfan.
---Ils ont sans doute flairé la piste de notre promeneur nocturne, dit Loïc.
---Regardez! S'exclama soudain Cécile, là-bas, vers le château de Plouernic, la lampe s'est rallumée.
---Tu as raison, Cécile, confirma Michel. Notre noctambule se dirige vers le château, et a dû rallumer sa lampe pour voir où il mettait les pieds.
---Elle a disparu à nouveau, annonça Agnès. Cette histoire m'intrigue. Rendons-nous sur place, cela ne nous prendra que quelques minutes.
En cours de route, les enfants virent plusieurs fois la lampe mystérieuse se rallumer et s'éteindre.
---Maintenant, il doit se trouver dans le vieux cimetière du château, indiqua Loïc. Cet endroit est quasiment abandonné, et très mal entretenu. Ce type a des heures et des buts de promenades vraiment bizarres.
Dès ce moment, la lampe ne se ralluma plus du tout. Les enfants pénétrèrent alors dans le petit cimetière dont la grille était restée ouverte.
---Je ne suis pas trop rassurée, murmura Cécile.
---Moi non plus, ajouta Fanfan, en prenant la main de sa soeur.
---Allons, courage les enfants, fit Michel d'un ton paternel, en empruntant une allée dont les tombes étaient envahies par les broussailles.
Mais il n'était pas très à l'aise, lui non plus.
Soudain, des hurlements effrayants, à vous glacer le sang, éclatèrent à quelques pas derrière eux, en provenance, semblait-il, d'une grosse chapelle funéraire devant laquelle ils venaient de passer.
---C'est Marec et Lissa, affirma Loïc, pour rassurer ses cousins terrifiés. Marec! Lissa! Arrêtez d'aboyer! Venez ici!
Mais les deux chiens semblaient en avoir gros contre un ennemi invisible, sans doute tapis dans l'obscurité de la vieille chapelle funéraire.
Ne parvenant pas à calmer autrement ses chiens, Loïc accrocha leur laisse à leur collier, et avec l'aide de Michel, réussit à les éloigner de la chapelle et à les faire sortir du cimetière.
Les autres, passablement effrayés, ne s'attardèrent pas plus que ça dans les lieux, et c'est plus courant que marchant qu'ils sortirent du lugubre endroit.
---Ces pauvres bêtes ont eu plus peur que nous, expliqua Michel. La brutalité de leur attitude le montre, car l'instant d'avant ils ne marquaient aucune inquiétude. C'est leur propre frousse, en découvrant une présence dans cet édicule, qui les a rendus si agressifs.

Au château, les hurlements plutôt inhabituels des chiens avaient dû attirer l'attention, car il y eut un bruit de porte, et une lampe extérieure fut allumée, dont le halo fut visible par-dessus le mur d'enceinte. La lumière se reflétait également sur les feuillages des plus hautes ramures des arbres du petit bois.
Soudain, telle une ombre fantomatique, apparut sur les vieux remparts du château la silhouette fragile de la jeune Karin, les cheveux au vent. Les enfants stupéfaits en restèrent interdits, bouche bée, durant plusieurs secondes.
En effet, la petite paralytique marchait et sautillait, tout là-haut, comme si ses jambes n'eussent jamais connu la moindre défaillance. Puis, un ordre guttural fut lancé sèchement dans la nuit, et l'enfant disparut aussi subitement qu'elle était apparue.
---Mais c'est dingue! Chuchota Agnès, exprimant ainsi l'étonnement général. Michel, pince moi, je dois rêver. Aïïïe! Pas si fort! Merci quand même. Cécile tu peux refermer la bouche, maintenant...
---Bon, tout cela nous dépasse un peu, intervint Michel. Nous allons rentrer à la maison, où nous pourrons discuter tranquillement, et au chaud.
A peine eut-il prononcé ces mots, qu'une ombre furtive se profila à quelques mètres d'eux, sous les arbres, réveillant la colère encore couvante des deux chiens. Mais l'ombre disparut très vite et Loïc put les calmer sans peine.
---C'était un type avec un chapeau de gangster Américain, déclara Agnès. Je l'ai parfaitement distingué, malgré la faible clarté ambiante.
---Je l'ai vu aussi, assura Michel. Il se passe décidément bien des choses étranges, autour de ce château. Il va nous falloir tenter de tirer tout cela au clair. Rentrons.

 

            Chapitre 7

            Les ruines de Locarnic.

Une fois les enfants rentrés, et réunis autour de la cheminée du salon, leurs parents, rassurés, leur souhaitèrent une bonne nuit et montèrent se coucher, en leur conseillant d'en faire autant, sans tarder.
---Le temps de nous réchauffer un peu devant le feu, et nous montons, les rassura Michel.
Agnès ouvrit le débat.
---Ce soir, nous avons été les témoins involontaires de faits bien étranges: Des lumières dans la nuit, une chapelle mystérieuse qui fait hurler les chiens, une petite fille paralysée des deux jambes, qui danse sur les murs comme si de rien n'était...
---Sans oublier ce personnage aux allures de gangster Américain qui nous est passé sous les moustaches, enfin, si je puis dire. Ajouta Cécile.
---Peut-être que le premier noctambule à la lampe électrique et le gangster Américain ne font qu'un, et que ce même quidam se serait glissé dans la chapelle, en nous entendant arriver? Tenta de résumer Michel. Reste à savoir qui et pourquoi, et s'il existe un lien entre ces faits. Quoi qu'il en soit, à moins que nous n'ayons tous eu la berlue, la petite fille qui dansait là-haut n'était pas Karin, ou bien Karin n'est pas plus paralysée que vous et moi. Mais alors pourquoi cette mise en scène?
---Il nous faudra dénouer ces mystères, conclut Cécile en bâillant de façon communicative.
---Demain, nous retournerons, de jour, faire une petite enquête sur les lieux, reprit Michel, et à quatre heures, nous nous rendrons à l'invitation de Karin. Mais en attendant, tout le monde au dodo!
Chacun embrassa Loïc, qui retourna "en face", et l'on monta, sans bruit, le vieil escalier de bois, pour ne pas réveiller les parents.
Un moment plus tard, le silence de la nuit, seulement troublé par quelques crépitements de braises rougeoyantes, tomba sur la maison peuplée de rêves et d'ombres.
Après une bonne nuit de sommeil, les enfants se réveillèrent d'assez bonne heure, s'habillèrent et descendirent, silencieusement, dans la grande cuisine, en respectant le sommeil de leurs parents.
Après avoir retiré les cendres de la veille, ranimé le foyer, et ajouté une grosse bûche dans la cheminée, ils prirent un solide petit déjeuner. Puis, ayant lavé et rangé leurs bols et leurs couverts, ils s'habillèrent chaudement pour retourner sur les lieux de leurs aventures de la veille.
Avant de quitter la maison, Michel laissa un mot sur la grande table, à l'intention de leurs parents, afin qu'ils ne s'inquiètent pas. 
Dans la maison des Coalec, tante Sabine était déjà debout, et leur dit que Loïc dormait encore. Mais il les rejoindrait sûrement un peu plus tard.
Les quatre coupèrent par le bois de Locaven, pour se rendre, dans un premier temps, aux abords du château, et plus spécialement dans le petit cimetière abandonné aux caprices d'une végétation incontrôlée. Tout y était calme, et rien ne rappelait les brefs événements de la nuit.
La grille de la chapelle funéraire était entrouverte. Les enfants pénétrèrent dans le petit édifice et en firent une rapide inspection, sans rien y découvrir d'anormal.
---Notre homme se tenait sûrement accroupi derrière ce petit autel, dit Michel, et nous l'avons sans doute interrompu dans quelque tâche mystérieuse. Nous aurions ignoré sa présence, s'il n'y avait eu Marec et Lissa.
---Mais que pouvait bien faire ici cet homme, en pleine nuit? Demanda Cécile.
---Pour l'instant, mystère et boule de gomme, lui répondit sa cousine, mais nous finirons bien par le savoir. Si nous l'avons surpris dans ses activités nocturnes, peut-être reviendra-t-il les reprendre, ou les achever. A nous d'être vigilants.
C'est en ressortant de la construction exiguë, qu'une voix rauque les interpella vivement, et les fit sursauter.
---Eh! Les gosses! Qu'est-ce que vous fouinez par là? Un cimetière, même abandonné, est un endroit sacré. Il faut respecter les morts.
Un vieil homme, aux cheveux blancs, et au regard bleu acier, inquisiteur, se tenait devant eux, surgi d'on ne savait où, et les dévisageait d'un air soupçonneux. Il était coiffé d'une casquette d'aspect officiel et portait une musette au coté.
Ayant surmonté sa surprise, Michel répondit:
---Bonjour, Monsieur. Nous sommes en vacances à la ferme de Kerzuirec, et je vous assure que nous ne faisions rien de mal. Nous sommes seulement en promenade.
---Ah, vous êtes peut-être les neveux de Jeannot? Enfin, de Jean Coalec.
---Oui. C'est bien ça, Monsieur.
---Il m'a bien parlé de vous. Et j'savions qu'il était en train de retaper la grande bâtisse pour vous autres. Je l'connais bien votre oncle, c'est un gars travailleur et loyal.
Le regard du vieil homme s'était éclairé, et sa voix rocailleuse qui roulait les "r", comme les galets d'un torrent, leur inspira confiance.
---Moi, dit-il, je m'appelle Lucien Domenech, et je suis le garde-champêtre. Pour vous servir!
---Mais oui, reprit Michel, notre petit cousin, Loïc, nous a parlé de vous. Rassurez-vous, Monsieur Domenech, nous respectons profondément les morts, mais nous étions en train de procéder à une petite enquête, au sujet événements dont nous avons étés les témoins, hier soir.
---Raconte-moi ça, mon garçon. Tout ce qui se passe ici m'intéresse. Et puis, je pourrai peut-être éclairer vot'lanterne
A cette invite, les enfants se présentèrent chacun, poliment, à leur interlocuteur, et entreprirent de lui conter, par le menu, leurs aventures de la veille.
---Je ne suis point étonné, admit-il enfin, j'ai remarqué, depuis quelques temps, des allées et venues inhabituelles autour du château. Et puis, ces gens qui habitent là ne m'ont point l'air catholique.
---Nous allons, maintenant, suivre le chemin inverse, dit Michel, et nous rendre à la tour de Locarnic, en espérant y trouver des indices.
---Alors, je vous laisse, les petits. Mais soyez bien prudents, et à bientôt. Bien l'bonjour à vot'oncle!
Et la petite bande prit la direction de la vieille tour. Aucun indice ne fut découvert en chemin, mais au pied des ruines les attendaient Loïc, Marec et Lissa, qui les accueillirent joyeusement.
Tout le monde se dispersa alors parmi les vestiges importants de l'ancienne construction, afin de tenter d'y découvrir quelque chose.
Mais un peu plus tard, les enfants se retrouvèrent bredouilles, un peu déçus de leur manque de résultat. 
---C'est drôle, dit Agnès comme pour elle-même, Marec et Lissa ont l'air de tourner en rond et de fureter toujours au même endroit depuis un moment.
En effet, les deux chiens semblaient s'activer fébrilement au milieu d'un espace relativement dégagé -peut-être une ancienne cour intérieure-, en poussant de petits jappements, et en grattant les vieilles pierres de leurs griffes.
---Il y a quelque chose là-bas, affirma Loïc, mes chiens ne se comporteraient pas ainsi sans une bonne raison.
---Allons-y, enjoignit Michel à toute la bande.
---C'est peut-être un petit animal qui se cache dans les pierres, suggéra Fanfan.
---Nous allons bien voir, dit Cécile.
Les enfants se mirent à chercher et à fouiller parmi les vieilles pierres, au même endroit que les chiens. Marec et Lissa étaient de plus en plus excités, ce qui faisait bien rire les enfants, tout en les agaçant un petit peu de ne pas découvrir ce qui mettait les deux bêtes dans un tel état.
Soudain, Fanfan s'écria:
---Venez voir par ici! Ou plutôt, venez sentir!
Tous accoururent comme un seul homme.
---Mets ta tête là, Michel, dit Fanfan, tout fier de lui.
Michel se mit à genoux, pencha sa tête jusqu'au sol, à l'endroit indiqué par Fanfan, et sourit.
---Alors, s'impatienta Agnès, que vois-tu?
---Rien, dit le garçon en riant. Il n'y a rien à voir...! Par contre, il y a un bon courant d'air qui monte d'entre les pierres. Et qui dit courant d'air, dit une entrée et une sortie. Il y a ici, sous nos pieds, une cavité dans laquelle de l'air pénètre en un lieu quelconque, et ressort, en partie, à cet endroit. Et là, nous avons fait une trouvaille! CQFD, et bravo Fanfan!
---Ouais! Bravo Fanfan! Reprirent-ils tous en choeur.
Celui-ci, très fier, en devint rouge de plaisir. Michel reprit:
---Nous allons essayer de dégager les pierres de surface, en suivant le chemin du filet d'air, dans un premier temps.
---Allons-y, dit Agnès, en se mettant à l'ouvrage.
Une bonne heure plus tard, après avoir transporté la plupart des pierres à quelque mètres de là, et écarté les plus lourdes, en s'aidant des piquets en bois d'une ancienne clôture, comme leviers de fortune, les enfants firent une pause. Ils avaient dégagé une sorte d'entonnoir, au fond duquel apparaissait un assemblage incliné de pierres liées par un mortier. Cette oeuvre de maçonnerie était traversée par une longue fissure, par laquelle montait un courant d'air sensible.
---Il s'agit sûrement d'un de ces anciens souterrains dont tu nous as parlé, Loïc, dit Michel.
---Oui, je crois.
---Et bien, je pense que ce que nous voyons là est la partie supérieure de la voûte de ce souterrain. Il est probable que des mouvements naturels du terrain ont provoqué la fissure que nous voyons là. Et le courant d'air qui la traverse nous a permis de mettre tout ça à jour.
---Mais, Michel, on ne peut pas pénétrer à l'intérieur, dit Cécile.
---Certes, rétorqua-t-il, à nous, donc, d'y pratiquer une ouverture nous permettant le passage.
---Ah, oui! Et comment, s'il vous plaît? Fit Agnès.
---Facile, les filles! Cette voûte a plusieurs siècles, et son mortier est complètement pourri. De plus, la fissure qui la traverse la fragilise tellement, que je me demande comment elle ne s'est pas effondrée avant, toute seule. Mais voyez plutôt...
Michel s'empara alors d'une pierre lourde et massive, la leva jusqu'au-dessus de sa tête, et la laissa tomber violemment sur la voûte, à l'endroit de la fissure. Il y eut un bruit sourd et caverneux, et un peu de poussière s'éleva du point d'impact. Cependant, l'ouvrage avait résisté.
Michel recommença la même opération une seconde fois, toujours sans résultat. A la troisième reprise, il donna toute son énergie à son geste, et la voûte céda enfin. D'abord, quelques pierres churent à l'intérieur de la cavité, puis en quelques secondes l'onde mécanique se propagea dans toute la maçonnerie, en désagrégeant le vieux mortier. La totalité de la voûte s'effondra alors, dans un grand fracas, et dans un grand nuage de poussière grise.
Les enfants, effrayés, s'éloignèrent alors, en toussant et en crachant, et attendirent que la poussière fut chassée par la très légère brise de mer. En s'approchant à nouveau, ils purent découvrir l'efficacité du travail de Michel. Une ouverture béante s'offrait à eux, de laquelle montaient des relents de moisissure.
---C'est beaucoup plus que je n'en espérais, dit Michel en riant, mais au moins cette partie du souterrain ne risquera plus de s'effondrer! Cela en rendra l'accès moins dangereux.
Tout en parlant, Michel était descendu prudemment sur le tas de pierres branlantes, au fond de la cavité ainsi dégagée, et il inspecta les lieux.
---A première vue, dit-il, j'aperçois une sorte de galerie étroite qui part vers le nord. Ici, le tunnel est un peu plus large, ce qui a dû favoriser le fissurage. Vers le sud, il me semble que cette galerie devait continuer, mais elle a l'air murée.
Puis, Michel ressortit du trou en époussetant ses vêtements.
---Nous reviendrons après le déjeuner, avec des lampes, une corde et une barre métallique comme levier.

Les cinq cousins regagnèrent la ferme où ils retrouvèrent leurs parents dans la grande cuisine.
---Tout va bien, les enfants? S'enquit Antoine Rivière. Vous avez fait une belle ballade?
---Oui, oui! Répondit Agnès. Nous avons même découvert un vieux souterrain, au pied de la tour de Locarnic, et nous irons le visiter dès cet après-midi.
---Vous êtes bien sûrs que ce n'est pas dangereux, au moins? S'inquiéta Mme Rivière.
---Non, tante Nicole, la rassura Michel, ce sont des galeries en pierre, qui ont l'air solidement construites, et puis, nous serons très prudents.
---Tu es le plus âgé, Michel, intervint M. Mourier, et en temps que scout, je te fais confiance. Mais veille bien sur ta soeur et tes cousins, et ne leur fais prendre aucun risque inutile. Nous sommes bien d'accord?
---Mais oui, Papa, ne t'inquiète pas, tout se passera bien. D'ailleurs, nous allons nous équiper du matériel nécessaire à cette exploration, et s'il y a la moindre difficulté, nous rebrousserons chemin.
---Parfait! Dit l'oncle Antoine. Je crois que nous pouvons vous faire confiance. Loïc vous montrera où trouver des lampes, et tout ce qui vous sera utile pour vos investigations souterraines
---Merci, oncle Antoine!

Après quoi, tout le monde passa à table. Les enfants évitèrent d'évoquer les étranges événements de la soirée précédente. Une tacite complicité les unissait dans la connaissance de ces choses, et elles resteraient leurs, jusqu'à ce qu'ils en aient démêlé l'écheveau.
Lorsque les parents passèrent au salon pour y prendre leur café, les cinq s'habillèrent et se munirent du matériel indispensable, que Loïc les aida à se procurer.

 

            Chapitre 8

            D'intéressantes découvertes.

Bottés, gantés et chaudement vêtus, les enfants ne mirent que quelques minutes pour se rendre sur les lieux, accompagnés de Marec et Lissa.
Cependant, les deux chiens reçurent l'ordre, de leur jeune maître, d'attendre à l'entrée du trou le retour des enfants, malgré leur folle envie de les suivre. Ils se couchèrent là, couinant et geignant pour attendrir leur maître, qui resta intraitable. Michel avait estimé, en effet, qu'il ne serait pas opportun de s'embarrasser des deux animaux, dans une exploration qui pourrait comporter quelques difficultés.
Michel prit donc, naturellement, la direction des opérations et la tête de la colonne, suivi de Cécile, Fanfan et Loïc. Agnès fermant la marche, et veillant à ce qu'il n'y ait pas de retardataire.
Toutes lampes allumées, les enfants descendirent dans la cavité, et s'engagèrent dans la seule galerie visible et accessible. C'était un étroit couloir voûté, construit en pierres soigneusement ajustées.
Au bout de quelques pas, cette galerie déboucha dans une salle voûtée carrée, de quatre mètres de côté, environ. En son milieu s'élevait la margelle d'un puits assez étroit. Michel prit une craie dans sa poche, et marqua d'une flèche sur le sol, la direction d'où ils étaient arrivés.
---C'est un de ces puits secrets que les seigneurs se faisaient creuser autrefois, expliqua Agnès, et lorsqu'ils étaient assiégés, et repliés dans leurs derniers retranchements, au moins ne mourraient-ils pas de soif.
---Non, ils mouraient de faim, ricana Cécile, c'était beaucoup plus amusant!
---De toute façon, ils étaient tous massacrés en final, conclut Michel.
---Charmante époque, soupira Fanfan.

De la salle du puits partaient trois autres galeries, sensiblement vers les trois points cardinaux, est, nord et ouest.
---Comme trois possibilités s'offrent à nous, dit Michel, je propose que nous explorions d'abord la galerie qui nous fait face, ce est-à-dire la galerie nord.
Tous d'accord, les enfants s'engagèrent donc dans cette direction, après avoir contourné le vieux puits. Il leur sembla que le souterrain prenait une pente légère, vers le bas, et il flottait dans l'air une âcre odeur de moisi.
Après une trentaine de mètres, le groupe arriva dans une pièce voûtée, de forme et de dimensions identiques à la précédente, mais dépourvue de puits. Par contre, il n'y avait d'autre issue qu'un escalier montant, qui leur faisait face. Un rapide coup d'oeil leur permis de constater que la voûte de l'escalier était effondrée, et le passage complètement obstrué. Ils allaient revenir sur leurs pas, lorsque Loïc se manifesta.
---Venez voir par ici! Il y a un tas de vieux machins.
En effet, sur un coté de la pièce, une sorte de grande niche devait avoir supporté quelques étagères, car un enchevêtrement d'objets hétéroclites et de bois pourri, gisaient sur le sol.
Agnès et Cécile se mirent à fouiller parmi les débris humides et en extrairent quelques objets poisseux et corrodés par le temps.
---Voici un récipient apparemment en étain, dit Agnès en essuyant tant bien que mal une sorte de saladier noirâtre.
---Et j'ai là un splendide chandelier, dit Cécile, en brandissant un curieux candélabre aux reflets de bronze.
---Quant à ceci, reprit Agnès, en soulevant un lourd objet, on dirait... Han! Mais oui... Regardez: Une épée! Quel poids elle fait! S'étonna-t-elle.
Michel se saisit de l'objet, et les trois garçons l'examinèrent avec le plus grand intérêt, tandis que Cécile dénichait encore une sorte de boite métallique.
---On dirait un petit coffre de fer, dit-elle, mais dans quel état! Il est complètement rouillé.
---Fais voir, demanda Michel.
Il scruta le coffre sous toutes ses faces, ce qui produisit de petits cliquetis, révélant la présence d'objets, à l'intérieur.
---Il y a quelque chose là-dedans, dit-il, mais il nous faudra des outils pour l'ouvrir, car le couvercle est complètement soudé par la rouille.
Dans les débris, Cécile et Agnès découvrirent encore deux gobelets en étain, frappés d'un écusson aux armes de quelque glorieuse seigneurie.

Ces fouilles achevées, les enfants, tout émus, revinrent sur leur pas, emportant leur précieux trésor. Dans la salle "au puits" Michel dit:
---Laissons nos trouvailles ici, au pied de ce mur, nous les reprendrons au retour, après avoir exploré les deux autres souterrains.
---Et maintenant, Michel, quelle direction? S'informa Fanfan.
---Et bien, je suggère que nous prenions la galerie ouest, en premier. Si elle est bouchée, ou si elle ne présente pas d'intérêt particulier, nous ferons demi-tour et reviendrons ici, pour entreprendre l'exploration de la galerie est qui, à mon avis, devrait être beaucoup plus passionnante...
---Qu'est-ce qui te le fait croire? Interrogea Cécile, surprise.
---Réfléchis un instant, ma douce petite cousine, que trouve-t-on, en surface, à l'est de la vieille tour de Locarnic?
---Euh...J'y suis! Le château de Plouernic! S'écria-t-elle. Tu pense que ce souterrain pourrait rejoindre le château des Allemands? Est-ce que ce n'est pas trop loin?
---Penses-tu! Reprit-il. Les seigneurs et princes du temps passé étaient capables de faire creuser des galeries souterraines de plusieurs dizaines de kilomètres, par tous ceux qu'ils avaient à corvées. C'était, en général, pour relier entre elles les différentes bâtisses et fortifications d'une même famille. Et il est probable qu'à l'emplacement où fut érigé l'actuel château de Plouernic, aux environs du dix-huitième siècle, s'élevait, autrefois, une construction médiévale importante, rattachée à la même famille que celle de ce château de Locarnic, dont il ne subsiste que cette tour délabrée.

Sur ces explications historiques, Michel reprit la tête du groupe, et invita les enfants à s'engager, à sa suite, dans la galerie ouest.
---Une chose est sûre, constata Cécile, le courant d'air que nous avons détecté au départ, semble bien provenir de cette galerie.
Ce que Michel confirma:
---Il est probable que nous n'allons pas tarder à déboucher sur une ouverture dans quelque autre ruine ensevelie sous la végétation, ou bien, le souterrain lui-même est-il éventré quelque part.
Les enfants marchèrent pourtant assez longtemps dans cette direction, en prenant toutes les précautions. La galerie était en bon état, et descendait en pente douce. Soudain, ils arrivèrent dans une salle beaucoup plus spacieuse que les précédentes, dans laquelle résonnait un grondement très assourdi, à peine audible. Il n'y avait rien d'intéressant dans cette salle. Une seule galerie en partait, face à eux. Ils l'empruntèrent.
Au bout de quelques mètres, le décor changea.
Les enfants ne se trouvaient plus dans une galerie faite de la main de l'homme, mais plutôt bien dans ce qui leur parut être un conduit naturel, creusé dans la roche par quelque très ancien cours d'eau souterrain.
Comme étrange était cette transition, et où tout cela allait-il bien les mener? Pensèrent-ils.
Le boyau naturel ne présentait plus la régularité des galeries précédentes. Il sinuait sous la terre, s'élargissant ou se rétrécissant, au gré des caprices de l'ancienne rivière souterraine qui lui avait donné naissance.
---Oh, Oh! Fit soudain Michel, admiratif. Voyez plutôt où nous arrivons...
---Ça alors! Mais, c'est immense! S'exclama Agnès, reprise par les trois autres.
Le boyau rocheux avait conduit les jeunes explorateurs au seuil d'une immense cavité naturelle, creusée dans la roche. Toutes les lampes réunies, des enfants, en éclairaient à peine le plafond et les parois les plus éloignées.
Le sourd grondement, entendu précédemment, se faisait de plus en plus présent, comme amplifié par la vaste caisse de résonance.

---Vous ne sentez rien? Demanda Michel, cette odeur particulière...
---Si, si! Répondit Cécile, on dirait...
---L'odeur de la mer, termina Loïc.
---Parfaitement! Reprit Michel, un parfum d'iode et d'algues. Nous devons trouver l'autre issue de cette grotte, par laquelle nous arrive ce courant d'air marin.
Il ne fallut pas longtemps à la petite bande, pour découvrir le prolongement, à l'ouest, du boyau qui les avait conduits jusque-là.
Cependant, comme il l'avait fait précédemment à plusieurs reprises, Michel marqua à la craie l'itinéraire de retour, autant de fois qu'il le lui parut nécessaire.

Au bout d'une cinquantaine de mètres, tous aperçurent une lueur pâle, qui se révéla être la fin du boyau. Une ouverture permettant juste le passage d'un homme, donnait au grand jour, sur une petite corniche dans la falaise.
Ladite corniche était habitée par des mouettes, qui y avaient élu domicile, pour y construire leur nid et y couver leurs oeufs. L'apparition soudaine des enfants sema la panique parmi les volatiles, qui s'envolèrent en protestant bruyamment contre cette intrusion peu protocolaire.
Chaque enfant, à tour de rôle, passa la tête et le haut du corps par l'ouverture, pour observer un instant le paysage, ébloui par la lumière crue à laquelle ses yeux s'étaient désaccoutumés.
L'ouverture dans la falaise n'était qu'à deux ou trois mètres au-dessus des rochers éboulés sur la plage.
Les mouettes, indignées, tournaient en rond et manifestaient leur mauvaise humeur, dans un concert de cris et de ricanements stridents.
A quelques encablures de là, un grand voilier blanc avait jeté l'ancre dans le Chenal du Four, et il semblait n'y avoir aucune activité à bord.
La mer était calme.
Michel s'extirpa du trou dans la falaise, pour examiner les possibilités de descente dans les rochers.
---Sois prudent, Michel, lui recommanda Agnès.
---Ne t'en fais pas, soeurette, ça n'est pas bien haut, et d'ailleurs...Ah! Mais, ça alors!
---Qu'y a-t-il? Firent-ils, tous en choeur.
---Il y a, il y a...Une corde!
---Au bord de la mer, ça n'a rien d'étonnant, intervint Cécile.
---Tu as raison cousine, mais pas une corde neuve, avec un anneau en acier scellé récemment dans la roche! Objecta Michel.
---Hein! Quoi? Firent-ils.
---C'est comme je vous le dis, les copains. Et puisque cette corde est là, je vais m'en servir pour descendre sur les rochers.
Le garçon ne mit qu'une seconde pour arriver au pied de la falaise, et s'éloigna d'une trentaine de mètres, presque jusqu'à l'eau, pour adresser un petit signe de la main à ses compagnons, dont les visages réunis apparaissaient drôlement par la petite ouverture dans la falaise. Puis, il revint et se hissa en un instant sur la corniche, grâce à la corde.
---C'est vraiment un jeu d'enfant, avec cette corde, dit-il à ses compagnons.
---Remets-la bien comme tu l'as trouvée, lui conseilla Agnès instinctivement, nous ne savons pas pourquoi cette corde est là, et qui peut s'en servir.
---Tu as raison, je la replace au même endroit, et de la même façon.
Puis, les enfants reculèrent dans le boyau, pour permettre à Michel de s'y introduire à nouveau, en rampant.
---Et bien, dit-il, nous savons désormais où conduit le souterrain ouest. Il ne nous reste plus qu'à retourner sur nos pas, pour tenter de découvrir où va le souterrain est. Tout le monde est prêt?
---Prêts! Répondirent-ils.
---Alors, on y va.

 

            Chapitre 9

            Macabre randonnée.

Michel reprit la tête de file, et les enfants firent le trajet inverse.
Ayant atteint la première salle, sous la tour, ils furent accueillis par Marec et Lissa qui, lassés d'attendre, avaient décidé de venir à leur rencontre, dans l'obscurité.
Loïc les gronda gentiment, les fit ressortir du tunnel, et leur ordonna fermement d'attendre à l'extérieur. Résignés, les deux chiens s'assirent sagement sur le sol, tandis que leur jeune maître replongeait dans les entrailles de la terre. Les autres l'attendaient tranquillement dans la salle du puits, occupés à tenter d'évaluer la hauteur de l'eau, en y laissant tomber de petits cailloux.
---L'eau doit être à six ou huit mètres, en conclut Michel. Bon, Loïc est revenu. Nous allons maintenant prendre la galerie est. Tous derrière moi, et en bon ordre.
Au bout de vingt mètres, pas de salle, mais un carrefour en croix. Michel fit ses marques au sol, et s'engagea vers la gauche. Mais au bout de quelques pas, il stoppa net.
---Attention! Danger! Cria-t-il.
---Que se passe-t-il? S'informèrent les autres.
---Il y a un trou qui fait toute la largeur du souterrain, répondit Michel, en s'approchant prudemment du bord. Regardez, mais faites attention. Il s'agit sûrement d'une oubliette. Il y a comme de vieux pieux de bois plantés au fond, la pointe vers le haut. Ils sont pourris et la plupart sont tombés, mais autrefois celui qui chutait dans cette fosse était transpercé de part en part, et en plusieurs endroits. Il ne devait pas survivre plus de quelques minutes.
---Brrr, fit Cécile. C'est terriblement dangereux. Nous devons redoubler de vigilance dans nos déplacements, et il faudra signaler ça à nos parents, pour qu'on fasse boucher ces trous.
---Tu as raison, Cécile. En attendant, reculez tous, je vais marquer le mot "danger" sur le sol, en grosses lettres. Et restez bien groupés.
Cette précaution prise, le groupe revint au carrefour en croix, et s'engagea dans la galerie dite "de droite". Les enfants s'y attendaient un peu, ce fut la même impasse. Michel signala, de nouveau, au sol, la présence de ce piège.
Retour en arrière, et la petite troupe s'engagea dans la troisième galerie encore inexplorée. Les enfants progressèrent lentement, attentifs à tout danger possible. Pendant près de trois cents mètres, il n'y eut rien que l'interminable souterrain de pierre. Enfin, ils atteignirent une salle voûtée de dimensions imposantes, en parfait état, et dans laquelle des niches larges et profondes avaient été aménagées, dans les deux murs libres. Les enfants s'en approchèrent en braquant leurs torches électriques, espérant y faire de nouvelles trouvailles merveilleuses.
Mais tous poussèrent un cri de frayeur et eurent un mouvement de recul, dans un ensemble parfait, en découvrant ce qui s'y trouvait.
Au fond de chaque niche, les contemplant de leurs orbites sans vie, un tas de crânes de morts étaient empilés en une ordonnance macabre, eux-mêmes reposant sur un amoncellement d'os enchevêtrés.
Agnès réagit la première, la voix tremblante:
---Quel sinistre spectacle! j'espère qu'il n y en a pas trop comme ça, sinon je n'en dormirai pas la nuit prochaine.
---Oh, oui! J'en suis encore toute chose, balbutia Cécile.
---Moi aussi! Ajoutèrent ensemble Fanfan et Loïc.
---Hé! Pas de panique les bébés, les rassura Michel, les squelettes n'ont jamais fait de mal à personne! Voyez-vous, nous devons nous trouver tout près, sinon en-dessous du vieux cimetière du château. Je pense que ces ossements ont pu être déplacés dans le passé, pour libérer des sépultures. Une nécropole secondaire, en quelque sorte!
---Tu parles d'un plaisir! fit Agnès. Et si ça se trouve, personne ne connaissait plus l'existence de cet endroit depuis très longtemps.
---Peu importe, reprit Michel, poursuivons notre exploration. Un seul couloir sort de cette salle, suivons le.
Les cinq se remirent en marche, appréhendant un peu la nature de leur prochaine rencontre. Agnès, qui fermait la marche, se retournait parfois pour ne voir que le noir du souterrain derrière eux, et n'en était que plus angoissée.
La galerie aboutit, trente mètres plus loin, dans une autre petite salle, également pourvue de niches, sur plusieurs niveaux, des deux côtés. Les niches étaient encombrées de débris d'objets imprécis. Il se dégageait de l'ensemble une forte odeur de moisi et de champignons.
Michel essaya de déplacer un amas de bois pourri, pour en vérifier la nature. Mais les morceaux désagrégés tombèrent à terre, découvrant de nouveaux ossements, encore recouverts de lambeaux de tissu décomposé.
---J'ai bien peur que nous nous trouvions dans un tombeau, mes enfants, annonça Michel, d'un ton mi-figue mi-raisin. Ce qui est parfaitement normal, si nous sommes sous le cimetière.
Tous amorcèrent un lent mouvement, pour s'éloigner un peu des funèbres vestiges.
---Bon, et on va où, maintenant? Demanda Cécile, piteusement. Cet endroit me donne la chair de poule et je ne voudrais pas y passer la nuit.
---Je ne sais pas, répondit Michel, il faudrait tout de même savoir s'il existe une autre issue à ce caveau. Par exemple, ces marches doivent monter vers la dalle d'accès du tombeau, dans le cimetière.
Les trois plus grands gravirent les quelques marches, et se trouvèrent effectivement sous une ouverture rectangulaire.
---Essayons de soulever ou de déplacer la dalle, dit Michel.
Y mettant toute leur énergie, les trois enfants parvinrent à faire glisser légèrement de côté la lourde dalle de pierre, mais pas à la soulever. Un mince filet de lumière filtrait maintenant par un interstice.
---Nous irons dans le cimetière pour trouver cette dalle, dit Michel. Inutile de nous fatiguer davantage, au risque de nous blesser.
Dans le même temps, Loïc et Fanfan avaient fouiné un peu dans tous les coins, et s'écrièrent soudain, tout excités:
---Michel! Les filles! Venez voir par ici. Il y a une porte dans ce renfoncement.
En une seconde, les trois autres les avaient rejoints, dans un recoin du caveau, dérobé à la vue. Les cinq lampes de poche éclairaient fortement une porte basse, d'aspect vermoulu. Elle ne comportait ni poignée, ni serrure, ni verrou visible. Michel tenta de la tirer et de la secouer, mais elle ne céda pas à ses sollicitations.
---S'il y a une porte, c'est qu'il y a une pièce ou un couloir qui continu derrière, dit Agnès.
---Evidemment, acquiesca Michel, d'autant plus qu'elle est verrouillée de l'autre côté. Mais comme elle a l'air vieille et en très mauvais état, nous pourrions revenir ce soir, après le dîner, et tenter de la forcer pour voir ce qu'elle cache. Je ne crois pas que ce soit mal de faire ça.
---D'accord, acceptèrent les filles, et vous les garçons?
---Ben, nous on vous fait confiance, répondirent les deux plus jeunes.
---Parfait! conclut Michel. Maintenant, nous allons revenir sur nos pas, jusqu'à l'entrée du souterrain, car il est presque l'heure de notre rendez-vous avec Karin, et ce ne serait pas poli d'arriver en retard.
Un peu plus tard, les cinq éteignirent leurs lampes de poche, à la lumière du jour qui entrait généreusement par l'ouverture béante du souterrain effondré. Eblouis, ils durent plisser les paupières quelques instants, avant de voir Marec et Lissa qui les accueillaient par de joyeux aboiements, la queue frétillante, tandis qu'une petite voix les interpellait:
---Et bien, vous en avez mis du temps!
Surpris, tous se retournèrent pour apercevoir, assise sur une grosse pierre, Elisabeth, toute de blanc vêtue, dans une magnifique robe de dentelle.
---Tu es là depuis longtemps? Lui lança Michel, ravi de voir sa grande soeur pour une fois sortie de ses vieux grimoires.
---Disons un petit quart d'heure. Marec et Lissa m'ont bien tenu compagnie, puisque vous les aviez abandonnés à leur triste sort. Je savais bien que vous reviendriez à la surface un jour. Mais dites moi, c'est vous qui avez fait ce trou? Vous n'y allez pas de main morte! et est-ce que vous avez trouvé des choses intéressantes, au moins.
---Une question à la fois! La coupa Michel. Nous avons, peut-être, trouvé des choses passionnantes, mais nous te raconterons çà plus tard, car, pour l'heure, nous avons rendez-vous avec Karin.
---Qui est Karin?
---C'est une petite fille paralysée qui habite au château de Plouernic, expliqua Cécile, et elle nous a invités à goûter.
---Ah! Dans ce cas, je vais vous laisser y aller. Ce ne serait pas convenable d'arriver en surnombre.
---Bon, et bien à plus tard, Elisa, la salua Michel, en se mettant en chemin.
---Mais, dis-moi, Elisa, la questionna Cécile, où t'es-tu procuré cette robe ravissante?
---Ah! C'est un secret! Répliqua la jeune fille, qui fit quelques pas de danse et s'éloigna en riant sur le chemin du domaine.

 

            Chapitre 10

            Karin.

Les enfants se présentèrent à l'unique portail de l'enceinte du château, sous un porche flanqué de deux petites tours rondes. Michel pressa le bouton d'un interphone encastré dans le mur et attendit. Nulle réponse ne vint par l'interphone, mais un des deux lourds battants de chêne s'écarta sans bruit. Mademoiselle Nussbaum se tenait là, souriante. Elle leur adressa un timide "bonjour", et les invita, du geste, à la suivre.
Emboîtant le pas à leur silencieuse hôtesse, les enfants découvrirent alors, avec émerveillement, un magnifique jardin artistiquement aménagé, et entretenu avec un goût irréprochable. Ce devait être un ravissement, lorsqu'il était en fleurs. Il était un peu dommage qu'un tel bijou ne fût visible de l'extérieur, à l'abri de ses hauts murs de pierre.

Sur une grande terrasse, en façade de la somptueuse bâtisse, les attendait Karin. Elle se tenait debout, mais appuyée sur deux solides béquilles, et à proximité de son fauteuil roulant.
Elle fit quelques pas, difficiles, pour venir à leur rencontre, et leur souhaita la bienvenue.
---Je suis très contente que vous soyez tous venus, même vos deux beaux chiens qui ont l'air très gentils.
Marec et Lissa s'approchèrent de la petite fille, un peu brusquement, pour lui dire bonjour à leur manière, et tout le monde eut peur qu'ils ne la fissent tomber, dans leurs débordements d'affection. Par bonheur, Loïc qui connaissait les usages, tenait ses chiens en laisse, et il n'y eut pas d'incident.
---Nous sommes également très contents de te voir, Karin, dit Agnès, et je vois, avec plaisir, que tu peux aussi te déplacer sans ton fauteuil.
---Oui, mais seulement pour faire quelques pas, précisa l'enfant. Sinon, ce serait trop fatiguant. Je n'ai pas encore beaucoup d'entraînement. Mais entrez donc, il ne fait pas bien chaud sur cette terrasse.
Tout le monde pénétra dans un vaste salon richement meublé, et décoré de beaux tableaux et d'objets de valeur.
Michel, qui entra le dernier, s'attarda un instant sur le seuil pour attendre Mademoiselle Nussbaum. Il fut surpris de voir un homme se précipiter vers elle, et lui tenir, en Allemand, des propos dont le ton ne marquait pas particulièrement la cordialité.
Par discrétion, il entra alors dans la pièce, bientôt rejoint par Mlle Nussbaum qui avait récupéré le fauteuil roulant. Elle était pâle et soucieuse. Dans un coin du salon, un aimable buffet-goûter attendait les enfants.
Karin s'installa de nouveau sur son fauteuil, pour plus de commodité.
---J'ai voulu vous faire honneur en vous accueillant debout, dit-elle en riant, mais sur ma chaise j'ai au moins les mains libres. Depuis ce matin, j'étais tout excitée à la pensée de votre visite, et j'avais un peu peur que vous ne veniez pas. Helga m'a aidée à préparer le goûter, enfin, c'est elle qui a tout fait. Elle est vraiment merveilleuse et je l'aime beaucoup.
---Et tes parents? Demanda Cécile.
---Tous les deux travaillent beaucoup. Je n'ai pas vu Maman depuis deux mois! Ils me manquent tellement! Mais Papa doit arriver demain, pour quelques jours, grâce au Ciel.
---Ma pauvre Karin, dit Agnès, émue. A partir de maintenant nous serons là pour toi. Nous sommes tes amis, et tu pourras compter sur nous, en cas de besoin, ou simplement si ton coeur est triste. Et chez nous, une promesse c'est sacré!
---Promis, juré! Firent les autres.
Une petite larme de bonheur glissa doucement sur la joue de Karin, et les enfants se passionnèrent subitement pour Mlle Nussbaum qui apportait du thé et des jus de fruits. Elle était souriante, et Michel constata que toute trace de contrariété avait disparu de son visage.
Karin les invita à se servir de gâteaux, de chocolats et de bonbons à leur convenance, tandis que Mlle Nussbaum servait à chacun une boisson de son choix. Et puis, l'on parla beaucoup. Loïc et Fanfan donnèrent un cours de Français à Mlle Nussbaum, alors que Cécile répondait aux nombreuses questions de Karin. La conversation allait bon train, et la jeune Allemande semblait heureuse et épanouie.
Une porte s'ouvrit brutalement, et un homme apparut, qui s'adressa, en Allemand, à Karin et à Mlle Nussbaum, d'un ton péremptoire, en quelques mots brefs et secs.
La pauvre Karin répondit un "ja" (prononcer ya=oui en Allemand) timide et l'homme disparut.
Un moment de silence succéda à ce bref échange et, Michel, qui avait reconnu l'homme de la terrasse, demanda:
---C'est un membre de ta famille?
---Non! répondit Karin, c'est notre chauffeur. Il nous casse les pieds, comme vous dites en France, à Helga et à moi. Je le déteste. Heureusement que Papa sera là demain.
L'enfant eut soudain un air accablé. Pour rompre la tension Agnès demanda:
---Mais pourquoi ton père le garde-t-il à son service, s'il est aussi désagréable?
---Je ne sais pas. Notre ancien chauffeur était un homme très gentil et serviable, et je l'aimais bien. Mais un jour, il y a environ deux mois, il n'a pas repris son travail, et Papa a engagé celui-là: Jurgen Krundt.
Les enfants échangèrent des regards de compréhension, puis abandonnèrent le sujet, par discrétion. Agnès demanda:
---Vous n'êtes que tous les trois dans cette grande maison? Vous ne manquez pas de place!
---Oui, répondit Karin, mais un trouble passa sur son visage, et elle lança un regard éperdu à Mlle Nussbaum qui lui sourit tendrement.
A ce moment, Agnès, qui s'était levée pour reposer son verre sur le buffet, se prit les pieds sous le bord du tapis et trébucha. Ayant perdu l'équilibre, elle tenta de se rattraper, mais chuta aux pieds de Karin, qu'elle bouscula légèrement. Elle se releva et, en s'excusant, aida Karin à ramener sa jambe et reposer son pied sur la tablette destinée à cet usage, au bas du fauteuil.
---Je suis désolée, Karin, je suis vraiment d'une maladresse.
---Ne t'excuse pas, Agnès, ce n'est rien.
Puis, comme Cécile et les trois garçons tentaient vainement d'étouffer un fou-rire, aux clowneries d'Agnès, du coup, tout le monde éclata d'un grand rire, et les deux chiens y mêlèrent leurs voix, de confiance.
A ce tapage, le chauffeur Jurgen Krundt apparut à nouveau par une porte, la mine renfrognée, et disparut aussitôt. Cela ne fit que redoubler le fou-rire général, auquel s'était jointe Mlle Nussbaum.
Quand tout le monde se fut calmé, Karin fit faire le tour du salon à ses invités, leur commentant tel objet ou tel tableau, auquel tenaient ses parents.
Enfin, il fut temps pour les jeunes visiteurs de prendre congé.
Karin voulut embrasser tout le monde, et eut droit à un débarbouillage gratuit de la part de Marec et Lissa. Elle invita les enfants à revenir la voir très vite, et quand bon leur semblerait. Sa porte leur serait toujours ouverte.
Helga Nussbaum raccompagna le groupe jusqu'à la grande porte de l'infranchissable muraille, sous l'oeil noir et inquisiteur du chauffeur occupé à faire reluire les chromes d'une splendide Bentley.

Juste avant que la grande porte ne fût refermée par Mlle Nussbaum, Michel eut le temps, en une fraction de seconde, de voir un rideau retomber à l'une des fenêtres de l'étage, et la tache claire d'un visage s'en écarter vivement. Il resta un instant stupéfait, figé par la surprise. Avait-il rêvé?
Agnès l'attrapa par un bras.
---On dirait que tu as vu un fantôme! Allons, viens. La nuit commence à tomber. Rentrons à la maison.
Mais lorsque le groupe se fut éloigné suffisamment, et eut atteint l'ombre de la lisière du bois, Michel dit à ses compagnons:
---J'ai l'impression qu'il se passe des choses curieuses dans cette maison, et l'attitude de ses occupants ne me parait pas naturelle.
---Que veux-tu dire par là? S'étonna Cécile.
Michel décrivit alors la scène dont il avait été témoin, à l'entrée du salon, et le comportement arrogant du chauffeur avec Mlle Nussbaum. Il leur confia aussi sa perplexité à propos de ce visage aperçu derrière une fenêtre.
---Cette vision a été si fugace, dit-il. Peut-être n'était-ce qu'un reflet dans une vitre? Mais vous avez tous pu constater l'insolence du chauffeur vis-à-vis de Karin et de Mlle Nussbaum.
---Personnellement, si j'avais un chauffeur comme çà, je l'aurais fichu à la porte depuis belle lurette, dit Agnès indignée.
---Et ce n'est pas tout, poursuivit Michel, vous avez remarqué la gêne de Karin quand elle a répondu à Agnès qu'ils n'étaient que trois dans la maison. Karin est adorable, mais je crois qu'elle nous cache quelque chose...
---Tu ne crois pas si bien dire, reprit Agnès, et je vais vous révéler une chose que je suis la seule à avoir pu constater, dit-elle, mystérieuse.
---Nous sommes pendus à tes lèvres, dit Cécile.
---Oui, oui, dis nous tout, firent les autres.
---Et bien voilà, reprit-elle, vous vous rappelez le moment où je me suis ridiculisée, en tombant aux pieds de Karin?
---Oui, et alors, invita Michel.
---En me relevant, j'ai aidé Karin à remettre sa jambe sur le repose-pied de sa chaise roulante.
---Tu as d'ailleurs agi avec délicatesse, souligna Michel, car elle n'aurait sans doute pas pu le faire seule, étant paralysée des deux jambes.
---C'est bien ce que tu crois, enchaîna Agnès. Et moi, je pense que Karin n'est pas paralysée, asséna-t-elle à son auditoire ébahi.
---Mais comment peux-tu affirmer une telle chose? L'interrogea Cécile.
---Parce que, continua Agnès, quand j'ai touché les jambes de Karin pour les remettre en place, et en bonne position, je n'ai pas senti, à travers le fin tissu de sa longue robe, la chaleur et la souplesse de la chair vivante. Ce sont des objets froids et durs que mes mains ont saisis, mais pas des jambes. Vous comprenez? Karin a des jambes artificielles, des prothèses.
---Ça alors! Firent-ils ensemble.
---Et pour tout vous avouer, ça n'est pas tout à fait par hasard que je me suis cassé la figure devant Karin. J'ai imaginé ça pour avoir la possibilité de toucher ses jambes, de façon naturelle et inévitable. Ainsi, aujourd'hui nous sommes sûrs que la personne qui nous est apparue, hier soir, dansant sur les vieux remparts, ne pouvait être Karin.
---Là, tu m'en bouches un coin, soeurette, fit Michel, tu as magistralement manoeuvré, et je t'en félicite. D'autre part, cet élément vient corroborer ma propre vision d'un visage à une fenêtre, et nous sommes à peu près sûrs qu'une autre personne séjourne au château.
---Mais alors, dit Cécile, Karin nous a menti. Pourquoi? Elle a pourtant l'air d'une petite fille raisonnable, et éprouvée par la vie. Elle ne nous mentirait pas sans raison, car elle était vraiment heureuse de notre compagnie.
---C'est ce que nous allons devoir découvrir, dit Michel.
A ce moment, Marec et Lissa commencèrent à manifester un certain énervement, grondant et grognant autour d'un bosquet touffu. Loïc les appela "aux pieds", puis il y eut des craquements de bois mort, et les deux animaux s'élancèrent, de nouveau, comme des flèches, dans un concert d'aboiements, en direction du bosquet. Les enfants perçurent alors nettement les pas d'une personne détalant dans le sous-bois obscur.
Loïc rappela encore ses chiens qui, calmés, restèrent enfin à ses côtés, avec quelques grognements attardés dans la gorge.
Tout avait été très bref, et Fanfan attira soudain l'attention de ses compagnons:
---Regardez là-bas, sur le sentier!
Pendant une seconde, les enfants aperçurent le fugitif.
---C'est l'homme au chapeau américain, dit Loïc.
---Oui, c'est lui, confirma Michel. Décidément, tout cela est bien troublant, et il va nous falloir tirer au clair tous ces mystères. Rentrons, maintenant.

            Suite :   EXT LP PLOUERNIC2